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Le marché politique

1/ Le marché en science politique

1er temps: Analyser la politique comme une entreprise économique?


Nous allons nous confronter à une approche qui est celle qui connaît un grand
succès de l'autre côté de l'Atlantique. C'est l'école qui développe la théorie du public choice
et l'approche des choix rationnels. Le point de départ est la publication en 1957 de l'ouvrage
de Downs Théorie économique de la démocratie. Le propos vise à assimiler l'électeur à un
acteur qui fait des choix rationnels c'est-à-dire qui serait le frère jumeau de cet acteur
économique capable de hiérarchiser ses préférences et ayant une connaissance des
alternatives qui se présentent à lui avec comme but de maximiser ses intérêts. L'électeur
aurait une connaissance politique fine des choix qui se présentent à lui. Ces intérêts sont
souvent des intérêts d'ordre économique. C'est probablement en sociologie électorale qu'on
a les effets les plus massifs de cette approche des choix rationnels. Les auteurs vont plus
loin en assimilant marché économique et marché politique et en en pointant l'homologie. Les
travaux de Buchanan et Tullock s'intéressent à l'analyse du consentement c'est-à-dire le
rapport entre électeurs et élus. Leur livre analyse la façon dont les citoyens se comportent
par rapport aux progrès électoraux mais aussi la manière dont se comportent les élus, les
groupes de pression, les candidats, les administrations. Le postulat défendu par Buchanan
et Tullock est que tous ces acteurs cherchent essentiellement à améliorer leur sort et
maximiser leurs intérêts. En échange d'un bulletin, les électeurs attendent des profits. Le
bulletin devient une sorte de monnaie donc c'est une forme de marché où les candidats sont
l'analogue des entrepreneurs et où les électeurs deviennent des consommateurs. Les
auteurs insistent sur un paradoxe: les chances d'inverser le sens du marché, les chances de
changer les choses sont extrêmement minces parce qu'il est un grand nombre d'électeurs
qui font preuve d'un très grand désintérêt pour ce marché. Ce désintérêt est lié à la
complexité des règles de ce marché. Si il y a un grand désintérêt, le sort des élections
dépend d'un électeur bien particulier: l'électeur médian. Si on place les électeurs sur
l'échiquier politique: gauche-droite, démocratie-république,... l'électeur médian se place au
centre. Parfois il bascule d'un côté, parfois de l'autre. C'est cet électeur là qu'il faut conquérir.
C'est à cet électeur là qu'il faut faire des promesses. C'est cet électeur là qui doit être
convaincu de maximiser ses intérêts par son choix de vote. Les candidats pour gagner
doivent faire un effort particulier vers ce genre d'électeur. Un candidat doit essayer d'élargir
son audience et conquérir des électeurs. Dans le choix rationnel, on analyse la manière dont
l'électeur médian va se rallier à tel ou tel candidat en fonction d'intérêts bien souvent
économiques. On reconsidère à partir de là le poids des idéologies. Valérie Giscard
d'Estaing disait en 1978 « La France aspire à être gouvernée au centre ». Le modèle du
choix rationnel n'est pas sans poser problème. D'abord parce qu'il y a derrière une volonté
presque élective c'est-à-dire que ces auteurs ont une vision assez claire de la politique qui
est plus que désenchantée et cette volonté vise à restreindre l'action publique à son strict
minimum. Pour ces auteurs, il faut limiter les dépenses publiques. Selon eux, il y a par ces
promesses la tendance à augmenter le budget des administrations ce qui pose un problème
dans le domaine de l'autorégulation des marchés. Leur vision du citoyen pose également
problème. On peut dire que le citoyen c'est autre chose que l'électeur. Il n'y a pas de place
dans cette analyse à la grève, la manifestation, toute autre forme d'action politique. On ne
peut pas nier qu'on ne peut que voter tous les cinq ans. Un citoyen peut se mobiliser et
essayer de peser autrement que par le vote. On peut également dire que les acteurs
politiques ne font pas que proposer la maximisation des intérêts de certains de leurs
électeurs. Il y a tout autre chose dans la vie politique, il y a des éléments qui dépassent la
satisfaction des intérêts économiques. Cette grille de lecture reste trop prisonnière d'un
modèle purement économique. On peut opposer à cet usage économique de la politique un
usage plus ancien proposé par Weber.
2ème temps: L'analyse weberienne du marché.
Max Weber est avant tout un sociologue, un universitaire qui va participer à la mise
en place de la sociologie en Allemagne. Weber est aussi un citoyen passionné par la
politique. Son père est un élu, engagé politiquement. Weber va s'investir dans des
associations réformatrices de politique sociale. Il participe également à des moments clés
comme la rédaction de la constitution du Weimar. Weber étudie le capitalisme, la religion. Il
montre que les institutions religieuses sont rationnelles. Weber étudie également la politique
avec la constitution de deux filières qui sont la bureaucratie comme filière administrative et
une filière politique. Dans Economie et société, on trouve des éléments sur la transformation
de la vie politique et notamment la question de la professionnalisation politique. Weber a une
conception relationnelle du pouvoir c'est-à-dire que sa volonté est de comprendre comment
les relations sociales donnent lieu à des relations de pouvoir. Comment obtient-on le
consentement à l'autorité? Cela guide sa réflexion sur la professionnalisation politique et
dans le cadre de sa réflexion il en vient à parler de marché. Dans l'approche weberienne, il y
a marché quand – ne serait-ce que d'un côté – une majorité de candidats à l'échange entrent
en concurrence pour des chances d'échange. Le mot le plus important est celui de
concurrence. On ne parle pas ici de consommateurs qui ne sont pas forcément nécessaires
à la structuration du marché politique. Il s'agit de mettre en évidence une concurrence entre
les candidats. Autrement dit, c'est bien l'idée de concurrence qui fait le marché et l'échange
politique repose bien sur cette structure de rivalité entre des candidats. Il y a une vraie
opposition avec l'approche des choix rationnels par rapport à la pensée weberienne où nous
sommes dans une structuration du marché par l'offre concurentielle et non la demande
comme c'est le cas dans l'approche des choix rationnels. Pour la conquête de postes électifs
se fait une lutte concurrentielle. On peut à partir de là estimer que l'activité politique est
d'avantage structurée par les luttes entre adversaires que par les intérêts des électeurs. Il
s'agit de dire qu'il y a dans la lutte politique une lutte concurrentielle entre des prétendants à
des postes électifs arbitrée par et suspendue au soutien que les prétendants trouvent parmi
différents acteurs notamment les électeurs.

