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Étude d’un muṣḥaf maghrébin atypique

du XVIIe siècle : analyse conjointe


des qirāʾāt et des encres
Hassan Chahdi Patricia Roger-Puyo
COLLÈGE DE FRANCE, PSL CNRS, IRAMAT-CEB

1. Introduction

L’étude d’un manuscrit ancien relève souvent pour les chercheurs en ce domaine d’un
questionnement sur le contenu de ce dernier.1 Pour les plus chanceux, la lecture en
main propre d’un exemplaire qui a traversé les siècles grâce à un environnement
préservant du mieux possible l’intégrité de l’ouvrage, sera alors réalisable, leur
permettant de s’en imprégner au plus près. Quand l’analyse physique de la matière
ayant servi à composer le texte est envisageable, sans dommage pour le document, à
partir d’outils spécifiques parfaitement conçus à cet effet et maîtrisés, alors l’étude
d’un manuscrit sous ce plan, revêt un intérêt particulier si le but est de mieux
comprendre la construction matérielle du contenu. Notre recherche, menée en ce sens,
concerne un manuscrit issu d’une collection privée provenant d’une aire culturelle
bien circonscrite, le Maghreb, mais dont le lieu de copie n’est pas connu. L’objet de
l’analyse des encres est de répondre aux interrogations suscitées par la présence en
marge de ce muṣḥaf, d’un nombre important de variantes de lectures coraniques et en
particulier de déterminer le nombre de copistes ayant participé, à des époques
différentes à l’élaboration de cet ouvrage.

L’histoire de ce manuscrit du XIe/XVIIe siècle est tout à fait particulière.2 En effet, une
famille du sud du Maroc3 voulait à tout prix se débarrasser d’une caisse considérée sans
valeur et qui contenait un nombre important d’affaires. Parmi celles-ci, un manuscrit
du Coran, assez rustique et bien entretenu, allait être vendu afin d’en tirer quelques
bénéfices. Certains membres de cette famille vivant en France, animés par un
sentiment patriotique et par leur attachement culturel à leur pays d’origine, se sont
opposés à sa vente. Ils ont décidé de le racheter afin qu’il reste au sein de la
famille, mais aussi pour recueillir des informations sur sa nature et sa valeur

Journal of Qur’anic Studies 19.3 (2017): 144–163


Edinburgh University Press
DOI: 10.3366/jqs.2017.0306
# Centre of Islamic Studies, SOAS
www.euppublishing.com/jqs
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scientifique. Il s’agit d’un manuscrit coranique maghrébin occidental, écrit selon la


variante de Warsh, ayant dans ses marges en légende une série de variantes de
lecture. Ce qui nous interpellait beaucoup plus est que le système employé pour
désigner les qirāʾāt reposait sur l’usage de lettres et de mots symboliques, sans
signification apparente, servant de code de lecture. Il est à notre connaissance assez
rare de trouver sur un seul et même manuscrit un ensemble de qirāʾāt, étant donné
que la norme en vigueur chez la plupart des oulémas est de proscrire toute forme
d’écriture autre que celle du muṣḥaf4 de peur de confondre le texte coranique et ses
variantes avec les propos prophétiques.5 Sur le plan pédagogique de l’enseignement
des variantes de lectures, c’est à partir du IVe/Xe siècle que nous entendons parler
de la question du jamʿ al-qirāʾāt6 et de leurs différents modes opératoires. Les
oulémas divergent effectivement sur la manière de réciter l’ensemble des variantes
de lectures à savoir si l’on doit réciter les variantes de lecture, une par une, du début
du Coran jusqu’à sa fin ou bien s’il est permis de prendre comme référence une
seule variante de lecture et de réciter les différentes variantes de lectures à chaque
verset. Ibn al-Jazarī (m. 833/1430) mettra fin à cette divergence en démontrant le
caractère licite du jamʿ al-qirāʾāt. Ce muṣḥaf comporte la quasi intégralité du Coran
de Q. 2:23 à Q. 86:9. Il est de taille moyenne, 180 × 135 mm, et contient 13 lignes
à la page. À première vue, le texte principal a été écrit avec une seule main,
néanmoins, d’autres mains ont apporté des corrections en marge du texte. Le
manuscrit a été l’objet d’une investigation fouillée du point de vue de son contenu;
il comporte très peu de renseignements relatifs à sa fabrication mais porte les
marques de plusieurs interventions. Du coup l’analyse matérielle des encres s’est
justifiée en vue d’apporter des informations supplémentaires pour mieux comprendre
la façon dont l’ouvrage pouvait être utilisé. L’étude des encres du muṣḥaf dans les
meilleures conditions possibles fut ainsi entreprise,7 elle a visé à analyser les
variantes de lectures ainsi que le texte et à essayer de cerner les pratiques employées
lors de la réalisation de l’écrit. Pour ce faire, l’outil le plus précieux à ce jour qu’est
notre œil a été employé pour reconnaître l’état général du manuscrit et des surfaces
à étudier, pour découvrir préalablement d’éventuelles restaurations ou ajouts, pour
en apprécier les homogénéités et les hétérogénéités. Sans porter atteinte à l’intégrité
de l’objet patrimonial et aidé d’un stéréo-microscope, d’une caméra et d’autres
outils d’analyse spectrométrique, nous sommes allés scruter plus profond encore
pour améliorer la perception précédente et vérifier si nous pourrions obtenir de
nouveaux éléments relatifs à la nature des matériaux employés. Bien que différentes
méthodes d’analyses physico-chimiques soient disponibles pour l’étude des
matériaux, elles ne sont pas toutes utilisables sans conduire à une destruction ou
en nécessitant un prélèvement ;8 de ce fait les méthodes non destructives disponibles
à l’Iramat-Ceb, développées selon le contexte légitime de conservation et de sécurité
des manuscrits évitant de les extraire de leur milieu, ont été utilisées.9
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2. Les particularités du manuscrit

