Vous êtes sur la page 1sur 273

Mon séjour en Alaska

suivi de Mon voyage en Terre Sainte

Onésime Lacouture s.j. (1910-1913)

Souvenez-vous dans vos prières


du révérend Père ONÉSIME LACOUTURE, s.j.
Né à St-Ours, le 13 avril 1881,
Décédé le 17 novembre 1951 à l’âge de 70 ans et 7 mois
R. I. P. Ad Majorem Dei Gloriam

L’Immaculée-Conception,
Montréal le 8 septembre 1916.
Ma bien chère Mère, Je suis heureux de vous offrir les
impressions de mon voyage et de mon séjour au pays des
Esquimaux. J’ai confiance qu’elles vous dédommageront des
peines que mon éloignement vous a causées depuis mon entrée
au noviciat et surtout pendant mon séjour en Alaska. Comme
je les ai écrites pour les miens et pour vous qui me suiviez si
amoureusement au pays des neiges, je vous les donne telles
que je les ai éprouvées : le cœur débordant d’amour pour vous,
pour la nature et pour Dieu, sachant que je serais bien compris
par ceux qui m’ont tant aimé et qui partagent mon amour pour
Dieu, et pour la nature.
Vous avez toujours aimé l’isolement pour mieux jouir des
charmes de la création. Lorsque nous étions jeunes, vous
aimiez à nous conduire sur les bords du Richelieu, à St-Ours, et
là, pendant que nous jouions dans les bas-fonds de Trèfle ou
que nous naviguions nos petits bateaux-à-voile, vous regardiez

2
filer l’eau de la rivière les yeux pleins de rêve et de bonheur.
Plus tard, en revenant de l’école de Wayland, Massachusetts,
que de fois je vous trouvais solitaire dans votre grande
berceuse sur le perron ou sous les arbres et toute heureuse. À
ma question : est-ce que vous vous ennuyez, maman ? j’avais
toujours la même réponse : Non, c’est si beau que je suis bien
aise d’être seule pour en jouir davantage. Eh bien ! moi aussi,
j’ai affectionné la poésie des champs et la paix des bois
silencieux. Au retour de l’école ou pendant les vacances, mes
délices étaient de me promener à travers la campagne, ou le
long des rivières, ou sur les collines boisées de beaux gros pins
séculaires, pour y écouter le chant des oiseaux et le
gémissement du vent à travers les branches des arbres. Un
charme mystérieux pénétrait mon âme et l’emportait au-delà
de ce que je contemplais : il me semblait communiquer avec
l’autre monde. Alors, l’envie me prenait de voyager dans les
pays lointains pour voir les merveilles de la création. Je passais
des heures en des randonnées fantastiques à travers l’univers.
Je me fabriquais des grandeurs à ma guise : J’enlevais les
limites de ce que je voyais : le lac Cochituate devenait un
océan, et mes avenues splendides comme les Champs-Elysées,
et mes promenades dans la campagne, des voyages au bout du
monde !
Avec une telle préparation, vous comprendrez mon
bonheur de voir une bonne partie de mes rêves réalisés dans
mon voyage en Alaska. Rien ne doit vous étonner de mes
impressions : j’ai passé par toute la gamme des émotions et
comme mon cœur est fait sur le vôtre, j’aime à croire que vous
en lirez le récit avec intérêt. Vous aurez une idée de ce que
faisait votre fils chéri au pays des glaces, des misères qu’il
endurait dans ces régions désertes, de ses passe-temps dans sa
petite cabane durant les longs hivers du Nord, mais aussi des
consolations qu’il goûtait dans son isolement, des bénédictions
que le ciel répandait sur lui, et, en arrière de tout cela, le
souvenir qu’il gardait là-bas de sa mère vénérée et de sa famille
chérie !

3
Vous verrez comme le Bon Dieu sait transformer à
l’avantage des siens, les sacrifices qu’il exige de nous pour sa
plus grande gloire et le bien spirituel de nos âmes. Après les
premières semaines d’ennui profond qui firent jaillir des
sources insoupçonnées de larmes et me mirent sur le bord du
découragement, le bon Maître n’a cessé de me donner des
leçons pratiques d’esprit de foi. Souvent, le cœur plein de
tristesse, je m’en allais dans les bois, disputer d’abord, puis
pleurer et prier. Je demandais au Bon Dieu de me faire
connaître ses raisons d’avoir créé des êtres aussi désagréables
que certains qui vivaient avec moi. Peu à peu la lumière se fit
dans mon âme et je commençais à voir le côté divin des choses
humaines. Je compris que le mal n’était que dans ma tournure
d’esprit païenne qui jugeait de tout au seul point de vue de ce
monde, tandis que Dieu fait tout en vue de l’autre monde.
Ce fut comme une révélation pour moi : je me mis à aimer
mes immenses solitudes qui me parlaient tant de Dieu et de
l’éternité. Comme l’oiseau évadé de sa cage, mon esprit tout
joyeux s’envolait dans ces régions sereines de l’autre monde
encore plus parfait que celui que je voyais. Comme il se sentait
à l’aise dans ces randonnées merveilleuses au-delà des
espaces ! Il a voltigé si souvent sous les portiques du ciel qu’il a
fini par saisir quelques gerbes de lumière divine qui
l’attachaient à l’autre monde, en le dégoûtant de celui-ci. La
face de la terre fut renouvelée pour moi : mes peines et mes
misères s’évanouirent et j’appris à estimer ce que je méprisais,
et à mépriser ce que j’estimais.
Je me pris à aimer ma pauvre cabane, mes déserts de
neige et mes longues veillées solitaires. Les splendides aurores
boréales n’étaient que de faibles échantillons des effluves
divins que Dieu déversait dans mon âme. Ces faveurs m’ont
apporté tant de paix et de bonheur que je veux vous les faire
partager en reconnaissance de tout ce que je vous dois. La
Providence n’a pas permis que je vous remette les tendresses
que vous m’avez prodiguées si maternellement. Mes notes
seront une faible compensation de ce que je voudrais faire pour
vous. En attendant votre récompense au ciel, lisez les bienfaits
4
de Dieu à votre Esquimau ! et vous lui pardonnerez bien de
vous avoir enlevé votre fils bien-aimé ! Vous verrez que plus on
vit en Dieu, et plus on s’aime sur la terre. On trouve tant de
bonheur en Dieu qu’on voudrait le communiquer à tous ceux
qu’on aime pour les aimer encore davantage ! J’espère qu’il en
sera de même pour vous, chère mère, en voyant ce que Dieu a
fait pour moi, vous sentirez grandir votre amour pour Dieu qui
a si bien dorloté dans les bras de sa Providence celui que vous
aimez tant… et pour votre fils qui a su garder dans ses missions
lointaines le souvenir de sa mère bien-aimée et des siens
tendrement chéris. Montrons notre reconnaissance à Dieu
pour tant de bontés à notre égard, en l’aimant et en le servant
encore mieux que jamais. Que ces notes soient un témoignage
de mon affection filiale envers vous et une consolation pour
tous les parents qui les liront… et que Dieu y trouve sa gloire !

Votre tout affectionné en Jésus-Christ,


Onésime Lacouture, S.J.

Chapitre 1 : nouvelle-orientation !

Le 9 juillet 1910, j’étais en vacances à Vaudreuil depuis


une semaine, dissipant à tous les vents les fatigues de ma
première année d’enseignement, au collège Ste-Marie,
Montréal. L’année avait été extrêmement dure et j’avais bien
besoin d’une bonne détente pour reposer ma pauvre tête bien
fatiguée. Aussi je me laissais aller au caprice de la nature ; les
promenades dans les champs, les excursions de chaloupe sur
les eaux vertes du St-Laurent, les pique-niques sous les grands
pins des îles le long du fleuve et les bains dans la belle eau du
lac des Deux-Montagnes, remplissaient mes jours. J’étais loin
de songer à l’avenir, mais un autre y pensait pour moi ! C’est

5
pendant que je menais cette vie de bohême que Dieu me mit au
tournant de mon humble histoire !
Samedi le 9 juillet, je badinais avec des confrères avant le
dîner quand nous arrive le Père Filiatrault, récemment nommé
Recteur du collège Ste-Marie. Après les premières salutations,
il me fixe d’un regard qui annonce quelque chose d’important
et il me fait signe de le suivre à sa chambre. La porte est à
peine fermée qu’il me demande d’un ton sérieux : – Etes-vous
prêt à tout ? – Mon Dieu, me dis-je : c’est un malheur qu’il
m’apporte : quelqu’un de ma famille serait-il mort ? Maman,
peut-être ? Elle est déjà âgée et c’est ce que j’appréhendais le
plus. Pour le savoir, je réponds : Eh bien ! oui, mon Père, je
suis prêt à tout ! – Et même pour aller en Alaska ? – Tant
mieux pensais-je, maman n’est pas morte ni personne de la
famille ! Le reste m’est bien égal et je réponds sans broncher :
Oui, mon Père, même pour aller en Alaska ! – Très bien ! le
Révérend Père Provincial, le Père Lecompte vous demande
d’aller remplacer le Frère Clancy qui doit partir. – Quand
partirai-je ? – Tout de suite après dîner ! – Entendu !
Il restait à peine une heure avant dîner ! Je sors de là
comme un homme qui tombe de la lune ! Pour cacher mon
émotion aux regards de mes amis et pour prendre conscience
de moi-même, je me sauve au jardin ou je m’en vais, répétant :
Je pars pour l’Alaska ! Je pars pour l’Alaska ! C’est bien ce qu’il
a dit : l’Alaska ! Je sais que c’est l’extrême pointe nord-ouest de
l’Amérique, mais je ne m’y suis pas arrêté jamais pour la peine.
Il me vient quelques vagues souvenirs de mes lectures des
explorateurs du Nord qui parlent de ces pays de neige et de
glaces perpétuelles. Je vois des Esquimaux encapuchonnés
dans leurs épaisses fourrures autour de leurs huttes de neige et
d’autres qui voyagent avec des traîneaux de chiens ; je vois des
banquises à la dérive sur l’océan glacial avec des ours blancs et
des morses aux longs crocs d’ivoire, guettant des phoques dans
les crevasses de la glace. D’abord, je vis le côté séduisant de
mon voyage. Enfin, je vais voyager ! Je vais visiter des régions
inconnues pour moi ! Traverser le continent, voir les

6
montagnes Rocheuses, naviguer sur le Pacifique, la mer de
Behring et le Yukon jusqu’à l’intérieur de l’Alaska !
Le ciel exauce donc les prières que je faisais sous les
grands pins qui ombragent les collines du beau lac Cochituate,
lorsque je lisais avec passion les récits des grands explorateurs
comme de Nansen au Pôle Nord, de Livingstone en Afrique et
de St François Xavier aux Indes et au Japon. Comme j’enviais
leur sort ! Que j’aurais voulu les suivre dans leurs courses à
travers le monde ! et dire que mes rêves vont se réaliser en
partie au moins ! Aller en Alaska est un bon commencement !
Plus tard, ce serait l’Europe, l’Asie, l’Afrique et les autres
parties du monde ! Deo gratias ! Que Dieu en soit béni !
Cependant, une pensée vint assombrir mon enthousiasme pour
mon voyage : quand maman apprendra cette nouvelle : quel
coup pour son cœur et pour la famille ! Si je pouvais aller à
Cochituate, près de Boston pour leur faire mes adieux ! Mais,
c’est inutile d’y penser : je n’en aurais pas la permission. Il ne
me reste qu’à leur écrire pour les consoler et leur faire accepter
ce sacrifice pour l’amour de Dieu. Je leur promets de les tenir
au courant de ma vie chez les Esquimaux, de prier pour eux, et
qui sait si Dieu ne nous accordera pas la permission de nous
revoir en ce monde. Que Dieu garde maman pour ce jour béni !
… si Dieu le veut bien !
Dès que la nouvelle est connue, on me félicite d’avoir été
choisi pour une mission si dure et si lointaine. On me découvre
un courage et une vertu qu’on n’avait jamais soupçonnés ! Eh
oui ! il faut partir pour aller bien loin afin de recevoir tant de
louanges ! À deux heures, je monte en voiture avec une charge
de « Bon voyage », « Au revoir », « Union de prières »,
« Adieu ! »,… et je prends une nouvelle orientation dans ma
vie !
Le trajet entre Vaudreuil et Montréal est trop court pour
réaliser ce qui m’arrive. Rendu au collège Ste-Marie, j’arpente
sans but spécial les corridors silencieux et les salles vides.
Comme je ne puis rien faire pour préparer mon voyage puisque
c’est déjà tard pour aller magasiner et le lendemain étant

7
dimanche, je ne puis rien faire si ce n’est que d’écrire quelques
lettres… et aller prier à l’église du Gésu. Lundi, le 11 juillet, je
vais m’acheter un habit séculier et quelques autres articles
indispensables à mon avis pour mon séjour en Alaska. À neuf
heures du soir, je quitte le collège en compagnie du Frère
Larose qui porte ma valise jusqu’au train et voit à ce que ma
malle soit embarquée et finalement me laisse avec un fraternel
« au revoir » !
Le portier me conduit à mon banc où je m’installe
machinalement comme si je débarquais à la station voisine.
Est-ce que je rêve ? Il est grand temps de me réveiller !
J’entends la grosse locomotive haletante sous sa haute pression
et prête à s’élancer vers les immenses plaines de l’Ouest. Je
fouille mes poches : voici mon billet pour Seattle, et un bon
rouleau d’argent pour les dépenses de mon long voyage. Les
passagers qui entrent et qui prennent place autour de moi ont
l’air bien vivant ! Enfin, le cri de « All aboard » me fait
tressaillir et m’enlève tout espoir de rêver ! À dix heures, le
train se met en branle et sort de la gare pour sa longue course à
travers le continent. Je regarde défiler les innombrables
lumières de Montréal… peu à peu, elles se font plus rares, puis
disparaissent complètement pendant que le train accélère son
allure et s’élance à toute vapeur vers l’ouest.
Ne voyant plus rien, je baisse le rideau, et la tête appuyée
sur le dossier du banc, j’essaie de rester calme, j’évite de penser
à mon voyage pour m’abandonner à Dieu et à sa divine
Providence… je prie un peu ! Mais mon imagination devance le
train et je me vois déjà en Alaska en butte à toutes sortes de
misères que je me fais dans l’esprit : la saleté, des grands froids
continuels et des tempêtes terribles ; c’est dans une de ces
poudreries que mon cousin Victor Allaire de Woonsocket a
péri… si le même sort m’arrivait ? Une fois que j’aurai appris la
langue et que j’aurai acquis une certaine expérience de ce pays
affreux on voudra m’y renvoyer et alors, ce sera pour toute ma
vie dans cette sauvagerie inhospitalière… et moi qui voulais
tant étudier pour devenir savant, je me vois condamné à vivre
avec ce pauvre peuple si ignorant ! C’est tout ce que je puis
8
faire pour ne pas éclater dans la profonde tristesse qui
m’accable. Heureusement voici le nègre qui vient me
demander de lui céder mon banc pour faire mon lit, je vais
m’asseoir à côté d’un passager qui me distrait un peu en
causant et me redonne mon aplomb. Enfin, le temps est venu
d’aller me reposer dans mon lit d’en haut. Je monte l’échelle
avec l’impression d’un homme qui irait se coucher sur le haut
d’un buffet ! Je m’installe de mon mieux dans le peu d’espace
qu’on me laisse dans ces petits lits des trains, surtout en haut.
On a l’impression d’être dans un cercueil… je donne mon cœur
au bon Dieu… ferme les yeux… fais le mort !

Chapitre II : la chaleur !

Dieu veut me faire passer d’un extrême à l’autre : avant de


me mettre sur la glace, il me fait passer par le feu ! Il fait
tellement chaud sous mon plafond qu’il m’est impossible de
fermer l’œil. Je manque d’air et je suis tout en nage dans mon
étuve ! J’ai beau me rouler d’un côté à l’autre, le sommeil me
fuit. Quelle longue nuit pénible ! Les autres passagers n’ont pas
l’air de dormir plus que moi. Il n’y a rien à faire que d’essayer
d’endurer pour l’amour de Dieu ! C’est assez pour me faire
désirer l’Alaska ! Là au moins, je ne transpirerai jamais, je
suppose ! J’ai presque hâte d’y arriver ! Que de tristes
appréhensions m’ont passé par la tête durant ces interminables
heures de chaleur écrasante ! Ce doit être un bon échantillon
du purgatoire ! De bonne heure, je me lève plus fatigué que la
veille. En regardant par une fenêtre, je comprends la cause de
la chaleur torride de la nuit : nous roulons à travers un brasier
immense : les flammes s’élancent sur les gros pins et les
magnifiques épinettes pour les réduire en cendre et en
tourbillons de fumée qui obscurcissent le ciel.

9
Quel dommage de voir disparaître ces superbes forêts, une
richesse si précieuse pour le pays ! Dieu seul est capable
d’éteindre pareille conflagration en envoyant une bonne pluie.
Puisse-t-il le faire bientôt pour sauver ces bois de la
destruction complète ! Puis, je songe à nos premiers
missionnaires et martyrs qui ont souvent circulé à travers ces
forêts pour évangéliser les païens qui les habitaient. Ces vieux
pins qui brûlent les ont peut-être vus passer courbés sous les
charges qu’ils portaient exténués de faim et les pieds
ensanglantés sur les pierres et les ronces de ces chemins peu
fréquentés. Ils devaient coucher à la belle étoile ou dans des
huttes enfumées, ou mangés par les moustiques qui infestent
ces forêts. Une seule nuit blanche parce que j’ai été incommodé
par la chaleur m’accable énormément ! Et ces apôtres de J. C.
avaient à souffrir constamment d’une misère ou d’une autre et
que de nuits blanches ils ont passées dans ces contrées si
pénibles pour un missionnaire ! Cependant, ils étaient si
courageux qu’ils persévéraient dans leur apostolat ingrat et
dur.
Le Père Jogues dit qu’il chantait souvent des cantiques
pour chasser les démons de ces régions païennes et donc
infestées de démons. Ils souffraient en priant pour la
conversion de ces peuplades. Quels modèles pour moi ! Ces
hommes étaient de chair et d’os comme moi : Ils avaient tous
été bien élevés, et même dans l’aisance. Ils ont dû éprouver les
répugnances de la nature et de terribles craintes en partant
pour ces immenses forêts où ils pouvaient rencontrer des
tribus hostiles aux missionnaires et se faire tuer comme de fait,
plusieurs l’ont été. Dieu les a soutenus si bien de sa grâce qu’ils
ont fini par aimer leur apostolat pénible, ils y revenaient le plus
souvent possible même quand ils savaient que le martyre les
attendait. Ces pensées m’apportèrent plus de courage pour
affronter les misères qui m’attendent chez les Esquimaux. Dieu
peut en faire autant pour moi si je lui reste fidèle dans ma
mission qu’on me confie en Alaska. Il saura bien proportionner
sa grâce aux sacrifices qu’il me demandera.

10
D’ailleurs, j’ai grandement besoin d’apprendre la science
de souffrir à l’exemple de mon Sauveur pour le suivre plus tard
dans sa gloire ! Enfin le feu cesse, mais faute de matières : Il a
déjà ravagé ces régions : d’innombrables squelettes d’arbres
morts et noircis se profilent sur l’horizon, et cela des heures de
temps et donc des milles et des milles de long. On ne voit
aucun signe d’habitation ou de village : c’est la solitude
complète ! Puis de plus en plus le pays devient rocailleux :
d’immenses étendues de rochers à perte de vue étalent leur
laideur à nos yeux ! … et moi qui voulais voir les beautés de la
nature ! Quelle déception ! … et les rochers n’en finissent pas !
On se demande pourquoi Dieu a créé tant de laideur, pourquoi
toute cette roche ? Si le bon Dieu avait suivi mes goûts, il aurait
fait de superbes montagnes avec des cataractes énormes pour
éblouir les yeux et épater l’esprit ! J’étais même enclin à
disputer contre ce pays et faire de la mauvaise humeur, sans
doute à cause de ma nuit blanche et de ma fatigue. C’est en
conversant avec un voisin protestant anglais que j’ai dû
prendre la part de Dieu contre ces fantaisies puériles. Lui aussi
me demanda pourquoi tous ces rochers interminables, quelle
utilité pour l’homme ? Je lui répondis que Dieu fait comme les
hommes : il cache ses trésors sous des apparences humbles
pour les faire découvrir par ceux qui les recherchent et
récompenser leur travail. Je lui affirme qu’il doit y avoir des
richesses cachées sous ces rochers : du charbon, de l’argent, de
l’or, du nickel, etc. Dieu récompensera ainsi les industrieux, les
chercheurs et les courageux qui consentent à descendre dans
ces mines souterraines. Tout en parlant, je finis par garder
quelque chose pour moi-même et je cessai de disputer contre la
création ! Laissons le bon Dieu faire ce qu’il veut avec sa terre…
et avec ses « païens » !
L’insomnie, le feu, la chaleur et la laideur ne sont que des
échantillons peut-être de ce qui m’attend dans le Nord ! Dieu
peut me brûler par son froid aussi bien que par le feu : quand
on se gèle, on dit que cela brûle ! Peut-être Dieu veut-il me
détacher de mes désirs de voir de grandes choses sur la terre.
Que valent après tout ces magnifiques beautés de ce monde,

11
comparées à celles du ciel ? Si la nature ne satisfait pas mes
désirs la foi me présentera des grandeurs autrement splendides
que les yeux du corps. C’est sans doute ce à quoi Dieu m’invite
en frustrant mes désirs de grandeurs terrestres. Qu’il en soit
béni !!!

Chapitre 3 : les grands lacs !

Mercredi, le 13 juillet, je me réveille après un bon sommeil


qui me remet parfaitement ; toute lourdeur de tête est disparue
et je me sens bien dispos pour admirer ce que le pays nous
présentera de beau ! Nous longeons le Lac Supérieur dont la
superficie égale celle de l’Irlande, dit-on et qui est alimenté par
deux cents rivières. Ses tempêtes seraient aussi dangereuses
que celles de la mer. C’est la plus grande nappe d’eau que j’aie
jamais vue : on se croirait facilement en face de la mer, car on
ne voit pas toujours la rive opposée. Cette immense surface me
captive : je ne me rassasie pas à la contempler. Et dire qu’il y a
cinq lacs immenses qui se tiennent ! C’est unique au monde !
Cinq mers à l’intérieur de l’Amérique avec deux grands fleuves
qui se déversent dans l’océan : le Mississippi et le St-Laurent.
Enfin, voilà quelque chose de grandiose à voir ! Du côté nord se
déroulent des prairies alternant avec des collines boisées très
jolies mais peu habitées. Les bords sont coupés très abrupts
faisant des falaises inhabitables et pas du tout propices pour
des bons ports de navigation. Elles varient de trois cents à
quinze cents pieds de hauteurs, et font de grandes baies très
jolies mais pas pratiques pour y bâtir des villages autour.
En tout cas, il est bien difficile de ne pas penser à
l’immensité de Dieu, en voyant cette belle mer intérieure en
pleine Amérique. J’ai hâte de voir l’océan Pacifique autrement
vaste que ce grand lac. Je remercie Dieu de m’avoir donné le
goût tout jeune d’admirer les beautés de la nature. Je sens que
c’était nécessaire pour me faire une grande idée des perfections
divines que la foi nous montre. Les beautés de la terre vont me
12
servir comme autant d’échelons pour monter aux choses de
Dieu. Qui sait si Dieu ne m’envoie en Alaska précisément pour
me mieux montrer les splendeurs divines entrevues par la foi.
Après quelques heures de prairies nous arrivons à un autre lac
merveilleux, le Lac des Bois. Dans une superficie de dix-huit
cent milles carrés, il renferme treize mille îles, généralement
d’une forme ronde et couvertes de sapins et d’épinettes. C’est
unique au monde de voir tant d’îles semblables. Sur une de ces
îles, nos Pères du collège St-Boniface ont une maison de
campagne où les scholastiques vont en vacances pour deux
semaines après l’année scolaire. La veille de mon départ de
Montréal, je leur avais envoyé une carte postale pour les avertir
de mon passage à Kénora où le train arrête une dizaine de
minutes. Ils la reçurent juste à temps pour venir me rencontrer
au train. Parmi eux se trouvaient le Père Filion et le Père
Edouard Goulet. J’eus à répondre à bien des questions au sujet
de ma nouvelle vocation chez les Esquimaux. Je n’y avais
jamais pensé plus qu’eux ! Ils m’invitèrent à aller passer
quelques jours avec eux, ce que j’aurais bien aimé, mais je n’en
avais pas le temps. Il fallait me rendre à Seattle pour prendre le
bateau dans quelques jours. J’étais tout de même content de
pouvoir saluer mes bons amis en passant. Longtemps encore,
on voit cet immense lac tout peuplé d’îles sans nombre et de
même forme en général. Le lac Supérieur en impose plus par sa
grandeur, mais le Lac des Bois est plus varié et plus
intéressant. Finalement la nuit vint nous enlever ces beautés si
captivantes.

Chapitre 4 : souvenirs du passé !

Le 14, je me réveille dans les fameuses plaines de l’ouest


canadien ondulant leurs vagues de blé doré au soleil levant.
Pas une colline ni forêt à l’horizon. Pas de clôture ni de fossé
pour séparer ces grandes terres, ce qui fait des voisins et des
villages très espacés. Le sol est d’une richesse inépuisable

13
paraît-il. Est-ce cette monotonie du paysage ou le sentiment
que j’approche plus des missions d’Alaska qui me vaut une
bien triste vague d’ennui. Au moins, si j’avais pu aller au Japon
comme je l’ai demandé l’an dernier ; là, il y a des millions de
personnes à convertir et j’aurais pu m’instruire encore à
l’université que nos Pères ouvraient cette année-là à Tokyo. Je
trouvais ce pays encore petit pour satisfaire mes désirs
d’apostolat… et voilà que Dieu m’envoie chez les Esquimaux
qui n’étudient pas du tout ! Je suis destiné à rester ignorant
toute ma vie comparée à ce que je voulais apprendre. Le Père
Lecompte, notre Provincial s’est dit : Vous avez demandé le
Japon, vous devez être prêt à aller en Alaska !… et me voilà en
route pour ce pauvre pays ! Je m’en vais m’enfouir dans des
déserts de neige à peine peuplés de quelques Esquimaux… et
pour la vie.
Mes ambitions enfantines de vouloir convertir le monde
s’évanouissent comme la fumée et ma soif de m’instruire
restera toujours inassouvie ! Est-ce que Dieu se moque de
moi ? J’étais seul à me croire capable de quelque bien et la
Providence me connaît mieux que moi-même. Quelle
déception affreuse ! Quel triste avenir pour moi ! Voilà ce que
mon amour-propre me suggérait en filant à travers les riches
moissons de l’Ouest ! Après avoir réfléchi et avoir prié, Dieu
me donna une idée qui chassa en bonne partie mes bleus. C’est
le souvenir de tout ce qu’il avait fait pour moi jusqu’à présent.
Pourquoi appréhender l’avenir après tous les bienfaits reçus
dans le passé ? N’a-t-il pas fait assez déjà pour moi ? C’est lui
faire injure que de me défier de lui pour l’avenir. S’il m’envoie
en Alaska, c’est qu’il veut sûrement mon plus grand bien et je
devrais avoir confiance en lui… Puis je me laisse aller dans le
monde des souvenirs pour puiser du courage en vue de l’avenir
qui me paraît assez sombre. Je fais comme le voyageur qui part
pour un long voyage, il se retourne pour embrasser dans un
dernier regard ceux qui lui sont chers afin que leur souvenir le
soutienne dans les dangers qu’il pourra affronter.
Dès avant ma naissance, Dieu me choisit des parents
tellement chrétiens que lorsque j’arrivai en ce monde, un
14
mercredi saint, le 13 avril 1881, je fus reçu comme un trésor du
ciel quoique je fus le neuvième enfant de ma mère et le dix-
neuvième de mon père qui s’était marié deux fois. Mes parents
n’eurent aucune inquiétude pour l’avenir : la Providence
augmenterait les rations : voilà tout ! Ils tenaient de race ! Mon
Père, Xavier, appartenait à une famille de quinze, et ma mère
Catherine Allaire, était une des trente… à peu près ! Elle n’était
pas sûre du nombre : un frère aîné en comptant trente-deux et
elle n’en trouvait que trente. Il va sans, dire que de telles
familles sont ordinairement pauvres… en les biens de ce
monde, mais pas en vertus ! Ils savent prendre les contrariétés
de la vie sans s’énerver : la paix règne dans ces nombreuses
familles parce que les parents ont assez d’esprit de foi pour
faire leur devoir envers Dieu dans les détails de la vie comme
dans leur mariage. Ils mettent leur confiance en Dieu et vivent
au jour le jour comme les oiseaux sur la branche, décidés à
prendre ce que Dieu leur donnera et cela avec reconnaissance.
Aussi Dieu en prend soin. Personne ne s’est jamais couché sans
souper… La huche a toujours été bien remplie ! Nous avons
toujours été bien nourris, bien habillés et bien chauffés, et
grâce à Dieu, tous ont une vraie bonne santé. J’ai déjà entendu
ma mère dire que pendant qu’elle élevait sa famille, elle n’a
jamais passé une nuit blanche ! Dieu a certainement
récompensé leur esprit de foi et leur confiance en Dieu.
Ce fut la même bénédiction au point de vue moral. Comme
ils dominaient la famille au nom de Dieu, ils étaient obéis aussi
pour l’amour de Dieu. Ils n’avaient pas besoin de faire des
colères ou de se servir du bâton pour se faire écouter : toute
leur attitude surnaturelle suffisait pour obtenir ce qu’ils
voulaient de nous. De cette façon, ils surent se faire respecter
et aimer si bien que nous restions tous à la maison avec eux. Là
était notre bonheur à tous. Mon père se berçait dans sa grande
chaise avec trois ou quatre enfants grimpés sur lui. Ma mère
avec sa très belle voix, nous chantait les vieilles chansons
canadiennes et les vieux cantiques qu’elle connaissait très bien.
Ou bien, nous lisions de bons livres en commun. Ils
développèrent ainsi un grand esprit de famille qui nous gardait

15
à la maison : héritage plus précieux que des billets de banque
ou des arpents de terre.
En 1887, vers l’automne, nous avons tous émigré aux
Etats-Unis : un an à Woonsocket, dix ans à Ashland, Mass et
ensuite à Cochituate, Mass. Quoique les occasions de sortir
étaient plus nombreuses tous ont suivi le même régime qu’au
Canada. Nous trouvions notre bonheur ensemble à la maison.
Comme j’étais le plus jeune des garçons j’eus l’avantage d’aller
à l’école plus longtemps que les autres qui durent travailler
assez tôt pour faire vivre la famille. Chaque année, ils disaient :
Laissons-le continuer ses études puisque tout va bien pour
nous. C’est grâce à leur générosité que j’ai pu finir mes études.
Que de fois, j’aurais voulu être millionnaire pour les
récompenser ! Mais Dieu leur réserve mieux que de l’or
terrestre pour tout le bien qu’ils m’ont fait. C’est du divin et du
surnaturel qu’ils auront pour leur grande charité envers moi !
Je leur dois ma vocation à la vie religieuse, à la prêtrise et aux
missions lointaines. Pendant les congés, après les classes et
pendant les vacances, j’employais mes loisirs pour suivre mon
penchant à rêver dans la solitude. J’aimais à errer dans les bois
silencieux autour du beau lac Cochituate, me promener dans
ses sentiers mousses, flâner à travers les champs fleuris et sous
les voûtes des grandes allées bordées de grands pins séculaires.
J’étais captivé par un charme mystérieux que je découvrais
dans toutes ces belles choses que Dieu avait faites pour moi,
semblait-il. J’étais heureux comme je ne l’avais jamais été
encore. Je remerciais Dieu de tant de bienfaits et je le priais de
m’éclairer sur mon avenir.
Déjà je commençais à sentir comme un appel pour une
autre vie que celle que je menais. Je cherchais toujours autre
chose que ce que je voyais. Un monde caché m’attirait loin de
la terre. Le gémissement du vent dans les branches me
semblait un écho de ce monde invisible qui me fascinait. Le
parfum des fleurs ou des foins fraîchement coupés, me faisait
goûter celui qui vient de mon autre monde ! Le chant des
oiseaux chantant à pleine gorge me disait : Ce n’est rien
comparé à ce que tu entendras un jour ! Le gazouillement d’un
16
ruisseau sur son lit de gravier me chuchotait : Un jour tu
entendras avec encore plus de joie le chant des torrents qui
coulent toujours dans les collines éternelles ! Avec le temps
cette voix mystérieuse qui me fascinait se fit plus clairement
connaître. C’était celle du bon Maître m’invitant à le suivre
dans la conquête des âmes pour le Ciel.
Pendant une mission prêchée par le Père Rhéaume,
Rédemptoriste, un matin, je m’en allais communier en
compagnie de ma sœur aînée, Hermine, et nous parlions du
Père que nous admirions beaucoup. En parlant, elle me dit tout
à coup : Pourquoi ne fais-tu pas un missionnaire toi aussi ?
Cette parole fut comme un coup de foudre pour mon cœur !
J’avais dix-sept ans ! Le même Père demanda à mon autre
sœur, Élise, si elle avait du temps pour lire. Sur la réponse
affirmative, il s’offrit de lui envoyer de bons livres du Canada
pour mieux occuper se loisirs. C’était justement ce qui
manquait ! Il lui envoya surtout des vies de saints, comme St-
Alphonse de Liguori, de St-François Xavier et d’autres
semblables. Elle me vanta tellement ces vies de saints que je
me mis à les lire, et moi aussi je fus pris. Pour être bien
tranquille, j’allais m’asseoir sur l’épaisse couche d’aiguilles de
pins à l’ombre des grands arbres qui couvrent les collines du
lac Cochituate et des jours entiers, je lisais mes vies de saints
avec passion. C’est la vie de saint François Xavier surtout qui
me fascina : quel grand voyageur dans le Seigneur… et c’est
justement ce que je désirais le plus ! C’est lui qui me gagna à la
Compagnie de Jésus : moi aussi, je serais missionnaire comme
lui et je parcourais déjà en imagination les pays les plus
lointains à la poursuite des âmes ! Souvent ne tenant plus en
place, j’allais arpenter allégrement les superbes allées bordées
de gros pins, comme si j’étais déjà en route pour les missions.
Je me voyais faisant le catéchisme aux indigènes sous les
palmiers des Indes ou du Japon, ou parcourant les régions de
l’Afrique : peu importe le pays pourvu qu’il soit loin ! Dans ces
tournées idéales, tout marchait à merveille ! Je convertissais
les païens à la douzaine et à la centaine.