2/ L'ouverture des marchés politiques.

L'ouverture des marchés politiques c'est un passage d'élections, de compétitions qui


sont à la fois politiques, économiques, sociales dominés par une figure qui est le notable à
des compétitions qui sont spécifiquement politiques marquées par une figure, celle de
l'entrepreneur politique. Les premiers temps du parlementarisme sont marqués par des
marchés censitaires qui ont un caractère restreint. A la fin de la monarchie de juillet (1830-
1848), le nombre d'électeurs ne dépasse pas les 230 000 et 84% des députés sont élus avec
moins de 400 voix. Ces marchés censitaires peuvent être qualifiés comme étant segmentés,
à tendance monopolistique et notabliés. Segmentés car les enjeux politiques sur ces
marchés ne sont pas tous les mêmes, ce ne sont pas des enjeux nationaux. Ils sont
fortement personnalisés et locaux. A tendance monopolistique car il n'y a pas de
concurrence. Les élus sont souvent élus sans concurrence. Il y a souvent un nombre de
candidature extrêmement réduit voire une seule. Enfin, notablié car caractérisé par la figure
du notable. Les candidats comme les électeurs sont des notables. Ce sont des individus qui
sont des amateurs en politique. L'activité politique est encore une activité intermittente c'est-
à-dire qu'on ne fait pas forcément à temps plein et dont on ne vit pas. Les notables disposent
d'une notoriété par rapport à leur implantation locale. On observe des soutiens
interpersonnels à travers des échanges de services.
C'est le suffrage universel qui va permettre l'ouverture sociale des chances d'accès
aux membres. Avril 1848, c'est la première élection au suffrage universel (des hommes
uniquement). Cela ne met par pour autant immédiatement fin à la domination des notables et
au marché censitaire. Cependant, il y a une transformation lente des règles d'accès à la
domination. De nouveaux prétendants peuvent désormais conquérir des mandats. On peut
dire que le passage d'un marché censitaire à un marché élargi est parvenu à déterminer
l'établissement de ce qu'on appelle aujourd'hui un marché politique car nous passons bien
de transactions qui étaient encastrées dans les relations sociales à des transactions
politiques plus autonomes de la vie sociale. C'est ce qu'on pourrait montrer à travers le
processus de délégitimation des biens privés sur le marché politique, des engagements
privés au profit de la légitimité quasi exclusive des engagements, des biens publics collectifs.
Pour conquérir des suffrages il faut faire des promesses sur des biens publics touchant la
collectivité. Les échanges personnels ne disparaissent pas mais deviennent illégitimes et
n'ont pas leur place dans la vie politique. Aujourd'hui, cela est considéré comme déviant. On
a un processus de délégitimation au profit des biens publics collectifs. Cela est symbolisé
par l'avènement des programmes politiques. Ces derniers apparaissent avec les
républicains. Le programme c'est tout sauf la promesse interpersonnelle. Le programme est
d'abord public. Il donne lieu à des engagements. Ainsi la promesse personnalisée dès les
années 1880 laisse place à des engagements et à des programmes. C'est une toute autre
manière de faire de la politique. Publiquement, c'est le programme qui l'emporte. Les
marchés du suffrage universel sont des marchés élargis. Nous sommes face à plusieurs
candidats et la concurrence est arbitrée par la lutte que se livrent des organisations
spécifiques. C'est ce que feront les partis politiques plus tardivement. La presse joue un rôle
considérable. Le candidat n'est plus seul face à quelques 400 électeurs et n'a plus comme
ressource sa simple notoriété territoriale. Le candidat doit faire preuve de tactique et
technique spécifiquement politique. C'est là que se constituent les rudiments du métier de
politique.
Un exemple est celui de Carmaux en 1893 dans le Sud Ouest de la France. C'est une
cité ouvrière caractérisée par la verrerie et la mine. Carmaux va acquérir une réputation
nationale avec la grande grève de 1892. C'est en 1883 qu'un syndicat des ouvriers mineurs