2.1. Intitulés des sourates

Dans les ouvrages classiques des « sciences du Coran », le statut des intitulés des
sourates coraniques est une question controversée auprès des oulémas. Nous
observons effectivement que les intitulés diffèrent de codex en codex mais aussi de
personne en personne. Al-Zarkashī (m. 774/1372)10 et al-Suyūṭī11 (m. 911/1505) font
état de ces divergences dont le statut nous importe peu dans notre observation.
Néanmoins, ce manuscrit maghrébin est assez singulier puisqu’il comporte des titres
de sourates qui ne sont pas utilisés comme tels en Andalousie et au Maghreb. Les
ouvrages de référence pour la graphie (rasm) et la ponctuation vocalique (ḍabṭ) du
Coran au Maghreb occidental sont ceux d’al-Dānī (m. 444/1053) avec al-Muqniʿ et
ceux de son disciple Ibn Najāḥ (m. 496/1103) avec son Mukhtaṣar tabyīn li-hijāʾ
al-tanzīl. Prenons comme exemple la sourate 23. Nous observons qu’Ibn Najāḥ12 en
Occident et Ibn Abū Dāwūd (m. 316/928)13 en Orient lui attribuent le titre
al-Muʾminūn. Et pourtant, ce manuscrit occidental lui attribue le titre al-Falāḥ :
intitulé qui n’est cité par aucune référence du Maghreb occidental (fig. 1). Une
situation analogue est observée pour la sourate 37 dont le titre reste connu comme
« al-Ṣāffāt ». Néanmoins, ce manuscrit retient celui d’ « al-Yaqṭīn » en référence à un
arbre cité dans le verset Q. 37:146 (fig. 2).

Fig. 1. Titre du Q. 23 « al-Falāḥ ».

Fig. 2. Titre du Q. 37 « al-Yaqṭīn ».

2.2. Copie, oubli et corrections

Pour ce manuscrit, nous avons un copiste pour le texte principal et une ou deux autres
mains pour les corrections dans les marges, probablement des correcteurs. Le nom du
copiste du texte principal est indiqué à l’intérieur de la page de couverture : ʿAbd
Allāh b. Ibrāhīm (copie datée de 1013/1604).

Quelques éléments nous permettent d’évoquer l’hypothèse d’un correcteur parce que
certaines erreurs apparaissent dans plusieurs versets dès les premières pages du Coran,
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erreurs dont la correction est écrite en marge du texte coranique avec une écriture bien
plus grande et un style moins raffiné. Par ailleurs, les variantes de lectures dans les
marges sont généralement attribués aux sept qurrāʾ séléctionnées par Ibn Mujāhid (m.
324/936).

Dans ce manuscrit, le texte lui-même a été parfois raturé à cause d’erreurs sur des
versets coraniques. Par exemple, pour Q. 2:68–69 une partie du verset erroné n’a pas
été barrée—probablement par oubli—et pourrait induire en erreur celui qui ne
mémorise pas le Coran (fig. 3).

Fig. 3. Q. 2:68–69.

