Vous êtes sur la page 1sur 124

Chapitre

– Emma, vous pouvez y aller !


Je repoussai mes lunettes plus haut sur mon nez : mon patron, M. Ribot, me souriait de toute sa
hauteur. Son air de papi gâteau séduisait les enfants, les femmes, et mettait les hommes en confiance. Sa
librairie bénéficiait de son aura et sa réputation n’était plus à faire.
Je me relevai, époussetant ma longue jupe fleurie, et le remerciai.
Ma journée avait été longue, fatigante, et il avait fait très chaud. Pour une fois, le printemps était en
avance et nous avions des températures caniculaires. Enfin peut-être pas, mais nous ne devions pas en
être loin.
– Je crois me souvenir que c’est votre anniversaire aujourd’hui, ajouta-t-il avec un nouveau sourire
bienveillant.
Je hochai la tête.
Mon anniversaire. Vingt-neuf ans. Une année de plus que l’année dernière. Juste une année avant la
trentaine. Ce fameux passage à la dizaine supérieure…
– J’espère que vous avez prévu quelque chose !
Je retins une grimace de dépit.
Non, je n’avais rien prévu. Tout simplement parce que j’étais célibataire, que mes parents s’étaient
offert une semaine au soleil… Et que je ne voyais pas l’intérêt de faire une fête pour ce jour qui, au final,
ne changerait rien à mon quotidien.
– Un bon livre, répondis-je.
Pas question de lui dire que je voulais finir mon roman et dormir. Pour que cette journée en finisse
et que je puisse passer à autre chose !
– Vous et vos livres ! s’amusa M. Ribot, secouant la tête. Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi
passionné que vous ! On pourrait croire qu’après avoir travaillé toute la journée entourée de livres, vous
ne pourriez plus les voir en peinture, mais non !
Eh oui, j’étais étrangement faite… Telle était la vision que les autres avaient de moi. Et je ne
voulais pas que ça change. Parce que j’adorais les livres, et plus spécialement les romances. Je lisais
toutes celles qui me tombaient entre les mains. J’en relisais même occasionnellement certaines,
m’émerveillant sur les héros parfaits que les auteurs créaient.
– Allez, filez !
Je le saluai et partis prendre mon sac à main dans l’arrière-boutique. J’en sortis immédiatement mon
roman, et me plongeai dans ma lecture aussitôt les portes de la librairie refermées derrière moi.
Par chance, je n’habitais pas loin. Même si, plongée ainsi dans mon histoire, j’aurais pu parcourir
des kilomètres. Il était si agréable de passer du temps avec ces personnages à la vie sans fausse note, aux
répliques qui faisaient mouche à chaque fois. Rien de commun avec la vie réelle !
– Mademoiselle Baulis !
Je me crispai aussitôt. Il n’existait au monde qu’une seule personne capable de me tirer de ce monde
imaginaire…
– Madame Gretna ! dis-je sur le même ton.
Je me tournai pour faire face à un petit bout de femme racorni.
– Ne prenez pas cet air insolent avec moi, jeune fille !
Loin de moi l’idée…
– Vous avez failli me renverser ! continua la vieille dame, en me lançant un regard noir digne de la
mère de Lucifer.
– Désolée…
Vraiment ? Je m’excusais auprès de cette sorcière tout droit sortie de l’esprit de Charles Perrault ?
Même Mark Darcy au début – quand il a ce balai profondément enfoncé dans… enfin, quand il est aussi
sympathique qu’un hérisson roulé en boule – aurait été plus agréable que cette femme aux allures de Tatie
Danielle !
Non, même elle, était plus facile à vivre que ma voisine !
Je la suivis dans le hall de notre immeuble, tâchant de me tenir à une distance respectable. Pas
question de mourir à cause des mauvaises ondes qui irradiaient de tout son corps.
– Vos parents ne vous ont donc jamais dit qu’il est dangereux de faire quoi que ce soit d’autre en
marchant ?
Ils m’avaient dit aussi que le Père Noël, la petite fée des dents et le lapin de Pâques existaient. Sans
oublier les indémodables : ne pas parler aux étrangers, ne pas me laisser marcher sur les pieds, ne pas
hésiter à m’affirmer…
La seule chose à laquelle ils ne m’avaient pas préparée, c’était Mme Gretna !
Même le père Fouettard faisait petit joueur à côté d’elle.
J’inspirai un grand coup pour me donner le courage – et des raisons – de ne pas l’envoyer paître.
– Je suis bien trop pressée de connaître la suite, dis-je en lui montrant mon livre.
– Vous feriez bien de vous reconnecter à la réalité et de vous consacrer à la recherche d’un mari,
cracha-t-elle, venimeuse. Vous ne rajeunissez pas !
N’importe quel jour, cette remarque serait littéralement entrée par une oreille et ressortie aussitôt
par l’autre. Seulement, aujourd’hui, c’était mon anniversaire !
Pour tout dire, les fois précédentes, j’avais à peine prêté attention à ses remarques ! Mais, à cet
instant, j’étais quelque peu… chatouilleuse. Bon, d’accord, totalement énervée et à deux doigts de la faire
taire à coup de bottins.
Inspirer ? Non, pas question !
– Merci pour vos sages conseils ! déclarai-je, mielleuse. Il est vrai que vous savez de quoi vous
parlez !
Sa bouche se referma en cul-de-poule. Elle tenta de se redresser pour gagner quelques centimètres
qui ne m’impressionnèrent nullement. De toute façon, à chaque rencontre, cela finissait en bataille rangée.
Les autres locataires de l’immeuble s’aplatissaient devant elle, mais il était hors de question que je fasse
de même !
– Vous mériteriez que je vous lave la bouche avec du savon ! s’exclama-t-elle en s’éloignant enfin.
J’allais répliquer, quand une voix masculine me devança :
– Ai-je envie de savoir où votre bouche a traîné ?
Je secouai la tête, vaincue d’avance par l’arrivée de ce nouvel énergumène. Qui demandait de telles
choses à une inconnue ?
L’homme, à peine plus vieux que moi, portait un carton à bout de bras.
– Chouette, un nouveau voisin ! grommelai-je.
– Moi qui m’attendais à un accueil en fanfare, un barbecue…
– Pour le feu de l’enfer, faut s’adresser à la dame, là-bas !
J’avais bien insisté sur « dame », histoire de la faire bouillir encore un peu. Mme Gretna grogna une
dernière fois avant de disparaître dans l’ascenseur… Jusqu’à demain. Certaines semaines, je la
rencontrais tous les soirs, à tel point que j’en étais venue à la soupçonner de tout faire pour rentrer en
même temps que moi.
– Charmant, l’ambiance, dit le nouveau en tentant d’appuyer sur le bouton d’appel sans faire tomber
son carton.
– Et encore, attendez de voir quand il y a des enfants ! Elle les croque en une bouchée. Les parents
se servent d’elle pour les effrayer et s’assurer qu’ils obéissent !
– Vous plaisantez ?
– Pas trop, répondis-je, nuançant un peu mon propos, mais j’ai tout de même entendu une mère
menacer son fils de l’envoyer passer un après-midi chez Mme Gretna s’il continuait à être turbulent à
l’école !
Le pauvre gosse avait paru effrayé à l’idée de passer ne serait-ce qu’une seule seconde dans la
même pièce que ma charmante voisine.
M’arrêtant au premier étage, je le laissai entrer avant de me glisser dans la cabine et de reprendre
ma lecture là où la vieille démone l’avait interrompue. À peine quelques lignes plus loin, je refermai mon
livre et sortis de l’ascenseur. Alors que je me retournai pour saluer poliment le nouvel arrivant, je me
cognai dans son carton.
– Vous pourriez avancer ? me demanda-t-il avec un mouvement du menton.
– Mais que faites-vous ?
Question stupide, je sais. Mais ce type me suivait sur mon palier ! Il avait un tatouage et un sourire
en coin qui commençait à m’agacer prodigieusement. Songeait-il à quelque chose de drôle ou avait-il
toujours cet air de s’amuser de tout ce qui l’entourait ?
– J’aimerais rentrer chez moi pour poser ce carton qui pèse lourd !
La porte de l’ascenseur commença à se refermer, lui heurtant le bras, avant de reprendre sa course
dans l’autre sens.
– Vous êtes le nouveau voisin ?
Ouais, d’accord, cette question-là n’était pas mieux que la précédente.
En voyant la porte commencer à se fermer de nouveau, je m’écartai pour qu’il puisse sortir
complètement. Je le suivis du regard, avisant la porte ouverte de l’appartement situé juste en face de chez
moi.
Voilà qui répondait à pas mal de mes interrogations. Il ne restait plus qu’à espérer qu’il soit aussi
timide et renfermé que le précédent locataire. Ce dernier avait été si discret que je n’avais pas su tout de
suite qu’il était parti. À vrai dire, si Mme Gretna ne m’avait pas annoncé son départ, je ne m’en serais
sans doute pas rendu compte.
Je fouillai dans mon sac, réalisant à cet instant seulement que je n’avais pas pris mon courrier.
Maudite vieille bique ! Et la porte de mon chez-moi qui me faisait de l’œil ! Et mon livre… Déçue de ne
pas pouvoir m’installer tout de suite sur mon canapé pour une soirée avec mes deux tourtereaux du
moment, je rappelai l’ascenseur.
Le hall de l’immeuble était désert. Bonne nouvelle !
J’ouvris ma boîte aux lettres pour y trouver ce qui ressemblait furieusement à des cartes
d’anniversaire et une lettre de ma banque. Trop cool ! Je ne pouvais pas rêver mieux comme cadeau
d’anniversaire ! Quoique, ces derniers temps, j’aie étrangement réussi à ne pas être dans le rouge. Il faut
dire que mon abonnement à la bibliothèque aidait beaucoup… Mais que deviendrais-je quand j’aurai tout
lu ?
En refermant enfin la porte de mon appartement, je laissai tomber mon sac à main, ôtai mes tongs et
me dirigeai vers le canapé, cartes et livre à la main. La lettre bonus attendrait. Je n’avais pas envie de
lire que j’étais une inconsciente qui dépensait bien trop d’argent dans les livres !
À cette pensée, je regardai mes étagères qui croulaient sous les responsables de ma débâcle
financière. Si seulement je trouvais le courage de les revendre… Je pourrais payer l’achat des suivants.
Mais comment choisir ceux à sacrifier ?
Mes yeux se posèrent enfin sur l’exemplaire entre mes mains. Il était temps pour moi de… Je
secouai la tête, il fallait surtout que j’ouvre mon courrier !
Repoussant à plus tard ma lecture, j’ouvris une enveloppe rose. À l’écriture, je savais qu’il
s’agissait de mes parents. Ma mère était une inconditionnelle de la carte ; à coup sûr j’en avais une
électronique qui m’attendait dans ma messagerie… Quand ils partaient en vacances, je recevais au moins
une carte postale par semaine. À croire que c’était une obligation vitale pour elle !
Les mêmes mots, comme chaque année. Elle me souhaitait le meilleur pour ma trentième année… Je
me retins difficilement de grogner. Était-elle réellement obligée de parler de mes trente ans qui
approchaient ?
La deuxième enveloppe venait de ma grand-mère et était accompagnée d’un chèque pour que je me
« fasse plaisir ». En gros, pour que je puisse m’acheter encore et toujours plus de livres. Avais-je besoin
de dire à quel point j’adorais ce cadeau ? Je savais déjà lesquels j’allais acheter. Ou précommander.
La dernière enveloppe venait d’une de mes cousines. Je l’ouvris avec une certaine impatience et
explosai de rire en voyant un gros « prompt rétablissement » sur la carte. Nous avions l’habitude de nous
offrir des cadeaux stupides pour Noël, mais jamais, au grand jamais, nous ne nous étions envoyé de telles
choses pour les anniversaires !
Quel dommage que le sien soit passé !
Ayant fini de lire mon courrier, je reposai le tout sur le canapé à côté de moi et rouvris mon livre.
Maintenant, il était temps de savoir comment le héros allait se faire pardonner son dernier faux pas. Des
fleurs ? Une déclaration aussi bouillante qu’émouvante ?
Une perceuse.
Je relevai les yeux aussitôt. Qu’est-ce que c’était encore ?
Le nouveau voisin ! Il allait me gâcher… Oh ! ce n’était réellement pas le jour ! Enfin, le soir.
J’avais envie et besoin de lire, de me changer les idées ! Je sautai sur mes pieds et, sans prendre la peine
d’enfiler des chaussures, sortis sur le palier pour toquer à la porte d’en face.
– Salut Laura ! dit le primate qui m’ouvrit, tout transpirant, et une bière à la main.
La parfaite incarnation de l’antihéros des romances que j’affectionnais tant ! Quant à son physique…
Me refusant d’avancer sur ce terrain miné, je reportai mon attention sur son visage, repoussant mes
lunettes qui avaient une vague tendance à glisser, aujourd’hui.
– « Laura » ?
Pourquoi est-ce qu’il me prénommait ainsi ?
– Bah, oui, Laura Ingalls, dit-il, se passant la main dans les cheveux.
Le nom me disait vaguement quelque chose. « Laura Ingalls », où avais-je déjà entendu ça ? J’avais
surtout l’impression que ce n’était pas un compliment qu’il me faisait en me surnommant de la sorte.
Seulement, comment réagir, quand l’allusion me passait à trois kilomètres au-dessus de la tête ?
– La petite maison dans sa foutue prairie ! m’exclamai-je enfin, touchée par l’illumination.
– Jo, à qui tu parles ? entendis-je plus loin, derrière le comique qui souriait maintenant franchement
de sa boutade.
– À celle qui va vous faire manger votre perceuse ! répondis-je d’une voix suave.
– Ma voisine ! s’écria mon nouveau voisin, apparaissant enfin sur le seuil.
– Je m’apprêtais à dire à votre petit ami que la perceuse me dérangeait.
– « Mon petit ami » ? s’étrangla-t-il, alors que le primate me demandait si je pensais réellement
qu’il était gay.
Je haussai un sourcil. Il croyait quoi, Donkey Kong ? Qu’il y avait un moyen infaillible pour
reconnaître les homosexuels ? Si oui, qu’il me le dise ! Parce que trois mois avec Maurice ne m’avaient
préparée en rien à son coming out !
Pourtant après réflexion, et une grosse dose de crème glacée pour faire passer la rupture, force était
de constater que tous les indices étaient là. Sa tendance à me demander si je trouvais tel ou tel acteur
séduisant, si sa nouvelle coiffure ne le ringardisait pas trop…
Maurice… Quel homosexuel digne de ce nom s’appellerait ainsi ?
– Je n’ai rien contre les gays, dis-je en levant les mains devant moi. Mon meilleur ami l’est.
– Putain, mais qu’est-ce qui te fait croire que je suis gay ? s’énerva Jo.
– Ta référence à une série télé. Enfin, à La Petite Maison dans la prairie, ajoutai-je, le voyant prêt
à contre-attaquer.
– Et ça fait de moi une tapette ?
Je le foudroyai du regard. Pas question d’employer ce genre de qualificatif devant moi. Je
détestais… Non, j’exécrais ce terme !
– Vous avez raison !
J’étais un poil trop sur les nerfs… Était-ce trop demander de finir tranquillement cette journée ?
– C’est juste que vous êtes là, tous les deux… Alors j’ai supposé…
Comment s’enliser en quelques mots.
– Pitié, arrêtez la perceuse ! finis-je par dire, pour changer de sujet.
– Dure journée ? s’amusa mon voisin.
– Et je sens qu’elle n’est pas finie, grognai-je, songeant que mon supposé meilleur ami ne m’avait
pas encore souhaité mon anniversaire.
Qu’allait-il encore inventer ?
Nerveuse, je regardai autour de moi. Pour mes vingt-cinq ans, il avait embauché un strip-teaseur.
J’étais célibataire et il espérait que je conclue avec le type en question…
D’un, effeuilleur ne veut pas dire prostitué ou gigolo.
De deux, c’est lui qui était reparti avec.
De trois, ils furent très heureux que cette loi sur le mariage pour tous soit passée…
Et moi, je restai obstinément seule. Et là, tout de suite, j’étais aux abois.
L’an dernier, un adolescent à peine sorti des jupes de sa mère m’avait déclamé des poèmes vantant
ma beauté, mon tour de hanches et d’autres parties de mon anatomie. Je l’avais supplié de se taire quand
j’avais compris où tout cela menait.
Crétin !
Pas le gosse, non ! Mon meilleur ami !
– Demain, à 8 heures, vous pourrez vous lâcher, dis-je.
– « 8 heures»? demanda mon voisin.
– Oui, c’est l’heure légale. De plus, je serai sur le point de partir et, avec un peu de chance,
Mme Gretna en fera une jaunisse !
– Vous n’avez pas honte de parler ainsi d’une charmante vieille femme ?
– Pas la moindre goutte ! Et si vous avez besoin de soutien, M. Milau, ajoutai-je en pointant la porte
juste à côté de la mienne, sera ravi de jouer du saxo, histoire d’être sûr qu’elle vire chèvre.
– Man, je crois que tu es tombé dans un immeuble de dingues, commenta Jo en s’éloignant.
– Autre chose que je devrais savoir ?
– Un conseil : affichez vos tatouages, elle pensera que vous êtes un repris de justice. Je me charge
d’inventer des crimes affreux…
Il fronça les sourcils. Il ne savait pas à quel point je plaisantais… Moi et mon humour…
– Demain, 8 heures, dis-je, retournant chez moi pour finir mon livre.
Ou tout du moins avancer dans ma lecture.

***

Ce qu’il faut savoir sur mon meilleur ami, Yanis, c’est qu’il est l’homme le plus fidèle au monde,
que ce soit en amitié ou en amour. Et j’ai la grande chance de faire partie de sa vie et de compter pour lui.
Il est donc une partie de mon existence, de mon cœur… Et, il faut bien le dire, mon complice de crimes
depuis l’école primaire.
Il faut aussi savoir que c’est un fou furieux avec lequel il est impossible d’entretenir un début de
déprime ou tout ce qui s’apparente à de la mauvaise humeur. Pourtant, certains jours, j’aimerais pleurer
sur mon sort, ma malchance, ou, que sais-je, mon frigo qui refuse de se remplir tout seul de produits bons
pour la santé.
Je profitai donc des quelques minutes qui précédaient sa venue pour faire un bilan de ma vie. Inutile
de dire que ma lecture avait été vite finie et mise de côté.
Il n’était pas prévu qu’il vienne, mais il trouverait sûrement l’argument pour s’imposer chez moi :
« Tu es dans un bon jour ? J’arrive, qu’on en profite ! », « Tu as le moral dans les chaussettes ? J’apporte
la glace ! ». À le voir débarquer pour un rien, ma mère avait cru pendant un moment qu’il se passait des
choses pas très catholiques dans ma chambre, une fois la porte fermée.
Et puis, elle avait compris que nous parlions exclusivement de garçons. De la peur de Yanis à
dévoiler à ses parents sa tendance homosexuelle. Je lui avais tenu la main, ce jour-là. L’aveu avait pas
mal perturbé sa mère… Son père, lui, s’était muré dans un silence glacial qui n’a toujours pas fondu.
Ce ne fut qu’à 21 heures que monsieur sonna à ma porte, un grand sourire aux lèvres et un sac
plastique à la main.
– Je te dirais bien « salut beauté », mais franchement…
Il me parcourut des yeux de la tête aux pieds, marquant très clairement son mécontentement.
– Bonsoir tout de même, grognai-je.
– C’est quoi ce déguisement ?
– Ce n’est pas un déguisement ! me défendis-je, jetant un regard à ma jupe fleurie et défraîchie.
Oui, autant être honnête, je ne suis pas une top-modèle et je m’habille comme un sac.
– Sans déc’?
Je soupirai, levai les yeux au ciel et finis par le laisser entrer dans l’appartement, pressée de savoir
ce qu’il dissimulait dans son sac. Cette année, je n’aurais pas droit à un homme, à moins qu’il n’ait prévu
sa venue pour plus tard…
– Imagine, si un beau mec passait ? dit-il en se dirigeant vers la cuisine.
– « Passait » ? répétai-je. S’il passait dans mon salon, je pense que je lui demanderais déjà ce qu’il
fait là avant de me préoccuper de ma tenue !
– OK, reprit Yanis, laisse-moi t’expliquer la vie, fillette.
Je secouai la tête. Monsieur avait deux mois de plus que moi et, depuis qu’il était en âge de le dire
et de croire que ça avait un quelconque intérêt à mes yeux, il utilisait cet argument.
– Ton immeuble part en flammes…
– C’est gai !
– Tu vas te taire ?
Il me lança un regard noir qui me fit pouffer. S’il pensait m’impressionner…
– Vas-y, reprends ton histoire à dormir debout, dis-je en m’installant à table, tandis qu’il déballait
son butin.
– Pour une raison X, tu dois sortir de ton appartement et tu tombes sur un beau gosse…
Je ne qualifierais pas M. Milau de beau gosse, mais le nouveau venu pourrait faire l’affaire.
Seulement, je m’étais comportée comme une handicapée sociale… pour un livre dont la fin me laissait un
goût amer dans la bouche.
Il est barbant que les deux héros restent fâchés l’un contre l’autre pendant trop longtemps, mais là, la
réconciliation était un brin trop rapide. Quelques pages supplémentaires à faire mijoter le personnage
masculin ne m’auraient pas déplu.
– Tu m’écoutes ?
Je sursautai : Yanis se tenait devant moi, attendant visiblement quelque chose. Autant répondre le
plus franchement possible :
– Plus depuis que tu m’as soutenu que Ken ne pouvait pas finir avec Barbie parce qu’elle était un
robot créé dans l’unique but de faire croire aux enfants que les hommes ne se suffisent pas…
– Je n’ai pas dit ça !
– Tout ça pour dire que ce que tu racontes me passe la plupart du temps loin au-dessus.
– Ça fait toujours plaisir, bougonna-t-il.
– Quel est le programme des festivités ? demandai-je en regardant à l’intérieur du sac. Des mojitos !
Je sautai sur mes pieds pour aller chercher deux verres dans la cuisine. Je fouillai dans mon
congélateur à la recherche de glaçons et vidai un tiroir à la sauvage pour trouver les deux dernières
pailles venant d’un fast-food.
Je tournai pour la deuxième fois sur moi-même quand Yanis entra à son tour dans la pièce et se
dirigea vers les placards d’un pas assuré pour en sortir le nécessaire pour mesurer les ingrédients… Mon
sauveur ! Finalement, mon anniversaire ne serait pas une piètre soirée à faire le bilan de mes amours…
– Tes lentilles ?
Quoi ? Pourquoi il me parlait de « lentilles » ? Il n’y en avait pas dans les mojitos ! À moins qu’il
n’ait pas dîné – ce qui serait très étonnant vu sa propension à manger pour quatre – et qu’il ne cherche à
me faire comprendre qu’un bon repas serait le bienvenu.
– Pourquoi tu n’as pas tes lentilles ? demanda-t-il en repassant dans la salle à manger. Je t’ai déjà
dit que tes lunettes étaient horribles ! Elles te mangent la moitié du visage et la couleur…
– … Ne met pas en valeur mes yeux, finis-je pour lui en le suivant. J’ai perdu celle de droite dans le
lavabo et je n’en avais plus d’avance…
– Et c’est quoi ton excuse pour cette jupe ?
Je grimaçai.
J’avais deux secondes pour trouver une raison valable quant à mon choix de cette horreur. Mais mis
à part la triste vérité, c’est-à-dire la chaleur, je n’avais pas grand-chose d’autre en tête.
– Je ne savais pas que je devais obtenir ton approbation pour m’habiller, hasardai-je, tout en sachant
pertinemment que ce changement de sujet ne fonctionnerait pas.
– Emma, souffla-t-il, secouant la tête comme un père déçu par l’attitude de sa fille, quand
comprendras-tu que tu dois toujours être au top ?
– Si tu continues à me le dire tous les deux jours, ça ne devrait plus tarder !
Je perçus le petit sourire qu’il réprima et sus qu’il ne m’en voulait pas pour mon insolence. Ce type
était un amour, le frère que j’aurais aimé avoir. Et si, un jour, j’arrivais à coincer un mec dans mes filets,
je voudrais qu’il soit comme Yanis… En moins homosexuel. En totalement hétéro, même, ce serait mieux.
Oui, je ne suis pas très partageuse. Déjà gamine, j’avais du mal à prêter mes jouets. Quand Yanis a
débarqué dans ma vie, je lui faisais des crises de jalousie. Il n’était pas mon amoureux, il était mon
meilleur ami, le seul et l’unique, et je tenais à ce que ça reste ainsi.
Puis on est entrés au collège et j’ai réussi à me décrocher de lui. Pas trop non plus.
– Il faisait chaud…, avouai-je enfin. Et puis, quitte à être moche, autant que ce soit confortable,
non ?
– Tu récupères quand tes lentilles ?
– Dans deux semaines.
Il ferma les yeux, inspirant un grand coup. Je l’aurais frappé de toutes mes forces dans l’estomac
que sa réaction n’aurait pas été différente.
– Il va vraiment falloir que tu te trouves une autre monture…
– Ou que tu t’actives à nous préparer nos verres ! Je suis en train de mourir de soif !
J’adorais les mojitos et je n’en avais pas bu depuis des mois. Des semaines. Je dirais bien « des
jours », mais je risquerais de passer pour une alcoolique. Un verre en passant avec une cousine en transit,
est-ce que ça compte réellement ?
La conversation dévia sur des sujets moins scabreux et, pour cela, je dus lui promettre de prendre
rendez-vous rapidement chez mon ophtalmo pour avoir une ordonnance. Il me parla des soucis qu’il
rencontrait au travail (tous des pourris !), de sa vie commune avec un homme merveilleux (là, c’était lui
le pourri ! quelle idée de parler de ça à une vieille fille en devenir !).
– J’ai vingt-neuf ans, chouinai-je, je suis toujours seule…
Et bourrée. Trois verres et je roulais déjà sous la table.
Je commençai à réfléchir à ma soirée : j’avais quitté la librairie, Mme Gretna m’avait chauffé les
oreilles, j’étais rentrée chez moi après être passée pour une harpie auprès de mon nouveau voisin et
j’avais fini mon bouquin.
Je repoussai tous les commentaires désobligeants qui me venaient à ce sujet pour réaliser que ma
liste était complète avec l’arrivée de mon meilleur ami.
– … Et je n’ai pas mangé.
– Mais si, déclara Yanis, tu manges liquide.
Je rigolai. Un peu trop. Trop fort. Trop longtemps. La blague n’était pas bonne, pas assez pour
justifier mon hilarité. J’étais donc bel et bien bourrée.
– T’abuses ! Je bosse, demain.
– Moi aussi, dit Yanis en finissant son verre d’un trait. Un autre ?
Je hochai la tête en lui tendant mon verre vide.
– Tu te rends compte que je vais avoir trente ans et que je suis seule.
– Ce n’est pas non plus la fin du monde ! Et tu as encore un an avant d’atteindre le changement de
dizaine.
L’expression « changement de dizaine » m’arracha une grimace de désespoir. Ça sonnait si négatif,
si définitif. Comme si, une fois le 2 remplacé par un 3, des choses nous devenaient interdites. Pas de
retour en arrière possible, aucune chance de…
– Je ne veux pas être comme cette cruche de Bridget Jones !
– Je croyais que tu aimais ce bouquin ?
Il me tendit un verre.
– Mojito numéro quatre.
À moins que ce ne soit le cinquième. À ce stade, cela faisait-il réellement une différence ?
– Je l’aime, oui, mais tant que ça reste de la fiction et non ma vie !
– À toi de faire en sorte que ça ne le devienne pas !
– Facile à dire ! Tu crois que j’ai le choix ? Aux dernières nouvelles, les mecs ne me courent pas
après !
– Pas dans cette tenue, ça, c’est sûr !
Je lui décochai un léger coup de poing dans l’épaule pour marquer ma désapprobation. Ce qui eut le
don de le faire marrer. Note pour la prochaine fois : y aller plus fort que pour assommer une mouche.
– Peut-être que si tu sortais la tête de tes bouquins, tu rencontrerais plus de gens, ajouta-t-il, avant
de boire une longue gorgée de son mojito.
– Je ne suis pas toujours dans mes livres !
– Emma, dois-je te rappeler à qui tu parles ? Je dois être l’unique personne, hormis toi, à savoir où
tu caches les livres érotiques dans cet appartement.
– Je n’ai pas de livres érotiques !
Son sourire eut le don de m’agacer. Il était bien possible que j’aie quelques livres… osés. À faire
rougir certaines femmes. Mais mince, j’étais seule, célibataire et mon imagination avait besoin d’être
nourrie !
– C’est pour ne pas oublier comment on fait, finis-je par dire.
Il rit doucement. À vrai dire, seules ses épaules bougèrent, mais cela suffit à m’agacer. Je n’aimais
pas parler de ces livres. Je me faisais l’impression d’être une perverse. Et une perverse non anonyme vu
qu’il était au courant et que son petit ami devait aussi être dans la confidence.
– Comment va Alain ? demandai-je, en songeant que l’amour de sa vie était le sujet idéal pour éviter
de continuer sur le chemin désertique qu’était le mien.
Il regarda sa montre avant de me répondre que tout allait bien dans le meilleur des mondes. J’avais
posé la question, à moi de retenir toutes les répliques sarcastiques qui me venaient à l’esprit, quant à son
manque de tact vis-à-vis de mon célibat.
– Et si tu me disais ce que tu cherches chez un homme ?
Alors ça, c’était la question ! Tant de réponses, de qualificatifs me venaient que je devais réfléchir à
celui qui aurait le privilège d’être prononcé en premier. C’est qu’il était difficile de choisir entre fidèle et
propre ! Mes deux ex, qui ne répondaient pas à ces critères, m’avaient aidée à mesurer l’importance de
ces qualités dans le choix d’un partenaire.
Physiquement aussi, j’avais quelques exigences. Pas trop grand pour ne pas avoir à monter sur un
escabeau à chaque baiser, mais suffisamment pour que je me sente en sécurité entre ses bras. Brun ou
blond, peu m’importait, tant qu’il ne semblait pas tout juste sorti de l’adolescence. Avec l’un de mes ex,
j’avais souvent eu des commentaires sur notre différence d’âge, le fait que j’étais la plus âgée… Alors
qu’il avait deux ans de plus que moi !
– Je veux un homme, un vrai. Mais sans les odeurs, les mauvaises manières…, dis-je finalement.
– Et hétéro, ajouta Yanis avec un sourire en coin.
Dans son esprit – et certainement uniquement pour m’embêter – il prétendait que les homosexuels
avaient toutes les qualités. Ce qui n’était pas totalement faux. Heureusement, il existait des spécimens
rares, bien sous tous rapports et casés la plupart du temps avec des femmes qui veillaient à ce qu’aucune
rivale n’empiète sur leur territoire.
Yanis se leva en titubant légèrement, signe que lui aussi n’était plus très frais. Il sortit un carnet de
sa sacoche, dont il arracha une page, et prit un stylo qui traînait sur l’étagère près de lui. Je le vis
griffonner quelque chose avant de faire glisser la feuille vers moi.
Prince charmant

Ça promettait !
– Et tu veux que je fasse quoi ?
– Note tout ce qui te vient en tête, sans chercher à établir un ordre quelconque !
Ça, je pouvais ! Je saisis le stylo qui me parut rebelle. J’étais vraiment très, très bourrée. Et j’allais
faire une liste. Une liste qui déterminerait ce que j’attendais d’un homme…
Chapitre 2

Ce n’était plus un marteau-piqueur qui opérait dans mon crâne, mais toute une compagnie. Les uns
après les autres, ils démarraient et ne s’arrêtaient que lorsque je refermais les paupières. Quelle idée de
boire autant en pleine semaine ! Je savais que je n’aurais pas dû laisser Yanis entrer. J’aurais dû faire
barrage, feindre de ne pas avoir entendu la sonnette…
– Bonjour, il est 7 heures, l’heure…
Je grognai en silence par respect pour mon cerveau douloureux et tentai de me lever après avoir
fermé le clapet de cet animateur radio heureux d’être levé avant les poules. Qui peut être aussi gai à une
heure aussi matinale ? Ce n’est pas humain ! Pas possible ! Est-ce que moi, je me levais et ouvrais mes
volets le sourire aux lèvres et la mine reposée ?
En parlant de mine… Mon miroir n’avait clairement pas l’option anticernes et ne photoshopait pas
mon reflet. Pourquoi les livres ne faisaient-ils jamais mention des lendemains dits « douloureux » ? De
ces matins où l’on ressemble plus à une épave qu’à un être humain ?
Incapable de penser plus avant d’avoir pris ma douche, je me déshabillai laborieusement et entrai
dans la cabine. Je réglai le jet pour qu’il soit vivifiant et serrai les dents pour ne pas hurler, quand de
l’eau gelée me tomba dessus.
La journée allait être longue, très longue…
Une intuition qui se confirma quand ma tartine tomba du côté de la confiture sur le sol quasiment
immaculé de ma cuisine. J’avais bataillé pour ne pas vomir en buvant mon verre d’eau parfumé à
l’aspirine. Quant à l’odeur du pain… Une véritable torture ! Et voilà que tout était à refaire.
– Journée de m… Ah non !
Sans l’avoir prémédité, ce cri me vrilla les tympans tout autant que la perceuse qui scellait mon
triste sort. 8 heures : mon voisin était aussi ponctuel qu’un coucou suisse, et moi affreusement en retard.
Je fus tentée de prévenir M. Ribot que je ne pouvais pas venir aujourd’hui, mais sans lui dire que la
raison première de mon mal-être contenait plus d’alcool que… bref, sans lui dire que je m’étais mis la
tête à l’envers la veille au soir. Je tournai sur moi-même trois fois avant d’en conclure que cela
n’avançait à rien.
D’abord, ramasser ma tartine et effacer les traces de la chute.
Ensuite, me brosser les dents avec application tout en tâchant de me souvenir où se trouvait le
paquet de chewing-gum à la menthe acheté il y a des mois.
Enfin, prendre mon sac à main.
Ce fut à ce moment-là que mes yeux se posèrent sur un bout de papier qui traînait sur la table de la
salle à manger. Je m’approchai, craintive. L’alcool et Yanis combinés n’aidaient pas à faire des choses
intelligentes…
PrinceS charmantS

Je reconnus immédiatement l’écriture de Yanis. Les deux « S » avaient été ajoutés par moi,
visiblement, ainsi que la suite :

Beau Possessif Attentionné


Serviable Courageux Charismatique
Honnête Aventurier Sans tatouage
Droit Intelligent Hétéro
Aisé Drôle Alien s’abstenir

Pourquoi…
Oh, mon Dieu ! La liste !
Tout me revenait en mémoire avec la précision d’un scalpel… Enfin non, plutôt d’un marteau-
piqueur.
Je la glissai dans mon sac, tout en rassemblant mes souvenirs. Yanis avait voulu que je lui énumère
les qualités de mon prince charmant. Tout ce que j’attendais d’un homme… Jusque-là, tout allait bien.
C’était après… Je m’étais un peu emballée… J’avais parié que je pourrais le trouver avant mes trente
ans. Douze mois pour dénicher cette perle rare. Tellement rare qu’en vingt-neuf ans je n’avais pas encore
mis la main dessus, ou sur un type y ressemblant vaguement.
Rassemblant tout mon courage, je sortis enfin de chez moi, sans pour autant cesser de penser à cette
liste et à ce fichu pari. Connaissant Yanis, il serait hors de question de revenir là-dessus. J’avais donc
douze mois pour me trouver un homme, un vrai. Un de ceux qui pourraient faire illusion.
Soudain, mon téléphone m’indiqua l’arrivée d’un texto. J’enfonçai ma clé dans la serrure et cherchai
le coupable au fin fond de mon sac. Avec un peu de chance, mon patron m’annonçait qu’il me donnait ma
journée. Ce qui serait un cadeau empoisonné, vu les rugissements de la perceuse de l’autre côté du palier.
Prends rendez-vous chez ton ophtalmo pour changer de hublots, Yanis

Lever les yeux au ciel avec une gueule de bois était a priori à proscrire… À condition de le savoir
avant.
– Vais mourir…
Je laissai tomber mon téléphone dans mon sac et finis de verrouiller la porte de mon appartement
avant de partir travailler. Heureusement, le chemin était court et mes lunettes de soleil m’avaient permis
de ne pas trop aggraver mon mal de crâne. Quand est-ce que mon aspirine ferait effet ?
– Bonjour Emma ! Comment allez-vous ?
Mal !
– Bien, et vous, monsieur Ribot ?
Je le vis esquisser un sourire, visiblement pas convaincu par ma réponse.
– Comme un charme, répondit-il, puis, me montrant la porte de la réserve : je pense que vous feriez
bien de continuer votre travail d’hier.
Sauter au cou de votre patron était proscrit, une chose qu’il ne fallait pas faire, mal vu, tout comme
l’embrasser à pleine bouche pour le remercier de vous refiler le travail qui convient parfaitement à votre
état, pourtant j’en avais bien envie ! J’allais pouvoir passer quelques heures seule, dans une pénombre
agréable, avec pour seuls bruits ceux que j’aurais le malheur de faire.
Nouvelle sonnerie.
Appelle ton ophtalmo, j’ai dit !
Espèce de…
Comme si le secrétariat du cabinet était déjà ouvert ! Agacée par son entêtement, je posai mon
téléphone sur une table et commençai à inventorier le carton que je n’avais pas eu le temps de finir la
veille. J’étiquetai les livres et en fis des tas, afin de pouvoir plus facilement les placer dans la librairie.
Une heure plus tard, nouveau texto.
Certaine désormais que je pourrais contacter quelqu’un, j’appelai mon ophtalmologiste et priai pour
que le rendez-vous ne soit pas à la saint-glinglin.
– J’ai une possibilité pour le mois d’août.
– « Août » ? m’étranglai-je.
– Fin août, bien entendu, précisa la secrétaire.
– « Bien entendu ».
On était au mois de mai ! Mais pas question de protester. Il me fallait devenir amie avec elle,
l’attendrir, afin de ne pas passer les trois prochains mois avec Yanis sur le dos à propos d’une paire de
lunettes.
– C’est une urgence.
– Comme tout le monde !
Si je lui disais que j’aurais bientôt trente ans, que j’étais célibataire et que la veille quelqu’un
m’avait comparée à Laura Ingalls, elle aurait pitié de moi ?
– Vous pourriez me prévenir si un rendez-vous se décommandait miraculeusement ?
– Je pourrais.
Je la remerciai une bonne dizaine de fois avant de raccrocher et de croiser les doigts. Avec un peu
de chance… Un malentendu… Comment allais-je annoncer ça à Yanis ?
Oh ! et puis, mes lentilles arrivaient dans deux semaines maintenant ! Il n’aurait pas à supporter
longtemps de me voir avec mes hublots.
Je lui envoyai un texto avec la date de mon rendez-vous et retournai à ma tâche. Ce ne fut que vers
midi que mon portable se manifesta de nouveau. Un patient venait de se désister et la secrétaire avait tout
de suite pensé à moi. Finalement, ma bonne étoile ne devait pas être en vacances !

***

– Quel âge avez-vous ?


Je fusillai du regard l’ophtalmo qui attendait ma réponse en me fixant par-dessus ses lunettes.
Pourquoi fallait-il toujours qu’il soit question de ce nombre affreux et cruel ? Pourquoi ne pouvait-on pas
demander autre chose…
– Vingt-neuf ans, finis-je par dire à contrecœur.
– D’accord…
Pourquoi avais-je l’impression qu’en plus, il ne me croyait pas ? Mince, il devait bien avoir tous
ces renseignements avec ma carte Vitale !
– Allez vous asseoir là-bas !
J’obéis, tout en songeant au texto assassin que je n’allais pas me priver d’envoyer à Yanis. Il était la
cause de tout cela, le responsable de ma déchéance.
– Dites-moi ce que vous lisez…
Je plissai les yeux. De deux choses l’une : soit il avait affiché des idéogrammes chinois pour que je
passe pour une nouille, soit je n’y voyais plus grand-chose avec mes lunettes… Pitié, faites que ce soit un
farceur !
– Votre vue a changé depuis votre dernière prescription, commenta-t-il, préparant son objet de
torture. Depuis quand avez-vous ces lunettes ?
– Trois ans.
Plus ou moins quatre… J’avais cette monture, et donc ces verres, depuis Lionel, ce qui signifiait…
Oui, c’était bien ça, sept ans ! Discrètement, je recomptai sur mes doigts, sept ans que je n’en avais pas
changé ! Finalement, Yanis avait eu raison de me pousser à venir.
– Avez-vous eu des migraines dernièrement ?
Je secouai la tête doucement pour ne pas faire tomber son porte-lentilles.
– Êtes-vous stressée ?
Par mon grand âge ?
– Au travail, par exemple…
– J’ai le travail le plus cool au monde et le patron qui va avec, dis-je avec un grand sourire.
Pas très convaincu, il acquiesça, et posa une nouvelle lentille de correction devant mon œil gauche.
– C’est mieux ?
Mieux que rien, aurais-je tendance à dire.
– Êtes-vous fatiguée ?
Non ! Être célibataire et ne pas passer mes nuits à jouer aux lapins me permettaient de dormir tout
mon soûl, sans même avoir à me préoccuper de laisser assez de place à l’autre dans le lit.
– Si vous en veniez au but, suggérai-je, en tentant de garder la voix la plus aimable au monde.
Enfin, de celles que j’avais en stock.
– C’est pour savoir si je dois regarder vos yeux rouges de plus près.
– Gueule de bois, répondis-je. Mon anniversaire était hier.
– Je comprends.
« Je comprends » ? Et il comprenait quoi, le monsieur ?
Peu désireuse de me fâcher avec celui qui avait le pouvoir suprême de me donner l’ordonnance de
malheur qui rendrait mon meilleur ami fou de joie et me permettrait de jeter des lunettes vieilles de sept
ans, je lui souris et me prêtai au jeu.
Finalement, ce n’étaient pas des idéogrammes, j’avais bien la vue de René la Taupe.