17
Un pays fini, j’allais à un autre si vite que je me demandais
s’il y en aurait assez pour moi ! Pauvre innocent ! devait se dire
Notre-Seigneur un jour, cette exaltation pour sa gloire ne
devait pas lui déplaire. Il y a tant d’écoliers blasés, tout
absorbés par le sensible ; ils ne voient pas le bien qu’ils
pourraient se faire ou faire aux autres en se dévouant pour le
salut du prochain. Quel dommage qu’ils ne rencontrent pas un
autre Père Rhéaume pour les aiguiller sur le surnaturel qui seul
peut nous conduire au ciel !
Ce père fit un bien immense à ma famille. Élise alla au
couvent des Ursulines à Québec et après ses études essaya la
vie des religieuses, mais le bon Dieu lui réservait une autre
vocation : celle de garder ma mère laissée seule après le
mariage des autres. Ces livres ont fait du bien à toute la famille
et que Dieu en récompense ce bon Père qui est allé mourir
dans le tremblement de terre de la Martinique. Que Dieu
inspire ce fructueux apostolat à tous les autres missionnaires !
Que sont devenus tous ces autres projets ambitieux que je
formais dans mon enthousiasme juvénile : Peu importe qu’ils
ne soient pas encore réalisés : le bonheur que l’on goûte dans
ces beaux rêves et les prières lancées vers le ciel pour les
accomplir, sont autant de pris sur les sottises de la jeunesse qui
ne pense pas à l’avenir. Après mes beaux rêves, je me réveillais
dans la vraie réalité concrète. J’étais trop pauvre pour aller au
collège : les plus âgés de mes frères et sœurs étaient mariés, les
autres suffisaient à peine pour l’entretien de la famille ! Cette
pensée comme un trait amer perçait mon idéal qui tombait du
ciel comme un oiseau blessé ! Le cœur navré, je ralentissais le
pas… ne sachant que faire, je m’appuyais sur un arbre… et en
effeuillant une fleur cueillie en passant, je songeais à mes rêves
évanouis… et souvent je pleurais ! D’abord, je pleurais sans
rien dire puis j’argumentais avec la divine Providence !
Pourquoi tant de riches et moi si pauvre ? Combien d’écoliers
murmurent contre leurs parents fortunés qui les obligent
d’aller au collège… et moi, qui voudrais tant y aller, je ne le puis
pas ! Pourtant, je ne demande pas une fortune, mais juste assez
pour pouvoir payer mon cours classique À quoi bon me donner

18
ces désirs d’apostolat si je n’ai pas les moyens de les réaliser ?
Où est donc cette bonne Providence dont on parle tant ? N’est-
elle pas une illusion comme ce ciel que je vois au fond du lac ?
Une fois la crise passée, le calme revenait à mon esprit
avec la confiance. Quelque chose me disait : Tu ne verrais pas
le ciel au fond du lac s’il n’était d’abord là-haut, et tu n’aurais
pas ces désirs de glorifier Dieu s’ils ne venaient pas de lui. Celui
qui donne la soif donne aussi l’eau pour l’étancher. Cet attrait
pour la vie de missionnaire est plus précieux que l’argent
nécessaire pour faire ton cours classique. Puisqu’il t’a donné le
premier, il te donnera bien l’autre aussi. Aie confiance, tu iras
au collège, tu deviendras prêtre, tu seras missionnaire et tu
verras tes rêves se réaliser au-delà de toutes tes espérances !
Avant même d’avoir le désir d’être prêtre j’avais choisi
d’étudier le latin et le grec à l’école de Wayland où j’allais
étudier. Je regardais ce choix comme un bon indice que Dieu
voulait me préparer pour devenir prêtre. Quand on me
demandait à quoi bon étudier ces langues mortes, je
répondais : J’en aurai besoin pour aller au collège. Que de fois,
j’en causais avec mes deux sœurs Élise et Philomène, dont je
me servais pour sonder le terrain à la maison sur mes chances
de faire payer mon cours par la famille. Elles plaidaient ma
cause auprès des autres. Finalement, il fut décidé que je partais
pour le collège en septembre 1898.
Un jour du mois d’août je revenais de promenade au lac
quand je trouve mon père tout en larmes, sous notre charmille.
Surpris, j’entre à la maison pour en demander la cause à ma
mère qui me répond : Nous venons de causer de toi, il dit que
si tu pars, il va mourir de chagrin ! Quel coup de foudre ! J’en
fus renversé ! Quel amour pour moi, pensai-je ! J’étais comme
tant d’enfants qui jouissent de l’amour et des bienfaits de leurs
parents comme de l’air et du soleil sans jamais les apprécier
assez. Ce fut réglé tout de suite : je ne pouvais pas lui faire cette
peine, et tout de suite, je reviens lui dire que j’attendrais plus
tard pour aller au collège. Il en fut grandement touché et
réjoui. Mais quelle déception pour moi ! C’était me demander
le sacrifice de tout mon idéal et de toute ma vie comme je
19
l’avais rêvée. J’avais dix-sept ans et le cours est de huit ans ; s’il
vit encore quelques années comme je le veux bien, je perds
mon temps et ma vocation ! Les études que je faisais à
Wayland ne me serviraient pas du tout au Canada, pensai-je.
Je consultai ma mère qui fut d’avis que je devrais attendre que
Dieu arrangerait tout pour mon plus grand bien et que je ne
regretterais pas d’avoir suivi leur conseil. Quelques semaines
plus tard, le 18 septembre, mon père tomba foudroyé
d’apoplexie et mourait en quelques heures.
Comme j’ai bien fait d’attendre, de n’être pas parti ! Je me
serais reproché sa mort toute ma vie ! C’était la première fois
que je voyais mourir l’un des miens. J’en fus atterré ! Comme il
était toujours à la maison avec nous, il laissa un immense vide.
Il aimait les siens si tendrement que jamais, il ne lisait une
lettre de l’un de ses enfants sans pleurer. Pour moi le dernier
témoignage de son amour me perçait le cœur. Comme j’étais
content de lui avoir montré le mien en sacrifiant mon collège.
Quel vide dans mon âme et quel dégoût encore plus grand pour
les choses de ce monde ! J’étais encore plus attiré vers la
solitude du lac où je pouvais épancher ma peine sans être vu. Il
me semblait le voir près de moi. J’étais tenté de lui parler tant
je le sentais près de moi. J’implorais le ciel pour lui quoique je
n’aie jamais remarqué aucun péché en lui, tant il était bon.
J’allais même jusqu’à lui demander d’intercéder pour moi
auprès de Dieu puisque c’est à cause de lui que mon entrée au
collège était retardée ! En tout cas, mes affaires ont marché
comme s’il avait dit un bon mot pour moi ! Dans les premiers
jours d’octobre, je revins à la charge pour aller au collège, vu
que l’année était à peine commencée. Mais voilà que ma mère
fait comme papa : elle se mettait à pleurer de ce que je la
laisserais seule si vite après la mort de mon père. Finis ton
école supérieure, me disait-elle, et ensuite le bon Dieu
arrangera bien les choses ! C’était encore deux ans de perdus, à
mon avis. Mais, habitué d’obéir je n’étais pas pour aller contre
sa volonté dans une affaire de cette importance… et je restai !
Enfin, deux ans après, je graduais de l’école de Wayland
en juin 1900, et ma mère n’avait plus d’objection à ce que j’aille
20
au collège. J’allai voir notre curé, M. Jacques pour le consulter
sur le collège qui me convenait le mieux. Il était ancien élève de
l’Assomption, près de Montréal. Justement, dit-il, le Supérieur
de l’Assomption, M. Villeneuve, vient me voir ce soir ! Venez le
rencontrer. La Providence l’envoyait uniquement pour moi !
Vu que je savais bien les mathématiques et les sciences qu’ils
enseignaient en Philosophes à l’Assomption, il me promit de
m’admettre en première année de Philosophie : les quatre ans
de latin que j’avais faits me permettraient de suivre
suffisamment les cours latins de Philosophie. Personne ne le
croyait ! On me disait que c’était pour m’attirer là, puis ensuite,
qu’ils me descendraient de classe. De fait, son conseil le blâma
d’accepter en Philosophie un élève des écoles supérieures
américaines ; c’était un déshonneur pour leur cours classique
de six ans ! Mais il tint sa parole donnée. Les deux années de
Philosophie étaient fusionnées et nous étions 54 en tout.
Les professeurs voulaient me « couler » aux premières
compositions mensuelles que nous avions. Mais j’arrivai le dix-
septième sur 54, ce n’était pas facile de me descendre de
classe ! À la deuxième composition, j’arrivai le septième. J’étais
Philosophe… et je resterais Philosophe ! À la fin des deux
années, j’étais un des seuls trois qui eurent leur
« baccalauréat » à Québec ! Comme le bon Dieu a été bon pour
moi ! Je pensais comme les autres autour de moi, que mon
père d’abord me faisait perdre quatre ans et ensuite ma mère,
m’en faisait perdre deux. Mais, si j’avais insisté pour faire ma
volonté, je n’aurais jamais pu entrer en Philosophie, et ne
sachant pas mon français du tout, j’aurais dû commencer par
les Éléments Français, ce qui m’aurait fait huit ans de collège à
payer, ce qui aurait été trop pour la famille et j’aurais tout
perdu mon avenir. Tandis qu’en obéissant à mes parents, en
quatre ans, je finissais mes deux années d’école à Wayland
sans rien à payer, et je n’avais que mes deux ans à payer au
collège de l’Assomption. Cela prouve encore que les
bénédictions de Dieu sont toujours dans la ligne de
l’obéissance ! Quel dommage que tous les enfants ne le sachent
pas ! Combien font à leur tête et essaient ainsi sottement à

21
orienter leur vie malgré Dieu et contre sa volonté. Voilà la
cause éloignée de la plupart des fiascos dans la vie.
C’est au collège que j’appris à connaître la Compagnie de
Jésus par un confrère Joseph Sénécal, qui devait y entrer. J’eus
le bonheur d’être admis au noviciat du Sault-au-Récollet à la
St-Ignace de 1902. Voilà un fameux pas sur les traces de St-
François Xavier… et en voici encore un autre : je m’en vais
dans les missions lointaines comme lui ! Que rendrai-je au
Seigneur pour tous les bienfaits dont il m’a comblé ? Je
prendrai son calice, sa croix, qu’il me prépare là-bas peut-être,
avec grande confiance en son immense bonté qu’il m’a toujours
montrée ! Comment pourrai-je craindre l’avenir avec toutes ces
marques de la bonté divine envers moi ? Mes « bleus » se sont
envolés et je me sens parfaitement à l’aise et heureux de faire
quelque chose de dur pour l’amour de Dieu qui a tant fait pour
moi ! Nous sommes encore dans les immenses plaines de
l’Ouest, mais le soleil baisse sur cet océan de froment doré que
Dieu destine à des milliers de gens par le monde. Le soleil peut
disparaître, il y a une aurore dans mon âme qui m’annonce un
Soleil qui ne se couche jamais !

Chapitre 5 : les montagnes rocheuses !

Le 15, à six heures du matin, nous arrivons à Calgary, une


belle grande ville à trois mille pieds d’altitude avec une
population de soixante-dix mille habitants, me dit-on. Mais,
elle est trop près des Rocheuses pour m’intéresser ! … déjà, on
les voit un peu au loin. Voici donc le jour que le Seigneur a
fait : je vais voir ce que j’ai tant rêvé de voir : d’énormes
montagnes ! Les passagers qui les ont déjà vues les vantent
tant que j’ai hâte encore plus de les voir dans toute leur
splendeur. Après déjeuner, l’interminable plaine commence à
perdre sa monotonie ; elle s’agite de plus en plus et roule ses
ondulations grandissantes de chaque côté de nous. Deux

22
puissantes locomotives sont attelées à notre train pour lui faire
monter ces énormes montagnes. On les entend souffler, gémir
en lançant des tourbillons de fumée que l’on aperçoit dans les
courbes. Leurs cris perçants vrillent à travers les vallées
tortueuses où l’on serpente. Je voudrais crier encore plus fort
que les locomotives mon admiration des beautés que je vois.
Ces géants superbes portent leurs fronts hauts jusqu’aux
nuages blancs que l’on voit çà et là comme pour mieux faire
ressortir le vert sombre des montagnes. Nous zigzaguons à
travers ces monts altiers en longeant leurs flancs escarpés,
sautant des uns aux autres sur des ponts de treillis jetés au-
dessus des abîmes dont on aperçoit à peine le fond. Au fond de
ces gouffres on aperçoit des rivières qui coulent à travers des
vallées riches en verdure. À Banff on descend quelques
minutes. L’air est si raréfié à ces altitudes que l’on aperçoit
distinctement à de grandes distances les arbres et les rochers
avec leurs crevasses. Une montagne qui me paraît à un mille ou
deux est à treize milles, me dit un homme de la gare. Une autre
que j’aurais cru être à trois ou quatre milles est à quarante
milles ! Quel air pur et comme on se sent léger dans cet air
raréfié ! Que ne puis-je passer quelques semaines dans ce pays
de mes rêves ! Je m’en donnerais à cœur joie dans ce panorama
unique au monde me semble-t-il !
Quelques milles plus loin nous passons le Lac Louise, une
merveille de beauté et de majesté, entouré de superbes
montagnes qui se reflètent dans ses eaux parfaitement calmes.
Il faut voir la rivière « Kicking Horse » que nous suivons assez
longtemps. Elle part d’une altitude de cinq mille pieds et
dévale des montagnes avec une impétuosité extraordinaire.
Elle s’élance tout en écume, tourbillonnant autour des rochers,
bondissant par-dessus les uns, disparaissant sous d’autres
pour surgir plus loin avec une force étonnante. On ne peut plus
se détacher de ce phénomène merveilleux que l’on suit pendant
des heures. Avec quelle ardeur, elle s’élance vers le lieu de son
repos : l’océan ! Puisse mon âme s’élancer de la sorte vers le
lieu de son repos éternel en Dieu ! À un moment, voici des
brouillards qui menacent de tout voiler ce beau panorama.

23
Mais, heureusement, ils ne durent pas longtemps. Ce n’était
que des nuages que nous traversions et nous montons
toujours.
Après quelque temps, nous voyons de gros nuages blancs
bien au-dessous de nous comme explorant eux aussi les
magnificences que Dieu a répandues dans les Rocheuses ! Les
uns s’accrochent aux flancs des monts comme pour mieux jouir
du spectacle sans pareil tandis que d’autres naviguent
lentement sur le bleu de l’espace inférieur. Que ne puis-je me
laisser emporter sur ces voiliers argentés, glissant
majestueusement au-dessus des abîmes, pour aller dire aux
miens mon immense joie en ce jour qui n’a pas son pareil dans
toute une existence. Quelle consolation pour eux si-je pouvais
leur raconter les sublimes grandeurs qui se déroulent devant
mes yeux éblouis ! À chaque détour s’ouvrent de nouvelles
perspectives ravissantes, formées de vallées profondes,
sillonnées de rivières tortueuses et de torrents qui s’échappent
des montagnes en arrosant d’écume blanche les rochers qui
barrent leur passage. Je n’aurais jamais imaginé tant de
merveilles en un seul jour. Au Mont Stephen, le point le plus
élevé de la voie ferrée, le train stationne vingt minutes pour
permettre aux passagers de se dégourdir un peu et de prendre
une collation au magnifique restaurant qui est là. Nous
sommes à cinq mille pieds de hauteur et le mont en a encore
dix mille de plus. Au lieu d’aller au restaurant : ses tartines ne
me disent rien pour le moment ! Ma nourriture est de me
saturer de ce superbe panorama qui se déroule devant moi. Je
me tiens debout sur un rocher et contemple ces splendeurs que
Dieu a faites pour moi ! Aussi loin que l’on peut voir et dans
toutes les directions, on voit des montagnes qui s’échelonnent
à perte de vue. Couronnées de neige perpétuelle, leurs
sommets brillent au soleil comme d’énormes diamants. Un
sublime majestueux plane sur toute cette région fantastique de
grandeur et de beauté ! On se croirait sous les portiques du
ciel !
Je voudrais crier à toute cette belle création le cantique
des trois jeunes gens dans la fournaise de Babylone :
24
« Bénissez le Seigneur, Vous toutes œuvres du Seigneur !
Louez-le et exaltez-le à jamais ! Montagnes et collines, bénissez
le Seigneur ! Glaciers et neiges, bénissez le Seigneur ! Que
toute la terre l’exalte et le loue au-dessus de toutes choses,
parce qu’il est le Seigneur ! » Oui, on sent le besoin de se faire
aider pour glorifier Dieu comme il le mérite dans ces
splendeurs qu’il a créées pour nous ! Combien songent aux
collines éternelles en contemplant leurs échantillons sur la
terre ? Je souhaite que tous les autres passagers donnent à
Dieu la gloire qu’il mérite pour avoir fait ces belles choses pour
les hommes. Pour ma part, je ne sais plus que faire pour
exprimer ma reconnaissance à Dieu de ce jour inoubliable ! Si
c’était possible, je voudrais que ces montagnes qui ont ravi
mon cœur le tiennent devant Dieu pour qu’il exprime sa
reconnaissance aussi longtemps qu’elles seront là ! Que les
torrents chantent ma gratitude au Seigneur tant que les neiges
des sommets les alimenteront ! Que les vallées fassent retentir
l’écho de mes exclamations de louanges et d’admiration tant
que les montagnes les protégeront ! Enfin, que ce beau ciel
d’azur qui contemple toujours ces merveilles de la création en
transmettent toute la louange au Créateur jusqu’à ce qu’il soit
enroulé à la fin des temps ! … et alors, j’aurai l’éternité pour
redire mon cantique d’action de grâces à Dieu pour m’avoir
montré de ses œuvres si magnifiques ! À Glacier, nous avons
un arrêt de dix minutes qui en valent la peine. Quel bijou au
milieu des Rocheuses ! On voit la coupe d’un glacier qui semble
avoir quelques milles de large et dont une partie s’est cachée
dans la vallée. Plusieurs torrents dévalent des montagnes de
roc et vont se perdre dans des bas-fonds. L’on me dit que l’un
d’eux a quinze cents pieds de hauteur. Il projette son ruban
blanc sur le vert sombre de la forêt et lance son lointain
murmure à travers le silence de ce petit paradis. L’air est froid :
on voit de la neige fraîchement tombée en plein juillet.
Chose curieuse, à travers ces énormes pics couverts de
neige et resplendissants au soleil couchant, symboles de
l’immuable éternité, mon esprit garde toujours le souvenir de
la rivière Kicking Horse. Elle est l’emblème de la vie et du

25
mouvement de ce monde ! Je la vois encore bousculant tout
sur son passage et frémissante de vie et d’activité fébrile
comme tant de gens du monde ! Elle rugit en serpentant à
travers les rochers, bondit derrière celui-ci, se cache derrière
celui-là, puis surgit tout à coup près du train pour nous
éclabousser de son écume et se sauve comme en ricanant de
joie ! Image de la jeunesse pleine d’entrain et de gaieté, modèle
d’énergie et d’enthousiasme devant les difficultés de la vie pour
tous ceux qui veulent arriver à tout prix à l’océan divin ! Sans
ces obstacles comme ce cours d’eau serait monotone ! C’est
ainsi que Dieu fait quand il veut faire ressortir toutes les forces
vives d’un homme, il jette sur son chemin toutes sortes
d’obstacles. Ceux qui n’osent pas les affronter ne connaîtront
jamais la somme d’énergie que Dieu avait mise en eux, ni tout
le bien qu’ils auraient pu faire s’ils avaient foncé contre ces
obstacles en s’appuyant sur Dieu. Ils auraient fait des
merveilles pour sa gloire et pour leur bonheur éternel. Faisons
donc fructifier les talents que Dieu nous a donnés : la joie est
dans la vie qui se bouscule vers l’océan divin, source de
bonheur.
J’ai comme une appréhension que j’ai fini de rouler une
vie douce dans la plaine et que moi aussi je vais rencontrer
bien des obstacles à l’avenir, Dieu voulant faire ressortir toutes
les vertus latentes qu’il a mises en mon âme et qui n’ont pas eu
la chance de s’exercer. Puisse-t-il alors me soutenir de sa grâce
et me donner le courage de lui servir de témoin de sa doctrine
divine ! Hélas ! le plus beau jour de ma vie va finir ! Le soleil
est à l’horizon pendant que les montagnes passent par toutes
les teintes de l’arc-en-ciel, selon leurs différentes hauteurs et
leurs distances de nous. La teinte violette annonce la fin de ces
merveilles féeriques. Voilà que les ténèbres couvrent toutes ces
splendeurs que je n’oublierai jamais de ma vie ! J’ai tellement
joui de ces beautés que c’est la première fois de ma vie que
j’oublie de dîner ! Que Dieu soit béni de ce jour sans pareil.
Naturellement, je passe la nuit à rêver aux montagnes. Que
d’ascensions vertigineuses pour monter sur les plus hauts pics,
d’où je dévalais au fond des ravins avec un choc terrible… du

26
train qui stoppait ! Heureusement, je me réveillais dans mon
lit ! Le samedi 16, nous avons laissé les Rocheuses et nous
traversons un pays extrêmement pittoresque. Il est formé de
grosses collines boisées avec de belles vallées vertes ; son
climat est doux et son sol est très riche me dit-on. La
Colombie-Britannique est riche en tous dons de la nature. Elle
est encore peu habitée, mais le deviendra sûrement avec tant
de beautés à son crédit.
Pendant des heures nous suivons le Fraser qui s’est taillé
son lit à travers le roc vif. Il coule très rapidement entre ses
murs de granit à des centaines de pieds de profondeur. Que de
siècles il a pris pour faire ce travail ! Comme la terre est vieille !
Si Dieu a tant travaillé pour l’homme qui passe si vite en ce
monde, que n’a-t-il pas fait pour son éternité où il ne passera
pas ! … mais demeure toujours !
Dimanche le 17. Je change de train à Mission pour
descendre à Seattle au lieu de continuer à Vancouver. Le pays
s’aplanit vite et l’on voit des fermes cultivées avec beaucoup
plus d’habitations aux États-Unis que dans la partie
canadienne… On voit de gros et de nombreux troupeaux de
vaches et des prairies bien cultivées. Mais, je regrette de
manquer ma messe et ma communion : c’est la première fois
que je manque la messe depuis que j’ai l’âge de raison ! Mais,
c’est sûrement impossible pour moi dans les circonstances. Ce
dernier jour n’est pas intéressant : c’est la monotonie de petits
villages et de fermes se succédant sans rien offrir de bien
nouveau. Enfin, à six heures du soir, nous voilà arrivés au
terme de notre long voyage de cinq jours et cinq nuits en train,
après avoir parcouru près de trois mille milles. Je suis
vraiment content d’avoir fait ce voyage sans accident, mais j’en
suis quand même passablement fatigué. C’est avec plaisir que
je descends en gare de Seattle. Deo gratias ! Dieu soit béni pour
autant !

27
Chapitre sixième : Seattle

Je ne m’attendais pas de rencontrer une connaissance à la


gare, mais le Père Bernard, un français qui retournait en
Alaska après avoir été faire son troisième an de noviciat en
France et que j’avais rencontré à Montréal, avait eu l’amabilité
de venir à ma rencontre à la gare. Il m’apprit que deux Frères
convers, les Frères Rousseau et Paquin, étaient rendus pour
partir avec nous. Le bateau ne partait que vendredi prochain :
nous aurions donc le temps de visiter la ville. Naturellement,
j’avais parlé français, mais le Père m’avertit tout de suite en
mauvais anglais, que puisque nous étions sur le territoire
américain, il fallait parler uniquement l’anglais. De fait, il
refusa de parler français aux Frères qui parlaient à peine
l’anglais. En voilà encore un qui confirme le dicton que les
Français sont les pires anglicisateurs.
Les Pères de notre collège nous reçurent avec grande
charité et firent tout pour nous rendre agréables les cinq jours
d’attente. Ils nous firent visiter la ville qui est très jolie située
sur plusieurs collines qui encerclent le port de mer. J’avais tant
hâte de voir notre bateau qu’un jour je descendis au port.
Quand on m’indiqua le bateau qui devait nous amener en
Alaska, j’en fus extrêmement déçu. Je me l’avais fait si gros et
si beau en imagination que j’en fus désappointé grandement en
voyant ce vieux bateau de deux mille tonnes seulement et à
peine de deux cents pieds de long. C’est pitoyable ! … Mais, les
hommes du bord me rassurèrent en m’affirmant que le vieux
Senator était fort solide et qu’il prenait bien la mer comme ses
trente ans de service sans avarie le montraient bien… mais je
remonte la côte en me disant : Il est bien misérable quand
même ! J’en ai honte ! Nous fîmes un bien joli voyage à
Bremington pour voir une partie de la flotte américaine. C’était
fort intéressant surtout pour qui n’avait jamais vu des
vaisseaux de guerre. Nous avons pu visiter le Pennsylvania de
haut en bas. Quel ordre et quelle propreté partout ! Tant de
richesse pour tuer son semblable ! Quel dommage que les

28
hommes n’emploient pas leurs talents à soulager l’humanité au
lieu de la tuer ! Un soir, nous allâmes voir l’illumination de la
deuxième avenue, une des plus belles au monde, nous dit-on.
Elle a une double rangée de poteaux d’éclairage en forme de
triangle qui donne un effet merveilleux. Enfin, voici le jour tant
désiré !
Vendredi, le 22 juillet 1910, je saute de mon lit en criant :
c’est aujourd’hui que je prends la mer ! On peut imaginer
quelle sorte de méditation j’ai faite ce matin-là ! Mon esprit
s’envola sur l’abîme des eaux, et comme le corbeau de Noé… il
ne revint plus !
Après déjeuner et après avoir salué et remercié les bons
Pères, nous descendons la côte vers le port de mer pour
prendre notre bateau qui devait partir à dix heures. Nous nous
installons sur le Senator, espèce de cargo aménagé surtout
pour les marchandises plutôt que pour les passagers. Nos
cabines choisies, nous sortons sur le pont pour surveiller les
opérations de départ. Dix heures, onze heures et midi passent,
et nous sommes encore là ! Nous prenons notre premier dîner
à bord… et nous attendons encore ! Ce n’est qu’à quatre heures
que nous démarrons à l’aide de remorqueurs qui tournent le
Senator vers le large, et il part doucement pour son voyage de
deux semaines à peu près. J’ai beau avoir hâte de voir la mer, il
faut me résigner à attendre demain, car nous voyageons pour
une centaine de milles sur le Puget Sound, un bras de mer qui
serpente comme un fleuve à travers un pays ondulé et très joli,
mais fort peu peuplé.
Après souper, je fais un bout de promenade avec mes
nouveaux compagnons ; j’avais connu le Frère Paquin au
noviciat en même temps que moi. Le Frère Rousseau devint
une vieille connaissance dès qu’on s’est rencontré ! Il était d’un
abord si facile et aimable qu’on l’estimait tout de suite. On
pouvait rarement trouver deux Frères aussi aptes aux missions
lointaines. C’était deux religieux tout à fait surnaturels et ne
vivant que d’esprit de foi, comme j’ai constaté durant tout le
voyage. Cependant, comme ils partent pour toujours, on sent

29
bien qu’ils font un grand sacrifice, ils sont pensifs et recueillis.
Dans ces cas on aime autant être seul… et nous nous séparons
pour prier ! Je monte sur le pont supérieur où sont les
chaloupes et aucun passager. Ils ne sont qu’une trentaine et
encore tous étrangers les uns aux autres de sorte qu’on est bien
tranquille sur le bateau Je dis mes prières, puis ensuite, je
m’adosse à un des grands mâts et regarde filer de chaque côté
de nous les rives plus ou moins escarpées qui disparaissent peu
à peu dans le crépuscule serein d’un beau jour qui finit.
Comme le bateau fuit le monde pour s’enfoncer dans
l’océan, ainsi, je me sens emporté vers mon éternité pendant
que les choses humaines filent à mes côtés. Des bouffées d’air
frais me montent à la figure… et des courants de tristesse me
passent sur le cœur. J’ai conscience de tout abandonner plus
parfaitement que jamais : je quitte la civilisation, le confort et
mes amis, pour aller vivre avec tout ce qu’il y a de plus pauvre
et de plus arriéré au monde peut-être. Moi qui voulais tant
étudier… et je n’apprendrai plus rien dans ces solitudes du
Nord ! Je m’en vais vers l’inconnu. Évidemment Dieu veut me
faire pratiquer sa première béatitude… et il m’attend en Alaska
pour me faire pratiquer les autres ! Peu importe ce qui
m’attend aux régions polaires : que la volonté de Dieu se fasse
parfaitement en moi, et qu’il me donne sa grâce pour cette fin.
Emporté sur ce chétif bateau vers l’océan toujours dangereux
avec ses grandes tempêtes toujours possibles, je sens mon
extrême faiblesse et le néant des choses de ce monde. Comme
tout peut crouler vite ! Aussi mon âme éprouve le besoin de se
jeter dans les bras de la divine Providence. Instinctivement, je
crie vers Dieu pour lui demander sa protection, pour ce voyage
que j’entreprends uniquement pour sa gloire, c’est bien sûr, car
il n’y a rien d’attrayant pour la nature. Cependant, il plane dans
mon âme un profond contentement à me livrer ainsi
entièrement à Dieu par amour pour lui. Qu’il est doux de dire à
Dieu : Je n’ai plus rien au monde que vous seul ! Je vous
préfère donc à tout au monde ! Je n’ai jamais si bien goûté le
bonheur des pauvres d’esprit ! Tout ce qu’il y avait dans mon
esprit passe comme ces rives qui fuient dans la nuit ! Mais,

30
seul, Dieu ne passe pas ! Il est mon soutien et mon rocher pour
la vie, et pour l’éternité ! Puissé-je toujours ressentir dans mon
âme les sentiments de détachement des choses créées et celui
de mon amour pour Dieu ! J’ai l’impression de mourir à ce
monde pour revivre dans un autre. Quelque chose me dit que
je commence une nouvelle existence : j’ai vécu plus ou moins
comme dans la lune en acceptant plutôt de tête la doctrine de
J.-C. : j’ai étudié la vie spirituelle, j’en ai entendu parler et j’en
connais les grandes lignes ; je vais les vivre maintenant, dans le
sacrifice des créatures et de moi-même. Si Dieu me fait voir
quelque chose du Thabor, c’est que mon Calvaire n’est pas
loin !
En tout cas, il me semble que cette veillée est une image de
la mort. Comme j’appréhende la mer tout en la désirant, j’aurai
aussi une certaine appréhension, une douleur d’entrer dans
mon éternité, mais mon désir de voir Dieu qui m’attire si
fortement m’aidera à traverser les ombres de la mort sans
fléchir. Vous avez là, chère mère, une idée de ce qui me passait
par la tête et le cœur pendant que sur le pont du Senator, je
filais vers la grande charmeuse qui a bercé mes ancêtres
bretons. Comme les étoiles s’allument au firmament quand les
choses de ce monde disparaissent dans la nuit, ainsi, les
lumières surnaturelles s’allument en mon esprit quand je
m’éloigne des choses qui ont fait mon bonheur terrestre
jusqu’à présent. Je suis heureux de les sacrifier pour l’amour
de Dieu. Un jour, il nous réunira pour toujours dans son beau
paradis !

Chapitre 7 : la mer !

