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LANGAGES

IIes Rencontres psychanalytiques


d'Aix-en-Provence, 1983
Collection

wconfluentspsychanalytiquesy
D. ANZIEU, F. CARAPANOS, J. GILLIBERT, A. GREEN, N.
NICOLAÏDIS, A. POTAMIANOU. Psychanalyse et culture grecque.
M. DELCOURT. Œdipe ou la légende du conquérant. Précédé de
« Œdipe Roi » selon Freud par Conrad Stein.
A. DE MIJOLLA. Les visiteurs du moi, fantasmes d'identification.
J. FINCK. Thomas Mann et la psychanalyse. Précédé de Thomas
Mann et l'irrationnel par Jean-Michel Palmier.
M. DELCOURT. Héphaistos ou la légende du magicien. Précédé de
La magie d'Héphaistos par André Green.
J. ET A. CAÏN, G. ROSOLATO, J. ROUSSEAU-DUJARDIN,
P. SCHAEFFER, J.-G. TRILLING. Psychanalyse et musique.
J. CAÏN, Ch. DAVID, M. FAIN, J. GUILLAUMIN, S. MELLOR-
PICAUT, M. OLENDER. Souffrance, plaisir et pensée (res Rencon-
tres psychanalytiques d'Aix-en-Provence, 1982).
T. REIK. Écrits sur la musique. Préface de Jacqueline Rousseau-
Dujardin.

A paraître
S. KAKAR. Le monde intérieur, étude psychanalytique sur l'enfance
et la société en Inde.
~ GREEN. La déliaison.
A.
F. PASCHE, P. FEDIDA, M. FAIN, S. DE MIJOLLA-MELLOR,
J. FAVEZ-BOUTONIER. Métapsychologie et philosophie (IlIeS Ren-
contres psychanalytiques d'Aix-en-Provence, 1984).
M.-F. CASTARÈDE. La voix et le chant (titre provisoire).
B. MARBEAU-CLEIRENS. La mère imaginée, haine et vénération.
JAHRBUCH, 1909-1910.
* J. Mc DOUGALL et P. AULAGNIER. Corps et histoire (HÆ . SRen-
contres psychanalytiques d'Aix-en-Provence, 1985).
CONFLUENTS PSYCHANALYTQ
I UES
Collection dirigée par Alain de Mijolla

LANGAGES
IIes Rencontres psychanalytiques
/ d'Aix-en-Provence, 1983
te Langage dans la psychanalyse
par
A. GREEN
et
M.FAIN, R. DIATKINE,E. JABÈS, J. FÔNAGY

Ouvragepubliéavecleconcours
\ duCentreNationaldesLettres

SOCIÉTÉDÉ
' DITION«LESBELLESLETTRES»
95,b75o0u0le6vaPrA
dRaspail
1984RIS
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous les pays.
@Société d'Édition Les Belles Lettres, Paris, 1984
ISBN : 2-251-33426-2
ISSN : 0245-88-29
Les Rencontres psychanalytiques
d'Aix-en-Provence

Fondées en 1981 par Alain de Mijolla et Jacques Caïn,


avec la participation de la Société psychanalytique de Paris,
Les Rencontres psychanalytiques d'Aix-en-Provence se veulent
l'occasion d'un échange d'idées entre psychanalystes et spécia-
listes d'autres disciplines, groupés autour d'un thème unique.
Réunissant un nombre limité de participants venus d'hori-
zons divers, psychiatres, psychologues, universitaires, psycha-
nalystes d'obédiences souvent contradictoires, elles alternent,
sur deux journées, exposés introductifs, discussions en petits
groupes et réunions pleinières.
Ces Rencontres se déroulent au mois de juillet, à proximité
du festival d'Aix-en-Provence, scandées par des concerts privés
ou distraites par l'écho des répétitions en plein air de quelque
opéra bouffe, pour marquer le souhait de leurs organisateurs
d'en préserver la liberté et de tempérer leur sérieux d'un « ma
non troppo » plutôt souriant.
Chaque année, les trois exposés introductifs autour desquels
elles se structurent, complétés par les études originales qu'ils
auront suscitées, sont publiés dans la collection « Confluents
psychanalytiques » en un volume, qui ne rend toutefois pas
compte des discussions pour leur garder un caractère ouvert et
informel.
Déjà paru : Souffrance, plaisir et pensée, J. CAÏN, C. DAVID,
M. FAIN, J. GUILLAUMIN, S. MELLOR-PICAUT et
M. OLENDER.
Rencontrespsychanalytiques d'Aix-en-Provence
17, avenue Frédéric-Mistral, 13008Marseile
INTRODUCTION
par
Michel FAIN