***

– Bon, tu es prête ?
Je sortis de ma chambre, tout en finissant de relever mes cheveux en un chignon difforme.
– Tu m’as fait attendre, pour ça !
Deux choix : l’ignorer ou le torturer à petit feu.
– Tu ne ressembles à rien, Emma ! Comment veux-tu rencontrer quelqu’un avec un jean et un
débardeur ?
– Hé ! Quand je l’ai acheté, tu m’as dit qu’il me faisait une poitrine d’enfer !
– Ta poitrine est géniale, mais il va falloir que tu commences à montrer un peu plus de peau…
Pourquoi tu ne mettrais pas ton petit haut noir échancré ?
– Parce qu’on peut voir mon nombril !
D’accord, j’exagérais, mais j’étais tout de même assez grande pour choisir ma tenue !
Cinq minutes plus tard, Yanis gagnait par K-O. J’enfilai le petit débardeur noir pour lui faire plaisir
et pour qu’il arrête de me répéter que ce n’était pas en m’habillant comme Maria dans La Mélodie du
bonheur que je me trouverais un jules. Pourtant, je n’aurais rien eu contre un petit capitaine von Trapp…
Les sept enfants en moins.
– Où allons-nous ? demandai-je, alors que Yanis nous entraînait d’un bon pas dans la rue.
– Un de mes collègues m’a parlé d’un opticien avec un choix énorme.
– Et qu’en est-il des prix ?
Je n’avais pas très envie de renoncer à quelques livres ce mois-ci pour me financer de nouvelles
lunettes.
Il haussa les épaules sans daigner m’en dire plus.
– Tu en es où de ta liste ?
OK, monsieur voulait changer de sujet. J’avais donc intérêt à surveiller les étiquettes chez l’opticien
pour ne pas devoir faire un prêt sur vingt ans pour une simple monture de lunettes.
– Quelle liste ?
– Ton prince charmant…
Une semaine. Il avait tenu quasiment une semaine sans y faire allusion… Quel dommage qu’il n’ait
pas totalement oublié cet épisode malencontreux de mon anniversaire !
– Toujours au point mort, répondis-je, regardant mon reflet dans une vitrine.
L’année précédente, par excès de coquetterie – et parce que les lendemains de cuite, mettre des
lentilles est la chose la plus difficile à faire –, je m’étais commandé des lunettes de soleil à ma vue et je
les avais très bien choisies. Sans me préoccuper de la tête que j’aurais plus tard, une fois la paire
normale sur le nez.
– Narcisse, tu réponds !
– Quoi ?
– Tu es trop rêveuse, Emma !
– Et toi, bien trop moralisateur ! Mais c’est pour ça que je t’aime. Bon, qu’est-ce que tu voulais,
mon petit canard en sucre ?
– Il faut que tu planifies une stratégie pour le trouver, ce prince.
– Je pourrais passer une annonce, me moquai-je, entrant dans la boutique qu’il m’indiquait.
– Ce serait un bon début !
Je le foudroyai du regard et décidai de le laisser en plan. J’étais là pour choisir une monture et non
pour discuter une énième fois de ma vie sentimentale désertique.
– Bonjour, puis-je vous aider ?
Je me tournai vers l’homme de l’âge de mon père qui venait de me poser la question.
Dans mes romans, tous les hommes étaient avenants, charismatiques et, quel que soit leur âge, ils
dégageaient une aura de séduction. Ils avaient tous une qualité et brillaient par leur confiance en eux…
Quelle claque, une fois revenue dans la vie réelle !
– Une monture… Je voudrais une monture, bafouillai-je.
– Et une qui lui fera rencontrer un homme !
Yanis venait officiellement de se faire une ennemie. Depuis quand braillait-on ce genre de choses en
plein milieu d’un magasin ?
– Quelque chose d’un peu moins ringard, dis-je en montrant celle que j’avais sur le nez.
Je crus lire « facile » dans les yeux de l’opticien, mais par pure délicatesse, ou crainte de
représailles, il ne le dit pas à voix haute. Seulement, je ne fus guère séduite par celles qu’il me montra et,
par chance, Yanis était de mon avis.
Rapidement, ce dernier se passa des conseils du vendeur et m’en proposa plusieurs, plus à mon
goût. Bien vite, il n’en resta plus que deux dans la course et je peinais à déterminer celle que j’allais
choisir.
– Prends celle-ci, elle te fait un look d’enfer ! trancha Yanis, me mettant de force une monture dans
les mains.
Je l’enfilai une nouvelle fois et m’approchai du miroir. Ce que je voyais me plaisait et, pour le peu
de fois où je les porterais, je pouvais faire confiance à Yanis. J’optai donc pour celle-ci et remplis les
derniers papiers pour les commander.
– Vous les aurez dans trois semaines.
« Trois semaines »… J’aurais récupéré mes lentilles d’ici là.
– Y a plus qu’à aller t’acheter quelques fringues pour remplacer ce que tu oses appeler des
« jupes » !
– J’aime bien mes jupes longues ! me défendis-je aussitôt.
– Tu as deux jambes et tu ferais bien de les montrer si tu veux que des hommes fantasment sur toi !
« Fantasmer » sur moi ? Où avait-il vu ça ?
– Mais je n’ai pas envie qu’ils fantasment !
– Ma poule, avant qu’ils touchent, il faut qu’ils aient envie de s’approcher !
Quel goujat !
– Tu sais parler aux femmes, toi !
Nous marchâmes quelques instants en silence, sans que je ne trouve un seul argument pour le
contredire.
– J’aime bien ces jupes, expliquai-je, parce qu’au boulot, je n’ai pas à surveiller si quelqu’un peut
voir en dessous.
– Tu ne connais pas la chanson de Souchon ? « Rétines et pupilles, les garçons ont les yeux qui
brillent, pour un jeu de dupes : voir sous les jupes des filles… »
Je le laissai chanter à mes côtés. Non, il était inenvisageable que je porte des jupes plus courtes qui
me forceraient à mesurer mes mouvements, à veiller à ce que personne ne s’approche trop près de mon
escabeau…
– On peut savoir pourquoi vous chantez cette chanson ?
Et voilà ! Mme Gretna dans toute sa splendeur ! Moi qui croyais qu’elle m’avait oubliée cette
semaine. Pas de nouvelles d’elle depuis mon anniversaire, un pur bonheur !
– Mon ami tente de me convaincre qu’une réorientation professionnelle dans le domaine de la
prostitution serait la meilleure solution.
– Pour quoi ? Pour vous trouver un mari ? demanda-t-elle, toujours aussi dédaigneuse.
– Non, pour me faire…
– Emma ! cria Yanis.
– Charmant, comme accueil !
Je reconnus immédiatement cette voix rieuse.
Mon voisin, le sourire aux lèvres et l’œil pétillant, me regardait depuis la porte d’entrée de
l’immeuble. Son blouson de cuir, ouvert sur un T-shirt moulant, lui donnait un air de canaille qui fit
retentir une alarme dans ma tête. J’étais à la recherche d’un prince charmant et j’avais devant moi le
spécimen parfait du bad boy. Autant dire tout le contraire de ce que je recherchais !
– Madame Gretna, vous êtes toujours aussi ravissante !
Il s’approcha d’elle et lui fit un baisemain. Je crus voir rougir la femme de Lucifer ! Mince alors,
elle était capable d’émotions ? Capable de ne pas sauter à la gorge de son prochain ? J’étais donc
l’unique personne sur qui elle passait ses nerfs ?
Curieuse et totalement sous le choc, je les regardai parler comme deux amis ou pas loin. Comment
avait-il fait pour apprivoiser aussi vite ce succube ?
Une fois la vieille bique partie, je lui posai la question :
– Pour qu’elle soit aussi mielleuse avec vous, vous lui avez vendu votre âme, c’est ça ?
– Non, j’ignore juste ses commentaires acerbes pour ne voir en elle qu’une personne âgée, sans
famille, qui cherche le contact humain par tous les moyens.
Qu’est-ce que…
– Vous avez fumé quoi ?
– Emma, relaxe ! intervint Yanis en se postant entre nous.
Je vis ce traître à son sang – enfin à moi – tendre la main à mon voisin tout en se présentant.
– Damien, se présenta à son tour mon voisin.
– Tu verras, elle aboie plus qu’elle ne mord.
– Rassure-moi, tu ne parles pas de moi, là ? demandai-je en les suivant vers l’ascenseur.
N’obtenant aucune réponse, je croisai les bras et fis mine de bouder. Et de réfléchir au livre que
j’allais commencer, dès que je serais seule chez moi. Deux me tentaient bien, mais j’avais besoin de
quelque chose de pêchu, qui me ferait rire… Dur de prédire à l’avance celui qui aurait de telles qualités !
Soudain, je me sentis légèrement secouée.
– C’est une impression ou l’ascenseur est encore en panne ?
Je regardai Yanis, qui venait de poser la question, puis la porte de ce maudit appareil. Depuis que
j’habitais l’immeuble, il n’avait pas cessé d’être réparé. Pourtant, un jour par mois, voire un par semaine,
je devais monter à pied. Après, un étage, ce n’était pas la mort…
Ravie de pouvoir quitter l’entrée de l’immeuble où les risques de voir Mme Gretna revenir étaient
énormes, je me dirigeai vers les escaliers et montai devant les deux autres qui continuaient à discuter
comme de vieilles connaissances. Comment Yanis faisait-il pour réussir à établir aussi vite le contact
avec des inconnus ? Personnellement, je n’y arrivais pas. Rapidement, je replongeai dans mes pensées.
Sur le palier, je fouillai dans mon sac à la recherche de mes clés. J’en vins à m’accroupir pour
pouvoir utiliser les deux mains.
– Je t’avais dit qu’il y avait trop de choses dans ton sac ! plaisanta Yanis.
L’ignorer. Surtout l’ignorer. Je vidai un peu du surplus : petite bouteille d’eau, barre chocolatée,
compote… J’avais de quoi pique-niquer, mais toujours pas de clés en vue. Je laissai tampons et
serviettes hygiéniques à l’intérieur pour éviter tout commentaire déplacé.
– Mais où sont-elles ?
En continuant de tâtonner, je finis par découvrir le responsable de tout cela : un trou dans la
doublure.
– Tada ! m’écriai-je en levant mon trousseau.
Geste qui aurait pu marquer la fin de cet épisode gênant, si je n’avais surpris mon voisin mater sans
vergogne mon décolleté ! Aussitôt, je me relevai et lui lançai un regard furieux qui parut l’amuser.
N’était-il pas censé être embarrassé de s’être fait prendre en flagrant délit ? N’aurait-il pas dû
s’excuser et disparaître de la surface de la Terre ?
– Sympa, le débardeur !
Oh ! le petit…
Sans me laisser le temps de répliquer, il entra chez lui.
– Je l’aime bien ! me dit Yanis.
– Tu m’étonnes, grommelai-je, ouvrant à mon tour la porte de mon petit chez-moi. Il te donne raison
et s’emploie à me rendre chèvre !
– Et le fait qu’il y arrive ne le rend que plus sexy à mes yeux !
Chapitre 3

– Ce gamin est un psychopathe en devenir !


– Emma…
A priori, Yanis n’était pas du même avis que moi. Pourtant, comment appeler autrement un gamin qui
prend un plaisir sadique à déchirer les pages d’un livre ?
– On parle de psychopathe quand la personne s’attaque à des êtres vivants…
– Un livre est un être vivant ! m’écriai-je, encore furieuse que sa mère ne l’ait pas plus disputé pour
cet acte de barbarie.
– Ma pauvre, tu perds vraiment la boule, dès qu’il est question de bouquins !
Je levai les yeux au ciel. OK, je n’aurais pas son soutien sur cette affaire. Mais je n’allais pas me
calmer pour autant. Dès que M. Ribot reviendrait de sa course, je lui parlerais de l’incident. Là, j’étais
sûre d’avoir un allié.
– Et toi, tu n’es qu’un sans-cœur, crachai-je, jetant un regard noir à mon téléphone.
Pas de réponse. Juste le bruit d’un clavier et des voix au loin.
– Je vais te laisser bosser, dis-je sèchement. Mais tu devrais retravailler ton empathie.
– Emma, je suis au boulot. Je vais avoir une journée de dingue, alors excuse-moi de ne pas
m’apitoyer sur un bouquin.
– Ça veut dire que tu ne viens pas chercher mes lunettes avec moi ?
– Pas possible, répondit-il. Tu en es où de ta recherche du prince charmant ?
Sale traître ! Monsieur était en train de changer de sujet. Une fois encore ! Et il avait choisi celui qui
fâche. Depuis maintenant trois semaines, il tournait et retournait le couteau dans la plaie sans répit. Il
trouvait l’idée tellement excitante que je n’aurais pas été surprise de le voir sauter sur place.
– Ce pari est stupide. Je te laisse bosser. Bises.
Je raccrochai, tout en maugréant. L’idée était peut-être stupide, mais je ne voyais pas d’autres façons
de me motiver à rencontrer des hommes pour éviter la déprime à mon trentième anniversaire.
Pour cela, il fallait que je me bouge. Site de rencontres, amis… J’avais fait la liste de tous les
endroits où je pouvais rencontrer quelqu’un. Puis j’avais arrêté. Manque de courage, peut-être même de
motivation.

En arrivant quelques heures plus tard chez l’opticien, je n’avais toujours pas trouvé la solution à
mon épineux problème. Enfin, je n’avais surtout pas encore décidé de quelle manière j’allais débuter
cette quête, que je sentais perdue d’avance.
Une telle confiance en soi frôle l’indécence !
– Je vais vous demander de patienter quelques instants, le temps que je finisse avec cette dame, me
dit le vendeur en désignant une femme assise confortablement qui s’admirait dans une glace avec des
lunettes lui mangeant la moitié du visage.
J’acquiesçai, tout en songeant que mon livre allait rendre l’attente bien plus agréable. Je m’étais
doutée que je ne serais pas la seule et j’avais pris mon roman du moment, en quittant mon appartement ce
matin.
Excuse bidon, puisque j’avais toujours dans mon sac à main au moins un livre ou un magazine pour
passer le temps. Même si cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un magazine…
Alors que je me tordais légèrement pour fouiller à deux mains dans mon sac rempli jusqu’à la
fermeture Éclair, mon regard fut attiré vers la porte.
Un homme d’une petite trentaine d’année venait d’entrer. Il avait une classe à couper le souffle.
Costume, lunettes de soleil, il était digne de poser dans un magazine de charme… Ou, à défaut d’autre
chose, dans un catalogue. Restait à savoir s’il avait les tablettes de chocolat que promettait son allure.
D’un geste assuré, il dégagea son poignet pour regarder sa montre qui m’éblouit. Ce type entrait
parfaitement dans la case « Aisé ». En gros, il était très bien pour mon défi !
Je l’observai un peu plus, remarquant la grande qualité de ses vêtements et la marque de ses
lunettes.
OK.
Maintenant, il fallait que je crée le contact.
J’aurais pu faire semblant de le bousculer, mais je n’avais aucune raison de bouger de là où je me
trouvais. De plus, il avait vu que je l’avais remarqué. Pas question de passer pour une cruche qui voulait
mettre la main sur lui. Même si c’était le cas.
Autre solution : m’approcher et l’aborder avec un sujet de conversation neutre. Comme Yanis savait
si bien faire. Oui, je pourrais. Si j’étais Yanis, justement, et non moi, une handicapée sociale.
Bon, ce n’était peut-être pas si dur… Il me suffisait d’approcher, d’entamer la conversation avant de
lui proposer d’aller boire un café afin de poursuivre notre discussion.
Voilà, un café pour commencer ! Et puis, il tomberait sous mon charme et… et il fallait que je me
calme !
– Bonjour, dis-je une fois que je fus assez près de lui.
– Bonjour.
Même sa voix était guindée. Il remplissait parfaitement les conditions pour mon premier défi !
Je le vis sourire et je compris que je devais parler. Lui dire quelque chose pour justifier ma
présence à côté de lui… Merde, je n’avais même pas regardé s’il avait une alliance ! J’étais peut-être en
train de draguer un homme marié !
– Je… Je…
Et voilà que je bégayais comme Ugly Betty avec son appareil dentaire devant le beau Daniel !
– Oui…
Qu’est-ce que je pouvais bien lui dire ? Dans mon esprit, j’entamais la conversation, qui devenait
passionnante et animée. Je le charmais par les mots, avant de l’inviter à prolonger le moment. Seulement,
comment je faisais ça, moi ? Comment je le charmais avec des mots, si je n’étais pas capable d’en
articuler un seul ?
Il enleva ses lunettes. Il avait des yeux superbes !
Et moi, un grave problème avec ma libido. Allez Emma, tu peux sortir quelque chose d’intelligent !
Ou pas.
– Vous travaillez dans le quartier ?
OK, il prenait les rênes… Monsieur était peut-être un maniaque du contrôle ? J’allais finir
saucissonnée sur une table pendant qu’il me fouetterait avec un poireau comme dans ce livre… Un
poireau ?
– Ça va ? me demanda-t-il, stoppant là mes divagations sadomasochistes.
Trop tard, je le voyais déjà essayer avec moi toutes sortes de jeux de rôle. Pitié, qu’il ne puisse pas
lire mes pensées… C’était tout ce que je demandais ! Sauf que mes joues écarlates devaient trahir les
images obscènes et ultra hot qui défilaient dans mon cerveau.
J’étais perdue ! Son parfum était…
J’ai chaud !
– Je suis désolée, bafouillai-je.
– Une jolie femme ne devrait jamais s’excuser.
Oh, mon Dieu ! Ma culotte était définitivement fichue !
Je secouai la tête, me rappelant mon objectif initial : le séduire par mes mots d’esprit. Enfin, si je le
retrouvais, mon esprit, parce que son sourire avait le don d’annihiler toutes mes capacités mentales.
– Je vous ai confondu avec quelqu’un que je connais…
Je venais réellement de sortir cette ineptie ? C’était la pire drague de l’année ! Il allait me rire au
nez, me dire qu’il n’avait rien à faire avec une petite libraire accro aux livres.
– Quelqu’un avec qui vous allez dîner vendredi prochain ?
Ah oui ? J’avais quelque chose vendredi ?
Oh, merde ! Il est en train de m’inviter ! Il a compris que s’il me laissait poursuivre, j’allais me
couvrir de ridicule. Un vrai prince charmant !
– Pourquoi pas…
J’étais loin du ronronnement suave de la femme confiante, mais j’avais réussi à aligner deux mots
sans buter sur la première syllabe ! Il n’y avait vraiment que dans mes bouquins qu’une vierge timide
réussissait à tenir tête à un homme balançant des phéromones à tour de bras autour de lui.
– Je m’appelle Xavier, dit-il en me tendant sa main.
Je la serrai, admirant sa taille, sa douceur… Et l’imaginant ailleurs sur moi.
– Emma.
Un mot, juste un mot. Mais pas de bafouillages, ce qui, dans mon cas, était une grande avancée !
– Je crois que le vendeur a fini avec sa cliente…
Je jetai un rapide coup d’œil pour voir la femme se lever.
– Je risque d’en avoir pour un moment, peut-être serait-il préférable que nous échangions nos
numéros.
Déjà, il sortait de sa poche intérieure le tout dernier téléphone portable tactile, 4G… Pas question
qu’il voit que j’avais toujours un téléphone… qui téléphonait exclusivement.
Je lui dictai mon numéro en me concentrant pour être sûre de ne pas lui en donner un faux. Il
m’appela et je sentis mon portable vibrer.
– Je vous téléphone pour que nous puissions nous mettre d’accord sur l’endroit.
Je hochai la tête et rejoignis le vendeur qui m’attendait. J’enfilai mes nouvelles lunettes, heureuse
d’avoir choisi de mettre mes lentilles ce matin et que Xavier ne m’ait pas vue avec l’ancienne monture.
Une fois les derniers réglages terminés, je me levai et fis un geste discret de la main à mon prince
charmant.

***

Je rentrai chez moi sur un petit nuage, sans songer à lire, comme j’en avais pourtant l’habitude. Pour
la première fois depuis des semaines, voire même des mois, je regardai autour de moi et souris. J’avais
réussi à décrocher un rendez-vous avec un type physiquement attrayant et pécuniairement viable ! Enfin, à
première vue…
Arrivée devant mon immeuble, je puisai dans ma joie pour tenir la porte d’entrée à Mme Gretna.
Qui passa dignement, sans prendre la peine de me jeter un regard.
– Un merci vous ferait mal, charmante voisine ? demandai-je, comme aucune formule de politesse ne
franchissait ses lèvres.
– C’est pour toutes les fois où vous ne m’avez pas tenu la porte, répliqua-t-elle en poursuivant son
chemin jusqu’aux boîtes aux lettres.
– Madame Gretna, je suis en mesure de vous dire que rien de ce qui sortira de votre bouche ne
pourra me blesser.
– Ah, j’avais raison !
D’accord, j’étais bien trop sur mon nuage pour que ses méchancetés et petites piques ne me
touchent, mais la sentir ravie à mes dépens avait quelque chose d’effrayant.
– De… ?
– Vous vous droguez ! J’en parlais avec Damien, votre nouveau voisin…
Je me retins de lui dire que je savais très bien qui était le Damien en question. Son nouveau pote et
au passage un nouveau tortionnaire.
– … Je lui disais que vous vous droguiez, que ça expliquait votre comportement incohérent.
Mon « comportement incohérent » ? Je lui lançai un regard noir.
– Je ne me drogue pas ! répliquai-je sèchement.
– Ah bon ?
Elle me faisait quoi, la sorcière ? Parce qu’elle paraissait vraiment surprise. Limite déçue.
– Mais alors, comment expliquez-vous vos jupes ?
Mes jupes ? Mais qu’est-ce que tout le monde avait avec mes jupes ? Ils n’en voyaient donc pas le
côté pratique ?
– Je ne me drogue pas, grognai-je avant de prendre les escaliers.
Pas question de rester une minute de plus avec cette femme démoniaque ! Elle avait réussi à me faire
perdre tout le bénéfice de ma rencontre avec Xavier ! Plus de sourire, de petit nuage, juste l’envie de
l’étrangler. Et de comprendre pourquoi mes jupes étaient à ce point décriées.

***

Alors que je réorganisais les livres sur une étagère, je sentis mon portable vibrer dans ma poche.
Consciente que cela ne ferait pas très professionnel si un futur client me voyait, je me faufilai à l’arrière
du magasin pour répondre.
– Bonjour Emma !
– Xavier…
Pourquoi téléphonait-il ? Il voulait annuler ? Pourquoi ? Je n’avais rien fait qui puisse entraîner ça.
Quand il m’avait appelée, j’avais réussi l’exploit de parler correctement. Il avait proposé que nous
dînions dans un restaurant non loin de chez moi. Depuis, j’avais gardé un silence radio nerveux pour qu’il
ne puisse pas m’accuser de harcèlement.
– Je n’aurai pas le temps de venir vous chercher chez vous, serait-il possible que nous nous
rejoignions au restaurant ?
Avais-je vraiment le choix ? Si je disais non, je pouvais dire adieu à ce rendez-vous et ma quête du
prince charmant en serait repoussée – encore. Si je disais oui… ça ne faisait pas fille désespérée ? Prête
à tout pour un repas gratuit ?
– À quelle heure ? demandai-je finalement.
– 20 heures. Je vous renvoie les coordonnées du restaurant par message.
– D’accord.
En raccrochant, j’eus la désagréable impression d’accorder plus d’importance que lui à ce dîner.
Cela dit, il devait être au travail et n’avait pas le temps de se montrer charmant… N’empêche… ce
n’était pas rassurant.
Je regardai autour de moi – pas de clients en vue – et décidai d’appeler Yanis.
– Emma, si tu comptes prendre comme habitude de m’appeler au taf, dis-le-moi tout de suite, que je
mette mon portable en mode avion.
– Moi aussi je t’adore, Yanis.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Xavier vient d’appeler pour me dire qu’on se rejoindrait finalement au restaurant.
– Le goujat !
Bon, a priori, je n’étais pas la seule à voir ça d’un mauvais œil.
– En arrivant seule, tu vas donner une fausse impression de toi.
– Développe…, l’encourageai-je.
– Il arrivera sûrement en retard et, pendant ce temps, tu auras le temps de conclure que ce n’est pas
grave, que tu peux bien être patiente… En gros, que tu es trop désespérée pour faire la fine bouche et
attendre de lui qu’il soit respectueux envers toi en étant ponctuel.
– Sauf que je suis désespérée…
– Oui, on le sait tous les deux, mais lui ne doit pas le savoir, sinon il va en profiter.
– Tu aurais pu dire que non, je n’étais pas désespérée.
– Emma, depuis quand tu n’as pas vu le stylo d’un mec ?
– « Le stylo » ?
D’habitude, ses comparaisons étaient plus directes et moins pudiques. Je l’avais déjà entendu
comparer la queue d’Alain à un marteau-piqueur en plein milieu d’une file d’attente, devant un cinéma.
Alors un « stylo » ?
– Je te rappelle que je suis au boulot et qu’il y a des oreilles autour de moi.
– Petit joueur ! me moquai-je.
La cloche de la porte d’entrée de la librairie tinta.
– Je te laisse, un client vient d’arriver.
– Je note tout de même que tu n’as pas répondu.
Chien !
Oui, je n’avais pas joué avec le « stylo » d’un homme depuis un bout de temps, et alors ?

***

Je fus bien obligée d’admettre que Yanis avait raison. Il était étrange de se rendre seule à un rendez-
vous avec un homme. Normalement, l’homme attentionné vient chercher la femme chez elle, non ? Bon,
d’accord, Xavier avait certainement un emploi du temps chargé, mais devais-je pour autant accepter ce
genre de choses ?
Et puis, le sac à main que j’avais choisi pour accompagner ma tenue ne me permettait pas
d’emporter un livre avec moi. Qu’allais-je faire s’il tardait ?
Peu désireuse d’attendre au bar du restaurant, je me postai à l’entrée de l’établissement et regardai
autour de moi dans l’espoir de voir Xavier. J’avais dix minutes d’avance, mais j’aurais aimé qu’il se
montre empressé.
Après, nous nous étions rencontrés dans la boutique d’un opticien, sans prendre le temps de
discuter… Il n’avait pas eu le coup de foudre ? Très bien. Je n’étais pas non plus folle amoureuse de lui.
Juste charmée par sa façon d’être, sa voix, son parfum…
En gros, j’avais les bonnes bases, encore fallait-il que sur les autres plans, ça colle. Ce qui
signifiait que j’allais peut-être passer la pire soirée de ma vie. Ou la meilleure. Et que dans quelques
années, j’expliquerais à mes enfants que j’avais rencontré leur père en achetant des lunettes.
Soudain, je le vis apparaître au coin de la rue. Le regard au loin, les sourcils froncés, il paraissait
absorbé par des pensées négatives. Ou sa conversation, vu qu’il tenait son téléphone contre son oreille.
Arrivé à mon niveau, il désigna son portable, puis plaça son index devant sa bouche. Le message
était clair, je devais me taire. Pas un très bon point de départ, mais rien n’était encore joué. N’est-ce
pas ?
D’une main ferme, il m’entraîna vers la porte du restaurant que j’ouvris, pour ne pas me retrouver
écrasée contre la vitre tel un insecte sur un pare-brise. Bon, la galanterie n’était peut-être pas morte, mais
ce n’était pas ce soir que j’y goûterais…
À l’intérieur, l’ambiance était cosy. Le chef de salle vint nous demander à quel nom nous avions
réservé. Je vis Xavier placer la main sur le micro de son téléphone pour répondre sèchement, avant de
s’écrier :
– Je ne peux pas permettre ce genre de choses au sein de mon service !
Plusieurs clients se retournèrent vers nous, visiblement agacés par le bruit qu’il faisait. Et moi
donc ! Ne pouvait-il pas prendre la peine de raccrocher et de parler à l’être humain assis maintenant
devant lui ?
– Il est hors de question que cet incapable s’occupe de ce dossier !
Je fis la grimace en voyant les personnes autour de nous dévisager Xavier, qui paraissait hermétique
à tout cela. Pas besoin de tergiverser : la soirée s’annonçait mal.
– Je te laisse, je n’ai pas de temps à perdre avec toi.
Ça, c’était dit.
Il raccrocha et posa violemment son portable sur la table à côté de lui. Nous étions enfin tous les
deux. La soirée pouvait commencer. J’allais pouvoir découvrir toutes ses qualités, m’extasier sur sa
culture.
– Je mets mon oreillette et je suis à toi.
Euh… Ne venait-il pas de se contredire en une seule et même petite phrase ?
– Je fais un travail qui ne me permet pas de prendre du bon temps.
C’est-à-dire ? Même au lit, il se devait d’avoir son oreillette ? Criait-il des ordres à ses collègues
en baisant ? Je n’avais encore jamais lu ce genre de scène dans un livre. Aucun auteur de ma bibliothèque
n’avait réussi à rendre séduisant un homme à ce point obnubilé par son travail.
J’avais peut-être déjà nourri le fantasme de la secrétaire qui se fait son patron sur le bureau… Il se
pouvait même que cela soit resté un bon moment dans mon esprit et que différentes versions aient été –
comment dire ? – très pimentées, mais jamais le mec ne gardait son téléphone à l’oreille pour aboyer sur
un interlocuteur !
– Excusez-moi, je dois prendre cet appel.
J’acquiesçai, revenue brutalement sur Terre. Surtout qu’il recommençait à éructer. Tout son sex-
appeal avait disparu. Je ne voyais plus devant moi qu’un type froid et autoritaire.
Ma petite culotte ne prendrait pas feu, ce soir, à moins qu’il ne change totalement d’attitude !
– Commandez ce que vous voulez, je vous invite ! dit-il après avoir éloigné le micro de son
oreillette de sa bouche.
Il m’invite et moi je fais quoi ? Potiche ?
Cinq minutes plus tard, il finissait enfin sa conversation au grand soulagement de tout le monde. Sauf
moi.
– La finance est un métier de requin. Et moi, je suis un des meilleurs, le requin-baleine !
Pitié, trouvez-moi un requin blanc qu’il lui fasse la peau !
– Rien ne se fait sans mon autorisation, continua-t-il, replaçant ses couverts autour de son assiette.
Mon aval est synonyme de réussite.
Synonyme aussi d’ego de malade, mon gars…
– Il ne me reste plus qu’à trouver une femme pour s’occuper de moi.
Tu vends du rêve…
Une fois son discours nombriliste terminé, il me demanda – enfin – ce que je faisais dans la vie.
– « Libraire » ? répéta-t-il avec une pointe de mépris, quand je lui eus répondu. C’est un hobby, pas
un travail !
Et il enchaîna sur son métier plus passionnant que le mien, « primordial pour notre société
actuelle »… À croire que le monde tournait uniquement grâce aux gens comme lui.
– Excusez-moi, monsieur, madame, vous avez choisi ?
Je me tournai vers le serveur et hésitai entre deux options : boire de l’alcool à outrance et risquer de
laisser M. Je-suis-le-roi-du-monde abuser de moi, ou partir.
Yanis avait diablement raison, je n’avais pas vu de « stylo » depuis longtemps, et l’envie de savoir
si son corps était aussi parfait que ses costumes le laissaient supposer faisait pencher la balance vers la
première solution. Mais je n’étais pas sûre de prendre mon pied avec quelqu’un qui hurlait des ordres au
téléphone et ferait peut-être de même avec moi.
– Je ne me sens pas bien, dis-je, je vais rentrer chez moi.
– Je vous raccompagne, dit Xavier en se levant prestement.
– Pas la peine, vous devez sûrement avoir un autre coup de téléphone à passer.
Je pris mon sac et ciao frimeur !
Chapitre 4

Le lendemain, à la librairie, je n’avais toujours pas décoléré suite à cet échec cuisant. Je ne
demandais pas l’impossible, juste un type qui soit un minimum intéressé, intéressant et surtout
respectueux ! Un point que je n’avais pas mentionné dans ma liste alors que, manifestement, cette qualité
n’était pas commune à tous les êtres humains !
Je sortis cette maudite liste qui m’avait poussée à croire qu’un homme séduisant et à l’aise
financièrement pouvait me convenir. Bout de papier de malheur ! Je pris un stylo près de la caisse et
barrai cet adjectif. Finalement, mon prince charmant pouvait ne pas rouler sur l’or, du moment qu’il ne
vivait pas à mes crochets.

Beau Possessif Attentionné


Serviable Courageux Charismatique
Honnête Aventurier Sans tatouage
Droit Intelligent Hétéro
Aisé Drôle Alien s’abstenir

Quelles mauvaises surprises pouvaient bien me réserver les autres ?


Mais qui j’essayais de convaincre, à la fin ?
C’est vrai, quoi… « Hétéro » ne voulait pas dire intéressé par ma petite personne ; « Intelligent » ne
rimait pas forcément avec intéressant. Enfin si, ça rimait, mais l’un n’allait pas automatiquement de pair
avec l’autre. Quant au respect, il paraissait intimement lié à la notion de serviabilité… Peut-être devais-
je me concentrer sur cette qualité ?
– Bonjour, ô belle demoiselle de mes rêves !
Je sursautai en entendant Yanis, tout proche, et jetai un coup d’œil à la porte d’entrée du magasin.
– Comment as-tu fait pour que je n’entende pas la cloche ?
– Je l’ai tenue !
Crétin ! Et voilà qu’il s’appuyait nonchalamment au comptoir, comme s’il ne venait pas de me mettre
la frousse de ma vie.
– J’ai failli avoir une crise cardiaque ! dis-je, en espérant vainement qu’il s’excuse.
– Si tu dis ça pour que je te tripote les seins en prétendant te faire un massage cardiaque, tu peux
toujours courir !
– Ne recommence plus jamais alors, sinon tu risques d’y être obligé, si tu ne veux pas être inculpé
pour meurtre.
– Je vois d’ici les gros titres : « Il tue sa meilleure amie en la surprenant en train de se rincer l’œil
sur des magazines pornos. »
– Ce n’est pas un magazine porno ! m’exclamai-je en lui montrant mon bout de papier. C’est cette
fichue liste. Celle que tu m’as fait écrire sous la contrainte !
– D’un mojito ?
Crétin !
– Bon, alors, ma caille, si tu me racontais ton rendez-vous d’hier soir, ajouta-t-il en remuant les
sourcils.
– Une catastrophe ! grognai-je, repensant à Xavier et à son attitude pitoyable.
– Pourquoi, il ne connaissait que le missionnaire ?
J’allais pour répondre quand la cloche de la porte d’entrée me stoppa net. Je saluai le client,
espérant que Yanis allait se tenir tant que nous ne serions pas seuls dans la librairie. Surtout qu’il
s’agissait d’un habitué qui connaissait, par conséquent, très bien M. Ribot.
Je le saluai poliment et lui demandai quel type de livre il cherchait.
Depuis des mois, il venait toujours le vendredi soir ou le samedi matin, sans doute pour choisir le
roman avec lequel il passerait le week-end. Sa préférence allait très clairement aux policiers ou aux
thrillers ; je l’aiguillai alors vers l’une des sorties de la semaine.
– L’avez-vous lu ? me demanda-t-il, visiblement intéressé.
J’ignorai le petit rire dans mon dos et répondis que je n’en avais pas encore eu le temps. Il n’avait
pas besoin de savoir qu’il faudrait que la Terre arrête de tourner pour que je lise autre chose que de la
romance. Enfin, non, j’avais déjà lu autre chose sans que le monde n’ait subi le moindre dommage.
C’était juste exceptionnel.
– Je vais le prendre, déclara-t-il après avoir fini de lire la quatrième de couverture. Je vous dirai
s’il en vaut la peine la semaine prochaine.
J’acquiesçai, sachant parfaitement que même s’il me l’offrait, il y avait très peu de chance que je
mette le nez dedans.
Dès qu’il fut parti, je me retournai vers Yanis qui attendait en feuilletant des guides touristiques.
– Tiens, vu que tu es là, tu pourrais m’aider à porter un carton dans la réserve ?
Il reposa ce qu’il avait dans les mains et me suivit jusqu’au comptoir. Je lui montrai du doigt le
carton qui contenait les livres que je ne pouvais pas ranger dans les rayons, faute de place.
– Trop fatiguée par ta nuit, mamie ? se moqua-t-il en la saisissant.
– Pas comme toi, sifflai-je. Se pourrait-il qu’Alain t’ait laissé dormir ?
– Si tu savais !
– Je ne veux pas savoir !
Tout sauf les imaginer tous les deux dans des positions… C’était comme penser à mes parents et à
leur vie sexuelle ! Déjà que l’idée rebutait tous les gamins… Moi, je faisais partie de cette minorité qui
avait eu la malchance de les surprendre. Et pas qu’une fois ! Et jamais dans leur chambre !
– Alors pourquoi avoir parlé de mon bel étalon ?
– Je t’ai dit que je ne voulais pas savoir, grognai-je, tout en lui indiquant où poser le carton.
Et voilà qu’aux images de Yanis et Alain venaient s’ajouter celles de mes parents, maintenant ! De
quoi dégoûter quelqu’un du sexe à vie ! Ou les envier. Après trente-cinq ans de mariage, mon père et ma
mère étaient toujours follement amoureux l’un de l’autre. Et copulaient plus que des lapins.
– Bon, si tu me parlais de ton rendez-vous, dit-il de son ton j’écoute-ma-meilleure-amie-qui-est-
une-future-vieille-fille.
– Il parlait au téléphone quand il est arrivé, a fait profiter tout le restaurant de sa conversation et,
quand il a enfin daigné raccrocher, il ne m’a parlé que de son boulot dans la finance.
Yanis grimaça tout en reprenant sa place près du comptoir, pendant que je refaisais les piles sur une
table de présentation près de la porte d’entrée.
– Et après… ? Il est passionné par son métier, c’est plutôt un bon signe, non ?
– Moi, la Bourse, ce n’est pas un truc qui me fait mouiller… rêver ! me repris-je aussitôt. Je veux
dire rêver !
– Pourtant y a des bourses qui t’intéressent…
Mon lapsus n’était évidemment pas passé inaperçu et permit de détendre l’atmosphère. Ce n’était
que le premier rendez-vous que j’avais et il me restait presque un an si je tenais vraiment à trouver mon
prince charmant avant mon prochain anniversaire. Alors à quoi bon m’en faire ?
– Ce rendez-vous t’a permis de savoir ce que tu voulais et ce que tu ne voulais absolument pas. Vois
le bon côté des choses, tu as encore quatorze essais.
– « Quatorze » ?
D’où me sortait-il un chiffre aussi précis ?
– Ta liste… Elle comporte quinze qualités. Moins une, reste quatorze.
– Je ne sais pas si je dois me moquer de ton intelligence hors norme qui te permet de faire cette
soustraction de tête, ou hurler à l’idée de me taper encore autant de rendez-vous !
– Tu n’es pas forcée non plus de te taper quatorze types…
J’étrécis les yeux, cherchant à savoir quel sens il donnait à « taper », parce que, là aussi, ma
réaction dépendait du sous-entendu.
– Tu réfléchis trop, Emma ! Laisse-toi glisser, tu verras bien ce qui arrivera.
– Un gros naze, voilà ce qui m’arrivera !
Il secoua la tête. Mes ex avaient tous été pour lui source de franche rigolade et il ne comprenait pas
que je puisse être blessée chaque fois que je me rendais compte que mon petit copain du moment n’était
pas le bon. Que j’étais encore loin de connaître la même symbiose que mes parents.
– Bon, je te laisse, on déjeune chez les parents d’Alain.
Je lui fis la bise et continuai de travailler jusqu’à la fermeture de midi. Ma journée étant
officiellement terminée, je partis faire mes courses. En y allant à cette heure, j’évitais le rush et pouvais
espérer m’en tirer sans envie de meurtre et hématomes.
Ou pas…

***

Transpirante et essoufflée, je fus ravie de voir la porte de mon immeuble s’ouvrir alors que
j’approchais. Prête à dégainer mon plus beau sourire, accompagné du merci de rigueur, je me figeai en
voyant sortir Mme Gretna.
Cette sorcière avait décidément un radar pour me rencontrer quand j’étais au top de ma forme.
– Vous n’avez pas l’air bien, dit-elle en me détaillant de la tête aux pieds. On pourrait croire qu’à
votre âge vous auriez une meilleure santé.
Refusant d’entrer dans une conversation stérile qui, de plus, me retarderait, je tentai de passer pour
pénétrer dans l’immeuble. Sans surprise, la vieille carne fit un pas sur le côté pour m’empêcher toute
retraite.
– Un homme veut une femme en bonne condition physique.
Pitié, non ! Tout sauf des conseils en matière de sexe de sa part !
– Vous devriez prendre soin de vous pour pouvoir avoir des enfants sans trop de complications.
« Des enfants » ? Ne savait-elle pas qu’avant de penser à des mini-moi, il me fallait trouver un
homme suicidaire qui accepterait de m’aimer et de supporter ses commentaires ? Elle serait bien capable
de faire fuir mon prince charmant. À moins qu’il ne la perçoive comme le dragon qu’il faut apprivoiser
pour ravir la princesse.
Sauf que, dans les contes de fées, il ne faut pas apprivoiser le dragon… Malheureusement, nous ne
sommes plus au Moyen Âge et je ne voudrais pas qu’il se retrouve en prison à cause de cet infâme être
maléfique.
– Un peu de sport ne vous ferait vraiment pas de mal ! ajouta-t-elle avec une moue dédaigneuse.
– Est-ce que je vous demande si votre sonotone se porte bien ?
– Je n’ai pas honte d’en avoir un, répliqua-t-elle en levant le menton. Et puis, ce n’est pas comme
s’il y avait quoi que ce soit d’intéressant à entendre venant de votre appartement.
Depuis quand les personnes âgées étaient-elles comme ça ? Dans quel monde étais-je tombée ?
– J’aimerais rentrer chez moi, dis-je en serrant des dents pour ne pas lui hurler des insanités au
visage.
– Vous serez ravie d’apprendre que l’ascenseur est en panne.
Quoi ? Enfer et damnation !
Un étage plus tard, je dus bien constater, furieuse, que cette mémé de malheur avait raison : je
devais faire du sport si je voulais toujours être capable de soulever quelque chose. Je rangeai mes
courses et filai prendre une douche rapide, histoire de rafraîchir l’ambiance. J’ôtai mes lentilles de
contact pour mettre mes nouvelles lunettes et lire confortablement.
Légèrement courbaturée et totalement avachie sur mon canapé, je décidai de téléphoner à mes
parents. Cela faisait longtemps que je n’avais pas cherché à savoir comment ils allaient. De plus, comme
ils étaient adeptes du principe « pas de nouvelles, bonnes nouvelles », je pouvais toujours attendre pour
qu’ils fassent le premier pas !
À la deuxième sonnerie, une voix féminine et enjouée me répondit.
– Bonjour maman, dis-je en tentant d’avoir l’air aussi heureuse qu’elle.
– Ma chérie, ça fait longtemps ! Quoi de neuf ?
Je lui racontai les dernières nouvelles, sans mentionner Xavier et ma liste. Ma mère était jeune dans
l’âme et trouverait stupide que l’approche de mes trente ans me fasse virer chèvre de la sorte.
– Tu pourrais t’inscrire dans une salle de sport et sortir un peu ta tête de tes livres, déclara-t-elle
après que je lui ai parlé de ma dernière conversation avec ma charmante voisine.
– Comment peux-tu dire ça sans même me voir ?
– Pourquoi ? Tu as prévu de venir nous voir avant les fêtes de fin d’année ?
Je grimaçai, consciente que j’avais tendu la perche pour me faire frapper.
– Je ne pense pas, tu sais…
Je laissai ma phrase en suspens, espérant qu’elle comblerait les trous avec une excuse valable.
– Tu continues à dépenser tout ton argent dans les livres, c’est ça ?
Elle n’était pas dupe.
– Il se pourrait…, dis-je tout bas avant de m’arrêter en l’entendant glousser à l’autre bout de la
ligne.
Oh non… Ça ne pouvait vouloir dire qu’une seule chose !
– Maman, dis à papa d’enlever ses mains ! hurlai-je, scandalisée par le comportement de mes
parents.
– Ce ne sont pas ses mains, ma chérie ! roucoula-t-elle en riant bêtement.
– Maman ! Merde, je vais finir par ne plus vous téléphoner !
– Je te prierai de ne pas être impolie ! Et puis, ce n’est pas comme si tu téléphonais régulièrement.
On se demandait bien pourquoi… À chaque fois, c’était la même histoire. Mon père adorait venir
l’embêter quand elle ne pouvait pas vraiment le repousser. Combien de fois l’avais-je surpris la main
dans son corsage, alors qu’elle était occupée ?
– Dit la femme qui se laisse tripoter par son mari pendant qu’elle est au téléphone avec sa fille !
– Tu préférerais que ce soit le voisin ?
– Maman !
« Le voisin » ? M. Laratovski avait au moins l’âge de Mme Gretna ! Un été, alors qu’il se promenait
dans un débardeur qui laissait visibles les poils de son torse, je l’avais surpris se récurant le nez.
L’image la moins glamour au monde ! Pas question d’imaginer ma mère, la femme qui m’avait mise au
monde, entre les mains…
– Je crois que je vais vomir, déclarai-je en allant ouvrir une fenêtre, afin de faire entrer un peu d’air
dans le salon.
– C’est bon, je suis dans la chambre, s’exclama-t-elle comme une adolescente qui fait comprendre à
ses parents qu’elle a obéi, mais que ce n’est pas de gaieté de cœur.
Je fermai les yeux. Cela signifiait qu’il ne me restait que quelques secondes avant d’entendre pire.
– Maman, est-ce qu’il vous arrive de faire autre chose avec papa que…
Déjà des images me revenaient en mémoire… Jamais un enfant ne devrait avoir à subir une telle
torture ! Mes parents auraient dû m’emmener voir un psychologue pour tenter de me faire oublier tout
cela. Mince, j’avais peut-être vingt et un ans à l’époque, mais je n’étais pas encore prête à voir de mes
propres yeux que mes géniteurs étaient toujours actifs !
– … Que faire l’amour ? Bien sûr ! s’écria-t-elle. Je te rappelle que nous revenons de voyage ! Hier
soir encore, nous sommes allés au cinéma.
Pourquoi avais-je peur de lui demander quel film ils avaient vu ?
– Pour voir ce film avec ce formidable acteur américain…
Ça m’avançait, tiens… surtout quand on sait qu’aux yeux de ma mère, il suffit d’être agréable à
regarder pour avoir l’adjectif « formidable » collé sur le front. Je la laissai me faire un bref résumé, lui
donnai le titre avant de comprendre que nous n’étions plus seules.
– Bon, je vous laisse, dis-je, tu me raconteras vos vacances la prochaine fois. Amusez-vous bien !
– Toi aussi, ma chérie.
J’entendis au loin mon père dire qu’il m’embrassait avant que la ligne ne soit coupée. Voilà ce que
je voulais. Mais comment l’obtenir ?
Du sport ?
De mauvaise grâce, je convins que Yanis, ma mère et Mme Gretna n’avaient peut-être pas tort… En
revanche, ça m’aurait fait très mal de le reconnaître devant cette dernière ! Décidée à prendre au moins
des renseignements, je quittai mon petit appartement douillet rempli de livres pour me mettre à la
recherche d’une salle de sport.
Et j’en trouvais une assez rapidement. Pas trop loin de la librairie pour pouvoir y aller le soir, et
suffisamment proche de chez moi pour m’y traîner, une fois la séance de torture terminée.
Il ne me restait plus qu’à entrer dans ce temple du corps pour en apprendre plus.
J’allais pousser la porte quand celle-ci s’ouvrit pour laisser passer une femme au corps impeccable,
habillée pour en montrer le maximum, sans tomber toutefois dans le vulgaire. Pas besoin d’une longue
comparaison avec ma propre silhouette pour comprendre que j’avais réellement besoin de faire quelque
chose, avant de devenir incapable de soulever un livre de cinq cents pages.
Déterminée à tenter l’expérience, je me dirigeai d’un pas assuré vers la réception, où une employée
au corps parfait m’accueillit.
– Bonjour.
Si ça continuait ainsi, j’étais bonne pour une crise aiguë de complexes !
À travers une grande baie vitrée, je pouvais voir un cours de… quelque chose, et surtout constater la
plastique athlétique de la majorité des membres de ce club. Allaient-ils accepter quelqu’un comme moi
en leur sein ?
– Bonjour, j’aimerais me renseigner, dis-je en tentant de sourire.
– C’est un cours de body combat, vous connaissez ?
Je secouai la tête, persuadée que je ne ferais jamais ça. Est-ce que c’était un cri guttural qu’ils
venaient tous de pousser ? C’était obligatoire ?
– Les Mills ? tenta-t-elle de nouveau.
Pour essuyer un nouvel échec.
Si je lui disais que j’étais totalement inculte en matière de sport, me forcerait-elle à passer mon
chemin ? Ce qui serait une excuse parfaite pour rentrer chez moi et retrouver mon roman en cours…
– Ce n’est pas grave, je vais vous faire visiter notre salle.
Heureusement que ce n’était pas grave ! Personnellement, j’ai très bien vécu jusque-là, sans avoir
jamais entendu parler de… ça. Je les regardai gesticuler dans tous les sens, cherchant à suivre le tempo
de la musique et les vociférations du prof, un gars qui n’avait visiblement jamais eu de problème de
poids. Après, ce n’était peut-être qu’une impression.
Brusquement, ma guide s’arrêta devant une machine et m’interrogea sur mes attentes.
– Remise en forme ? Entretien ? Vous recherchez quel effet ?
Un peu tout, c’était envisageable ?
– À mon avis, vous avez juste besoin de vous tonifier.
– D’accord.
Enfin, je crois. Que voulait-elle dire par « tonifier » ? Ça ne revenait pas au même que « remise en
forme » ?
– Voici un elliptique…
Ils ont leur propre langage, dans cette salle, ou c’est moi qui suis juste totalement perdue dès qu’il
est question de me remuer le popotin ?
– Pouvez-vous ôter vos chaussures pour l’essayer ?
Elle voulait déjà me déshabiller ! Bien, ma grande, mais je ne suis pas intéressée par les femmes…
Encore moins par la machine qu’elle me fit essayer. Ni même les trois suivantes. De nouveau
transpirante, je la regardai me parler encore et toujours de la salle, des cours…
– Lors de votre première séance, vous serez accompagnée par l’un de nos coaches. Il pourra ainsi
déterminer avec vous ce que vous devriez faire et dans quel but.
Je hochai la tête, pas sûre qu’elle attende de moi la moindre réaction. C’était donc si compliqué,
maintenant, de faire du sport ? À l’école, le plus dur était de convaincre le professeur que nous ne
pouvions pas nager parce que, oui, nos règles étaient excessivement longues/douloureuses/affluentes, que
la mort prématurée de notre poisson rouge nous empêchait de faire la course d’endurance…
– Avez-vous des questions ? me demanda-t-elle, alors qu’on revenait à notre point de départ.
– Je ne crois pas, répondis-je timidement.
– J’espère qu’elle a mentionné la séance gratuite avant l’inscription !
Je me tournai vers l’homme qui venait de parler. Baraqué, mais sans excès, il paraissait évident
qu’il faisait partie des habitués. Blond, souriant, il aurait très bien pu être mannequin pour une grande
marque d’articles de sport.
Alerte !
Ne m’étais-je pas fait une remarque équivalente pour Xavier ?
– J’allais y venir, Brandon !
Brandon ? Exactement le prénom qui correspondait à son physique ! Y avait-il une Brenda dans sa
vie ?
– Donc, comme Brandon vous le disait, reprit l’employée en le désignant de la main, vous avez le
droit à une séance gratuite que vous passerez pour partie en compagnie d’un coach, ce qui vous permettra
de déterminer si vous vous sentez à l’aise chez nous.
Elle conclut son monologue par un sourire éblouissant qui me laissa de marbre. Je n’avais pas
oublié qu’elle essayait de me vendre un abonnement pour une salle de sport, afin que je martyrise mon
corps.
– Vous êtes libre, samedi prochain ? me demanda Brandon en s’appuyant sur le comptoir, à côté de
moi.
– Oui. Je ne travaille pas l’après-midi.
– Très bien !
Il se retourna vers l’employée qui attendait près de nous.
– Crystel, peux-tu vérifier que j’ai bien une heure de libre pour coacher cette charmante
demoiselle ?
Crystel eut la délicatesse de se tourner vers moi pour vérifier si j’étais d’accord. J’acquiesçai.
Après tout, une séance gratuite ne m’engageait pas à revenir. Et puis, je saurais si c’était ou non un
endroit pour moi.
Une fois le rendez-vous pris, elle me fit remplir un dossier de préinscription afin que, la semaine
suivante, nous puissions directement nous occuper de mes besoins. Est-ce que ça comprenait les sex-
toys ?
De retour chez moi, je réalisai que je n’avais plus de tenue de sport à ma taille. Une expédition
shopping serait donc nécessaire. Mais pas aujourd’hui, j’avais bien assez négligé mes livres pour ne pas
perdre de temps dans les magasins !
Chapitre 5