Nous avons également observé des corrections au stylo bille (seconde moitié du XXe
siècle). Il est toutefois possible que le copiste ait tout simplement fait une erreur ou
bien qu’en écrivant le Coran de mémoire, il ait oublié ce verset (fig. 4).

Fig. 4. Q. 77:29–34.
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Dans Q. 83:22–25 (fig. 5) on peut distinguer que le trait tiré jusqu’au verset manquant
en marge est au stylo bille. Il peut s’agir de corrections récentes ou d’anciennes
repérées seulement récemment et le correcteur a utilisé pour écrire le verset manquant
une encre de même couleur que celle du texte. Cela induit différentes hypothèses :
a) ce verset a pu être absent pendant un certain temps dans le muṣḥaf ; et b) les
correcteurs (stylo bille et encre en marge) peuvent être les mêmes personnes ou pas et
si deux personnes sont intervenues, ce qui semble plus probable (étant donné qu’un tel
exemple est visible dans le manuscrit), la signalisation de l’emplacement exact du
verset au niveau du texte est bien plus récente que la correction.

Fig. 5. Q. 83:22–25. Correction au stylo bille d’un verset oublié.

3. Analyse des encres

L’encre utilisée pour le texte principal présente des parties noires et brunes, la
diminution de la tonalité pouvant correspondre soit au fait que la charge de matière sur
le calame n’était plus aussi grande, soit à une simple usure de surface (fig. 6). L’encre
employée contient du fer, avec une charge en fer moindre pour la part brune (fig. 6).

Dans Q. 2:139, l’encre noire employée pour la correction graphique en dernière ligne
de taille plus importante que le reste du texte présente un aspect différent de la
précédente (fig. 7). Elle contient du fer, des traces de manganèse et de titane. Cette
encre est différente de celle du texte principal.

L’encre utilisée sur l’annotation en marge Q. 39:15 est de couleur brune (fig. 8).
L’analyse montre qu’elle contient très peu de fer en comparaison avec les encres
précédentes, ce qui confirme sa différence.
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En Q. 40:29, le brun de l’encre de l’annotation de la marge est plus foncé que


précédemment (fig. 9), le fer y est majoritaire, mais des traces de manganèse sont
visibles.

Fig. 6. Q. 2:139. Vue sous stéréomicroscope de l’encre analysée. # P. Roger-Puyo.

Fig. 7. Q. 2:139. Encre de la correction en derniere ligne vue sous stéréomicroscope.


# P. Roger-Puyo.

Fig. 8. Q. 39:15. Encre brun moyen de l’annotation marginale vue sous


stéréomicroscope. # P. Roger-Puyo.

Fig. 9. Q. 40:29. Encre brun foncé de l’annotation marginale vue sous


stéréomicroscope. # P. Roger-Puyo.

L’ajout marginal de deux lignes de texte en noir (Q. 83:22, fig. 5) est écrit avec une
encre qui présente de fortes analogies avec celle du texte principal comme le
confirment l’analyse en absorption par réflexion diffuse (table 1) et celle de
fluorescence X14 (table 2).
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Table 1: Q. 83:22. Comparaison des mesures sur les encres

Table 2: Spectre de fluorescence X obtenu de l’encre du texte et de celle de l’ajout en marge

In fine les analyses mettent en évidence quatre encres différentes (table 3):

1. L’encre du corps du texte.


2. L’encre brun moyen pour des annotations marginales (peu nombreuses).
3. L’encre brun foncé pour des annotations marginales (peu nombreuses).
4. Une encre noire pour un ajout-correction de texte en bas de page Q. 2.

4. Systèmes de lettres symboliques pour les lecteurs

À partir du VIe/XIIe siècle avec al-Shāṭibī (m. 590/1194), un système de


symboles permettant de désigner les lecteurs sera mis en place afin de faciliter
l’assimilation des variantes de lecture très nombreuses. Tous les savants qui
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Table 3: Récapitulatif des caractéristiques des encres analysées par FORS et XRF

après lui composeront des ouvrages dans ce domaine suivront cette méthode
didactique très singulière, que ce soit Ibn Mālik (m. 672/1274) ou Ibn al-Jazarī
(m. 833/1430) dans leurs poèmes respectifs15 sur les variantes de lectures. Chaque
lecteur est alors représenté par une lettre alphabétique arabe dans l’ordre abjadien
classique (table 4). Al-Shāṭibī a également classé les lecteurs par groupes de
personnes en prenant en compte les points de convergence des lectures. Par exemple,
il utilise le terme samā pour désigner le groupe de Nāfiʿ, Abū ʿAmr et Ibn Kathīr
(Tab. 2 et 3).
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A) Lettres symboliques pour chaque lecteur selon al-Shāṭibī (m. 590/1194)


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B) Lettres symboliques désignant les groupes de lecteurs selon Ibn Mālik


(m. 672/1274)

C) Mots symboliques désignant les groupes de lecteurs


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4.1. Les particularités des lettres et mots symboliques dans ce manuscrit

A) Exemples de lettres et mots symboliques (fig. 10):

Fig. 10. Q. 81:6–17.