Les secondes Rencontres psychanalytiques d'Aix-en-Pro-


vence ont choisi pour thème un sujet « qui va de soi ». Via le
discours associatif du patient, les interprétations du psychana-
lyste jouent un rôle en tant que tel. Cependant, connaissance
combien expérimentée, le sentiment d'évidence sous-tendant ce
qui va de soi, s'il est mis en question, se révèle bien embarras-
sant. Aussi longtemps que Freud resta inconditionnellement
attaché à la réalité d'un traumatisme sexuel survenu au cours
de l'enfance comme facteur essentiel de troubles psychopatho-
logiques ultérieurs, le symptôme fut conçu comme étant « hors
langage ». L'ab-réaction thérapeutique reliait fait traumatique
et langage par le biais de représentations de mots.
Cette conception d'une reprise pas l'entité « langage » de
sa place, prépondérante, dans le psychisme est restée à
l'arrière-plan de la notion de prise de conscience. En raison de
son activité interprétative sur le matériel provenant des associa-
tions d'idées d'un patient, le psychanalyste se désigne comme
un représentant de l'entité « langage ». Reste à savoir si cette
prétention est justifiée.
La découverte de l'importance de l'activité psychique des
enfants supplanta l'hypothèse de la réalité du traumatisme. La
préexistence d'un usage particulier du langage, lié davantage à
la structure pulsionnelle d'un sujet qu'à la réalité définie
comme telle par le consensus, rendit la notion de traumatisme
infiniment plus complexe : celui-ci résulte de la condensation
des événements qui conduisirent à l'abandon de ce mode
d'activité mentale. Le refoulement, pour une grande part, pro-
vient de la déliaison des théories sexuelles infantiles de leur
représentation imaginaire. Cette utilisation première du langage
est remplacée par celle du consensus. Cette dernière, en prin-
cipe, empêchant l'irruption de celle qui la précéda, la combat
tout en la conservant. Peut-on dire pour autant que cette pre-
mière utilisation du langage soit perdue ? Non, elle reste
latente, aux limites de la zone préconsciente de la vie mentale,
responsable des tonalités affectives. L'affect résulte pratique-
ment tout le temps des modulations des investissements psychi-
ques. Dans ce sens, chaque mot prononcé et entendu peut
devenir apte, en certaines circonstances, à mobiliser le souvenir
de son premier usage (ou ce qui est malheureusement souvent
le cas, la trace que ce premier usage n'a pu se constituer). Il y
a alors affect.
Une psychanalyse se déroule dans un lieu sensoriellement
stable, l'activité motrice étant réduite tant chez l'analysant que
chez le psychanalyste. Le rôle du langage est alors au premier
plan ainsi que sa représentation inversée, le silence. La cou-
tume désigne par le terme « cadre » l'ensemble où se déroule
la psychanalyse, le psychanalyste faisant partie de ce cadre,
tout en en étant le gardien. La représentation d'une séance
d'analyse est extrêmement forte : l'analysant étendu laissant
venir des mots audibles à un autre ne laisse personne indiffé-
rent. Elle est à l'origine de tous les détours, voire des dévoie-
ments, qui ont mené à la création de psychothérapies dont le
point commun est essentiel : le refus de celui qui se veut psy-
chothérapeute d'être lui-même passé par là. Or, l'intensité de
cette représentation tend à voiler l'utilisation du langage telle
qu'on l'entend — si j'ose dire — communément. Autrement
dit, que voile-t-elle ? Théoriquement parlant, la régression for-
melle domine, c'est-à-dire la mise en tension d'une énergie psy-
chique qui rejette l'objectivité pour y substituer des incitations
subjectives violentes. Dans une certaines mesure, le cadre psy-
chanalytique est impensable, d'autant plus qu'exigeant le dis-
cours, il récuse la pensée.
Dans l'Interprétation des rêves, Freud mentionne les rêves
typiques, rêves témoignant d'une étrange communauté dans
l'activité onirique des individus. Il note alors que ces rêves ne
donnent lieu qu'à peu d'associations strictement personnelles.
Ce fait donne à penser, dit-il, c'est-à-dire le pousse lui, Freud,
à penser. Pas celui qui a fait le rêve typique. Ce dernier reste
envahi par le rêve. Ultérieurement Freud étendra la notion de
typicité du rêve aux figures symboliques qui ont apparemment
une signification universelle, quels que soient les rêveurs. Il le
fera cependant avec beaucoup de retenue. A propos du symbo-
lisme onirique, il dira, jouant alors sur la culture bourgeoise,
qu'il est curieux de constater « que même une bonne à tout
faire » connaît cette langue inconnue qui se représente dans les
rêves comme si elle connaissait le sanscrit1. Arrêtons cette
digression sur l'idée du sanscrit. Connaissant à quel point
Freud considérait que l'image sensorielle telle qu'elle est vécue
dans le rêve ne pouvait résulter que de représentations de
mots, ne peut-on pas inférer que cette « langue fondamen-
tale » était, au contraire du sanscrit, langue morte typique, une
langue combien vivante, commune à tout être humain qui, au
cours de son enfance, s'est servi du langage des autres pour
édifier des théories sexuelles enracinées dans son corps ?
A l'arrière-plan de la forte représentation de la séance
d'analyse se mobilisent les traces de l'existence d'une langue
évoquant plus la langue, celle dont parle Esope, l'organe
explorant pouce à pouce un corps rendu entièrement érotique,
possédé qu'il serait par la coalescence des zones érogènes.
Cette langue imaginaire a subjectivement le pouvoir de détruire
le langage utilisé par le consensus. La langue est entourée de
dents.
Dans une mesure certaine, cette vision n'est pas dénuée de
vérité. Elle se heurte cependant aux aspects rigides du cadre, la
position analyste-analysant, le silence relatif de l'analyste mais
aussi sa façon d'intervenir. Un psychanalyste qui a suivi « un
cursus suffisamment bon » a acquis son propre language en
réintégrant à sa personnalité le mode de pensée qui lui avait
1. Freud, bien avant tout autre, avait repéré l'importance affective que
peut prendre dans la vie de « jeunes bourgeois » l'existence des domestiques.
servi à édifier des théories sexuelles infantiles. Sans exagération
on peut dire que, pour lui, le langage utilisé par le consensus
est devenu une langue étrangère dont il sait parfaitement se
servir en dehors de sa fonction. En vérité, un psychanalyste
n'est tel qu'à travers la façon dont il sait préserver son cadre
et le langage qu'il a acquis au cours de la formation. « Où
était le ça, le moi doit advenir », cette formule (même si la
traduction laisse à désirer), Freud la fit en pensant plus au
processus psychanalytique qu'à un mode de maturation du
moi. Autre formule : le moi se développe sur la couche corti-
cale du ça au contact de la réalité. Comment cette réalité va-t-
elle s'imposer en ce lieu réservé pour un dialogue si singulier,
qu'elle mérite d'être appelée « néo-réalité » ?
Des formules particulières abondent pour décrire la situa-
tion analyste-analysant. Par exemple, l'idée que l'analyste joue
pour son patient le rôle de miroir, idée allant de pair avec une
aute expression selon laquelle, « le sens revient vers le patient
selon un mode inverse ». (Le miroir inverse l'image spécu-
laire.)
Ces formules sont les corollaires du destin pulsionnel tel
que le décrivit Freud en 1915 (double retournement). Ce destin
aboutit à une structure dans laquelle les trois temps de ce
double retournement coexistent selon un mode économique
variable. Un objet actif est nécessaire à ce mécanisme, activité
satisfaisant la passivité acquise du sujet, autrement dit un cer-
tain mode de contact avec la réalité.
Or, si le vécu transférentiel fait vivre intensément la ren-
contre avec cet objet pulsionnel, l'utilisation du langage par le
psychanalyste s'écarte de celle qu'on pourrait attendre de
l'objet pulsionnel. Par cet écart, la parole de l'analyste devient
rigoureusement la représentation par le contraire de celle de
l'analysant : il parle peu, pense beaucoup, la bizarre expression
« attention flottante » rendant compte de son attitude. Visant
à relancer le flot associatif quand la répétition le tarit selon des
modes acquis dans l'enfance, l'interprétation, quelle qu'en soit
sa forme, sa théorie, son contenu, se distingue —théorique-
ment —par une utilisation du langage n'apportant aucun sou-
lagement aux tensions personnelles de l'analyste, ce qui ne
signifie pas absence de plaisir du fonctionnement.
Ce renversement de l'utilisation du langage suivant la
place occupée, divan, fauteuil, fait penser à la description suc-
cincte de Freud de la double inscription, l'une d'elles étant le
lieu de processus secondaires maintenant, tout en les conser-
vant, les primaires hors de la conscience.
Contenir (contre-investir selon la terminologie classique),
pour conserver, signifie que le conflit qui en résulte sous-tend
le fonctionnement idéal (inatteignable). L'existence, en consé-
quence la constitution, des processus primaires est-elle néces-
saire à la vie ? .
Sans processus secondaires, il n'existe pas de possibilités
mentales pour reconnaître les primaires. Concrètement, du fait
de leur nature inconsciente, les processus primaires ne signalent
leur existence que par des rejetons tels que le rêve et le symp-
tôme névrotique. Au cours du rêve, ils sont encadrés par le
sommeil, au cours de la vie vigile (dans les symptômes) par les
processus secondaires. Ce qui distingue fondamentalement rêve
et symptôme.
Le rêve, gardien du sommeil, facilite grâce au repos la vie
vigile du lendemain. L'activité mentale qui s'y développe com-
prend des représentations et une mise en scène issues des pro-
cessus primaires et secondaires. Cette activité hallucinatoire
dans son essence n'est nullement régressive par rapport au
sommeil dont elle est le gardien. Le symptôme névrotique est
antagoniste du narcissisme secondaire à travers lequel il se
développe, au moins subjectivement. Morceau de vie anémique
ne correspondant pas au narcissisme vigile, s'il témoigne classi-
quement par sa présence d'une réalisation substitutive incons-
ciente et régressive, il résulte également d'un manque des fonc-
tions vigiles : il a une organisation interne analogue à celle du
rêve, c'est-à-dire à une fonction mentale chargée de maintenir
le sommeil. Fréquemment, de ce fait, les activités vigiles d'un
névrosé caricaturent celles qui ont manqué pour assurer un
refoulement efficace. Leur présence souligne ce manque et la
défaite qui en résulte. Les traits de caractère poussent à une
utilisation du langage qui est la représentation par le contraire
de celle que masque le symptôme.
En conséquence, si subjectivement le moi conscient se
plaint du symptôme et demande de l'aide, une autre partie de
lui jouit de sa défaite, autre partie qui dissimule le masochisme
inconscient du moi.
La règle fondamentale recule théoriquement à l'infini les
limites du discours de l'analysant. Objectivement il n'y a plus
d'obstacle et l'interprétation psychanalytique vise à le rappeler,
alors que le discours du patient tend rapidement à démontrer
que le cadre de la cure ne fait que reproduire la condensation
des circonstances qui ont imposé la limitation : la névrose de
transfert est le discours qui la démontre, l'interprétation du
thérapeute constitue le rappel de la « néo-réalité » du cadre
psychanalytique.
Autre lieu, concrètement autre temps. La névrose de
transfert éclôt dans des conditions qui, bien que vigiles, se rap-
prochent de celles du sommeil réparateur. La séance de psy-
chanalyse fait de la névrose de transfert qui a affecté le patient
la gardienne de la cure psychanalytique, à l'égal du psychana-
lyste, gardien du cadre de la cure. A ce propos se retrouve la
complémentarité du double retournement, l'idée du miroir2.
L'exposé succinct, schématique, qui vient d'être proposé,
colle aux conceptions de Freud d'avant 1920. Elles s'appuient
sur l'existence d'un inconscient dynamique constitué par un
matériel refoulé résultant d'un conflit permanent. Dans les
conditions de la cure, les variétés d'utilisation du langage
(décrites plus haut) analyste-analysant corespondent aux opi-
nions d'avant 1920.
Déjà en 1917 (Conférences d'introduction à la psychana-
lyse) la distinction entre névroses de transfert et névroses nar-
cissiques (psychoses) s'appuyait sur une prédiction concernant
la cure : certains développeraient une névrose de transfert,
d'autres non. En quelque sorte, ayant constitué eux-mêmes
leur « néo-réalité », les névrosés narcissiques la transportent
telle quelle dans le cadre psychanalytique qui perd de ce fait,
dans de tels cas, sa potentialité à créer la sienne. Implicite-
ment, l'existence d'un inconscient dynamique se référait au

