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a UlnZalne
littéraire du 1er au 15 janv. 1971

Domaine maghrébin

Entretien
avec
Yves Courrière '.' ,
Max Ernst
Prévert -.
par
Claude Roy
Les Etats-Unis
et leurs
nouveaux
Tocqueville

Comment
, . .
devenir
un ecrlvaln
de télévision ?
SOMMAIRE

3 LE LIVRE DE Hubert Selhy Jr Last exit to Brooklyn par Maurice Nadeau


LA QUINZAINE
5 ROMANS ETRANGERS Mikhaïl Boulgakov La Garde Blanche par Georges Nivat
6 Patrick White Le mystérieux Mandala par Claude. Bonnefoy
7 Paul Ritchie Le Protagoniste par Jean Gaugeard
8 Lawrence Durrell Nunquam par Anne Fabre-Luce
10 TIERS MONDE Mohammed Dib Dieu en barbarie par Michèle Cote
Formulaires
Gabriel Audisio L'Opéra fabuleux
Manuelle Roche Les diamants de sable
Le M'zab
11 ENTRETIEN Yves Courrière Propos recueillis par
Gilles Lapouge
13 Rafael Pividal Plus de quartier pour Paris par François Châtelet
B. Boie, J. Crickillon, J. de Decker 1ulien Gracq par Serge Fauchereau
14 POESIE Jacques Roubaud Mono no aware par Alain Huraut
HISTOIRE LITTERAIRE Roger Duchêne Madame de Sévigné par Samuel S. de Sacy
et la lettre d'amour
16 ARTS Dans les galeries par Jean.Jacques Lévêque
17 Jacques Prévert 1maginaires par Claude Roy
Max Ernst Ecritures
18 Livres d'art par Jean Selz
G. S.
19 HISTOIRE J adenoz Manteuffel Naissance d'une hérésie par Claùde Mettra
Les adeptes de la pauvreté
volontaire au Moyen Age
Jean Meslier Œuvres. Tome 1
Maurice Dommanget Sur Babeuf et la conjuration
des égaux
20 Jean Orieux Talleyrand ou le sphinx incompris par Jean.Louis Bory
21 POLITIQUE E. Morin Journal de Californie par Jean Chesneaux
J.F. Revel Ni Marx ni Jésus
R Néraud La gauche révolutionnaire
au Japon
22 Claude Rane! Moi luif palestinien par Marc Saporta
23 Turgot Ecrits économiques par M.L.
THEATRE Metteurs en scène par Simone Benmussa
25 Georg Büchner Wovzeck par Lucien Attoun
John Arden L'â~e de l'Hospice
Boulgakov La fuite
Antoine Bourseiller Oh! America
26 Goldoni Le Marquis de Montefasco par Gilles Sandier
CINEMA Jerry Lewis Ya, ya, mon général par Louis Seguin
28 TELEVISION Comment devenir par Olivier Misaine
écrivain de télévision ?

François Erval, Maurice Nadeau. Publicité littéraire : Crédits photographiques


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....... IYR. D.

Un coup de maître
"'A QUINZAIN.

Huoert Selby Ir-


Last Exit lo Brooklyn

1 Trad. de l'américain
par J. Colza
Albin Michel éd., 312 p.

Cet unique ouvrage d'Hubert


Selby, publié en 1957 aux Etats-
Unis et maintes fois réimprimé de·
puis, avait attiré l'attention de la
censure américaine et donné lieu, en
Angleterre, à un procès spectacu-
laire. On ne s'étonnera pas qu'en
France, dans le climat d'ordre mo-
ral instauré par le gaullisme, plu-
sieurs éditeurs n'aient pas voulu
courir le risque de la saisie. D'où le
retard d'une publication qui honore
les éditions Albin Michel dont on
ne sache point qu'elles aillent géné- une citation de la Bible. accroché, cc le sang éclaboussant la plexe fait d'amour, de révolte, de
ralement à la recherche du scandale. Bien qu'on voie réapparaître cer- chaussée en dégoulinant de sa tê· frustration, et qui cherche sa réso-
Comme la plupart des écrivains tains personnages, Last exit to te ll. Les flics prennent le parti des lution au sein d'un univers poétique
américains qui ne sortent pas de Brooklyn n'est pas un roman. Une truands contre la police militaire. où l'imagination a plus de part que
l'Université, Hubert Selby a exercé suite de tableaux plutôt, peints sur Il ne reste plus aux assassins en la réalité. Avec Selby nous affron·
tous les métiers. Il a probablement la même toile de fond ; la ville sub- puissance qu'à ·se congratuler à tons la matérialité brutale et nue
fort bien connu les bas·fonds de urbaine de Brooklyn. avec ses coups de grandes claques dans le des faits, nous sommes submergés
New York, vécu sans doute au sein docks, ses usines, ses quais, ses dos. Voici, d'un coup. créée l'atmos- par eux jusqu'à demander grâce.
de cette sous-humanité dans laquelle terrains vagues, son fameux pont. phère du livre. L'auteur a beau tenter de donner à
il nous plonge et dont l'existence ses lieux de plaisir - bistrots et Pour nous mettre au courant des Georgette une dimension supplé-
tourne autour d'un pôle unique : boîtes - que fréquentent pédéras- mœurs d'un milieu d'homosexuels. mentaire, nous n'en demeurons pas
le sexe. S'il s'en évade, pour pein. tes. drogués, prostitués des deux Selby n'a pas été sans penser à moins au niveau de la manifesta·
dre les comportements d'un mili- sexes, marlous et truands, ses Genet, dont le nom est d'ailleurs tion élémentaire. Genet nous fait
tant syndicaliste au cours d'une grands immeubles-dortoirs où s'en- évoqué. Nous sommes conviés aux pénétrer dans son univers. Selby
grève de plusieurs mois, ou encore tassent ouvriers et employés. Ce qui préparatifs et au déroulement d'une nous transforme en voyeurs d'un
pour nous révéler l'intimité d'un intéresse Selby, ce sont les milieux (c partie II entre pédérastes travestis. spectacle repoussant et sinistre. Au
grand immeuble genre H.L.M., c'est plus ou moins fermés, nécessaire- Georgette en est (c la reine ». qui point qu'on pourrait le soupçonner
toujours le même problème obsé- ment en marge, où se manifeste. et domine le lot par ses ambitions in- d'avoir voulu faire prendre l'homo-
dant qui revient au premier plan : souvent de façon explosive, la fra- tellectuelles - elle (il) lit à ses ca- sexualité en horreur par les homo-
comment apaiser le monstre qui ternité du vice, du délit, de l'anor- marades, abrutis par la benzédrine sexuels eux-mêmes.
ronge chacun des individus mis en malité ; davantage encore : des in- et l'alcool, le Corbeau, d'Edgar Poe Un souci. probablement incons-
scène, qui les asservit à son pou- dividualités, significatives ou excep- - et par ses problèmes sentimen- cient, de (c moralisation », apparaît
voir absolu ? tionnelles. avec leurs problèmes taux : elle voudrait gagner définiti- plus nettement encore dans l'histoi·
Le récit de ces vies sans horizon, propres. En ce sens, et n'était une vement Vinnie, un dur qui lui en re de Tralala, une toute jeune pros-
dans leurs manifestations quotidien- écriture très particulière, la démar- fait voir de toutes les couleurs (il tituée qui compte exclusivement sur
nes secrètes, a de quoi, certes, cho- che de l'auteur ne s'écarte pas d'une vient de lui planter quelques heures ses c( beaux nichons» pour entauler
quer les délicats, d'autant que les tradition du récit naturaliste et psy- auparavant un couteau dans le mol- de minables quidams et qui, alors
choses du sexe sont appelées par chologique. let). Les durs arrivent, Vinnie. hé· qu'elle aime avant tout l'argent,
des noms qui ne figurent pas dans Le premier coup de projecteur las. n'a pas d'yeux pour Georgette et pousse la bêtise jusqu'à refuser un
les traités d'anatomie et que les éclaire la boîte du Grec, cc un tro- c'est au gros et suant Harry qu'elle parti qui la tirerait définitivement
diverses formes de son fonctionne- quet minable ouvert toute la nuit à se donne en s'enfermant dans un dé- d'affaire. Après avoir descendu
ment donnent lieu à des exposi- côté de la base militaire de Broo- lire où elle se voit pénétrée par le tous les degrés de la déchéance, elle
tions fort complètes. On peut cepen- klyn ll, hanté par des marins en cher Vinnie. A ses propres yeux finit sur un terrain vague, violée
dant douter que cette peinture bordée, des militaires rentrant de comme à ceux de ses congénères par « quarante ou cinquante » bons-
d'une crudité sans égale - et qui permission, des prostituées et une elle a perdu la face. Son règne est hommes, piétinée, mutilée, arrosée
laisse loin derrière elle le lyrisme bande de petits truands en mal de terminé. par le pipi des enfants.
panique d'Henry Miller comme le bagarre. Comme il fallait s'y atten- Selby et Genet peignent la même cc La grève » va nous faire péné.
bel exercice rhétorique de M. Guyo- dre celle-ci éclate ; un pauvre trou- pittoresque franc-maçonnerie. son tr~r dans un milieu plus relevé;
tat - possède les attraits dont fion saoûl qui a manqué de respect code d'honneur, son rituel, sa vie en celui de l'honnête monde du travail.
sont friands les amateurs d'une lit· à ces dames en fait les frais. Après marge, ses rêves de compensation. Le héros en est un militant syndi.
térature spécialisée. Hubert Selby qu'on lui a fracassé la mâchoire. Les lecteurs de Pompes funèbres ou caliste qui a (( des problèmes » avec
piétine tous les tabous que se croit défoncé les côtes, qu'on l'a laissé de Querelles de Brest savent que son épouse et qui découvre tardive-
tenu de respecter un langage hon- baigner dans le vomi et le sang. l'auteur français ne recule pas de- ment qu'il est homosexuel. On nous
nête. Avec toutefois une rage laten· avant de tenter de l'écraser contre vant la description de l'acte sexuel l'a présenté comme un paresseux
te qui dénonce le bon vieux purita- un mur à l'aide d'une auto pour entre gens du même bord. Pourtant dont la principale activité consiste
nisme américain. Ce n'est pas par faire croire à un accident, on bafan· ce n'est pas cela qui retient au pre- à chercher noise au patron. Par un
hasard que chacune des grandes ce ce pantin désarticulé par-dessus mier chef. L'étreinte n'est que la enchaînement de manigances, il
parties de son ouvrage s'ouvre sur les barbelés du camp où il reste manifestation secondaire d'un com· parvient à déclencher une ~rève.

~
La Quinzaine Uttâ'alre, du 1er au 15 janvier 1971 3
~ Selby En feuilletant...
Hâbleur, pénétré de son importan- La noyade Bousquet-Cassou Des poètes pour lecteurs
ce, il va pouvoir enfin jouer le rôle
auquel il aspirait. C'est l'occasion de Villequier En 1930, Jean Cassou était le Notre ami Georges Mounin, qui
conseiller littéraire d'un tout nouvel s'est fait connaître des lettrés avec
pour lui de plonger la main dans
éditeur : J.O. Fourcade. Il eut en Avez·vous lu Char? en 1946, n'a ja-
la caisse du syndicat, de boire à sa mais dissimulé son amour de la
mains le premier manuscrit de Joe
De bons esprits estiment que la Bousquet, le remarqua, et s'occupa poésie derrière son occupation prin·
biographie de Victor Hugo compor- de le faire publier. De ce- premier cipale : la linguistique. Il en donne
te une seule date déterminante : le contact avec le jeune demi-paralysé une nouvelle preuve en rassemblant
9 septembre 1843, où, à Rochefort, de Carcassonne devait naître une pour Poésie 1 quelques échantillons
dans un café, un journal parcouru amitié qui s'exprima en particulier divers de douze poètes jeunes ou
distraitement lui apprit soudain la dans une centaine de lettres en- peu connus (et qui mériteraient
mort absurde de sa fille Léopoldine. voyées par Joe Bousquet jusqu'à sa sans doute de l'être davantage).
(Il l'appelait Didine; Juliette Drouet mort, en 1950. . «La poésie, écrit-il, n'est pas faite
était pour lui Juju, et lui, pour elle, -Jean Cassou publie 46 de ces let- pour l'inter-consommation des poè-
Toto; ne ricanez pas bêtement.) S'il tres chez l'éditeur Rougerie, à Li- tes et des critiques, cette espèce
a beaucoup évolué dans sa vie, il moges, qui a fait paraître, déjà, de vase clos où fermente forcé-
n'a subi qu'une seule mutation : . cinq recueils posthumes de Joe ment quelque chose comme une
celle-là. Et la même date marque, Bousquet. «J'admire à quel point Académie Française de quarante,
à un mois près, le milieu de son notre amitié a été un partage, écrit quatre mille ou quarante mille
existence; le hasard chez un tel Jean Cassou, et certainement l'un élus... ", «elle est faite pour les lec-
soif et de jouer les costauds, celle
homme s'appelle destin. des plus vifs et des plus parfaits teurs." Il avoue même une préfé-
aussi d'échapper à la corvée conju- rence pour « ceux qui n'écrivent pas
D'où les significations particuliè- que j'aie pu. connaître.» Nous pu-
gale. La grève, avec ses aléas, et de poèmes ", mais qui sont capables
res du livre d'Yvan Delteil intitulé, blierons prochainement dans ces co-
bien qu'elle soit correctement dé- un peu longuement, La fin tragique lonnes une étude de Serge Fauche- « de transformer en poème n'impor-
crite, n'est qu'un prétexte. Ce que du voyage de Victor Hugo en 1843, l'eau sur Joe Bousquet. te quelle situation vraie de notre
l'auteur a voulu montrer, c'est la d'après le Journal de voyage· auto- vie" et qui risquent par là de se
façon dont un homosexuel qui graphe de Juliette Drouet (1843). faire entendre- de tout un chacun.
s'ignorait parvient, par approches 1 Ce qui se termina si mal, c'était Les fi dits. de Paulhan Par son choix, Georges Mounin mon-
succesSives, à découvrir et accepter en effet une longue escapade des tre qu'il se réfère malgré tout à
deux amants. Dont il n'est pas exclu Jean-Claude Zylberstein publie un autre critère : la qualité. (Poé·
sa vraie nature. Ce ne sera pas pour
1 que Hugo ait gardé quelque temps dans «Idées» (Gallimard) les en- sie 1, Poèmes de Bellay, Cousin,
son bonheur. On peut faire confian- Della Faille, Dodat, Fortin, Godeau,
le sentiment d'une sorte de culpa-' tretiens de Jean Paulhan avec Ro-
ce sur ce point à l'auteur qui ré- Liberati, Malrieu, Perret, Pue!, Til-
bilité, et une confuse rancune en- bert Mallet, radiodiffusés en juil-
vèle de surcroît son dédain pour les vers sa partenaire. man,. Wise, Librairie Saint-Germain-
let 1952 et qui figurent depuis peu
luttes ouvrières. Sa propre relation, inachevée, et des-Prés).
dims les Œuvres complètes (Cer-
Ce livre, bien sûr, dénonce. La la plupart de ses notes sont connues cle du Livre précieux). Quatre sur
dénonciation est implicite. Pour depuis longtemps. Du journal paral- douze de ces entretiens avaient été Valery Larbaud
Selby, toute société comporte ses lèle de Juliette, révélé seulement en effacés par erreur. Paulhan les avait
déchets, et l'américaine plus que 1952 par l'exposition de la Nationale, reconstitués et gardés dans ses car- Les amoureux de Valery Larbaud
on n'avait pu lire jusqu'à présent sont reconnaissants à la Société
toute autre. Il ne l'excuse ni ne la tons où ils furent trouvés après
condamne, la question semblant que des fragments, souvent et inex- sa mort. On a plaisir à y relire l'élo- des amIs du dit, de poursuivre la
hors de sa prise. Il se borne à ra-
plicablement maltraités. ge, parmi les grands écrivains mé- publication de Cahiers qui entre-
conter et à décrire. Les choses sont
A vrai dire, Yvan Delteil n'a pas connus, de Georges Limbour : « En- tiennent le souvenir de l'écrivain et
cru devoir en donner une repro- . core un qui resplendira de tout son contiennent maints renseignements
ainsi. Quant à l'espèce humaine, duction tout à fait intégrale. Il a éclat quand on aura depuis long- utiles aux érudits. Dans le n" 6 (no-
considérée en ces échantillons, elle préféré en insérer de nombreux et temps oublié les contrebandiers de vembre 1970) on trouvera en parti·
n'est pas belle·à .voir, même si l'on longs passages dans une narration culier une - histoire fort complète
la littérature, les tristes enfants
s'élève d'un degré, parmi les· ou- continue, appuyée sur mille vérifi- d'Autant en emporte le vent...". On des collaborations de Valery Lar-
vriers, les employés, les petits bour- cations patientes, scrupuleuses, mi- s'applique à réunir les merveilleux baud aux revues littéraires, depuis
geois. Le sexe, l'argent, le mépris nutieuses, enrichies de notations iné- contes de Limbour. On publiera « la Phalange" avant 1914 jusqu'aux
du semblable· et toutes les formes dites. Qu'un travail de recherche peut-être un jour l'ouvrage qu'il a « Cahiers de la Pléiade» en passant
de la cruauté qu'on peut exercer
aussi rigoureusement érudit se consacré à son ami du Havre, Jean naturellement par la «N.R.F." et
à son égard en commençant. par le
laisse lire avec autant d'aisance et Dubuffet, qu'il a fait connaître aux « Commerce" (dont Larbaud fut le
même, oui, malgré les résonances Parisiens. (Jean Paulhan : les In- co-directeur). Nino Frank, dont on
plus proche, voilà la vraie réalité. sinistres, d'agrément - cela est bien certitudes· du langage, «Idées ", attend ·avec impatience le 3' tome
Du moins est-ce là- le prolonge- rare. Gallimard). de ses Mémoires brisées, donne une
ment qu'on peut donner à cette Yvan Delteil est mort en 1957. Il image de Larbaud rencontré en
suite de récits dont le réalisme bru· aura fallu treize ans pour que pa- 1926. (Cahiers des amis de Valery
tal prend corps à partir d'une écri· raisse son livre (chez· Nizet, place Larbaud, Mlle Kuntz, Bibliothèque
Han Ryner municipale, Vichy).
ture qui se veut elle aussi perpé- de la Sorbonne). Trop tard pour
tuelle agression. La traduction rend permettre à l'équipe de M. Jean
Massin d'en tenir compte au to- Louis Simon, qui a consacre JUS- G. L. M.
assez bien la force pénétrante d'un qu'à présent sa vie, au conteur,
me VI des Œuvres complètes de
discours qui mêle étroit.ement, dans Hugo que le Club français du livre philosophe et poète Hari Ryner, pu- Les précieuses étrennes envoyées
le même paragraphe, dialogue, des- achève de publier. Edition impo- blie une étude biographique et cri- cette année par Guy Lévis Mano à
cription, monologue intime, en un sante; un peu confuse peut-être; tique sur celui que Jean Rostand, en ses amis comprend. : Poésies el
tout qui fait flèche pour se ficher pas trop maniable; d'une richesse préface à l'ouvrage, appelle «un chansons de Gil Vicente (avec texte
solidement dans la sensibilité (on incomparable; indispensable. Le grand solitaire" et qui incarne pour espagnol en regard), Douze Dizains
oserait presque dire la peau) du contretemps est fâcheux; car· on ne lui «l'indépendance de l'esprit" : de Maurice Scève, «pour ennoblir
saurait négliger aucune précision, « Il retiendra toujoUrs sa vertu sa- les mois ", le Chasseur Gracchus de
lecteur où elle vibre longuement. II lutaire et, plus que jamais en 1970, Kafka (texte français de Henri Pa-
n'est pas douteux qu'Hubert Selby fût-elle minime, quand elle touche
à la noyade de Villequier, cette fin nous avons besoin de son pur' ·et· risot, 2 i!Dages de Max Ernst), Six
sOit un grand écrivain et son livre tonique enseignement ". fA ·la dé- Sonnets de Shakespeare (texte an-
qui commença tant de choses.
un coup de maître. couverte de Han Ryner, 160 p., glais, texte français de François Vic-
Maurice N adeau S. 14,50 F, Roger Maria, éd.). tor-Hugo et Maurice Blanchard).

4
ROIIANI

La fin des temps


ErRANGER.

Mikhaïl Boulgakov me façon : en ce moment vous vous Mais la Ville se berce d'illusions tortueuses et les jardins innombra·
La Garde Blanche prenez à la gorge ». et de fausses rumeurs. La mort sé- bles de Kiev : tout est trahi, il n'y

1 Roman trad. du russe


par Claude Ligny
Robert Laffont éd., 336 p.
Ce monde où tous se prennent à
la gorge, Michel Boulgakov l'a re-
gardé avec attention et compassion,
mais en refusant de partager les
haines. Jeune homme rêveur et ra-
vit partout à l'entour, mais chez les
Tourbine, autour de la table fami-
liale, où éclatent la blancheur de la
nappe et l'éclat de la porcelaine,
rescapés des combats, les frères
a plus rien à défendre.

Qu'a voulu dire


« Le troisième ange sonna de la cé, au profil allongé, aux yeux em- Tourbine et leurs amis de collège Boulgakov?
trompette et il tomba du ciel une bués, il a lui-même contemplé la savourent, tout en jurant de temps
grande étoile enflammée comme fureur, et, médecin de son métier, à autre, le plaisir de se revoir, et
Qu'a voulu exactement dire Boul-
une torche ». La Garde Blanche est il a essayé de soulager les hommes d'entendre encore la gavotte que
gakov? Le trio chevaleresque des
une chronique de la fin des temps. en fureur. Il appartient au monde joue le carillon de la pendule, et de
Tourbine et leurs amis officiers,
Fin des temps douillets, fin des in- qui s'écroule et il ne le cache pas. fredonner les vieux refrains chéris.
C'est un peu sa propre famille qui On entend au loin la canonnade, malgré leurs gentillesses et leurs
térieurs choyés et protecteurs, fin colères ont quelque peine à vivre
des appartements protégés par la est ici décrite : cette entente intel- l'angoisse est tapie au creux des
lectuelle, cette douceur des rap- cœurs, mais la vieille bibliothèque réellement devant nous. Ni le mari
pénombre douce et heureuse des d'Hélène Tourbine, un arriviste
abat-jours orange, fin de toutes les ports, cette mutuelle confiance, ce léguée par le père a toujours un bon
vieux goût de chocolat. La rédaction poltron qui s'enfuit avec l'Hetman,
notions morales, et en particulier goût amusé de la mystification qui
délivre, ce dégoût naturel du bour- au présent que fait Boulgakov a ni son opposé, le courageux et lu-
de celle de l'honneur. De tout un cide colonel Nai-Tours n'arrivent
monde ancien de tradition, de no- geois avide, accapareur, poltron, qui pour nous la naïveté d'un ancien
se retranche dans son chez soi, et kinétoscope. Le kinétoscope tressau- vraiment à vivre en profondeur. n
blesse d'âme, de dévouement, de y a dans leur psychologie quelque
loyauté, il ne reste absolument plus qui cache son magot derrière la che- te et les silhouettes courent ou ram-
minée. Les Tourbine représentent pent, ou tombent. Les imposteurs chose de trop rigide qui les rend
rien, tout est trahi, tout est souillé, fugaces et ridicules. Et quant aux
tout sombre dans la pire des couar- ce que l'ancienne Russie possédait surgissent en un(' nuit, les unités de
de mieux, ces aristocrates intellec- junkers regroupées un soir sont dis- frères Tourbine, c'est moins eux qui
dises, et les héros n'ont plus qu'à vivent que l'appartement de. la rue
crier : «Fichez le camp! suivez- tuels, généreux, fidèles, libéraux. soutes le lendemain matin, les fau-
Eux ne se terreront pas. Nous les bourgs voient se succéder les déta- AléxeÏevski d'où ils partent pour
nous! sauve qui peut! » l'exploit et reviennent pour mourir.
verrons sortir tous pour aller au chements avant-coureurs. La mort
Et pourtant cette chronique ef- Non, ce n'est pas dans ces por-
devant du danger et mourir s'il le invisible fait crépiter des mitrail-
frayante, où tout sombre dans le traits d'aristocrates vaincus que se
faut. Mais pour défendre quoi ? leuses jamais identifiées, «de jeu-
grotesque ou la puanteur, a néan- situe l'étoffe réelle de ce livre. Elle
nes coqs rouges s'envolèrent, légers
moins un quelque chose de léger, de est dans le film rapide, incohérent,
et vifs, on vit paraître dans la pour-
guilleret, d'alerte, qu'on a du mal les bribes de poignant et de quoti-
pre du soleil couchant un cabaretier
à s'expliquer. Comme si, en dépit Une chronique juif pendu par le sexe... la diable- criptions unanimistes de la Ville,
des deux citations de l'Apocalypse les brides de poignant et de quoti-
impitoyable rie s'en donna littéralement à cœur
qui encadrent le récit, Boulgakov joie ». dien qui se succèdent en s'ignorant,
avait quelque secrète énigme en ré- le tout sous la lueur sanglante des
serve, une toute petite clé, mais qui La chronique impitoy:~le de Si l'o~ veut sentir comment étoiles que l'Ange fait pleuvoir sur
ouvrirait la porte de seco1U'8 menant Boulgakov montre, avec quelle ir0- meurt un pays, il faut lire les pages la Terre. Alexis est mourant dans
de la Ville en folie à la sérénité du nie, qu'il n'y avait vraiment plus cruelles et alertes que Boulgakov l'appartement devenu terrier, mais
Paradis. Ce paradis moqueur et ac- rien à défendre à Kiev, « mère des consacre à l'exode, à la peur collec- le piano joue encore de temps en
cueillant que voit en rêve Alexis villes russes », berceau de la Russie, tive, au goût écœurant qu'a la dé- temps, absurdement. La Ville ac-
Tourbine, et où le bon Dieu tient en en ce Noël 1918 qu'il a choisi de faite. «Bijoux, yeux effarés, che- cueille avec délire Petlioura le brio
réserve une place aussi bien pour décrire. La Ville est occupée par des veux lustrés, argent, tout fuyait ». gand, qui vient la violer et la piller.
les Junkers tombés à Kiev que pour Allemands prêts à s'enfuir, 1'1Jkrai- Ce~ndant les Tourbine et leurs Mais au loin un train blindé bolche-
les communistes que leur mort at- ne est soi-disant gouvernée par un amis officiers, derniers preux d'une vik s'approche et le petit garçon
tend à l'héroïque Perekop. « Ils ne imposteur qui collabore avec les Russie qui n'a plus rien de chevale- Pétia voit en rêve une grosse étoile
croient pas en moi, dit le Bon Dieu. Allemands, mais qui va prendre la resque et où grandit le pas lourd et de diamant tomber dans un pré et
Bon, et alors, que veux-tu que j'y fuite comme un capon dans son assuré des bolcheviks, achevant de courir jusqu'à ses bras. En fin de
fasse ? A vrai dire, ça ne me fait train de luxe illuminé, la Ville est relire les Démons de Dostoïevsky, compte Alexis se remet miraculeu-
ni chaud, ni froid. Et à toi rwn plus. cernée par les hordes de Petlioura, courent s'engager et jouent aux che- sement, Hélène oublie son mari
Et Ù eux, pas davtintage. Parce que une sorte de nouveau Stenka Ra- valiers porte-croix. Les plus jeunes enfui et écoute les compliments de
moi, votre croyance, je n'ai rien à y zine à la tête d'une énorme cohue et les plus enthousiastes n'arrivent Chervinski, la guitare des Tourbine
gagner, ni à y perdre. L'un croit, de paysans qu'anime la haine de la pas à comprendre qu'ils n'ont plus se remet à jouer et la vie, ironique,
l'autre ne croit pas, mais vous vous Ville et l'appétit secret de ses ri- que le temps d'arracher leurs épau- paradoxale, hypocrite, reprend son
conduisez tous exactement de la mê- chesses. lettes et de s'enfuir par les ruelles cours. « Tout passera. Les souf/ran-