Nous présentons sur la table 7 ci-dessous les différentes qirāʾāt mentionnées sur
l’échantillon:

Ce manuscrit de manière générale est fidèle au système de désignation connu et


conventionnel dans cette discipline. Néanmoins, sa particularité tient à l’utilisation
de mots codés qui lui sont propres et désignent les lecteurs dont la qirāʾa converge.
Il est probable que ces codes appartiennent à un système moins connu ou
caduc. Par ailleurs, il convient de rappeler que, hormis la fonction d’attribuer la
lecture aux qurrāʾ représentés par ce code, ces mots n’ont aucune signification
particulière.
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B) Exemples de mots utilisés pour les variantes de lecture

Fig. 11. Q. 2:168.

D’après ce codage, Ibn ʿĀmir ( ), Qunbul ( ), al-Kisāʾī ( ) et Ḥafṣ ( ) ont récité le


mot khutuwāt avec un sukūn, ce qui donne khutwāt.

Fig. 12. Q. 19:74.

Dans ce cas précisément, Qālūn ( ) et Ibn Dhakwān ( ) récitent le mot riʾyan : riyyan
avec une shadda.

Fig. 13. Q. 19:91.

Nous avons dans ce cas de figure Ibn Kathīr, Abū ʿAmr, Ibn ʿĀmir (représentés par
), Ḥamza ( ) et ʿĀṣim ( ) qui récitent ce verset en employant le terme takād alors
que les autres lecteurs récitent yakād. On déduit la deuxième lecture par un
raisonnement par l’absurde.

Fig. 14. Q. 20:1.


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Nous avons sur cette image (fig. 14) les qurrāʾ suivants : Ibn ʿĀmir ( ), Ḥafṣ ( ),
Qālūn ( ) et Ibn Kathīr ( ).

Fig. 15. Q. 2:58.

Pour cet exemple (fig. 15), nous avons les trois Kufiens (Ḥamza, al-Kisāʾī et ʿĀṣim),
Ibn Kathīr (tous représentés par ( ) et Abū ʿAmr ( )).

En ayant une lecture assez rapide du manuscrit et en se fiant aux différents systèmes
de variantes de lecture et aux symboles du manuscrit, on pourrait croire que ce
manuscrit évoque toutes les variantes de lecture attribuées au sept grands imāms
retenus par Ibn Mujāhid (m. 324/936). Néanmoins, il lui arrive de ne pas évoquer la
lecture d’Ibn ʿĀmir pour certains versets coraniques.

C) Exemple d’omission de variantes de lectures (figs. 15, 16, 17)

Dans la fig. 15, la lettre ḥāʾ ( ) désigne Abū ʿAmr et la lettre ẓāʾ ( ) désigne les trois
Kufiens (Ḥamza, al-Kisāʾī et ʿĀṣim) et Ibn Kathīr. En revanche ce manuscrit
n’évoque pas la variante de lecture d’Ibn ʿĀmir bien qu’il mentionne sa variante de
lecture pour d’autres versets coraniques. À titre d’exemple pour le verset cité ci-dessus
le manuscrit omet de citer la variante d’Ibn ʿĀmir qui récite tughfar avec un tāʾ et une
fatḥa sur le fāʾ. Il évoque seulement celle d’Abū ʿAmr et des trois Kūfiens qui récitent
naghfir avec un nūn et une kasra sur la lettre fāʾ. La variante de Nāfiʿ est yughfar avec
un yāʾ.16

Le manuscrit évoque pour d’autres versets les variantes associées à Ibn ʿĀmir. À titre
d’exemple, pour Q. 11:46 (fig. 16).
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Fig. 16. Q. 11:46. Dans la marge du texte coranique.

Ibn ʿĀmir ( ) et Qālūn ( ) récitent le mot tasʾalan du Q. 11:46 avec une fatḥa sur le
lām, une shadda et une kasra sur la lettre nūn : ce qui donne tasʾalanni. On voit bien
que notre copie évoque la lecture d’Ibn ʿĀmir alors que les autres lecteurs récitent
tasʾalni (fig. 17).