Ce ne fut que le lundi matin, en me levant pour aller travailler à la librairie, que je réalisai que, dans
moins d’une semaine, j’allais devoir faire du sport en compagnie d’un homme au corps sans l’ombre
d’une miette de gras. Il me fallait donc trouver la tenue qui me sculpterait un corps parfait, histoire de ne
pas ressembler à une boule de guimauve entourée de cure-dents.
Le samedi soir, en arrivant chez moi, je m’étais aussitôt plongée dans un roman sans plus
m’inquiéter de ce que je porterais lors de cette séance gratuite. J’avais lancé une bombe sans me soucier
des effets secondaires. J’étais partie en guerre contre ma cellulite et la décrépitude de mes muscles – en
supposant que j’en aie encore –, sans me préoccuper du matériel à ma disposition.
Mais, aujourd’hui, tout me revenait, tel un boomerang en pleine face : le vieux jogging qui ne
pourrait jamais contenir mes fesses délicatement rebondies, mon haut de sport qui datait de l’époque où
j’avais deux tailles de poitrine en moins… Impossible à présent de loger mes deux seins dedans en même
temps !
– Bonjour charmante voisine, entendis-je, alors que je fermais la porte de mon appartement.
Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule et vis Damien, le sourire aux lèvres et l’œil pétillant.
Un lundi matin ! Il devrait être interdit par la loi, ou un quelconque règlement, d’être heureux le lundi
matin ! Surtout quand ma semaine s’annonçait chaotique, avec cette recherche d’une tenue adéquate et le
point culminant de la séance de sport.
– Bonjour, répondis-je, le ton le plus neutre possible.
Je me dirigeai vers l’ascenseur, tout en l’observant du coin de l’œil. Avec son blouson en cuir, il
paraissait bien trop rebelle pour avoir un travail de jour. Avec ses tatouages, ses manières et mes
préjugés, je le voyais plutôt videur dans une boîte de nuit. Ou policier. Infiltré dans un gang dangereux,
tiens ! Il finirait par jouer sur les deux tableaux, jusqu’à sa rencontre avec une femme qui lui ferait tourner
la tête…
Mon imagination était en forme.
– Nouvelles lunettes ?
Mais de quoi est-ce qu’il causait ?
Comme on entrait dans l’ascenseur, il montra son nez puis le mien. Instinctivement, je portai la main
à mon visage… La dinde ! J’avais totalement oublié de mettre mes lentilles ! Tellement perdue dans mes
pensées, j’avais zappé la phase coquette où je m’enfonce le doigt dans l’œil, tout en jurant comme un
charretier et en menaçant la lentille des pires sévices si elle avait le culot de rester collée à mon doigt.
– Elles sont plus sympas que les autres…
– Elles font moins Laura Ingalls ? ironisai-je.
– Non, plus… secrétaire cochonne !
Quoi ?
– C’est votre jupe qui aurait eu sa place dans La Petite Maison dans la prairie. Celle d’aujourd’hui
va parfaitement avec vos lunettes, ajouta-t-il avec un sourire en coin.
Venait-il vraiment de me dire que je ressemblais à une secrétaire cochonne ? Je le laissai sortir en
premier de l’ascenseur et matai son jean. Beau petit cul… parfait pour mes mains. Quoi ? Et depuis quand
je regardais les cuisses musclées et…
– Bonne journée !
Je bafouillai une réponse, perdue dans un nuage de confusion. Ce type était une bombe ! De la
dynamite en barre avec un bâton…
– Faut vraiment que je me trouve un mec…
Je sortis mon téléphone de ma poche, composai rapidement le numéro de Yanis et commençai à
marcher en direction de la librairie.
– Tu sais qu’à cette heure, les gens normaux travaillent ? me demanda-t-il en guise de préambule.
– Tu sais que les gens normaux sont contents quand on les appelle parce qu’on pense à eux ?
répliquai-je.
– Tu pensais à moi ou tu as besoin de moi ?
– L’un ne va pas sans l’autre, mon cher Watson !
– Tu te prends pour Sherlock Holmes, maintenant ? Toi qui as du mal à trouver les rébus des
Carambar ?
– Je te signale que c’étaient des charades et que Carambar n’en fait plus.
Encore une remarque qui me faisait perdre toute crédibilité.
Passons…
– Comment s’est passé ton repas avec les parents d’Alain ? demandai-je pour changer de sujet.
– Je bosse, Emma ! Dis-moi tout de suite si je dois aller chercher une pelle pour cacher le cadavre.
– Mme Gretna va très bien, rassure-toi. Samedi, elle m’a encore fait l’honneur de sa langue de
vipère… En insistant sur ma faible condition physique.
– Amen.
Hein ? Qu’est-ce qu’il me faisait, le morveux ?
– Tu es d’accord avec elle ? m’énervai-je.
– Depuis combien de temps tu n’as pas bougé ? Et je ne parle pas de sport en chambre ! ajouta-t-il
aussitôt.
– Tu seras ravi d’apprendre que j’ai une séance gratuite dans une salle de sport de mon quartier.
Silence. Pourquoi ne parlait-il plus ?
– T’es mouru, l’âne ?
– Non. J’essayais juste de me rappeler de la dernière fois que tu as fait du sport…
Ai-je déjà dit qu’il était un crétin ? Un homme insensible qui se moquait de moi, sans prendre garde
à mon petit cœur ?
– Pour le bac, je pense, non ?
– Si tu oses formuler le nombre d’années qui nous séparent de ce diplôme de malheur, je crée des
poupées vaudoues à ton effigie, Yanis !
– J’ai le droit de rire ? Ou de venir prendre des photos ?
– Si tu fais ça, je te déshérite !
Il poussa un long soupir avant de me demander en quoi une telle information pouvait l’intéresser un
lundi matin, à 9 h 45.
– Je n’ai pas de tenue.
– Shopping ! s’écria-t-il. Trop cool !
– Tu es tout seul au boulot ? m’étonnai-je.
– Non, je suis aux toilettes, là.
Oh non ! Il n’a pas osé ! S’il y avait bien une chose que je détestais au plus haut point, c’était qu’on
me réponde au téléphone avec des bruits suspects derrière. Un peu comme avec mes parents, mais dans
un style plus scato.
– Rassure-moi… Ton pantalon, il n’est pas à tes pieds ? Et ton petit cul n’est pas encore sur la
cuvette ?
– Emma…
– T’es vraiment dégueu ! Tu aurais pu attendre ! Ou me rappeler une fois ton affaire réglée !
– Et ne pas t’entendre râler ? Bon, on dit jeudi soir, et je viens te chercher à la librairie.
– T’es crade ! protestai-je une dernière fois, avant de raccrocher.
J’entrai dans la boutique par la porte de derrière afin de préparer l’ouverture à 10 heures. Une fois
la caisse en marche, je levai le rideau, prête à attaquer cette nouvelle semaine avec le sourire.
À 11 heures, alors que je gérai avec M. Ribot les livraisons de la matinée, j’entendis mon téléphone
vibrer, signe que je venais de recevoir un texto.
Entre deux rangements, je le consultai :
Pense à l’esthéticienne, King Kong !

Pourquoi aurais-je besoin d’aller chez l’esthéticienne ? Je posai la question à Yanis et n’attendis pas
longtemps sa réponse.
Pour les douches.

Je secouai la tête et rangeai mon téléphone. Cette conversation était surréaliste. En quoi m’épiler
pouvait être important dans une salle de sport ? Les douches n’étaient pas collectives, tout de même ? Et
si c’était le cas ? Si je me retrouvais poilue jusqu’en dessous des bras, face à des femmes imberbes et
magnifiques ?
Meilleur ami de… Voilà que j’étais pleine de doutes et d’appréhension. Je m’étais représenté cette
première séance comme un jeu sans réelles conséquences et là, il arrivait avec la bouche en cœur et ses
textos stressants.
À force de tourner et retourner l’idée dans ma tête, je fus prise d’une envie irrésistible de me faire
dorloter et, au passage, épiler. Pendant ma pause de l’après-midi, j’appelai l’esthéticienne du quartier qui
avait déjà eu le grand honneur de me voir au plus bas de ma forme.

***

Le jeudi, tandis que je servais mon dernier client de la journée, Yanis pénétra dans la librairie en
souriant. Un brin trop jovial pour que cela ne paraisse pas suspect.
– Tu es allée te faire dé-poil-ériser ?
Attaquer d’entrée de jeu ainsi avec un mot qui ne ressemble à rien était le signe avant-coureur de
conversations totalement décousues et délirantes. Monsieur semblait prêt à retomber en enfance et à
reprendre sa désagréable habitude d’inventer des mots aussi ridicules qu’imprononçables. Seulement
voilà, après m’être occupée de clients tous plus désagréables les uns que les autres durant l’après-midi,
je n’étais pas d’humeur.
– Bonjour, dis-je, tout en lui faisant les gros yeux pour qu’il évite de me demander ce genre de
choses en présence de mon patron.
– Bonjour ô douce Emma, roucoula-t-il, puis il se mit dans un coin pour me laisser finir de travailler
tranquillement.
J’encaissai l’achat du vieux monsieur et demandai à M. Ribot s’il désirait que je fasse quelque
chose avant de partir.
– C’est gentil, mais tu en as fait bien assez.
– Merci.
Ce ne fut qu’une fois dehors que Yanis me demanda la raison de ma nervosité.
– On a eu des cas, cet après-midi, à faire passer Mme Gretna pour un ange tombé du ciel.
– À ce point ?
Je hochai la tête avant de lui parler du couple venu pour acheter un livre sans en connaître le titre et
sans demander de l’aide.
– J’ai cru qu’ils allaient s’étriper !
– Et… ? demanda Yanis en me faisant signe de m’arrêter pour laisser passer les voitures.
– Et j’ai mis mon grain de sel.
– Et… ?
– Et il se trouvait qu’ils cherchaient un livre comme le Kāma Sūtra, mais orienté dominant-
soumise… Enfin là, c’était plutôt dominante-soumis !
– Ils sont venus dans la librairie de ce gentil M. Ribot pour un tel livre ?
– Le pire, c’est que la femme a fini par m’engueuler en voyant que je ne pouvais pas les aider !
– Je sens que la suite va me plaire.
Je levai les yeux au ciel en me rappelant l’exploit que j’avais réussi en me retenant de lui donner
une claque.
– Qu’est-ce que tu lui as répondu ?
– Que si elle avait chaud au cul au point de ne pas faire de recherches sur Internet avant de venir
dans un magasin, elle ferait mieux de la fermer.
Il m’attrapa par le bras et me força à lui faire face, alors que le feu piéton passait justement au vert.
– Qu’est-ce que tu ne me dis pas ?
– Elle m’a invitée à les rejoindre ce soir chez eux, marmonnai-je.
Avec un sourire digne du chat du Cheshire, il résuma la situation :
– Alors tu as un plan cul avec un couple ?
Je grimaçai. C’était encore plus glauque dans sa bouche.
Si seulement ils avaient été le seul cas hors norme de la journée ! Mais il y avait eu ce monsieur,
certainement atteint de la maladie d’Alzheimer, venu plusieurs fois nous demander des fruits, puis des
légumes, si sa femme était déjà en rendez-vous avec le docteur, et, enfin, nous féliciter d’avoir des
urinoirs si propres.
C’était bien la première fois que je me retrouvai en train d’éponger le sol de la librairie pour ça !
– Tiens, voilà le magasin de sport parfait pour équiper la débutante qui sommeille en toi.
Je me retins de lui tirer la langue en sentant une petite main me pousser sur le côté. Un gamin à peine
plus grand que ma jambe me dépassa pour attirer l’attention de la femme juste devant nous.
– Maman, regarde la belle image que je viens de trouver par terre !
Ouais, un billet de 50 euros, ça fait toujours cet effet-là…
– Bon, commençons par les chaussures ! déclara Yanis, en m’entraînant sur la gauche.
Commencer… Il était drôle ! Devant moi se dressait tout un mur de chaussures de sport aux prix
allant du simple raisonnable à je vais hypothéquer mémé Renée et son yorkshire. Et chaque paire était
accompagnée d’un descriptif, limite un mode d’emploi ! Moi, je voulais juste avoir des baskets agréables
aux pieds pour pouvoir suer comme un bœuf.
– C’est quoi une « foulée supinatrice » ? demandai-je.
Yanis haussa les épaules.
– Ça me fait penser à pine, répondit-il, sans se soucier des gens autour de nous.
Je passai à l’affichette suivante pour trouver un autre mot inconnu.
– C’est quoi « pronatrice » ?
– Ici, j’ai « foulée universelle », renchérit-il, en me montrant un bout de papier devant lui. Je te vois
bien dans l’universel !
Devais-je lui demander pourquoi ? Quelque chose dans son regard me poussa à me taire pour éviter
qu’il ne sorte une horreur en plein magasin. Je secouai la tête, l’air faussement désabusé, et passai à une
autre technique pour choisir mes futures chaussures de sport, à savoir : repérer le modèle qui me plaisait
le plus dans tout l’étalage.
– Je peux vous aider ?
La vendeuse avait dû sentir que j’étais prête à m’avouer vaincue et à abandonner toute idée de me
fournir en vêtements de sport. Droite et souriante, elle attendait patiemment ma réponse.
On voyait bien que ce n’était pas elle qui avait dû expliquer à l’un de ses clients que nous ne
reprenions pas les livres une fois lus. Que nous étions une librairie et non une bibliothèque. Comment
réagirait-elle si je revenais la semaine suivante, persuadée qu’elle allait me reprendre le tout et sans lui
laisser une seule seconde de répit ?
– J’aimerais comprendre, finis-je par dire, en pointant l’affichette devant moi.
– Quand on court, on a chacun sa manière de poser le pied sur le sol. « Pronatrice » désigne une
certaine sorte de foulée.
Parce qu’il existait différentes façons de marcher, maintenant ? Je regardai mes pieds, bien à plat sur
le sol. Ben, moi, je les pose l’un après l’autre… Et je démarre bien souvent du pied droit…
– Quel est votre niveau de course ?
Mon niveau ? Y a des certifications à passer ?
– Débutante, habituée, confirmée, poursuivit-elle sans attendre que je réponde. Tous les jours, toutes
les semaines…
OK… Alors comment lui expliquer rapidement mon « niveau » ?
– Débutante à tendance escargot asthmatique.
Oui, ça résumait bien la situation. Sauf qu’un escargot porte sa coquille et que ces derniers jours,
j’avais plutôt du mal… Mais de là à dire « limace »… Non, mon ego n’apprécierait pas que cette fille –
certainement une confirmée de tous les jours – apprenne que j’avais autant de muscles qu’un mollusque
en fin de vie.
– Vous avez une marque de prédilection ? me demanda-t-elle sans perdre son sourire.
Oui, une qui ne m’obligerait pas à manger des pâtes pendant un mois ni à me fournir en livres
uniquement à la bibliothèque.
– Les roses, là, sont sympas, intervint Yanis en me montrant une paire digne d’une princesse Disney.
Je lui lançai mon regard qui tue et observai plusieurs modèles, avant de porter mon choix sur des
baskets noires à un prix raisonnable.
– Elles ne sont malheureusement pas adaptées à votre niveau, répondit la vendeuse.
Puis elle ajouta, saisissant celles que m’avait montrées Yanis :
– Par contre, celles-ci seront parfaites pour commencer.
– Même pas en rêve ! grognai-je, alors qu’elle les tendait vers moi. Est-ce que j’ai la tête de
quelqu’un qui met du rose ?
– Ta parure en dentelle…
– Je ne pense pas pratiquer en sous-vêtements. Alors merci, mais non merci !
– Tu augmenterais tes chances de faire du sport en chambre, pourtant ! argumenta Yanis.
– Des baskets noires, s’il vous plaît !
Comprenant sans doute que je n’étais pas d’humeur à débattre sur le rose, mes dessous ou encore
mes activités en chambre, la vendeuse s’éloigna, tout en cherchant dans le rayon. Je lui indiquai une
gamme de prix. Elle revint bientôt avec un modèle assez simple et noir.
– Tenez, essayez celles-ci !
Je les enfilai rapidement, perturbée par la sensation que procurait la semelle.
– Je me croirais sur un nuage !
– C’est le but !
Ah oui ? Bah, alors dans ce cas…
Je fis encore quelques pas avec, avant de décréter qu’elles étaient parfaites. Il était même dommage
que des chaussures de ville ne puissent offrir le même confort. Surtout pour les journées où il fallait
beaucoup piétiner à la librairie.
– Bon, maintenant, le pantalon et le T-shirt ! déclara Yanis, en plaçant les baskets dans un panier.
– Permettez-moi de vous dire qu’avec votre poitrine, il sera plus confortable pour vous de porter un
soutien-gorge de sport.
Un soutien-gorge de sport ?
C’était quoi encore, cet engin de torture ?
Nous dénichâmes un T-shirt qui laissait respirer… Des fois, j’aimerais vraiment voir la tronche des
types qui inventent de telles propriétés pour un simple T-shirt ! Enfin, j’aimerais surtout les observer en
train d’énoncer leurs idées farfelues : « Hé, les gars ! Et si on faisait un T-shirt avec des trous et qu’on
dise que c’est pour l’aération ? Vous croyez qu’ils goberaient ça ? » Ou encore : « On va dire que ces
chaussures musclent les fesses rien qu’en les enfilant, comme ça, on pourra ajouter un zéro au prix ! »
Tout ça pour dire qu’après le T-shirt basique et le pantalon de jogging basique, je m’arrêtai devant
le rayon soutien-gorge de sport avec Yanis.
– Tu ne vas pas quand même mettre tes seins là-dedans ! s’écria-t-il.
– Je crois que je n’ai pas trop le choix, répondis-je après avoir lu un petit encart vantant les mérites
de ce genre d’accessoires.
Pas question de finir à trente ans avec les seins qui tombent sur les genoux !
Je sélectionnai différents modèles, dans des tailles proches de la mienne, et me dirigeai vers les
cabines d’essayage. Je commençai par enfiler le jogging, qui m’allait comme un gant, et regardai le
premier soutien-gorge en me demandant comment j’allais pouvoir me glisser dedans.
Finalement, après moult trémoussements, j’observai mon reflet, perplexe. Pas très sexy tout ça ! Je
passai le T-shirt de sport par-dessus. Mieux ! Toujours pas convaincue, je sautai sur place. Et là,
révélation : aucune douleur, aucun inconfort !
À ce rythme-là, les vêtements de sport, chaussures incluses, allaient devenir mes tenues préférées !
– Mais ils sont où ? s’exclama Yanis quand j’entrebâillai la porte de la cabine pour lui montrer le
résultat. Qu’est-ce que tu as fait ?
– Tu ne voudrais pas baisser d’un ton, grommelai-je.
– C’est un crime contre l’humanité, tu t’en rends bien compte ?
Heureusement qu’il était homosexuel !
– Tu seras ravi d’apprendre qu’il me tient parfaitement la poitrine.
– Je peux voir ? demanda-t-il, attrapant le bas de mon T-shirt.
– Si tu fais ça, je hurle au viol ! T’es prévenu.
Il relâcha l’ourlet et fit un pas en arrière. Rien à faire de son opinion esthétique, mon confort avant
tout !
Quand je quittai la cabine, il était toujours au même endroit, les yeux perdus dans le vague. Il ne
prononça pas un mot avant qu’on atteigne la caisse.
– C’est vraiment bien ?
– C’est plus confortable que ça n’y paraît et quand j’ai sauté, je n’ai pas eu l’impression de
m’arracher les muscles, dis-je, en posant les mains sous mes clavicules.
– Mais ce n’est pas avec ça que tu vas pouvoir draguer !
Pas faux ! Après…
– Au moins, au premier rendez-vous, le type aura la surprise de faire leur connaissance, dis-je en
riant, montrant ma poitrine. Je saurai pourquoi il est là !
– Pour ton cul ?
Je lui donnai un coup de coude. J’aurais peut-être dû acheter aussi une culotte gainante.
Chapitre 6

Le samedi, je n’en menais pas large en entrant dans la salle de sport. Pour éviter de vérifier la
qualité de l’épilation des autres clientes, j’avais enfilé ma tenue chez moi. L’humiliation des vestiaires ne
serait pas pour moi, enfin, pas ce jour-là.
La femme de l’accueil m’indiqua où déposer mes affaires.
– Pendant ce temps, je vais prévenir Brandon que vous êtes arrivée.
Trop bien !
– D’accord, dis-je en souriant.
Mais dans quel bourbier m’étais-je donc enfoncée ? Pourquoi avais-je cédé à ce diktat du corps, du
sport et de la torture en salle ? J’étais une femme moderne, équilibrée. Alors pourquoi étais-je ici un
samedi après-midi, au lieu de profiter de la vie, chez moi ?
Peut-être parce qu’actuellement, ma vie se résumait aux livres et aux besoins naturels tels que
manger et dormir, sans qu’un homme de chair et de sang n’illumine mes journées avec ses tablettes de
chocolat.
C’est vrai, quoi… Depuis quand n’avais-je pas vu un corps viril et musclé ? Enfin, ailleurs que sur
les couvertures de mes romans. Ou dans les magazines. Je ne me rappelais même plus la dernière fois où
un amant potable avait croisé mon lit.
– Besoin de quelque chose ?
Je sursautai en réalisant que j’étais toujours à côté du comptoir de l’accueil.
– Non, c’est bon !
Aussitôt, je me dirigeai vers la porte qu’elle m’avait désignée comme étant celle du vestiaire des
femmes. J’ouvris et me retrouvai face à une brune en petite tenue. Épilation parfaite et pas un gramme de
graisse. De quoi me faire culpabiliser d’avoir mangé à midi des spaghettis bolognaise saupoudrés de
parmesan !
– Bonjour, vous êtes nouvelle ? me demanda-t-elle avec un faible sourire.
Classe ! Autant me dire tout de suite que je ressemblais à un Barbapapa ramolli au soleil !
– Et vous une ancienne, je suppose ?
Sans attendre sa réponse, je repérai un casier vide, y tassai mon sac et le refermai aussi vite. Pas
question de rester une minute de plus avec elle et de risquer d’être complexée par ma poitrine généreuse
et mes hanches arrondies ! Même si j’étais là pour ça…
En ressortant, je trouvai Brandon appuyé nonchalamment contre le mur.
– Je t’attendais.
Cela faisait bien longtemps qu’un homme ne m’avait dit ça en souriant !
– J’espère que ça ne te dérange pas si on se tutoie, c’est plus cool !
Plus cool… C’est vrai que vouvoyer quelqu’un dans une tenue telle que la sienne… Est-ce qu’un de
ses pectoraux venait de tressauter ? Je secouai la tête et lui répondis le plus simplement possible, tâchant
de garder mes yeux au niveau des siens :
– Pas de souci.
– Bon, Emma, j’ai lu ton dossier et je te propose de commencer un tour de la salle. Je te montrerai
les différents exercices que tu pourras faire régulièrement, afin d’obtenir les résultats que tu souhaites.
Les « résultats que je souhaite » ? Là, tout de suite, j’ai envie d’être loin, c’est possible ? Et puis,
c’était quoi cet engin de torture ?
– Voici un rameur…
OK, le nom me semblait familier, mais la « bête », elle, m’était totalement inconnue. Je regardai
l’instrument de torture d’un œil critique, tout en cherchant à enregistrer les informations fournies par mon
guide du jour.
– Vas-y, assieds-toi !
Plutôt mourir !
– Tu vas faire quelques mouvements avec moi pour que je m’assure que tu t’y prends bien et que tu
ne risques pas de te blesser.
Il voulait vraiment me voir ahaner sur cet engin ? Même pas en rêve !
– Ne t’en fais pas, je n’ai pas mis trop de résistance, puisque tu ne t’es pas vraiment échauffée.
Trop aimable ! Il pourrait être franc et dire qu’avec ma musculature digne d’une belette anorexique,
il avait pitié de moi.
À contrecœur, je m’assis donc sur le banc du rameur et suivis ses instructions à la lettre.
– Tu m’en fais cinq d’affilée, en veillant bien à la correction de tes mouvements ! m’ordonna-t-il
avec un sourire en coin.
Le premier fut dur, mais je ne m’en tirai pas trop mal. Au deuxième, mes muscles crièrent à
l’agression. Au troisième, mes bras se mirent à trembler. Au quatrième, ce furent mes épaules qui
frémirent. Et quand je terminai le cinquième, mon dos était tout crispé.
Cette séance allait être une vraie partie de plaisir, si mon corps se rebellait dès la première
machine !
– Après avoir utilisé une machine, n’oublie jamais de désinfecter, dit-il en prenant du papier au
distributeur que je n’avais pas remarqué jusque-là.
Il pulvérisa un produit au-dessus de l’engin de torture et énonça toutes les parties que je devais
veiller à nettoyer, afin d’éviter toutes sortes de contamination.
– Nous allons continuer par le vélo…
Ah, ça, je maîtrisais ! Ou pas… Depuis quand était-ce si dur de pédaler ? Il avait poussé la
résistance au maximum, ou quoi ? Tandis qu’il s’éloignait pour serrer la main à d’autres clients, je tentai
de comprendre à quoi correspondaient les boutons sur le guidon, donc les réglages que mon tortionnaire
avait choisis pour moi.
A priori, il avait mis le niveau le plus facile. Ce qui était vexant, car mes jambes menaçaient de ne
pas aller au bout des dix minutes qu’il avait programmées. La honte !
Et le voilà qui revenait, frais, dispo et souriant.
– Alors, qu’est-ce qui t’a poussée à te mettre au sport ? me demanda-t-il sans même supposer un
seul instant que j’aie déjà pu en faire dans une autre salle.
– L’envie de relever un défi…
De me trouver un mec, de rester potable à l’aube de mes trente ans…
– … le truc habituel, ajoutai-je entre deux respirations.
– C’est bien de vouloir prendre soin de soi.
Il s’appuya sur le vélo libre juste à côté de moi et m’observa trimer. Ce qui était déjà gênant, et le
devint plus encore lorsqu’une goutte de sueur se forma, à la base de ma nuque… En plus de ressembler à
une tomate haletante sur un vélo, voilà que j’allais avoir des auréoles peu gracieuses un peu partout ! Une
goutte coula sur le haut de ma poitrine, puis entre mes seins.
Mince, comment les auteurs de romans à l’eau de rose réussissaient-ils à rendre ça sexy ? Bon,
d’accord, la plupart du temps ça arrivait plutôt à un type bâti comme un dieu et sentant l’homme –
autrement dit la transpiration. Mais il était impossible d’avoir une repartie bien sentie, un charisme à
faire cramer toutes les culottes à un kilomètre à la ronde quand on transpirait !
Les livres nous mentent ! Et les auteurs sont des génies pour nous vendre du rêve avec ça !
Un bip retentit : fini ! Je sautai de selle, manquant de tomber en sentant mes jambes plier sous mon
poids.
– Passons à la machine suivante, déclara mon bourreau en essuyant le vélo avec un papier imbibé de
désinfectant.

Une heure plus tard, mon corps me détestait et me menaçait de représailles. Il était impensable que
le lendemain je puisse ne serait-ce que soulever mon téléphone, malgré tous les étirements que Brandon
m’avait fait faire.
En voilà encore une idée stupide ! Mais pourquoi avais-je décidé de me mettre au sport ? N’était-il
pas préférable d’avoir les seins qui tombent plutôt que de ressentir dans les moindres détails chacun de
ses muscles ?
– Je t’offre un café ?
Je hochai la tête, incapable de prononcer un mot tant que mon cœur ne serait pas redescendu à un
rythme de croisière. Il nous servit dans des gobelets en plastique et m’indiqua un tabouret près du
comptoir.
– Est-ce que la visite t’a plu ?
Autant qu’un rendez-vous chez le dentiste, les courbatures en prime.
– Ça a été instructif, répondis-je.
Pas question que je ne me plaigne sur le peu de sport que j’avais fait en l’espace d’une heure. Pas
question, non plus, que je participe au cours dont il m’avait tant vanté les mérites pour la silhouette.
– Emma, c’est le diminutif d’Emmanuelle ?
OK, un sujet de conversation neutre.
– Non, c’est Emma tout court.
Il acquiesça, but une gorgée de son café avant de reprendre :
– Je dois t’avouer que ma mère m’a appelé Michel, mais Brandon, c’est tellement plus classe
comme nom.
Nous en étions déjà aux confidences sur l’oreiller ?
– Il aurait été beaucoup moins classe de garder mon vrai prénom pour travailler dans une salle de
sport. Brandon, comme dans Beverly Hills, tu vois ? poursuivit-il.
Oui, je voyais… J’avais même une vue plongeante sur la superficialité qui régnait dans sa vie ! Et
puis, dans Beverly Hills, Dylan – ou devrais-je dire Luke Perry – avait tout de même plus de sex-appeal
que Jason Priestley !
Que dire après ce genre de révélations ? Parler de films ? Je tentai l’expérience en mentionnant le
dernier film que j’avais vu :
– Dans Kingsman, j’ai été impressionnée par les prouesses sportives des acteurs. Surtout qu’ils ont
dû faire leurs cascades eux-mêmes !
– « Kingsman » ? répéta-t-il en fronçant les sourcils. C’est le film avec l’acteur pour midinettes ?
Venait-il vraiment de me traiter de midinette ? Et depuis quand Colin Firth était-il un acteur à
midinettes ?
– On ne peut pas dire ça de lui dans Le Discours d’un roi, répliquai-je.
– Il n’a pas le physique pour jouer dans les films d’action. Il faut qu’il laisse ces rôles à des acteurs
qui ont plus de muscles.
Super, un fan de Van Damme !
– Surtout qu’il pourrait prendre des protéines !
Celle-là, je ne l’avais pas vue arriver ! Ni tout le discours commercial vantant les mérites de ces
poudres magiques.
– Sinon, tu utilises quoi, comme crème pour le corps ?
Hein ? Il me fait quoi, là ? Il ne veut pas non plus qu’on s’échange nos secrets d’épilation ? Parce
qu’après avoir feint de l’écouter tout en l’observant, j’acquis la certitude qu’il était adepte de la crème
épilatoire pour le torse. Ou du rasoir.
– Il faut que tu fasses attention à ta peau qui va être agressée par la transpiration, pendant tes
séances, continua-t-il.
Aux dernières nouvelles, je n’avais pas encore signé d’abonnement. Et puis, parler de
transpiration ? Il n’était clairement pas en train de me draguer !
– Surtout que ta peau est magnifique… Il ne faudrait pas l’abîmer, termina-t-il en laissant traîner un
doigt le long de mon avant-bras.
Ah si, finalement, il était peut-être en train de me draguer.
Récapitulons : il n’était pas mal, avec une hygiène de vie parfaite ou, tout du moins, bien meilleure
que la mienne ; il ne savait parler que de son corps et de la meilleure façon de l’entretenir ; pas moyen
d’avoir une conversation sur un sujet un tant soit peu éloigné de la musculation.
– Merci, dis-je.
Mais non merci.
Je suis peut-être désespérée, mais ce Michel-Brandon n’était définitivement pas pour moi.
– Brandon, ton cours va bientôt commencer, intervint la préposée à l’accueil qui nous surveillait du
coin de l’œil depuis que nous nous étions assis.
– Je vais y aller, déclarai-je aussitôt.
Je sautai de mon tabouret, le saluai rapidement et m’enfuis dans les vestiaires des femmes.
Honnêtement, je n’avais aucune intention de savoir s’il allait chercher à récupérer mon numéro de
téléphone !
Je m’assis sur le banc et attendis quelques minutes afin d’être sûre qu’il ne soit plus là quand je
ressortirais. La porte s’ouvrit alors, laissant entrer la femme de l’accueil. Elle devait m’avoir dit son
prénom la semaine précédente, mais j’étais incapable de m’en souvenir. Et quelque chose me disait que
je n’en aurais pas besoin.
– Il faut que tu saches que Brandon est un coureur de jupons, m’annonça-t-elle sans préambule. Je
suis avec lui et j’ai bien l’intention d’être la seule.
Parce qu’elle croyait que j’allais le lui voler ? Très chère, j’aspire à bien mieux qu’un type bas de
plafond, avec un seul et unique sujet de conversation !
– Je te le laisse, dis-je en me levant, mon sac à la main.
– Tu te crois maligne ? répliqua-t-elle. Brandon t’aura s’il décide de te mettre dans son lit. Aucune
femme ne lui résiste.
Aucune femme sensée.
Je ne voulais pas me lancer des fleurs, mais je méritais mieux.
– Je te le laisse, répétai-je en sortant enfin du vestiaire.
Brandon faisait son cours, souriant trop pour être honnête. Quand il me vit, il me fit un petit signe de
tête auquel je répondis à peine, de crainte que sa copine, qui me talonnait, ne me refasse le portrait.
Une fois sur le trottoir, je soufflai un grand coup et partis d’un bon pas vers mon immeuble. Mes
cuisses tiraient et mes mollets menaçaient de se mettre en grève, mais je devais rentrer. Un bon bain ne
serait pas du luxe. Ou tout du moins une bonne douche bien chaude pour finir de me détendre.
Avant toute chose, j’allais appeler Yanis qui n’avait pas été fichu de m’empêcher de faire cette
bêtise.
– Bonjour Emma, entendis-je, après quelques sonneries.
– Bonjour Alain ! Comment vas-tu ?
– Très bien. Et toi, ta séance de sport s’est bien passée ?
– Trop de la balle…
– Je te passe Yanis.
Je les entendis parler à voix basse, puis Yanis me salua, un brin trop gaiement pour ne pas
m’énerver.
– Je te déteste, déclarai-je d’entrée de jeu.
– À ce point-là ?
– Et même pire que ça !
Je regardai autour de moi pour traverser et me pressai vers l’entrée de mon bâtiment. Encore
quelques minutes et je serais chez moi à l’abri de tout, et surtout assise. Ou bien allongée. Non, il fallait
que je me lave avant de penser à me caler confortablement sur le canapé.
– Tu m’expliques ? s’impatienta Yanis au bout du fil.
– J’ai mal partout, je sens la crevette en décomposition et un type mononeurone m’a fait du rentre-
dedans. Enfin, je crois…
Peut-être que Michel-Brandon était ainsi avec toutes les femmes. Et ce que j’avais pris pour un
début de flirt n’était rien d’autre qu’une technique commerciale pour me faire signer un abonnement dans
cette salle de torture. Ce qui signifiait que j’étais incapable de faire la distinction. Et que j’étais
désespérée au point de penser qu’un type puisse s’intéresser à moi, dégoulinante de sueur.
– Hé, la morue ! Tu développes, ou je dois venir te tirer les vers du nez ?
– Le prof qui m’a coachée était spécial. Genre Ken lobotomisé.
Je lui racontai le déroulé de la séance et terminai par notre pseudo-conversation devant un café.
– Il doit être un super coup au pieu, vu ta description.
– À condition de ne pas avoir envie de faire la conversation !
– Parce que tu parles pendant l’action ? me demanda-t-il en explosant de rire.
– De toute façon, une chose est sûre, il est hors de question que je devienne Barbie ! m’exclamai-je
en ouvrant la porte de mon immeuble.
– Y a une sacrée marge, entendis-je alors dans mon dos.
Je me retournai et me figeai face à mon maléfique voisin et sa nouvelle meilleure amie,
Mme Gretna. Alors que le premier matait sans vergogne ma tenue, la vieille sorcière s’approcha de moi,
l’air aussi aimable qu’un pit-bull dressé à tuer.
– Vous ne pourriez pas vous pousser, grogna-t-elle, la bave aux lèvres.
– Votre dernier vaccin contre la rage date de quand ? demandai-je, mielleuse.
– Et vous, à quand remonte votre dernière rencontre avec le grand méchant loup ?
Pendant ce temps, mon soi-disant meilleur ami riait comme un imbécile dans mon oreille. Bonjour le
soutien !
– Mesdames, intervint Damien avec un petit sourire en coin, vous n’allez tout de même pas vous
battre !
Il espérait quoi ? Que de la boue allait jaillir de nulle part et que nous allions patauger dedans en
maillot de bain deux-pièces ? Je frissonnai à l’idée de voir le vieux démon dans une tenue aussi peu
couvrante.
J’étais bonne pour faire des cauchemars si je ne réussissais pas à m’ôter de l’esprit la vision
effroyable de Mme Gretna en bikini !
– Auriez-vous enfin décidé de faire du sport ? demanda-t-elle en soulevant un sourcil.
– Auriez-vous enfin décidé d’être aimable ?
Elle pinça la bouche et passa devant moi pour se diriger vers l’ascenseur. Abandonnait-elle déjà la
partie ? Je l’observai monter dans la cabine, sans un regard en arrière. Voilà qui était bien étrange.
Encore un peu et je m’en serais voulu d’avoir été si sèche avec elle !
– Tu l’as tuée ? m’interrogea Yanis.
– Non, répondis-je. Je vais te laisser, là, je ne capte pas dans l’ascenseur.
– Y a toujours les escaliers !
– Pas possible.
Déjà que les derniers pas jusqu’à l’ascenseur me paraissaient au-dessus de mes forces, alors des
marches ! Je ne pourrais jamais atteindre le premier étage et mon petit chez-moi.
Je raccrochai et réalisai que mon voisin était toujours là. Et toujours très intéressé par ma tenue.
– Un problème ? demandai-je.
– Aucun !
Il ne pouvait pas arrêter de sourire ? Comment faisait-il pour être toujours aussi…
– Je me demandais juste…, commença-t-il sans prendre la peine de continuer.
Lui, il allait vite être catalogué gros lourd ! Il pensait réellement avoir le droit de me reluquer de la
sorte ?
– Si tu cherches à utiliser ton regard rayon X pour connaître la couleur de mes sous-vêtements, tu
risques d’être déçu !
– Vraiment ?
J’avais réussi à fixer son attention sur autre chose que mon corps. Ses yeux étaient maintenant
plongés dans les miens. Je pouvais y lire beaucoup d’amusement et…
– Mais t’es un obsédé ! m’écriai-je, montant dans l’ascenseur.
– Attends, tu as vu le genre de phrase que tu balances, aussi !
– L’autre matin, je n’ai pas rêvé, tu m’as bien dit que je ressemblais à une secrétaire cochonne juste
parce que j’avais des lunettes ?
– Il se peut que j’aie l’esprit mal placé quand tu es dans les parages, mais avoue que tes lunettes
plus ta jupe…
Drôle de défense !
– En fait, je me demandais quel sport tu pratiquais, avec cette tenue.
– J’ai fait une heure dans une salle, lui expliquai-je sans trop savoir pourquoi.
– Pour ce Ken ?
Je laissai sa question sans réponse. Même si je ne l’avais pas fait pour Michel-Brandon, je l’avais
fait dans l’espoir de trouver un petit ami potable.
– Rien de mieux que le jogging, reprit Damien en se plaçant devant la porte de son appartement. Je
cours tous les dimanches matin, si ça t’intéresse.
Je grimaçai. Courir ?
– Pas envie de me ridiculiser, répondis-je en insérant ma clé dans le verrou. C’est gentil, mais je me
suis bien assez humiliée aujourd’hui.
– Tu sais où me trouver si tu changes d’avis !
J’acquiesçai rapidement, pas séduite à l’idée qu’il soit lui aussi témoin de mon manque de muscles
et d’endurance… Pas besoin que tout le monde sache à quel point j’étais mauvaise en sport !
– Emma ! m’appela-t-il, alors que j’allais refermer ma porte.
Je passai la tête par l’entrebâillement et attendis la suite.
– Très bon choix de tenue !
Il accompagna sa phrase d’un clin d’œil avant de disparaître chez lui.
– Je préférais ton jean de l’autre jour ! criai-je en repensant à l’autre matin et à ses fesses moulées
dans son pantalon.
J’entendis son rire. Finalement, la journée n’était pas si terrible que ça.
Dès ma porte bouclée, je me dirigeai vers la salle de bains et me fis couler un bain. Je rapprochai
un tabouret où je posai un verre d’eau avec une boîte d’Ibuprofène, un livre et mon téléphone.
Précautionneusement, pour ne pas accentuer mes courbatures, je me déshabillai et entrai dans l’eau.
– Ô bonheur ! ronronnai-je, en m’installant du mieux possible.
Je contemplai le plafond depuis quelques minutes, quand mon téléphone vibra. Je m’essuyai
sommairement la main et décrochai en voyant la photo de Yanis sur mon écran.
– Moi qui espérais que tu sois en train de te taper ton voisin au cul d’enfer !
– Yanis…
– Dis-moi qu’il est là, avec toi, entre tes cuisses…
– Mais bien sûr ! Je suis dans un bain. Seule, ajoutai-je, avant qu’il ne reparte dans ses fantasmes.
– Peut-être qu’un jour…
– Ne rêve pas ! le coupai-je de nouveau.
– Bon, si la salle de sport, ce n’est pas pour toi, il te reste encore les sites de rencontres.
Mouais… Internet était un outil très pratique pour commander des livres, lire des avis… Mais de là
à trouver un petit ami convenable !
– Avant que tu ne râles, j’ai fait des recherches et certains sites organisent des ateliers. Ça te
paraîtra peut-être moins désespéré.
– On verra ça en dernier recours.
– Parce que ta liste n’est pas déjà un « dernier recours » ?
– Je vais te raccrocher au nez. Bises !
Je m’exécutai et ouvris mon roman, prête à me détendre et à oublier tout ce qui se rapprochait de
près ou de loin de cette fichue liste.
Chapitre 7

Le mois de juillet avait débuté, mais le soleil nous boudait. Je gardais bon espoir qu’il arrive pour
passer des heures à lire, étendue sur une pelouse verdoyante. Pour le moment, s’asseoir sur un banc
revenait à prendre une douche sous une pluie glaciale.
Alors, en ce dimanche, je traînais sur mon canapé avec un livre. Les deux héros avaient tout pour
finir ensemble, mais accumulaient les raisons plus stupides les unes que les autres pour ne pas se mettre
en couple. J’étais en train de pester contre la dernière lubie de l’héroïne pour se tenir loin d’un type
parfait sur tous les plans, quand mon téléphone sonna. Je décrochai et me figeai aussitôt en entendant la
voix à l’autre bout de la ligne.
– Bonjour ma chérie !
Ma mère. Mince, pourquoi n’avais-je pas regardé mon écran avant d’appuyer sur ce maudit bouton ?
– Que me vaut l’honneur de cet appel ? demandai-je, en plaçant mon marque-page dans mon livre.
– Tu es cordialement invitée à venir rendre visite à tes vieux parents le week-end du 14 Juillet.
Aurais-je fait quelque chose de mal dernièrement ?
– Pourquoi ?
– Pour te voir, ma chérie.
Alerte ! Ma mère ne pouvait pas me téléphoner uniquement dans le but de m’inviter à venir les voir.
Il y avait forcément autre chose.
– Nous invitons des amis et nous aimerions que tu sois présente.
Ben voilà ! Il suffisait de le dire !
– Ils ont un fils célibataire ? hasardai-je, tout en me doutant de la réponse.
– Pas que je sache.
OK. Alors là, je ne pigeais pas.
Ma mère m’invitait à venir passer un week-end chez eux sans rendez-vous arrangé avec le fils du
neveu de la sœur du boucher, ou équivalent.
– L’un de vous est malade ?
En y repensant, il était étrange d’avoir une conversation au téléphone avec ma mère sans l’entendre
glousser comme une dinde, avec les murmures de mon père en toile de fond.
– C’est papa !
– Emma, cesse donc de dire des bêtises ! s’énerva ma mère. Nous voudrions juste faire du
rangement et comme nous avons encore beaucoup d’affaires à toi…
– Vous voulez faire de ma chambre une salle de jeux BDSM, c’est ça ?
– Ça pourrait être une idée…
– Maman !
– C’est toi qui en parles ! se défendit-elle.
Je fermai les yeux pour me concentrer sur autre chose. Pas question que des scénarios lus dans
certains de mes livres m’apparaissent à l’esprit avec mes parents dans les rôles principaux.