La Qnlnzalne Uttaalre, du 1er au 15 janvier 1971 5


Patrick
' . Boulgakov White
ces, les tourments, le sang, la faim mendier un quelconque poste au Patrick White' déréliction, répétition, incommuni-
et la' peste. Le glaive disparaîtra, et théâtre, fût·ce celui de balayeur. Il Le Mystérieux Mandala cabilité sont ceux de la littérature
seules les étoiles demeureront, fut nommé conseiller au Théâtre Trad. de l'anglais contemporaine.
quand ü n'y aura plus trace sur la d'Art et bientôt sa pièce des Tour-
terre de nos corps' et de nos efforts. , bine fut reprise et connut à, nouveau
Il n'est personne qui ne 'sache cela. un grand succès. Le public était
'Alors, pourquoi ne voulons-nous comme fasciné par cette sorte d'élé-
pas tourner nos regards vers gance inutile et héroïque 'que les
1 par André R. Picard
Coll. « Du monde entier»
Gallimard éd., 368 p.
Cela est particulièrement sensi·,
ble dans le Mystérieux Mandala
publié en 1966 et qui vient d'être
traduit en français. Une fois de
plus, le décor est Sarsaparilla, cette
elles? » Tourbine apportaient dans leur fa· Patrick White sera-t-il le premier banlieue de Sidney qui par sa mé-
Toute l'œuvre est comme accom- çon d'être vainèus. Australien à recevoir le prix Nobel? diocrité, sa situation-limite entre
pagnée musicalement par un or- , Humoriste raffiné, spectateur in- Peut-être. Cette année même son les rumeurs de la ville et l'immen-
chestre dont les cordes se font en- cisif des luttes humaines et des nom fut prononcé avec insistance sité de la campagne australienne,
tendre en sourdine mais avec obsti- substitutions de l'histoire, Boulga- comme celui d'un possible lauréat. fascine Patrick White. C'est aussi
nation. Aussi bien les images très kov a conté dans un autre roman De fait, son œuvre, commencée il semble-t-il, là banlieue pauvre, qui
inattendues que les leitmotive, dont l'hi~toire de son livre ia Garde Blan- y a un peu plus de trente ans avec n'attire guère les citadins, et qui, en
le principal est celui de la tourmen- che. Les lecteurs français, paradoxa. Eden Ville, l'impose comme le pre· conséquence, a peu bougé. Une ban-
te de neige, le côtoiement des in- lement, ont connu ce second roman, miel' écrivain de son pays. lieue où l'on végète, où l'on s'enlise.
tonations les plus opposées, le hu- le Roman Théâtral, avant la Garde Jusqu'à présent, par rapport à la Les frères Brown qui n'y font rien
lulement de la Rumeur, le contre- Blanche. C'est, à peine transposée, littérature anglaise, la littérature d'autre, qui y vivent depuis leur en-
point des thèmes' intimes et des l'histoire des mésaventures de Boul· australienne était·elle plus qu'une fance, depuis le jour où leur mai·
grands thèmes épiques, tout est gakov dans le monde niesquin, peu- littérature provinciale, d'une pro- son a été achevée, avec son fronton
comme soumis au frémissement de reux et conformiste des litt~rateurs vince éloignée, pittoresque, exoti· classique - que leur père, Anglais
cet orchestre à cordes, tendre et ai· de Moscou. La Grande Blanche s'y que, mais retardataire ? Et la force émigré, avait exigé de l'entrepre-
grelet, qui donne à toutes les démar- intitule la Neige Noire, par une de Patrick White n'est·elle pas neur.
che~ des personnages, et à toutes sorte de calembour, et l'auteur y d'avoir fait ses classes et ses débuts
les épreuves de la Ville une sorte décrit naïvement toutes les avanies en Angleterre, de s'être nourri de Le roman est l'histoire de ces
de légèreté tragique et poétique, à qui l'assaillirent dès qu'il lut son littérature européenne (et, aussi, de jumeaux et de leur ratage, de leur
mi-chemin entre le guignol et le œuvre à ses amis. Interdit à la pu- philosophie hindoue), enfin de impossibilité de faire quelque chose
conte de Noël. blication, le roman est adapté pour n'être rentré chez lui qu'une fois ensemble comme de vivre l'un sans
la scène et, grâce à cette adaptation, parfaitement maître de son métier? l'autre; Waldo est l'intellectuel.
l'auteur découvre le labyrinthe in- Sans doute. l'orgueilleux, qui longtemps se croit
croyable des vanités et des petitesses Même s'ils ont généralement pour promis à un grand destin littéraire.
Staline aimait... , du monde cabotin. Déjà c'est pres- cadre la région de Sidney, ses récits Arthur est un bon garçon, un peu
demeuré, aussi lourd et pataud que
I..e destin de ce livre fut excep·' que le monde grotesque des littéra· ne nous dépaysent pas totalement.
son frère est mince et élégant, et
tionnel. Une moitié environ de l'œu· teurs du Maître et Marguerite, où N'étaient les grands espaces, les dé-
vre parut en 1924 dans la revue Woland distribue sa justice expé- serts qui s'ouvrent à leurs portes, les qui, toute sa vie, garde dans ses
Rossia à Moscou. Mais cette paru- ditive et sensée. banlieues qu'il décrit, semées de poches les billes de verre ae son
tion fut interrompue et il fallut at- On peut se demander si Boulga- pavillons pauvres avec, çà et là, une enfance. Seulement les dons de
WaIdo tournent court. 'Les notes
tendre, pour voir le texte complet kov gagne à être révélé dans l'or- belle demeure perdue dans un
qu'il accumule ne feront jamais un
enfin publié en Union Soviétique, dre .inverse de sa bibliographie. Les grand jardin, habitées par des em-
l'année 1966. C'est que l'œuvre fut nombreux admirateurs du Maître et ployés ou des ouvriers qui, chaque roman, ni même un livre. Jusqu'à
violemment attaquée dans les an- Marguerite accepteront.ils que le matin, gagnent la ville par le train sa retraite, il ne sera qu'un petit
employé de bibliothèque, distant à
nées 20 par tout ce qui en Russie magicien inventeur des mythes qui ou l'autobus, pourraient être celles
l'égard de ses collègues, convaincu
avait l'llIilbition d'imposer une litté- les ont tant séduits soit ici avant de n'importe quelle grande cité eu-
d'être brimé par des supérieurs
rature d'inspiration pr91étarienne. tout un chroniqueur de la Russie ropéenne ou américaine. Ses person-
La revue des « écrivains prolétai- de la guerre civile, ou sauront-ils nages, petits bourgeois médiocres qu'il méprise. Arthur, avec son
res », En Sentinelle déclare la guer- découvrir sous la petite musique faussement satisfaits de leur sort, génie pour le calcul mental, réussit
re à Boulgakov, coupable de faire aiguë ef irritante de la Garde Blan- ratés dévoré~ d'ambitions déçues, fort bien comme commis d'épicerie,
le panégyrique de l'ancienne Rus- che les prémices des grands mythes torturés par la peur du sexe, hantés et avec sa démarche de gros ours et
sie. Deux ans plus tard, Boulgakov du chef·d'œuvre de Boulgakov? par le mystère de l'existence, s'en- sa naïve gentillesse, se fait aimer de
eSt sollicité poul' donner de son ro- « Tout sera juste, c'est là-dessus fonçant lentement dans la vieillesse, tout le monde.
man une version dramatique qui qu'est bâti le monde» dit le diable la déchéance, et la mort, ont des Les deux garçons, puis les deux
s'intitulera les Jours des Tourbine dans le Maître et Marguerite. Est- cousins chez Dostoïevsky et chez hommes, ,enfin, les deux vieillards
et qui sera jouée avec grand succès ce cette idée de justice cachée, pa- Beckett, donnent' pàrfois l'impres- sont comme prisonniers l'un de l'au·
au Théâtre d'Art de Moscou. Fait radoxale et presque folle que re· sion d'être à mi-chemin de Muych- tre. Depuis l'enfance, Waldo hait
étrange, Staline lui·même aima cèle le chaos étoilé de la Garde kine et de Molloy. son frère comme il méprise secrète-
beaucoup la pièce et sc rendit même Blanche? On s'aperçoit alors que, d'une ment ses parents. Depuis l'enfance,
quinze fois au théâtre pour la re- Georges Nivat certaine manière, l'œuvre de Pa· Arthur qui admire Waldo est prêt
voir. La pièce fut retirée de l'affi· trick White ressemble à son pays. à tout sacrifier pour, lui. Mais
che deux aris plus tard, à ,la suite La Garde Blanche est traduite Dans celui-ci, un très grimd moder- Waldo qui se méfie de tout étran-
des furieuses attaques des « prolé. avec élégance par Claude Ligny, qui nisme, notamment technologique, ger, qui est incapable d'être natu-
tariens» qui en 1926 organisèrent était aussi le traducteur du Ro- n'exclut pas une mentalité tradi- rel avec quiconque, même pas avec
man Théâtral. Malgré des inexacti·
un « procès » contre le « boulgako- tionnelle, héritée de l'Angleterre Dulcie Feinstein dont il est amou-
tudes dans les termes de civilisa-
visme » et ses pernicieux. miasmes. tion, l'effort est réussi, pour rendre victorienne. Dans les romans de reux, ~e peut jamais s'arracher à
Plus tard, après bien des tribula· la rapidité" l'alacrité du style de White, on retrouve le même phéno- la, famille, à la maison de Sarsa-
tiqns et des persécutions littéraires, Boulgakov. Une alacrité qui semble mène, mais inversé. La technique parilla, son seul refuge. Et Arthur,
Boulgakov dut s'adresser à Staline 'avoir beaucoup inspiré Nella Biels- est celle des romans du XIXe siècle, malgré les sarcasmes de Waldo de-
dans une lettre personnelle pour ki pour sa préface au livre. mais les thèmes, solitude, échec, meure dans l'ombre de celui-ci, re-

6
Paul
,Ritchie'
nonce souvent pour lui aux ami- Paul Ritchie
tiés qu'il pourrait nouer. Cependant Le Protagoniste
c'est Arthur qui est le mieux adap-
té à la vie, Arthur qui a peut-être
la vie secrète la plus intense, lui
qui fait de ses billes l'incarnation
du mandala, figure parfaite de la
1 Trad. par René Daillie
Coll. « Lettres Nouvelles »
Denoël éd., 286 p.

totalité. Cela commence à se murmurer :


l'Australie est un curieux pays.
Pays d'hier ou de demain? Les
Une mamere deux peut-être. Pays de pionniers,
singulière de colons au rêve vite réalisable,
de super-société industrielle. Et
La manière dont Patrick White pays si loin. Pour les géographes,
conte l'histoire des jumeaux est sin- cette île forme à elle seule, ou pres-
gulière. S'il adopte les techniques que, l'un des cinq continents.
classiques du roman de mœurs, la Curieuse contradiction dans les
psychologie du roman d'analyse, il termes. De toute manière, cela
fait éclater son récit en deux par- ne fait guère le compte.
ties qui sont comme les miroirs - A quoi rattacher cette ile-conti-
déformants - l'un de l'autre. Suc- nent ? A l'Asie dont elle se trouve
cessivement, il donne sur les mê- le plus proche ? Certainement pas.
mes faits le point de vue de Waldo A l'Europe originaire? De moins
et celui d'Arthur. Mais si le second en moins. A l'Amérique du Nord,
respecte relativement la chronolo- évidemment oui. Or les Américains
gie et se donne ainsi comme une ont toujours possédé une littérature
mise au point, une mise en ordre vivace quand l'une des curiosités
du premier, celui-ci mêle les épo- (par le vide) de la curieuse Austra- aiment à nommer une performance. de figurer l'humanité ordinaire. La
ques, les événements, les fantasmes lie semble être son dédain de la En voici l'argument qui tient - chance gâchée par le départ de Ho-
et, par là-même, révèle tout ce qui chose littéraire. Serait-ce le fait tout est là - en quelques lignes. ney est donc avant tout la leur. Ici,
dans le vieillard sauvage et soli- d'un pays en gestation ou d'un pays Un homme encore jeune, curieuse- 'c'est plutôt Dieu qui est mis à la
taire provient de ses peurs et de ses en avance sur les autres, à une épo- ment appelé Honey, cherche une porta. Et pourtant - différence im·
désirs d'enfant, dévoile son goût que où l'on commence à parler chambre dans le quartier populaire portante d'avec le Caretaker - Ho-
morbide de l'échec, son inadapta. d'une mort de la littérature? Tout d'une ville britannique. On lui ney a perdu, lui aussi, une chance,
tion fondamentale au monde. ce que l'on peut déjà dire c'est que propose d'en 'partager une avec un la dernière peut-être. Honey est un
En fait, le drame des jumeaux, l'immigrant passe pour s'y ennuyer nommé Hinds. Honey accepte et personnage hors de l'ordinaire, un
perdus dans leur banlieue, englués ferme, en Australie. Il serait, en re- paye d'avance. Il est très fatigué, peu fantastique - il y a du Mel·
dans leur famille, égarés dans leur vanche, malséant d'omettre Patrick semble relever de maladie, et vou- ville en lui - mais il est homme de
rêve est de n'être jamais entrés White, le plus grand des romanciers drait se reposer tout de suite. Mais chair et de sang, doit trouver les
dans la vie. Pire, est de ne s'être australiens, ce qui ne peut, malheu- la dame et le monsieur propriétaires voies de son existence et s'enfonce
jamais séparés l'un de l'autre, d'être reusement, s'énoncer sans ironie in- lui font remarquer qu'il ne serait en une impasse. Honey n'est pas
restés liés comme ils l'étaient dans volontaire, puisque l'un des seuls. pas correct de s'installer avant le une allégorie. Ni plus ni moins que
la matrice maternelle, d'être une En France d'ailleurs, l'audience de retour de Hinds ; qu'il vienne donc, ne sont allégoriques les logeurs,
sorte de couple monstrueux et her- Patrick White est demeurée fort Honey, en attendant, prendre le leurs parents et amis. Le Protago-
maphrodite. De nombreuses scènes, restreinte. Il faudra peut-être at- thé et faire connaissance. Honey fait niste est à l'image d'une certaine
symboliques ou précises, soulignent tendre le prix Nobel que l'Académie connaissance et attend Hinds - schizophrénie socio·culturelle.
cet hermaphrodisme latent : la fas· littéraire (et diplomatique) de Suè- comme d'autres, attendaient Godot Mais qui sont les autres, tous les
cination d'Arthur enfant pour le de ne manquera pas de lui décerner - jusqu'au milieu de la nuit. Hinds autres? Alf Lister, le logeur, est
personnage de Tirésias que Waldo, l'un de ces prochains automnes. arrive enfin mais pourvu d'une un héros de 14-18. Il a conservé de
plus tard, prendra pour héros de son Tout cela pour nous introduire fiancée, chassée de chez ses parents, la guerre une jambe douloureuse,
roman inachevé, le fait que les deux - dans une mesure assez faible - et qu'il faut loger sans tarder. Ho- à peu près inutilisable, et des souve·
garçons, puis les deux hommes cou- à un nouveau venu de qualité. Il ney reprend donc le sac qui consti- nirs. Son grand ami, Ted, ancien
cheront toujours dans le même lit, se nomme Paul Ritchie. Il est né tue tout son bagage et disparaît. boxeur profassionnel, fut sherif du-
leur absence totale d'aventures à Sidney et fit la guerre dans le J'ai parlé de Godot, mais on rant quelques décennies aux Etats-
sexuelles malgré quelques timides Pacifique. « Peintre réputé» nous pourrait davantage évoquer le Care- Unis. Il cultive, lui aussi, de glo-
tentations, la scène hallucinante en· apprend ,la notice biographique, il taker de Pinter. Comme le careta- rieux souvenirs. Pour l'Ordre et
fin, où Waldo, vieillissant se pare abandonna les brosses pour se con· ker, Honey s'est vu ouvrir les portes pour la Patrie, Ted et Alf ont, l'un
d'une vieille robe de sa mère et sacrer à l'écriture. Son premier ro- de la maison: Il a eu sa chance, il et l'autre tué. Là résident leurs sou·
joue de l'éventail devant la glace. man parut.en 1962, puis vinrent le l'a gâchée, il a été exclu. En fait, venirs principaux, fondamentaux
C'est à de tels moments que le réa- présent roman - premier traduit le Protagoniste inverse l'équation peut-être, vaguement heureux, va·
lisme de Patrick White libère toute en français - et un troisième, inti- d'u Caretaker. Si le frère aîné du guement honteux, en tous cas
sa charge symbolique et que sous le tulé les Confessions d'un ami du Caretaker est, selon ma propre in· justifiés. Leurs autres souvenirs fa-
monde qui nous est décrit on dé- peuple. Or, devenu romancier, cet terprétation, quelque peu Dieu le voris ont trait à toutes les horreurs
couvre un autre monde, mystérieux Australien cherche son inspiration Père, et son clochard l'homme quel- qu'ils ont pu observer au cours de
comme ce mandala qu'Arthur aper· à Ibiza, comme un quelconque b0- conque, dans le Protagoniste c'est leur chienne de vie. Ils aiment à
çoit et reconnaît dans le scintille- hème ouest-européen... Honey qui abrite les derniers re· faire assaut d'horreurs - particu-
ment de ses billes de verre. Le Protagoniste constitue ce que flets de la divinité; le ramassis des lièrement devant les dames - com·
Claude Bonnefoy' les Anglo-Saxons, amis du sport, habitués de la Maison étant chargé me par une inconsciente et problé-

La Quinzaine UttUalre, du 1er au lS janvier 1971 7


~ Ritchie Le dernier
matique tentative d'exorcisme, avec Lawrence Durrell vée de son mystère, parce que gué-

1
propos volontiers sybillins. Alf l'in-
une verve rabelaisienne. jurie, Tet! le boxe, MalI tente de Nunquam rie de sa passion incesh'.euse pour
Quant à Dottie, la femme d'Alf, l'avoir par le sexe et Dottie par le Gallimard éd., 330 p. son frère Julian. Elle connaît main-
c'est une ménagère qui n'a plus tout sentiment. Mais rien ne sert à rien. tenant le parfait amour avec le nar-
à fait ni le temps, ni l'âge d'être Honey oppose finalement à tout une rateur Félix Charlosk, inventeur de
malheureuse. Mais, épouse sans en- fin de non-recevoir, assortie ou non l'ordinateur Ahel. Le frère de Ju-
fants, d'uu homme âgé et impotent, d'évanouissement. Furieuse, MoU lian, Jocas, meurt après s'être ré·
Lorsqu'un roman se propose com-
il serait téméraire de la croire satis- fait boire à Honev, comme au me la suite et la résolution d'un concilié avec son frère, etc.
faite. Sa jeune sœur MalI, n'a pas Christ, du vinaigr~. Bouleversée, premier texte, comme c'est le cas
de chance non plus. Tous les hom- Dottie croit devoir révéler à ses
mes du quartier lui passent dessus, compagnons que Honey est un
pour Nunquam et Tune, la matiè- Phallocentrisme
re « du roman-solution» se trou-
qu'elle le veuille ou pas. Elle a saint. Mais non; Honey n'est pas trouve par là même condamnée à re- L'auteur se trouve donc sans ces-
trente ans, un enfant naturel, Jim, un saint. Il ne fait que traîner couvrir celle du « roman-problè- se ramené en arrière et la matière
et s'inquiète de son avenir. Quand comme un boulet des résidus d'une me». C'est le cas pour Nunquam du récit devient une sorte de « pèle-
le septuagénaire Ted lui propose de spiritualité dont il n'a pas plus qui n'évite pas cette redondance in- rinage éclairant aux sources».
l'épouser, lui et ses économies, elle l'usage que Alf ou Ted mais qui lui terne. Ce ronlan est un retour sur L'identité véritable des héros, les
est sur le point d'y consentir. interdisent de s'amalgamer aux AH Tune dont il résout les « blancs» événements qui avaient été laissés
et Ted, de coucher avec MalI, com- volontairement laissés par Durrell en SUSpellS font l'objet de ces re-
En attendant Hinds me tout le monde, d'épouser Dottie
dans l'aventure des personnages qui tours, constituant des « histoires »
Et ce n'est qu'une longue journée qui ne tardera sans doute pas à gravitent autour de la fameuse so- présentées en abyme par rapport à
suivie d'une longue soirée poussée devenir veuve.
ciété Merlin. La solution proposée la progression de l'action du roman
loin avant dans la nuit, par la faute Si le Protagoniste n'apparaît guè- par Nunquam porte en effet à la qui s'en trouve considérablement
de ce Hinds qui n'arrive pas. Com- re comme le produit d'une littéra- fois sur la psychologie des person- ralentie.
me à l'accoutumée on se chamaille ture australienne à l'état naissant. nages et sur leur comportement : Par ailleurs, le phallocentrisme
et on se réconcilie daus la maison- ce roman manifeste assez remarqua- nous retrouvons une Bénedicta pri- déjà évident dans Tunc semble s'ac-
née. Les tasses de thé alternent avec blement l'une des tendances actuel-
les verres d'alcool cependant que les les de la littérature anglo-saxonne...• • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • •
femmes cuisinent saucisses et purée. L'idéalisme n'y désarme pas. On
LES REVUES
Alf joue les martyrs et les tyrans le voit cependant évoluer, élire vo-
domestiques. Ted tourniquote lubri- lontiers un thème qui semble pré-
La Nouvelle Revue Française Georges Cogniot, Armand Lanoux, Lu-
quement autour de Moll. Enfin un cis, s'incarner en une situation bien (N° 216). - Ce numéro de décembre cien Scheler ainsi que des lettres iné-
petit drame familial: Jim, qui n'ai- cernée. Or que l'on y regarde d'un s'ouvre par des fragments d'un long dites de Zola à Jules Vallès.
me pas que son oncle cherche à le peu plus près, l'on s'aperçoit que la poème de Pierre Emmanuel : • Hym- Verticales 12 (N° 4-5). - Cette re-
tripoter, fait une fugue. Il faut situation est ambiguë, que le thème ne à la déesse -. Pour suivre, une vue qui se publie à Decazeville tente
étude de Pierre Gascar sur Arthur une approche de la poésie en 1970:
aller en bande à sa recherche dans est diffus, que la morale est en rui- Rimbaud, une autre de Michel Gresset les auteurs y distinguent deux cou-
le parc voisin où Moll oubliera un nes. La richesse particulière du Pro- sur Flannery O'Connor (avec un texte rants, l'un qui se situerait sous l'égide
moment son fils pour se laisser vio- tagoniste tient à ce qu'il assume dé- inédit de la romancière sudiste) et de Tel Quel, l'autre qui poursuivrait
1er, à peu près sous les yeux de son libérément une telle situation que une évocation de Dostoïevsky par le un certain humanisme poétique. Mais
Polonais Adolf Rudnicki. pas un mot n'est dit des deux poètes
vieux fiancé, par une terreur des d'autres œuvres cherchent plus ou Esprit (décembre 1970). - Pour le les plus originaux de ces dernières an-
parages. moins consciemment à masquer. De premier anniversaire de la mort de nées et qui ne se rattachent à aucun
Honey, pour sa part, assiste à tout là vient qu'Honey n'est pas, et ne Paul Chaulot, Esprit publie un ensem- de ces deux courants, Jacques Réda
cela plus qu'il n'y participe. Il ne pouvait être une allégorie à la Pin- ble d'hommages signés notamment de et Jacques Roubaud.
René Char, André Frénaud, Jean Fol- Quaternaire (N° 7). - Revue éditée
demande qu'une chose: aller s'iso- ter. Si Ted et Alf sont de pauvres lain, Guillevic, Georges - Emmanuel à Lens (Pas-de-Calais) par le poète
1er, se reposer dans cette chambre diables, Honey tout en étant leur Clancier, Robert Marteau. Divers tex- Jeanpyer Poels et qui se situe très
mais cela justement ne lui est pas contraire, n'en est pas moins un tes politiques complètent ce numéro nettement dans la première veine. A
permis. Il lui faut demeurer pré- pauvre diable et plus douloureuse- notamment sur • le parti et l'armée son sommaire : Michel Deguy, Michel
dans la politique chinoise., par L. Vachey, ,Jean-Luc Steinmetz, André Six,
sent à ce monde où il ne peut s'inté- ment. C'est un moine sans cellule, Vandermeersch et deux études sur de Gérard Duchene et Jean-Pierre Verheg-
grer. Et comme c'est trop lui de- un croyant sans foi et qui n'a pas Gaulle par Jean-Marie Domenach et gen.
mander, son organisme réagit cu- droit non plus à l'enfer des autres. Stanley Hoffmann. Manteia (N° IX-X). - Aux antipodes
rieusement. Honey a d'étranges Paul Ritchie a conçu là une œu- Europe (N° 499-500). - Fondée en puisque publiée à Marseille, Manteia
1923, Europe publie son cinq-centième est directement dans la lignée telque-
absences, de longs évanouissements vre particulièrement attachante. numéro consacré à la Commune de lienne. Outre quelques textes des for-
qui terrorisent l'entourage, excitent J'ai bien parlé de performance. Il Paris. 388 pages pleines tentent d'épui- malistes russes, on relève les noms de
la pitié, le mépris ou la fureur. est assez remarquable que l'on pren- ser ce sujet inépuisable. Parmi les ,Jean-Claude Montel, Gérard Arseguel,
Peut-on dire qu'Honey révèle les ne tant de goût à s'attarder en cette collaborateurs, Henri Guillemin, Hen- Jean-Jacques Viton, Jean Todrani, Char-
riette PSichari, Maurice Chavardès, les Grive!.
autres à eux-mêmes? Même pas. Maison Lister, à entendre déblaté·
Cela supposerait une forme de rer deux vieilles ganaches et criail-
communication. Tout au plus : il ler deux commères, à voir s'éva- A l'occasion du centenaire de la ment d'une pensée dont Gide disait
les tarabuste. Un animal étrange nouir un mort-vivant. En vérité, la naissance d'André Gide, la Bibliothè- lui-même dans son Journal qu'il ne
que Nationale présente actuellement au serait pas aisé de cerner la trajectoire,
s'est introduit dans la basse-cour. Maison n'est pas cernée par les rues public une exposition consacrée à cet mais dont le propre fut d'appliquer à
On tourne autour de lui, on l'exa- du quartier mais par de sombres écrivain. des préoccupations multiples et à une
mine, on l'asticote mais en défini- allées fascinantes, dont Paul Rit- Plus de 700 pièces ont été réunies disponibilité délibérée une exception-
tive, il gêne, on ne sait qu'en faire, chie connaît bien la géométrie, pal' par les organisateurs, telles que ma- nelle ferveur.
des lointains hantés de mystères ces nuscrits, éditions rares, correspondan- L'exposition est animée par les ar-
on n'en a pas l'usage. Honey est avec les plus grands écrivains de
frêle, doux, ne résiste pas quand on ressassés. Cet au-delà de la Maison, son temps, tableaux, gravures et sculp- chives sonores de l'O.R.T.F., grâce aux-
quelles on peut entendre Gide parler
l'attaque, il a un air de pureté un le discours intime de Honey, sup- tures d'artistes qui comptèrent parmi de Gide.
peu obscène. Quand on lui adresse pliant et secret, l'empêche de dis- ses amis, photographies et documents
paraître. personnels. Du symbolisme à l'immo- (Bibliothèque Nationale - Galerie
la parole et quand il consent à ré- raliste de la Porte étroite à Thésée, on Mansart - Exposition ouverte tous les
pondre c'est généralement par des 1ean Gaugeard pourra suivre ainsi le long chemine- Jours jusqu'en février 1971).

8
collection U PAVILLONS"

Durrell
centuer considérablement ici dans faisant carillonner son sexe comme
le sens d'une érotisation facile du une cloche ». (248).
texte, qui se manifeste par exemple Ce qui sauve le roman d'une
sous la forme d'anagrammes du grande lourdeur, c'est l'incontesta-
mot Tunc (compréhensible seule- ble don poétique de Durrell pour les
ment pour les lecteurs qui connais- paysages : Il peut en une phrase
sent l'anglais), ou bien qui prend « visionnaire» nous montrer une
les espèces très contestables d'aven- « Athènes posée en équilibre dans
tures mercantiles de la société ses creux violets, comme un fruit
Merlin - telle la névrose du Kolo bleu sur les branches de la nuit »
que la statuette d'un dieu phalli- (232)... ou « L'Hymette tournant
que est susceptible de guérir... pour lentement sur son plateau et mon-
ne pas mentionner la très improba- trant sa nuque rasée »... Ou bien
ble entreprise de commercialisation c'est la Turquie dont il résume la
du sperme comme crème de beauté nature profonde en une phrase :
et les obstacles que peuvent rencon- « une lourde vague propulsée par
trer les « démarcheurs» à son ob- la mort, la rêverie de quelque vieil
tention dans les pays musulmans. alligator qui somnole dans la boue»
Des séquences de ce genre rappel- (248).
lent, mal à propos, je dois le dire, La fin du roman montre l'échec
.les canulars des Copains, ces der- de la société dont Charlock, devenu
niers étant d'ailleurs plus drôles
parce que plus « directs ». Le Qua-
Le président, s'apprête à détruire
tous les contrats. La fin de la mysti- LE
tuor d'Alexandrie paraît situé à
quelques années-lumière de ces fa-
cilités regrettables.
fication touche aussi Iolanthe l'au-
tomate, qui précipite Julian dans sa PREMIER
Il y a pourtant une sorte d'action
dans Nunquam, même si le sujet
propre fin, pendant l'enterrement
de Jocas dans la cathédrale de Saint·
Paul à Londres - dont les nefs
CERCLE
en est contestable par sa fragilité sont comparées à des '« trompes de
dramatique: il s'agit de la résurrec- Fallope »... ? - Destin douteux
tion de la belle Iolanthe, petite pros-
tituée grecque de Tunc devenue
par excellence, mais qui veut met-
tre en évidence la faillite de la no- VOYAGES
l'idole de Hollywood. Elle revit ici
sous la forme d'un automate extrê-
tion de culture comme' le dit l'au-
teur dans la post-face du roman. Il
s'agit bien de combattre l'antiphysis
AVEC MA
mement perfectionné, produit de
l'ordinateur Abel pour la psyché, et
des dernières découvertes en matière
pour retrouver dans une sorte de
rousseauisme ironisant la « vraie et
TANTE
de substances artificielles, telles que bonne nature» de l'homme. Mais
le commentaire que Durrell veut
la guttapercha et le nylon, pour le
corps. Elle est l'objet de l'amour
inconditionnel et fétichiste de Ju-
faire de la théorie pessimiste de
Spengler dans ce livre, et qu'il LA
lian qui a malheureusement subi le
triste sort d'Abélard. L'artifice
oppose à un freudisme superficiel
n'est guère convaincant. GARDE
s'étend également à la savante taxi-
dermie pratiquée par le Professeur
Goytz qui fait une réclame assez
Les outrages que la société capi-
taliste fait suhir à l'homme, l'exces-
sive déshumanisation qui fait du
BLANCHE
peu convaincante pour ses futures bonheur « primitif» une sorte d'in-
victimes avec des slogans du genre déchiffrable palimpseste est pour-
« Mummy is a Mummy » (Maman
est une momie).
tant le plus topique des sujets et
l'auteur aborde certes en cela un
JOURNAL DE
A la description de la mécauisa·
tion inévitable de l'homme dans la
des points essentiels de toute pro-
blémati'JUe concernant la « moder-
LA GUERRE
société moderne que Durrell veut
mettre en accusation dans son livre,
nité ». Mais il semble bien que Dur-
rell ait atteint dans le Quatuor
AU COCHON
une synthèse désormais indépassa-
s'ajoutent les « retombées» d'une
ble, qui consiste à énoncer les ter-
culture psychanalytique (Freud et
mes de cette problématique et de
Ferenczi surtout) qui permet de dé-
noncer aisément l'érotisme anal re-
la transfigurer aussi par l'intense
poésie des lieux et le lyrisme déli-
LE
présenté par le capitalisme. Analité
et coprophilie semblent faire les
délices de l'auteur: « Or, pain, ex-
cat de la forme.
Durrell sait bien sans doute que
BOURREAU
citation et accroissement sortant de
la société anonyme du gros intestin
c'est seulement par le paysage
comme métaphore qu'il peut, avec
un étonnant bonheur capter l'essen-
AFFABLE
en train de rêver. Et puis, par le
même lien d'associations d'idées, ce de ses personnages dans ce qu'elle
du pot de chambre à Aphrodite, a de mouvances et de profondeur. (Consultez le Catalogue chez votre Libraire)
l'austère, la terrible, l'indifférente, Anne Fabre-Luce

La Qulnzalne Uttéralre, du 1"r au 15 janvier 1971 9


TIERS

Domaine maghrébin
MONDE

rence du petit Français « simple et

1
Mohammed Dib le système de résistance au pouvoir mot devenu historique. C'est une
Dieu en barbarie colonial en bouleversant les fron- sincère» apparaît l'Algérien « men· réalité vivante où les anecdotes sa·
Le Seuil éd., 112 p. tières établies entre bien et mal, diant» et « menteur» qui, trop voureuses relaient les méditations
vivant et inanimé, réel et imagi- facilement, « s'en remet à Dieu »... lyriques. Ecrivains en voyage, Gide,
Le lecteur, dès lors, s'interroge: Pierre Louys, croisent Montherlant,
1 Formulaires
Le Seuil éd., 222 p.
naire.
Mohammed Dib a choisi de vivre
en marge de son pays et de s'adres-
Valéry. Plus tard Grenier, Rohlès,
Camus fonderont « l'école d'Alger ».
Dieu ser d'abord à un public « maghré.