Le samedi, 23, je m’éveille en étant jeté sur le bord de mon


lit, puis sur l’autre : nous y sommes ! C’est la mer ! Je m’habille
au plus vite pour prendre mon premier coup d’œil de la mer
que j’ai tant désiré voir ! Je sors sur le pont qui roule si bien
que je tiens la rampe fortement pour ne pas être projeté par-
31
dessus-bord ! Plus de terre à l’horizon : je la cherche aussi loin
que l’œil peut porter, mais je ne vois que de l’eau partout, de
l’eau verte qui roule en vagues majestueuses sur lesquelles
nous berçons joliment ! C’est délicieux ! Grandiose !
D’innombrables mouettes voltigent autour de nous
plongeant dans la mer et s’élevant des flots comme des
lambeaux d’écume emportés par le vent ! Elles planent
aisément et longuement dans les airs puis replongent dans la
mer ou se laissent bercer sur les vagues. Quelle impression de
force et de majesté s’élève dans ces grosses vagues qui montent
constamment de l’horizon pour aller se perdre au-delà de
l’autre horizon ! J’aime à suivre leurs crêtes blanches quand les
vagues déferlent en se bousculant les unes, les autres. Je lâche
la rampe et essaie de marcher seul, mais comme un enfant qui
apprend ses premiers pas ! Je surveille mes pieds. Comme on
est peu de chose en face de cette immensité si puissante ! À
tout instant ces flots agités pourraient nous engloutir ! On
éprouve le besoin de crier vers Dieu de nous protéger contre
ces vagues si voraces. S’il est beau de contempler un
échantillon de l’Infini, il est encore plus doux de le recevoir
dans son cœur !
Le Père Bernard nous rassemble dans sa cabine pour nous
dire la messe que je lui sers. Profitez-en, nous dit-il, je ne sais
pas si je pourrai la dire tous les jours : je suis fort sujet au mal
de mer ! Comme la messe est impressionnante quand tout
roule autour de soi ! Recevoir l’Immuable au milieu de la
mobilité des flots : c’est une faveur qu’on apprécie grandement.
Je n’ai pas oublié ceux qui me sont si chers et déjà si loin de
moi ! Après déjeuner, je vais sur le pont me promener avec les
Frères qui admirent la mer comme moi, mais qui ont peur
d’être malade parce que le vent augmente sensiblement. C’est
justement ce que je veux ! J’aimerais à voir les plus grosses
vagues possibles... mais de loin ! En peu de temps, j’ai un peu
ce que je voulais ! Le vent soulève de superbes lames qui font
danser le Senator comme un copeau sur l’eau ! C’est
splendide ! La mer est toute blanche d’écume que le vent
émiette dans l’air comme de la laine blanche. Des tourbillons
32
d’eau verte et bleue bouillonnent en s’engouffrant dans le creux
des énormes vagues moutonneuses dans le sillage du bateau. À
tout cela, s’ajoute le sifflement perçant du vent dans les
cordages du navire. Voilà la mer que tu as tant désiré voir, me
dis-je ; jouis-en à ton saoul ! Abreuve-toi de sa grandeur !
Debout sur la poupe, je me laisse glisser doucement des cimes
des vagues dans les creux qui semblent vouloir nous engloutir,
mais qui nous remontent toujours sur d’autres énormes
vagues. Qu’il est doux de se faire bercer ainsi sur les flots sans
limites ! Tout mon être en est ravi !
Plusieurs goélands nous suivent encore quoique nous
soyons déjà si loin de la terre. Ces oiseaux sont très puissants
pour vivre en tout temps sur la mer exposés à tous les vents,
aux grandes tempêtes et aux vents froids du nord. Chanceux
goélands qui sillonnez l’espace immense entre les vagues
ronflantes de l’océan et l’azur du ciel, qui planez sur les rafales
du vent ou qui vous bercez sur les flots mouvants toute votre
vie, j’envie votre sort d’une certaine façon ! Que ne puis-je
passer ma vie entre ces deux abîmes pour admirer les
grandeurs de Dieu et louer sa puissance et sa majesté. Non, j’ai
encore mieux que vous : j’ai un esprit qui peut planer entre des
mondes autrement parfaits que le vôtre : entre le monde
naturel pour m’élever jusqu’au monde divin de la foi qui est
aussi réel que le vôtre et incomparablement supérieur à tous
points de vue. Mon âme a deux ailes : l’intelligence et la
volonté pour monter jusqu’au monde divin au-delà des espaces
infinis que nos yeux voient et des tempêtes qui assombrissent
notre monde si souvent. Si Dieu vous a donné ce milieu
merveilleux pour évoluer si gracieusement, il m’a fait la fin de
votre monde ! C’est pour moi qu’il a créé cet océan qui vous
donne la vie ! C’est pour moi qu’il vous a créés vous-mêmes,
afin que j’aie une idée de l’existence des esprits dans l’éternité
infinie ! Comme ces goélands, je ne dois toucher les flots de ce
monde que pour prendre ma nourriture, et tout de suite
m’envoler dans le monde de la foi pour être plus près de mon
Dieu. Mais, à mon insu, j’ai trop « collé » aux choses de la
mer : je me suis soûlé comme un païen ! Je me suis tellement

33
gavé de vagues, de vents, de vrillages et d’embrun, que la tête
commence à me tourner, l’esprit fait des efforts pour s’envoler
Dieu sait où, et le cœur vrille dans la poitrine et je sens une si
grande lourdeur dans mon être que toute la poésie de la mer
s’évanouit rapidement Pendant mes extases la digestion ne
s’est pas faite : j’ai de fréquents rapports de poissons, de
fromage et de bananes ! J’ai la bouche amère comme si j’avais
avalé l’eau de la mer ! J’ai entendu dire qu’il fallait prendre
beaucoup d’exercices pour éviter le mal de mer : dans mon
enthousiasme pour la mer, je me suis trop arrêté pour la
contempler à mon goût : s’il en est temps encore réparons
notre erreur ! Allons-y avec entrain pour éviter la catastrophe
que j’appréhende sérieusement avec les symptômes que je
ressens en moi !… et j’arpente le pont comme si je voulais fuir
la mer si traîtresse, pour assurer mon salut fort compromis.
Voilà que je me mets à disputer contre l’objet de mes
amours déjà finis ! C’est évident que je me suis monté la tête
pour rien. Qu’est-ce qu’il y a de beau dans cette grosse masse
de saumure toujours agitée et excitée ! image des passions
humaines qui font le malheur de l’homme ! Elle a fini par
imprimer à mon estomac les mêmes ballottements : je sens des
bouleversements là-dedans qui m’effraient ; mon cœur danse
comme le Senator sur les vagues… et je me sens faiblir dans
tout mon être. Instinctivement, je cherche quelque chose de
stable pour m’y cramponner, mais tout roule sur le bateau.
J’évite de regarder la mer, la misérable ! Jamais, je ne dirai un
mot en sa faveur ! Elle est trop méchante ! Elle trahit ses
meilleurs amis ! Si je lève les yeux, je vois les nuages qui filent
à pleine vitesse ! Il n’y a rien de stable en ce monde que le ciel
bleu qui se montre entre les nuages. J’essaie de m’y perdre en
le contemplant. Au moins, sa beauté est plus ferme que celle de
la mer : lui, élève l’esprit tandis qu’elle, soulève le cœur ! Là-
haut jamais de tempêtes… mais sur la mer en voilà une ! Mais
j’ai beau me hâter, humer le grand air et philosopher sur la
beauté du ciel, et désavouer mon admiration pour l’océan… les
soupirs se font plus profonds… la saumure augmente dans la
bouche… je me sens perdu ! Instinctivement, je m’éloigne de

34
tout témoin et je frôle la rampe à toute éventualité comme un
malfaiteur… en passant je saisis un poteau pour résister au
cœur qui m’emporterait dans son élan furibond… la lutte est
courte, mais terrible et la mer l’emporte ! C’est choquant c’est
humiliant, c’est dégoûtant, mais c’est fait, et il me faut me
résigner devant l’inévitable… Humilié, je jette un regard autour
de moi pour voir si quelqu’un m’a vu, mais le pont est à peu
près désert. Je reprends ma promenade avec un aplomb
hypocrite.
En cherchant un coin isolé, j’aperçois le Père Bernard et le
Frère Paquin se tordant sur la rampe en vociférant contre les
vagues affamées et sans respect humain. En voilà deux qui ne
riront pas de moi ! me dis-je. Pour n’être pas influencé par leur
exemple, je m’enfuis de l’autre côté. En passant par le même
endroit de mon récent combat avec la grande affamée, je
reconstitue la scène si bien que c’est la reproduction vivante de
la première lutte. Ce doit être fini ! Je suis bien malade ! la tête
me fend. J’irais bien me coucher, mais je sens que la mer en
veut encore ! … et d’une main tremblante, j’essuie les grosses
gouttes de sueurs qui ruissellent sur mon front. Et la tempête
augmente tellement que la plupart des passagers sont malades
dans leurs cabines ou viennent juste pour se soulager sur le
pont. Il y a des gens qui ont encore la force de s’amuser entre
deux accalmies de l’estomac. L’un demande à une victime de la
mer : Eh ! l’ami, l’estomac est faible ? … L’autre répond : Pas
du tout ! tu ne vois pas que je lance aussi loin que n’importe
qui ! Le Frère Rousseau est un des rares passagers qui défie la
vieille affamée. Il se promène souriant et en parfaite santé. En
passant, il m’offre ses sympathies et s’éloigne pour ne pas me
gêner, sans doute. D’ailleurs, on n’est pas d’humeur à causer
quand on est malade à en mourir ! Il me recommande de
garder le cœur ! Je n’en suis pas sûr. Je fais des efforts terribles
pour aller chercher au fond de mon être tous les repas de mon
voyage ! Tiens, vieille gueuse, en veux-tu encore, en voilà !
Prends tout cette fois, et laisse-moi la paix ! … et les vagues
claquent leurs lèvres écumantes sur les flancs du bateau
pendant que les goélands me crient : Encore ! Encore !

35
Enfin, n’en pouvant plus, je me traîne à ma cabine comme
un homme ivre, et je me laisse tomber sur mon lit comme une
masse de plomb. Je suis tellement malade que je mourrais
volontiers dégoûté de la vie ! Quelle folie d’avoir accepté d’aller
en Alaska. J’étais bâti pour vivre encore cinquante ans ! Je
pouvais travailler comme trois hommes ! Quel bien j’aurais pu
faire en Amérique avec les deux langues que je possède ! Adieu
ce bel avenir ! Il me reste à mourir du mal de mer ou à être
naufragé en mer ! Le Senator plonge tellement que son hélice
sort complètement de l’eau, secouant le navire terriblement
chaque fois : Les cloisons craquent et gémissent comme si elles
étaient pour se disloquer. Des vagues passent même
complètement par-dessus et s’abattent sur le pont avec grand
fracas. Que de noires suppositions passent par ma tête
malade ! Un de ces chocs peut nous engloutir, et je me vois
descendre au fond de la mer, ou pour être dévoré par les
requins voraces qui sillonnent les eaux dans ces parages.
Quelle consternation chez les miens quand ils liront le
naufrage du Senator en route pour l’Alaska et qu’ils liront mon
nom parmi les disparus. Voilà les cauchemars qui hantaient
mon imagination pendant que je roulais dans mon lit, que le
Senator roulait à travers les énormes vagues du Pacifique qui
roulaient furieusement dans la tempête qui augmente encore !
Malgré tout, j’arrive à dormir une bonne partie de la nuit, et je
me réveille sans mal de tête, et je constate que le vent a
sensiblement diminué. Cependant, je ne me sens pas le
courage de me lever tout de suite, et comme nous n’aurons
sûrement pas la messe, je fais la paresse une partie de la
matinée. Je risque une sortie sur le pont, et suis heureux de
voir que les vagues sont bien raisonnables, nous roulons
encore, mais beaucoup moins que la veille. J’essaie une orange
pour voir quelle mine va lui faire l’estomac, il ne bronche pas :
c’est bon signe et l’espérance de vivre se fortifie d’autant ! Nous
avons une magnifique journée ensoleillée et la mer est plus
attrayante… Mais pas d’admiration, ni de compliments à cette
masse de saumure si bête quand elle le veut.

36
Allons voir le Frère Paquin qui a été bien malade. –
Comme vous êtes changé, lui dis-je ! – Et vous donc ? On dirait
qu’on vous a saigné ! – N’aviez-vous pas peur de mourir ? –
Tout était possible dans ces convulsions ! Je me suis examiné
un peu pour voir si j’étais prêt. – Comme ce mal de mer nous
dégage de la matière ! – J’aime mieux le détachement spirituel
que ce détachement corporel : il est moins douloureux ! –
Comme pour toute naissance, Dieu exige des douleurs, des
soupirs et des larmes pour naître à la vie divine ! Il veut nous
donner une plus grande participation à sa propre vie divine…
et il nous la fait toujours payer d’une façon ou d’une autre. –
Espérons que cela comptera devant Dieu ! – En tout cas, je ne
me suis jamais senti plus dégagé de la matière ! – Ne vous
laissez pas emporter par le vent qui est encore fort ! – C’est
pourquoi je vais aller dîner pour me lester ! – Il ne sera pas dit
que je reste en arrière, je me lève et vous suis ! À la salle à
dîner, plusieurs manquent à l’appel. Pour ma part, je mange
avec précaution et en m’assurant que le chemin de la sortie est
libre ! On ne sait jamais ce qui peut arriver après ce qui vient
de se passer ! Heureusement, pas d’alerte pendant le dîner :
tout est calme intérieurement. Mais, aussitôt, pour plus de
sûreté, je m’en vais prendre la position horizontale qui est la
plus sage dans les circonstances.
Le pauvre Père Bernard n’est pas encore assez bien pour
venir manger : il se sent très faible. Il reste couché toute la
journée, et n’a pas grande espérance de pouvoir dire la messe
demain matin. Les quelques passagers qui sortent cet après-
midi sont abattus et silencieux. Ils goûtent leur bonheur de
revenir à la santé ! Nous passons quelques jours de vie assez
monotone dans un long voyage en mer : les événements sont
assez rares surtout sur la route d’Alaska où il y a bien peu de
trafic océanique. Quelques mineurs nous intéressent avec leurs
récits de la vie chez les Esquimaux et de leurs exploits pour
trouver de l’or dans les montagnes. Comme ils ont à souffrir
toutes sortes de misères simplement pour de la terre jaune ! Et
moi, je m’en vais là pour essayer de sauver des âmes rachetées
par le sang de Notre-Seigneur… et j’ai peur ? Ils auraient plus

37
de courage pour les choses de la terre que moi pour les âmes de
ce pauvre peuple ? Non, il me semble que je prends des forces à
ces récits terribles.

Chapitre 8 : un anniversaire !

Le 29 juillet est le huitième anniversaire de mon départ de


chez moi. Naturellement, je repasse en esprit toute cette scène
si terriblement douloureuse pour nous tous. Quel jour
inoubliable par le sacrifice que j’ai fait pour l’amour de Dieu !
… et que j’ai fait faire à ma mère bien-aimée ! Je pensais
mourir de douleur en voyant l’angoisse indicible sur la figure
de maman que j’embrassais peut-être pour la dernière fois de
ma vie ! Peut-on faire souffrir sa mère de la sorte ! Vous seul, ô
mon Dieu qui exigez de pareils sacrifices savez ce qu’il en coûte
à la pauvre nature humaine ! Jamais, je n’aurais fait ce
sacrifice pour un autre que pour vous ! Je n’avais rien de plus
précieux au monde que ma mère, et comme elle m’aimait ! Il
me semble que vous aviez centuplé notre amour réciproque
pour que la séparation fut plus pénible et que nous méritions
plus. Je vois encore la maison sur la German Hill au milieu de
la belle pelouse que j’entretenais moi-même si proprement.
Toute la famille est là en pleurs : c’est moi qui leur fais cette
peine. Tout en faisant mon sacrifice pour l’amour de Dieu, on
me dit que ma mère ne s’est jamais réconciliée avec mon
départ. On la voit souvent rêveuse, les yeux dans le lointain
comme pour voir Onésime revenir à la maison ! Depuis mon
départ, une certaine tristesse ne la quitte plus : elle attend
toujours le retour de son « trésor » qui l’a quittée pour l’amour
de Dieu. Elle dit qu’il reviendra sûrement ! Quand on lui donne
quelque chose de beau, elle le sert dans une armoire en disant :
Ce sera pour Onésime quand il reviendra !
Évidemment, Dieu lui a laissé tout son amour profond
pour moi afin de la crucifier davantage pour que sa
récompense soit en proportion de son sacrifice. Il est possible
38
et même probable que je la verrai en retournant à Montréal
pour faire ma théologie, mais ce ne sera qu’en passant. Ce
qu’elle voudrait, c’est que je retourne pour vivre avec elle
toujours ! Impossible, pauvre mère ! Mais ce désir se réalisera
infiniment mieux que vous pensez. Un jour Dieu nous réunira
dans son beau paradis, et ce sera pour l’éternité ! Qu’il sera
doux alors d’avoir fait ce grand sacrifice pour Dieu ! Quand
vous pensez à moi, dites à Dieu comme moi : Vous ne direz pas
que je ne vous ai pas aimé quand je vous ai sacrifié tout ce que
j’avais de plus cher au monde ! C’est une grande consolation de
pouvoir dire cela à Dieu ! Est-ce que Dieu n’a pas enlevé Jésus
à l’affection de sa Mère ? Quelle grâce que Dieu vous donne de
pouvoir l’imiter un peu de la même façon ! Invoquez-là pour
qu’elle vous obtienne la grâce de bien faire votre sacrifice pour
en avoir tout le mérite que Dieu vous destinait en le faisant. Je
comprends mieux, il me semble, pourquoi Dieu nous a donné
tant d’amour les uns pour les autres dans la famille. Plus je
m’en éloigne et plus j’apprécie ce que j’ai reçu des miens. Ils
ont tous été d’une bonté extraordinaire pour moi.
Mes frères et sœurs ont travaillé pour que je puisse faire
mon cours d’étude quand j’aurais pu gagner de bons gages
pour faire vivre la famille encore mieux. Mon père était
sûrement fort affectueux comme je le vois dans cinquante
petits riens de la vie de famille. Comme il avait travaillé bien
fort au Canada sur notre terre pour nous élever, mes frères et
sœurs n’ont plus voulu qu’il travaillât après ses cinquante ans.
Alors, il était toujours à la maison pour aider dans tous les
petits et innombrables travaux qui se présentent dans une
grosse famille. Quel amour pour moi, par exemple, quand papa
s’informait de maman si ma collation était prête pour mon
arrivée de l’école ! Qu’il me mettait la table lui-même et
s’assoyait près de moi pendant que je mangeais ! Qu’il trouvait
le temps long si je retardais tant soit peu ; qu’il aimait à
m’entendre raconter ce que j’avais fait et où j’étais allé.
Ma mère était comme papa : quelle sollicitude pour que je
sois heureux ! Que de mets délicats elle aimait à faire pour mon
dîner que j’emportais à l’école, ou pour ma collation au retour.
39
Que de fois, je l’ai trouvée assise à la fenêtre regardant au loin
pour me voir revenir de l’école. Je trouve plus d’amour dans
ces petites choses que dans les grandes comme par exemple,
lorsque j’ai failli mourir des fièvres typhoïdes à 17 ans.
N’importe qui se dévoue alors dans le danger de mort. Mais,
pourquoi donc ai-je réalisé et compris cet amour de mes
parents surtout depuis que je les ai quittés ? J’étais comme
tous les catholiques qui sont inondés des bienfaits de Dieu et
qui ne s’en rendent pas compte ou trop peu. Ainsi, j’aurais dû
m’apercevoir qu’ils me manquaient beaucoup pendant les
heures que j’allais passer au lac pour lire mes vies de saints.
Comme ils étaient contents de me voir revenir… et j’étais trop
aveugle pour saisir la portée de quelque doux reproche, comme
par exemple, tu as été bien longtemps au lac, ou, tu pourrais
bien lire tes livres sous les arbres ici, ils sont si beaux ! Eh oui !
Dieu voulait que je sois son instrument pour leur faire faire du
mérite pour le ciel sans le savoir. Si j’eusse compris, j’aurais
fait ce qu’ils voulaient… et ils auraient moins mérité ! C’est trop
tard pour être réparé ! Que Dieu pardonne mon ignorance !
Que cette leçon du passé me serve pour l’avenir dans l’ordre
surnaturel. Il ne faudrait pas attendre cinquante ans pour
m’apercevoir des témoignages d’amour que Dieu me donne à
tous les jours de ma vie. Par exemple, s’il m’a choisi pour les
pénibles missions d’Alaska, c’est qu’il veut me détacher des
choses terrestres pour que je ne vive plus que pour celles du
ciel. Dans le confort de la civilisation, il est bien difficile de
rejeter tant de plaisirs qui se présentent quotidiennement et le
cœur se laisse prendre à leur ensorcellement. C’est un grand
bienfait de Dieu quand il nous met dans l’impossibilité d’en
jouir et qu’il met à la place toutes sortes de misères pour nous
faire expier nos péchés et nous faire mériter des grâces
nouvelles. Il faut donc que je commence à juger les événements
autour de moi selon l’esprit de foi, et selon l’intention divine,
sans m’occuper de ce qu’en pense le naturel en moi. Que Dieu
me donne sa grâce pour voir de plus en plus le côté divin de
toutes les choses de ce monde qui passent par l’orbite de ma
vie !

40
Je comprends que Dieu me rappelle tout l’amour de mes
parents simplement comme un échantillon du sien pour moi.
Par conséquent, il faut que je transfère sur Dieu tout mon
amour pour mes parents. C’est la meilleure façon d’éterniser
mon amour pour ma famille. Plus j’aimerai Dieu et plus j’ai de
chances de retrouver en lui tous ceux que j’aurai aimés pour
l’amour de lui. Que Dieu m’en donne la grâce ! Commençons
cette pratique tout de suite. Si vous voulez bien, chère mère,
chaque fois que nous penserons l’un à l’autre, nous ferons un
acte d’amour de préférence pour Dieu : car, c’est pour avoir
notre amour qu’il nous en a tant donné pour les uns les autres,
nous ferons un grand nombre d’actes d’amour de Dieu avec un
grand mérite pour le ciel. Voilà pourquoi Dieu nous a séparés.
Comme les pétales d’une fleur doivent tomber pour que le fruit
mûrisse, ainsi, il éparpille les membres d’une famille pour que
mûrisse le mérite surnaturel dans chacun d’eux, en proportion
de son esprit de foi Tournez donc votre amour sur Jésus… et il
vous dédommagera bien de celui que vous avez perdu pour
l’amour de lui !
Nous devons savoir que l’amour de Dieu est exclusif : c’est
pourquoi il exige tant de séparations afin de diviniser notre
amour. Quand il choisit Abraham pour le chef de son peuple, il
lui fit quitter son pays et ses parents, puis exigea même le
sacrifice de son fils unique qu’il aimait tant, son Isaac. Dieu
veut quelque chose de semblable pour moi et les miens. Faites
donc, chère mère, votre sacrifice comme Abraham, et vous
aussi vous aurez une bénédiction abondante de Dieu. Il nous
faut tous ces sacrifices pour aimer Dieu de tout notre cœur
comme le veut le premier commandement. Il me semble que je
vois mieux la portée de l’une de nos règles qui dit : « Que tous
se dépouillent de l’affection naturelle qu’ils pourraient avoir
pour les parents afin de ne les aimer que pour Dieu ! » En les
quittant pour toujours, c’est déjà une preuve qu’on préfère
Dieu à ses parents. Mais, j’ai un autre chéri dont il m’est bien
difficile de me séparer et que je dois sacrifier quand même :
c’est l’amour de mon moi ! Ce ne sera pas facile de mourir à
soi-même, de m’oublier totalement pour mettre Dieu à la place

41
comme il le veut absolument quand il dit : « Si quelqu’un veut
venir après moi, qu’il se renonce lui-même ! » Je sais que ce
sera une lutte de toute la vie. Il n’y a pas de doute qu’un séjour
dans l’Alaska va m’aider à obtenir cette grâce. Car, il n’y aura
pas grand’chose pour alimenter l’amour-propre.
Quand pourrai-je dire comme St Paul : « Ce n’est plus moi
qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi » ! Je saurai que Jésus
vit en moi quand je le traiterai comme le compagnon de ma
vie, que je le ferai mon confident, que je le consulterai en tout,
que je ferai tout pour lui, que je jugerai tout comme lui, que je
parlerai comme lui : enfin que je vivrai comme lui. Or, il n’avait
sûrement rien de naturel dans son activité, jamais un seul
motif naturel, mais toujours uniquement des motifs
surnaturels. En proportion que j’agirai de la sorte, je pourrai
avoir confiance que c’est Jésus qui vit en moi, et que mon
« païen » est mort ou mourant ! Mais, la conséquence me fait
peur passablement : Jésus ne va pas sans sa croix. Il est venu
au monde pour être crucifié ! S’il vient en moi, il voudra que je
sois crucifié comme lui ! Est-ce que Dieu ne m’envoie pas en
Alaska justement pour « massacrer » mon païen comme il a
envoyé Abraham dans la solitude pour immoler son fils Isaac ?
Il faut pourtant que j’arrive à dominer la peur du sacrifice.
Rien qu’à entendre les mineurs parler de la vermine, de la
saleté et du froid de ce pays, me donne la frousse ! Pourrai-je
les supporter pour l’amour de Dieu ? Il le faudra pour suivre
Jésus ! En tout cas, attendons les événements ! Il sera toujours
temps de pleurer et de souffrir !
Voilà les pensées qui me passaient par la tête en
approchant d’Alaska où je flairais un champ de lutte terrible
avec la nature. Pour ne pas me laisser abattre par ces
appréhensions, je devais constamment réagir par des
considérations de foi. C’est à force d’aller dans le monde divin
que je puisais la lumière et la force de rester calme. Souvent
même je recevais de grandes consolations qui dissipaient ces
nuages et me fortifiaient pour un temps. C’est ainsi que je
passais par toute la gamme des émotions humaines. Quand on
est encore enfant dans la vie spirituelle, il ne faut pas
42
grand’chose pour attrister ou pour réjouir un novice. Mais,
Dieu ne nous en veut pas pour cela : Il se dit : Il va grandir avec
le temps et alors on lui donnera de la nourriture plus
substantielle. Aussi, je ne m’inquiète pas trop de ces variations
de température dans mon âme : c’est normal pour les
commençants. C’est déjà une grande grâce que de les
remarquer même ! C’est un signe que Dieu veut les régulariser
avec le temps !

Chapitre 9 : le passage d’Unimak !

Aujourd’hui, nous devrions traverser le passage d’Unimak


pour entrer dans la mer de Behring. Tous les passagers
attendent cet événement avec plaisir pour voir de la terre, que
nous ne voyons pas depuis que nous avons quitté les États-
Unis. Le froid augmente sensiblement à l’approche de ce
passage par où s’engouffrent les vents du Nord. Les gens ont
leurs gros paletots et les mains dans les poches et se
promènent vite pour se réchauffer un peu. Pendant quelque
temps nous avons causé avec une triste espèce d’aventurier :
un Canadien de Montréal qui est parti de chez lui tout jeune
pour aboutir avec les baleiniers du Nord où il fait une vraie vie
de brigands avec ses associés. Sous prétexte de faire le
commerce des pelleteries avec les Esquimaux, ils les volent
honteusement et cruellement. Ils arrivent à un village avec des
liqueurs et enivrent tout le monde, puis les volent et ensuite se
sauvent sur la mer. – Savez-vous que c’est une vilaine vie que
vous menez là ? C’est du vol tout pur avec le péché de les
enivrer en plus. – Si nous ne le faisons pas, d’autres vont le
faire ! – Les péchés des autres n’excusent pas les vôtres ! – Je
ne fais pas d’injustices aux Esquimaux : ils sont destinés à se
faire voler ! – Vous vous damnez avec cette vie abominable ! –
Je ne serai pas seul : tout le monde est voleur ! – Le nombre
des mécréants en enfer n’adoucira pas le feu pour vous ! Tout
en m’avouant qu’il ne s’était pas confessé depuis des années, il

43
n’a pas voulu le faire sur le bateau. Il nous assure qu’il veut
mourir catholique, mais il veut vivre en païen !… et même en
démon ! Un autre Montréalais m’avoue qu’il ne s’est pas
confessé depuis douze ans, faute de prêtre. Justement, je lui
dis, nous avons un Père avec nous : confessez-vous donc. Mais,
non, il veut attendre plus tard. Plus tard est le refrain ordinaire
de ceux que le démon tient dans ses pièges.
Pourtant ces pauvres mineurs sont bien exposés à mourir
gelés ou tués par d’autres qui veulent leur or. Ces prospecteurs
s’éloignent les uns des autres pour garder pour eux seuls l’or
qu’ils peuvent trouver. Isolés ainsi, ils sont facilement
assassinés par ceux qui le veulent. Ils devraient toujours être
prêts à mourir. Notre pauvre Père Bernard se tient à l’écart
tout le voyage pour ne pas parler français avec nous. J’aurais
volontiers parlé l’anglais, mais les deux Frères le savent trop
peu pour causer habituellement en cette langue… surtout avec
un Français ! C’est une toquade insensée mais à laquelle il a
juré de tenir. Eh bien ! qu’il reste avec les Anglais !
En faisant ma promenade autour du Senator cet après-
midi, j’aperçois le Frère Paquin appuyé sur le cadre de la porte,
regardant d’un air rêveur dans le lointain de l’océan. – Frère,
vous avez l’air bien pensif, regrettez-vous d’être parti pour
l’Alaska ? – Jamais de la vie ! J’ai hâte d’y être rendu ! – Vous
pensiez aux Esquimaux ? – Comment penser à autre chose ?
J’ai tout quitté pour eux ! – Si la moitié de ce que nous disent
les mineurs est vrai, vous regretterez le Canada ! – Ce serait dix
fois pire que je ne broncherais pas dans ma décision. Quand
j’affilais des haches aux États-Unis, je travaillais bien fort pour
de l’argent : je ne voudrais pas travailler moins pour le bon
Dieu ! – Ce ne sera pas le travail qui sera dur, je crois, mais
c’est l’isolement. Quand le Père sera parti pour ses courses
apostoliques, vous serez obligé de rester seul des jours et même
des semaines… et alors ? – Eh bien ! je prierai : j’ai toujours
tant travaillé que je n’ai pas prié autant que j’aurais voulu : je
me reprendrai ! – Mais, vous ne pourrez pas toujours prier. –
Alors, je ferai ce que je faisais tout à l’heure : je rêverai au bien
que je voudrais faire pour Dieu ! – Cette longue file de
44
squelettes le long du chemin dont nous parlaient les mineurs
me fait peur ! – Si Dieu le veut, que ce doit être beau de passer
des poudreries au ciel ! – Nous aurons beaucoup de choses à
nous raconter quand nous reviendrons de ce pays ! – Dites-les-
moi tout de suite : car vous reviendrez seul, moi j’y laisse mes
os !
Le Frère Paquin dit cela en riant, mais je sais que cela
vient du fond de son âme. C’est un homme fort surnaturel qui
ne vit que pour Dieu. Il a toutes les qualités qu’on peut désirer
dans un Frère, et pas de défauts. C’est un des meilleurs que je
n’aie jamais connus. Le Frère Rousseau était aussi un Franco-
Américain de Salmon Falls, New Hampshire. Il était aussi bon
religieux que l’autre et avait la même trempe de caractère, et
aussi ardent au travail. Tous les deux incarnaient bien ce que la
Compagnie veut dans les Frères convers. Plût à Dieu que cette
génération de Frères se maintienne toujours. Dans les missions
si difficiles du Nord, un Père a absolument besoin d’un Frère,
pour garder la chapelle et la maison et avoir soin des chiens
pendant l’absence du Père. Il doit trouver le bois de chauffage,
le bois de construction et pour réparer une foule de choses
nécessaires à la vie dans ces dures missions. Il lui faut une
grande vertu et une grande union avec Dieu, car il est souvent
tout seul, et cet isolement est dur sur les nerfs sans un grand
esprit de foi. Un bon nombre de mineurs perdent la tête
justement à cause de cet isolement… espérons que je ne serai
pas seul trop longtemps ! Après souper, on commence à
entrevoir Unimak mais, nous y arriverons trop tard pour en
voir les beautés. Les matelots nous le vantent beaucoup. On
entre entre deux rangées de hautes montagnes volcaniques
dont plusieurs sont encore en éruption. Les mouettes viennent
au-devant de nous en grand nombre et mettent de la vie dans
ce ciel mort depuis notre départ.
Nous naviguons dans le courant chaud du Japon qui longe
les Iles Aléoutes et la température est assez douce. Mais déjà,
nous sentons les vents froids qui s’engouffrent dans le passage
pour faire des épais brouillards presqu’en permanence dans
ces parages. Ce n’est que vers dix heures du soir que nous y
45
entrons, trop tard pour voir bien ce pays. On distingue
faiblement les montagnes dans les ténèbres de la nuit. Enfin,
fatigué et gelé, je rentre me coucher en pensant que je mets
encore un fameux rempart entre moi et le monde civilisé.
Comme la mer de Behring où j’entre est loin de mon pays !
Dans deux jours, nous serons à Nome un peu trop vite !
J’aimerais autant continuer mon voyage indéfiniment… on est
encore bien sur le Senator ! J’offre tout au bon Dieu et je pense
à cette parole terrible dite de St Paul : « Je lui montrerai
combien il lui faudra souffrir pour la gloire de mon nom ! »
Que Dieu m’aide de sa grâce !

Chapitre 10 : une attaque de nostalgie !