2. Le protocole de la cure psychanalytique fait que les associations du


patient, comme le contenu d'un rêve, n'ont plus le caractère épuisant du
symptôme mais témoignent de l'existence d'un processus réparateur.
maintien de traces mnésiques concernant un système pulsionnel
ayant pu développer son double retournement.
Simultanément, Freud décrivit l'apparition, au cours des
cures psychanalytiques, de traits de caractères restés jusque-là
latents, s'opposant à l'apparition du matériel refoulé, autre-
ment dit à l'enrichissement de la névrose de transfert. Une uti-
lisation particulière du langage empêche l'apparition de son
double sens. Il est répétitif et s'appuie sur des éléments exté-
rieurs pour dénier l'existence (voire l'existence même du cadre
analytique) de la règle fondamentale. Pour rester dans les idées
d'avant 1920, on peut dire que ces traits de caractère révélés
par la cure apparaissent comme des morceaux de névrose nar-
cissique coexistant avec une névrose de transfert. L'idée de cli-
vage du moi était dans l'air. Elle n'apparaîtra cependant
qu'après la théorisation de l'instinct de mort.
Au-delà du principe du plaisir apparaît comme une
révolution : le moi est le siège de répétitions dont l'existence
révèle des secteurs inconscients qui n'ont aucune tendance à
devenir conscients. N'est-ce pas souligner un aspect du trait de
caractère « resté jusque-là, latent » décrit plus haut ?
A partir de cet écrit dans lequel la violence de l'excitation
venant de la réalité voit se poser face à elle un mouvement
inversant l'aptitude sensible à la percevoir, l'instinct de mort,
la notion de clivage du moi va se dégager et avec elle la mise
en question de l'idée que le sens d'un mot s'oppose de toutes
ses forces à l'histoire de sa polysémie. Né d'une description
d'une perversion (le fétichisme) la mise en relief du rôle du cli-
vage du moi dans la vie mentale pervertit la conception de
l'appareil mental d'avant 1920.
Dire d'une même « envolée » une chose et son contraire
implique la disparition du refoulement qui habituellement s'y
oppose d'une part, et de son corollaire, la négation qui sou-
ligne le contraire en le nommant. En vérité, il s'agit de liaisons
représentations de mots — représentations de choses, stricte-
ment opposées les unes aux autres. La vie amène souvent à
apprendre des choses auxquelles on ne croit pas, l'apprentis-
sage par cœur par exemple qui peut masquer une conviction
intime contraire, les deux courants coexistants pacifiquement,
l'un n'empêchant pas l'autre d'être. A vrai dire, dans de tels
cas, se trouvent au niveau du préconscient —du moi si l'on
préfère — deux contraires. Une qualité de l'inconscient, la
coexistence des contraires, est passée au niveau du précons-
cient. La description du clivage du moi par Freud résulte d'un
déni de réalité : « Telle perception n'existe pas ; je reconnais
verbalement qu'elle existe. » Le discours qui s'ensuit ne com-
prend donc pas, au moins sur un point, la reconnaissance
qu'un contenu imaginaire se maintient en place de la réalité.
Or le discours résultant d'un clivage du moi peut parfaite-
ment être érudit, ingénieux. Il est exceptionnel d'observer un
individu dire une chose et son contraire. Seul le verbe accor-
dant une réalité à ce qui est intimement dénié est mis en avant.
Ce verbe ne contre-investit plus les contenus refoulés et
acquiert de ce fait une aisance suspecte échappant aux manifes-
tations de transfert.
Les quelques lignes écrites par Freud, après qu'il eut décrit
le parler schizophrénique comme une tentative de reconstruire
une néo-réalité grâce à la seule utilisation des représentations
de mots, à propos de l'expression philosophique usant du
même procédé, peuvent s'interpréter dans le sens de mots fai-
sant totalement abstraction au sens fort du terme des représen-
tations de choses. Ce point de vue laisse entendre qu'existe une
autre forme d'utilisation du langage qui n'aurait pas atteint un
tel résultat. En conséquence, certains analysants peuvent dis-
poser d'un type d'utilistaion du langage prêt à disséquer habi-
lement la vérité de tout ce qui est intimement dénié.
Comment comprendre ce discours auquel, bien souvent,
un psychanalyste se laisse tromper ? Sa fonction peut nous
renseigner, il fait partie d'un système pare-excitations, s'inter-
posant entre la couche corticale du ça et la réalité déniée. La
dénégation s'opère en décrivant verbalement ce qui est affirmé
comme n'ayant pas existence. Le discours constitue donc un
système narcissique pouvant faire croire à un besoin de com-
munication alors que sa fonction est de repousser une réalité,
qui, Freud nous l'a appris, exerce constamment sa pression sur
les systèmes constitutifs du déni. Ce mode particulier de l'utili-
sation du langage a cependant besoin d'oreilles pour l'écouter.
Il n'est donc pas rare, quand les carrières ouvertes à l'élo-
quence sont fermées, de retrouver ces types d'individu sur le
divan psychanalytique.
Penser à haute voix est souvent une façon quotidienne
d'écarter des contenus gênants qu'une perception extérieure a
en général ramenés vers la conscience. On couvre par la voix,
situation qui n'est pas sans évoquer une attitude parentale
cherchant à détourner l'attention d'un autre des turpitudes
d'un enfant alors présent.
Un fétichiste réussit à transformer l'excitation liée à la
perception du manque de pénis chez la petite fille — en un
mot l'angoisse de castration —en une coexcitation sexuelle —
aidé en cela par la perception d'un fétiche. Dès que cette opé-
ration, dont les effets surgiront après la puberté, est effectuée,
le fétichiste devient celui qui comprend le mieux l'éducation
sexuelle, le complexe d'Œdipe. Il sait en parler. Le discours
produit est le fétiche lui-même, qui, comme un faux, cherche
toujours à s'améliorer. Autrefois, dans une localité nommée
Glozel, des fouilles mirent à jour un trésor d'objets anciens.
Des réserves furent faites par les experts appelés et le matériel
retrouvé se modifia selon les arguments qui les mettaient en
doute. Le discours-fétiche issu du clivage du moi fonctionne
sur un mode proche. Il n'est pas dit qu'il n'existe pas, peu ou
prou, chez tout un chacun. Tout ce qui se bâtit sur un déni de
réalité est fragile, la réalité toujours présente étant constam-
ment perçue. Le discours-fétiche est vécu comme menacé et,
comme nous l'avons souligné plus haut, à besoin d'être
entendu. L'écho renvoyé par les auditeurs fait de ces derniers
un extérieur masquant la réalité.
Que de travail nécessaire et malaisé pour que de telles
paroles retrouvent un lieu d'où elles contre-investissent des
contenus inconscients et non plus des morceaux niés de la réa-
lité ! Je n'ai fait qu'énumérer dans cette introduction les embû-
ches connues à ce jour. Pris dans leur travail plus qu'indivi-
duel, les psychanalystes n'ont guère eu le temps d'unifier tou-
jours leur langage et font souvent prendre pour des diver-
gences, ce qui n'est qu'une utilisation différente du langage.
Les Rencontres psychanalytiques d'Aix-en-Provence, rencontres
avant tout, peuvent modifier cet inconvénient.
LE LANGAGE
DANS LA PSYCHANALYSE*
par
André GREEN

« La forme est le précipité d'un contenu plus


ancien. »
S. FREUD, Minutes de la Société psychanalytique
de Vienne — séance du 24 novembre 1909.
« Tant il est vrai que le réel et — comment
dire le contraire ? Enfin ces deux-là. Tant vrai
que les deux si deux jadis à présent se confon-
dent. Et qu'au compère chargé du triste savoir
l'œil ne signale plus guère que désarroi. Cela ne
fait rien. Plus rien. Tant il est vrai que les deux
sont mensongers. Réel et comment mal dire le
contraire ? Le contrepoison. »
S. BECKETT, Mal vu, mal dit.

