Vous êtes sur la page 1sur 3

Revue des sociétés

Revue des sociétés 1993 p.403

Ce que le juge ne veut pas faire directement, le jugement valant acte, il peut le faire accomplir par
un tiers
COUR DE CASSATION (Ch. com.), 9 mars 1993, Flandin c. SARL Alarme service

Philippe Merle, Professeur agrégé des Facultés de Droit

L'essentiel
Il y a abus de minorité lorsque l'attitude d'un associé est contraire à l'intérêt général de la société en ce qu'il interdit la réalisation d'une opération
essentielle pour celle-ci, et dans l'unique dessein de favoriser ses propres intérêts au détriment de l'ensemble des autres associés.

Pour sanctionner l'abus de minorité, le juge ne peut se substituer aux organes sociaux légalement compétents et décider que sa décision vaut adoption de
la résolution tendant à une augmentation de capital, qui n'a pu être votée faute de majorité qualifiée.

En revanche, il lui est possible de désigner un mandataire aux fins de représenter les associés minoritaires défaillants à une nouvelle assemblée et de
voter en leur nom dans le sens des décisions conformes à l'intérêt social mais ne portant pas atteinte à l'intérêt légitime des minoritaires.

LA COUR. - Sur le moyen unique pris en ses première et deuxième branches : - Vu l'article 1382 du Code civil ; - Attendu qu'après avoir
retenu à bon droit que M. Flandin avait commis un abus de minorité en s'opposant à l'augmentation de capital à hauteur de 50 000 F qui
était légalement requise et était nécessaire à la survie de la société, l'arrêt, pour décider qu'il y avait eu abus de minorité, retient également
que l'augmentation de capital demandée à hauteur de 500 000 F était justifiée par les documents produits, que le silence et l'absence de M.
Flandin aux assemblées générales extraordinaires, bloquant une décision nécessaire de façon injustifiée, procédaient par leur caractère
systématique d'un dessein de nuire aux majoritaires, et par là-même, à l'intérêt social ; - Attenqu qu'en se déterminant par de tels motifs,
impropres à établir en quoi l'attitude de M. Flandin avait été contraire à l'intérêt général de la société en ce qu'il aurait interdit la réalisation
d'une opération essentielle pour celle-ci, et dans l'unique dessein de favoriser ses propres intérêts au détriment de l'ensemble des autres
associés, et alors qu'elle retenait que les résultats de la société étaient bons et que celle-ci était prospère, la cour d'appel n'a pas donné de
base légale à sa décision ;

Et sur le moyen unique pris en sa troisième branche : - Vu les articles 57 et 60 de la loi du 24 juillet 1966 ; - Attendu que pour sanctionner
l'abus de minorité retenu, la cour d'appel a décidé que son arrêt valait adoption de la résolution tendant à l'augmentation de capital
demandée, laquelle n'avait pu être votée faute de majorité qualifiée ; - Attendu qu'en statuant ainsi, alors que le juge ne pouvait se
substituer aux organes sociaux légalement compétents et qu'il lui était possible de désigner un mandataire aux fins de représenter les
associés minoritaires défaillants à une nouvelle assemblée et de voter en leur nom dans le sens des décisions conformes à l'intérêt social
mais ne portant pas atteinte à l'intérêt légitime des minoritaires, la cour d'appel a violé les textes susvisés ;

PAR CES MOTIFS : - Casse et annule

MM. BEZARD, prés. ; Mme LOREAU, rapp. ; RAYNAUD, av. gén. ; BARADUC-BENABENT, DEVOLVE, av.

Note

L'arrêt Flandin (D. 1993.J.363, note Y. Guyon , RJDA 4/1993, n° 323, p. 278 et conclusions M. Raynaud, p. 253) était très attendu après
que la Cour d'appel de Pau (21 janv. 1991, Rev. sociétés 1992.46, Ph. M. ) eut décidé que pour sanctionner un abus de minorité, rien ne lui
interdisait de déclarer que sa décision valait adoption de la résolution qui n'avait pu être adoptée en assemblée, faute de majorité qualifiée.
La Chambre commerciale par un arrêt très important du 9 mars 1993 censure les magistrats béarnais et apporte des précisions intéressantes
sur la notion d'abus de minorité (§ I) et surtout sur sa sanction (§ II). Certains se réjouiront de la politique de petits pas menés par la Cour
de cassation sur une question sensible. D'autres auront peut-être la tentation de comparer les conseillers de la Chambre commerciale aux
pèlerins d'Echternach qui processionnent le mardi de Pentecôte en étant contraints de faire toujours trois pas en avant (arrêt Vitama, 14
janv. 1992, Rev. sociétés 1992.44, Ph. MERLE , RTD com. 1992.636, obs. Y. Reinhard , D. 1992.J.337, note J.-C. Bousquet ) et un en
arrière (arrêt Flandin).

