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libertés, explique Apar Gupta, de l’Internet Freedom


Foundation. Cette collecte se fait donc dans l’opacité
En Inde, la plus grande application de
la plus totale. »
traçage du monde soulève des craintes
PAR CÔME BASTIN
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 9 JUIN 2020

Destinée à lutter contre l’épidémie, l’application


Aarogya Setu (téléchargée par un Indien sur dix)
est attaquée en raison de sa collecte de données et
de sa gestion opaque. Le gouvernement a fait des
L'application Aarogya Setu. © Indranil Aditya/NurPhoto /AFP
concessions, mais des inquiétudes persistent.
Abhishek Singh, directeur de Mygov, département
Bangalore (Inde), correspondance.– Plus fort que
numérique du gouvernement indien, juge infondées
Pokémon Go : avec 50 millions de téléchargements
ces inquiétudes : « Tout est mis en œuvre pour
en 13 jours, Aarogya Setu (« Pont vers la santé » en
protéger la vie privée. Un identifiant anonyme est
hindi), l’application de traçage Covid-19 dévoilée le
assigné à chaque utilisateur et jamais ses informations
2 avril par l’Inde, est entrée dans l’histoire. Elle vise
personnelles ne sont dévoilées. C’est seulement si
à identifier et à localiser les malades, les personnes à
l’application détecte que vous risquez d’être infecté
risque, mais aussi les citoyens ayant pu être en contact
que des informations remontent au serveur central
avec eux.
et aux autorités médicales, pour décider des mesures
Depuis le 29 avril, elle est obligatoire pour sanitaires à mettre en œuvre. »Il met aussi en avant
les employés des secteurs publics et privés. Les les résultats déjà obtenus. «Sur les personnes à risque
statistiques ont explosé, Aarogya Setu passant la identifiées via l’application, 24 % se sont révélées
barre des 100 millions de téléchargements, soit près positives au Covid-19. Comparez cela à la moyenne
d’un Indien sur dix. Sur les réseaux sociaux, le de 4 % de positifs sur les 2 millions de tests effectués
gouvernement s’en est félicité. « Incroyable ! L’Inde en Inde : c’est la preuve que l’analyse de données aide
est le chef de file mondial de la technologie pour lutter à contrôler la pandémie. »
contre le Covid-19. »
Mais l’absence de cadre légal pour l’utilisation des
Loin de partager cet enthousiasme technophile, données ne permet pas de rassurer les défenseurs de
de nombreuses ONG s’insurgent contre un outil la vie privée. Le 2 mai, avec 44 autres organisations,
de surveillance massive. Les critiques adressées à l’Internet Freedom Foundation a déposé une pétition
Aarogya Setu sont légion. Non seulement elle est auprès de la Haute Cour de l’État du Kerala. Le
obligatoire, mais elle collecte trop d’informations sur texte estime qu’il est illégitime de forcer un citoyen à
les utilisateurs (identité, profession, déplacements sur télécharger l’application et que les données récoltées
les 30 derniers jours), notamment via GPS. le sont sans son consentement et sans garantie de
De plus, elle communique ses données avec un serveur leur bon usage. «En réalité, Aarogya Setu collecte
central sans aucune transparence sur leur utilisation. plus d’informations que l’utilisateur ne le pense,
«L’Inde ne dispose pas de l’équivalent français de explique le hacker français Baptiste Robert, alias
la Commission nationale de l’informatique et des Elliot Alderson. Au moment de son inscription et à
chaque fois qu’il consulte l’appli, ses données et sa
localisation GPS sont transmises. »La différence est
majeure avec les applications basées sur le Bluetooth,
telles que StopCovid en France, qui permettent de
savoir « si » l’on a croisé une personne à risque mais
pas « où ». Le 5 mai, Baptiste Robert a révélé des