Le 29 juillet, samedi, nous sommes sur la mer de Behring


sans aucune terre en vue. L’air est beaucoup plus froid, mais la
température est belle. Dire qu’on navigue au-delà du
Pacifique ! … dans cette mer qui fait partie de l’Arctique on
pourrait dire. J’ai l’impression que devait avoir Christophe
Colomb en venant à l’Amérique alors inconnue. Comme tout
est inconnu, on se laisse aller dans une espèce de résignation
nécessaire : arrive ce que pourra ! Que faire ? J’approche de
l’Alaska comme un patient approche de son chirurgien : il a
peur ! Je me recommande d’une façon spéciale à la Ste Vierge
pour qu’elle m’obtienne les grâces nécessaires pour me laisser
façonner comme Dieu le voudra à l’image de son divin Fils…
crucifié ! J’en ai la chair de poule ! Nous arrivons bientôt au
terme… et nous verrons ce que Dieu fera !
La journée se passe dans l’attente de la fin : les gens sont
pas mal silencieux, figés et par le froid et par la fatigue de ce
long voyage en mer.
Dimanche le 31, fête de St Ignace et la veille de toucher
l’Alaska ! Heureusement que le Père Bernard se trouve assez
bien pour nous dire la messe et nous communier. Nous avions
46
besoin de ce secours pour le triste jour que nous avons eu.
Après le déjeuner, le vent se refroidit et augmente
sensiblement avec une pluie torrentielle, de sorte que les
passagers sont obligés de tenir leur cabine. Il n’y a rien à faire
que de dormir ou de s’ennuyer devant ce déluge autour de
notre arche. Comme je ne puis rester au lit, il me reste à
m’ennuyer royalement ! Ce que je fais à merveille ! Je n’ai
jamais eu pareille attaque de nostalgie dans toute ma vie ! Je
m’ennuie comme on peut s’ennuyer en ce monde ! C’est
demain que je débarque dans le plus triste pays au monde
d’après ce qu’on en dit. Je me sens accablé par la peur des
sacrifices qui m’attendent sûrement dans cette dure mission.
D’abord, toutes mes ambitions d’être quelque chose, de
devenir instruit en toutes sciences comme je l’ai tant rêvé dans
ma jeunesse, s’évanouissent ! Je m’en vais m’enterrer vivant en
Alaska !
D’après les rapports des mineurs, tout ce qui me répugne
se trouve là : saleté, vermine, isolement ! J’aurais dû refuser
carrément de venir m’ensevelir dans ce cimetière de tout ce qui
peut rendre heureux ! Naturellement, tous les souvenirs
heureux de ma famille défilent devant mon esprit, chacun avec
son refrain : c’est fini pour toujours ! Cueillir des catrinettes
avec Élise et Philomène le long de la route du Ruisseau… fini
pour toujours ! Aller porter la soupe aux champs pour mon
père et mes frères… et leur aider à vider la chaudière… fini
pour toujours ! Passer la veillée tous ensemble à chanter des
cantiques ou à écouter des contes… fini pour toujours. Mais,
c’est surtout le souvenir de ma mère inconsolable depuis mon
départ qui me perce le cœur. Pauvre mère, elle attend encore
mon retour à la maison ! Qui sait, dit-elle, s’il ne reviendra pas
un jour ! On ne sait jamais ce qui peut arriver ! Je veux bien
qu’il suive sa vocation, si Dieu le veut… mais ?… Comme pour
me faire sentir davantage l’énorme distance qui m’en sépare et
le changement qu’ont apporté les années, j’aime à la voir à la
maison quand j’étais jeune et qu’elle était dans toute la force de
l’âge. Je la vois travailler à faire des « cannelles » sur le rouet
des ancêtres ou filant la laine de nos moutons en chantant de

47
sa très belle voix le trop plein de son bonheur. Le soleil entrait
à pleines fenêtres avec elle… C’était le bonheur du printemps
de ma vie !
Hélas ! ma mère ne chante plus depuis huit ans, elle a
toujours un brin de tristesse dans le regard. Sa vie est brisée
pour toujours… et j’en suis la cause en grande partie ! Assis
seul dans la porte ouverte de ma cabine, les mains dans les
poches et transi de froid, je veux m’abreuver de tout ce qui est
triste au monde ! Que le ciel soit encore plus sombre, les
nuages plus bas et que le vent les déchire en immenses
lambeaux comme mon bonheur l’est ! Tout ce qui suinte fiel et
larmes est bienvenu pour moi actuellement ! Je suis bien aise
de voir ces énormes vagues cribler par une pluie torrentielle.
Le hurlement du vent dans les cordages avec le gémissement
du navire vrillant à travers des tourbillons d’eau verte et le
choc des larmes déferlant sur les flancs du bateau : tout cela
n’est qu’une faible image de ce qui se passe dans mon âme !
Déchirez-vous, sombres nuages qui couvrez la mer ! Que le ciel
soit plus bas ! L’océan plus noir et les vagues plus menaçantes !
Que le froid me pénètre jusqu’aux os et que mon âme soit triste
jusqu’au fond de mon être ! Que le cri des goélands soit plus
perçant, le hurlement du vent plus lugubre et que tous les
éléments se déchaînent contre moi pour la peine que j’ai faite à
la meilleure des mères. Volontiers, je subis les coups de ce
nordais qui nous cravache et de la pluie qui nous mitraille ! Je
me sens responsable de toutes les larmes de ma mère !… et je
passe des heures dans cette tristesse profonde ! À l’autre bout
du monde, il me semble voir le vide affreux que j’ai creusé
autour de ma mère avec un nuage de tristesse qui plane
toujours au-dessus d’elle. Pleurez, pauvre mère, Dieu ne s’en
offense pas ! Il sait qu’au fond de l’âme votre esprit de foi fait
son sacrifice pour l’amour de Dieu. Mais, il laisse la plaie
ouverte pour nous faire mériter tous les deux davantage.
N’attendez plus mon retour pour vivre avec vous en ce monde.
C’est fini pour toujours ! Et ce n’est pas moi qui suis le seul
coupable !

48
Celui qui déchaîne les éléments sur la mer est le même qui
bouleverse le bonheur des familles pour des raisons dignes de
sa sagesse. Il faut semer sur terre le bonheur que l’on veut
récolter au ciel. Ne pensez plus à votre fils chéri pour faire
votre joie en ce monde, mais voyez-le grandir dans le monde de
la grâce et de la foi pour se préparer à la vie du ciel qui vous le
redonnera enfin pour toujours ! Si le cultivateur ne pensait
qu’au grain qu’il a mis en terre, il serait triste, si vous pensez à
moi comme disparu, vous serez toujours triste. Mais, pensez
que vous m’avez semé en ce monde pour me récolter
éternellement dans l’autre. Alors vous ne serez plus triste, mais
heureuse à la pensée de me récolter un jour au ciel, et là, il n’y
aura plus jamais de séparation ! Eh bien ! en essayant de
consoler en pensée ma mère éloignée, je me trouve moi-même
passablement soulagé : le bon Dieu nous a donné des larmes
pour soulager le cœur dans ses peines. Le souvenir des
sacrifices passés peut faire du bien à l’âme, surtout quand on
les a faits pour l’amour de Dieu. Il me semble qu’on peut
regarder Dieu avec plus de confiance quand on lui a donné des
marques réelles de son amour en quittant pour lui ceux qu’on a
tant aimés ! Évidemment, je suis encore bien enfant ! Bien
humain ! mais, je ne le regrette pas encore ! Nous avons deux
natures comme chrétien : notre nature divine ne détruit pas
physiquement notre nature humaine, mais la divinise. Or, nous
n’avons qu’un seul cœur pour aimer nos parents et aimer Dieu.
Il faut donc avoir une grande capacité d’aimer ses parents pour
pouvoir aimer Dieu avec une grande capacité : elle est la
même. Je dois donc me réjouir et remercier Dieu de m’avoir
donné une grande capacité d’aimer mes parents, je pourrai
donc aimer Dieu aussi avec ce grand cœur. Dieu travaille dans
ce but évidemment puisqu’il m’éloigne de tout ce que j’ai de
plus cher au monde ; c’est donc qu’il veut que je transfère sur
Lui, tout l’amour que j’ai donné à mes parents dans le passé.
Quand donc il réveille en mon cœur tout cet amour des
parents, c’est comme s’il me disait : Puisque tu as tant aimé
ceux qui t’ont fait si peu de bien après tout, combien tu devrais
aimer Celui qui t’a aimé de toute éternité et qui te destine à son

49
propre bonheur au ciel ! C’est bien vrai ! Je comprends
pourquoi il me fait penser si souvent à ceux que j’aime tant.
C’est pour que j’aiguille sur Lui qui m’aime infiniment plus que
mes parents, tout l’amour que je leur ai donné. Je devrai, à
l’avenir, ne les aimer que pour Dieu et en Dieu. Alors, il sera
content et tout le bien que je voulais à mes parents leur viendra
bien mieux et plus sûrement. Passablement soulagé, je vais me
promener un peu : il me semble que la tempête diminue et que
les nuages sont plus légers. En causant avec des passagers, je
m’aperçois que plusieurs aussi ont subi l’influence du temps
maussade que nous avons aujourd’hui. Les Frères aussi sont
peu loquaces : tous attendent la fin de ce triste jour sur le
Senator pour ceux qui débarquent à Nome. Au dîner, plusieurs
manquent à l’appel : mais j’ai la force d’accompagner le Frère
Rousseau qui ignore encore le mal de mer. Je me promène
avec lui un peu, après dîner, mais je sens qu’il est plus prudent
d’aller me reposer.

Chapitre 11 : l’arc-en-ciel !

Après une bonne sieste, je me lève bien reposé et


débarrassé de « mes bleus » de la matinée ! La pluie a cessé et
les nuages se dissipent vite. À mesure que le ciel se rassérène
les figures aussi s’égaient, les conversations s’animent avec les
cœurs qui se dilatent. C’est la joie après la tristesse, l’arc-en-
ciel après le déluge. C’est la première fête de St Ignace qui n’est
pas fêtée par nous. Mon huitième anniversaire de mon entrée
dans la Compagnie passe inaperçu à bord du Senator.
Cependant, St Ignace doit être aussi content de voir ses quatre
Jésuites s’en aller aux missions des Esquimaux que de
banqueter en son honneur.
C’est un saint à qui je dois beaucoup. Sa vie m’a captivé
d’un bout à l’autre de ces deux volumes que j’ai lus au Noviciat,
et j’espère avec la grâce de pouvoir reproduire une bonne
partie de sa sainteté si solide et si éclairée. Le plan des
50
exercices est un fameux don de Dieu pour la conversion des
âmes et la gloire de Dieu. J’espère m’en servir avec fruit quand
je serai prêtre. Je les ai médités et étudiés : il me reste à les
pratiquer dans le concret de la vie. Les occasions ne
manqueront pas en Alaska, je suis sûr. C’est le temps de me
rappeler quand j’aurai à souffrir de quelque chose, que « toutes
les autres choses de la terre ont été créées pour nous aider à
mieux louer, révérer et servir Dieu » ! Ce principe s’applique
aussi bien aux choses désagréables qu’à celles qui sont
agréables.
Après souper, tous les nuages étaient disparus, laissant un
beau ciel limpide et l’océan calme comme un miroir. Il ne
restait que de longues houles sur lesquelles le bateau roulait
doucement. Comme mon intérieur est parfaitement stable, je
puis rester sur le pont pour jouir de la belle veillée qu’on puisse
imaginer en pleine mer. Le soleil couchant se reflète dans les
longues houles qui le multiplient indéfiniment jusqu’au
lointain horizon. Cette immense traînée lumineuse faite de
milliers de soleils oscillant sur la houle nous invite à monter
vers les choses de Dieu. Quel bel échantillon du chemin du
ciel ! De fait comme on se sent à l’autre bout du monde dans
cette mer aux portes de l’Arctique ! Comme nous sommes loin
de la civilisation ! Cette soirée inoubliable est en plus la plus
longue que j’aie jamais vue : le soleil se couche à neuf heures
avec un crépuscule très long aussi, dans ces parages qui
approchent du soleil de minuit ! L’air frais de l’Arctique fouette
le visage et dilate les poumons et la splendeur de toute cette
immensité dans le ciel et l’océan me transporte hors de moi-
même, et me rajeunit de dix ans ! Il me semble que j’ai des
ailes pour m’envoler à travers ces gerbes éblouissantes de
lumière que le soleil nous lance de son lointain horizon. Il me
semble que je monte… monte… et monte encore au-delà de
cette traînée lumineuse, puis, comme si je venais aux limites de
ce monde, et ne pouvant aller plus loin, je lui envoie des
soupirs d’amour qui se rendent à lui sûrement, car pour Dieu,
je sais que notre cœur le pénètre plus que notre esprit, au
moins en ce monde. Je comprends mieux cette parole de St

51
François Xavier quand il dit que les consolations inondaient
son âme d’autant plus qu’il était loin du monde. Dieu veut nous
montrer qu’il est plus pour nous que toutes les créatures
ensemble. Quel dommage que nous prenions tant de temps
pour le comprendre !
Voilà pourquoi mes randonnées en esprit hors de ce
monde et jusqu’aux portiques du ciel m’apportent un immense
bonheur. Qui sait si à force de faire des randonnées dans les
régions célestes, mon esprit ne viendra pas à s’y installer pour
tout de bon et ne plus vivre que de divin ! Si déjà Dieu a exaucé
mes désirs de jeunesse de naviguer sur la terre et de voir les
différentes parties du monde, combien plus exaucera-t-il mes
désirs de planer dans son monde divin de la foi et de la grâce.
C’est la même passion pour explorer les régions du surnaturel
que j’avais autrefois pour explorer le monde naturel ; à plus
forte raison, il me semble que Dieu m’exaucera dans ces désirs
que j’ai de le mieux connaître et le mieux aimer. Comme alors
mon esprit grandissait les lacs et les collines pour se faire une
idée de l’océan et des montagnes, ce même esprit maintenant
se forme quelque idée de l’océan divin, du Soleil divin et du
bonheur goûté en la compagnie de mon Dieu. Puisse-t-il
exaucer mes désirs actuels comme il a exaucé mes autres
désirs ! Le fait qu’il m’envoie dans les solitudes de l’Alaska est
déjà un bon indice de ce qu’il veut faire. Ce n’est sûrement pas
pour me faire connaître les jouissances de ce monde : Ce doit
donc être pour les autres du monde surnaturel de la foi. Je
n’oublie pas ma tristesse de ce matin où l’humain s’en est
donné à plein bord ! Je demande à Dieu de m’accorder à
l’avenir la grâce de le voir aussi bien dans les choses pénibles
que dans les belles, et de rester ferme dans les épreuves comme
dans les faveurs. Dieu est le même dans la nuit comme dans le
jour, dans la tempête comme dans le temps calme, dans les
jours tristes comme dans les jours ensoleillés ! Il me faut donc
fixer mon cœur et mon esprit en Dieu qui gouverne tous les
événements désagréables comme les agréables. Alors, je ne
passerais pas tant d’émotions variables comme le vent ! J’ai du
chemin à faire ! Mais, tout est possible avec la grâce de Dieu et

52
j’ai confiance qu’il m’accordera cette grâce avec le temps. Il me
faut une augmentation considérable de l’esprit de foi, de
mortification et de prière.
Dans l’ordre naturel Dieu fait passer notre âme par toutes
les variations des éléments de son ciel matériel. Si un homme
pouvait s’élever au-dessus des nuages, il ne subirait plus de
tempêtes, mais il vivrait dans le calme avec un beau soleil
toujours luisant à la journée. En bien ! si je prenais l’habitude
avec la grâce de Dieu, de monter dans la foi, au-dessus des
changements sans fin dans le monde naturel, mon âme
s’établirait dans une grande paix et bonheur perpétuel.
Les passagers ronflaient dans leurs cabines et quelques
étoiles commençaient à se montrer dans les dernières lueurs
du long crépuscule, quand je descendis de mon Thabor ! J’étais
fatigué malgré les consolations de la veillée. Ce jour avait été
terrible au début : la matinée m’avait passablement accablé de
sorte que j’avais besoin d’un bon repos.
Avant de m’endormir, je songeais combien ce jour devait
être l’image de la vie : un mélange de tristesse et de joie,
d’abattement et de courage, de l’humain et du divin ou du
naturel et du surnaturel. Mais il faut se libérer de l’emprise de
la nature pour les choses de ce monde afin d’être libre de se
donner totalement aux choses de Dieu. Il faut que le « païen »
meure pour que le divin seul vive en moi ! Que Dieu m’accorde
cette grâce par les mérites de Jésus-Christ et l’intercession de
la Sainte Vierge !

Chapitre 12 : un jour à Nome !

Lundi, le 1er août, je suis réveillé par quelqu’un qui crie à


un autre : Nous sommes à Nome ! Je saute de mon lit et
m’habille au plus vite pour avoir mon premier coup d’œil
d’Alaska. En sortant sur le pont, je vois à un mille de nous, une
étendue de maisonnettes sur un terrain couvert de mousse

53
entouré de roches dénudées… et l’on m’affirme que c’est la plus
grosse ville d’Alaska ! Déjà une foule de remorqueurs et yachts
sont autour de nous, attendant les marchandises et les
passagers. C’est ici que débarquent le Père Bernard et le Frère
Paquin que le Père amène pour rester avec lui à 80 milles au
Nord de Nome, à Mary’s Igloo. Je plains ce pauvre Frère ! Le
Père ne veut jamais parler français et le Frère ne veut pas
parler anglais parce qu’il le sait très peu. Il me dit en
m’annonçant la nouvelle : c’est justement ce que je craignais le
plus ! Mais, il ne bronchera pas, j’en suis sûr : il portera sa
croix avec esprit de foi. C’est le bon Dieu, lui dis-je, qui a mis ce
travers dans la tête du Père pour vous faire participer mieux à
la croix de Jésus. Soyez ferme et offrez ce sacrifice à Dieu pour
la conversion des Esquimaux. Vous aurez un grand mérite pour
le ciel. Le Père Bernard m’invite avec le Frère Rousseau à aller
passer la journée à Nome pour voir la mission et nos Pères. Je
connais le Père Bellarmin Lafortune, ancien du collège de
l’Assomption comme moi, et que j’ai rencontré lors de son
ordination à Montréal.
Le Senator ne peut pas approcher à cause du peu d’eau sur
l’immense plage, et le manque de quais. Quoique la mer soit
calme le transbordement n’est pas facile. La houle se fait sentir
assez fortement contre les flancs du navire qu’il faut une
grande précaution pour sauter l’escalier du navire dans le yacht
qui saute de plusieurs pieds. On se jette tout simplement dans
les bras de bons matelots qui nous attrapent comme ils
peuvent. On fait un bout dans ce yacht puis le peu d’eau nous
oblige à transborder dans une grande chaloupe à fond plat qui
reste finalement échouée encore dans trop peu d’eau pour que
nous puissions débarquer. Des mineurs viennent dans l’eau
avec leurs grandes bottes et nous transportent dans leurs bras
ou tirent la chaloupe quand ils le peuvent. Enfin je foule le sol
de l’Alaska… le pays de l’or et des Esquimaux ! J’ai hâte d’en
voir, mais comme il n’est encore que cinq heures du matin, le
Père Bernard nous dit qu’il est encore trop tôt pour qu’ils se
lèvent. Nous montons la côte par une ruelle pavée de madriers
et bordée de petites maisons qui n’ont jamais vu la peinture, la

54
plupart sont abandonnées. On les a bâties juste pour le temps
d’emplir ses coffres d’or… ou pour voir ses illusions
s’évanouir !
Nous nous dirigeons sur le clocher de la petite église de
nos Pères qui domine toute la ville, et dont la croix illuminée le
soir jette ses rayons sur la mer. Peu après cinq heures, nous
frappons à la porte de la résidence de nos Pères qui se lèvent.
Ils nous font une réception fort chaleureuse, contents de voir
des Jésuites du Canada et recevoir des renforts pour nos
missions. Avec le Père Lafortune se trouvent le Père Forhan et
le Frère Lemire. Nous allons au plus pressé, à la chapelle pour
la messe et la communion. Il fait tellement froid qu’on voit son
souffle à trois ou quatre pieds et c’est le premier août ! Une
raison de plus de monter au-dessus des nuages et sous les
portiques célestes ! Il doit faire moins froid là-haut ! Le Frère
Lemire nous sert un vrai bon déjeuner de la bonne soupane
dans nos écuelles propres et du bon poisson comme plat de
résistance. Le Père Lafortune, supérieur, est très intéressant en
nous racontant ses expériences avec les Esquimaux. Mais j’ai
encore plus hâte d’en voir ! Aussi, tout de suite après déjeuner,
le Frère Lemire vient avec nous pour nous montrer la ville et
les Esquimaux. La ville ne compte plus que dans les deux mille
habitants quand elle en a déjà eu vingt mille au temps de la
découverte de l’or. Les Esquimaux doivent vivre dans un
quartier séparé et protégé par des soldats… contre les vices des
blancs ! C’est une honte pour notre civilisation païenne !
À un tournant de rue, en voici une famille. J’aurais
rencontré des habitants de la lune que je ne les aurais pas plus
dévisagés ! Voilà les gens avec lesquels je viens vivre ! Ils
portent une espèce de tunique en fourrure qui va jusqu’aux
genoux, avec un capuchon bordé de fourrure aussi et des bottes
de phoques. Je ne suis pas sûr de pouvoir distinguer le père de
la mère, l’un n’a pas plus de barbe que l’autre et les deux
portent la même tunique ou parkas. Mais comme un des
parkas est décoré de queues d’écureuils et qu’un enfant la suit
de tout près, ce doit être la mère. Ils ont les yeux obliques
comme les Japonais, le teint jaune et le nez fort aplati. Ce qui
55
m’intéresse surtout, c’est d’aller les voir dans leur quartier
spécialement réservé pour eux. Les uns raccommodaient leurs
raquettes ou leurs filets de pêche ou faisaient des traîneaux ou
travaillaient des objets d’ivoire. J’ai parlé l’anglais avec
quelques-uns qui le savaient pas mal. J’avoue qu’ils m’ont fait
une bonne impression : J’ai découvert que c’était du monde
comme les autres et qu’ils ont de l’esprit même s’ils ne sont pas
instruits. J’ai peur de les aimer ! C’est surtout dans sa boutique
en arrière de sa maison que le Père Lafortune a montée pour
eux, qu’il a appris la langue esquimaude qu’il sait aussi bien
qu’eux. Ils sont toujours une dizaine qui vont faire toutes
sortes de petits travaux pour eux-mêmes avec les outils que le
Père met à leur disposition. La pratique vaut mieux que la
grammaire. Le Père Lafortune me conseille de ne jamais ouvrir
une grammaire, mais de parler avec eux, d’apprendre des
phrases par cœur et que la logique naturelle fera le reste. Est-
ce que les enfants de toutes les nations n’apprennent pas à
parler tout jeunes sans aucune grammaire, et ils parlent encore
mieux que les Pères qui perdent leur temps dans les
grammaires. Les mots sortent comme ils entrent ! S’il faut
penser aux règles de la grammaire pour apprendre une
expression, il faudra passer encore par ces règles pour se servir
de cette même expression. Imitez les enfants, dit-il, et vous
parlerez l’esquimau bien vite. Je m’y mets tout de suite !
Bonjour ! se dit : Chamai ! Comment allez-vous ?
Chanretûten ka ! Il fait froid ; ninglichtok ! … et cela reste pour
la vie ! Nous prenons le dîner à l’hôpital des Sœurs de la
Providence qui sont toutes canadiennes, et fort contentes de
parler français. Mais, à notre grande honte, le Père Bernard
refuse de dire un seul mot français : il répond toujours en
anglais C’est impoli, c’est ridicule, c’est bête, il nous met tous
mal à l’aise, mais rouge comme un coq, il tient son bout ! Dans
la ville et autour de la ville on voit toutes sortes de machines à
creuser des bouilloires de toutes les grandeurs, qui ont servi à
enrichir quelques mineurs, qui en ont ruiné encore plus !
Combien sont venus là croyant trouver l’or sur la grève pour
remplir leurs coffres et s’en aller millionnaires. De fait, on

56
trouve de l’or dans les sables de la grève, mais c’est à peine
suffisant pour vivre au jour le jour. Ils le font pour aider à
payer leur pension pendant qu’ils sont de passage dans la ville.
La plupart des mineurs sont bien à plaindre. Ils doivent
creuser des trous dans la terre gelée à trente et quarante pieds
de profondeur, puis, en été durant les pluies, il leur faut laver
toute cette terre pour découvrir les parcelles d’or… s’il y en a.
Un individu ordinairement vend son terrain aurifère à une
grosse compagnie qui a les machines coûteuses pour exploiter
ce terrain, et les capitaux pour faire les déboursés voulus. Aussi
la plupart s’en retournent chez eux avec leurs poches vides et
leurs illusions tombées. Vers cinq heures, je dois retourner au
bateau avec le Frère Rousseau. Le Père Bernard et le Frère
Paquin sont déjà en route pour leur mission de Mary’s Igloo.
Que Dieu protège ce pauvre Frère qui commence sa passion
avec ce Père si peu délicat. Arrivés à la grève, on voit d’énormes
vagues déferler à perte de vue sur l’immense plage. Le vent
s’est élevé durant le jour et il est impossible de prendre la mer
avec des chaloupes ou des yachts. Cela est prévu par la
compagnie de transport. On a érigé une tour de fer d’une
cinquantaine de pieds de hauteur sur la grève, puis une autre
de même genre dans l’eau assez profonde pour qu’un gros
chaland puisse approcher. Je suppose qu’il doit y avoir une
distance de deux à trois cents pieds entre ces deux tours. Un
funiculaire relie les deux sommets. Une grande plate-forme de
dix pieds par dix pieds est suspendue par un fil de fer à ce
funiculaire. Une dizaine de passagers embarquent sur cette
plate-forme, se tenant du mieux qu’ils peuvent les uns les
autres et se cramponnant aux câbles des quatre coins qui
tiennent la plate-forme au fil d’acier au-dessus des brisants qui
font rage sur la grève. Un silence de mort fige tout le monde.
Pour moi j’ai eu la peur de ma vie ! Que de choses pourraient
faire défaut dans un appareil de ce genre ! Si c’est possible on
ne me prendra plus dans pareil voyage aérien !
Rendus à la tour, on nous descend sur une allège qui
danse comme un copeau sur l’eau. Il faut surveiller le moment
où elle monte près de notre niveau pour se jeter dessus où des
57
matelots nous empoignent comme une poche de farine ! En
attendant mon tour, je demande à un matelot s’il y a danger. Il
me répond que non ; un homme s’est noyé la semaine
dernière ! Ce n’était pas pour me rassurer ! Un remorqueur
nous conduit au Senator où il faut répéter le même manège
pour attraper la plate-forme de l’escalier du bateau, trois pieds
par quatre pieds ! Quelle frousse avec le vacarme que font les
vagues qui frappent les flancs du Senator ! Deux matelots
robustes me prennent dans leurs bras, et me jettent à deux
autres matelots sur la plate-forme de l’escalier. Puis c’est toute
une affaire que de monter cet escalier quand le navire roule
comme un fou dans la mer folle ! J’ai dû laisser les empreintes
de mes doigts dans les barres de fer de cet escalier. Enfin, Deo
gratias ! nous sommes encore sur le pont du Senator ! Nous
surveillons le transbordement des autres passagers… qui
pourraient encore rouler à l’eau ! Puis nous prenons un bon
souper sans crainte d’être malade pendant que le bateau est
encore à l’ancre. Puis, nous faisons un bout de promenade en
causant de ce pauvre Frère Paquin et de ce que nous avons vu
durant notre visite à Nome. Nous devions partir tout de suite
après souper, mais, il est déjà neuf heures et l’on charge encore
des marchandises. Fatigués de notre journée, nous allons nous
reposer et demain matin, nous serons à St-Michel à quatre
vingt milles de Nome où le Frère Rousseau doit débarquer
pour rester là avec le Père Chapdelaine. Le lendemain, le Frère
Rousseau me réveille pour m’avertir que nous sommes à St-
Michel. Je sors sur le pont et lui dis : mais toutes ces villes se
ressemblent bien ! Il s’éclata de rire : c’est encore Nome ! De
fait, nous n’avions pas bougé. Le bruit des grues et des
machines nous avait fait croire que nous marchions. Remerciez
le bon Dieu, lui dis-je, vous avez une journée de plus sur le
Senator. Mais, il est fatigué du voyage et a hâte de descendre
dans sa mission. Vers neuf heures du matin, nous partons pour
St-Michel. En route, nous devions livrer des marchandises à un
petit poste sur la côte. Des gens vinrent pour nous accoster,
mais un gros vent les repoussait toujours au large, de sorte
qu’ils ont dû abandonner la partie pour se reprendre au retour
du bateau.
58
Chapitre 13 : dans la baie de Golovin !

Mardi, le 2 août, vers trois heures de l’après-midi, nous


entrons dans la baie de Golovin pour délivrer des
marchandises et débarquer un ministre protestant avec son
violon et sa femme avec sa guitare… pour convertir les
Esquimaux. Elle sera institutrice, et lui sera ministre, gardien
d’un troupeau de rennes du gouvernement. Ils apportent une
grosse boîte de bibles anglaises pour distribuer aux Esquimaux
qui ne savent ni lire ni écrire un mot d’anglais. S’ils ont le
courage de rester là cinq ans, ils recevront une bonne pension
pour leur vie. J’étais content de laisser la mer très agitée pour
entrer dans cette belle baie tout à fait calme, flanquée qu’elle
est de très hautes montagnes qui la protègent des vents du
large. On jette l’ancre à peu près à trois milles de l’entrée
majestueuse faite d’un côté par le Cap Rocky Point, et de
l’autre par le Cap Derby. Il devait y avoir un autre trois milles
pour atteindre le fond de la baie où se trouve un petit village.
On a beau siffler longtemps, rien ne remue au fond de la baie.
Ces gens sont supposés venir chercher leurs marchandises et
leurs passagers. Alors le capitaine décide de passer la nuit là
pour reposer son équipage très fatigué de leur débardage de
vingt quatre heures à Nome. Plusieurs disputent de ce retard,
mais je m’en réjouis grandement ! Plus j’approche de ma
mission et moins j’ai hâte d’y arriver ! Nous sommes encore
bien logés, bien nourris et mon passage payé jusqu’au bout !
Tout est propre, tout est tranquille et l’odeur de la mer me va à
merveille ! Prenons notre temps pour débarquer ! Que Dieu
nous accorde encore des retards !!! Nous aurons une
magnifique veillée dans une des plus belles baies du monde !
Elle est flanquée de hautes montagnes escarpées couvertes
de mousse verte sur le fond de laquelle on voit des centaines et
des centaines de mouettes glisser gentiment des montagnes à
la mer et de la mer aux montagnes. Au loin à l’embouchure, on

59
voit les grosses vagues déferler sous le gros vent qu’il fait là,
tandis que la surface de la baie est comme un beau miroir. Une
atmosphère d’auguste et austère majesté les domine. Mais,
j’aime mieux les contempler que de les habiter ! Quelle morne
solitude ! Des humains ont-ils jamais passé par là ? À quoi
peuvent-elles servir pour les hommes ? Des mineurs peut-être
les ont prospectées pour trouver de l’or, mais combien ont eu
la pensée de glorifier Dieu pour cette création certainement
faite pour les hommes ! Pour moi, je suis plus intéressé à Celui
qui a pu mettre de l’or dans ces montagnes. Quand même je
pourrais remplir des centaines de coffres de cette terre jaune,
qu’est-ce que cela me donnerait dans l’éternité ? Rien du tout à
moins que je distribue cet or aux pauvres ou en bonnes œuvres
et en esprit de foi. Est-ce que Dieu ne m’a pas amené ici
justement pour que je lui donne une part de la gloire qu’il
voulait en créant ces superbes montagnes entourant cette
immense baie. Et toute la côte est faite de centaines de baies du
même genre. Toutes ces splendeurs dans les régions boréales
sont aussi créées « pour aider l’homme à louer, révérer et
servir Dieu ». J’ai toute une bonne veillée absolument
tranquille où plane un silence révérentiel comme pour mieux
m’inviter à parler à Dieu. Le Frère Rousseau prend bien ce
retard que nous avons et nous causons de différentes choses,
puis nous aiguillons la conversation sur la contemplation.
Comme il m’a entendu souvent dire que les belles choses de la
terre étaient des reflets du ciel, il me demande comment
pratiquer cette méthode habituellement. Alors, je lui explique
qu’il faut d’abord connaître comment nous sommes bâtis pour
savoir comment utiliser les ressources que Dieu a mises en
nous. Tout chrétien devrait savoir qu’il y a trois vies en nous
lorsque nous sommes en état de grâce : la vie animale, la vie
intellectuelle et la vie divine de la grâce sanctifiante. Il s’agit de
les faire jouer simultanément dans tout ce que nous faisons
tout en gardant l’ordre établi par Dieu.
Par exemple, il faut toujours commencer par notre vie
animale ou des sens, car c’est là que la raison prend les
éléments de ses connaissances. Puis on fait entrer la raison et