L'affaire était banale : le modeste capital (20 400 F) d'une SARL est réparti entre quatre associés. Pour se mettre en conformité avec la loi du
1er mars 1984, la gérance propose en 1985, dans le cadre d'une consultation écrite, une augmentation de capital à hauteur du nouveau
minimum légal (50 000 F). A l'issue de cette consultation, la majorité qualifiée n'est pas atteinte, faute de réponse des deux frères Flandin.
Trois ans plus tard, en 1988, une assemblée est convoquée à deux reprises pour augmenter cette fois le capital de 500 000 F, sur les
conseils d'une société d'expertise-comptable, afin de renforcer les fonds propres de la société et de lui permettre de faire face aux nécessités
de son développement. Mais les associés Flandin ne se présentent pas et la résolution ne peut être adoptée. La Cour de Pau dans son arrêt
infirmatif refuse de fixer, comme l'y invitait la gérance, le montant de l'augmentation de capital. Elle estime qu'elle n'a pas à s'immiscer dans le
fonctionnement de la société ou à se substituer à la volonté des associés ; mais jugeant que la preuve est rapportée que l'intérêt social
commande l'adoption, dans les conditions où elle a été présentée, de l'augmentation de capital, indispensable pour assurer la survie
juridique de la société et son harmonieux développement, elle décide que l'opposition des associés Flandin porte atteinte à l'intérêt social
de manière injustifiée et de mauvaise foi et constitue un abus de minorité. C'est dans ces conditions que la Cour de Pau, ayant à choisir la
réparation la plus adéquate, déclare que son arrêt vaut adoption de la résolution litigieuse.

La notion d'abus de minorité


La Chambre commerciale reprend mot pour mot dans cet arrêt Flandin, sous le visa de l'article 1382 du code civil, la définition qu'elle avait
adoptée pour la première fois dans l'arrêt Six (Com. 15 juillet 1992, supra, p. 400, Ph. MERLE ) : il n'y a abus de minorité que s'il est prouvé
que l'attitude du minoritaire est contraire à l'intérêt général de la société, en ce qu'elle interdit la réalisation d'une opération essentielle pour
celle-ci et dans l'unique dessein de favoriser ses propres intérêts au détriment de l'ensemble des autres associés.

Faisant application de cette définition à l'espèce, la Chambre commerciale considère qu'il y a eu abus de minorité pour la première
augmentation de capital qui était envisagée, lorsque le gérant proposait que le capital de la SARL fût porté à 50 000 F. L'augmentation était
en effet légalement requise et était nécessaire à la survie de la société. L'abus de minorité était ici manifeste (cf. Ph. MERLE, « L'abus de
minorité », in Rev. jurispr. com., nov. 1991, p. 81, spéc. n° 13, 32).

Mais la Cour de cassation censure la Cour de Pau pour avoir retenu l'abus de minorité lorsque la gérance a voulu augmenter le capital de
500 000 F. La cassation est prononcée pour défaut de base légale, la Chambre commerciale estimant avoir été mise dans l'impossibilité
d'effectuer son contrôle.

De fait, il apparaît curieux qu'après avoir proposé une première augmentation de capital à 50 000 F, la gérance soit passée brutalement à 500
000 F alors que la société avait de bons résultats et était prospère. Il n'est pas interdit de la soupçonner d'avoir voulu par cette
augmentation spectaculaire diluer complètement la participation des minoritaires dans la société. Il appartiendra à la cour de renvoi de
procéder aux recherches qui n'ont pas été effectuées dans la décision cassée. Mais il semble bien pour la Cour de cassation que
l'augmentation de capital n'est pas une « opération essentielle » lorsque la société est prospère et que ses associés souhaitent qu'elle
devienne plus puissante. Il s'agit « seulement d'une opportunité qui appelle l'accord des associés et qui ne doit pas leur être imposée
brutalement, même avec l'accord du juge » (P. M. sous Com. 9 mars 1993, Les Petites Affiches, 24 mars 1993, p. 12).