1
Gabriel Audisio Audisio attache un grand prix à ces
L'Opéra fabuleux bin » hors du Maghreb. N'est-il pas rencontres auxquelles il nous fait
Julliard éd. en Barbarie trop coupé de l'histoire réelle des participer, et ce n'est pas le moindre
hommes qu'il met en scène, du par· mérite de ce livre qui par ailleurs
tage quotidien de leurs vies, puis-

1
Manuelle Roche Dieu en Barbarie délaisse une attache par sa tendresse contagieuse,
Les Diamants de sable telle vision onirique du monde et il que leur problématique nous paraît par un refus de la délectation mo-
Albin Michel éd., 238 p. est permis de le déplorer. Par ce si peu existentielle, leur dialogue en rose, alors même qu'il se déploie
récit de forme tout à fait tradition- tout cas, plus imaginé à distance dans les « méandres de la nostal-

I Le M'zab
Arthaud éd., 132 p.
nelle, Dib ne revient pas au chiffre
réaliste, mais très personnel, de ses
que véritablement entendu ?
Les poèmes de Formulaires qui
nous éloignent de l'Algérie actuelle
gie ».

débuts. L'Algérie, après huit ans


de décolonisation, s'interroge. Dib et de ses prohlèmes nous permettent,
nous fait entrer dans le débat en du moins, de rejoindre le monde Trompe-l'œil
Ranger sous la rubrique maghré- prêtant ses préoccupations à quel- intérieur de Dib. A travers un lyris-
bine des ouvrages aussi différents ques personnages qq'il suppose vi- me tantôt fluide et intimiste, tantôt et faux-semblant
que Dieu en Barbarie et Formldai- vant dans l'Algérie de 1970 : un résolument moderne, enrichi d'in-
res de Mohammed Dib, l'Opéra fa- chirurgien déçu par l'Indépendan- fluences symboliste et surréaliste, Si l'Algérie de cet enfant de la
buleux de Gabriel Audisio, les Dia- ce, le Dr Berchig, un coopérant nous voici invités à chercher « le halle paraît réduite à des fictions
mants de sable et le ft! zab de Ma- francais, J.M. Aymard, le chef de mot des mots », « le chemin qui est d'opéra, peuplée uniquement d'hom-
nuelle Roehe relèverait de l'extrapo- cabinet d'un préfet, Kamel Waëd une façon de redire la prière ». Dm- mes de lettres, c'est qu'elle fut pour
lation hâtive si un dénominateur et une sorte de mystique attardé, hres et lumière éclatante se partao les pieds-noirs comme pour ce
commun, l'Algérie, ne reliait, mal· Hakim Madjar, « mendiant de gent la conscience du poète qui n'a « frangaoui », d'abord, un décor.
gré leurs dissemblances, ces ouvra· Dieu». Et nous voici lancés dans pas oublié « la sauvage vendange « Restons-en à 1930, écrit Jules Roy
ges entre eux. Présente ou déjà de longues discussions nocturnes. des chlores» : dans sa préface, à l'odeur des hro-
dépassée, irréductiblement chevil- On conteste l'agression, par la civi- « la voix d'un dieu mort chettes et au parfum du jasmin, aux
lée au cœur des uns, simple décor lisation occidentale, des structures cherche dans sa mémoire vendeurs de cartes postales ohscènes
ou prétexte à recherches romanes- mentales façonnées dans l'Islam. On par où l'ombre est entrée ». sous les palmiers de la Régence et
ques et esthétiques pour les autres, médite sur le destin des petites na- du Café d'Apollon ». L'Histoire elle-
l'Algérie est saisie par chacun à tions du tiers monde coincées entre même leur était trompe-l'œil et
travers un prisme et un discours les « grands empires», soucieuses Lieu faux-semblant. « On s'en foutait
personnels. de se formuler à elles-mêmes leur bien, à l'époque, moi le premier,
Mohammed Dib, on le sait, a identité et de découvrir des voies de la mémoire de la justice! Personne ne nous
quitté depuis longtemps son Oranie originales vers le socialisme. l'avait enseignée. Notre vraie patrie
natale pour s'établir en France et y Il n'est pas facile de bâtir un « Lieu de la mémoire»... Ce était pour nous tous le soleil»,
écrire. Depuis 1952, une dizaine roman autour de tels thèmes et Dib titre d 'un Formulaire si consonant écrit encore le préfacier.
d'ouvrages l'ont consacré. Les pre· n'a su donner ni véritable épaisseur avec l'Algérie de Dib, convient hien
miers romans venus des confins à ses personnages ni vraisemblance davantage encore à celle que Gabriel
d'un réalisme balzacien et vague- à leurs relations. Les partenaires du Audisio fait revivre dans l'Opéra
ment socialiste : la Grande Maison, récit se meuvent, comme des ma- fabuleux, plus de trente ans après L'Algérie des plages
l'Incendie, le Métier à tisser cam- rionnettes porteuses de rôles abs- Amour d'Alger. L'auteur, aujour-
paient des scènes de la vie tlem· traits; leurs propos sonnent faux. d'hui septuagénaire, ne s'est sans et des pinèdes
cénienne ,où le régionalisme dé- L'échantillonnage en tout cas paraît doute pas départi de cette utopie
bordait ses recettes et ses poncifs bien peu convaincant. Où rencon- libérale qui lui faisait magnifier le La hande qui enveloppe les Dia-
pour <lire la prise de conscience trer ce grand' scout de coopérant, métissage culturel des « Méditerra- mants de sable de Manuelle Roche
d'un peuple opprimé, l'éveil des ancien militant du réseau Jeanson, néens » et croire à la symbiose des a beau offrir au menu « Décor :
paysans et des artisans et celui venu en Algérie pour y trouver le coloniaux et des colonisés. l'Algérie. Atmosphère : la guerre.
même, des enfants des' classes ex- supplément d'âme qui manque à no- L'Opéra fabuleux n'est pourtant Personnage principal : l'Amour »,
ploitées. Pour dire ensuite la guerre tre civilisation technicienne (d'où le pas une reprise des thèses chères à elle promet plus que véritablement
et ses horreurs, le langage devenait titre Dieu en Barbarie) ? Et ce jeu- l'essayiste. Tout ensemble IDysse et elle ne sert... Des hommes et des
insurrection et sécession, à la ma- ne cadre algérien déchiré entre cha- Hérodote d'un pays inoubliable, femmes certes, s'aiment et se déchi-
nière surréaliste. Le « fantastique» rité et socialisme, entre le rationa- Audisio veut ici, simplement, en rent d'un bout à l'autre de ce ro-
de Qui se souvient de la mer et lisme appris en Europe et la nos- « sauver quelques images ». Il n'a man, où abondent de fines notations
Cours sur la rive sauvage prend ap- talgie d'un monde traditionnel im- qu'à puiser à pleines mains dans les psychologiques. La guerre ne mohi-
pui sur un réel hélas trop présent, prégné de foi religieuse? Il n'est souvenirs de son enfance, à l'époque lise pas ces êtres enfermés dans leur
- la guerre - pour le faire explo- pas étonnant que nous ayons du mal où ses parents, après avoir beaucoup subjectivité et jaloux de leurs
ser. Il est destruction d'un monde à communier avec de tels personna- bourlingué, guérissaient de leur no- conquêtes amoureuses. Tout au plus
que défigurent la mort et la faim, ges, surtout lorsqu'aux détours de madisme impénitent en se fixant à rompt-elle le charme de certaines
comme une affiche lacérée. Ainsi, certaines lignes on retrouve tel ou Alger. heures. Cette Algérie est celle des
les Minotaures dans Qui se souvient tel vieux cliché auxquels nous « L'Algérie de mon père » (lequel plages et des pinèdes. Ce n'est pas
de la mer, échappés à la mythologie avaient habitués les écrivains de la était alors directeur de théâtre) un pays en guerre, même si quel-
la plus inquiétante, représentaient belle époque coloniale : à la diffé- n'est pas pour Audisio. l'avatar d'un ques manifestants trouent parfois ce

10
Yves Courrière
à "1'heure des colonels'~
Entretien de Gilles Lapouge

tableau, « hérissant de drapeaux Yves Courrière a vécu deux


verts leurs voitures », se faisant fois la guerre d'Algérie, com-
« canarder» ,par les parachutistes, me acteur d'abord puis corn·
tandis qu'à Clos-Salemhier brûlent me historien. Il a vingt ans en
les villas.
cette Toussaint 1954, quand'
un groupe de maquisards allu-
me la première étincelle de
Le M'zab
"incendie. Comme tous les
Bien davantage nous retient et hommes de sa génération, son
séduit sein ouvrage d'art consacré au destin sera modelé par celui
M'zab. Après les pages liminaires de de "Algérie.
Mammeri, une soixantaine de très
,belles photos illustrent un texte
dense et nerveux;. Manuelle Roche Quand il doit accomplir son ser-
a su voir, et nous faire voir, la pu- vice militaire, en 1958, il est affec-
reté de ligne de ces murailles iba- té à Paris, au service de presse de
dites, de ces terrasses éclatantes, de l'armée. Un jeune colonel, fort bril·
ces puits séculaires, de ces minarets lant. le dirige, il s'appelle Gardes.
qui dominent chacune des cinq vil- Voici entré dans le regard de Cour·
les comme autant d'index levés pour rière le prèmier personnage de
affirmer le Dieu Unique. l'histoire à laquelle il consacrera
Précieux par tout ce qu'il nous plus tard cinq années de travail.
I1vre des traditions et de l'histoire D'autres' personnages suivront, si
de ces «puritains du désert », le nombreux qu'aujourd'hui, après des soutiens militaires de l'agita· la bataille. Enfin, les lieux m'étaient
commentaire n'échappe pas toute- avoir écrit plus de 1 600 pages, teur du forum, le cafetier Ortiz, pré- familiers et, pour mon projet, c'était
fois à un certain lijdactisme : il faut Courrière n'a pas encore achevé cède de peu son retour en métro- essentiel. Pas seulement pour la
apprendre aux Algériens tentés par sa tâche. Son troisième volume, pole. Les fascinations exercées couleur laca,le mais si l'on veut
le modernisme à voir la beauté l'Heure des Colonels (1) couvre les par l'Algérie sont durables. De fixer correctement. les traits de
qu'ont su créer leurs ancêtres il y ,années 1957 à 1960. Il faudra en- nouveau journaliste à R.T.L., Cour- cette guerre étrange et sauvage, Il
a dix siècles; il faut redonner aux core un gros volume pout arriver rière ne cessera de hanter la scène faut savoir ce qu'est un paysan
Occidentaux la saveur' de la simpli- à la proclamation de l'indépendan- du drame. Il retourne quatre-vingts kabyle, -une mechta, il faut avoir
cité, leur apprendre à renonc,er aux ce. fois en Algérie. Il couvre la confé- 'partagé la vie ~e Bab-el-Oued, con-
décors factices dont la société de rence d'Evian, les révoltes deses· naître les dédalés de la casbah.
coD.S9mmation enveloppe leur exis- Le 13 mai 1958, Courrière est en- pérées et sanglantes de Bab-EI-
tence... ' ' . 'core à Paris, avec Gardes. Il est Vous dites l'histoire mais, dès
Oued, la fusillade de la rue d'Isly.
ensuite dirigé sur l'Algérie et ce les premières pages de L'heure des
Nous gêne également l'apologie En tous les lieux de l'orage, Cour-
bidasse occupe un poste privilé· colonels, vous nous transportez
idyllique de la vie au désert. Il est rière est présent. Jusqu'au jour où
gié : affecté au 5" bureau, il sur- dans -les djebels de Haute Kabylie.
confortable de s'extasier à distance l'O.A.S. le condamne à mort.
veille toute l'organisation politico- Il y a là I<rim Belkacem et son gui-
sur la sobriété de ces sociétés sou-
administrative de la zone. Depuis y. C. - Quelques années plus de Aomar. Et vous nous faites en,-
mises à la raréfaction de toutes
cet observatoïre d'exception, Cour· tard, en 1966, quand je me déci· tendre uneconvel'sation entre les
choses et sur la spiritul,llité cister·
rière comprend vite que les choses de à quitter R.T.L. pour écrire l'his· deux hommes. Cela se lit avec'
cienne qui s'en dégage (l'auteur fait,
ne sont pas aussi simples que les toire de cette guerre, très vite, il passion mais t;e dialogue, comme
à ce propos, d'intéressants rappro-
propagandes contraires le disent : m'apparaît que tout est à faire. tous ceux' qui animent le livre, est-
chements entre l'éthique austère
sous les images visibles de la guer- Même la chronologie exacte de ces ce du grand reportage ou est-ce
d'un Saint Bernard, les intuitions de
re, il découvre un fantastique laby- sept années, il faut que je l'éta· de l'histoire?
Le Corbusier et celles des Kharé·
rinthe, des galeries obscures ou blisse moi·même. Et puis, la na·
jites réfugiés au M'zab). Les ré· y, C. ~ Il n'était pas q!Jestion
radieuses, une fourmilière dans la- ture d'un pareil combat commande
flexions de Manuelle Roche sont d'écrire une histoire froide, de sty-
quelle grouillent les passions, les le secret absolu. Pas d'archives,
hypothéquées par l'oubli de tout un le universitaire. Mais je ne vou-
intrigues, les cruautés, les dévoue- une action clandestine, des initia-
versant de l'existence des Mozabi· lais ,pas davantage, sous prétexte
ments. Ce n'est pas dans les états· tives locales, le mystère, tout est
tes: leur vie à l'extéri~ur, besogneu- de Cf faire vivant », inventer ou tra.
majors ou dans les cabinets mais enfoui. Tenez : quand Delouvrier
se et commerçante est passée sous hir les faits. Si donc je rapporte un
là, au fond de ces souterrains est nommé délégué général à AI·
silence. Sans cette émigration, les dialogue entre Krim et son' guidé,
étouffants, que se forge le sort ger, quels sont ses rapports avec
oasis du S1,ld auraient-elles pu survi· c'est que ce dialogue a été tenu.
de la guerre. de Gaulle? Il a reçu peut-être trois
vre ? S'il y a un message spirituel J'en connais le sens, les résultats,
lettres du général durant tout son
au M'zab, il ne réside pas dans le Le 16 septembre 1959, de Gaulle le mouvement.
mandat. 'Le dialogue se nouait à
seul dédain des biens matériels ou proclame l'auto-détermination de Ce qui suppose une documenta-
l'occasion des visites de Delouvrier
l'enfouissement au' désert, comme le l'Algérie. Les pieds noirs entrent tion considérable.
à Paris. Il fallait le reconstituer
suggère un peu vite l'auteur. en transe. L'armée doute, se dé·
bribe par bribe. y. C. - J'ai essayé de rencan-'
Cet ouvrage d'art témoigne, on le chire et une partie de ses cadres,
voit, plus directement que les Dia- les colonels et les capitaines, atti- « Cela ne signifie pas que mon trer tous les principaux sUnfivan,s;
mants de sable de la « présence se la révolte qui éclate en janvier expérience algérienne avait été depuis les plus célèbres, comme
maghrébine ». Il dit, à sa manière, avec la semaine démente des barri- inutile. Elle m'avait initié au style Léonard, Mendès France ou Trin·
la fascination que continue d'exer- cades. Déjà, Courrière ne peut de ce combat. J~ savais que tout quier, jusqu'à des hommes qui o~t
cer l'Algérie sur tous ceux qui ont partager l'aveuglemellt, ni la fréné- l'essentiel était dissimulé. En outre, joué un rôle de premier plan. sans
été, peu ou prou, mêlés à son destin. sie des insurgés. Sa rupture avec le j'avais rencontré les hommes, iIIus· qu'on le sache.
Michel Cote colonel Gardes, qui s'est avéré l'un , tres ou anonymes, qui conduisaient Par exemple?

La Qulnzalne Uttéralre, du 1er au 15 janvier 1971 11


~ Yves Caurrière

Y. C. - Chez les Français, un se aux jeunes officiers, ceux des détournement de l'aviOn de Ben
homme comme Jean Pouget. On le SAS par exemple, que j'ai bien Bella, le bombardement de Sakhiet
connaît, certes, mais surtout pour connus et auxquels je réserve une le confirment. Et quand Delouvrier
le rôle qu'il a joué en Indochine, part importante du récit. Ils se arrive à Alger, pas plus que Challe
auprès de de Lattre, puis à Dien- tenaient pour des militaires révolu- il ne sait vers quel point se dirige
Bien-Phu mais sait-on qu'il fut, en tionnaires et ils voulaient passion- de Gaulle. Pendant des mois, il
Algérie, un des maîtres de l'an- nément une Algérie nouvelle, fra- tâtonnera. Partout, donc, des incer·
tenne gaulliste d'Alger avant le ternelle. Ils étaient sincèrement titudes, des silences, des initiati-
13 mai? Même chose pour le ca- décidés à mettre un terme aux ves locales. C'est aussi ce qui ex·
pitaine Léger qui contrôlait ceux erreurs, à l'exploitation, à l'humi· plique la difficulté de l'informa-
que l'on appelait • les bleus de liation des musulmans. Pas de tion : dans cette guerre fragmen-
chauffe -, c'est-iHfire ces ralliés du doute sur ce point : à leur maniè- tée, il faut reconstituer d'abord
FLN qui travaillaient avec l'armée re, ils aimaient les musulmans. Et chaque morceau du puzzle pour
fratnçaise et qui étaient chargés alors, ils ont vécu un déchirement avoir une idée de l'ensemble.
d'intoxiquer les rebelles. Et là, il cruel, parce qu'ils ont été broyés
Y a une péripétie extraordinaire: par la machine politique. Je crois Même après des années, les
ce travail d'intoxication réussit si acquis que de Gaulle avait accepté passions ne sont pas éteintes.
bien que: Je chef de la Willaya 3, l'idée de l'i,ndépendance dès son Après vos trois premiers livres,
Amirouche~ est saisi d'une sorte retour au pouvoir, et même avant comment les deux camps vous ont-
de folie. Il imagine que toute sa si l'on en croit les confidences ils lus?
willaya est farCie de traîtres et qu'il fait au journaliste autrichien
Yves Courrière
d'espions et 11, ,démantèle lui-mê- Rosenberg. Mais, il était obligé de Y. C. - Très sincèrement, Je
me, par d'affreuses purges, son tes, une victoire semblent pouvoir cheminer par des voies ambigües conserve des amis des deux côtés,
propre instrument de combat. Du infléchir le fléau du côté de la vic- et détournées. Il trompe donc les aussi bien chez les anciens para-
côté des rebelles, le phénomène toire ou du côté de la défaite. officiers révolutionnaires. Ceux-ci chutistes que chez les anciens
est identique; Tout le monde en s'engagent à fond pour l'Algérie combattants algériens. En Algérie
France, a entendu parler de Ferhat Y. C. - Les deux idées sont nouvelle et, bien pis, ils y enga- même, les choses sont moinsclai·
Abbas, de Krim, de Ben Khedda, vraies, à mon avis. Il est exact que gent des musulmans qui seront res. J'ai fait six voyages, depuis
à la rigueur de Boussouf, de Si jusqu'au bout, rien n'était joué. Les plus tard sacrifiés. 1966 pour établir ma documenta-
M'Hamed et d'Assedine, mais sait· rebelles ont frôlé la catastrophe et tion. Je n'ai pas pu avoir de c0n-
on l'importance capitale d'un homo il faut bien reconnaître que sur En écrivant ce récit, l'idée que tacts officiels av~ les dirigeants
me comme Abane Ramdane, véri· la fin, Challe, qui est un grand vous vous faisiez des événements actuels mais on ne gênait en rien
table leader jusqu'au jour où Bous- homme de guerre, détruit tout le auxquels vous avez assisté person- mon travail.
souf, avec la désapprobation molle système adverse. Mais cela, c'est nellement s'est-elle modifiée?
de ses pairs, le liquide? C'est ûn premier niveau. Au-dessous • L'année dernière, en septem-
après sa disparition que le FLN, jouent d'autres forces. Même une Y. C. - Je ne sais pas qui saisit bre, j'y suis retourné. J'y était de-
derrière une façade civile qu'illus- liquidation radicale de l'appareil du le mieux la vérité, du journaliste puis un mois, au YU de tous, lors-
tre Ferhat Abbas, tombe sous la FLN n'aurait pas mis fin au com· ou de l'historien, sans doute les qu'une nuit, la police est venue
coupe des trois B - Boussouf, bat. L'idée de l'indépendance était deux visions se complètent-elles, m'arrêter avec ma femme, dans
Ben Tobbal et BeUcacem c'est·à· devenue irréversible. C'est ce que mais je peux vous dire qu'une sor· mon hôtel. J'ai été interrogé qua-
dire les colonels. Le titre du livre de Gaulle avait compris. te de seconde guerre d'Algérie tre heures par les hommes de la
s'explique du, reste ainsi : l'heure s'est en effet dévoilée au fur et Sécurité Militaire. Ils .repro-
des colonels, ne 'fait pas allusion Vous placez une très belle phra- à mesure que je m'informais. Cela chaient rien aux ouvrages· -déjà pu-
seulement aux colonels français se de Cholokov en épigraphe • En est vrai, je crois, pour tous les bliés. Même, ils m'auraient plu-
comme Gardes, Godard, Argoud, ce temps de trouble et de misère, acteurs du drame. Je suis frappé tôt félicité mais ils trouvaient qu'il
Trinquier ou Broizat. En face d'eux, frères, ne jugez pas vos frères-. par le peu de choses que savent n'était pas bon que les dessous
il y avait aussi des colonels et, à Votre récit est impartial et pour- les responsables. Mendès France, de l'histoire soient connus. La rai·
bien des reprises, c'est un combat tant, vos amitiés n'allaient sûre- en novembre 1954, ignore à peu son ? Oh, elle est assez évidente:
singulier qui les oppose. ment pas aux fanatiques de l'Algé- près tout. Plus étrange encore : aucun des noms qui apparaissent
rie française. Massu, au moment de la bataille dans ces pages, ou 'presque aucun,
Votre livre apprend beaucoup d'Alger, il n'en aperçoit qu'une part ne figure parmi les r'esponsables
de choses. les règlements de Y. C. - Je voulais poser sur infime. Personne ne connaissait actuels, après l'éviction de Ben
compte, à Tunis, entre les chefs cette affaire si peu sereine un re- l'ensemble de l'échiquier. Bien sûr, Bella. Tous ceux qui ont mené le
du CEE, on en avait eu des échos gard détaché. J'admets que devant cela est vrai pour tous les grands combat sur le terrain sont morts,
mais j'avoue que, pour moi, je n'en certaines sottises ou devant cer· événements et Stendhal l'a dit de en exil ou sur la touche. Les poli-
soupçonnais ni la violence, ni "am- tains actes affreux - des deux façon définitive. Mais, en Algérie, ciers algériens m'ont f~t ,savoir que
pleur. Mais, en même temps, une côtés du reste - il est difficile plus qu'ailleurs peut-être. C'est j'étais non pas • expulsé. mais
autre question se pose : durant de conserver son contrôle. Mais, il que les deux formidables organi- • refoulé. d'Algérie. Depuis, je
cette guerre, on avait le sentiment y a plus : tlUand on. a une connais- sations qui se défiaient étaient suis interdit de séjour.
que les péripéties du combat pou- sance très intime, très profonde obligées, par la nature du combat,
vaient se multiplier, se contredire, des hommes, eh bien, il devient d'accorder une grande liberté d'~ Propos 'recueillis
mais qu'à la fin, par une sorte de difficile de les accabler, même si 'lion aux acteurs. Du côté français,
pesée diracte de l'histoire, L'indé- leur comportement paraît injustifia- c'est éclatant. A Alger, les initia- par Gilles Lapouge.
pendance serait acquise. Or, votre ble. Et en outre, certains des par· tives latérales les plus insensées
livre ébranle ces convictions. Sou- tisans de l'Algérie française étaient étaient prises par des hommes (1) Editions Fayard. Précédents vo-
vent, le résultat d'un hasard, une des hommes absolument nobles, d'un rang très modeste dans la hié- lumes : Les fils de la Toussaint et
décision, un règlement de comp- désintéressés et généreux. Je pen- rarchie. A un niveau plus élevé, le Le temps des léopards.

12

Un rire grinçant
blie, à l'avance, dans le désert. 11 B. Baie, J. Crickillon.

1
Rafael Pividal pitié qui incline l'idéal à être un
Pllts de quartier pour Paris
Editions du Seuil, 190 p.
est dans le travers, tout à la fois, du peu moins sévère pour le réel; l'iro-
duc de Saint-Simon, qui savait, nie procède par subversion, laquelle
d'entrée de jeu, sa cause perdue, consiste à It filer l'idéal jusqu'à son
et de l'Indien qui décoche sa flèche plus extrême détail » jusqu'au poinl
l J. De Decker, ...
Julien Gracq
Bruxelles, Marginales, 80 p.