60
enfin la foi. Voici un exemple : nous sommes faits comme le
temple de Salomon : il y avait une cour extérieure pour les
animaux et les païens ; elle correspond à notre vie animale et
sensible. Puis, une cour intérieure où seuls les Juifs pouvaient
entrer. Elle correspond à la sphère de l’activité de la raison et
de la volonté. Enfin, une troisième cour où seul le Grand-Prêtre
avait accès une fois par année, le Saint des Saints. Elle
correspond à notre vie surnaturelle de la grâce sanctifiante qui
est le monde de Dieu seul. Comme les Juifs prenaient les
animaux dans la cour extérieure pour les offrir en sacrifices,
ainsi, notre raison prend dans les sens et la vie animale les
éléments des sacrifices qu’elle doit offrir à Dieu. C’est la vie
païenne qui fournit ces sacrifices : la vie selon la raison et selon
la volonté. Comme notre volonté est libre, l’homme peut vivre
la vie qu’il veut. Dieu a mis la volonté et l’intelligence entre la
vie animale et la vie divine de la grâce pour que ces deux
facultés puissent monter de la vie animale à la vie divine.
Par exemple, ce sont nos sens qui nous font voir les
beautés que Dieu a distribuées dans cette magnifique baie de
Golovin. Mais, comme par en haut, la foi fournit à nos deux
facultés le plan et la volonté divine. La foi nous enseigne que
Dieu a tout créé pour sa gloire et c’est l’homme qui peut la lui
donner en lui attribuant la cause de toutes ces belles choses.
C’est en faisant cela qu’on dit qu’on contemple. Quand donc on
remonte des créatures au Créateur pour le louer, le bénir, et
mieux l’aimer, on fait de la contemplation dans le sens
ordinaire. Nous devons donc nous servir de nos trois vies pour
que notre perfection, soit agréable à Dieu. Ainsi, la raison
prend sa matière dans les sens de la vie animale, et a besoin de
nos deux facultés spirituelles pour agir en nous.
Toutes trois doivent agir l’une dans l’autre et
simultanément, non pas l’une à côté de l’autre. La tendance
naturelle des hommes aidés des démons est de s’arrêter à la
première vie ou à la deuxième seulement. Dans le premier car,
ils agissent comme des animaux. Un cheval, par exemple,
pourrait regarder ce que je vois dans cette baie. Si je m’arrête
simplement à ce que mes sens me montrent, j’agis comme ce
61
cheval. Si ma raison se pâme devant ces beautés et que ma
volonté s’y affectionne, j’agis comme un vrai païen qui pourrait
en faire autant.
Un chrétien doit faire jouer sa vie divine et alors il fait
entrer sa foi et il juge ce qu’il voit selon sa foi et pas seulement
selon sa raison. Alors, il se dit que Dieu a créé ces belles choses
pour manifester ses perfections divines afin de s’attirer de la
louange et de l’amour des hommes. Celui qui met donc ses
trois vies dans ses actions fait plaisir non pas seulement à son
animal, à son païen, mais aussi à son chrétien… ou son Dieu.
Voilà une manière parfaite d’agir pour tout chrétien. Heureux
celui qui en prend l’habitude dans la pratique de sa vie : il
accomplit cette parole de St Paul : « Tout sert au bien de ceux
qui aiment Dieu. Il rapporte tout à Dieu et Dieu le bénit ». Si
donc un chrétien s’habitue à monter des perfections créées aux
perfections incréées de Dieu, il accomplit parfaitement le plan
divin : il glorifie Dieu et acquiert du mérite éternel. Voilà
pourquoi Dieu a fait cette baie de Golovin et nous y envoie
aujourd’hui pour lui en donner la gloire.
Évidemment, il y a toujours danger de s’arrêter à la
première ou à la deuxième vie pour agir simplement comme un
animal ou un païen. C’est à nous de remonter à Dieu par notre
troisième vie, celle de la foi dans toutes nos actions ! Nous
sommes les enfants de Dieu : agissons donc comme ses
enfants : divinement ! Voilà l’idée de la contemplation simple
et ordinaire que tout chrétien devrait pratiquer à cœur de jour
dans toutes ses actions. Les prêtres et tous ceux qui sont
chargés de la formation des fidèles devraient inculquer cette
fonction essentielle de l’intelligence et de la volonté humaines
dans le plan divin, pour glorifier Dieu et faire désirer le ciel par
ceux qui sont dans la foi. Hélas ! la passion que les gens
mettent à suivre les plaisirs des sens montre qu’ils n’ont jamais
compris le plan divin.
Les prêtres devraient le donner systématiquement afin
que tous les catholiques réservent leur amour uniquement
pour Dieu, et pas pour ses échantillons sur la terre. Celui qui

62
monte tout de suite à ce que la foi montre dans les créatures se
dégoûte des choses de la terre pour donner tout son amour
uniquement à Dieu et aux choses de Dieu. Le Frère Rousseau
est de mon avis comme il le montre par son détachement des
folies de la terre. Que Dieu nous accorde cette grâce ! Si l’on
peut être si heureux de bercer doucement sur l’onde qui
réfléchit seulement le ciel, que sera-ce de bercer sur les flots
purs de la charité divine au sein du paradis. Là, l’esprit pourra
s’élancer à cœur joie jusqu’aux sommets les plus sublimes des
personnes divines ! Il me semble que je comprends mieux la
parole de J.-C. que notre victoire sur le monde viendra de
notre foi. En montant tout de suite aux perfections divines par
leurs reflets dans les créatures, on évite leur ensorcellement
puisqu’on file tout de suite dans les choses de Dieu
correspondantes à ce que nous voyons sur la terre.
Si on disait à un pauvre de jeter sa croûte de pain sec et
qu’on ne lui donne rien à la place, il va la garder : c’est encore
mieux que rien. Mais, qu’on mette à côté de lui un beau pâté
qu’il aime, et il va vite jeter son pain sec pour le pâté qu’il
préfère sûrement. On a beau dire aux gens du monde de ne pas
aimer ses plaisirs, ils continuent de les aimer malgré nous.
Mais, si on arrivait à leur faire penser aux biens infinis du ciel,
et à leur montrer qu’ils ne peuvent pas avoir les deux, et
surtout, si on leur apprend la pratique de cette contemplation
simple, ils arriveront à s’éprendre des choses éternelles et
alors, d’eux-mêmes ils jetteront leur pain sec ou les tristes
plaisirs de la terre pour ceux du ciel.
Que Dieu me fasse la grâce de porter toujours en moi-
même une espèce de baie de Golovin. Qu’il y ait toujours au
fond de mon âme un coin parfaitement calme et recueilli d’où
mes pensées et mes actes d’amour vers Dieu puissent monter
sans cesse comme ces goélands jusqu’aux sommets des collines
éternelles… pendant qu’au loin les choses de ce monde ragent
comme les vagues à l’embouchure de la baie ce soir ! Mais,
qu’elles n’aient pas plus d’influence sur mon âme que ces
vagues en ont sur moi actuellement. Il faut que je fasse un
Saint des Saints dans mon âme où Dieu seul ait accès à tout
63
instant du jour et de la nuit. Là j’irai facilement le trouver pour
lui exposer mes besoins, mes peines et mes misères, et qu’il me
parle dans le silence de la nuit intérieure comme il semble le
faire pour moi en ce moment d’un bonheur immense en Dieu.
Que Dieu soit béni de ce fort vent d’hier qui a empêché les gens
de venir chercher leurs passagers ! Cette veillée dans cette
magnifique baie m’a valu des heures bien précieuses et très
utiles. Le trois août, mercredi, vers neuf heures du matin, le
capitaine envoie des matelots conduire notre ministre
protestant avec sa dame au fond de la baie ce qui prend encore
quelques heures. Mais, la journée s’annonce fort belle et peu
importe maintenant, nous touchons au terme de notre voyage
sur le vieux Senator que nous avons appris à aimer comme un
bon vieux compagnon qui nous a conduits heureusement
jusqu’au terme.

Chapitre 14 : de St-Michel au Yukon !

Nous arrivons à St-Michel un peu avant dîner. Là encore,


comme il n’y a pas de quais, le Senator reste au large et un
remorqueur nous transporte au petit quai du rivage. En
laissant le Senator, il me semble que je quitte la civilisation
pour tout de bon ! À la grâce de Dieu ! Nous n’avons pas de
difficultés à trouver le missionnaire en nous dirigeant sur le
clocher de la petite église visible du rivage où nous
débarquons. Le Père Chapdelaine nous reçoit bien, mais
comme il n’est pas démonstratif par nature, la réception se
ressent de la température passablement froide. Nous marchons
sur de la glace dès que nous mettons le pied à côté du trottoir
de planche. Il n’y a aucun signe de végétation visible. La ville
est bâtie sur un champ de glace, qui reste à cœur d’année.
Son presbytère est passable : les Esquimaux viennent là
souvent pour passer le temps. Des jeunes essaient de jouer son
petit harmonium. Les autres ne font rien… et niaisent ! Le Père
dit qu’il ne s’ennuie pas : durant l’été plusieurs bateaux qui
remontent le Yukon mettent de la vie dans St-Michel. En hiver,
64
il visite les Esquimaux dans les différents villages de son
district : il les instruit, les confesse, les communie et en même
temps apprend la langue. Le Père nous a servi un bon dîner :
une soupe substantielle, du bœuf en conserve, du bon beurre,
du thé avec du lait condensé… et sucré et du bon pain blanc.
J’en suis agréablement surpris. S’ils en ont autant à Sainte-
Croix où je vais, j’essaierai de vivre quelques années. Je me
demande ce que va bien faire le Frère Rousseau dans un poste
aussi insignifiant, lui qui est capable de travailler comme trois
et très vif ! Il aura soin des sept chiens du Père pour les voyages
et fera les repas pour deux. Il sera aussi sacristain et chauffera
la maison et l’Église. Mais, il est assez surnaturel que je ne suis
pas en peine de lui : il se débrouillera bien d’une façon ou
d’une autre.
Après dîner, je vais m’informer au sujet des bateaux qui
remontent le Yukon. J’ai encore cinq cent milles à faire avant
d’arriver à mon poste, qui s’appelle Koserefsky, et que j’ai fait
changer en Sainte-Croix, pendant que j’étais maître de Poste. Il
y en a un qui part après souper. Je me réserve une cabine pour
moi seul, car nous ne serons pas nombreux et c’est un gros
bateau. Après souper, je salue le Frère Rousseau et le Père
Chapdelaine et m’embarque sur le Louise, un bateau à deux
étages et à fond plat pour lui permettre d’approcher les rives
du fleuve même où il n’y a pas de quai. Il est actionné par une
énorme roue à l’arrière qui peut pousser le bateau le long d’une
berge sans inconvénient pour la roue. Il pousse cinq grosses
barges de marchandises pour les mineurs du haut Yukon, de
sorte qu’il ne peut pas faire plus de cinq à six milles à l’heure…
et j’ai cinq cent milles à faire ! Ne nous pressons pas ! Tant
mieux ! Nous serons bien sur ce bateau ! Qu’il prenne tout le
temps qu’il voudra… je ne suis pas pressé ! J’ai une bonne
cabine, tous les ponts sont libres pour mes promenades, des
quantités de provisions… pas de vermine ! pas d’odeur de
bottes d’esquimaux… que peut-on demander de plus pour être
heureux. Quoique la veillée soit très belle avec le soleil qui se
couche après neuf heures, j’aurais voulu voir tout cet attirail
partir pour la haute mer, mais je suis fatigué des courses de la

65
journée, je n’ai plus rien à faire que d’aller me coucher… après
avoir donné mon cœur à Dieu. Jeudi, le 4 août, nous avions fait
quarante milles des quatre-vingt milles qui séparent St-Michel
de l’embouchure du Yukon.
Heureusement la mer est calme. Que deviendraient toutes
ces grosses barges attachées au Louise, si une tempête s’élevait.
En ce cas on me dit qu’ils vont se cacher dans une des
nombreuses baies le long de la côte. Le ciel est gris mais
tranquille : l’horizon plutôt bas à mesure qu’on approche de
l’immense delta que le Yukon forme en déposant des millions
de tonnes de sable depuis des milliers d’années sans doute.
Aussi l’eau est très sale. Des centaines de bouches se sont
formées à travers ce delta. Le pilote choisit son chenal qui
change souvent. Vers deux heures de l’après-midi, nous
arrivons au moment et à l’endroit critique. Sur l’avis des
Esquimaux qui connaissent ces parages, le pilote choisit le
meilleur chenal. Mais, il n’y a que quelques pieds d eau et il
faut compter avec la marée haute. Même alors, c’est difficile.
Voici ce qu’ils font. Deux Esquimaux se tiennent sur la barge
de devant et deux autres sur le devant du bateau. Les premiers
sondent avec de longues perches les deux côtés du chenal et
crient le nombre de pieds aux deux autres Esquimaux sur le
devant du bateau qui à leur tour passent le mot au capitaine.
Par exemple, en levant le bras gauche il crie : cinq pieds :
l’autre à droite trouve sept pieds… et le pilote aiguille un peu à
droite. Deux heures se passent à tâtonner ainsi pour traverser
la zone dangereuse où l’on pourrait échouer. Enfin, nous
pouvons reprendre notre allure de cinq à six milles à l’heure
pour faire quatre cents milles ! Je vais avoir le temps de
contempler… si quelque chose de beau se montre. Les îles du
delta s’élèvent à quatre ou cinq pieds de la mer, sont boueuses
en général quoiqu’un bon nombre sont déjà recouvertes de
verdure formée de grandes herbes aqueuses, lieu favori pour
les nids des milliers de goélands, de canards, d’outardes, etc…
C’est très laid et monotone. C’est bon pour les phoques et les
baleines blanches et les marsouins dit-on. Ils peuvent se rouler
dans cette boue tant qu’ils veulent : je leur laisse ce plaisir avec

66
leur sale delta ! J’ai hâte d’en sortir ! C’est plat ! Je n’ai plus les
bons Frères pour causer et je ne connais pas encore nos
nouveaux passagers… et je m’ennuie vraiment ! Allons-nous
coucher de bonne heure : c’est un endroit idéal pour cela : le
bateau ne roule pas du tout, tout est parfaitement tranquille
sur le bateau ; il fait froid et le sommeil me cachera une bonne
partie des laideurs environnantes !
Avant de m’endormir, j’essaie de me transporter en esprit
dans notre belle baie de Golovin pour me mettre quelque chose
de beau dans l’esprit et rêver aux perfections du ciel ! Je veux
du soleil, un horizon varié et un beau ciel pur ! Mais, il faut
dire adieu à la mer pour quelques années au moins ! Je m’en
vais à cinq cent milles à l’intérieur du Pays… bien loin de la
mer !

Chapitre 15 : en remontant le Yukon !

Vendredi, le 5 août, nous sommes dans le Yukon qui


semble avoir trois à quatre milles de large car nous ne sommes
encore pas loin de l’embouchure. Après déjeuner, on amarre le
Louise à la berge pour une dizaine d’heures, dit-on afin de
laver les bouilloires, opération nécessaire, paraît-il quand on
passe de l’eau salée à l’eau douce. Il n’y a rien de beau à voir
ici : les rives sont encore bien basses et simplement recouvertes
de petits bouleaux rabougris qui augmentent à mesure qu’on
s’éloigne de la mer. Car le soleil réchauffe la terre plus vite que
l’eau de sorte que la température s’adoucit en remontant le
fleuve. L’envie me prend d’aller me dégourdir par une marche
sur la berge. Un passager vient avec moi. Nous marchions à
l’orée du bois sans avoir aucun signe d’habitation. Mais voici
une boîte ficelée et fixée sur des poteaux à trois ou quatre pieds
de terre. Qu’est-ce que ce coffre-là ? Curieux, nous coupons les
cordes et nous ouvrons la boîte en jetant des regards craintifs
comme des voleurs. Mais tout est tranquille autour de là. On
voit des pelleteries, on les lève et l’on trouve le cadavre d’un
jeune Esquimau avec une pièce de dix sous sur le front et une
67
tasse à ses côtés. C’est évidemment un païen qui va payer son
entrée aux Limbes !… et qui pourrait avoir soif en attendant !
Fermant le cercueil, nous fuyons à pleines jambes, non pas par
peur des morts ni des vivants, mais pour ne pas être dévorés
par des nuées de maringouins enragés. J’essaie en vain de m’en
défaire avec une branche de bouleau : j’arrive au bateau le cou
et la figure en feu. Heureusement qu’une brise éloigne les
maringouins du bateau. Les habitués de l’Alaska disent que
c’est le paradis des moustiques, et j’en verrai encore bien
d’autres !
On nous dit aussi que les Esquimaux disposent de leurs
morts de cette façon parce que la terre est toujours gelée. Ils les
élèvent sur des poteaux pour les empêcher d’être mangés par
les bêtes fauves comme les ours et les loups. Nous avions été
imprudents de nous exposer ainsi, à ces bêtes malcommodes
pour les hommes ! À la veillée, nous continuons notre marche
« funèbre » au pas très ralenti car le courant est assez fort
contre nous. Le paysage est plat, l’eau est boueuse, les gens
sont mornes : conditions idéales pour bien dormir allons-nous
coucher ! Et comme je n’aurai pas de messe demain… je
pourrai faire la paresse d’autant plus que cela n’arrive pas
souvent ! Samedi, six août, le paysage est un peu moins laid : la
berge d’un côté s’élève en jolies collines boisées avec des arbres
plus respectables ; de l’autre côté, c’est une plaine d’alluvion
aussi boisée et évidemment l’ancien lit du Yukon qui devait
s’étendre jusqu’à une chaîne de montagnes que l’on voit à une
vingtaine de milles du fleuve. Malgré la platitude du parcours,
je ne m’ennuie pas comme plusieurs fois sur la mer. Je me sens
plus près de ma mission où je n’ai pas hâte d’arriver… et c’est
ce qui me fait aimer mon séjour sur mon beau bateau avec ses
cinq grandes barges.
Nous sommes bien traités et sûrement mieux que je le
serai dans ma mission… et mon « païen » s’en trouve bien ! Il
sait que ses jours sont comptés et qu’il va attraper une raclée
comme jamais dans sa vie ! Une raison de plus d’être content
même dans notre marche « funèbre » en remontant le Yukon.
Dimanche le 7 août se passe à la païenne, sans messe ni
68
communion, comme il n’y a pas de prêtre à bord. Il n’y a rien à
faire ! C’est bien la première fois que je manque la messe
depuis l’âge de raison ! Mes parents étaient bien particuliers
sur ce point : toute la famille était toujours rendue à la messe
quelque soit le temps. Un dimanche, je me le rappelle que les
Lacouture étaient les seuls à la grand-messe ! Nous avions
quatre à cinq pieds de neige avec une « poudrerie »
épouvantable… pour les autres, mais pas pour nous ! C’est une
curieuse sensation de ne pas avoir la messe le dimanche avec
une telle habitude. Mais, il faut bien m’y résigner puisque les
circonstances l’exigent aujourd’hui. La platitude se continue :
on passe parfois quelques cabanes qu’on honore d’un grand
nom, comme si c’était une ville quand ce n’est pas même un
village. On me dit que les Esquimaux s’éparpillent exprès pour
avoir plus de chance de faire la chasse et la pêche, le gibier
étant plus abondant. Comme le Yukon charrie énormément de
terre, il se forme des grands bancs de terre qui finissent par se
couvrir de bois. Après des siècles, le Yukon se jette sur ces
bancs pour les charrier plus loin, et les arbres s’en vont à la
dérive jusqu’a la mer de Behring où le vent les distribue aux
Esquimaux qui vivent sur cette côte absolument dénudée. La
Providence va ainsi chercher du bois à deux mille milles en
haut du fleuve pour approvisionner ces pauvres gens.
Lundi le 8 août, nous arrêtons à un gros village qui mérite
un nom : Andreofsky où il y a des orthodoxes Russes en
religion, mais ce ne sont que des Esquimaux formés par les
Russes d’autrefois. L’église que l’on voit n’est pas catholique. Il
nous reste encore quatre-vingt milles à faire ! Je fais
connaissance d’un français du nom de Combalusier, qui se dit
le neveu d’un Jésuite de la région de Marseille. Il passe ses
hivers à faire la chasse et à trapper ; ce qui lui a donné l’an
dernier dans les trois mille piastres. Quelle vie dure pour si peu
d’argent ! Il aime cette vie tranquille, dit-il, et il s’en retournera
en France quand il aura assez d’argent pour vivre à rien faire le
reste de ses jours. Enfin, je m’en vais me coucher sur mon beau
bateau pour la dernière fois. J’ai hâte ! Je n’ai pas hâte – J’ai
hâte de débarquer parce que je suis fatigué du voyage qui dure

69
depuis un mois, et je n’ai pas hâte de me voir prisonnier dans
cette mission au bout du monde. J’appréhende les épreuves qui
vont s’abattre sur mon païen comme jamais de la vie ! Je
supplie Dieu de m’aider de sa grâce pour me laisser
transformer en sa vie divine comme il le voudra, malgré les cris
de la nature… et je pense aux martyrs qui entraient dans
l’arène pour être dévorés par les bêtes. J’ai vraiment une peur
bleue de débarquer dans ce pays si inhospitalier d’après les
récits des mineurs qui ont séjourné là quelque temps. Dieu me
fait passer par cette crainte évidemment pour que je le prie
plus dans les épreuves qui m’attendent là. Ce n’est pas
ordinaire d’avoir ces appréhensions, mais enfin, je
m’abandonne à Dieu et demande à la Ste Vierge de me secourir
par ses prières auprès de Dieu.
Mardi, le 9 août… et le dernier jour de mon voyage ! De
bonne heure nous sommes à Pimute, un des gros villages
d’Alaska avec une trentaine de cabanes ! Mon ami Combalusier
a déjà fait ce voyage et il me vante tellement Koserefsky que j’ai
hâte de le voir ! Nous passons la matinée sur le pont pour
attraper le premier coup d’œil de ma fameuse mission ! Toutes
les pointes et les couches se ressemblent tant que mon ami se
trompe plusieurs fois. « Tenez, c’est sûrement derrière cette
pointe » ! … et on arrive à la pointe et ce n’est pas encore là !
Mais, l’heure du dîner arrive avant la pointe ! Je suis bien aise
de prendre encore un bon repas sur le bateau : je fais mon
devoir au cas où nous n’aurions rien pour souper !!! En sortant
de table, enfin je vois ma mission ! Quelle déception ! On
pourrait la mettre sur le Louise et ses barges ! Je jette un cri
suppliant à Notre-Seigneur dans la petite église que je vois.
Ayant accosté, je descends la passerelle avec les sentiments
d’un homme qui entre au pénitencier.
Mon confrère, Léo Sigouin, est là depuis un an. Il a eu
l’amabilité de venir au-devant de moi. Sa figure toute souriante
et ses écoliers bien proprement habillés me soulagent un peu :
J’aurai toujours un bon compagnon pour causer des choses de
la patrie ! S’il a pu faire un an, je devrais pouvoir en faire
autant. Quelle joie pour lui d’avoir un compagnon. Il savait que
70
je viendrais parce que je suis fait pour les missions !… je ne le
sens pas actuellement ! Il me dit que les Esquimaux sont fort
traitables et très bons, anxieux d’apprendre de sorte que j’aurai
sûrement des consolations dans mon nouveau travail. Lui-
même se dit très heureux, et il ne s’ennuie pas du tout. Il
m’assure que je vais tellement aimer le pays et son peuple que
je ne voudrai plus retourner au Canada ! C’est bien beau tout
cela, je veux le croire : L’expérience dira s’il a raison ! Enfin,
j’étais rendu dans ma mission après quatre semaines jour pour
jour de mon départ de Montréal, le 11 juillet au soir. Je
remercie Dieu de n’avoir pas eu d’accident durant ce long
voyage, et des grâces qu’il m’a faites.

Chapitre 16 : première initiation !

Tout en marchant vers la maison sous cette avalanche de


compliments du Père Sigouin, il est encore scolastique comme
moi, mais c’est notre coutume d’appeler « Père » ceux qui
enseignent, les mains ne m’arrêtent pas un instant pour me
défendre contre les nuées de maringouins qui semblent se
réjouir de mon arrivée plus que le Père Sigouin. Quelle
accolade ! Évidemment, eux aussi me trouvent fait pour le
pays ! Drôle d’engeance à l’entrée de ce « petit paradis » ! La
vieille cabane des Pères faite de troncs d’arbres calfeutrés de
bouse de vache m’est un vrai refuge contre ces vilaines
bestioles ! Le Père Sigouin m’introduit au Père Luchesi, le
supérieur, au Père Perron aussi Italien, au Père Robaut,
Français, au Frère Lefebvre, Canadien, au Frère Marchesio,
Italien et au Frère Dugas, Canadien. Ce dernier était le seul que
je connaissais.
La maison est sombre et imprégnée de l’odeur des bottes
de phoques qui empeste l’air. J’essaie de faire bonne mine à
tout le monde, mais je vois vite que les Pères sont plus
intéressés à leur courrier mensuel que le bateau leur apporte

71
qu’à moi. Je ne les blâme pas ! Mon compagnon flaire que j’ai
besoin d’air, et il m’invite à aller saluer les Sœurs. Il me passe
une moustiquaire que je mets autour de mon chapeau et
descendant sur les épaules : les maringouins n’auront toujours
pas ma tête ! Les neuf Sœurs de Ste Anne se disent et
paraissent heureuses dans la mission et pas une ne voudrait
retourner au Canada. C’est du drôle de monde, pensai-je !
Sœur Marie-Bernadette est la supérieure. Je sais qu’elles
rendent un service inappréciable aux Pères et aux Esquimaux.
Elles sont comme la mère dans la maison. Elles ont une
cinquantaine de petits enfants et autant de grandes filles qui
suivent les classes. Ensuite, je vais faire un tour dans le village
grand comme la main. En deux minutes, nous avons fait le
tour. Nous avons un moulin à scie et toutes les machines pour
faire du bois de construction pour nos missions. Aussi, une
bonne boutique avec tous les outils nécessaires pour travailler
le bois. Nous avons un chenil avec une trentaine de chiens pour
les voyages des Pères et des Frères. Le Frère Lefebvre, qui est
le fermier, a neuf vaches pour fournir du lait aux plus petits des
enfants. Mais, il a de la peine à se procurer du bon fourrage
pour les nourrir. Ce qu’il leur donne est juste pour les tenir en
vie durant les huit longs mois d’hiver !
Le Père Sigouin m’amène ensuite à leur magasin pour me
donner tout ce qu’il me faut pour vivre à l’esquimau en hiver
surtout. Il m’offre les plus belles bottes du magasin. Je lui
demande : – En avez-vous sans l’odeur de l’Alaska ? – Avez-
vous remarqué une odeur particulière ? – Pas du tout ! Elle
semble bien générale au pays. – C’est pour les rendre
imperméables, il faut les tanner dans un… liquide… un liquide
naturel pas du tout particulier aux Esquimaux ! Vous
comprenez ? – Je le sens bien ! Je ne veux pas de ces bottes. Je
porterai mes propres chaussures de cuir toute l’année ! – Vous
ne pourrez pas les endurer quand il fera trente à cinquante au-
dessous de zéro ! Ensuite nous allons voir sa maison où il vit
avec une trentaine de garçons à qui je ferai la classe pendant
qu’il se reposera de la surveillance. Je remplace le Frère Clancy
qui s’en retourne au Canada. Il n’aimait pas cette vie-là.

72
Pendant que les élèves s’amusent, nous causons assis sur un
banc de la récréation de sa besogne et des choses du Canada
qu’il a quitté l’an dernier. Il fait bien son possible pour
m’intéresser et m’égayer, mais sans succès. Il faut toute sa
bonté pour ne pas me planter là avec mon air bête ! Lui, qui
attendait un compagnon pour lui être agréable, ne voit qu’un
individu triste, regrettant déjà d’être venu en Alaska et déjà
dégoûté de tout !
Je saisis une occasion où il est appelé ailleurs pour le
délivrer de cet être renfrogné et maussade. Je m’en vais errer
par les chemins, sans but et sans satisfaction. Je vois
difficilement à travers ma moustiquaire bien malcommode. Il
va falloir porter ce voile tout l’été apparemment. Ce n’est pas
de nature à rendre les choses plus gaies ! Je retourne chez les
Pères que je trouve encore occupés à lire leur courrier et les
journaux qu’ils n’ont pas vus depuis un mois. Mon cas ne
semble pas les intéresser : ils ne m’ont pas même donné une
chambre quoiqu’ils voient bien ma valise dans le milieu de la
place. J’explore la maison un peu et je m’aperçois que toutes
les chambres sont occupées : où vont-ils me mettre ? je sors
encore et vais errer à l’aventure en attendant l’heure du
souper : les Pères auront fini de lire les journaux… et peut-être
qu’ils penseront à me donner une chambre… s’il y en a !
Personne, ni au souper ni en récréation, semble soupçonner
combien ils m’embêtent en me laissant sur le perron pour ainsi
dire. Ils ont beau faire des farces et compter leurs histoires
pour m’égayer, ils me laissent bien froid… tant que je suis
encore dehors. Enfin, l’heure du coucher arrive et ils sont
obligés de m’indiquer l’endroit où je vais coucher. Le Père
Luchesi demande au Frère Lefebvre de me conduire à mes
quartiers. J’ai failli éclater en voyant ce réduit rempli de vieilles
boîtes, de vieux coffres de toutes sortes de bric-à-brac, de
vieilles bottes et de guenilles que les vieux missionnaires ont
accumulés depuis une trentaine d’années : quelle saleté et
quelle odeur ! Il me conduit dans un coin où il y a des madriers
étendus sur des chevalets avec une peau de renne pour matelas

73
et des grosses couvertures de laine brunes et rudes pour me
couvrir.
Le Frère me laisse la lampe sur une boîte avec un
« bonsoir » et il s’en va ! Je reste là planté ne sachant que faire.
Je tombe à genoux et j’éclate en sanglots étouffés car la honte
m’empêche de crier et de hurler comme je le voudrais de me
trouver dans ce cachot infecte. Je pleure comme on peut
pleurer, surtout quand on n’a jamais bien pleuré, ayant
toujours été dorloté par la divine Providence. Je ne dispute
pas, je ne discute pas : je répands mon chagrin à chaudes
larmes sans rien dire ! Enfin ! un peu soulagé, je vais essayer
de dormir sur ces planches ! Je lève les couvertures… pas de
draps… et sans matelas ! Enfin ! je n’ai pas d’autre alternative
que de me résigner à m’étendre sur mes planches et de faire le
mort ! J’éteins la lampe et je me couche. Les madriers me
rentrent dans le corps et les couvertures me piquent les
jambes. Puis aussitôt la lumière éteinte, des centaines de
maringouins foncent sur moi ! J’essaie de me couvrir la figure
sous les couvertures, mais j’étouffe : si je laisse la moindre
ouverture, ils enfilent par là avec leur bourdonnement effronté
et me piquent sans pitié Je me serais bien levé pour allumer la
lampe, mais je n’ai pas une seule allumette ! Il ne me reste plus
qu’à endurer en attendant le jour.
Je passe la nuit absolument blanche : à disputer, à pleurer
et à prier ! Si les Pères n’avaient pas de chambre à me donner,
pourquoi m’ont-ils fait venir ? Comment passer l’année sur
mes deux madriers ? Dans ce trou infect ? Je serais mieux
dehors sur le perron ! Là au moins le vent chasserait ces
moustiques infernaux ! Puisque les Pères ont du bois de
construction pour toutes nos missions, ils auraient bien pu me
faire une chambre. Quelle folie d’avoir consenti à venir dans un
pays pareil ! J’étais si bien à Montréal ! Qu’ai-je donc fait à
Dieu pour qu’il me condamne à être traité de la sorte ?… et je
pleure comme un enfant ! Je pleure non seulement pour cette
abominable, mais de me voir pris pour des années dans cette
sauvagerie affreuse ! Souvent, je me calme un peu pour prier.
Mais, que dire à Dieu ? Je voudrais sortir de ma prison, et je
74
suis bien sûr qu’il ne m’exaucera pas sur ce point. Je suis en
Alaska et je dois y rester jusqu’à l’été prochain au moins
puisque je remplace celui qui s’en va ces jours-ci, et il faut que
je prenne sa place absolument. Je ne puis donc pas demander
ma liberté. Elle est perdue pour longtemps : je l’ai sacrifiée le
jour que j’ai accepté de venir dans ces missions. Alors, je
demande le courage et la grâce d’endurer ma croix ; je lui
demande la lumière pour mieux comprendre son plan sur moi
afin de mieux accepter les épreuves qu’il m’envoie. Il me vient
à l’idée une prière que je récite depuis longtemps sans trop
savoir ce que je demandais comme ma révolte de ce soir le
montre. Pourtant, j’étais sincère, il me semble ! Eh bien ! Dieu
m’en donne une connaissance expérimentale ce soir ! « Ô
Verbe de Dieu, apprenez-moi à être généreux ! » Cela veut dire,
savoir se donner pour les intérêts de Dieu, donner de ses aises,
donner de sa vie, de son bonheur pour l’amour de Dieu Eh
bien ! il est temps de me sacrifier pour faire sa volonté : non
pas de vraies souffrances, mais un peu de malaise, de
l’insomnie… et j’en suis accablé. Abattu parce qu’il me faut
coucher sur deux madriers recouverts seulement d’une peau de
renne pour matelas ! Mon Dieu, apprenez-moi donc à être
généreux vraiment, ce qui veut dire souffrir quelques
privations pour l’amour de vous ! Pas seulement le savoir, mais
le faire de fait, souffrir réellement de la peine ou de la douleur !
Et moi qui pleure parce que je n’ai pas de draps de lit.
« À combattre sans souci des blessures », et je me lamente
pour des piqûres de maringouins ! J’admirais Saint François
Xavier quand il devait coucher dehors à la belle étoile… il était
comme moi : il n’avait pas de draps de lit ! Que sont devenues
mes résolutions de pratiquer la pauvreté comme Jésus dans
son étable et sur la paille ? Si c’était beau d’admirer Jésus dans
son étable, admire, maintenant ton Lacouture dans son galetas
infect ! Admire ton héros martyrisé par des maringouins !
Dans sa Passion. Jésus avait les jambes percées par des gros
clous… et je me plains de ce que mes grosses couvertures rudes
me piquent un peu les jambes ! En voilà un beau compagnon
de Jésus ! Compagnons de Jésus dans les beaux clairs de lunes,