Fig. 17. Q. 17:23.

Ibn ʿĀmir ( ) et Ibn Kathīr ( ) récitent le mot uff de Q. 17:23 avec une voyelle
(ḍamma) sur la hamza, une fatḥa sur le fāʾ sans tanwīn alors que les autres lecteurs
récitent avec une ḍamma sur le hamza, une kasra sur le fāʾ avec un tanwīn.

5. Analyse des couleurs

Les analyses des matériaux de la couleur furent réalisées dans l’ensemble de


l’ouvrage :

Le vert, sous forme de points (Q. 2, fig. 18) et pour des annotations en marge
(Q. 2:139), est la couleur la moins fréquente. Les surfaces sont brillantes et craquelées.
Les analyses indiquent l’emploi d’un pigment à base de cuivre avec des traces
d’arsenic.

Fig. 18. Point de vocalisation vert Q. 2:139 vu sous stéréomicroscope.


# P. Roger-Puyo.
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Le jaune-brun employé pour la vocalisation (fig. 19) et aussi pour des annotations
marginales est à base d’une terre naturelle type ocre probablement diluée dans une
encre pour utilisation; les deux absorptions caractéristiques de ce pigment sont bien
visibles sur nos analyses (table 8).

Fig. 19. Point de vocalisation jaune vu sous stéréomicroscope. # P. Roger-Puyo.

Table 8: Courbes d’ARD-FORS sur une annotation marginale jaune, sur un point de vocalisation
dans l’interligne, comparées à une simulation d’une ocre de référence mêlée à une encre brune

Fig. 20. Point de vocalisation rouge vu sous stéréomicroscope. # P. Roger-Puyo.

Le rouge, très fréquent pour la vocalisation (fig. 20), mais aussi présent dans le texte et
pour des annotations de marge, est une terre rouge comme le montrent les courbes
caractéristiques obtenues pour ce pigment (table 9) et la présence de fer à l’analyse par
fluorescence X (table 10).
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Table 9: Courbe d’absorption en réflexion diffuse du rouge interligne comparé à une référence
d’ocre rouge

Table 10: Analyse en fluorescence X du texte écrit en rouge Q. 83

Dans le cas des annotations de taille visiblement plus grosse que la majorité de celles
présentes dans l’ouvrage, il s’agit d’une encre différente (de type terre colorante), à
base de fer contenant aussi des traces de cuivre, zinc, manganèse, titane et plomb. Nos
analyses mettent ainsi en évidence que deux mains ont contribué aux annotations
marginales rouges.

Conclusion

Les résultats de l’analyse des encres montrent qu’en procédant à une exploration—au
sens archéologique—de l’écriture d’un manuscrit, différents niveaux d’apposition et
d’annotation peuvent être mis en évidence. Les « analyses sondages » concernant
l’encre du texte tout au long du manuscrit montrent un travail d’une grande
homogénéité. Nous pouvons faire la même remarque au sujet de la vocalisation rouge
sans vraiment pouvoir préciser si celle-ci a été faite dans un temps rapproché de
160 Journal of Qur’anic Studies

l’écriture du texte. Les signes de vocalisation jaunes semblent postérieurs du fait de


superpositions sur l’encre et sur les signes rouges, visibles sous la loupe.

Du point de vue de l’étude des matériaux de la couleur, le caractère atypique du


muṣḥaf apparaît avec l’emploi de terres pour des couleurs jaunes et rouges, matériaux
rarement employés dans d’autres corans de même période (XVIIe siècle).17

De nombreuses annotations rouges sont visibles dans ce Coran : elles révèlent toutes
l’emploi de terre rouge, certaines comportant d’autres éléments mineurs marquant la
différence avec le rouge de la vocalisation. Les différences de surface entre
annotations et signes de vocalisation sont bien visibles sous loupe. Les verts sont à
base de cuivre avec des traces d’arsenic. Les annotations vertes sont très rares (trois
recensées dans le manuscrit et se situant en début de texte). Dans ce cas encore,
d’après les observations sous la loupe, elles sont écrites avec une encre d’aspect
différent de celle des signes dans le texte bien que le matériau de base soit identique,
ce qui laisse suggérer une préparation différente du matériau de la couleur et des
contributeurs distincts.

