Vous êtes sur la page 1sur 4

Article

« Pour une exploration du conte africain en classe »

Monique Lebrun
Québec français, n° 92, 1994, p. 43-45.

Pour citer cet article, utiliser l'information suivante :


http://id.erudit.org/iderudit/44483ac

Note : les règles d'écriture des références bibliographiques peuvent varier selon les différents domaines du savoir.

Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique

d'utilisation que vous pouvez consulter à l'URI https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/

Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l'Université de Montréal, l'Université Laval et l'Université du Québec à
Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. Érudit offre des services d'édition numérique de documents

scientifiques depuis 1998.

Pour communiquer avec les responsables d'Érudit : info@erudit.org

Document téléchargé le 3 June 2015 07:47


HORS DOSSIER

POUR UNE EXPLORATION

DU CONTE AFRICAIN
EN CLASSE
PAR MONIQUE LEBRUN '

L'originalité du conte africain contes africains opèrent la jonction entre passage à l'écrit. Aux griots ( conteurs )
Le conte est un genre littéraire universel. la parole profane et la parole sacrée. La et aux i\nciens ont succédé des Noirs
Sous une forme d'abord orale, puis écrite, parole profane se retrouve dans les instruits qui ont sauvegardé, en les
il a instruit et diverti les peuples de interactions communautaires, ainsi, dans consignant, ces trésors qui portent
toutes les latitudes. C'est en Afrique les salutations. Quant à la parole sacrée, témoignage sur la vitalité des sociétés
Noire que le conte a le plus conservé son elle est dite avec des rites : il faut avoir traditionnelles.
caractère oral, en raison de la prédilection été initié pour la proférer. Qui dit parole C'est ainsi qu'aujourd'hui, dans les
des communautés pour la perception dit également silence : en Afrique, le écoles primaires et secondaires d'Afrique
auditive du message, par opposition à la silence peut être signe de sagesse, de Noire, les écoliers et les élèves peuvent
perception visuelle des peuples occi- politesse et de discrétion. lire les trésors irremplaçables, reflets de
dentaux. Le merveilleux des contes africains leur passé, dont leurs grands-parents ne
Dans la société africaine tradi- peut étonner les Occidentaux, car il se souviennent pas toujours ...
tionnelle, la gratuité de l'art ne se conçoit s'entremêle étroitement à la réalité la
pas : toutes les occasions sont bonnes plus concrète : objectivité et subjectivité A l'écoute des contes en classe
pour éduquer, à plus forte raison lors se confondent. Ainsi, le héros peut Mais qu'en est-il de nos classes
d'une « séance » de contes. Dès lors, la emprunter aux animaux et aux êtres québécoises, où le conte, comme genre
morale des contes prend tout son sens : il inanimés leurs défauts et qualités et leur littéraire, ne trouve officiellement droit
s'agit de responsabiliser l'individu face faire prendre part à la comédie humaine. de cité qu'en troisième secondaire ? Ne
à l'égard de son groupe, de veiller à Ici, le chant et le refrain jouent un rôle de serait-il pas possible de tenter avec nos
l'harmonie, de préserver l'équilibre de premier plan : ils sont un code d'accès à élèves un petit parcours africain, histoire
la société à travers la rectitude des l'univers du merveilleux. L'alchimie de de les sensibiliser à une littérature
comportements. la parole permet l'interpénétration du francophone originale et à des valeurs
Le conte africain, on le comprend, réel et du surréel. socio-culturelles profondément ancrées
cultive les valeurs ; la malhonnêteté, la En Afrique traditionnelle, le conte dans des textes d'une grande diversité ?
jalousie, l'irrespect, l'indiscrétion, le se dit souvent à la tombée de la nuit, Je ferai état ici d'une expéri-
mensonge et l'égoïsme y sont fustigés. lorsque les esprits se rapprochent des mentation menée sur le conte africain
On y présente la véritable autorité, hommes. Les formules rituelles de début dans une perspective interculturelle
héritière de la sagesse et de l'expérience plongent habituellement dans un passé auprès de cinq classes d'élèves du
de l'âge. Dans la société africaine, très lointain : « C'était du temps où la secondaire de la région de Montréal.
hautement gérontocratique, on s'attend lune et le soleil vivaient ensemble. » ; Cette expérimentation a été développée
à ce que les enfants obéissent aux parents « C'était au temps où les animaux et les sous l'égide de la Commission du français
et aux aînés. Les contes font souvent état hommes se parlaient... ». Pour réussir à langue maternelle dont fait partie
d'épreuves terrifiantes imposées aux faire accepter 1 ' intrusion du merveilleux l'A.Q.P.F. Deux enseignantes, Mes-
enfants avec interdiction de se rebeller. et l'interpénétration des mondes, le dames Francine Gauvreau et Jacqueline
Plus que tout prime le sens commu- conteur traditionnel doit avant tout être Charbonneau, ont vaillamment défendu
nautaire, qui assure la justice et maintient un acteur, interpeller son auditoire, croire le projet auprès de leurs élèves, de même
l'équilibre. en ce qu'il raconte. Il peut digresser, qu'une étudiante aux études avancées à
enrichir le texte, le mimer, jouer avec les l'UQAM, Madame Raymonde Ame-
Mentionnons quelques autres
intonations. tooyona, d'origine béninoise, qui a fait
caractéristiques du conte africain
la recherche documentaire et assuré
relatives à l'oralité, au merveilleux et à Avec l'alphabétisation de 1 'j\frique,
l'animation des groupes.
la situation même du « contage ». Les l'oralité des contes s'est doublée d'un