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failles dans l’application en identifiant des personnes à Désormais théoriquement facultatif, le téléchargement
risque au sein du cabinet du premier ministre Narendra d’Aarogya Setu reste cependant fortement encouragé
Modi. sur le terrain. Alors que le trafic aérien reprend,
Est-ce le signe que ces critiques ont porté ? l’application est nécessaire pour embarquer. « On peut
Depuis deux semaines, le gouvernement a fait remplir un formulaire à la place, mais celui-ci est
des concessions. L’obligation de télécharger a été long. Beaucoup seront donc tentés de la télécharger »,
supprimée le 18 mai. L’application est désormais prédit Prasanth Sugathan. Il en va de même pour
seulement «conseillée » pour les employés. Pour accéder à certains bureaux, hôpitaux, trains, centres
Abhishek Singh, il ne s’agit pas d’un aveu d’échec commerciaux, ainsi qu’au métro de Bangalore, la
mais d’une preuve de succès. «Compte tenu du fort capitale technologique du pays.
taux d’adoption d’Aarogya Setu, l’obligation créait Le gouvernement envisage aussi d’obliger les
une polémique inutile », explique le directeur de fabricants à installer l’application par défaut sur
Mygov. Le 27 mai, le code source de l’application a été leurs nouveaux téléphones, ce à quoi la marque
rendu public. Des récompenses financières ont même chinoise Xiaomi a déjà consenti. De quoi faire gonfler
été annoncées pour ceux qui trouveront des failles. Un à coup sûr les téléchargements. Du «volontariat
« bug bounty » dans le jargon hacker et «un signe contraint » pour Baptiste Robert, qui prédispose à des
de bonne volonté de la part du gouvernement » pour dispositifs de surveillance dangereux. « On habitue
Baptiste Robert. insidieusement les citoyens à lâcher du lest sur leur
Directeur du Software Freedom Law Center à vie privée au motif du virus. Le problème, c’est qu’ils
Delhi, Prasanth Sugathan reste sur sa faim. «En trouveront demain normal que le gouvernement ait
l’absence d’accès au code source du serveur central, accès à leur GPS en permanence. »
l’application seule ne nous sert pas à grand- « Alors que les mesures de confinement sont
chose », explique cet ingénieur juriste. Comment progressivement levées, il y a plus d’interactions et
les données sont-elles exploitées ? Quels organes Aarogya Setu va devenir un outil puissant », se réjouit
gouvernementaux ou entreprises y ont accès ? Les pour sa part Abhishek Singh. Pourtant, l’efficacité
réponses à ces questions se trouvent dans la boîte noire des applications de traçage ne fait pas consensus.
du serveur. En Islande, Rakning C-19 a été installée par 40
«Des algorithmes sont utilisés pour identifier les zones % de la population, un record mondial. «Cela n’a
à risque », explique Abhishek Singh. Ministre des pas vraiment changé la donne », confesse Gestur
nouvelles technologies, Ravi Shankar Prasad affirme Pálmason, responsable de la gestion de la pandémie.
que le centre de développement de l’informatique Il est difficile, de toute évidence, de comparer la
avancée de Pune, une ville près de Bombay, utilise petit île du nord de l’Europe au géant de l’Asie du
les données et l’intelligence artificielle pour « trouver Sud. Mais justement, «seuls 30 % des Indiens ont
des solutions face au Covid-19 ». Un organisme sans un smartphone », souligne Apar Gupta, de l’Internet
adresse mail et dont le téléphone ne répond pas. De Freedom Foundation. En privé, beaucoup confient
quoi imaginer les scénarios les plus dystopiques, alors d’ailleurs avoir effacé l’application, inquiets pour
que plusieurs États indiens prévoient d’utiliser des leurs données, ou tout simplement la batterie de
drones pour surveiller les foyers infectieux. «C’est leur smartphone. «Or, pour fonctionner efficacement,
une des applications les plus téléchargées au monde les applis ont besoin d’une proportion d’utilisateurs
et nous n’avons aucune idée de ce qui en est fait », importante, représentative de la population », ajoute-
résume Prasanth Sugathan. t-il.

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Le 1er juin, un groupe de hackers a affirmé que les hacker Baptiste Robert. D’où l’importance de rendre
données de 7 millions d’Indiens ont été dérobées via son fonctionnement transparent pour maximiser la
l’application bancaire et de paiement gouvernementale sécurité. »
BHIM, ce que les autorités démentent. Toujours À terme, le gouvernement a annoncé l’ouverture
est-il que le gisement de données d’Aarogya Setu du code source du serveur central. Pour Prasanth
doit lui aussi être protégé. Depuis le 22 mai, le Sugathan, ce serait une vraie victoire pour la
Massachusetts Institute of Technology a rétrogradé sa deuxième population mondiale : «En Inde, il
note de sécurité à 1 sur 5. «C’est une véritable mine existe une importante communauté de développeurs
d’or qui va inévitablement attirer des appétits, juge le informatiques. Si l’on veut qu’Aarogya Setu soit utile
et sûre, il faut travailler main dans la main avec eux. »

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