Quand il est question de ces tex· alors que trente soldats D.S. poin- précis où éclate son caractère déri- Le nom de Julien Gracq n'est pas
tes qll 'on appelle « littéraires II - tent sur lui leur fusil.' soire; l'humour. lui, s'empare dl' de ceux qui circulent dans les
ce sera probablement le cas de Plus Ce qui meurt dans ce comba" l'idéal et (1 se laisse tomber ll, l'en- conversations du Tout-Paris, intel-
de quartier pour Paris, ensemble de confus, sous ces convulsions extrê- traînant dans sa chute: il pervertit lectuel; et son œuvre, une dizaine
.« nouvelles ", le troisième, en cinq mes et que Pividal se plaît à laisser en mimant le tracé du sérieux avec de volumes, est finalement aussi à
ans. que publie Rafael Pividal - incontrôlées, c'est l'idée même de des gestes, mal élevés. l'écart des modes que lui-même.
on éprouve avant tout le désir de l'harmonieuse composition de la Ce nouveau texte de Rafael Pivi-
savoir à queUe motivation profon. phrase, de l'écrit; c'est aussi la no- dal introduit peut.être quelque cho- Le numéro spécial que la revue
de correspond cette écriture. On a tion qu'une leçon politique pourrait se d'autre, qui ne se situe ni dans belge Marginales lui consacre n'est
pas un recueil d'hommages mais un
envie de déterminer dans quelle en être induite. Au vrai, il n'y u les eHets de surface de l'ironie, ni
ensemble organisé d'études criti-
évaluation du « livre », du « livre plus d'ordre littéraire. Maintenant, dans la gravité de l'humour. Disons. ques : aucune anecdote, aucune dé-
littéraire Il, de la « littérature» la littérature c'est n'importe quoi faute de mieux. que s'amorce et se monstration amicale, point de' bio-
s'inscrit cette manifestation. Or, il (et c'est miracle que l'admirable contredit ce qu'on appelle esprit. graphie et point même de biblio-
faut le voir d'entrée de jeu, il ne Michel Tournier y soit reconnu). L'esprit n'est ni feinte ni gravité: graphie : Julien Gracq est un au-
s'agit pas, pour Pividal, d'écrire De cette contingence. Rafael Pivi- il est mise en œuvre directe dl' teur trop vivant pour établir déjà
bien ou mal, avec ou sans style, en dal fait le constat. l'impossibilité réelle de tout sérieux. des bilans. Les sept collaborateurs
mettant ici (ou ailleurs) la virgule Mais assez parlé autour de lui. Lisez « La Police est là ll, « la po- rassemblés par Jacques De Decker
qui convient, de recopier formelle- lice qui se dit lala lala lala ou se sont volontairement tenus aux
Ce qu'il dit, c'est la même chosc, ll.
seuls livres; eux-mêmes sont d'une
ment Malebranche ou Jean Genet, mais autrement conté. Paradoxale· « Pourquoi mange-t-on au restau- génération bien postérieure à celle
de faire selon la rhétorique ancien- }Dent, le travers de Saint·Simon et rant ? », ou encore la pseudo.ana- de Gracq et il est bien probable
ne ou selon la nouvelle. Il ne s'agit de l'Indien, c'est Charles Perrault, lyse sociologique de Il L'Ennui Il. et que la plupart ne le connaissent pas
pas non plus de sélectionner les Mais, cette fois, il n'v a ni fée ni vous serez saisi de fou rire tant la personnellement.
phrases ou les écrits en fonction citrouille : la pantoufle de vair .est réalité, patiemment décrite. paraît
d'un quelconque jugement de goût. un godillot et Cendrillon, la bien- impossible. Lisez « Programme II et Chacun des essais de Marginales
Le goût, comme le dégoût, est de aimée malaimante, a la pâle sil- vous serez glacé de désespoir et vous s'est tenu à un livre ou un aspect
même nature en cette affaire : le houette d'un mannequin trop paré. rirez encore, mais en- grimaçant. particulier de Julien Gracq : Bern·
« mauvais» est toujours près de Le thème de ce mythe, c'est un jeu cette fois, parce que le possible S')' hild Boie et J.L. Leutrat se pen·
l' Il exquis II ; il n'en est que d'un de marionnettes où l'auteur figure . donne manifestement comme ir- chent sur les romans, et Jacques
Crickillon consacre quelques pages
léger déplacement... comme acteur-spectateur; le jeu est réel... excellentes au Beau ténébreux ;
Rafael Pividal est, exactement, sans histoires. quand bien même se Prévenons deux malentendus: la Christian Hubin s'arrête à l'œuvre
déplacé. Au point que l'on peut se profileraient, entre. les lignes. des critique aura vite fait de réduire ::ritique et Henri Piard examine les
demander pourquoi une maison antagonismes: celui. puéril, de l'en- Plus de quartier pour Paris à. une affinités avec Ernst Jünger. Si après
d'édition le publie (ou, plutôt, fant et de sa mère; celui, enfantin, alternative : produit « contestant ,. ce remarquable ensemble on pou·
comme il l'indique lui-même, on le du gendarme et du voleur; celui, de la société dite de consommation vait avancer une menue critique, ce
comprend trop bien : à une chance adolescent, du sexe et de la femme; (lui-même consommé) ou expression serait d'avoir négligé l'essai de
sur dix, la bonne affaire est possi. celui, actuel, du conflit politique; (para.délirante) d'une suhjectivit~ Gracq sur André Breton, à ce jour
encore, il me semble, le meilleur qùi
ble ; au reste, c'est le bon moyen de celui, omnitemporel. des forces de malheureuse. Il n'y a rien de cela ait été consacré à Breton (1).
se débarrasser, en cas d'insuccès, puissance et des valeurs d'impuis. dans le livre : celui·ci est la mani-
d'un personnage encomhrant). Au- sance. Le livre est à lire comme on festation de la santé même. d'un On ne pense pas assez souvent
teur ? Pividal n'en a pas la hauteur parcourt un damier' (conseil au lec· rire qui ne se dément jamais, de cel que Gracq est aussi l'auteur d'un
(ou, pour parler plus strict, la trans· teur : feuilletez avant que de pren- esprit qui se plait' à mystifier (pro- petit volume de magnifiques poè-
cendance). S'il est intéressant, ce dre le droit-fil de l'ordre des pages). visoirement) ses amis et à détruire mes en prose, Liberté grande~ et
n'est pas parce qu'il y aurait en lui La logique qui préside au texte est ses ennemis, qui joue, d!lns une l'on a plaisir à lire les· pages que'
quelque chose de Joyce et de Kafka; - textuellement· - absente. Elle fausse candeur, de l'irréelle frontiè- Jacques De Decker lui a consacrées.
ce n'est pas non plus parce qu'on sollicite non point l'ordre, mais re du normal et du pathologique. Au moment où paraît la Pre$qu'Ue,
pourrait l'inscrire dans la suite ba· l'éventualité de n'importe quel or· qui fait le fou quand il parle du ce serai" peut-être l'occasion de ré·
venir à ces proses : on verrait avec
roque, mais moins composée, de dre. pourvu que soient respectées plus réel et qui parle, le plus réelle.. le' quart de siècle qui les sépare
J .L. Borges. Ce qu'il présente, les règles. ment, de notre commune folie. l'étonnante cohérence de l'œuvre de
comme un manœuvrier attelé à cette Quelles règles ? Précisément cel· Il devrait aussi y avoir un prix Gracq, aujourd'hui comme hier, l'un
tâche qui ne l'amuse que par mo- '. les du constant déplacement. Il ne pour ce genre d'écriture : celle qui. des écrivains les plus Iibre~, l'un
menta brefs et dont il n'attend rien, s'agit pas de ces « montages », 'phrase après phrase, fait rire et qui. des plus exemplaires aujourd'hui~
c'est une suite de récits disparates fort en cours aujourd'hui, qui exi· tout ensemble, terrorise, maniant Il' S. Fauchereau.
en apparence, ne véhiculant aucun gent du lecteur qu'il ait assimilé, lieu coinmun comme source indéfi- (1) J'y joindrai André Breton a-t-il dit
message, sinon celui·ci : en ce do- au préalahle, une grille arbitraire. nie de dérision et de destruction. passe (Lettres Nouvelles, Denoël 1969)
maine, tout message, toute démons- Le jeu porte sur le contenu. Dans et l'ordre de la pensée comme ex- de Charles Duits, passé comme le sou-
ligne Robert Lebel dans «Opus inter-
tration sont et doivent tomber dans un raccourci surprenant de perti. pression minable de la folie du dé- national", «étrangement inaperçu-.
la dérision. A cet égard, Pividal nence, Michel Foucault, dans un sir. Le rire, pas gai, est peut-êtrel~(IIMII·IIN.'i1i)'• • • • • • • • •·• • • •
donne la réplique formelle du tra· article récent (1), présentant Diffé- l'acte de ces décalages mêmes. Le
François Caradec désire prendre
vail de dé.composition accompli par rence et répétition et la Logique du. nôtre. contact avec toute personne possé-
·Cioran. sens de Gilles Deleuze, définit les Françoîs Châtelet dant de la correspondance, des dOCJJ-
Comme Cioran, Pividal, tant est procédés du sér~ux, de l'ironie et ments ou témoignages sur RaymonD
épaisse ·Ia crasse qui recouvre au·. de l'humour. Le sérieux a pour Roussel. par l'intermédiaire de son
(1) Theatrum philosophicum, éditeur, Jean-Jacques Pauvert. 8, rue
jourd'hui l'activité littéraire, pu· règle la conversion, c'est·à-dire cette .Critique,., n° 282, pp. 885-908. de Nesle. Paris-S-.

La Qldnzalne Uttênlre, du 1er au 15 janvier 1971 1S


BI.TOIR.


.Le vert du pin
I.ITTiR'&IR.

1
.Jl!CCfUC:S Rouhaud (ment de) la généralité donnéc et 70 : cœur ~ amour. Nous sommes en l'an-'
Mono no aware comme son thème: le sentiment des Le troisième « moment» {( ra· née 1696 : cc ••• Mme de
Gallimard éd., 265 p. choses. Il. s'agit de la parcourir, de masse » en quelque sorte les deux
lui dévoiler son corps afin de la premiers qu~il achève en nommant Sévigné, si aimable et de
montrer pour ce qu'elle est - non pour finir l'incertitude relancée si excellente compagnie,
Il Y a d'abord ce qui se suffit; vaine généralité, mais 'ce qui, en quant au rapport monde-ego (i. e. mourut quelque temps
le poème. Un singulier « acord » son achèvement de lieu ouvert, au {( sentiment... »). après à Grignan chez sa
préservé, sauvé parmi le retrait laisse inachevé le recensement des Ce qui change est le même, le fille, qui était son idole et
morcelé des choses en leur silence. choses qui se comparaissent. Achè· vert du pin; progressivement le
Poème : le « fait» rare d'un faire vement offert à l'incessante remise poème dévoile en redondant sur qui le méritait médiocre-
qui com·pose les choses en dis- à jour dont les Anthologies successi· lui.même, renvoyant la lune à l'au· ment n. Ce verdict de
posant la scène du monde pour ves confient l'exemple dans la litté- tomne à la tristesse et réciproque. Saint-Simon est resté
elles; la place faite où toutes les rature japonaise et dont rend comp· ment; aller-et-retour du monde el longtemps celui de la
~encontres sont possibles par un côté te la préface au kokinshu (la secon· du langage, du poème qui se dé· postérité, éblouie, jus-
de' lune et d'automne ouvert à de des grandes Anthologies, Xe siè- nude jusqu'à l'os, s'exangue (Blanc
w~tuelle convenance. cle) citée en exergue des Livres de pur s'ordonne en cinq moments res- qu'à l'aveuglement peut-
,-Ce qui se suffit, comme le monde, saisons, p. 119. Chaque élan se re· pectivement de 5-7-5-7-7- tanka, être, par les charmes
ces « îlots délicieux» dont parle groupe, avancée des vagues, saisons, soit réitérant le rythme propre du convenus et rassurants
Claudel à propos de dessins japo. nuits et jours. D'où le rythme du tanka) en même temps qu'il ac- de la tendresse maternel-
nais; (1 fantômes significatifs, tout livre : progression par « stades » (on cueille la possibilité pure de se
le. La critique moderne,
pénétrés de cette acidité spéciale pourrait presque dire : à la manière survivre (la série du Blanc pur s'ou-
que la mystique locale appelle lc dont l'entend l'épistémologie géné. vre précisément sur la question Il il en y regardant de plus
sentiment du Ah! (en anglais the tique de Piaget, i. e. par « intégra. quoi comparer / le monde / .... » près. dérange ce confort
Ah awareness) (1). l( Le sentiment tions »). Observons, pour arrêter un p. 41) par cryptages et déguisements moral; et enrichit de ré-
des choses » (mono no aware) ras· exemple, les Livres de saisons. (... à la vague blanche derrière / un sonances insolites les in-
semble en sa formulation équivoque Trois Il moments » de ce « stade » bateau parti à la rame / dans raIL'
l'étonnement redécouvert devant les en conduisent la lecture, respective.
terlignes des Lettres.
be, ibid.) - masques du Nô que
'cQoses et ce que prodiguent leurs ment de cinq, sept, et cinq tanka. Le charge le lent ressac de son énigme.
présence et contour; mais non pas premier des dix.sept Or, la concrétion de l'énigme : Roger Duchêne
par 'manœuvre ou c~nfusion : plutôt
l'accès re.frayé à l'indistinction pri·
mordiale en laquelle se noue lc
rapport au présent de l'homme et du
monde ~ en aucun sens privilégié.
le vert du pin
toujours vert
quand vient le printemps
est vert
un peu plus
le monde et le langage sont au plus
près par le poème; s'est primordia.
lement donné l'espace d'habitation
du monde, i. e. le dévoilement de
l'habitable·même comme possibili-
1 Madame de Sévigné
et la lettre d'amour
Bordas éd., 418 p.

'On le voit, c'est l'inscription « Le vert du pin II est le référent té d'y séjourner, d'y inventer C'est encore Saint·Simon qui af-
dàns les choses mêmes de la possi. de ce qui, tout en restant le même, l'habitude (ainsi la répétition ja- firme de Bussy.Rabutin qu'il était
hilité de langage qui est évoquée et est changé par la mêkhanê persis- mais lassante des mêmes compa- connu surtout ,« par la vanité de son
"Constitue le thème et la trame du tante des saisons; le Il plus ou rants, la vague, la fleur, le bateau. esprit et la bassesse de son cœur,
livre de Roubaud - en tant que moins» renvoie à la saison en fa· etc.), modulation du corps au tra- quoique très brave à la guerre ». 11
l'objet qui s'ouvre pour donner à veur du ton commun qui marque vail, à l'intimité du couple - y avait entre les deux hommes une
lire. . les trois « Livres II variabilité mœurs et coutumes, rituels et fêtes. disl~onvenance essentielle. Et puis
. (Toutes 'questions étant secondes (signifiée, outre que par le temps, Ce qui se passait déjà dès E - Bussy avait ceci de commun avec
- l'interview qui demande des par l'eau, le vent, les nuages, etc.) le suintement insistant du Drame notre Léautaud : la malignité suf·
comptes sur le fonds japonais dé· comparante de celle des sentiments entre le cri parfois dilué et le rai· fisait, pour lui, à faire preuve du
cliné "ici, par ex., et d'une manière humains «( le tourbillon de mon dissement dans la structure du jeu vrai. Ce séducteur ne pardonnait
générale sur une « poétique» qui amour », 69) (3) ; rapport caché / - a de nouveau cours, mais sur- pas à la marquise sa cousine d'avoir
'Se' déclare ailleurs, à côté; piégeant dévoilé (64-68) ;.comparaison impli. monté dans le présent livre plus en- ri de ses avances; il se vengea dans
quelque aveu destiné à « prosaïser » cite (ainsi le bateau de 64, compa· core; l'asthme du poème dans l'ir- son Histoire amoureuse des Gardes.
le poème, à surprendre l' « auteur» rant nommé·caché) de la saison, qui respirable ayant inscrit en vols ~'empêche que le portrait qu'on y
telle une faute, etc. - c'est·à·dire ne cesse de revenir, et 'de la tradi- d'éphémère ses jets douloureux par trouve d'elle, piquant, méchant, in-
"inessentielles, ne seron't effleurées tion - comparaison induite par le poumon blessé, peut accomplir diseret, est peut-être, .en fin de
qu'ensuite, exposées qu'elles seront l'é~igraphe p. 122 : « ... (le poète) aujourd'hui plus au calme (celui de compte, ressemblant.
alors; et tranchées, au souci déjà peut offrir sa vie aux fleurs qui tom- la grande maîtrise) la synérèse de « Elle est d'un tempérament
bien 'présent du poème). bent, mais pas aux feuilles de l'éra- l'air et du sang. Le parcours patient froid, au moins si on en croit teu
•Comment est·ce qu'il se suffit, le ble. Négliger ces principes signifie de Roubaud, est de reconnaître l'en· son mari... Je crois que son mari
livre 't Mono no aware se rappelle que l'on ne vit pas dans la familia. droit où s'espacent les choses, où S'etil tiré d'affaire devant les hom-
à soi en poèmes dont les' unités rité des vieux poètes. » leur souffle discret laisse encore .mes, mais je le tiens cocu devant
sont, pour la plus grande part, des La progression se fait par conti· entendre un appel. Dieu. » Fidèle à la foi conjugale,
Ûi'nka - courtes pièces de trente et guïté / ressemblance dans leregis. Alain H uraut mais par insensibilité et non pas par
une syllabes distribuées en cinq vers tre configuratif du tanka précé- vertu. Et peu .attachée à un époux
selon le schéma 5-7-5-7-7. Tous en- dent; ainsi au second « moment» : (1) Pqul Claudel, Dodoïtzu, préfa- qui eut la délicatesse de s~ faire
trent dans la ·composition suivant ce qui est caché (64) ~ oreiller ce (in Œuvre Poétique, Pléiade, p. tuel' en duel après six ou sept ans
756). .'
un rythme 'que l'impair gouverne (65) - blancs nuages / cœur (66) de mariage, lui rendant, le jour
(2) Jacques Roubaud,' Quelques
et' qui reprend à son niveau la ~ clins de soleil (67) ~ (dans une même où elle accomplissait sa
thèses sur la poétique (1), in « Chan-
structure 'penta / heptamétrique du série décroissante des jaunes jusqu'à ge ", n° 6, éd. du Seuil, 3' trim. 1970. vingt.cinquième année, la liberté.
fanka. Des Il Dix Nagauta » qui le l'oubli) éclair / épis / automne / (3) Ces chiffres renvoient à là DQnt. elle s'enivra gaiement et
commencent à Rouille, solitude qui oubli (68) _ absentement / 'eau / numérotation des textes dans le follement. ,( Il y en a qui. disent
l'achève, le livre (est le) déploie- tourbillon (69) ~ vagues (70) ; 69 livre. que pour une femme de qualité,

14
Madame de Sévigné et sa fille
par Samuel S. de Sacy

son caractère est un peu trop ba-


din », note encore Bussy, qu'ap-
puient aujourd'hui les historiens.
Elle allait trop loin; on le lui fit
sentir, avec des mines pincées. Il
y eut même des scandales mon-
dains; sans pourtant qu'on lui at-
tribuât jamais de vraies liaisons,
malgré ses imprudences parfois pro-
vocantes. Son plaisir était d'agui-
cher les hommes, puis de se refu-
ser ; nous ne pouvons nous défendre
d'y soupçonner quelque égare-
ment : comme si elle avait eu be-
soin d'étourdir en elle une insatis- Madame de Sévigné et sa fille
faction profonde.
Une veuve joyeuse; et deux en- de place dans la correspondance de laire fut le grand critique du siècle
fants, Françoise-Marguerite et Char- la marquise. dernier, Proust l'est du nôtre). Sa
les, nés en 1646 et 1648, comme Désormais affranchie, donc assa- thèse de doctorat - la première,
elle avait vingt et vingt-deux ans.· gie, et attachée à son mari, elle se singulièrement, qu'on ait jamais
Laissons Charles, qui n'encombra fit une idée fort digne de ce qu'elle soutenue sur Mme de Sévigné -
guère son esprit ni son cœur (Ninon devait à son intérieur, à son .rang, déborde d'ailleurs largement le su- L'Hôtel Carnavalet,
de Lenclos, qui eut des bontés pour aux fonctions du lieutenant géné- jet auquel, faute de place, je semble demeure parisienne
ral. Toutes choses dont Mme de Sé- ici la restreindre: c'est un foison- de Mme de Sévigné
lui, le jugeait peu viril). Quant à
Françoise-Marguerite, destinée à vigné, curieusement, se souciait si nement où le lecteur risque de se
peu qu'elle pressait inlassablement trouver désorienté tant que n'au- naissons fort mal Mme de Sévigné.
illustrer tant d'homélies, elle com- Nous jugeons d'elle non pas par les
mence par nous présenter les visa- Françoise-Marguerite de venir re- ront pas paru les autres éléments
prendre auprès d'elle sa plac", an- du vaste ensemble de travaux qu'on lettres qu'elle a écrites, mais par
ges moins édifiants de la mésen- celles qui nous sont parvenues. Ce
tente, de la révolte et de la rancune. cienne. Elle ne visait .pourtant pas nous promet. Tenous-nous-en au
à détruire le·' ménage (nulle trace sous-titre «... et la lettre qui fausse tout; ou du moins dolUle
Son enfance a été celle des en- à notre sentiment un caractère par·
fants de l'époque, à qui leurs pa- n'apparaît chez elle de ce genre de d'amour ».
jalousie) ; simplement, mais mous-' faitement aléatoire.
rents s'intéressaient peu. A dix-sept L'apparence un peu raccrocheuse
ans elle débute dans le monde. Sa trueusement si vous voulez, elle en s'explique: l'auteur entend analy- L'édition de la Pléiade, la meil·
mère approche de la quarantaine;
oubliait les lois. Mme de Grignan ser non pas un exemple de l'amour leure jusqu'à nouvel ordre; réunit
c'est alors l'âge où une femme doit dut un jour les lui rappeler avec maternel, mais un cas particulier dans ses trois tomes 1 155 lettres.
préparer sa retraite, et commencer fermeté : « Ne viendra-t-il pas une d'hypertrophie, pour né pas dire Dont 809, soit presque les trois
à céder la place. Mme de Sévigné année où je puisse voir mon mari d'aberration. Il se garde pourtant quarts, sont adressées à Mme de
sans quitter ma mère? En vérité, des excès risibles que nous avons Grignan et à son proche entourage.
n'y songe point. Plus brillante, plus
sémillante, plus turbulente que ja- je le souhaiterais fort; mais quand connus :. que n'a-t-on pas dit des Mettons encore à part 138 lettres
il faut choisir, je ne balance pas à baisers de la mère sur la belle gorge. à Bussy-Rabutin ; ce sont des « ra-
mais. Elle ne cherche pas délibéré-
ment à éclipser sa fille, non; mais suivre mon très cher comte... » de la fille! Il se plaît néanmoins butinades» : M. Roger Duchêne
le fait est que les louanges qu'on à reprendre maintes expressions de insiste avec une très fine pertinence
la marquise pour les rapprocher des sur la manière qu'ont les destina·
prodigue à la fille n'ont d'autre Les choses taires d'infléchir le style d'une cor-
objet que de rénover le style des Lettres de la Reli~use portugai-
s'arrangent se; et, en somme, à confondre déli- respondance. Il ne reste que 208
flatteries adressées à la mère. La
pièces pour couvrir un demi-siècle
fille n'entre en compte que comme Les choses s'arrangèrent enfin. bérément le passionné et le passion-
d'une activité épistolaire exercée
ornement ou parure de la vedette; . On ne sait trop comment. Toutes nel. Un peu trop, peut-être. Il arrive
avec .prédilection. Chiffre .év:l,
que comme rehaut de la coquette- seules, semble-t-il, et peu à peu ; le que le lecteur 'se rebiffe.
rie. Et puis il court trop d'histoires A tort, sans doute. Car enfin, un demment absurde; d'autant plus
poids de l'âge et de l'existence calme
que nous savons avec certitude
sur cette mère débordante. La fille les femmes énervées. Peut-être ai- certain dérèglement du langage de-
qu'il y eut nombre de lettres à Mmè
se dépite, se replie, se bute... je grossi les traits de ce petit drame vrait·il nous surprendre de la part
de La Fayette ou au cardinal de
Ce qu'il advint d'elle à ce mo- de l'intimité. Proportionnellement d'une femme gravement humiliée
Retz, et qu'elles sont perdues: se-
ment demeure confus. Il se peut il ne tient pas tant de place dans à l'âge des amours par son inapti.
lon toute apparence elles nous au-
qu'elle ait demandé sa revanche à la thèse de M. Roger Duchêne; tude, portée à transférer une affec· .
raient beaucoup appris; disparition
une contre-dissipation. On lui prête mais il en est, en quelque sorte, tivité vacante, blessée par la reven·
sans remède. Il nous est impossible
des aventures où elle n'aurait pas la condition, puisqu'elle démolit le . dication d'une fille en qui, naîve,
manichéisme de notre imagerie elle n'avait vu qu'un moyen de ra· de situer les lettres à Mme de Gri-
imité les dérobades maternelles. Un
coutumière, toute perfection d'un' .viv:er sa propre gloire menacée du gnan dans une perspective qui ait
complot se serait formé, sans suc-
côté, et, de l'autre, tous les torts déclin, bafouée enfin dans son af· quelque chance de se trouver juste.
cès d'ailleurs, pour l'offrir comme
maîtresse à Louis XIV; s'agissant de l'ingratitude et de ·la sécheresse. fection épurée trop tard? Voilà Reste l'hypothèse, qui ne man-
du roi, dans cette société étrange- M. Roger Duchêne démêle ces assez de causes et même de r8Ïsons que pas de vraisemblance, que cel·
ment sauvage, le proxénétisme ho- ressorts embrouillés avec. beaucoup pour une démesure. les-ci aient traduit la vérité la plus
norait. Bref, elle finit en 1669 par d'érudition, et aussi avec une pa- A moins que nous n'allions com- aiguë de Mme de Sévigné... Ah, que
épouser le comte d", Grignan, qui tience toute proustienne. Car pliquer à plaisir des choses simples. . d'incertitudes! Mais n'est-ce pas
fut bientôt nommé lieutenant géne- Proust est son animateur et son ins- Dans la tendresse d'une mère pour leur mérite, qu.e de réanimer le
ral en Provence, et qui s'empressa tituteur, comme il l'avait été au· sa fille il entre beaucoup de compli- portrait trop solennel d'une aïeule
de communiquer la vérole à sa jeu- paravant de M. Antoine Adam ou cité féminine; et donc d'un très qui fut jeune, et qui fut troublée ?
ne femme, dont la santé tient tant de M. Jean Cordelier. (Si Baude- libre abandon. En réalité nous con· Samuel S. de Sacy

La Qodu"'ne Uttâ'alre, du 1er au 15 janvier 1971 15


ARTS

de l'exposition de TSARAS chez Suzan-


INFORMATIONS ne de Coninck, rue de Beaune.
ILSE VOIGT expose au Foyer du théâ-
tre des Champs-Elysées, ses œuvres
Le Soleil dans la Tête • ·Images de la Danse ., dans le cadre
des ·Ballets <Je l'Opéra de Paris (21 dé-
10, rue de Vaugirard cembre au 20 janvier 1971).
Tél. : 033-80-91
Invitée par le Ministère de l'Instruc-
LANGE NICKEL tion publique du Danemark, Joséphine
21 décembre-15 janvier Flglioli a organisé une exposition de
45 œuvres à Copenhague.
XXe SIECLE L'. Académie Européenne des Arts-,
dans le cadre habituel du Ménestrel,
SONIA DELAUNAY 29, rue de Marignan, présente jusqu'au
peintures, gouaches, 31 décembre sa nouvelle exposition
dessins, gravures avec les Œuvres de François Pinardon
jusqu'au 9 janvier 1971 sous le thème: • l'Europe et l'Afrique
Noire -.
14, rue des Canettes, Vie
Pierre G. LANGLOIS. Natures mortes,
foules, mais surtout paysages, offrent,
à l'artiste, l'occasion d'user d'une pa-
GALERIE lette à la fois subtile et forte, saisie
DES PEINTRES GRAVEURS dans un dessin ferme, d'un cubisme
159 bis, bd Montparnasse que n'assèche jamais le souci d'archi- Couverture d', «Esquisse., par Andy Warhol
Tél. : 326-62-29 tecturer l'espace. (Galerie Vendôme.)
JEAN FRELAUT Variété dans un groupe où se distin- JORN cés en petits tableaux d'une grâce et
1879-1954 .guent les aquarelles de GLEIZES- d'une beauté mélancolique qui vont
On a trop longtemps confondu ex- attirer à l'artiste les foudres des théo-
. BOBIN, les œuvres de MATSAKIS, d'un pressionnisme et violence. La couleur
aquarelles charme simple, de J. MONIER, scrupu- riciens esthétiques actuels, surtout pré-
et gravures originales jetée sur la toile n'est pas nécessai- occupés d'éthique.
leuses. AVO-VI:ZY s'attache à des rement crue. Et le jet peut avoir de
jusqu'au 16 janvier 1971 compositions florales et Terence J. subtils détours. Ainsi chez Jorn (gale-
JERVIS nous propose un auto-portralt. rie Jeanne Bucher) il ne faudra pas Andy WARHOL
MAD-JAROVA dont c'est la première (Galerie .Aor Volmar.) voir que l'Intensité. Il y a, dans les Les Saint-Just de la critique auront
grande exposition parisienne à la Gale- L1CA DAHAN. fortement empâtée dans toiles récentes, des raffinements, des plus d'indulgence pour Warhol (à
rie Henquez - Saint - Joigny, bénéficie une couleur sensuelle, la composition tendresses, des insistances qui élar- l'arc). Sa démarche a d'ailleurs très
d'une renommée acquise tant en Bul- relève d'une abstraction simplifiée. gissent considérablement la portée largement satisfait à leurs exigences
garie (24 expositions) qu'en Amérique Quelques notations en noir et blanc d'une œuvre qui perpétue cependllnt de puritains du regard. Les systèmes
et, depuis peu, en France. s'ont plus vigoureuses, nerveuses, et l'alacrité tenue, dans le groupe • Co- de répétition, (l'accent est souvent mis
distillent une belle lumière. (Galerie bra -, comme condition essentielle sur cet aspect dans l'exposition ac-
Outre les gravures rècentes, ce sont pour ne pas choir dans l'académisme. tuelle) . va jusqu'à la destruction de
les gouaches de 1960 à 1969 qui com- Josie Peron.)
(Communiqué) l'image. L'ayant. banalisé - l'artiste la
posent la partie la plus intéressante LE PARC rend' à l'environnement: 'motif de pa-
C'est très précisément ce qui res- pier peint. les grands thèmes de
Warhol y sont recensés.' L'artiste a

+ DE
sort d'une œuvre pourtant totalement
élevé un monument artistique à la
20 % DE REMISE différente par 'le style : celle de Le
Parc (Galerie Denise René) elle aussi
sauvée du formalisme des géométries
stupidité publicitaire, à la falsification
des mythes. Il y a, assurément, chez
lui, un moraliste. Aujourd'hui d'ailleurs
réduites à l'essentiel par quelque cho-
se de vif dans la couleur, une stridefl- plutôt tourné vers le cinématographe
OFFRE VALABLE JUSQU'AU 30-1-1971 ce qui évoque curieusement, pour au- qu'il traite non comme un art mais
tant qu'on veuille bien admettre ce comme un simple instrument d'enregis-
genre de comparaisons, le jeu très trement.
A nos lecteurs, clair, • élevé -, du trombone de jazz
J.J. Jonhson. Quelque chose de • 'fi- KRUCZEK et FASSIANOS
lé -, disons, dans le chromatisme; que Conteurs, chacun à leur manière, Ma-
La ft Quinzaine Littéraire» vous suggère, à l'occasion des nous importe que celui-ci soit le pro- ria Kruczek (galerie Lambert) et Fas·
fêtes de fin d'année, une idée de cadeau. duit mécanique de quelques combinai- sianos (galerie Facchetti) sont sur·
Notre proposition vous permet de faire parvenir pendant sons préalables. Le résultat, c'est-à- tout des inventeurs qui métamorpho-
dire le choix, a la valeur d'un style. sent la réalité. le premier dans des
un an (ou six mois) la cc Quinzaine Littéraire» à des amis de Celui-ci a une force réelle, une vi- assemblages en relief, d'une bizarre·
votre choix. Le premier numéro de l'abonnement sera envoyé gueur attachante, un vibrato très pre- rie souvent goguenarde, le second en
sous bande personnalisée informant le bénéficiaire que c'est un nant. faisant courir un dessin narquois, svel-
cadeau qui lui est fait de votre part. Vous pouvez vous-même te, pour parler de promenades à bicy·
bénéficier du tarif particulier de cet abonnement. DOUCET lette et de femmes comme en rêvent
Et pour continuer à jouer sur ces les adolescents. L'un et l'autre ne crai-
rapprochements si éclairants entre mu· gnent pas la naïveté, la boursouflure,
slque et. peinture nous dirons que le « mauvais goût -. Mais c'est enlevé,
l'œuvre de Jacques Doucet (galerie prenant, d'une saveur incomparable.
Je, nom ""' , désire abonner, nom ,.,'.'
Dina Vierny) procède, de même que
celle de Roland Kirk, d'un • baroquis- FRIEDLANDER
rue , pour 1 an F. 45 , rue .' . me du déchet - qui a parfois des ac- Faut-il parler de saveur, à propos de
cents de tendresse, parfois des agres- Friedlander (galerie la Hune) parce
sivités nécessaires pour ne pas choir qu'il sait jouer avec de belles matiè-
ville , départ. .., pour 6 mois F 25 ,ville .. , .. , .. , dépt .. dans la joliesse, surtout quand on est res, faire chanter les lignes qui s'en-
aussi doué que Doucet, manieur de lacent et se croisent, et fertilisent
Je joins mon règlement par chèque bancaire, chèque postal miettes, enchanteur de la poubelle. Il l'espace de leur croissance de végé-
vous ferait, d'un Arman, un Bonnard! taux monumentaux. Il y a là plus que
ou mandat-lettre à l'ordre de la « Quinzaine Littéraire ., 43, rue Ce qui n'est pas sans danger. Enfer- du savoir : une effusion graphique qUI
du Temple - Paris-IVe. més dans la matière plastique (en hi- enchante.
bernation peut-être) les trésors d'une
poche percée et rêveuse sont là, agen- Jeen-.Jacques Lévique

16

maIn
1
Jacques Prévert leur!! de la sécurité et de la fixité
Imaginaires de l'emploi (chaquè chose à sa place
Skira éd., 109 p. et chaque homme à ses pièces), les
inspecteurs spécialisés de la spécia.

