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nejma

numéro spécial - hiver 2010 -2011

revue littéraire

Jean Genet
un saint
marocain
2  3 

Sommaire
5. Abdellah Taïa présentation

Contributions en français 161. Simon-Pierre Hamelin Sidi Gini
11. Tahar Ben Jelloun Lettre à Jean Genet 172. Serge Lutens Sa Majesté la rose
17. Farid Tali Les soirs de Nanterre 174. Salim Jay Gardons confiance !
37. Alain Blottière Le ciel d’une djellaba 183. Gilles Sebhan Bicolore
46. Karim Boukhari Trois fois homme 191. Abdellah Baïda La cravate rouge
57. Stéphane Bouquet Élégie pour Jean Genet 196. José Didier Les Dieux
62. Marc Trivier Jean Genet, Rabat, 1985 197. José Didier Les fous dans la ville
63. René de Ceccatty Genet, l’absent de soi —
67. Fadwa Islah Trois Contributions en anglais
73. Bernard Faucon Mon Maroc 198. Whit Griffin The Saintly Thief
87. Arnaud Genon M’abandonner sera mon offrande 199. Whit Griffin Every Man Alone
92. Hicham Tahir Ne dites plus rien 200. Hedi El Kholti Belong Nowhere
99. Florence Malraux Un charme sans bagage —
103. Leïla Hafyane En chacun de nous repose un Genet Contributions en arabe
106. Ralph Heyndels Tanger à trois reprises 262. Abdelaziz Errachidi
116. Bernard Guillot Photographier dans l’exil 248. Abderrahim Elkhassar
123. Rachida Madani À Jean Genet 242. Walid El Amraoui
129. Donatien Grau Jean Genet et ses artistes 232. Taha Adnan
139. Carole Achache Avec mes yeux d’enfant 225. Yassin Adnan
142. Omar Berrada Nous. Deux. Un. —
149. Yve-Alain Bois Le burnous Photographies de Denis Dailleux : couverture, pages 33-36, 54-56,
157. Philippe Mezescaze Naître un 19 décembre 102, 122, 125-128, 138, 148, 156, 160, 182, 190, 208-209, 243, 249.
4  Bernard Faucon, Un jour, on cesse…, Les Écritures, 1991 5 

Présentation
par Abdellah Taïa

Jean Genet est un saint marocain. Il est en train de le devenir.


Il l’est déjà. Il ne le sera jamais.
Jean Genet, écrivain, prisonnier, soldat, voleur, révolté, traî-
tre, n’existe pas. Plus. Au Maroc, quelque chose est en train de
se produire autour de lui en ce moment, autour de sa mémoire,
de son héritage, de sa langue et de ses poèmes. Il entre de plus
en plus dans le mystère, dans une autre religion, un autre sexe,
à côté de l’homme premier.
Le 19 décembre 2010, il aura cent ans. Mais, qu’on ne s’y
trompe pas, cet homme de livres n’appartient pas seulement
au xxe siècle. Il dépasse notre époque, notre façon de voir le
monde, de le transcrire, de le vomir.
Depuis le 15 avril 1986 il repose dans le cimetière espagnol
de la ville de Larache. C’est là qu’il continue d’écrire et de
crier. C’est là que la transformation et la prophétie sont en
train de se réaliser.
Un jour, on ne se souviendra de lui qu’à travers ce nom, cette
nouvelle désignation, en arabe : Sidi Genet, Sidi Gini.
L’homme, de son vivant, a fait du bien avec certains. Il a fait
aussi beaucoup de mal aux autres. Et c’est pour cela qu’il sera
un saint ici, au Maroc, ce pays qui porte ce nom et qui aurait pu
s’appeler autrement. C’est ici, sur cette terre, sur cette falaise,
celle de Larache, celle du Maroc, que le mal et le bien finiront
par signifier, grâce à lui, la même chose : la transgression abso-
lue. Parce que ici, dans ce territoire fou et sexuel, la confusion et
le lien sacré entre les hommes et la poussière ont encore un sens
fort, un sens primitif, un sens qui vient du désert, de l’Atlas,
de l’errance et de la trahison.
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Jean Genet, depuis le départ, depuis qu’il a vu pour la Biographies ❚ René de Ceccatty, romancier, dramaturge
première fois dans les années trente Tanger, est ici chez lui. et critique littéraire, est né en 1952. Il est
Vivant. Mort. Esprit. Djinn. ❚ Tahar Ben Jelloun est né en 1944. l’auteur notamment de L’Accompagnement
Je le savais, bien avant de lire ses livres. Je le connaissais Il a obtenu le prix Goncourt pour La Nuit (1994), Aimer (1996), L’Hôte invisible (2007),
bien avant d’être impressionné par son immense talent litté- sacrée (Éd. du Seuil, 1987). Il vient de publier parus aux éditions Gallimard.
raire, son style, ses abîmes. Bien avant de décider que, moi aussi, Jean Genet, menteur sublime (Gallimard, 2010).
je serais son fidèle, son ami, son funambule, son amant, son ❚ Fadwa Islah est née en 1981 à Agadir.
pauvre marocain. ❚ Farid Tali est né en 1977. Il est l’auteur Elle a été publiée dans le livre collectif Lettres
Ma mère, M’Barka, le connaissait. Cette femme du bled, qui du roman Prosopopée (P.O.L., 2000). Il vit à Paris. à un jeune Marocain (Éd. du Seuil, 2009).
vient de partir et qui n’a jamais appris à lire et à écrire, était en
communion avec lui. Quelqu’un lui avait parlé de cet écrivain. ❚ Denis Dailleux, photographe, est né en 1958. ❚ Bernard Faucon, photographe, écrivain,
C’est elle qui a voulu m’emmener sur sa tombe. Pour avoir sa Il est l’auteur du Caire (Chêne, 2001) et de Fils est né en Provence en 1950. Une monographie
baraka. C’est elle qui m’a mis sur la voie de Jean Genet. de Roi : portraits d’Égypte (Gallimard, 2008). de son œuvre photographique est parue
Je n’ai fait que suivre son conseil. Et, aujourd’hui, dans en 2005 aux éditions Actes Sud.
Nejma, je ne fais que célébrer, en compagnie d’autres écrivains ❚ Alain Blottière, romancier, est né en 1954.
et de photographes, cet homme bon et cruel avec les mots de ma Parmi ses livres, on peut lire Saad (1980) ❚ Arnaud Genon est l’auteur d’Hervé Guibert.
mère, dans sa façon à elle de réinventer les rituels, de dépasser et Le Tombeau de Tommy (2009), parus aux Vers une esthétique postmoderne (L’Harmattan,
les lignes, les dieux. éditions Gallimard. 2007). Il a cofondé avec Isabelle Grell le site
Ce numéro spécial est un moussem, à la marocaine. La Autofiction.org. Il enseigne à Casablanca.
saison du pèlerinage. Nous allons tous vers Jean Genet, vers ❚ Karim Boukhari, rédacteur en chef
son mausolée face à l’océan Atlantique. Nous le déclarons du magazine marocain Tel Quel, est l’auteur ❚ Hicham Tahir est né en 1989 à Kenitra.
Saint Marocain. Nous apportons avec nous des offrandes. Des du recueil de poèmes Le Noir des nuits Il a été publié dans le livre collectif Lettres
lumières. Des larmes. Des chants. Des textes. Des poèmes. Des blanches (Atlantica, 2010). à un jeune Marocain (Éd. du Seuil, 2009).
images. Des collages. Un nouveau souffle. Ces cadeaux sont
pour Genet, mais ils ne parlent pas tous de lui. Chacun vient ❚ Stéphane Bouquet, écrivain et scénariste, ❚ Florence Malraux, fille d’André Malraux,
libre avec sa contribution, sa langue, son histoire, son eau sacrée, est né en 1968. Il est l’auteur de L’Année a été assistante à la réalisation d’Orson Welles,
sa manière à lui d’aller vers cette tombe musulmane. de cet âge (2001) et Le Mot frère (2005), Chris Marker, François Truffaut, Alain Cavalier
Ce Nejma n’est pas un numéro de spécialistes de l’œuvre de parus aux éditions Champ Vallon. et Alain Resnais.
Jean Genet. Il célèbre l’écrivain et donne à le voir dans un amour
différent. Il réunit autour de lui une famille d’un autre genre. ❚ Marc Trivier est né en 1960. Il est l’auteur ❚ Leïla Hafyane, écrivaine et enseignante à
Il y a les livres de Jean Genet. Il faut les oublier maintenant. de célèbres portraits de grands écrivains. Casablanca, a publié en 2009 son premier roman,
Pour mieux les retrouver un jour. Un jour proche. Demain. Pages parallèles, aux éditions L’Harmattan.
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❚ Ralph Heyndels, professeur de littérature ❚ Philippe Mezescaze, écrivain, est né en ❚ Whit Griffin, poète, est né en 1980 à Memphis Chronologie
française moderne et comparée à l’université 1952 à Paris. Il est l’auteur de Qualamour (USA). Il est l’auteur du recueil Pentateuch :
de Miami, est l’auteur de La Pensée fragmentée (Éd. du Seuil, 2003) et De l’eau glacée contre The First Five Books (Skysill Press, 2010). 19 décembre 1910. Naissance de Jean Genet.
(Pierre Mardaga, 1995). les miroirs (Éd. du Rocher, 2007). 1911. Abandon aux Enfants Assistés.
❚ Hedi El Kholti est éditeur aux éditions 1926. Colonie agricole pénitentiaire de Mettray,
❚ Bernard Guillot, photographe, écrivain, a reçu ❚ Simon-Pierre Hamelin, écrivain, est né en Semiotext(e). Il vit à Los Angeles. près de Tours.
le prix Nadar en 2003 pour son livre Le Pavillon 1973. Il est l’auteur de La Changeante Écume 1929. Engagement dans l’armée pour deux ans.
blanc (Filigranes). Il est également l’auteur de des flots (Éd. Khbar Bladna, 2009). Il dirige la ❚ Yassin Adnan, poète, est né en 1970 1931. Premier séjour au Maroc, à Midelt puis
Hôtel Mafet Astoria – Le Caire (Ides et Calendes, Librairie des Colonnes, à Tanger, depuis 2005. à Safi. Il est l’auteur de Mannequins (2000) à Meknès.
1999). et de La akad ara (2007). 1936. Jean Genet déserte et erre à travers
❚ Serge Lutens est né en 1942 à Lille. Il est l’Europe.
❚ Rachida Madani, écrivaine, poétesse, est née photographe, cinéaste et créateur de parfums. ❚ Taha Adnan, poète, est né en 1970 à Safi. Il vit 1943. Rencontre de Jean Cocteau, édition
à Tanger en 1951. Elle est l’auteur de Blessures au en Belgique. Il est l’auteur du recueil de poèmes clandestine de Notre-Dame-des-Fleurs.
vent et L’histoire peut attendre, parus aux éditions ❚ Salim Jay, écrivain et critique littéraire, Akraho al-hob (Éd. Dar Anahda Al-arabiya). 1946. Miracle de la Rose.
de la Différence. est né en 1951. Il est l’auteur de Tu ne traverseras 1947. Édition anonyme de Pompes Funèbres
pas le détroit (Mille et Une Nuits, 2001) ❚ Walid El Amraoui, né en 1984, est publié ici et de Querelle de Brest.
❚ Donatien Grau enseigne à l’École normale et d’Embourgeoisement immédiat (Éd. de la pour la première fois. Il vit à Rabat. 1949. Journal du Voleur. Grâce présidentielle.
supérieure de Paris. Il est membre du comité Différence, 2006). 1950. Genet tourne un Chant d’amour.
de rédaction de la revue La Règle du jeu ❚ Abderrahim Elkhassar, poète, est né en 1975 1955. Rencontre de Abdallah pour qui il écrira
(laregledujeu.org). ❚ Gilles Sebhan, écrivain, est né en 1967. à Safi. Il est l’auteur de trois recueils de poésie en deux ans plus tard Le Funambule.
Il est l’auteur de Presque gentil (2006) arabe. Il collabore au quotidien libanais Assafir. 1956. Le Balcon.
❚ Carole Achache, écrivaine et photographe, et de Domodossola. Le suicide de Jean Genet 1957. L’Atelier d’Alberto Giacometti.
est l’auteur de La Plage de Trouville (Stock, 2008). (2010), parus aux éditions Denoël. ❚ Abdelaziz Errachidi, écrivain, est né en 1978 1958. Les Nègres.
à Zagora. Il est l’auteur de trois recueils de 1960. Les Paravents.
❚ Omar Berrada, poète et traducteur, a été ❚ Abdellah Baïda, écrivain et critique littéraire, nouvelles et d’un roman, Bédouins sur la falaise 1964. Suicide d’Abdallah le 12 mars à Paris.
publié dans le livre collectif Lettres à un jeune enseigne à l’École normale supérieure (Éd. Dar Al-arabiya Lil-Oloum, 2009). Genet déclare qu’il renonce à la littérature.
Marocain (Éd. du Seuil, 2009). de Rabat. Il est l’auteur des Voix de Khaïr-Eddine 1967. Tentative de suicide, séjour au Japon.
(Éd. Bouregreg, 2007). ❚ Abdellah Taïa est né en 1973 à Rabat. 1970. Séjour aux USA invité par les Black
❚ Yve-Alain Bois, historien et critique d’art Il est l’auteur de L’Armée du salut (2006), Panthers, voyage au Moyen-Orient sur l’invitation
moderne, est né à Constantine (Algérie) en 1952. ❚ José Didier (1919-2008) est l’auteure Une mélancolie arabe (2008) et Le Jour du Roi de l’O.L.P.
Il est l’auteur de Painting as Model (MIT Press, des recueils Poèmes des Temps mystiques (2010), parus aux éditions du Seuil. 1982. Genet s’installe au Maroc.
1993). Il enseigne à l’université de Princeton. de désolation et Les Dieux. 1986. Jean Genet meurt à Paris dans la nuit
du 14 au 15 avril. Il est enterré à Larache au
Maroc. Publication d’Un captif amoureux.
10  Tahar Ben Jelloun 11 

Lettre
à Jean Genet

J’aurais aimé te dire « tout va bien », mais tu sais que rien ne


va tout à fait bien. Je ne parlerai pas de la météo, mais sache que
le climat est devenu fou et que les saisons se moquent des culti-
vateurs, que les paysans vivent toujours plus nombreux dans les
villes. L’exode rural dont tu as maintes fois constaté les dégâts se
poursuit. Les saisons ne sont plus à leur place et la terre conti-
nue de tourner avec ses affamés, ses incohérences et injustices.
Tout cela, tu t’en doutais de toute façon, et tu dois bien t’en
amuser là où tu es, la tête tournée en direction de La Mecque
comme un « bon musulman », et, comme disait Mohamed en
plaisantant, entre un ancien bordel et une prison.
Que tu reposes en terre marocaine, dans un cimetière chré-
tien, toi le rebelle, nous fait à nous tes proches bien plaisir. Ta
tombe est devenue un lieu de visite, je ne dirai pas un lieu de
culte, mais des gens y viennent d’un peu partout. Quand le
gardien du cimetière est mort, c’est son fils qui lui a succédé.
Il a acheté un grand cahier cartonné ; sa femme le présente
aux visiteurs pour qu’ils puissent y consigner leurs impressions
moyennant 50 dh. Le livre est plein de témoignages. Je sais que
tu t’en moques, mais tous ces gens font le voyage pour venir se
recueillir sur ta tombe, toujours aussi modeste. Ah, j’ai oublié
de te dire que la première stèle a été volée. Encore un de tes
coups !
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Non, les nouvelles ne sont pas bonnes. Comme tu me disais : toujours aussi mince. Il voit aussi Ahmed qui vit en ce moment
« On ne lit pas les journaux pour savoir si on est heureux. » en Italie et s’occupe de ses chevaux.
Les Palestiniens sont divisés. Depuis ton départ, il y a eu deux Mohamed, je dois malheureusement te le dire, est mort dans
intifadas, des soulèvements de jeunes qui ont résisté contre l’oc- un accident de voiture six mois après ton départ. Il avait acheté
cupant à coups de pierres. Tu aurais certainement aimé te mêler une vieille auto et a été pris dans une tempête sur la route de
à la foule et lancer quelques pierres en direction des soldats Rabat. Jacky et Anis se sont occupés d’Azzedine. À présent,
israéliens qui tiraient avec des balles réelles. Mais les choses ont c’est le frère de Mohamed qui vit dans la maison de Larache.
empiré. Les religieux se sont constitués en mouvement qu’ils Leïla Shahid est ambassadrice de l’Autorité palestinienne à
ont appelé « Hamas ». Depuis, grâce aux élections libres, le Bruxelles auprès de l’Union européenne après avoir occupé le
Hamas tient Gaza et l’Autorité palestinienne à Ramallah. Les même poste à Paris. Elle fait un travail formidable.
Gazaouis ont creusé des tunnels pour faire passer par la fron- Notre ami le poète Mahmoud Darwich est mort il n’y a pas
tière égyptienne des produits alimentaires, des médicaments et longtemps, après une opération du cœur. Il a laissé un grand
des armes. Mais l’Égypte vient de boucher les ouvertures pour vide.
les empêcher de survivre. Au moment où je t’écris, le monde fête le vingtième anni-
Je ne vais pas te raconter vingt ans d’histoire, mais sache versaire de la chute du mur de Berlin. Oui, le mur est tombé
que les Palestiniens n’ont cessé d’être victimes d’agressions, et les deux Allemagnes se sont réunies. Ce peuple que tu trou-
de massacres et d’humiliations. Il y a eu plusieurs guerres. Des vais « féminin » est dirigé par une femme compétente et
milliers de victimes du côté palestinien. Le monde assiste à ces puissante.
crimes en regardant ailleurs. La solitude du peuple palestinien La France est de moins en moins «  la fille aînée de
est terrible. Des voix s’élèvent de temps en temps pour dire : l’Église » ; elle se bat pour préserver la laïcité. Elle a du mal
« Ça suffit ! Israël commet des crimes », mais Israël est indif- avec l’islam et certains musulmans. Il faut dire que la guerre
férent à tout ça. d’Algérie est toujours dans la mémoire des deux communautés.
Les autres nouvelles sont moins dramatiques. Je commence Des familles immigrées envoient leurs filles à l’école voilées.
par Azzedine. Il est grand, beau, il a les yeux marron foncé, Une loi a été votée pour empêcher les signes religieux dans les
disons noirs, il est très intelligent. Il vit à Paris, il a fait des administrations et les lieux publics. Toi, j’imagine, tu aurais
études de comptabilité mais, quand je l’ai vu, il était en congé. Il été contre cette interdiction : ton esprit de contradiction aurait
a un fils qu’il a appelé Driss. Il se souvient de toi et a lu certains réagi plus vite que ta raison. Enfin, l’islam a été pris en otage
de tes livres. Jacky est très proche de lui. Ils se voient souvent. par des terroristes qui en ont fait leur étendard et parlent de
Jacky se porte bien. Il gère ton héritage avec une grande « la vengeance des humiliés contre l’Occident ». On tue et
prudence et rigueur. Il veille sur ton œuvre et ne permet pas à on massacre au nom de cette religion qui, comme tu sais, est
n’importe qui de faire n’importe quoi avec tes textes. Il est très « soumission à la paix ».
méfiant, il suit ton exemple. D’ailleurs il parle comme toi et a À l’invitation d’une chaîne de télévision française, je me suis
hérité de toi non seulement tes colères mais aussi ton tempéra- rendu l’hiver dernier à Alligny, dans le Morvan, pour visiter
ment. Il vit aujourd’hui en Grèce. Il a les cheveux blancs et est ton école. Ce lieu est si froid, si humide, si chagrin, que j’ai vite
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compris ton envie de t’en évader. La lumière du ciel est fade, Tu te rends compte à quoi tu échappes ? Jean Blanc ! Rien que
grise, elle dégage un parfum d’ennui. La famille qui s’occupait pour cela, tu aurais changé de famille, n’est-ce pas ?
de toi ne pouvait rien contre ce trou englué dans la terre regor- Je t’embrasse, ami.
geant d’eau. Tu appris à écrire là. Rien ne signale que de cette
école allait émerger l’enfant terrible des lettres françaises du Tahar
xxe siècle, ni le provocateur et le militant qui a dérangé tant de
monde. Je garde de cette visite un sentiment de malaise et de
tristesse. En même temps, j’étais curieux de me retrouver dans À cette lettre, extraite de son dernier ouvrage, Jean Genet,
les lieux de ton enfance. Je n’y retournerai pas. J’ai repensé à menteur sublime (Gallimard, 2010), Tahar Ben Jelloun a tenu
ce que tu déclarais à Hubert Fichte, journaliste de Die Zeit, le à ajouter ce qui suit, ce cri de colère :
13 février 1976 : « Je n’ai ni père ni mère, j’ai été élevé à l’As-
sistance publique, j’ai su très jeune que je n’étais pas français, Il m’arrive de penser à Jean Genet souvent, très souvent.
que je n’appartenais pas à ce village. J’ai été élevé dans le Massif Presque tous les jours. Je me demande ce qu’il aurait pensé de
central. Je l’ai su d’une façon bête, niaise, comme ça : le maître tel ou tel événement politique, de ce qui arrive aujourd’hui
d’école avait demandé d’écrire une petite rédaction, chaque de terrible dans le monde. Contrairement à ce qu’on pourrait
élève devant décrire sa maison ; j’ai fait la description de ma croire, Genet était un dévoreur de journaux, tous les journaux.
maison ; il s’est trouvé que ma description était, selon le maître Il suivait très attentivement les informations.
d’école, la plus jolie. Il l’a lue à haute voix et tout le monde s’est Genet est là, bien là. Il continuera de vivre tant qu’on se
moqué de moi en disant : “Mais ce n’est pas sa maison, c’est un souviendra de lui. Son regard manque à notre société. À la fin
enfant trouvé”, et alors il y a eu un tel vide, un tel abaissement. de sa vie, il était devenu moins une personne physique qu’une
J’étais immédiatement tellement étranger, oh ! le mot n’est pas pensée rebelle, militante et qui ne se fatiguait jamais. Il était
fort, haïr la France, ce n’est rien, il faudrait plus que haïr, plus tout le temps en colère. Il fustigeait toutes les institutions du
que vomir la France… » monde et ne se souciait guère de ce qu’on dirait de lui et de ses
Je ne t’en dirai pas plus. Le monde va mal. Mais un homme prises de position. Il n’était très attentif que lorsqu’il s’agissait
noir est devenu président des États-Unis d’Amérique. Ça, c’est des Palestiniens. Là, il était à l’écoute des réactions des autres
une bonne nouvelle ! Tu aurais été content. par rapport à sa défense de ces derniers. Car il ne voulait surtout
Sache enfin que tes œuvres théâtrales sont dans la Pléiade pas leur causer du tort, leur faire du mal.
et que la France et des universités dans le monde s’apprêtent Qui aujourd’hui, parmi les intellectuels, a la dimension
à célébrer le centenaire de ta naissance. Heureusement que tu de Jean Genet, son degré d’implication ? Je ne vois presque
n’es pas là pour gâcher la fête ! personne. Juan Goytisolo a une vigilance qui rappelle celle de
Un dernier mot, mon cher Jean, on a découvert le nom de Genet. John le Carré aussi. Sinon, les autres intellectuels ne se
ton père biologique, tu vas rire, tu vas te réveiller et me pour- préoccupent guère des Palestiniens. Le monde entier a entériné
suivre de ton sarcasme, tiens-toi bien : il s’appelait M. Blanc ! cette injustice : un peuple sans terre. Jusqu’à quand ? Oui, la
voix de Genet manque terriblement.
16  Farid Tali 17 

On a essayé maintes fois de l’assassiner. Surtout lors de la


parution de son dernier livre, en 1986, Un captif amoureux. Les soirs
de Nanterre
La presse a créé volontairement la confusion autour de sa
défense des Palestiniens et de son antisémitisme. On lui a fait
du mal. On a éloigné certains lecteurs et certains cœurs de
lui. Aujourd’hui, il est beaucoup moins lu. Les jeunes ne le
connaissent pas vraiment. Et c’est dommage. La place qu’on lui
accorde est petite, trop petite. Il est devenu presque invisible,
Jean Genet. La célébration en ce moment du centenaire de sa
naissance va peut-être réparer cette injustice. Le ressusciter ? Je
ne me fais guère d’illusions. On vit dans une époque de régres-
sion. Des régressions de toutes sortes : régression de la liberté, Il n’est pas indispensable de le présenter comme une vérité
régression de l’hospitalité, de la curiosité… Et, d’une certaine nouvelle, mais le monde a changé ! Au tout début de ce siècle-ci,
façon, Jean Genet paie le prix de cette progression terrible de j’avais à peine 23 ans. Nous n’étions même pas – on peut le
la peur, de la fermeture des frontières, de la normalisation de dire relativement à l’effondrement des Tours – entrer dans le
la pensée… Même dans les pays arabes il subit cet oubli. Même xxie siècle. Je n’avais donc en moi rien d’un réel engagement
les Palestiniens ne se souviennent plus de lui. Il n’y a peut-être politique ; c’était à la toute fin d’une époque.
qu’au Maroc qu’il se passe quelque chose de sincère et de mysté- Tout un été à Nanterre, nous avons joué et écouté Jean
rieux autour de cet écrivain et de cet homme. Genet, et nous l’avons représenté, incarné, libéré, et puis il y
avait cette voix, celle des textes, et cette autre voix, celle du vieil
homme altier qui avait accepté d’enregistrer les extraits du livre
qui devaient être la trame sonore de nos agissements tributaires
et reconnaissants, comme on l’est aux Grands Hommes.
Car, assurément, il en fut un, et je ne le savais que trop litté-
rairement encore, et c’est déjà beaucoup, et ce n’est pas assez
quand il s’agit d’un écrivain comme Genet, d’un combattant
politique international comme lui – et il y en a peu qui en
arrivent à ce degré d’International.
Car, assurément, c’était au travers d’ici, à Nanterre, que
cette voix allait dans une ferme, derrière l’université, d’où un
jour tout est parti, je veux dire toute une époque, et c’est là
qu’a résonné quelque chose comme un tremblement du souci
de l’Autre, l’homme dans ce qu’il a de transfrontalier, tous les
combats, toutes les politiques, toutes les causes.
18  19 