QUÉBEC français • HIVER 1994 «NUMÉRO 92 43


Il était intéressant de confronter les simplement l'information du texte, mais L'une des deux enseignantes a
élèves de 14 et 15 ans à une aire culturelle bien à discuter des valeurs sous-jacentes demandé aux élèves, à titre de travail
différente de la leur afin de les décentrer et à favoriser les prises de position récapitulatif, de commenter l'apport des
par rapport à leurs manières habituelles ( ex. : Quels personnages du conte vous contes africains quant à la transmission
de percevoir la réaUté. Les psychologues sont sympathiques ? Dites pourquoi ? Y des valeurs. Nous faisons ici état des
parleront de rupture d'équilibre et de a-t-il des passages où vous avez eu de la plus intéressants témoignages. Les élèves
restructuration ... et ils auront raison. difficulté à comprendre ? Quelle est votre se sont plu à relever des caractéristiques
L'équipe du projet était intéressée à ce scène préférée ? Auriez-vous proposé « africaines » des héros : politesse,
que les élèves confrontent sans cesse une autre morale ? Laquelle ? Cette obéissance aux anciens, sens de la
deux univers culturels, dans un premier histoire vous en rappelle-t-elle une autre communauté, persévérance dans les
temps pour être déstabilisés, et, dans un que vous auriez lue ou entendue ? ).Nous difficultés. Selon les uns, Birago Diop
second, pour percevoir les affinités à l'enjoignions à faire émerger une indique comment un peuple doit
travers les différences, donc pour nuancer discussion socio-culturelle faisant vivre : en faisant confiance aux autres,
leur perspective. ressortir les éventuelles similitudes et car la méfiance se retourne toujours
Nous avons proposé aux élèves les nécessaires différences. contre soi. Plusieurs ont noté la place
quatre contes africains. Ce sont L'héri- La seconde étape consistait en une importante de la femme, au point de
tage, de Birago Diop, tiré de Les contes causerie avec l'étudiante-animatrice du parler de société matriarcale. L'animisme
d'Amadou Koumba ; La cuiller sale, du dossier. Cette dernière était fort attendue de cet univers où les objets parlent et se
même conteur, tiré de Les nouveaux des élèves. Dans un cas, ceux-ci, de déplacent n'a pas dépaysé ces « enfants
contes d'Amadou Koumba ; Rakoutou, concert avec l'enseignante, ont préparé, de Walt Disney », qui en ont vu
d'Odette Roy Fombrum, tiré de Contes dans la bibliothèque scolaire, une mini- d'autres ; il leur a permis de souligner
africains ; Une drôle de tante, de Jean exposition sur l'Afrique. Les élèves l'harmonie entre l'homme et une nature
Juraver, tiré de Contes créoles. Il étaient libres de poser les questions de que l'on respecte et qui ne nous oublie
s'agissait évidemment de versions leur choix. Elles ont porté sur la situation pas en retour ( comme le dit un
transposées à l'écrit. Nous ne nous de l'Afrique face à la modernisation ; élève : « Quand on se sert des ressources
sommes pas lancées dans un contage en plusieurs, séduits par l'univers des contes, du milieu, il faut donner quelque chose
règle, bien que nous n'en écartions pas ont exprimé leur crainte que ne dispa- en échange » ). On a relevé avec raison