* Le texte qui suit reprend et amplifie un certain nombre de travaux anté-


rieurs dont beaucoup n'ont été exposés que sous une forme orale. Citons
notamment une contribution au séminaire de Lacan à l'École rformale (1967),
une conférence au séminaire à Sainte-Anne de P. Aulagnier (1968), une com-
munication au colloque de Deauville de la Société psychanalytique de Paris
(1976), une série d'exposés devant l'Association argentine de Psychanalyse
(1977), un séminaire à la faculté des Lettres de Genève (1978), une « lecture »
à la Freud Memorial Chair (1979). Voir également « Psychanalyse, langage :
l'ancien et le nouveau », in Critique, février 1979, fi0 381, pp. 127-150.
Rome 1953 — Aix-en-Provence 1983. L'écoulement des
années et l'éloignement des lieux nous auront fait remonter de
cette époque de schisme et de profération de la parole du
Géniteur primordial1 au Mons Vaticanus, à la fraîcheur des
fontaines d'une cour moins pontificale, plus humaine et plus
sensible aux accents des troubadours qu'à ceux des encycli-
ques. Trente années ont passé. Ces temps de tumulte ne sont
plus et la voix de Lacan s'est tue. A grand-peine elle est
reprise par ses disciples qui s'entre-déchirent ses dépouilles et
beaucoup de ses compagnons de route, dont j'ai été, ont suivi
leur voie propre. Mais il est vrai que durant cette guerre de
trente ans, aucun psychanalyste français n'aura été indifférent
à ce que Lacan aura dit ou écrit.
Quant à moi, je souhaiterais que ma contribution à la
réflexion sur ce thème, fortement inspirée par l'auteur du rap-
port de Rome, ferment de mon élaboration comme de ma cri-
tique, s'inscrive ici comme un Tombeau de Jacques Lacan. Ni
hommage, ni réfutation ; développement de son travail, en
toute liberté2.

Le 3 mars 1909, le Dr Alfred Bass3 présente devant Freud,


1. Prajapâti cité par Lacan à la fin de son rapport dit de Rome.
2. Filiation de Lacan ? ou diaspora de son peuple ? Le texte qui suit ne
rend pas justice à tous ceux qui m'ont aidé à penser le thème choisi délibéré-
ment et dont les premières réflexions remontent à 1960, au colloque de Bon-
neval sur l'Inconscient : J. Laplanche et S. Leclaire, G. Rosolato, J.-B. Pon-
talis, D. Anzieu, O. Mannoni, P. Aulagnier-Castoriadis, S. Viderman, M. de
M'Uzan, C. David, N. Abraham et M. Torok-Abraham, parmi les psychana-
lystes. A cette liste je dois ajouter M. Merleau-Ponty, P. Ricœur, J. Derrida,
G. Deleuze, M. Serres. Plus récemment, le dialogue s'est enrichi des contribu-
tions de C. et C.G. Liendo, J. Forrester, P. Fedida, F. Gantheret et M.
Schneider. Je cite moins des auteurs que des interlocuteurs. Les échanges
vivants, que j'ai eus avec eux, ont sans nul doute fécondé ce texte, ils l'auront
nourri durant sa longue gestation. Enfin, deux dernières références : D.W.
Winnicott et W.R. Bion qui ont aidé à provoquer en moi des options déci-
sives.
3. Rien ne semble, à priori, prédisposer l'orateur à aborder ce thème.
L'édition des Minutes de la Société psychanalytique de Vienne (Gallimard,
« Connaissance de l'inconscient ») ne nous donne à son sujet qu'une unique
information : il exerçait la médecine générale à Vienne.
Adler, Federn, Hitschmann, Rank, Sadger et Steiner une con-
férence sur le mot et la pensée. Le compte rendu de son
exposé ne nous apporte guère d'illumination et sans doute ce
qui fut dit valait-il mieux que ce qui en fut consigné, puisque
Freud trouva le propos d ' u n e « force suggestive énorme4 ».
Son commentaire souligne l'importance des rapports entre la
pensée et la résistance ; le choix du mot est déterminé secon-
dairement par cette relation, la résistance y poursuivant, même
à ce stade, son travail. Avec sa clarté habituelle, Freud aurait
dit : « Tout ce que nous savons de la pensée consciente est son
expression verbale. La question qui se pose est donc de savoir
si les processus ont lieu dans d'autres domaines que dans le
choix des mots, ou si le champ de bataille est antérieur à cela,
ou encore si la lutte a lieu tout le long du chemin. Le mode
d'expression porte alors la marque de toutes ces caractéristi-
ques de lutte5. » Autre idée que Freud livre à son auditoire : la
conscience ne serait rien d'autre qu'un organe des sens primiti-
vement tourné vers le monde extérieur et seulement ensuite
vers la vie psychique. Les mots rendraient perceptibles les pro-
cessus internes en relation avec les idées.
D'emblée, les remarques de Freud posent les bases d'une
discussion qui ne cessera de se poursuivre puisqu'il est clair
que l'enjeu est la détermination au sein de ce qui est nommé
processus internes des relations entre les mots et les idées, les
représentations inconscientes des qualités esthétiques perçues
par la conscience et les affects. Et déjà sont esquissées en fili-
grane les questions de l'investissement et du désinvestissement.
Allons à l'essentiel : les mots —la parole du patient —et le
problème théorique du langage qu'ils soulèvent se donnent
dans l'expérience comme une voie finale commune dont
l'homogénéité de texture est soumise à des variations d'origine
interne (la résistance) et externe (Freud parle des patients dont
la communication verbale est embrouillée ou inaudible) comme
témoignage d'un conflit. Le discours est un champ de bataille.
La verbalisation du patient pose d'abord un problème topique
(le lieu où ça se passe), renvoyant lui-même à une dynamique

45.. Op. cit., vol. I,I, p. 166.


165..
temporelle (la bataille) par la référence à l'apparition seconde
des processus internes dans la psyché tournée primitivement
vers le monde extérieur, et enfin économique (par l'allusion
aux problèmes d'investissement). Mais fondamentalement ce
que le commentaire de Freud met en lumière au-delà de
l'opposition conscient-inconscient, c'est l'hétérogénéité de ces
processus psychiques internes (déjà les représentations de mot
et de chose sont implicitement opposées). Ce fait soulève obli-
gatoirement la question des modalités de leur coexistence et de
leurs transformations réciproques6.
Les Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, qui
ne fut à l'origine que la Société psychologique du mercredi
soir, sont d'une valeur historique inestimable puisqu'elles reflè-
tent les préoccupations des premiers psychanalystes, Freud
étant lui-même le primus inter pares, à plus d'un titre. Mais,
observons-le, le thème est tardivement introduit dans les
échanges du petit cénacle. Il ne s'impose pas immédiatement à
la réflexion, alors que la méthode psychanalytique impliquerait
qu'il soit abordé de front et quasiment d'emblée. Il n'est pro-
6. Au cours de la discussion, Federn devait soutenir l'idée que la forma-
tion de concepts, dans l'action de penser, ne dépend pas des mots et en appe-
lait au « vague sentiment d'un processus interne » (op. cit., p. 168) faisant
l'hypothèse d'un stade intermédiaire entre le mot et la pensée. Tandis
qu'Adler, comme on peut s'y attendre, établissait le lien entre langage, pensée
et agression. Rank enfin faisait remarquer la nécessité pour l'analyste de con-
naître à fond la langue du patient dans ses infinies nuances.
On le voit, les axes essentiels de la discussion sont d'ores et déjà posés.
Par quelle extraordinaire résonance intuitive Freud dévie-t-il le débat en asso-
ciant à la suite d'une remarque du conférencier sur le fait qu'il y a toujours
des restes de pensée qui ne trouvent pas une expression satisfaisante ? Il inter-
roge ses collègues sur des rêves dont il demande l'interprétation : il s'agit dans
ces rêves de descendre le long d'un mur lisse ou de la façade extérieure d'une
maison (p. 169). Le rêve se termine généralement dans l'angoisse au moment
où le rêveur atteint le sol. Si intéressante que devienne la discussion au point
de vue documentaire, elle semble se clore sans conclusion. Ne dit-elle pas que
le problème des relations entre les mots et la pensée devait « des-
cendre » jusqu'à la sexualité ? Ne présage-t-elle pas qu'alors que le langage est
si étroitement noué à l'oralité, son rapport aux « processus internes » l'ancre-
rait plutôt du côté de la contiguïté anal-génital ? Et Freud qui quelques
minutes auparavant faisait allusion à une similarité secondaire entre névrose
obsessionnelle et paranoïa (p. 166) —qui sont toutes deux si intimement liées
à la pensée —ne cherche-t-il pas déjà quelque chose qui déjà serait à situer
entre l'Homme aux rats, Schreber, et l'Homme aux loups ?
posé à la discussion ni par Freud, ni par aucun de ceux qui,
autour de lui, auront droit dans le futur à la considération des
analystes. Qui plus est, l'interrogation et la réflexion restent
sans lendemain. De 1906 à 1918, elles ne seront ni reprises, ni
développées, alors même que les sujets soumis au débat témoi-
gnent d'un grand éclectisme et ne paraissent guère soumis à la
moindre exclusive.
On peut sans doute s'expliquer que l'exploration du
domaine découvert par le psychanalyse, défrichant un vaste
champ de savoir inconnu, orientait la recherche du côté de
terres vierges — alors que les rapports du langage et de la
pensée sont partie intégrante du savoir traditionnel. En
revanche on ne comprend guère que ce noyau de pionniers ait
si peu songé à se poser des questions sur les rapports entre
l'objet de leur quête — objet caché et se dérobant à leur
approche —et la médiation par le langage qui le conduit à la
lumière dans l'expérience. On le comprend d'autant moins que
c'est à la suite d'une longue série d'essais et d'erreurs que
Freud, fondateur de la méthode comme de sa théorie, avait
opté pour la réduction à la verbalisation du rapport entre
l'analysant et l'analyste.
Près de trois quarts de siècle après la très peu mémorable
soirée du 3 mars 1909, où en sommes-nous ? En dépit de
l'éclat —à tous les sens du mot —des théories de Jacques
Lacan, la situation n'a guère fondamentalement changé. Car,
si plus que tout autre et sans doute plus que Freud lui-même,
Lacan a poussé l'élaboration des rapports du langage et de
l'inconscient jusqu'à un point que nul n'avait atteint, il faut
souligner que le restant de la communauté analytique post-
freudienne —qui ne manque pas de représentants éminents —
oriente ses préoccupations loin des relations entre langage et
« processus internes ».