Mais que diable la littérature peut-elle avoir à faire dans ni de haut-parleurs, et nous devions porter à même nos voix la
cette éphémère galère qu’est l’histoire politique ? Que va-t-elle sienne, c’était la politique du metteur en scène, et tout était
chercher dans un combat des hommes pour les hommes ? C’est politique, jusque dans nos façons tragédiennes d’entrer et de
le sens de sa voix, la direction de son essence – j’ai envie de le sortir de scène, cette scène qui ressemblait à un noble hangar
dire ainsi –, qui perdure à travers le transitoire d’une cause, de fortune, et nous devenions de nobles représentants d’un
qu’elle soit afro-américaine, palestinienne, nord-africaine, fran- monde enfoui, mythique, grec à la manière où le grec anti-
çaise (que sais-je ?). que est le dépositaire d’un cri, d’une violence qu’aucune autre
Quelque chose d’un je-ne-sais-quoi de bien français qui est époque n’égalera. Jusqu’à la solennité de nos gestes qui était
devenu on ne sait quoi de mondial, de vraiment mondial, sans pour les textes que nous servions docilement : nous n’étions
rien du sens galvaudé que ce mot a depuis quelques années ; c’est ni des acteurs ni des hommes ; nous étions ses supports de
un homme au sang du Maroc, aux tripes de Palestine, à la voix combat, des combattants dans une arène, pour la cause, celle
du Sahel, à la force de l’Atlas. Quelqu’un, comme on dit, dans des Palestiniens, et celle des Black Panthers, celle de Sabra
la forme intransitive du mot, de qui est d’importance. et Chatila, celle d’Angela Davis, celle de ces femmes, de ces
Ça s’appelle L’Ennemi déclaré, ce qu’on a fait ensemble, hommes, de ces peuples et de ce monde qu’on habite et pour
comme on milite ensemble, ça porte ce nom-là, à l’accent bien lequel nous combattions par une simple présence audible. Nous
trouvé, un hémistiche de brutalité et de justesse, avec la puis- étions la politique dans nos gestes. Artaud voulait, à l’instar du
sance d’une tragédie racinienne, Antigone-Genet, c’est cela théâtre de Bali, un théâtre de gestes, de violence et de quelque
son combat, jamais renoncer, jamais baisser la voix ; et nous chose qui dirait jusqu’à l’horreur de la mort. Et cette phrase,
l’écoutions, et nous étions six sur scène, et c’était du théâtre « La photographie ne saisit pas les mouches », m’a hanté,
et ce n’en était pas. Nous jouions et nous étions sérieux ; nous accompagné, inspiré, et enfin étonné dans sa formulation
parlions et nous ne disions rien – rien de nous, rien de nous je même, et nous étions couchés quand elle était dite, nous étions
veux dire, et tout partait de lui, et tout venait de lui. Il y a ce les morts de Sabra et Chatila, nous étions les cadavres d’un
même amour des frères dans La Thébaïde, cet amour du frère massacre, nous n’étions même plus nous-mêmes, nous étions
dans le tragique genettien qu’est cet Ennemi déclaré. Ce livre, là-bas. Je repense à ce reportage où Leïla Shahid revient sur les
nous l’avons dit, crié, dans le soir de Nanterre, entre les tours lieux devant la caméra, et elle évoque « Jean », comme elle l’ap-
des cités à l’entour, et derrière l’urne du savoir universitaire : pelle, cette femme-là, même quand elle ne verse aucune larme
entre les deux, il y a eu l’effondrement de ma conscience du elle pleure de ce qu’elle a perdu, de ce qu’elle combat, elle pleure
politique, dont je ne sais finalement si elle n’est pas née là, à de politique, cette femme, c’est ce qui la rend admirable entre
cet endroit précis du monde. Mais c’est aujourd’hui seulement toutes, jusqu’aux Souvenirs de Jérusalem, c’est la voix de Genet
que j’en prends conscience, aujourd’hui seulement qu’un siècle qu’elle a dû porter avec elle dans ses combats : elle ne l’a jamais
a passé depuis que cette voix est née. dit ainsi, mais je le sais pour sûr. Elle disait « Jean », et j’ai revu
Car, dès l’abord, posons que c’est l’été, et que nous commen- Nanterre ; elle montrait le camp, et j’ai repensé à ces bidonvilles
cions à répéter et à dire les textes au son des martinets dans le où les Algériens travailleurs immigrés se sont entassés près de
ciel, et il fallait crier parce que nous n’avions pas de microphones Nanterre, et auxquels Genet a également rendu hommage en
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racontant leur embrigadement quasi animal dans les Forces mêmes, et nous frappions sur l’épaule de notre voisin de droite,
françaises de travail de l’époque de la post-colonisation. C’est ce voisin d’un soir, et nous le frappions à la façon policière d’un
un roman politique, l’histoire politique de Genet, on y trouve Genet attrapé par les forces de l’ordre, cet ordre politique établi,
la même force que dans ses romans, le même désir. et souvent mensonger, qu’il n’a cessé de combattre. Je vous dis
Car, assurément, il y a eu une grande part de désir dans son tout cela de souvenir – et quel souvenir ! Quelle joie mainte-
combat politique. Assurément, si la politique est le souci de nant de me rappeler cette époque et ces textes, et je remercie
l’Autre, le souci de sa place, de ses droits, de son droit à l’hu- le 19 décembre 1910.
manité, il n’y a rien d’étonnant à ce que (parfois ou souvent) Il y a du Rimbaud dans ces textes, de la révolte et de l’es-
le désir entre pour une grande part dans le compagnonnage poir. La charité est cette clef – cette inspiration prouve que
qui caractérise les grandes luttes révolutionnaires. Celles où j’ai rêvé. Il aurait pu dire cela, Jean Genet, dans ce combat
les femmes et les hommes combattent ensemble pour la liberté, rêvé, dans cette utopie des textes dits. Et chaque soir nous y
pour l’espoir, pour la libération du désir, en somme, sous toutes croyions, nous disions par les textes que nous y croyions, et
ses formes. nous traversions la nuit comme une saison pleine des mots de
L’Ennemi déclaré, c’est Roger des Prés et la Ferme du l’engagement aux côtés des grands hommes. Je n’y avais jamais
Bonheur, c’est nous autres tout autour, ce sont des textes avant pensé, c’est seulement aujourd’hui que je l’écris que je m’en
que d’être un livre, c’est l’Engagement ! Aujourd’hui c’est un avise, mais nous n’étions certes pas des personnages, et tant
livre, il est posé là, fort de ses 432 pages, et je relis les voix que mieux, encore moins des acteurs, et c’est encore tant mieux,
nous étions, et j’entends celle du vieil homme altier et celle de nous étions ceux que nous citions, nous étions des textes. Il y
Genet lui-même. Le vieil homme avait accepté, à la demande a du « Forgeron », il y a des « Rages de Césars », et de « Ma
de Roger, de dire ces textes dans un enregistrement de deux Bohème », du « Cœur supplicié », du « Chant de guerre pari-
heures qui passait ininterrompu pendant que nous défilions sien » et du « Mauvais sang » surtout, ah, du mauvais sang !
dans nos rôles antiques. Sa voix tremblait ; je ne sais ce qu’elle Il en faut pour prendre son courage à deux mains et l’écrire ; et
est devenue ; mais elle est dans ces pages, ça je le sais, je l’en- pour le dire ; et pour l’entendre – car qui n’a pas dans le public
tends. Vous l’entendez ? Sa voix a les tremblements de l’âge, connu l’ivresse de fermer les yeux pendant la représentation
et de l’émotion, et inaltérablement, au-delà du temps et de la pour écouter les textes ?
mort, elle défilait dans les soirs de Nanterre, et elle ira aussi Et parfois, pendant le spectacle, nous étions à l’extérieur du
dans ce soir du 19 décembre 2010, et du prochain 19 décembre hangar-théâtre, et nous disions les textes de là, de cet extérieur
et des autres 19 décembre, tant qu’il y aura de la politique. Et à partir de quoi nous les faisions entrer, et le public, les yeux
il y en aura toujours. Et il nous parlait de cette enfance, ce vieil fermés, les accueillait, ces textes, non pas comme on accueille
homme, l’enfance de Genet, et il nous disait que « la famille un étranger mais comme on invite une conscience autre bientôt
est la première cellule criminelle », comme Genet le dit dans pareille à la sienne et qui transforme votre conscience politique
un entretien et une phrase devenus célèbres. à jamais. C’est aujourd’hui seulement que je m’en fais le dépo-
Et chaque soir nous allions nous asseoir dans le public qui sitaire, de cette parole, que je la reconnais collée à la mienne,
se trouvait retenu derrière des grilles que nous fermions nous- à ma politique. Nanterre s’est repeuplée de voix et de textes
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ces soirs-là. Genet est un poète politique qui a trempé dans la le désir, qui s’appuie sur autre chose, et qui est plus politique
Commune, dans 1792, et dans tant de ses combats contem- que tout, et qui est peut-être le politique, ce style sans quoi
porains. Le vrai communard des années 70, c’est lui. Tous les la littérature n’est rien et surtout pas politique, ce phrasé, ce
autres ont agi, lui a agi et écrit, et c’est plus fort. Derrière là-bas, rythme, ce souffle, cette respiration, ainsi que doit faire, j’ima-
vers Nanterre, ça s’est agité, ici dans cette ferme nous avons gine, le fauve dans la savane avant l’attaque, comme doivent le
dit, trente ans après, avec la même force que dans les pages de connaître les guépards à leur démarche – leur style – avant de
cet Ennemi déclaré. Je n’ai jamais compris complètement, pas se lancer sur une proie ; ce sont ce fauve et ce guépard qui ont
encore, le titre de ce livre, et je ne veux pas comprendre tout de su se montrer tout un été ; non pas un rhinocéros, comme peut
suite, trop vite, je veux qu’on me laisse l’éternité pour compren- l’être un écrivain pataud qui fonce, en pachyderme, dans le tas,
dre ce livre. Prenez-le avec vous dans la conscience, lentement et défonce tout, mais cette délicatesse de la langue qui vous a
mais longtemps, à la manière d’un credo, pour les engagements une brutalité dont vous ne soupçonnez même pas l’impact :
futurs, tous les engagements, moi j’y crois. elle est le produit d’une colère compacte, et son trajet est ce
On dit que le Poète est celui qui pèse chacun de ses mots, style sans pareil.
pour qui chaque mot devient un réseau sémantique où chacun L’histoire sur scène : presque rien. On accueillait les spec-
des sens, ceux du travers des âges et à travers les âges, résonne tateurs et on les séparait en deux groupes distincts puis on les
dans toute sa plénitude. Chaque mot de L’Ennemi déclaré est conduisait dans des cages pour les faire s’asseoir avant de les
essayé, pesé et porte jusqu’au tréfonds d’une volonté d’agir. Ce enfermer derrière des grilles que nul ne devait franchir (l’expé-
sont certes des textes que l’on écoute, mais ce sont aussi des mots rience de l’enfermement, de la colonie de Mettray, en somme, la
qui font agir. Peut-être pas immédiatement, ni même consciem- centrale, où nous les parquions avec Divers, Bulkaen et autres
ment, mais, je l’affirme : quiconque a écouté L’Ennemi déclaré fantômes du désir – car il fallait se mettre dans cette posture
a agi dans sa vie en conformité avec ces combats politiques ; pour découvrir le reste). Et une calèche tirée par un énorme
quiconque a entendu s’est engagé ensuite d’une façon ou d’une cheval arrivait : un vieil aristocrate accompagné d’un jeune
autre. C’est cela, l’« Adieu » de ces textes et entretiens. homme – adolescent tardif – en descendait, et ils s’apprêtaient
Tout un été, alors que j’avais décidé de le consacrer à l’écrire, à passer une soirée ensemble : ils allaient dîner et être séparés
et que je m’étais plaint que j’allais être pris totalement par cette du public à la fin par un grand lit où ils finiraient leur nuit. La
pièce, et que je ne pourrais pas écrire, et que ça allait être du mise en scène était tout, et tout était dans les textes pourtant,
temps que je regretterais d’avoir consacré au théâtre, tout cet surtout ; et l’histoire n’était presque rien, puisqu’en définitive il
été-là, je n’ai pas fait de théâtre, j’ai plutôt fourbi des armes dont n’y en avait pas. Nous faisions prendre un bain au jeune homme
j’ai mesuré bien plus tard l’importance, et cette rencontre avec et le préparions pour son dîner, et nous les servions, comme
la face politique de Genet a ouvert de multiples autres faces, un la scène servait chaque fois les textes. Et ce service rendu à la
peu comme un objet aux milles facettes que vous ne découvrez littérature était comme ce servile état de désir du vieil aris-
jamais que progressivement, parce qu’il est bien impossible tocrate pour le tardif adolescent : une disponibilité de tous
d’en avoir une vision complète. J’y accède aujourd’hui, disons les instants, une oreille et un cœur, une sensualité suave où
le 30 septembre 2010, à cette face politique, où règne en maître chaque mot devait résonner comme un coup physique, comme
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un ébat d’amour, ce que nous faisions, public et personnages, nous n’en avons jamais parlé, mais j’imaginais chaque soir que
avec le long défilement de la voix de l’homme qui était la voix c’était lui qui quittait la montagne ; Abdeslam, le frère de ma
de Genet. Il y avait des animaux dans la Ferme, et ils étaient mère, qui me parle chaque année de Belleville avec la voix qui
là aussi pour raconter les textes. J’ai porté une chèvre torse tremble dès qu’il prononce ce nom, et Messaoud, je ne t’oublie
nu pour être recruté comme travailleur immigré, on regardait pas parmi ce peuple, mari aveugle de ma tante Aïcha, qui disais
mes dents, inspectait mes muscles, et j’avais cette chèvre sur les toujours dans un sourire « C’est en Indochine, pour la France,
épaules, et j’étais de l’Atlas, du Rif ou des montagnes d’Agadir, que j’ai laissé mes yeux », et il roulait le r de « France », et il
j’étais ce jeune Marocain sur le départ pour le travail, et on me relevait la tête, et on levait les yeux vers lui, et les siens étaient
scrutait comme du bétail, et la voix disait mon histoire, sans secs mais fiers). Et je quittais la scène sans jamais me retourner
doute celle de tout un peuple d’hommes choisis pour servir la sur la chèvre ni sur la montagne.
France, et il était là, l’engagement politique : si ce n’avait été que Mais c’est cela peut-être, la force politique de Genet : il n’y a
cette mise en scène plus vraie que nature – naturaliste –, il n’y pas eu un engagement politique pour un peuple particulier, ce
aurait pas eu de coup politique porté. Mais la phrase de Genet sont tous les peuples qu’il aimait, toutes les causes qu’il épou-
accompagnée de ma bestialisation de somme, d’animal bon sait, aucune n’avait sa préférence, et tous étaient ses enfants. Ses
pour le service, c’était tout un circuit engagé qui se mettait en enfants : tous d’où qu’ils viennent, il a combattu auprès d’eux
branle et qui vous donnait à réfléchir davantage que n’importe – Palestiniens, Noirs américains, travailleurs immigrés, maro-
quel discours d’homme d’État sur ce qu’avait été, pire que la cains ou algériens – et tous il les a accompagnés d’abord par
colonisation, l’emploi des travailleurs immigrés dans la post- des textes, par « la page qui fut d’abord blanche » et qui « est
colonisation par les grands industriels français, avec leur logi- maintenant parcourue du haut en bas de minuscules signes
que mercantile et comptable : tout un peuple s’était levé dans noirs, les lettres, les mots, les virgules, les points d’exclama-
la honte pour traverser la Méditerranée, la honte mais aussi tion ». Si c’est un engagement politique, il est d’abord écrit
la fierté de travailler pour la France, une honte mais aussi un – par quoi je veux dire non pas que l’écrit rythme l’action, mais
désir de fraternité nouvelle quant à ce pays mère qui allait avoir qu’il est la matrice à quoi on revient toujours quand on se bat
besoin de nous, car j’étais devenu tous les immigrés ensemble, politiquement avec Genet. Il faut relire les deux premières pages
cette chèvre sur mes épaules, ces mains qui inspectaient ma d’Un captif amoureux pour comprendre que la révolution est
mâchoire, d’autres mains, qui décidaient en palpant ma muscu- davantage dans le silence des textes que dans le fracas de l’action,
lature si j’allais pouvoir tenir devant la tâche et si j’allais être quand même elle est plus que nécessaire, voire indispensable.
assez rentable pour M. Dassault. Et je repartais, levant tout un Car si l’action politique avance dans la réalité, la réalité n’est-
peuple avec moi, un peuple de travailleurs immigrés, fantômes elle pas cette totalité de signes noirs ? Et plus que les mots sur
ou non, qui partait travailler, et je repartais de la « scène » après la feuille, c’est l’espace entre qui est la vraie révolution politique
avoir posé la chèvre, je quittais les montagnes pour construire et littéraire de Genet : « La Révolution palestinienne fut-elle
celle de Paris. (J’en avais chaque fois les larmes aux yeux parce écrite sur le néant, un artifice sur du néant, et la page blanche, et
que c’était l’histoire d’un père, d’un oncle, d’un grand-oncle chaque minuscule écart de papier blanc apparaissant entre deux
que je racontais : mon père est arrivé ici à 16 ans en 1947, et mots sont-ils plus réels que les signes noirs ? » La Révolution se
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fait entre les mots et avec eux, presque devant eux ! Je continue Genet, la vôtre et celle de millions d’autres. J’étais trop petit
de citer : « Si elle demeurait en un lieu la réalité du temps passé certes pour porter ce monde de voix, et ça m’aura peut-être
auprès – et non avec eux – des Palestiniens se conserverait, et échappé, mais j’ai fait du mieux que j’ai pu pour porter avec
je le dis mal, entre chaque mot prétendant rendre compte de vous la révolution dans les déserts de Nanterre. De si loin,
cette réalité alors qu’elle se blottit, jusqu’à s’épouser elle-même, derrière la fac endormie, et peu avant le dernier RER que nous
mortaisée ou plutôt si exactement prise entre les mots, sur cet courions attraper plus tard, après la fin de la représentation, de
espace blanc de la feuille de papier, mais non dans les mots si loin, nous avons essayé de porter nos voix en Cisjordanie, en
eux-mêmes qui furent écrits afin que disparaisse cette réalité. Amérique, en Algérie, au Maroc…
Ou bien je le dis autrement : l’espace mesuré entre les mots est Bien entendu, les quelque 419 pages de textes et entretiens – et
plus rempli de réel que ne le sera le temps nécessaire pour les moins encore les notices, notes, avertissement et chronologie –
lire. » Il y a plus dans la distance qui sépare les mots et la scène n’ont pas toutes servi à monter le spectacle (il eût été impossible
qui met en action ces mots que dans les mots eux-mêmes, et que L’Ennemi déclaré soit entièrement le centre – et le noyau de
c’est ce que nous comprenions chaque soir. Les mots signifient la vieille voix altière – de cette expérience théâtrale politique),
plus qu’ils ne disent. Et si la mise en scène de Roger des Prés mais certains textes ont été savamment choisis par Roger des
n’était en temps réel que l’espace d’une soirée et d’un dîner Prés pour que leur alliance donne le souvenir que j’en garde.
entre un vieil aristocrate et un adolescent tardif, la réalité était Bien entendu, rien n’était plus éloigné de son projet poétique
dans tout ce qui avait lieu entre les textes – rien n’était possible que l’exhaustivité et l’épuisement de ce recueil posthume
sans eux – et vous. Entre le texte et les gens – entre eux et les publié seulement en 1991. Mais il eût été impossible que cela
Palestiniens, entre eux et les Black Panthers, entre eux et tous. ne commence pas par le magnifique préambule (autobiographi-
Et tout est comme si la vraie politique qu’occupe la littérature que totalement) qui ouvre le recueil – et qui ouvrait le spectacle
était cet espace que les mots créent. pour lui donner toute sa force dramatique : « J. G. cherche ou
« La révolution palestinienne m’aurait donc échappé ? » recherche… » C’était juste avant l’arrivée de la calèche, sur un
Aucune révolution ne vous a échappé, aucune n’a échappé à vos ton très solennel, que l’un de nous entamait l’histoire par ce
images du langage que vous êtes allé chercher dans les déserts, magnifique « J. G. cherche ou recherche, ou voudrait découvrir,
quels qu’ils soient. J’ai senti tout cela ces soirs d’été à Nanterre : ne le jamais découvrir, le délicieux ennemi très désarmé, dont
que nous étions vous et moi, chaque soir, dans la révolution, l’équilibre est instable, le profil incertain, la face inadmissible,
et dans l’écart entre les mots ; nous faisions cette révolution l’ennemi qu’un souffle casse, l’esclave déjà humilié, se jetant
que vous poursuiviez sans cesse et pour toutes les causes. Ce lui-même par la fenêtre sur un signe, l’ennemi vaincu : aveugle,
vieil homme altier qui vous lisait, nous avons vite oublié que sourd, muet ». Et alors ce mutisme faisait ouvrir les portes du
ce n’était pas vous, et tout était comme si vous étiez là chaque hangar-théâtre par nos soins pour faire entrer avec panache le
soir pour nous guider à agir ! fort cheval noble et le couple dépareillé dont on devinait que
Parfois, nous lisions nous-mêmes, personnages antiques, des c’était pour moitié cet ennemi déclaré que Genet recherchait :
textes. De ma voix qui ne porte pas loin, je faisais un effort de c’était alors le livre lui-même qui était incarné dans la figure
l’extérieur du hangar-théâtre pour faire entendre votre voix, de l’adolescent tardif que nous allions préparer au dîner et à la
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noce. Je n’ai jamais connu de moment aussi fort que la scansion Et, autant le dire, l’ennemi déclaré, c’était nous, nous qui
formidable de ce texte en ouverture d’un spectacle. C’était toute étions engagés alors dans une lutte verbale, dans un combat
une annonce de ce qui allait devenir le propos de la « pièce » (je de phrases et de pensées qui vous changent à vie. Et tout le
feuillette le volume, et ce sont des souvenirs de bribes entendues reste du spectacle était de la même carrure – par quoi je veux
qui remontent à la surface, c’était il y a dix ans !) : « Je cherche dire que toutes les phrases avaient la même beauté et la même
un ennemi défaillant, venant à la capitulation. » Le ton était carrure que l’entrée en matière que je viens de citer. C’est sous
donné : nous assisterions à une décollation du verbe, un verbe cet éblouissement que nous jouions nos rôles de metteurs en
propre à vous enlever toute idée préconçue de la politique et scène de la parole, tous. C’est ce soleil-là, et l’amour des candéla-
du combat qui s’y rattache pour découvrir une autre forme de bres, sous quoi nous nous mouvions au rythme des phrases. (Je
militantisme. Car, il faut le dire, Genet en politique est partout relis, aujourd’hui que j’écris ceci, uniquement les extraits qui
et nulle part à la fois ; et si l’Idéologie est la tête agissante du avaient alors été choisis, car c’est à partir des soirs de Nanterre
combat politique, alors il n’y a jamais eu aucune prise de position que je vous raconte tout cela, et j’en mesure au calme et dans
idéologique fixe dans les combats de Jean Genet ; ce fut une tête l’inaction toute la force motrice et engageante.)
pensante, aimante, une tête humaine, une comme après une On imagine – il ne nous parlait pas de la mise en scène, il
danse de Salomé. Car le théâtre est une danse de tous les signes, nous dirigeait –, on imagine que Roger des Prés a voulu que les
comme disait Artaud, une ondulation du sens – et a fortiori scènes ne soient pas une simple illustration des textes ni l’in-
ce spectacle-là –, un tremblement de l’idéologie qui vous fait verse (Roger Blin disait, à l’instar de Beckett – ou est-ce celui-ci
perdre la tête et vous lancer dans ce qui ressemble à plus encore qui le disait à l’instar de celui-là –, que ce n’était pas aux textes
que de l’action. Je soupçonne Roger des Prés d’avoir choisi l’ar- à servir la mise en scène, mais la mise en scène qui devait servir
gument de sa mise en scène – de sa mise en tableaux, car le tout les textes) ; on imagine que l’intention de Roger (le premier des
fonctionnait (pictura ut poesis) comme une suite de tableaux deux) était de faire se chevaucher parallèlement deux histoires
racontant la soirée de ces deux hommes, jeune et moins jeune, aux relations fréquentes mais aux vies bien distinctes, et parfois
qui allaient être l’un l’invité déclaré et l’autre l’ennemi aimé de les deux se rejoignaient, parfois elles divergeaient. Ces poèmes
toute une soirée, et plus –, je soupçonne Roger des Prés d’avoir politiques étaient au centre de tout.
choisi son argument à partir des lignes que voici, et qui closent Je me souviens (j’écris tout à partir de souvenirs dont
le préambule : l’éblouissement m’apparaît aujourd’hui) de « Français, encore
un effort » : « Depuis plusieurs mois, où qu’on regarde, il y a
Je lui donnerai tout ce que je pourrai : des claques, des gifles, chaque jour un mort au moins, soit à Paris, soit dans les douces
des coups de pied, je le ferai mordre par des renards affamés, provinces françaises, et c’est généralement un mort africain »,
manger de la nourriture anglaise, assister à la Chambre des lords, et de cette ironie mordante : « ils le diront, mais nous, nous
être reçu à Buckingham Palace, baiser le prince Philip, se faire redirons les morts » ; je me rappelle « Violence et brutalité » :
baiser par lui, vivre un mois à Londres, se vêtir comme moi, dormir « Les journalistes jettent à la volée des mots qui en mettent
à ma place, vivre à ma place : je cherche l’ennemi déclaré. plein la vue sans trop se préoccuper de la lente germination de
ces mots dans les consciences. Violence – et son complément
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indispensable : non-violence, sont un exemple », et cette préci- plus tard que j’en ai découvert la portée. L’Ennemi déclaré n’est
sion dans l’analyse politique ; je me souviens de « Quatre heures qu’une propédeutique fascinante. (J’écris comme toujours par
à Chatila », le plus beau de tous les textes : « la photographie morceaux, par fragments, forme excellente de la mélancolie
ne saisit pas les mouches ni l’odeur blanche et épaisse de la douce, j’écris pour lui, en hommage à cet apprentissage politi-
mort. Elle ne dit pas non plus les sauts qu’il faut faire quand que dont je prends conscience seulement aujourd’hui en écri-
on va d’un cadavre à l’autre. Si l’on regarde attentivement un vant.) C’est en novembre 1985 que Genet a achevé ce livre,
mort, il se passe un phénomène curieux : l’absence de vie dans après un dernier séjour en Jordanie en juillet 1984 : il voulait
ce corps équivaut à une absence totale du corps ou plutôt à revoir les lieux et les gens, signe que la politique pour lui était
son recul ininterrompu ». Genet fut le premier Européen à affaire non pas d’Idées mais d’hommes, de femmes, des lieux
entrer dans le camp juste après les massacres, il était accom- qu’ils habitent, et du désir qu’on a d’eux – toujours ce désir qui
pagné de cette femme, louable entre toutes, Leïla Shahid, qui de la centrale de Fresnes aux montagnes de Jordanie a guidé
bien plus tard dans un reportage diffusé sur France 5 dira avec son œuvre.
émotion son souvenir de ce moment avec « Jean ». (Je lis en Un captif amoureux dit l’intime des combats, l’arrière des
passant un texte qui n’a pas été utilisé, « N° Matricule 1155 », forces émues, le combat des femmes et des enfants, en creux
où il dit la mince épaisseur des fiches de renseignements des celui des hommes, mais il dit surtout tout le parcours politi-
travailleurs immigrés marocains, cette façon de les décrire en quement concret et concrètement politique d’un homme qui
les dépouillant et de les dépouiller tout en les décrivant, dans ne se contentait pas de vivre ni d’écrire ses combats mais qui
ce qu’ils appelaient une « fiche d’identité » ; j’ai été avec fierté faisait les deux ; et tous les textes qu’il a écrits, s’ils ne sont pas
un de ces travailleurs immigrés marocains, pendant le specta- toujours aussi justes ni vrais idéologiquement, hier pas plus
cle, avec fierté, avec une émotion que j’ai tenté de décrire ici qu’aujourd’hui (ce n’est que mon avis personnel), au moins ils
– mais j’ai retranché ces lignes car je ne trouve aucun mot qui ont cette puissance du style qui touche à l’éternité. Et on lit
dise les larmes que j’avais d’émotion et de reconnaissance à être et relit avec grâce et ravissement ces deux livres, non pas tant
l’objet d’une fouille destinée à évaluer l’aptitude au travail : je pour leur vérité que pour la forme humaine qu’ils ont, et auront
préfère garder ces larmes dans le silence de ce texte !) Et je me toujours. (Quant à moi, ils m’accompagnent, ils me soutien-
rappelle encore d’autres phrases, d’autres merveilles poétiques nent, ils me renseignent sur l’état du monde aujourd’hui, sur
de ces entretiens et textes qui nous ont accompagnés dans les l’état de mon monde politique aujourd’hui, ils me nourrissent,
soirs de Nanterre de cette année-là : il faut lire absolument ils me donnent à penser et à vivre ; je ne fais qu’emprunter à
L’Ennemi déclaré avec gourmandise ; et si ce n’est pas par idéo- leur source.)
logie, qu’importe au fond, c’est par amour du verbe poétique, Un captif amoureux dit l’éducation politique tardive d’un
et je soupçonne Genet d’avoir eu en tête autant l’un que l’autre écrivain qui a cessé d’écrire de la fiction à la suite du deuil diffi-
si ce n’est pas seulement le verbe. cile du funambule Abdallah (j’imagine que son engagement
En 2003, Thomas Doustaly m’a demandé d’écrire pour le précis, concret et quotidien auprès des Palestiniens était encore
magazine Têtu un article sur Un captif amoureux. Je ne connais- directement lié à la perte du funambule). Toujours sur un fil
sais pas ce texte : je l’ai découvert alors ; mais c’est encore bien tendu entre la pensée et l’action, Genet ; comme tout écrivain
32  Denis Dailleux 33 

qui se respecte : incapable de pencher ou pour l’action totale


ou pour la partielle tour d’ivoire haut perchée. Non, il avait
besoin de cette tension entre ces deux vides que sont l’agir et
l’écrire.
Il faudra un jour dire, vraiment dire, ce qu’a été la prison
pour Genet, l’expérience de la prison, et qu’il a cessé d’écrire
quand il n’y a plus été, et comment l’enfermement a motivé
son désir d’écrire, son désir tout court. (J’ai quelque raison
très personnelle de m’intéresser à ce sujet, et ma pensée va à
celui qui en fait l’expérience depuis quelques années, de cette
absence de vie, de cette vie secrète.) Une prison est un lieu
rempli d’hommes – c’est à partir de cette évidence, la présence
de l’humain, que s’est faite l’œuvre de Genet.
34  35 
36  Alain Blottière 37 

Le ciel
d’une djellaba

C’est un petit carnet chinois Flying Eagle, cousu, format


10 × 16, dont la couverture cartonnée au motif marbré jaune
et noir est renforcée aux angles et sur la tranche d’une fine
toile rouge. Soixante-dix-sept de ses quatre-vingt-dix pages (que
j’ai numérotées) sont couvertes de mon écriture, avec plusieurs
encres et différentes densités car je m’en suis servi longtemps,
pour l’essentiel durant quatre années, entre juin ou juillet 1979
et juin 1983. Il me semble qu’à cette époque on trouvait à Paris
ce genre de carnet chinois, mais il se peut aussi que je l’aie
acheté en Thaïlande ou en Indonésie. Sur la première page de
papier ligné, j’ai inscrit le titre du roman auquel je commençais
à penser, suivi du mot Notes souligné. Trois titres, en réalité,
car au premier, Le Chemin du Palais d’été, j’ai bientôt préféré
celui de Songe de Siwa, puis celui qui allait enfin s’imposer,
Le Point d’eau. J’ai barré le Chemin quand je suis entré dans
le Songe, mais pas le Songe quand est apparu le Point. Trente
ans plus tard, je trouve un peu de vanité à cette page de titre,
probablement destinée à une postérité à laquelle je ne crois
plus : dès la première page les exégètes de mon œuvre sauraient
quel trésor ce petit carnet était, les secrets de fabrication de
mon deuxième roman, comment les idées étaient venues, quel-
les pensées m’avaient traversé durant l’écriture. À 25 ans, j’y
croyais encore.
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(Page 1, dans la marge, tout en haut, écrit verticalement Mon bien le plus précieux, de moi inséparable, qui dès les
a posteriori : juin ou juillet 79. Tout au long du carnet apparais- premières lignes, involontairement, annonçait le drame qu’il
sent ainsi des indications de dates et souvent de lieux.) Dans allait porter. Page 1 : Un personnage – Je – à la recherche d’un
l’épaisseur de tout ce temps passé, je peine à distinguer à quel autre, qu’il aime (amour, fraternité, amitié). Recherches. Traces.
point j’y croyais. Car en ce début d’été 1979 qui voyait naître Voyages. Peut-être bien un frère (la fraternité tient de – dans –
les idées initiales du Point d’eau je n’avais encore jamais publié, l’enfance). Lettres. Messages. Rencontres de témoins. Souvenirs.
je venais à peine de terminer un premier roman, sans doute tout Il faut que ce soit long. Page 2, le frère s’installe : Le Je erre,
juste posté aux éditeurs. En octobre, je m’en souviens, lorsque passe, et devine que son frère voyage. Il y a dans cette différence
je partis découvrir l’Égypte, je ne connaissais pas encore leurs celle qui existe entre l’enfant et l’homme. À la fin Je s’immobilise.
réponses à l’envoi du manuscrit. J’ai donc commencé à écrire Ce sera donc un roman d’apprentissage.
mon deuxième roman – du moins à y songer – sans savoir si Très vite, dans mon carnet, le décor et l’action du roman se
le premier serait publié. Y croyais-je ou voulais-je seulement précisent. Il s’agira d’un garçon de 17 ans partant à la recherche
y croire ? J’aimerais m’en souvenir, mais le petit carnet ne dit de son grand frère disparu dans les îles de la Sonde. Ce sujet
pas tout. comprenait une dimension autobiographique évidente : mon
Naturellement, dès la première page et toujours davantage frère Jean vivait alors à Bali, île que nous avions découverte
le temps passant, ce carnet chinois est devenu mon bien le ensemble quatre ans plus tôt et où je l’avais rejoint à plusieurs
plus précieux. J’y inscrivais toutes les idées qui me venaient reprises. De Peliatan, où il s’était installé, il m’adressait régu-
pour le roman en cours, des citations qui pouvaient m’inspirer lièrement de longues lettres magnifiques et depuis peu inquié-
(Hölderlin, Zeami, Augiéras, Mirbeau, Rilke, et même Hugo tantes, car y affleurait une présence désormais apparemment
Pratt dont j’ai photocopié et collé – page 27 – deux vignettes de familière, celle de la mort. La mort présente dans la fin du
Sous le signe du Capricorne, celle où l’on voit le voilier de Corto voyage, dans la beauté, dans l’amour. Jean était alors la personne
en pleine mer alors qu’il dit à Tristan : « Tu vois, Tristan, si qui pour moi comptait le plus au monde. Je l’aimais, et ses excès,
j’écrivais – admettons que je sache le faire, je finirais par fausser sa brutalité parfois, son orgueil, tous ses défauts disparaissaient
les faits, les caractères de ceux que j’ai connus. Pour moi, c’est à mes yeux derrière les extraordinaires profondeur et beauté de
mieux ainsi, vivre sans histoire », et celle – la suivante sur la ses écrits. Derrière l’affection pour moi qu’il manifestait en me
bande – où l’on voit le voilier accoster une île tropicale alors les destinant. Derrière son intraitable exigence de liberté, son
qu’il dit : « Nous nous arrêterons ici pour cueillir des fruits refus de tout compromis. Mon amour était fait d’admiration.
et nous dégourdir les jambes. Quelle est notre position ? »), Je n’ai jamais pu aimer, depuis, sans admirer un peu. Dans
des notes de lectures faites à la Bibliothèque nationale (dont Le Point d’eau, Jean deviendra Louis. Page 11, arrive l’idée
The Indonesian Trading Boats Reaching Singapore ou Recherche d’une autobiographie en abyme : dix ans après le voyage à la
sur les deux sectes musulmanes de Lombok), mais aussi des recherche de son frère disparu, le narrateur s’installe dans une
impressions ou un journal de voyage, car je l’emportais partout, oasis égyptienne, Siwa, pour raconter cette enquête.
et même des notations genre carnet intime qui n’avaient pas de Page 8, retour d’Égypte. Je ne suis pas allé à Siwa, alors
rapport direct avec le livre. interdite aux étrangers (dans mon livre, elle ne sera qu’une oasis
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imaginée), mais j’ai rapporté dans mon carnet, entre autres Précieux, donc, aussi, ce carnet, parce que, à partir de ce
faits ou impressions, page 6, la découverte d’un graffiti d’un moment, outre sa fonction première, il s’est empli de l’absence
Rimbaud inconnu sur une colonne du temple de Karnak et, de Jean. Un petit tombeau portatif fleuri le plus souvent possible
page 7 – je ne résiste pas –, les garçons qui ne cessent de me de pensées en offrande, telles qu’en mars 1981, à Paris, page 34,
sourire et disent me trouver beau, beautiful. Il semble qu’à ce une longue réflexion sur sa présence, à nouveau, lorsque j’écris :
moment j’aie commencé à écrire le roman : Ne pas oublier, … à ce moment-là, d’une certaine manière qu’on pourrait dire
comme il semble, la poésie du style. fantomatique, il est là vivant à mes côtés, nous ne nous sommes
Page 16, paraît l’idée de la mort de Louis : Si Louis meurt… jamais autant aimés.
Elle revient page 19 : Que pense Je de la mort éventuelle de Je dois ajouter quelques autres éléments concernant mon
Louis ? J’ai écrit cela en février ou mars 1980. petit carnet chinois, dans l’ordre d’importance croissante
Page 25, juin 1980. Mon premier roman, Saad, allait paraître qu’ils revêtent pour l’histoire qui va suivre. À cette époque,
en septembre. Mon frère Jean, à qui il était dédié, l’avait aimé au tournant des années 70 et 80, aussi bien avec mon frère
et avait rédigé le texte de quatrième de couverture qui s’achève qu’avec la plupart de mes amis, je fumais du haschich. Le carnet
par une question : Peut-on vivre sans amour ? C’est pour cette s’en ressent, où j’ai noté aussi très scrupuleusement des idées
question, et la réponse que donnait le roman, surtout, qu’il farfelues qui me venaient dans l’anodine extase cannabique.
avait aimé Saad. Au point qu’il m’avait soufflé une idée pour « Écrire dans l’ivresse mais se relire à jeun », a conseillé à peu
le deuxième roman en cours, idée que j’avais notée sur cette de choses près je ne sais plus qui (Baudelaire, peut-être, je n’ai
page 25 : Saad apparaîtrait dans le roman (idée de Jean). Oui, rien à portée de main pour le vérifier).
et ce serait un mirage, à Siwa. Je regrette aujourd’hui de ne pas Plusieurs pages évoquent la Siwa imaginaire où l’autobio-
avoir repris cette idée de génie. graphe s’est installé. Ce qui comptait pour moi dans ce concept
Page 28, un mois plus tard. Deux traits horizontaux barrent d’oasis, et dans celui de désert qui lui est attaché, était l’idée
toute la largeur de la page pour marquer une rupture, un avant, d’un essentiel, d’une simplicité devant conduire le personnage
un après. Mon frère Jean venait de se donner la mort. Il ne verrait à un détachement progressif, un deuil accompli, une délivrance
pas paraître Saad, il ne lirait jamais Le Point d’eau. Je n’imagi- par l’écriture facilitée par un cadre épuré. Plusieurs pages
nais pas de pouvoir vivre sans lui. Sous les traits, à l’encre rouge, évoquent aussi les jeunes garçons – personnages alors récurrents
peut-être excédé d’être trop souvent assailli par les larmes, j’ai cité dans mes livres –, ceux que j’inventais, ceux qu’il m’arrivait de
Jean Cocteau : « Faites semblant de pleurer, mes amis, puisque croiser. J’éprouvais une sorte de ferveur quasi mystique pour
les poètes font semblant de mourir. » La mort de Jean allait à les garçons jusqu’à l’adolescence, je les sacralisais, je les divi-
jamais bouleverser ma vie mais pas le cours du roman, seulement nisais au point d’avoir peur de les approcher. Il me semblait
le préciser, lui donner sens et vérité. Dès la page 29 j’ai noté : – et je ne suis pas loin de le penser toujours – qu’à un certain
Louis, bien sûr, est mort, et plus bas sur la même page, à propos âge, entre la fin de l’attachement viscéral à la mère et le début
de l’autobiographe au travail à Siwa : Pourquoi se met-il à écrire ? de l’assentiment aux contraintes sexuelles et sociales, dans un
Parce qu’il n’est jamais aussi près de Louis depuis sa mort qu’au temps très court, donc, dont l’éphémère amplifie l’intensité, le
moment où il écrit. Chaque mot est pour lui. garçon connaît l’acmé de ce que l’humain peut recevoir de grâce
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et de liberté. (Il n’en va pas de même des filles, asservies à tout voyageurs. Seulement, du premier jour, page 55, les pays où les
âge à l’imitation des mères.) Cette ferveur, cette croyance s’in- enfants sourient aux étrangers qui passent (Égypte, Bali, Yémen,
carnaient dans les personnages de mes romans : Saad, Salem, Maroc) ; du deuxième jour, page 58, Minuit, je ferme ce carnet,
Wayan… il y en eut une dizaine, jusqu’à satiété. me couche et ouvre Cossery, Un complot de saltimbanques, et
Voici donc tout ce que contenait mon petit carnet chinois, tombe sur cette phrase : « Il avait un mépris inné pour toute
mon bien le plus précieux. Page 48, commence une série de cette humanité remuante et férue de voyages qui semblait courir
notes prises en octobre, novembre et décembre 1982 au Maroc, le bonheur mais, en fait, n’arrivait qu’ à tourner en rond » ; du
où, invité dans sa belle villa de bord de plage à El Harhoura, près quatrième (rien du troisième, trop intime), page 62, nous avons
de Rabat, j’ai séjourné chez mon ami P. J’y ai écrit une bonne échangé nos adresses (la mienne est chez Gallimard, la sienne à
partie du Point d’eau. J’y ai gravé dans le marbre du carnet Agadir !). Avant de nous quitter, il m’a demandé si je pouvais
des idées essentielles – Au cas où il y aurait encore un doute : lui offrir un peu de haschich, j’ai offert.
Recherche = Je (passé) et Siwa = Il (présent). Ceci est absolument Le cinquième jour, 21 décembre, page 62, je suis arrivé à
définitif. Il s’agit de faire la différence –, mais aussi quelques Zagora, le but de mon voyage. M’avaient déjà charmé en chemin
délires inspirés par une consommation relativement abondante la vallée du Draa, cette oasis dans un décor de cailloux, de
de l’excellent haschich de Ketama (dont des effets plus probants montagnes ocre, le fleuve bleu dans les joncs comme le Nil,
encore se manifestaient dans de surnaturelles parties de ping- les villages en terre, les femmes vêtues de noir aux foulards
pong disputées avec P.). À Rabat, près du Balima si ma mémoire multicolores portant des fagots le long de la route. Heureux de
est bonne, avec P. nous avons croisé Jean Genet se promenant me trouver enfin tout au bout du monde, au bord du vide, j’ai
en compagnie d’une Japonaise, probablement Isako Maglia, la décidé d’aller me promener sur le djebel Zagora au coucher du
femme de son ami Jacky. J’y ai reçu le choc d’un des premiers soleil, y montant en voiture, mon petit carnet posé sur un siège
livres d’Hervé Guibert, qui venait de paraître, Voyage avec deux ou sur le tableau de bord pour l’avoir à portée si jamais, là-haut,
enfants, qui se déroule précisément au Maroc et auquel je fis me prenait l’envie de noter quelque chose. Je ne connaissais
attribuer quelques mois plus tard l’éphémère Prix littéraire des pas le chemin et j’ai engagé Ahmed, 12 ans, qui s’était déclaré
Radios libres (dont j’étais jury). guide à la porte de l’hôtel. Nous avons gravi la piste sinueuse
Page 53, le 17 décembre, juste après avoir noté Les roman- qui conduit presque au sommet du djebel. Face au spectacle
ciers n’inventent rien, j’ai commencé à écrire sur le petit carnet de la vallée, des palmeraies et du désert au couchant, un vent
le journal d’un voyage de huit jours accompli seul avec la du sud me faisait vaciller et excitait une bande de gamins en
Renault 9 de P. en direction du sud, jusqu’à Zagora, en passant djellaba, souriants, qui tournaient autour de la voiture, chacun
par Marrakech et Ouarzazate. Jamais dans le carnet mon écri- venant me dire bonjour. L’un d’eux, à la peau très noire, m’a
ture n’a été aussi resserrée, aussi fine, que durant ce voyage demandé, presque hilare, si j’étais seul à Zagora, si je n’avais
où je tâchais chaque soir de noter l’essentiel de mes impres- pas de femme (Salem poserait la même question à l’autobio-
sions du jour. Pour ne pas faire regretter à quiconque d’être graphe dans Le Point d’eau). Un autre, tout aussi amusé, me
né trop tard, je ne rapporterai pas ici les émotions intenses que désignant Ahmed : « Il est mignon, hein ? » Un troisième,
pouvait encore, il y a près de trente ans, offrir le Maroc aux lui l’air grave, d’une grande beauté, à peine 10 ans, crâne rasé,
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portant une djellaba de laine noire, ne cessait de me dévisager fallait seulement l’attendre. Je l’ai attendu avec Ahmed. Je n’ar-
avec ses yeux énormes. Je ne pensais plus au carnet. Au moment rivais pas à y croire. Non pas que le mince carnet puisse glisser
de partir, tous ont voulu que je les ramène au pied de la monta- dans son ample vêtement sans que l’enfant s’en aperçoive (bien
gne. Ahmed s’était assis à l’avant et ils étaient six entassés à d’autres choses pouvaient y entrer fortuitement, dans l’euphorie
l’arrière, pas très sages, gesticulants, manifestement heureux du groupe entassé – peut-être avait-on voulu lui jouer un tour) ;
de ne pas avoir à redescendre à pied. Sur ce chemin du retour, mais ces garçons n’avaient-ils pas inventé une fable pour ne pas
Ahmed m’a posé des questions sur le métier d’écrivain, qu’il me faire de peine ? Et si réellement ce Farid était en possession
trouvait beau. Nous avons laissé les six garnements à l’orée d’un du carnet, cette version de lampe d’Aladin – le plus précieux
village et regagné la ville. J’ai pris rendez-vous avec Ahmed de moi-même entré par enchantement sous le vêtement d’un
pour le lendemain. garçon – était-elle la bonne ? Ne l’avait-il pas en réalité volé ? En
La voiture garée devant l’hôtel, j’ai voulu reprendre le carnet ce cas, accepterait-il de l’avouer et de me le rendre ?
où j’avais tant à écrire, mais il avait disparu. Je l’ai cherché Farid est revenu. C’était le petit dieu des montagnes au crâne
longtemps, dans tous les recoins, sous les sièges, les tapis, tout rasé et aux si grands yeux dont la beauté et le sérieux m’avaient
au fond de la boîte à gants, en vain. Là, à Zagora, à peine atteint frappé la veille, portant la même djellaba de laine noire. En nous
sans qu’il se dissipe encore mon fantasme d’oasis et d’enfants voyant, il a paru inquiet, comme s’il craignait que nous lui repro-
oasiens, à peine passée la porte d’une Siwa bien réelle et vivante, chions quelque chose. Il a répondu à Ahmed qu’il avait bien
j’avais perdu mon bien le plus précieux : le petit carnet chinois trouvé le carnet, s’échappant de sa djellaba, qu’il l’avait gardé
où je ne cessais depuis trois ans de consigner ce rêve. mais ne le portait pas sur lui, il fallait l’accompagner dans son
À l’hôtel, j’ai tout écrit sur une feuille de papier, imaginant le village au pied de la montagne. Je n’arrivais toujours pas à croire
plus plausible : le carnet avait certainement été volé par un gamin qu’un tel miracle aurait lieu. Nous avons repris la voiture, il s’est
de Zagora qui déchirera les pages écrites (les trois quarts) pour faire assis à l’arrière et est resté silencieux. Il est entré dans sa maison,
un carnet neuf, vierge… Et dissertant sur l’évidente portée symbo- en est ressorti presque aussitôt avec le carnet à la main, mon
lique de ce drame intime, à la fois ironique et bouleversant. bien le plus précieux, me l’a tendu, toujours un peu craintif. Il
Le lendemain, sans presque aucun espoir, je suis retourné au avait peur que je l’accuse de l’avoir volé. Au moment où le carnet
djebel avec Ahmed. Je lui ai dit à quel point ce carnet comptait passait de sa main dans la mienne, j’ai senti de la chaleur dans mes
pour moi et il a semblé comprendre. À la fin de la piste où nous doigts. Je l’ai reçu comme un présent inestimable, tombé d’une
avions rencontré les garçons la veille, il a questionné d’autres djellaba, autrement dit du ciel, venu d’un ange. Près de trente ans
enfants qui lui ont répondu que oui, ce carnet, quelqu’un l’avait plus tard, je ne crois pas en avoir jamais reçu d’aussi beau.
trouvé. C’était Farid. Ils avaient entendu dire que Farid était sorti Page 65, J’ai remercié l’enfant en souriant, il a répondu à
de la voiture, qu’il avait fait quelques pas et senti un objet glisser mon sourire et m’a fait un signe de la main.
contre son corps dans sa djellaba et tomber à ses pieds. Un petit
livre qui devait appartenir au Français, déjà loin dans sa voiture Siwa, Égypte, octobre 2010
sur la route de Zagora. Mais à présent Farid venait de partir avec
des touristes escalader la montagne, il allait revenir, forcément, il
46  Karim Boukhari 47 