1
-
Max Ernst lité y perdent leur temps. On sait
Ecritures que le célèbre peintre Victor Hugo
Gallimard éd., 448 p. a écrit également d'assez beaux poè-
mes. Que - le poète Paul Klee a
1NTROOl'CTION peint des aquarelles, des gouaches
Cette année-là, les pensionnaires et des huiles. Que Pablo Picasso est
de la Centrale s'emparèrent des inscrit à la société des auteurs dra-
geôliers, les mirent hors d'état matiques. Que Jean Arp avait un
d'exercer leur haute surveillance, joli brin de plume à son ciseau à
les libérèrent de la prison qui con- froid. Le gardien de square siffle
siste à être gardien de prison, leurs parce qu'il a aperçu quelqu'un qui
dérobèrent leurs clefs, ouvrirent les marchait sur les pelouses. C'était
cachots et laissèrent toutes portes I.ewis Carroll qui illustrait lui-mê-
battantes, prirent la clef du greffe, me Alf,ce au Pays des Merveilles,
celle de l'administration centrale, la Baudelaire qui dessinait très bien
clef des champs en prime et la clef dans les marges de ses vers. C'était
des chants en sautoir. Henri Michaux qui dessinait pen-
Plus personne ne s'y reconnais- dant que le pion tournait le dos.
sait, c'est-à-dire que tout le monde On a surpris l'élève Berlioz à écri-
avait repris connaissance : les vases re de la prose, on a pris Charles
communiquaient, l'écriture était au- d'Orléans en flagrant délit de
tomatique, quand on pensait la pa- composer de la musique, Degas en
role, la parole vous pensait. C'était train d'écrire des alexandrins en ca-
le temps des grands sommeils, c'est- chette. Le maître d'école tape avec
à·dire du grand réveil. Il n'y avait sa règle sur le pupitre : si tout le
plus de tiroirs fermés, seulement des monde se mêle de tout, où allons-
cœurs ouverts, et plus de spécialis- nous? Chacun chez soi et les va-
tes, seulement des généralistes. ches seront bien gardées.
De cette saison en feu de la Gran-
de Mutinerie, qui n'était d'ailleurs Une chose
qu'un début, continuons le combat,
il y a de beaux restes, qui consti-
à la fois?
--'A'" Lit-/+
tuent de superbes commencements. L'ennui c'est que garder les va-
Les créateurs, ces artistes en cham- ches n'est sûrement pas une vie, ni
bre, ont une fâcheuse tendance à pour les vaches, ni pour les bergers.
travailler aux pièces, mais aux piè. La preuve c'est que depuis Théo-
ces détachées, à cette chaîne qui en- crite et Virgile, les vaches ne son·
chaÎnc parce qu'elle segmente, et que tout le touche, et que par aussi une perversité polymo~e. Il gent évidemment qu'à regarder pas-
spécialise, parce qu'elle coupe en conséquent il touche à tout. Mais est arrivé, plus fréquemment que ne ser les trains, trains de nuages ou
morceaux le moi comme Tropmann la règle du jeu officielle c'est qu'on le souhaiteraient les catalogueurs, trains de trains et les bergers qu'à
découpait ses victimes en tronçons ne joue pas pour jouer, qu'il faut que des pervers polymorphes ayant jouer de la flûte. On nous apprend
dans une malle. :Mais cette année, savoir ce qu'on veut, ce qu'on fait, atteint l'âge dit adulte se refusent à l'école qu'il ne faut faire qu'une
les vagues sans relâche de la Gran- ce qu'on est. Qu'il faut avoir une à se laisser coincer dans les placards chose à la fois. Mais il n'y a que
de Mutinerie laissent sur notre vi- fiche d'identité, une seule, et que à ranger les esprits. La Renaissance les morts qui ne font qu'une chose
sage des signes merveilleux de non- si Monsieur Ingres jouait aussi du est peuplée de bonshommes qui dé- à la fois, et encore, les mythologies
cloisonnement : Max Ernst l'écri- violon, on peut à la rigueur lui rangent les rangeurs parce que ce ont-elles des doutes là·dessus. Max
vain, Jacques Prévert le peintre. passer ce passe-temps mais ne pas sont des hommes qui ne se sont Ernst s'est bien gardé de jamais fai-
Comme Ecritures, les poèmes de l'autoriser à en faire sa profession, jamais laissé ranger, hommes-or· re une seule chose à la fois, et il
Max Ersnt, sont accompagnés et à se définir trop vaguement chestre qui ne consentirent pas de perd la parole comme il perd ses
d'images dont il est aussi l'auteur comme un violoneux à pinceau ou mettre tous leurs yeux dans le mê- ciseaux, son crayon ou ses pin-
(Que faites-vous dans la vie? - un peintre à musique. me panier. ceaux : pour ne pas se laisser pren-
J'imagine - C'est une image? - Ainsi ce Vinci, voleur de sourires dre au piège de ne chasser qu'un
Non, j'imagine par écrits et j'écris comme le chat de Cheshire, peintre, lièvre le lièvre s'ennuierait et lui
en images) et que les images de Des peintres mathématicien, physicien, poète, aussi. Jacques Prévert compose des
Prévert sont aussi des collages au- plutôt doués philosophe; et Michel-Ange, son- collages comme ça lui chante, et il
près desquelles il colle des paroles, nets en quatorZe vers, fresques en chante comme il découpe : en pen-
les catalogueurs de Manuels autori- On sait que les enfants de sept quatorze mois et toujours le diable sant des images et des phrases
taires ne savent plus à quel homme ans sont également, en général des à quatre. Mais la fameuse Renais- toutes faites et en les déplaçant si
se vouer. Mais enfin, Monsieur, peintres plutôt doués. «L'enfant, sance n'arrête pas de renaître: Wil- sournoisement qu'elles sont gaie-
êtes-vous un artiste plastique ou un disait Freud, est un pervers poly. liam Blake passe entre tous les ment refaites - c'est-à-dire faites
auteur graphique ? Etes-vous pein. morphe ». Cette forme de perver- contrôles d'identité. Poète? Gra- à neuf.
tre ou écrivain ? Le poète - dessi· sité qui consiste à dessiner et chan· veur? Voyant qui donne à voir ? L'erreur de ceux qui froncent le
nateur - artiste - peintre - écri- ter, peindre et sculpter, jouer des Prophète qui fait entendrè l'avenir sourcil devant les incorrigibles, in·
vain répond qu'~ est poète, et donc musiques et jouer des mots, est dans un coquillage? Les contrô- classables, les polyvalents, les poly-

La Qnlnglne Uttâ'alre, du Jer au 15 janvier 1971 t1



~ Claude Roy Civilisations anciennes
poètes, les polymorphes des formes, Les Trésors de l'Iran inattendu dans le fait que le
ce n'est pas Seulement de s'imaginer
que ce qu'on appelle les <l activités
créatrices » ne sont pas un jeu (alors
qu'elles sOnt justement le jeu de vi-
vre dans sa forme en plus vive). Ce
I Texte de A. Mazahéri
120 ill. dont 87 pl. en couleurs
Skira éd., 300 p., 175 F.
Bouddha du Grand Véhicule est
coiffé avec le triple chignon des
princes arsacides), dans cette isla-
misation de l'I ran et cette iranisa-
tion des Arabes, puis des Turcs,
n'est pas seulement de confondre Le mot Iran est posé comme un quelques points de fixation nous
la rigueur du dessein avec les œil- discret couvercle sur un contenu valent, d'une part, la construction
lères du cheval de labour. C'est sur- aux profondeurs insondables. de monuments d'une austérité
tout de croire que « l'artiste» c'est Une plongée à travers les siècles féodale grandiose, comme la for-
quelqu'un qui a « quelque chose à nous laisse vite égaré dans la géo- teresse en brique crue de Tcha-
dire» de la même manière que graphie instable de ce passé fabu- kansourak, en Afghanistan, et,
l'employé du télégraphe a un mes- leux où nous chercherions vaine- d'autre part, la création d'objets
sage à faire passer. La fameuse ment à discerner des frontières. dont les plus connus de nous, de-
question: « Qu'avez-vous voulu ex- Les traces des invasions macédo- puis les découvertes faites en
primer ? » est la plupart du temps nienne, arabe, turque, mongole, se 1928 dans les régions montagneu-
conçue par ceux qui la posent ou se superposent comme des alluvions ses du sud-ouest de la mer Cas-
la posent comme si « l'œuvre d'art» infiltrées dans la terre et qui l'ont pienne, sont les bronzes du Lou-
était la traduction en modèle réduit différemment fertilisée. Ces tra- ristan.
et « stylisé» d'un modèle extérieur ces sont relativement modernes, D'autres œuvres représentent
à l'artiste, d'un segment de sa bio- car on peut appeler moderne ce quelques points culminants dans
gaphie ou d'un fragment de « mon- qui commence au quatrième siè- ce mélange de civilisation où un
de extérieur ». Il y aurait dans ce cle avant notre ère dans un pays certain côté barbare (héritage des
cas, pour chaque « créateur» une dont les racines plongent au cœur Jeune femme, céramique
Scytes) se joint aux raffinements
solution, et une seule, à ce passage de civilisations apparues il y a 1500 av. J.oC. ornementaux qui ont sans doute
de l'image à l'imaginaire, du « si- six millénaires. cinq années en Perse, avait éveillé donné au monde arabe l'esthéti-
gnifiant » au signe. Mais, si dans les brumes loin- un vif intérêt avec sa thèse sur que de l'arabesque (héritage des
Mais ce que la dispersion de Max taines de l'histoire, se dessine, l'influence de l'art des Sassanides Achéménides). Dans le très beau
Ernst ou de Prévert nous rappel. simplifiée mais encore saisissa- sur l'art français du Moyen Age. choix de documents que nous
le, comme avant eux celle de ble, l'image des Mèdes et des Per- M. Mazahéri reprend aujourd'hui offre le livre, un exemple de ces
Hugo peintre - et - poète, et de ses, des Scytes et des Par~es, cette thèse à son compte et mon- raffinements nous frappe par
tous les artistes qui avaient plus nous ne savons pas toujours s'il tre aussi l'apport- des Sassanides l'usage qui a été fait au XII" siè-
d'une flèche dans leur sac et plus s'agit d'une peuplade ou d'une à l'Extrême-Orient. Nous aurions cle du graphisme de l'écriture:
d'un tour dans leur tour de main, dynastie, d'une tribu ou d'une aimé qu'il donnât plus de préci- le minaret ghoride de Djam dont
c'est que, quel que soit le medium secte, lorsqu'il est question, dans sion sur ce qu'il appelle le « g0- la tour, sur toute sa hauteur, pré-
un homme qui joue aux jeux de le bel ouvrage de M. Mazahéri, les thique iranien prémongol». Mais sente, incisés dans la brique, les
l'imaginaire n'est jamais que le Trésors de l'Iran, des Afshars et dans ce va-et-vient continuel d'in- 97 versets du XIX" chapitre du
medium de lui-même. Ce que nous des Qadjars, des Arsacides et des fluences esthétiques" et aussi reli- Coran.
exprimons, poètes de sept ans ou de Séfévides, des Kouchâns et des gieuses (dont on trouve un signe Jean Selz
soixante-dix-sept, c'est d'abord la Carrhes, des Oghouz et Seldjouk,
nécessité d'exprimer. Un poème de des Ossètes et des Abkhazes. Et
Max Ernst dit la même chose qu'un lorsque nous commençons à nous
de ses collages, qu'un tableau ou orienter sur ce haut plateau orien-
qu'une gravure de lui. Un collage tal, nous nous sentons pris dans cc L'art dans le monde» lent une civilisation plus vaste.
de Prévert dit la même chose les sables mouvants de la gram- (Albin Michel) Dans L'Orient hellénisé, Daniel
qu'une chanson ou qu'un sketch de maire en apprenant que le mot .Civilisations anciennes du bas- Schlumberger nous conduit vers
Prévert. Si vous rencontrez un poè- 1rak est l'ancien singulier du plu- sin méditerranéen nous conduit en des civilisations mieux connues.
te, un ébéniste, un peintre, un ingé- riel Iran. C'est alors qu'on se de- lectio)J qui par l'éventail des su- Dans une remarquable synthèse,
nieur ou un horticulteur qui est mande, après tout cela, si l'on jets traités et le sérieux de ses il étudie l'évolution de l'art par-
en train de se promener, ne dites peut vrainlent être Persan. Qu'il informations prend de plus en the, en définit les contours pour
pas : «Voilà un promeneur qui a me soit donc permis de reprocher plus rang d'une véritable ency- examiner en particulier deux
aussi beaucoup de talent », Dites à l'auteur de ne pas aider suffi- clopédie. hauts-lieux : Palmyre et Doura-
plutôt : «Voici un talent qui a samment le lecteur occidental à Civilisation ancienne du bassin Europos. L'art de ces deux villes
beaucoup de promenade ». y voir clair dans la forêt généalo- méditerranéen nous conduit en « caravanières» a réservé aux spé-
Car personne n'est doué: il est gique de ces populations et à éta- Sardaigne, en Corse, aux Baléares, cialistes, mais aussi aux amateurs
seulement donné à quelques-uns, blir un rapport entre elles et ce sans oublier les Ibères. Ces civili- d'art des découvertes sensation-
étant donné l'état actuel de la « ci· qui, par-dessus tout, nous inté- sations marginales qui se sont dé- nelles (les fresques figuratives de
vilisation », d'avoir la possibilité resse, leur archéologie. veloppées au III" millénaire avant la synagogue à Doura-Europos).
de donner. Mais celui qui a la Cela dit, ces conjonctures et cet notre ère 'sont d'habitude négli- L'étude de M. Schlumberger
grâce de pouvoir donner, et dont on écart des quelques civilisations gées dans les histoires de l'art. Le constitue une remarquable mise
dit à tort qu'il a des dons, ce n'est qui ont toujours été les domaines nuraghe de Sardaigne, les méga- au 'point sur ces civilisations à la
pas d'une seule main, même à plu- privilégiés de l'histoire de l'art, lithes corses commencent à être fois connues et mystérieuses.
me, qu'il aimera donner. Mais de donnent à l'étude archéologique connus grâce au tourisme et les G. Lilliu et H. Schubart : Civi-
toutes les mains, et sous toutes les de ces régions un intérêt d'autant auteurs nous permettent de sui- lisations anciennes du bassin mé-
formes. Il y a plus de choses entre plus grand qu'elles ont été long- vre l'évolution de ces arts. Des diterranéen (Albin Michel).
le cœur et la tête que dans toute temps négligées. fouilles récentes à Majorque ont Daniel Schlumberger : L'Orient
ton esthétique, Horatio. A la fin du siècle dernier, Mar- permis la découverte de Ses hellénisé (Albin Michel).
Claude Roy cel Dieulafoy, qui venait de passer Paisses, de constructions qui révè- G.S.

18
HISTOIRE

Les " partageux


Tadeusz Manteuffel récemment disparu, Tadeusz Man- pression est le soubassemnt, avec le
Naissance d'une hérésie : teuffel raconte les longues tri· curé Meslier.

1 les udeples de la pauvreté


voloillaire au Moyen Age
Mouton éd., 116 p.

Jca n Meslier
bulations dans Naissance d'une hé-
résie. L'aventure commence avec
les croisades : sur les routes de
l'Orient, et précisément parce qu'ils
ont tout abandonné, souvent sans
A cet étrange desservant d'une
paroisse des Ardennes qui, quaran-
te-cinq ans durant, baptisa, maria
et enterra {( les paysans, ses chers
amis » dans son église et laissa après
Œllvres - Tome 1 espoir de retour, les vagabonds de sa mort un extraordinaire document
Anthropos éd., 542 p. la Terre Sainte ne se sentent plus intitulé {( Mémoire des pensées et
liés à une organisation cléricale qui sentiments de J.M. » Maurice Dom·
Maurice Dommanget s'est glissée, presque subreptice- manget consacra voici quelques an-
SlIr Bubeu{ et la conjuration ment, dans les vêtements insolents nées une bouleversante biographie,
des tigaux de la richesse. à la mesure à la fois de l'humilité
Maspero éd., 392 p. En ses débuts, cette protestation et de l'audace du petit prêtre d'Etré-
au nom de l'innocence originelle pigny. (1) Voici qu'aujourd'hui, par
apparaît comme une simple volonté les soins de Roland Desné, parais-
Il existe beaucoup d'histoi- de réforme contre les abus les plus sent les œuvres complètes de Jean
res de la richesse. Il n'y a pas criants d'une Eglise détournée de Meslier. Babeuf
d'histoire de la pauvreté. Les sa vocation. Mais cette protestation Soulignons tout de suite que, sur
hommes démunis n'entrent est si forte qu'elle va donner son le plan scientifique, cette publica- biblique ou évangélique, Jean Mes-
dans le champ de la connais- visage à l'immense épanouissement tion est un événement. Pour la pre- lier tire les fils les uns après les
sance que comme les desser- monastique du XI" siècle finissant mière fois le lecteur français va autres pour en faire de la charpie,
vants ou les victimes de ceux et du XII" siècle : cisterciens et pré. pouvoir entrer dans l'œuvre de patiemment, ne laissant dans l'om-
dont les biens prospèrent sur montés en témoignent, qui inspirent celui qu'en 1793 la Convention sa- bre aucun récit de l'Ecriture, n'es-
les privations d'autrui. Les so- tout un évangélisme nomade où la lua comme {( le premier prêtre qui quivant aucune des interprétations
ciétés antiques nourrissaient pauvreté se trouve sacralisée. Mais ail eu le courage et la bonne foi échafaudées laborieusement, sécu·
déjà cette mythologie toujours ce qui était d'abord retour du d'abjurer les erreurs religieuses >J, lairement, par ceux qu'il appelle les
vivante au plus lointain de Christ originel est bientôt remise et son itinéraire à travers ce monu· christicoles. Mais cette destruction
l'inconscient collectif : l'es- en cause de toute l'architecture so- ment de l'at4éisme moderne lui sera de l'intérieur de l'édifice chrétien
clave, le pauvre parfait, puis- ciale. Les prophètes du dénuement., grandement facilité par un appa- n'aurait peut-être qu'un intérêt his·
qu'il n'a 'pas le droit de rien patarins, vaudois et en certaines reil critique sans nulle pesanteur et torique, les idées de Meslier ayant
posséder, n'a pas le statut contrées cathares sont une offense à par trois préfaces de Roland Desné, marqué de leur empreinte toute la
d'homme; il est ou exclu ou l'ordre fragile de la cit~. Les voici Jean Deprun et Albert Soboul qui philosophie matérialiste depuis deux
maudit. peu à peu refoulés vers une avant- restituent Meslier à lui·même et à siècles, si elles n'apparaissaient dans
garde rouge bientôt transformée en son village, comme à la pensée puis la beauté et la fraîcheur d'un lan·
hérésie. à l'histoire de son siècle, gage dont notre époque, délivrée du
, Dès les débuts du Christianisme. Condamnée, ce qui n'était que ten· A Etrépigny, à douze kilomètres discours classique, peut enfin dé-
les incertitudes du message évangé. dance se radicalise et se transforme de Charleville, l'église où officia couvrir l'originalité. L'écriture ici
lique, non sur les limites mais sur en doctrine messianique. Mais cette Jean Meslier est toujours là, et le est celle d'un paysan : les mots y
la nature même de la propriété indi- monnaie de l'absolu, dont saint chemin qui conduit à Balaize, sa ont leur poids de terre et de peine ;
viduelle, vont servir de refuge à des François tente de faire un soleil seconde paroisse, monte au flanc l'espérance en question, c'est' bien
interprétations contradictoires. Tou- quotidien, si elle est rêve pour les d'une colline dont la configuration celle des hommes et des femmes
tes révèlent la difficulté de cons- mystiques, les marginaux ou les n'a guère changé depuis l'aube du qui, saison après saison, arrachent
truire cette communauté des En- exaltés sans foi ni loi, sans feu ni XVIIIe siècle. C'est dans la solitude . aux champs ce qui leur suffit ,à
fants de Dieu où il n'est nul bien lieu, est cauchemar pour la société et la pauvreté de son village que ce grand peine à survivre; c'est un
qui n'appartienne à tous. Le débat dominante. Parodiant Platon, Rome petit curé de campagne, dont la taires, la parole d'un peuple qui
renaît avec une acuité singulière soutient que nul n'est pauvre vo- colère et la générosité ne sont pas univers riche de symboles élémetJ.:
dans la chrétienté du XI" siècle, au lontairement, car le dénuement sans rapports avec les fureurs et les sait lire le ciel parce que le' ciel
moment où les terres occidentales comme l'opulence sont des dons de blasphèmes de Bernanos (l'un dé· commande à la plùie et au soleil,
émergent d'une longue anarchie et, Dieu, et nul ne saurait, sans orgueil fendait les hommes contre Dieu, et qui sait aussi rêver sur son pas-
dans une grande ferveur créatrice et sans mépris pour la, communauté, l'autre Dieu contre les hommes), sé et son présent. La philosophie
tentent, en organisant comme faire de sa pauvreté un privilège. lentement construisit sa longue ré· ici est poésie et les idées prennent
l'avaient fait les grands empires, les Pour nombre de ces hérétiques, futation du christianisme. Sans li· corps ~ travers tout le tumulte de
contraintes économiques, de donner begards ou spirituels franciscains, la vres, sans contacts directs ou épis- l'humble existence quotidienne..Il
un élan nouveau à la civilisation. pauvreté n'était pas le refus du tra- tolaires avec les milieux, intellec- en surgit le cri de révolte le plus
L'Eglise est au cœur de ce mouve· vail manuel et ne supposait pas le tucls de son temps, cet intuitif de continu, le plus authentiquement
ment: liée aux riches, elle a sa part recours à la mendicité. Elle expri. génie allait donner à la philosophie populaire peut-être de notre litté-
de richesse et elle est contrainte de mait surtout un besoin d'égalité so· matérialiste beaucoup plus qu'un rature, car le spectacle qui hante
donner un fondement théologique à ciale et de solidarité qui, à travers souhassement conceptuel. Il allait Meslier, c'est· celui « des uns qui
l'inégalité des conditions sociales et les idéologies des lollards, des hus· lui donner une chair frémissante se saoûlent et se crèvent de boire
à l'appropriation individuelle des sites, de Münzer et des anabaptistes, et traduire, en une imagerie vision· et de manger en faisant bonne
biens. va errer dans le psychisme occiden· naire, l'aspiration secrète, désordon- chère pendant que les autres meu-
C'est contre cette perversion de tal jusqu'à l'âge classique. Mais née, de tous les humiliés qui, dé· rent de faim ».
la parole christique que se mani- peu à peu tout l'arrière·fond théolo- couvrant les mensonges où se tisse L'œuvre de Jean Meslier devait
festent, 'au moment où surgissent gique de la pauvreté se délite : elle leur misère, tentent de savoir ce connaître une étrange fortune tout
les premiers sanctuaires romans, les apparaît dans sa pleine lumière, et qu'il en est, au fond, de la vérité au long du XVIII" siècle. Large.
adeptes de la pauvreté volontaire comme le fruit amer, privé de toute de leur condition. ment copiée par les hommes dt>!!
dont le grand historicn polonais signification. d'un ordre donl l'op- De toute la trame de la théologie Lumières, utilisée dans une perspec-