***

À peine une semaine plus tard, je me trouvai donc devant la porte du pavillon de mes parents, une
boule au ventre. Pourquoi n’avais-je pas trouvé une excuse pour rester chez moi avec un bon livre ?
Finalement, peut-être était-ce moi la sadomasochiste de cette famille ?
– Emma, entre ! s’exclama mon père en ouvrant la porte d’entrée.
Pas question d’entrer sans m’annoncer ! Le risque de les trouver l’un sur l’autre était beaucoup trop
élevé et je ne tenais pas à les revoir en action.
– Ta mère se demandait justement si tu venais toujours dîner !
Parce que j’avais eu le choix, peut-être ?
Sans prendre la peine de répondre, je lui fis la bise, jetai mon sac dans un coin du couloir et me
dirigeai vers la cuisine pour saluer ma mère.
– J’ai cru que tu n’arriverais jamais.
– Moi aussi, je suis ravie de te voir, maman !
Elle me sourit et me poussa de sa main libre vers la salle à manger, où le couvert était déjà mis. Elle
posa le pain et s’installa en bout de table. Mon père s’assit à sa droite et posa automatiquement la main
sur la sienne. Et voilà, j’étais partie pour deux jours de mièvrerie en direct ! Lire de la guimauve, OK !
Mais l’observer chez mes parents…
Aucun enfant au monde ne veut savoir que ses parents ont des relations sexuelles, mais les voir
s’embrasser comme des ados qui viennent de découvrir la chose, ce n’est guère mieux !
Je passai deux jours à trier, ranger et jeter des affaires que je ne me souvenais même pas avoir
gardées. Dans un recoin de ma penderie, je trouvai des livres classés érotiques que j’avais achetés avant
d’être en âge de les lire. Ils avaient nourri mes fantasmes d’adolescente et je mourais d’envie de les
relire pour voir si, avec le temps, ils me faisaient toujours autant d’effet.
Le reste du temps, je supportai mes parents et leur tendresse. Tout le monde rêvait d’avoir ce genre
de relation, moi la première ! Mais mon célibat était déjà suffisamment dur à porter, sans qu’ils ne me
jettent pas au visage leur bonheur.
À mon retour chez moi, le bilan de ce week-end fut très clair : plus question d’être célibataire.
Je devais trouver un homme comme mon père, qui m’aimerait autant qu’il aimait ma mère, et ferait
de moi sa princesse. Je voulais connaître à mon tour ce lien et fonder une famille pleine de souvenirs qui
s’entasseraient dans une pièce… J’y avais droit et je ferais tout pour l’avoir !
J’allumai alors mon ordinateur et me connectai à un site de rencontres sur Internet. Autant faire avec
les moyens de mon époque et cesser d’attendre qu’un homme bien sous tous rapports sonne à ma porte
pour m’enlever dans sa R5 !
Je retrouvai rapidement le site et les renseignements que Yanis m’avait communiqués. Des ateliers.
Pas de speed dating. À la place, j’allais cuisiner, bricoler ou que sais-je encore.
– Tu es tombée bien bas, me dis-je en créant mon profil.
Si un jour on m’avait dit que je ferais partie des célibataires cherchant le mâle par le biais
d’Internet, je ne l’aurais pas cru ! Mais à temps désespéré, mesures désespérées.
J’envoyai un message à Yanis :
Je me suis inscrite à une activité entre célibataires pour demain soir.
Aussitôt, je me plongeai dans un livre, tâchant d’oublier ce que je ferais le lendemain à la même
heure.

***

À 18 heures pétantes le lendemain, je me trouvais à l’adresse indiquée, une école de cuisine


spécialisée dans le barbecue. Entourée de cinq hommes et de quatre femmes, j’attendis que la séance
débute, nerveuse comme le jour d’un entretien d’embauche. Ou d’un premier rendez-vous. L’organisatrice
arriva accompagnée du cuisinier qui nous présenta sommairement le matériel, insistant sur le fait qu’il en
reparlerait le moment venu. Enfin, il décrivit le menu à préparer – un menu relativement simple, si on
oubliait que la cuisson devait se faire au barbecue.
Pourquoi, moi, pure citadine, me retrouvais-je à un cours pour utiliser un appareil que jamais, au
grand jamais, je n’aurais chez moi ?
J’inspirai un grand coup. Après tout, je n’étais pas réellement là pour apprendre à cuisiner, mais
pour rencontrer un homme et la facilité des recettes permettait d’avoir un sujet tout trouvé pour briser la
glace avec son binôme.
Ensuite, nous devions manger tous ensemble – avec un placement classique à table, alternant
hommes et femmes –, ce qui nous permettrait de discuter avec ceux que nous n’avions pas encore
réellement rencontrés. Ce qui faisait qu’à la fin de la soirée, j’aurais eu l’occasion de parler avec trois
hommes sur cinq. Pour ce que j’avais vu d’eux en arrivant, c’était déjà trop.
Le principe me plaisait et, si l’expérience s’avérait inutile d’un point de vue de la rencontre,
j’aurais au moins appris une nouvelle recette… que je me devrais de tester avec un four pour ne pas
enfumer mon appartement ! Restons positive : je ne serai pas perdante quelle que soit la tournure de cet
atelier. Il suffisait de me le répéter plusieurs fois pour y croire.
L’organisatrice, au sourire bien trop commercial pour ne pas foutre les jetons, me tendit un sac en
tissu rose pour que je tire un numéro au sort.
– Ça vous indiquera à quelle table de cuisson vous mettre et qui sera votre partenaire pour les
fourneaux.
– Quatre ! dis-je, en lui montrant le petit bout de papier.
– Parfait, voici donc votre partenaire…
D’une main parfaitement manucurée, elle me montra un petit chauve de l’âge de mon père qui
semblait lutter pour accrocher son tablier.
Plus sexy, tu meurs !
Dissimulant difficilement ma déception, je m’approchai de lui et me présentai.
– Charles, dit-il en me tendant la main, relâchant ainsi le tablier qui balança légèrement autour de
son cou.
– De l’aide ? proposai-je en me plaçant derrière lui pour faire un nœud solide.
– Merci. Je suis un peu nerveux.
Pas la peine de le dire, c’est écrit au néon sur ton front !
Nous commençâmes la recette tout en discutant de tout et de rien. Il m’expliqua qu’il avait divorcé
quelques mois auparavant et cherchait à refaire sa vie. Quand ce fut mon tour, je lui parlai sommairement
de ma crise de la trentaine et de mon envie de construire quelque chose, de me mettre en couple. Nous
n’en étions pas à la même étape de notre vie et, finalement, nous discutâmes plus comme de futurs amis
que comme de potentiels amants.
Une fois notre poulet prêt et embroché, je laissai Charles se charger de la cuisson. L’usage d’un
barbecue était plus simple que je ne le pensais. Tout en surveillant l’heure pour ne pas carboniser notre
chef-d’œuvre, nous nous occupâmes de la salade que nous disposâmes sur la table.
En attendant la fin de la cuisson de notre volatile, je pris un verre de vin et me mêlai aux autres sans
trop savoir comment m’intégrer. Nul doute que la plupart des autres participants étaient des habitués de la
formule, vu leur facilité à discuter avec des étrangers. Ils échangeaient des anecdotes et des informations
sur eux, sans que je parvienne à déterminer jusqu’à quel point ils étaient sincères.
Quand les poulets furent tous ôtés des barbecues, Charles posa le nôtre sur la table avec un petit
sourire d’excuse. M. Volatile ne ressemblait plus à rien, contrairement à ses congénères.
Après tout, le plus important était le goût et non l’apparence… Et là, je parlais des plats, parce qu’il
était hors de question que le type qui me toucherait ne soit pas séduisant pour moi ou, au minimum,
charmant.
Ne sachant que faire, je cherchai sur les petits marque-places en carton et localisai mon prénom.
Cette soirée se révélait un calvaire sans nom et je ne m’y sentais décidément pas à ma place : entre le
poulet dont les pattes refusaient de rester contre son corps et les autres participants avec qui je n’arrivais
pas à lier connaissance, je ne souhaitais qu’une seule chose, rentrer chez moi le plus rapidement possible.
Comprenant qu’il me restait encore quelques minutes avant que les convives ne s’installent à table,
je m’éclipsai aux toilettes pour envoyer un texto à Yanis.
Je survis à peine.

Pas besoin de lui parler tout de suite de Charles et de son grand âge (mon père me tuerait s’il
m’entendait). Je me lavai les mains, vérifiai mon apparence et retournai rejoindre les autres, tous assis
devant leur assiette.
L’alternance homme-femme, une bonne chose en théorie, s’avéra catastrophique. À ma droite, mon
voisin rougissait dès qu’il croisait mon regard – je plaignais la pauvre femme qui avait dû cuisiner avec
lui – et celui à ma gauche lorgnait sans vergogne le décolleté de la femme en face de lui.
J’étais donc installée entre deux puceaux qui ne savaient pas comment se comporter en présence
d’un individu de sexe féminin.
Discrètement, je regardai Charles : il était en pleine conversation avec deux femmes à peine plus
jeunes que lui. La soirée sera peut-être fructueuse pour l’un d’entre nous !
J’observai les autres participants et croisai le regard magnétique d’un homme très séduisant. Il était
vêtu d’un costume, et paraissait déplacé, mais parfaitement à l’aise. Il leva son verre dans ma direction.
Pourquoi n’avais-je pas été placée à côté de cet homme ? Pourquoi fallait-il que je sois à côté de Timide
et Pervers ?
Refoulant ma déception, et accessoirement ma colère, je dévorai le repas sans me soucier des
apparences. Cette soirée était un véritable fiasco. Mais au moins aurais-je essayé…
Dès qu’il fut l’heure de quitter les lieux, je me pressai vers mon manteau et l’enfilai sans demander
mon reste. Pas question de faire durer le suspense, il était à peine 20 heures et un bon livre m’attendait à
la maison. De quoi me changer les idées après avoir fait un rapport non exhaustif à Yanis.
– Excuse-moi !
Je me retournai et me trouvai nez à nez avec l’homme en costume. De près, il était encore plus beau
et bien plus impressionnant.
– Accepterais-tu d’aller boire un café en ma compagnie ?
Un café ? Un verre, plutôt, non ? Parce que là, tout de suite, j’avais besoin d’oublier cette soirée…
qui n’était pas finie. Peut-être cet homme allait-il réhabiliter cette tentative malheureuse pour rencontrer
quelqu’un ? Et dans quelques années, nous ririons ensemble des autres participants. Et de la précipitation
avec laquelle je voulais partir, alors que…
OK, on arrête là les rêveries et on lui répond !
– Oui.
Je fronçai les sourcils. Il m’intimidait tellement qu’un simple « oui » avait été difficile à prononcer.
Était-ce une soudaine forme de timidité ? Il fallait justement que ça m’arrive ce soir !
Je le suivis à l’extérieur puis dans le bar à quelques pas. L’ambiance y était festive, pas une miette
de romantisme. Il fallait avouer aussi que nous sortions d’une soirée pour célibataires où le romantisme
avait été autant à sa place que Justin Bieber à l’Opéra.
– Alors, Emma, si tu me parlais un peu de toi ! attaqua-t-il dès notre commande passée auprès du
serveur qui nous avait accueillis.
Il se pencha par-dessus la table et je me sentis brusquement très intimidée. Ce gars avait le don de
me mettre mal à l’aise. Pas mal dans le sens inconfortable, simplement je me sentais à la limite de la
petite fille godiche qui n’est pas à sa place.
Bon, OK, je me sentais mal, tout court.
– Je travaille dans une librairie, dis-je enfin, avant de lui retourner la question.
– Je suis au service ressources humaines d’une grande compagnie.
Il se rejeta dans son siège pour s’appuyer contre le dossier. Même ainsi, il continuait à m’intimider.
Ce type devait être un maître dans son travail ! Ceux qui trichaient sur leur CV devaient trembler dans
leur caleçon au premier de ses regards. Une seule seconde en sa présence et le plus grand des
mythomanes avouait tous ses crimes.
– Mais je ne t’ai pas invitée pour parler boutique.
De nouveau, il se pencha vers moi, envahissant mon espace vital par son aura. Et son parfum.
Dans les livres, ce genre de choses paraissait excitant. L’héroïne perdait ses moyens, bouleversée,
et déjà prête à tout. Sauf que j’avais plus envie de prendre mes jambes à mon cou que de lui lécher le
corps !
– Ça fait longtemps que tu viens à ce genre de rencontre ? me demanda-t-il avec un sourire
carnassier.
– C’est la première fois.
Il laissa échapper un gémissement, digne d’un serial baiseur qui vient d’apprendre que sa proie est
vierge. Pas moyen de savoir s’il était content ou déçu que je ne sois pas une habituée.
– Et ça t’a plu ? poursuivit-il.
– La cuisine, ce n’est pas réellement mon truc.
– Moi non plus.
Merde, il venait de ronronner ou j’avais rêvé ?
– Pourquoi ? réussis-je péniblement à articuler.
– Pourquoi quoi ?
Bon, Emma, tu fais un effort, et tu alignes quelques mots sans paraître stupide !
– Pourquoi être venu ?
Trois mots, bel effort !
– Mon travail est très prenant, répondit-il en s’écartant, pour que le serveur puisse poser nos cafés
sur la table.
Dès que nous fûmes de nouveau seuls, il reprit sa position, penché vers moi, au-dessus de la table.
– J’ai de très forts besoins et pas l’envie de m’engager, continua-t-il. Ce genre d’ateliers, c’est un
excellent moyen de rencontrer des femmes…
OK.
Cours, Forrest ! Cours !
Personnellement, j’étais ici exactement pour le contraire. Pas que je ne voulais pas de sexe ! Loin de
moi l’idée de refuser des orgasmes, mais pas au point de sauter dans le lit d’un abruti pareil, qui avait le
don de me foutre les jetons.
– Pour résumer, je recherche une amitié améliorée.
Sans l’amitié.
– D’accord.
Il me sourit, croyant certainement qu’il avait sa poupée gonflable pour la nuit. Sauf que monsieur
allait se la coller derrière l’oreille ! Restait maintenant à savoir comment j’allais me sortir de ce
bourbier.
Le plus diplomatiquement possible, je lui expliquai que nous n’avions pas du tout les mêmes attentes
quant à cette soirée :
– Je n’ai pas l’intention de me faire baiser.
Tiens ? J’avais réussi à placer plus que trois mots sans bafouiller !
– Je peux te faire l’amour, si c’est ce que tu souhaites…
Monsieur était dur de la feuille, en plus !
– Il est hors de question que je couche avec toi, et ce quel que soit le nom que tu emploies. Je ne
connais même pas ton prénom ! m’exclamai-je, réalisant que je l’avais suivi sans même avoir cette
information élémentaire.
– Je n’aime pas donner mon prénom. Je t’appellerai chérie et toi, mon beau.
Ce gars avait l’ego aussi grand que la fosse des Mariannes ! Et pourtant, il s’agit de la faille
terrestre la plus profonde connue à ce jour.
– Je pense surtout qu’on va en rester là.
D’un bond, je me levai et me dirigeai vers la sortie. En chemin, je croisai le serveur auquel je
soufflai :
– L’homme avec qui je suis n’a pas l’intention de payer.
Je pressai le pas, l’entendant pester derrière moi. Je trouvai un taxi et décidai de m’offrir la course
pour être rentrée le plus rapidement possible. J’envoyai un texto à Yanis qui me répondit aussitôt qu’il
était en chemin pour chez moi.

Une fois bien en sécurité dans mon appartement, je fus secouée d’un fou rire. Je venais de passer la
soirée la plus ridicule au monde ! J’avais rencontré plus de célibataires frôlant le cliché que de
personnes réellement intéressantes.
Calmée, je téléphonai à Yanis pour savoir où il en était.
– Je suis pris dans un embouteillage, mais je serai chez toi d’ici cinq petites minutes.
– Cool, parce que j’ai plein de choses à te raconter !
Sans lui laisser le temps de répliquer, je commençai à lui résumer la soirée, à commencer par le
thème : le barbecue.
– Tu as l’intention d’enfumer l’immeuble ?
Je levai les yeux sans prendre la peine de répondre à sa question.
– Tu sais, il existe des moyens plus simples pour se débarrasser de Mme Gretna, poursuivit-il avec
un petit rire.
Ignorant ses commentaires, je lui parlai de mon binôme, tout en insistant sur notre différence d’âge –
rédhibitoire pour moi –, puis sur mes voisins de table, pour finir par l’apothéose : le gars du café.
– Il ne faut pas que tu te décourages après la première tentative !
– Je n’ai rien vu ce soir qui me donne envie de recommencer, Yanis !
Je me laissai tomber dans mon canapé, posant les pieds sur la table basse.
– Le dernier type semblait très bien : bonne situation professionnelle…
– Mais une queue à la place du cerveau, le coupai-je.
– On parle d’un homme, que veux-tu qu’il ait d’autre qu’un sexe ? Je dis simplement qu’une nuit de
folie n’aurait pas fait de mal à ton petit cul.
– Et qu’est-ce qui te fait croire qu’il était si doué que ça ?
– Il t’a fait une proposition et tu sembles dire qu’il n’était pas mal…
La sonnette de la porte d’entrée me fit sursauter.
– Rien ne te coûtait de tester la marchandise.
– Tu crois vraiment que je cherche à me faire sauter par le premier babouin qui passe ? répliquai-je
en ouvrant la porte, sans prendre la peine de vérifier par l’œilleton.
– C’est bon à savoir, répondit mon visiteur.
– Yanis, pourquoi ce n’est pas toi devant moi ?
– Laisse-moi deviner : c’est ton charmant voisin !
– Très drôle ! Je suis morte de rire !
Damien avait vraiment le don de débarquer quand je sortais une imbécillité plus grosse que moi. Il
pressait un chiffon légèrement rouge sur sa tempe. Délicatement, je l’écartai et vis une belle entaille.
– Yanis, repris-je, apporte une pelle ! Je vais avoir un corps à cacher.
– Ce n’est qu’une petite écorchure, souffla mon voisin.
Je hochai la tête pour qu’il me laisse tranquille, le temps d’annuler ma soirée jérémiades avec mon
meilleur ami.
– Je te préviens quand je serai de retour chez moi, Yanis.
– Que se passe-t-il ?
– Damien est en train de se vider de son sang sur mon paillasson, répondis-je en prenant ma veste et
en glissant un livre dans mon sac à main. Je l’accompagne aux urgences.
– Si tu rencontres un doc sexy, n’oublie pas de prendre son nom ! Oh ! et ne crois pas que j’en ai
terminé avec cette histoire de barbecue !
Je levai les yeux au ciel. Monsieur avait trop regardé la télé, et les séries américaines en particulier.
S’il allait plus souvent à l’hôpital, il saurait que les médecins ressemblaient plus à Kojak1 qu’à Derek
Shepherd2 !
– Bon, je te laisse. Bises, ma caille !
Je raccrochai aussitôt et fermai la porte de mon appartement.
– Il faut juste désinfecter, dit Damien.
– Mets-y un peu plus de conviction, la prochaine fois…
Je le poussai vers l’ascenseur tout en lui demandant s’il avait bien sa carte Vitale et ses papiers…
– Dans mon portefeuille, murmura-t-il en s’adossant au mur.
– Pour quelqu’un qui a une simple égratignure, je te trouve bien faiblard.
Bon, c’est vrai, je profitai honteusement de la situation pour me moquer de lui et essayer d’avoir le
dernier mot. Seulement, il ne paraissait vraiment pas au mieux de sa forme, ce qui me faisait craindre le
pire pour le reste de la soirée.
Du coin d’œil, je le surveillai. Pas question qu’il me fasse un malaise ! J’étais aussi musclée qu’une
crevette grise et lui plus baraqué que… eh bien, que moi, et je ne pourrais certainement pas le soutenir.
Enfin si, mais pas longtemps, alors il fallait se dépêcher pour éviter un trauma crânien suite à une
rencontre avec le bitume.
– On va prendre le bus, déclarai-je. Dans deux stations, il y a une clinique avec un service
d’urgences.
Je lui attrapai le coude pour le conduire dans la bonne direction et eus le bonheur de voir justement
arriver notre moyen de locomotion. Finalement, l’univers tout entier ne s’était pas dressé contre moi. Il y
avait même deux places assises l’une à côté de l’autre dans le bus !
– Au fait, tu t’es fait ça comment ?
– Je me suis battu avec un cambrioleur, répondit-il. Si tu avais vu la volée que je lui ai mise !
– Et dans la réalité vraie ?
Il soupira.
– Je me suis pris le coin de la fenêtre dans la figure en me redressant, marmonna-t-il de mauvaise
grâce.
– Tu te rends compte qu’une fois que tu seras rétabli, je serai dans l’obligation de te pourrir la vie
avec ça ?
– Et moi, avec cette histoire de babouin.
Je grimaçai. J’avais totalement oublié qu’il avait tout entendu. Enfin, pas tout, non, puisque
j’affirmais que je ne voulais pas me laisser approcher par n’importe qui.
– C’est là, dis-je en appuyant sur le bouton pour prévenir le conducteur de notre descente.
Sans un mot, je le conduisis dans la salle d’attente des urgences, et le fis s’asseoir. Sûre qu’il ne
risquait plus de s’étaler face contre terre, je me dirigeai ensuite vers le bureau des admissions.
L’infirmière assise derrière le comptoir nous avait vus arriver et elle se montra très efficace, me répétant
qu’un médecin allait s’occuper au plus vite de mon compagnon.
Je la corrigeai la première fois, la deuxième aussi, avant d’abandonner devant tant d’obstination.
S’il me fallait être provisoirement la petite amie de Damien, grand bien lui fasse !
– Alors ? me demanda-t-il, tandis que je prenais place à côté de lui.
– Ils préparent la salle d’opération pour l’amputation, dis-je en regardant autour de nous.
– Très drôle !
La blague était mauvaise, je pouvais lui accorder ça, mais me retrouver aux urgences n’avait jamais
fait partie de mes plans pour la soirée.
– La dernière fois que je suis venu aux urgences, reprit Damien, j’avais fait une chute de moto. Je
venais d’avoir mon permis et j’ai voulu faire mon malin.
Je souris à l’idée qu’il ait tenté d’impressionner une fille et se soit retrouvé à terre.
– Grave ? demandai-je tout de même.
– Un bras cassé et mon ego en miettes.
– Tu n’as pas eu la fille, conclus-je.
– Non, mais ma petite amie m’a passé un sacré savon ! Son frère ne m’aimait déjà pas et ma chute
n’a fait que confirmer son avis à mon sujet.
– Qui était ?
– Que j’étais un branleur.
– S’il te voyait aujourd’hui !
– C’est clair qu’entre Jo et toi, je n’ai pas fini d’en entendre parler !
« Jo ». Ce prénom me disait quelque chose… Ah oui ! Le fan de La Petite Maison dans la prairie.
– Vous avez l’air de bien vous entendre, maintenant, dis-je, en me souvenant de notre première
rencontre.
– Et je pense que ça a beaucoup à voir avec le fait que je ne couche plus avec sa sœur…
– Monsieur, l’interrompit un infirmier, veuillez me suivre que je remplisse avec vous le dossier
d’admission.
Je les regardai s’éloigner, puis sortis mon livre. Avec un peu de chance, nous n’allions pas rentrer
trop tard.

1. Lieutenant de police interprété par Telly Savalas dans les années 1970.

2. Patrick Dempsey dans la série Grey’s Anatomy.


Chapitre 8

À minuit à peine passé, je déposai mon charmant voisin chez lui, drogué aux antidouleurs, avant de
prendre la direction de mon petit appartement adoré. Ce week-end avait été haut en couleur et il me
tardait de revenir à mon train-train habituel. À commencer par la lecture d’un bouquin bien guimauve,
histoire d’oublier que dans la vie de tous les jours, les hommes étaient loin de ressembler aux héros de
romans. Ou alors, ils étaient bien planqués !
Je lâchai mon sac à main près de la porte d’entrée pour ôter ma veste et mes chaussures. Qu’il était
agréable de songer que cette journée de folie était terminée !
Je sortis mon téléphone pour prévenir Yanis que j’étais bien rentrée et qu’il n’avait pas à venir pour
me servir d’alibi ni à m’aider à cacher un corps. Quelques années auparavant, lors d’une soirée – très –
arrosée, nous nous étions juré une loyauté sans borne. Mais même si notre amitié était hors norme, j’avais
tout de même du mal à imaginer mon compagnon de beuverie faire fi de ses principes pour dissimuler un
crime. Enfin, bon, ce n’était pas comme si j’avais l’intention d’en commettre un réellement.
Je fis un petit détour par la cuisine pour boire un verre d’eau et tombai sur ma liste. Je pouvais
encore rayer quelques petites choses après mes dernières expériences…
« Beau » déjà ! Ce qualificatif était associé dans mon esprit à Brandon et à l’idée d’un homme pas-
très-futé. Autant dire que je n’avais aucune envie de réitérer l’essai ! Et puis, il suffisait d’un peu de
charme pour séduire, mais il fallait beaucoup d’autres qualités pour ne pas me donner envie de fuir.
Ensuite « Charismatique ». Pas question de me trouver une nouvelle fois dans le rôle de la dinde,
incapable d’aligner deux mots devant un paon qui fait la roue ! Encore que j’étais assez fière de moi :
j’avais réussi à prendre le taureau par les cornes et à partir la tête haute.

Beau Possessif Attentionné


Serviable Courageux Charismatique
Honnête Aventurier Sans tatouage
Droit Intelligent Hétéro
Aisé Drôle Alien s’abstenir

Il me restait encore suffisamment de qualificatifs pour ne pas me sentir découragée. Il y aurait bien
un jour un homme qui me conviendrait. Qui aurait une, voire plusieurs, de ces qualités.
Je n’étais pas si exigeante ! Mince, je ne demandais pas la lune, pas même un riche millionnaire
sadomasochiste ! Je voulais juste un homme qui soit la version hétéro de Yanis. Bon, d’accord… Vouloir
sortir avec un homme ressemblant en tout point à mon meilleur ami, c’était assez dérangeant…
Je consultai mon téléphone. Pas de réponse. Il devait dormir comme un bienheureux dans les bras
d’Alain. Ou ils… Non, ne pas penser à ça !

***

Quelques jours plus tard, je rangeai des livres sur les étagères de la librairie, tout en rêvassant.
J’étais en plein milieu d’une romance qui avait le don de me redonner foi en les hommes. Et,
accessoirement, le sourire. La clochette de la porte d’entrée tinta, indiquant l’arrivée d’un client. Je sortis
de la rangée où j’étais pour découvrir un de nos livreurs habituels, les bras chargés d’un énorme carton.
– Bonjour Emma !
– Steve ! dis-je avec un petit signe de la tête.
– Je pose ça au même endroit que d’habitude ?
– Si ça ne te dérange pas.
Je lui souris et lui montrai la porte de la réserve qui se tenait à quelques mètres. Voilà du rangement
qui me permettrait d’occuper cet après-midi bien morne. Pas de client, pas d’appel de Yanis. Le calme
plat. Exactement ce dont j’avais besoin !
– Dis-moi, Emma…
Je me retournai vers Steve, qui me fixait, l’air tout embarrassé. Avais-je oublié de dissimuler un
ouvrage compromettant ? Certaines personnes n’apprécient pas de tomber sur des livres érotiques aux
couvertures éloquentes. Un livreur à peine pubère avait tellement rougi en tombant sur l’un d’eux qu’il
m’avait été facile de deviner que sa gêne était aussi physique.
– Oui ? l’encourageai-je en comprenant qu’il n’allait pas continuer, sinon.
– Je me demandais si tu accepterais d’aller boire un café avec moi, ce soir, après le boulot.
Ce soir ?
Il était du genre pressé, lui ! Il pensait sérieusement que je n’avais rien de prévu ? Ça faisait un peu
nana désespérée d’accepter un rendez-vous pour le jour même. N’aurait-il pas dû proposer une date un
peu plus éloignée dans la semaine ? Peut-être qu’il était clair pour tout le monde que j’étais sur le marché
et disponible pour toutes propositions…
Sauf que je n’avais vraiment rien de prévu. Et que j’étais vraiment désespérée. Cerise sur le gâteau :
il était charmant. Et gentil. De quoi faire taire mon ego malmené par mon absence totale de vie sociale.
– J’en serais ravie.
J’accompagnai ma réponse d’un sourire que je n’espérais pas trop engageant, pour qu’il ne se fasse
pas des idées. Pas question de recevoir une nouvelle proposition de plan cul, cette semaine !
– Tu finis à quelle heure ?
– 18 heures, répondis-je, un peu nerveuse.
– Très bien, je passerai te chercher.
Il baissa la tête pour regarder ses chaussures avant d’inspirer un grand coup et de la relever pour
plonger son regard dans le mien.
– Et si on disait plutôt un dîner, ce serait possible ?
C’était moi, ou il faisait chaud ?
Il était charmant, et son attitude timide avait tout pour me séduire. Enfin quelqu’un qui ne pensait pas
que la partie était gagnée quand la femme acceptait d’aller boire un café ! Avec un peu de chance, je
passerais une bonne soirée avec un homme correct à tout point de vue.
– J’en serais ravie.
Mon Dieu, j’avais réellement dit ça ? Enfin plutôt redit ça ? Il allait croire que j’étais sans
conversation, dépourvue de vocabulaire et… Et c’est tout, parce que ce n’était pas la première fois que
nous discutions ; il avait eu l’occasion de constater que je savais dire autre chose que « j’en serais
ravie » !
Et ce soir, je me ferais une joie de le lui rappeler.
– Alors à ce soir !
Il me fit un petit signe de la main avant de quitter la librairie, un sourire aux lèvres, tandis que je
matais son cul. Autant être franche, ça n’était pas volontaire. Mais le seul mot qui me vint à l’esprit fut :
« Waouh ! » Voilà qui promettait d’être ferme dans la main… et prouvait que j’étais une obsédée en
manque.
Une fois mon rangement terminé côté boutique, je me dirigeai vers la réserve pour déballer le carton
que Steve avait apporté et faire le tri des livres. Je laissai la porte de communication avec le magasin
ouverte afin de pouvoir réagir dès qu’un client entrerait. Si quelqu’un daignait enfin passer la porte.
Soudain, je sentis ma poche de pantalon vibrer, signe qu’à défaut d’un client, j’avais un ami.
– Bonjour Yanis, dis-je une fois que j’eus décroché.
– Bonjour rayon de soleil !
– Tu as besoin de quoi ? demandai-je aussitôt.
– Pourquoi penses-tu que je t’appelle avec une idée derrière la tête ?
Franchement ? Il osait me poser la question ?
– Par où commencer…
– C’est bon ! m’interrompit-il. C’est juste qu’on aimerait s’inviter chez toi, ce soir, avec Alain.
– Vous inviter ?
– Ouaip, ma caille ! Ça fait bien longtemps qu’on n’a pas passé un moment ensemble et j’aimerais
voir l’étendue de ton nouveau talent.
– Mon « nouveau talent » ? De quoi tu causes ?
– Barbecue ! Pour moi, ce sera des saucisses, et pour Alain des merguez, il aime bien quand c’est
épicé…
– Pourquoi ai-je l’impression que tu ne parles plus de nourriture ?
– Oh ! mais si ! Je te parle toujours de saucisses !
– T’es crade ! grommelai-je.
Il avait le don de faire baisser ma libido en moins de deux avec ses allusions à peine voilées. Même
le souvenir des fesses de Steve ne changeait pas mon humeur.
– Fais pas ta sainte-nitouche ! Bon, chez toi, 20 heures, OK ?
– Je n’ai pas dit que j’acceptais !
– Mais tu ne peux rien me refuser…
Je secouai la tête, blasée. Lui aussi pensait ma vie tellement vide que s’incruster chez moi ne lui
posait aucun problème. Seulement, ce soir, il y en avait un.
– Je ne serai pas chez moi, dis-je, toute fière.
– Tu vas voir tes parents ?
De mieux en mieux ! Alors, la première pensée qui lui venait dans ce genre de situation, c’était que
j’allais tenir la chandelle chez mes parents ?
J’ouvris le carton d’un coup de cutter rageur.
– Je te rappelle que je les ai vus la semaine dernière !
– Merde, me dis pas que tu as trouvé quelqu’un pour te sauter et te rendre le sourire ?
– Ce que tu peux être vulgaire !
– Allez, trêve de conneries, raconte !
Je lui parlai alors de Steve que je connaissais depuis quelques mois maintenant et qui me paraissait
un type bien.
– Attends de le voir nu pour dire ce genre de choses, objecta Yanis.
Je levai les yeux au ciel et lui proposai de venir dîner le lendemain, afin de lui faire un résumé
complet de ma soirée.
– Ça me paraît correct, déclara-t-il.
– Et vous apporterez trois pizzas, puisque c’est vous qui tapez l’incruste. Je ne fournis que la
vaisselle et les boissons.
– Dom Pérignon pour moi ! s’écria-t-il.
– Et une pizza au caviar russe et aux truffes noires pour moi !
– Ça ne met pas l’eau à la bouche, ton truc…
Soudain, un miracle… La clochette de la porte d’entrée du magasin se fit entendre. Un client !
J’allais enfin voir un être humain ! Enfin un autre, puisque Steve en était un.
– Bonjour, dis-je, une fois que j’eus raccroché.
L’homme me répondit du bout des lèvres. Je me postais près de la caisse, ne voulant pas paraître
intrusive en lui sautant plus dessus. Je l’observais du coin de l’œil flâner dans les allées, prenant des
livres au hasard avant de les reposer. J’étais bonne pour vérifier derrière lui qu’il les avait replacés
correctement. Et pour ne pas faire une seule vente aujourd’hui !
Trois heures plus tard, je fermai le magasin, après avoir enregistré deux petites ventes. À peine de
quoi dire que la journée avait été sauvée.
– Bonsoir !
Perdue dans mes pensées, je n’avais pas entendu Steve approcher et le sursaut que je fis le poussa à
lever les mains en un geste pacifique.
– Désolée, dis-je, je réfléchissais.
– J’espère que tu ne cherchais pas une excuse pour annuler notre soirée.
– Non ! Je me demandais pourquoi la journée avait été si calme à la librairie.
Je verrouillai la porte et fis descendre la grille, tout en examinant discrètement mon rendez-vous.
Steve avait visiblement pris le temps de repasser chez lui pour se changer. Son T-shirt uni me
permettait de jauger la qualité de son torse, quant à son jean, il était moulant à souhait. Conclusion : pas
très musclé, mais aucune poche à bière à déclarer.
– Tu as une préférence pour le restaurant ? me demanda-t-il.
– Non. J’ai juste du mal avec les plats épicés.
Et moi, je parlais réellement de nourriture !
– Je connais un petit restaurant qui devrait te convenir. D’aspect extérieur, il ne paie pas de mine,
mais le cuistot est un vrai chef !
– Je te fais confiance !
Enfin, jusqu’à un certain point… Après tout, j’étais peut-être en présence d’un serial killer, d’un
sociopathe qui kidnappait et torturait de pauvres petites employées de librairie.
– Tu veux prendre le bus ?
– C’est loin ?
Il secoua la tête, souriant toujours. Il était vraiment à croquer, ce Steve. Pourquoi ne l’avais-je pas
remarqué avant ?
– J’aime bien marcher.
– Alors allons-y !
Particulièrement nerveuse, je lui demandai s’il aimait lui aussi marcher et enchaînai sur ses passe-
temps. Sujet neutre qui pouvait m’en apprendre énormément sur lui et son caractère.
– Je livre des bouquins toute la journée, mais ce n’est pas ma tasse de thé. Je préfère le contact
humain à celui du papier.
Je hochai la tête. Jusque-là, rien de rédhibitoire.
– Je passe pas mal de mon temps libre comme bénévole dans un hôpital pour enfants.
Un point pour lui !
– Et j’aide aussi une association qui récupère les chiens errants. On recherche les maîtres, ou on les
place, si on constate qu’il s’agit d’un abandon.
Ça y est, j’étais amoureuse !
– Et toi ?
OK, alors, comment dire… Mes loisirs étaient tout de même nettement moins philanthropiques.
J’allais paraître incroyablement égoïste et totalement repliée sur moi-même…
– J’adore lire.
Et voilà. Pas question de mentir sur quelque chose d’aussi basique. Je gardais mes jokers pour mon
poids, accessoirement mon âge, et pour une éventuelle rencontre avec mes parents.
Soudain, un bruit mat nous parvint.
Dans mon esprit, il ne pouvait s’agir que du bruit caractéristique d’une collision entre un corps et
une voiture. Et le couinement qui avait suivi laissait à penser qu’un chien venait d’en être la victime.
Je regardai autour de nous avant de noter que l’unique voiture sur la chaussée continuait sa route
comme si de rien n’était. Sur le trottoir d’en face, une femme cachait les yeux d’un enfant, tout en le
forçant à continuer son chemin. Pas de doute, il y avait eu du grabuge et personne ne paraissait s’en
préoccuper plus que ça.
– On devrait peut-être aller voir ? proposai-je à Steve qui observait, tout comme moi.
Il hocha la tête avant de se glisser entre deux voitures en stationnement. Il regarda à droite puis à
gauche avant de se figer.
– Deux voitures plus loin, il y a un chien couché, déclara-t-il en se tournant vers moi.
J’acquiesçai et m’approchai. Le pauvre animal semblait lutter pour respirer. De légers râles se
firent entendre alors que je m’accroupissais à côté de lui. Sa queue remua légèrement, avant de retomber
mollement sur le bitume. Le chauffard ne l’avait pas loupé !
– Il est toujours en vie ? me demanda Steve qui venait d’arriver derrière moi.
– Oui, mais il a besoin de soins.
– Laisse-moi voir !
Je me décalai légèrement et manquai de tomber, me rattrapant à l’animal qui émit une plainte.
– Pardon, pardon !
J’ôtai aussitôt ma main rendue visqueuse par le sang.
– Je vais passer de l’autre côté pour le soulever et le conduire chez le vétérinaire le plus proche.
Steve se baissa et attrapa le chien, qui paraissait de plus en plus apathique. Je l’aidai, souillant mon
pull au passage. Sans plus réfléchir, je retournai sur le trottoir et lui demandai de m’indiquer la direction
du cabinet vétérinaire.
Étrangement, il n’eut aucun doute.
Ce type était à ce point passionné par les animaux qu’il connaissait l’emplacement de toutes les
cliniques vétérinaires de la ville ! Bon, d’accord, peut-être que j’exagérais, mais c’était tout de même
bluffant qu’il sache où aller !
Sur notre passage, les gens s’écartaient, horrifiés. On pouvait les comprendre : j’ouvrais la marche,
le pull ensanglanté et l’œil certainement un peu fou.
En arrivant au cabinet, je poussai la porte un peu trop fortement, l’envoyant rebondir contre le mur.
– Excusez-moi, nous avons trouvé un chien blessé, dis-je à la femme assise derrière un comptoir.
– Dites au Dr Loupeau que Steve de l’association est là !
L’assistante vétérinaire s’exécuta, prenant le téléphone et répétant mot pour mot ce qu’il venait de
lui dire.
– Il arrive.
– Très bien, dit Steve d’une voix calme et posée.
À peine deux minutes plus tard, un homme en blouse blanche d’une quarantaine d’années entra dans
la salle d’attente et se dirigea vers nous.
– C’est notre blessé ? demanda-t-il en observant le chien.
– Oui.
– Suivez-moi !
Ne sachant pas si j’étais incluse dans cet ordre, je préférai rester à l’accueil pour ne pas les gêner,
et pour ne pas risquer de voir d’autres animaux malades ou amochés. Je n’étais peut-être pas autant
engagée que Steve dans la défense des droits des animaux, mais je ne supportais pas de les voir souffrir.
Je m’assis sur un siège libre, et patientai. Des odeurs d’urine, d’animal malade m’envahirent le nez,
menaçant de me rendre nauséeuse. Décidée à ne pas me couper l’appétit – et considérant que vomir en
plein milieu d’une salle d’attente n’était pas du meilleur goût –, je respirai par la bouche, tout en priant
pour quitter au plus vite ce cabinet de vétérinaire.
Le dîner semblait compromis, ou tout du moins suffisamment retardé pour que nous puissions aller
nous changer. Je ne connaissais pas beaucoup de restaurateurs qui acceptaient des clients tachés de sang.
Enfin, le soir d’Halloween, peut-être. Et dans un restaurant ouvert d’esprit… En gros, pas ce soir.
Quand Steve refit son apparition, je sautai sur mes pieds, prête à filer de cet endroit aux odeurs
dérangeantes. Sauf que… monsieur s’installa à côté de moi et me regarda d’un air surpris.
– Tu ne veux pas rester pour savoir s’il va s’en remettre ?
Non.
– Bah…
Je regardai vers la sortie avant de revenir à lui.
– Je ne pensais pas que tu étais quelqu’un d’aussi égoïste, Emma.
– Je ne vois pas en quoi rentrer chez moi est égoïste, m’énervai-je, alors qu’il touchait un point
sensible. Je te signale que je t’ai accompagné jusqu’ici, que je t’ai aidé à transporter cette bête et que
j’aimerais me changer pour mettre des affaires qui ne soient pas couvertes de sang.
– Tu accordes donc tant d’importance à l’apparence ?
Oui !
– On parle de sang, là ! Pas de la dernière robe à la mode ! Et puis, je pourrai très bien téléphoner
un peu plus tard pour prendre de ses nouvelles. Rester assise sur cette chaise en plastique n’aidera
aucunement ce pauvre chien !
– Si, parce qu’en sortant de la salle d’opération, il aura quelqu’un à ses côtés !
C’est un chien, bordel ! eus-je envie de lui jeter au visage.
– Mais il y en a certainement pour des heures !
– Et alors ?
OK. A priori, nous ne venions pas de la même planète : chez moi, il fallait être un tant soit peu
intime pour poireauter dans une salle d’attente médicale, qu’il s’agisse de celle d’un médecin ou d’un
vétérinaire. Monsieur était bien trop intégriste à mon goût. À moins qu’il n’ait raison en pensant que
j’étais égoïste. Mais quoi ! Je ne connaissais pas ce chien, et j’avais réellement l’intention de téléphoner
le lendemain pour savoir comment s’étaient passés l’opération, son réveil et la nuit. Mais je n’avais
nullement l’intention de rester là une bonne partie de la soirée.
– Je suis désolée, fis-je doucement, pour ne pas trop lui montrer qu’il commençait sérieusement à
me porter sur les nerfs, ce Brigitte Bardot poilu !
– C’est moi qui suis désolé, je croyais que tu étais une fille bien.
Une fille ? Il n’avait donc pas vu que j’approchais de la date de péremption ? Que j’avais plus envie
de flirter avec lui devant un bon dîner que de rester dans cette salle d’attente ?
Consciente que rien de positif ne sortirait de cette conversation, je lui lançai un au revoir sec et
m’enfuis loin du cabinet.
***

Le lendemain soir, j’étais en pleine lecture quand mon téléphone m’indiqua l’arrivée d’un texto :
Les pizzas sont en bas.