Trois fois compliqué. C’est honteux. Cela revient à projeter un film porno
chez soi : le moindre bruit vous fait craindre le pire, même les

homme
mouches vous font peur parce qu’elles arrivent sans s’annoncer.
Rêver, ce n’est pas digne d’un homme. Et c’est trop compliqué
à gérer pour un enfant. C’est incongru. Pas raisonnable, hors
sujet. Ce n’est pas pour nous, alors il ne faut pas pousser. S’il
vous plaît, c’est non.
C’est aussi une question de géographie. L’un de mes anciens
professeurs disait, après avoir reproduit la carte du monde sur
un petit tableau noir : « Il y a ceux qui sont nés ici, et puis
ceux qui sont nés là. Il y a nous, vous, et il y a les autres. Vous
1986. Ma première année d’homme. J’étais fier d’être moi- comprenez ? » Le professeur se servait de ses deux mains, et de
même et ce sentiment était nouveau. Je ne comprenais pas bien tous ses doigts, pour nous expliquer la géographie du monde,
ce qui m’arrivait, je savais seulement que c’était important. Et pourquoi il y avait les gens d’ici, les gens de là, et puis nous. Ses
vous savez très bien pourquoi. Je partais de loin, c’est-à-dire de mains étaient fines, douces, gracieuses. Des mains de pianiste de
rien. Je revenais d’un vide, un blanc, le passé, quelque chose qui jazz, de chef d’orchestre philarmonique ou de danseuse d’opéra.
n’existait plus. Je sais que c’est dur à croire. Moi, à votre place, Elles ressemblaient brutalement à des tenailles quand il parlait
je ne me croirais pas. Impossible, non acceptable, pas rationnel. de nous, de vous. Elles menaçaient d’un coup de nous étrangler
J’ai longtemps tenu un journal intime pour être sûr de déchirer l’un après l’autre, sans pitié. C’était là le grand mystère de ces
toutes les pages que je noircissais. Il fallait tout consigner et mains incroyables. Mais qui diable étions-nous ? Qui étiez-vous ?
tout effacer. Je devais tout raconter et tout oublier avant d’aller Nous, vous, les Marocains ? Les Arabes ? Les Berbères ? Les
me coucher. Chaque soir je passais la serpillière, j’éradiquais, musulmans ? Les gens qui iront plus tard au paradis ? Les élus
je nettoyais. Je faisais l’éboueur et je n’étais même pas payé. de Dieu ? Ceux qui ne mangent pas le porc et ne disent jamais
Avant 1986, mon existence, ce n’était rien. Je n’étais pas un « Je t’aime » ? Les mal-aimés ? Les perdants ? Les victimes ?
homme, je n’étais rien. Ceux qui ne rêvent pas ? Les enfants ? Les élèves de cette classe
Je n’avais pas de rêve, je ne pouvais pas en avoir. Et on sait de CM2 ?
bien que les rêves, c’est pour les autres, ce n’est pas pour nous, Notre professeur s’amusait à dessiner chaque fois la carte
ça ne peut pas être pour nous. Nous appartenons à un autre du monde d’une manière différente. Le monde qu’il nous
monde, nous. Nous, on ne rêve pas. Pas le temps. Pas le profil. offrait était chaque fois différent. C’était stupéfiant. Une fois,
Nous, c’est nous. C’est juste nous. Pas plus. Pas autre chose. le Maroc avait disparu de la carte. « Parce que je n’ai plus assez
Rien d’autre. Nous n’avons pas une tête à rêver. Ce n’est pas de craie pour le dessiner », justifia notre professeur. Plusieurs
possible. Je rêve, donc je n’existe pas. Je ne suis pas d’ici. Je ne fois il a inversé les continents, les pays, les frontières, les océans.
fais pas partie de vous, je ne suis pas de votre temps. Je ne suis Il brouillait l’ordre du monde et il nous demandait, en agitant
pas. Rêver, c’est comme chercher une excuse inutile. Rêver, c’est toujours ses mains tentaculaires : « Et maintenant, à votre avis,
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où sommes-nous ? » C’était un petit jeu. C’était amusant. On événements heureux, miraculeux, exceptionnels, trois raisons
ne comprenait pas, on faisait oui de la tête, mais peut-être bien de me faire respecter, trois bouleversements qui m’ont ouvert
que l’on comprenait. Notre professeur n’expliquait rien du tout la porte d’un autre Maroc, d’un autre moi, d’un autre monde,
– comment pouvait-il le faire alors qu’il n’avait même pas de toutes ces choses dont j’ignorais l’existence. Je venais de gagner
passeport ? Hein, comment pouvait-il ? Comment aurait-il pu ? mon ticket pour le paradis. Le monde des adultes et des gens
Ce n’était pas un homme, il avait des enfants et il portait une libres. Le monde des hommes. Le vrai monde. Je comptais
alliance au doigt, il avait aussi une moustache noire, très four- autant que mon père, et sûrement plus que mon professeur.
nie, mais ce n’était pas un homme. Nous savions vaguement Je comptais triple. Je comptais. Je n’avais plus peur et il ne me
qu’il avait fait de la politique dans une vie antérieure, enfin, manquait plus rien. J’étais assis sur trois trônes à la fois. J’avais
nous n’étions pas sûrs. Nous pensions que c’était quelqu’un le pouvoir de disposer de ma personne, j’appartenais à une élite,
qui écrivait, qui réfléchissait, ou qui avait sans doute réfléchi j’étais une exception. Et j’étais heureux. Je comprenais que mes
un jour. Il avait aussi voyagé, c’est ce qu’il disait, il avait peut- amis des quartiers pauvres avaient au moins trois raisons de
être fait de la prison. C’était un type normal. Un Marocain me haïr et j’aimais cette haine. Je pouvais rêver sans rougir de
qui enseignait le français en parlant arabe. Il avait fait plein honte. Ma tête ressemblait à une salle de cinéma qui diffuse un
de choses, il représentait plein de choses. Mais il n’avait pas de film X, et j’avais le droit d’y entrer sans craindre le regard du
passeport, ça, nous le savions. Ça se voyait, c’était une certi- projectionniste. C’était nouveau. C’était beau. Je réalisais que
tude, c’était le plus important. Et ça nous suffisait. Cet homme je pouvais réfléchir, voyager, grandir, payer pour faire l’amour,
n’était pas un homme. Nous l’aimions mais nous ne le respec- répondre aux questions des policiers, opiner dans une discus-
tions pas. Il était sympathique et pathétique. On l’écoutait, sion de famille, dire non quand je le voulais bien, dire oui sans
mais on ne faisait rien de ce qu’il disait. On ne le prenait pas au baisser la tête de crainte et de soumission innée. Je comprenais
sérieux. Sa carte du monde, ses continents inversés, son Maroc enfin que j’étais un individu. Que j’étais un. Que je portais un
qui disparaissait, c’était du n’importe quoi. Il valait mieux en nom et qu’il n’y avait plus aucun doute, c’était moi et nul autre
rire. Ce type à la grosse moustache et aux grandes mains, ce que moi. C’était enfin moi, moi.
monsieur, notre professeur, eh bien il n’avait pas de passeport. L’air que je respirais était le même. Mais je n’étais plus le
Il appartenait à une espèce en voie d’expansion dans ce Maroc même. Alors l’air n’était plus le même. Il me respectait. Il tenait
de 1986 : les sans-grade, les estropiés, les oiseaux sans ailes. Je compte de moi. Je crois même qu’il me craignait un peu. Tout le
vous ai dis qu’on l’aimait bien, en fait pas du tout. monde avait désormais toutes les raisons de me craindre. Parce
C’était hier, mais, vous le savez bien, 1986 c’est aujourd’hui. que j’étais devenu un homme. Un homme nouveau. Un homme
J’étais taiseux, silencieux, renfermé, mes lèvres se desserraient à de 1986. Un Marocain moyen qui accédait au statut d’homme.
peine pour dire oui ou non, mais j’avais mes yeux. Et ils parlaient, Quand mon vieux père a su que je venais enfin d’obtenir mon
ils riaient, ils dansaient, ils prenaient les mains des passants, ils passeport, il est venu me trouver en brandissant les clés de sa
racontaient toujours, toujours, la même histoire, belle, incroya- voiture, une 4 L : « Tiens, prends-là, tu peux la conduire, tu la
ble, fabuleuse : « Mesdames, messieurs, je viens de décrocher mérites. Tu as désormais tout. Tout. » Il n’a pas tout expliqué
mon bac, mon permis de conduire et mon passeport. » Trois mais j’ai tout compris. C’était très bien ainsi. Je pouvais me
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suffire à moi-même. Avant, j’étais le fils de, le frère de, l’ami de, aussi qu’elle l’a fait rêver. Ça a été un plaisir pour moi, et pour
le petit jeune au vélo sport, celui aux longs cheveux de fillette, lui aussi, vous pouvez me croire. Il savait pourquoi. Il compre-
le puceau qui aime le foot, aujourd’hui je suis juste moi. Vous nait. Avant de perdre connaissance, ses lèvres ont dessiné le mot
comprenez ? J’appartiens enfin au monde d’aujourd’hui. Je ne choukran, merci, qu’il n’a pas eu le temps de prononcer.
suis plus spectateur mais acteur de mon temps. Je vis au présent. Même si j’en ai fini avec les conseils, il me faut avouer que j’ai
Je parle au présent. Je vous parle sans vous craindre. encore du mal à me débarrasser des mots de ma mère. Peut-être
Le meilleur moyen de prouver que j’ai tout est de le montrer. parce qu’elle est morte. Je me rappelle d’elle parce qu’elle n’est
Je suis un homme, il faut que je me comporte en homme. Un plus là. Je ne la regrette pas. C’était ma mère. Elle me répétait
homme de 1986. Je dois sortir la tête haute. Marcher sans fixer la même phrase, tous les soirs : « Mon petit, tu peux dormir, tu
le sol. Ne pas trembler devant le premier policier en tenue et ne peux faire de beaux rêves. Mais quand tu te réveilleras, quand
pas prendre tous les fonctionnaires pour des policiers en civil. tu seras dans la rue, quand tu rencontreras des inconnus, des
Siffler les femmes dans la rue. Ne plus dire bonjour, bonsoir, hommes, des femmes, des adultes, d’autres enfants, dis-toi que
merci, s’il vous plaît. Ne plus respecter grand-chose, si ce n’est ce sont des loups qui veulent te manger. N’oublie pas d’en faire
ma liberté. Ma fierté. Ma virilité. ton repas avant qu’ils ne fassent de toi leur repas. Il faut qu’ils te
Les conseils, parlons-en. J’ai pris le parti de tous les oublier. servent de petit déjeuner, sinon tu leur serviras de dîner ! »
Trop ringards, des recommandations pour l’enfant que je ne Nous sommes en 1986. Je suis un homme de 1986. Je viens
suis plus. C’est une question de statut social. Je n’ai plus de d’avoir un rapport sexuel complet avec une femme. Un rapport
conseils à recevoir mais j’en ai à donner. Je suis un ancien et complet, mené à son terme, avec les râles, les griffures, le suçon et
je viens d’enterrer le dernier conseil que j’avais encore en tête. le mot d’amour. Avant, je jouais, j’essayais, je ne savais pas. Pour la
C’était notre proviseur, le jour de la proclamation des résul- première fois aussi, j’ai payé. Je suis boursier de l’État marocain.
tats du bac. Il avait convoqué les vainqueurs de l’épreuve dans J’ai payé pour le plaisir de payer, la fille en face de moi n’était pas
son bureau. Dans notre classe de quarante lycéens, nous étions une putain mais elle a accepté de prendre l’argent. Elle a joui. Elle
trois nouveaux bacheliers, trois prophètes, j’étais le dernier à a dit merci. Enfin, je crois. Peut-être que je l’ai payée parce que je
passer dans le bureau du proviseur. Comme il n’avait pas grand- l’ai fait jouir. Je l’ai payée parce qu’elle m’a considéré comme un
chose à me dire, il s’est contenté de me donner un bon conseil : homme. Elle m’en a donné la preuve, la confirmation. Peut-être
« Mon fils, tu es un homme maintenant. Sors, cours, déploie qu’elle a menti. Qu’elle a joui pour se faire payer. Je l’ai payée. Je
tes ailes et vole. N’écoute plus personne. Et ne prête surtout l’ai payée avec l’idée de l’avoir fait jouir.
aucune attention à la misère du monde. Si un pauvre t’arrête Je dois aussi vous expliquer que j’ai eu mon passeport dès que
dans la rue, gifle-le. Peu importe si tu ne sais pas pourquoi. j’ai eu mon bac. Ça s’est passé le jour même. C’est le gouverneur
Lui, il sait ! » en personne qui me l’a apporté. Il a organisé une cérémonie
Je suis sorti du lycée et j’ai giflé le premier nécessiteux qui en l’honneur des jeunes prophètes du quartier. Les bacheliers.
m’a arrêté. Je ne savais pas pourquoi. Lui, il savait. Je lui ai Cette nouvelle race. Les extraterrestres de 1986. Le gouverneur
administré l’une de ces claques monumentales qui vous font a improvisé un discours et m’a remis mon document de voyage
perdre pied. Je l’ai fait danser. Ma giflé l’a transporté. Peut-être en se fendant d’une surprenante grimace. Il me souriait sans
52  53 

me regarder. Il faut dire que je ne l’avais pas trop regardé non Voilà comment j’ai été trois fois couronné homme. Cela
plus. J’étais trop occupé à regarder derrière lui, beaucoup plus m’a pris quelques jours à peine. Dans ma tête, il y a marqué :
haut que lui, à sa droite et à sa gauche, les portraits du roi, du été 1986. La belle année. Le bel été.
père du roi et du ministre de l’Intérieur. Trois dieux. Trois
dieux qui ont décidé, ce jour-là, de faire de moi un prophète C’est durant ce même été 1986, avec plusieurs mois de
heureux, un bachelier armé d’un passeport, un extraterrestre retard, que j’ai appris la mort de Jean Genet. Je l’ai su par un
promis au paradis. ami : « L’écrivain nasrani qui défendait les Palestiniens est
Je n’ai pas encore expliqué comment j’ai obtenu mon permis mort il y a quelques semaines, et tu sais où est-ce qu’on l’a
de conduire. Je veux dire comment on me l’a donné. Ce n’est pas enterré ? À Larache. Tu te rends compte ! Larache ! »
la même chose. C’est une longue histoire dont je vous livre la
version courte. Deux tentatives, deux échecs. On m’avait expli-
qué qu’il fallait que je soudoie le maître de l’auto-école, pour
qu’il soudoie à son tour « lajniour », c’est-à-dire l’ingénieur,
ou la personne qui valide les examens. 200 dirhams, la moitié
de ma bourse d’étudiant. Je ne l’ai pas fait, j’avais oublié, j’ai
préféré utiliser le billet vert pour acheter ma première cartou-
che de blondes. Vingt Marlboro, vingt rêves d’Amérique.
Premier échec. Je n’étais pas encore un homme, juste un projet
d’homme. Il m’a fallu quelques semaines pour l’admettre. J’ai
accusé le coup et je me suis présenté à mon deuxième examen
de conduite. Cette fois, j’avais payé le maître d’école pour qu’il
paie « lajniour ». Le jour de l’examen, le maître m’a dit qu’il
fallait que je paie aussi « l’adjoint de lajniour ». J’ai demandé
pourquoi et le maître m’a expliqué que « lajniour » ne serait
pas là. Je n’avais pas l’argent pour payer l’adjoint de l’ingé-
nieur. Alors j’ai échoué. L’homme en moi n’était pas complet,
il lui manquait quelque chose, un membre, un organe, un air,
une idée. Je le savais. Je me suis présenté une troisième fois,
dans la semaine qui a suivi le bac et le passeport. Il faut dire
que le maître, l’ingénieur et l’adjoint de l’ingénieur savaient.
Ça se voyait qu’ils savaient. Ils savaient tout. Ils ont toujours
tout su. Ils m’ont remis mon permis de conduire sans examen,
sans contrepartie. Leurs yeux m’ont dit : « Tiens, tu es un
homme ! »
54  Denis Dailleux 55 
56  Stéphane Bouquet 57 

Élégie
pour Jean Genet
Aux Israéliens

Jean Genet est devenu injoignable.


Lui avec qui je suis allé si souvent dans la salle de bains où
il a beaucoup servi il y a longtemps et très bien et j’y pense avec
affection, maintenant il semble s’être évanoui dans le temps.
Impossible de remettre une main intérieure sur lui. Volatilisé,
Genet. Pourtant, à l’époque, je grimpais facilement – faci-
lement et souvent – sur le toit de zinc des immeubles de la
Libération grâce à la courte échelle de ses phrases : pour moi
aussi la toile rêche, sale, puante et enivrante du pantalon du
soldat allemand, du pantalon supérieurement excitant de l’en-
nemi. C’était comme ça : il suffisait d’ouvrir le livre page tant
où de toute façon le livre s’ouvrait de lui-même. Je viens de
vérifier sur le même vieil exemplaire, probablement pas ouvert
depuis des années vu l’épaisseur de poussière qui le recouvrait.
Ça n’a pas complètement marché à cause d’une autre couche
archéologique du temps, plus récente (quoique déjà ancienne) :
celle de l’étude et des théories. Cette couche a recouvert l’autre,
a caché les pages 173 et suivantes : les admirables heures passées
ensemble sur le toit. Donc les marges de mon exemplaire de
Pompes funèbres sont couvertes de notes :
« Inversion systématique de tout – au point d’antéposer
l’adjectif ou de rejeter le verbe plus loin qu’à sa place. »
58  59 

« Usage massif du mais de contradiction, d’amplification », chose comme une grammaire de la jouissance homosexuelle.
et souligné dans le texte : petit tas tranquille, confiant mais qui Je cherchais tous les signes d’une inversion de la phrase même,
rayonnait ; dépôts sacrés et paisibles, mais lourds, sommeillants ; de la langue même. Dans les notes que je retrouve maintenant,
la queue que je touchais du doigt n’était pas seulement de mon je vois qu’il devait y avoir un gros chapitre : « L’écriture folle :
amant, mais d’un guerrier. Proust, Genet, Crevel ». Une sous-section de ce chapitre portait
« Oxymores », et souligné : trésor ultime et premier, corps sur la fréquence des métaphores formées à partir des idées de
solide et délicat, visage durci et adouci. gonflement, d’enflure, d’éclosion – comme si la croissance exci-
« Métaphorisation généralisée du phallus », et souligné : tée du phallus servait de référent ultime à toutes les transforma-
trésor, trésor en vrac, poulpe, divinité, arme de l’ange, nid, tions induites par l’imaginaire, comme si le phallus était la clé
V1, source d’or blond, dragon écailleux, chien qui récite un du printemps du monde. Si je reprends le dossier aujourd’hui,
poème inouï, fleuves immobiles, gorge des pigeons. Et plus loin, je constate qu’il y en a effectivement beaucoup, des métapho-
un ancien moi a noté : « la braguette ouvre sur un bestiaire res de ce genre – mais n’étais-je pas plus attentif à elles qu’à
fantastique ». d’autres, parce que plus adéquates à ma théorie ? Il faudrait
« Recours à l’énallage », et souligné : « Enfin son immobilité pour s’en assurer relever toutes les métaphores de ces textes
me rassurant complètement je [je, ici, c’est Riton, le jeune milicien (un travail de dingue) et effectuer un test statistique du Chi 2
français amoureux de l’Allemand, donc je] branlai doucement pour vérifier si la fréquence des métaphores du gonflement est
Erik qui songeait, sans doute, à cette tête de fille surmontant significative ou effectivement surabondante mais néanmoins
le corps solide et délicat qui supportait sur la ville effrayée une non significative. Je n’ai plus le courage, et je n’y crois plus
tunique de balles. Il s’amusait à reconstituer son visage. Le plus trop. Aujourd’hui, je doute qu’il existe une grammaire, une
grand bonheur lui était accordé, puisque c’est le gosse lui-même stylistique homosexuelles. Je crois, en revanche, que s’il existe
qui répondait à son appel secret et accourait s’empaler. » Je est peut-être une littérature homosexuelle, c’est parce que – pour
devenu le gosse, sans prévenir. Et avec une flèche vers la page de paraphraser Durkheim – la littérature est plus que la somme
derrière : énallage = circulation d’un pôle du désir à l’autre = des textes. Elle a une consistance faite de textes, mais aussi
l’écrivain prend tous les rôles, actif / passif. d’institutions diverses, de lecteurs, de comptes rendus criti-
Toutes ces notes avaient plus ou moins pour but de nourrir ques, de Centre national des lettres qui n’est pas pour rien par
une thèse sur l’écriture homosexuelle que j’envisageais paresseu- exemple dans l’abondance de l’édition poétique et donc – par
sement et que je n’ai heureusement jamais véritablement conti- contrecoup – dans l’idée qu’il est encore possible d’écrire de
nuée, car je me serais certainement et entièrement fourvoyé. la poésie aujourd’hui, bref, d’échos bizarres et incalculables,
À l’époque, j’imaginais que, si l’écriture était homosexuelle, d’effets involontaires. La littérature est comme tout le reste un
elle devait l’être stylistiquement. Je travaillais à l’ombre d’une fait social total et c’est en tant que tel qu’elle peut être aussi
idée d’Hélène Cixous : la façon dont la jouissance envahit diffé- homosexuelle. Pompes funèbres, par exemple, est une sorte
remment les corps féminins et masculins détermine la forme d’immense élégie, comme son titre l’indique, et la dédicace à
différente des phrases : un style de vagues pour les femmes, un Jean Decarnin. Or il est certain qu’au cours des siècles – avant,
style d’acmé pour les hommes. Du coup, je cherchais quelque disons, la libéralisation des sociétés occidentales – l’élégie a pu
60  61 

servir et a servi de véhicule socialement acceptable à l’expres- tourner dans les rues de Tanger et de chercher Zakaria réel et
sion des sentiments homosexuels : dire sa tristesse pour recou- de payer le prix qu’il faut pour avoir le droit de lécher la réglisse
vrir son amour. C’est encore à elle que recourt T.S. Eliot dans succulente de sa sueur et partager la fraîcheur de sa bouche. Dans
The Waste Land pour adresser ses sentiments à Jean Verdenal. l’ascenseur quand il vous embrasse comme s’il en avait vraiment
En cela, on peut sans doute dire que l’élégie est une forme à la envie – grand comédien Zakaria merci –, l’offre incalculable
fois littéraire et sociale de l’expression homosexuelle. qu’il fait : salive comme Javel qui nettoie le tartre accumulé à
Puis – donc – le temps a passé. J’ai reposé Genet et je l’ai la base du temps. Ainsi, plutôt acheter des corps que des livres.
moins ouvert, de moins en moins et puis plus du tout. Et main- Ainsi donc, Jean Genet est mort : c’est la conclusion à laquelle
tenant je m’aperçois que Jean Genet ne me dit plus rien. Ce n’est je parviens finalement. Ce qui explique les heures qu’il a fallu
pas que je n’ai pas appris de lui des choses que je n’oublierai pour penser/écrire ce texte pourtant bancal et brinquebalant et
jamais : sans grâce. C’est comme de ressusciter quelqu’un, qui vit encore
1re leçon : il vaut toujours mieux trahir, bien sûr, dans d’autres sous-mondes que les miens, mais, nous
2 e leçon  : la politique est sexuelle, et le sexe politique. deux, nous nous sommes terriblement éloignés. C’est comme
À l’époque, j’adorais la seconde partie de l’affirmation – une de vérifier que vivre, c’est user toutes les choses, tous les visages
révélation et un tel plaisir de faire de la politique en faisant qu’on a les uns après les autres, tous les livres qui furent de brefs
l’amour –, mais aujourd’hui la première me semble la plus ou de durables bréviaires, tous les vêtements qui nous recouvrent.
intéressante parce que la moins noble. Choisir son camp parce On respire : on remplit des poubelles considérables avec tout ce
qu’il nous fait mieux bander. C’est d’ailleurs une chose que j’ai qui nous a permis de vivre : capotes usagées, prénoms de tous
tendance à reprocher à Genet : ne pas avoir assumé jusqu’au nos Zakaria personnels, paysages calmes sous la lumière, phrases
bout l’ig-noble de son discours. Quand il dit qu’il se place de Jean Genet.
du côté des Noirs et des Palestiniens à cause de la lourdeur
de leurs couilles ou un truc du genre, il transgresse la bonne
pensée, mais à moitié seulement car il reste du bon côté de la
conscience occidentale (et surtout de l’antisémitisme généralisé
de la gauche française), même si pour des raisons ig-nobles.
« Je suis du côté des Israéliens à cause de la splendeur de leurs
sourires » est une phrase que j’aurais préféré lire.
Donc, le temps a passé et Genet s’est lentement dissous,
comme un sucre d’un ancien pays de l’Est qui mettait des heures
à se dissiper dans le café mais finissait quand même lui aussi par
disparaître. Ses livres ne produisaient plus aussi bien les choses :
quand tout devenait vivant, possible grâce aux phrases, gonflait
grâce aux phrases. J’avais habité comme un obsédé la vibra-
tion érotique de son univers et maintenant rien ne remplace de
62  Marc Trivier, Jean Genet, Rabat, 1985 René de Ceccatty 63 

Genet,
l’absent de soi

Quand j’ai commencé à lire Jean Genet, au tout début des


années soixante-dix, je ne me demandais pas ce qu’il était
devenu. Je savais qu’il n’était pas mort, bien entendu. Mais je
pensais que, ayant cessé de publier depuis longtemps, il avait
décidé de se retirer du monde.
Certes, ses pièces, plus tardives que ses textes autobiogra-
phiques et que ses romans, demeuraient extrêmement vivan-
tes et fortes. Même si elles avaient été écrites dans les années
cinquante pour la plupart, elles s’accordaient parfaitement avec
l’esprit des années soixante-dix. De nombreux metteurs en
scène s’en emparaient, en faisaient des happenings. Mais on
aurait certainement voulu Jean Genet plus présent, plus visible.
Toutefois on respectait son retrait, son absence, si conforme à
sa passion des fantômes, de la mort, de l’ombre.
Et puis, de temps à autre, sa voix se faisait entendre. Jean
Genet écrivait parfois dans les journaux, dans des revues de luxe.
L’Humanité et Zoom. Des dazibaos et du papier glacé. Il plaisait
aux mondains et il dérangeait les militants. Il écrivait des textes
indéfendables sur le terrorisme et des textes admirables sur l’art
et sur le désespoir. Mais son corps n’apparaissait pas.
Un jour, j’ai reçu la visite d’un photographe, très jeune,
très malingre, un peu maladif, qui m’a montré son travail.
Des photos de fous, d’écrivains et de quartiers de viande. Il
64  65 

voulait me photographier avec son appareil reflex qu’il tenait Cette photo circula beaucoup après la mort de Genet. C’est
de son père, mort de mort violente. C’était un engin artisanal, maintenant une des plus connues de l’écrivain. Elle est une excel-
luxueux, ancien, professionnel. Il disait qu’il voulait surprendre lente marque représentative de l’œuvre et de l’homme. Un vieil
chez son sujet la venue de la mort. Il faisait poser longuement homme dans un lieu public d’un pays arabe. Sur un banc. Vêtu
celui qu’il allait photographier. Il savait, en effet, capter l’ins- d’habits pauvres et négligés. Elle exprime, cette photo, l’invisibi-
tant de la reddition, quand la volonté, la réserve, la contention, lité du génie. Et le passage de l’esprit sur la terre des hommes.
la conscience quittent le regard et qu’un voile d’absence, un Quelques mois après que ce cliché a été pris et quelques
signal de vide s’y installent, le rendant presque imbécile, mais semaines avant la mort de Genet, je l’ai aperçu dans un café de
habité d’une alliance d’effroi et d’abandon. la Bastille. Au Drapeau français, boulevard Voltaire. J’attendais
Il avait soumis à ces séances de torture plusieurs fous et un ami. Et j’ai vu passer devant moi Jean Genet, avec, à la main,
plusieurs écrivains. Avec les fous, la tâche principale était certai- un manuscrit dans une chemise cartonnée rouge. C’était, sans
nement de les immobiliser. Avec les écrivains, elle consistait le moindre doute, lui. Il est allé s’asseoir au fond de ce café
à faire fuir du regard l’intelligence consciente. Il photogra- dont le nom paraissait concentrer toute l’ambiguïté de l’écri-
phiait donc l’absence de soi. Son appareil était, à ses yeux, magi- vain, obsédé par cette France qu’il haïssait, qu’il reniait, qu’il
que, porteur de mort. Il avait photographié Michel Foucault, conspuait, qu’il attaquait, mais dont la déchéance le ravissait
Thomas Bernhard, Samuel Beckett, Francis Bacon, Jorge Luis en même temps, comme on le sait par certains de ses textes
Borges, Hector Bianciotti. politiques et fantasmatiques.
Il vint chez moi. La séance ne fut pas aussi longue que je Il avait, précisément, besoin du drapeau pour le déchirer,
l’avais craint. Habitué à être mitraillé au petit bonheur la chance du monument pour l’abattre. De la même manière qu’il avait
par la plupart des photographes que je recevais, je fus surpris de besoin du « grand style classique » pour le dévier, Genet avait
le voir se contenter de deux ou trois clichés. Je ne crois pas plus. besoin des institutions pour les défaire. Aussi, rien d’étonnant
Quand je vis le résultat, je constatai qu’il m’avait considérable- que ce soit au Drapeau français que j’aie aperçu Jean Genet,
ment rajeuni. J’avais l’air d’un enfant épuisé, comme d’une nuit ou plutôt le corps réel et symbolique de Jean Genet. Réel, car
qui ne lui aurait apporté ni sommeil ni apaisement. c’était bien lui, ce petit homme voûté, aux gestes lents et las.
Il avait poursuivi Jean Genet à Rabat. Jean Genet avait Symbolique, puisqu’il avait à la main son manuscrit.
accepté de poser comme un clochard hébété sur le banc d’un Rétrospectivement, quelques semaines plus tard, quand il
jardin public. C’est une très belle photo, de génie redevenu est mort et que j’ai su qu’il avait, juste avant de mourir, déposé
homme ordinaire, désabusé, disponible, mais distrait. Il regarde chez Gallimard les épreuves corrigées de son dernier livre
fixement l’objectif (nous regardions tous fixement l’objectif), (Un captif amoureux), dont je devais publier, grâce à la compli-
mais il n’est pas là. Ce photographe, Marc Trivier, avait photo- cité d’Odette Laigle, secrétaire de Claude Gallimard, qui m’avait
graphié, en effet, comme il l’avait souhaité, l’absence de Jean donné un jeu de ces épreuves, le tout premier compte-rendu (dans
Genet. On sentait l’exaspération que l’écrivain éprouvait à La Quinzaine littéraire), je me suis dit que c’était sans doute ce
devoir accepter que ce corps de vieillard malade représente le livre-là (en manuscrit ou en épreuves) que cachait la chemise
nom de Jean Genet. rouge cartonnée.
66  Fadwa Islah 67 

On m’avait dit que Jean Genet repoussait avec agacement les


importuns et que rien ne l’excédait plus que d’être interpellé
par un inconnu qui le reconnaissait et l’interrogeait ou même se
Trois
contentait d’exprimer son admiration. Je n’avais aucune envie
de subir une rebuffade en m’approchant de lui. Je ne voulais pas
garder de cet écrivain que j’aimais tant une impression déplai-
sante. Je me suis donc résigné à son absence.
J’ignorais ce jour-là, au Drapeau français, qu’il avait écrit
Un captif amoureux et que ce livre allait paraître chez Gallimard.
Je pensais à l’amitié passionnée et contrariée qu’il avait suscitée
chez Violette Leduc. Je pensais au trouble qu’il avait fait naître 1.
en moi quand, étudiant, j’avais découvert son théâtre sur scène Je m’appelle Khadija. La journée, je suis bonne dans les beaux
(Haute Surveillance), puis ses livres. quartiers. Une bonne marocaine, à Paris, ça a une connotation
Mais nous étions en 1986. Je n’étais plus un étudiant. J’avais très positive ; et les patrons en raffolent. Je ne sais pas très bien
moi-même publié déjà un bon nombre de livres et d’articles. pourquoi on a autant la cote. Mais c’est tant mieux.
Je pense que je connaissais plutôt bien son œuvre. Il est donc Le soir, après le travail, je reçois des hommes dans mon
mort en avril, un jour après Simone de Beauvoir. Et j’ai lu les studio de Pantin. Pour arrondir mes fins de mois, mettre de
épreuves d’Un captif amoureux. l’argent de côté, aider les miens au pays et un jour monter ma
Je n’étais pas surpris par le sujet, car je savais, comme tout propre affaire. Une téléboutique ou un restaurant. Et pour réali-
le monde, qu’il était obsédé par le combat des Noirs et des ser mon rêve, je travaille dur. Tous les moyens sont bons.
Palestiniens. J’avais lu, comme tout le monde, Quatre heures Je reçois toutes sortes d’hommes. À la chaîne. Des Pakista­
à Chatila, ses commentaires des photos de fedayin prises par nais, des Turcs, des Français… Je les câline, je les cajole, je les
Bruno Barbey, sa préface aux Frères de Soledad de George caresse, je les écoute aussi parfois. Ils adorent me raconter leur
Jackson, ses prises de position sur le terrorisme. Mais Un captif vie ! Je ne comprends pas toujours ce qu’ils disent mais je fais
amoureux n’était pas un pamphlet politique. C’était un livre semblant. Et quand on baise je gémis, je simule, je me cambre.
sur la vie des spectres. Il poursuivait à travers le monde tous les Je joue le jeu jusqu’au bout. Et ils en redemandent. Je les laisse
signes des existences fantomatiques, il exprimait sa solidarité me faire tout ce qu’ils veulent, tous leurs fantasmes, toutes les
avec tous ceux que l’on contraint ou qui ont choisi de vivre positions… Et ça les rend fous ! Mais, avant de me toucher, ils
en absents : demi-morts qu’il a célébrés dans son théâtre, des doivent se laver d’abord. On ne sait jamais. Et puis je les oblige
Bonnes aux Paravents, des Nègres à « Elle ». à respecter certaines règles : je n’embrasse pas, c’est trop intime,
Et au fond du Drapeau français, c’était un demi-mort qui et je n’accepte pas la sodomie. C’est contraire à ma foi. Je me
posait une main inerte sur le livre des morts et célébrait, par préserve, car je rêve du jour où je pourrai me marier, avoir des
son absence même, le monde des invisibles. enfants. Ce jour-là, ils me manqueront peut-être. Sûrement,
même. Mais je serai en paix avec moi-même et avec le bon Dieu.
68  69 