Le langage chez Freud et le désaveu du cadre


Si embarrassant qu'en soit l'aveu, il faut néanmoins le
confesser : la psychanalyse aimerait pouvoir se dispenser
d'avoir à statuer sur la place —c'est-à-dire la topique —, la
fonction — c'est-à-dire la dynamique — et enfin le mode
d'action —c'est-à-dire l'économie —du langage dans la pra-
tique et la théorie psychanalytiques. La raison de cet évitement
n'est pas facile à saisir. Ce que l'on peut en dire est que la
tentation de ce détournement est à la mesure même de la pres-
sion qu'exerce l'évidence qui est au cœur de l'expérience psy-
chanalytique. Il ne peut être tenu pour contingent que cette
expérience s'impose délibérément la réduction —il ne faut pas
craindre d'avoir recours à ce concept pour caractériser la situa-
tion — de la rencontre entre analysant et analyste au seul
échange de paroles. Que la parole soit le nerf et le sang de ce
qui advient dans l'analyse, qu'elle soit consubstantielle à ce qui
se déploie dans son champ, ceci s'accompagne aussi inévitable-
ment de l'impression que ce à quoi elle donne accès et sans
lequel manquerait fondamentalement l'appréhension de l'uni-
vers psychique qu'elle laisse entrevoir, est d'un ordre différent
de l'essence du langage au seuil où il y rencontre sa limite. Et
pourtant cette limite ne saurait être perçue qu'à travers lui.
Certes, la tentation de penser que nous pourrions accoster de
plain-pied dans ces continents perdus qui ne seraient pas
habités par la parole existe toujours, des deux côtés du couple
mis en relation par la situation analytique. Et ce n'est pas seu-
lement le sentiment d'une insuffisance inhérente au langage qui
nous incline à passer par-dessus — ou par-dessous — pour
atteindre le type de réalité psychique supposée exister en
chacun des partenaires qu'il met ainsi en contact. Peut-être
serions-nous davantage habités par l'aspiration — nostalgie
régressive ou vécu projeté d'un accomplissement toujours à
venir — d'une plénitude qui n'aurait besoin d'aucune recon-
naissance parce que la question d'avoir à faire reconnaître
quelque chose ne se poserait même pas. Ici tomberaient, avec
les catégories du langage, celles correspondantes du désir et de
la demande. Ce rôle de limite assigné au langage ne dit plus
seulement sa limitation, mais aussi son impossible au-delà et
par là même l'impossibilité d'un franchissement de la barrière
des mots. Et ceci d'autant plus que certaines pratiques du lan-
gage nous révèlent qu'il porte en lui la possibilité de faire
reculer ses limites « naturelles » comme la poésie en est le
vivant exemple.
On ne manque pas de faire remarquer dans la littérature
psychanalytique les liens qui paraissent nouer l'effet poétique
et l'effet qu'engendre l'écoute du discours analytique. Mais au-
delà de ce rapprochement, force est de reconnaître que cette
rencontre inattendue, cette saisie intuitive entre les procédés
poétiques et les mécanismes qu'on peut supposer à l'œuvre
dans la production du discours analytique — qui demeure
néanmoins circonscrit au domaine de ce que les Anglais appel-
lent ordinary conversation —appelle beaucoup d'élucidations.
D'où vient alors que le discours analytique sécrète quelque
chose de l'ordre d'un extraordinaire ?
Sans doute faut-il faire intervenir ici le contexte où s'ins-
crit la production de la parole analytique en chacun des prota-
gonistes. Ainsi le discours de l'analysant tient-il sa spécificité
de son consentement de principe accordé à l'association libre,
en présence d'un sujet supposé entendre (plutôt que savoir),
comme seraient admis la non-obligation de réponse immédiate
de l'interlocuteur et le fait que, si réponse il y a, elle ne saurait
être que verbale. Du côté de l'analyste, le fond de silence sur
lequel émergerait éventuellement sa parole se justifie par l'exer-
cice d'attention flottante et de neutralité bienveillante qui
marque son écoute. Ce sont là les facteurs qui déterminent
l'entourage immédiat de la parole analytique. Longtemps
l'intelligibilité de l'échange analytique s'est bornée à ces seules
considérations. Jusqu'au moment où cet environnement
proximal de l'échange verbal n'a pris son sens qu'à être
replacé dans un « milieu » à la fois plus large et plus spéci-
fique encore : le cadre psychanalytique. Il est étonnant de
constater que pendant des décennies —en fait un demi-siècle
d'expérience psychanalytique — l'analyse de l'analyse, si je
puis m'exprimer ainsi, a été jugée possible à partir du seul exa-
ment des données fournies par le langage et de leur vicissitudes
— silence, fading, variations des tensions du discours, résis-
tance et insight —tous effets qui, en fin de compte, peuvent
être rapportés au transfert, sans que pour autant on songeât à
faire intervenir la fonction du cadre analytique.
Si on en cherche l'explication, il est possible que cette
occultation vienne des hypothèses de Freud lui-même. Ou
encore que celui-ci, soucieux de donner sa portée la plus
grande à sa découverte en décrétant illimité le champ des pro-
cessus inconscients ait eu quelque réticence à faire dépendre
leur mise à jour des paramètres ordonnateurs de la situation
analytique. Remarquons au passage qu'il en fut de même pour
le transfert, lui aussi repérable dans les situations humaines les
plus variées. Ce qui fut dialectiquement difficile à soutenir, ce
fut le rapport de réunion-séparation entre l'existence des pro-
cessus inconscients et la procédure de leur mise en évidence. A
trop réunir les processus inconscients à leur cadre de produc-
tion, on risquait de contester non seulement leur accessibilité
hors du support par lequel ils se révèlent, mais aussi sans
doute, leur existence « universelle ». Et comme la cure psycha-
nalytique est toujours peu ou prou fondée sur une demande
thérapeutique, ç'eût été faire le jeu des détracteurs de la psy-
chanalyse que de trop insister sur le rôle déterminant du cadre
analytique : car alors la psychanalyse n'aurait de pertinence
qu'à l'endroit des « détraqués » qui y avaient recours. Le seul
moyen d'échapper à cette critique aurait été de soumettre le
cadre lui-même à l'interprétation. Mais une telle interprétation
aurait été considérée comme une pétition de principe, puisque
c'est grâce à l'instauration du cadre qu'auront été dégagés les
axes interprétatifs permettant de l'interpréter.
Freud ne reculait pas devant le recours à des hypothèses
dont le caractère provisoire était reconnu par lui ; mais tout
s'est passé comme s'il se refusait à faire jouer ces hypothèses
au niveau constitutif de l'expérience psychanalytique elle-
même. Car les hypothèses qui lui étaient indispensables avaient
trait à l'inobservable des révélations de la recherche, alors
même que le cadre tombait entièrement sous le regard. Il faut
alors peut-être penser que le type d'occultation dont Freud
aura été l'objet —lui qui, en savant de laboratoire, connais-
sait bien le rôle joué par les procédés techniques utilisés dans
la découverte d'un fait scientifique — relèverait d'un clivage
tout à fait comparable à celui qu'il devait décrire pour le féti-
chisme. Il ne pouvait ignorer que le cadre dût avoir des effets
structurants majeurs sur l'activation et l'actualisation des pro-
cessus inconscients ainsi que sur le transfert, mais il préférait
penser que ceux-ci étaient indépendants de celui-là, un peu à la
manière du fétichiste qui sait que les femmes n'ont pas de
pénis mais ne peut s'empêcher de croire —en son for intérieur
—qu'elles en ont un. Le désaveu du cadre, dont la théorisa-
tion est toute récente, joue ici un rôle équivalent au désaveu de
la castration en ceci que d'avoir à en reconnaître l'impact
aurait obligé Freud à admettre que la fonction phallique de
l'analyste est elle-même soumise à une limitation qui l'affecte
en tant que telle et non plus seulement par des facteurs qui
l'atteindraient du seul côté du patient et sur lesquels il devait
mettre l'accent dans Analyse finie et Analyse infinie : force
constitutionnelle des pulsions, précocité des trautinatismes,
altération du Moi, etc.
Toujours est-il que notre perplexité quant à cette occulta-
tion du cadre n'a d'égale que celle que nous éprouvons quand
nous prenons conscience que, alors que la méthode psychana-
lytique est née d'une série d'épurations successives dont
l'ultime aboutissant est la réduction à l'échange verbal, celle-ci
ne donne lieu à aucune théorie du langage et que jamais, dans
la théorie psychanalytique de Freud, le langage n'accède à la
dignité d'un concept, bien que l'essentiel du travail psychanaly-
tique s'effectue par lui et à travers lui. Je ne dis pas qu'en ras-
semblant les remarques et les observations qu'il consacre au
langage il n'y ait pas le moyen de se former une conception
cohérente de ce que Freud pensait à ce sujet. Je note cepen-
dant que lui-même n'a jamais éprouvé le besoin d'une exposi-
tion systématique à ce sujet, comme si les concepts qu'il avait
jugé utile de soumettre à une telle exposition n'impliquaient
pas un renouvellement de nos idées sur le langage.
Le Mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient ne
saurait combler le manque d'une théorie psychanalytique du
langage. Car l'analyse de Freud, si elle revient à montrer com-
ment l'inconscient peut investir le langage —positivement —,
ne nous dit pas en revanche comment le langage ordinaire peut