L’analyse des encres noires et brunes montre une composition à base de fer18 et
parfois d’autres éléments dont la détection dépend de la quantité de matière présente à
l’endroit de la mesure. Ces éléments majeurs et mineurs permettent de discriminer les
encres entre elles. L’encre ayant servi à écrire le texte comporte des éléments typiques
d’une encre classique ferrogallique. L’observation sous loupe montre des différences
de couleurs selon la charge de l’encre sur l’instrument d’écriture, ce qui peut être
expliqué par le fait que les parts organiques et métalliques n’étaient pas bien liées. Les
analyses des encres noires ne contredisent pas le fait que parfois le copiste puisse avoir
été lui-même le correcteur, ce qui signifie qu’il puisse avoir relu son texte et corrigé
ses erreurs. Mais plusieurs encres différentes ont pu être mises en évidence : celle du
texte et d’autres en marge. Ces dernières ont une nature parfois majoritairement
organique et peu de fer entre dans leur composition. Ces encres différentes attestent le
fait qu’à partir du moment où il a été copié, le texte était relu et corrigé au cours du
temps qui passait.

Ce muṣḥaf est un échantillon atypique pour les variantes de lecture canonique qu’il
contient dans un seul et même codex. Il est donc l’objet d’un intérêt particulier et nous
apporte dans le domaine des qirāʾāt certaines informations sur les systèmes répandus
en Andalousie et au Maghreb. À la lumière des œuvres sur les qirāʾāt au Maghreb
occidental, il s’avère que les qirāʾāt sont un héritage traditionnel des plus
authentiques dans lequel les disciples doivent impérativement suivre leurs maîtres
et ne rien y apporter ou changer. Cette conviction défendue par l’orthodoxie sunnite
détermine ces variantes de lectures comme un enseignement qui se perpétue jusqu’à
nos jours et surtout qui est fidèle à l’enseignement originel divin. Ibn Mujāhid
(m. 324/936) rappelle que la lecture (al-qirāʾa) est une tradition que nous devons
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suivre et dont nous sommes les héritiers.19 Al-Shāṭibī (m. 590/1194) aussi indique
dans son poème didactique que les qirāʾāt ne sont pas la résultante d’une analogie
(qiyās).

Les études philologiques contemporaines tendent à démontrer le contraire et qu’il y


aurait plutôt ici et là des allers-retours entre une graphie défectueuse dont le système
n’est pas encore fixé et une transmission orale. Ce manuscrit ne permet pas de
corroborer ces hypothèses, bien que les analyses ne contredisent pas cela, mais il
permet d’apporter un éclairage sur les systèmes de lectures, leur nature, leurs
mécanismes et la pédagogie mise en place pour les enseigner. Ce muṣḥaf demeure
assez singulier et intéressant en raison des variantes de lectures inscrites en marge et
des différents codes utilisés pour désigner les variantes de lectures qui ne sont pas
recensées dans les ouvrages les plus importants de cette discipline. Ces codes sont
certainement propres au propriétaire ou à une école (zāwiya) de la région où le maître
aurait mis en place un système qui lui serait particulier. Il est vrai, comme on peut
l’observer dans certaines zāwiyāt au Maghreb, qu’une des œuvres les plus
importantes, intitulée al-Anṣāṣ al-Qurʾāniyya de A. al-ʿĀrūsī, donnant des
méthodes pour la mémorisation du Coran et sa graphie spécifique, y était étudiée et
enseignée; elle contient un système de codage qui ressemble étrangement à celui
retenu dans ce muṣḥaf. On y retrouve donc des vers composés par des shuyūkh
(‘maîtres’) qui n’ont cessés d’être transmis oralement dans ces zāwiyāt isolées et
éparses. Par exemple, ces poèmes avaient pour but de réunir les versets qui se
ressemblaient fortement et qui pouvaient être confondus ou bien de permettre de
cerner les variantes de lectures et d’autres thèmes. Ce manuscrit du XVIIe siècle, donc
tardif, permet aussi de se rendre compte des habitudes des copistes mais aussi de leurs
défaillances puisque certains versets ont été omis et certains mots mal écrits n’ont pas
été corrigés. Soit le correcteur lui-même n’a pas relevé ces erreurs, soit il est possible,
comme les analyses le montrent, que le copiste ait lui-même été le correcteur et qu’il
ait pu relire son texte et corriger ses erreurs. Enfin, l’hypothèse soulevée, indiquant
que plusieurs mains auraient participé à la correction de ce muṣḥaf comme le montre
l’emploi en marge d’encres différentes de celle du texte principal, peut être confirmée
à la fois d’un point de vue codicologique et au vu des résultats obtenus de l’analyse
des matériaux. En tout, au moins quatre personnes sont intervenues au cours du temps
et ce, jusqu’au XXe siècle, ainsi que l’atteste l’usage du stylo bille.