Et je ferai honneur à ma famille. À mon quartier. DH, Douar et des bijoux ; des belles, pas comme celles qu’on trouve à
El Hajja. Tati, à Barbès. Non, une robe comme celles que je vois chez
En attendant, les affaires vont bien. Il y a des jours où mon Mme Abitbol. Celles des Galeries Lafayette. Ou de l’avenue
portable sonne tellement, où j’ai tellement de clients, que je Montaigne. Il m’ouvrira même un magasin ou un cybercafé.
dois en refuser certains. Alhamdoulilah. On ira faire la omra ensemble. La grande vie.
L’homme que j’aime est marié. Il vient me voir chaque En attendant, il a un numéro deux fois par semaine dans un
semaine, généralement le samedi, après le marché. Il m’apporte cabaret à Montreuil. Il est magnifique. J’adore aller l’écouter.
toujours un panier plein, rempli de viande, de fruits et de légu- Surtout quand il chante Matjebdoulich. À chaque fois, ça ne rate
mes. On fait l’amour sauvagement. Silencieusement. Après, on pas, j’en ai les larmes aux yeux. Je pense à Khalid, mon homme
mange des fruits. On boit du thé. On écoute de la musique. On marié. À Said aussi, mon premier amour. Celui de mes 17 ans.
danse parfois. Sur Najat Aatabou, Jedwane ou Nancy Ajram. On avait tellement de projets ensemble… Mais quand il est parti
Puis son téléphone sonne. Il doit partir. Je ne dis rien. Je travailler avec son frère en Italie, à Milan, il est revenu au volant
le suce en guise d’au revoir. De toute manière, dès que je pose d’une Mercedes Cawcawa dernier modèle, avec beaucoup d’argent,
des questions, il est encore plus pressé de partir. Alors je ne dis et complètement changé… Sa famille a alors jugé que je n’étais plus
rien. Je profite du moment présent. Demain, dimanche, c’est à la hauteur. Ils lui ont choisi une épouse de circonstance. Fatiha,
pour sa femme. Moi, je ferai un couscous avec ce qu’il m’a la fille du mokkadem. Et il n’a pas bronché, il ne m’a pas défendue.
acheté. Une saddaqa. Pour expier mes péchés et pour que Dieu Dans notre derb, tout le monde était choqué. Personne n’ima-
exauce enfin mes prières. Pour mes copines, leurs sœurs, leurs ginait qu’un jour il me délaisserait. On était inséparables. J’en
cousines. Houria la possédée. Naima, qui travaille dans un bar ai eu le cœur brisé. J’ai cru que j’allais perdre la tête, que j’allais
à Saint-Ouen. Et Hafid. mourir, que c’était de la magie, du shour, qu’on l’avait ensorcelé.
Hafid, c’est mon ami, ma sœur, mon frère, ma mère, mon J’ai été voir des marabouts, des magiciens… J’ai traversé le Maroc
protecteur. Il porte d’ailleurs bien son nom. Il veille sur moi. Je pour le désenvoûter. Pour le ramener à moi. J’ai tout essayé. Les
l’adoooore ! ! S’il était hétéro, je l’aurais épousé. C’est un type fqihs soussi, les Sénégalais, les juifs même. Finalement, n’ayant
extra. Un peu artiste, très joyeux et triste à la fois. Avec lui, le pas suffisamment d’argent pour réaliser tous ces travaux occultes,
temps passe si vite. Tout est plus drôle, moins lisse. Quand on se j’ai fini par aller voir El Hajja Rabiaa, la maquerelle de la rue des
voit, on danse, on chante, on pleure aussi… quand on en a envie. Habous. Sur les conseils de Fatema, ma voisine. J’ai eu alors tout
On pleure sur nos vies, nos vies qui passent. Sur ce qu’on aurait l’argent que je voulais. Mais pas Said. Jamais plus.
aimé être. Sur ce qu’on n’est pas. On se fait des promesses, des Dans le quartier, les gens ont commencé à parler. Un peu trop.
choses folles, insensées. Son rêve à lui, c’est d’être chanteur. Il J’ai décidé de partir. Je n’avais plus rien à faire là. J’ai acheté un
imite Dalida à la perfection. Mais sa chouchoute absolue, sa contrat, et me voilà en Europe. Après quelque temps en Espagne,
reine, c’est Souad Hosni. je suis venue en France tenter ma chance. Et je ne suis plus repar-
Un jour, c’est sûr, ce sera une star, une vraie. Une star inter- tie. Cela fait plus de huit ans. Je travaille, j’envoie de l’argent au
nationale. Il n’est pas comme nous autres. Il m’a juré que, le pays. Ma famille est fière de moi. Ils ne savent pas ce que je fais, ou
moment venu, il ne m’oublierait pas. Il m’achètera des robes ne veulent pas savoir. Ils sont contents de récupérer leur mandat
70  71 

chaque mois. Ma mère a fait construire un deuxième étage pour J’ai sans doute contribué à la tienne. Ta douleur. Ta folie.
la maison. Mon frère a pu se marier, il a fait une grande fête qui Cette fois, le téléphone dans le cimetière que j’avais imaginé
a fait baver de jalousie tout le quartier. Il m’a envoyé les photos. pour joindre maman et notre sœur, avec tombe transparente,
J’en ai pleuré, car je ne pouvais pas y assister. Je n’ai toujours pas vidéocam avant l’heure, risque d’être un peu dépassé. Il offre
de papiers. Je pleure tout le temps. Heureusement, il y a Hafid. des possibilités limitées. Il faudrait que tu te déplaces à chaque
Hafid, les filles, le whisky et la baise. fois jusqu’à ma tombe. Maintenant que tu vis dans un autre
pays, c’est pas très pratique. Ça ne suffira pas.
2. Non, je voudrais quelque chose de plus efficace, de plus facile.
J’ai rêvé que j’allais bientôt mourir. Dans ce rêve, les anciens de À l’image de notre époque, de la modernité du monde dans
notre famille sont tous venus à ma rencontre. Jeddah. Khalti lequel nous vivons. Quelque chose de plus évident. Une sorte de
Morjana. Moui Lalla. Elles étaient toutes là. téléportation, de télépathie, un état qui s’apparenterait à celui de
Et moi, je suis venue vers toi pour te proposer de réfléchir à la transe ou de l’hypnose, dans lequel on entrerait toutes les fois
un moyen de rester en contact une fois que je ne serais plus là. où on aurait envie de se parler, d’être ensemble. Un voyage astral.
Quand je serais physiquement disparue. Pour ne jamais rompre Pour que tu ne manques jamais à ma vie, ni moi à la tienne. Mon
ce lien, cette relation si particulière qu’il y a entre toi et moi. frère, mon autre. Celui que j’admire par-dessus tout. Mon khouyi
Mon frère, mon tout. que j’aime. Ce serait un concept révolutionnaire, on pourrait le
Tu as veillé sur moi toute mon existence, tu as été ma mère faire breveter, ce serait la fin de l’angoisse de la séparation, de
de substitution lorsque la nôtre est partie, qu’elle a quitté ce l’abandon, de la solitude. Qu’en penses-tu ? Oui, je sais déjà ce
monde. Toutes mes folies, mes peurs, tu m’as aidée à les porter. que tu vas dire. Que je suis ridicule. Pourtant, je suis sûre qu’au
À supporter la vie telle qu’elle se présentait à moi. Moi qui fond de toi, ça ne te déplairait pas.
à 7 ans voulais en finir, me suicider. Je n’acceptais pas cette Ce rêve me rappelle les cauchemars que je faisais quand
injustice de devoir vivre orpheline. j’étais enfant. Je voyais des voleurs, des bandits s’introduire
Papa, lui, est beaucoup plus terre à terre. Ce genre d’in- dans la maison et nous tuer. Mais, malgré l’horreur de la situa-
terrogations, il ne s’y est jamais attardé. Il préfère l’action. tion, j’étais bien contente, car on partait tous les trois, ensem-
D’une certaine manière, mon mari est un peu comme lui. ble. Le pire pour moi aurait été de perdre l’un de vous. Ou que
L’angoisse, ils la vivent, ils n’en parlent pas. Ils sont d’ailleurs je parte sans vous. Dans cet autre monde, dirigé par un Dieu à
un peu superstitieux à ce sujet. Moins ils en parlent, moins elle la logique impénétrable pour ma petite tête.
existe. Le refoulement comme concept thérapeutique. Tout le
contraire de maman, qui avait besoin d’extérioriser son chagrin, 3.
de pleurer, de hurler sa détresse à la face du monde. Elle passait Je suis allée voir UNE VOYANTE avec des copines. Dans un
des heures devant la tombe de notre sœur, elle continuait de salon. Un jour où j’étais blasée. J’ai fait le tour plusieurs fois
la veiller, elle lui parlait, elle a même planté un arbre pour la avant de la choisir. Fidèle à mes origines, j’en ai choisi une au
protéger du soleil. Les gens l’ont prise alors pour une demeurée. prénom à consonance juive. Au Maroc, j’ai toujours entendu
Ça l’a achevée, je crois. dire que les israélites sont très forts pour tous ces trucs occultes.
72  Bernard Faucon 73 

Madame Esther. Quelques articles sur la devanture de son stand


ont fini de me séduire et de me rassurer. Elle m’a demandé
de m’asseoir, a pris mes mains dans les siennes, et quand j’ai
Mon Maroc
commencé à parler elle m’a demandé de surtout ne rien dire.
Après un long moment de silence, Madame Esther m’a d’abord
parlé de mon présent, de mon passé. Elle a dit que j’avais été
souvent déçue, que je n’y croyais plus, que j’enchaînais des
histoires sans importance, où j’étais absente, où je ne m’im-
pliquais pas. Que je n’étais ni triste ni amère, simplement je
n’avais plus la foi. Mais que dans quelque temps, peut-être un
an ou deux, pas tout de suite, tout cela irait mieux. Elle m’a
prédit l’amour, avec un homme qui vient d’ailleurs, comme
moi, mais qui n’est pas arabe. Il porte un uniforme, mais ce
n’est pas forcément un militaire ou un marin. Non, elle m’a
précisé qu’un uniforme c’est simplement la tenue qu’il est
obligé de porter pour travailler. Un cadre dans une banque doit
s’habiller en costard-cravate, par exemple. Il a la mer ou l’océan
dans son thème natal. Et la lettre N ou M dans son prénom.
C’est celui qui m’offrira la branche de l’olivier et me demandera
de faire un bout de chemin avec lui. En ce dimanche gris du
mois de février, cela sonnait faux. Ça m’a fait sourire. D’autant
qu’aucun des garçons que je lui ai cités ne correspond a priori.
Pas de Timothée, pas de Maxime, pas de Emad… Je suis pas
sortie de l’auberge. Encore un après-midi de merde, où je me
suis fait dépouiller de 70 euros, rien que ça ! Ça n’arrange pas
mes affaires. La soirée s’est achevée dans un restaurant indien
du XVe arrondissement, pour se raconter les unes les autres ce
qui s’était dit, et comparer la qualité des prestations reçues
par chacune. Une réunion de débriefing entre copines de la
désespérance.
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86  Arnaud Genon 87 

M’abandonner
sera mon offrande

Je me souviens d’un des premiers sujets de dissertation que j’eus


à traiter, alors que j’étais élève de première, en 1992, au lycée de
Saint-Jean-de-Luz. Déjà, ce que je considérais être la littérature
me passionnait. J’avais, sagement, lu les œuvres au programme
et épuisé les listes de « conseils de lectures ». Le professeur,
un homme d’une cinquantaine d’années qui ne jurait que par
les moralistes du xviie siècle, nous avait demandé de réfléchir
à une phrase de Kafka extraite d’une lettre à son ami Oskar
Pollak : « Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les
livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous
lisons ne nous réveille pas d’un bon coup de poing sur le crâne,
à quoi bon le lire ? […] Un livre doit être la hache qui brise la
mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. »
Quelques semaines plus tôt, la une d’un journal m’avait fait
découvrir Hervé Guibert, mort du sida, que l’on présentait
comme un « héritier » de Jean Genet. Je m’étais alors plongé
dans À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, puis j’avais décou-
vert Journal du voleur. Ces deux textes avaient et auraient une
emprise jusqu’à ce jour irréversible sur moi. Bouleversé, mordu,
piqué. Guibert et Genet étaient pour moi l’exemple même de ces
auteurs qui nous réveillent. Ils m’avaient fait comprendre que la
littérature n’était pas seulement une activité confortablement
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bourgeoise et consensuelle, mais qu’elle pouvait, voire devait, la sienne, l’universelle. Et je l’aimais de l’avoir fait, de ne pas
être avant tout une expérience fondamentalement existentielle. m’avoir laissé seul. Je lui étais redevable de ça, Guibert m’avait
Ce que racontaient ces auteurs, c’était la vie, la vie faite œuvre. anéanti pour me soulager. J’avais senti dans la violence de ses
Et ces livres qui parlaient de leur vie, qui disaient la vie, le vécu, mots la caresse du saint.
me parlaient dans une langue nouvelle. Jean Genet, que je lus en même temps, fut un autre de mes
C’est ce que je tentai d’expliquer à mon professeur, dans ce saints. À sa manière à lui. La mort de ma mère fit de moi un
devoir. Mais l’enseignant, dans son appréciation, argumenta orphelin. Je la vécus comme un abandon. Toute l’affection qui
que j’aurais dû puiser mes exemples dans la littérature classique. pouvait m’être témoignée par ma famille n’y changeait rien,
Que Guibert et Genet, le temps le montrerait, étaient destinés ne comblait pas le vide. Au contraire, ne pouvant pas se substi-
à se perdre dans les enfers de l’Histoire littéraire et que, par tuer à l’amour maternel, elle n’en révélait que le cruel manque.
conséquent, ils n’étaient peut-être pas dignes de figurer dans J’éprouvais, comme Genet, le sentiment d’être seul au monde.
une dissertation. L’Histoire littéraire m’importait peu. Genet, Mais, contrairement à lui, aucune fleur ne s’inclinait devant moi,
Guibert avaient brisé la mer gelée qui était en moi. Ils avaient ne venait me rendre hommage. Je n’avais plus rien à partager avec
pansé mes plaies. les autres. Exclu, j’attisais les comportements violents de certains
La force de leur écriture avait nourri la mienne, m’avait de mes camarades. À la sortie du collège, je m’étais fait battre par
rasséréné. J’avais, avec Guibert, trouvé certaines réponses aux un élève beaucoup plus grand que moi. Je ne m’étais pas défendu.
questions que je m’étais posées, après la mort de ma mère, en Peut-être étais-je coupable de quelque chose, après tout…
1989. Je l’avais vue tomber malade, tenter de guérir puis se Si je me mis à aimer Genet, ce n’est pas seulement parce que
faire dévorer par un cancer. Je l’avais vue disparaître, sous mes nous étions liés par une déchirure commune, par ce « premier
yeux d’enfant impuissant. Je l’avais vue se regarder dans un malheur », j’admirais aussi en lui le scandaleux qui avait su
miroir, ne plus se reconnaître, se perdre, sombrer. Je l’avais vue transformer la malédiction en poésie, qui avait su se jouer du
toujours digne et forte, belle. Je l’avais vue se résigner, accepter. malheur, de l’abandon, et transfigurer le crime en sainteté. Il
Je l’avais vue, mais je n’avais pas compris, n’avais peut-être pas y avait, dans l’écriture, une rédemption possible. Les livres, les
pu comprendre. Mais je ne lui avais rien dit de ce que j’aurais siens, ceux des autres, seraient mon salut.
voulu qu’elle sache, je n’avais pas su. Je ne lui avais posé aucune Bien des années plus tard, apaisé par la vie, par l’amour et
question, alors que j’aurais voulu savoir. par les livres, j’eus une chance rare, mais peut-être, oui, recher-
Guibert, par ses livres, par le récit qu’il faisait de sa vie, de chée. Je les avais aimés, alors Guibert et Genet m’offrirent de
sa mort qu’il donnait à lire, à voir, non pas comme un spectacle les rencontrer…
mais comme une offrande, m’avait abattu et relevé. Je m’effon- En 2005, j’avais été invité à parler d’Hervé Guibert dans
drai, avec lui, je chutai. Je goûtai l’âpreté de la mort, la sienne le cadre d’un documentaire sur l’autofiction. Dans la galerie
et, par procuration étrange, celle de ma mère. L’adolescent en d’Agathe Gaillard, où Hervé Guibert avait exposé ses photo-
moi avait disparu à jamais. Fragments, déchirure. Il m’avait dit, graphies de nombreuses fois, je parlais, devant la caméra, avec la
lui, fait comprendre, j’avais saisi, senti, éprouvé. L’inéprouvable. maîtresse des lieux. Toutes les fenêtres étaient fermées, seule une
Je le haïssais de me dire ça, de me dire la douleur de la mort, porte, à l’arrière de la galerie, qui donnait sur une rue piétonne,
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était entrouverte. Alors que nous commencions à répondre aux qui pleurait sa mère et remerciait un de ceux qui l’avaient aidé
questions, elle claqua, brusquement. Il n’y avait pas de vent, à devenir une sorte d’adulte…
pas le moindre courant d’air, rien, le silence. Trois secondes J’eus tout à coup très froid, puis très chaud. Je vacillai un
silencieuses qui parurent très longues et douces. « Tiens, Hervé peu, comme enivré. Je décidai d’aller retrouver mes proches,
est là », dit Agathe. Ces paroles, innocemment jetées, je le marchant, un peu hagard. Je m’installai à la table, ma fille me
sus, disaient vrai. Hervé était avec nous en cette matinée, il sauta dessus. « Tu es tout blanc, tu as vu un fantôme ? » me
avait tourné autour de nos corps, nous avait écoutés, peut-être demanda D. Et je répondis que non, ce n’était pas un fantôme
s’était-il assis à nos côtés. J’avais senti une présence protec- que j’avais rencontré… Ce devait être un ange.
trice, un bien-être profond, les caresses d’un ange. L’entretien Il m’est très étrange de raconter cela aujourd’hui, que jamais
terminé, nous avions poursuivi avec Agathe la conversation encore je n’avais ainsi partagé. Le sentiment d’un « dépôt
dans un salon de thé, non loin. J’avais l’impression de prolon- inconsidéré », l’impression douce de m’être abandonné. Il n’y
ger ce beau moment, je ne voulais pas qu’il s’achève. Mais je a rien d’autre dans ce texte qu’un abandon. Et ce sera là mon
devais partir, un train m’attendait – ou, plus précisément, ne offrande…
m’attendrait pas. Dehors, me dirigeant vers la bouche de métro,
me revint cette chanson de Françoise Hardy que Guibert avait
citée dans À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, alors qu’il venait
d’apprendre la mort de Michel Foucault : « Et si je m’en vais
avant toi /dis-toi bien que je serai là… » Peut-être, quelques
instants, avait-il été là…
Quatre ans plus tard, en 2009, je m’installai au Maroc, à
Casablanca. Un des premiers voyages que j’entrepris fut en fait
un pèlerinage. Larache. Genet y est enterré et je voulais voir à
quoi ressemblait sa dernière demeure. Y passer un moment, y
déposer une pâquerette ou toute autre fleur sauvage que j’aurais
trouvée aux alentours. D., ma fille et les amis avec lesquels nous
nous étions déplacés m’attendaient dans un café de la place de
la Libération. Ils savaient que je préférais me rendre au cime-
tière espagnol seul. Arrivé face à la sépulture, j’ouvris mon vieil
exemplaire du Journal du voleur. J’en relus quelques phrases
comme autant de prières. Genet aurait ri, car je pleurai, malgré
moi… Le soleil tapait fort et le blanc du tombeau m’éblouissait.
Peut-être ces larmes étaient-elles celles d’une mère qui pleure
son enfant délaissé, par elle, malgré elle. Ou celles d’un enfant
92  Hicham Tahir 93 

Ne dites plus rien Le quartier dans lequel il a grandi n’est pas des plus aisés ici
à Kenitra, et pourtant sa famille est quand même bien instruite
par rapport aux autres familles. Sa mère est fonctionnaire. Son
père travaille à l’ONCF. De ce dernier il a hérité le grand corps,
avec son mètre quatre-vingt-trois et ses soixante-quinze kilos
environ. De sa mère il a eu le charme, la blancheur de la peau
et les cheveux lisses. Nabil avait donc tout pour plaire. Tout, à
part sa fiche de paie qui ne dépassait pas les 2 500 dirhams et
le fait qu’il vivait encore chez ses parents.
Imane, quant à elle, a eu son BAC, mais pas du premier
coup. Elle a passé trois années dans cette classe avant de décro-
Pour vous raconter sa vie, il faudrait que je vous raconte la leur. cher ce bout de papier dont elle ne s’est jamais servie. Mais
Au début, ils ne s’étaient pas imaginé que ce qu’ils risquaient pendant ces trois années elle a appris à être battante, disait-elle,
de vivre allait en fait changer leur vie. Chacun de son côté. Puis battante et patiente.
à deux. Sa mère à elle était femme au foyer, et son père fonction-
Leur histoire commence un peu comme commence chaque naire dans je ne sais quelle administration. Elle était la cadette,
romance marocaine d’un couple descendant de familles tradi- venant après une grande sœur et deux frères. Son père était très
tionnelles. Elle s’appelle Imane, aujourd’hui elle a 22 ans. Lui, appliqué quand il s’agissait de religion. Il avait cette marque
il s’appelle Nabil, je n’ai jamais connu son âge mais, à en juger sur le front, un petit bleu qui imposait le respect à ces gens
par son physique, il doit avoir 30 ans. qui l’enviaient pour la sagesse qui jaillissait de son visage et
Même si, en principe et par courtoisie, nous devrions parler pour sa ponctualité vis-à-vis de la prière. Ses voisins étaient tous
d’abord des femmes, cette fois-ci ce ne sera pas le cas. Pas par d’accord pour dire que c’était un homme bon qui respectait
manque de politesse ou de gentillesse, mais tout simplement tout le monde.
et tout bêtement parce que je voudrais faire comme mes ancê- Dans sa maison, en revanche, c’était un tout autre respect.
tres ont toujours fait : quoi qu’on en dise de nos jours, on vit C’était comme dans les séries égyptiennes, dans les quartiers
encore sous cette jolie influence, à la fois cachée et exposée, du pauvres, où les filles se cachent quand le père est là, tandis que
machisme absolu. la mère lui prépare un seau d’eau tiède et de sel pour reposer
Nabil travaille actuellement dans une usine, avec un contrat ses pieds. Imane était loin du stéréotype de la cadette gâtée par
CDD. Sa famille n’est toujours pas fière de lui, elle voudrait qu’il son père. Elle était obligée de respecter bien comme il faut les
trouve un vrai travail. Et un vrai travail, selon elle, ne se fait hommes, tous les hommes. Elle devait écouter tout ce qu’on lui
qu’avec l’État. Car avec l’État au moins il serait sûr d’avoir un disait et accepter tout ce qu’on lui imposait sans se plaindre.
boulot fixe jusqu’à sa soixantaine. Mais cela est impossible. Nous Ses deux frères, elle ne les voyait pas souvent : l’un travaillait à
ne sommes plus en 1950, où un brevet d’études vous permettait l’étranger et l’autre était marié et habitait loin lui aussi, mais
de devenir professeur ou fonctionnaire dans la municipalité… plus vers le sud.
94  95 

Le père ne voulait pas qu’elle continue ses études. Pour lui, repartait. Il revenait le lendemain. Et ainsi de suite. Certes, il
elle devait s’arrêter après sa sixième, faire une école de couture, draguait aussi les autres filles quand l’élue de son cœur n’était
puis se marier et aller vivre chez son mari. Imane était d’accord, pas là, il avait même quelques petites copines pour lui rappeler à
c’est sa mère qui refusait ce destin pauvre pour sa fille et c’est quel point il était un mâle dominant. Mais il revenait toujours
elle qui suppliait régulièrement le père : « Tant que l’aînée au collège d’Imane. Pour elle. Il la voulait. Ses amis à lui l’avaient
n’est pas mariée, il serait préférable qu’Imane perde son temps bien compris, ils n’ont jamais osé aller la draguer eux aussi.
à l’école plutôt que dehors. Tu ne crois, mon cher mari ? » Imane se faisait plus douce maintenant, plus gentille. Parfois
Cela s’est passé il y a sept ans. Imane était dans sa dernière même souriante.
année au collège. Nabil n’avait pas de boulot. Il était juste un Et un jour, c’était en janvier, elle a parlé. La première.
jeune Marocain de 23 ans environ qui avait quitté ses études – Que veux-tu encore de moi ? Pourquoi tu me poursuis ?
trop tôt et qui s’était retrouvé à tracer les ruelles de Kenitra – Je veux te parler.
une par une, à suivre toutes les paires de fesses qui lui parais- – Vas-y, parle… Parle… Je suis devant toi…
saient convenables. Son endroit préféré pour la chasse aux filles, – Tu me plais !
c’était le collège Oum-Al-Bani. C’est là qu’ils se sont rencon- – Et ?…
trés. Connus. Devant la porte d’entrée de cet établissement – Ne sois pas dure avec moi… Je suis un gentil…
qui, pensait sa mère, allait éloigner Imane du mauvais chemin – D’accord… Tu es un gentil… J’ai compris. Tu veux quoi ?
et la sauver de toute déviance. – Je voudrais… une relation avec toi. Tu me plais… vraiment…
Imane avait croisé le regard de Nabil à plusieurs reprises. – Donne-moi une bonne raison de sortir avec toi !
Elle ne baissait pas vraiment les yeux. Lui, il en avait tout de – Tu ne trouveras jamais un garçon comme moi.
suite conclu qu’il la voulait. Elle représentait tout ce qu’il cher- – C’est-à-dire ?
chait chez une fille : un joli visage, une chevelure bien noire et – Un garçon qui t’aimera très fort, et qui te protégera, toujours.
intense, un corps bien rempli, sensuel, débordant ou presque. Imane savait parfaitement que tout ce que Nabil lui racon-
Imane ne faisait pas vraiment attention à lui. Il n’était pour tait était des bobards.
elle qu’un garçon de plus sur terre. Elle savait qu’elle était belle, Elle avait pourtant dit oui. Juste après lui avoir posé cette
qu’elle tapait dans l’œil, qu’elle avait du charme et ce corps qui les question : « Comment tu t’appelles ? »
faisait beaucoup fantasmer. Les garçons le lui rappelaient quoti- Nabil. Ce prénom lui allait.
diennement. Elle avait, en plus, ce regard effronté qui disait au Les jours ont passé tellement vite. Les semaines et les mois
garçon qui s’obstinait à la poursuivre : « Pff !… Mais lâche-moi, volaient dans le ciel. Et sans même savoir si, quand, ni comment,
enfin ! Tu ne me plais pas. » Et ce pouvoir : les insultes. Imane était tombée amoureuse de Nabil.
Nabil avait fini par connaître et apprendre par cœur l’emploi Une jeune fille de 15 ans ne demande pas grand-chose. Un
du temps d’Imane. Il était du coup là tous les jours, au bon peu d’attention, un peu de gâterie, des petites sorties réguliè-
moment, au bon endroit, à l’attendre pour partir sur le même res. Des galettes de semoule, la harcha, le matin à la laiterie en
scénario. Il la draguait encore et encore. Elle se refusait à lui. face du collège. Des salades de fruits presque chaque samedi.
Il insistait. Elle continuait à se refuser, à ne pas répondre. Il 10 dirhams de temps à autre.
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Imane était une fille comblée. Elle le pensait sincèrement. Et quelques douleurs, mais celles-ci ne pouvaient pas être compa-
plus les jours passaient, plus elle tombait amoureuse de Nabil. rées au bonheur qu’elle procurerait à son homme. Nabil en
Nabil, lui, son amour avait cessé le jour où Imane avait fut ravi, mais pas pour longtemps : il était de ceux qui veulent
accepté de sortir avec lui. Il l’aimait toujours un peu, gentiment, plus, toujours plus. Les pénétrations vaginales n’étaient pas
mais son ego de macho l’empêchait d’aller plus loin dans les vraiment ce qu’il préférait, et pourtant il en avait envie chaque
sentiments amoureux, ou du moins de se l’avouer. Cela ne se fois que la maison de sa tante était vide et qu’il y emmenait
faisait pas. Elle était à lui. Et voilà. C’était ça, l’amour, selon Imane.
lui. Un amour à la marocaine. Bien sûr, Imane avait fini par céder. Elle s’était trop attachée
Pour sortir avec lui, Imane n’hésitait pas à sécher les cours, à lui. Ce n’était pas seulement de l’amour qu’elle éprouvait
à mentir. Après tout, c’était très facile pour elle d’inventer des pour lui. Il y avait maintenant de la confiance, du respect, de
catastrophes, prétendre un décès, évoquer des problèmes fami- la monotonie, du confort. Elle dépendait de lui. Il était devenu
liaux. Le plus dur était quand ses frères rentraient à Kenitra. sa drogue.
Elle devait choisir des endroits où elle ne risquait pas de les croi- Nabil était désormais son homme, un mari qu’elle avait
ser. Sinon, entre elle et lui, tout se passait évidemment bien. épousé sans papiers. D’elle-même. Toute seule.
Pendant les deux années qui ont suivi, elle n’a eu aucun mal La dernière année, ils étaient ensemble sans être vraiment
à cacher sa romance à toute sa famille, à presque tout le monde. ensemble. Ils avaient rompu un moment, pendant cinq mois.
À continuer à être une bonne fille bien comme il faut. Mais il l’appelait de temps en temps, pour lui parler. Parler
Parfois, Nabil et Imane se disputaient. Ils se séparaient coïncidait toujours avec une maison vide quelque part où il
alors, juste quelques heures, quelques jours. Le motif, toujours pouvait l’emmener pour baiser. Durant ces brèves retrouvailles,
le même : la jalousie. Nabil, en Marocain fidèle à sa nationalité ils refaisaient absolument tout ce qu’ils faisaient les autres fois.
et à sa réputation, n’hésitait pas à insérer son pénis un peu Ils utilisaient les deux positions qu’ils connaissaient et pas de
partout où il pouvait. Entre eux, c’était clair, tant qu’elle était préservatifs, parce que Nabil trouvait que cela l’empêchait de
vierge et qu’elle ne pouvait pas lui offrir son plaisir, elle n’avait prendre sérieusement son plaisir.
pas le droit de lui en vouloir de traîner parfois avec d’autres Imane était devenue une jeune femme marocaine de
filles. Mais elle n’arrivait pas à l’accepter complètement, c’était 21 ans.
plus fort qu’elle. Elle était maintenant enceinte.
Que lui donnait-elle, au fait, sexuellement ? Presque rien. Nabil n’était plus là. Au Maroc, pour assumer, il n’y a pres-
Des petits jeux de cache-cache, des baisers volés et, vite fait, sa que jamais personne.
main virile sur sa poitrine de temps à autre. Et c’est tout. Et Il a nié. Tranquillement. Cette fille, il ne la connaissait pas,
ce n’était pas assez pour lui. Personne ne pouvait lui en faire il ne l’avait même jamais vue.
le reproche. Qui prouverait le contraire ?
Au beau milieu de leur deuxième année de romance, elle Imane savait très bien que sa famille ne ressemblait en rien
décida de franchir le pas, d’aller plus loin, très loin. Elle allait aux familles américaines qu’on voit à la télévision. Elle savait
le laisser la sodomiser. Elle ne risquait pas grand-chose à part ce qui l’attendait. Elle n’a pas fermé les yeux.
98  Florence Malraux 99 

Un curetage était hors de prix. Et puis tuer un enfant aurait


été un péché, h’ram, h’ram, h’ram… Un charme
sans bagage
La mère d’Imane avait bien senti que quelque chose n’allait
pas. Sa fille ne s’asseyait plus avec eux dans la pièce principale.
Et quand elle le faisait c’était toujours avec un coussin autour
du ventre. Elle ne voulait plus l’accompagner au hammam. Elle
s’énervait pour un rien.
À force de vouloir savoir ce qui arrivait à sa fille, la mère
finit par tout apprendre. Et après avoir tout su, elle regretta
d’avoir demandé.
D’abord, les premiers jours passèrent sans que la terre
tourne, et c’était maintenant au tour de la mère de pleurer, C’était, je crois, en 1960. J’avais la fièvre de Malte. J’étais épui-
de demander le pardon au bon Dieu, lui demander aussi par sée et, en plus, complètement fauchée. Alors je suis allée chez
la même occasion ce qu’elle avait fait pour mériter ça, elle qui des amis qui habitaient à trente-cinq kilomètres de Paris, à
était une fille bénie de ses parents, pas une mécréante. Puis Neauphle-le-Château, pour me reposer. Et là, un beau matin,
elle décida d’agir enfin. Avec le peu d’intelligence qu’elle avait Jean Genet a débarqué avec un sac plein de billets. Il m’a dit
pu ramasser durant sa longue vie et le peu de courage qu’elle qu’il venait de vendre son scénario Mademoiselle pour la énième
gardait pour les épreuves les plus dures, elle décida d’envoyer fois. Et il m’a ordonné de prendre la moitié de l’argent qui se
Imane au bled, chez sa grand-mère, qui promit de garder le trouvait dans le sac. J’ai protesté. J’ai essayé de refuser. Il m’a
secret jusqu’au neuvième mois. alors dit : « Si vous me dites merci, je ne vous reverrai plus
Imane accoucha d’un joli garçon qui, comme par hasard, jamais. Plus jamais. »
décéda le jour même. Il a eu quand même le temps de respirer, Je devais avoir 20 ans quand je l’ai rencontré. Sans doute
un peu, et de pleurer, beaucoup. grâce à Monique Lange, qui lui était plus que dévouée. Il la
Quelques mois plus tard, Imane rejoignait ses sœurs à Bir considérait comme sa famille. Moi, je ne dirais pas que j’étais
Inzarane. Elles avaient presque toutes la même histoire. Le son amie. Je crois que Jean Genet n’avait pas d’amis. Il admirait
même tarif : 20 dirhams. Leïla Shahid, Angela Davis, c’est certain. Les autres, les gens
Imane n’avait plus peur, ni de son père ni de ses frères. Ni qui gravitaient autour de lui et se considéraient comme ses amis
de Nabil. Ni de personne, d’ailleurs. intimes, se trompaient souvent. Il n’avait vraiment pas d’amis,
Elle était bien là où elle était. Là-bas avec ses sœurs. À faire d’ailleurs toute son œuvre revendique la trahison. Je le savais,
le plus vieux métier du monde. et cela ne m’a pas dérangée lorsque je le fréquentais, ou, plutôt,
quand à certains moments il venait à moi et me demandait de
l’accompagner, d’être avec lui. Un peu protecteur à mon égard,
il me disait parfois : « Vous êtes une femme que je pourrais
mettre sans problème dans ma poche. » J’étais petite, mince.
100  101 

J’avais presque un corps d’adolescent. Ma féminité n’était pas ses textes destinés à L’Humanité, à n’importe quelle heure du
envahissante. Elle ne le dérangeait pas, en tout cas. jour et de la nuit. Tout en l’admirant sincèrement, Resnais le
Je lui ai servi à plusieurs reprises d’appât pour attirer des trouvait casse-pieds. Et, bien évidemment, on a fait tout ce qu’il
garçons qui lui plaisaient. On marchait beaucoup dans les nous a demandé de faire.
rues, surtout du côté de Clichy. Il m’emmenait avec lui dans Je garde un souvenir fort en moi d’une nuit merveilleuse
les cafés, les musées. Il aimait les musées. Et quand il se mettait passée avec lui et ses amis des Black Panthers dans un bus.
à parler sérieusement d’art, il était tout simplement passion- Nous avons sillonné les rues de New York à la recherche de
nant. Il m’a emmenée aussi à Amsterdam et il m’a parlé longue- personnalités capables de soutenir ce mouvement. C’était très
ment de Rembrandt. Je n’oublierai jamais cela, ce moment, ces joyeux, très gai. Ses amis noirs étaient tellement beaux. Et lui
moments. avait l’air réellement heureux, on aurait dit qu’il avait soudain
Il était rarement sérieux, il plaisantait beaucoup, il me provo- vingt ans de moins.
quait, me tripotait dans la rue. Il faisait le pitre pour moi. C’est peut-être la dernière fois que je l’ai vu, que je l’ai
Après cinq années d’amitié, si je puis dire, on s’est brouillés. côtoyé. Que j’ai pu l’observer, fascinée bien sûr, mais sans
Il m’a demandé un service auprès de Georges Pompidou, je ne tomber dans l’idolâtrie. Il va de soi qu’il était, qu’il est un
voulais pas le lui rendre. J’ai refusé. Il est alors entré dans une immense écrivain, très rare. Il va de soi également qu’il était
colère noire et m’a traitée de tous les noms. Il pouvait être très pour son entourage très dangereux. Impitoyable et charmant.
violent. Exigeant. Éblouissant. Trop, parfois.
Mais quand Abdallah le funambule, son grand amour, s’est C’est ce Jean Genet que j’ai un peu connu. Que j’ai touché.
suicidé, il m’a appelée et m’a demandé de venir à l’enterrement. Aimé. Admiré. Sans être dupe. Sans tomber systématiquement
J’y suis allée, bien sûr. J’avais assez bien connu Abdallah, pour dans ses filets.
qui j’avais beaucoup de tendresse. Genet était détruit par cette Dans la rue, il lui arrivait de me prendre la main. Et pour
tragédie. Il culpabilisait énormément. Il avait poussé Abdallah me donner rendez-vous il m’écrivait des petits mots : « Venez,
vers ce précipice. Il l’avait lâché, abandonné. Abdallah en est qu’on déconne. Je vous aime beaucoup. Jean Genet. »
mort.
Jean Genet était beau. Beau et laid. Il avait quelque chose de Propos recueillis par Abdellah Taïa
brut et on voyait tout de suite qu’il était très malin, très rusé. Il
avait énormément de charme. Un charme sans bagage. Comme
tant d’autres, je ne pouvais presque rien lui refuser.
Je l’ai retrouvé, en 1969, à New York, où j’accompagnais
Alain Resnais qui tentait de faire un film là-bas. Il a débar-
qué chez nous en pleine nuit. Et, en véritable emmerdeur, il a
imposé ses ordres. Il a fallu lui trouver en urgence un endroit où
se loger, se débrouiller pour lui présenter des mécènes capables
de soutenir financièrement ses amis des Black Panthers, taper
102  Denis Dailleux Leïla Hafyane 103 

En chacun de nous
repose un Genet
« Celui qui s’approche de Genet pour la première fois risque
une gifle ou un baiser », lit-on dans les premières pages du livre
de Choukri, Jean Genet et Tennessee Williams à Tanger1. Genet
a baisé ma tête et giflé mon âme, jeune, très jeune, à l’âge où on
se prend à-dos-les-sens, à l’époque où l’âme à notre insu rédige
les livres à venir, car on commence à écrire quand celle-ci achève
son dernier chapitre. Dans la chaleur d’une enfance à peine
achevée, j’écoutais mon malaise. Il couvrait l’horizon. La mer
peinait à calmer sa houle. J’allais souvent la voir comme on rend
visite à un proche, un proche qu’on ne connaît pas vraiment, à
qui on n’a rien à dire. J’allais y adoucir mes « traits durs ».
Les années de l’écriture inconsciente sont aussi les années de
lectures incessantes. Que recherche-t-on dans cette frénésie de
la lecture, dans ce suicide par la vie silencieuse ? Une vie dans
la nôtre précocement décédée.
Je pénètre les livres qui me pénètrent. Je cueille l’éclat du genêt,
hume son soleil et, de cette ivresse, j’éclos, en vieux nouveau-né.
La lecture devient acte d’amour, acte de haine, acte de vie, à
plusieurs partenaires. Je deviens multiple. La solitude m’apprend
le monde, m’enferme dans la parole. Je suis condamné à parler
tout le temps, à parler sans arrêt, à parler derrière le silence.