nous conduire à l'inconscient sans qu'un symptôme du dis-
cours —tel est le cas du lapsus —ne rende audible l'achoppe-
ment de la parole comme révélation de sa connexion avec le
désir. En somme, deux cas se présentent ici : celui d'un effet
volontairement recherché — le mot d'esprit —et celui d'une
défaillance involontaire qui, l'un et l'autre, témoignent de cet
investissement de l'inconscient à partir d'une irrégularité du
langage. On peut étendre ces exemples aux bizarreries du lan-
gage psychotique, citées dans l'article sur l'Inconscient. Mais,
dans toutes ces occurrences, c'est l'existence d'anomalies qui
sert de point de départ à la démonstration de rapports entre le
langage et l'inconscient. Ces rapports sont toujours, dans les
cas cités, tangentiels et circonscrits. Ils n'impliquent jamais
qu'il y ait une relation générale, globale ou de système à sys-
tème, entre le langage et l'inconscient.
Cette observation est lourde de conséquences ; elle creuse
une faille profonde dans notre identité d'analyste. Car si l'ana-
lyste, à la suite de Freud, continue de ne faire fond, quant à
son action, que sur l'échange verbal, en supposant que c'est
encore le plus sûr moyen de recueillir tout ce qui de l'incons-
cient est transmissible de la part de l'analysant et que, du côté
de l'analyste, c'est l'écoute et l'interprétation qui demeurent les
instruments les plus appropriés pour défaire les nœuds et les
blocs qui entravent le fonctionnement psychique et qui s'enra-
cinent dans l'inconscient, sans que pour autant il ne soit
capable de préciser les rapports d'homologie et de correspon-
dance qui relient et séparent ces deux ordres du langage et de
l'inconscient, alors il faut bien avouer que cela revient à dire
que nous ne savons pas ce que nous faisons quand nous analy-
sons. Sans doute fera-t-on remarquer que j'occulte la dimen-
sion du transfert sans laquelle cet échange verbal perd sa spéci-
ficité — et c'est vrai. Mais il faut prendre garde alors au
soupçon qui grèverait toute l'entreprise analytique de ne
relever que de la suggestion.
Et c'est bien pourquoi l'importance du transfert n'a été
reconnue et consacrée que tardivement dans la pratique et que,
de façon correspondante, la théorie de Freud privilégie indé-
niablement les représentations sur les affects jusqu'à la
deuxième topique. A partir de ce moment, en effet, un nou-
veau rééquilibrage conceptuel se révèle nécessaire. Je le vois se
dérouler sur trois plans que je ne fais qu'indiquer sans les
développer :
1) Le remplacement de la fonction théorique dévolue à
l'inconscient par le ça —c'est-à-dire les pulsions —dont la
magnitude est doublement renforcée : d'une part par une réfé-
rence plus directe à leur pouvoir, d'autre part par l'hypothèse
d'un conflit pulsionnel plus radical opposant les pulsions de
vie aux pulsions de mort.
2) Les développements de la théorie de l'angoisse mise en
rapport avec la douleur et le deuil. Freud y établit les relations
du Moi à la pulsion et à l'objet.
3) La découverte d'une panoplie de mécanismes de
défense du Moi, formés sur le paradigme du refoulement mais
différents de lui (forclusion, désaveu, dénégation) qui relativi-
sent et connotent le rôle des représentations.
Ainsi, l'absence d'une théorie du langage s'inscrit-elle à la
place d'un rendez-vous manqué. Durant le règne de la pre-
mière topique, il était peut-être trop tôt —sans doute par rap-
port à une conception incomplète du transfert. Mais avec
l'avènement de la deuxième topique, il était déjà trop tard,
Freud étant sollicité par d'autres urgences avec le transfert
comme compulsion de répétition, où pointe déjà le spectre de
la réaction thérapeutique négative, indice de la faillite de l'ana-
lyse comme échange verbal.
Ces remarques n'ont pas pour but d'excuser Freud, car, à
tous égards, elles n'en rendaient que plus nécessaire à chacun
de ces deux temps le préalable de l'élaboration théorique sur le
langage dont le défaut pèsera lourd, tout comme l'absence
d'une théorie du cadre dont d'ailleurs elle n'est qu'un aspect.
Faut-il y voir la marque d'un désaveu du même type ? On ne
saurait tout à fait le soutenir puisqu'à la différence du pro-
blème du cadre qui est manifestement occulté, les remarques
abondent, cliniques et théoriques, sur les relations du langage
et de l'inconscient. Si bien qu'il faudrait plutôt conclure à
l'inaboutissement d'une solution satisfaisante du problème,
comme nous en avons d'autres exemples.
Freud aimait à rappeler que boiter selon l'Écriture n'est
pas un péché. L'exemple d'une telle boiterie s'illustre dans
l'abord superficiel dans Le Moi et le Ça de la question des
transformations des représentations de chose en représentations
de mot. Elles sont purement descriptives et ne traitent pas des
correspondances et des modalités d'échange entre les deux
ordres de représentations. La seule référence un peu plus
détaillée concernant les relations entre l'ordre du langage et
celui de l'inconscient se trouve dans Le Petit Hans :
« Ce n'est cependant pas un succès thérapeutique auquel
nous aspirons pour commencer, mais nous voulons mettre le
patient à même de saisir consciemment ses désirs inconscients.
Nous y parvenons en utilisant les indications qu'il nous fournis-
sait afin de présenter à sa conscience, grâce à notre art d'inter-
prétation, son complexe inconscient en nospropres paroles. Il y
aura quelque ressemblance entre ce qu'il nous entend dire et ce
qu'il cherche et qui, en dépit de toutes les résistances, tend à se
frayer un chemin vers la conscience, et c'est cette similitude qui
met le malade en état de découvrir ce qui est inconscient. Le
médecin le précède dans la voie de la compréhension, lui-même
suit, un peu en arrière, son propre cheminement, jusqu'à ce
que tous deux se rencontrent au but prescrit. Les analystes
débutants ont coutume de confondre ces deux facteurs et de
tenir l'instant où ils ont compris l'un des complexes incons-
cients du malade également pour celui où le malade l'a saisi. Ils
attendent trop de la communication qu'ils font de la découverte
à leur patient en s'imaginant par là pouvoir le guérir : le
malade ne peut en effet se servir de ce qu'on lui fait savoir que
comme d'un secours l'aidant à découvrir le complexe incons-
cient au fond de son inconscient là où il est ancré1. »
Ces remarques paraissent aujourd'hui banales à tout ana-
lyste. A s'y arrêter, cependant, on découvrira la richesse de la
dialectique de Freud, qui énonce deux vérités contradictoires.
La première, positive, établit un rapport entre les « indi-
cations » fournies par le patient et la présentation faite par
l'analyste du complexe inconscient révélé par le discours. Entre
les deux s'insère 1'« art d'interprétation » de l'analyste. Le rap-
port est ici de discours à discours, mais l'effet de cette mise en
relation est une reconnaissance par similitude —on remarque
que Freud se contente ici d'une approximation —avec ce qui
est inconscient et qui chercherait, en dépit des résistances, à
devenir conscient. Tout ceci suppose :
— un rapport d'incompatibilité entre le discours conscient du
patient et son complexe inconscient (par refoulement et
résistance) ;
7. In Cinq Psychanalyses, trad. M. Bonaparte et R. Loewenstein, P.U.F.,
1954, p. 179.
— un rapport de compatibilité entre le discours conscient du
patient et l'interprétation de l'analyste (au niveau verbal) ;
— un rapport de compatibilité entre l'interprétation de l'ana-
lyste et le complexe inconscient du patient dont la conclu-
sion est :
la double compatibilité8 du discours conscient du
patient avec son complexe inconscient ainsi que celle de
cet ensemble réunifié avec le discours de l'analyste,
comme pouvoir de reconnaissance.
J'appelle rapport de compatibilité le fait que deux struc-
tures verbales, ou deux structures dont l'une seulement est ver-
bale, peuvent nouer des liens d'intelligibilité tels que les élé-
ments de l'une peuvent à la faveur d'un réarrangement de ses
relations internes trouver une correspondance dans l'autre qui
n'est pas de l'ordre d'un renvoi réciproque mais ouvre sur une
structure tierce qui passe alors de l'implicite à l'explicite ou, si
cette structure est déjà de l'ordre explicite, change d'explicita-
tion. Ainsi, ce n'est pas seulement le rapport entre les deux
discours du patient et de l'analyste qui ouvre sur l'implicite du
complexe inconscient en l'explicitant, mais c'est aussi l'explici-
tation du complexe inconscient qui change l'explicite du dis-
cours du patient. Le bénéfice de l'opération ne se limite pas à
la mise au jour du complexe inconscient, mais comporte cette
conséquence de beaucoup plus grande portée qu'un seul
ensemble verbal comporte deux discours. Certes, la question se
pose de savoir si on peut affecter le terme de discours au com-
plexe inconscient. Ce que l'on peut dire à coup sûr est que la
situation analytique transforme ce complexe en discours quand
bien même ce « discours » créé ne peut à lui seul recouvrir
totalement ce qui est subsumé par l'expression « complexe
inconscient ». C'est bien pourquoi Freud parle, à juste titre, de
ressemblance. Mais d'amener le complexe à présenter cette res-
semblance est déjà en soi-même une acquisition de la fonction
de liaison qui remet le complexe isolé et agissant en circulation
entre les deux partenaires de la situation analytique. Désormais