l'idée, pour des expérimentations raissent de si riches et si authentiques l'omniprésence, surtout chez Diop, de la
ultérieures. traditions. D'autres se sont interrogés terre-mère, l'attitude différente face à la
sur la spécificité des contes créoles : il a mort ( ex. : dans L'héritage, quand un
Le travail sur les contes africains
fallu évoquer la traite des Noirs, le homme meurt, on sacrifie un taureau,
s'est déroulé en deux étapes. Durant la
déracinement des cultures d'origine, « mais on ne voit pas surgir le notaire » ).
première, l'enseignante exploitait les
l'émergence de nouvelles valeurs. La Pour les élèves, il est important de
contes à l'aide du guide que nous lui
sagesse des « anciens » en a séduit plus découvrir la notion africaine de partage
avions fourni. Ce guide, ou « dossier de
d'un, de même que la place spéciale et de voir que le véritable héritage n'est
l'enseignant », comprenait un bref
occupée par l'enfant, liée à son inn- pas matériel ( ex. : « Dans notre société
aperçu de la littérature africaine, des
ocence. L'animatrice a dû expliquer les dominée par la performance individuelle
explications sur quelques concepts de
notions de parole sacrée, de discrétion et et obsédée par le succès, peu de gens
base, tels la tradition orale, le merveilleux
de silence, auxquels se rattachent des semblent se préoccuper du bonheur
et la temporalité, de même que des
rituels particuliers, de même que collectif, de l'altruisme » ).
analyses structurelles des divers contes,
le tout complété par une fiche sur la l'absence de la notion de solitude, qui
Lorsqu'on a demandé à quel récit
structure du conte africain ( voir la fiche n'a émergé, en fait, que dans l'Afrique
connu ils rattachaient La cuiller sale, les
Structure du conte africain à la suite de moderne.
élèves ont spontanément et quasi
ce texte ). À ce chapitre, nous deman- Nous aurions pu également procéder unanimement répondu « À Cendril-
dions à l'enseignante de veiller à motiver comme Suzy Platiel qui, après avoir lon ! ».Demême/fa/ta9MtoMleurasemblé
les élèves à l'étude de cette littérature, raconté plusieurs contes africains aux un avatar d'un célèbre conte de Walt
qui occupe une place réduite, sinon enfants, leur demandait de les réécrire, Disney, « Donald et le bâton magique ».
inexistante, dans les programmes afin d'en vérifier la compréhension Appelés à commenter lapidairement les
québécois. Nous lui suggérions de lire profonde. Pour cette célèbre ethnologue, moralités des contes, ils ont eu le proverbe
elle-même le conte à haute voix, ou lorsqu'il y a réinterprétation de certains occidental sur le bout de la langue ( ex.,
mieux, de le raconter. Nous lui propo- éléments d'un conte en fonction de la pour La cuiller sale : Tout vient à point
sions ensuite l'exploitation d'un culture dans laquelle l'enfant vit, c'est à qui sait attendre. Ne fais jamais à autrui
questionnaire indicatif construit de façon qu'il y a vraiment eu imprégnation de ce que tu ne voudrais pas que l'on te
non pas à récupérer purement et valeurs. fasse. Aide-toi, le ciel t'aidera. On récolte