1  Quai Voltaire, 1992.


104  Un soir d’automne, l’âme lève la tête de dessus son pupitre. rent. Me voilà riche, d’une richesse éphémère, non cumulable, 105 
Elle marque un grand point final comme le ferait dans une rapidement épuisable.
classe un enfant qui passe au tableau. Elle laisse une plume et Aux hommes, j’usurpe l’âme, à la nature son silence.
des vides puis s’en va reposer sur le lit de nos yeux. On se met J’observe la mouche se frottant les ailes, la brindille répondant
à errer, à écrire. au vent, le crépuscule battant en retraite. La fragilité du monde
On devient voyou, voleur, mendiant, prostitué, raté, beau et est une grandeur. Je lui prête un costume de roi. Elle parade
fort. On devient enfant. Enfant devant un miroir où apparaît dans mon palais de misère.
le reflet sombre du temps. L’image fige les dérobades, révèle la Voleur, je le suis, voleur originel. Criminel, je le serai, forcé­
grandeur du fugitif. On fixe sa vie dans une langue indomp- ment.
table, sauvage. Elle s’échappe dans des sentiers escarpés. On Chaque page est un champ d’étoiles, un champ funèbre.
l’attend, on souffre et on écrit. Les phrases, un requiem de la vie. Et je tue ce que je touche, ce
L’écriture donne froid au sens. On se couvre de manteaux qui me touche. Amoureusement. Les visages font chanter mon
de peines et de mots. âme. Ils viennent gratter la stèle. J’imagine leur mort, j’espère
Depuis que j’ai hérité de cette plume, je marche, je déambule. leur mort, je la mets en scène, je la joue et je prends plaisir à
Je traverse la vie comme un mendiant, sans but, avec raison, en pleurer. Je suis libéré de vous et je dors profondément, d’un
quête de vivres, de miettes de vies. J’enfonce mes deux mains sommeil accompli, du sommeil éternel.
dans les poubelles, laissées au seuil des visages, de ceux qui « Reprends ton visage », me lance durement Solange.
jettent tout, ne retiennent rien dans le placard de leurs yeux ; Ai-je le courage de le faire ? Pour l’heure, je m’encombre
de ceux qui vivent, regardent droit devant eux, consument les de toi et des autres. Je vous invente, sous l’« ombre du mal »,
feux et laissent les cendres traîner à côté d’eux. Je dépoussière pour découvrir mon ciel. Je baisse les yeux et m’assieds sans
la terre et glane ma nourriture. La meilleure, la plus rare, est prévenir sur le sable moite, tu t’arrêtes, tu me regardes et tu
celle que je soupçonne sous des battements de cils, derrière le poursuis lourdement ton chemin. Tu ne me reconnais pas, je
sourire des larmes ou dans le souffle d’un regard. Aussitôt, la suis toi. Ta démarche est régulière mais instable, je la devine
vie me parle. Je vois l’éclat sombre des mots non prémédités, la précaire. Mes lèvres tricotent une écharpe de secrets. Tu attends
fougue du désir qui enlaidit les vertus, le destin de « certains au bord du désir. Je laisse mes jambes caresser tes yeux passant.
soirs ». Je force des portes, je défonce des cadenas. Mendier Tu disparais, laissant ton corps. Il reste étendu à mes côtés. Son
prend tout son sens : jouissance et avilissement. Mendier avec « calme [m’]agite ». Je suis ta « violence ». Je laisse l’amour
orgueil, sans parole. porter le jour. Je laisse ton corps porter mon corps. Amours
Qui ne me donne, je le vole. jumelles, amours plurielles. Amour, tout court. Me voilà captif
Je traverse la vie comme un voleur aussi, un voleur d’instants, du désir volé, moi qui me voulais libre de voler le désir. Au petit
de lumière, un voleur qu’on n’attrapera jamais, qui échappera à matin, dans mes draps blancs, tu es mort. Le blanc, devenu gris,
la justice, car mes butins n’ont pas de valeur marchande. Le soir, a noirci : je t’ai écrit.
de mes yeux, je ressors les autres, leurs images, leurs émotions. Je te fais et te défais. Pouvoir divin ? Pouvoir genettien.
À chacun j’ai dérobé quelque chose, à qui une démarche, à qui « Écrire c’est ce qui vous reste quand on est chassé de la
un sourire vague, un geste furtif, une velléité. Volés, ils l’igno- parole donnée. »
106  Ralph Heyndels 107 

Tanger
en contrebas des rires proviennent par la fenêtre ouverte sur la
tiédeur complice, des bruits de bousculade affectueuse, de corps
à corps qu’il ose à présent supposer amoureux, des fragments de

à trois reprises
dialogue, peut-être des secrets échangés.
Il revient alors, pour gagner du temps, sur la première
étreinte, dans le jardin d’un des orphelinats où il avait échoué,
le dernier en fait, avant que la mère ne disparaisse pour toujours.
L’orphelinat était sur la rive d’un lac, entouré de villas et de
Pour Juan Carlos la forêt, on longeait le lac en rang le dimanche pour aller à la
messe du village, en d’autres circonstances l’endroit serait idyl-
lique, mais ce n’étaient que moniteurs abusifs, viols au sortir
Le Docteur a indiqué que la séance va vers sa fin, il va falloir bien- de la douche, dortoirs fétides et violents, peur et meurtrissure,
tôt se relever, et lui faire face, il est à peine plus âgé que Thomas, gosses égarés de fureur qui tentaient de mettre le feu et que l’on
qui n’accorde aucune foi à sa science toute improbable, mais alors jetait au cachot, tout cela derrière une façade respectable et un
pourquoi est-il là ?, que cherche-t-il ?, allez savoir, il a peut-être jardin boisé qui donnait sur le lac, où parfois on s’échappait,
cinq, six ans de plus, il est très séduisant, il l’avait séduit déjà lors comme il l’avait fait avec Johan en cette autre après-midi, à la
de leur rencontre dans une de ces soirées de gauche mondaine dérobée, dans une volupté émerveillée et précaire. Johan était
que Thomas fréquentait alors faute de mieux, ils avaient évoqué de chez les grands et lui jurait protection en l’embrassant et en
la mort récente de Pasolini, et puis ils avaient parlé longuement le caressant, il lui promettait de le défendre contre les vassalités
de Jean Genet, des Palestiniens, du Maroc aussi d’où revenait honteuses, il ne connaissait que quelques mots de français, des
le Docteur, quelque chose s’était-il passé ?, l’impression d’un mots de voyou dont le souvenir le fait chavirer encore lorsque
intérêt mutuel peut-être, pas son genre heureusement s’était-il d’autres garçons en profèrent de semblables, mêlés au flamand
dit la première fois qu’il était venu s’effondrer sur le divan de ce rugueux qui ponctuait sa fougue et augmentait sa maîtrise quand
grand bureau couvert de livres, enfin, sait-on jamais ?, mais de il lui ordonnait de l’aimer avec dans le ton une brusquerie avide
toute façon trop installé, et cela vaut mieux, sa vie était déjà si et insatiable. Il se rappelle avoir demandé et obtenu protection
compliquée, et puis plus âgé que lui de quelques années, tout est aussi pour Mathias, ou alors cela aussi est-ce qu’il l’invente ?, et
dit maintenant qu’il n’est plus attiré depuis déjà pas mal de temps l’invente-t-il par culpabilité à l’égard de son petit frère comme
que par des hommes plus jeunes, les garçons, comme Hatim qu’il resté là-bas pour toujours même si bien sûr cela n’a pas de sens ?,
ira chercher à la sortie du lycée après être sorti d’ici. Il va falloir il essaie la provocation, la dérision, mais en vain, le Docteur ne
s’acquitter de sa dette, payer le contrat, s’en aller, mais il voudrait répondra pas. La volupté ne l’empêchait pas, déjà, de négocier :
prolonger encore ce moment, cette tiédeur du jardin par la fenêtre il apprenait à survivre. C’est ce qu’aurait pu lui dire le Docteur,
largement ouverte sur l’après-midi, il s’obstine à gagner du temps, qui signifie seulement que c’est fini, son ton est péremptoire, il
et pour cela il faut bien qu’il raconte encore une histoire afin que va falloir s’en aller.
le Docteur soit obligé de l’écouter, sans l’interrompre. Du jardin
108  109 

Il est sorti de la maison de maître et a pris le chemin du lycée, le premier mot, la langue, la mère, la joie inaccessible, l’enfance,
Hatim est un élève d’Ellénore, en rhétorique, c’est Ellénore qui les garçons. Et le désir.
lui a en quelque sorte présenté Hatim, si l’on veut, qui lui a dit de Désormais, loin de tout, du moins en avait-il l’impression
l’observer à la sortie du lycée, son rayonnement envoûtant, c’est à laquelle il tenait avec une candeur obstinée, sur le rebord des
Hatim qui lui a appris son premier mot d’arabe, zeiyoun, mon îles, Tanger lui était réapparue, surtout la lumière absolue, et
beau, dis-le-moi, oui zeiyoun, c’est le meilleur de sa classe en fran- cette chaleur blanche, l’esseulement dans la lumière de midi, si
çais selon Ellénore, son professeur, aussi en est-elle passionnée, il près pourtant du désordre, de la multitude, des rumeurs et du
est très bon en français, c’est indéniable, ses compositions le prou- chaos. Cela avait pris le détour d’une obligation professionnelle,
vent, que Thomas a lues, si ce n’est l’orthographe, mais l’intelli- et c’était en préparant une conférence sur Jean Genet au Maroc,
gence est fulgurante, définitive, il est aussi très beau, et il le sait, décidément, et qui allait porter sur l’image, la mélancolie, l’âge
plus encore : sexuel, absolument, tout son être est condensé dans qui vient, et l’ombre de la mort, que lui étaient réapparus Tanger,
cette beauté assertive, cette sexualité impérieuse, et cependant sa quasi-homonymie allégorique avec danger, et son insouciance à
tendre aussi parfois. L’année scolaire se termine, Thomas a prévu l’égard de celui-ci, s’il y en avait un comme on le prétendait, son
d’emmener Hatim, dont Ellénore et lui, après bien des efforts et insouciance exaltée lorsque Jamal l’y avait emmené, la première
des transactions administratives, ont obtenu par l’entremise et fois, errant sur cette plage d’Espagne où il était apparu dans l’im-
l’influence d’un ami avocat lié au bâtonnier de l’ordre la garde prévisible de vacances familiales, et plus tard, jeune adulte comme
pour l’été, vers des vacances de luxure, il le lui a promis, Ellénore on dit, sa revenue avec Hatim et Ellénore, et cette insouciance
aussi, ils iront à Tanger, là où Thomas avait fugué au cours d’un répétée, mais alors marquée en creux par la tristesse qui déjà
autre été, il y a bien des années déjà, adolescent subjugué par un lui était devenue coutumière, et dont il avait vécu l’apaisement
autre jeune Marocain rencontré sur une plage familiale d’Espa- momentané et intermittent dans la luxure, la lumière absolue,
gne. Mais c’est Hatim qui a proposé, non : qui a voulu Tanger, la chaleur blanche.
Thomas lui avait dit ce sera où tu veux, Ellénore avait ouvert un Rédigeant cette conférence sur la terrasse de son appartement
atlas et lui avait suggéré de choisir a priori ou par hasard, mais il qui domine de très haut l’océan, contemplant l’océan vers les
avait répété : Tanger, et Thomas avait basculé dans le ravissement îles, leur présence invisible, leur proximité devinée cependant,
au souvenir de la fugue qu’il y avait faite avec Jamal et qui avait comme la joie, et précisément dans la relation de l’image avec
rompu l’ennui de la plage familiale où il se morfondait. Dans l’ombre de la mort, l’urgence de vivre encore au moins si possible
la voiture, il pense au jardin en contrebas de la fenêtre ouverte quelque temps l’a saisi, mais sans fureur, dans l’espèce de sérénité
sur la tiédeur, aux cris, aux murmures, aux chuchotements des tendue qui l’a enfin rejoint, semble-t-il, mais pourquoi enfin ?, car
enfants. Il sait que ce jardin va abriter sa rêverie pendant plusieurs il a vécu avec une ténacité hédoniste des années mouvementées,
jours et qu’il ira se réfugier dans ce songe, dans les moments épuisantes d’exaltation et difficultueuses aussi parfois, intenses,
d’effondrement, avant de retourner, mercredi prochain, pour la hasardeuses et débridées, mais enfin maintenant cela lui paraît
dernière visite avant l’été, la longue trêve, dans le grand bureau bien être acquis, cette sérénité non pas tendue à la place de l’exal-
couvert de livres, reprendre le roman d’une vie qui est tout ce tation vitale, mais plutôt surnuméraire par rapport à cette exalta-
qu’il est, tout ce qu’il a, la forme même de son existence, avec tion vitale intense, épuisante et difficultueuse souvent à laquelle
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il ne renonce pas, aucunement, mais qu’il maîtrise peut-être un puis le retour dans l’inqualifiable regret, on l’avait engueulé bien
peu mieux, du moins c’est ainsi qu’il le perçoit, maintenant qu’il sûr mais qu’est-ce que cela lui faisait ?, il avait gardé le corps
vit loin, il a l’impression, à laquelle il tient tellement, de tout, en de Jamal en son souvenir, longtemps, avec la nuit et la lumière,
tout cas de tout ce que représentait là-bas, avant. l’esseulement et la multitude, et Tanger, où il était revenu des
Loin de tout sur le rebord des îles, en ce lieu qui était à présent années plus tard avec Hatim et Ellénore, cette fois dans un apai-
chez lui, où il était un jour arrivé et resté, dans cette espèce de sement momentané de luxure toujours à la merci d’une tristesse
sérénité tendue au moins provisoirement peut-être accordée, sournoise.
Tanger, la dangereuse prétendait-on, lui était réapparue, et l’ado- C’est à Tanger que Hatim, étendu nu les bras croisés derrière
lescence insouciante, et la fin de celle-ci, tardive, retardée, dans le cou, entre lui et Ellénore, sa splendeur rayonnante, envoû-
le mélange de tristesse et de luxure, sa revenue dans la lumière tante même, outrage sublime à l’ordinaire des choses, lui avait
absolue et la chaleur blanche, l’esseulement conjoint au désordre, raconté la maison de correction où on l’avait mis à la suite d’une
à la multitude, aux rumeurs, au chaos. Ils avaient parcouru l’An- bêtise, d’où il ne pouvait sortir que pour aller au lycée et où il
dalousie dans un rêve éveillé, la première fois, lors de la fugue, elle devait passer tout le reste du temps enfermé, y compris les fins de
aussi la première, car il y en aurait d’autres, en autobus, en auto- semaine, et dont il s’était échappé en l’accompagnant le dernier
stop, et Jamal, sa dure souplesse qui l’avait englouti, sa fulgu- jour de l’année scolaire après avoir lu la lettre qu’il lui avait écrite
rante puissance qui l’avait envahi, l’ardeur sourde de ses paroles et qu’Ellénore lui avait passée en lui remettant sa copie d’exa-
quand il lui avait proposé de l’accompagner, il l’avait suivi sans men final, la lettre où il lui confiait l’avoir observé à la sortie du
prévenir sa mère adoptive et le nouveau mari de celle-ci, c’était lycée, avoir lu toutes ses compositions, avoir parlé de lui jusqu’à
après le divorce de ses parents adoptifs, il vivait avec son père à l’obsession avec Ellénore, et, voilà, oui, l’aimer. Et c’est à Tanger,
New York et n’était là que pour des vacances, le droit de visite cette nuit où Hatim était étendu nu les bras croisés derrière le
auquel sa mère adoptive tenait, il avait disparu d’un coup avec cou, après l’effervescence des sens, apaisé, entre Ellénore et lui,
quelques effets dans un sac à dos et son passeport dont Jamal qu’il avait à son tour raconté, comme pour offrir à Hatim, à sa
avait falsifié la date de naissance pour qu’il ait soi-disant dix-huit splendeur rayonnante surplombée par le récit de la maison de
ans, Jamal disait en avoir vingt et un, ne laissant qu’un bref mot, correction, en échange peut-être, ou était-ce pour se dégager des
je reviens dans une semaine, ne vous inquiétez pas. Il resonge apparences ?, il hésitait, sans doute les deux à la fois, la disparition
avec ravissement à l’angoisse juvénile au passage de la frontière, de son petit frère, Mathias, deux ans plus jeune que lui, peut-être
dans la cohue heureusement, à l’inattention des douaniers à son un peu moins, c’était très flou, disparu à tout jamais dans ce
égard, à la complaisance du destin pour son rêve éveillé, au ferry dernier orphelinat où il l’avait rejoint, en général on les séparait,
surchargé, à la cohue des touristes mais surtout des travailleurs et d’où son adoption l’avait sorti. Disparu tu vois, le petit frère à
immigrés, et à Tanger en vue dans l’impatience de l’attente, puis qui le liait une affection aux gestes triviaux et maladroits comme
déjà à Tanger en vue dans l’inqualifiable regret du retour, et au lorsqu’il lui nouait les lacets de ses chaussures au matin, jamais
rêve éveillé dans un délice absolu, le corps de Jamal entourant plus vu, inadoptable selon les experts lui avait-on déclaré bien
le sien la nuit sur la plage où passait le train, après trois jours il plus tard, cette formule hideuse : inadoptable, trop abîmé dans
n’y avait plus eu assez d’argent pour payer l’hôtel Continental, la tête lui avait-on déclaré, disparu tu vois, jamais plus vu, ce petit
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frère, il ne peut toujours pas supporter cela, je ne pourrai jamais étions deux, et puis un jour il est resté tout seul, à m’attendre,
tu vois, et Hatim avait déplié ses bras, lui avait pris la main, la je peux l’imaginer si frêle, et je ne suis jamais revenu. C’était
lui avait mise sur son cœur, lui avait murmuré que le petit frère trop violent, Hatim changeait de sujet, disait qu’il se plaisait
était là, écoute il bat la chamade, et cette émotion toute prise dans bien dans ce confort, ce luxe même, le whisky, l’hôtel Minzah,
l’amour, après l’effervescence des sens, bien sûr que cela lui avait une légende lui avait appris Thomas, Ellénore lui affirmait tu le
fait mal, mais dans l’offrande réciproque et l’échange cela s’était mérites, il en riait, il y avait des moments très légers, des instants
un instant apaisé comme le corps de ce garçon, mon fils, mon de pur bonheur de vivre. Mais toujours, soudain, sans prévenir,
amant, mon frère, au repos entre lui et Ellénore, qui sourit, qui Hatim revenait à Mathias, ou plutôt il n’en revenait pas que tu
lui dit dormons maintenant, et ils s’enlacent tous les trois dans l’aies abandonné à ton tour, mais j’avais sept ans, et plus tard ?,
la langueur paresseuse qui suit l’effervescence des sens. par fragments dispersés aussi, irrécusables, la trahison, la culpa-
Un peu partout par fragments dispersés, au gré de promena- bilité. Il n’osait pas tout dire à Hatim, tout ce qui lui était récem-
des improvisées, sur la corniche de la prospérité et aux confins ment tombé sur la tête, l’assez grand désastre intérieur qui s’était
déshérités de la ville, telle fin de journée sur la plage, un matin ensuivi, il ne lui confiait pas son abattement, son désarroi, ni la
très tôt sur les falaises du cap, le soir venu sur le toit de l’hôtel, honte, pour le protéger certes, Hatim avait déjà souffert assez,
Hatim et lui avaient poursuivi cet échange, leurs avanies mêlées, mais aussi parce qu’il voulait jouir de la légèreté offerte, du pur
la brisure qui les rapprochait, non sans les différences, bien sûr, bonheur de vivre entre les fragments dispersés, et de Hatim, par
mais dans un transport émotionnel commun. Ellénore se tenait à lui aussi, il voulait jouir.
l’écart, la plupart du temps elle les rejoignait plus tard, pour le thé Hatim était resté à Tanger, il détestait le Nord, et puis on
ou à la librairie des Colonnes, ou alors elle les attendait dans la devait l’y remettre en maison de correction et quoi d’autre après ?,
chambre, pour l’amour, ils la prenaient ensemble, ils se prenaient il avait son passeport marocain, un oncle croyait-il qui habitait
l’un l’autre, toutes configurations mêlées, parfois il contemplait peut-être dans un quartier de Tanger, Bencherqui cela s’appe-
Hatim la saisissant, la sueur sur son front, les derniers sursauts de lait, ou quelque chose comme ça, de toute façon il s’en fichait, il
l’énergie, et puis il l’enlaçait. C’est de Mathias que Hatim voulait trouverait bien, il savait qu’il y avait à Tanger des disponibilités,
tout savoir, tout n’était pas grand-chose, des bribes seulement, serait-ce le proxénétisme, serait-ce la prostitution, l’idée lui plai-
frêle il le suivait quand ils étaient ensemble et qu’il le pouvait, sa sait, il avait décidé, il ne reviendrait pas dans le Nord, là où son
petite main dans la sienne pas bien plus grande, oui je le défendais père trimait si dur pour pas grand-chose, pour rien, pour crever
mais parfois c’était l’impuissance et la rage douloureuse, oui je un jour de fatigue et d’humiliation, et ses frères déjà avalés par la
le chérissais, si frêle, un jour à l’orphelinat on avait dessiné une destinée maudite, l’un d’entre eux en prison, sa sœur qu’on avait
maison ensemble à l’image de la crèche que nous venions d’ap- empêché d’étudier, et mariée déjà malgré elle, tout déjà joué par
prendre au catéchisme, pour nous deux avec la mère, où était- avance, et sa mère dont il ne pouvait plus affronter le malheur
elle ?, et pas de père ?, non bien sûr, tu n’y avais pas pensé ?, non, ni la passivité, non, il resterait ici, rien à faire. Ils s’étaient dit
et lui non plus, aucune idée à l’époque de ce que c’était, un père, au revoir à la terrasse du café Tanger, il paraît que Jean Genet y
ou alors peut-être était-il tellement secondaire, comme Joseph, venait souvent, qui sait et puis qu’importe ?, Ellénore lui avait
c’est Marie, la mère, qui était souveraine au centre, mais nous dit prends bien soin de toi, oui ne vous en faites pas, il s’était
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levé, voilà, libéré de sa cage, libéré du Nord, il s’était éloigné, raconté cette histoire ?, il y a bien des choses enfouies entre nous
s’était retourné, avait fait un signe, qu’est-il devenu ?, zeiyoun, tu sais, et cela permet de les dire un jour ou l’autre, d’en réserver
mon beau, cet ultime sourire au moment de disparaître pour la surprise malgré tout ce temps passé ensemble déjà, mais non
toujours. Javier savait que ce n’était pas cela, tu parles comme un intellec-
Sur la terrasse de son appartement dominant de très haut tuel de nouveau, ves al grano, Javier comprenait combien c’était
l’océan, en ce lieu où il est un jour arrivé chez lui, et resté, dans trop fort, trop dur pour Thomas, à peine avait-il évoqué pour lui
cette espèce de sérénité tendue au moins provisoirement peut- Mathias peu auparavant, lorsqu’il en avait soudain appris la mort
être accordée, et où il rédige une conférence qui va porter sur par une lettre de l’état civil envoyée via l’ambassade, il avait été
Jean Genet, l’image, la mélancolie, l’âge qui vient, et l’ombre de détruit, plus jamais, non, plus jamais il ne l’avait revu, impossible,
la mort, il s’interrompt pour prier, mon Dieu protège où qu’ils trop long à expliquer, et puis cette lettre officielle, c’est là : il est
soient Hatim et Jamal et Mathias, veille sur eux quoi qu’ils mort, décédé c’est mort, heureusement que ce soir-là Javier était
fassent, quoi qu’il advienne, il murmure cette prière en direc- là, Mathias pour lui c’était le petit frère, frêle, on s’imaginait une
tion des îles, ça va, il peut surmonter, ça va passer, la sérénité se maison. Ils avaient été à Larache, sur la tombe de Jean Genet bien
tend plus encore et résiste, il est loin de tout, du moins en a-t-il sûr, Javier ne le connaissait qu’à travers Thomas qui venait de lui
l’impression à laquelle il tient avec une candeur obstinée, et puis offrir Un captif amoureux en espagnol, tu peux le lire dans tous
il y a l’ami qui partage sa vie qui est là, de la terrasse il l’entend les sens, au hasard, même seulement une phrase isolée, même
qui parle avec sa mère au téléphone, elle est en Colombie, c’est sans comprendre les allusions, les références, il y en a plein mais
sa mère à lui aussi maintenant, en un certain sens, enfin cela ce n’est pas cela, ils allaient à Tanger, pour Javier la première fois,
ne tient pas debout du point de vue de la différence d’âge, elle et c’était à la terrasse du café Haffaf que Thomas avait raconté
l’aurait eu à treize ou quatorze ans, encore qu’en Colombie, ou Hatim, que penses-tu qu’il est devenu ?, je revois sa disparition, le
partout d’ailleurs, et puis la mère, la sienne, la seule, maman, geste de la main, tu as pleuré ?, cette nuit-là oui, tu veux pleurer ?,
quel âge avait-elle quand il est né, il n’est pas certain, sans doute oui, pleure. Et Javier avait fait de la magie comme souvent quand
seize ans, comme elle avait dû être jolie, c’est encore à elle qu’il c’était trop fort, trop dur pour Thomas, et lui avait proposé cette
retourne, en fin de compte, comme toujours, mais à présent, ici, fable, qu’il était déjà venu à Tanger, dans une autre vie, tu as bien
c’est dans une sérénité toute tendue au moins provisoirement vu que tout le monde me prend pour quelqu’un d’ici et avec l’es-
peut-être accordée. pagnol en plus, on croit que tu m’as rencontré au Socco, je t’y ai
Et à Javier, émerveillé par la vue sur le détroit, par l’idée du dragué ou alors c’est toi ou les deux ensemble, j’étais Hatim, je
détroit, la proximité, la coupure, le lointain, au café Haffaf où le serai pour toi, si tu veux, il a séduit un Américain à Tanger, tu
les garçons regardaient droit devant vers l’au-delà de la mer, et m’as dit qu’il y en avait beaucoup, et avec Éric mon ancien amant
Thomas les dévorait des yeux, il s’était subitement décidé, car nous sommes allés en Colombie, un jour tu m’as connu, c’était
il ne l’avait jamais fait, à parler de Hatim, de sa disparition fini avec Éric, je suis revenu à Tanger avec toi, on est allés sur la
soudaine, et de l’effet indélébile de celle-ci sur le roman d’une plage où tu dormais dans les bras de Jamal, le train n’y passe plus.
vie qui se trouve être, du moins par hypothèse fictive, la sienne, Ils ont cherché le café Tanger, en vain.
tout ce qu’il est, tout ce qu’il a. Pourquoi ne m’as-tu jamais
116  Bernard Guillot 117 

Photographier
dans l’exil
Bien malhabile à tenter d’accompagner Jean Genet, possédé
d’abord par l’écrit, je serais d’emblée avec lui et pour lui dans
la grâce de la rencontre. Une rencontre sur la scène de la vie, sur
cette terre traversée de part en part. Car Jean Genet est vraiment
né (déposé, livré), est vraiment mort (retiré, retrouvé à jamais).
Dieu sait de quel saint de quoi le pouvoir public a bien pu
pondre, à son sujet. Je m’embrouillerais vite dans les fibres fades,
déliquescentes, du tissu conjonctif de l’organe culturel et social
qui fit figure de Totem pour rassurer, ou marquer les foules
– qui font dériver de l’essentiel, et qui entretiennent le leurre :
le sexe miracle, le sexe marginal, le délit sacré, le mauvais trip,
la grâce dans la chute, que sais-je ?
Tout cela m’a possédé dans une adolescence éruptive et
prolongée à satiété. Ah, les années soixante-dix, les vices poly-
chromes, la bite Kodak – mais encore… Lui, il n’a cessé de
se déplacer, d’éviter l’ombre crue du Totem. De brouiller de
plus en plus, fuyant le public effrayant d’une société exécrée,
un public l’adulant chaque fois un peu plus, à coups de presse
fatale. Quel clown fabuleux il eût pu devenir, badigeonné d’or,
tel un Héliogabale de supermarché ! Il a fui, il fuit encore. Il a
quitté la Zone, est allé là-bas – a franchi les colonnes d’Hercule,
cherché et trouvé une terre sainte. C’est l’histoire de sa vie.
C’est cet homme-là que j’ai rencontré, au-delà d’une adoles-
cence brûlante, quand je devins moi-même captif amoureux.
Ce captif n’est pas le bienvenu dans la Zone. Il dérange. Pas de
sacrifices bariolés à lui rendre. Oh, saint Genet !
118  119 
120  121 

Ce captif-là est vrai, pauvre. Là, il est passé dans le camp


ennemi. Barbe suspecte, regard extrême, attitude étrange – vos
papiers. Le captif amoureux m’a exalté. Sur la route de la vie
nous devisons, lui et moi, l’air que nous respirons crée une buée.
Une fois déposée cette buée, nous pouvons y tracer en creux
des signes, l’essentiel d’un langage commun, de tous les temps.
Quitter l’autoroute, prendre le chemin de traverse, retrouver
les peuples, franchir les colonnes d’Hercule. Là, je l’ai rencon-
tré, côtoyé, aimé.
L’hôtel de ce monde, je l’ai fréquenté aussi. Celui qu’il n’a
jamais quitté, fuyant la propriété. Nous avons habité les mêmes
chambres, au fur et à mesure – entre un joueur de basket-ball et
le représentant de commerce, après une danseuse du ventre à la
retraite, avant un jeune Parisien ébloui. Les années Giscard, celles
de mes vingt ans, je les ai fuies. J’ai traversé la mer, l’autre rive m’a
reçu. Le pain et le sel ont été partagés. À la télévision (elle passait
à la couleur), le président, là-bas, à Paris, s’adressait aux Français en
ces termes : « Chers consommateurs, chères consommatrices… »
Le malaise était profond, Derrida la parque commençait à décons-
truire, j’avais vingt-cinq ans et je me sentais trahi, abandonné.
L’Hôtel du Caire recevait bien. Il existe toujours. Mais je suis rendu
à la route, maintenant, j’ai gagné avec le temps un détachement
intérieur qui me rapproche de l’Étoile, celle que nous visons. Cet
hôtel, c’est aussi celui de Rimbaud, avec un grand nom : l’Hôtel
de l’Univers, situé à peu près dans un centre du monde. Là, pas
de héros d’Occident, pas de Titan implacable, mais cet homme, si
peu sexy, si peu séduisant, pas exotique, pas indigène, presque rien
– jamais vu dans le dictionnaire –, mais relié à l’essentiel intoucha-
ble, inexploitable, purement anonyme, dont les narines possèdent
les plus délicieuses effluves, les oreilles contiennent les chants céles-
tes et terrestres en fusion, les yeux englobent l’enchantement de la
Création. Mes amis, fuyez la Zone tant qu’il est temps !
Pages 116, 118, 119 : Bernard Guillot, hôtel Masset Astoria, Le Caire, Égypte, 1977-2003.
Page 121 : Bernard Guillot, val de la Bendola, Saorge, France, 2010.
122  Denis Dailleux Rachida Madani 123 

À Jean Genet

Entre saveurs et parfums


trempée de soleil
Larache dort
lourde de lumière.
L’abeille butine le thym
la douce verveine
et dans le cimetière où repose le poète
fleurit le mélancolique géranium
en écho à ses poèmes.

Serpente tout près


murmure tout bas
le Loukos
à l’oreille de l’enfant
abandonné
à la rue
aux nuits des hospices
charriant vers le large
ses rêves, peurs et tourments :
l’invisible limon qui fit
le génie
l’ange pervers
et le voleur au grand cœur.
124  125 

Captif de prisons multiples


ô voyageur malade et vieilli
dévoyé
errant dans les hôtels sordides
et criant haut
liberté !
pour ceux qu’on opprime
dors-tu à présent
enfin tranquille
par-delà la mer
au nord de l’Afrique
qu’embaument complices
le jasmin et la menthe ?