8. J'emploie ici la notion de compatibilité (et donc d'incompatibilité) au


sens de E. BENVENISTE. Cf. Problèmes de linguistique générale I et II, Galli-
mard.
l'analyste devient partie prenante de ce complexe — par res-
semblance — pour le meilleur et pour le pire. Il y a donc
désormais double circulation : intrapsychique et intersubjective.
Telle est la situation idéale.
Tout pourrait s'arrêter là, mais c'est ici que le texte se
retourne sur lui-même pour énoncer la vérité négative, celle de
la non-reconnaissance par l'intervention d'un élément
dischronique : les horloges du patient et de l'analyste ne sont
pas à la même heure, et de ce fait la communication verbale
au lieu de rétablir la continuité entre le conscient et l'incons-
cient bute sur un facteur qui la met en échec. L'ancrage
s'oppose alors au mouvement décrit précédemment de frayage
vers la conscience. En quelque espace de cette topique que l'on
situe la résistance — au niveau de la non-réception du message
interprétant ou à celui de l'annulation de sa capacité mobilisa-
trice au contact avec l'inconscient —, l'essentiel est dans cette
limitation à être éclairé par la parole. Pour quelle raison si ce
n'est pour mettre cette parole à l'abri du traumatisme que
constituerait pour elle — en tant qu'elle est précisément le seul
recours et le seul lien à l'objet de sa demande — la reconnais-
sance du complexe inconscient ? A telle enseigne que Freud,
plus de quinze ans plus tard, dans La Négation, montrera que
l'acceptation intellectuelle du refoulé —donc sa reconnaissance
apparente — n'en maintient pas moins le refoulement.
Peut-être comprendra-t-on mieux pourquoi j'osais dire, de
façon un peu scandaleuse sans doute, que l'analyste préférerait
n'avoir pas à statuer sur le langage puisque celui-ci apparaît
dans l'analyse à la fois comme le levier et le levain le plus fon-
damental de l'analyse, et le témoin le moins récusable de ce
que des forces d'une autre nature s'opposent à ses tentatives
de réunification intrapsychique et intersubjective. Sans doute le
paradoxe est-il ici que cette double réunification ne saurait
ouvrir que sur la reconnaissance du complexe de castration au
sens le plus large, à son caractère irréductible, qui ne peut con-
naître, dans la meilleure des hypothèses, que le déplacement.
Le paradoxe se complique encore puisque ce qui amène le sujet
à l'analyse c'est encore ce même complexe de castration et
qu'on peut, en poussant les choses à l'extrême, dire que l'ana-
lyse n'a rien à offrir d'autre que l'échange entre le complexe
de castration de la névrose au sens large et sa reconnaissance.
Cette reconnaissance ne laisse pas la situation antérieure
intacte sans quoi le projet analytique serait injustifiable. Le
prix de la remise en circulation des éléments du complexe —
qui s'accompagne de bénéfices indiscutables —sera la recon-
naissance dudit complexe. Dès lors la question devient : pour-
quoi la reconnaissance apparaît-elle plus dommageable que les
effets pathologiques du complexe de castration ? quel rôle joue la
parole dans cette reconnaissance et son occultation ? et enfin,
qu'est-ce que « reconnaître » psychanalytiquement parlant ?
On saisit peut-être mieux les enjeux de ce débat. Pour les
uns, cette reconnaissance et cette non-reconnaissance ne sau-
raient dépendre que des facteurs intrinsèques à la parole, étant
admis que tout ce que nous savons du langage et de la parole
occulte ces facteurs intrinsèques ou en méconnaît la nature ; ce
serait précisément la tâche de la psychanalyse de les mettre en
évidence. Pour d'autres, la reconnaissance ou la non-reconnai-
sance dépendent de facteurs d'une autre nature que ceux qui
sont en jeu dans la parole, et même du fait que ces derniers
lui sont profondément antagonistes. Il est clair que je fais allu-
sion à la controverse qui oppose ceux qui se rallient aux thèses
de Lacan —toutes tendances confondues — et ceux qui n'y
adhèrent pas. Il faut en effet faire observer que les grandes
contributions théoriques de la pensée psychanalytique post-
freudienne, qu'il s'agisse de Melanie Klein, de Winnicott ou de
Bion, se sont encore moins souciées que Freud de consacrer au
langage une conceptualisation particulière.