75
les superbes couchers de soleils, et dans la contemplation des
splendeurs dans les montagnes. Comme il me semblait être
près de Jésus alors ! Eh bien ! il est grand temps de descendre
de la lune, et de prendre la vie concrète telle que le plan divin
veut nous la faire : une vie de sacrifice de tout l’humain pour ne
vivre plus que pour Jésus crucifié. Il faut mourir à mon païen
pour vivre la vie de Jésus, qui est une vie de renoncement et de
privations et de souffrances de toutes sortes. Tout cela est
encore beau à dire, mais je sens que Dieu va me le faire
pratiquer même malgré moi, pour me montrer que le service
de Dieu ne consiste pas dans les paroles quelque belles et
sincères qu’elles puissent être. Le Thabor de Jésus a été très
court… et c’est son Calvaire qu’il avait toujours dans l’esprit et
le cœur. J’ai beau me disputer, me sermonner, et prier, rien ne
prend pour le moment : Dieu, veut que mon échantillon
d’agonie dure encore. Je me lève abattu ! fatigué et le cœur
encore bien gros. J’essaie de déjeuner après la messe, mais je
ne puis rien avaler avec cette boule qui m’étouffe dans la gorge.
Je me sauve de table au plus tôt et prends le chemin du bois au
pied de la montagne pour cacher la tempête que je ne pourrai
pas éviter. Je suis tellement fatigué et ahuri que je n’ai pas la
force de réagir. Rendu dans le bois, je me mets à pleurer et à
sangloter comme un enfant. Ce qui m’affecte surtout
aujourd’hui, ce n’est pas la nuit blanche dans le galetas, mais
c’est de voir tout mon avenir tel que je l’avais rêvé absolument
gâté. J’avais une vraie rage de m’instruire en tout le plus
possible ; je voulais savoir toutes choses. J’avais une belle
chance d’apprendre mon français à Ste-Marie, car je devais
monter de classe avec mes élèves et ainsi, je l’aurais appris en
enseignant. Je voulais être missionnaire dans les campagnes,
au Canada et aux États-Unis, ou même aller dans les missions
du Japon : là, au moins, il y a du monde par millions tandis
qu’ici, il n’y a que quelques poignées d’Esquimaux et encore
éparpillées à des cent milles les uns des autres. Je vais perdre
mon temps ici dans cette sauvagerie pour le reste de ma vie ! …
Désert de tout ce qui peut rendre heureux ! … et je pleure
comme on peut pleurer ! J’essaie de prier, mais ma prière
étouffe dans la gorge… et je continue de pleurer.
76
Après quelque temps, j’ai le cœur un peu soulagé et l’esprit
plus clair. Il me vient quelque rayon de lumière qui m’explique
mes « bleus ». Il est bien certain que c’est Dieu qui m’envoie
ici ; comment se fait-il alors que j’ai tant de peine à me
soumettre à la volonté de Dieu ? J’avais des attaches bien
naturelles dans le cœur, j’avais recherché mes avantages
personnels avant ceux de la volonté divine. Que d’humain donc
dans mon ambition de faire des grandes choses pour la gloire
de Dieu ! La passion de devenir savant n’était qu’une
manifestation de mon amour-propre : c’est moi-même que je
recherchais et non pas Dieu. Puisque j’ai voulu sincèrement
glorifier le bon Dieu, je devrais me rappeler la parole qu’il a
dite à St-Paul : « Je lui montrerai combien il lui faudra souffrir
pour la gloire de mon nom ». Puis, est-ce que St Ignace ne dit
pas qu’on ne se signale au service de Dieu qu’en proportion
qu’on se mortifie et qu’on se renonce! Je savais tout cela
d’esprit, mais pas dans la pratique. Voici les premiers sacrifices
réels que Dieu me demande… et je suis abattu comme devant le
martyre ! Mais, Dieu ne fait qu’exaucer mes prières de le
glorifier, de lui gagner des âmes. Quelque chose me dit au fond
du cœur : L’Alaska est justement le pays qu’il te faut ! Comme
Dieu conduisit Abraham dans le désert pour lui faire sacrifier
son cher Isaac, ainsi Dieu me conduit dans les déserts d’Alaska
pour que je lui immole mon cher « païen » et qu’il n’y ait
personne pour entendre mes gémissements, ni les cris de mon
païen ! La tempête passée, je songe à revenir à la maison. Je
me promène quelque temps pour laisser disparaître les traces
de ma peine. Un homme ne devrait pas avoir honte de pleurer.
Tout chrétien doit briser avec toutes ses attaches… et c’est
douloureux pour tout le monde surtout en début ! Si j’avais
refusé de venir en Alaska, je n’aurais jamais pleuré de la sorte.
Que ceux qui ne pleurent jamais examinent leur vie. Ils verront
combien de fois, ils ont refusé de faire justement des sacrifices
qui les auraient fait pleurer. Quand on suit ses attaches, on ne
pleure pas. Si mon cœur s’est brisé, c’est donc parce que Dieu
m’arrachait des attaches auxquelles je tenais énormément. Je
le vois maintenant : que Dieu me donne la grâce de ne plus me
faire prendre par d’autres attaches !
77
Au dîner, le Frère Clancy m’initia à ses différentes
besognes que je devrais prendre après son départ prochain.
C’était le meilleur remède à mon ennui ! Ces occupations
prirent tout mon esprit. Je m’oubliai un peu pour mon plus
grand bien et au souper, je pus parler comme les autres. J’avais
fait l’expérience de mes attaches et de ma vie de tête, et si peu
pratique dans le travail de la perfection. Il me restait tout à
faire. Je remerciai Dieu de me donner de le voir mieux dans le
concret, de m’en donner l’expérience pratique. Pour la
deuxième nuit, je me trouvai des draps de lit, au moins pour
me défendre contre les moustiques. Je me couvris la tête d’un
drap de sorte que je pus dormir une bonne nuit d’autant plus
que j’étais très fatigué et de mon long voyage et de ma
première nuit blanche en plus. Quand les froids
commencèrent, je compris pourquoi les gens n’avaient pas de
draps de lit : c’est qu’on ne peut pas éviter les crampes. Alors, il
faut s’accoutumer à coucher entre des couvertures de laine.

Chapitre 17 : ma cabane !

Enfin, le lendemain, le Père Luchesi m’indique ma


besogne : je serai maître d’école pour les jeunes Esquimaux du
Père Sigouin, six heures par jour pendant qu’il se reposera.
Puis, je serai le surveillant des grands quand ils reviendront de
leur ouvrage avec les Frères, et je serai Maître de Poste. Puis, il
vint me montrer la cabane que j’habiterai avec les grands
garçons ; en voyant la piètre mine que je fais, il me dit vous
savez, vous n’êtes plus à Montréal, vous êtes en mission chez
les Esquimaux, le bon Dieu vous aidera à tout supporter avec
sa Grâce. Bonjour ! Cette cabane a à peu près douze pieds de
large sur vingt-quatre de long avec un grenier en haut. Elle est
faite de bois ronds calfeutrés de bouse de vache et servant de
dépotoir depuis des années. Autour d’un vieux poêle rouillé au
milieu de l’unique salle pendent toutes sortes de pendrioches.
Adossées aux murs sont des cases pleines de cinquante
vieilleries : des raquettes, des carabines de chasse, des

78
casseroles, des pantalons déchirés, des chaussettes sales, des
bottes etc., etc… Une petite fenêtre de deux pieds carrés et une
autre de deux par quatre éclairent mon écurie. Je monte au
grenier où se trouve le dortoir : il a six pieds de hauteur au
centre et sous les toits inclinés se trouvent deux rangées de lits
superposés comme dans les bateaux. Mon lit dans un coin est
séparé d’un rideau des autres. Deux petites fenêtres de deux
pieds carrés sont nos seuls ventilateurs ! Nous allons coucher
de vingt à vingt-cinq dans ce trou.
Je redescends faire le tour de mon étable, quelle saleté ! Je
ne puis m’asseoir nulle part. Je remonte voir le grenier. Je me
frappe la tête à une poutre en voulant examiner un lit des
garçons, je regarde le mien : deux madriers encore bien durs
avec peau de renne comme matelas ; pas de draps de lit, une
boîte pour mon lavabo ! Je redescends encore, renifle l’odeur
atroce… et le cœur est instable : je fais mieux de sortir au plus
vite ! … et je reprends le même chemin qu’hier pour aller me
cacher dans la tempête que je ne puis éviter ! J’éclate en
sanglots et je pleure à chaudes larmes. La tête me fend sous
l’effort que j’ai fait pour me contrôler Je crie à Dieu de venir à
mon secours au moins pour que je ne devienne pas fou ! Car, je
me demande si je pourrais endurer encore plusieurs de ces
crises si pénibles. Comment se fait-il qu’après huit ans de vie
religieuse je ne suis pas plus prêt à souffrir la moindre
privation sans me plaindre comme un enfant ? C’est comme
l’effondrement de toute ma vie : il me semble que tout est
perdu pour moi ! Je suis trop loin pour m’en aller : je suis pris
pour tout de bon dans cette solitude immense où je ne vois que
des choses à souffrir ! et je pleure jusqu’à me vider le cœur !
J’aimerais autant rester dans ces bois que de m’en aller dans
ma cabane infecte. Mais après avoir longtemps pleuré, disputé
et prié le jour baissait et il fallait bien revenir à ma cabane.
Avant l’arrivée de mes Esquimaux, je fais ma lecture spirituelle
dans mon Imitation de J.-C. Je lis ce que j’avais déjà lu
cinquante fois sans les remarquer sérieusement : « “Celui qui
me suit ne marche pas dans les ténèbres”, dit Notre-Seigneur.
Ce sont les paroles de J.-C. par lesquelles il nous exhorte à

79
imiter sa vie et sa conduite, si nous voulons être véritablement
éclairés et délivrés de tout aveuglement de cœur. Faisons donc
notre principale étude de méditer sur la vie de J.-C. »
Comme dans un éclair, je compris le plan de Dieu mieux
que jamais qui se résume à tuer le païen pour que Jésus vive en
nous. Mon premier mouvement a été celui d’une révolte contre
cette lumière et je lançai mon livre dans un coin de ma cabane.
Il n’est pas encore sorti de ma main que je réalise la sottise que
je fais, et en allant le chercher, je demande pardon à Dieu de ce
geste si insensé qu’il doit venir directement du diable. Je lis
encore un peu plus loin : « La souveraine sagesse, est de tendre
au royaume du ciel par le mépris du monde ! » Voilà mon
malheur : je n’ai pas pratiqué cela suffisamment, j’ai encore
des attaches à la science et aux grandes œuvres même pour
Dieu. Je ne dois vouloir ces choses que selon Dieu. C’est lui qui
me met dans cette mission, je dois le vouloir comme lui et par
conséquent cesser de regretter le confort des pays civilisés. Je
pensais bien que c’était pour Dieu que je voulais ces choses,
mais je me trompais, puisque je les préférais à la volonté de
Dieu. Elle vaut plus que tout au monde, et à l’avenir, je devrai
m’en contenter. Mais quel geste méchant j’ai fait là ! Je fais un
acte de colère en recevant une si précieuse lumière d’une façon
si pratique que je vois bien qu’il me faudra la vivre dans le
concret ! Je ne puis me l’expliquer que par l’influence du
démon, qui veut justement empêcher la pratique du
renoncement et de la mortification. En tout cas j’espère que
Dieu m’aura pardonné cette sottise incompréhensible dans les
circonstances. Un acte de colère en recevant un don de Dieu !
Enfin, je comprends pourquoi Dieu m’a envoyé dans cette
solitude : c’est pour que je sacrifie mon « cher païen » comme
Abraham est envoyé dans le désert pour immoler son cher
Isaac : pour détruire mes illusions de grandeur et de science, et
pour me mettre sur le chemin de la vraie sainteté qui ne
consiste pas à rêver à elle, mais à la vivre dans le concret en
marchant sur les pas de J.-C. portant sa croix ? « Nous
régnerons avec lui pourvu que nous souffrions avec lui ! » Eh
bien ! le temps est venu de pratiquer la sainteté de Jésus. Je

80
dois être content et cesser mes récriminations contre la volonté
de Dieu qui me veut ici. Il est infiniment sage et connaît mes
besoins mieux que moi et il m’aime plus que je m’aime moi-
même ; alors, que craindre de lui ? Laissons-le faire ce qu’il
veut ; c’est sûrement pour mon plus grand bien. Adieu sainteté
de la lune ! Adieu sainteté idéale et théorique ! Je veux
abandonner ma façon de me sanctifier pour laisser Dieu choisir
celle qu’il voudra !

Chapitre 18 : à la besogne !

Enfin, avec la lumière pratique que Dieu vient de me


donner, je suis bien décidé de tirer le meilleur profit de mon
séjour en Alaska, et je me mets sérieusement au travail tout de
suite. Je commence par faire la propreté dans la cabane. Avec
l’aide de quelques-uns de mes grands garçons, je jette dehors
absolument tout ce qu’il y a là et ne rentrera que ce qui le
mérite ! Je fais balayer de haut en bas, on gratte les murs et on
lave les planchers plus d’une fois avec de la lessive. Puis on
ouvre tout pour faire sécher et aérer la maison. Puis chaque
article est lavé et réparé avant d’être mis à sa place. On met le
poêle bien miné pour la première fois de son existence ! … dans
un bout de la salle. Enfin, les vieux murs calfeutrés de bouse de
vache sont couverts de cartes géographiques et un rideau vert
devant les cases. Le plancher jaune et propre répand une
bonne odeur de lessive qui l’emporte sur celle des bottes.
Quand mes grands garçons arrivèrent ce soir-là, ce fut un cri
d’admiration pour l’heureux changement opéré dans la
maison. J’étais bien aise de les voir apprécier mes efforts pour
faire la propreté : j’en profitai pour leur recommander de faire
leur part pour la tenir propre en tout temps.
Le monde de la foi m’apparaît sous un jour bien plus
concret et pratique. J’entrevois mieux comment vivre de foi au
lieu de simplement vivre dans la foi. Il est grand temps de
reproduire la vie de Jésus en moi et non pas seulement la
connaître. Il a commencé sa vie dans une étable… et moi aussi
je commence ma vie de foi dans ma cabane qui s’approche fort
81
de son étable ! Elle est toute couverte de fumier de vache : c’est
un bon point de ressemblance avec celle de Jésus ! Jésus a été
mal reçu par les siens… et moi aussi, j’ai été mal reçu par nos
Jésuites Italiens. Ils étaient mécontents de ce que le Père
Général Vernz ait transféré la mission de la province d’Orégon
à la Province canadienne sans les consulter… et c’est nous qui
avons essuyé les effets de ce mécontentement. On m’a dit
carrément qu’on ne voulait pas de nous ! Le bon Dieu est bien
bon de me faire passer par ce que Jésus a eu, au moins en petit
pour que j’arrive à mieux comprendre qu’il faut l’imiter dans le
concret de la vie pour lui appartenir comme il faut. Puisse
l’Alaska être le Bethléem de ma vie spirituelle ! de ma vie
pratique et non pas de théorie seulement ou de tête, mais dans
le cœur et les actions de chaque jour ! Vous aimeriez peut-être
à connaître la routine journalière de ma petite vie en cette
mission ? Je me lève à cinq heures en donnant mon cœur au
bon Dieu comme vous nous avez appris tout jeunes à le faire.
Comme nous ne faisons pas de feu durant la nuit et qu’il fait un
froid de loup dans la maison, je m’habille au plus vite et je
descends allumer le poêle. Puis je fais ma méditation d’une
heure en marchant tout habillé de mes fourrures pour me
réchauffer. C’est là au craquement du bois dans mon poêle et à
la lueur des flammes dans le silence et l’obscurité, que j’ai
mieux compris une foule de vérités pratiques que je savais en
théorie. À six heures, je sonnais le réveil des élèves qui se
levaient comme un seul homme et se mettaient à genoux tout
de suite pour dire ensemble l’offrande au Sacré-Cœur, et
comme je ne commençais pas tant qu’ils n’étaient pas tous à
genoux et qu’il faisait un froid de loup, personne ne pouvait
faire la paresse. Puis ils faisaient leur toilette et se hâtaient de
descendre se chauffer près du poêle. En attendant tous
gardaient facilement le silence pour se préparer à la messe et à
la communion que tous faisaient bien librement chaque matin.
À l’église, ils n’avaient aucun besoin de surveillance ; jamais un
Esquimau ne ferait la moindre irrévérence dans l’église. Après
un déjeuner vraiment substantiel où le poisson, alternait avec
les crêpes et les fèves au lard et où ils pouvaient parler, ils
allaient travailler avec les Frères à différents ouvrages. La
82
grande corvée de l’année était d’alimenter une vingtaine de
poêles dans nos différentes maisons y compris le couvent et
l’église. À neuf heures, j’allais faire la classe aux jeunes du Père
Sigouin qui prenait alors son repos bien mérité. La discipline
était des plus faciles : je n’ai jamais rien vu de semblable ! Ils
étaient attentifs, studieux, tout à leur affaire et ils apprenaient
aussi bien que les blancs.
Ils aiment le dessin et le chant, et ils sont insatiables de
contes, de récits d’histoire ou de vie des saints. Je leur
enseignais l’histoire sainte et l’histoire profane en localisant les
faits sur de belles cartes géographiques et en les dramatisant le
mieux possible pour les rendre comme présents. C’est étonnant
comme ils se rappelaient tout ce que je leur avais dit. Les jours
de congés et les dimanches après-midi ils venaient souvent me
chercher pour leur raconter n’importe quoi. Ils aimaient à aller
dehors, sur les bords du Yukon ou sur les collines
environnantes, et là assis, soit sur l’herbe en été soit sur la
neige en hiver, nous passions des heures. Je racontais tout ce
que je savais de l’histoire de la Bible, comme l’histoire
d’Abraham, de Joseph, de Daniel, etc. Tous les contes que
j’avais lus, les récits de l’histoire profane, des contes de
Schmidt, les drames classiques, enfin tout ce que j’avais lus en
grec, en latin, en français, en anglais et en allemand y passait…
et j’étais toujours le premier à me fatiguer avant eux ! À la
veillée, je faisais une lecture spirituelle et le catéchisme à nos
grands qui écoutaient aussi bien que les petits. Ils aimaient à
me demander toutes sortes de questions au sujet de la religion.
Je n’ai pas rencontré là cette insouciance païenne que l’on
rencontre chez les enfants blancs comme chez les adultes pour
les choses de Dieu.
Après la lecture spirituelle, ils étaient libres d’aller se
coucher ou de s’occuper à des petits travaux de leur choix. Les
uns sculptaient de l’ivoire provenant des crocs de morse,
d’autres découpaient du bois pour faire des articles de fantaisie
qu’ils vendaient aux touristes durant l’été. Ils chargeaient leurs
cartouches de poudre, ou nettoyaient leurs fusils ou carabines
avec une imprudence d’enfant. Cinq fois ils ont failli me blesser
83
ou même me tuer. Une fois surtout une balle me passa à six
pouces de la tête et une autre, je sentis un filet d’air froid sur
l’oreille ! Un soir, je m’approche d’un groupe autour de la table,
Ambroise était à frictionner deux allumettes au-dessus d’un
bocal de poudre à fusil… et pas un ne songeait au danger d’une
explosion ! Plusieurs accidents en ont blessé de toutes les
façons. Mais, ils n’apprenaient pas leur leçon. En hiver, leur
principal passe-temps à la veillée était d’enlever les peaux des
animaux qu’ils avaient pris dans leurs pièges étendus à dix
milles à la ronde. Comme ils étaient heureux de s’en revenir à
la cabane avec des visons, des renards et des martres à leurs
ceintures. Il fallait voir l’enthousiasme que chacun mettait à
raconter toutes les péripéties de sa chasse dans les moindres
détails ! Tant que tous n’avaient pas vu des yeux de
l’imagination tous les faits et gestes de son vison par exemple,
ils n’étaient pas satisfaits. Ils demandaient au raconteur des
précisions sur tel endroit par où l’animal avait passé. « Vous
savez près de la crique au renard à cinq milles d’ici… si l’un ne
la connaissait pas, il la lui indiquait et la décrivait jusqu’à ce
que l’autre la voie en esprit ! « Puis, vous savez le gros arbre à
l’entrée de cette crique »… il attendait que tous aient bien
localisé cet arbre avant de continuer son récit ! Si un nouveau
venu arrivait, il recommençait toute l’histoire de sa capture.
C’est en les entendant que j’ai compris l’importance d’agir sur
l’imagination des gens qu’on instruit. C’est elle qui fournit à
l’esprit les éléments de ses connaissances : il faut donc en tenir
compte toujours et partout quand on veut influencer les gens et
les éclairer.
Jésus est notre modèle là comme partout ailleurs Quand il
parle au peuple, il prend des exemples concrets et pratiques
dans la vie journalière des gens : les choses les plus
insignifiantes lui servent pour illustrer sa doctrine. Des auteurs
disent qu’il se servait de paraboles et d’exemples concrets
parce qu’il parlait à des ignorants. Ce n’est pas le cas : c’est
parce qu’il s’adressait à des humains qui ont toujours besoin de
leur imagination pour comprendre les choses terrestres et dans
tous les ordres. Les docteurs dans toutes les sciences ont

84
besoin de leur imagination pour comprendre. Tous ceux qui
enseignent aux autres comme les instituteurs et les
prédicateurs et les professeurs devraient toujours avoir recours
à l’imagination pour illustrer ce qu’ils enseignent dans
n’importe quelle branche du savoir humain. Tous ces gens sont
exposés à rester trop dans l’abstrait : aussi, ils ennuient leurs
auditeurs… et se dégoûtent eux-mêmes de leur enseignement
qui n’intéresse pas les autres. Quand les tempêtes ou le trop
grand froid les empêchaient de sortir, nos grands s’amusaient
très bien à la maison. Ils faisaient de la musique : Willie jouait
du violon, Johnny, de l’accordéon, Ambroise, de la guitare,
Vaska, de la mandoline, Paul, de la musique à bouche, Cyrille
du gramophone… et les autres ce qu’ils pouvaient ! Souvent le
hurlement du vent autour de la cabane ajoutait sa note
mélancolique au concert.
Mon Johnny était musicien et acteur jusque dans l’âme.
Parfois durant les congés, il allait se coucher en haut et là il
chantait et imitait à la perfection toute la musique qu’il savait,
tous les morceaux de gramophone et les cantiques. Mais, en
bas, il ne fallait pas paraître l’écouter, car la gêne l’arrêtait tout
de suite. Il était épatant quand personne ne semblait en faire
en cas. Cyrille avait souvent des attaques de nostalgie surtout
en faisant jouer le gramophone. Je le voyais rêveur, les mains
dans les poches et les yeux perdus dans le lointain au-delà du
Yukon, dans sa patrie près de Béthel en arrière des montagnes
Kuskokwim. Je m’approchais alors pour le faire parler de son
pays qu’il aimait tant et qu’il n’avait pas vu depuis huit ans…
comme moi ! C’était pourquoi j’avais de la sympathie pour lui !
C’était bien naturel pour lui de s’ennuyer du petit village sur le
bord de la mer où il a dormi au son monotone des vagues
ronflantes de l’océan, où il avait chassé les poules de prairies,
les lièvres et poursuivi les phoques dans son beau kayak qui
défie les plus grosses vagues, puisqu’il est complètement
recouvert et ne peut pas sombrer. Plus d’une fois il jouait
Home sweet Home pour mieux rêver à son chez-lui… et moi
aussi j’en étais souvent ému au souvenir des miens.

85
Enfin, un hiver, le Père Luchesi amena Cyrille comme
guide dans ses voyages du côté de Béthel. Cyrille ne se
possédait plus de joie ! Il allait revoir son beau pays dont il
s’était tant ennuyé ! Il vit son village abandonné, ses parents
étant morts avant son départ, son unique frère était déménagé
ailleurs. La saleté et la pauvreté qu’il vit chez les quelques
villageois qui restaient, les vents terribles qu’il fait sur le bord
de la mer, les glaces qui s’étendaient à perte de vue, et tout
l’aspect affreusement morne de ces rivages inhospitaliers, le
guérirent pour toujours de la nostalgie ! Il se maria à une
bonne fille du couvent et s’installa à Holy Cross où il vivait
heureux aux dernières nouvelles que j’en ai eues. Voici un fait
merveilleux raconté par Cyrille et par le Père Robaut lui-même.
En 1900 lors de l’épidémie qui décima les Esquimaux, le Père
Robaut s’étant rendu à St-Ignace sur le Kuskokwim pour y
secourir les malades, n’y trouva que la seule famille Massa,
composée des parents, de deux filles et d’un petit garçon
adoptif, nommé Cyrille. Le chef de la famille raconta ce qui suit
au Père Robaut. Nous avons tous été malades, excepté le petit
Cyrille qui nous soignait. Nous touchions à nos derniers
moments quand un étranger entra dans notre cabane. Dans
une main, il tenait un petit vase et de l’autre une cuillère. Il
nous regarde avec une compatissante bonté, puis, il plonge la
cuillère dans ce vase et nous verse un liquide dans la gorge à
petite dose. Tous les quatre ensuite nous entrâmes dans un
profond sommeil. Quelques jours plus tard nous étions guéris !
On n’a jamais revu l’homme. Le jour suivant cet Esquimau alla
voir le Père Robaut où il vit une petite statue de St Ignace ; il
dit : Voilà l’homme qui nous a guéris !

Chapitre 19 : occupations des esquimaux

Je vous ai parlé des occupations de nos élèves dans nos


écoles : maintenant, je vais vous raconter ce que les Esquimaux
en général font durant l’année. Leur vie est simple, variée et
assez intéressante comme tout ce qui est naturel. Elle se
86
résume à chercher la nourriture et le vêtement par la chasse et
la pêche. Rien de factice ni de forcé comme dans la vie des
civilisés avec tant de coutumes, de conventions souvent inutiles
et compliquant la vie, avec ces entraves à la liberté humaine.
L’esquimau est libre d’aller où il veut dans ces vastes solitudes
aux splendeurs grandioses et sur terre avec ses énormes
montagnes et sur mer avec son immensité captivante. Comme
l’oiseau dans les airs et le poisson dans la mer, l’Esquimau
circule librement sans loi ni entrave. Quelle belle vie humaine :
Ils sont toujours en partie de chasse et de pêche ! Je ne leur
souhaiterais en plus que du savon et de la religion ! Chaque
saison apporte sa sorte de gibier et de poisson, ce qui met une
grande variété de nourriture et d’occupation. Je vais vous
donner quelques détails à l’esquimaude : sans ordre et comme
ils se présentent à mon esprit !
En hiver, les lièvres alimentent nos gens pendant sept ou
huit mois. Ils augmentent pendant sept ans, puis une épidémie
en fait périr la plupart puis les autres se multiplient encore
pendant sept ans, de sorte qu’il y en a toujours beaucoup pour
nourrir les Esquimaux. On les prend aux pièges ou on fait la
battue dans les petits bois dont ils grugent l’écorce et l’on force
les lièvres à passer par une clairière où des chasseurs les tuent
au passage. En deux jours, j’ai vu quatre de nos grands revenir
avec deux cents lièvres. Comme ils sont heureux d’aller à la
chasse. Ils couchent dehors à la belle étoile sur des sapins et
seulement enveloppés d’une couverture de laine quelque froid
qu’il fasse. Les poules de prairie couvrent le pays pendant une
bonne partie de l’année et l’on dirait qu’elles viennent là exprès
pour se faire prendre ! Elles se tiennent en groupe sur les
buissons ou les arbustes et se laissent approcher de près : j’ai ai
déjà frappé de mon bâton ! Willie Newman en a tué jusqu’à 16
d’un seul coup de fusil. Elles sont un peu plus grosses que des
perdrix : une seule fait un bon repas aussi bon que du poulet. Il
y en a une sorte qui sont toutes blanches : on dirait des boules
de neige sur les branches : elles sont aussi bonnes que les
autres.

87
Mais, il n’y a rien qui excite les Esquimaux comme
l’arrivée des outardes, le 22 avril les trois années que j’ai été là.
La première fois nous étions en classe et pour une fois je
n’arrivais pas à intéresser mes élèves : ils étaient nerveux,
agités et avaient toujours un œil dehors, mais j’en ignorais
encore la cause. Tout d’un coup, ils lâchent un cri furibond : les
outardes ! D’un bond tout mon monde est dehors. C’était si
spontané qu’il n’y avait rien à faire que de les suivre et partager
leur enthousiasme pour leur faire plaisir. Quelle joie dans les
yeux de ces petits chasseurs-nés ! Ils les appellent en imitant
leur cri : Klouk ! Klouk ! et voilà que les outardes s’approchent
en décrivant leurs spirales gracieuses comme pour sonder les
abords, puis elles s’en vont sur les bancs de sable dans le
Yukon ! Le lendemain, les hommes du village s’organisent pour
leur faire la chasse pendant deux ou trois semaines, tant qu’il
n’y a pas d’autre terre découverte par la fonte des neiges. Les
bancs sont plus vite découverts parce que le vent balaye la
neige. Les hommes se font des trous dans le sable, où ils se
cachent derrière de petits sapins. Quand les outardes viennent
s’abattre un coup de fusil les avertit qu’un ennemi est caché là,
mais trop tard pour quelques-unes qui restent frappées. Les
autres s’en vont à un autre banc de sable où elles ont la même
réception. J’en ai déjà vu un tas de quatre cents dans notre
cuisine ! Ce n’était pas encore beaucoup pour cent cinquante
bouches que nous avions à nourrir. Il y a plusieurs années, le
gouvernement américain a introduit les rennes dans l’Alaska
pour les années de famine qui arrivent parfois. Ce sont les
maîtres d’école qui ont la charge de ces troupeaux. Nous en
avions cinq cents avec le droit d’en tuer une cinquantaine par
année, ce qui donne autour de cent livres de bonne viande par
tête. Il y a aussi beaucoup de chevreuils, de caribous un peu
partout qui alimentent la cuisine des Esquimaux. Même les
ours qui abondent partout sont très bons à manger à
l’automne. J’ai vu des chemins battus par les ours, de quatre
pieds de largeur. Les bruns sont les plus gros du monde, je
crois. J’ai mesuré une piste qui avait un pied de large sur deux
pieds de long ! Les noirs sont plus petits et moins dangereux.
Ils mangent des bleuets au printemps et font la pêche dans les
88
rivières ! Ils se tiennent immobiles jusqu’à ce qu’un poisson
passe près d’eux ; ils sont si vifs qu’ils l’attrapent facilement.
En hiver comme ailleurs ces ours dorment sous la neige.
La pêche est aussi variée que la chasse. Pour nous
alimenter de poisson durant l’hiver, nos gens faisaient une
clôture en treillis qu’on fixe sous la glace au moyen de longues
perches avant que la glace ne soit trop épaisse, et l’on met deux
verveux à chaque bout de ce treillis de cinq cents pieds à peu
près. Deux fois par semaine on sort les verveux et il y a
toujours assez de poissons pour tous les gens de la mission. Le
gros travail est de casser la glace pour sortir ces verveux. Ils le
font avec des pics très pointus. Tout l’hiver nous avions le
meilleur poisson blanc qu’on puisse goûter au monde ! Je ne
sais pas le nom exact, mais il ressemble au doré ! Voici une
pêche plutôt curieuse qu’utile. Un jour en février nous arrive
un messager de Pimute, trente milles plus bas, pour avertir les
Esquimaux que les anguilles s’en viennent. Comme ils
connaissent leur vitesse, ils savent à quelle heure elles seront à
Holy Cross. Les hommes descendent sur la glace et y font des
trous de quatre pieds de diamètre. Avec des filets en poches ils
vont prendre les anguilles dans ces trous. Un jour je suis allé
voir cette pêche vers huit heures du soir et par un froid de
trente au-dessous de zéro.
Tout à coup les gens crient que l’eau monte dans les trous :
c’est le signe que les anguilles approchent. Il y en a tant que de
fait, elles refoulent l’eau un peu comme on le voit bien dans les
trous. Encore quelques minutes et les trous sont tout
grouillants d’anguilles. Les Esquimaux en prennent à pleins
filets et les jettent sur la glace pour dégeler les filets qui gèlent
tout de suite en sortant de l’eau. Même les enfants sont là avec
des bâtons et un simple clou au bout pour faire un crochet et ils
font sauter des anguilles sur la glace à tout coup. Il faut voir ces
tas d’anguilles se tordant sur la glace dans toutes sortes de
contorsions. Elles ont un pouce de diamètre et à peu près deux
pieds de longueur. Leur passage à un endroit donné dure à peu
près deux heures. Puis on n’en voit plus de l’année. Elles ont
un goût de sardines très grasses qui écœure vite. On les donne
89
aux chiens pour ménager la provision de poisson. Mais, le don
de Dieu aux Esquimaux est surtout le saumon qui leur sert de
nourriture à l’année et pour leurs chiens aussi. Il remonte le
Yukon après que la glace est descendue en mai. On dit qu’il
commence à remonter les côtes du Pacifique en février, mais il
n’arrive à l’embouchure du Yukon qu’en avril et à Holy Cross
en mai et juin. Chaque famille a son endroit choisi le long du
fleuve pour faire cette pêche et les autres le respectent
toujours.
Tous vivent sous des tentes qu’ils transportent selon les
besoins de chaque groupe. On le prend dans des longs filets
qu’on étend à travers le fleuve. Nous avions aussi des roues
formées de quatre grandes palettes de grillage d’une dizaine de
pieds carrés qui tournent en sens contraire au courant. Chaque
palette soulève plusieurs saumons et quand elle est
perpendiculaire, ils tombent dans une auge inclinée au-dessus
d’une grande barque qui peut en contenir jusqu’à cinq cents.
Souvent quand on arrive le matin, la barque est pleine et les
poissons retombent à l’eau. Nous en avons déjà pris jusqu’à
deux mille dans une nuit. Le premier saumon qui arrive est le
roi saumon qui pèse dans les cinquante livres. Le premier pris
était toujours pour la mission. Comme il est délicieux frais
venu de la mer ! Ensuite arrive l’autre sorte qui pèse dans les
quinze livres. Il est plus nombreux et dure plus longtemps.
Les hommes vont le chercher dans les filets et l’apportent
aux femmes qui le vident et l’étendent les flancs ouverts sur
des perches pour le faire sécher au soleil comme on fait pour le
tabac. Ils font un petit feu de fumée au-dessous pour en
chasser les mouches et le fumer afin qu’il se garde mieux.
Après quelques semaines on l’empile comme du bardeau dans
des caches élevées sur des poteaux pour le préserver des
chiens. C’est surtout parce qu’on s’en sert en hiver et on n’a pas
à pelleter tant de neige pour y arriver. À la mission nous en
salions plusieurs barriques que nous faisions dessaler en hiver.
Aux chiens on donne comme portion d’une journée un demi-
saumon qu’on leur sert après leur course, autrement ils ne
voudraient pas marcher, ni courir. Pendant la montée du
90
saumon, on en mange à tous les repas sans s’en fatiguer. Chose
curieuse des millions de saumons montent le Yukon et on n’en
voit jamais descendre le fleuve. Comme ils ne mangent pas du
tout en remontant, les uns disent qu’ils frôlent le fond du
fleuve pour manger. En sortant de la mer, ils ont des dents
courtes ; et rendus à cinq cent milles, ils ont de longues dents.
Elles ont poussé parce qu’ils ne s’en sont pas servi. Pour ceux
qui vivent sur le bord de la mer, le phoque est un vrai bon
Dieu. Tout leur sert à quelque chose : avec la peau. ils font des
habits, des bottes, des mitaines, des tentes, et jusqu’à des
canots qu’on appelle kayaks… Ils boivent l’huile, mangent la
viande ; avec les tendons, les femmes font leur fil qui leur sert à
coudre les mitaines et les bottes ; avec les intestins, ils font des
vitres pour les ouvertures de leurs igloos. Ce kayak est une
fameuse invention. C’est un canot tout couvert de peau de
phoque avec un trou ou deux pour celui qui le mène. Il
s’attache une membrane qui est déjà fixée à l’ouverture, autour
du corps, de sorte que l’eau ne peut pas entrer. Puis il s’attache
les poignets et le tour du cou ou de la tête avec son capuchon.
Les vagues peuvent passer par-dessus lui et rien n’entre à
l’intérieur du kayak. S’il amène sa femme elle en fait autant
dans l’autre trou et s’ils ont des enfants, ils les mettent sous la
toile… et ils attraperont l’air qu’ils pourront ! Ils peuvent aller
des cents milles sur la mer sans danger de périr même dans
une mer très orageuse. Ils passent à travers les vagues au lieu
de monter dessus ! S’ils chavirent, ils savent se redresser
facilement : c’est une des premières leçons qu’ils ont apprises
dès leur enfance. Pour chasser le phoque, ils apportent un dard
avec une corde fine qui se déroule et au bout de laquelle est
attaché un flottant. Ils lancent ce dard à l’aide d’une planchette
dans laquelle il y a une rainure où ils mettent le dard. Quand le
phoque est blessé, il va au fond, mais est obligé de revenir à la
surface pour respirer. Les Esquimaux le suivent à la trace du
flottant jusqu’à ce qu’il ait saigné à mort. Alors, ils le tirent à
terre et tous les chasseurs ont leur part des dépouilles.
On voit souvent dans les cabanes un phoque adossé au
mur : ce n’est qu’une peau que les femmes ont cousue et