Ceux pour qui tu as lutté


ceux qui se souviennent
avec ce fleuve te couvrent de fleurs
et chantent encore tes vers.
Mais que tous les autres
s’agenouillent au pied de ta tombe
et te demandent pardon pour ta vie
pour ta mort !
126  127 
128  Donatien Grau 129 

Jean Genet
et ses artistes
Les entrailles d’une autre beauté
Parfois, les mouvements souterrains, invisibles, percepti-
bles cependant, peut-être, de quelques observateurs contem-
porains, après un long moment passé à sourdre, en un instant,
une posture, un mot, surgissent. Et le regard sur le monde s’en
trouve, a posteriori, changé. C’est sans doute le cas de la fin
du roman d’André Breton, Nadja : « LA BEAUTÉ SERA
CONVULSIVE OU NE SERA PAS. » Évidemment, il est
toujours possible d’émettre un sourire sardonique face à l’em-
phase de celui que l’on n’a pas sans raison nommé le « pape du
surréalisme », possible de ricaner face aux capitales d’imprime-
rie, mais tout de même, qualifier de « convulsif » un concept
aussi ancien, marqué, aussi daté, qui sait, que la « beauté »,
pouvoir ne serait-ce qu’envisager que ce qui est beau n’appa-
raisse plus dans la « noble simplicité et la calme grandeur »,
ainsi que dirait Winckelmann, décidément, telle mutation
rendait manifeste le fait qu’une page était désormais tournée,
dont des lignes parmi les premières avaient naguère été écrites
de la main d’un certain Friedrich Nietzsche.
La beauté peut être violente. Elle peut être sanglante, même.
Elle se doit à la vérité d’un monde qui ne peut plus avoir pour
fondement les faux-semblants d’un idéal classique. L’artiste qui
a le mieux compris cette révolution dans l’univers des formes,
c’est sans doute Francis Bacon. Bacon, qui déconstruit les corps,
130  131 

qui désamorce l’harmonie des visages en creusant, en fouillant Bacon et Genet – nous y arrivons. L’effort de stylisation est
les chairs, à la recherche du moindre secret, du moindre sacré si puissant, chez l’un comme chez l’autre, que la comparaison
qui pourrait encore se nicher, précieux arcanes, dans l’intimité en devient inévitable. Fait étonnant : jamais, dans sa monu-
des muscles, dans la vibration des nerfs et le bouillonnement mentale biographie de l’auteur de Notre-Dame-des-Fleurs1,
des humeurs. C’est cette entreprise pour ainsi dire « archéo- Edmund White ne mentionne l’artiste anglais. Une simple
logique », ou « archéopoétique », consistant à révéler sur la mise en parallèle mène à voir en Genet le maître du visuel,
toile et par le biais de la peinture les entrailles de l’individu d’un rapport incarné et perceptible au réel, l’héritier en un sens
qui, parce qu’elle conduisit le Maître à défaire l’apparence aussi d’une esthétique de la cruauté, mais d’une façon probablement
bien de ses amants que d’un babouin, donna lieu à bien des plus métaphysique et religieuse, moins magique et ensorcelée,
malentendus, sur le thème : Bacon, un artiste qui ne respecte qu’Artaud en son théâtre. Au-delà de leur fascination partagée
pas l’homme, Bacon, un artiste qui souille l’héritage huma- pour des meurtres sanglants qu’évoqua l’écrivain et dont le
niste, Bacon, un adversaire de la beauté figurée, plus farouche peintre conservait sur les murs de son atelier la trace datée, la
encore que les artistes abstraits qui niaient purement le fidéisme corrélation de leurs esthétiques se fonde sur un point fonda-
de l’iconographie. mental : ils croyaient encore en cette autre beauté énoncée dans
Bien évidemment, une telle image de l’artiste ne peut conve- Notre-Dame-des-Fleurs, consubstantielle à la « force », qui
nir. Aspirer à décomposer le mystère du sujet, quel meilleur en est la « protectrice »2 . « Étrange enfer de la Beauté », dit
témoignage pourrait-on trouver d’une foi incompressible en ailleurs Genet, et Sartre de commenter : « la Beauté ne comble
sa réalité ? C’est cette image de la création, selon laquelle son pas, elle creuse, c’est le visage effrayant de la négativité 3 ». C’est
auteur se voit confier une mission d’épiphanie, de Révélation, infiniment juste, et infiniment baconien : ce processus qu’a
qui a conduit Milan Kundera à voir en Bacon « le dernier identifié le philosophe-critique, c’est celui qui préside aussi à
peintre », le dernier à « y » avoir vraiment cru, au péril de l’élaboration des toiles de l’alter ego pictural du mauvais garçon
son âme. « Je ne crois pas que l’on puisse expliquer une pein- de la littérature.
ture ou un poème », dit-il dans son deuxième entretien avec Les affinités créatives avec un maître contemporain, le talent
Michel Archimbaud. Si l’œuvre est par essence inexplicable, pour l’image pourraient faire attendre de multiples dialogues,
et en un sens ineffable, c’est bien parce qu’elle se situe, encore, de vigoureuses interactions entre l’œuvre de Genet et le travail
dans les traces du sacré, dans le mystère d’une certaine forme d’artistes visuels de son époque. Or il n’en est rien : peu de
de religiosité. textes connus sur l’art, un sur le funambulisme, certes. Et trois
Ce travail à la toile, qui constitue en même temps un travail essais sur des artistes. Un sur Giacometti, le fameux Atelier
au modèle, fait de Bacon un peintre que l’on pourrait qualifier
de « paradigmatique » : il élabore son tableau comme une 1  E. White, Jean Genet, Gallimard, coll. « NRF Biographies », 1993.
sorte de traversée du visage, de l’identité, en même temps que 2  J. Genet, Notre-Dame-des-Fleurs, in Œuvres complètes, Gallimard, coll.
de la toile comme toile, et de la personne comme personne. Ce « Blanche », 1951, t. II, p. 134.
qui en ressort est étrangement particulier et singulièrement 3  J.-P. Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, in J. Genet, Œuvres complètes,
commun. op. cit., t. I, p. 422.
132  133 

d’Alberto Giacometti, et deux sur Rembrandt, Le Secret de Un paradoxe se fait alors jour  : c’est en ajoutant, donc en
Rembrandt et, le plus intéressant sans doute, Ce qui est resté travaillant par le surplus, que l’artiste peut donner à sa produc-
d’un Rembrandt déchiré en petits carrés… Son analyse de leur tion un caractère de « plongée » à l’intérieur de ce qui est
œuvre n’apprend guère de nouveauté frappante sur la produc- figuré. Ce paradoxe est celui de la création même et, partant,
tion même du Hollandais et du Suisse – Genet n’a pas les dons gouverne la perspective de Genet, écrivain comme Rembrandt
de commentaire dont peut disposer un poète comme Yves est peintre et Giacometti, surtout, dessinateur.
Bonnefoy… C’est cela que Genet cherche chez « ses » artistes, c’est
Cependant, un fait est incontestable : à la lecture de ces parce qu’il a engagé cette quête qu’il peut aspirer à trouver le
textes consacrés à la production d’autres, on découvre déci- « secret de Rembrandt » – titre significatif en soi, puisqu’il
dément beaucoup sur l’art de Jean Genet lui-même, probable- fait écho au « secret de Tolède » dont Barrès pensait le Greco
ment bien plus que dans nombre d’écrits para-théoriques qu’il détenteur. Le silence qu’il rompt est celui de l’œuvre d’art, et
a rédigés sur sa propre poétique. C’est sans doute que, s’ex- de sa visée à rendre visible la beauté :
primant avec ses mots sur une activité appartenant au monde
visible, il considérait celle-ci comme extrêmement proche de la Agréable à l’œil ou non, la décrépitude est. Donc belle. Et
sienne. « Peindre avec des mots » : ce lieu commun, il semble riche de…Vous avez déjà eu une plaie, au coude par exemple, qui
le prendre au mot. Cette sympathie ne s’exerce que pour certai- s’est envenimée ? Il y a de la croûte. Avec vos ongles, vous soule-
nes œuvres, certains artistes, ce qui explique le caractère très vez. Dessous, les filaments de pus qui nourrissent cette croûte se
limité quantitativement des textes de Genet sur des artistes, continuent très loin. Parbleu, c’est tout l’organisme qui est au
deux d’entre eux ne portant par sur un contemporain, et alors travail pour cette plaie 4 .
que ses rapports avec Giacometti furent assez complexes – une
amitié qui ne l’empêcha pas de « dérober » l’artiste dont il Toute son esthétique est résumée dans ce paragraphe : ce
prétendit parfois ne pas même connaître le nom, tandis que, qu’il dit à propos des portraits de vieillards, qui passionnèrent
en d’autres occasions, il soulignait son admiration sans égale, Rembrandt, s’applique parfaitement à ses propres personnages
notamment, pour les portraits que le sculpteur esquissait de interlopes. L’existence est la condition unique de la beauté :
quelques traits. ce qui est est beau, par définition et par essence. Il l’est parce
En effet, il est possible de noter, en premier lieu, que l’œu- qu’il existe. L’adéquation au monde conduit à tout accepter, à
vre dessinée de Giacometti aussi bien que le Rembrandt qui ouvrir la beauté à tous les horizons, que ce soit dans la forme,
intéresse Genet, celui des dernières années, qui préférait la dans les langages, ou sur le fond, dans la sélection de ce qui peut
couleur apparente, étalée, luisante, aimait jouer de la discorde être évoqué. En un mouvement d’émulation, Genet reprend
plutôt que de préparer une image lisse, ces deux artistes sont le processus pictural même par lequel opère Rembrandt, et
des maîtres du palimpseste pictural ou graphique : l’un comme l’imite par ses mots : la triste « décrépitude » est devenue
l’autre, ils savent, par des coups de crayon ou de pinceau, rajou- belle par la « bonté » de l’artiste, et la sensibilité de celui-ci
ter de la matière sur le support et poursuivre en même temps les
« fouilles » entreprises sur l’objet même de la représentation. 4  J. Genet, Le Secret de Rembrandt, in Œuvres complètes, op. cit., t. V, p. 32.
134  135 

à ce qui l’entoure constitue à n’en pas douter son don le plus le travailler de l’intérieur, et même, au sens presque biologi-
nécessaire, De même, il transforme l’image répugnante d’une que du terme, le faire muter, tout en provoquant un retour
plaie en spectacle de la vie à l’œuvre, de l’organicité du monde. aux questions fondamentales, récurrentes, de la violence et du
Tout coïncide pour être, et c’est cette existence commune qui vivant. L’art du peintre se confronte aux questions d’avant la
devient, dans l’humanisme paradoxal de l’auteur, le vérita- modernité : il est, en quelque façon, un maître de l’ancestralité
ble objet esthétique. Il est par conséquent aisé de voir quelles – le véritable « Unzeitgemäss » dont parlait Nietzsche. Il serait
considérations éthiques peuvent découler pour le créateur de difficile de voir en lui le contemporain de Jackson Pollock, et
cette conception contemplative du monde – en ce sens, Genet même, à la fin de sa vie, de Jeff Koons et Marina Abramović.
se situe bien dans une manière de contemplation active, et il Et pourtant, il l’est…
est encore platonicien, de la même façon que Sade, selon Jean- Tout autant, il serait difficile de voir en Jean Genet le
Claude Milner, s’inscrit lui aussi dans la continuité de l’idéa- contemporain exact de William Burroughs, ou d’Alain Robbe-
lisme de l’Académie. Grillet. Et pourtant, il l’est. Ces affinités avec des artistes
La vie humaine comme vie et comme humanité constitue donnent une clef pour comprendre son rapport à l’époque, qui
le point focal de sa vision. Serait-ce un hasard que son intérêt est une relation à la fois de présence, d’implication publique,
le porte vers Rembrandt et vers Giacometti, deux maîtres du mais aussi, concomitamment, d’inactualité réelle, de distan-
portrait ? Assurément, ce sont deux artistes de premier plan, ciation absolue. Ce n’est sans doute pas le fruit du hasard si
deux portraitistes, doués d’une habileté et d’une vision singu- Sartre s’est découvert une passion pour son écriture : il incarne
lières. Mais, surtout, la manière du Hollandais et celle du ce que Barthes qualifie en 1980 de « cette vieille chose, l’art »,
sculpteur constituent l’une comme l’autre un extrême dans extraite du souci du présent pour rejouer des métamorphoses
une même recherche : le trait d’une part, le dessin, et, d’autre plus anciennes et plus puissantes. Ainsi qu’il le dit lui-même
part, la couleur, les amas de peinture. La matière rassemblée dans L’Atelier d’Alberto Giacometti :
et le réseau de la ligne. Deux choix profondément différents,
mais aussi incontestablement inactuels : le Rembrandt de la Je comprends mal ce qu’en art on nomme novateur. Par les
deuxième période, celui qui fascine Genet, ne pourrait en aucun générations futures une œuvre devrait être comprise ? Mais pour-
cas être réductible à son époque. Les jeux sur la lumière ne sont quoi ? Et cela signifierait quoi ? Qu’elles pourraient l’utiliser ?
plus ceux d’un héritier des caravagistes, d’un disciple de Ter À quoi ? Je ne vois pas. Mais je vois mieux – encore que très obscu-
Brugghen ou de Stomer ; ils ne sont pas ceux d’un peintre d’his- rément – que toute œuvre d’art, si elle veut atteindre aux plus
toire. Ils n’appartiennent pas non plus au répertoire des scènes grandioses proportions, doit, avec une patience, une application
de genre, privilégié par Pieter de Hooch, par Metsu ou par infinies depuis les moments de son élaboration, descendre les
Vermeer. Il y a là une originalité profonde, celle qui inspirera, millénaires, rejoindre s’il se peut l’immémoriale nuit peuplée de
deux siècles plus tard, les bœufs écorchés de Chaïm Soutine. morts qui vont se reconnaître dans cette œuvre 5.
De même, à sa façon, Bacon est un inactuel : artiste figu-
ratif, il croit encore en la valeur fiduciaire de l’univers de la
représentation, mais, pour y croire encore, il a dû l’infléchir, 5  J. Genet, L’Atelier d’Alberto Giacometti, ibid., p. 43.
136  137 

La production esthétique constitue donc une activité infi- Sartre commentant Genet, Genet commentant Rembrandt et
niment personnelle, celle d’un dialogue entre le créateur et Giacometti, Francis Bacon et sa manière picturale, tous pour-
la vie humaine dans sa quintessence – ce que représentent raient s’accorder sur la conception développée par l’univer-
les générations passées des Anciens. De la sorte, celui qui a sitaire, une conception en apparence tellement intempestive
la capacité d’établir la conversation entre les mondes se voit qu’elle en devient, de fait, infiniment actuelle. Jean Genet,
doter d’une figure à part. Cette conception esthétique de Genet champion de la beauté ? Certes, mais de la beauté sous une
rejoint la question de la mise en scène de soi. Giacometti comme autre forme. En lisant les coalescences de son œuvre avec des
Rembrandt ne cessent de se représenter, de figurer ceux qui artistes, c’est bien un véritable mysticisme que l’on peut dévoi-
leur sont proches. La peinture, ou le dessin, voire la sculpture, ler chez l’écrivain. Une croyance en le mystère de la vie, en la
apparaissent comme autant de pratiques d’origine privée, saisies révélation de l’existence, qui se montre plus puissante dans son
dans la captation, la conservation, l’examen de l’intime. Parce élaboration oubliée qu’a jamais pu l’être le raffinement daté de
qu’ils n’hésitent pas à disséquer ce qui leur appartient, à mêler la perfection sculpturale, impossible, évidente, des maîtres de
les sentiments à l’exigence de l’art, leur production se relie aux la Renaissance.
préoccupations ancestrales qui sont celles de Genet.
Ce sentiment de « fraternité » et de « correspondance »
entre leurs arts est rendu sensible par une sorte d’hapax dans
l’œuvre de Genet, un texte sur deux colonnes, intitulé Ce qui
est resté d’un Rembrandt déchiré en petits carrés6 … Dans celle
de gauche, il décrit sa propre conversion esthétique, dans celle
de droite, il évoque la contemplation d’œuvres du Maître. En
parallèle, le rapport à la production d’un autre et l’épipha-
nie du Moi créateur. Un tel morceau, dont la structure même
mérite l’attention – à partir d’un moment, la narration de la
découverte personnelle se poursuit, tandis que s’interrompt le
regard sur les tableaux anciens –, manifeste clairement ce que
les conceptions artistiques et poétiques de Genet doivent à ses
rapports à quelques peintres choisis, à ce qu’il lit de lui-même
chez d’autres.
Marc Fumaroli, dans son livre de 2009, Paris-New York et
retour 7, désignait en l’« éternel retour de la beauté » la finalité
absolue de l’évolution dans le domaine de l’art. En un sens,

6  J. Genet, Œuvres complètes, op. cit., t. IV.


7  Paris-New York et retour. Voyage dans les arts et les images, Fayard.
138  Denis Dailleux Carole Achache 139 

Avec mes yeux


d’enfant

Je parle avec mes yeux d’enfant.


Abdallah était là, dans ma vie, depuis presque toujours.
Abdallah était le grand amour de Jean Genet, son funambule,
son amant, sa chose. Il est parti tôt, trop tôt.
Pour ma mère, Monique Lange, Genet était Dieu. Au sens
propre. Et c’est vrai qu’il était très lumineux. Il irradiait. Il
aveuglait. Comme tout le monde, je l’adorais. Aujourd’hui,
je le déteste.
Un jour, il y a cinq ans, je me suis réveillée en pleine nuit.
En descendant l’escalier pour aller à la salle de bains, je suis
tombée. Je me suis cassé la gueule. J’avais très mal. J’ai éclaté
en sanglots. Abdallah est apparu devant moi. Je l’ai regardé et
je l’ai pleuré enfin, presque quarante ans après sa mort.
Abdallah était le seul jeune autour de moi. J’avais 5 ou 6 ans
quand il est entré dans la vie de Jean Genet et dans la nôtre : ma
mère, son mari Juan Goytisolo et moi. Il était mon copain et il
avait promis qu’il m’épouserait quand je serais grande. Cette
promesse est encore vivante en moi.
Abdallah marchait sur un fil. Genet le dirigeait, le guidait,
lui imposait une discipline de fer. Il a inventé pour lui un autre
destin. Abdallah devait être à la hauteur, quoi qu’il arrive. Mais
il tombait. Il tombait souvent. Il a eu à plusieurs reprises des
problèmes avec son genou. Et il remontait sur le fil quand même.
140  141 

Il ne fallait surtout pas décevoir le Maître Genet. Devenir banal Je continue de penser à Abdallah. Il est vraiment revenu à
à ses yeux. moi. Je le pleure encore. Pour mieux l’écrire bientôt.
Avec le temps, c’était devenu un cauchemar. Autour de moi,
les gens disaient qu’Abdallah était foutu, qu’il ne s’en sortirait Propos recueillis par Abdellah Taïa
pas. Genet le poussait à bout, le faisait remonter sur le fil sans
protection. Abdallah y allait. Il marchait. Protégé par une étoile
mystérieuse qui l’abandonnait souvent. Il marchait, aveugle.
Genet voyait pour lui.
Dans mes souvenirs, Abdallah n’y croyait pas vraiment, à ce
rêve pour lui fabriqué par Genet. Mais il restait avec lui, avec
nous. Comme tout le monde, il était empêtré dans ce drame
créé par Genet. Il n’avait pas d’issue de secours.
J’avais 12 ans quand il est mort. Il s’est suicidé. Contrairement
à ce qu’on a dit, il ne s’est pas ouvert les veines. Il s’est donné la
mort avec du Nembutal volé à Genet.
Abdallah était mort bien avant de se donner la mort.
À 12 ans j’ai fermé les choses en moi. J’ai pleuré quarante
ans plus tard.
Genet savait envoûter, manipuler. Il faisait bander les
hommes, mouiller les femmes. Je l’ai vu, tout cela, enfant, en
direct. J’ai succombé moi aussi à son charme, bu ses paroles. Je
me suis accrochée à lui, à son corps où tout était rond : le visage,
le nez, le crâne, les mains, les doigts. J’ai pris de lui quelque
chose. Mais il m’a pris beaucoup plus. Je lui en veux. Surtout
aujourd’hui. Je pense à Abdallah et je lui en veux. Genet m’a
pris une mémoire, une enfance, un mari, une innocence. Je
ne comprenais pas. Je viens de comprendre. Je suis effarée par
le mal qui émanait de lui, le mal qu’il a fait consciemment. Il
était pervers, en permanence dans le défi, en permanence dans
son œuvre grande. Nous, moi, on était juste des marionnettes
entre ses mains.
Je l’ai adoré.
Je ne suis pas encore en paix avec lui. Le serai-je seulement
un jour ?
142  Omar Berrada 143 

Nous. Deux. Un. Taïa, Genet, Tanger. Ma trilogie de circonstance. Elle en


cache d’autres. Choukri, les Colonnes, le Rif. Sarah, Simon,
Clémence (que devient-elle, Clémence ?). Poisson, épinards
et jus de figues, il n’y a qu’un endroit pour ça. Je me souviens
des tagines, de leurs saveurs, mais pas du rouge à lèvres, ni de
son fantasme, et pourtant. Le frère, les sœurs, le miroir. Des
arbres secs rouges sur de la neige, je parlerais / si ne craignais /
d’inhaler / le souvenir, boisson trop forte.

Une ville pleine de trous


Latences monumentales
Il envoie des salam et des baisers, une commande, un ordre Ces ruines sont à rebours
bienveillant.
Écris. Écris, dit-il. Il faut écrire. Écris pour nous. Time is officially ended

Nous ?
S’il était bonne il parlerait comme elles. Une catastrophe est
Une certaine confiance toujours possible. Certains soirs il faut savoir être furtif. On
ne coupe jamais / la main des artistes
Tout homme, poète ou pas, poète ne veut pas dire grand-chose
Le soir avant l’amour
Une délicatesse du cœur À l’aube après la mort
Les statues se retirent
La photographie ne saisit pas les mouches ni l’odeur Un désastre nous dévore

Beaucoup d’orgueil J’irai mendier pour toi

Personne, ni rien, aucune technique du récit, ne dira ce que furent


Il ne fait que passer. Un vagabond, pas un révolutionnaire. La
c’est-à-dire d’amour fraîcheur d’être hors de France. En passant il dit, vous êtes
en train de perdre la guerre parce que vous ignorez tout des
en silence il est vrai, mais d’autant mieux élégances de la syntaxe. Il dit, de la beauté de son expression
dépend la beauté d’un acte moral.
144  145 

Nous embrassons le monde Après ça le silence. Ou la rhétorique. Plus que trois jours.
avant de le connaître Je suis à la NYU Library. Un temple rouge de douze étages
Nos fantasmes prennent forme devant Washington Square. Cinq millions de livres en libre
dans une géographie accès. Vertige au-dessus de l’atrium. Je m’entoure de Genet
Exit le mythe comme de talismans. Ils me protègent contre mon silence,
– son contenu ma blanche page mon beau souci ma vénéneuse. Que lire ?
pas sa mécanique Miracle de la rose ? Quatre heures à Chatila ? Lettres au petit
Le véritable et l’authentique Franz ? Goytisolo ? White ? Derrida ? Au huitième étage ils
écartelés ont la version originale du Jean Genet à Tanger de Choukri.
Page 28 il fait dire à Genet que Camus ‫ﻳﻜﺘﺐ ﻣﺜﻞ ﺛﻮﺭ‬, que Camus
mais avec au cœur quelle tendresse ‫ﻛﺎﻥ ﻳﻨﻔﻌﻞ ﺃﻛﺘﺮ ﻣﻤﺎ ﻳﻔﻜﺮ‬. Il lui fait dire que Notre-Dame-des-
Fleurs fut commencé dans une prison, recommencé dans une
autre, et que ce n’était pas si difficile. En lisant je recrée la
Le temps presse. Plus que quelques jours. Je suis loin de Tanger. douceur de ce bagne impossible et lointain
Dès que je peux je lis, relis Journal du voleur. Dans les coffee
shops, dans le subway, en attendant le bus. Je lis bouche ouverte. La pudeur méchante
J’en rêve la nuit. Je me répète en refrain des phrases entières. Je Des pleurs glacés
nomme violence une audace au repos amoureuse des périls. Des L’idéal forçat
alexandrins dans la prose plus beaux que ceux de ses plus beaux Ma prison muette
vers. Une audace au repos amoureuse des périls, et tant pis si à La bêtise tonitruante
ma rêverie je sacrifie un e muet. Des crachats onctueux
Cette délicate transparence
Sous le café Haffa Sa sordidité exacte
ils ont tracé une autoroute D’invisibles agrès
Gravats magiques Leur mâle tendresse
Cendres tarmaques Leur radieuse angoisse
Exit la mer Une paroi fragile
en-allée avec le soleil
Sous les pavés sans fenêtres qu’un vasistas
l’asphalte

Les ornements dont se parent nos cadavres Plus que deux jours. Ne pas écrire sur Genet mais pour Genet.
Mais comment ? Écris pour nous, dit-il. C’est beau, ce « nous »,
146  147 

il s’y connaît en « nous », me dis-je. Je pense à son dernier livre, son foulard. Tant garde le silence qu’à la fin elle se noie. Genet,
autre lecture bouche bée. C’est Omar qui parle : lui, fiévreusement, nomme. Il nomme ceux qui le terrassent. Il
nomme larme. Il nomme Espagne, violence, bagne, il nomme
J’ai cherché dans Salé la villa de Khalid. J’ai cherché sa cham- triomphe. Les poux par la misère en signes de triomphe érigés.
bre. Son souffle. Son corps. La direction de ses rêves. Je les ai Le malade se gratte : il bande. L’idée de Stilitano la nuit. L’idée
trouvés. Je les ai suivis. […] J’ai éteint la lampe et je l’ai rejoint de lui-même mendiant.
dans le petit lit vert. Cela ne l’a pas réveillé. Il avait l’habitude.
De moi. De mon corps. De nous. Deux. Un. The experience of America
The experience of leaving
Un nous par-delà la division des classes. Mais fragile : à la fin du
récit le tendre complice en ennemi déclaré se change. Un. Deux.
« Le nous n’est pas donné », écrit Oscarine dans son Participe Comme un qui prie sans rien dire, Jean ne sait pas se tenir.
présent. La lisant pourtant je me sens communier. La difficulté, Comme toutes les voix, la mienne est aussi truquée. Pour être
c’est la courtoisie de l’auteur avec le lecteur. Sa ferme douceur, moderne, il faut ravir les morts. Le deuil n’a pas la même signi-
sa colère inquiète. Sa prisonnière à elle c’est Rosa apprenant fication ici et là-bas. J’ai décidé d’écrire vers seize ans, quand je
le nom des mésanges. Distinguer les chants / la possibilité de se me suis rendu compte que je ne pouvais pas changer le monde.
souvenir. Ce qu’on voit, ce qu’on vit derrière des barreaux. Les
oiseaux se taisent les uns après les autres. L’amitié, la révolution.
Vertus viriles, dirait la fée des fleurs.

Si elle possède
la limpidité
d’une larme
pourquoi la goutte
hésitant au bord
d’une narine
ne la boirais-je pas
avec la même ferveur

De la rigueur dans le désespoir

Dans Chergui, la larme d’Aïcha personne ne vient la boire.


Silencieuse contre un arbre elle la renifle elle la ravale elle y va de
148  Denis Dailleux Yve-Alain Bois 149 

Le burnous

Adolescent, j’avais l’idée que les hommes étaient soit bêtes, soit
méchants, laids ou lâches, qu’ils avaient tous au moins un de
ces traits, parfois plus, parfois les quatre à la fois. C’est Nagib
qui m’a affranchi de ce cliché cynique et désolé. Il était intelli-
gent, gentil, beau et courageux. Il était l’amant marocain d’un
homme que j’admirais mais qui, torturé à sa manière, écrasait
tous ceux qu’il côtoyait de son mépris. Bien entendu, il aimait
à humilier Nagib, qui semblait indifférent à ses piques, ce qui
ne cessait de m’étonner. Je devais avoir vingt ans quand je l’ai
rencontré, lui cinq ou six années de plus peut-être, mais il faisait
beaucoup plus que son âge. Pas physiquement, mais question
maturité. Sous une frivolité tapageuse (il était très efféminé),
Nagib était d’une confondante sagesse. À l’époque, j’étais
bien loin d’avoir accepté mon homosexualité, et le courage
avec lequel il assumait la sienne, l’avait sans doute assumée
très tôt, m’impressionnait. Je sentais qu’il avait dû souffrir à
cause d’elle. De sa famille il ne parlait jamais – si, une fois il
m’a parlé d’une sœur, je crois, restée au Maroc.
Quand il apprit que j’étais né en Algérie, il en fut très
heureux et me donna une belle gandoura blanche que j’ai
encore, à peine ornée d’une broderie, blanche elle aussi. Je la
mets parfois l’été lorsqu’il fait très chaud et que j’ai envie de
me sentir maghrébin et lumineux. Je me souviens de son grand
150  151 

sourire quand il la sortit d’un placard pour moi. Il eut le même dévalés tout seul ? C’est peu probable. Pourtant, je n’ai aucun
quand, peu après, il me mit un livre de Genet entre les pattes. souvenir d’avoir été accompagné pour aller au lait – seule-
C’est deux ans plus tard que je suis retourné en Algérie pour ment de ma jalousie en regardant les « grands » utilisant les
la première fois – un voyage avec ma famille, le genre de choses rampes de ciment comme toboggans, glissant sur des bouts de
que j’aurais à coup sûr esquivé sans vergogne s’il s’était agi de carton en guise de tapis volants. Autre flash : passant devant
toute autre destination. (Étudiant, vivant seul à Paris en partie le recoin d’une arcade, j’y revois très nettement le jeune qui s’y
pour échapper à l’enfermement familial, je craignais que de m’y abritait, ensanglanté, ma peur à cette rencontre, la peur de ma
retrouver plongé, même pour trois semaines – et ce, dans les mère lorsque je rentrai en courant pour lui rapporter le fait.
pires conditions puisque nous serions confinés dans un camping- C’était en 1959, j’avais sept ans. Je ne savais presque rien de la
car ! –, ne détruise d’un coup l’équilibre fragile que je tentais guerre, et peut-être même que le visage effrayé de cet adolescent
péniblement de me construire.) Mes parents, mon père surtout, blessé n’avait aucun rapport avec elle, mais je pense que c’est ce
voulaient revoir de nombreux amis et les lieux où ils avaient vécu jour-là que mes parents ont commencé à penser à leur retour
plus de dix ans – je voulais revoir ceux où j’avais passé ma petite en France.
enfance, particulièrement Menaa, le petit village mythique de Voici ce qui fut le plus surprenant pour moi, lors de ce
mes premières années, en plein milieu des Aurès, entre Batna et passage éclair à Philippeville (outre la miniaturisation des
Birskra, dont il ne me restait que quelques images. escaliers Potemkine) : alors que nous regardions de la rue l’ap-
Découverte émerveillée d’Alger – mais je ne suis là qu’un partement en terrasses où nous avions vécu pendant deux ans
touriste malgré les efforts de mon père pour nous faire connaître – de celui-ci, c’est surtout le jardin qui me restait en mémoire,
ses endroits préférés, hors circuit. Puis la route, ponctuée d’arrêts avec au bout un enclos où un voisin élevait des marcassins –,
ici ou là chez d’anciennes connaissances arabes ou kabyles de mes une femme nous héla de la véranda, nous demandant en arabe
parents qui nous accueillent chaque fois avec un festin. Soirées ce que nous cherchions. Suite à la réponse (elle aussi en arabe)
passées à écouter les souvenirs égrenés, souvent chuchotés, dits de mon père – que cela avait été notre maison, etc. –, elle nous
dans l’émotion. J’apprends pas mal de choses sur les activités de invita aussitôt à venir partager la shorba avec sa famille. Ce
mon père pendant la guerre d’Algérie, content qu’elles confir- qui m’a stupéfait alors, c’est cette hospitalité immédiate, abso-
ment ce que je savais déjà – qu’il y fut un type bien. lue, à l’égard d’une famille française inconnue, à peine une
Ce n’est qu’arrivé à Philippeville (l’actuelle Skikda) que je douzaine d’années après l’indépendance. Et si mon père avait
suis à même de confronter mes souvenirs très précis à la réalité. été un tortionnaire, par exemple ? Il n’y avait aucun moyen pour
De cette petite ville assez moche mais portuaire, ville de garni- cette femme de savoir que cela n’était pas le cas. Ce n’est que
son militaire où l’armée française avait contraint mon père à bien plus tard, avec la montée sinistre de l’intégrisme pendant
emménager (on le soupçonnait d’être un espion du FLN), je les années 90, que cette invitation impromptue m’est apparue
redécouvre, stupéfait, les grands escaliers que je devais quoti- comme exceptionnelle, comme la marque d’un temps révolu :
diennement emprunter pour aller acheter du lait : l’échelle non seulement cette femme n’était pas voilée mais elle n’avait
monumentale dont je les avais parés avec mes yeux d’enfant (du demandé la permission à personne avant de nous convier.
genre Potemkine) a considérablement rétréci. Les ai-je jamais Peut-être était-elle chaouie (les femmes chaouies, à l’époque
152  153 

encore du moins, n’étaient pas voilées), peut-être avait-elle parlé Mon père avait été une sorte de saint pour ce village. Arrivé
chaoui, et la réponse de mon père en cette langue, qu’il connais- en missionnaire, il était rapidement devenu assistant social,
sait mieux que l’arabe, l’avait-elle mise en confiance. aidant la population de son mieux, et dès le début de la guerre
Je passe vite sur Constantine dans ce travelling – me revient la protégeant comme il pouvait des abus de l’administration
surtout le secteur des tripiers, au marché, que mon père espiè- coloniale et des exactions de l’armée française. Dénonçant très
glement s’arrangea pour nous faire traverser plusieurs fois, au tôt la torture dans la presse, sacré « marabout » par la popula-
plus grand écœurement de mon frère devant les essaims de tion, il avait été admis dans l’assemblée des sages, interdite par
mouches. J’y suis né, et j’avais dû m’y rendre souvent en voiture le gouvernement mais qui continua à se réunir clandestinement
avec mon père, lors de ces excursions d’une tristesse infinie où pendant la guerre. Je m’attendais donc que notre accueil soit
il allait distribuer, honteux d’apporter une si maigre pitance chaleureux : ce fut une fête permanente, et nous dûmes rester
pour faire face à une misère si effroyable, des habits et de gros- à Menaa plus de jours que prévu pour ne pas froisser tel ou
ses boîtes de conserve remplies d’une pâte de fromage orange, tel vieil ami en déclinant une invitation à dîner. Nous dûmes
à l’air poison, qu’il obtenait de je ne sais quelle organisation même faire doubles agapes plusieurs fois, un petit gosse atten-
caritative. Le paysage escarpé, le pont suspendu au-dessus de dant patiemment sur le pas de la porte, dehors, que nous ayons
la faille vertigineuse qui coupe la ville – tout cela m’était bien fini le couscous chez l’un et préparions notre sortie pour courir
resté en mémoire. Déjà je ne me sentais plus touriste. fissa chez lui chercher son père afin qu’il barre notre chemin
C’est à Menaa, cela dit, qu’un sentiment d’appartenance vers le camping-car : rebelote obligée. Nous apprîmes à ne pas
se fit jour. J’ai quitté ce lieu à l’âge de cinq ans, mais les chocs nous empiffrer.
mnésiques se bousculaient dans ma tête. Les cactus à l’entrée Un repas surtout me revient dans tous ses détails. C’était
du village chaoui en terre battue, village vu rouge en montant chez le fils d’un ami de mon père, qu’il avait beaucoup aidé et
de la vallée mais bleu en descendant de la montagne (l’argile des qui je crois était déjà mort. Il s’appelait Mehdi, était absolument
toits est bleue, on la nomme quelque chose comme shel-azziza), magnifique. Il avait déjà une assez nombreuse smala et sa jeune
la luxuriance de la végétation en dessous de la rigole d’irrigation femme, qui faisait plus vieux que son âge, était visiblement
presque horizontale tracée par les Romains sur le flanc de la enceinte. Il était en permission, si l’on peut dire : il avait un
montagne, l’aridité quasi désertique, au contraire, au-dessus travail très dur dans un puits de pétrole, en plein Sahara, et
de cette ligne, les plissements du terrain, le jardin en gradins venait goûter pour trois semaines aux plaisirs domestiques. Il
de la mission qui avait été la maison de mes parents, son ombre était fier de sa relative aisance, fier de montrer ses enfants, sa
fraîche, ses petits canaux où l’eau ruisselait, ses arbres fruitiers. jolie femme, qui, devant l’insistance de mes parents, accepta de
Mais aussi les femmes arc-boutées sous les fagots de brindilles venir manger avec nous au lieu de se retirer dans une autre pièce
qu’elles allaient ramasser dans la montagne, les gamins pieds avec ses marmots, comme c’est la coutume. Le couscous aurait
nus, conduisant là un âne, ici un troupeau de petites chèvres, été délicieux si au dernier moment notre hôte n’avait tenu à
leurs jeunes frères et sœurs à leurs basques, les petites filles avec verser dans nos assiettes fumantes du beurre rance – luxe qu’on
déjà un bébé sanglé dans le dos, la marmaille partout, joyeuse, réserve aux invités. Accroupis sur un tapis, devant une petite
souriante, et surtout très curieuse des visiteurs. table basse, nous fûmes peu à peu envahis par une odeur très
154  155 

forte que nous n’arrivions pas à identifier (le beurre rance en chez lui). Le burnous a été réduit en bouillie lors d’un acci-
train de fondre ?), jusqu’à ce que l’un d’entre nous en découvre dent de Solex place de la Concorde (c’était insensé, quand j’y
la cause et en fasse discrètement la remarque aux autres : notre pense !), puis Nagib a disparu.
Mehdi puait des pieds. Il y avait quelque chose d’absolument Mais il m’avait donné Genet, entre autres choses.
enchanteur dans ce décalage entre l’hospitalité portée à son
comble – car on avait mis pour nous les petits plats dans les
grands – et le côté tout prosaïque des effluves corporelles. J’avais
alors pensé à Genet, à son goût des collisions haut/bas – dans
la sphère du langage aussi bien, comme quand il parle d’une
« dèche fabuleuse », par exemple.
Mais ce n’était pas la seule raison pour laquelle Genet
m’était venu à l’esprit : j’avais fini par me rendre compte que
Mehdi me portait beaucoup d’attention. Il s’était assis à côté
de moi, me touchait souvent le genou d’un geste plutôt cares-
sant, mine de rien, me faisait peut-être même les yeux doux.
Il m’invita le lendemain pour une promenade avec lui dans la
montagne et mon père renforça mes soupçons en prétextant
pour moi que ce ne serait pas possible, vu que nous étions tous
attendus à X (ce qui n’était aucunement le cas). À un moment,
pendant les salamalecs du départ, alors qu’on nous pressait déjà
pour un second festin dans une autre famille, Mehdi réussit à
me demander mes coordonnées à Paris (et moi à les lui donner).
Je reçus quelques mois plus tard une lettre de lui très gentille,
mais anodine, disant qu’il espérait un jour pouvoir me rendre
visite et que j’étais le bienvenu à Menaa quand je voulais. J’ai
répondu, je pense, mais je ne reçus plus jamais de signe de lui
et les choses en sont restés là.
Longtemps j’ai fantasmé sur cette visite possible de Mehdi.
À certains moments de solitude, j’ai même imaginé que ce
serait à lui que j’offrirais ma virginité. Je racontai un jour cette
histoire à Nagib, qui, touché, se chargea de mon dépucelage,
tout en douceur. Peut-être souhaitait-il ça depuis longtemps. Il
me donna alors un burnous noir, comme une sorte d’ex-voto
(le don d’un vêtement devait avoir une fonction quasi magique
156  Denis Dailleux Philippe Mezescaze 157 

Naître
un 19 décembre
Parfois, à l’aube, quand les morts s’endorment, j’ai le désir de
retrouver le cimetière interdit, escalader son enceinte et voir ma
mère étendue à côté du Français. Je ne le fais pas. Alors, c’est la
nuit que je m’envole. C’est un rêve.
J’ai huit ans peut-être, une culotte de survêtement noire,
un tricot de corps blanc et un grand bidon d’eau claire pend à
chacune de mes mains. Un coq rouge me précède, entre les tombes
et les arbres arrosés de lait de chaux. Je démêle les motifs en lettres
noires, peints en haut des stèles. Le soleil coule sur les feuilles effi-
lées des eucalyptus et ses éclats transpercent délicatement l’ombre
des chênes-lièges.
Je ralentis le pas, car une tortue me suit. Elle est mon amie,
comme le coq. Le coq nous attend, gratte la terre et gonfle les
plumes de son cou. Il flamboie dans la lumière. Puis il court, plus
vite encore. Je sais qu’il approche de la tombe où il me conduit.
Au moment où je vais voir ma mère fantôme et le Français
sous la terre, je lâche les deux bidons. L’eau se répand et disparaît
doucement dans les herbes. Je lève les mains devant mon visage
et je me cache les yeux.