Je plaçai mon marque-page et rangeai immédiatement mon livre dans mon sac à main pour ne pas
l’oublier le lendemain. La veille, après mon rendez-vous raté avec Steve, j’avais fini mon roman en cours
et commencé un autre. Seulement, rien n’avait réussi à m’ôter de l’esprit son jugement sur mon prétendu
égoïsme.
J’allai ouvrir et trouvai mon voisin sur le palier, qui ouvrait – ou fermait – la porte de chez lui.
– Bonjour charmante voisine !
– Bonjour Quasimodo ! Pas de nouvelle attaque de fenêtre à déplorer ?
– Tu seras la première au courant, ne t’inquiète pas !
– Cool !
Je lui souris et me tournai vers l’ascenseur qui s’ouvrait sur Yanis et Alain.
Si je devais avoir un couple modèle, ce serait clairement celui-là. Beaucoup de couples se tiennent
la main, se bécotent en public, donnant l’impression qu’ils veulent prouver au monde entier qu’ils sont
ensemble. Tous les deux ne faisaient rien de tout cela. Ils étaient étonnamment peu démonstratifs, mais il
suffisait de surprendre le regard qu’ils se portaient l’un l’autre pour comprendre.
– Bonjour voisin de ma meilleure amie !
– Bonjour meilleur ami de ma voisine, répliqua Damien en souriant.
Il leur serra la main, décontracté. À croire qu’ils se connaissaient !
– Elle t’a pas loupé, dit Alain en montrant sa tempe.
– Ne m’en parle pas !
Je les laissai prétendre que c’était moi, dans un accès de jalousie face à son amitié grandissante
avec Mme Gretna, qui avais voulu l’assommer pour l’enfermer chez moi.
– … son esclave sexuel !
Quoi ? J’allais demander à Yanis de répéter l’ineptie qu’il venait de sortir, quand je compris qu’il y
avait de grandes chances que je finisse dans un gouffre sans fond d’embarras. Et Damien avait déjà
suffisamment de munitions pour me rendre chèvre.
– Et si vous rentriez, au lieu de dire des âneries !
– Tu te joins à nous ? proposa Alain, montrant les boîtes de pizza.
– Désolé, des amis m’attendent, ce sera pour une prochaine fois.
– Pas de souci.
Alors qu’ils se serraient de nouveau la main, je ne pus m’empêcher de remarquer qu’ils avaient à
peu près la même taille, la même carrure… De quoi affirmer que Damien était aussi bien bâti qu’Alain.
Waah, je vivais en face d’un potentiel chippendale !
– Bonne soirée !
Venais-je vraiment d’imaginer Damien nu ?
Je secouai la tête pour chasser cette image perturbante de mon esprit et invitai Yanis et Alain à
entrer.
– Alors, ton rendez-vous d’hier ?
– Un désastre !
– Je sens qu’on va bien rire, commenta Yanis en s’installant à table.
– Je vous fais un résumé, puis on passe à autre chose, d’accord ?
Ils acquiescèrent, tandis que je prenais mon courage à deux mains pour leur parler de la pire soirée
que j’aie passée. Enfin, la pire soirée du mois.
– Sur le chemin du restaurant, on a secouru un chien qui venait d’être renversé par une voiture. Puis
Steve m’a traitée d’égoïste parce que je ne voulais pas attendre la fin de l’opération et le réveil du chien
pour rentrer et enlever mes vêtements plein de sang.
– Avant qu’il n’ouvre la bouche, intervint Alain avec un petit geste de la tête vers Yanis, tu n’es pas
égoïste. N’écoute pas ce pauvre type qui ne te connaît pas !
Comme d’habitude, il avait tout de suite deviné pourquoi toute cette histoire me turlupinait.
– Et avant de te torturer avec cette histoire, rester au chevet d’un chien n’est pas non plus une preuve
de grandeur d’âme, quand on a rendez-vous avec quelqu’un qu’on espère baiser, compléta poétiquement
Yanis.
– Merci, murmurai-je, émue.
– Sinon comment te sens-tu dans ton nouveau rôle de Mère Teresa ?
– Quoi ?
– Tu sauves ton voisin d’une mort lente et douloureuse par exsanguination et maintenant ce chien…,
précisa Yanis. Tu as bien décidé de prendre le relais de notre très regrettée Mère Teresa, ou je me
trompe !
– Imbécile !
– Fais gaffe à ne pas finir comme elle : vierge et intouchée !
– Je te signale que je ne suis plus vierge ! répliquai-je en remerciant mentalement Damien de
n’avoir pas assisté à cette conversation humiliante.
– L’hymen repousse au bout d’un certain temps… enfin je dis ça…
– Comment tu fais pour le supporter ? demandai-je à Alain, qui mangeait tranquillement sa pizza.
– J’occupe sa bouche pour éviter qu’il parle…
Je ne relevai pas. D’autant plus que les deux compères riaient de ma gêne et que je n’avais aucune
réplique intelligente, susceptible de leur couper le sifflet.
Chapitre 9

Franchement, après l’épisode « Steve », j’étais restée plusieurs jours sans regarder les hommes
autour de moi. En pleine introspection. Et en pleine menstruation. Le genre de truc qui me mettait sur les
nerfs et qui, ces derniers temps, était un rappel violent du temps qui passait et de mon horloge biologique
qui ne me ferait pas de cadeaux.
Un peu comme si un leprechaun s’amusait à brandir une pancarte sous mon nez m’indiquant que mes
chances de fonder ma propre famille réduisaient à vue d’œil. Pourquoi ne pouvais-je être comme ces
femmes qui n’avaient pas envie/besoin d’un compagnon et d’enfants ? À vrai dire, mes lectures n’étaient
pas le meilleur moyen de devenir ce genre de femmes…
La fin juillet et le début du mois d’août furent très calmes. Alain et Yanis étaient partis en vacances,
ainsi que mes parents. Je pouvais enfin passer mon temps libre dans un parc non loin de chez moi pour
dévorer mes romans sans risquer de prendre une averse. L’unique inconvénient venait des enfants qui
profitaient eux aussi du soleil et des espaces verts…
Et là, ce n’était plus un leprechaun, mais toute une armée qui s’agitait sous mon nez pour me répéter
que je finirais seule !
– Salut !
Une paire de Converse noires entra dans mon champ de vision. Je me tordis le cou pour suivre le
jean, puis la chemise, et arrivai enfin sur un visage – ma foi – charmant.
– Bonjour, dis-je en me redressant, pour m’éviter un torticolis.
Le type s’accroupit devant moi et une impression de déjà-vu me chatouilla les méninges. Je le
connaissais ou, à défaut, l’avais déjà rencontré. Seulement, là, tout de suite, pas moyen de me souvenir
où, quand, ni comment !
– Tu ne te souviens pas de moi, n’est-ce pas ?
Que répondre à ça ?
Si, je me souviens de toi, mais je préfère nous plonger tous les deux dans l’embarras que de dire
ton prénom et devoir te parler…
– Je le crains, avouai-je honteusement tout en commençant à faire le tour de toutes les personnes que
je n’avais pas vues depuis longtemps et qui pourraient lui correspondre.
– Bastien, j’étais en terminale avec toi.
Bastien, mais bien sûr !
Il était arrivé dans mon lycée l’année du bac. Super discret, limite invisible pour le commun des
mortels, il s’était mis en binôme avec la dernière de la classe. Quand j’avais croisé cette dernière, plus
tard, elle m’avait soutenu que c’était grâce à lui qu’elle avait eu son bac. Elle m’avait tellement chanté
ses louanges que j’en étais venue à penser qu’ils avaient été plus que simples camarades de classe.
– Tu me resitues vraiment, ou c’est juste pour ne pas me blesser ?
Je lui souris, lui citant quelques détails de notre passé commun, pour qu’il soit certain que je voyais
exactement qui il était.
– Pendant un moment, j’ai eu peur de m’être trompé et de passer pour un gros dragueur. Je n’étais
pas sûr que ce soit bien toi.
Un gros dragueur, voilà qui était à l’opposé de l’image que j’avais gardée de lui. Mais j’avais passé
le bac, il y avait… Pfff… Disons que depuis la sortie du lycée, j’avais… quelque peu mûri…
Il regarda autour de nous, avant de reprendre la parole.
– Ça te dirait d’aller boire un verre ? Qu’on soit mieux installés pour parler du bon vieux temps.
Je lui souris. Aller boire un verre avec lui ? Pourquoi pas. Nous pourrions parler du « bon vieux
temps » en effet, bien que je ne voie pas trop à quoi il pouvait faire référence. Nos cercles d’amis étaient
différents et nous n’avions jamais été assis l’un à côté de l’autre dans un cours. Je ne savais même pas
s’il nous était arrivé de nous parler pour nous dire autre chose que « salut ».
En cas de silence prolongé et embarrassant, nous pourrions toujours nous donner des nouvelles de
ceux avec qui nous avions gardé le contact – ce qui, dans mon cas, serait très rapide.
– Je te suis !
Je rangeai mon livre dans mon sac à main et ramassai la veste que j’avais étendue sur l’herbe pour
m’asseoir. Je ne gardais pas vraiment de souvenirs de mon époque « lycée ». J’étais toujours avec Yanis
et avais finalement très peu lié connaissance avec les autres élèves. Et puis, les filles préféraient la mode
et les garçons, pendant que je ne pensais qu’au prochain livre que je lirais.
– Je crois me souvenir que tu étais une grande lectrice, dit Bastien en m’indiquant le chemin.
Je grimaçai.
Un jour, j’avais eu le malheur d’apporter un roman au lycée. J’étais captivée par l’histoire et ne
songeais qu’à une chose : le finir. Je l’avais donc emporté avec moi pour les transports, les pauses…
Tous ces menus moments que je pouvais voler au cours de la journée pour poursuivre mon immersion
dans ce livre.
Et la peste de la classe, Morgane, m’avait découverte. Pourtant, je ne pensais pas qu’elle viendrait
me chercher dans une salle de cours. Mais j’ai toujours pensé qu’elle avait une dent contre moi et qu’elle
n’attendait qu’une chose : trouver une information croustillante pour me pourrir la vie.
Elle avait répété à tout le monde que je lisais des romans d’amour, ce qui, contrairement à
aujourd’hui, était la honte suprême. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, j’étais devenue la
risée de la classe, et bientôt du lycée. J’étais celle qui lisait des romances, celle qui finirait vieille fille à
attendre son prince charmant. Ou plutôt son cow-boy, si je me souviens bien du livre en question.
– Oui, toujours, répondis-je en relevant le menton.
J’avais mis du temps à comprendre qu’il n’y avait rien de mal à lire des histoires romantiques avec
des hommes doux et des femmes fortes. Et puis, le fait d’avoir quitté l’adolescence avait aussi sûrement
joué sa part.
Je vis Bastien sourire tout en continuant de marcher. C’était à moi, maintenant, de me rappeler un
détail à propos de notre scolarité, de lui demander si lui aussi… Merde, je n’avais pas fait plus attention
que ça à lui, alors me rappeler – des années plus tard – de ses goûts, ses habitudes…
– Tu fais quoi dans la vie ? demandai-je, espérant qu’il ne se vexerait pas.
– Je suis entré en école de commerce.
– J’en déduis que tu n’es plus timide, commentai-je aussitôt, avant de me mordre la joue.
Il rit.
– Non ! Mon choix de carrière a surpris beaucoup de monde…
Tu m’étonnes !
Nous continuâmes de discuter de son travail, et lorsque je lui annonçai que j’étais libraire, il n’en
fut pas plus surpris que cela.
Attablés à la terrasse d’un café, nous remontâmes le temps, parlant du lycée, des anciens camarades
qu’il côtoyait toujours. Il avait même gardé contact avec cette peste de Morgane ! Elle était célibataire,
elle aussi, mais cette information ne me fit pas exulter autant que je le croyais. Peut-être parce qu’elle
était célibataire avec un enfant, et que ma morale m’interdisait de me lancer dans une petite danse de la
victoire.
Au lycée, elle se vantait d’avoir un super petit ami. Le jour des résultats du bac, je l’avais même
entendue parler en long, en large et en travers de sa bague de fiançailles. À l’époque, j’étais seule, et
monstrueusement envieuse de cette relation. Beaucoup moins maintenant que j’apprenais que le type –
modèle maxi-enfoiré – lui avait été infidèle.
– Et toi ? me demanda-t-il avec un petit sourire qu’il cacha aussitôt en buvant une gorgée de sa
boisson.
– Seule.
Ses lèvres se recourbèrent un peu plus. Pour la forme, je lui retournai la question, ayant déjà
compris qu’il était tout aussi libre que moi. À partir de là, l’ambiance se modifia légèrement : je fis plus
attention à mes gestes, mes paroles… Bastien était agréable à regarder, sympathique. Des qualités qui
figuraient dans ma liste.
– Un restau suivi d’un ciné, vendredi, pour continuer à parler du bon vieux temps, ça te dit ? me
proposa-t-il, alors que nous allions nous séparer.
J’acceptai et lui fis la bise avant de le quitter. Toute heureuse de cette rencontre et de ce premier
rendez-vous, je sortis mon téléphone dès que je fus hors de sa vue. J’avais besoin de parler avec Yanis.
Par chance, il décrocha assez rapidement.
– Dr Yanis, psychanalyste personnel d’Emma Boulis, j’écoute…
Je levai les yeux au ciel, amusée malgré moi par son entrée en matière.
– Ton unique cliente à l’appareil, dis-je.
– Emma, quelle surprise ! Je n’ai pas l’habitude que tu m’appelles au boulot…
Ironie. Un jour, ça l’étouffera !
– Je me suis dit que je devais bouleverser tes habitudes de grand-père pantouflard.
– Peste !
J’ignorai son commentaire et lui posai la question qui me trottait dans l’esprit :
– Tu te souviens de Bastien…
Mince, son nom de famille ?
– … Bastien Quelque-chose. Nous étions ensemble en terminale.
– Le rat de bibliothèque coincé du cul ?
– Yanis !
– Bah quoi ! Je te rappelle que tu étais en section littéraire, vous étiez tous des rats de bibliothèque
de mon point de vue. De plus, j’ai souvenir d’un gars qui peinait à regarder quelqu’un dans les yeux. Je
me trompe ?
– Non. Mais timide ne veut pas dire « coincé du cul », arguai-je.
– Tu es sortie avec lui ?
– Non !
– Alors comment peux-tu affirmer qu’il ne l’était pas ?
Je le détestais prodigieusement quand il réussissait à m’acculer dans un coin. Pas moyen de
rebondir là-dessus, de défendre Bastien. Je lui parlai de mon après-midi et de notre conversation.
– Je peux t’assurer qu’il est beaucoup moins timide qu’avant ! conclus-je.
– Il t’a maté les seins ?
Je soupirai.
– Non.
– Gay, alors.
– Yanis, quand comprendras-tu qu’hétéro ne signifie pas qui-se-rince-l’œil-toutes-les-deux-
secondes ?
– Emma, quand comprendras-tu qu’un hétéro digne de ce nom, et prétendument célibataire, regarde
la marchandise avant de se décider ? Ce Bastien est un homo qui se cherche une copine pour aller
draguer.
Je secouai la tête tout en entrant dans mon immeuble. Pour mon plus grand malheur, je découvris
Mme Gretna plantée devant les portes de l’ascenseur.
– Ne devrais-tu pas me féliciter d’avoir potentiellement trouvé un type avec qui m’envoyer en
l’air ? demandai-je assez fort pour que ma voisine démoniaque entende et s’étouffe avec son dentier.
– Je préférerais que tu t’envoies en l’air avec un type qui ne risque pas de te voler tes fringues
derrière ton dos !
– Après ce vote de confiance, je vais te laisser retourner à ton travail. Et je te parie tout ce que tu
veux que Bastien est hétéro de chez hétéro. Je te parie même que c’est un super coup au lit !
– C’est ça, on en reparlera !
Il raccrocha, tandis que mon attention se portait sur le succube dont le sourire ne présageait rien de
bon. Sans lui laisser le temps de me lancer une vacherie comme elle en avait le secret, je filai vers les
escaliers que je grimpai rapidement pour pouvoir m’enfermer dans mon appartement, loin de tous ces
empêcheurs de tourner en rond.
Pourquoi fallait-il que Yanis ait des théories sur tout ? Et surtout, pourquoi est-ce que je reprochais
brusquement à Bastien de ne pas s’être comporté comme un mufle plus intéressé par mon décolleté que
par ma conversation ?

***

Le vendredi, j’étais dans mes petits souliers. Et dans une petite robe que j’espérais sage, mais pas
trop. Je vérifiai une dernière fois mon maquillage avant de tourner comme une lionne en cage dans mon
salon. Je m’étais préparée suffisamment tôt pour ne pas risquer de le faire attendre, mais là, tout de suite,
je me demandais bien ce que j’allais faire pour passer le temps.
Lire ?
Non, je venais juste de terminer un livre et en prendre un nouveau allait me distraire toute la soirée.
Je me connaissais assez pour savoir que me lancer dans un nouveau roman était le meilleur moyen
d’avoir l’air absente et complètement déconnectée du monde des vivants.
Un magazine !
Je saisissais le premier de la pile, quand l’interphone sonna, à l’autre bout de l’appartement.
Je me pressai vers la porte et décrochai, tout en réalisant qu’il était déjà l’heure.
– Bonsoir, c’est Bastien.
Je souris et lui répondis que j’arrivais. Une veste, mon sac à main… J’étais prête pour ce rendez-
vous qui n’en était peut-être pas réellement un, mais qui l’était à mes yeux. J’allais donc tout faire pour
que ça fonctionne.
Il m’accueillit en me faisant une bise sur chaque joue.
– Tu es magnifique !
Un compliment, en plus ! La soirée ne faisait que commencer, mais je sentais mes joues s’échauffer
déjà. Je le remerciai timidement et le félicitai pour sa ponctualité.
– Tu as dit que tu détestais attendre les gens, alors je suis venu en avance pour sonner à l’heure
exacte.
OK, là, ça faisait limite tueur en série.
– Juste quelques minutes, je te rassure, s’empressa-t-il d’ajouter. Je déteste faire attendre les gens,
plus encore quand il s’agit d’une jolie femme.
Je fis un petit signe de tête avant de lui demander où nous allions.
– Comme tu aimes toujours les romances, j’ai fait quelques recherches sur Internet et j’ai trouvé un
petit cinéma indépendant qui projette de vieux films. Et ce soir, Certains l’aiment chaud est au
programme.
– Je ne l’ai jamais vu.
– Moi non plus.
Il accompagna sa réponse d’un sourire si doux que je m’étonnai de ne pas fondre. Étais-je
insensible ? Non, je devais plutôt être sur mes gardes. Il fallait dire aussi que les hommes que j’avais
rencontrés dernièrement m’avaient tellement échaudée que je craignais de retomber sur un type bizarre.
– Un collègue m’a recommandé un restaurant pas trop loin du cinéma.
Il m’indiqua le quartier où nous allions nous rendre. Je me dirigeais machinalement vers la bouche
de métro la plus proche, quand il m’attrapa délicatement le bras.
– J’ai garé ma voiture de l’autre côté.
– Ta voiture ?
– Oui, comme je ne savais pas à quelle heure nous allions rentrer, j’ai pris ma voiture. Et puis, c’est
plus agréable que le métro.
– Plus agréable, mais pas forcément le plus pratique.
Je fus charmée qu’il pense autant à notre confort, et ravie de voir qu’il m’ouvrait la portière et me
laissait le temps de m’installer pour la refermer. Si seulement il avait jeté un coup d’œil à mes jambes
comme beaucoup d’hommes font dans ce genre d’occasion, j’aurais été rassurée sur ses orientations
sexuelles. Refusant de penser à ce que m’avait affirmé Yanis, je me concentrai sur la route et les
questions que Bastien me posait sur ma semaine.
Il parut très intéressé par mes déboires à la librairie, ou encore mes aventures avec Mme Gretna. Je
me détendis et ris avec lui.
Il trouva rapidement une place pour se garer dans le quartier du restaurant et se montra de nouveau
galant en m’ouvrant la portière.
– Merci, dis-je en lui souriant.
– De rien.
Une fois dans le restaurant, il tira ma chaise, me servit de l’eau… J’étais avec le gentleman par
définition et trouvais ça adorable. Sa conversation était plaisante et le film qu’il avait choisi me laissa
des étoiles dans les yeux. Même lui semblait satisfait et, en discutant, nous remarquâmes que nous
n’avions pas apprécié la même facette de l’histoire. Amusés, nous comparâmes nos ressentis dans un bar,
devant un chocolat chaud pour moi, un café pour lui.
– Je vais te raccompagner, dit-il en sortant son portefeuille pour régler l’addition.
Gênée qu’il paie une nouvelle fois, je posai la main sur la sienne pour l’arrêter.
– C’est mon tour !
– Non, je t’ai invitée, je paie.
– D’accord.
Dans la voiture, je sentis une douce torpeur m’envahir. La chaleur et l’ambiance relaxante créée par
la musique faisaient de mon siège un endroit parfait où m’endormir. Je tentai de bouger pour rester
éveillée et y réussis.
– Nous voilà revenus au point de départ, dit Bastien avant de sortir de la voiture pour venir une
nouvelle fois m’ouvrir la portière.
Me pensait-il incapable de le faire moi-même ? Ou était-il à ce point attaché à son automobile qu’il
préférait que je la touche le moins possible. Ou alors il traitait naturellement les femmes comme des
princesses, sans arrière-pensée. Mais je voulais qu’il en ait, des arrière-pensées, justement ! Enfin, peut-
être pas le premier soir, ça ferait trop fille facile en manque, mais plus tard…
À présent plus perturbée qu’autre chose par tant d’attentions, je sortis de la voiture et m’avançai
jusqu’à l’entrée de mon immeuble. Indécise quant à la suite, je me retournai en me demandant s’il
s’attendait à être invité à monter chez moi, ou à ce que je lance une invitation pour un autre soir. À la
place, je le remerciai une nouvelle fois pour cette soirée.
– De rien.
Gentiment, il repoussa une de mes mèches de cheveux derrière mon oreille.
– La semaine prochaine, on se fait un restaurant avec des anciens du lycée. Ça te dirait de te joindre
à nous ?
Des anciens du lycée ? Je n’avais gardé de contact avec aucun d’eux. Était-ce donc une bonne idée
de m’imposer dans leur petite réunion ?
– Je ne sais pas.
– Allez ! insista-t-il en me prenant la main pour y déposer un baiser. Si c’est trop long, on trouvera
une excuse pour partir.
– Je ne peux pas te demander de quitter tes amis en plein milieu d’une soirée avec eux !
– Nous nous voyons souvent. Je me rattraperai la fois d’après.
Résumons : il me proposait de rencontrer ses amis – des personnes que je connaissais, d’accord,
mais pas au point de les revoir des années plus tard – ; il était prêt à me faire passer avant eux alors que
nous n’étions rien l’un pour l’autre ; il était prévenant, doux, attentionné…
Un vrai prince charmant !
– D’accord.
Son sourire s’agrandit et je le vis se pencher vers moi. Un baiser ! Il allait m’embrasser ! Le
voulais-je ? L’espérais-je ? Durant toute la soirée, je n’avais pas songé au baiser ou à la poignée de main
que nous échangerions au moment de nous dire au revoir et là… Là, ses lèvres touchaient les miennes
avec douceur, sans me forcer en quoi que ce soit.
Il se redressa et s’écarta d’un pas pour me sourire encore et toujours.
– Je t’appelle pour la semaine prochaine.
Je hochai la tête et entrai dans l’immeuble à reculons. Cette soirée avait été génialissime ; j’avais eu
plein d’attentions et de sourires. Jamais je n’avais vécu un tel moment, même avec des hommes qui se
disaient amoureux de moi.
Dès que je fus dans mon appartement, je jetai ma veste sur mon canapé, lançai mes chaussures et
sortis mon portable pour appeler Yanis.
– Tu as vu l’heure ? me demanda-t-il en guise de préambule.
– Tu ne vas pas me faire croire que tu dors déjà !
– Emma…
– Papi, va ! me moquai-je.
– Tu en as pour longtemps ? C’est pour savoir si je dois dire à Alain d’arrêter de me sucer.
– T’es crade, Yanis ! Je t’ai déjà dit que je ne voulais pas savoir ce genre de choses !
– Pour quelqu’un qui lit des romans érotiques, je te trouve bien prude !
– La grosse différence, c’est que je ne risque pas de croiser les héros de mes livres dans la rue ou
encore de leur faire la bise !
– Tu reviens de ta soirée avec le coincé, c’est ça ?
– Oui.
Sans lui laisser le temps de recommencer à me vanner sur l’incapacité de Bastien à mater mes seins
– et mes jambes –, je lui racontai notre soirée.
– Il t’a embrassée, répéta-t-il alors que je me taisais enfin.
– Oui.
– Et c’est tout ?
– Que voudrais-tu de plus ? m’exclamai-je, excédée par sa réaction.
– D’habitude quand un type t’embrasse, il te pelote, tu as des petits papillons…
– Bastien est un gentleman, il n’allait pas se comporter comme un adolescent en rut !
Silence. Avais-je gagné ou préparait-il la deuxième salve de moqueries ?
– Emma, si tu n’as pas eu droit aux mains baladeuses et aux papillons, passe ton chemin.
Je levai les yeux au ciel. Pourquoi ne comprenait-il pas que je venais de passer une soirée idyllique
avec le garçon parfait ? Non, monsieur ne s’intéressait qu’au côté sexuel.
– Ce n’était que notre premier rendez-vous ! Encore heureux que Bastien ne m’ait pas prise contre le
mur de l’immeuble !
– Mme Gretna aurait apprécié !
– Crétin !
– Bonne nuit, la folle, je retourne à…
J’éloignai mon téléphone de mon oreille pour ne pas entendre la fin de sa phrase. À tous les coups,
il allait me citer une partie de l’anatomie d’Alain de manière superlative.
D’accord, je n’avais pas mouillé ma culotte avec ce baiser. Mais la soirée avait été suffisamment
prometteuse pour que je passe outre ce détail. Et puis c’était le premier. Nous ne nous connaissions pas…
Peut-être qu’avec de l’entraînement…

***

Malheureusement, la semaine suivante, le dîner avec les anciens virait à l’enfer. Tâchant de faire
bonne figure, je souris de toutes mes dents, retins quelques piques bien senties et priai que le temps passe
plus vite.
Entre la peste du lycée qui me regardait avec pitié parce que je n’avais pas encore connu de relation
sérieuse, deux garçons qui se vantaient d’avoir de super boulots et cherchaient à déterminer celui qui
avait la plus longue – accessoirement le plus gros salaire, sans pour autant donner de montant pour le cas
où l’autre serait mieux payé –, et une fille qui passait son temps à me fixer, je me sentais de trop.
D’autant plus que cette dernière n’avait pas prononcé le moindre mot. Je me sentais épiée et
craignais à tout moment de faire une bévue. Elle me rendait affreusement nerveuse.
Pourquoi avais-je accepté de venir ?
Même le fait que Bastien me tienne la main sous la table m’agaçait.
Après un baiser échangé, cette fois-ci dans la voiture pour cause de pluie, je rentrai rapidement dans
mon immeuble où je retrouvai Damien qui attendait l’ascenseur.
– B’soir, marmonnai-je.
Je montai dans la cabine et me collai au fond, en fixant mes pieds. Pourquoi ne ressentais-je pas un
peu de désir ? Le dernier baiser avait été un peu plus profond, plus intime, et pourtant, je me sentais aussi
excitée qu’un escargot qui doit traverser le Sahara.
– Ça va ?
– Pourquoi ça n’irait pas ? grognai-je, sortant de la cabine à notre étage.
– Parce que j’ai la coiffure la plus ridicule au monde et tu n’as encore fait aucun commentaire…
Je le regardai plus attentivement et remarquai que ses cheveux formaient une crête multicolore sur le
haut de son crâne.
– Trop facile.
– Ta soirée n’a pas été bonne ? me demanda-t-il en s’adossant à la porte de son appartement.
– Comme une soirée passée avec des anciens du lycée…
– Normalement, ce genre de réunion n’est si pas mal !
– Je ne devais pas être dans la bonne classe, alors.
Ne désirant pas m’étendre sur le sujet, je le saluai et rentrai chez moi. J’allai appeler Yanis, mais
me rendis compte que je n’avais rien de bien intéressant à lui raconter. Il m’avait prévenue que revoir
d’anciens camarades ne serait pas une partie de plaisir. Je ne m’étais pas intégrée à leurs groupes, à
l’époque, ce n’était pas pour le faire des années plus tard. Il m’avait prédit une soirée ennuyeuse à mourir
et avait eu raison : j’avais eu le droit à une soirée étrange, même si ça me faisait mal de le reconnaître.
Quant au baiser…
Ma déception était due à mes lectures… Dans les romans que je dévorais, l’attirance entre les deux
héros était immédiate et magnétique. Ils se rencontraient, tombaient amoureux, puis apprenaient à se
connaître. Cela signifiait-il pour autant que je devais négliger mon absence de réaction quand Bastien me
touchait ?
Il était agréable à regarder, plaisant à écouter. Et, surtout, attentionné, prévenant… Qualités qui me
faisaient assurément fantasmer dans un roman, mais là… rien. Que dalle. Nada.
Il me traitait comme une princesse et son attitude n’éveillait en moi que très peu d’écho.
Était-ce ainsi que devait commencer une histoire sérieuse ? Avec mes ex, le début avait été
caliente, le milieu beaucoup plus tempéré, quant à la fin… cercle polaire, nous voilà ! Si, pour une fois,
je commençais une relation par le côté tempéré, rien n’empêchait la température de grimper avec le
temps, pas vrai ?
Chapitre 10

– Je ne comprends pas pourquoi tu t’obstines, Emma !


Je foudroyai du regard mon téléphone avant de le reporter à mon oreille, et entrepris de défendre
celui qui, à bien des égards, semblait être mon petit ami.
– Bastien est adorable !
– Oui, j’ai compris… Il te traite comme une princesse et tu adores ça ! Mais, merde, aux dernières
nouvelles, tu aimais aussi être bousculée !
Je serrai les mâchoires.
– « Bousculée » ? répétai-je pour bien saisir ce qu’il voulait dire.
– Tu aimes les prises de bec.
Oh ! on parlait de ça !
De fait, Bastien et moi étions sans cesse en accord, nos avis convergeaient le plus souvent et quand
ils divergeaient, c’était de manière infime. Tellement infime, même, que le pseudo-débat dans lequel nous
nous lancions était sans saveur…
– Et puis, tu ne sais toujours pas ce qu’il donne au pieu !
OK, Yanis n’avait pas oublié ce point-là.
– Il prend son temps, arguai-je. Je ne vais pas lui en vouloir de ne pas m’avoir sauté dessus dès le
premier soir !
La femme devant moi se retourna pour me lancer un regard noir. À moins que ce ne soit un regard
désolé. Avec tout ça, j’avais oublié que j’étais dans la rue, en chemin pour mon énième rendez-vous chez
Bastien. Une soirée qui se terminerait encore une fois sur un baiser et une chaleureuse accolade.
Je me retins de grogner, tandis que Yanis poursuivait son entreprise de sabotage :
– Emma, ce type n’est pas pour toi !
Tiens, monsieur avait changé de disque ! Après avoir affirmé que Bastien était gay, puis qu’il était
impuissant… il n’était maintenant tout simplement pas pour moi.
– Tu peux me dire qui est pour moi, alors ?
– Damien.
– Quoi ?
Pourquoi mentionnait-il mon voisin ?
– On ne peut pas se saquer ! m’écriai-je en m’arrêtant devant la porte de l’immeuble de Bastien. Je
te laisse dans ton délire, je suis arrivée.
– Emma, une dernière chose…
– Vas-y.
– Vous êtes ensemble depuis un mois et demi, couche avec lui, bordel !
Je grimaçai.
– Très romantique !
– Je ne te parle pas de romance, mais de vérifier que la marchandise vaut la peine que tu perdes ton
temps !
Je levai les yeux au ciel et le saluai.
D’accord, depuis le début de notre prétendue relation, les baisers de Bastien n’éveillaient en moi
que peu de chose. Pour ne pas dire aucun désir. Je n’avais pas osé le formuler en ces termes à Yanis de
peur qu’il ne me parle – ou ne se moque – de mon absence quasi totale de réaction, mais il avait
visiblement découvert mon manque d’engouement.
La vérité ? J’étais presque soulagée que Bastien ne cherche pas à aller plus loin.
D’où mon agacement vis-à-vis de Yanis, dont l’opinion confirmait que tout ceci n’était qu’une
mascarade dont je ne tirerais rien. Encore un échec. À moins que… À moins que je ne tente le tout pour le
tout ce soir. Mais en serais-je seulement capable ?
Vérifier que la marchandise vaut la peine que je perde mon temps…
Les mots résonnaient en moi. Ne valait-il mieux pas affronter la réalité dès aujourd’hui, avant que la
situation ne soit plus compliquée ? Mais comment pourrait-elle être plus compliquée ?
Si tu tombais amoureuse, susurra une petite voix. Ou que lui tombait amoureux !
Oui, je me devais de tester la marchandise pour décider si, oui ou non, le jeu en valait la chandelle.
J’appuyai sur le bouton de l’interphone, prête à en découdre avec cette abstinence qu’il m’imposait.
– Bonsoir, c’est Emma !
– Je t’ouvre.
J’entendis le grésillement de la porte, signalant que je pouvais entrer et commencer la conquête de
cet homme un peu trop gentil.
J’étais à peine arrivée devant son appartement que la porte s’ouvrit et que je fus accueillie par le
sourire que toute femme souhaite avoir le soir, en rentrant d’une journée épuisante au travail.
Normalement, j’aurais dû avoir des petits papillons dans le ventre, au lieu de me lancer dans cette étude
très clinique de son attitude à mon égard.
– Tu es ravissante !
Pas une seule fois il n’avait trouvé quoi que ce soit à redire à mes tenues. Elles lui convenaient
toutes parfaitement. Ou alors, il n’osait pas me dire que j’étais habillée comme un sac. Peut-être essayait-
il seulement de m’attendrir pour que nous finissions nus dans un coin… Ce qui n’était encore jamais
arrivé.
Décidée à le faire craquer, je me mis sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Comme d’habitude,
il déposa un baiser chaste sur mes lèvres et s’apprêtait déjà à s’éloigner quand je passai les bras autour
de son cou, espérant commencer la soirée par un vrai baiser, un qui promettait de voir des étoiles.
Se montrer entreprenante est peut-être naturel chez certaines femmes, mais assurément pas chez moi.
Aussi, quand je sentis qu’il n’était pas prêt à prendre les choses en mains – ces dernières restant bien
gentiment posées sur ma taille –, je compris que le défi que je m’étais lancé était loin d’être gagné.
Mais, foi d’Emma, je vaincrais !
Je le repoussai gentiment et, aussitôt, il me demanda comment s’était passée ma journée. Un
commentaire sur ma tentative de séduction aurait été le bienvenu… ou peut-être pas. Vu l’échec cuisant, il
était peut-être mieux de passer à autre chose. Mais pas de discuter tout de suite de l’absence totale de
tension sexuelle entre nous. Punaise, Nicolas et Pimprenelle de Bonne nuit, les petits ! étaient plus
proches du porno que nous deux quand nous nous embrassions !
– Fatigante, répondis-je en ôtant mon manteau ainsi que mes chaussures. Et la tienne ?
Avait-il perçu mon ironie ? Ma phrase aurait été un peu plus longue qu’il aurait perçu le côté
volontairement snob et guindé de ma réponse.
Je n’aurais pas dû appeler Yanis avant de venir ! Tout cela, c’était de sa faute ! J’étais heureuse au
pays des Bisounours, avec un prince bien sous tous rapports, qui ne pensait pas toutes les secondes à ce
que cachaient mes sous-vêtements !
Bastien commença à me parler d’un de ses collègues dont le nouveau-né pleurait toutes les nuits, les
empêchant, sa femme et lui, de dormir.
– Il faut bien que son fils se fasse à son nouvel environnement, conclut-il en finissant d’éplucher une
carotte.
– Ça doit porter sur les nerfs, ajoutai-je, récoltant un regard noir.
– Un enfant ne peut pas porter sur les nerfs !
Ah bon ? Pourtant, je me rappelais encore ce suppôt de Satan qui avait déchiré les pages d’un
livre…
– Ce sont des êtres d’innocence…, continua-t-il, les yeux rêveurs.
Pas besoin de sous-titre, il voulait des gamins. Il ne lui restait plus qu’à se souvenir de la partie
« papa dans maman ».
Je le laissai continuer à discourir sur le bonheur suprême que la parentalité représentait pour lui,
sentant qu’il jaugeait mes réactions. Étais-je en train de passer un foutu entretien d’embauche pour
devenir sa couveuse ? Pour cela, il faudrait encore qu’il me touche ! Et pas seulement sagement sur les
hanches !
Je n’étais même pas sûre qu’il ait déjà touché mes seins ! Alors, de là à parler avec lui de mon
utérus et de la possibilité ou non de le lui prêter pour la survie de l’espèce, il y avait un monde !
Le plus habilement possible, je changeai de sujet et lui demandai des nouvelles du projet sur lequel
il travaillait. Nous finîmes de préparer le repas tout en discutant comme de bons vieux amis totalement
asexués. La soirée ressemblait dangereusement aux précédentes…
Après un délicieux dîner, je l’aidai à débarrasser la table. Le moment tant attendu pointait enfin le
bout de son nez : j’allais pouvoir passer à l’offensive.
Pendant qu’il parlait de sa mère – qui avait révolutionné le monde du tricot par je-ne-sais-quelle-
prouesse –, je décrétai que ma première attaque serait des caresses explicites. Je n’allais pas me
transformer en nymphomane ou en star du X persuadée d’avoir tout ce qu’il faut là où il faut pour séduire
un homme, juste en une Emma qui voulait passer à la casserole. Et ce soir-là, de préférence !
Le suivant sur le canapé, je sus que les choses sérieuses allaient pouvoir commencer. Alors qu’il se
saisissait de la télécommande, je me collai à lui, affichant clairement mes intentions et surtout mon
désintérêt pour le film que nous étions censés visionner.
Il alluma le poste, appuya sur quelques touches sans paraître perturbé par ma main qui faisait des
allers et retours sur sa cuisse. OK, monsieur ne comprenait pas – ou ne voulait pas comprendre – le
message, alors j’allais le rendre limpide ! Ma main remonta vers son entrejambe, et ne rebroussa pas
chemin avant d’avoir atteint le saint-graal… qui me parut étonnamment petit ou au repos. Une constatation
blessante dans les deux cas. Mon décolleté n’avait donc rien éveillé en lui ?
J’inspirai et exerçai de faibles pressions au niveau de sa braguette, espérant sentir bientôt plus de
raideur que celle de la fermeture Éclair.
– Emma, tu veux que j’aille te chercher un verre de quelque chose, avant de lancer le film ?
La question en soi était déjà humiliante vu les caresses que je lui portais – et que je souhaitais
excitantes –, mais le geste ferme avec lequel il repoussa ma main finit de m’achever. Si je voulais passer
à l’étape supérieure ce soir, je devais me montrer bien plus convaincante.
Ou alors le droguer !
– Je veux bien de l’eau, répondis-je avec un sourire certainement très crispé.
Mon approche ne devait pas être assez explicite. Mais aurais-je le courage de passer la main dans
son caleçon pour y aller plus franchement ?
J’aurais dû lui demander un whisky. Un alcool suffisamment fort pour me donner le courage de lui
faire un rentre-dedans plus clair.
Je le laissai se réinstaller confortablement et repris ma place au creux de son bras. Lorsque le
générique prit fin, je me tournai légèrement et lui embrassai le cou, lui caressant la peau avec mon nez
entre deux baisers. Rien. Pas de réaction positive telle qu’un frisson, mais aucune réaction négative non
plus. Je poursuivis en posant la main sur son torse, passant de ses pectoraux – peu marqués – à ses
abdominaux Nutella.
Il n’était certes pas digne de porter un kilt dans une romance historique, mais il existait bien pire !
Sa main vint – enfin ! – se poser sur ma taille, et je levai les yeux vers lui par pure curiosité. Un
faible sourire aux lèvres, il se pencha vers moi pour m’embrasser. Finalement, mon approche ne l’avait
peut-être pas laissé si indifférent.
Tout en approfondissant de moi-même ce baiser qui promettait d’être trop sage, je laissai glisser ma
main vers son entrejambe. Arrivée à la ceinture, je sus que je devais faire un choix : au-dessus ou en
dessous. Un mois et demi que j’attendais, ce serait donc en dessous !
Le cœur battant à tout rompre, je me tournai un peu plus pour être à l’aise, et détourner son attention
de son bouton de braguette qui venait de se défaire par magie. Heureuse qu’il ne m’arrête pas, je
m’attaquai à la fermeture Éclair tout en gémissant pour que – là encore – il ne songe pas à ce que ma main
perverse lui faisait.
Mon gémissement dut être suffisamment crédible, car sa main – celle posée sur ma hanche et qui
n’avait toujours pas bougé – prit vie pour se plaquer… sur mon dos. Et mes fesses ? Allait-il un jour s’y
intéresser ? D’accord, elles n’étaient pas dignes de figurer telles quelles dans un catalogue de lingerie,
mais tout le monde ne maîtrisait pas Photoshop !
Bon, je ne devais pas me laisser distraire de mon but.
Ma main se fraya un chemin sous son caleçon d’une manière que j’espérais pas trop violente, mais
assez rapide pour avoir le temps de le toucher avant qu’il ne le réalise. Voilà qui était plus encourageant
qu’avant le verre d’eau ! Il n’était pas encore prêt à l’emploi, mais pour tout dire, je ne l’étais pas moi
non plus. J’étais même carrément à l’opposé !
Monsieur allait devoir y mettre un peu du sien.
Délicatement, je le titillai, sentant des réponses encourageantes… Bon, il était dans la moyenne, ce
qui n’était pas un mal, surtout s’il savait s’en servir. Je tentai de faire taire la petite voix qui me hurlait
qu’il faisait certainement partie des pas avant le mariage et que tout cela allait virer au fiasco le plus
complet.
Sa main quitta mon dos pour… récupérer la mienne, perdue – et consentante – dans son caleçon. Il
la porta à la hauteur de son cœur et rompit le baiser.
– Le film a commencé.
« Le film » ? Je lui avais mis la main au panier et môssieur me parlait d’un film ?
Décidée à ne pas me laisser attendrir, je répondis, montant à califourchon sur lui :
– C’est un DVD, on pourra le remettre.
– D’accord.
De l’enthousiasme comme je n’en avais jamais entendu ! Ce type serait plus heureux d’aller à
l’échafaud que de se faire tripoter ! Agacée par mon manque d’excitation, auquel il ne cherchait pas à
remédier, et par le sang-froid avec lequel il accueillait mes caresses, je décidai de passer à l’étape
supérieure.
Tout en l’embrassant, j’ouvris sa chemise pour pouvoir le caresser tout à loisir. Un petit
gémissement de sa part… Je tenais le bon bout ! Enfin, non, je le tenais quelques minutes auparavant et,
là, je me devais de le retrouver…
Je l’aidai à se redresser pour qu’il puisse ôter entièrement sa chemise et en profitai pour enlever
mon débardeur, en lui mettant bien sous le nez ce qu’il négligeait depuis des semaines. Il déposa un baiser
entre mes seins avant de retourner à ma bouche. Je n’aurais rien eu contre plus de lèvres, de dents ou
encore de langue à cet endroit !
J’enfonçai les doigts dans ses cheveux, gémissant contre ses lèvres. Ne comprenait-il pas que ses
mains devaient commencer à s’activer ? Je n’allais quand même pas être obligée de me masturber ? Je
gémissais peut-être, mais le Sahara ressemblait à l’Inde en pleine mousson, comparé à moi !
Que pouvais-je bien faire pour qu’il se réveille ?
Je me collai à lui, ne ressentant rien de particulier à ce contact peau contre peau. Soudain, l’idée !
Je remuai les hanches, jusqu’à positionner mon sexe au-dessus du sien, et me mis à décrire de petits
mouvements.
– Emma, murmura-t-il, avant de se mettre en action.
Ses mains se posèrent de nouveau sur mes hanches, avant de remonter sur mes flancs. Les choses
sérieuses commençaient enfin !
– Tu es sûre ?
Je m’écartai, haussai un sourcil pour lui montrer l’absurdité de la question.
– Je ne voudrais pas que tu me reproches d’avoir été trop vite.
« Trop vite » ? Un mois et demi ! Plus de quarante jours à subir des baisers si chastes que même des
nonnes effarouchées auraient pu nous regarder sans rougir !
Ne sachant pas exactement quelle réponse il attendait de moi, je me penchai pour lui embrasser le
lobe de l’oreille, le taquiner avec mes lèvres puis mes dents, avant de descendre vers son cou. Ce serait
bon, maintenant que les choses étaient claires entre nous, qu’il prenne le taureau par les cornes. J’avais su
me montrer entreprenante, mais je ne me voyais pas tout faire non plus !
Je me saisis de ses mains et les portai à mes fesses, sous ma jupe. Je voulais qu’il m’indique le
rythme qu’il désirait, qu’il les pétrisse, qu’il… À peine les avais-je lâchées qu’il les enlevait pour les
poser sur mes joues. Depuis quand mes joues étaient-elles des zones érogènes ? Depuis quand un homme
négligeait-il à ce point les seins et les fesses d’une femme qui s’offrait à lui ?
Nous n’allions jamais y arriver !
Je posai mon front contre son épaule, vaincue. Ses mains descendirent et se mirent à dessiner des
arabesques sur mon dos presque nu. Tout homme normalement constitué aurait déjà fait sauter mon
soutien-gorge, aurait le nez plongé dans ma poitrine… En gros, n’importe qui serait en train de me
toucher autrement qu’avec toute cette retenue.
– Ça va ? me demanda-t-il à l’oreille. Tu n’as pas froid ?
Une chose était sûre, j’étais loin d’être aussi chaude que de la braise ! Ravalant cette repartie
hargneuse, je secouai la tête. D’un geste assurément plein de tendresse, il me fit m’allonger sur le canapé
et se posta au-dessus de moi.
Pourquoi un type aussi gentil que lui ne me faisait-il pas d’effet ? Et pourquoi je ne lui en faisais
pas ? Il était tout ce que j’espérais chez un homme. Enfin peut-être pas tout, mais il avait une bonne partie
des qualités que je recherchais. Malheureusement, il me traitait comme une amie câline.
– Qu’est-ce qu’il y a, Emma ?
– J’aimerais…
Un feu d’artifice… Tout oublier… Dans mes livres, dès que le gars parfait pointait le bout de son
nez, les violons se mettaient à jouer au point d’effacer tous les autres hommes à dix kilomètres à la ronde.
Pourquoi n’entendais-je qu’une petite voix énumérant tous les détails qui clochaient ?
– Qu’aimerais-tu ?
– Pourquoi n’éprouves-tu aucun désir pour moi ?
– Tu crois que je n’en éprouve pas ?
Il était drôlement convaincant ! Cela faisait des semaines que nous nous côtoyions et il venait pour
la première fois de poser la main sur ma peau.
– J’éprouve beaucoup de désir et de respect pour toi, dit-il avec son éternel petit sourire.
« De respect » ?
– Alors pourquoi te montres-tu si distant ? demandai-je, après avoir soigneusement choisi mes mots.
– Nous n’en sommes qu’au début de notre relation, je n’allais pas me jeter sur toi comme un animal
en rut !
Ça, je confirme ! Il ne s’était pas jeté sur moi « comme un animal en rut ». Il ne s’était pas jeté sur
moi du tout. Mais moi, je l’avais fait comme la pire des… Comment ils disaient, dans les romances de la
noblesse anglaise ? Ah oui, je m’étais jetée à son cou comme la pire des gourgandines !
Et quitte à être cataloguée de la sorte, autant aller jusqu’au bout.
– J’aurais aimé un peu plus de passion, de tension.
Il se releva, énervé.
– Et que je te lèche pendant que tu me suces ?
Oui, pourquoi pas…
– Bah.
– Bon Dieu, Emma, une femme doit être respectée et, pour ça, elle doit tout d’abord se respecter
elle-même.
Devais-je comprendre que je ne me respectais pas ? Le petit père était en train d’avancer sur un
terrain glissant.
– Ta bouche embrassera tes enfants, elle ne peut pas avoir été…
– Alors quoi, pour toi, seule la position du missionnaire est… respectable ?
– Non, la femme peut aussi être au-dessus.
– Merci, mon bon seigneur !
J’attrapai mon débardeur et l’enfilai prestement. La soirée était terminée et très certainement notre
prétendue relation aussi.
Décidée à le choquer avant de partir, je lui demandai, la voix mielleuse :
– En gros, avec toi, pas question de se faire prendre contre un mur ou encore par-derrière sur une
table ?
– Je pense que nous n’avons plus rien à faire ensemble, dit-il en se dirigeant vers l’entrée de son
appartement.
Il arracha presque ma veste du cintre sur lequel elle pendait et me la tendit sans prendre le soin de
la tenir pour que je puisse l’enfiler aisément. Il se pencha pour attraper mon sac à main qu’il me tendit. Je
venais tout juste de mettre ma deuxième chaussure qu’il ouvrait la porte.
– Au revoir, dit-il, m’indiquant la sortie.
– C’est ça, amuse-toi bien ! Et ne t’étonne pas si ta femme va voir ailleurs !
Bon, j’avais au moins la réponse à ma question : il n’était pas un bon coup au lit. En tout cas, pas un
qui me ferait prendre du bon temps. Je me retrouvais donc de nouveau célibataire à 9 heures du soir.
Pas question d’appeler Yanis, il attendrait le lendemain pour entendre qu’il avait raison. Là, je
voulais juste rentrer chez moi et me cacher sous une couverture bien moelleuse avec un bon livre. Je
savais même lequel serait parfait pour me faire oublier l’éclatante humiliation que je venais de subir.