91
remplie d’huile de phoque. Chacun est libre d’aller en boire
comme il veut ! J’avoue que je n’ai jamais eu de goût pour cette
huile ! Dans l’extrême nord les caribous les préservent du
scorbut. Comme ils n’ont pas de légumes ni de verdure
d’aucune sorte, quand ils tuent un caribou, ils trouvent dans le
premier de ses deux estomacs de la mousse et des bourgeons
assez digérés par l’animal pour qu’ils puissent le digérer eux-
mêmes. Dans l’extrême nord il y a aussi des immenses
troupeaux de bisons ou bœufs musqués qui voyagent ensemble
par milliers. On en a déjà vu défiler sur un demi-mille de large
pendant une semaine. Quand les Esquimaux se trouvent sur ou
près de leur passage, ils peuvent se faire de bonnes provisions
de viande gelée, mais il arrive que le troupeau prend une autre
direction et alors les Esquimaux sont exposés à mourir de faim.
C’est pour les protéger contre ce malheur que le gouvernement
américain a introduit les rennes en Alaska. Vous voudriez peut-
être savoir si j’allais à la chasse dans ce paradis du gibier ?
Laissez-moi vous raconter mon expérience avec les ours :
le petit gibier ne m’intéresse pas ! Chaque année avec tous les
enfants et les Sœurs, nous allions faire une excursion sur la
rivière Iditarod à vingt milles de la mission pour cueillir des
bleuets qu’on trouvait en grande quantité sur le versant sud de
ces collines. Un Père venait avec nous. C’était le plus beau
pique-nique de l’année : une journée pour s’y rendre, une
journée pour cueillir et une autre pour revenir. Nous voyagions
sur notre bateau le St-Joseph qui avait cent pieds de longueur.
Les veillées à cette époque de l’année sont splendides : le soleil
se couche à dix heures et le crépuscule dure toute la nuit assez
claire pour lire facilement à minuit. Après le coucher des
enfants, je partis avec notre capitaine Yvan, un bon chasseur,
pour gravir la plus haute montagne pour avoir un coup d’œil
sur toute la région. Il devait être autour de neuf heures : le
soleil roulait près de l’horizon et tardait à se coucher. Yvan
apporte sa carabine et moi, imbécile je n’apporte que mon
bâton ! Je n’avais pas remarqué le petit bois au pied de la
montagne. Rendu là, Yvan me montre des traces fraîches de
plusieurs ours ! La frousse me prend, mais nous étions rendus

92
au milieu et c’était aussi dangereux de rebrousser chemin que
de continuer. Tout à coup on entend un froissement dans les
feuilles mortes, pas loin de nous. C’en est un, dit Yvan ! Yvan
épaule son fusil ou plutôt sa carabine… et moi, je serre mon
bâton !! Tenez-vous près de moi, me dit-il. Il n’avait pas besoin
de me le dire : j’y étais ! Dans une éclaircie, nous voyons un
simple porc-épic. Pauvre petite bête, si tu savais comme ta vue
me réjouit le cœur !
Rendus sur la montagne, nous voyons au loin sur un autre
versant une mère d’ours avec ses petits que je n’ai pas envie
d’aller caresser ! Quel superbe coucher de soleil dans cette
chaîne de montagnes toutes couvertes de mousse seulement.
Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel y passent. C’est ravissant de
beauté. J’y serais bien resté une partie de la nuit mais il y avait
encore ce bois à traverser qui calmait un peu mon
enthousiasme pour ce crépuscule unique au monde. Yvan me
raconte sa dernière chasse à l’ours qui n’était pas de nature à
me rassurer ! Il avait douze cartouches dans sa carabine quand
il vit son ours. Il le blessa du premier coup ; l’ours fonça sur lui
et ce n’est qu’avec sa dernière cartouche qu’il l’étendit à une
dizaine de pieds de lui. Dans son excitation, il pensait n’avoir
tiré que deux fois. Grâce à Dieu nous revînmes au bateau sains
et saufs. C’est le lendemain que j’abattis mon ours !
Tout le monde était sur les collines à cueillir des bleuets
quand tout à coup les filles et les Sœurs dévalent de leur colline
à pleines jambes en criant à l’ours ! Nous regardons et de fait
nous en voyons un assis et tournant la tête de côté et d’autre.
Je regarde avec mes jumelles. Je crie à quatre ou cinq de mes
grands de me suivre pour aller tuer cet ours. Comme Tartarin
allant à la chasse aux lions, j’y vais avec un entrain merveilleux
et une bravoure sans pareille ! Les sœurs et les filles nous
crient de ne pas approcher, de faire attention à notre vie, et de
nous en venir au bateau où elles s’étaient toutes réfugiées.
Nous approchons lentement et à une faible distance, je dis à
mes grands de rester en arrière pour me donner l’honneur de
l’abattre tout seul aux yeux de tout le monde qui nous surveille
du bateau. Mes grands épaulent leur carabine pour me
93
défendre… si nécessaire ! Enfin, je brandis mon bâton et vlan !
nous roulons à terre tous les deux pendant que s’élève un cri
furibond du bateau ! Je me lève en brandissant dans l’air… la
peau de l’ours !! C’était le gilet qu’un enfant avait jeté sur un
buisson et dont les deux manches pendantes se balançaient au
vent. De loin on aurait dit un ours nous regardant d’un côté et
d’autre ! Voilà ma seule expérience avec les ours !
Au début de la mission, on ne récoltait rien car la terre
dégelait trop tard. Mais, avec de l’expérience les Pères
apprirent à drainer la terre à mesure que la neige fondait de
sorte que le soleil de longs étés faisait son travail bien mieux
sur la terre sèche que toute couverte d’eau. Avec ce système les
Frères purent avoir de très bonnes récoltes, vu que le soleil
reste autour de vingt heures au-dessus de l’horizon et que la
terre en dégelant fournit au-dessous une bonne quantité
d’humidité.
Tout pousse à vue d’œil ! J’ai vu une tête de chou de seize
livres poussée en huit semaines. Nos patates étaient très
grosses et très belles, de même que les betteraves, les navets,
les oignons, les radis, la salade ou laitue. Mais, les autres
choses n’avaient pas le temps de mûrir. J’ai entendu dire qu’on
avait réussi à faire mûrir de l’avoine au cercle polaire en la
semant à l’automne pour qu’elle ait le temps de germer avant
de geler. Nous récoltions assez de légumes pour nos cent
cinquante personnes que nous devions nourrir. En été, les
Sœurs envoyaient des jeunes Esquimaux bien habillés porter
des radis, de la laitue et des échalotes aux bateaux qui circulent
sur le Yukon et en retour on nous donnait des fruits, de la
volaille, de la dinde même. Les Esquimaux ne voulaient
d’abord manger ni bananes, ni oranges mais ils s’habituèrent
vite à les aimer comme nous. Le Frère Eugène Lefebvre avait
une ferme avec une dizaine de vaches et deux chevaux. Il
rendait de grands services à la mission surtout en fournissant
le lait pour nous et les enfants. En été, c’était un problème
difficile. Dans nos champs poussait seulement une grande
herbe aqueuse, comme celle des marais, qui n’était pas bien
nourrissante pour nos animaux : c’était juste pour garder la
94
vie ! Or, une année, il y eut une grande inondation du Yukon
qui couvrit tous ses champs si longtemps qu’il ne put pas
même faucher cette herbe. C’était la mort de son troupeau. En
hiver, le niveau du Yukon est bien cinquante pieds plus bas
qu’en été. Au printemps, nous n’étions donc pas surpris de le
voir monter.
Un jour de l’Ascension, le 8 mai, je servais sous-diacre à
une grand-messe solennelle, et je voyais les Esquimaux sortir
les uns après les autres et à la fin de la messe nous étions les
seuls dans l’église ! Le Yukon débordait et les pauvres gens
bâtis sur la berge devaient déménager sur la montagne pour
échapper au désastre. Notre moulin-à-scie était aussi menacé.
Comme tout le monde j’enfilai mes grandes bottes pour me
rendre au moulin et aider au sauvetage de notre bois et des
planches. J’en avais au-dessus des genoux quand tout à coup
j’enfonçai dans un ancien trou de bouilloire jusque par-dessus
la tête. Heureusement j’ai pu en sortir à travers les gros glaçons
qui flottaient autour de moi. Quand mes jeunes virent que je
m’en tirais assez bien, ils rirent bien de leur préfet trempé
jusqu’aux os. Mais, je me mis au travail et l’exercice me
préserva de refroidissement. Dans l’après-midi, j’allai faire un
tour de barque au-dessus de nos champs : nous touchions à la
cime des arbres : il devait y avoir plus de trente pieds d’eau là
où le Frère faisait des « foins ». C’était un vrai déluge ! Il y
avait des mulots sur chaque branche qui dépassait l’eau et des
lièvres qui se cramponnaient aux branches. Le Yukon
débordait jusqu’aux montagnes de Iditarod vingt-cinq milles
plus loin, ce qui était sûrement son lit ordinaire dans les
anciens temps géologiques. C’était grandiose de voir cet
immense fleuve de vingt-cinq milles de large charriant ses
glaces encore quatre à cinq pieds d’épaisseur. En septembre,
les champs étaient encore couverts d’eau : impossible de
faucher l’herbe. Par une bonne providence la neige ne tomba
pas avant la fin de novembre. Quand les grands froids eurent
gelé cette eau, le Frère faucha avec sa machine l’herbe qui
dépassait la glace ! Avec les élèves en patins, nous râtelions
cette herbe, la mettions en veillottes. À trois heures nous

95
collationnions assis sur ces veillottes sous un ciel d’acier avec
35 au-dessous de zéro ! Quel contraste avec les « foins » au
Canada quand tout le monde ruisselle de sueur sous un ciel
brûlant ! Le Frère Lefebvre sauva donc ses vaches cette année-
là !

Chapitre 20 : premier voyage en traîneau à chiens !

J’avais tellement entendu parler des voyages avec des


chiens que j’avais hâte de les essayer ! Pour mortifier mon
désir, la neige retarda beaucoup cette année-là. Ce n’est que
vers le premier décembre qu’il en tomba un peu, à peu près six
pouces. Comme nous avions grand congé le 3 décembre en
l’honneur de St François Xavier, le maître d’école pouvait
s’absenter pour la journée ! C’était réglé : je faisais mon
premier voyage avec des chiens ce jour-là !
Après déjeuner, je m’habille en Esquimau des pieds à la
tête. De belles bottes de phoque toutes neuves, des gants neufs
en belle fourrure et mon parka en écureuil léger et chaud.
J’irais dîner au camp du Frère Marchesio où, avec une dizaine
de grands, il fait du bois de chauffage et de construction, à une
dizaine de milles d’ici. Mes grands vont me chercher un beau
traîneau que j’avais souvent admiré. Il a une dizaine de pieds
de long sur deux de large et deux de haut ; le fond est à six
pouces de terre.
Toutes les parties sont faites de longues pièces de bois
solide mais bien flexibles, étant attachées ensemble avec des
lanières de peau très fortes. Comme les chiens n’avaient pas été
attachés depuis quatre mois, ils se mirent à hurler et à sauter
comme des enragés, quand ils entendirent les clochettes des
harnais. Chaque chien devait être retenu par un bon bras. Ils
en attelèrent cinq : deux par deux et un « leader » en tête. Tout
étant prêt, je m’assieds au fond du traîneau, comme un simple
passager novice et nigaud que j’étais. J’aurais dû m’asseoir sur
une haridelle avec une jambe pendante et toujours prête à

96
parer au chavirement si fréquent, dans ces voyages. Mais,
personne ne m’avertit de ma sottise. Dès qu’on les laissa libres,
les chiens partirent comme une flèche emportant un coin de la
clôture de l’église ! Je pensais qu’on pouvait arrêter ces
animaux quand on voulait ! Je pense à la gorge du Yukon de
cinquante pieds en deux paliers seulement. Je cris à Francis
mon conducteur qui tient les manchons du traîneau d’arrêter,
impossible, me répond-il ! et avant que j’aie le temps de dire
mon acte de contrition… bing… bang… ! en deux formidables
bonds nous roulons dans un tourbillon de neige et nous voilà
sur la glace du Yukon. Or, comme le courant est très fort, les
premiers glaçons s’empilent les uns sur les autres des fois
jusqu’à cinq ou six pieds de haut. Le peu de neige qui était
tombée ne suffisait pas à combler ces trous et ces grandes
crevasses. Le traîneau bondit de l’un à l’autre comme pour me
broyer les os ! Je proteste, mais mon conducteur me crie que
c’est impossible de les modérer ! On fait des sauts jusqu’à cinq
ou six pieds à travers des affreux bordillons ! Si on verse je me
fais couper le cou ! Mon Francis jouit énormément des
péripéties de notre voyage ; c’est justement ce qu’il aime. Il est
agile comme un lièvre et il saute avec le traîneau et tient
l’équilibre avec ses pieds assez pour que nous ne versions pas.
Mais, voici venir le plus grand danger : nous arrivons à la
clôture de perches dans la glace pour tenir notre treillis pour la
pêche sous la glace. Les chiens trouveront bien la place pour
passer entre ces perches, mais le traîneau ? Justement on
frappe une de ces perches, mais après qu’un glaçon nous a
lancés assez haut pour que nous frappions le haut de la perche
qui a plié assez pour laisser glisser le traîneau sur elle en nous
lançant plus haut, mais sans rien casser ! Que Dieu soit béni !
Nous avions deux à trois milles à faire à travers ces vilains
bordillons. Enfin, nous prenons la berge de l’autre côté et nous
filons sur de la belle neige unie sur un terrain plat. Justement
ce que j’avais rêvé. Chaque fois que nos clochettes font envoler
une perdrix, une poule de prairie ou un lièvre nos chiens
partent à l’épouvante mais en gardant le chemin ! C’est
vraiment agréable et je filerais ainsi toute la journée ! Le Frère

97
Marchesio me reçoit si bien que j’ai vite oublié mes peurs. Il
nous donne un dîner capable de combler tous les vides faits par
les secousses de ce voyage mémorable pour moi ! Sa cabane est
faite de troncs d’arbres calfeutrés de mousse avec deux fenêtres
de chaque côté, éclairant bien les tables parfaitement propres
ainsi que la vaisselle. Le sol est couvert de branches d’épinette
qui répand une odeur d’encens fort agréable… Le tout à
l’honneur de l’esprit d’ordre et de bon goût du Frère. À nous
voir manger le Frère n’a pas besoin de compliments : les
actions sont plus éloquentes que les paroles. Sa soupe au
macaroni est délicieuse et substantielle et peut servir de base à
son rôti de lard froid et à ses fèves au lard qui sont excellentes.
Enfin ses tartes aux prunes nous font perdre complètement
notre appétit. Je comprends pourquoi nos grands aiment tant à
venir camper avec le Frère Marchesio ! La forêt se compose
d’épinettes et de sapins fort respectables : il y en a de trois
pieds sur la souche et soixante et quinze pieds de long.
Plusieurs ont des grosses excroissances comme des nœuds
énormes : ceux-là servent à faire du bois de chauffage. Comme
le jour de ma visite était un samedi, tous revenaient à la
mission pour le dimanche. Mais, je ne voulais pas refaire mon
trajet sur le Yukon ; je dis au Frère que je laissais mon traîneau
à ses bûcherons qui le chargeraient assez de monde pour
modérer les chiens ! Je m’en irais à pied. Il faisait une des plus
belles journées qu’on puisse voir en hiver Nous aurions une
belle lune avec un chemin facile et le ciel parfaitement pur, de
sorte que je voyais aucun danger d’entreprendre cette marche
en raquettes. Le Frère qui est un bon marcheur ne voulut pas
me laisser seul : il vint avec moi pour faire ces huit ou neuf
milles à pied.
C’est une des plus belles promenades de ma vie, non
seulement par le contraste d’avec ce matin, mais aussi à cause
du charme poétique de la nature boréale quand le temps est
beau. Il était deux heures et demie et le soleil glissait
doucement sur l’horizon pour se coucher avant trois heures.
Alors nous avions le long crépuscule de près de trois heures. La
température était autour de zéro, juste bien pour ne pas avoir

98
chaud en marchant. D’un côté nous avions la forêt sans danger
parce que les ours dorment à cette époque de l’année. De
l’autre le Yukon tout blanc qui reflétait un beau clair de lune
après le coucher du soleil. L’air était parfaitement tranquille et
le silence absolu ! Je profitai de cette atmosphère religieuse
que favorise le crépuscule pour faire parler le Frère sur les
antécédents de sa vie actuelle. Ce n’était pas facile
ordinairement de le faire parler de lui-même mais là il s’oublia
et j’eus un bon aperçu de cette belle vie d’apôtre inconnu. Il
était soldat dans l’armée italienne et devait faire la sentinelle
souvent durant la nuit dans les Alpes. En contemplant les
splendeurs environnantes, son âme se prit à vouloir quelque
chose de plus durable que ces choses de la terre. Son service
pour le roi Humbert était maigrement payé et qu’aurait-il dans
l’autre vie ? Un jour il apprit que la Compagnie de Jésus
prenait des Frères convers, qu’il pourrait aller dans les
missions, il se fit Jésuite, et s’offrit pour les missions d’Alaska
dès qu’il eut fait ses vœux. – « Si vous aviez connu les misères
de ce pays, peut-être seriez-vous resté soldat ? – Non, elles ne
sont pas plus grandes ici que là. Même si elles l’étaient, la
récompense au moins en vaut la peine ! Que de fois j’ai failli
rouler où je me serais cassé le cou. Au moins si je meurs ici, ce
sera pour le bon Dieu. – Avez-vous été en danger de perdre la
vie depuis que vous êtes ici ? – Plusieurs fois ! En voyageant
avec un Père je me suis fait prendre par des tempêtes loin de
tout village. Une fois mes chiens m’ont laissé seul dans la
solitude, ayant cassé le câble du traîneau, ils s’enfuirent.
Heureusement après quelque temps ils sont revenus. Que de
fois ils ne reviennent pas ! Je suis tombé dans une crevasse de
la glace, J’ai failli me noyer, puis ensuite j’ai failli geler en
sortant de l’eau par un grand froid. Que de fois j’aurais pu me
casser le cou en sautant les berges des rivières que nous ne
voyons pas quand tout est blanc de neige. »
Ce sont là quelques-uns des grands dangers qu’il a courus,
mais que de misères endurées dans la vie quotidienne de ce
pays de chien ! Il se dépense encore pour le bien des missions
avec un dévouement inlassable et un grand cœur. Il est

99
bâtisseur de maisons, de cabanes, de chapelles, capitaine de
vaisseau, cuisinier émérite, bon jardinier, surveillant aimé et
respecté, parlant cinq langues couramment, pouvant traiter
avec tous ceux qui se présentent à lui… et par-dessus tout,
religieux exemplaire, humble, surnaturel et généreux sans
limite ! Aussi Dieu n’a pas manqué de travailler cette belle
nature : il a eu à supporter les contrariétés de toutes sortes
venant des Pères avec lesquels il a vécu. Dieu se sert des
personnes, quelque bonnes qu’elles soient, comme de scalpels
pour enlever le naturel et le païen que nous avons tous plus ou
moins jusqu’à la mort. Il a vécu avec des Pères qui servirent
admirablement bien les desseins de la Providence pour
crucifier ce bon Compagnon de Jésus. Son jugement
extraordinairement bon a été soumis à des personnes qui en
manquaient beaucoup. L’un en particulier semblait avoir été
créé et mis au monde pour faire enrager les gens… ou pour les
sanctifier ! Du matin au soir il exigeait des choses contraires au
bon sens commun. Rien de plus dur quand c’est à l’année… et
que cela dure depuis des années ! Comme il faut de l’esprit de
foi pour subir à la journée ces contrariétés de toutes sortes
surtout quand on est si loin de son pays et de ses amis, qu’on
est isolé comme en prison !
J’ai vu ce colosse expérimenté dans tous les genres
d’épreuves sangloter comme un enfant tant il avait à souffrir
d’un Père qui n’était pas son supérieur, mais qui s’en arrogeait
tous les droits. M’approchant pour voir si je pouvais faire
quelque chose pour le soulager je m’aperçus que si la nature
fléchissait, la volonté était bien debout dans son Maître pour le
servir. C’est précisément parce qu’il voulait obéir qu’il
souffrait. Ceux qui ne trouvent pas l’obéissance difficile, c’est
parce qu’ils envoient promener les supérieurs et font à leur
tête. Le frère Marchesio était fort surnaturel et il obéissait pour
l’amour de Dieu… et cela depuis vingt-cinq ans ! En dehors de
ces rares abattements, il était habituellement gai et gentil pour
tout le monde. Même son « Scalpel » ne s’est jamais aperçu
combien il le faisait souffrir à cœur de jour. Je ne regrette pas
mon voyage de ce matin puisqu’il m’a valu cette belle

100
promenade avec toutes les confidences de cette âme que je
n’aurais jamais eues sans cela. Le bon Dieu a de quoi faire pour
me forger une âme comme celle du Frère Marchesio. Mais c’est
justement pour cela qu’il m’a amené en Alaska ! Pourvu qu’il
me donne en même temps la lumière divine pour comprendre
le pourquoi de ces opérations spirituelles. J’aime bien à savoir
où je vais même quand je sais que c’est Dieu qui me mène. Plus
tard, je suppose, je m’habituerai à mon divin Conducteur et je
m’abandonnerai mieux à lui. Je le lui demande de tout cœur.
Que le ciel nous donne beaucoup de Frères de cette trempe
religieuse ! Si leur vie est parfois assez dure, ils seront
récompensés en proportion des sacrifices qu’ils font dans leur
vocation. Après tout, la nécessité de porter sa croix n’est pas
seulement pour les religieux, mais aussi pour les gens du
monde qui doivent eux aussi porter leur croix tous les jours dit
Jésus ! Ceux qui restent dans le monde ont donc à souffrir
beaucoup s’ils veulent faire la volonté de Dieu comme ils sont
tenus de le faire pour arriver au ciel. Que de jeunes dans le
monde se feraient Frères s’ils savaient qu’ils peuvent le devenir
même sans instruction. Du moment qu’ils ont assez de foi pour
vouloir travailler pour Dieu en aidant les Pères dans leur
travail pour le salut des âmes. Que Dieu en suscite beaucoup de
ces Frères surnaturels qui veulent être tout aux choses de
Dieu ! Ils auront d’autant plus de gloire dans le ciel qu’ils en
ont moins sur la terre.

Chapitre 21 : mœurs des esquimaux !

La propreté laisse beaucoup à désirer. Dans un pays où


tout est gelé une bonne partie de l’année et que même en été
les rivières et la mer sont glaciales, où il faut être emmitouflés
de fourrure du matin au soir, on comprend que les bains soient
rares. Tout de même il y aurait moyen d’améliorer la propreté
comme le montrent bien ceux qui ont passé par nos écoles. Les
femmes ont appris à laver leur linge souvent, la vaisselle et le
plancher.

101
La plupart gardent les mêmes vêtements des années, ils se
mouchent avec les mains qu’ils essuient sur les manches ou sur
leurs jambes, ils lavent bien rarement leurs chaussettes ou
leurs sous-vêtements. Aussi, la vermine habite en permanence
dans ces vieux habits sales. Le soir, ils enlèvent tout pour se
débarrasser de cette engeance qui les attend le lendemain
quand ils remettront leurs habits. Que les blancs ne leurs
jettent pas la pierre trop vite ! S’ils l’emportent sur la propreté
matérielle, les Esquimaux l’emportent de beaucoup sur la
propreté morale. Ils sont parfaitement honnêtes au point de
vue moral. Jamais ils ne mentent ni ne volent, excepté quand
ils ont appris ces vices des blancs ! Nous avions une boutique
commune pour tous les Esquimaux du village avec toutes
sortes d’outils : jamais ils n’en auraient volé. Un trappeur voit
un beau vison ou une martre dans un piège à vingt milles de la
mission, ce serait si facile de le prendre et de dire qu’il l’a
trouvé dans son propre piège. Eh bien ! jamais ils ne feraient
cela. Ils avertissent un tel qu’il a un renard dans tel de ses
pièges… et c’est tout ! Quelles belles vertus pour un peuple !…
et même les païens ont cette honnêteté. Quel dommage qu’on
ne puisse pas dire cela des blancs civilisés et chrétiens ! Si un
enfant cassait une vitre, nous n’avions pas besoin de détective
pour le découvrir ; nous n’avions qu’à demander : qui a cassé
cette vitre ? et le coupable nous le disait tout de suite.
Comment punir avec cette belle franchise ?
Voici un exemple qui bat tout ce que l’on peut imaginer en
fait d’honnêteté. Aux fêtes, le Père supérieur donnait de
l’argent à nos grands travaillants pour s’acheter des bonbons
dont ils sont très friands. Or, j’avais au grenier une vieille malle
qui ne fermait pas à clef. Ils me demandaient la permission de
mettre leurs sacs dans cette malle et quand l’un voulait de ses
bonbons, il allait en chercher tout seul dans la malle où se
trouvaient une vingtaine de sacs tout ouverts et pleins de tout
ce qu’ils aiment le plus au monde. Or, il ne venait jamais à
l’esprit d’aucun que celui qui allait en chercher pourrait en
prendre dans les autres sacs. Peut-on imaginer pareille
honnêteté dans nos collèges de catholiques… et même dans les

102
noviciats. Combien se tromperaient de sacs !! Voulez-vous
quelque chose encore plus délicat ? Un jour le Père Lucchési,
faisait le catéchisme à un groupe de femmes. Pendant qu’il leur
parlait il en voit une prendre quelque chose sur le châle d’une
autre, l’approcher de sa bouche puis le remettre à sa place !
Intrigué, il lui demande après la classe ce qu’elle avait fait. Elle
lui répond : Imaginez-vous Père, que j’ai failli faire un vol ! J’ai
vu un pou qui se promenait sur le châle de cette femme, je l’ai
pris pour le manger mais heureusement j’ai pensé à temps qu’il
ne m’appartenait pas ! Alors, je l’ai remis à la propriétaire !! Je
vous défie de trouver plus d’honnêteté chez les blancs !
L’amour n’est pas démonstratif dans le Nord ! Les
Esquimaux ne se donnent pas la main en se rencontrant après
une absence. On dit que les amoureux se frottent le nez
ensemble… c’est peut-être pour cela qu’il est si plat chez eux !
Très peu d’enfants s’ennuient à l’école même quand ils sont
bien loin de leurs parents. Un jour nous conduisions chez lui
un de nos grands qui n’avait pas vu ses parents depuis sept
ans. Quand notre bateau, le St-Joseph, arrive à son village, je
surveillais ce que feraient ses parents. Quand Alfred descendit
du bateau et arriva près de son père qui examinait des
raquettes, il le regarda simplement, ne dit pas une parole, ne fit
aucun geste de joie… et continua de marchander les raquettes !
J’avais envie d’aller le battre ! Deux frères parmi nos grands,
Ambroise et Nicolas, avaient une sœur de dix ans dans le
village.
Un jour le père vient avertir ses garçons que leur sœur est
bien malade ; ils ne bougent pas. Le lendemain, il vient leur
dire qu’elle est mourante ; ils ne bougent pas… à cinq minutes
de marche ! Le lendemain on vient leur dire qu’elle est morte…
ils n’y sont pas allés ! Le lendemain, le père vient leur dire de
creuser sa fosse… ils vont au cimetière et la creusent… et aux
funérailles, ils se mélangent avec les autres comme parfaits
étrangers à la morte ! Entre époux, l’amour n’est pas bien
démonstratif. Un homme prend une femme surtout pour être
sa servante, pour travailler, il la considère comme une engagée
pour avoir soin de sa cabane et lui aider à gagner sa vie. Aucun
103
signe d’affection quand il part ou qu’il arrive. Ce sont les
parents qui arrangent les mariages. Dès la naissance d’un
garçon, c’est décidé qu’il sera pour une telle. Le temps venu,
chez les païens, le garçon est supposé aller voler sa future. Les
parents font une colère et menacent cet audacieux, mais tout
rentre dans le calme assez vite et ils laissent partir leur fille. Ils
ont un véritable noviciat de mariage. Si après quelques mois,
tout va bien, ils restent ensemble : si cela va mal ils se séparent.
Le fait qu’elle ait un enfant ou deux ne l’empêchera pas du tout
de se trouver un autre mari. Évidemment, on ne permet pas
aux catholiques ce noviciat.
Un jour, un de nos grands dit au Père supérieur : je
voudrais me marier ! Avec qui ? Je ne sais pas encore ; avec
n’importe laquelle !! Le Père lui dit qu’il faut bien choisir parce
que c’est pour toute la vie. Il demande au Père d’aller lui-même
au couvent pour lui choisir une fille ! Non, non, dit le Père,
c’est à toi à y aller pour choisir à ton goût ! Luc n’avait pas de
goût ! En tout cas, le Père le fait attendre quelques jours dans
l’espérance que Luc en trouvera une qu’il aime. De fait il
revient annoncer au Père qu’il en a trouvé une bonne ! Il lui
dit : une telle ! Es-tu fou, lui dit le Père ! Elle a déjà deux
enfants et comme les païennes elle est à tous les passants. Cela
ne fait rien, dit Luc ! Elle est bonne cuisinière et fait de belles
bottes et de belles mitaines ! Autant il était indifférent avant
autant il est maintenant amouraché ou mieux, entêté.
Finalement le Père céda en se disant : le mariage va la
préserver de ses fautes ordinaires. De fait ils vécurent assez
bien.
J’ai vu un de nos grands après leur messe de mariage, s’en
revenir à l’école jouer à la balle toute la matinée, tandis, qu’elle
était retournée au couvent s’amuser avec ses compagnes
d’hier ! Il fallait que le Père supérieur l’envoie chercher sa
femme et lui dise de s’en aller chez lui avec elle ! On voit qu’ils
ne font pas de romances de mariage, l’imagination ne travaille
pas comme chez les blancs ; ils ne font pas de poésie au clair de
lune ni dans les yeux qui reflètent l’infini ! C’est de la prose
bien simple qu’ils font. Rien de factice chez eux. On voit des
104
couples venir communier le lendemain matin à la messe de six
heures et demie comme de coutume. Un jour le Père Tréca se
retourne au Pater pour donner la bénédiction nuptiale, la
mariée était partie ! Il l’envoie chercher : elle était à faire le
déjeuner de son nouveau mari ! Voilà des gens qui pratiquent
bien le conseil de St Paul : « Que ceux qui ont des femmes
soient comme s’ils n’en avaient pas ! … car la figure de ce
monde passe ! » Ils n’ont pas beaucoup d’enfants pour
plusieurs raisons. Elles allaitent leurs enfants deux ou trois
ans. Puis, elles ne savent pas prendre soin d’elles-mêmes. Elles
se lèvent tout de suite et vont à leur ouvrage comme de
coutume ! Des Pères en ont vu avoir leur enfant dehors en
voyage et continuer leur route en trottinant derrière le traîneau
de chiens ! Aussi elles vieillissent prématurément. Elles sont
« cernées » encore jeunes, et paraissent vieilles à trente ans.
Surtout depuis que les blancs leur ont apporté la tuberculose et
d’autres maladies bien fâcheuses, elles meurent jeunes en
général. Espérons qu’avec les écoles des Sœurs que les Pères
ont introduites, elles apprendront les soins élémentaires d’une
saine hygiène pour conserver leur santé.
Les amusements se résument à passer une partie de l’hiver
à organiser des fêtes pour plusieurs villages à cent milles à la
ronde. Il demande à chaque invité quelle sorte de présent, il
aimerait à recevoir… et l’invité l’aura, si c’est possible. Ce sont
des choses utiles, comme une paire de raquettes, de bottes, de
mitaines, etc. Au retour du messager les gens du village se
rassemblent tous les jours dans le kashime ou salle publique
souterraine, pour réunir tous ces présents, pour confectionner
des masques pour les danses et s’exercer à leur concert
national !
Au jour fixé, les invités arrivent de toutes les directions :
c’est un hurlement presque continuel parce que dès qu’un
traîneau arrive tous les chiens hurlent et jappent. Avec ces
longues courses de plusieurs jours, les invités sont tout prêts à
goûter le banquet continuel d’un mois qui les attend ! Ils
auront du poisson, des poules de prairies, des lièvres, des
phoques quand ils sont près de la mer ; du chevreuil et même
105
de l’ours… jusqu’à la crème à la glace faite avec de la neige, du
suif, des bleuets secs, le tout arrosé d’huile de phoque ! Un soir,
la curiosité m’emporte à accepter l’invitation de mes grands
d’aller à la fête qui se donnait de l’autre côté du Yukon en face
de la mission. Arrivés au village complètement enseveli sous la
neige, il fallait être Esquimaux pour trouver l’entrée. C’était
tout simplement un trou d’une quinzaine de pieds de
profondeur où on n’avait qu’à se laisser tomber au fond dans la
neige. J’avais une certaine frousse, mais de mes grands m’ont
précédé et d’autres suivaient de sorte qu’ils prendraient soin de
moi. Au fond de ce puits, il y avait une ouverture pour un
tunnel souterrain qui m’a paru bien long, d’une vingtaine de
pieds je suppose. J’enfile là-dedans en rampant comme un
serpent tant il est bas : j’avais peur d’étouffer ! Enfin on arrive
à l’extrémité fermée par une peau d’ours. Nous dévalons dans
le kashime comme des rats sous les jambes pendantes de ceux
qui sont assis sur une espèce d’estrade à trois pieds de terre et
qui fait le tour du kashime où les hommes s’assoient, tandis
que les femmes et les filles s’assoient à terre. Personne ne
bouge ni ne semble remarquer notre arrivée. Un seul que je
connais me salue et vient me faire une place sur l’estrade et
m’aide à y monter.
Je compte cent vingt-cinq personnes qui sont là depuis
trois jours dans ce souterrain hermétiquement fermé. Cette
salle est une excavation souterraine d’une dizaine de pieds de
profondeur, de forme octogonale avec le toit au-dessus de
terre. Au centre du toit il y a une peau translucide pour laisser
entrer la lumière et qu’on ouvre pour laisser sortir la fumée du
feu qu’on fait une fois par mois. Enfoncé sous terre ce kashime
est très chaud ; la chaleur des corps suffit presque pour
entretenir une bonne chaleur. En tout cas, ce soir-là il faisait
une chaleur écrasante tout le monde transpirait. J’avais envie
de leur crier d’ouvrir le toit. Ils avaient six tambours faits d’une
peau tendue sur un cercle de deux pieds et demi à peu près.
Ces cercles reposent sur une tige à terre que l’homme tient
dans la main. Il frappe son tambour avec une tige quelconque à
coups comptés et uniformes, simplement pour marquer la