La sanction de l'abus de minorité


Avec la formule, ouverte mais ô combien prudente, utilisée dans l'arrêt Vitama, « hormis l'allocation d'éventuels dommages-intérêts, il
existe d'autres solutions permettant la prise en compte de l'intérêt social », la Chambre commerciale avait permis aux interprètes de laisser
libre cours à leur imagination et de proposer de nombreuses sanctions de l'abus de minorité (cf. par ex. A. VIANDIER, JCP, éd. E,
1992.II.301) : condamnation du minoritaire sous astreinte à participer à l'assemblée ou à la consultation et à voter dans le sens prescrit par
l'intérêt social ; désignation d'un administrateur judiciaire chargé de voter à la place de l'auteur de l'abus ; prononcé d'un jugement valant
acte, voire exclusion du minoritaire ou dissolution de la société (1).

Par l'arrêt Flandin, la Chambre commerciale vient de condamner fermement la solution du jugement valant acte (A), mais elle propose une
autre voie permettant d'arriver pratiquement au même résultat, la désignation d'un mandataire aux fins de représenter les associés
minoritaires défaillants à une nouvelle assemblée (B).

A. - La condamnation du jugement valant acte. - Dans l'arrêt Vitama, la Chambre commerciale pour se prononcer sur la sanction de l'abus
de minorité avait visé l'article 1382 du code civil, fondement qui devait permettre au juge de retenir le mode de réparation le mieux adapté
pour faire cesser une attitude inadmissible, en particulier le jugement valant acte. Dans l'arrêt Flandin, ce visa est abandonnée au profit des
articles 57 et 60 de la loi du 24 juillet 1966 qui ont trait aux assemblées de SARL et aux majorités exigées en cas de modifications statutaires,
ce qui signifie que l'on ne se place plus sur le terrain de la responsabilité civile et de la réparation. Le changement est radical.

L'Avocat général Raynaud dans ses conclusions a beaucoup insisté sur les travaux préparatoires de la loi de 1966 qui ont conduit le
législateur à exclure la sanction du jugement valant acte en rejetant un amendement du Président Pleven (cf. sur ce vote, J. HEMARD, F.
TERRE et P. MABILAT, Sociétés commerciales, T. II, n° 390) et il a estimé qu'il était impossible que la Chambre commerciale revînt sur ce
vote, n'ayant pas le pouvoir de le faire. L'argument est-il vraiment décisif ? Les juges ont heureusement fait évoluer depuis bientôt trente
ans la loi de 1966. En réalité, la question ne se situe pas sur un terrain technique : l'article 1382 permet de prononcer un jugement valant
acte. Le problème est essentiellement politique : la crainte qui demeure très présente est celle d'une immixtion du juge dans la vie de la
société par la pratique du jugement valant acte : « sa mission n'est pas de diriger les entreprises » (Av. gén. Raynaud préc., p. 255).

Mais nous persistons à penser que l'intervention la plus importante du juge se situe en amont, quand il doit se prononcer sur l'exigence ou
non de l'abus de minorité, et non pas au moment où il décide de la sanction à appliquer (V. Rev. jurispr. com. préc. n° 29).

B. - La voie proposée : l'intervention d'un mandataire chargé de voter au nom des minoritaires. - La Chambre commerciale n'admettant
pas que le juge se substitue aux organes sociaux légalement compétents indique - ce n'est pas si fréquent et l'on doit s'en réjouir - la voie à
suivre : il peut désigner un mandataire aux fins de représenter les associés minoritaires défaillants à une nouvelle assemblée et de voter en
leur nom dans le sens des décisions conformes à l'intérêt social mais ne portant pas atteinte à l'intérêt légitime des minoritaires. Autrement
dit, ce que le juge ne veut pas faire directement lui-même, il le fait accomplir par un tiers. Mais sur quel texte peut-on s'appuyer pour
dépouiller ainsi l'associé d'un de ses droits fondamentaux, son droit de vote ?

En outre, cette intervention du mandataire ad hoc ne manquera pas de poser de sérieuses difficultés pratiques et de retarder
dangereusement l'adoption d'une résolution pourtant vitale pour la société : la demande de désignation d'un mandataire entraînera
certainement un premier débat de fond sur l'existence ou non de l'abus de minorité (supra, § I).