UN POINT DE VUE PSYCHANALYTIQUE


SUR LE LANGAGE DES LINGUISTES

Le soubassement idéologique du rapport de Freud au langage


On peut se demander à bon droit d'où Freud tenait sa
confiance dans le langage pour le désigner de fait comme le
levier de la cure psychanalytique, alors que tout le reste de son
œuvre s'attache à insister sur l'action déterminante sur le psy-
chisme humain des formations qui appartiendraient au fonds le
plus ancien, le plus primitif, le plus proche d'une infrastruc-
ture dont les racines plongeraient, selon lui, dans le biologique,
même si cette archéologie s'en distingue déjà par sa qualifica-
tion psychique à son état le plus natif. Je crois que la réponse
à cette contradiction nous est donnée par l'étude — qui n'a
pas son équivalent dans la littérature psychanalytique française
— de J o h n Forrester9.
S'il n'est pas impossible de montrer, dans la façon dont
Freud traite le matériel verbal, une certaine parenté de raison-
nement avec les démonstrations de la pensée structuraliste, ses
prises de position sur le fond permettent au contraire de ratta-
cher sa conception du langage au mouvement opposé, celui de
l'école philologique allemande. C'est bien ce qui transparaît à
la lecture de son article sur « Le sens opposé des mots
primitifs » où il s'appuie sur les idées de Karl Abel. La langue
porterait les traces discrètes d ' u n état ancien où la coexistence
des contraires, qui est le trait caractéristique de l'inconscient,
aurait été présente de façon beaucoup plus courante à certaines
époques très reculées. Cette idée, actuellement récusée par les
linguistes, peut tout à fait s'inscrire dans le contexte idéolo-
gique de l'école philologique allemande (Humboldt, les
Grimm, Max Muller, Steinthal et Kleinpaul fréquemment cité
par Freud). L'évolution de la langue suivrait un parcours
m a r q u é par deux périodes : « La première, où la puissance
créatrice sonore du langage est encore en phase d'activité, de
croissance et de vitalité, et la seconde, au cours de laquelle une
immobilisation apparente s'installe après la formation complète
de la forme extérieure du langage, tandis qu'il s'ensuit un
déclin visible de cette puissance créatrice sensuelle'°. » D'ail-
leurs Steinthal, autour de 1860, avait déjà souligné l'ampleur

9. John FORRESTER, Language and the Origins of Psychoanalysis, Mac


Millan, 1980. Au moment où nous mettons sous presse nous recevons la tra-
duction du livre de Forrester : Le Langage aux origines de la psychanalyse,
trad. Michèle Tran Van Khaï, Gallimard, coll. « Connaissance de
l'Inconscient ». Les citations de l'ouvrage sont de ce fait de ma traduction à
partir de l'original.
10. HUMBOLDT (1836), cité par FORRESTER, op. cit., p. 178.
du symbolisme sexuel dans le folklore et les mythes. Un lien
de fondation unirait alors la langue, le folklore, les contes et
les mythes. La mythologie, selon Max Muller, serait à com-
prendre comme une maladie du langage. C'est de ce creuset
que s'exprimerait le Volkgeist, l'« esprit collectif », pour éviter
les résonances fâcheuses de l'esprit de la race11.
Ces points de rencontre sur des postulats fondamentaux
entre Freud et l'école philologique —en dépit de divergences
non moins fondamentales par ailleurs —se prolongent jusque
dans la démarche investigatrice. John Forrester fait remarquer
que la méthode des associations libres, spécifique à la psycha-
nalyse, est à mettre en parallèle avec la cueillette philologique
des associations collectives. L'une serait à l'autre dans le rap-
port du microcosme au macrocosme.
On peut donc supposer que l'appui que Freud prit sur le
langage trouverait son explication dans la double structure de
celui-ci. D'une part le langage, par les liens qui l'unissent avec
la pensée, serait capable d'amener à celle-ci la partie du psy-
chisme qui obéit le moins aux règles du fonctionnement langa-
gier par ses capacités à transformer ce psychisme en une forme
assimilable par l'esprit. Mais d'autre part le langage ne saurait
parvenir à ce résultat qu'à deux conditions : que certains de
ses aspects soient en contact avec cette partie du psychisme qui
est régie par des processus différents de ceux qui gouvernent la
pensée, et que ces processus soient au moins partiellement con-
vertibles en pensée, ce qui suppose qu'ils soient susceptibles
d'une structuration, certes différente de celle qui est à l'œuvre
11. Dans l'article traduit en français sous le titre «La Création littéraire
et le Rêve éveilé » (in Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard, coll.
«Idées »), Freud parlant des créations littéraires à partir desources existantes
dans le fonds culturel (épopées et tragédies) écrit : «Dans la mesure où le
matériel est déjà disponible, il dérive du trésor populaire des mythes, des
légendes et des contes de fées. L'étude des constructions de la psychologie
populaire (Volkpsychologie) est loin d'être complète, mais il est tout à fait
probable que les mythes, par exemple, sont les vestiges déformés des fan-
tasmes dudésir denations entières, les rêves séculaires dela jeune humanité»
(trad. personnelle S.E., IX, p. 152). Il n'est pas inutile defaire remarquer que
cet article est contemporain des élaborations deFreud sur les théories sexuelles
infantiles
l'idée dem (1y9t0h8es) endopsychi
et le romaqnues.
familial des névrosés (1909) où Freud propose
dans la pensée, mais néanmoins transformable dans les moda-
lités de celle-ci.
Aujourd'hui les hypothèses de l'école philologique alle-
mande n'ont plus cours et l'on n'admet plus l'idée d'un état
primitif de la langue, pas plus que l'idée d'une langue primi-
tive, toute langue étant considérée comme un ensemble entière-
ment constitué. Ce qui, cependant, de ces réflexions plus que
séculaires continue d'entrer en résonance avec nos préoccupa-
tions actuelles, ce sont les liens du langage avec une mytho-
poïese sensuelle que le formalisme contemporain s'est efforcé
de réduire, sans dissiper pour autant l'énigme qu'elle pose à
l'entendement.

Le psychanalyste face à la linguistique


Il est important et hasardeux pour l'analyste de s'aven-
turer dans le domaine spécialisé et complexe de la linguistique.
Trouvera-t-il une consolation à se rendre compte, à la lecture
d'ouvrages de synthèse12, de l'extrême dispersion non seule-
ment des opinions ou des points de vue, mais des hypothèses
de base sur la conception du langage qui président aux déve-
loppements des linguistes ? Ces différences sont encore aggra-
vées par la fragmentation à laquelle conduit l'étude du langage
de la sémiotique à la phonologie, chaque niveau considéré
nécessitant l'introduction de nouvelles notions théoriques. On
pourrait être tenté de se dispenser d'aller plus loin en consta-
tant q u ' a u c u n e procédure de traitement de la langue à quelque
domaine de la linguistique qu'elle appartienne n ' a de rapport
de près ou de loin avec l'approche du langage en psychanalyse.
E n outre, ce dont la linguistique moderne se flatte le plus, à
savoir d'être l'inspiratrice d ' u n modèle scientifique en sciences

12. B. MALMBERG, Analyse du langage au xx, sIècle, H.U.r., IY»J, pour


ne citer que le plus récent. Mais on peut aussi se référer à Linguistique (Guide
alphabétique sous la direction de A. MARTINET), Denoël, 1969. Voir aussi Le
Langage (sous la direction de B. POTTIER), Retz, 1973 et le Dictionnaire ency-
clopédique des sciences du langage de O. DUCROT et T. TODOROV, Le Seuil,
1972. Voir encore R.H. ROBBINS, Brève Histoire de la linguistique de Platon à .
Chomsky, trad. H. Borel, Le Seuil, 1976.
confluentspsycluuuihtufius' Collection dirigée par Alain de Mijolla

Trente ans après le célèbre ccRapport de


Rome » prononcé par Jacques Lacan en
1953 sur « Fonction et champ de la
parole et du langage en psychanalyse »,
André GREEN a choisi les deuxièmes
Rencontres psychanalytiques d'Aix-en-
Provence pour en proposer une réévalua-
tion rigoureuse et inventive, tant à la
lumière de ses propres recherches clini-
ques et théoriques qu'en raison des nou-
velles hypothèses linguistiques et
psychanalytiques contemporaines.
Mais, à partir de ces journées de travail
en commun introduites par Michel FAIN,
la parole se voit également donnée au
psychanalyste d'enfants, avec René
DIATKINE et au phonéticien, avec Yvan
FONAGY.
Ces rencontres s'ouvrent aussi au dialo-
gue avec le poète et l'écrivain excep-
tionnel qu'est Edmond JABES, venu par-
tager avec des psychanalystes les ques-
tions que pose inlassablement son
œuvre sur la parole, les langages, l'écrit
et la blancheur des marges du livre.
Couverture : La tour de Babel par Brueg-
hel Le Vieux, 1563, Kunst-historischer
Muséum, Vienne (cliché Roger-Viollet).

-ISBN : 2-251-33426-2 - ISSN : 0245-8829' ONFLUENTS!


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