avait été créé à la suite de la première grève. Certains de ces leaders vont chercher à
transformer leur légitimité syndicale en une légitimité politique en se lançant dans la politique
dans les années 1890. C'est le cas de Calvignac qui décide de se présenter aux élections
municipales et compose une liste dans laquelle il y a des mineurs, des verriers, des ouvriers
d'Etat. Cette liste l'emporte à 65%. La municipalité était détenue par le patron, le marquis
Ludovic de Solages qui tient la verrerie. Faire valoir les intérêts des ouvriers, c'était donc
aller chercher le patron sur le terrain où il domine. Calvignac gagne contre le marquis et perd
donc son emploi. L'année suivante ont lieu les élections législatives. Les ouvriers font alors
appel à un autre candidat qui est un boursier qui entre à l'ENS, qui est agrégé de philosophie
et qui a déjà été élu notamment à Toulouse. Ce candidat assez jeune a d'abord été dans le
groupe des modérés proche des radicaux pour finalement se rapprocher des socialistes.
Faire carrière à Carmaux, c'est s'emparer du programme socialiste. Jean Jaurès est cet
homme et gagne les élections contre le marquis. Cette victoire est révélatrice de l'avènement
d'hommes nouveaux. C'est la fin des notables. On voit un profil nouveau de politique
fortement diplômés. Aux élections suivantes, Jaurès est battu par le marquis. La légitimité
des notables dure par rapport à la mise en place du suffrage universel mais s'efface peu à
peu devant des professionnels de la politique. Il se crée un nouveau rapport qui est le
remplacement des entrepreneurs individuels reposant sur des propriétés individuelles par
des entreprises collectives. De nouvelles stratégies de mobilisation apparaissent. Les biens
politiques nouveaux apparaissent et sont de plus en plus abstraits. L'ouverture des marchés
politiques peut être caractérisée par trois points:
− généralisation des échanges: pour qu'il y ait échange, il faut qu'il y ait des rôles
spécialisés et notamment la constitution d'un corps électoral qui apparaît dès les
premiers temps de la révolution française en passant d'un vote par ordre à un vote par
tête. Chaque régime va prétendre redéfinir ce corps électoral. Avec la proclamation de la
République en 1848, on estime fonder un nouveau corps électoral: l'ensemble des
hommes de plus de 21 ans. En 1944, la République prétend fonder un nouveau corps
électoral: l'ensemble des hommes et des femmes de plus de 21 ans. Cette extension du
corps électoral n'est pas un mouvement naturel vers un élargissement naturel du corps
électoral. Cela représente des enjeux politiques.
− éligibilité: ce qui ont le droit de se présenter devant le corps électoral. L'âge est abaissé.
L'éligibilité fait l'objet d'une ouverture assez large. Frédéric Bon écrivait « Les titulaires
des fonctions électives se recrutent dans une élite plus restreinte que celle des 50 livres
de 1791 ». Au-delà du sens officiel, il y a un sens caché c'est-à-dire qu'il y a
probablement une forme de sélection sociale et une forme d'homogénéité sociale des
représentants.
− multiplication des échanges: 19ème et 20ème siècles, depuis l'instauration de la
République on a vu que les conseils généraux des départements ont été soumis aux
élections puis les maires en 1882. L'élection au suffrage universel du président de la
République apparaît également. On désigne le parlement ainsi que le président. Par la
suite en 1979 apparaissent les élections européennes pour le parlement. La dernière en
date en 1986 fait de la région une nouvelle arène politique en la soumettant au suffrage
universel. Il y aura sans doute de nouvelles échéances électorales.
Une question arrive: la division du travail politique qui est au coeur de l'ouverture des
marchés politiques. Cette division du travail politique se retrouve dans la phrase de Roberto
Michels « Les électeurs n'élisent pas leurs députés, ce sont les députés qui se font élire par
leurs électeurs ». On ne part pas des électeurs car ce sont les députés qui tiennent les
rennes du marché politique.