Pressée de me plonger dans ma lecture, je fus surprise – et particulièrement agacée – de rencontrer
Damien. Les bras chargés de sac de courses, il attendait devant l’ascenseur. Pas moyen de passer sans
qu’il ne me voie. Attendre ?
– Bonjour, charmante voisine !
Voilà qui excluait toute retraite discrète.
Je grognai un bonsoir et me plantai à côté de lui. J’avais bien trop mal aux pieds pour emprunter les
escaliers. Surtout qu’avec ma chance, je pourrais finir la soirée aux urgences, histoire de couronner le
tout.
Une fois les portes ouvertes, j’entrai dans la cabine. Plus que quelques minutes et je serais… C’était
moi ou cet engin de malheur ne montait plus ? Finalement, tomber dans les escaliers aurait été un moindre
mal.
Je foudroyai du regard le panneau de commande, souhaitant que l’appareil se remette en marche
sans que j’aie besoin de l’injurier.
Allez, un petit effort, espèce de boîte de conserve préhistorique !
Je sortis mon téléphone portable : pas de réseau. À croire que nous étions entourés de plomb,
préservés même des ondes radioactives. Je me tournai vers Damien pour voir s’il avait plus de chance.
– J’ai oublié mon portable chez moi, m’expliqua-t-il en haussant les épaules.
Il ne nous restait plus qu’à souhaiter que quelqu’un réponde au centre d’appel. Et qu’on nous envoie
rapidement un technicien pour nous sortir de ce piège.
Je tendis le doigt vers le bouton d’appel d’urgence et attendis que quelqu’un daigne répondre.
– Oui, j’écoute, entendis-je. En quoi puis-je vous aider ?
– Nous aimerions commander une pizza pour deux, répliquai-je, excédée par le ton de notre
correspondante.
Ne savait-elle pas que nous l’appelions parce que nous étions coincés dans un cercueil en métal au-
dessus du vide… enfin d’un demi-étage ?
– Le numéro de l’ascenseur dans lequel vous vous trouvez, s’il vous plaît ? demanda-t-elle,
imperturbable.
Je regardai les multiples autocollants situés au-dessus des boutons, quand la main de Damien
apparut dans mon champ de vision, me montrant un numéro. Sans plus réfléchir, je l’indiquai. Notre
correspondante cita alors notre adresse.
– Oui, c’est bien ça.
– Je vous envoie quelqu’un ; il sera là d’ici une heure.
« Une heure » ? La phrase fut ponctuée d’un bruit qui ne laissait aucun doute sur le fait qu’elle avait
raccroché. Nous avions dû la déranger dans ses mots croisés, ou dans sa manucure. Réalisant alors que je
m’en prenais à une femme qui passait ses soirées devant un téléphone au lieu d’être avec sa famille – ou
qui n’avait pas de famille et pouvait donc accepter ce genre de travail –, j’inspirai un grand coup pour
tenter de calmer la colère que je sentais monter en moi.
– Qu’est-ce qui ne va pas avec moi ? grommelai-je, en me laissant glisser vers le sol pour
m’asseoir.
Pas question d’attendre debout que le technicien débarque, surtout s’il mettait une heure !
– Je vais avoir trente ans ! ajoutai-je.
– Moi, je les ai dépassés…
Je me tournai vers Damien que j’avais totalement oublié dans ce début d’introspection. Il était assis
à côté de moi et me regardait avec ce sourire en coin qui me faisait toujours penser qu’il avait une idée
derrière la tête.
Que venait-il de dire ?
Qu’il avait dépassé les trente ans ? Grand bien lui fasse ! Pour les hommes, vieillir signifiait avoir
plus de charme, de charisme – à moins d’être né avec les atouts d’un bulot… Là, les années
supplémentaires n’y pouvaient rien. Pour les femmes, c’est le début de la déchéance. Des petites jeunettes
vous regardent de la tête aux pieds, inconscientes que leur tour viendra bien plus rapidement qu’elles ne
le pensent.
– Je suis une femme ! finis-je par dire.
– Tu essaies de convaincre quelqu’un ? Parce que, perso, je l’avais remarqué.
Je secouai la tête, refusant de rentrer dans le conflit comme nous en avions maintenant l’habitude,
mais je notai tout de même que monsieur lorgnait mes seins. Pas de doute, lui les avait remarqués !
– Tu te rends compte que pour mon dernier anniversaire, je me suis bourrée la gueule et j’ai fait une
liste de toutes les qualités que mon futur copain devrait avoir ?
Il grimaça.
– Et quelque chose me dit que tu n’as toujours pas trouvé l’oiseau rare !
Il fouilla dans un sac plastique.
– Une bière ?
Il avait plusieurs packs.
– Tu en achètes toujours autant ? demandai-je, étonnée.
– Non. Je fais ma pendaison de crémaillère demain.
– Tu es arrivé il y a des mois, lui fis-je remarquer.
– Ce sont mes amis qui ont insisté. Ils ne veulent pas comprendre que ma rupture avec mon ex vient
d’un commun accord.
– Une rupture « d’un commun accord » ? m’étonnai-je, en le regardant décapsuler deux bouteilles.
– Ça faisait plus de dix ans que nous étions ensemble et pourtant, nous n’avions pas envie de nous
marier, ni d’avoir d’enfants… Du coup, on s’est parlé à cœur ouvert et on a pris conscience qu’on
s’aimait bien, mais qu’on n’était plus amoureux. On était devenus des potes qui partageaient un peu des
avantages de la vie de couple.
– Et pourquoi tes copains ne veulent pas comprendre ça ?
– Pour eux, nous représentions le couple parfait. Et comme nous nous entendons toujours super bien,
ils ont du mal à se faire à notre séparation.
Je laissai son histoire monter jusqu’à mon cerveau. Alors, comme ça, il pouvait y avoir des ruptures
sans que personne ne souffre. Pourtant, jusque-là…
– J’ai toujours été celle qui se fait larguer, avouai-je. C’est pour ça, la liste. Je me dis que si j’ai
des critères, j’éloignerai peut-être tout de suite les mauvais et j’en trouverai un bien pour mes trente ans.
– Et ça fonctionne ?
Je bus le reste de ma bière avant de répondre :
– Non, mais au moins, je sais ce que je ne veux pas.
– Et qu’as-tu appris aujourd’hui pour être si heureuse et si pétillante de joie ?
Je lui lançai un regard noir pour lui montrer que je n’appréciais pas son sarcasme.
– Qu’être respectée et traitée en princesse, ça craint !
Enfin, Bastien ne devait plus songer à moi comme une princesse, à présent, mais plutôt comme une
salope qui l’avait laissé sur sa faim. Une petite faim, vu le peu d’enthousiasme.
– C’est vrai qu’avoir quelqu’un qui te tient la porte, t’aide à porter ton sac, ça craint, plaisanta
Damien en me tendant un paquet de gâteaux apéritifs ouvert. Une autre bière ?
– Tu essaies de me soûler ?
– Tu te déshabilles quand tu es soûle ?
– Non.
– Tu danses de façon sexy ?
Je secouai la tête.
– Tu deviens très câline ? demanda-t-il en accompagnant sa question d’un mouvement de sourcils.
J’éclatai de rire.
– Non plus !
– OK, alors tu as raison, ça ne sert à rien que je te donne une autre bière !
Avant qu’il ait le temps de ranger la bouteille, je la lui arrachai des mains et tentai de l’ouvrir avec
mes clés.
– Donne !
Je l’observai décapsuler ma bière d’un geste sûr et me la tendre avec un petit sourire en coin.
– Qu’est-ce que tu as appris d’autre, grâce à cette liste ?
– Que beau pouvait aller de pair avec superficiel, qu’avoir un bon boulot gonflait l’orgueil et
rétrécissait le cerveau…
– Tu parles de celui situé entre les deux oreilles, ou de celui situé plus bas ? m’interrompit Damien.
– Entre les oreilles, je ne suis pas restée assez longtemps pour savoir, pour l’autre…
Il hocha la tête comme si ma réponse l’éclairait sur une grande question de notre époque.
Amusée par son sérieux, je continuai :
– Et qu’être serviable pouvait te pourrir une soirée.
– Ça, c’est le soir avec le chien !
– Exactement. Et toi ? Comment profites-tu de ton célibat ? demandai-je, espérant ainsi détourner la
conversation de mes derniers échecs.
– Deux tentatives, deux fiascos. La première avait un enfant. Ce qui n’est pas un mal en soi, sauf
quand le gamin te déteste et vide un pot de confiture dans tes chaussures ainsi qu’un pot de rillettes dans
les poches de ton blouson en cuir.
– À quoi, la confiture ?
– Framboise. La deuxième ne jurait que par mes tatouages, pas moyen de lui faire parler d’autre
chose !
– Ne me dis pas que tu es un des rares types qui n’aiment pas qu’une femme bave sur son physique !
– Une fois, elle m’a demandé d’enlever mon T-shirt devant sa meilleure amie pour les lui montrer !
Aux dernières nouvelles, je ne suis pas un objet qu’on expose !
Je me moquai gentiment de lui, appréciant le fait qu’il n’ait pas plus de chance que moi avec le sexe
opposé.
Une demi-heure plus tard, le technicien arrivait et nous trouvait riant de nos déboires amoureux.

Je rentrai chez moi, apaisée. Je me déshabillai et enfilai un jogging avant d’attraper un pot de glace
dans le congélateur. Je sortis la liste du tiroir de la table basse et la consultai, tout en m’installant sous un
plaid, sur mon canapé.
Comment avais-je pu croire, au mois de mai, que je trouverais un homme avec toutes ces qualités ?
Il me semblait même, à présent, que ce n’étaient pas des qualités, mais plutôt de défauts tolérables, et
qu’il était incroyable qu’une seule personne puisse remplir tous ces critères.
Je pris un stylo et barrai « Serviable » en mémoire de Steve, ainsi qu’« Attentionné » pour Bastien.
Restait maintenant à découvrir quelles déceptions se cachaient derrière les autres qualificatifs.

Beau Possessif Attentionné


Serviable Courageux Charismatique
Honnête Aventurier Sans tatouage
Droit Intelligent Hétéro
Aisé Drôle Alien s’abstenir

Je n’étais pas au bout de mes peines !


Chapitre 11

J’attendis le mardi soir, après le travail, pour téléphoner à Yanis. Je n’étais pas pressée d’entendre
ses blagues à propos de ma relation avec Bastien, encore moins les « je te l’avais bien dit » qu’il ne
manquerait pas de me répéter en boucle, jusqu’à m’en faire devenir chèvre. Seulement, je ressentais le
besoin de lui parler. Ce crétin, dont l’ego allait gonfler comme un ballon sous hélium, m’était aussi
nécessaire que l’oxygène.
– Une survivante !
– OK, celle-là, je l’ai méritée.
– J’ai failli téléphoner à Damien pour lui demander s’il ne t’avait pas étouffée dans ton sommeil.
– Pourquoi aurait-il fait ça ? Et puis, tu as son numéro ?
Je l’entendis faire des petits bruits de gorge et l’imaginai lever les yeux au ciel.
– Ce type est super sexy, hétéro mais sexy, alors tu ne crois tout de même pas que j’allais laisser
passer l’occasion d’avoir son numéro.
– Tu es en couple, ça me paraît une bonne raison.
– C’est à la mode d’avoir un ami hétéro, rétorqua-t-il.
– On croirait que tu parles d’un petit chien !
– Emma, tu ne comprends donc plus les blagues ?
Disons que depuis quelque temps, je me sentais trop sur les nerfs pour voir le côté amusant des
choses. Même ma pseudo-dispute de la veille avec Mme Gretna m’avait paru fade et sans réel intérêt.
Mince ! Si je ne prenais même plus plaisir à remettre cette vieille bique à sa place, j’étais vouée à… à
quoi ? À devenir à mon tour une vieille bique enquiquineuse ?
– Yanis…, pleurnichai-je.
– Viens manger à la maison, on va te changer les idées !
– D’accord.
Je raccrochai aussitôt et fis demi-tour pour rejoindre la station de métro la plus proche. Ce soir,
j’allais me faire choyer par mon meilleur ami et le meilleur des strip-teaseurs. Si je me soûlais
suffisamment, je trouverais peut-être le courage de demander à Alain une petite danse.

Je profitai du trajet pour me plonger dans des pensées hautement philosophiques : comment allais-je
oublier mon avenir tout tracé de célibataire ? Devais-je commencer à me renseigner pour savoir si je
serais une vieille fille avec chats, ou avec chiens ? Existait-il, quelque part sur Internet, un questionnaire
qui me permettrait de répondre à cette grande question ?
Perdue dans mes pensées, je me levai au dernier moment pour sortir de la rame, alors que la
sonnerie de fermeture des portes retentissait. Heureusement que je ne portais aucun sentiment à Bastien !
Dans quel état aurais-je été, si j’étais tombée amoureuse avant de découvrir… son « respect » pour les
femmes ?
Je secouai la tête et m’engageai dans la rue. Dans quelques minutes, je pourrais me plaindre,
grogner contre tous ces hommes qui traitaient les femmes… comment ? Mal ? Trop bien ? Merde ! Avec
Bastien, il était difficile de dire que les hommes se comportaient comme des porcs avec nous, femmes
célibataires, désespérées et, cerise sur le gâteau, bientôt trentenaires. Peut-être aurais-je dû être ravie
qu’un homme porte autant d’importance à mon bien-être…
Sauf que moi, je voulais du sauvage, de la passion, et pas que dans un lit !
Yanis avait – malheureusement – raison, je voulais un type qui me secoue et pas seulement avec des
mots. Agacée de devoir lui concéder cela, je composai le code de la porte d’entrée de leur immeuble et
montai directement chez eux. Avec un peu de chance, je les surprendrais dans un moment chaud.
Frustration pour eux, vengeance pour moi.
Un sourire sadique aux lèvres, je sonnai. J’entendis aussitôt des pas, bien trop rapidement à mon
goût. A priori, je n’avais pas interrompu de moment sauvage et passionné entre eux. Adieu mon rêve de
les voir patienter toute la soirée avant de finir…
– Emma, bonsoir !
– C’est quoi, ce ton ? demandai-je, surprise.
– Entre !
Je m’exécutai, intriguée de cet accueil presque guindé par rapport à celui qui m’était normalement
réservé.
– Alain a invité un de ses collègues à manger avec nous !
– C’est quoi ce délire ? soufflai-je à Yanis qui gardait un sourire chaleureux.
– Nous serons donc quatre à dîner ce soir, j’espère que ça ne te dérange pas !
Me déranger ? Je voulais me soûler à outrance ! Je voulais oublier mon nom, ceux des hommes avec
qui j’avais eu le malheur de coucher, de tomber amoureuse ou encore des abrutis que j’avais rencontrés
depuis mon anniversaire… Mais tout cela ne serait pas possible devant témoin !
– Tu plaisantes, hein ?
Il secoua la tête et se décala un peu pour que je puisse voir que, non, il ne plaisantait pas, il y avait
bien un troisième homme, un inconnu.
– Pourquoi ai-je l’impression d’être tombée dans un piège ?
– Un piège ? Quel piège ?
– Yanis, tu vas vraiment finir eunuque un jour ! grognai-je, le laissant m’enlever ma veste.
– C’est un collègue d’Alain, répéta-t-il, pas honteux pour deux sous. Il était prévu qu’il mange avec
nous ce soir. Je n’allais pas le mettre à la porte parce que tu avais besoin d’épaules pour pleurer.
« D’épaules pour pleurer » ? Monsieur pensait donc que j’étais venue chez eux uniquement pour
faire la liste – encore une ! – de tous les défauts des hommes hétéros ? Bon, il n’avait pas tout à fait tort.
J’avais aussi besoin de bras pour me réconforter, les épaules ne suffisaient pas…
Je regardai l’homme en costume qui parlait avec Alain et retournai au vrai problème.
– Tu aurais pu me prévenir !
– Et pour quoi faire ? Pour que tu restes seule chez toi, à réfléchir à ce Bastien de malheur ?
Il marquait un point. Si je n’étais pas venue les voir, j’aurais fait comme les autres soirs, j’aurais
ouvert un livre sans en lire une seule ligne, tout en revivant ma soirée catastrophique avec M. Respect.
– Tu ne le trouves pas à ton goût ?
Sa question eut le don de me faire revenir au présent.
Il se tourna vers leur invité et le détailla de la tête aux pieds. Choquée qu’il puisse se comporter de
la sorte, je lui décochai un coup dans le ventre. S’il continuait, le collègue d’Alain allait croire que
j’étais désespérée au point de demander à mes amis de m’organiser des rencontres avec des hommes
célibataires.
– On ne t’a jamais dit que tu avais de la force pour une femme ? s’exclama-t-il.
– On ne t’a jamais dit que tu étais une chochotte pour un homme ?
– Si, plusieurs fois ! répondit-il, tandis que son sourire s’agrandissait. Mais Alain n’y a jamais rien
trouvé à redire !
Je levai les yeux au ciel et soupirai. Le mal était fait, je ne pouvais plus repartir comme si de rien
n’était. Non, j’allais devoir rester à cette soirée qui venait brusquement de prendre l’allure de mon pire
cauchemar : un rendez-vous arrangé.
– Je peux aller dans la salle de bains deux minutes, histoire d’être présentable ? demandai-je.
– Tu es parfaite !
Sans me laisser le temps d’aller me cacher, il me poussa vers les deux autres qui discutaient de
boulot. Il faut savoir que l’activité de strip-teaseur n’avait été qu’un moyen comme un autre pour Alain de
financer ses études. Il travaillait maintenant dans une PME des environs et je compris rapidement que son
collègue était un nouvel arrivé qui ne connaissait personne en ville.
– Claude, se présenta-t-il, une fois que mes deux prétendus amis eurent disparu dans la cuisine pour
les besoins du dîner, besoins qui, visiblement, nécessitaient deux paires de mains.
Cette rencontre était une coïncidence – j’aurais aussi bien pu téléphoner la veille ou le lendemain –,
il n’en restait pas moins que mes hôtes ne se privaient pas pour me jeter dans les bras de leur invité. Il
était charmant, cela dit, et agréable à regarder, mais je n’étais pas d’humeur à sourire pour un rien et à
écouter un étranger discourir sur un sujet barbant. Je voulais des mojitos, encore plus de mojitos, toujours
plus de mojitos.
– Vous venez d’où ? demandai-je poliment, ne sachant pas trop comment débuter la conversation.
– D’une petite ville du Sud, répondit-il. Pour ne pas dire d’un village !
Cool. Et maintenant ? Il ne me retournait pas la question, ou l’une de ses variantes : « Vous avez
toujours vécu ici ? » ou « Vous vous connaissez depuis longtemps tous les trois ? »… Ce qui me fit penser
que je devais veiller à ne pas parler du travail qu’exerçait Alain lors de notre première rencontre.
– Et vous vous plaisez ici ? demandai-je encore, pour que le silence ne s’éternise pas.
– Je ne suis pas fait pour la grande ville. Tout ce bruit, ces gens… J’aurais préféré rester dans ma
région, mais je ne pouvais pas refuser cette offre de travail.
Pragmatique.
– Vous finirez par vous y faire.
– J’espère bien que non !
Ah bon ?
– J’ai accepté le poste, mais je continue à prospecter dans le Sud pour y retourner le plus
rapidement possible.
Et il n’avait pas peur que son employeur actuel n’apprécie pas le procédé ? Je croisai les doigts
pour qu’Alain et Yanis ne tardent pas trop dans la cuisine.
– Et vous, quel métier exercez-vous ?
– Je suis employée dans une librairie de quartier, répondis-je, sans savoir si je ne mettais pas les
pieds dans le plat.
J’avais l’impression de marcher sur des œufs, et qu’à la moindre mauvaise réponse, je serais
balayée d’un revers de la main. Non que son avis m’importe, mais je pensais à Alain qui devrait ensuite
subir ses reproches. Parce que Claude ne paraissait pas avoir la langue dans sa poche.
– Ah, les librairies de quartier…
Finalement, j’avais eu la bonne réponse.
– … c’est tellement mieux que ces grands magasins où la culture côtoie toute sorte de produits
commerciaux sans vie. Au moins, dans une librairie de quartier, le client peut être traité comme un
véritable être humain et non comme un portefeuille qu’il faut dépouiller, sans se soucier de goûts et
d’éthique.
L’« éthique » ? Il ne faut évidemment pas vendre certains livres en dessous d’un certain âge. Ou
encore au-dessus, ajoutai-je mentalement, visualisant Mme Gretna avec un livre sur le BDSM. Mais de
là à parler d’éthique…
– Voilà un petit métier fort appréciable !
– « Un petit métier » ? m’étranglai-je.
– Oui, excusez-moi, mais j’ai l’habitude de parler de « petit métier » quand il n’y a pas besoin de
diplômes, ou très peu.
Je lui en foutrais moi, des « petits métiers »…
– La société actuelle en a besoin et notre bien-être repose beaucoup sur eux.
Si je le mordais, est-ce que son niveau de bien-être atteindrait des sommets ?
– Je vais voir s’ils n’ont pas besoin d’aide…
Le plantant là, je me dirigeai vers la cuisine, où les deux traîtres discutaient joyeusement, en
préparant des assiettes de crudités.
– Emma, tu as besoin de quelque chose ?
– Que l’un de vous avoue que c’est une blague !
Ils froncèrent les sourcils et se regardèrent, inconscients d’avoir chez eux un extraterrestre. Je leur
rapportai notre conversation et les enjoignis de ne plus me laisser seule avec cet hurluberlu.
En retournant dans le salon, nous le trouvâmes devant la fenêtre.
– Tiens, j’ai ouvert une bonne bouteille de vin, déclara Alain en lui tendant un verre.
– Un bourgogne ? demanda Claude.
– Non, un bordeaux.
– Ah, je préfère les bourgognes.
S’ensuivit alors une discussion, enfin un monologue, sur la suprématie des vins de Bourgogne sur les
Bordelais. Sans se soucier plus que ça de ses hôtes, Claude critiqua ouvertement les gens qui avaient le
mauvais goût d’acheter ce que les vrais connaisseurs – comprendre certainement : lui – considéraient
comme de la piquette.
Le plat principal venait à peine d’être servi que Yanis et Alain saturaient déjà. Ils me jetèrent des
regards suppliants pour que je reprenne le flambeau. Est-il utile de préciser que je n’avais aucune
intention de les sortir de ce bourbier ? Ils avaient choisi d’inviter quelqu’un d’honnête, franc et droit. Ce
qui, sur le papier, était parfait, pensai-je, me rappelant que deux de ces qualificatifs apparaissaient sur ma
liste, seulement, dans la vraie vie, ces qualités étaient insupportables.
– Je ne comprends pas pourquoi certaines femmes sont contre l’épilation du maillot…
Nous en étions au dessert et le sujet de conversation avait de quoi donner des haut-le-cœur.
Pourquoi parlait-il maintenant de poil pubien à table ? Et avec des gens presque inconnus de lui ? Tout ça
parce qu’Alain avait eu le malheur de laisser traîner une pub pour un nouvel institut d’esthétique sur un
meuble. Le mot « épilation » occupait une grosse partie de la page et avait attiré le regard de
l’insupportable invité.
Nous avions atteint le fond du fond.
Au moment du café, je me levai, annonçant que je devais rentrer tôt pour être en forme le lendemain
au travail. Je saluai Claude et Alain et fis signe à Yanis de me suivre.
Il n’en menait pas large, et pour cause !
– Si tu me fais à nouveau un coup comme ça, avec un type aussi rasoir, chuchotai-je, je t’émascule !
– C’est Alain qui ne sera pas content…
– Je ne veux pas savoir !
Il posa les mains sur mes épaules pour m’apaiser. Comme il redevenait sérieux, je serrai les dents
pour retenir une nouvelle vacherie.
– Je suis vraiment désolé, Emma. Alain m’avait dit que ce type était franc, mais je ne pensais pas
qu’il le serait à ce point.
– Ce mec n’est pas seulement franc, il est totalement dépourvu de savoir-vivre !
– Tu me pardonnes ?
– Je saurai te le rappeler, dis-je avant de partir.
Cette soirée avait au moins eu l’avantage de me sortir Bastien et mon célibat de la tête. Peut-être
devrais-je songer à tenter ma chance avec une femme. Mes échecs avec les hommes venaient peut-être
d’une homosexualité inconsciente… Non, s’il y avait bien une chose dont j’étais sûre, c’est qu’au lit, je
voulais un homme et qu’il sache se servir de ce qu’il a entre les jambes !

***

Satanée porte de malheur !


Je regardai la poignée, dans ma main.
Rembobinons…
Je m’étais réveillée tranquillement, le seul point négatif étant l’impression d’avoir rêvé de ce cher
Claude, tant il encombrait mes pensées dès le matin. Cela faisait pourtant un peu plus de deux semaines
que notre rencontre avait eu lieu ! Mais elle m’avait laissé un mauvais goût dans la bouche et l’envie
d’abandonner toute cette histoire de liste et de prince charmant.
J’avais donc ouvert les yeux avant que la radio ne s’allume pour laisser le présentateur raconter des
blagues qui ne faisaient rire que lui. Heureuse de ne pas avoir eu droit à sa logorrhée quotidienne, étant
donné mon état de nerfs, je m’étais levée pour aller aux toilettes.
Et là, le drame !
Impossible de ressortir… Pourquoi ? Parce que la poignée m’était restée dans la main et que l’autre
partie avait dû tomber sur le sol, de l’autre côté.
Premier bilan de la journée : merdique.
Je refermai le couvercle des toilettes et m’assis dessus, cherchant une solution à mon épineux
problème. Par automatisme, j’avais pris mon téléphone… Mon téléphone ! J’allais pouvoir demander de
l’aide. À qui ? Question stupide : Yanis !
Il était le seul qui accepterait de faire un détour avant d’aller bosser, à 7 h 30 du matin, pour me
sortir de cette situation… aberrante. D’autant que depuis une certaine soirée, il me devait un gros service
pour n’avoir pas commis de meurtre dans son petit nid d’amour.
– Bonjour Emma !
Un bon point pour moi, il était de bonne humeur.
– Bonjour, ô toi homme de ma vie, dis-je en chantonnant.
– C’est quoi, l’arnaque ?
– Je suis enfermée dans mes toilettes.
Pas de réponse. Aucune blague, aucun bruit.
– Yanis ?
– Attends !
Je fermai les yeux. Il n’allait pas manquer de me rappeler cet événement humiliant jusqu’à la fin de
ma vie. Je venais de lui fournir de quoi me faire tourner en bourrique pour les dix prochaines années.
– Yanis ! Arrête d’essayer de faire un bon mot et viens me sortir de là !
– Avec plaisir, gente dame !
Il raccrocha.
Et la plus longue attente de toute ma vie commença.
Pourquoi la poignée de cette fichue porte avait-elle lâché justement aujourd’hui ? Cela dit, un autre
jour ne m’aurait pas plus arrangé ! Heureusement que j’avais mon portable avec moi ! J’avais l’habitude
de l’emporter partout avec moi afin de ne jamais l’oublier.
Qu’aurais-je fait, si je n’avais pas été une terrible tête en l’air percluse de tics ? Combien de temps
aurais-je passé enfermée dans mes toilettes, en attendant que quelqu’un s’aperçoive de ma disparition ?
M. Ribot aurait très vite compris que mon absence était suspecte, mais il ne connaissait pas Yanis, et
n’aurait pas osé venir jusqu’ici… Je serais alors morte de faim, seule, abandonnée du monde et de mes
semblables, dans mes toilettes. Fran Fine de la série Une nounou d’enfer ne disait-elle pas qu’une femme
se devait d’être apprêtée en toutes circonstances ? Alors ce soir, avant d’aller me coucher, je me
maquillerais et j’enfilerais ma nuisette la plus sexy !
J’en étais à prévoir l’installation d’une bibliothèque dans mes sanitaires, quand j’entendis des pas
dans mon appartement.
– Yanis ? demandai-je, soudain effrayée à l’idée que ce ne soit pas lui.
– Tu ne devineras jamais qui j’ai rencontré ! s’exclama-t-il, trop heureux pour être honnête.
Qu’est-ce que ça pouvait me faire, qu’il ait croisé quelqu’un dans la rue ou dans l’immeuble ?
– Ouvre cette foutue porte, bon sang !
Je vis la partie extérieure de la poignée s’insérer dans le trou et la porte commencer à s’ouvrir.
Aussitôt, je poussai de toutes mes forces, brusquement paniquée à l’idée de passer une minute de plus
dans cet espace réduit.
– Bonjour Emma !
Oh, le… boulet ! Le traître à son sang, le petit… Il avait osé…
– Bonjour Damien.
– J’ai pensé que j’aurais peut-être besoin de lui…, se justifia mon pseudo-meilleur ami.
– Pour me torturer ? demandai-je en lui lançant le regard le plus noir, compte tenu d’une heure aussi
matinale.
– Tu devrais être contente que deux princes charmants soient venus te sortir de ta prison, princesse !
répliqua Yanis. Et puis, non, pas pour te torturer, mais pour le cas où des outils auraient été nécessaires.
Tu parles d’une « princesse » ! Haleine de phoque, cheveux en pétard et teint blafard, j’avais tout de
la Belle au bois dormant à la sortie de son coma de cent ans. Les toiles d’araignées en moins.
– J’étais en train de partir au travail quand je l’ai croisé, m’expliqua Damien en souriant bêtement.
– Pourquoi faut-il toujours que tu sois là quand je me ridiculise ? lui demandai-je.
– Il n’était pas là quand tu…, commença mon ex-meilleur ami, avant d’être interrompu par un « La
ferme ! » retentissant.
Je savais très bien à quelle humiliation il faisait allusion. Et pas question que Damien apprenne ce
genre de choses à mon sujet !
– Ça peut arriver à tout le monde de perdre son maillot de bain après un plongeon, ajouta tout de
même Yanis avec un grand sourire.
Note pour plus tard : me venger.
Note pour tout de suite : virer ces deux spécimens mâles de chez moi, afin de faire comme si
l’incident n’avait jamais eu lieu.
– Bon, le sauvetage est terminé, je vous remercie messieurs, mais je dois me préparer.
Je regardai l’heure. Il me restait tout juste le temps de sauter dans la douche pour me réveiller et me
persuader que tout cela n’était qu’un rêve. Ou plutôt un cauchemar.
– On s’appelle plus tard !
Ouais, c’est ça, dans tes rêves ! Ou tout du moins, quand j’aurai digéré ta trahison.
Pourquoi avait-il fallu qu’il fasse entrer mon voisin chez moi ? Surtout pour qu’il me voie dans une
situation si pitoyable !
Non que je craquais pour lui. Loin de là ! Il m’énervait bien trop ! Mais nos relations étaient déjà
bien assez explosives pour ne pas lui fournir de munitions contre moi.
– J’adore ta chemise de nuit, Emma ! lança-t-il en refermant la porte d’entrée derrière lui.
Deuxième bilan de la journée : très merdique !
Chapitre 12

– Salut miss, tu viens toujours dîner à la maison, ce soir ?


Je souris en entendant la voix de Yanis. Les fêtes de fin d’année se profilaient à l’horizon et, comme
d’habitude, nous allions nous faire un bon gros repas tous les trois pour parler sans faux-semblants de
notre année, de ses bons et mauvais côtés.
Personnellement, ces derniers étaient suffisamment nombreux pour entretenir une bonne partie de la
conversation ! Mais je savais qu’Alain ne me permettrait pas de me focaliser sur mes échecs, et j’avais
réellement hâte de pouvoir échanger avec eux.
– Bien sûr, et j’apporte toujours le dessert !
– Francis, le frère d’Alain, sera là.
Yanis et l’art de jeter une bombe sans que la victime ne la voie venir…
– Tu as une quelconque attente quant à cette rencontre ? demandai-je.
– Deux.
« Deux » ? Je fermai les yeux, attendant qu’il poursuive.
– La première : que tu le trouves sexy à mort et que tu te jettes dessus pendant le repas.
– Même pas en rêve, grommelai-je.
– Je m’en doutais. Pourtant, j’aimerais bien savoir comment copulent les hétéros…
– Regarde un documentaire animalier !
– Pas con !
– Et la seconde ?
– La seconde quoi ? me demanda-t-il avant de se reprendre. Ah, mon autre attente ! Que nous
passions une agréable soirée tous les quatre.
– Celle-ci me semble réalisable.
– Tu n’as pas encore vu Francis…
Et lui n’avait visiblement pas encore compris à quel point je voulais me tenir loin des hommes.
Depuis Claude, j’avais réellement laissé de côté ma quête de l’homme parfait. Je me contentais de vivre,
de passer du bon temps, et cela sans arrière-pensées. Ce mec ne m’avait pas touchée et, pourtant, j’avais
l’impression de sentir sur moi son regard scrutateur et critique. Regard qui m’avait permis de mesurer
comme cette histoire de liste était pathétique.
– Pitié…
– Non, c’est juste qu’il n’est en France que quelques jours et nous l’avons invité pour qu’il ne passe
pas tout son temps avec ses parents.
– Il n’a pas d’amis ?
Je ne pus m’empêcher de grimacer à l’idée qu’un homme adulte ne puisse avoir d’autres
connaissances que sa famille.
– Il revient d’où ?
– Il voyage un peu partout. C’est la première fois depuis que je suis en couple avec Alain qu’il
réussit à être présent pour Noël.
Sachant qu’Alain était le type le plus sympa au monde – à se demander ce qu’il faisait avec Yanis –,
je supposai que son frère devait être supportable pour une soirée.
– Tu me promets qu’il ne ressemble pas à…
Je n’avais toujours pas digéré ce rendez-vous arrangé et Yanis ne l’ignorait pas. Et d’après ce que
j’avais compris, Alain évitait maintenant son collègue. Rien de surprenant, après les propos de ce fou
furieux !
– Rien à voir ! répliqua-t-il aussitôt. Le risque serait plutôt que tu te pâmes devant cette version
hétéro de mon petit ami.
– Ils sont jumeaux ?
– Non.
– Il fait aussi des strip-teases ?
– Pas que je sache, mais on pourra lui demander, répondit Yanis avec un ton qui ne me disait rien
qui n’aille.
– Alors il y a peu de chance que je m’intéresse à lui…

J’avais à peine posé les yeux sur le fameux Francis que mon cœur – enfin surtout une partie de mon
anatomie située plus au sud – me disait que c’était le bon. Comme quoi j’avais parlé un peu vite en
affirmant que je ne m’intéresserais pas à lui.
– Francis, je te présente ma meilleure amie, Emma.
– Enchantée, dis-je en lui tendant la main, avant de comprendre qu’il avait l’intention de me faire la
bise.
Son parfum était… euphorisant, excitant… À croire qu’une bouffée m’avait suffi pour me préparer à
plus ! OK, soit j’étais réellement en manque, soit ce type balançait des phéromones à la pelle. Et quand il
souriait… Éblouie, je ne voyais plus rien que cette rangée de dents, que…
Ressaisis-toi, ma fille ! Tu as peut-être devant toi un aphrodisiaque sur pattes, il n’en reste pas
moins un être humain et non un vibromasseur reçu après la traversée du désert par un Père Noël sexy
en diable.
– Je vais prendre le gâteau, dit Yanis en riant. Toi, tu devrais arrêter de baver, sinon la soirée va
être dure !
– Dure ? Qu’est-ce que…
Je jetai un coup d’œil à la braguette de Francis…
– Je ne parlais pas de cette dureté-là, chérie ! s’esclaffa Yanis, en me prenant par le coude pour
m’entraîner dans la cuisine.
– Je crois que je viens de cramer mon dernier neurone, avouai-je en m’appuyant contre le plan de
travail.
– Et attends de l’entendre parler !
« Parler » ? C’est vrai que je n’avais pas encore entendu son timbre de voix, vu qu’il s’était
contenté de me faire un signe de tête pour me saluer. Elle serait chaude et rauque. Légèrement cassée au
cœur de l’action…
– Emma, calme tes ardeurs !
– Quoi ? m’exclamai-je en prenant le verre qu’il me tendait. Tu ne m’avais pas prévenue qu’il serait
aussi hot !
– Oh si ! Je t’ai dit que tu te pâmerais !
– Je pensais que tu te foutais de ma gueule, pas que je prendrais feu au premier regard !
– Tu vas te ridiculiser, ma pauvre fille.
J’allais pour répondre quand les deux frères passèrent le pas de la porte, sourire aux lèvres et yeux
brillants. Ils se ressemblaient énormément, pourtant Francis avait quelque chose de plus. Mon radar me
disait qu’il était dispo, célibataire et hétérosexuel.
– Vous avez besoin d’aide pour apporter l’apéritif ? demanda Alain en passant près de moi pour me
donner un petit coup de hanche.
OK, le message était clair : je bavais – encore – devant le demi-dieu.
– Allez, prends ça, Emma !
Je lui pris les bouteilles des mains et quittai la pièce, respirant mieux. Ce type avait une aura de
malade !
– Voilà les verres !
– Oh, merde !
Sa voix ! Yanis m’avait prévenue, mais… j’en avais des frissons partout ! Et ce n’était pas de peur !
L’entendre dans le noir susurrer des mots cochons devait mettre le feu à n’importe quelle culotte. Même
cette vieille chouette de Mme Gretna n’y résisterait pas.
– Ça va ? demanda Francis, alors que j’avais les deux mains sur la poitrine pour éviter que mon
cœur ne se fasse la malle.
– Tu m’as surprise, répondis-je.
Pas question de lui dire que j’avais follement envie de m’enfermer dans une chambre avec lui pour
vérifier deux ou trois de mes théories. Je baissai la tête pour qu’il ne puisse voir à quel point j’étais une
perverse en manque de sexe. Cocktail détonant.
– Tu connais Yanis depuis longtemps ? me demanda-t-il.
OK, ne pas regarder ses lèvres avec autant d’envie. Ne pas baver non plus. Et répondre avant de
passer pour une parfaite demeurée.
– Depuis toujours. Ou presque, ajoutai-je, incapable de me souvenir de quand remontait notre
rencontre.
La soirée allait être longue si je ne réussissais pas à aligner deux mots !
– Il m’a vaguement parlé de ton métier, mais je n’ai pas bien compris en quoi ça consistait, dis-je
pour l’inviter à parler.
Que je puisse écouter à loisir cette voix ensorceleuse…
– Je travaille pour une société qui m’envoie tester l’accueil des clients. Pendant une semaine, nous
nous faisons passer pour des touristes tout en prenant des notes sur les points positifs et négatifs.
– « Nous » ?
– J’ai une assistante qui se fait passer pour une femme seule, comme ça, on a les deux pendants de
l’accueil.
– « Une assistante »…
– Elle m’étranglerait, si elle savait que j’ai dit ça ! Louise préfère le titre d’associée, mais c’est tout
de même elle qui fait le café.
Il accompagna sa remarque d’un clin d’œil qui me fit tout oublier de sa remarque sexiste. Ce gars
était fort ! Il avait un pouvoir magnétique qu’il gérait avec brio. Il en donnait assez pour que j’en
redemande, mais suffisamment pour que je me sente… attirante.
Je lui posai d’autres questions sur son travail, sur ses dernières destinations, les lieux qu’il avait
préférés… Il était fascinant par bien des aspects, mais ce que je retins surtout, c’était que nous n’étions
pas faits l’un pour l’autre. Difficile de m’imaginer l’attendant patiemment pendant qu’il parcourait la
Terre entière, une femme dans chaque port…
Une fois cela réalisé, je me détendis et passai une excellente soirée avec ces trois magnifiques
mâles.

***

Le lendemain, je n’en revenais toujours pas. Pour une fois qu’un homme présentait nombre des
qualités que je recherchais, c’était moi qui freinais des quatre fers. Pas moyen de me lancer dans cette
relation. Étais-je stupide ou décidée à finir seule ? Toute cette histoire ne me remontait pas le moral. Et
puis les fêtes qui approchaient… J’aurais aimé ma vie différente. Moins seule.
Tout en grognant, je sautai dans mon jogging et enfilai un gros manteau sous lequel je coinçai ma
chemise de nuit. Des croissants, voilà ce dont j’avais besoin en ce dimanche de remise en question. Ou
peut-être des pains au chocolat. Ou encore les deux.
Avant de partir, j’allai dans la salle de bains vérifier que mon apparence n’était pas trop
catastrophique et que je m’étais correctement démaquillée la veille au soir.
Je fermais ma porte quand le diable, enfin son acolyte, sortit de son appartement.
– Bonjour, ravissante voisine !
– Voisin, dis-je avec très peu d’entrain.
– Voici une tenue particulière, continua-t-il, jovial, en me détaillant de la tête aux pieds.
– Je ne suis pas d’humeur. Et Mme Gretna doit se sentir seule…
– Mais elle n’a pas ton charme au réveil.
Je secouai la tête et, vaincue malgré moi, je laissai échapper un sourire. Voilà bien la dernière chose
que je voulais.
– Ah, voilà qui est mieux !
– J’ai envie d’être bougon toute la journée, serait-ce possible ? demandai-je en montant dans la
cabine d’ascenseur.
– OK.
« OK » ? Je n’avais qu’à lui dire ça pour qu’il me laisse tranquille ? Combien de fois avais-je tenté
de…
– Juste une question…
Non, ça aurait été bien trop facile !
– Quoi ?
Autant qu’il la pose et me laisse tranquille.
– Pourquoi mettre un jogging, si c’est pour enfiler un manteau par-dessus ?
– Je n’ai pas envie d’attraper la mort.
– Donc, tu n’as pas l’intention de courir ?
– Bravo, Sherlock ! me moquai-je en sortant de l’immeuble, Damien toujours sur mes talons.
– Pourquoi mettre un jogging alors ?
– C’est un interrogatoire ? Tu es de la police de la mode ?
Il croisa les bras sur son torse et je notai, enfin, qu’il portait la tenue parfaite pour aller courir. En
plein hiver ? Il était fou ou… Non, il était fou, point final.
– J’ai acheté cette tenue il y a quelques mois avec l’intention de me mettre au sport. Seulement… je
n’ai pas été séduite par la salle du quartier…
Ni par les hommes qui la fréquentaient.
– … et j’ai un peu laissé tomber.
J’étais vraiment pitoyable. Et désespérée.
J’avais eu l’intention d’entretenir mon corps et, à cause de Machinchouette-dit-Brandon, j’avais
abandonné. Après tout, il n’était pas le seul à y aller. Il y en aurait peut-être du même acabit, mais pas
que. Enfin j’espère !
– Tu as déjà essayé la course à pied ? me demanda-t-il.
– Me connaissant, je ne tiendrais pas deux minutes. Le sport et moi, nous ne sommes pas vraiment
amis.
– Tu n’as peut-être pas le bon coach.
Autant dire que je n’en avais pas du tout !
– Et si je te proposais de courir avec moi, tu en dirais quoi ?
– Pfiou, vous perdriez votre temps, si vous voulez mon avis !
Je me tournai vers la sorcière qui n’hésitait pas à s’immiscer dans notre conversation. Depuis quand
écoutait-elle ?
– Ne devriez-vous pas être en train de parcourir la campagne sur votre balai ?
– Non, c’est jour de marché, petite impertinente !
Je l’ignorai pour me retourner vers mon voisin qui souriait. Nul doute que mon petit échange avec la
femme du diable l’amusait.
– Pour le dire poliment, je suis plus proche de l’escargot asthmatique que d’Usain Bolt.
– Ça tombe bien, c’est un sprinteur.
De quoi ? Agacée par cette conversation sans queue ni tête, je levai les mains en guise d’abandon et
m’écartai pour les laisser.
– Emma, Usain Bolt court, mais sur de très petites distances. Moi, je te parle de jogging.
– Je ne pense pas pouvoir faire plus qu’une « petite distance » !
– Ma fille, s’exclama Mme Gretna en me gratifiant d’une tape sur le bras, si vous vous dévalorisez
de la sorte, comment voulez-vous qu’un homme s’intéresse à vous ?
– Je ne suis pas « votre fille » ! m’insurgeai-je.
– Non, parce que ça ferait longtemps que je vous aurais mis un coup de pied au derrière, sinon !
J’allais répliquer quand Damien m’invita – enfin m’ordonna – d’aller enfiler autre chose que cet
horrible manteau pour courir un peu avec lui.
– Qui ne tente rien n’a rien, conclut-il en me montrant la porte de l’immeuble devant laquelle nous
étions encore.
– Si j’accepte, pas question de te moquer de moi !
– D’accord.
– Et pas question de me prendre en photo pour les montrer ensuite à Yanis, ou à quiconque ?
– Pas de problème, je les garderai précieusement pour moi seul.
– Ce n’est pas ce que j’ai dit !
– Monte !
Il me fit les gros yeux et, bizarrement, j’obéis. J’allais lui démontrer que je n’étais pas faite pour la
course à pied. Il allait voir que c’était une mauvaise idée et qu’il aurait mieux fait de me laisser avec mon
manteau.
Au fin fond de ma penderie, je trouvai un vieux pull en polaire et l’enfilai. Pour faire bonne mesure,
je pris des gants et un bonnet. La matinée allait être longue !
Quand je retournai dans la rue, mes deux tortionnaires discutaient joyeusement. À croire qu’ils
étaient les meilleurs amis du monde ! Damien avait dû lui promettre de prendre des photos pour les lui
montrer…
– Allons-y ! dis-je avant que mon courage ne m’abandonne.
– Bon courage ! s’écria Mme Gretna, alors que nous nous éloignions.
– Merci, répondis-je par-dessus mon épaule.
– Ce n’est pas à vous que je parlais !
– Ça m’étonnait aussi, grommelai-je.
J’entendis Damien rire discrètement à côté de moi. Qu’est-ce qui me prenait de me lancer dans une
telle chose ? Surtout à quelques jours des fêtes de fin d’année, alors que le froid commençait tout juste à
s’installer.
– Je ne savais pas qu’on pouvait courir en plein hiver, dis-je pour briser le silence.
– On peut faire beaucoup de choses en hiver.
Je me sentis rougir, mais ne relevai pas. J’allais tenter de courir avec lui, puis je lui expliquerais
que ce n’était pas possible.
– Tu ne pourras certainement pas courir autant que seul.
– J’y retournerai ce soir.
OK, monsieur avait réponse à tout. Voilà qui rendrait difficile mon abandon, tout à l’heure…
Tandis que nous marchions vers un parc situé pas trop loin de chez nous, il m’expliqua comment
nous allions procéder pour cette première fois – comme s’il y allait en avoir d’autres ! Je l’écoutai
attentivement et me surpris à courir plus longtemps que je ne l’avais imaginé. Je m’étirai et rentrai chez
moi pour prendre une bonne douche bien chaude.
Finalement, je n’avais pas abandonné. Mes muscles allaient me détester, mais j’avais beaucoup
apprécié de courir. Et puis, Damien ne m’avait pas vraiment laissé le choix en me donnant rendez-vous le
dimanche suivant.