Cet enfant, avant de le transporter dans un roman 1, je


l’ai croisé, une matinée de printemps, entre les tombes d’un

1  Qalamour, Seuil, 2003.


158  159 

cimetière à Tanger. J’étais entré par-dessus un mur effondré souvenir, glissé dans un rebut consacré de ma mémoire, de
pour profiter d’une promenade à travers la beauté des tombes ma découverte, à dix-sept ans, de Notre-Dame-des-Fleurs,
fraîchement blanchies et de l’ombre des pins et des eucalyptus, du Condamné à mort. Lecture sexuelle, éruptive et morbide.
à leur pied les herbes étaient hautes et fleuries. L’enfant m’avait Lecture incendiée par l’illusion de gémellité de destin (moi qui
parlé longuement, à moitié en arabe, à moitié en français, je n’avais encore rien accompli !) avec Jean Genet. J’étais né un
compris qu’il habitait à proximité, dans l’enceinte du cimetière, 19 décembre à Paris et aussi de père inconnu. Cela signifie peu
et qu’il était allé remplir deux bidons d’eau au robinet, là-bas, et, du moins je le crois, n’a rien bouleversé dans la suite de ma
à l’entrée. Un coq mirifique le suivait à deux pas et picorait vie adulte. Il n’empêche que cette flamme rêveuse ne s’est jamais
le dos d’écaille d’une tortue qui ne songeait pas à rentrer la éteinte et qu’il m’arrive d’y penser encore, comme ce jour où
tête sous sa carapace. Les deux bêtes étaient ses amies et le cet enfant m’a accompagné, parmi les tombes du cimetière de
protégeaient tout au long de la traversée du cimetière contre Tanger, dans une promenade immaculée.
les djinns et les mauvaises rencontres humaines. Sur son ordre,
le coq pouvait m’arracher les yeux avec ses ergots et la tortue
me faire trébucher et tomber à terre. Mais je n’avais pas l’air
d’être « un Français mal vu » ; c’est pour ça qu’il m’autorisait
à l’accompagner. Puis le garçon m’abandonna à ma promenade
et mes rêveries. À cause de l’expression « Français mal vu », et
de ma présence à Tanger, je pensai aussitôt à Jean Genet, à cette
phrase du Journal du voleur : « J’aurais voulu m’embarquer
pour Tanger. Les films et les romans ont fait de cette ville un
lieu terrible, une sorte de tripot où les joueurs marchandent
les plans secrets de toutes les armées du monde. De la côte
espagnole, Tanger me paraissait une cité fabuleuse. Elle était
le symbole même de la trahison. »
Je songeai aussi à un autre cimetière, celui de Larache où
Genet repose, c’est un cimetière chrétien, je n’y suis jamais
allé, on l’appelle le « cimetière espagnol ». La tombe de Genet
regarde l’océan, pas de croix, aucune végétation, seul un grand
araucaria qui ne donne pas d’ombre est planté au milieu des
sépultures. Je n’ai pas besoin de lire l’inscription sur la pierre
tombale, je la connais par cœur pour avoir vu une photo et
appris que quelqu’un avait volé la stèle peu de temps après
la mise en terre du corps – « Jean Genet 19 décembre 1910
13-14  avril  86  ». L’autre demeure de Jean Genet, c’est le
160  Denis Dailleux Simon-Pierre Hamelin 161 

Sidi Gini

La pluie, depuis le matin, s’abattait en averses successives, et la


campagne gorgée d’eau, de l’eau glaciale de novembre, balayée
par les vents de ce même novembre, mélangeait dans un seul
lavis pers la mer à la lande sablonneuse. En équilibre sur la
maigre route, le car au moteur besogneux semblait flotter sur
ce tohu-bohu mené par la bourrasque, et ne laissait que peu
voir du dehors à travers les vitres embuées.
Et bien après qu’un semblant d’obscurité fut tombé, ajoutant
à la confusion des éléments amalgamés en un curieux désordre,
quand le véhicule pénétra enfin dans les faubourgs de Larache,
que l’on devinait à peine, délavée et déserte, que l’on savait
délavée et déserte, pour l’avoir entendu dans le chuintement
rocailleux de sa prononciation, quand on dut marquer l’arrêt
à quelques centaines de mètres de la gare et laisser passer Tohu
mélangé à Bohu, chacun des quelques passagers frotta instinc-
tivement le carreau, approcha le visage de la vitre, la main en
œillère, plissa les yeux pour mieux voir au travers, sans la moin-
dre expression d’impatience.
Pas même Amine, emmitouflé dans une couverture de laine
pauvre, son visage de prophète émacié enveloppé comme tel,
un pan par-dessus l’épaule, qui depuis l’Égypte et trois jours et
deux nuits voyageait en train, avion, bus et taxis de fortune, une
seule valise rivée sur les genoux, un rectangle de lourd plastique
162  163 

aux coins arrondis et qui avait eu une couleur toujours près de Car Amine lui aussi fait bataille, et à force d’étude, celle du
lui ; son corps chétif, un coffre creux et sonore contre le plein Livre, la seule qui vaille, celle qui le mènera assez loin du quar-
du bagage. Et lui, dont le périple doit ici prendre fin, ce dernier tier sans nom. De cela, ses professeurs peuvent attester, les fqihs
véhicule pataugeant dans la terre rouge de Larache, qui ne tire fort austères, qui enseignent à qui veut ; les autres ne veulent
pas vers l’ocre mais plutôt vers le pourpre, la terre mêlée à la voir en lui que la morgue d’un bambin orgueilleux. Mais il
trombe et aux déchets charriés par elle, ces quelques instants ira au Caire, y sera bien enseigné, et du juste savoir, fin prêt
au vol arrêté lui offrent un sursis inespéré alors qu’il va devoir à scander le Verbe comme il se doit, à se fondre dans le Livre,
s’élancer, se mouvoir, rassembler le peu d’affaires, descendre du dans l’essence même du Livre, qui est aussi un grand poème
car sous la trombe toujours, rejoindre la gare ou la cahute au en langue noble.
toit de tôle qui en porte le nom, pénétrer dans la salle d’attente Il vient de faire ses adieux, et sans se retourner. Mais, juste
grande comme un mouchoir de poche, éclatante sous le néon avant de prendre la route, il y a ce verre de thé brûlant, dans
sonore, où s’entassent les rares passagers chargés de ballots. un café braillard proche du quartier sans nom. Et, suivant le
C’est qu’Amine tremble, et cela chacun pourrait le voir, thé, cette échoppe tout contre le café, une librairie mal tenue
en ondes légères sur son visage lisse et frais, derrière le filet de par un copte au visage avenant, une bicoque où reposent sous la
barbe claire. Il tremble de se savoir rendu, et bien plus encore, poussière tous ces livres muets, qui ne sont pas le Livre, ni même
quand il s’agit effectivement de s’extirper de la torpeur, sortir quelque annotation de la Vulgate. Il y a son regard qui furète
enfin dans la cohue, descendre les quelques marches, ne plus machinalement sur le fatras entassé sans ordre ni mesure, et qui
sentir que le vent, la pluie et les relents de Tohu et Bohu. Et on se dirige pourtant sur un livre avec une presque évidence.
ne peut lui reprocher son hésitation, la lenteur de ses gestes, Dans l’ouvrage qu’il vient de saisir, qui n’est ni le Livre ni
sa démarche pataude et son air renfrogné, comme absent ou un de ses pieux commentaires, et qui n’est rien d’autre qu’une
ailleurs, quand on sait que c’est un serment très ancien qui le vieille revue libanaise aux pages décharnées, dans ce livre qui
mène ici, un vœu proféré il y a fort longtemps, dans un quartier n’en est pas un, il découvre un autre poème, précédé d’une
sans nom d’Alexandrie. Il y est né ; c’est ce qui scelle le vœu photographie en noir et blanc, qui un instant l’illumine, lui,
plus pesamment, dans la terre de là-bas, qui n’est pas vraiment et l’échoppe sombre. Et le filet de barbe, qui n’est alors qu’une
rouge comme ici, ni Tohu ni Bohu. ombre, un duvet, se surprend à frissonner. Les quelques pages
C’est à Alexandrie, donc ; il a quinze ans à peine dans ce tournées à la va-vite, Amine dit tout haut, mais machinalement
quartier sans nom, et le filet de barbe n’est alors qu’une ombre, encore, le poème, qui, à l’image de celui en langue noble, chante
un duvet impuissant contre les tourments de la ville tentacule d’une même voix Homme et Dieu imbriqués, un poème qui
et gourmande. Le quartier porte un nom tout de même, mais lui retourne les sens et que, plus tard, il récitera mieux qu’une
qu’on ne veut plus savoir, qu’on aimerait oublier ou passer sous sourate, le rythme aidant, car c’est celui obsédant de la psal-
silence, et qui se fera forcément oublier quand il sera enfin parti modie ; même s’il semble que ce soit la photographie plutôt
de ce quartier sans nom, quand il sera à Damas ou au Caire, que le poème qui lui donne à frémir, les visages de la photo,
dans les medersa des premiers âges, à l’université d’Al-Azhar, où la lumière qui tombe précisément sur ces visages, ou encore la
l’on s’empoigne terriblement à coups de prières et d’invocations. fièvre du départ, la brusque échappée d’un quartier sans nom,
164  165 

la chaleur de cette ville tentacule et gourmande, qui à nouveau le quartier sans nom, ont souffert du désir d’en découdre, et
dérègle toute chose. se sont battus non à coups de prières ou d’invocations, mais
Il faut dire qu’il y a le visage poupon mais vieilli de cet homme les armes à la main, dans les champs d’infortune, là-bas en
au centre du cliché, et son nom révélé dans la légende au bas de Palestine et ailleurs, partout où il y avait le feu, partout où l’on
la photographie sonne aussi lointain qu’étranger : Jean Djinni, pouvait oublier jusqu’au nom même de ce quartier sans nom.
Gené ou Géni, ce n’est pas très clair encore, mais c’est surtout Des trois, la mère est la seule qui n’affiche pas même un sourire
l’homme du poème qui retourne les sens. Il est sans cheveux d’apparence. Car l’enfant, lui, sourit à pleines dents, ce qui est
ou coupés ras et porte en souriant les attributs du feddayin, le bien la moindre des choses à cet âge, quand on a l’épaule coiffée
foulard, la veste presque militaire. Sur ses genoux que l’on voit de la main de sa mère, la tête maintenue contre son ventre à elle,
mal, mais on l’imagine assis et droit, un enfant palestinien. On et qu’on est assis sur les genoux d’un homme au foulard et à la
le sait parce que la légende le dit aussi : « avec un enfant pales- veste presque militaire, ce Djinni ou Géni – ce n’est pas très clair
tinien et sa mère ». La jeune femme, la mère donc, tout contre encore, même si c’est presque ainsi qu’en langue noble on nomme
l’homme au foulard, est debout, dressée comme un cri. On la les esprits de l’air, démons ou bons génies.
devine pourtant fourbue malgré son âge, et on la sait fourbue Et Amine sait les tourments de la mère. Il comprend si bien
par le deuil qu’elle porte en blanc, sur la tête, retombant sur les qu’elle ne puisse sourire depuis longtemps, qu’elle ne trouve
épaules, dans les replis froissés de son foulard à elle, qui n’est pas d’ailleurs pas d’intérêt à feindre ni le sourire ni quoi que ce
l’attribut de l’homme assis à ses côtés, l’enfant sur les genoux, ni soit d’autre, depuis le foulard blanc qui l’auréole mais lui fait
celui des feddayin, qui eux le portent de blanc frangé et brodé de le visage spectral. C’est qu’elle est là, terrible, et sa silhouette
noir, mais la légère cotonnade immaculée des femmes martyres spectrale de même se découpe sur un fond clair, au-dessus d’un
au visage mi-madone, mi-sorcière. Elle est veuve d’un homme, morceau de désert grillagé que l’on aperçoit en arrière-plan et
d’un frère ou peut-être d’un fils déjà, et qui serait le frère de qui semble s’étendre à l’infini, parsemé de débris, de déchets,
l’enfant assis sur les genoux de l’homme au nom aussi lointain débordant sur le ciel même.
qu’étranger, qui lui est un nazaréen, assurément, mais qui porte À nouveau, dans l’échoppe tout contre le café, il lit à haute
le foulard blanc brodé de noir et la veste presque militaire. voix, mais pour lui-même, le poème de l’homme au nom aussi
Cette mère, que l’on a d’abord prise pour une sœur, mais qui lointain qu’étranger, qui est une traduction du français en
pourtant a la dureté des mères dans les traits, le regard profond, langue noble et qui pour Amine n’est encore qu’un sabir exoti-
de côté, dans le geste lovant l’épaule de l’enfant, s’agrippant que, entendu parfois dans quelques films sulfureux qui le soir
à lui et maintenant sa tête contre son ventre à elle ; cette mère braillaient à tue-tête dans le quartier sans nom. Il ne sait pas
dressée et fière – Amine le voit bien – en tout point ressemble alors que l’étrange jargon au ton enlevé de l’homme à la veste
à s’y méprendre à la sienne, et bien plus à celles, identiques presque militaire il l’apprendra seul ou presque, également à
et innombrables, de chacun des fils du quartier sans nom, de coups de prières et d’invocations, à Damas ou au Caire, dans le
ceux qui s’y rêvent héros de la foi, revêtus de tous les attributs : secret des medersa, la nuit après l’étude, à la place du repos et
foulard et veste militaire des feddayin, plus rares – mais tout en cachette de la langue noble, qui longtemps encore demeurera
aussi semblables – partis martyrs, et qui à leur manière ont fui celle du Livre.
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Il ne sait pas encore que la photographie, où en son centre On l’aura compris, Amine est là pour y scander le poème ou
sourit l’homme sans cheveux ou coupés ras, la revue libanaise quelque chose dans la langue noble qui aujourd’hui n’est plus
aux pages décharnées, acquise pour une pièce auprès du libraire strictement réservée au Livre, et sans doute ainsi accomplir un
copte, il ne sait pas que le poème qui lui retourne les sens, cette rite qui lierait la lumière de ce jour avec l’origine même de la
autre langue noble aux parfums d’interdits vont, un jour de lumière, à jamais enlacée au jargon mystérieux de l’homme au
pluie et de fureur, le conduire bien plus loin du quartier sans foulard et à la veste presque militaire, ce Genet au nom aussi
nom qu’il n’eût pu l’espérer, sur cette terre vraiment rouge, où lointain qu’étranger mais très clairement décliné de djinn. Il
ce soir se démènent Tohu et Bohu. se sait à quelques centaines de pas de la terre rouge et trempée
Dans la salle d’attente grande comme un mouchoir de poche, du cimetière, où la trombe amalgame toute chose, la poussière
sous le néon sonore, Amine, mal assis contre un ballot humide, aux fracas des flots, la langue noble à l’origine de la lumière.
pense à ce matin clair d’Alexandrie, à la femme et à l’enfant dont Et pour rendre grâce d’être cette fois si proche de l’homme au
il n’a jamais su les noms, à l’homme, aussi lointain qu’étranger et foulard blanc, frangé et brodé de noir, il se prend à psalmodier
qui sur la photographie – c’est très clair – les soutient, impercep- en murmures le poème. Puis, dans un même souffle, il dit les
tiblement les porte, et chacun d’une différente manière. Il pense yeux clos la grave et mystérieuse sourate de Yassine :
au chemin parcouru depuis le jour de sa fuite du quartier sans
nom, depuis le poème qui retourne les sens, il pense à l’homme Nous ressusciterons les morts,
souriant, au foulard et à la veste presque militaire, un enfant Inscrivons leurs œuvres et ce qu’ils ont laissé.
palestinien sur les genoux, sa mère dressée et fière contre lui. Et Nous avons ainsi tout arrêté et fixé dans le Livre des Livres…
Amine se demande même s’il sourit toujours ainsi, dans la tombe
simple du cimetière marin de Larache, enfoui et charpie sous Et alors qu’il ânonne en toute conscience chacune des
des monceaux de terre rouge, mêlée à la trombe et aux déchets langues nobles, qui prennent toute la place dans la salle d’at-
charriés par elle. Sourit-il comme sur la photo, comme s’il avait tente, une femme de ce pays de Tohu et Bohu, la djellaba débor-
un enfant palestinien sur les genoux, dont lui connaîtrait le nom ? dée, approche son oreille des lèvres du jeune homme. Elles sont
Sourit-il de tout son visage de bienheureux, jusqu’au faîte de son ourlées du filet de barbe claire, qui n’est plus un duvet et qui lui
crâne chenu, en voyant – et de là-haut assurément, c’est un esprit donne le même air brigand que son fils à elle, qui doit bien avoir
de l’air – que, malgré l’eau glaciale de novembre, menée par la le même âge qu’Amine, et qui, lui, est parti pour la lointaine
bourrasque de ce même novembre, malgré les trois jours et deux Europe, échappé d’un autre lieu sans nom, mais d’une terre
nuits de voyage, malgré le temps passé sur le poème et la photo- d’ici, d’où l’on rêve aussi de s’enfuir, et sans se retourner.
graphie, un jeune homme au teint frais derrière le filet de barbe Elle ne sait pas que c’est un poème, mais elle perçoit la langue
claire, qui n’est plus un duvet et lui donne même un air brigand, noble et à la fois croit reconnaître certains mots d’un charabia
peut venir jusqu’ici, à cette fin de terre, où Tohu se mélange à parlé ici par les seigneurs, une langue mystérieuse et racée, qu’a
Bohu, pour ne rien faire d’autre que visiter sa tombe simple du choisie le fils, à la place de celle du Livre, et qui l’a projeté loin
cimetière marin de Larache, promontoire absolu fait du roc et d’elle, là-bas où l’on trafique directement avec le sabir, où il pourra
de la terre, qui, ici, est vraiment rouge ? trouver – disait-il, lui aussi – l’origine même de la lumière.
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Et Zohra, femme de ce pays de Tohu et Bohu, s’accroche chacun connaît les dangers, dont on sait les noms, mais sans
désespérément aux lèvres d’Amine, pour tenter de percer enfin jamais les énoncer, plus effroyables les uns que les autres. Le
les mystères de cette langue, sa secrète puissance qui a capturé nazaréen, au fil des saisons, avait fini par tout charrier derrière
l’âme de son petit, et qui donne à ce jeune homme mal assis le douar, terre et poussière. Il payait bien, avec des billets neufs,
contre un ballot humide dans la salle d’attente grande comme des moutons gras pour l’Aïd el-Kébir. Et quand il eut fini de
un mouchoir de poche un visage de majdhub, de ravi en Dieu, tout retourner, quand il disparut pour toujours un matin de
éclatant sous le néon sonore. septembre, le petit Bachir devenu grand parlait alors mieux que
La bonne femme gironde est enivrée de fatigue, car le voyage quiconque la langue mystérieuse et racée.
est long depuis la bourgade du Sud, qui n’est pas même bour- Mais, le nazaréen parti, la terre labourée en tous sens, les
gade mais à peine hameau, un douar planqué en fond de vallon, précieux tessons de terre cuite mesurés, soigneusement catalo-
presque invisible dans la nuit noire, depuis le petit matin froid gués, enveloppés et transportés dans de grandes caisses de bois
et sec, le chemin caillouteux, les jambes nouées, jusqu’à la route, lourd à dos de mulets jusqu’à la route ; le nazaréen parti, Bachir
en dure celle-ci, où un véhicule est annoncé, attendu sans certi- se consumait au feu de cette autre langue noble, et peut-être
tude au moins une fois par jour. bien plus d’être resté, lui, dans le douar planqué en fond de
Et quel périple quand même, quand on sait que Zohra n’a vallon, inévitablement seul avec le sabir exotique, ressassant les
jamais foulé d’autre terre que l’argile poussiéreuse du douar, promesses qu’il avait pour lui déflorées, de pouvoir danser libre,
qui n’est pas rouge comme ici, bien plus dure qu’ici, parfois comme semblait toujours l’être le rythme de cette langue-là.
Tohu et Bohu. Sa vie est toute dédiée à cette terre, à sa beso- Oui, Bachir se consumait au feu du charabia, avec les livres
gne et à la marmaille. Mère attentive, abusive dans la passion qu’avait laissés le nazaréen, un amoncellement de livres, qui
des enfants, elle l’est d’autant plus dans celle de ce fils qui est n’étaient pas le Livre. Et on l’avait souvent entendu gueuler
parti il y a sept ans déjà, charmé par la langue des seigneurs et le maudit baragouin, parfois au milieu de la nuit, des pages
projeté si loin d’elle. Des marmots, elle en a donné pas moins entières derrière le douar, là même où ils avaient retourné la
de quinze, et d’une égale souffrance, mais sept sont morts en terre, qui n’est pas rouge comme ici, et les esprits de la terre. Il
bas âge et le petit Bachir restait le dernier. Imaginez, c’est celui ne parlait plus que la langue des seigneurs et ne semblait plus
que ce satané charabia lui a ravi, en l’envoûtant d’abord – il entendre celle du douar en fond de vallon, celle de sa mère, qui
était jeune alors – sous les traits d’un nazaréen qui professait avait été sa première langue noble. Et pour ne plus entendre que
à la ville quelque langue noble, qui n’était pas celle du Livre, celle du nazaréen, pour la clamer plus haut, plus fort et en plein
et qui à la belle saison venait fouiller la terre sèche derrière le jour, il avait dû quitter le douar, Zohra, et suivre le chemin des
douar, qui n’est pas rouge comme ici mais qui garde en son sein tessons de terre cuite, à Rabat d’abord, la capitale du grand roi,
des tessons de terre cuite, des restes muets d’idoles païennes, puis à Paris tout là-haut, ce qui pour elle revenait bien au même.
et dont personne ne sait le nom. Ici et là, on n’entendait que le satané charabia.
Chacun les avait vus tous deux gratter de concert, creuser En partant, Bachir lui avait glissé dans l’oreille que c’était
avec les doigts, la pioche et agiter le pinceau. Et on avait soudain bien là-bas pourtant qu’il trouverait l’origine même de la lumière.
pris peur que, ainsi, ils ne réveillent les esprits de la terre, dont Et Zohra, si elle ne pouvait entendre cela, mais s’accrochant à lui
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pour mieux le retenir, avait bien compris son dernier, son Bachir, et de la folle déraison qui habite ces fameux ravis en Dieu.
sans piper mot. Elle avait bien compris qu’il ne reviendrait pas Mais soyons juste : de quelle sorte de raison peut-il donc bien
avant longtemps écraser la terre du douar, qui n’est pas rouge s’agir quand elle provoque le déchirement d’un morceau de
comme ici. S’il l’avait rassurée de gestes maladroits, de paroles cette même chair et fomente froidement la disparition de son
confuses dans le jargon des mères – sa première langue noble –, Bachir, projeté loin d’elle et charmé par l’envoûtante musique
ses yeux, son visage de ravi en Dieu disaient tout autre chose. du sacré baragouin, qui n’est pas la langue du Livre et qui n’a
Ils disaient sa foi nouvelle pour la langue des seigneurs, pour rien de bien noble puisqu’il retourne ainsi le cœur des fils et
sa cohorte de mystères et de saints. Ils disaient sa passion pour leur donne le même air brigand qu’a ce jeune homme au filet
les livres, qui ne sont pas le Livre, pour le chant de cette langue, de barbe claire, mal assis dans la salle d’attente grande comme
qui est aussi un grand poème, pour certains de ses héros, aux un mouchoir de poche ?
noms aussi lointains qu’étrangers. Zohra n’en avait retenu qu’un Zohra, qui s’en est approchée au plus près, ayant même
seul : Genet, qui revenait souvent et jusqu’au dernier instant, tout dépassé les limites de l’inconvenance, reconnaît la grave et
juste avant qu’il ne parte, et sans se retourner. Sur le chemin, mystérieuse sourate, des mêmes lèvres qui à l’instant susur-
pas celui de Rabat, mais bien au-delà, avant de passer le conti- raient le poème dans la langue des seigneurs ; si près qu’elle
nent, il irait visiter ce Genet et sa tombe simple du cimetière semble recueillir au creux de l’oreille, et pour elle seule, les
marin de Larache. Sur le chemin de Paris, où il pourrait trou- paroles d’Amine ; oui, si près que la bonne femme gironde ne
ver – disait-il – l’origine même de la lumière, il cueillerait au peut remarquer le visage ébahi de cet autre jeune homme, qui
passage la bienfaisante baraka de cet autre trafiquant de la langue lui est adossé contre le mur, tout juste sous le néon sonore, les
noble, qui selon Bachir reposait ainsi que tout bon croyant, le mains enfoncées dans les poches d’un caban trop court, et qui
chef pointé vers La Mecque, enfoui et charpie dans la terre, qui, écarquille ses grands yeux clairs, les traits tendus de curiosité.
là-bas, est vraiment rouge. Et son dernier avait parlé de miracles et Zohra, elle, n’a d’yeux que pour Amine et n’a évidemment
l’avait bien effrayée – il faut le dire – avec toute cette mythologie pas remarqué le garçon au teint pâle. Elle ne peut pas le voir,
alambiquée, pas très différente de la sienne certes, mais qui ne obnubilée par le poème, par les lèvres d’Amine qui crachent en
lui disait finalement pas grand-chose : Bachir ne jargonnait plus un flot sourd toutes les langues nobles, par l’image en fac-similé
que le maudit baratin. de son fils à elle, son dernier, son Bachir. Non, elle ne l’a pas vu,
Et Zohra meurtrie, la djellaba plus débordée que d’habitude, et a moins encore reconnu le charabia qui vient d’être ânonné,
les cheveux nus, ne voyait plus que la flamme consumant son amalgamé à la langue du Livre, alors qu’à nouveau il s’agit de la
petit quand il prononçait, les paupières baissées, le nom aussi petite et terrible magie de ce Genet qu’elle prononce « Gini »,
lointain qu’étranger de ce Genet, qui, lui, semblait précisément en l’affublant avec crainte d’un « Sidi », comme on le fait ici,
jouer de la secrète magie de cette langue-là, et au moins de et dans la langue noble, pour les seigneurs et les saints.
celle de pouvoir éloigner son dernier, et contre laquelle toute
la meilleure sorcellerie de ce pays de Tohu et Bohu n’eût rien
pu faire ; car elle était bien persuadée que la chair de sa chair,
contre sa volonté à elle, avait été dotée pareillement de raison
172  Serge Lutens 173 

Sa Majesté la rose
174  Salim Jay 175 

Gardons incontournable de l’auteure de La Folie en tête : « On s’est


plus ou moins aperçu de son vivant qu’elle était parmi les plus

confiance !
grandes, qu’il y avait en elle quelque chose de virulent et de sans
rival. […] Mais qui nous donnera, maintenant qu’elle est morte,
partie en terre, avec son gros nez et ses gros livres qui pesaient
sur sa route et la nôtre, qui nous donnera encore la surprise
de découvrir, parmi quatre cents pages éreintantes d’étonne-
ments, l’Étonnement majeur : un proche ? » Or, écrivant cette
chronique, je me souviens avec une précision absolue m’être dit
qu’elle resurgirait un jour pour les lecteurs, parce qu’il n’était
pas possible que Violette Leduc ne suscite pas, tôt ou tard, un
Toutes mes rêveries de lecteur hystérique, durant mon adoles- intérêt passionné menant à consulter attentivement son dossier
cence, convergeaient plus ou moins subrepticement vers le de presse.
village littérature qu’administraient, comme on administre Trente-sept ans plus tard, Carlo Jansiti vient de m’offrir la
une fessée, deux maîtres dont les flèches acérées stupéfiaient possibilité de lire toute une série de lettres et de manuscrits
le commun. Jean Genet et Violette Leduc avaient partie liée, de Jean Genet. Je fus surpris de tomber sur une coupure de
comme deux arcs intersectés. presse encerclée par Genet, sur laquelle il apposa sa signa-
Une femme exceptionnellement douée pour tenir presque ture (en 1948 ou 1949) et qu’il fit parvenir à son ami Jacques
secret son grand talent littéraire me fit découvrir Jean Genet Guérin, pourtant peu féru de politique : « L’ONU repousse
et Violette Leduc en m’en lisant des pages, par dizaine, de sa une demande des nationalistes d’Afrique du Nord, Lake
belle voix essoufflée et gourmande. Cette double révélation Success, 7 mai. La sous-commission politique et de sécurité a
continue de me hanter. L’admiration comme assujettissement repoussé aujourd’hui la demande d’un certain nombre d’or-
ne m’attirait pas vraiment, mais je découvris le pouvoir d’ad- ganisations arabes d’Afrique du Nord française qui avaient
mirer comme on saisit une chance. Ce qui m’attira, c’est la émis la prétention d’être entendues au cours du débat sur la
virtuosité vertigineuse d’artistes du langage, et leur capacité à Palestine. » J’ai feuilleté, en tremblant presque, les dossiers
sonder l’insondable, à mutiler d’abîmes leur triomphe verbal. intimidants que Carlo venait d’extraire d’un coffre à la banque.
Mon lien à l’œuvre de Violette Leduc est devenu insécable. Mais je n’ai presque rien lu, comme si lire des pages manuscri-
Il est de l’ordre de la dette. Une sorte d’attachement énervé et tes de Jean Genet, c’était comme une tentative de braquage
ravi. Je le vérifie depuis près de quarante-cinq ans, à peine mes dans son paradis. J’ai seulement vu le prénom de Violette, et
yeux se posent-ils à nouveau sur cette prose que je saluai avec s’est fugitivement imposée devant mes yeux une improbable
exaltation dans Maroc Soir, le 29 novembre 1973, ainsi qu’en résurrection des images perdues du court métrage conçu par
témoigne une citation reproduite par René de Ceccatty dans Jean Genet et tourné par Jean Boy, le compagnon de Jacques
Violette Leduc, éloge de la bâtarde (Stock, 1994), et reprise par Guérin, avec trois bâtards : Jean Genet lui-même, jouant le
Carlo Jansiti dans Violette Leduc (Grasset, 1999), la biographie rôle d’un nourrisson, Violette Leduc, dans le rôle de la mère,
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et Jean Guérin, frère de Jacques, dans le rôle du prêtre, tout ce Latourette y révélait que le poète, anonyme journaliste finan-
beau monde allant au baptême. C’est Jean Genet qui présenta cier à la circulaire de la banque Froidefond comme au journal
Violette Leduc à Jacques Guérin. Le Financier, avait interviewé à l’hôtel Regina le ministre maro-
Carlo Jansiti cite un entretien inédit de l’auteure de La Folie cain El Mokri, et « frappé par l’orientalisme de la circonstance,
en tête, celui des livres de Violette Leduc où cette mémorialiste après nous avoir fait au Café du Sentier une ardente évocation
intrépide décrit une apparition de Jean Genet au Bar du Port- des probabilités de la vie exotique du personnage, composa
Royal (proche du siège des éditions Gallimard) : « Il est arrivé la petite pièce sur Don Pedro d’Alfabulera, insérée dans son
à notre table, il s’est assis en face de moi, je me suis présentée, Bestiaire mondain ».
et vraiment, avec une immense tendresse, il m’a dit : “J’aime Vingt ans après cette première allusion à Genet, je l’accueil­
votre Asphyxie.” Quand j’étais mariée, j’ai voulu m’asphyxier lis à nouveau dans mon roman Embourgeoisement immédiat
au gaz et je me suis ratée. Alors l’ablation de cette lettre “l” (La Différence, 2006) :
pour le titre de mon livre, c’était comme si Genet avait aimé
mon asphyxie, me pardonnant ma comédie de faux suicide et Que je sois né d’un père musulman et d’une mère juive, cela
m’aimant beaucoup. » étonne à peine mes amis roms. L’ancien soldat roumain devenu
Or Jean Genet lui-même fit au moins deux tentatives de apatride me demande seulement si je préfère une des deux reli-
suicide, dont celle contée par Gilles Sebhan dans Domodossola. gions à l’autre. Évidemment, j’élude. J’apprendrai plus tard que
Le suicide de Jean Genet (Denoël, 2010). George Borrow rapporte dans La Bible en Espagne que les Gitans
Calé d’Espagne en 1840 nomment « xhoraxhane » (« celui qui
Je n’oublie pas que Jean Genet est évoqué par deux fois au lit le Coran ») les Maures, les musulmans d’Espagne dont Claire
moins dans mes livres. Une première fois, en 1985, dans Portrait Auzias rappelle qu’ils sont ici des Marocains et non des Turcs.
du géniteur en poète officiel (Denoël) avec ces lignes : « Lisons Je rêvais à tout cela, à tout le mixte et à toutes les phobies
Jean Genet rappelant l’époque où le Maroc était colorié du concernant le métissage, tandis que notre chauffeur, le soldat
rose colonial sur la carte du monde : “Il y eut aussi une façon devenu apatride, nous menait à l’hypermarché. Avant de repren-
de décrire le Marocain qui était né comme un soldat et comme dre le train pour Paris, je goûtai au gâteau sans saveur que la pâtis-
travailleur, comme soldat et travailleur marocain.” » serie industrielle réserve aux pauvres.
Or, au moment même, m’écrivit René de Ceccatty, où, Le jeune homme volubile et triste qui m’avait vendu un jour-
dans un café, il lisait ce passage du Portrait du géniteur en nal avait écarté pour moi le rideau me cachant les monceaux de
poète officiel, il reconnut Jean Genet, qu’il n’osa pas aborder. soucis et de luttes quotidiennes. Je me méfiais sans doute un peu
À sa place, j’aurais peut-être abordé Genet pour lui confier de mon état d’exaltation, de ma colère contre les inégalités socia-
qu’en janvier  1916, lorsque lui-même n’avait que 5  ans, le les, de ce que certains de mes amis appellent mon « misérabi-
poète Pierre Albert-Birot fonda la revue SIC. Elle proposa ses lisme ». Tout cela parce que, les années précédentes, beaucoup de
numéros 37, 38 et 39 en un seul, vendu 2 francs et courant mes amis disaient : « Je n’ai pas besoin de visiter le tiers-monde,
jusqu’au 15 février 1919. Tous les textes y figurant avaient j’ai Salim. »
été composés en mémoire de Guillaume Apollinaire. Louis
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Aujourd’hui, me livrant à une modestement coûteuse explo- comme une sorte de jeune Roi mage. La musique de l’œuvre
ration du quart-monde, je me fais fort de m’identifier presque au demeure entêtante. Elle s’est refermée sur Un captif amou-
destinataire de la mise en garde que profère l’écrivain marocain reux (Gallimard, 1986), ode aux Palestiniens. Il est enterré à
Abdelkébir Khatibi dans Figures de l’étranger dans la littérature Larache, lui qui fit d’un enfant marocain son héritier.
française : « À plusieurs reprises, je lui fis entendre que cette fausse
adoption était dangereuse pour les autres. Comme il [Jean Genet] Poète, Jean Genet est surtout connu du public pour son
m’avait confié le suivi d’un dossier de propriété et de construction, théâtre. Balançant entre l’incantation et l’invective sourde, son
il m’apporta un jour une longue lettre qui se termine ainsi : “Si langage mélodique et rythmé, comme coulé dans le halètement,
quelque chose ne te paraît pas clair, dis-le-moi. Et je t’en prie, fais garde toute sa puissance aujourd’hui encore.
ton possible afin qu’on ne désespère pas les pauvres.” » L’Afrique de Jean Genet, c’est Les Nègres, pièce jouée par la
Khatibi dit que ces phrases l’effrayèrent. troupe des Griots et mise en scène par Roger Blin au Théâtre de
Sylvain aimerait prendre l’avion pour la Roumanie et y possé- Lutèce le 28 octobre 1959. On la trouve en collection de poche
der une maison. Il serait heureux, aussi, dit-il, de visiter le Maroc. (« Folio » nº 1180), comme d’ailleurs Les Paravents (« Folio »
En attendant l’hypothétique réalisation d’ambitions nomades nº 1309), où la colonisation qui est dans le collimateur est celle
qui, pour ce qui me concerne, tardent à se préciser, mon nouvel ayant abouti à la guerre d’Algérie.
ami, sa famille et moi passons à la monnaie unique. La société Jean Genet nargue la société coloniale en donnant à enten-
parlant d’argent plus compulsivement que jamais, chacun véri- dre la révolte des Noirs avec des accents qui semblent inspirés
fiant les euros dans la bouche de son voisin comme si c’était les par un sismographe. Il raconte : « Un soir, un comédien me
nouvelles dents d’un cheval, nous n’allions pas être en reste. demanda d’écrire une pièce qui serait jouée par des Noirs. Mais,
qu’est-ce que c’est donc un Noir ? Et d’abord, c’est de quelle
Je n’ai pas de nouvelles de Sylvain, que je n’ai fréquenté que couleur ? »
vingt-quatre heures de rang. Juste le temps de partager un peu Au milieu de la scène, il y a un catafalque recouvert d’une
de la manne qui venait de m’échoir. Et aussi le temps de songer nappe blanche. Nul mieux que Jean Genet n’a su montrer les
à écrire que Sylvain pourrait, lui, m’enseigner le roumain. Il a tenants et les aboutissants de l’illusion coloniale.
d’ailleurs commencé à me faire répéter « pain », « cochon » « – Le valet : Où alliez-vous ?
et autres aliments, en échange de la correction apportée docte- Le gouverneur : Broyer du Noir ! »
ment à sa prononciation du mot « esclave ». Quant au missionnaire, Genet lui fait dire : « Dieu est
Quant aux voies et aux moyens pour disperser – à moins blanc. […] Depuis deux mille ans, Dieu est blanc, il mange
qu’il ne s’agisse de ne pas désespérer – les pauvres, ils sont sur une nappe blanche, il essuie sa bouche blanche avec une
connus, non ? serviette blanche, il pique la viande blanche avec une fourchette
Il restera à ne pas désespérer les Noirs. blanche. Il regarde tomber la neige. »
Jean Genet, qui envoya un jeune Noir recevoir en son nom Le missionnaire (ayant ironisé à l’adresse du vicaire  :
le Grand Prix national des lettres, s’était raconté sur un ton de « Inventerez-vous une hostie noire ? Et faite avec quoi ? En pain
légende. Ainsi, son jeune représentant pourrait être considéré d’épices, dites-vous ? Il est marron… ») entend l’intervention
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du gouverneur : « Accordez l’hostie grise, vous êtes perdu, Ce qui émeut le plus dans cette œuvre, c’est un lyrisme, un
il exigera, vous verrez, de nouveaux compromis, de nouvelles charme, un cri dont on ne peut pas ne pas entendre la profonde
étrangetés. » similitude avec les plus beaux vers de la poésie négro-africaine.
On croirait entendre le théologien africain Jean-Marc Il a pu arriver à Jean Genet de délirer à propos de la France sous
Ela demandant : « L’homme noir, en tant que Noir, doit-il la botte nazie, mais ce n’est pas, heureusement pour sa mémoire,
être considéré comme un intrus dans l’Église catholique ? » ce que le lecteur épris de son œuvre retient.
Et l’envie prend de se reporter à la conclusion d’un article
d’Achille Mbembe, « Tensions entre Rome et les Églises afri- Genet vous manque ? Demandez-vous, si vous l’osez, qui,
caines » (Le Monde diplomatique, septembre 1985). On peut de celles ou ceux qui l’évoquent pour l’honorer ou le moquer,
y lire ceci : « Excédés de prêcher dans le désert depuis plus de vous manquerait. Personne, bien sûr, ne peut manquer aussi
deux décennies, [les Africains] se seraient-ils mis à rêver d’or- singulièrement que Jean Genet, sauf à être noir ou roumain
ganiser la “revanche” de l’Afrique sur le christianisme, sous et expulsé.
les regards coléreux de Rome, obsédée par la perspective, à la Un captif amoureux est un récit d’expulsion sur une terre
vérité surréelle, d’un schisme ? » qui attend de voir Dieu, si j’en crois l’hypothèse émise par mon
Les Nègres font comparaître, dans un simulacre de procès, cher Maurice Roche dans le titre de son ouvrage Qui n’a pas vu
et par la réalité de la rébellion, « le temps merveilleux où l’on Dieu n’a rien vu (Seuil, 1990).
chassait le nègre et l’antilope ». Sur le point de conclure ce bouquet de digressions, je télé-
Mbembe note encore : « Les requêtes des Africains butent phone à la veuve de Maurice, la chère Violante Do Canto, qui
de plus en plus sur de nouvelles constructions idéologiques me dit regarder à la télévision le documentaire de Vanessa
dont l’un des objectifs est, à titre d’exemple, de banaliser le fait Rousselot, Blagues à part (2009), tourné en Palestine. Et
colonial en le ramenant à une simple opération qui, au total, fut Violante de me conter ceci : « Un vieux Palestinien qui veut
bénéfique pour le continent et déficitaire pour les puissances planter des pommes de terre dans son jardin n’a pas la force
européennes qui en prirent l’initiative. » de retourner la terre. Il écrit à son fils prisonnier en Israël.
Jean Genet repoussait évidemment une telle construction Celui-ci le met en garde : “Ne retourne pas cette terre, j’y ai
idéologique. caché plein d’armes.” Une armée de soldats israéliens, profitant
« – Le gouverneur : L’or ? d’une dénonciation, retourne cette terre et n’y trouve pas d’ar-
Le valet : Oubangui oriental 1580. Saint-Élie-à-Dieu-vat 1050. mes. “Que faire ?” demande le père à son fils. Et celui-ci répond :
Macupia 2002. M’zaita 20008. » “Tu n’as qu’à y planter des pommes de terre.” »
À la situation d’aliénation, Jean Genet annonçait l’avènement Selon une autre anecdote, interrogé sur les chances d’une
d’une alternative : « Mais tout change. Ce qui est doux, bon, paix israélo-palestinienne, Dieu répond : « J’y crois, mais je ne
aimable et tendre sera noir. Le lait sera noir, le sucre, le riz, le ciel, verrai pas ça de mon vivant. »
les colombes, l’espérance seront noirs – l’opéra aussi, où nous Gardons confiance !
irons, noirs dans des Rolls noires saluer des rois noirs, entendre Paris, 1er décembre 2010
une musique de cuivre sous les lustres de cristal noir… »
182  Denis Dailleux Gilles Sebhan 183 

Bicolore
À propos d’un T-shirt offert à mon amant

C’est seulement ces sortes de vérités, celles qui ne sont pas


démontrables et même qui sont « fausses », celles que l’on ne
peut conduire sans absurdité jusqu’ à leur extrémité sans aller à
la négation d’elles et de soi, c’est celles-là qui doivent être exaltées
par l’œuvre d’art.
Jean Genet

Commencer l’écriture d’un texte d’emblée suspect – et sur


une passion irrémédiablement fausse : voici Bicolore dans toute
sa splendeur, qui s’avance comme un héros de légende dorée.
Commencer l’écriture d’un échec annoncé, savoir que l’on
sera terrassé par le saint Georges à la casaque bleu-blanc – et
pourtant commencer. Le monde croit trop souvent à la possi-
bilité d’un choix, quand le diable vous tire par les pieds, quand
l’univers est une entreprise de visions et de signes à grande
échelle. Commencer l’écriture d’un texte comme on caresse
une doublure satinée. Commencer, se perdre.