La QuInzaIne Uttéraire, du 1er au 15 janvier 1971 19


• Meslier, Babeuf M. de Talleyrand
tive déiste par Voltaire et confon- Jean Orieux constitutionnelle, exil en Angleterre coup. C'est ,cette sympathie. qui ex·
due parfois avec « le bon sens D de
d'Holbaçh, elle semble avoir été peu
connue des héritiers intellectuels
du curé des Ardennes, Babeuf et
ses amis, réunis dans la conjuration
1 Talleyrand
ou le sphinx incompris
Flammarion éd., 864 p.
et en' Amérique, le Directoire et ses plique la chaleur qui se dégage de
banqueroutes, le Consulat et ses gre- ce livre d'histoire; et c'est cette
nouillages, l'ascension fulgurante chaleur qui se confond avec celle
du général Bonaparte, le despotisme de la vie. Talleyrand, Bussy-Rabu.
paranoïaque de Napoléon - « cet tin, Voltaire: Orieux ne s'intéresse
des égaux. Il existe pourtant bien Le diable (boiteux) sait seul homme de sacre et de code », com- qu'à des personnages qui appartien-
des points communs entre Babeuf combien la vie de Talleyrand n'est me dit Jacques Prévert - : que et nent à la mênie famille d'esprits,
et Meslier, comme si « le Mémoire » pas simple. A commencer par la qui n'a-t-il connu? Toute cela revit qui est aussi celle d'Oriéux. Des
du début du siècle avait été le fer- façon dont il convient de pronon- avec lui, tout cela respire, parle, ges· 'libertins dans l'acception du
ment secret du Mani/este des cer IlOn noin : Taille-rang, à l'an- ticule, s'aime, se déteste, se combat, . XVIIIe siècle : des esprits libres;
égaux. La révélation initiale dont cienne, ou Talle-rang, modern'style galope au galop d'un temps particu. libres aussi dans le plein exercice de
sortira, ici ou là, la pensée maté- - jamais Tallérand. A l'abri de ce lièrement rapide. Au centre -de la leur vie et de ses plaisirs; attachés
,rialiste et égalitaire est la même : nom qui compte parmi les plus an- piste, pareil au Monsieur Loyal au bonheur; pour eux·mêmes et
c'est la découverte du monde rural, ciens de France et de Navarre, si sûr d'un cirque - aux - étoiles à la pour les autres; tenant l'ennui pour
de son, oppression, de sa détresse. de l'excellence de ses origines qu'il mesure de l'Europe d'alors, c'est·à- la première des sottises et la sottise
Mais, comme le monUil Maurice dédaigne de s'en prévaloir, le duc dire du monde alors civilisé (ou qui pour le pire des ennuis; se méfiant
Dommanget dans le recueil des arti- de Talleyrand.Périgord fut le se croyait tel) : monseigneur le duc de la vertu surtout quand elle s'af-
cles qu'il consacra à Babeuf tout au contemporain privilégié d'une épo. de 1'alleyrand-Périgord, gourmé, fiche; haïssant l'intolérance consi·
long de'sa longue enquête sur 1'his- que de notre histoire particulière. pomponné, parfumé,' la face blan- dérée comme une criminelle étroi-
toire du mouvement ouvrier, le ba· ment chahutée - celle qui nous a che, le cheveu' blond-blanc puis tesse de l'esprit; goûtant le style
bouvisme représente la seconde éta- fait glisser de l'ancienne Monarchie blanc-blond, la jambe traînante - lorsque finesse, élégance, légèreté,
pe de la pensée communiste. L'aven- à la nouvelle, celle de Juillet, en il avait réussi à faire de sa boiterie plus un certain sourire, y composent
ture de Meslier avait été une aven- passant par la Révolution, l'Empire, (un accident de la petite enfance), le visage d'une civilisation vérita·
ture de' la révolte, elle visait essen· la Restauration et une seconde ré· qui lui était une torture de chaque ble.
tiellement à détruire les fondements volution. De tous ces événements, instant, une démarche glissée Sympathie ne signifie pas indul•.
théoriques de la société esclavagiste Tallevrand a été le témoin, souvent d'une distinction inimitable. gence. Orieux connaît, et dénonce,
de l'Ancien Régime. Pour Babeuf. l'acte~. Sans y laisser une seule Non qu'il tirât toutes les ficel· les limites de ses héros : aussi peu
il ne s'agit plus de détruire, mais des plumes de son splendide plu- les : comment un seul homme eût-il de vigueur que de rigueur, et fort
de reconstruire une société égali. mage. C'est de cet exploit que Jean pu prétendre doininer tout ce bruit peu le sens des violences nécessai-
taire et de lutter contre les perver- Orieux nous invite à visiter les cou- et toute cette fureur? Napoléon res - pour ne pas dire une certai·
sions bourgeoises où s'est engagée lisses. lui-même... Non. Talleyrand s'il a ne lâcheté. Il s'en explique, parfois
la France révolutionnaire. Au-delà Pareil. exploit ne va pas sans été parfois le diable qui jaillit de vertement avec M. de Talleyrand. Il
d~'-la théologie, le propos se' fait mystère. Il y a du sphinx en Talley- la boîte au bon moment (à Vienne, arrive qu'il lui fasse honte : cette
donc proprement politique. rand.. Du « sphinx incompris ». par exemple, en 1814 et 1815), n'a vénalité monumentale, par exemple,
Dans la longue histoire de la pau- Orieux l'apprivoise d'abord, lui sou- pas été le deus ex machina. Orieux au demeurant fort équitable (il a
vreté, on assiste ainsi à une muta- rit, s'approche de plus en plus près, nous le montre bien : capable de vendu tout le monde, à commencer
tion lente du territoire privilégié jusqu'à lui caresser l'encolure, puis grimper au pouvoir, peu capable de par ceux qui l'ont acheté), ces fortu·
des « partageux D. Les hommes du il tourne autour pour le mieux dé- l'exercer. Trop aristocratiquement nes astronomiques dont Talleyrand,
Moyen Age voulaient, par un renon· crire. La complexité de Talleyrand, nonchalant pour obéir à certaines dans le plein sens du terme, a joui,
cement volontaire aux richesses" sa- Orieux la rcnd claire sans qu'elle urgences vulgaires de l'action. Sans (Orieux donne les chiffres, le détail
craliser la pauvreté, réduire le be- cesse d'être complexe. Talleyrand doute trop joueur pour s'engager à des « combinazione », les factures,
soin 'matériel pour mieux répon. continue d'être sphinx, mais parce fond. Au pouvoir même il préfère c'est ahurissant) - même quand on
dre à la soif de l'esprit. Il s'agissait qu'on commence à le connaître, on les risques de l'intrigue autour du comprend l'usage que Talleyrand
de mettre en commun non les biens a l'impression de commencer à le pouvoir. Vie dangereuse que la en fait, le rôle du luxe dans sa vie
mais le renoncement aux biens. comprendre. sienne, tout bien considéré, parce et dans sa politique - tout de mê-
Ceux du XVIIIe siècle devaient La méthode du dompteur que sans cesse à la fois sur le devant me, M. de Talleyrand, tout de mê-
d'abord assurer cette liberté maté- Orieux? Faire revivre, remettre la de la scène et dans les coulisses. me ... Et cette « plasticité» (c'est
rielle élémentaire sans laquelle couleur, le sang circule, la chaleur Vie dangereuse et luxueuse. un euphémisme), qui inspirait à
l'horiune perd sa condition humai· revient. Les dons de romancier, Orieux ne juge pas Talleyrand. Napoléon cette définition : « TaI·
ne. Les uns et les autres peuvent éclatants chez Orieux (qui ne se Il dit ce que dit le philosophe de- leyrand, c'est de la ,merde dans un
nous aider, aujourd'hui, à définir souvient de Fontagre ?) volent au vant les montagnes : c'est comme bas de soie », faut-il en accuser seu·
la nature et la fonction de la pau- secours du travail, réel, de l'histo- ça. Cette objectivité, tout histori- lement une intelligence (géniale)
vreté, dans un mond!! qui s'encom- rien. La documentation, abondante, que (alors que la plupart des bio· trahie par un caractère (faiblissi.
bre de sa propre' richesse et où, a la bonne grâce de se faire ou- graphes précédents de Talleyrand me) ?
comme le dit Henri Miller, « nous blier. Références, cita,tions sont là, ont, le plus souvent, condamné Œdipe aussi érudit que souriant,
nous traînons d'un pas lourd, le tout 'armées - elles se tiennent en Talleyrand comme un ennemi, un Orieux interroge son sphinx : « ton
cerveau obtus et l'imagination enca- retrait ou entrent dans la danse traître) n'empêche pas le commen- - ou plutôt votre secret? » Lequel
puchonnée, parmi des miracles que pour nourrir non seulement. notre taire cursif - et malicieux. Orieux sphinx répond : « J'ai duré» -
nous ne discernons même pas D curiosité (et concernant Talleyrand ne se contente pas de faire vivre son comme l'autre avait répondu: « j'ai
et où « toutes nos inventions, toutes elle est vive), mais notre plaisir. personnage, il le regarde vivre. Il vécu D. Mais à la différence de
nos découvertes mènent à l'anéan- Plaisir à Orieux que ses précédentes est le premier spectateur de cette Sieyès, Talleyrand ne s'est jamais
tissement D. biographies nous ont fait goûter, « renaissance ». Spectateur qui par- caché, le 'peut.il ? il brille trop, on
Bussy-Rabutin, Voltaire, et que ce le à voix haute pendant la repré- ne dissimule pas un feu d'artifice
Claude Mettra Talleyrand enrichit. sentation, pour notre bonheur. sous un fagot, ou voilà le fagot
Evêque, ambassadeur, ministre .: Spectateur surpris, amusé, scanda- gerbe d'étincelles.
(1) Dossiers des Lettres Nouvelles, que n'a-t-il été? que n'a-t-il fait? lisé, complice, d'une complicité
Julliard. Noblesse d'ancien régime, église où la simplicité entre pour beau- ] ean·Louis Bory

20
POLITIQUE

Les nouveaux Tocqueville


par Jean Chesneaux

E. Morin

l
tion, mais fort brièvement, sur les
Journal de Californie forces de gauehe qui luttent eontre
Le Seuil éd., 265 p. le système américain à l'intérieur
de celui-ci. Mais c'est simultané-
J.F. Revel ment l'ensemhle de la société améri-

1 Ni Marx ni Jésus
Laffont éd., 264 p.
eaine qu'il nous présente comme
intrinsèquement « révolutionnai-
re», libre des conventions seléro-
B. Néraud sées de la vieille Europe, injuste-

l La gauche révolutionnaire
au Japon
Le Seuil éd., 158 p.
ment victime d'un chauvinisme
étroit. Cette naïve volonté de réha-
bilitation des Etats-Unis comme sys-
tème global va jusqu'à se nourrir
du procès des Huit de Chicago,
La bourgeoisie « éclairée» de pourtant dénoncé dans tout le pays
l'époque de Louis-Philippe était comme une des formes les plus
comme fascinée par les Etats-Unis. achevées de l'autoritarisme répressif
Un Michel Chevallier, un Tocque- et hypocrite. Elle invoque même les
ville, croyaient y trouver la formule- crimes de guerre américains du
miracle contre les révolutions socia· Vietnam, puisque les Etats-Unis se-
les, la voie vers un « progrès » sans raient (p. 191) le premier pays kick, et ne s'en cache pas. Il s'in- académico-financier de San Diego.
violence. Alors que retentit de nou- dans l'Histoire à ne plus invoquer terroge constamment, et souvent Ce voyage en Californie n'est fina-
veau le « enrichissez-vous», alors comme ultima ratio l'intérêt de la avec vigueur; il pose par exemple lement qu'un fête inoffensive et
que le « destin national» de la patrie... Revel relève sans doute le problème nouveau des bases éco- narcissique, au cours de laquelle on
France prend à nouveau une rassu- que la gauche américaine se dresse nomiques à partir desquelles une ne prend aucun risque «(
je veux
rante silhouette piriforme, il n'est contre « une société subordonnée au « contre-société» peut se consoli- conserver mon statut de chercheur
pas sans intérêt que certains aillent profit, dominée exclusivement par der à l'intérieur de l'ancienne: re- C.N.R.S., p. 204).
chercher une nouvelle fois aux l'économie, régie par l'esprit de fus de la consommation conven-
Etats-Unis un modèle social, propre compétition et l'agressivité mutuel- tionnelle, néo-artisanat, rôle privi-
sans doute, à la critique de l'ordre le de ses membres» (p. 228). Mais légié du nouveau prolétariat (dé- Un art subjectif
ancien, mais garantissant en même ce refus n'est guère intelligible, classés et marginaux). de vivre
temps qu'on pourra faire l'économie faute d'une analyse cohérente et dé- Il ne s'agit pourtant que d'une
de bouleversements brutaux. Les veloppée des phénomènes qui ren- découverte esthétique, d'une expé- Et surtout, l'image que donne le
uns cèdent à la séduction facile des dent effectivement intolérable et ir- rience presque onirique (Il j'étais voyageur de la gauche américaine
autoroutes, des supermarkets et des respirable la société telle que la fa- constammenthigh», p. 261). Les est gravement déformée parce que
orÙÏnateurs, et appellent à relever çonne et la contrôle l'establishment dissidents américains sont presque dépolitisée. Morin en retient six
ce « défi». D'autres, plus suhtils, américain. Il ne suffit donc pas de pour Morin un objet de curiosité caractères (p. 132) : chaleur enfan-
regardent du côté de la gauche amé- répéter que la révolution de la se-
conde moitié du XXe siècle aura
ethnographique «(j'aimerais les tine, néo-rousseauisme, besoin de
ricaine; ils en proposent une image voir vivre », dit-il p. 174, et jamais pureté chrétienne, tradition liber-
pittoresque et colorée, mais inoffen- lieu aux Etats-Unis. Encore faut-il « j'aimerais lutter avec eux»).' taire, communisme utopique, refus
sive : une « révolution américaine » définir cette révolution par rapport Leur contact provoque un choc « katmandien » de l'Occident. C'est·
qui n'a plus rien de révolutionnaire. au type de société qui est mis en émotionnel sincère, mais qui ne va à-dire que la lutte contre la société
Il est certain qu'il se passe aux question : à savoir la société indus- pas jusqu'à remettre en question américaine, se réduit à une révolu-
Etats-Unis quelque chose de fonda- trielle dont les Etats-Unis sont pré- le confort que procure au visiteur tion « ~uturelle» a-politique. Sans
mental : mouvement noir, féminis- cisément l'image la plus achevée. son appartenance à l'establishment doute, l'auteur admet-il qu'un des
me libérateur et non plus seulement On ne peut présenter les Etats-Unis
égalisateur, dissidence morale et comme « modèle révolutionnaire»
culturelle de la jeunesse, formes (autre formule de J.F. Revel) qu'à
nouvelles d'organisation sociale conÙÏtion de porter sur la société
«( collectives )), « communes»), cri- américaine des jugements aussi sé-
se universitaire qui attaque l'idéolo-
gie par-delà les institutions. C'est
vères que les nouveaux révolution·
naires américains.
SERGIO VILAR t
sous sa version la plus opulente et
la mieux organisée, dans ces Etats-
Unis fiers de leur puissance, que la Morin Les oppositions à Franco
société capitaliste développée de a eu le cc kick )) essai' traduit de l'espagnol par E. de la Souchère, J.M. 'Fossey et J.J. Olivier.
notre temps est mise en question
Un ouvrage qui passionnera tous ceux qui s'Intéressent à l'Espagne. Claude Coufton.
de la fa~on la plus radicale. Il s'agit Avec Edgar Morin, l'optique se LE MONDE. La synthèse, la plus riche et la plus fascinante, de toutes les forces qui
d'abord de définir l'ampleur et renverse. Les pages du Journal de luttent contre la dictature fasciste. R. Caccavale. L'UNITA, Organe du PCI. Plus encore
l'originalité de ce mouvement his- Californie mettent au contraire à qu'un ouvrage documentaire, une contribution directe Il la cause de la libération de
torique; c'est ensuite qu'on peut l'honneur les Il crisis centers » semi- l'Espagne. G. Lannutl. MONDO NUOVO, Rome, organe du PSIUP. Révèle l'existence
d'une très large opposition, mare pour Imposer la démocratie. NOUS HORITZONS.
essayer de définir sa capacité révo- légaux, les communes, l'éco-mouve- Parti socialiste unifié de Catalogne. Cette Impressionnante série de déclarations
lutionnaire. ment, la recherche d'une coiltre-so- recueillies au magnétophone permet de reconstituer toute rhlstoire de la résistance
Si le lecteur de J.F. Revel est ciété et d'une contre-culture procé- au franquisme. E. de la Souch6N. LE MONDE DIPLOMATIQUE.
dans l'embarras pour répondre à ces dant du refus de la société peut-
deux questions, c'est qu'il (".st cons- être la plus luxueuse de notre Dossiers des lettres Nouveles
tammènt maintenu dans l'équivo- temps. Au contact des dissidents 432 pages : 29 F dirigés par Mlutce Nadeau
que. L'auteur attire parfois l'atten- américains, Edgar Morin a eu le

La Qldnza1ne UtlU'alre. du 1"r au 15 janvier 1971 21


... Les nouveaux Tocqueville Le fait pales~nien

courants de cette dernière «va se mination chinoise de créer l'homme Claude Ranel partient à ses deux «populations-
muer en révolte politique, dissociant
ou mêlant la nouvelle guerilla ur-
baine et l'espoir magique que pro-
cure l'autre drogue, le marxisme-lé-
ninisme » (p. 139). Mais il est clair
nouveau, par une révolution cultu-
relle qui ne se satisfasse pas des
mutations mécaniques d'ordre poli-
tique et économique,· mais qui poli-
tise néanmoins la culture' au lieu
1 Moi Juif palestinien
Coll. « Libertés »
Robert Laffont éd., 184 p.
souches »; de même, le zèle dont
il fait montre lorsqu'il lui faut te.
nir les Juifs de la Diaspora, épar.
pillés dans le monde, pour des colo-
nisés de l'intérieur, sur les territoi·
que cette voie ne l'intéresse pas; de la diluer dans un fade « style de Voici un essai qui, malgré ses res qui les accueillent, révèle un
« ils ne peuvent pas savoir », dit-il vie » ? dimensions exiguës, prend place respect encore excessif pour certai·
avec la commisération de « l'an- parmi les textes les plus importantS nes opinions-sur-rue.
cien D. Point d'analyse de la notion que nous apporte le grand-remue- Le lecteur de bonne foi, qui n'a
de complexe militaro-academico- La gauche ménage déclenché par les événe- cure des querelles d'église, retien-
industriel, si importante pour les japonaise ments de mai 68. Il montre à l'évi- dra moins ces recours casuistiques
contestataires américains. Aucune dence que rien ne peut· plus être que la, démarche même de Claude
conversation sérieuse avec les p~. admis, des vieux dogmes ortho- Ranel, soucieux de fonder son tai-
Ce qui nous fait défaut, c'est un doxes, sans un examen serré et
ibères Noires ou les militants des sonnement sur le vécu contempo-
livre qui situerait la gauche améri- même sans l'emploi d'un nouveau
«radical caucuses» (1). L'âpreté rain plutôt que sur des disputations
caine dans une perspective de lutte vocabulaire. Au surplus, peut-être le
de la lutte qui se déroule aux Etats- poussiéreuses.
politique: celle par exemple de la séjour de l'auteur à Jérusalem a-t-il
Unis se mesure pourtant à la vi-
« gauche révolutionnaire japonai-
gueur de la répression, mais, celle- contribué à enrichir une façon
se ». Bernard Béraud a sans doute 'd'écrire qui avait désespérément
ci n'apparaît que par de brèves allu-
sions (düficultés de la Free Press cédé un peu facilement à la tenta- besoin d'apports extérieurs.
tion du « répertoire de groupuscu- Israël
Commune). Tout se ramène à un La thèse de Claude Ranel, déjà
certain art subjectif de vivre, qui
les ». Mais son essai met en évi- avatar colonial
se désintéresserait des structures dence le rôle décisif de la lutte brièvement résumée en 1968 dans
réelles du pouvoir. Le film [ce anti-impérialiste dans la formation une lettre écrite au Nouvel Obser-
tient un autre discours, et d'innom- de la « gauche combattante » (pour vateur pour protester contre l'atti- Partant des faits contemporains,
brables jeunes Américains s'y sont laisser le terme de gauchiste aux tude de ce magazine à l'égard d'Is- donc, l'auteur constate que la néga-
divers amateurs de dossiers). C'est raël, a le grand mérite de mettre en tion systématique de l'Etat d'Israël
retrouvés.
vrai aux Etats-Unis, même si Revel forme un certain nombre d'idées par les Etats arabes s'appuie sur un
et Morin Sont fort discrets sur ce que d'aucuns avaient épisodique- présupposé: l'existence d'un « mon-
point. C'est tout aussi vrai au Ja- ment avancées, ici et là, mais· que de» arabe unique et cohérent, au
Partiellement pon, et le mot d'ordre « des Viet- nul ne s'était enhardi à articuler en sein duquel un élément étranger
nam dans les usines» relie le mou- forme de raisonnement cohérent et s'est inséré, dont l'illégitimité est
conscientes vement anti-impérialiste à la hitte complet. Sa présentation très dense admise a priori parce que la Pales-
contre le patronat japonais. ne permettant guère de le résumer, tine fait partie intégrante et irréfu·
Il est bien certain que lès forces Même si cette gauche japonaise force est d'en conseiller la lecture table de l'entité postulée dont on ne
de dissidence, aux Etats-Unis, ne semble curieusement insensible aux et d'en effleurer le sujet. se préoccupe jamais d'établir l'au-
sont que partiellement conscientes problèmes de l'aliénation (techno- thenticité.
de leur insertion potentielle' dans logie totalitaire, condition de la
une stratégie de lutté globale, c'est- . A partir de là, les Palestiniens
femme, culture) même si elle privi- (selon la thèse « Fathidique ») ne
à-diré politique, contre l'ordre éta- légie le politique à court terme plus
bli. Ce fait autorise-t-il à se satisfai- seraient pas tant fondés à revendi·
que ne le fait la gauche américai- La naissance quer les territoires israëliens pOUr
re benoîtement de leur apolitisme ne, elle se rapproche aussi de cette d'Israël
partiel, à les « récupérer », comme en avoir été dépossédés (ce qui
dernière sur un autre point fonda- apparaît historiquement et -juridi-
on disait en mai 1968 ? Ne pour- mental. Par-delà l'émiettement
r.ait-on . pas au contraire, mais ce Pour Ranel, la naissance de quement faux) que pour être eux-
groupusculaire, l'unité ne se fait mêmes des Arabes, héritiers de droit
serait sortir du cadre dé cette chro- plus par l'autorité d'un appareil l'Etat d'Israël est un .fait insurrec-
nique, .relier l'expérience originale tionnel et désaliénant; il s'inscrit divin de tous les territoires compris
centralisé qui nivelle les initiatives, entre le Maghreb et les confins asia- .
1e la gauche américaine à des re- mais par des médiations plus sou- dans le grand mouvement d'émanci·
cherches théoriques comme celles pation du tiers monde; se trouve tiques. A ce titre, il leur faut non
ples : celles du « mouvement ». pas' seulement combattre Israël mais
du Manifesta italien, qui enviSagent Béraud marque bien l'importance affronté à une répression organisée
la nécessité «d'aller au-delà du de la part du « monde» arabe où le nier. C'est ce que nous enseigne
de la lutte de rue comme « fédéra- d'ailleurs la lecture quotidienne de
renversement. du pouvoir d'état» teur» des groupes maoïstes, trots- les fedayines jouent le rôle de
(thèse 81), ou qui examinent la va- flics, chargés de rétablir l'Ordre. la presse. Dans cette optique, Israël
kystes, anarchistes... ne serait qu'un avatar colonial;
leur militante des « objectifs inter- Le chemin de la gauche combat- Certes, un ouvrage de franc-ti-
médiaires» (thèse 82). Dans sa di- tante dans les pays industriels n'est reur comme celui-là ne peut man- Mais, à l'opposé, Ranel pait du
versité (noirs, femmes, ouvriers, pas un chemin tracé d'avance. quer de prêter le flanc à quelques phénomène révolutionnaire, insur.
Indiens, Chicanos, étudiants, hip- Comme le dit Lu Xun, « dans les critiques, ni de se perdre padois rectionnel et désaliénant qu'a repré-
pies...) le « Movement» américain commencements du monde, il n'y dans des polémiques stériles. Bien senté pour les Juifs et pour le Pro-
ne peut-il· pas se définir comme avait pas de routes sur terre; mais qu'il se défende d'invoquer à quel-, che·Orient, la création d'un Etat, à
une pluralité de luttes partielles, là où les hommes ont marché, les que titre que ce soit l'argument l'issue d'une guerre de libération
mais' qui ne SOJ;lt pas nécessairement . chemins se sont peu à peu tracés ». « archéologique» selon lequel les nationale menée par une armée p0-
réformistes dans la mesure où elles Juifs auraient droit à la ·Terre Pro- pulaire. Face à la «mondification
sont susceptibles de s'insérer dans Jean Chesneaux mise pour le simple fait que leurs arabiste» qui postule un «Ordre
une stratégie radicale d'ensemble? A ancêtres s'y seraient établis trois arabe », le fait israëlien devient ef·
un autre point de l'horizon, ne peut- (l) Cf. L'homme et la société, mille ans plus tôt, l'auteur n'en re- fectivement un scandale, sur lequel
on pas relever un certain parallé- avril 1970, n° 16, Le mouvement des vient pas moins à des considérations doivent s'appliquer - et s'appli.
lisme entre la démarche spontanée radical caueuses dans les sciences ~imilaires lorsqu'il évoque avec in- quent - toutes les forces répressi-
de la gauche américaine et la déter· humaines aux Etats-Unis. sistance le fait que la Palestine ap- ves disponibles.

22
Turgot Metteurs en scène
Dans ce sens, la guerre des Six· Turgot Deux livres viennent de paraître plus grande maîtrise de ieur tech-
jours, n'a été, pour Israël qu'une Ecrits économiques aux Editions du C.N.R.S. (1) qui nique.
nouvelle « insurrection discipli. Préface de Bernard Cazes

1
constituent un important rapport A l'occasion de cette parution, on
née », une « émeute )J. Coll. « Les Fondateurs des dernières années du théâtre in- pourrait se demander où va le théâ·
La thèse était assez séduisante en de l'économie» ternational. Sous le titre les Voies tre des années 70. Est-ce la dictature
soi pour que Claude Ranel n'eût Calmann-Lévy éd., 389 p. de la création théâtrale sont réunies du metteur en scène qui va conti-
pas eu besoin d'y ajouter des consi· des études à propos de Grotowski, nuer ou plutôt est-ce un renouvelle-
dérations brillantes mais discutables Après un d'Holbach, Bernard Eugenio Barba, le Living Theatre, ment de l'acte théâtral qui est à
qu'il tient pour indispensables à son Cazes nous présente un Turgot. Joseph Chaikin et Garcia pour le venir, renouvellement par lequel le
raisonnement et qui le sont moins Sans doute n'a-t-il retenu que les tome 1 ; Brecht, Frisch, Weiss, Cé- texte serait à nouveau un des élé·
qu'il ne pense - concessions à ses principaux écrits économiques d'un saire, et cabral Melo Neto pour le ments importants du spectacle?
adversaires semble-t-il qu'il pour· auteur prolifique : l'édition Schelle tome 2. Je ne parlerai ici que des Le Théâtre-laboratoire de Wro-
chasse à plaisir sur leur terrain. des œuvres complètes comprend spectacles étudiés dans le tome 1 claw, l'Odin Teatret, Le Living
Ainsi brode-t-il brillamment sur le cinq gros volumes, soit plus de trois parce qu'ils correspondent au mou· Theatre, le Bread and Puppet ou
fait que les deux « populations-sou- mille pages. Lorsque l'on songe à vement théâtral de ces dernières l'Open Theatre, tous ont mis en
ches» du Proche-Orient ont été la courte vie de Turgot (cinquante années et que dans le tome 2 les évidence, se référant pour la plupart
aliénées de façons différentes, l'une quatre années) et à l'importance spectacles étudiés sont d'un intérêt à Artaud, la primauté de la mise en
sur place, par sa permanence même des fonctions qu'il a occupées (in- inégal. scène sur le texte et ont élaboré, à
et l'autre par privation de terroir et tendant du Limousin, contrôleur partir d'un texte ou d'un canevas,
dispersion. Cela l'entraîne à cher- général des Finances) il faut bien Ces spectacles permettent à dif- des spectacles dont les éléments
cher à établir que les Juifs forment se rendre à l'évidence qu'il s'agit là férents titres d'étudier l'évolution composants essentiels sont l'expres-
un peuple sans territoire, colonisé d'un homme peu ordinaire. Edgar de la création théâtrale et des rap- sion corporelle ou l'émission vocale.
chez les autres. Pour conclure que Faure en un livre et quelques arti· ports de l'écriture dramatique et de Souci également commun à tou-
le retour au lieu d'origine était en cles qui firent naguère beaucoup la mise en scène. Il s'agit là d'un tes ces troupes: le retour aux
soi l'acte désaliénant indispensable, de bruit, lui avait rendu l'hommage travail théorique fondé sur la prati. grands mythes.
dans l'optique même des révolution- de l'historien, du financier et de que théâtrale aussi bien que de des- Théâtre mythique, théâtre de
naires du Tiers Monde où s'inscrit l'homme politique. Bernard Cazes criptions de spectacles précis. La technique de l'acteur, les deux élé-
cette libération. nous montre plutôt aujourd'hui somme de ces travaux permet d'éla- ments s'intègrent. Les metteurs en
comment Turgot est un homme des borer une théorie de la mise en scène essaient d'atteindre dans l'ac-
Des faits, Lumières: ainsi s'explique la pré- scène et des rapports scène-salle en teur les racines inconscientes de ses
sence, en tête de l'ouvrage, du peu ce qui concerne la nouvelle archi- actes et de les mettre à jour sur la
non des théories économique « Tableau philosophi- tecture de l'espace scénique et la scène. Ces actes devront atteindre
que des progrès successifs de l'es- participation 'des spectateurs. Pour à leur tour les racines inconscientes
Il se peut que ce long détour soit prit humain ». qui suit le théâtre d'un peu près, du spectateur. Transposition de
nécessaire pour ébranler le lourd
Il reste à parler de Turgot ces études n'apprennent rien qu'il l'expérience religieuse? catharsis?
appareil de la néo-scolastique mar· comme l'un des fondateurs de l'éco- ne sache déjà car elles ne représen. découverte d'un moi profond? ce
xiste. Ranel pourtant ne semble pas nomie - tel est le titre de la collec- tent pas une réflexion critique, qui est recherché l'est surtout en
s'y tromper, il part des faits plutôt tion. Turgot a réussi ce tour de mais elles sont un maillon pour une vue d'une libération de l'homme
que des théories, constate la présen.
force de garder l'amitié des physio- histoire du théâtre. Dossiers de mi· dans la société, en vue d'une dénon-
ce d'un peuple par soi-même libéré,
crates sans partager absolument ses en scène donc, indispensables ciation de cette société comme ié-
en butte aux assauts de nouvelles
toutes les doctrines d'une secte comme outil de travail, retranscrip. pressive et destructrice. Le deuxiè-
puissances avides de le recoloniser
pourtant très exigeante. Sans doute, tion d'un moment de théâtre, éclair- me but, plus politique, prédomine
et qui font peser sur lui tout le
on trouve chez Turgot l'idée cen- cissements sur les techniques em- dans les troupes américaines.
poids de leurs instruments de ré-
trale de la prééminence de l'agricul- ployées par les différents metteurs Ce reto~r à une certaine forme
pression.
ture et de son produit net. Mais il en scène... Il est important que ces de spiritualité, est-ce une évolution
s'agit là au XVIIIe siècle d'une vé- spectacles puissent être préservés, de la sensibilité de notre époque ?
Le prix rité d'évidence (l'évidence cartésien- que l'on puisse reproduire dans l'es- Est-ce une réaction contre les rap-
d'Auschwitz ne devenue physiocratique, à la- pace de la page le temps de la vision ports sociaux actuels que cette vo-
quelle le docteur Quesnay consacra théâtrale (dans ce qu'on peut re- lonté d'atteindre les « forces obscu-
Cela ne signifie guère que l'au- un article de l'Encyclopédie). Pour transcrire d'elle). Je ne suis pas de res de l'affectivité et de l'instinct? »
teur cherche à faire payer aux Pa- le reste, Turgot n'a pas ces formu- l'avis de Pierre Bourgeade qui, dans Est-ce une façon « d'accéder à une
lestiniens le prix d'Auschwitz com- les tranchées qui exaspéraient tant, un' article récent paru dans ce jour- lucidité plus grande », si c'est
me certains courtisans trop zélés ou faisaient se gausser, les critiques nal même, jetait l'anathème sur les « l'instrument d'une meilleure
du nouveau totalitarisme s'empres- et les ennemis de la physiocratie, théoriciens de la littérature et du connaissance de soi et des rapports
sent de le dire. Bien au contraire, mais des expressions subtiles qui théâtre àu nom de je ne sais quel avec autrui » ?
nul plus que Ranel n'est sensible annoncent Adam Smith. privilège de l'acte créateur. Les Est-il si intéressant de remplacer
au sort de la population jumelle, Turgot est l'un des héros du libé· théories théâtrales devraient au Dieu ? Laissant une place vide pour
mais tant que celle-ci s'en tiendra ralisme économique. Le marché re- contraire se développer et être l'ob- certains, on voudrait par le théâtre
au rôle que lui a dévolu la thèse présente pour lui l'alpha et l'oméga jet de publications en collections de lui redonner cours dans la vie.
« mondificatrice », celui de gendar. en matière économique. Selon ses poche. Elles représentent une contri- Grotowski ou l'Open Theatre ou 'le
me de l'arabité, la réversibilité de préférences, le lecteur moderne y bution à l'événement théâtral, une Bread and Puppet ou encore le
la situation est totale et « à la moin· verra un précurseur ou un ancêtre. approche, une meilleure connaissan· Liviug ont peut-être ces préoccupa-
dre défaillance de la ligne de feu, Il semble, toutefois, comme le mon- ce de la pratique de la scène. Les tions, mais ils ne peuvent parler de
c'est Israël tout entier qui se trans- tre Bernard Cazes, que le débat ou· metteurs en scène eux-mêmes, cités participation avec le public que si
forme en Fatah, en moins de temps vert par Turgot n'est point refer- dans ces deux volumes, ajoutent à le public partage la même foi. ou
qu'il n'en faut au Conseil de Sécu- mé : sommes-nous à l'aube d'un leurs expériences pratiques une ré· ressent le même vide. Le specta-
rité pour délibérer ». nouveau libéralisme? flexion critique leur permettant teur devrait suivre l'exemple de
Marc Saporta M.L. une plus grande conscience et une recherche en soi et de dépouillement