Le mandataire devra représenter les associés minoritaires « défaillants ». La notion de défaillance n'est pas claire. A partir de quel moment
retiendra-t-on la défaillance ? Le défaut de réponse à la première consultation écrite ou l'absence à la première assemblée permettra-t-il de
considérer l'associé comme défaillant ? L'arrêt Flandin l'admet pour le refus de l'augmentation de capital à 50 000 F. Mais cette hypothèse
n'est-elle pas exceptionnelle ? Le plus souvent ne faudra-t-il pas admettre que la défaillance n'est sanctionnable qu'à la deuxième ou la
troisième fois, parce que lors de la première consultation, le minoritaire, par exemple, n'a pas eu toutes les informations indispensables pour
l'éclairer sur le caractère essentiel de l'opération ?

L'arrêt vise l'associé défaillant. Il ne dit rien de l'associé présent, mais qui lors du vote des résolutions s'abstient ou vote contre. Est-ce à
dire que la Chambre commerciale entend faire un sort distinct à ces attitudes différentes ? Il ne le semble pas, sinon on risquerait d'aboutir à
des difficultés insurmontables, en particulier dans le cas où la minorité qui empêche l'adoption de la résolution modificative des statuts
serait composée d'associés défaillants et d'associés présents, mais votant contre ou s'abstenant.

Le juge qui fait droit à la demande de désignation d'un mandataire admet par la même que l'attitude du minoritaire est abusive. Il dispose
alors d'une option, pouvant imposer au mandataire de voter dans le sens de la résolution proposée par les dirigeants ou lui laissant la
liberté de vote, à condition qu'il se prononce « dans le sens des décisions conformes à l'intérêt social mais ne portant pas atteinte à l'intérêt
légitime des minoritaires ». En pratique, on peut très bien imaginer en raisonnant sur le contentieux le plus fréquent - celui de
l'augmentation de capital - que le juge imposera le sens du vote lorsque l'abus est incontestable, par exemple lorsque c'est la loi elle-même
qui oblige à relever le capital social. On ne pourra cependant s'empêcher de regretter que dans cette hypothèse le juge n'ait pas pu rendre
une décision valant acte ...

En revanche, lorsque l'augmentation de capital proposée entraînerait une dilution des droits des minoritaires qui leur ferait perdre, par
exemple, leur minorité de contrôle, le mandataire devrait arbitrer dans le sens des décisions conformes à l'intérêt social mais à condition de
ne pas porter atteinte à l'intérêt légitime des minoritaires. Certes. Mais pourra-t-il faire autre chose que voter dans le sens des résolutions ?
En effet, il n'a été désigné par le juge que parce que l'attitude des minoritaires était abusive. Or l'abus est défini clairement depuis l'arrêt Six ;
il résulte d'une attitude contraire à l'intérêt général de la société en ce qu'il a interdit la réalisation d'une opération essentielle pour celle-ci et
dans l'unique dessein de favoriser les propres intérêts du minoritaire au détriment de l'ensemble des autres associés. Autrement dit, il nous
apparaît que dès lors que le juge a constaté que les différents éléments de l'abus de minorité étaient réunis pour la désignation du
mandataire, celui-ci n'a plus d'autre possibilité, sauf découverte d'éléments nouveaux depuis sa désignation, que de voter la résolution
proposée. Le juge n'aurait-il pas pu obtenir directement ce résultat ? La solution préconisée par la Chambre commerciale risque de multiplier
les contentieux (recours contre la décision nommant le mandataire, expertise sur le caractère essentiel de l'opération, demande en
annulation de la résolution adoptée grâce au vote du mandataire ...) et quand la dernière décision sera rendue, il sera probablement trop
tard pour sauver la société.

Malgré ces quelques réserves, il faut souligner que la Chambre commerciale a eu en peu de temps le grand mérite de faire beaucoup
progresser cette construction de l'abus de minorité avec les trois arrêts, Vitama, Six et Flandin. La notion a été précisée et justement
limitée ; l'abus peut être sanctionné autrement que par des dommages-intérêts ; certes, le juge ne peut pas (encore !) prononcer un
jugement valant acte, mais il peut désigner un mandataire qui votera dans le bon sens à la place des minoritaires abusifs.

Mots clés :
SOCIETE A RESPONSABILITE LIMITEE * Assemblée générale * Abus de minorité * Augmentation de capital

(1) La pratique montre qu'assez souvent le minoritaire en s'opposant systématiquement aux résolutions proposées par les dirigeants
cherche avant tout à monnayer son retrait de la société. Prononcer la dissolution de la société pour disparition de l'affectio societatis (art.
1844-7, 5° c. civ.) revient à lui donner satisfaction au détriment de tous les partenaires de l'entreprise.

Copyright 2020 - Dalloz – Tous droits réservés

Vous aimerez peut-être aussi