NOTES
1 Une première version de cet article a été présentée lors du colloque ‘Le texte coranique et son
contexte. Le cas de l’Occident musulman’, organisé au Collège de France le 7 décembre 2015
dans le cadre du projet ‘Corana. Transmission du Coran dans l’Occident musulman’, dirigé par
Nuria Martínez de Castilla.
2 Ce manuscrit est daté de l’année 1013/1604 et on y voit inscrit le nom du kātib (copiste)
ʿAbd Allāh b. Ibrāhīm sans une autre précision.
162 Journal of Qur’anic Studies

3 Ce manuscrit appartient aujourd’hui à M. Madani Ihmad, issu du sud du Maroc de la banlieue


de Goulmim (Ifrane anti-atlas). Il appartenait à la tribu de Ida Ou Blal, tribu des Banī Maʿāqil,
originaire du Yémen, issue du nom de la tribu arabe Daoui Bilal qui est venue au Maroc entre le
XIIIe et XVe siècle et qui a donné le nom de la tribu Ida Ou Blal. Cette tribu se divise en
plusieurs clans et ce manuscrit appartenait au clan de Id Belkgdif du quartier (duwār) Idichū
Amsra.
4 al-Khaṭīb al-Baghdādī, Taqyīd al-ʿilm, éd. Yūsuf al-ʿUsh (Aleppo: Dār al-Waʿā, 1988),
pp. 29–32.
5 al-Baghdādī, Taqyīd al-ʿilm, pp. 29–32.
6 Cela consiste à réciter plusieurs variantes de lecture durant la même séance de psalmodie. En
revanche, les qurrāʾ des premières générations récitaient le Coran du début jusqu’à la fin pour
chacune des variantes de lectures avant de commencer une autre récitation (Ibn al-Jazarī,
al-Nashr, éd. al-Ḍabbāʾ (2 vols. Beyrouth : Dār al-Kutub al-ʿIlmiyya, [s.d.])).
7 Depuis quelques décennies, le manuscrit médiéval constitue l’objet prédominant des études
menées à l’IRAMAT– Centre Ernest Babelon. Les questionnements portent sur les différents
processus qui ont permis de le fabriquer : quels sont les matériaux employés ? Sont-ils
conformes à l’époque et à ce que nous en savons ? Si ce n’est pas le cas, quelle interprétation du
choix de ces derniers pouvons-nous donner ? Cet objet ancien extrêmement fragile peut se
révéler parfois difficile à observer et le conservateur qui est en charge de veiller sur lui doit être
assuré que les analyses prévues n’en altèreront pas l’intégrité.
8 Il se peut que des fragments existent déjà, signe de fragilité de l’objet, que l’on peut alors en
plein accord avec le conservateur analyser par d’autres méthodes non transportables in situ.
9 Forts d’une vision large de la problématique, Bernard Guineau et Jean Vezin, précurseurs des
analyses de ce type en France, en choisirent deux: la spectrométrie à fibres optiques dans le
visible (FORS) et la spectrométrie de fluorescence X (XRF). Ces outils mis en place au CEB
dans les années 1990, furent, depuis, couramment utilisés au laboratoire pour nos recherches
dans ce domaine. Ils s’améliorent constamment, et restent à l’heure actuelle, très performants
pour l’étude des pigments, colorants et encres dans les manuscrits.
10 Muḥammad b. Bahādir al-Zarkashī, al-Burhān fī ʿulūm al-Qurʾān, éd. Muḥammad
Abū’l-Faḍl Ibrāhīm (4 vols. Beyrouth : Maktabat al-ʿAṣriyya, 1996), vol. 1, p. 269.
11 al-Suyūṭī, al-Itqān fī ʿulūm al-Qurʾān, éd. ʿIṣām al-Ḥarastānī (2 vols. Beyrouth : Dār
al-Jabal, 1998), vols. 2, p. 175.
12 Abū Dāwūd Ibn Najāḥ, Mukhtaṣar al-tabyīn li-hijāʾ al-tanzīl, éd. Aḥmad al-Sharshāl
(5 vols. Médine : Complexe du Roi Fahd, 1421/2000), vol. 4, p. 885.
13 ʿAbd Allāh b. Sulaymān b. al-Ashʿath al-Sijistānī b. Abī Dāwūd, Kitāb al-Maṣāhif, éd.
Muḥibb al-Dīn ʿAbd al-Sabkhān (2 vols. Doha: Ministère des Affaires Religieuses du Qatar,
1995), vol. 1, p. 412.
14 Spectre de fluorescence X obtenu de l’encre du texte, soustraction faite de celui obtenu du
papier vierge.
15 Ibn al-Jazarī a composé un poème didactique sur les qirāʾāt intitulé Ṭayyibat al-nashr.
De son coté, Ibn Mālik en a également composé un qui est intitulé al-Mālikiyya. Cf.
H. Chahdi, Les variantes de lectures coraniques : constitution, contexte d’élaboration et
preésentation d’un manuscrit inédit d’Ibn Mālik en qirāʾāt Mémoire de master inédit, (Paris:
EPHE, 2008).
16 Jamal al-Dīn Sharaf (ed.), al-Qirāʾāt al-ʿashr al-mutawātira (Ṭanṭa : Dār al-Ṣaḥāba, 2006)
p. 9.
17 Des études entreprises sur des corans conservés à la BnF, à Rabat et à Kairouan, tous copiés
en écriture maghribi des XIIe–XVIIe siècle tendent à démarquer l’ensemble issu du Maghreb et
Étude d’un muṣḥaf maghrébin atypique 163