La Qldnza1ne Uttéralre, du lu au 15 janvier 1971 23


• Théâtre des metteurs en scène

de l'acteur, devrait abattre son mas- au théâtre? Autre poncif du théâtre actuel : vont souvent le transgresser. Leur
que social. Peu sont susceptibles de Est-ce que la destruction des « être contre la psychologie », et travail est, dans ce cas, extrêmement
le faire, c'est à ceux-là que le théâ· structures· religieuses doit être véri. « démultiplier le personnage ». Un intéressant en ce qu'il est un com-
tre selon Grotowski s'adresse. Don tablement ressentie comme un man· même personnage sera joué par plu. mentaire de l'œuvre et reflète une
de soi que fait le comédien, « acte que ? En cela leur position est nos- sieurs acteurs différents. Idée très attitude critique.
d'amour» qui n'a plus Dieu comme talgique donc réactionnaire. Gro- intéressante il y a quelque temps car Théâtre de l'expression corporel-
objet aujourd'hui... Mais avons- towski parle d'un héritage « cultu- elle démontait la structure du pero le, ditoOn, au détriment du texte ?
nous besoin de penser en termes rel et religieux qui serait transmis, sonnage, car elle dénonçait tous ses Cela encore est en passe de devenir
li( d'actes d'amour», de « confes· pour ainsi dire, avec le sang »! Il plans et les exposait dans l'espace un poncif. Il n'y aurait pas de théâ·
sion », avons-nous besoin de cette "eut le transformer, le rationaliser, mais qui, maintenant, devient sys· tre si le geste tenait lieu d'unique
sainteté qui est une reconstitution il parle à cet égard de « fascina· tématique et trop souvent gratuite. réalité, sans aucune intention autre
suspecte de l'émotion chrétienne ? tion » et d' « inquiétude », de « ten· Qu'est-ce que la psychologie au que son propre mouvement. Si le
Il y a quelquefois un fossé entre ce tation» et de « blasphème ». Mais théâtre ? Au nom de quoi la criti- théâtre a tendance à s'engager dans
que le spectateur reconnaît au pas· jusqu'à quand aurons-nous à régler que-toOn ? Il faut refuser toute réfé- cette voie, il se trouvera dans une
sage et ce qu'il n'arrive pas à saisir ses comptes au vieux christianis· rence à un contexte extérieur au impasse, il aura vite fait d'arriver
et il lui faut revoir le spectacle plu- me? N'est-ce pas là un poncif et plateau, seul ce qui se passe sur à ses propres limites.
sieurs fois ou être aidé d'une pré- n'y a·t·il pas chez Grotowski com· la scène, devant le spectateur, à un Il n'y aurait pas non plus de
sentation ou de lectures postérieu- plaisance à ressasser ces problèmes moment donné importe. Mais le théâtre si le mot tenait lieu d'uni·
res. La difficulté de ces spectacles alors qu'il se dit incroyant? spectacle a besoin d'un point de ré- que réalité. Le théâtre est l'intégra-
va à l'encontre de l'idée d'un théâ· La destruction des structures reli- férence afin que ses éléments tion de ces deux éléments. C'est de
tre populaire compréhensible par gieuses est ressentie comme un man- composants, personnages ou événe- ce rapport texte-geste que doit sur·
tous. Faut-il être savant pour aller que, pense Grotowski. D'une part ments, se colorent, sans quoi c'est gir le nouveau théâtre. De jeunes
écrivains devraient retrouver le dé·
sir du langage théâtral et, par.delà
ce désir, contribuer au renouvelle-
ment de l'acte théâtral. Il faut que

ESPRIT
les auteurs puissent approcher le
théâtre. Comment pourraient.ils
faire une œuvre où le geste et le
verbe s'intègrent si on ne leur don-
ne jamais la chance de connaître
la pratique théâtrale, si on les lais-
se dans cet isolement du discours
Contre la religion écrit ? Le théâtre est le lieu de la
parole proférée, de l'espace poéti-
que, du geste fait langage, du langa-
de l'école ge fait action. Lorsqu'on parle de
retour au texte il ne s'agit pas
• d'un retour au théâtre des littéra-
teurs, mais c'est vers cette grande
Hommage à Dispositif scénique pour «Kasperiana », lutte verbe.espace qu'il faut aller.
D.din Theatret, metteur en scène : Eugenio Barba Simone Benmussa
Paul Chaulot . il est dérisoire de les remplacer pat la dispersion et la confusion. Un ou
des rites et des célébrations de théâ- plusieurs éléments doivent servir (1) Tome 1 : le Prince constant,
• ·tre, d'autre part il serait révolution· de point de référence, d'aimant au-
tour desquels tout va se structurer,
d'après Calderon, mise en scène de
J. Grotowski, Kaspariana, d'Eugenio
naire de la faire suivre de la des- Barba, the Brig, Frankenstein, An-
Le Parti et l'Armée truction de la hiérarchie sociale et tout prendra un sens, une direction, tigone, Paradise now, Living Thea-
familiale, sans cela elle n'aurait des couleurs. Dans un spectacle, tre, the Serpent de J.C. Van Italie,
en Chine pas de sens. Au contraire, Grotows· comme dans la peinture ou la mu-
sique, il doit y avoir des lignes de
mise en scène de Joseph Chaikin
et le Cimetière des voitures d'Arra·
ki ressent cette destruction comme bal, mise en scène de Victor Gar·
• un déséquilibre dans les liens so-
ciaux. On retourne aux origines du
forces qui structurent la composi-
tion. Que « la pluralité s'intègre
ciao
Tome 2 : Mère Courage, la Résis-
L'Europe de l'Est théâtre par nostalgie des origines dans l'unité » écrit déjà Witkiewicz
en 1921 à propos du théâtre et
tible ascension d'Arturo Ui, de
Brecht, Andorra, de M. Frisch, L'Ins·
sacrées de l'homme, on se sert du truction, de P. Weiss, la Tragédie
aujourd'hui théâtre car on n'ose pas avouer
qu'on recherche Dieu. Le rite, la
contre le théâtre psychologique et
anecdotique. Il s'agit non pas de
du Roi Christophe et une Saison au
Congo, de Césaire, Mort et vie de
cérémonie, le retour aux origines supprimer la psychologie, ce qui Séverine de J. Cabral de Melo Neto.
• sacrées sont autant de poncifs. est infaisable, mais d'introduire Metteurs en scène : E. Axer, I.
Bergman, G. de Bosio, B. Brecht,
une psychologie dévoyée, pervertie,
Charles de Gaulle Par contre, dans une perspective
politique, comme proposition d'une creusant volontairement un fossé
H. Buckwitz, E. Engel, G.Garan,
K. Hirschfeld, F. Kortner, P. Pa-
nouvelle forme de société (le Living avec la psychologie vécue dans les litzsch, HA Perten, E. Piscalor,
• et sa vie communautaire), d'une rapports sociaux ordinaires. V. Puecher, J.-M. Serreau, S. Siquei·
ra, J. Vilar, W. Wekwerth.
DÉCf:MBRE 1970: 8 F transgression à la société établie, ces Théâtre de metteurs en scène, Sous la direction de Jean Jacquot,
spectacles ont un plus grand inté· dit·on, et non plus théâtre d'au- les auteurs des études sont O. As·
rêt parce qu'ils témoignent d'un teurs? Certains nous offrent des lan, C. Aubert, J.-L. Bourbonnaud,
19, rue Jacob, Paris 6- J. Jacquot, S. Ouaknine (tome 1),
ESPRIT
l. C.C.P. Paris 1154-51
malaise social, d'un phénomène p0-
litique vécu, d'une lutte quoti.
dienne.
spectacles où le texte n'est padois
qu'un canevas, d'autres proposent
leur lecture subjective du texte et
O. Aslan, D. Bablet, J.-C. François,
P. Ivernel, P. Laville, J. Lorang,
M. Meyer (tome 2).

24
Théâtre
a'" Paris
Georg Büchner Woyzeck dans toute sa complexité

I Woyzeck
Th. de Sartrouville
foisonnante, ses potentialités, ses
hésitations et ses métamorphoses
libératrices. Utilisant intelligem-
JOhn Arden ment le dispositif scénique de Marc

I L'âne de l'hospice
T.E.P.
Neveu, fait de fer rouillé et extraor-
dinairement souple et mobile, aidé
d'une troupe homogène et excellen-
Boulgakov te, Michel Humbert reconstitue, à

I La fuite
Th. des Amandiers
coups de silences provocants, de
déplacements ralentis ou circonvu-
latoires, de flonflons populistes, de
Antoine Bourseiller grincements de scie, de lumières

I
Une scène de " Woyzeck,.
Oh! America ambrées et équivoques, la grande Boulgakov, dont on connaissait es- A en croire les indications de
Th. de France fête, naïve et innocente, poétique sentiellement en France l'important l'auteur, on pouvait penser que,
et cruelle, où le désespoir impossi- roman le Maître et Marguerite et, jouant de sa palette, et ayant opté
ble le dispute à la réalité meur- plus récemment, la Garde Blan- pour le rêve, il peindrait quelque
WOYZECK trie. Un beau spectacle populaire che. Né à Kiev en 1891 et mort tableau fantastique de l'âme hu-
qui participe de la tendresse enva- en 1940, Mikhaïl Boulgakov, sovié- maine, hésitant entre le cauchemar
Décidément la salle relativement hissante, du rire délicat et de la tique malgré lui et écrivain russe et l'espérance rêvée.. Or, la fresque
rudimentaire de Sartrouville de- force d'aimer troublante qui laisse avant tout comme cet autre émi- attendue se présente plutôt comme
vient, par une programmation équi- à chacun son libre-arbitre. gré de l'intérieur qu'est Soljenit- une esquisse. Mais, fort heureuse-
librée et vivante, un véritable vi- syne, a tenté tant bien que mal de ment, le metteur en scène Pierre
vier : dernière révélation en date, résister moralement et physique- Debauche, remarquablement aidé
un admirable Woyzeck présenté L'ANE DE L'HOSPICE ment à l'ostracisme d'une censure par une traduction très scénique
par une jeune troupe, l'Ensemble manifestement coupée du public. d'Antoine Vitez et par un décor,
Dramatique de Rouen, qui joue ha- Tel n'est pas tout à fait le pro- La Fuite, c'est la fuite du temps stylisé et ouvert comme la mémoi·
bituellement dans son petit Théâ- pos de Jean-Pierre Vincent, qui, qui passe pourtant moins vite que re rentrée, de Jacques Noël, gom-
tre du Robec (1). dans cette même salle, a créé Le l'Histoire en marche, mais c'est mant ce qui était mélodramatique
La pièce de Georg Büchner est Marquis de Montefosco dont vous aussi la fuite intellectuelle de l'au- pour élever le débat, est parvenu,
depuis longtemps la tentation pié- parle, par ailleurs Gilles San- teur lui-même devant une réalité bien souvent, à rejoindre le fantas-
gée des metteurs en scène. Quoi dier. Ce que Vincent a admira- qu'il s'est refusé à admettre tota- tique qui lui est· cher, pour tenter
de plus exemplaire, en effet, dans blement réussi avec une pièce non lement parce qu'il s'est refusé à d'atteindre l'inconscient éveillé.
sa forme comme dans son fond, brechtienne, Guy Rétoré l'a raté, au la juner. A prendre parti, nette- Dessinant autour des personnages
que ce fait divers mélodramatique? T.E.P., avec une œuvre qui veut ment. Et pourtant, sa pièce, divisée des halos persistants perdus dans
Un brave soldat, manipulé par un concilier le brechtisme avec la tra- en huit songes, a pour toile de fond l'espace, son travail est, dans les
capitaine paternaliste et désabusé dition shakespearienne : L'Ane de l'Histoire, encore chaude en 1927, couleurs, les mouvements, d'une
et par un docteur cupide et dessé- l'Hospice, de John Arden, traduite de la guerre civile. Boulgakov suit grande rigueur à laquelle de bons
ché, et quelque peu aliéné lui-mê- originellement par Jacqueline Au- même de près la débâcle, en 1920- acteurs, venus d'horizons divers,
me, tue d'amour Marie, la misère trusseau et Maurice Goldring. Piè- 21, des Blancs fuyant l'Année rou- se sont pliés avec foi et succès.
faite espérance frustrée. Dans ce ce ambiguë, s'il en est, qui récon- ge. La pièce est en fait l'Histoire Au Théâtre de France, Antoine
canevas pré-brechtien, où la dis- cilie la gauche et la droite politi- à contre-courant et a contrario : la Bourseiller a choisi, avec Oh! Ame-
tanciation est amorcée par la dis- cardes sur le dos refroidi de la dé- Russie soviétique est déjà loin et rica, de nous montrer l'Histoire
tance que Büchner met entre le mocratie. Mais adapter Arden au les fuyards voient en rêve ce qui notée au jour le jour dans le carnet
récit et le commentaire, et où les public français, ce n'est pas tra- les attend, l'exil incertain ou la de voyage d'un auteur et metteur
chansons populaires annoncent les duire en transformant. Pourquoi condamnation, les bas-fonds de en scène européen visitant les
songs, on a pu voir, à travers le avoir, par exemple, remplacé l'inau- Constantinople et les « taxis russes Etats-Unis durant seulement trois
drame personnel de Woyzeck, le guration, par les conservateurs et de Paris ". mois. Lui non plus ne prend pas
profil de la lutte des classes pré- les travaillistes réunis, du local de On parle beaucoup de Gogol et parti, et on le lui a reproché. C'est
monitoires, ou le drame de l'aliéna- la police par celle d'une autoroute, de Pouchkine à propos de Boulga- bien mal le connaître : Bourseiller
tion psychologique et celui de la ce qui déplace automatiquement le kov, mais la Fuite me paraît être n'a jamais eu l'intention de faire le
schizophrénie que reprendront les propos initial? Remplacer des le négatif des Bas·Fonds de Gorki. procès de l'Amérique. Et même s'il
expressionnistes, ou bien encore la chansons populaires anglaises par Ce qui sépare ces deux pièces, y a quelque chose d'attachant dans
fable romantique de l'homme aux des vers mal chantés sur une mu- c'est une Révolution attendue et sa démarche, l'Amérique qu'il a vue,
prises avec son angoisse métaphy- sique légère, c'est déraciner la qui a eu lieu. Et c'est beaucoup. nous la connaissions déjà: il a cru,
sique dont nous parleront Kafka pièce et la mettre en porte-à-faux. D'où ce décalage, cette insatisfac- à son tour, découvrir l'Amérique.
puis Beckett et Adamov, co-traduc- Les spectateurs français continue- tion devant ce qui nous est donné et il ne nous a ramené, dans un
teur avec Marthe Robert de la piè- ront d'attendre qu'on leur révèle, à voir. L'auteur donne l'impression «défilé rock et guitares., que
ce (2). Toutes ces interprétations dans toute sa force lyrique et d'avoir réuni quelques archétypes l'œuf de Colomb.
sont possibles, mais aucune ne ré- brechtienne à la fois, un jeune de la littérature russe pour s'api-
siste totalement à la démarche .in- homme anglais qui finira bien un toyer, simplement parce que ce Lucien Attoun
terne d'une œuvre en apparence jour par se mettre en colère. sont des hommes, même s'ils ont
(1) Ce spectacle sera repris en Janvier
schématique, conçue en séquences mal choisi leur camp, sur le mal- dans la région parisienne.
brisées et dont le rythme est dif- heur des Blancs vaincus. Il y a là (2) Ce texte, comme l'Ane de l'hospice,
ficile à recréer. LA FUITE quelque chose qui ressemble à une est publié aux éditions de l'Arche qui vien-
Le metteur en scène rouennais sorte d'auto-justification de la part nent d'éditer dans la coll. Travaux : les
Importants écrits de Brecht sur le thélltre,
Michel Humbert, par ailleurs acteur On attendait également beaucoup de quelqu'un qui n'a pas pu choisir le cinéma, le réalisme, les arts et la ré·
remarquable, a choisi de rendre de la présentation de là Fuite, de l'action. volution.

La Qu'ou'ne Uttéralre, du 1er au 15 janvier 1971 25


CINilMA

Retour a'" Brecht


Goldoni

1
Jerry Lewis
Le Marquis 'de Montefosco
Le Grenier de Toulouse '

« Un théâtre pourri jusqu'à l'os ".


1
. Ya, ya, mon général
Elysées Lincoln Il
Saint-Germain village

Ce n'est pourtant pas - on pour-


rait aisément s'y tromper - du Au premier regard, Which way to
théâtre français tel que le pratique the front est une démystification.
officiellement notre société, qu'il Il exploite la recette du film de
s'agit là, mais de la comédie italien- commando dont, sinon le prototype,
ne telle que la voyait, au XVIIIe siè- du moins le modèle le plus achevé
cle, Goldoni, quand il entreprit de reste les Douze salopards de Ro-
la réformer. Jean Jourdheuil, « dra- bert Aldrich, tout en déréglant ses
maturge " de ce spectacle, a quel- ressorts et ses engrenages. La ma-
que raison de faire le rapproche- chine continue de fonctionner mais
ment, et de nous rappeler le juge- son mouvement, comme convaincu
ment que Goldoni, qui se refusait de sa futilité et de sa nuisance, ne
à croire incompatibles enseigne- une aristocratie pourrie, dont il n'a il n'y a pas un geste, pas une into- consent plus qu'à tourner au hasard
ment et divertissement, prononçait cessé de ridiculiser l'hégémonie, nation, pas un gag, qui ne vise à ou, au mieux, à l'inverse. A la place
contre une « commedia." exténuée, ici un jeune marquis, gamin taré révéler· une situation, à nous dire du baroudeur impassible, maître lu-
condamnée à mort pour avoir sé- qui ne quitte les jupes de sa Mar- comment les situations transfor- cide et farouche de la vie et de la
paré le Théâtre et le Monde. quise de mère que pour tenter de ment les caractères. mort, un magnat las et terrifié de
Depuis lors, Brecht est passé par mettre .à mal (droit de cuissage lui-même. Des laissés pour compte,
là, et il faut bien reconnaître qu'au Mais comme ce remarquable
toujours) les filles du village: venu réformés comme leur capitaine,
moment où chacun se demande à travail scénique se fonde sur un
prendre possession d'un héritage prennent la place des repris de jus-
quoi peut servir aujourd'hui le théâ- style de jeu qui sert aussi bien le
acquis . par escroquerie, ce Don tice sauvages et héroïques. Le Noir,
tre, il est tentant de répondre par rire que l'analyse, le plaisir est
Juan œdipéen et minable va mettre traditiqnnel otage du libéralisme,
constant : un jeu distancié, souve-
le propos très. brechtien de Patrice le feu aux poudres. Mais les nota- n'est plus l'intellectuel, ou le pur,
rainement libre, à travers lequel
Chéreau :. il peut servir à nous ra- bles du bourg, bourgeois empê~rés du groupe mais, cyniquement, le
l'acteur, en parodiant les gestes
cont~r des histoires où on nous dans leur obséquiosité dérisoire, chauffeur du milliardaire. L'aventu-
convenus du rite social, joue àvec
montre comment ça fonctionne en- leurs histoires de gros sous et re même, jadis marche hallucinée,
son personnage, le commente, le
tre les hommes, c'est-à-dire à nous leurs rodomontades de maris ba- ponctuée des brutalités sanglantes
critique et nous dit le plaisir qu'il
éclairer sur les mécanismes des foués ne sont pas gâtés davantage vouées au frémissement délicieux
prend à s'amuser de lui, d'où l'im-
sociétés et sur les jeux qui s'y (ni non plus leurs caquetantes du spectateur, se transforme en
pression de fête - une fête de
jouent. Comme aussi force est bien épouses), quelque sympathie que promenade nonchalante.
l'esprit et du corps - que laisse
de constater que dans le néant du Goldoni ait eue, un moment,' pour Ce serait toutefois appauvrir le
cette mise en scène, notamment
théâtre à Paris, les seuls spectacles une bourgeoisie en lutte contre une dernier film de Jerry Lewis que d'y
grâce au jeu de l'étonnant acteur
récents qui aient eu quelque chose aristocratie en décomposition. Il voir une simple parodie. Au moins
qu'est François Dunoyer, Arlequin
à nous dire sont ceux qui s'inscri- semble bien que, dans ce monde en au cinéma, l'apparition du dérisoi-
paumé mais indescriptible, r,evu à
vènt dans cette perspective, que ce faillite, seuls ceux qui n'ont rien à re sonne le glas des genres et des
travers Buster Keaton et les Marx
soit Homme pour homme (dans la perdre, ce menu peuple vers lequel séries. Elle est le dernier soubre-
Brothers.
mise en scène de Sobel, à Genne- se tournera, pour finir, le Goldoni saut commercial d'un moribond,
villiers), la grande Enquête de F.F. de Barouf à Chiogga - ici des pay- Certes, les décors et les costu- l'ultime exploitation possible, par
Kulpa, par Vitez, Toiler par Chéreau sans pauvres, d'autant plus libres mes qui sont beaux, rappellent ou- les Stooges, Abbott et Costello,
et 1789 de Mnouchkine (ces deux- qu'ils n'ont rien - sont présentés trageusement Chéreau : hommage? jadis, d'un filon épuisé. Sans doute,
là il est vrai à Milan), ou même, en- comme porteurs d'un espoir. Bref, citation? référence irivolontaire? Which way... entreprise commer-
core que ces spectacles ne se la chose sociale fait tout le maté- Il est vrai que Chéreau et Vincent ciale aussi" obéit-il partiellement à
veuillent pas brechtiens, Octobre à riau de la pièce; même Arlequin et on travaillé longtemps· ensemble. la loi, mais cette soumission reste
Angoulême, ou la Moscheta vue Pantalon, vestiges de la «comme- Mais tout y est :' les ruines vieux secondaire. La raison du film est
par Maréchal. dia JO se retrouvent ici insérés dans rose - société qui se déglingue - ailleurs, dans le retournement sin-
Pour le Marquis de Montefosco la société : l'un est garde-champê- velours 'blancs et lumière blanche, gulier d'une classification. Jerry
devenu (le Feudataire dans la se- tre communal (et prolétaire), l'au- grands manteaux et chapeaux dans Lewis refuse le choix traditionnel
conde version), J.P. Vincent et tre, intendant de la Marquise. les beige et les grège, etc. - Il entre le comique psychologique,
Jean Jourdheuil, qui l'ont fait jouer A partir de ces données de Gol- était peut-être maladroitd'accen- classique, et le comique matériel,
et traduite pour la première fois doni, le déchiffrage de Vincent et tuer cette référence, car il est bien d'objets ou de situations, cher au
en France, avaient la partie belle Jourdheuil est remarquablement In- évident qu'il n'y a pas dans ce spec- burlesque et au slapstick, pour dé-
pour lire la pièce, comme ils l'ont telligent, et clair; un peu systéma- tacle, si lumineux et drôle, et intel- couvrir un chemin plusieurs fois
fait,- à travers les strictes lunettes tique aussi, ce serait la seule réser- ligent qu'il soit, l'exceptionnelle entr'aperçu, par lui-même et par
de Brecht. Il n'est pas en effet un ve : une volonté comme enragée puissance créatrice de Chéreau, d'autres mais dont l'exploration
moment de l'imbroglio, dans la piè- d'élucidation brechtienne, d'analyse son génie inventif, ce sceau, cette n'est pas moins nouvelle et, pour
ce de Goldoni, qui ne soit constitué socio-politique, le plaisir forcené de griffe, dont il marque chacun de ses la première fois, délibérée.
par le jeu des contradictions socia- rendre tout explicite, et de tout ex- spectacles et qui laisse à chaque Nouvelle d'abord par ce qu'elle
les. Aristocratie, bourgeoisie, mé- pliquer par le mécanisme des clas- fois .Ie critique médusé : on vient rejette. Which. way... ne manifeste
tayérs, paysans sont aux prises. ses; non seulement il n'y a pas un encore d'en être frappé avec le plus, vis-à-vis des choses et des
Dans cette œuvre contemporaine personnage qui ne soit envisagé Toiler qu'il vient de créer à Milan). événements, aucune agressivité. Le
de la Locandiera (1752) Goldoni comme prenant part à cette lutte tOI1 est celUi d'une désinvolture su-
continue de régler son compte à des classes, et des groupes, mais Gilles Sandier perbe. Pour Brendan Byers III la ri-