44 QUÉBEC français • HIVER 1994 «NUMÉRO 92


ce qu'on a semé ). On compare même le
héros Rakoutou au bon Samaritain de Structure du conte africain
l'Évangile.
Une expérience telle que la nôtre d ' a p r è s Denise Paulme (1976)
démontre à quel point les élèves sont
intéressés aux marques culturelles Denise Paulme distingue six types de contes africains.
distinctives des textes. Il importe
d'entreprendre des parcours socio- 1. Le type ascendant
culturels avec eux dans une perspective Manque - -> Amélioration - -> Manque comblé
éducative large ( éduquer ne vient-il pas
de « e ducere », conduire hors de ). Le Dans la situation initiale, il y a un manque et, par quelque action providentielle,
par la ruse d'un héros, par l'intervention d'un médiateur, il y a amélioration et
conte, qu'il soit issu de la culture
le manque est comblé.
d'origine ou d'une culture autre, permet
un parcours initiatique. Lorsque deux
2. Le type descendant
codes culturels se confrontent, deux Situation normale -> Détérioration - -> Manque
univers de signification surgissent,
amenant l'individu à se situer, voire à se D'une situation stable, équilibrée, on passe à une dégradation à cause de la
reconstruire par la connaissance et stupidité, de la désobéissance ou de la gloutonnerie du héros. La détérioration
l'appropriation. s'impose comme punition. Le manque remplace la stabilité initiale.

3. Le type cyclique
3.1 Manque initial - -> Manque comblé -> Insatisfaction
* Professeure, département des sciences — > Désobéissance - > Retour du manque
de l'éducation, Université du Québec à ou bien
Montréal. 3.2 Situation stable - -> Danger - -> Malheur
-> Secours - -> Situation stable

Les contes de type cyclique sont nombreux dans a littérature. Il y a un interdit


à respecter pour maintenir l'équilibre ou le manque comblé. Dans le cas
contraire, celui où il y a viol de l'interdit, on retombe simplement dans le
manque (Type 3.1).

4. Le type en spirale
Manque > ./^melioration - > Manque comblé
-> Nouvelle détérioration • -> Danger couru
-> Nouvelle amélioration - -> État final satisfaisant
NOTE
Les enseignants du secondaire qui vou-
draient entreprendre l'expérimentation com- Le héros doit passer avec succès au travers de plusieurs épreuves afin de corriger
plète peuvent communiquer avec l'auteure un manque. Puis, avec l'aide de collaborateurs, il doit passer une autre série
de l'article pour recevoir le dossier. d'épreuves, avec des tâches précises à accomplir et finalement la satisfaction est
obtenue.
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
1. CaALVET, L.-J., La tradition orale, coll.
Que sais-je ?, PUF, Paris, 1984. 5. Le type en miroir
2. CLy».NET, C.L'interculturel, Presses uni- Il y a dans ce type de conte deux acteurs principaux. Le conte se présente en deux
versitaires du Mirait, Toulouse, 1990.
3. CHEVRIER, J., Essais sur les contes et parties symétriques. Les héros entreprennent chacun à leur tour une quête au
récits traditionnels d'Afrique noire, Hatier, cours de laquelle ils sont soumis aux mêmes épreuves, mais leurs conditions
Paris. 1986. inverses provoquent des résultats opposés.
4. KANE,M.,Lescontesd'AmadouCoumba,
Langues et littératures no 16, Université de
Dakar, 1968. Là où le premier triomphe par sa modestie, sa docilité et sa bonne conduite,
5. PAULME, D., La mire dévorante, ramenant de grandes richesses, le second, jaloux, veut l'imiter et obtenir les
Gallimard. Paris, 1976. mêmes avantages, mais son mauvais comportement lui inflige une punition au
6. PLATIEL, S., « A l'école du conte afri-
cain ». Lefrançois aujourd'hui,n° 68.1984,
lieu d'une récompense.
pp 49-56.
7. TSOUNGI, F., Clés pour le conte africain 6. Le type en sablier
et créole. Séghers, Paris, 1986.
Les contes en sablier présentent deux héros aux comportements inverses. Les
chances au départ ne sont pas égales : partis de points opposés, les deux héros
échangeront, en cours de route, leurs positions respectives, l'un aboutissant à la
réussite et l'autre, à l'échec.

QUÉBEC français • HIVER 1994 «NUMÉRO 92 45

Vous aimerez peut-être aussi