de l’Espagne des autres copies d’Égypte ou du Moyen Orient de par l’emploi assez
systématique de rouge de cochenille-kermès (dont les courbes FORS se différencient nettement
d’autres pigments ou colorants rouges comme le rouge de brésil, la garance ou le vermillon) les
jaunes sont pour la plupart obtenus à base d’orpiment. Nous n’avons, pour l’instant, relevé que
quatre occurrences de l’emploi de terre rouge: pour un traité de droit du XIVe siècle (BnF Arabe
675), et pour trois autres corans employé non pur en association avec du vermillon (BnF
Arabe 330b, fin XIIe début VIIIe siècle / Rutbi 526, Kairouan, non daté) ou bien avec du
minium (BnF Arabe 423a, XIVe siècle (cf. B. Guineau, « Les Matériaux de la couleur
dans les manuscrits Maghrébins (VIe/XIIe–IXe/XVe siècles): éléments d’identification et de
comparaison », dans F. Déroche (éd.), Manuel de Codicologie en écriture arabe (Paris: BnF,
2000), pp. 145–67; P. Roger, M. Serguini et F. Déroche, « Les matériaux de la couleur dans les
manuscrits arabes de l’Occident musulman Recherches sur la collection de la Bibliothèque
générale et archives de Rabat et de la Bibliothèque nationale de France », Comptes rendus de
l’Académie des inscriptions et belles lettres (2004), pp. 799–830 ; P. Roger-Puyo et
S. Boucetta, « Les matériaux de l’écrit et des décors dans les manuscrits islamiques provenant
du Maghreb », Journal of Islamic Manuscripts 6:2–3 (2015), p. 329). Une occurrence d’emploi
d’ocre rouge est mentionnée pour un manuscrit au sein d’un ensemble de 22 manuscrits arabes
conservés à l’abbaye de Sacromonte des XIe au XVIIe siècles (T. Espejo Arias, A. López
Montes, A. García Bueno, A. Durán Benito, and R. Blanc García, « A Study about Colorants in
the Arabic Manuscript Collection of the Sacro-Monte Abbey, Granada, Spain. A New
Methodology for Chemicals Analysis », Restaurator 28 (2008), pp. 76–106, p. 90).
18 Ces résultats ne contredisent ni ce que nous disent les textes concernant la composition des
encres noires (et brunes), elles peuvent être de type ferrogalliques ou à base de noir de carbone
(cf. M. Zerdoun Bat-Yehouda, Les encres noires au moyen âge (jusqu’à 1600) (Paris : CNRS,
1983)), ni ce que nous indiquent les recueils de recettes (cf. M. Levey, « Mediaeval Arabic
Bookmaking and its Relation to Early Chemistry and Pharmacology », Transactions of the
American Philosophical Society 52:4 (1962), pp. 1–79), ni ce que nous en disent A. Schopen,
Tinten und Tuschen des arabisch-islamischen Mittelalters (Göttingen : Vandenhoeck &
Ruprecht, 2006) ou bien L. Raggetti, « Cum grano salis. Some Arabic Ink Recipes in Their
Historical and Literary Context », Journal of Islamic Manuscripts 7:3 (2016), pp. 294–338.
19 Ibn Mujāhid, al-Sabʿa, éd. Shawqī al Ḍayf (Le Caire : Dār al-Maʿārif, 1988), p. 52.