26
Entre Jerry et Lewis
par Louis Seguin

chesse n'est plus un moyen de fabricants et, d'autre part, la car- tion. Kesselring est un nazi, soit.
conquérir mais une possibilité de rière de Jerry Lewis apparaît déjà selon l'optique parfaitement juste
dédaigner. Que l'armée des Etats- comme un perpétuel affrontement de l'auteur, non un génie du mal
Unis. refuse de se vendre n'est pas avec le double. En 1958, dans Sim- mais un pantin vil et odieux, un
le signe de sa vertu mais la tare ple Simon ou l'anti.James Dean, grotesque cafouilleux, dont les bé-
d'une sottise irrémédiable, un re- premier écrit sérieux, en avance de vues, bien qu'orientées par l'impos-
fus d'accéder à l'ordre du dandys- plusieurs années, sur la vedette, teur, paraîtront couler de source. A
me que toute une part du film dé- alors, de Artists and Models (Posi- peine dans la place, il fait subir au
veloppera. Inversement les prota- tif, n° 29), Robert Benayoun insatia- double le même traitement qu'aux
gonistes, parce qu'ils acceptent ble inventeur, exégète et récipien- S.S. qu'il est amené à décorer, un
leur achat, sont tenus pour dignes daire, décrivait par le menu le dé- matraquage vengeur. Ce faisant, Il
d'estime; leur accord est la partie doublement de Joseph Levitch, pro- refuse toute métaphysique de
visible d'un mépris fondamental. ducteur cerné de courtisans et de confection et toute méditation mo-
gardes du corps (il parlait, prémo- rose. Il ne s'arrête pas à donner
nitoire, de • général d'une clique une issue favorable à la chasse, Il
Une maladresse stipendiée.), et de Jerry Lewis, en brise la contradiction et du mê-
parfaite créature pathétique et incertaine. me élan dépasse son objectif.
L'équipement du commando, sur- C'était dix ans après les débuts de Le double maudit, traqué, .Investi
vêtement de luxe, uniforme de My Friend Irma et .douze ans avant et méprisé va permettre une autre
grand faiseur, mitraillettes plaquées Which way... L'affrontement, et la larbins disposé à la flatterie; ils confrontation et une autre des-
or et Rolls de campagne, est, de poursuite, n'ont jamais cessé, mais sont des miroirs, prétextes à af- truction. Brendan Byers III s'en
même, magnifié, détourné dè sa depuis quelque temps on sentait frontements préparatoires. L'und'en- prend à Hitler lui-même. Sidney Mil·
vocation d'instrument guerrier com- chez le chasseur une résolution tre eux, Jan Murray, le démontre en 1er, qui incarne le führer, saute, ef·
me les personnages renient leur' nouvelle. En 1963, Jekyll" avait été lui ressortant avec talent la suite frayé, sur une table avec le même
destin de héros. Son utilisation, par tout prêt, dans The Nutty Professar, complète de ses contorsions. Un mouvement que Lewis avait jadis
inadvertance toujours, est d'une de rejoindre Hyde, ou, ce qui re- second, Dack Rambo, porte le nom pour se réfugier dans les bras de
maladresse parfaite. Au cours d'un" vient au même, de se laisser re- arboré par le double du Nutty pro- Dean Martin et ce rappel fragmen-
entraînement pourtant simplifié par joindre par lui, mais le piègé man- fessor : Love. taire d'identité, d'inspiration cha-
les ressources de l'hydraulique et quait encore <le précision.' Which Le profil et l'épaisseur mêmes de plinesque, est là pour signifier que
du confort, les mitraillettes perfo- way... rompt alors avec le passé et ces personnages secondaires ren- si le faux Kesselring séduit, cajole,
rent les voitures qui passent tan- reprend, avec le ferme propos de voient inlassablement à Jerry Le- bafoue et dynamite le maître de
dis que les obus de mortier rava- forcer enfin la proie, la tactique sur wis. Ils sont à la fois les' preuves l'Europe, ce n'est pas seulement
gent les. stations-services du' voisi- une nouvelle base et d'abord, com- supplémentaires de son existence pour donner à l'auteur le plaisir
nage. A quoi bon d'ailleurs l'effica- me on l'a vu, en éliminant toute et les faire valoir de son génie. Le gratuit de refaire l'histoire à son
cité? L'aventure est à l'image du possibilité de distraçtion. prouve ce qui est la scène clé du profit. C'est aussi et surtout pa~c~
yacht qui emmène l'équipe vers film. Avant l'assaut et la capture que cet anéantissement est dans la
l'Europe. Elle glisse, dédaigneuse, il s'agit de recréer la démarche de logique accélérée du projet initiai,
médusant le danger, à peine bercée Les mobiles Kesselring, allure infiniment parti- logique peu euclidienne d'ailleurs
par la houle lente d'une mer d'huile. puisque la volonté s'y transforme
de la quête culière, secret mystérieux de
délibérément en velléité, en volonté
Lorsqu'il faut investir une forte- cette personnalité que l'on est ve-
resse et desceller une grille pour Dans un premier temps, il fallait nu traquer. Chacun alors de propo- feinte, jouée et qui profite de sa
qu'un général nazi s'y engouffre préciser les mobiles de la quête, ser sa version et toutes les imita- fiction et de son jeu. La proie est
comme dans une trappe, l'opération établir la certitude d'un déchire- tions sont brillantes et plaisantes devenue appât et prétexte, ainsi
est menée avec un mépris sardo- ment et codifier les simulacres de jusqu'au moment ou Lewis lui-mê- qu'en témoigne le rebondissement
nique des règles. Les envahisseurs la chasse. L'opération est vite et me entre en scène et, en quelques final. Incapable de s'arrêter, Lewis
se glissent derrière les sentinelles habilement menée. Le ql,ladragé- pas, surclasse ses prédécesseurs s'en prend au Japon, en attendant...
figées avec -la démarche des créa- naire superbe qui s'avance dans de manière d'autant plus définitive Ainsi, au-delà de l'imitation, dE!
tures de Chuck Jones. Ils font brû- un murmure de servilité discrete,/ que le modèle est un autre lui-mê- la compétition. et de l'hallali, Which
ler un chalumeau jusque sous les le voici qui médite un moment à me. Il ne reste plus, dit alors quel- way... est, poussé jusqu'au paroxys-
pieds d'officiers insensibles, co- l'écart puis qui se retourne vers qu'un, qu'à imiter l'âme du double. me de la jubilation (le rire du spec-
gnent à tour de bras et accumulent le public (les témoins réels, je veux tateur est une sécrétion de sa pro-
les fausses captures sans provo- dire les. figurants du film, ne le pre euphorie), un cinéma Impéria-
quer la moindre réaction. Le voient pas), grimaçant, en train de liste de l'exploitation .de sol-mê~.
concret est devenu si malléable, si téter spasmodiquement une sucette Pas d'extrapolation Louis Seguin
bien soumis à la puissance qui le de plastique. Un peu plus tard, historiqùe
provoque, qu'il finit par renoncer à pour avoir, épreuve qu'il ne peut
la lutte, s'effacer de lui-même, aller supporter, rencontré une résistan- Malgré les implications romanti-
au-devant de sa propre défaite. ce, il se désorganise soudain, se ques du thème, il faut se garder
Reste à savoir au profit de quoi,
ou plutôt de qui, s'effectue la re-
détruit en une succession frénéti-
de tics.
alors de toute extrapolation histori-
que. Which way... n'est pas une
LE TASTEVIN
traite. L'évidence de la réponse ne Après le mobile, l'objectif. Bren~ nouvelle version de la Lutte BAR
va pas 'sans incertitude. Dire qu'il dan Byers III découvre que le ma- avec l'Ange. Il est bien entendu RESTAURANT
s'agit de l'auteur, confondu avec le réchal Kesselring lui ressemble que l'alter ego, si Lewis le'poursuit,
héros, ne suffit pas à rendre compte comme un faux-frère et décide, par- ce n'est pas pour. lui arracher un Tél. : 627·34-01
de l'originalité de Which way... car, tant pour l'Italie, de le capturer et secret ontologique, mais pour SPECIAUTES
d'une part, il est établi qu'~u ciné- de le remplacer. Enfin, la stratégie. l'écraser sous son propre ridicule. REGIONALES
t
ma le propre des grands acteurs Les épaves qu'il achète, vêt, nour- L'investissement n'a d'autre raison, 44, rue J-*Malstre • PARI8-XVIIIe
comiques est d'être leurs propreS rit et commande sont plus que des au moins au départ; que la destruc-

La Qulnulne Uttéralre, du 1er au 15 janvier 1971 27


Comment devenir . .
'l'llUYUIOl!f

,
ecrlV81D de télévision ?
La plupart des écrivains produit télévision n'est encore pour les sion. Remarquons d'abord que la rationalisation des études mais il
des livres, mais au même titre sont écrivains (mais ne devrait-elle pas télévision française est une de s'est heurté à deux problèmes in-
écrivains ceux dont l'écriture vise l'être pour tout son public ?) qu'un celles qui, en Europe, font le moins solubles : l'impossibilité de faire
le théâtre, le cinéma, la radio ou la objet de scandale. appel aux écrivains tant le nombre une prospection sérieuse en raison
télévision. Si la situation des pro- Les écrivains sont directement de dramatiques réalisées y est fai- de la méfiance des écrivains à
ducteurs de livres en France est au- intéressés par la T.V. sur deux ble; celle aussi, sans doute, qui l'égard de l'O.R.T.F.; l'inefficacité
jourd'hui déplorable (1) la situation plans: repousse le plus les écrivains de totale, puisqu'il n'est tenu aucun
des écrivains dans les domaines au- 1) Premier moyen d'information, talent par son système de sélec- compte de ses avis. Sa sélection
tres que ceux du livre est pire : la T.V. n'accorde que peu de place tion, à tel point que nombreux sont reste entièrement platonique tant
vendre le scénario d'un film, faire à la littérature et d'une manière déjà ceux qui préfèrent travailler que le choix des émissions est le
jouer une pièce, voir réaliser une qui mérite une profonde critique. pour la B.B.C. (Grande-Bretagne), la privilège des directeurs de chaîne.
dramatique T.V. sont des rêves aus- Quelques émissi'ons spécialisées Bavaria (R.FA) ou la RAI. (Italie). Après dix mois de fonctionnement
si fous que ceux d'un joueur de laissent échapper l'essentiel et ré- La R.T.F., puis l'O.R.T.F. ont tout· ce Bureau est inutile.
tiercé. duisent à peu près la littérature fait pour échauder les écrivains en
. La T.V. est aujourd'hui le medium à un art d'agrément. mettant sur pied un très curieux
de pointe et elle est déjà lourde de 2) La T.V. emploie des auteurs système d'humiliation qui va de
son propre dépassement : les ima- pour produire un certain nombre l'absence totale de correspondance Les neuf conditions
ges en cassettes, d'ici cinq ans, d'émissions et à ce titre leur com- - pour un projet déposé dont on
seront les plus importantes mar- mande des œuvres·: scénarios, n'aura jamais de nouvelles - à à remplir
chandises du loisir. culturel -. Les adaptations, dialogues pour films, l'interminable délai de paiement
écrivains devraient donc trouver là séries et feuilletons; textes de piè- (médiocre, d'ailleurs) en passant Alors, comment faire pour deve-
un champ de travail leur permet- ces réalisées en video (2). Ces au- par la non-motivation des refus, la nir écrivain de télévision à
teurs sont donc des écrivains de non-réalisation de textes comman- l'O.R.T.F., tel qu'il est?
tant de se livrer à de nouvelles ex-
télévision. dés, la non-diffusion de textes réa- 1) Avoir le goût du jeu comme
périences, de prendre pied dans le
réseau moderne des communica- Qui sont les écrivains de télévi- lisés, etc. à la Loterie Nationale et, en plus,
tions, de se consoler de la méven- sion? Comment peut-on devenir La politique suivie jusqu'à cette une très grande patience.
écrivain de télévision? - telles année par le Service des Dramati- 2) Etudier avec attention la grille
te du livre et de la désuétude crois-
sante de la littérature éditée... Cet- sont les deux questions qu'on doit ques pour obéir et plaire au Conseil des programmes pour savoir ce qui
te hypothèse de bon sens est pure se poser pour dévoiler l'articula- d'Administration et à la Direction se fait et ce qui ne se fait pas.
tion de l'écriture et de la télévi- de l'Office a été déplorable. Au- 3) User du langage sans sortir
folie par rapport à la réalité. La
cun écrivain n'a été ici révélé, des normes en vigueur.
contrairement à ce qui s'est passé 4) Eviter la politique et l'érotis-
en Allemagne, et surtout en Gran- me.
de-Bretagne. On s'est contenté 5) N'écrire que des textes qui se
d'inviter quelques privilégiés à se terminent bien, afin de ne pas trau-

IAVecAIR ALGÉRIEI
couler dans le moule de la grille
des programmes sans tenter au-
cune expérience intéressante, sans
matiser les téléspectateurs.
6) Déposer ses projets au
B.C.T.I.P.E. (3).
7) Convaincre un des • grands
prendre le moindre risque à l'égard
de la création. Le seul résultat a réalisateurs. (ceux qui sont à peu
été de former des fabricants de près sûrs de réaliser leurs projets)
L...--- ALGER il 2 Heures de PARIS
_ 1
• dramatiques. qui se contentent de s'intéresser à votre proposition.
le plus souvent de mettre à une 8) Faire intervenir auprès de la
nouvelle sauce les thèmes éculés Direction Générale quelques amis
du cinéma, du théâtre et du roman politiques;
les plus désuets. Quelques noms 9) Etre l'ami d'un directeur de
pris au hasard permettent de se chaîne.
faire-une idée: Christine Arnothy, Ecrivains, voici quelques recettes
Jean Cosmos, Yves Jamiaque, pour voir vos œuvres sur le petit
Youri, Denise Lemaresquier... On en écran. Elles ne sont pas garanties
reste pantois surtout si l'on sait ce car le hasard joue aussi beaucoup
13 DÉPARTS PAR SEMAINE que cela doit au copinage et au et la concurrence est rude. Mais
• piston. et si l'on ajoute que la n'oubliez pas que la radio (qui tou-
du ,. Novembre 1970 au 31 Mars 1971
politique suivie à l'égard des réa- che un moindre public et rapporte
lisateurs est à peu près analogue. moins de droits) dispose de plus
QUOTIDIEN Vol AH 1421 - 19 h. 00
d'heures d'antennes et d'une plus
Mercredi On a pu croire depuis près d'un
Semedi
Vol AH 1417 - 12 h. 30 an qu'un effort allait être fait. La grande marge d'audace; n'oubliez
création d'un Bureau Central des pas non plus que certains agents
Samedi Vol AH 1419 - 15 h. 45
Textes, Idées et Projets d'Emis- littéraires peuvent vous mettre en
Dimanche Vol AH 1425 - 12 h. 30 sions, installé dans les bâtiments contact avec des télévisions étran-
des Buttes-Chaumont a pu faire es- gères...
Lundi
Vendredi
Vol AH 1415 - 20 h. 15
pérer aux auteurs qu'ils trouve- Olivier Misaine

A_.'. __to/A......- ....... _ de._ ou


19. Av. de r ~ T6I. 2"-33-79 - AgeftC4t. 20, rue .... PytanicIes.
AIR Al.e.RI. raient de meilleurs interlocuteurs,
que leurs projets seraient plus sé- (1) Cf, le rapport du Groupe lettres de
TM. 742-14-26 il 28 - R...",...... T". 266-05-30 PMis
rieusement étudiés, que la sélec- la Commission des Affaires culturelles du
tion serait mieux faite. Or, pour VI' Plan, dont des extraits ont été publiés
par. le Monde. du 27 novembre 1970.
l'instant, ce B.C.T.I.P.E. est un (2) Moyen électronique de prise de vues.
échec. Il a bien permis une certaine (3) 36, rue des Alouettes, Paris-Hr.

28,
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cette nouvelle série, 32 ill. d'André Masson à travers le portrait littéraire mutations qui .peuvent
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ROMANS illustrée. 68 pages in texte Pol Gaillard
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Le jardin ETRANGERS Laffont, 448 p., 28 F André Malraux Tome III : Les évolutions
97 F le volume. Coll. «Vécu. 8 illustrations
Préface d'A. Pieyre du XIX' slèle
de Mandiargues L'étonnante aventure Bordas, 224 p., 12 F Sous la direction de
Tchou, 128, p., 18 F BIOGRAPHIES d'un homme embrasé Les aspects à la fois H. Lemaître, A. Largarde
Ph. K. Dick dès son jeune âge par contradictoires et
Un récit d'une grande Ublk MEMOIRES et L. Michard, avec la
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Coll. «Ailleurs et André Malraux 230 p., 24 F Ducros, 192 p., 16 F Coll. « Change -
demain classique. Œuvres· Tomes III Une étonnante Le «cas Musset - en Seuil, 224 p., 24 F
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La Qulnzalne Uttéralre, du 1er au 15 ianvier 1971


écrivains "Institution Fayard, 320 p., 25 F Bernard Halda du Dr Djian l'époque contemporaine
séparés avec psychiatrique. Un bilan des travaux Maine de Biran Laffont, 368 p., 20 F Trad. de l'anglais par
violence mais unis dans sur les phénomènes Bordas, 192 p., 10 F Un ouvrage rédigé par D. Paveleski, avec la
une même démarche Roland-Claude Gori extrasensoriels menés La vie et la pensée de un groupe de médecins collaboration de
créative. Annick Bondoux au Laboratoire de ce philosophe dont et de biologistes à M. Chpolyanski
Le vécu de l'alcoolique parapsychologie de l'influence sur les l'intention de tous 22 cartes
Jacques Monférier Illustré de dessins l'Université Duke. doctrines actuelles est les publics. Coll .• L'Univers
Le suicide d'alcooliques de plus en plus marquée. Historique -
12 Illustrations Editions Universitaires, Miguel de la Puente Jean Pailhous Seuil, 1 200 p., 95 F
Bordas, 192 p., 12 F 200 p., 39,95 F Carl Rogers : de la Gérard Lebrun La représentatiOiI Le premier volume de
Un étude comparative Une étude à la fois psychanalyse à Kant et la fin rie de l'espace urbain cette nouvelle collection
des différentes structurale et l'enseignement la métaphysique (L'e:cemple du qui se propose d'établir
orientations que ce descriptive, qui met Ed. de l'Epi, 376 p., 39 F A. Colin, 528 p., 89 F chauffeur de taxi) une médiation entre
thème a Inspirées l'accent sur l'échec Une présentation de Essai sur la • critillue P.U.F., 104 p., 17 F l'Université et le public
à la littérature de la thérapeutique l'œuvre de Carl Rogers de la faculté de juger -. Une analyse, étayée sur amateur d'histoire.
de tous les temps. communément en usage. replacée dans son un exemple précis, des
contexte culturel • Georges Mounin mécanismes mis en jeu Enric Espieut
René Rancœur Herbert Marcuse et personnel. Introduction à la par l'homme pour Histoire de l'Occitanie
Bibliographie de la Culture et société sémiologie aClluérir la connaissance 2 cartes, :3 eaux-fortes
littérature i,ançaise Editions de Minuit, Robert S. de Ropp Coll. • Le sens et la maîtrise de originales de
du Moyen Age à nos 392 p., 24 F L'énergie sexuelle commun - l'espace urbain. J.-L. Sévérac
Jours Un recueil d'articles Trad. de l'américain Editions de Minuit, Editions Cap E Cap,
A. Colin, 340 p., 33 F écrits entre 1933 et par Denis Verguin 224 p., 20 F Jean Sendy 300 p., 24,50 F
L'année 1969. 1968 et qui constituent Laffont, 304 p., 22 F Par l'auteur de • Clefs L'ère du Verseau L'aventure d'une
les fondements de la Le rôle de l'énergie pour la linguistique - et La fin de l'illusion civilisation qui, en dépit
Sainte-Beuve, pensée de Marcuse sur sexuelle dans le de • La Communication humaniste des ravages d'une
Lamartine le travail et sur le lois,ir. comportement humain, poétique -. 8 p. de hors-texte centralisation excessive,
A. Colin, 152 p., 22 F étudié d'un point de vue Coll. • Les Enigmes de a continué de croire
Comptes rendus des Edgar Morin à la fois physiologique l'Univers» en elle-même.
colloques de la Société L'homme et la mort et historique. Laffont, 352 p., 20 F
d'Histoire littéraire
ESSAIS Une étude qui s'efforce Gérard Israël
Seuil, 352 p., 29 F
(8 novembre 69). Nouvelle édition, revue .Theodore Roszak de répondre aux Jacques Lebar
et complétée, du Iivr'e- Vers une contre- questions que l'on peut Quand Jérusalem brûlait
clé d'Edgar Morin, pa...u culture J. Gaston Bardet se poser de nos jours 8 p. de hors-texte
pour la première fois Trad. de l'américain Le trésor secret sur la place de l'homme Coll. • Ce jour-là-
en 1951. Stock, 320 p., 25 F d'Ishrael dans le cosmos. Laffont, 280 p., 20 F
SOCIOLOGIE Une analyse originale 4 p. de hors-texte La chute de Jérusalem
PSYCHOLOGIE Edgar Morin du' phénomène Coll. • Les énigmes Mario Mattioni (le 29 août de l'an 70),
Journal contestataire. de l'univers- Sur le chemin des reconstituée d'après des
Laffont, 472 p., 25 F anciens potiers documents peu connus
de Californie
Seuil, 272 p., 18 F Th. Isaac Rubin Une analyse de la 36 illustrations et replacée dans la
Aspirations et scission Editions Maritimes et longue histoire d'Israël.
Le journal rapporté Vivre ses colères
transformations hébraïco-chrétienne d'Outremer, diff. Seuil,
par Edgar Morin de Trad. de l'américain
sociales et du chisme entre les 152 p., 28 F . La France à l'époque
Sous la direction de son récent voyage par D. Barbier
Laffont, 192 p., 15 F Eglises d'Orient et Par le directeur du napoléonienne
Paul·Henry Chombart aux U.SA
Du bon usage d'un d'Occident, fondée sur Musée Départemental Graphiques, tableaux
de Lauwe l'exégèse des de Fort-de-France, un A. Colin, 562 p., 18 F
Anthropos, 388 p., 40 F Siegfried Nadel sentiment beaucoup plus
. salutaire qu'on ne le Lettres-Nombres document de première Le texte des
Textes de deux La théorie de la hébraïques..
structure sociale croit communément. main sur le monde communications et des
colloques organisés métaphysique indien et
Traduction et discussions du Colloque
avec le concours de Jean Baubérot sur ses soubassements
présentation par K. Sayabalian organisé à la Sorbonne
l'Unesco, de Le tort d'exister archéologiques.
J. Favret Le bonheur est à vous en octobre 1969.
l'Association Ducros, 264 p., 12 F
Internationale de Coll. • Le sens Sodi, 204 p.
Comment échapper à la Une analyse originale • Louise Michel
Sociologie, du C.N.R.S. commun - des problèmes
et de l'Ecole Pratique ,Editions de Minuit, pitoyable condition qui HISTOIRE La Commune
232 p., 20 F est celle de l'homme théoriques posés Stock, 480 p., 18 F
des Hautes Etudes. par le conflit
Par un précurseur de la dans le monde Réédition de ce livre
contemporain . judéo-palestinien. Henry Contamine célèbre, dans la réplique
pensée structuraliste,
.Domlnique Barrucand La victoire de la de son édition originale,
né à Vienne en 1903,
La catharsis dans le • J.P. Brisset Marne (9 sept. 1914)
émigré à Londres en David Victoroff et augmentée des
théâtre, la psychanalyse La grammaire logique 32 pl. hors texte et souvenirs de son éditeur
1932, mort en 1956. Psychosociologie de
et la psychothérapie suivie de La Science 3 dépliants ainsi que de sa
de groupe . la publicité
de Dieu Coll. • Trente journées
Wardell B. Pomeroy P.U.F., 144 p., 12 F correspondance avec
Ed. de l'Epi, 400 p., 45 F Préface de M. Foucault qui ont fait la France»
Les filles et le sexe Une étude, appuyée sur Louise Michel.
Les principales formes Tchou, 337 p., 32 F Gallimard, 464 p., 42 F
d'action Trad. de l'anglais les travaux les plus
• Doctrine d'un ordre Une étude très M. Mollat
psychothérapique et les par Solange Bernard récents, des différents
linguistique où se trouve nouvelle, qui s'appuie P. Wolff
modalités du processus Buchet/Chastel, aspects psychiques et
démontré que les sur une documentation Ongles bleus
.cathartique. 186 p. sociaux de la publicité .
hommes étaient en grande partie inédite. Jacques et Ciompl
Un guide destiné aux autrefois des
adolescentes et qui Coll. • Les grandes
• David Cooper grenouilles ... -. Dictionnaire
s'attache à mettre en PHILOSOPHIE vagues
Psychiatrie et archéologique
antl-psychlatrle évidence les facteurs révolutionnaires -
psychologiques, François Dagognet de la Bible Cal mann-Lévy,
Trad. de l'anglais Le catalogue de la vie 48 illustrations
physiologiques et Francisco Bravo 330 p., 22,30 F
par Michel Braudeau La vision de l'histoire P.LJ.F., 192 p., 25 F F. Hazan, 350 p., 90 F
sociaux impliqués par Les révolutions
Coll. • Le Champ Une tentative Un répertoire des noms
leur développement chez Teilhard de populaires en Europe
Freudien - Chardin audacieuse de géographiques de la au XIV· et XV· siècles.
Seuil, 192 p., 18 F sexuel.
Cerf, 448 p., 63 F classification des Terre Sainte, avec leurs
La prise de position d'un espèces vivantes. définitions actuelles.
La réflexion de Teilhard • Régine Pernoud
psychiatre anglais Louisa E. Rhine sur le devenir humain
contre la violence Jeanne devant
Les voles secrètes et sa position par La médecine Francis Dvornlk les Cauchons
subtile qui, née dans la de l'esprit rapport à Saint Augustin,
famille ou le milieu, moléculaire Les Slaves, histoire et Seuil, 128 p., 13 F
Coll.• Expérience Hegel, Dilthey et Ouvrage collectif civilisation, de
s'exerce à travers Un essai sur Jeanne
psychique - Heidegger. sous la direction l'Antiquité aux débuts de d'Arc, où l'auteur

30
Bilan de déceInbre
confronte les principales en tant que fédération Préface de C. Belliard
thèses émises sur la vie (l'auteur fut longtemps 196 p., 16 F
et la personne de la président de la Une expérience du
Pucelle avec les commission du Service Civil
documents historiques
que nous possédons à
Marché Commun). International dans une
région perdue de la LES LIBRAIRES ONT VENDU
son sujet. Monique Laks Kabylie, en 1953.
Autogestion ouvrière '"
POUTIQUE
ECONOMIQUE
et pouvoir politique
en Algérie
(1962-1965)
Walter Lord
Pearl Harbor
Trad. de l'américain
..

ë5
E
al,!
og",
Edi, 336 p. par B. Ullmann ElU lU=
5::g ~.!!
~ ..
Une enquête Coll. .. Ce jour-là.
Christian Bachmann sociologique qui met 24 p. de hors-texte :a.ld
Lénine
Editions Universitaires,
à nu, à travers un Laffont, 256 p., 20 F C3li. z;
exemple concret, les L'attaque par les 1 Michel Tournier Le roi des aulnes (Gallimard) 10 2
168 p., 18,50 F caractéristiques Japonais de
Une introduction à la 2 Charles de Gaulle Mémoires d'espoir (Plon) 1 3
historiques, sociales et Pearl Harbor, le
lecture des œuvres de mentales d'une société 7 décembre 1941, 3 Jacques Monod Le hasard et la nécessité (Le Seuil) 2 2
Lénine qui met en particulière, en l'espèce reconstituée
lumière leur apport réel 4 John Galsworthy La dynastie des Forsyte
sous-développée. minute par minute. (Cal mann-Lévy) 4 2
au marxisme.
5 Michel Déon Les poneys sauvages (Gallimard) 6 3
Alexandre Marc Pierre Masset
Jacques Bergier De la méthodologie Les 50 mots-elés 6 François Nourissier La crève (Grasset) 1
Victor Alexandrov à la dialectique du marxisme 7 Jean Freustié Isabelle ou l'arrière-saison 1
Guerre secrète sous Presses d'Europe, Privat, 208 p., 18 F (ta Table ronde)
les océans 112 p., 12 F Un répertoire
8 illustrations 8 François Jacob La logique du vivant (Gallimard) 1
Les fondements alphabétique qui se
Editions Maritimes et philosophiques propose de 9 Erich Segal Love Story (Flammarion) 3 4
d'Outremer, diff. Seuil, du fédéralisme. donner du marxisme,
200 p-., 18 F 10 Anne Hébert Kamouraska (Le Seuil) 7 2
sous une forme
Deux grands spécialistes ramassée et maniable,
nous livrent le résultat Edgar Morin
Autocritique une solide connaissance Liste établie d'après les renseignements donnés par les libraires suivants :
de dix années de de base. Biarritz, la Presse. - Brest, la Cité. - Dijon, t'Université. - Issoudun,
recherches sur le conflit Seuil, 264 p., 20 F
Réimpression d'un Cherrier. - Lille, le Furet du Nord. - Lyon, la Proue. - Montpellier, Sau·
qui se joue actuellement ramps.·- Nice, Rudin. - Orléans, Jeanne d'Arc. - Paris, les Aliscans, Aude,
dans les océans. ouvrage écrit en 1959, • Minutes du procès
après que l'auteur d'Alain Geismar au Chariot d'or, Delatte, Fontaine, la Hune, Julien-Comic, Présence du temps,
a quitté le Préface de J.·P. Sartre Variété, Weil. - Poitiers, l'Université. - Rennes, les Nourritures terrestres.
Claude Berthomieu Parti Communiste. Documents de .. L'Idiot - Royan. Magellan - Strasbourg-Esplanade, les Facultés. - Toulon, Bonnaud.
La gestion des international • - Tournai, Decallonne. - Vichy, Royale.
entreprises nationalisées Editions Hallier,
P.U.F., 384 p., 30 F Lorenz Stucki
L'empire occulte 224· p., 12 F.
Une étude critique de la
gestion des entreprises (Les secrets de la
publiques du secteur puissance helvétique) Pierre Rousselet
monopolistique de l'Etat. Trad. de l'allemand Le grand livre
par Eliane Kadlec
12 p. de hors-texte
du chien
Préface de
LA QUINZAINE LITTERAIUE
• Yvon Bourdet
La délivrance
de Prométhée
Laffont, 392 p., 28 F
Par le rédacteur en chef
M. Genevoix
40 ill. en quadrichromie, VOUS RECOMlltlANDE
du journal zurichois 381 ill. en deux couleurs,
Pour une théorie .. Weltwoche •. 310 ill. en noir,
politique de 340 dessins, 6 dépliants
l'autogestion de 4 p. en quadrichromie LITTERATURE
Anthropos, 294 p., 21 F Colette Verlhac
Les méthodes Bibliothèque des Arts,
Une étude prospective 740 p., 160 Fies 2 vol. Leonid Andreev Les sept pendus Gallimard
sur les conditions d'ins- d'intégration dans
l'entreprise Une encyclopédie très André Breton Perspective cavalière Gallimard
tauration d'une société complète sur .. le
auto-gérée, qui met à Grenoble Gisela Elsner La génération montante Gallimard
Asreep éd., meilleur ami de
l'accent sur la l'homme -. Pierre Herbart Histoires confidentielles Grasset
dialectique 210 p., 11,40 F Roger Laporte Fugue Gallimard
fondamentale entre (1, rue Général-
Marchand Grenoble) J..J. Servan-Schrelber Siavomir Mrozek Une souris dans l'armoire Albin Michel
théorie et pratique.
Un essai de publication Ouvrage collectif Hubert Selby Last Exit to Brooklyn Albin Michel
intégrée dans un Institut Coll. .. Planète Action. Patrick White
Eldrige Cleaver Planète, 147 p., 7,50 F Le mystérieux mandala Gallimard
Sur la révolution Universitaire, en
l'espèce l'Université Un ensemble de témoi-
américaine. gnages, d'enquêtes,
Conversation d'exil des sciences sociales ESSAIS
de Grenoble. éclairés par une
avec Lee Lockwood biographie et complétée Andreï Amalrik
Trad. de l'américain Voyage involontaire en Sibérie Gallimard
par une abondante Lou Andreas-Salomé Correspondance avec Freud Gallirmird
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Coll. .. Combats. Lucien Goldmann Structures mentales et création Anthropos
Seuil, 160 p., 15 F culturelle
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de l'avenir de la société La stupéfiante histoire
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des Panthères Noires en Préface de J. Mabileau Georges Mounin Introduction à la sémiologie Minuit
exil à Alger. Nombr. illustrations Edward Bond Jean Starobinski La relation critique Gallimard
Ed. Del Duca, 392 p., 25 F Route étroite vers Sergio Vilar Les oppositions à Franco Denoël LN
Walter Hallsteih Une étude d'ensemble le Grand Nord Seghers
abondamment Alain Virmaux Antonin Artaud et le théâtre
L'Europe Inachevée Traduction d'E. Kahane.
Trad. de l'-allemand documentée. Julliard, 160 p., 20,40 F H. Wolfflin L'art classique Hachette
par Pierre Degon Une nouvelle pièce de
Laffont, 344 p., 24 F Guy Déjardin l'auteur de .. Early
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