***

– C’est moi ! annonçai-je en entrant chez mes parents. Y a quelqu’un ?


Pitié, qu’ils n’aient pas oublié ! Bon, un 24 décembre, il me paraissait difficile d’oublier que sa
propre fille venait pour passer le réveillon et le jour de Noël, seulement, avec mes parents, je devais être
prête à tout. Et surtout à fermer les yeux.
– Maman ! Papa !
Pas de réponse. Ça ne présageait rien de bon ! Où pouvais-je aller sans risquer de voir la poitrine
nue de ma mère ou le sexe de mon père ? Merde, les enfants ne devraient pas avoir à se poser ce genre de
questions !
– Répondez ! hurlai-je, tout en restant plantée dans l’entrée.
– Je suis là, répondit enfin ma mère en venant vers moi.
Au moment où nos joues allaient entrer en contact, je me rappelai de Bastien et des endroits que la
bouche d’une femme ne devrait pas approcher avant d’embrasser ses enfants.
Je reculai précipitamment, écœurée à l’idée que ma mère puisse avoir… Et qu’elle n’hésitait pas
à…
– Qu’est-ce qui t’arrive ? s’inquiéta-t-elle, tendant la main vers mon front.
Je l’évitai de justesse en songeant à mon père, à…
– Je crois que je vais être malade !
– Si tu me disais ce qui se passe, je pourrais peut-être t’aider !
Ou me traumatiser à vie. Au choix. Voyant qu’elle s’énervait, je tentai un sourire pour l’amadouer.
– Emma, c’est moi qui ai inventé ce sourire pour soutirer tout ce que je veux à ton père…
Mais je ne veux pas savoir, moi !
– Il est où ? demandai-je en désespoir de cause.
– Chez le voisin depuis midi. Une histoire de tondeuse à réparer. Pourquoi ?
« Chez le voisin » ? Donc pas de galipettes et de gâteries !
Je m’approchai d’elle, mais m’arrêtai juste avant de lui faire la bise.
– Tu te brosses régulièrement les dents ?
– Emma !
– Désolée !
Je l’embrassai rapidement avant de lui confier mon manteau.
– Pourquoi tout ce cirque ? m’interrogea-t-elle en me précédant dans le salon.
Honteuse, je me laissai tomber sur le canapé et lui racontai ma mésaventure nommée « Bastien ». Je
n’insistai pas sur la soirée fatidique, encore moins sur les efforts que j’avais dû déployer pour aucune
réaction ou quasi.
– Je te rassure, je ne t’ai jamais embrassée après avoir fait une gâterie à ton père !
Je secouai la tête alors que des images d’elle à genoux devant mon père se formaient devant mes
yeux. Je sautai sur mes pieds en réalisant que le canapé était le lieu parfait pour ce genre d’activités.
– Ma chérie, pourquoi es-tu si prude ?
– Vous êtes mes parents ! Je suis venue au monde dans une rose et tu es toujours vierge.
– Tu nous as pourtant vus…
– Maman ! criai-je en me bouchant les oreilles.
Je la vis s’approcher de moi et tirer sur mes poignets pour que je puisse entendre la suite.
– Finalement, ce Bastien était peut-être parfait pour toi !
– Quoi ? Tu as écouté ce que je t’ai raconté ?
– Le sexe doit faire partie intégrante d’un couple, continua-t-elle. Je ne t’aurais jamais embrassée
après, mais ce n’est pas pour ça que nous ne le faisons pas.
– J’aurais préféré ne pas le savoir, bougonnai-je.
– Emma, pourquoi es-tu sortie avec un homme qui ne te faisait aucun effet ?
Aïe… Manifestement, ça aussi, elle l’avait retenu. Comment allais-je pouvoir lui faire comprendre
qu’après tous mes imbéciles d’ex, j’avais tout simplement envie d’être traitée comme une princesse ?
– Il était gentil.
– Mais tu n’as pas besoin de quelqu’un de gentil, Emma.
– On croirait entendre Yanis !
– Il a raison. Il te connaît depuis longtemps et sait que tu as besoin de quelqu’un qui bouge, qui ne se
laisse pas marcher sur les pieds.
– Quelqu’un avec qui me disputer.
– Et tu adoreras les réconciliations !
Je lui fis les gros yeux, espérant qu’elle n’allait pas me donner trop de détails sur ce sujet.
Elle partit nous chercher du jus de fruits et reprit son interrogatoire dès qu’elle fut de nouveau
installée près de moi. Je lui parlai alors de la liste de mon anniversaire. Loin de s’en amuser, elle me mit
en garde.
– L’amour est un des mystères de la vie. Si tu le rationalises de la sorte, il va perdre toute sa magie
et je ne suis pas sûre que tu en tires le maximum.
Elle me tendit un verre avant de conclure.
– Laisse faire le temps, c’est encore le meilleur conseiller.
Trente ans bientôt que je le laissais réfléchir à mon cas… Il serait peut-être temps qu’il fasse
quelque chose, non ? Et puis, n’était-ce pas, plus ou moins, la ligne de conduite que j’avais adoptée
depuis septembre ?
Chapitre 13

Foutue Saint-Valentin de…


Une semaine que cette fête purement commerciale et terriblement déprimante était passée et,
pourtant, je n’arrivais pas à remonter la pente. J’avais beau tenter de me convaincre que j’étais mieux
seule devant ma télé à regarder la énième rediffusion d’un film à l’eau de rose, mon cerveau ne
l’entendait pas ainsi.
Et puis zut ! Je n’allais pas finir seule, dévorée par des chats ou des chiens – je n’avais pas encore
décidé de l’animal qui aurait la chance de me voir dépérir. Le 14 février était un jour comme un autre.
Avec beaucoup de guimauve en plus, de petits cœurs dans les vitrines…
Même M. Ribot avait mis des angelots dans la librairie pour attirer les jeunes femmes en mal
d’amour. Merci pour elles, mais très peu pour moi ! À la fin de la journée, je n’avais qu’une seule envie :
les arracher, les jeter par terre et sauter dessus.
– Emma, vous êtes sûre que tout va bien ? me demanda mon patron pour la dix-millième fois ce
jour-là.
Je hochai la tête et retournai à mon tri de livres.
– Alors pourquoi grognez-vous de la sorte ?
« Grogner »… Il fallait que je fasse un peu plus attention à mon attitude ! Je ne devais pas oublier
que j’étais sur mon lieu de travail et non chez moi en train de me morfondre. Déprimée, moi ? Pas qu’un
peu !
– C’est juste que je n’arrive pas à digérer la Saint-Valentin, avouai-je. Mais je vais me ressaisir, ne
vous inquiétez pas !
– Je sais que vous allez vous ressaisir, c’est juste que je vous préfère souriante et légèrement acide
que renfermée de la sorte.
Émue qu’il puisse me dire ce genre de choses, je passai le reste de la journée à surveiller mes
gestes, mes expressions faciales et surtout mes mouvements d’humeur caractérisés par des grognements
dignes de Lucy, la femme préhistorique.
Moi, ce serait plutôt Emma, la femme préhystérique !
– J’adorerais connaître vos pensées à cet instant.
Je sursautai. Un des habitués de la librairie se tenait devant moi, de l’autre côté du comptoir. Celui-
là même qui venait ici une fois par semaine pour acheter un livre avant le week-end.
– Je me moquais de moi-même, dis-je en faisant un petit signe censé lui indiquer que je ne voulais
pas plus en parler.
Il dut comprendre le message puisqu’il poursuivit sur un autre sujet :
– Je me rappelle vous avoir conseillé un livre au printemps dernier – à moins que ce ne soit au
début de l’été –, l’avez-vous lu ?
Sachant qu’il ne lisait que des thrillers ou des policiers, je pus répondre avec assurance que non, je
n’avais pas lu le livre en question.
– Je suis désolée, il m’était totalement sorti de la tête.
Si tant est qu’il y soit entré.
– Quel dommage ! Moi qui espérais me servir de cette excuse pour vous inviter à boire un café.
Avais-je le droit d’accepter ? Et surtout, avais-je envie d’accepter ?
– Ce sera pour une autre fois, répondis-je en souriant.
Pour quelqu’un qui se lamentait sur son statut matrimonial, je refusais bien rapidement l’invitation
d’un homme ! Je le regardai un peu plus en détail notant qu’il devait bien avoir quinze ans de plus que
moi, une légère bedaine qui commençait à pointer et des rides partout sauf au coin des yeux.
Rien d’accrocheur, ou qui me laisse penser que je passerais un bon moment en sa compagnie.
Comme avec Steve.
Au mois de janvier, peu de temps après le Nouvel An, il m’avait proposé de boire un café. Je voyais
bien qu’il n’était pas à l’aise et j’avais accepté. Sa remarque sur mon prétendu égoïsme était toujours
coincée en travers de ma gorge, mais je voulais savoir pourquoi il souhaitait passer un moment avec moi.
– Je tenais à m’excuser pour mon attitude chez le vétérinaire, avait-il dit, quand nous fûmes installés
dans un bar tout proche de la librairie.
Je m’étais contentée de hocher la tête, curieuse de savoir où il voulait en venir.
– Au Nouvel An, j’en ai parlé à un pote qui m’a judicieusement fait remarquer que peu de femmes
m’auraient aidé comme tu l’as fait. Et je voulais te demander pardon pour les paroles totalement
injustifiées que je t’ai dites.
Trois sorties plus tard, nous riions de notre nouvelle amitié. Pas de faux-semblant, nous étions des
amis. Ce qui aurait pu être une nouvelle déception, si je n’avais réussi à me sortir cette liste de la tête.
Enfin, si on excluait la période de la Saint-Valentin…
– Et si vous me donniez le titre du dernier livre que vous avez réellement apprécié.
Je sursautai en revenant au moment présent et à ce client qui tentait une approche.
– Je pourrais le lire ce week-end et nous en parlerions la semaine prochaine, poursuivit-il.
Insistant, mais touchant.
Ne risquant pas grand-chose, je lui donnai le titre d’une romance historique que j’avais lue le mois
précédent et qui était toujours très présente dans mon esprit.
– C’est un genre d’Alexandre Dumas ?
– Non. C’est de la romance.
– De la romance ?
J’acquiesçai, surprise par son ton devenu brusquement froid.
– Je vous parlais de littérature, pas de ces torchons pour femmes en manque !
« Des torchons pour femmes en manque » ? Pas de doute, celui-là ne maintiendrait pas son invitation
à aller boire un café. Non, mais quel abruti !
– Ces chiffons sont une honte ! Il devrait être interdit de mettre de tels ramassis de niaiseries entre
les mains des femmes ! Ils rendent stupides même les plus intelligentes !
– Et ils apprennent des choses aux hommes les plus obtus.
– Hein ? s’exclama-t-il. Qu’avez-vous dit ?
– Que certains hommes devraient en lire pour apprendre les bonnes manières et, au passage,
comment bien se comporter auprès de femmes. Croyez-vous que c’est en dévalorisant mes goûts et, en
particulier, mes lectures, que je vais vous tomber dans les bras ?
– Me « tomber dans les bras » ?
Rouge comme une tomate, il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Cherchait-il à savoir si
quelqu’un avait entendu ma dernière phrase ? Avait-il soudainement honte de m’avoir proposé un café ?
Quel prétentieux !
– Je vous ai juste invitée à aller boire un café ! Vous voyez comme vos livres vous font déformer la
réalité !
– Et les vôtres vous apprennent à mentir et à cacher la vérité ! Il n’y a aucune honte à lire de bonnes
romances.
Heureuse qu’il ne réponde pas à ma pique, j’en lançai une dernière.
– Et pour tout vous avouer, je lis même de la littérature érotique. De quoi me rendre exigeante au
lit !
Totalement offusqué, il se tourna vers la sortie. En croisant M. Ribot, il l’informa qu’il reviendrait
plus tard, de préférence quand je ne serais plus là pour insulter ses lectures.
Mon patron, cet homme si affable et chaleureux, le salua à son tour, tout en se dirigeant vers moi.
J’allais en prendre pour mon grade. Oser parler de la sorte à l’un des clients les plus fidèles de la
librairie…
– Je suis désolée…
– Emma, m’interrompit-il, je ne vous en veux pas de défendre vos goûts littéraires.
– Mais je n’aurais jamais dû m’emporter de la sorte envers un client. J’aurais dû…
Mis à part lui coller une bonne gifle, je n’avais pas d’idées, mais il existait certainement une
alternative plus civilisée pour répondre à ses grossiers propos. Elle ne m’était juste pas naturelle.
– Vous avez veillé à ne pas insulter un genre littéraire pour en défendre un autre. Et je sais que la
prochaine fois vous saurez mieux vous contenir, n’est-ce pas ?
Était-ce vraiment une question, ou une mise en garde ? Dans le doute, je hochai la tête et lui
demandai une nouvelle fois de me pardonner.
– Vous n’avez pas à avoir honte de vos goûts, et puis, c’était très amusant de vous voir lui jeter au
visage vos lectures érotiques !
Rougissante, je compris que mon caractère m’avait poussée, encore une fois, à en dévoiler
beaucoup sur moi. Par chance, nous n’étions que tous les trois, cette information embarrassante ne
resterait donc qu’entre nous.
Il n’empêche… J’allais réellement devoir apprendre à me contenir.

***

Le dernier dimanche de mars, et comme tous les dimanches maintenant, je me préparai pour aller
courir avec Damien. Il sonna à ma porte à 9 heures précises et m’entraîna dans les rues encore
endormies.
Je ne pensais pas, au début, apprécier autant cette activité physique. Il est vrai que, mon dernier
contact avec le sport remontant à une certaine salle de fitness, je ne me croyais pas capable de courir.
Encore moins de le faire avec mon horripilant voisin.
Bien que nos prises de bec aient fortement diminué depuis que nous passions plus de temps
ensemble. Paradoxal, mais vrai. Et agréable, il faut le dire.
Bien sûr, durant notre jogging dominical, nous ne parlions pas beaucoup ; nos échanges se limitaient
à quelques coups d’œil de sa part pour vérifier que je ne mourais pas dans d’atroces souffrances, ou à
quelques encouragements, quand je commençais à peiner. Le coach idéal, en somme.
Alors que nous étions sur le chemin du retour, j’avisai la boulangerie et lui proposai, entre deux
respirations dignes d’une fumeuse nicotinement dépendante, de nous arrêter.
– Je te paie le petit déjeuner, lui dis-je avec un sourire tordu.
Il avait rallongé notre parcours habituel et mes jambes avaient décidé que c’était trop pour elles…
J’étais bonne pour avoir des crampes ! Enfin, non, je ferais mes étirements comme une brave petite,
prendrais une bonne douche pour me détendre les muscles et me badigeonnerais de la crème soi-disant
magique qu’Alain m’avait conseillée.
– Que veux-tu ? lui demandai-je avant d’entrer dans la boutique.
– Un pain aux raisins, s’il te plaît.
Je hochai la tête et partis passer commande.
À peine dix minutes plus tard, nous étions sur notre palier. Anxieuse, je tentai de me rappeler si
j’avais bien tout rangé avant de partir courir. Et s’il tombait sur une de mes petites culottes ? Bon, dans le
salon ou la cuisine, cela ne me semblait pas trop possible, mais avec ma chance ! Hé ! Depuis quand je
me posais tant de questions pour Damien ? Il m’avait vue un matin au réveil, alors que j’avais été
séquestrée par mes toilettes… Il ne pouvait pas y avoir pire, comme vision !
En ouvrant la porte, je me pressai de passer au crible le salon pour m’assurer que je n’avais
vraiment rien oublié. La voie était libre, il ne me restait plus qu’à vérifier la cuisine. J’allais m’y
précipiter quand une main m’attrapa l’avant-bras.
– D’abord les étirements !
Ah oui, les étirements !
Je lançai un regard anxieux vers la pièce, tout en commençant à tirer sur mes muscles déjà bien
malmenés par notre course.
– Pour quelqu’un qui n’aime pas courir, tu te débrouilles bien, m’assura Damien en prenant son pied
dans la main.
– Je n’ai pas dit que je n’aimais pas courir, me défendis-je, juste que mes muscles n’ont jamais aimé
servir.
Il se mit à rire et secoua la tête. Je l’amusais. Pourtant, je voyais une différence entre les deux.
J’aimais réellement courir. Le fait de pouvoir réfléchir tout en s’occupant de soi et en s’entretenant me
plaisait. Et puis, j’avais remarqué ma nouvelle endurance à la librairie. Je n’étais pas prête à faire un
marathon ou quelque chose de ce genre, mais je me fatiguais moins vite. Sans compter que j’avais éliminé
les restes des fêtes de fin d’année. Par contre, mon corps, lui, rechignait à repousser ses limites.
Dommage qu’aucun homme ne puisse en profiter…
Ce fut à mon tour de secouer la tête. Depuis ma dispute avec le client de la librairie, je m’étais fait
une raison : je serais célibataire pour mon anniversaire, mais rien ne me permettait de dire que je finirais
ma vie seule. Ce serait juste une soirée de plus au pays du célibat.
– Emma ?
Je sursautai.
– Tu peux changer de bras, poursuivit Damien avec un mouvement du menton dans ma direction.
Et zut ! Il m’avait encore surprise en pleine dérive. Heureusement qu’il ne pouvait pas lire mes
pensées ! Autant j’aimerais avoir ce super pouvoir, autant je détesterais que quelqu’un l’utilise sur moi.
– Tu n’as qu’à t’installer dans le salon pendant que je vais chercher le jus d’orange et des verres,
dis-je une fois que j’eus terminé.
Quand je revins, il se tenait debout devant ma bibliothèque.
– Tu lis beaucoup, dit-il, désignant le meuble du doigt.
– Oui, j’aime ça. Ça me détend, avouai-je en cherchant un moyen de détourner son attention.
– Ce ne sont que des romances, n’est-ce pas ?
Je me raidis, déjà prête à entendre les remarques désobligeantes que toute romantique entend.
Décidée à ne pas lui sauter à la gorge tout de suite – oui, j’ai fait des progrès depuis l’autre abruti – et à
le laisser parler pour connaître ses arguments contre, je m’assis et le servis.
– Je suis prof de lettres au lycée…
« Prof » ? Depuis quand les profs ressemblaient-ils à des repris de justice tatoués et suintant la
testostérone par tous les pores ?
– … et je ne connais aucun de ces titres.
Ne pas entrer dans le conflit. Il n’a, pour l’instant, rien dit de malveillant. Il n’a pas critiqué ou
dévalorisé qui que ce soit, quoi que ce soit.
– C’est bien de la romance, et je doute que ce soit au programme, dis-je.
– C’est bien dommage, parce que mes élèves filles rechigneraient peut-être moins.
– Parce que de tels ramassis de niaiseries sont plus faciles à lire pour les femmes ?
– Comment ça ?
– Parce que ce n’est pas de la vraie littérature ?
Je me levai d’un bond pour me placer devant lui.
– Parce que ça rend les femmes stupides ?
A priori, je n’avais pas vraiment digéré mon altercation avec le client. Et Damien en faisait les
frais. Mais je le voyais venir avec ses gros sabots. Il allait faire comme d’autres avant lui : se moquer. En
plus, il était professeur de lettres ! Pour lui, seuls les grands classiques méritaient d’être affichés ainsi, au
su de tout le monde.
– Je n’ai jamais dit…
– Pas la peine de nier, le coupai-je, je sais très bien ce que tu penses !
– Ah oui ?
Sa phrase et son sourire en coin auraient dû m’alerter. J’avais passé suffisamment de temps à me
chamailler avec lui pour savoir que son petit air n’augurait rien de bon. Qu’il avait trouvé la parade à
mon coup de nerfs. J’aurais dû le voir venir.
Bon, d’accord, je n’avais pas imaginé qu’il m’attraperait par la taille pour me coller à lui et
m’embrasser.
– Emma, murmura-t-il contre mes lèvres.
Je levai les yeux vers les siens, toujours paralysée par la surprise. Que voulait-il ?
Je sentis une de ses mains se poser sur mon cou, puis remonter sur ma joue. Et je fus parcourue de
frissons. Comment faisait-il pour… Ses lèvres revinrent se poser sur les miennes, tuant toute pensée
cohérente. J’eus une bouffée de chaleur et me cramponnai à ses épaules, étourdie par sa langue qui venait
d’entrer en jeu.
Jamais je n’avais été embrassée de la sorte. Je me sentais à la fois désirée et respectée.
Respectée… Ce dernier mot eut le don de me faire revenir sur Terre. Doucement, je le repoussai,
baissant la tête pour ne pas croiser son regard, ou encore être tentée de retourner à notre échange. Autant
j’adorais me disputer avec lui, autant ses baisers…
– Pourquoi m’as-tu embrassée ? demandai-je, évitant soigneusement de m’attarder en pensée à ce
que cela pourrait donner dans un lit.
– Ça ne se fait pas entre un homme et une femme ?
Il me prenait pour une courge ? Involontairement, je relevai les yeux et vis son sourire moqueur. Il
ne paraissait pas du tout troublé par ce baiser alors que moi, je tenais à peine sur mes jambes.
– Tu dois passer trop de temps avec Alain et Yanis, ajouta-t-il en secouant la tête, l’air dépité. Il n’y
a pas qu’entre hommes que ça se fait.
Je levai les yeux au ciel.
– Avant, il faut des rendez-vous, des conversations…
– Et… ?
« Et » quoi ? Il ne comprenait pas qu’il ne pouvait décemment pas me sauter dessus, m’embrasser
avec la langue – bonne technique, très bonne, même –, sans que nous n’ayons un tant soit peu flirté ?
Normalement, avant d’en venir aux contacts physiques, il y a la partie découverte intellectuelle.
– Tu ne peux pas m’embrasser ainsi, sans raison !
– Qui te dit que je n’ai pas de raison ?
Il était drogué ou quoi ?
– Vas-y, indique-les-moi, dis-je, persuadée de l’avoir coincé.
– Tu t’énervais et n’écoutais pas ce que je disais.
– Et dès que quelqu’un s’oppose à toi, tu l’embrasses ? Va falloir que je prévienne Yanis !
Quoique, le connaissant, il serait trop content de tester. Alain, en revanche, serait beaucoup moins
ravi !
– Ce n’est pas pareil, Emma ! Toi, j’en avais envie.
– Envie ? m’étranglai-je.
– Et puis, nous avons déjà eu des rendez-vous, continua-t-il sans se soucier du traumatisme qu’il
venait de m’occasionner. Toutes les fois où nous nous sommes rencontrés dans l’immeuble, pour
commencer…
– Mais il n’y a que depuis peu que nous avons des conversations civilisées !
– Toi aussi, tu as remarqué ! s’exclama-t-il. Nos petites joutes verbales me manquent.
– Je n’ai jamais dit qu’elles me manquaient !
– Pourtant, tu avais l’air d’apprécier.
Comment pouvait-il considérer des conversations sans queue ni tête comme des rendez-vous ?
Comment réussissait-il à me convaincre que nos petits accrochages me plaisaient ? Parce qu’à bien y
réfléchir, c’est vrai que je me sentais bien, après. Que j’avais le sourire, l’envie de plus.
Réalisant que je me tenais toujours contre lui, je m’écartai et croisai les bras sur la poitrine.
– Il y a eu l’hôpital aussi.
– Tu te moques de moi ? Tu pissais le sang ! C’est avoir rendez-vous, pour toi, ça ?
– J’ai pu me rendre compte que tu n’étais pas une garce sans cœur, égoïste et superficielle. Tu avais
passé une soirée de merde, et pourtant tu m’as accompagné.
Vu comme ça…
– Je suis un être humain, bougonnai-je, comprenant où il voulait en venir.
– Et puis, il y a eu la panne d’ascenseur.
J’allais répliquer, mais il leva la main pour m’arrêter. Il avait visiblement des choses à dire sur
cette soirée haute en couleur.
– OK, c’était un coup de chance…
– Un « coup de chance » ? répétai-je. On n’a pas la même définition de « chance », tous les deux.
– Mais c’était un deuxième rendez-vous : repas et conversation.
Si, pour lui, gâteaux apéritifs et bière constituaient l’équivalent d’un rendez-vous au restaurant…
– Pas d’objection ? me demanda-t-il, alors que son sourire se faisait plus prononcé.
Je secouai la tête, tout en essayant de me remettre les idées en place. Je ne pouvais pas le laisser
gagner. Je devais lui démontrer que ce n’étaient pas des rendez-vous et qu’il n’avait aucune raison de
m’embrasser.
– Et puis, je dois dire que nos séances du dimanche matin…
– Ah non ! Pas alors que je transpire comme…
Pas question de finir cette phrase : inutile de pointer mes désavantages.
– … et ahane comme un bœuf !
OK, j’aurais peut-être dû m’arrêter à : « Ah non ! »
– Pourtant ça en révèle aussi beaucoup sur toi.
Avais-je vraiment envie de savoir ce qu’il avait pu apprendre sur moi, alors que je courais à m’en
faire exploser les poumons ?
– Quoi, par exemple ?
– Que tu portes des strings !
Je le frappai sur le bras et, me trouvant encore bien trop proche de lui, je reculai.
– J’avoue que mon rendez-vous préféré reste ton sauvetage dans les toilettes !
Quel… Quel toupet !
– Ne pourrais-tu pas oublier…
Le moment le plus humiliant de ma vie ! Enfin, de ma trentième année… Yanis trouverait
certainement un épisode bien pire dans mes frasques passées.
– J’ai eu la chance de savoir à quoi tu ressemblais au réveil.
– Un peu comme si tu essayais la marchandise avant de l’acheter ?
– C’est toi qui l’as dit !
Je l’étrangle ou je l’étouffe ?
– Tu peux avoir de mauvaises surprises le lendemain matin, m’expliqua-t-il. Là, au moins, je sais
déjà à quoi m’en tenir.
Quel mufle !
– Et tu t’es dit que c’étaient des raisons suffisantes pour m’embrasser et y mettre de ta personne ?
Ses lèvres s’incurvèrent trop pour que je le laisse répondre à cette question rhétorique.
– Non, pas la peine de répondre !
Énervée, je me mis à faire les cent pas, ignorant sa présence. Monsieur faisait des remarques sur
mes lectures et m’embrassait, sous prétexte que nous avions passé du temps ensemble.
– Ce n’est pas parce que nous avons eu ce qui, pour toi, ressemble vaguement à des rendez-vous que
tu pouvais m’embrasser sans m’en demander la permission ! répliquai-je, pointant un doigt menaçant dans
sa direction.
– Et qu’aurais-je dû faire ?
Qu’est-ce qu’il aurait dû faire ? Facile, il aurait dû… Mince, qu’est-ce que les héros de mes romans
auraient fait ? Ils m’auraient embrassée. Damien avait agi exactement comme ces personnages que
j’affectionnais tant.
– Tu n’aurais pas dû critiquer mes lectures !
– Je n’ai rien dit de mal !
– Si !
– Non ! Je disais seulement que mes élèves filles liraient certainement plus volontiers des romances
que les livres au programme. Même si certains classiques en contiennent une part, ça reste tout de même
très loin de ce qu’elles peuvent lire en dehors, ajouta-t-il, montrant mes étagères.
– Si tu le dis…
– Ce n’est pas parce que beaucoup se moquent de ce genre littéraire que j’en fais partie !
Je le vis se diriger vers la porte.
– Où vas-tu ?
– Tous les grands auteurs ont placé de la romance dans leurs livres : Stendhal, Balzac… Tu savais
que Flaubert avait écrit ce que l’on appelle aujourd’hui des M/M ?
Quoi ? Flaubert, écrire sur l’homosexualité masculine ?
– Et tu peux aussi en trouver trace dans les œuvres d’Oscar Wilde.
– Je… Je ne savais pas, bégayai-je.
– C’est ça, le problème avec toi, Emma ! À tes yeux, tout est noir ou blanc. Les qualités de ta liste,
tu les as prises au pied de la lettre, sans songer que, poussées à leur extrême, elles devenaient les pires
des défauts.
Il reprit son chemin vers la porte d’entrée. Pas de doute, il partait.
– Damien !
Il se retourna une nouvelle fois vers moi.
– Ton pain aux raisins.
Je lui montrai le sac de viennoiseries encore fermé sur la table basse. Il secoua la tête.
– Je dois y aller, dit-il. À dimanche prochain !
Puis il partit.
Il m’avait embrassée, retourné l’esprit, puis il partait en me laissant un pain aux raisins que je ne
mangerais pas.
Dans tous les contes de fées, il y a une princesse, un prince et un dragon. Ce dernier peut revêtir
diverses formes : belle-mère, sorcière… Mais là, lui, avec ses mots… Il correspondait parfaitement à
l’idée que je me faisais du dragon qui garde prisonnière une princesse. Mauvais caractère, sûr de lui…
Et puis, de quel droit mentionnait-il ma liste ? Si seulement je ne lui en avais pas parlé dans un
moment de faiblesse ! Plus jamais je ne prendrai l’ascenseur. Surtout pas avec lui ! J’étais bien capable
de lui dire que je planquais des livres érotiques sous mon lit. Ça aussi, ses élèves apprécieraient. Et pas
uniquement les filles !
D’un geste rageur, je sortis ma liste du tiroir de la table basse, ainsi qu’un stylo, et je barrai
« Honnête » et « Droit » en l’honneur de Claude. Je fis de même avec « Courageux » et « Aventurier », en
mémoire du frère d’Alain, qui avait réussi à me faire prendre conscience que tant de déplacements
n’étaient pas compatibles avec la vie de couple que je souhaitais mener.

Beau Possessif Attentionné


Serviable Courageux Charismatique
Honnête Aventurier Sans tatouage
Droit Intelligent Hétéro
Aisé Drôle Alien s’abstenir

« Possessif » ? Non, je n’apprécierais certainement pas d’être traitée comme un objet que les autres
n’ont pas le droit de… Pourquoi, tout de suite, imaginais-je le pire ? Damien était possessif en parlant de
ses élèves ou de ses amis, pourtant, il les laissait vivre leur vie.
« Intelligent » ? Si c’était pour me retrouver coincée avec quelqu’un comme ce client de la
librairie !
Je fronçai les sourcils. Là encore, je manquais de nuance. Je pouvais très bien trouver un homme
cultivé qui ne mépriserait pas les autres. Qui saurait se mettre à leur niveau et avoir des conversations
intéressantes sur des sujets divers. Après tout, ce client, s’il avait été si intelligent, il aurait su que même
les grands auteurs français ont saupoudré leurs histoires de romance.
Cosette et Marius dans Les Misérables, tiens ! Même Victor Hugo avait pris le temps de parler
d’amour.
« Drôle »… Je pouvais tomber sur un homme qui ne prenait rien au sérieux, ou sur quelqu’un comme
Damien, qui réussissait à tout dédramatiser.
Il avait raison, dans le fond. Je ne faisais pas dans la demi-mesure ! Si je reprenais les autres
qualités, ça devenait évident.
« Beau »… Dans mon délire, j’en avais pioché un dans une salle de sport, et j’étais tombée sur une
caricature.
Damien n’était pas mal, pas mal du tout, même. Et que dire de ses fesses moulées dans son jean, que
je ne m’étais pas privée de reluquer ? Est-ce que ses élèves l’avaient remarqué, elles aussi ?
De même pour « Serviable », « Honnête », « Droit »…
À chaque fois, j’étais tombée sur un spécimen chez qui la qualité que je recherchais était tournée en
défaut. Alors que j’aurais pu voir que Damien était serviable. Il arrivait même à supporter Mme Gretna,
ce qui frôlait la béatification. Il était franc et avait un travail, ce qui pouvait entrer dans la case « Aisé ».
Pour le côté « Sans tatouage », je pouvais repasser. Mais il venait de me prouver qu’il était bien
« Hétéro ».
Et que j’étais la pire des imbéciles !
Au lieu de passer une bonne année, j’avais laissé ma liste me pourrir la vie, et j’étais peut-être
passée à côté de celui qui m’aurait parfaitement convenu.
Chapitre 14

– Bonsoir, ma chérie.
Je souris en entendant ce mot doux, que j’aurais préféré de la bouche d’un homme au charme viril et
à la voix cajoleuse, plutôt que de celle de ma mère.
– Bonsoir maman, comment vas-tu ?
– Très bien et toi ?
Là, ça devenait bizarre. D’habitude, la conversation commençait immédiatement, alors que là, je la
sentais hésitante. J’avais l’impression qu’elle marchait sur des œufs, prête à dégainer la mauvaise
nouvelle, dès qu’elle se serait assurée de mon état d’esprit.
– Ça va, répondit-elle d’une voix extrêmement calme.
– Et papa ?
Pour une fois que je ne l’entendais pas murmurer derrière elle, j’en venais à le regretter. Pourtant,
combien de fois avais-je prié pour avoir une conversation téléphonique avec l’un de mes parents sans
bruitages… suggestifs et perturbants.
– Tout va bien, ne t’en fais pas !
OK, alors pourquoi elle appelait ? Pourquoi le silence semblait s’éterniser ?
– Maman, si tu crachais le morceau !
– Je pensais venir passer le week-end avec toi. Nous pourrions faire les boutiques samedi…
– Je bosse, l’interrompis-je.
– Pas toute la journée.
– Non.
– … Et le soir, on se ferait un petit restau.
En gros, un week-end entre filles.
Vu comme ça, ce n’était pas mal. Je m’entendais bien avec ma mère et, si mon père n’était pas là, je
ne risquais pas de tomber sur eux dans une position… Enfin, je ne risquais pas d’avoir envie de
m’arracher les yeux.
– Ça me va !
– Parfait, on se rejoint demain chez toi, tout de suite après ton boulot ?
J’acquiesçai et la saluai rapidement afin de retourner à mon classement. Les livres pour réviser le
baccalauréat étaient arrivés et je ne savais pas comment les ranger pour que les lycéens s’y retrouvent
facilement. Cette tâche, bien que facile au premier abord, m’occupa jusqu’à la fermeture.

D’un pas rapide, je rentrai chez moi et ce ne fut qu’en arrivant sur mon palier que je songeai à
prévenir Damien pour dimanche. Ma mère étant là, je ne pourrais pas aller courir avec lui.
Enfin, s’il désirait toujours courir avec moi. La semaine précédente, donc le dimanche suivant notre
altercation au sujet de mes lectures – et celui du baiser –, il m’avait annoncé qu’il ne serait pas chez lui
de tout le week-end. Et là, c’était à mon tour de décommander.
Un petit nœud à l’estomac, je sonnai chez lui. J’aimais réellement courir, et passer du temps avec lui
était un plaisir non négligeable. Quel dommage que mon sale caractère ait réagi au quart de tour ! Mon
coup d’éclat avait certainement brisé toutes mes chances de continuer à le voir.
N’obtenant aucune réponse, j’appuyai de nouveau sur la sonnette.
Je pouvais toujours tenter de le croiser le lendemain, mais l’exercice serait difficile. Surtout si ma
mère arrivait à l’heure. Et puis, avec le restaurant, nous étions bonnes pour rentrer vers 23 heures, ce qui
m’empêcherait d’aller le voir à notre retour.
Je tentai une nouvelle fois la sonnette avant de me rendre à l’évidence : j’allais devoir lui écrire un
mot que je glisserais dans sa boîte aux lettres.

***

En avril, ne te découvre pas d’un fil.


Tu parles ! J’étais en train de mourir de chaud avec un pull demi-saison. Pourquoi n’avais-je pas
écouté la radio ? Tout le monde portait des T-shirts, des chemises… J’étais la seule idiote à ne pas avoir
prévu le coup.
Pressée, je pris les escaliers et trouvai ma mère discutant joyeusement avec Damien sur le palier.
Elle ne serait pas aussi entichée de mon père, j’aurais pu croire qu’il était à son goût et qu’elle avait
prévu d’en faire son dîner. Refusant de l’imaginer avec un autre homme que mon père dans des positions
dignes d’un porno, je les saluai.
– J’ai bien eu ton message, me prévint Damien.
Mon message ? Ah oui, pour dimanche.
– Désolée de te prévenir aussi tard, dis-je, espérant paraître sincère avec mon teint rougeaud et mes
cheveux collés au front.
– Ce n’est pas grave.
« Pas grave » ? Alors, il n’aimait pas autant que moi nos moments tous les deux ?
– Merci beaucoup de m’avoir tenu compagnie, Damien.
– De rien. Ça a été un plaisir de rencontrer la mère de ma voisine préférée.
– La mère de Mme Gretna est dans les parages ? me moquai-je.
Il se mit à rire.
– Très drôle ! Bon week-end à toutes les deux et à la prochaine, Emma !
Je levai la main pour le saluer et entraînai ma mère dans mon appartement. Je lui proposai de faire
comme chez elle pendant que j’allais me rafraîchir dans la salle de bains.
Cheveux en pétard, maquillage genre regard de panda… En voyant mon reflet dans la glace, je sus
que je n’avais pas d’autre solution que de prendre une douche express. Je choisis mes vêtements avec
soin et retrouvai ma mère dans le salon, devant la télévision.
– Ça va mieux ? me demanda-t-elle en éteignant le poste.
– Oui, j’ai eu trop chaud au boulot.
– Ça se voyait !
Je lui renvoyai son sourire et l’invitai à partir pour notre après-midi boutiques.
– Tu ne manges pas ?
– J’ai pris un sandwich, tout à l’heure.
Ayant déjà prévu notre itinéraire, je l’entraînai dans le métro, tout en lui demandant de ses nouvelles
et de celles de mon père. Je l’empêchai de me décrire trop en détail leurs parties câlines par respect pour
mes pauvres petites oreilles, et accessoirement pour les autres voyageurs de la rame.
Ce ne fut qu’une fois de nouveau à la surface qu’elle me parla de Damien.
– Je ne savais pas que ton voisin était si attirant.
– Vous ne me rendez pas souvent visite avec papa, répliquai-je.
– Il est célibataire ? poursuivit-elle sans se soucier de ma remarque.
– Oui.
Enfin, il me semblait. Sinon il ne m’aurait pas embrassée… Ne me dites pas que je suis tombée sur
un salaud infidèle ? Tout, mais pas ça ! Surtout pas lui ! D’accord, il n’entrait pas parfaitement dans les
cases de ma liste, mais il avait un peu de tout…
– Vous vous voyez souvent ?
– Comme des voisins de palier, répondis-je. Et nous courons ensemble le dimanche matin, ajoutai-je
avant de lui montrer une vitrine.
– Vous courez ensemble ?
– Oui.
– C’est une façon politiquement correcte de dire que vous couchez ensemble ?
– Non, j’ai bien dit « courir », maman !
– Dommage.
« Dommage » ? Pourquoi disait-elle « dommage » ?
J’attendis qu’elle développe sa pensée. Malheureusement, elle contemplait les chaussures dans la
vitrine sans plus se soucier de moi et de l’effet qu’avait eu ce simple petit mot sur sa seule et unique fille.
– Pourquoi « dommage » ? finis-je par demander, à bout de patience.
– Cet homme a une sexytude du tonnerre !
C’était quoi encore, ce mot ? C’était quoi, cette conversation délirante ?
– Ce qui veut dire ?
– Emma, ne me dis pas que tu n’as pas remarqué comme ton voisin transpire le sexe !
Oh non, tout mais pas ça ! Pas ma mère discourant sur le sex-appeal de Damien. Pas de conversation
sur le sexe. Pas d’image dans mon esprit…
– Si j’avais vingt ans de moins, je lui aurais sauté dessus dès son bonjour !
Perso, je lui avais sauté à la gorge. Chacune sa technique.
– Il est gentil, plaisant à regarder…
Je la laissai pérorer sur Damien, énumérer des qualités que je lui avais déjà attribuées, et d’autres
que je n’avais pas remarquées. Elle était manifestement sous le charme et serait ravie d’apprendre que
nous nous étions déjà embrassés et que sa « sexytude » était au-delà de l’expression « du tonnerre ».

***

Cette conversation laissa des traces dans mon esprit puisque le mercredi suivant, quand je recroisai
Damien, je ne savais plus où me mettre. J’avais l’impression qu’un encart lumineux clignotait au milieu
de mon front, sur lequel défilaient tous les fantasmes que ma mère avait éveillés en moi en me parlant de
lui.
– Cool, la secrétaire sexy est de retour !
Je me retournai pour le voir s’approcher de moi. Pourquoi fallait-il qu’il soit si sexy ? Maintenant
que ma mère m’avait ouvert les yeux, j’avais l’impression de le voir sous un nouvel angle.
Je n’avais jamais nié son sex-appeal, mais là, tout de suite, je percevais d’autres détails. Des petites
choses qui me plaisaient et qui auraient dû attirer l’œil, si je n’avais pas été totalement focalisée sur ma
quête du prince charmant.
Je repoussai nerveusement mes lunettes sur mon nez et le saluai distraitement.
– On se voit dimanche pour courir ? me demanda-t-il en s’appuyant sur le mur juste à côté de sa
porte.
– Oui.
J’entrai aussitôt chez moi, ravie d’avoir pu écourter ce moment en sa compagnie. Comment allais-je
faire, dimanche, pour courir à ses côtés sans repenser à tout ce que m’avait dit ma mère ?
Je pris mon téléphone et partis dans ma chambre. Je me laissai tomber sur mon lit et appelai la seule
personne qui pourrait me sortir de ce bourbier.
– Salut Yanis !
– Ma demoiselle en détresse ! Comment vas-tu ?
– Mal !
– Problème de cœur ou de cul ?
J’entendis un petit « Yanis » qui me fit comprendre que nous n’étions pas que tous les deux…
– Qui est avec toi ?
– Alain. Nous avons rendez-vous chez des amis à lui.
– Bonjour Emma, fit ce dernier.
Je le saluai à mon tour, avant de revenir à mes jérémiades.
– Ma mère a totalement craqué sur Damien…
– Je la comprends, m’interrompit Yanis.
– Laisse-la parler ! lui intima Alain.
Chouette, j’allais me faire psychanalyser par les deux ! J’allais avoir droit à des moqueries et des
remarques pertinentes et certainement raisonnables. Inutile de préciser lequel des deux allait se moquer
de moi jusqu’à la fin du mois…
Je pris mon inspiration et leur racontai tout.
– Et tu ne t’en étais pas rendu compte ? me demanda Yanis, une fois que j’eus terminé.
– Non. Enfin, peut-être. Mais là, il est question de ma mère ! Comment vais-je pouvoir regarder
Damien en face, alors que la voix de ma mère me répétera sans fin à quel point il est mouillant !
– « Mouillant » ? Ta mère a réellement utilisé ce mot ? s’étonna Alain.
– Non, elle a dit quelque chose comme « pas besoin de lubrifiant »… C’est une obsédée !
– Ton père a dû être heureux de la retrouver dans cet état !
– Yanis, ne fais pas de telles allusions devant moi !
– Emma, on est arrivés, on va devoir te quitter.
– Arrête de stresser ! ajouta Alain. Ta mère vient justement de te signifier de foncer.
Je les embrassai et raccrochai. Ma mère avait peut-être sous-entendu que je devais « foncer », il
n’en restait pas moins que j’avais du mal à regarder Damien sans repenser à ses commentaires sur son
physique plus qu’avantageux et ses tatouages…
Dimanche allait être une sacrée torture.