De l’écume blanche à l’eau profonde : commencer signifie-


t-il revenir à la source ou bien se jeter dans l’immense océan ?
Revenir, se jeter. Et pourquoi ? Ou bien ce serait comme une
parodie d’enquête policière. Ou bien ce serait comme un strip-
184  185 

tease funèbre pour découvrir quel corps inerte, quelle pensée Décrire cet objet. C’est donc l’équivalent sportif et contem-
rassise se cache dans ce vêtement d’emprunt. porain de la tunique portée par les héros du Greco, une tunique
qui colle à la peau, qui est une seconde peau colorée. Mais je
Revenir d’abord au premier moment, il y a quelques semai- m’aperçois que mon image va faire croire à une qualité picturale
nes, de cette manifestation occulte du héros bifrons, cette du maillot bicolore. Or c’est précisément le contraire : ce maillot
déflagration dans le champ de conscience d’une vérité vieille donne l’image de la vie dans les tableaux du peintre espagnol, ce
comme un sexe, à travers une double passion terrestre pour les maillot est organique. Il épouse parfaitement le corps – mince
commémorations et les garçons basanés, une occasion sublime : idéalement de mes amants –, il est le comble du naturel.
les vingt ans de mon bel immigré au teint de bronze. Double
tentation, écartèlement entre mon avarice et le plaisir d’offrir. Blanc et bleu : c’est l’accord majeur. Blanc et rouge lui
Me voici dans les boutiques de luxe, hésitant, renonçant. Tout répond. Blanc et bleu est princier. Blanc et rouge, c’est la
est trop cher, rien n’est assez beau. Et puis, comme si j’entraper­ noblesse mise à la portée de toutes les bourses : jolis Turcs à
cevais tout à coup la dépouille du Christ, je m’arrête brutale- foison se dévoilant dans les arrières d’un cinéma, footballeurs
ment devant une vitrine où se tient le Corps Parfait sous la du dimanche à la sortie des douches, dans un bar de quartier et
forme d’un polo de sport hors de prix – long, souple, de deux dans ma chambre ensuite, emplissant l’air d’une odeur suave de
couleurs irrésistibles. chaussettes. Blanc et bleu : rareté, signe d’intelligence.

J’ai essayé sur moi le maillot magique, j’en ai ressenti une telle Et pas un bleu foncé, mais un bleu clair comme un ciel ou
excitation que le vendeur a rougi. J’ai assisté ensuite à l’essayage un slip de coton étalé à l’éventaire d’un marché en plein air.
par mon amant de son cadeau d’anniversaire, et si sa vulgaire À exclure tous les motifs, tous les entrecroisements de lignes,
fiancée n’avait été là, pépiant ses commentaires et retournant carreaux, toutes les alternances multipliant les effets. Seules
en tous sens l’étiquette du vêtement, Dieu sait ce qui se serait deux bandes juxtaposées sont ici requises. Et, bien sûr, pas dans
passé. Mon beau peintre, je ne l’avais jamais désiré à ce point n’importe quel sens.
– ce point dangereux, ce point d’aveuglement qui est l’envers
de la révélation. Quelque chose s’est avancé, une conjonction Mieux vaut un dessin :
douloureuse et sacrée entre le vêtement et l’Arabe.

Il est bien tard pour me découvrir de nouveaux fétiches. Et


je croyais avoir passé l’âge des découvertes. Quand j’ai confié à
un ami ma nouvelle passion, il a fait la moue, n’y voyant qu’un Dessin nº 1 : c’est comme une porte bleue qui s’ouvre dans
raffinement de mon obsession sudiste, une sorte de façon plus son corps.
compliquée de jouir, un tour de vice supplémentaire dans ma Dessin nº 2 : c’est un autre modèle, aux couleurs inversées. Je
folie. l’ai également essayé, mais il ne possède aucun pouvoir magi-
que, sans que je sache pourquoi.
186  187 

Depuis le jour où je suis entré pour essayer ce maillot, il y trouble tissu qui vibre. L’intérieur en surface comme une peau
a quelques semaines, me sont revenus des souvenirs, s’il faut de lapin retournée.
appeler ainsi de brefs flashs de silhouettes pressées contre un
mur, la lance du chevalier passée à travers une meurtrière, la M’aimera-t-il d’avoir été revêtu par mes soins de la tunique
casaque collée à la fausse pierre de la cloison. S’il faut choisir, je sacrée ? Et le pouvoir du chevalier Bicolore, du héros médiéval,
retiens pour l’exemplarité l’apparition de ces scènes de bataille du sarrasin à la conquête des terres françaises va-t-il se réin-
en fresques. carner en lui ? Puis-je espérer quelque chose de ses vingt ans
enfermés dans un maillot de sportif comme dans une armure ?
Depuis que Bicolore pour la première fois s’est manifesté, Ou n’ai-je acheté qu’un linceul pour recouvrir le cadavre de
il ne cesse de me faire des signes, il me réveille la nuit, il se met notre non-amour ?
dans mes pensées, il est sans répit sur mon chemin sous la forme
de garçons, de couvre-chefs, d’objets divers comme des livres. Depuis que cette obsession a pris corps, le quotidien se
Aujourd’hui, dans un roman de Reve – Reve le bien-nommé –, peuple de mille garçons neufs que je n’aurais pas même regar-
je tombe sur cette phrase que je ne peux m’empêcher de noter dés, qui seraient passés hors de ma vue. Cette passion blanc-
sur une grande feuille blanche, comme si je travaillais à une bleu guide mon regard et parfois mon pas quand je décide de
longue étude sur un sujet obscur et précieux, une glose à partir suivre le porteur d’un si beau fanion. Tout cela m’épuise et si,
de textes sacrés. J’écris – Reve écrit pour moi et je réécris pour d’aventure, ma poursuite aboutit à une chambre, me voilà bien
lui : « Il est encore tout jeune, ce qui ne l’empêche pas d’avoir embarrassé. Le garçon se dévêt : d’un côté le corps, de l’autre
certaines idées et certains désirs. Tu le connais bien. Mais lui te le maillot. De quel côté vais-je maintenant aller ?
connaît aussi, tu le savais ? Il porte presque toujours ce blouson
de deux couleurs1. » Il ne s’agit pas de moi, mais de mes mauvaises pensées, un
faux moi mimant l’intelligence et tirant la langue dès que vous
Bicolore me connaît-il pour ce que je suis ? Est-ce pour cela avez tourné le nez. Il ne s’agit pas de moi mais d’une blague.
qu’il m’excite et me fait peur à la fois ? On dirait une figure de
jeu de cartes. Pour annoncer quel destin ? J’imagine un maillot blanc-bleu orné d’un double B majus-
cule, mis en regard comme en un miroir, un B pour bleu, un B
Bicolore est et n’est pas mon amant. pour blanc, à moins que ce double B ne soit le sigle du mot
Bicolore, que j’aime et n’aime pas parce qu’il m’évoque un tube
C’est un objet. Et pas tout à fait. Dès qu’il entre en contact fluorescent et le désir réversible des garçons qui me retiennent,
avec la peau, il tiédit, et c’est comme s’il se chargeait d’une le désir double de mon amant de vingt ans pour sa jeune fiancée
énergie corporelle dont l’autre nom est la tendresse. C’est un et pour son vieux pitre, son faux frère, son oncle de pacotille
objet et c’est l’aura tremblée d’un corps amoureux. C’est le au portefeuille garni de billets.

1  Gerard Reve, Parents soucieux, Le Promeneur, 1995, p. 46.


188  189 

Bicolore bidet, bisexuel billet. Bi, vrai faux préfixe, jeu de ici que de la conquête de son jeune cœur. La tunique bicolore est
mots, cloche de Pâques en chocolat ne révélant que son propre un leurre, elle cache le vrai sujet, qui ne sera jamais abordé.
vide.
Du moins avais-je le choix de ne pas publier – dira-t-on – ce
Hier soir, dans mon bréviaire, cette autre phrase qui sonne tissu mensonger. Je pouvais ne pas porter ni brandir comme
comme le clairon du Jugement dernier dans une guerre sainte : un étendard ce vieux caleçon souillé. C’est bien ça : la tunique
« Et l’Agneau en Personne portait l’Étendard, l’étendard de serait l’écho d’un sous-vêtement sale. Mais un écho lavé d’air
la gloire et de la victoire, à lui tout seul, un grand étendard en pur, résonnant au sommet de monts enneigés. Le blanc-bleu
deux couleurs, blanc et bleu, avec au milieu la grande capitale comme la transfiguration d’un ocre jaune, le bas s’envolant dans
en or pur2 … » Et ce matin, me lavant les dents, inspectant sans le haut, une colombe s’élevant du fumier. Et j’aurais donc eu le
y penser mon visage dans le miroir puis décomposant machi- choix de ne pas publier la bonne nouvelle.
nalement le mouvement qui m’agite, je m’aperçois brutalement
que ma brosse à dents est semblable à l’étendard christique, ou Pourquoi Bicolore en héros de légende ? Pourquoi tout ce
plutôt qu’elle en est comme l’équivalent parodique et dérisoire. fatras pour cacher le sexe nu cru dru d’un enfant de vingt ans ?
Et tout à coup, dans la salle de bains embuée, quelque chose
ouvre les yeux dans mes yeux et je découvre que tous les flacons, La plus belle image de Bicolore sera – une passion qui dit
bouteilles, boîtes, tubes, tous les contenants de ma propreté, tout et ne signifie rien.
tous sont bicolores.

Vingt fois m’approcher de mon amant sans oser le toucher.


Puis, à la vingt et unième, voir son sexe de vingt ans s’ériger
sur le fond bleu ciel d’un vêtement par moi donné, voir son
sceptre de roi par moi enfin manié, jetant soudain comme un
givre brûlant sa semence en flocons. Douceur de l’étable. Noël
pour les pauvres. Animal beau et triste. Et comme une brume
blanche sortant de ses naseaux fabuleux.

Et si je disais qu’il n’est pas seulement question de désir


– désir d’un corps princier, cavalier, et des éperons qui vont
piquer les flancs –, si je disais qu’il y a l’enjeu de l’amour dans
mon obsession bicolore ? Après tout, cela a commencé par et
pour l’anniversaire de mon ouvrier. Il n’est sans doute question

2  Ibid., p. 134.
190  Denis Dailleux Abdellah Baïda 191 

La cravate rouge

Ce premier mai, comme à son habitude, Belâïd se réveilla tôt le


matin. Mais, levée avant lui, son épouse était déjà debout et le
lait chaud fumait dans la cuisine d’où se dégageait aussi l’odeur
d’une bonne huile d’olive. Après avoir fait sa prière, Belâïd
s’assit pour prendre son petit déjeuner avec sa femme.
– C’est un grand jour aujourd’hui, lui dit-il.
– Oui, je le sais, ton costume gris est prêt, répondit-elle sur un
ton presque monocorde.
Belâïd était ouvrier dans une usine de textile. Voilà trente
ans qu’il y travaillait et voilà trente ans qu’il participait au
défilé du premier mai. C’était un rituel qu’il ne ratait jamais.
Le costume gris était de rigueur ce jour-là. Pourquoi le gris ?
Personne ne le sut jamais, peut-être que même lui n’en savait
rien non plus, c’était probablement l’habitude. Il lui fallait se
dépêcher : les camarades, les anciens, se rencontraient tôt. Ils se
retrouvaient au siège du syndicat vers huit heures ; le défilé ne
commençait que vers dix heures. Pour Belâïd, les deux heures
qui précédaient la parade avaient plus d’importance que les
festivités.
Il prit son petit déjeuner à la hâte et s’habilla sans perdre de
temps, mais en faisant attention à ne pas froisser son costume.
Il se regarda dans le miroir, passa sa main avec douceur sur ses
cheveux blancs, coupa avec de petits ciseaux quelques poils qui
192  193 

dépassaient de ses narines et s’aspergea de Rêve d’or. C’était femme lui impose la verte. L’an dernier, si vous vous rappelez,
son parfum préféré mais il ne s’offrait ce plaisir que dans les il avait promis de porter la rouge cette année.
grandes occasions. Il sortit. – Il ne faut surtout pas qu’on le rate. On va tous le huer dès
Au siège du syndicat, il y avait peu de monde. Belâïd connais- qu’il franchira la porte avec sa cravate verte.
sait presque tous ceux qui étaient là. Ils étaient de sa génération, Le hangar se remplit, les nuages se dissipèrent peu à peu et
les jeunes n’étaient pas encore réveillés. Dans une grande salle les têtes blanches se firent grisonnantes, puis carrément noires.
nue et froide, il retrouva deux de ses trois meilleurs amis. Il les C’était une autre génération qui se réveillait, les jeunes occu-
salua avec chaleur puis s’assit. paient la salle. Les trois camarades commençaient à ressentir
– Ça caille dans ce hangar, dit-il en se frottant les mains. la chaleur et ne songeaient plus à sortir devant le bâtiment.
– On attend Farid, puis on sort marcher un peu pour se Ils continuaient leur discussion mais de temps en temps l’un
dégourdir les jambes, lui répondit Mohamed, le plus ancien du groupe regardait sa montre, jetait un coup d’œil du côté
de l’usine. de l’entrée et levait son regard sur ses acolytes. Farid n’était
Farid était le quatrième du groupe. Tous les quatre, ils toujours pas là ; cela devenait anormal.
étaient les doyens de la fabrication du textile de la région. Ils Les ouvriers avaient préparé les banderoles célébrant leur
connaissaient les machines mieux que leur progéniture. Belâïd, fête, les tracts dénonçant les abus des patrons, et ils étaient
Mohamed, Farid et Hamid, n’importe lequel des quatre pouvait prêts à donner le signal du départ de la marche. Il était environ
vous dire le pays d’origine de telle ou telle machine qui se trou- dix heures. Quelques jeunes vinrent saluer les doyens, que tout
vait dans l’usine, sa date de fabrication et le jour où elle avait le monde respectait. Souvent on sollicitait leur avis quand un
fait son entrée dans leur vie. Cependant, il est à parier qu’ils problème se posait ; leurs conseils étaient généralement judi-
auraient été incapables de se rappeler la date d’anniversaire de cieux, même si on n’en tenait pas toujours compte. Mais nos
leurs enfants. Ces choses-là avaient peu d’importance. quatre amis ne participaient plus à l’organisation des festivités,
Ils étaient en train de converser à propos du déplorable état ni au choix des slogans. Il leur arrivait de ne rien comprendre à
de la plupart des machines. Il fallait tout réparer, mais les pièces ce que braillaient les jeunes. Ils ne parlaient pas le même langage.
de rechange tardaient à venir ; il était clair que personne ne les Si un slogan leur plaisait par son rythme, ils le répétaient, sinon
avait jamais commandées, malgré les dires de l’administration. ils en riaient et continuaient leur sempiternel bavardage.
C’était le même discours chaque premier mai. Le signal du départ fut donné. Belâïd, Mohamed et Hamid
– Il est presque neuf heures, Farid devait être là ! s’exclama hésitaient : partir sans Farid ? Ce serait une sorte de trahison.
Hamid. Mais ne pas s’engager dans le défilé du premier mai serait mal
– En effet, ce n’est pas dans ses habitudes d’arriver en retard, pris par les camarades de l’usine et, qui sait, cela prendrait peut-
acquiesça Belâïd. être, dès le lendemain, une connotation politique !
– Ah, ce pauvre Farid ! dit Mohamed avec un large sourire. Il Nos amis étaient vraiment au pied du mur. Le malaise s’ins-
faut bien qu’il soit ici avant l’heure du défilé pour que je puisse tallait. Les autres étaient déjà en file devant le bâtiment. On
le taquiner encore un peu au sujet de sa cravate. Pour le premier s’organisait, on lançait les dernières consignes, on reprécisait les
mai, il a toujours voulu porter la rouge, mais, chaque année, sa endroits par où on allait passer, les points où il fallait marquer
194  195 

une pause, les places où on devait crier tel slogan… Les trois Autour de la maison de leur ami, il y avait un attroupement.
vétérans, devenus tout d’un coup comme des écoliers qui crai- Que s’était-il passé ? Une foule comme ça ne pouvait signifier
gnent une punition, traînaient les pieds, se cachaient presque, qu’un grand événement joyeux ou bien une catastrophe. Mais
indécis. jamais Farid n’aurait fêté quoi que ce soit sans ses camarades.
La foule des ouvriers commença à bouger et à avancer. Et, Juste devant la maison, ils distinguèrent deux voitures : une
pour la première fois depuis trente ans, la marche des doyens fourgonnette de police, reconnaissable de loin car bariolée de
parut chancelante, non à cause de l’âge mais par manque de deux longs traits rouge et vert, à côté de laquelle stationnait
conviction : y aller sans Farid ? À trois, la marche perdait beau- une ambulance. Les deux véhicules ne présageaient rien de bon.
coup de sa cadence, elle devenait bancale. Qu’est-ce qui pouvait L’ambulance ne tarda pas à allumer son gyrophare, lança son
bien l’avoir retenu ? Nos amis n’avaient pas le choix, ils devaient cri grinçant pour se frayer un chemin dans la foule et s’éloigna
avancer. Les slogans étaient lancés mais le cœur n’y était pas. en couvrant presque le bruit des manifestants, qui s’affaiblis-
Une insoluble énigme les préoccupait. sait. Les trois amis étaient figés de stupeur. Ils n’osaient rien
Tous y pensaient mais aucun n’osait le dire. Fuir le défilé. conclure. Farid était-il malade ? Les vétérans s’alignèrent devant
Laisser tomber les camarades. Ils étaient sur le boulevard de la le logis de leur ami, ne se décidant pas à demander quoi que ce
Victoire, c’est-à-dire qu’ils n’étaient plus séparés de la maison soit aux badauds. La porte de la maison était grande ouverte
de Farid que d’une centaine de mètres – il habitait dans une et le véhicule de police était toujours là.
ruelle à gauche de la grande avenue. Hamid eut enfin l’audace Deux policiers sortirent pour ouvrir la porte arrière de la
d’ouvrir la bouche, de dire d’une seule traite avec une voix fourgonnette, suivis de deux de leurs camarades qui escortaient
quasi inaudible : « Au niveau de la ruelle, on s’éclipse ! » Farid. Il avait l’air d’être célébré. Il était impeccablement
Les deux autres le regardèrent tout d’abord avec stupéfaction, habillé. Il regardait la foule d’un air calme, comme s’il était
comme s’ils n’avaient pas compris. L’expression d’étonnement en promenade, mais semblait chercher quelqu’un des yeux.
sur leurs visages ne dura pas plus d’une fraction de seconde. Son regard s’arrêta sur ses amis. Et là, malgré les menottes
Promptement ils baissèrent la tête en signe d’acquiescement. qui entravaient ses gestes, il éleva ses mains jusqu’au niveau de
Cela faisait trente ans que chaque premier mai ils descen- la poitrine, esquissa un imperceptible sourire, puis avec l’extré-
daient le boulevard de la Victoire jusqu’au bout. Mais, chaque mité de son pouce gauche il brandit le bout de sa cravate comme
fois, ils étaient quatre et là, à trois, la mesure se perdait. Alors, un trophée : c’était la rouge !
comme des écoliers qui cachent de mauvaises intentions, ils On le fit disparaître dans la fourgonnette. Les doyens étaient
s’attardèrent pour se retrouver à l’arrière de la file. Une fois abasourdis. Dans la foule, ils entendirent les badauds évoquer
arrivés au niveau de la ruelle, ils bifurquèrent à gauche d’un pas un ruban vert qui aurait servi à Farid pour étrangler sa femme.
vif sans être vus, ni même soupçonnés par personne. Ils étaient mariés depuis trente ans. Personne ne parla de la
Dans la ruelle, plus le temps de papoter, ni de se regarder. Il cravate rouge, elle passa inaperçue. On n’entendait plus les cris
s’agissait de foncer droit devant afin d’éclaircir la chose. De loin, des manifestants.
ils aperçurent le domicile de Farid. Ils échangèrent un premier
regard, un regard chargé d’inquiétude et d’interrogations.
196  José Didier 197 

Les Dieux Les fous


dans la ville
Vous les reconnaîtrez à leurs façons timides : À l’heure où les lucioles allument les flamboyants,
ils vont, glissant leurs pas, comme de beaux vaisseaux, baignés de lune,
paraissant délivrés, à jamais, de fardeaux ; j’irai vers la prison des fous.
une flamme irradie leur être translucide.
Ils seront là contre les grilles ;
Ce sont des dieux tombés, se souvenant des cieux, quand ils reconnaîtront mes pas, ils gémiront ;
ou des âmes froissées, allant à la dérive, et leur plainte s’élèvera, ample et profonde dans la nuit.
échoués sur les bords d’une infernale rive ;
mais de grands pans de ciel hantent encor leurs yeux. Moi je comprimerai mon cœur,
moi je dominerai ma peur lorsque leurs cris m’assailliront
– leurs cris d’espoir et de douleur.

Alors je ferai disparaître, au ciel de leurs yeux éblouis,


les fers,
les chaînes de leurs mains,
les murailles de leur prison ;
au cœur de la nuit, suspendus,
ensemble nous communierons
et nous supplierons, éperdus, un Dieu, sourd à nos oraisons,
de nous conserver la folie,
de nous épargner la raison…

À l’heure où les lucioles allument les flamboyants,


baignés de lune…
198  Whit Griffin 199 

The Saintly Every Man Alone


Thief
Faster than the panthers in sun There are those who set out
and rain. I have created my own on a path that will lead to their
rites of passage, a new way judging of others. There are those
of proposing execution. Lenin who assassinate heads of state and
promised the people pisspots those who shun the cocktail party.
of gold. Don’t seize the theatre, Acts which active men must perform.
take the police station. It’s The act is always awkward if
the revolt, not the murder, which performed in hiding. No decisions,
is beautiful. Can you separate but certain facts. I’ll give you
revolution from violence? Violence rent-free space in my head, but
in the chanting; the poem from you must hand over your evolutionary
the ritual? The feeling could only destiny. Instinct leads me back
be expressed in the form chosen. I toward my own. I assert that any
can be at ease now, I know I will go man can valorize any word. I listen
from one miracle to the next. Your in the dark to a language that goes
questions are good, but I can’t unformulated.
tell the whole truth.
200  Hedi El Kholti 201 

Belong Nowhere

Both reading Jean Genet, and Morocco, where I was born and
raised seem like distant memories, a lifetime away. When I go
to Casablanca to visit members of my family that are still there,
I mostly stay in the house. The city has grown and changed
considerably in the last 20 years. All my reference points have
disappeared. Villas where my friends and neighbors lived have
become tall buildings. When I walk in these streets today I feel
like a tourist. I am trying to remember the last time I came
here and still felt something familiar in these streets, or in
the landscape, when I still had a distant connection with my
childhood and the territory on which it unfolded. Was it 10
or 15 years ago? Sometimes I see something from the past, a
bookstore or a movie theatre I used to go to that hasn’t changed
I don’t experience nostalgia, or a feeling of dispossession. I feel
no longing because I intuitively knew then that it never belon-
ged to me at all. When I am there now, I don’t want to seize or
grab anything. I stand between a past that no longer exists that
has been erased, and the history I have made for myself in Los
Angeles where I live. There is no possibility of joining these two
incompatible lives. I inhabit this separation, this indifference
to this borrowed past which wasn’t fully mine.

My relationship to Morocco is mediated by a language,


Arabic, that I didn’t manage to learn while spending 20 years
202  203 

in that country. When my friends in the States are puzzled that were defeated, some of them racists and resentful. It was the
I don’t speak it, I am at loss and slightly ashamed if I try to twilight of an era. None of them ever talked about the past.
justify myself. I went to the French Lycée, and chose to study I download and watch Alexandre Arcady’s light-hearted
English and Spanish as secondary languages. Most of my fellow valentine to his childhood in Algeria, Le coup de Sirocco,
students where Sephardic Jews, bi-nationals like me, or simply released in 1979. The film follows the Narbonis, a family of
French and most of them didn’t speak Arabic either. The Arabic colons who migrate back to France after the independence
students spoke French too. The French Lycée was the place and their difficulty adapting to life in Paris where they feel
where the Moroccan bourgeoisie sent their kids to study. I took culturally alienated, experiencing prejudice and rejection for
private lessons in Classical Arabic—at some point I vaguely being neither French, nor Arab.
knew how to read and write it—but it sounded different from Arcady paints an impressionistic tableau of a culture that
the dialectical Arabic that was spoken around me, creating has been reviled and has mostly disappeared. The movie is
in me yet another layer of confusion. In addition all the shop bittersweet and at its best when it faithfully restitutes customs,
owners, and mostly anyone I’d interact with in our sheltered idiom, and the thick accents I used to make fun of as a kid.
world in those days spoke French too. The Arabization occur- The family is lower middle class: simple, good people with a
red mostly at the end of the 70’s. On my way to school I had to deep attachment to the land. To his credit Arcady suggests
go through a shanty town. In a space of two blocks you could how poorly the Arabs were treated in a couple of scenes (the
travel through a century, and experience a vertiginous chasm rich colonial kid insulting the help) but frames it more in a
between poverty and wealth. Growing up in the 80’s, in the context of class warfare than anti-colonial struggles. It also
shadow of the Iranian revolution, I remember the whispers— lightly eludes to the paternalistic and patronizing attitude
Morocco will be next, it was ineluctable. I remember the riots of the colonials towards the Arabs and even addresses the
in 81 when the price of flour was raised by the government. question of language and separation. In a scene early in the
Accounts in Switzerland for some, money converted into easy movie, the mother casually talks with a neighbor, as they’re
to grab gold and jewelry for others, in case you had to run away hanging laundry, about her son’s homework: “I don’t know
in the night. The crowds, the demographic explosions inspired how he manages at school. It so difficult, with Greek, Latin,
a diffused fear, a sense of doom, but also awe in me. At night English and German…” The neighbor answers sarcastically, “all
on my way back from school, on my motorcycle, I would see he needs now is to learn Arabic…” The family is presented as a
the youth en masse in parks studying under the street lamps. casualty of bad history, but refuses to take any responsibility
The country belongs to them, and I knew somehow that some or address the larger political context of the era, and thus
day they would seize it. participate in the general historical amnesia surrounding the
horror of the French colonial past. It reeks of nostalgia in the
I grew up mostly around my mother’s family. They were worst sentimental way.
Pieds Noirs, French settlers, who stayed after the independence.
They had lost Algeria, and even if the transition in Morocco I find two books on Morocco that I must have bought in
was smoother, their privileges got eroded little by little. They used bookstores here in Los Angeles. The first one is a Fodor
204  205 

tourist guide to Morocco from 1973. I was 6 years old. Some just like any other foreigner. I can only connect with it obliquely
of the featured ads echo distant memories of places. I instantly through writers like Jean Genet, or Paul Bowles… through their
recognize restaurants and hotels we used to go to in the 70’s. political engagement with Arab culture or, in the case of Bowles,
Places that probably no longer exist. The second book is part of through the efforts he made to preserve a popular culture, some-
a series published by Le Seuil, Petite Planete, edited by Chris thing that was unfashionable with the intellectual Moroccan
Marker. It was published in 1962. The author is Vincent Monteil, elite, by transcribing and translating what is mostly an oral tradi-
a renowned linguist and orientalist, disciple and friend of Louis tion. Abdellah Taïa pointed this out at a Paul Bowles night in
Massignon. Monteil later converted to Islam, supported the New York that we’d organized together.
Palestinian cause and wrote a book, Dossier secret sur Israël: le
terrorisme, which forcefully indicted the Mossad. He translated Jean Genet is buried in the Spanish cemetery of Larache,
books as well, notably the poetry of the persian poet Abu Nûwas. a harbor town in the north of Morocco. His tomb faces the
Here’s an excerpt of one of the more chaste poems: Atlantic Ocean. I am gathering what I can find here in my
bookshelf in Los Angeles on him. I find Genet’s books that
For young boys, the girls I’ve left behind I read in my teens and twenties, Un captif amoureux, two
And for old wine set clear water out of mind. volumes of the Gallimard Œuvres complètes. And Journal du
Far from the straight road, I took without conceit voleur, which I remembered reading on a plane somewhere
The winding way of sin, because [this horse] over the Atlantic. I also find a special issue of Masques (revue
Has cut the reins without remorse, des homosexualités) from 1982, an hommage to Genet, with
And carried away the bridle and the bit. contributions by Tahar Ben Jelloun, Maria Casarès and Tony
Duvert.… I spend the next few days reading and daydreaming
Monteil’s political and historical analysis is precise but about Jean Genet, Spain in the 30’s, faraway jails in La Guyane,
complex, particularly the ambivalent pages on Lyautey at end the German occupation of France, and later his adventures
of the book. His writing on Morocco makes me realize how with the Black Panthers and the Palestinians.… I download his
little I know about the country and its beauty. His descriptions essays Quatre heures à Chatila. I listen to a record I have here
are precise but poetic. About Goulimine, a southern town at from 1970 where Marc Ogeret sings Le condamné à mort. The
the edge of the desert, he writes, “Closed doors and shutters are last song on the vinyl always gets me. It’s a prayer, a wail which
besieged by a deaf and patient sand. Snowy and cold at dawn, ends the poem. The song is constructed around a repetitive
the sand becomes unbearable at 10.” The portrait he paints of guitar pattern punctuated by a bass line that maybe conjures up
the vastness and diversity of the landscape is informed by his the dull rhythm of prison life. After the first verse, a haunting
deep knowledge of every aspect of the country, and its language. accordion theme is introduced. It sounds like a melodica. Its
In the 40’s, he wrote the first catalogue inventory of Western insistence slowly transforms the poem into a desperate prayer,
Sahara’s flora and fauna. and exposes the death-row prisoner’s mournful resignation.
Maybe my entry point to understanding Arabic culture, After listening to it and reading Genet’s dedication to his
which had completely eluded me while I was growing up there, is lover, Maurice Pilorge, for whom the poem was written, and
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who was executed in March 1939, I vaguely remember Robert guerre, Brasillach’s memoir of the thirties, is how he writes
Brasillach lyrical collection of poems, published in 1949, history in the present, in all its contradictions, and how all the
Poèmes de Fresnes. Brasillach, a brilliant writer, and early film things that seemed retrospectively evident after the historical
critic, was the editor of the fascist and virulently antisemitic narrative is congealed by the winners, become much less so when
30’s newspaper, Je suis partout (I Am Everywhere). Brasillach the outcome is unknown. Wayward youth. He was 35 when he
wrote Poèmes de Fresnes in jail while waiting to be executed died. The dazzling, seductive and nauseating pages, where he
for treason. Maurice Merleau-Ponty and Simone de Beauvoir describes his visit to the Nuremberg rally of 1937, call to mind
attended the trial. François Mauriac circulated a petition to Leni Riefenstahl’s Triumph of the Will. The same fascination for
Charles De Gaulle to commute the sentence. This petition cinema, spectacle, crowd, youth…
was signed by many of the leading lights of the French literary
world, including Albert Camus, Jean Cocteau, and Colette… I watch an interview Genet did with Antoine Bourseiller a few
The last poem, aptly named La mort en face, is dated February years before his death. In the video, Genet talks briefly of his two
6th, 1945, the day of his execution. The poems are imbued lovers Abdellah and Decarnin, Giacometti (the only man he ever
with the same feeling of fatalism in front of impending death admired)… the country where he felt the most free, Greece, the
and religious fervor, which is so present in Genet’s Condamné particular quality of light he found in Greece and North Africa.
à mort. Both are preoccupied with describing the echoes He says, “My life is coming to an end—I am 71—and before
and rumors gleaned from their cells, “an epileptic lives next you stands what’s left of all that, of my life and my traveling.”
door” in Genet, the sound of prisoners being shot to death in Genet uses the word “geography.” But in English it’s translated as
Brasillach, “the machine guns rolls like a bag of marbles.” Both “traveling.” I like the singularity of that word, geography, in this
are yearning for night to come, for the deliverance of sleep, context. What remains crucial to me in Genet now, my debt to
“This isn’t the morning they guillotine me. I can sleep easy”, him is the way he reconciled homosexuality, and radical politics,
in Genet, “At night I am strolling under the sun of bygone and opened up a vast territory to explore: the beauty of exile,
days,” in Brasillach. They both eulogized the beauty of fallen freedom, the possibilities of belonging nowhere, being nationless
youth, and brotherhood, but Brasillach, although believed to and yet engaged.
be homosexual, keeps his poem chaste, and his companions in
misfortune are sublimated but not sexualized.

I am trying to remember the reasons that made me buy


Poèmes de Fresnes in the first place. The book was out of print
and I bought the first edition in a bookstore in Paris near
Censier. What was I hoping to find there? The confluence
of homosexuality, transgression, and abjection that I found
so seductive in my formative years? It is present in Genet’s
Pompes funèbres as well. What I find striking in Notre avant- Page 200 : collage de Hedi El Kholti
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