3/ La concurrence au coeur des marchés politiques.

C'est autour de la sociologie critique que l'on va trouver de nouvelles manières


d'analyser le marché politique. C'est la sociologie dans la lignée de Pierre Bourdieu. Un
politiste qui réfléchit à partir de la sociologie de Pierre Bourdieu est Daniel Gaxie avec La
démocratie représentative. Daniel Gaxie revient sur les grandes caractéristiques de la
compétition politique. La première caractéristique est qu'il s'agit d'une compétition pacifique.
On ne se bat pas avec des armes en politique. La vie politique prend la forme d'une lutte de
programmes, d'idées, de discours. On est dans une violence d'ordre symbolique. La
deuxième caractéristique est qu'il s'agit d'une compétition inégalement spécialisée
politiquement parlant. On peut repérer dans certaines sociétés des compétitions qu'on peut
qualifier de politiques mais qui sont également sociales, économiques. Une différenciation
s'est accomplie mais elle est encore inachevée. On peut donc différencier les marchés
politiques centraux et les marchés politiques périphériques. Sur l'exemple des élections
municipales, on peut se demander s'il s'agit de politique centrale ou de relations
personnalisées. On voit une différence entre les grandes et les petites communes. La
troisième caractéristique est que la compétition est autonome et hétéronome. Cela veut dire
que cette compétition se fait au nom d'enjeux spécifiquement politiques. Les biens échangés
sont spécifiquement politiques donc il y a autonomisation, référence à elle-même de la
politique. Hétéronome parce que l'on voit des élus qui se ressemblent dans le sens où ils
répondent à des critères qui les différencient des électeurs, de la composition sociale de la
société. On a un groupe qui est différent par ses propriétés sociales du reste de la société.
Enfin, la quatrième caractéristique est qu'il s'agit d'une compétition pour la conquête d'un
marché.
Qu'est-ce qu'un marché politique? Le marché politique est avant tout décrit par l'offre
de bien politique et la concurrence au sein de cette offre. Les électeurs réagissent
différemment à cette offre. Bourdieu dans un article appelé « La représentation politique,
élément pour une théorie du champ politique » publié dans la revue qu'il dirigeait qui est Les
actes de la recherche en sciences sociales en 1981 dit: « Le champ politique est le lieu où
s'engendre dans la concurrence entre les agents qui s'y trouvent engagés des produits
politiques (problème, programme, analyse, commentaire, concept, événement) entre
lesquels les citoyens ordinaires réduits au statut de consommateurs passifs doivent choisir
avec des chances de malentendus d'autant plus grandes qu'ils sont éloignés du lieu de
production ». La conclusion de Bourdieu est que c'est dans les relations entre les
professionnels que se définit l'espèce particulière d'intérêt qu'on va appeler intérêt politique.
L'analyse sociale de la politique veut donc placer en son fondement les déterminants
économiques et sociaux mais aussi historiques de la division du travail politique. Ce qui va
nous intéresser c'est ce mystère du partage des taches en politique qui fait que certains se
sentent autorisés à conquérir des suffrages et que d'autres n'osent même pas parler de
politique. Ce partage de taches est le résultat de l'accumulation de tout un arsenal de règles,
de mesures protectrices, de statuts qui permettent la différenciation des rôles politiques avec
d'un côté le citoyen électeur et de l'autre le professionnel de la politique.