***

Dès qu’il sonna à ma porte, je me sentis intimidée. Je lui adressai un petit bonjour qui le fit froncer
les sourcils. Heureusement, il ne sembla pas y porter plus d’attention que ça.
Aussitôt dans la rue, je me mis à courir, espérant ainsi éviter toute conversation. Avec un peu de
chance, nous n’allions pas discuter et il ne pourrait pas mesurer mon trouble. Parce que c’était ça, le
problème ! Depuis notre baiser, j’étais un peu gênée en sa présence, et avec le week-end entre filles,
j’avais atteint le niveau ultime de l’embarras.
Je ne répondais que par onomatopées et évitais tout contact visuel.
– Et si tu me disais ce qui ne va pas ? me demanda-t-il, alors que nous arrivions à notre palier, après
notre séance.
– Il n’y a rien.
– Ah bon ? Parce que ton silence est franchement… étrange !
– Je n’ai pas le droit d’être silencieuse ? m’emportai-je.
– Pourquoi tu t’énerves ?
Je me plantai face à lui. Comment lui faire comprendre que je ne voulais pas lui donner la raison de
mon attitude ? Je n’allais pas lui dire que je me posais des questions sur ses tatouages ? Il me prendrait
pour une folle et me fuirait. Ou me persécuterait.
– Je suis énervée. J’ai le droit, non ?
– Emma…
– Oh non, ne me fais pas le coup de la voix douce et basse ! Je ne suis pas une poule qui se laisse
hypnotiser si facilement !
– « Une poule » ? Là, tu ressembles plutôt à un roquet !
– Toujours aussi agréable !
Je me tournai pour ouvrir ma porte. J’en avais assez de tout cela. Je venais de passer une heure à
fantasmer sur lui, mon corps criait à la frustration et une alarme venait de se mettre en route dans mon
esprit. Damien était dangereux pour ma santé mentale.
– Putain, mais tu ne veux pas me dire ce que j’ai fait de mal ?
– « Ce que tu as fait de mal » ? m’exclamai-je, lui faisant de nouveau face. Tu veux vraiment
savoir ?
– Je n’aurais pas posé la question, sinon.
– Il y a que ma mère n’a pas arrêté de me parler de toi le week-end dernier. Et Damien par-ci, et
Damien par-là. À croire que vous vous connaissiez depuis des années ! Et qu’est-ce qu’il est mignon, et
qu’est-ce qu’il est intelligent… J’ai eu l’impression de passer le week-end avec toi !
– Et c’est gênant ? me demanda-t-il avec son éternel sourire en coin.
– Arrête de faire ça !
– De faire quoi ?
– Ton petit sourire ! Tu sais très bien qu’il éblouit. Même ma mère a été séduite par ta « sexytude ».
– Ma « sexytude », vraiment ?
Et merde ! Je venais de lâcher le mot qu’il ne fallait pas. Je pouvais toujours me décharger sur ma
mère, qui l’avait inventé, mais je venais malheureusement de l’utiliser devant lui. Et il ne l’oublierait pas
de sitôt !
– Et ça veut dire ?
– Arrête avec ton sourire !
Il posa la main sous son nez et répéta sa question. Ce qui attira mon regard sur ses yeux…
– Que, d’après elle, tout, dans ta façon d’être, respire le sexe.
Voilà, c’était dit, je pouvais maintenant mourir de honte.
– Et moi qui croyais que c’était notre baiser qui te mettait mal à l’aise.
– Ton baiser ? Non !
Menteuse !
Il suffisait qu’il y fasse allusion pour que les souvenirs m’envahissent. Et les regrets. Pourquoi
avait-il été aussi bref ? Pourquoi n’avais-je pas plus testé la marchandise ?
– On t’a déjà dit que tu mentais très mal ? demanda-t-il en commençant à se rapprocher de moi.
– C’est parce que tu as envie de croire que ton baiser m’a laissé un souvenir impérissable ?
Soudain, je sentis ma porte cogner contre mon dos. Sans le vouloir, j’avais reculé, mais là, je ne
pouvais plus. Il devait croire qu’il me faisait de l’effet, qu’il…
– Et quel type de souvenir t’a laissé ce baiser ?
– Ton ego ne va pas supporter, répliquai-je en levant le menton.
Ne regarde pas ses lèvres, Emma ! Ne regarde pas ses yeux non plus ! À vrai dire, ne le regarde
pas du tout !
Consciente qu’il était bien trop près de moi pour que je puisse voir quoi que ce soit, je fermai les
yeux. Voilà, le tour était joué ! Sauf que mon imagination venait de se mettre en marche et que je n’allais
pas tarder à étouffer de chaud.
– Au contraire, je suis sûr que mon ego va adorer, chuchota-t-il contre ma joue.
Je sentis son souffle remonter vers mon oreille, déclenchant des petits frissons qui se répandirent
aussitôt dans tout mon corps.
– Tu veux que je te dise le souvenir que j’en ai ?
– Non, murmurai-je sans conviction.
Je sentis une légère caresse sur mon oreille, puis un peu plus bas dans mon cou, tandis qu’il me
traitait doucement de menteuse.
– Tu étais énervée et convaincue que je me moquerais de tes lectures, me rappela-t-il, avant de
déposer un baiser léger sous ma mâchoire. J’avais tant envie de t’embrasser que j’ai profité de ta
confusion, sans me douter de l’effet que ça me ferait.
Son nez… Il me caressait avec son nez. Il dessinait des arabesques sur ma joue, rapprochant sa
bouche de la mienne avant de s’en éloigner.
– Tu étais si réceptive que j’aurais pu…
Il s’interrompit, cessant tout mouvement et créant en moi par la même occasion une attente
insupportable. Entendre de sa propre bouche ce qu’il avait ressenti était déroutant. Ma respiration
s’accéléra alors qu’il reprenait :
– … J’aurais pu tout précipiter entre nous.
– Mais tu ne l’as pas fait.
Était-ce moi, ou mes regrets étaient clairement identifiables dans cette petite phrase ?
– Non, j’ai préféré arrêter.
– C’est moi qui t’ai repoussé ! me défendis-je, sans bouger cependant, de crainte qu’il ne s’éloigne.
– Parce que tu crois que je n’aurais pas eu d’arguments pour qu’on reprenne où nous en étions ?
Si. Il aurait pu me faire plier en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Il aurait suffi d’une
caresse, d’un mot, d’un regard…
Troublée, je posai mes mains sur lui. La porte aurait été un choix plus intelligent, si j’avais eu envie
d’arrêter cette torture. Seulement voilà, j’étais prise dans son piège, incapable de le repousser et surtout
peu désireuse de mettre fin à ce moment.
Une fois moins étourdie, je laissai mes doigts suivre ses bras, remonter à ses épaules. Sans vraiment
le toucher, le caresser. En dessinant plutôt vaguement ses contours.
– Emma, je vais t’embrasser, murmura-t-il près de mes lèvres.
Je relevai légèrement la tête pour lui laisser libre accès. Mes mains se posèrent à la base de son
cou, puis allèrent jouer avec les cheveux dans sa nuque.
– On a eu assez de rendez-vous à ton goût ?
Quand allait-il donc mettre fin à tout cela ? Et puis zut !
Je posai les pouces sur ses joues, je l’attirai à moi et l’embrassai. Les yeux toujours fermés.
Prisonnière de ma bulle et des sensations que sa voix avait créées en moi. Et là, ce fut un feu d’artifice
dont il prit tout de suite les commandes. Sa bouche me dévorait de façon délicieuse, tandis que ses mains
descendaient jusqu’à mes fesses pour les serrer doucement.
Je me collai un peu plus à lui, gémissante et totalement consentante. Incapable de partir à mon tour à
la découverte de son corps, je me contentai de jouer avec ses cheveux, de les lui ébouriffer, de les tirer
pour écarter du mien son visage, le temps de reprendre ma respiration. Et d’après les petits grognements
qu’il poussait, ça lui plaisait !
Il délaissa enfin ma bouche pour ma joue, mon oreille et finalement mon cou. Mon corps n’était plus
que frissons, aussi, quand sa main se glissa sous mon haut, elle me brûla. C’était si intense, si…
– Excusez-moi !
J’ouvris les yeux en entendant une voix qui n’aurait pas dû être là. À moins que nous-mêmes n’ayons
pas dû nous trouver là. Le palier… Nous étions encore sur le palier et notre charmant voisin, M. Milau,
venait de nous surprendre la main dans le sac. Enfin, la main sous le T-shirt, plus exactement.
– Je ne voudrais pas vous déranger, mais vous êtes tout de même dans un endroit public.
Je hochai la tête, pendant que Damien plongeait le visage dans mon cou.
– C’est bon, il est parti, dis-je, une fois notre perturbateur rentré chez lui.
– Je vais y aller aussi.
Hein ? Quoi ? Monsieur me chauffait comme un malade et il partait quand j’étais à bonne
température ? Il me prenait pour une dinde ?
– Comment ça ?
Il planta son regard dans le mien.
– Je ne veux pas aller trop vite, répondit-il.
– Je vais devoir patienter un mois et demi ? m’énervai-je, totalement frustrée.
– « Un mois et demi » ? répéta-t-il, alors que son petit sourire revenait. Pourquoi j’ai le sentiment
qu’il y a une bonne histoire là-derrière ?
– Laisse tomber !
Je le repoussai, le dos toujours plaqué contre la porte de mon appartement. À quelques minutes près,
le palier de cet immeuble aurait été le lieu de… Comment avait-il réussi à me faire perdre ainsi mes
moyens ?
– Je vais prendre une douche et préparer mon sac de voyage, m’expliqua-t-il, fixant ma bouche
comme un déshydraté qui a traversé le désert et découvre une goutte de rosée.
– Ton sac ? Tu pars ?
– J’accompagne mes première L en voyage linguistique.
Je hochai la tête, songeant que j’allais devoir attendre pour le prochain baiser.
– Combien de temps ?
– Deux semaines.
Il partait pour deux semaines ? !
– Emma, rentre chez toi, s’il te plaît.
Pourquoi ? Il allait être débarrassé de moi pendant deux putain de longues semaines, ça ne lui
suffisait pas ? Il fallait que je disparaisse immédiatement de sa vue ?
– Dépêche-toi, avant que nous finissions ce que nous avons si bien commencé !
Oh… Il avait envie de moi. Et non pas envie de tout arrêter… Ravie de mon effet sur lui, et de ne
pas avoir répliqué trop vertement, ni trop rapidement à son ordre, je fis un pas dans sa direction.
– Emma, chaque chose en son temps, dit-il les mâchoires serrées. Je dois me préparer et il serait
très malvenu que j’arrive en retard.
– On peut faire ça vite, ronronnai-je, posant la main sur son torse.
– Tu es le diable en personne.
Il ferma les yeux, alors que je lui caressais lascivement le ventre par-dessus son T-shirt. Soudain, il
m’attrapa les poignets et les croisa dans mon dos.
– Il est hors de question que je te prenne vite fait avant de partir pour deux semaines. En mon
absence, tu serais capable de te monter la tête et de créer une poupée vaudoue à mon effigie.
– Et tu crois qu’en me laissant dans cet état de frustration, je ne vais pas te maudire sur dix
générations ?
– Une Emma frustrée, je peux gérer.
Il me fit un clin d’œil et me lâcha pour aller s’enfermer chez lui. Il avait gagné la partie, mais je
remporterais le match. Et lui, au passage.
Chapitre 15

– Coucou ma chérie ! Comment vas-tu ?


Ma mère. Version survitaminée. Tout était donc normal dans le meilleur des mondes.
– Bien et toi ?
– Magnifiquement ! Ton père vient de partir avec le voisin, je suis donc entièrement à toi.
Vu son ton enjoué, il avait dû veiller à lui laisser un souvenir impérissable avant de s’en aller.
– Figure-toi que j’ai essayé de t’appeler hier et avant-hier sur ton portable, mais tu ne répondais
pas. Quant à ton téléphone fixe, il sonnait toujours occupé.
Comment me donner le sourire après une journée de boulot ? Penser à Damien qui, avant de partir
avec ses élèves, avait glissé son numéro de téléphone dans ma boîte aux lettres. Je lui avais
immédiatement envoyé un texto pour qu’il ait le mien et depuis…
Tous les soirs, je l’appelais sur le téléphone de sa chambre d’hôtel, histoire d’éviter les factures
astronomiques, et nous discutions… Nous parlions de tout et de rien. Il me taquinait et, bien sûr, je
m’engouffrais dans ses pièges. Je me sentais si bien, accrochée au combiné, qu’à chaque fois que nous
raccrochions, je sombrais dans une certaine mélancolie.
Et je tombais sous le charme…
Lui que je n’avais vu que comme un trouble-fête se révélait… tout ce que je n’avais jamais espéré.
Tendre, drôle, sérieux…
– Emma, tu es toujours là ?
Je sursautai en entendant la voix impatiente de ma mère. Mince, pendant combien de temps m’étais-
je immergée dans mes pensées ? Avais-je laissé échapper quelques mots ?
– Qu’y a-t-il ? demandai-je, ne me souvenant pas de quoi il était question…
– Comment se fait-il que ta ligne soit toujours en dérangement, ou que tu ne répondes pas sur ton
portable ?
Sans prendre le temps de s’arrêter de parler pour que j’aie une chance de m’expliquer, elle
enchaîna :
– Dois-je comprendre que tu as trouvé quelqu’un avec qui tu t’essaies au sexe en ligne ?
– Non, répondis-je aussitôt.
Les joues rouges, je me rappelai un appel avec Damien où notre conversation avait frôlé les limites
de l’indécence. Juste frôlé, parce qu’il m’avait rappelé qu’il passait ses journées avec des ados bourrés
d’hormones et qu’il ne voulait pas avoir à gérer, en plus, sa propre frustration. J’avais donc ce pouvoir-là
sur lui. Et il ne s’en cachait pas.
– Emma, crache le morceau !
– Damien est parti en voyage scolaire avec ses élèves…
Silence. Mais je savais qu’elle n’était ni choquée ni même surprise. Le silence était juste sa
technique pour me faire parler. Cela me rendait nerveuse, et je cédais à tous les coups, d’habitude.
Mais pas aujourd’hui. Je ne dirais rien de plus, parce qu’il n’y avait rien de plus à dire. Enfin si,
deux baisers qui m’avaient totalement retourné la tête. Et enflammé le corps, surtout pour le dernier en
date.
– Il revient quand ?
– Dimanche soir, répondis-je, étonnée qu’elle craque si rapidement.
– Demain soir ! Je suppose qu’il ne vaut mieux pas que j’appelle pour savoir ce que tu as fait de ton
jour de congé…
La pêche aux infos venait de commencer. Et j’allais devoir être maligne pour ne pas trop en révéler.
– Tu auras quelque chose à me dire, demain ?
Je l’entendis rire à l’autre bout de la ligne sans pour autant prendre la peine de répondre à ma
question.
– Tu n’as pas besoin que je t’achète des préservatifs ? demanda-t-elle, une fois qu’elle eut repris
son sérieux.
OK, celle-là, je ne l’avais pas vue venir. Trop soudaine, trop franche. En résumé, bien trop
intrusive !
– Non, ce ne sera pas la peine, grognai-je, comprenant que ma mère était la meilleure à ce petit jeu
des questions-réponses.
– Bah, quoi ? Il me semble que tu n’as pas vu le grand méchant loup depuis longtemps…
– Maman ! criai-je, amusée malgré moi de l’entendre parler ainsi de ma vie privée.
– Vérifie la date de péremption ! Je l’aime bien, ce petit gars, mais je ne suis pas pressée d’être
grand-mère !
J’allais avoir trente ans. Réalisait-elle qu’avec un peu de chance – et la contribution d’un homme –,
je serais mère dans les années à venir ? Pas tout de suite, évidemment ! Je devais déjà coincer un homme
dans mon lit – ou tout autre endroit propice à ce genre d’intermède –, et m’assurer qu’il était sain de
corps et d’esprit.
J’avisai l’heure et décrétai que mon calvaire devait prendre fin à la minute même.
– Maman, je vais devoir te laisser…
– Il ne va pas tarder à t’appeler ?
Je levai les yeux au ciel et m’abstins de lui répondre. Pas question qu’elle sache que c’était moi qui
appelais à heure fixe. Et que je n’avais jamais eu une minute de retard. Affligeant. J’étais déjà accro à
Damien, alors que rien de sérieux ni d’officiel n’avait réellement eu lieu.
– Bon, j’arrête de t’embêter, dit-elle en riant. Et surtout, profites-en bien !
À tous les coups, elle avait fait un clin d’œil. Celui qui m’indiquait de foncer. De profiter, de… Ma
mère était une obsédée.
Je raccrochai et, à l’heure d’appeler Damien, je composai son numéro d’hôtel, nerveuse, l’imaginant
allongé sur son lit, patientant jusqu’à mon appel…
– Allô, Emma ?
Sa voix était comme du chocolat. Celle de Francis donnait peut-être des frissons partout, mais celle
de Damien avait le don de me faire planer. Et son pouvoir ne s’amenuisait pas avec le temps.
– Bonsoir, je ne te dérange pas ?
– Bien sûr que non !
Je fermai les yeux, savourant ce moment. Il était tout à moi. Même si je ne le connaissais pas tant
que ça au moment où il était parti, nos longues conversations avaient comblé cette lacune. Je pouvais
presque dire dans quel état d’esprit il se trouvait, rien qu’à la façon dont il prononçait mon prénom.
– Comment s’est passée ta journée ?
J’étais une vraie toxico ! Je ne vivais en ce moment que pour ma dose, pour ses appels. Il se fit une
joie de me raconter ses visites, ses élèves… Tout m’intéressait.
– Et la tienne ?
Ce fut à mon tour de lui parler de la librairie, de mon patron, qui était l’être le plus adorable de la
création.
– Par contre, je trouve Mme Gretna en petite forme, dis-je, me rappelant notre rencontre un peu plus
tôt dans la soirée.
– Te ferais-tu du souci pour elle ? se moqua-t-il.
– Non ! Bien sûr que non !
– Alors pourquoi m’en parles-tu ?
J’avais tendu la perche pour me faire frapper, à moi d’esquiver au maximum.
– Disons que quand nous nous sommes vues, elle aurait pu se moquer de moi et n’en a pas saisi
l’occasion.
– Ai-je envie de savoir pourquoi elle aurait dû se moquer ? me demanda-t-il en riant.
– Non. Tu as juste à savoir qu’en temps normal, elle aurait sauté sur l’occasion.
– Je dois lui manquer.
– Oui, ça doit être ça, dis-je en souriant bêtement. Quand est-ce que tu rentres, exactement, pour
redonner le sourire à la sorcière ?
– Demain, vers 22 heures.
Dans un peu plus de vingt-quatre heures, il serait là. Près de moi. Est-ce que j’avais le droit de
ronronner ?
– Tu auras faim ? demandai-je, avant de réaliser l’ambiguïté de ma question.
– On a prévu des sandwiches.
Bon, étant donné le timbre de sa voix, je n’étais pas la seule à avoir perçu le sous-entendu. Restait
maintenant à savoir ce qu’il se passerait le lendemain.
Tout en continuant de discuter avec lui, je sortis un stylo et un bout de papier pour me commencer
une petite liste. Cette fois-ci, pas pour y noter les qualités que je recherchais chez mon futur copain, mais
plutôt le travail que j’avais à faire pour être présentable, au cas où Damien aurait encore « faim », après
son en-cas.
● Épilation complète du yeti

Prévoir une bonne heure pour s’assurer qu’aucun poil rebelle ne résiste.
● Changer les draps du lit pour les « tout-doux »
● Cacher la chemise de nuit en cours

Winnie l’Ourson, ce n’était plus de mon âge !


● Vaisselle
● Ménage

Dans cet ordre, pour éviter les touffes de poils qui pourraient anéantir tous les efforts pour rendre
mon appartement présentable.
● Bain

À faire bien sûr en dernier, après avoir bien sué sang et eau pour rendre l’appart nickel.
● Choisir des sous-vêtements sexy

Hors de question que Droopy s’invite sur ma culotte si la température venait à monter entre nous !
● Trouver le temps de réfléchir à « pourquoi j’achète des vêtements avec les personnages de dessins animés
de mon enfance ? »

Et de celle de mes parents.


– Emma, tu m’écoutes ?
– Oui, oui !
– Je te demanderais bien de répéter ce que je viens de te dire, mais je pense que ce serait inutile. Si
tu m’expliquais à la place ce que tu fabriquais ?
– Je liste ce que je dois faire demain pour ton retour.
Je soupirai. La prochaine fois, je prendrais quelques secondes pour réfléchir à ma réponse, avant de
lâcher la première chose qui me venait à l’esprit.
– Je bosse le lendemain, dit-il. Alors ne prévois pas grand-chose !
Au moins, le message était clair : pas plus qu’un baiser. C’était déjà ça. Surtout s’il dérivait comme
le dernier !
– Je vais te laisser, continua-t-il. Demain est une journée chargée.
– Pas de problème…
Menteuse !
– À demain, dis-je, en tâchant de ne pas trop montrer ma déception.
– À demain soir.
Il raccrocha. Sans un « je t’embrasse », ou « tu me manques ». Pourquoi avais-je envie de le lui
dire, alors que lui… Est-ce que je lui manquais tant que ça, au fond ? Peut-être mes appels l’ennuyaient-
ils. Non, sinon, il lui suffisait de ne pas décrocher et j’aurais compris.
Bon, plus la peine de se voiler la face : j’étais amoureuse, dans la catégorie « psychopathe ». Je
regardai ma nouvelle liste. J’avais bien de quoi occuper mon dimanche !

***

Malheureusement pour rien !


Dix jours plus tard, je fulminais en regardant l’écran de mon téléphone portable. Depuis son retour,
monsieur cherchait clairement à m’éviter. Un baiser volé par-ci, par-là, mais rien de plus sérieux à me
mettre sous la dent.
Bon, OK, mes mains – ainsi que les siennes – n’étaient pas restées inactives. Seulement, nos
vêtements n’avaient pas volé follement partout, on les avait juste un peu froissés au passage.
Tout avait commencé le soir de son prétendu retour. L’un de ses élèves ne voulait pas rentrer et avait
décidé de fuguer. Départ compromis ; retard sur l’horaire d’arrivée. Là, pas de problème, j’avais
compris. Ce gamin était sous sa responsabilité, il ne pouvait pas le laisser sur place et s’excuser auprès
des parents de ce fâcheux oubli.
Ils étaient donc rentrés vers 5 heures du matin, le lundi. Et Damien avait enchaîné avec ses cours. Le
soir, je l’avais croisé rapidement, m’assurant qu’il mangerait. Ce qu’il avait fait, avant de s’endormir sur
sa chaise.
Trop classe, mon prince charmant !
Je l’avais réveillé, et poussé à aller se coucher dans un concert de grognements.
Ce type tenait plus du dragon que du héros de conte de fées !
Mardi, même topo.
Optimiste, j’avais tout misé sur le mercredi. Il avait son après-midi de libre, et j’espérais le
retrouver vaillant et frais pour une séance de pelotage-et-plus-si-affinités. Eh non ! Les parents du fugueur
avaient déposé plainte contre l’établissement et Damien se retrouvait à devoir se justifier devant tout le
monde. L’élève, qui avait prétendu être maltraité dans sa famille, affirmait maintenant que les professeurs
encadrant le séjour avaient été négligents.
D’où la question : est-ce que je voulais réellement des enfants ?
Le vendredi soir était enfin arrivé et Damien était parti chez ses parents qui l’avaient gardé en otage.
Pour le remettre en état, paraît-il. Mais je pouvais tout aussi bien le faire !
Voilà comment, durant la semaine qui avait suivi son retour, j’avais réussi l’exploit de le voir à
peine.
Le lundi d’après, je lui avais proposé de manger à la maison, mais rien n’avait réussi à détourner
ses pensées de la plainte. Finalement, après nous être comportés comme des adolescents bourrés
d’hormones, il m’avait embrassée sur le front, avant de me souhaiter une bonne nuit.
Frustration.
Mon anniversaire tombant le dimanche suivant, le mercredi soir, je l’avais invité à dîner avec moi
le samedi. Mes intentions étaient parfaitement malhonnêtes : je voulais voir la petite bête, comme disait
ma mère. À moins que ce ne soit « le grand méchant loup » ? Enfin, je voulais plus que des baisers et des
caresses à la va-vite sur mon canapé.
– Arrête de fusiller ton téléphone du regard ! dit Yanis en entrant dans ma cuisine.
Comme M. Damien n’était pas libre ce soir-là, j’avais invité à la place mon meilleur ami et sa
tendre moitié. Je me retrouvai donc à observer Yanis poser les assiettes sales dans l’évier, sans réussir à
penser à autre chose qu’à Damien. Et au fait que j’aurais dû passer cette soirée en tête-à-tête avec lui.
– Laisse-la tranquille ! intervint Alain en rangeant le reste de mon gâteau d’anniversaire dans le
réfrigérateur. Tu sais bien qu’elle n’avait pas prévu de passer son samedi soir avec nous.
– Elle a deux hommes à disposition et elle tire une tronche d’enterrement !
– Peut-être parce qu’ils sont homos tous les deux, arguai-je en le bousculant pour sortir de la pièce.
– Est-ce de la frustration sexuelle que j’entends là ? demanda Yanis en me suivant.
Je me retournai pour lui faire face.
– Je ne te permets pas !
Alain posa la main sur mon épaule pour m’apaiser, tout en faisant signe à Yanis de la mettre en
veilleuse.
– Emma, si tu nous disais ce qui ne va pas.
– « Ce qui ne va pas » ? Les gars, je vous adore, mais ça va faire un mois qu’avec Damien… que
les choses évoluent avec lui, mais doucement. Bien trop doucement. Et depuis son retour, j’ai le sentiment
qu’il me fuit.
– Mais encore ?
– Je suis bêtement tombée sous le charme d’un type qui ne veut déjà plus de moi…
– Tu te fais des films, là !
– Ah oui, alors pourquoi n’est-il pas là ? Pourquoi ça fait deux semaines que j’ai l’impression de lui
courir après ? Pendant son voyage scolaire, je l’appelais tous les jours. Mais en réalité, je ne sais pas s’il
voulait… Peut-être me suis-je montrée trop… présente.
– Je t’avais dit que nous aurions dû lui apporter de quoi faire des mojitos au lieu de cette stupide
carte-cadeau, ronchonna Yanis, en me prenant dans ses bras.
– Se soûler à chacun de ses anniversaires n’est pas la solution, répondit Alain en me caressant la
tête.
– Il a raison, tu sais ? murmurai-je contre sa chemise. Là, il faudrait surtout que j’arrive à le coincer
suffisamment longtemps pour que nous ayons une véritable explication.
Il me frotta le dos, cherchant sûrement comment il allait pouvoir me remonter le moral. J’étais en
route pour un énième échec. Mais, bizarrement, ce n’était plus mon âge qui me préoccupait, mais d’être
passée à côté d’un type parfait pour moi.
On sonna soudain à ma porte.
– Je vais voir qui c’est ! déclara Alain.
Je m’écartai de Yanis pour jeter un coup d’œil à la personne qui osait sonner chez moi à minuit
passé.
– Toi, tu ne tiens pas à la vie ! s’écria-t-il, en apercevant Damien sur le seuil.
Je l’embrassai en lui souhaitant un bon retour et une bonne nuit. J’avais là une occasion rêvée de
parler avec mon voisin, autant ne pas la gâcher avec des effusions de testostérone.
– Tu appelles si tu as besoin, me glissa Alain à l’oreille.
– Rendez-vous ici, demain à 18 heures pétantes, pour fêter ton changement de dizaine comme il se
doit, ajouta Yanis.
Je les regardai partir, tandis que Damien attendait toujours sur le pas de ma porte. Affichant son
petit sourire en coin, il fit un pas en avant.
– Bon anniversaire, Emma !
« Bon anniversaire » ? Monsieur se pointait chez moi à une heure pareille pour me souhaiter un
« bon anniversaire » ? S’attendait-il à ce que je lui saute dans les bras parce qu’il avait réussi à dégager
quelques minutes dans son emploi du temps de ministre pour venir me souhaiter un « bon anniversaire » ?
– Pourquoi ai-je le sentiment que tu n’apprécies pas ma surprise ? demanda-t-il, affichant toujours
ce satané petit sourire en coin qui avait le pouvoir surnaturel de faire cramer ma petite culotte.
– Peut-être parce que ça fait un mois qu’on se voit à peine…
– Je ne suis rentré que depuis deux semaines, se défendit-il.
– OK, repris-je. Je nuance : peut-être parce que ça fait deux semaines qu’on se voit à peine, alors
que nous habitons l’un en face de l’autre.
– Tu ne vas pas me laisser entrer, hein ?
De quel droit me posait-il cette question ? Il faisait tout pour m’éviter et voilà que je devais lui
ouvrir grand les bras quand il daignait venir me voir !
– Tu te souviens de la panne d’ascenseur ? me demanda-t-il, s’appuyant au chambranle de la porte.
J’acquiesçai. Où voulait-il en venir ?
– Tu m’as parlé de cette fameuse liste.
Jusque-là, je suivais.
– Et tu m’as dit que tu t’étais donné jusqu’à ton anniversaire pour trouver ce type…
Attends…
Il se rappelait vraiment tout ça ? Ce que je lui avais dit ce jour-là me paraissait tellement lointain,
maintenant.
– Et… ? l’encourageai-je.
– Et je me suis dit que si ça devait devenir sérieux entre nous, il fallait attendre jusqu’à aujourd’hui.
Oh… ! C’était… C’était… Romantique. Touchant. Et frustrant, bon sang !
– C’est pour ça que tu as tout fait pour ne pas me voir ?
Ma colère avait baissé de plusieurs crans. Il dut s’en apercevoir, car il se redressa et s’approcha de
moi, me forçant à reculer à l’intérieur de mon appartement. Il referma la porte derrière lui, sans me
quitter du regard.
– Parce que tu crois que c’était facile pour moi de mettre fin à nos petites soirées en tête-à-tête ?
J’aurais aimé lui jeter au visage qu’il n’avait pas eu l’air d’avoir autant de mal que cela, mais une
autre idée avait fait son chemin dans ma tête et annihilait tout le reste. Avait-il bien dit : « si ça devait
devenir sérieux entre nous, il fallait attendre jusqu’à aujourd’hui » ? Cela signifiait-il bien ce que je
pensais ? Ma frustration allait-elle enfin connaître une fin favorable ?
– Et si…, commençai-je, avant de me sentir happée par ses bras et projetée contre son torse.
– « Et si » quoi, Emma ? me demanda-t-il, m’embrassant sous l’oreille.
Instinctivement, je rejetai la tête en arrière. Il fallait que je sois forte, que je le repousse… Plus tard.
J’enfouis les mains dans ses cheveux, savourant leur douceur. Je les agrippai et attirai son visage à
hauteur du mien pour l’embrasser.
Son baiser avait quelque chose de plus que les autres. Une urgence, une assurance. Oui, il avait dû
se retenir les fois précédentes. Je le comprenais maintenant. Et je savais pourquoi.
Je m’écartai et attrapai le bas de son T-shirt. S’il disait vrai, j’allais pour la première fois le voir
torse nu. Enfin, je ne m’arrêterais pas là ! Mazette, son tatouage sur son bras descendait jusqu’à ses
côtes ! Du bout du doigt, je décrivis les arabesques de ce dessin tribal qui avait nourri mes fantasmes.
Amusée par les frissons que je créais, je remplaçai mon index par ma bouche.
– Tu vas me tuer, grogna-t-il, m’éloignant pour m’aider à enlever mon chemisier.
Ses mains poussèrent le tissu de mes épaules, de mes bras, frôlant au passage mes seins. Je me
mordis la lèvre pour ne pas gémir. J’étais réellement au bord de l’implosion, et son petit jeu allait me
mener droit au paradis.
Doucement, il glissa la main entre mes seins, sans les toucher réellement. Si je plaçais ses paumes
directement sur ma poitrine, comprendrait-il le message ? Ou passerais-je pour une fille facile, comme
avec Bastien ?
– Je ne sais pas à quoi tu penses, chuchota-t-il, mais j’espère que c’est à moi. Et uniquement à moi.
Ce n’était pas le moment de penser à mon ex. Ni à aucun autre homme. Celui-là me convenait
parfaitement, alors pourquoi ne pouvais-je m’empêcher de me retenir, de crainte de le choquer ?
– J’adore Snoopy !
Hein ? Quoi ? Ma culotte ! Comme il n’était pas prévu que je le voie – encore moins qu’on se
déshabille mutuellement dans mon salon –, j’avais mis en m’habillant la première culotte qui m’était
tombée sous la main. De même pour le soutien-gorge !
Aussitôt je croisai les bras sur ma poitrine. Et voilà, je m’étais encore ridiculisée devant lui ! Il
respirait – transpirait même – le sexe, et moi la pudibonderie avec mon ensemble de gamine prépubère.
– Quelque chose te gêne ? me demanda-t-il avec une légère trace de rire dans la voix.
– Ha, ha, ha, très drôle !
– Ah, voilà mon Emma de retour !
Je dégageai les pieds de ma jupe et le toisai avec le plus d’assurance possible.
– Je ne savais pas que j’allais te voir ! Et encore moins me déshabiller devant toi !
– Moi si.
Surprise et excitée, je le regardai ouvrir son pantalon et s’en débarrasser rapidement. Ses jambes
étaient… splendides. Tout son corps était un appel à la débauche. Comment ses élèves filles pouvaient-
elles se concentrer en cours ? Je n’aurais jamais pu suivre pendant une heure sans fantasmer sur lui.
Bien que…
Son boxer – déformé par une bosse très largement identifiable et qui promettait des merveilles, si
bien utilisée – était illustré d’un magnifique paquet-cadeau, pile au milieu.
– Ça n’est pas du meilleur goût, dis-je en riant.
– Mais le message est clair, non ?
– Un brin prétentieux, aussi.
– « Aussi », approuva-t-il, avant de m’attraper pour m’embrasser plus profondément. Reste toi-
même ! murmura-t-il contre mes lèvres.
Je hochai la tête et me lâchai. Cette nuit allait être une nuit de folie !
Chapitre 16

– Bien dormi ?
Je m’étirai et me tournai pour voir Damien, appuyé sur un coude. J’acquiesçai avant de demander
l’heure.
– Yanis arrive dans trente minutes.
Je fermai les yeux, tout en cherchant une excuse pour annuler notre soirée beuverie. Après tout,
j’avais passé une partie de la nuit à tester les limites de ma souplesse et de la pudeur, je pouvais bien
prétexter une fatigue inextinguible. Ou encore, je pouvais arguer que j’étais restée toute la journée au lit
pour… peaufiner certaines choses, et que je n’avais pas envie de sortir de ce cocon de sexe.
– Allez, debout ! s’exclama Damien, sautant du lit.
– Tu es déjà habillé ? Moi qui voulais te proposer une douche…
– T’ai-je dit que ton meilleur ami arrivait dans peu de temps ?
Je grognai, me levai à contrecœur… avec quelques difficultés.
– Un bon jet d’eau chaude… Rien de tel pour les courbatures ! me conseilla-t-il, alors que je me
traînais, engourdie, hors de la pièce.
– Suis trop vieille pour ces bêtises !
– Mais non, tu es parfaite ! répondit-il en me donnant une petite claque sur les fesses.
« Parfaite ». Voilà qui faisait bien plaisir !
Dès que j’eus terminé ma douche, je le retrouvai dans le salon. Concentré, il feuilletait mon
exemplaire de Raison et Sentiments de Jane Austen.
– Un problème, monsieur le professeur de lettres ?
Il secoua la tête, m’éblouissant en même temps avec un de ses sourires.
– Je peux voir ta liste ?
Nerveuse, je la sortis du tiroir de la table, d’où elle n’avait pas bougé depuis un bout de temps. Je
l’observai la lire, froncer les sourcils et, enfin, me la tendre.
– Il manque le plus important là-dessus, dit-il.
« Le plus important » ? Une bonne entente au lit ? Cela aurait vraiment fait désespérée d’indiquer ce
genre de requête.
– Qui est… ?
– Qu’il t’aime.
Il avait raison. J’avais négligé les sentiments. Je hochai la tête tout en cherchant à comprendre
pourquoi je ne l’avais pas mentionné dans tous les critères.
– Tu sais, je n’étais pas dans un bel état, quand j’ai écrit cette liste…
Sans me montrer qu’il avait entendu ma piètre excuse, il reprit, sans quitter ce fichu bout de papier
des yeux.
– Je peux te dire sans aucun problème que je suis hétéro…
Moi aussi, j’étais assurée qu’il n’y avait aucun problème sur ce point !
– Que je ne suis pas un extraterrestre non plus, poursuivit-il. Mais pour le reste…
Je m’approchai de lui et regardai ce qu’il appelait le « reste ». Dans chacun des critères, je le
retrouvai. Peut-être pas au degré maximal, un professeur ne serait jamais une personne très riche, mais il
avait indubitablement toutes les autres qualités à mes yeux. À des degrés divers, certes, mais il était
séduisant, avait une morale…
– Damien…
– Et j’ai un tatouage.
Comme si je ne me souvenais pas l’avoir exploré plusieurs fois depuis la veille au soir !
Rougissant, je posai ma main sur sa joue pour le pousser à tourner la tête vers moi.
– Tu es tout ça pour moi, dis-je, et même plus.
– « Plus » ?
– Plus.
– « Plus » quoi ?
– Ne me force pas à te le dire ! m’écriai-je en me levant.
Il me suivit dans la cuisine.
– Me dire quoi ? Que tu tiens à moi ?
– Prétentieux !
– Je te l’ai bien dit, hier !
« Hier » ? J’étais où, hier, pour avoir loupé une telle chose ?
– Et à quel moment, je te prie ?
Pitié, qu’il ne me rappelle pas un moment de l’acte, ou encore une position… J’étais prête à tout
supporter, mais pas à de la vulgarité, alors que je venais d’oublier de nier que je tenais à lui.
– Le paquet-cadeau…
– Celui sur ton boxer ?
Il hocha la tête, heureux.
– C’est la déclaration la plus pourrie que j’aie jamais eue !
– Et c’est la mienne, pour toi.
Il m’attrapa le bras et m’attira contre lui pour un baiser qui aurait pu conduire à plus, si quelqu’un
ne s’était pas acharné sur l’interphone.
– C’est Yanis.
– Et si tu ne répondais pas ?
– Il a le double des clés.
Damien ferma les yeux, s’écarta de moi et partit se servir un verre d’eau. J’allais quitter la pièce,
quand il m’interpella :
– Tu as bien compris que je venais de te dire que je tenais à toi ?
– Et toi, tu as bien compris que je n’ai jamais nié tenir à toi ?
Cette conversation sans queue ni tête eut le don de me donner la pêche. Son sourire, le mien. Nul
doute que je n’oublierais pas mes trente ans.
– Je croyais que j’allais devoir vous décoller au pied-de-biche, dit Yanis en entrant. Putain, tout cet
appartement pue le sexe !
– Si tu savais ce qu’elle m’a fait faire ! se plaignit Damien en se dirigeant vers nous.
Il serra la main de Yanis et déposa un rapide baiser sur ma bouche avant de rentrer chez lui, pour
nous laisser en tête à tête.
– Bon, je vois que tout va dans le meilleur des mondes.
J’acquiesçai, les joues douloureuses.
– Ce serait sympa si tu arrêtais de me jeter ton bonheur conjugal au visage, ajouta-t-il, me poussant
vers la porte d’entrée. On va commencer par t’éloigner de ce temple de la débauche pour te soûler et en
apprendre plus sur ton programme, depuis notre départ hier soir.
Dans un état second, je verrouillai mon appartement et me dirigeai vers celui de Damien. Je toquai
légèrement à sa porte, sursautant en voyant qu’elle s’ouvrait immédiatement.
– Je tiens à toi, lui dis-je, en souriant de plus belle.
– Moi aussi ! cria Yanis dans mon dos. Et toi aussi, Damien ?
– Vous êtes déjà soûls ? nous demanda ce dernier.
Je secouai la tête. Yanis, lui, débita un tas d’âneries. Personnellement, j’étais suspendue aux lèvres
de Damien, attendant qu’il réponde à ma déclaration.
À la place, il se pencha vers moi pour me proposer de le rejoindre, une fois notre soirée terminée.
– Je ne pourrai pas marcher demain !
– Emma ! s’exclama Yanis. Merde, mes oreilles n’ont pas besoin d’entendre ce genre de choses !
– Je vais descendre avec vous, déclara Damien. Je dois passer à la pharmacie, ajouta-t-il avec un
clin d’œil éloquent.
Les préservatifs… Les distributeurs accrochés près de l’entrée. Un frisson me remonta le long du
dos à l’idée que je n’allais encore pas beaucoup me reposer.
– Bonsoir madame Gretna, fit Damien, en me prenant par la main.
– Bonsoir, lui répondit-elle avant que son regard ne tombe sur nos doigts enlacés.
Puis elle ajouta :
– C’était donc vous, jeune homme, les bruits, cette nuit !
– Aujourd’hui aussi !
Elle plissa le nez, comme si une mauvaise odeur venait la déranger.
– Vous avez donc entendu ? ajoutai-je, feignant la surprise mêlée de gêne.
Elle ouvrit la bouche, brusquement muette. Voilà une image que j’allais graver dans ma mémoire !
Pour bien m’assurer de sa défaite, j’ajoutai :
– Je ne pensais pas qu’un homme puisse couiner aussi fort !
Je sentis l’homme en question me presser la main, tandis que Yanis grommelait quelque chose au
sujet de la décence et du respect des aînés.
– Parce que vous pensez que je ne vous ai pas entendue, vous aussi ? Ma petite, apprenez à plus
vous contenir pendant l’acte, pensez aux jours où vous devrez simuler !
« Simuler » ? Cette sorcière me parlait vraiment de simulation sexuelle ?
J’allais lui rétorquer que je n’aurais pas besoin de simuler, quand une autre idée me vint.
– Je n’y avais pas pensé !
Je dégageai ma main de celle de Damien et me rapprochai de la voisine.
– C’est vrai qu’il ne réussira jamais à tenir le rythme.
– Les hommes sont beaucoup moins endurants que nous…
– On va y aller…, intervint Yanis, me tirant par le poignet.
– Merci pour le conseil, madame Gretna !
– De rien, ma petite !
Je sentis une main s’abattre doucement sur mon postérieur, et poussai un petit cri.
– Tu ne perds rien pour attendre !
J’envoyai un baiser de la main à Damien avant de suivre Yanis vers le bar le plus proche.

***
Quatre semaines plus tard, je coulai une vie heureuse sur un petit nuage. Je le partageai bien
évidemment avec Damien. Loin d’être collés l’un à l’autre, nous avions trouvé un rythme qui nous
convenait parfaitement.
Nous avions été plusieurs fois au restaurant. Pas forcément dans des lieux super branchés ou
recommandés par le beau-frère de l’oncle de Machinbidule. Plutôt parce que la devanture nous plaisait,
le nom nous amusait… Nous avions eu parfois de mauvaises surprises qui nous faisaient de beaux
souvenirs.
Nous étions également allés au cinéma. Une seule fois. À cause du risque de plainte pour attentat à
la pudeur. Du coup, nous avions décidé que louer des DVD était moins dangereux pour notre casier
judiciaire. Surtout pour un professeur… Ce genre de plainte était du plus mauvais effet !
Donc voilà comment nous avions passé ce premier mois ensemble. Des chamailleries, des
taquineries… et des réconciliations comme me l’avait promis ma mère. Mais je m’étais abstenue de lui
dire qu’elle avait raison sur ce dernier point…
Nous vivions une petite routine qui me plaisait et j’avais de plus en plus de mal à cacher mes
sentiments. En quatre semaines, nous n’avions pas bougé du « je tiens à toi » et je brûlais d’impatience
d’entendre le « je t’aime » fatidique. Celui qui me soulagerait d’un grand poids et d’une grosse
appréhension. Parce que, pour le moment, rien ne me disait que je n’étais pas la seule à être amoureuse.
Un soir, j’avais même entrepris de faire une liste des « pour » et des « contre » pour savoir si lui
aussi était amoureux. Quel dommage que ma nature pessimiste – certainement très copine avec mes
règles, qui avaient débarqué le matin même – n’ait eu tendance à renseigner plus facilement les
« contre ». En réalisant que j’allais être bonne pour la déprime si je continuais, je l’avais jetée et m’étais
habituée à la situation.
Et puis Damien avait décidé que je devais rencontrer ses amis, puisque lui connaissait déjà Yanis et
Alain. Voilà pourquoi je me retrouvais dans son salon, à me triturer les mains en attendant que trois de ses
amis arrivent.
– Cesse donc de t’en faire !
Je lui lançai un regard noir qui le fit rire plus qu’autre chose.
– Emma, tu as déjà parlé avec Jo, et les autres sont tout aussi cool !
– Je crois que je serais moins nerveuse, si je devais dîner avec Mme Gretna !
– Évite de dire ça à Jo…
– Vas-y, raconte ! le suppliai-je, dans l’espoir de me changer les idées.
– Elle lui a juste fait une ou deux remarques, répondit-il en prenant place sur le canapé, à côté de
moi.
Il passa son bras derrière moi et m’attira contre lui, me mordillant le lobe de l’oreille.
– Pourquoi es-tu si nerveuse ?
Je me dégageai.
– Rencontrer tes amis, ce n’est pas rien !
– Emma…
– Oh non, tu ne vas pas me tripoter juste avant l’arrivée de tes amis !
Je me levai, alors qu’il tentait de me coller de nouveau à lui.
– Je ne veux pas avoir l’air de sortir de ton lit !
– Il n’y a pas que le lit…
Je secouai la tête et allai me poster près de la fenêtre.
J’étais ridicule d’être aussi nerveuse. On aurait dit le Marsupilami sous amphétamines alors que…
alors que j’allais juste rencontrer des gens que je connaissais déjà par toutes les anecdotes que m’avait
rapportées Damien.
Je sentis un corps chaud se coller à mon dos, des bras s’enrouler autour de ma taille.
– Emma, mes amis savent que je suis heureux avec toi, c’est tout ce qui leur importe !
« Heureux », quel drôle de choix de mot !
Je me retournai dans ses bras pour lui faire face.
– Pour moi, c’est plus que ça, avouai-je.
Il fronça les sourcils, mais n’ajouta rien. C’était le moment pour moi de parler. Ou de me taire à
jamais.
– Je suis amoureuse de toi, Damien. C’est pour ça que cette soirée a autant d’importance.
– T’es pas cool, Emma !
Cette réaction-là, je ne m’y attendais pas !
Je le repoussai pour mieux le foudroyer du regard. Depuis quand on répondait un truc pareil à une
déclaration d’amour ?
– Excuse-moi de ne pas être « cool » ! m’emportai-je. Et puis, en quoi je ne suis pas « cool » ?
Parce que je…
Et là, le trou noir. Tous mes prétendus défauts, il les adorait. Mon caractère de chien, mes analogies
douteuses à des séries… Mon physique ? Sur ce point-là également, tout était à son goût !
Je le vis secouer la tête et commencer à déboutonner son pantalon.
– Qu’est-ce que tu fabriques ? Si tu crois que je vais…
Je m’arrêtai net en voyant son boxer. Un boxer noir avec un gros cœur rouge sur le devant.
– C’était pour après, normalement, mais je sens que tu as besoin de le voir tout de suite…
– Tes déclarations sont vraiment spéciales, tu le sais, pas vrai ?
– C’est bien pour ça que tu m’aimes, non ?
Je levai les yeux au ciel sans pouvoir me départir de mon sourire, puis lui sautai dans les bras pour
l’embrasser. Ce fut la sonnerie de l’interphone qui nous fit revenir au moment présent.
– Il faut que j’aille ouvrir, déclara Damien sans pour autant s’éloigner.
Je le repoussai gentiment en lui promettant de poursuivre cette conversation plus tard. Et en ajoutant
qu’il me tardait d’être seule avec lui.
Je l’observai remettre convenablement son pantalon, tout en allant ouvrir à ses invités. Ce type était
aussi fou que moi… Finalement, ma trente et unième année commençait parfaitement !
Harlequin HQN® est une marque déposée par Harlequin S.A.
© 2016 Harlequin S.A.
Conception graphique : Aude Danguy des Déserts
shutterstock/royaltyfree/Serge Black
ISBN : 9782280363471

Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction de tout ou partie de l’ouvrage, sous quelque forme que ce soit. Ce livre est publié avec l’autorisation de
HARLEQUIN BOOKS S.A. Cette œuvre est une œuvre de fiction. Les noms propres, les personnages, les lieux, les intrigues, sont soit le fruit de l’imagination
de l’auteur, soit utilisés dans le cadre d’une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, des entreprises, des
événements ou des lieux, serait une pure coïncidence. HARLEQUIN, ainsi que H et le logo en forme de losange, appartiennent à Harlequin Enterprises Limited
ou à ses filiales, et sont utilisés par d’autres sous licence.

83-85 boulevard Vincent Auriol - 75646 Paris Cedex 13


01 45 82 47 47
www.harlequin-hqn.fr