106
mesure. Les gens chantent sur un ton monotone avec deux ou
trois variantes où je ne comprenais que des ia, ia, ia, ai, ia ! On
me dit qu’on annonce dans ce chant le présent qu’on fait à un
tel. Assis sur une boîte un Esquimau se démenait comme un
diable, gesticulait de tout le corps, et criait aux danseurs, mais
non, il criait les présents qu’on donnait et les gens répondaient
par leurs ia, ia, ia ! Le mouvement des danseurs est surtout
dans les bras et dans le corps, très peu dans les pieds. Les
couples se mettent en face l’un de l’autre et les yeux baissés, ils
gesticulent des bras et des jambes en cadence en suivant les
tambours, les pieds ne font que battre la mesure. Elles sont
symboliques représentant un trait particulier de la vie d’un
animal. Par exemple un danseur met un masque d’une tête
d’ours, et à genoux, devant une planchette garnie de bleuets
fixés à des espèces de cure-dents, simule un ours mangeant des
bleuets tout en battant la mesure avec sa grosse tête d’ours.
Après une vingtaine de minutes de ce manège il va se reposer
le cou ! Un autre couvert de plumes jusqu’au bout des doigts
imite un oiseau qui vient boire au bord de l’eau, sautillant çà et
là, se penchant pour boire et se jetant la tête en arrière pour
avaler l’eau comme font les oiseaux, et de temps en temps se
passant une patte sous l’aile étirée comme un oiseau qui a
chaud. Quelques-unes étaient très belles ; j’avais envie
d’applaudir. Mais, chose curieuse, ces gens ont fait cent milles
et plus pour voir ces danses et ils ne manifestent pas la
moindre approbation. Ils ne félicitent pas les danseurs qui vont
prendre leur place… et tout finit là ! On sort de là comme
étourdi ! Comme l’air extérieur était bon !

Chapitre 22 : de la tempête au ciel !

Le premier mars 1911, une petite esquimaude de St-Michel


écrivait à son petit frère à notre école qu’il y avait beaucoup de
monde à l’enterrement du Frère. C’est ainsi que nous est
arrivée la nouvelle de la mort du Frère Paquin. Le Père Luchesi
écrivit tout de suite au Père Chapdelaine pour avoir des détails.
107
C’est lui qui aurait dû être le premier à nous le faire dire. Il
fallut attendre un mois pour une réponse car nous avons le
courrier seulement une fois par mois. Alors on apprit tout. Le
Frère Ulric Paquin était parti le 27 janvier pour aller faire des
réparations à la chapelle de Stebens à une dizaine de milles de
St-Michel. C’était un trajet de deux heures qu’il connaissait
bien. Mais, il ne savait pas encore que les tempêtes arrivent sur
la mer si vite qu’on en voit à peine les signes avant-coureurs.
Le Père n’aurait jamais dû le laisser partir sans se
précautionner contre cette éventualité toujours possible même
par un beau temps. Il aurait dû avoir son parka d’hiver en
fourrure et son sac en fourrure pour coucher dehors s’il le faut
et avoir du manger : le pauvre Frère n’avait absolument rien
apporté pour se protéger en cas de tempête. Soudain, elle
arrive terrible pendant qu’il était encore en route. Son chien
conducteur n’était pas bien dressé encore et il perdit son
chemin. On a trouvé loin de sa route des planches qu’il avait
enlevées pour alléger son traîneau. Aveuglé par la neige, il a dû
errer longtemps en cherchant son chemin. Après les trois jours
de tempête, voyant que le Frère ne revenait pas, le Père
Chapdelaine organisa une équipe des soldats du fort pour aller
à sa recherche. Il avait espéré qu’il aurait eu le temps de se
rendre à Stebens ; Là il y avait des Esquimaux qui auraient
certainement pris soin de lui pendant quelques jours. Ils ne le
trouvèrent que le huitième jour à deux milles de son chemin.
Ses chiens étaient encore vivants et avaient respecté son
corps… Ils aidèrent à le retrouver par leur hurlement. Il avait
son chapelet dans le cou, et était tombé à côté de son traîneau
après s’être mis à genoux. On lui fit les meilleures obsèques
qu’on pouvait. Tout le village y était, car on avait déjà appris à
aimer ce bon Frère toujours souriant et prêt à rendre service.
On descendit son corps resté gelé dans la terre gelée du petit
cimetière en arrière de l’église… sur les bords de la mer de
Behring. Cette mort me fit une réelle peine, car j’aimais ce
Frère, mon co-novice et franco-américain comme moi. Nous
nous entendions très bien ensemble.

108
Les soirées suivantes pendant que je me promène selon
ma coutume sur la neige devant ma cabane je ne puis
m’empêcher de penser à lui. Je me défends difficilement contre
l’envie de disputer Dieu de nous l’avoir enlevé si vite. Six mois
en mission quand il était prêt à y passer un siècle !
Physiquement, ce n’est pas dur de mourir gelé, on sent
simplement un engourdissement qui envahit tout le corps et
l’on tombe comme dans un sommeil. Mais, qu’il a dû souffrir
moralement quand il s’est vu perdu en dehors de son chemin et
qu’il ne voyait plus rien dans la poudrerie. Lui qui voulait tant
travailler pour les missions, est-ce possible que Dieu lui donne
si peu de temps ! Enfin, ne pouvant aller plus loin, il s’arrête et
se prépare à mourir au sein de cette affreuse tempête et tout
seul ! Il a dû se recommander à la Sainte Vierge puisqu’il avait
mis son chapelet dans le cou et s’était mis à genoux à côté de
son traîneau et se donnant à Dieu, en peu de temps le froid a
gelé ce cœur si ardent pour Dieu ! De la poudrerie au ciel : quel
changement ! À trente-cinq ans et dans toute la force de l’âge,
et du dévouement, si utile à notre mission… et Dieu est venu
nous l’enlever !
Que de fois en me promenant solitaire durant mes veillées
je demande à Dieu pourquoi il est venu le chercher si vite. Ce
n’est pas que je trouve à redire, mais je voudrais mieux
connaître les voies de Dieu pour mieux les adorer. Parfois le
hurlement des chiens au loin me fait penser au Frère Paquin.
Le cri lugubre d’un hibou dans la montagne tout près me
semble le cri d’un mourant dans la solitude. Il faut que je me
surveille pour ne pas protester contre sa mort. Après tout, Dieu
ne peut pas nous en vouloir, de l’aimer tant ce bon Frère
puisqu’il est venu nous l’enlever parce qu’il l’aimait. Parfois un
rayon de lumière me montrait ma folie de le vouloir dans la
sauvagerie d’Alaska quand il est au sein de la Trinité dans les
splendeurs éternelles ! Est-ce que lui voudrait revenir vivre
avec ses chiens, geler toute l’année ? Sûrement non ! Le mérite
dépend de la volonté en bonne partie, ce qui est de l’amour. Ce
ne sont pas tant nos œuvres qui comptent devant Dieu que
notre union avec lui. Or, le Frère Paquin a montré clairement

109
qu’il était prêt à souffrir un siècle en Alaska si Dieu le voulait.
Eh bien ! Dieu le récompense selon ce qu’il voulait faire… et il
lui fait grâce des misères elles-mêmes. Que de saints sont
morts prématurément et qui auraient voulu se dévouer des
années pour Dieu. Par exemple, est-ce que le mérite de Ste
Thérèse de l’Enfant Jésus n’a pas été dans l’intensité de ses
désirs de glorifier Dieu ? Sa vie a été courte en années, mais
extrêmement longue en désirs et en amour… et Dieu
récompense la volonté !
Par nos conversations sur le bateau, j’ai pu sonder la
détermination profonde de se dévouer pour Dieu peu importe
dans quelles misères. Ce désir de souffrir pour les âmes était
habituel chez lui comme j’ai pu le constater souvent dans mes
rapports avec lui. Il voulait la sainteté de tout son cœur. Il était
mûr pour le ciel et Dieu est venu le chercher pour le lui donner.
À force de réfléchir et de prier, je suis arrivé à me résigner de le
laisser à Dieu ! Qu’il soit béni d’avoir tenu compte de ses bons
désirs si sincères de le glorifier et de l’avoir récompensé en le
mettant dans son beau paradis… et nous laissant à nous les
misères et le travail… en attendant que nous ayons son amour
de Dieu. Il me semble entendre quelqu’un me dire : il n’y a pas
encore grand danger que tu te perdes dans une tempête : tu ne
mourras pas de sitôt avec ton peu de foi et ton peu de courage
pour supporter les épreuves ! Dieu a encore trop à faire pour
débarbouiller son païen avant de pouvoir l’admettre dans son
ciel ! Que le Frère Paquin prie maintenant pour son
compagnon de voyage qui a tant à faire pour mériter le ciel. Je
n’avais pas encore fait mon noviciat de la croix comme j’étais
pour l’expérimenter dans les années qui suivirent. J’avais tout
un monde à découvrir pour mieux entrer dans la vie
surnaturelle d’une façon pratique.

Chapitre 23 : deux morts subites !

110
Parmi mes élèves j’en avais un qui était très remarquable
par sa piété, son innocence et son intelligence. Personne n’a
jamais surpris Pierre Tununa dans aucune faute volontaire : il
vivait habituellement d’esprit de foi, prenant au sérieux tous
les enseignements de l’Église et les mettant en pratique en
autant qu’il le pouvait. Il avait un frère plus âgé que lui, Paul,
qui était aussi très édifiant. On voyait qu’ils avaient eu de très
bons parents, mais qui étaient morts païens. C’était leur grande
peine. Ils avaient entendu les Pères au catéchisme dire qu’il
fallait la foi pour être sauvé, ou qu’il fallait être chrétien pour
aller au ciel, à moins d’exception providentielle seule connue
par Dieu. Pierre surtout en était fort préoccupé. Il ne pouvait
pas admettre qu’ils fussent damnés. Quand il voyait sa chance,
il venait me voir pour plaider en faveur de ses parents. Il me
posait toutes sortes de questions sur l’éternité et sur les
conditions pour être sauvés. Il aurait fallu être un autre saint
Paul qui a fait une randonnée au troisième ciel pour le
satisfaire ! À l’entendre plaider pour que ses parents ne soient
pas en enfer, parfois j’en étais ému. Il me demandait si le seul
fait d’être païens les condamnait en enfer. Non, je lui disais : il
faut un péché mortel et personnel pour être condamné à
l’enfer. C’était déjà beaucoup pour lui. Il était sûr qu’ils
n’avaient jamais commis un péché mortel. Puis il se mettait à
me louer ses parents surtout sa mère qu’il avait mieux connue
que son père mort plus tôt. Ma mère, disait-il, était très bonne
et charitable. Elle ne s’est jamais chicanée avec mon père ni
avec les voisins. Quand elle prenait des lièvres au piège ou des
poules de prairies elle en donnait aux pauvres des environs.
Elle se dévouait pour les malades et les pauvres pour lesquels
elle cousait souvent. Alors, je lui disais : Pierre, aie confiance,
s’ils étaient si bons, ils ne sont pas en enfer ! Qu’il était
content ! Mais, ce n’était pas assez : il revenait à la charge pour
les pousser au ciel ! C’était plus difficile pour moi ! Comme il
avait beaucoup prié pour ses parents, je lui disais que le bon
Dieu aurait pu donner quelques grâces spéciales et intérieures
pour leur faire désirer le ciel assez pour le mériter. Le futur
existe toujours devant Dieu : il connaît les prières que tu fais
pour eux et en vue de tes prières il a pu leur donner des grâces
111
pour les sauver. En tout cas, je lui conseillais de continuer de
prier pour eux et que Dieu a pu leur donner des grâces en vue
de ces prières.
Je n’avais pas fait de théologie encore, mais, j’avais lu une
thèse de Caperan sur le salut des infidèles qui m’avait donné
quelques bonnes idées sur cette question. D’abord c’est une
question libre dans l’Église, disait l’auteur. On peut donc
envoyer les bons païens aux limbes sans être taxé d’erreur,
quoique la plupart des théologiens n’admettent que le ciel ou
l’enfer pour les adultes. Eh bien ! puisque c’est une question
libre je n’hésite pas une minute à envoyer aux Limbes les bons
païens adultes comme les enfants. Quand Jésus dit : « Allez,
enseignez les nations, ceux qui croiront seront sauvés et ceux
qui ne croiront pas seront condamnés », il indique le ciel ou
l’enfer pour ceux à qui on prêche sa doctrine. Mais il ne dit rien
de ceux à qui on ne prêche pas. Pourquoi les forcer d’être avec
ceux qui ont eu la doctrine prêchée ? Ils n’entrent pas du tout
dans l’alternative citée par Jésus-Christ.
St Paul dit que les Juifs seront jugés par la loi de Moïse,
que les chrétiens le seront par l’évangile et les païens par leur
propre conscience. De quel droit veut-on les faire juger selon
l’évangile qu’ils n’ont jamais entendu sans leur faute ? Eh
bien ! une foule de bons païens ont suivi leur bon sens et n’ont
pas conscience d’avoir fait le mal : leur conscience ne leur
reproche rien de sérieux. Pourquoi iraient-ils brûler en enfer et
blasphémer Dieu qu’ils ont ignoré sur la terre. Ils n’ont
aucunement peur de la mort, c’est donc qu’ils n’appréhendent
pas de châtiment selon leur conscience. Il est vrai que St Paul
dit que les païens savants qui n’ont pas connu Dieu sont
coupables de péché et donc méritent l’enfer. Mais, nos
Esquimaux ne sont pas des « raisonneurs » et aussi ignorants
qu’on peut l’être. Je ne crois pas qu’ils soient condamnés pour
leur « philosophie ».
Les Théologiens qui parlent de la distinction essentielle
entre le ciel et l’enfer le font selon les idées ou les essences.
Est-ce qu’il n’y a pas une distinction essentielle entre la

112
lumière et les ténèbres ? Oui, mais dans le concret quand la
lumière du jour s’en va vers les ténèbres elle fait le crépuscule
en route pour ainsi dire. Personne ne peut mettre le doigt
exactement sur le moment où finit le jour et où commence la
nuit. Eh bien ! Jésus parle du ciel comme de la lumière et de
l’enfer comme des ténèbres, et comme St Paul dit que Dieu a
créé ce monde pour faire connaître l’autre, il y a donc aussi le
crépuscule dans l’éternité, et ce sont les limbes. C’est là que
vont les païens ! Ils seront plus ou moins près de la lumière ou
des ténèbres selon qu’ils auront agi mieux selon leur
conscience, Les Pères disaient un peu en farce que les
Esquimaux étaient si bons qu’ils ne pouvaient pas commettre
de péché mortel. Il y a beaucoup de vrai à cause de leur
ignorance, pour eux, pratiquement invincible. Comment
envoyer ces pauvres gens brûler avec les démons éternellement
pour blasphémer Dieu quand ils ne l’ont jamais fait en ce
monde. On a montré combien ils sont honnêtes dans les choses
qu’ils connaissent. Ils suivent donc la loi naturelle très bien
selon qu’ils la connaissent. Le premier mai 1912, Pierre vint me
trouver à la fin de l’étude de cinq heures pour me demander
plus d’ouvrage, parce qu’il avait fini ses devoirs. Comme il ne
restait plus que quelques minutes avant six heures, je lui dis de
faire ce qu’il voudrait. Combien d’élèves auraient fait cela dans
le monde entier ? À six heures nous sortons pour un bout de
récréation avant le souper. Les enfants se mettent à jouer au
ballon. Je vois Pierre debout comme figé et regardant les
autres jouer. Je lui dis : tu ne joues pas, Pierre ? Il penche le
cou et part après le ballon : il tombe à genoux, il se relève et
tombe encore : j’accours, il était mort ! Les Pères demandés en
hâte lui donnèrent l’extrême Onction sous condition… et on
l’exposa sur deux bancs dans la classe d’où il venait de sortir.
C’est la consternation parmi nous tous. Je les amène à la
chapelle où nous récitons le chapelet pour le repos de son âme.
Personne n’avait d’inquiétude sur son salut : il avait vécu en
petit saint, communiant tous les jours et avait un amour
extraordinaire pour la Ste Vierge. Rien ne pouvait lui faire plus
grand plaisir que de lui parler de la Mère de Dieu. Aussi, elle
est venue le chercher le premier jour de son beau mois de mai.
113
C’était un enfant prédestiné. Que Dieu nous en donne encore
beaucoup de ce calibre ! J’espère qu’il priera pour son préfet : il
en connaît plus que moi sur l’éternité !
Le 19 mai suivant, un dimanche soir par une splendide
veillée si longue à ce temps de l’année en Alaska, j’étais à lire à
ma fenêtre quand j’entendis le Frère Lefebvre faire des farces
avec quelques Pères et Frères dans la cour. Il revenait avec sa
carabine de faire peur à des chiens qui couraient après ses
veaux. Les Pères lui demandaient où était le gibier et comment
allait-il à la chasse le dimanche ! J’entendis les dernières
paroles du Frère qui disait : Cette fois, je ne leur ai que fait
peur mais la prochaine fois ils l’auront pour tout de bon. Il se
retourne pour aller porter sa carabine` quand il tombe dans les
bras du Père Sigouin : il était mort ! Un Père lui donna
l’extrême onction et on l’exposa au même endroit où il avait
lui-même exposé Pierre dans l’école. De nos grands en furent
affectés grandement jusqu’à n’en pas dormir quelques nuits.
Les Esquimaux vinrent à ses funérailles en grand nombre car il
était bien connu et aimé depuis les dix ans qu’il était en
mission. On l’enterra dans le cimetière, sur la côte, en arrière
de la mission. Il est le premier Jésuite à être enterré là. Il était
âgé de cinquante-sept ans. C’était une de ces belles figures
toujours souriantes et voyant toujours le beau côté des choses,
parce qu’il vivait de foi. Il était bien précieux, étant de tous les
métiers : il était une vraie providence pour les Sœurs avec leur
grand couvent aménagé encore d’une façon bien primitive.
Elles avaient constamment besoin de ses services et il était
toujours accueillant et bien généreux. Il était maître de
chapelle et ce jour-là à la grand-messe, il avait mieux chanté
que jamais. Tout le monde lui en fit la remarque : il riait et
jamais non plus ses yeux n’avaient plus brillé que ces derniers
jours de sa vie. C’était le dernier épanouissement de cette belle
âme qui est allée chanter les louanges de Dieu en compagnie
des élus et des anges.
Il m’avait bien encouragé et même éclairé, quand j’allais
lui parler du Père qui nous faisait tous souffrir constamment. Il
riait et disait : « Peu importe toutes les sottises des Pères, nous
114
vivrons bien quand même : nous mangerons bien, nous
dormons bien, nous sommes bien habillés : que voulez-vous de
plus. Le bon Dieu n’a pas dit d’obéir aux supérieurs sages, mais
aux supérieurs tels qu’ils sont. Un peu plus de jugement ou un
peu moins, qu’est-ce que cela peut bien faire ? C’est le bon Dieu
qui nous fournit tout le nécessaire. Si les supérieurs manquent
de jugement, il nous donnera plus d’argent ! Les choses
matérielles doivent servir à nous faire gagner les choses
surnaturelles : alors, ne regardez pas au gaspillage des Pères,
mais à la Providence de Dieu qui comblera les trous
facilement ! Quand on sacrifie son jugement… bien humain et
naturel, Dieu donne une récompense surnaturelle et éternelle.
Quel meilleur usage peut-on faire des choses matérielles ? Et
en riant, il disait : si le Père supérieur me disait de mettre le feu
à ma grange, je le mettrais ! … et Dieu me donnerait une
meilleure demeure dans le ciel pour l’éternité ! Je ne perdrais
rien ! » C’était bien sage et bien surnaturel, mais je devais
prendre encore bien du temps pour l’apprendre d’une façon
pratique pour le vivre ! Il venait de St-Tite, de la province de
Québec et, comme fils de cultivateur, il était pratique, fort et
ingénieux. C’était une de ces natures riches qu’il nous faut dans
les missions du Nord. Il n’était pas porté à l’ennui dans cette
grande solitude et voyait toujours le beau côté des choses, le
côté de la foi et du surnaturel. C’était un autre Frère Paquin
pour ne parler que des morts. On pourrait en dire autant de
nos autres Frères en Alaska, tous très bons religieux et bien
dévoués. Que Dieu nous en donne beaucoup de ce calibre
surnaturel !

Chapitre 24 : mes promenades solitaires

Depuis que j’ai fait le sacrifice des hautes études que


j’ambitionnais et que je me suis résigné aux nombreux
sacrifices de mon jugement et de ma volonté que la Providence
me demande à moi comme aux autres avec les supérieurs qui
nous mènent, je suis très heureux. J’ai découvert la réalité du

115
monde mystérieux qui m’a toujours attiré dès mon enfance et
que je ne comprenais pas. Je comprends mieux le plan de Dieu
dans la création, et je vis mieux selon l’idée de St Paul que Dieu
a créé ce monde pour nous faire connaître l’autre. Eh bien, je
n’ai rien vu encore comme l’Alaska pour me faire vivre ce
passage de ce monde à l’autre invisible mais encore plus réel
puisqu’il est bien celui de Dieu. Je ne pourrai jamais assez
remercier Dieu de l’immense grâce qu’il m’a fait en m’envoyant
dans ces déserts blancs qui sont aux confins du monde, pour
que j’eusse l’avantage d’entrevoir un peu les rivages de l’autre
au moins en esprit. Comme on voit les astres quand la terre
nous cache le soleil, ainsi, c’est en m’éloignant des créatures
que j’entrevis un peu les merveilles du monde divin. Que de
choses j’ai comprises dans cette solitude, qui seraient restées
dans les ténèbres au milieu du brouhaha des villes !
Quelle bénédiction de n’avoir pas eu de distractions ou
d’attaches passionnantes comme tant de gens et même de
religieux et prêtres ont pour occuper leurs loisirs ou leurs
congés. Ils s’en vont aux amusements bruyants d’une partie de
balle ou de ballon, ou aux vues qui leur remplissent l’esprit des
bagatelles de la terre et des folies de l’amour humain. Leur âme
devient saturée des échantillons de Dieu qui deviennent
comme une fin, puisqu’ils y mettent leur bonheur et leur
amour.
Entendez les conversations de ces gens : toutes des choses
de la terre. Donc, leur cœur est là ! Si Jésus se présente à eux,
leur hôtellerie est pleine, et Jésus n’est pas reçu là. Comme ils
sont rares ceux qui s’éloignent des frivolités de la terre quand
ils ont des congés ou des loisirs. C’est tout le contraire : tous
veulent combler ces vides par des distractions justement pour
ne pas sentir le vide dans leur âme. Ignorent-ils que Dieu ne
vient que lorsque l’âme a fait le vide de tout le créé ? Pourquoi
nos chrétiens en pays civilisés ne sont-ils pas instruits par les
prêtres de la nécessité de s’en aller à l’écart du monde, de se
faire une solitude dans l’âme, afin d’attirer Dieu avec ses grâces
dans le cœur ? Au contraire, combien de prêtres passent leur
temps à organiser toutes sortes d’amusements et de passe-
116
temps pour leurs gens, précisément pour qu’ils n’aient pas le
temps de faire ce vide. Quelle ignorance du plan divin ! Ne
savent-ils pas qu’il faut commencer par s’ennuyer avant que
Dieu vienne dans l’âme ! En effet, nous sommes tous nés avec
l’amour profond des créatures… et c’est Dieu qui nous a faits
ainsi. Il nous donne cet amour humain comme il donne du bon
blé à un cultivateur afin de le semer pour récolter son amour
divin. Or, rien de plus humain que de s’ennuyer de l’objet de
son amour quand on s’en sépare. C’est quand les chrétiens
commencent à s’éloigner des choses créées… et alors, ils
sentent tous un grand ennui de ces choses qu’ils ont tant
aimées : ce n’est que le temps où Dieu va s’approcher d’eux
pour entrer dans leur cœur et pour combler ce vide. Alors,
quelle sottise pour les prêtres de tout faire pour empêcher ce
vide ! Quelle œuvre de Satan ils font ceux qui organisent les
loisirs des gens pour qu’ils n’aient jamais le temps de réfléchir
sur l’au-delà et les choses de l’âme. Qu’ils commencent par
donner cette doctrine aux fidèles… et ils ne penseront plus à
aller pêcher pour se désennuyer ! Qu’ils organisent des heures
saintes dans les églises, des retraites fermées, qu’ils leur
montrent à méditer, à réfléchir sur les choses divines… et les
gens ne s’ennuieront plus à ne rien faire. Ils cesseront de
regarder comme un grand mal le temps où ils n’ont rien à faire.
Le St Esprit dit dans l’Écriture : « Je te conduirai dans la
solitude et là je parlerai à ton cœur ! » (Osée) Or, c’est
justement pour la solitude que les gens ont une horreur
instinctive. Le démon a certainement sa part dans ce dégoût
pour l’isolement. Il veut le bruit, les distractions, les
dissipations, justement pour que personne n’ait le temps de
rentrer en soi-même pour y trouver Dieu. Notre fin dernière
exige la paix et le silence. En effet, nous sommes destinés à
aller participer à la vie trinitaire au ciel. Or, nous devrions
savoir, qu’il nous faut commencer dans la foi la vie que nous
mènerons dans la gloire. Nous devons donc commencer par
vivre la vie divine du Père : c’est la vie surnaturelle de la grâce
sanctifiante. Or, le Père éternel ne trouve pas son bonheur

117
dans les plaisirs de la terre, mais dans la contemplation de ses
perfections divines.
Tout chrétien doit donc essayer de les contempler en ce
monde. Il ne peut jamais faire cela à une joute quelconque,
dans un théâtre, à une course de chevaux ou à une partie de
balle et encore moins dans une danse. Il faut absolument
fermer son esprit aux choses de la vie terrestre pour penser à la
vie divine du Père céleste. Il nous faut vivre tout de suite de la
sagesse du Verbe, si nous voulons aller en vivre au ciel. Il faut
juger les choses comme lui, les apprécier comme lui, les
mépriser comme lui. Or il nous dit sur tous les tons, dans la
Bible, que nous devons mépriser les choses de la terre pour
n’aimer que celles du ciel. Or, les choses de Dieu ne sont pas
visibles aux sens, mais seulement à la foi, qui se présente à nos
deux facultés spirituelles. Il faut donc les libérer des choses
sensibles pour qu’elles s’occupent des choses surnaturelles. Or,
toute la pente des esprits est vers les choses sensibles, chez les
prêtres, les religieux comme chez les gens du monde. C’est tout
le contraire qui devrait exister.
En tout cas, je n’aurais jamais saisi cette vérité dans
l’excitation des villes. Évidemment, Dieu peut donner le goût
des choses de Dieu dans le brouhaha des villes, mais il ne le fait
pas souvent ! Pour moi il me fallait l’immense solitude d’Alaska
et des années pour apprendre à m’entretenir avec Dieu et y
trouver mon bonheur. Je ne pourrai jamais le remercier assez
de mon séjour en Alaska. Pour ma part, j’ai vécu dans
l’isolement comme le poisson vit dans l’eau et l’oiseau dans
l’air. J’y étais heureux comme on peut l’être en ce monde
tellement que les délices que j’y goûtais me faisaient oublier les
misères et les contrariétés de chaque jour. Je les constatais
bien, mais sans amertume ni colère.
Les jours de congé, au lieu d’aller à la pêche ou à la chasse
comme tant d’autres auraient fait, je filais vers ma solitude
pour m’abreuver du divin que je découvrais en arrière des
splendeurs que je découvrais au fond des déserts de neige.
Après déjeuner, quand il faisait encore noir en hiver, je

118
m’habillais à l’esquimau des pieds à la tête. Je chausse mes
belles bottes de fête que j’attache aux genoux avec les pompons
de laine colorée, j’enfile mon parka d’écureuil bordé de vison et
doublé de satinette noire, je mets mon casque de vison que
j’attache sous le menton, je relève mon capuchon auréolé des
poils de la queue de loup, qui a la propriété de ne pas
condenser l’haleine et donc, de rester sec ; je prends mes
grandes mitaines de chevreuil qui viennent jusqu’aux coudes et
toutes décorées de rassage selon la coutume du pays ; je saute
sur mes belles raquettes esquimaudes retroussées un peu en
avant pour qu’elles ne plantent pas dans la neige, et très
étroites pour ne pas avoir à écarter les jambes en marchant, et
de cinq pieds de long, plus commodes que celles du Canada.
Enfin, je mets dans ma poche quelques galettes pour mon
dîner, je prends mon bâton… et le chemin du bois qui longe les
montagnes d’un côté, et le fleuve de l’autre… et je m’enfonce
dans les profondeurs de la forêt avec mon ange gardien comme
guide ! C’est l’heure où la longue aurore boréale commence à se
dissiper devant l’aurore du jour qui grandit peu à peu et
découvre les sentiers obscurs de la forêt enneigée, tout en
laissant assez d’ombre pour permettre à l’imagination une
foule d’illusions. Comme je ne suis pas brave, je crois
facilement voir des fantômes dans des choses bien innocentes
en général. Une souche me semble un ours caché là, qui
m’attend ! Il faut me raisonner pour chasser la peur des ours,
qui dorment durant l’hiver. Mais, s’il prenait envie à l’un de
sortir de sa cache… il y a des exceptions partout… et je surveille
les souches ! Les arbrisseaux drapés de neige sur les bords de
la route me semblent des spectres qui s’inclinent sur mon
passage avant de disparaître dans la brise qui commence à
souffler. Parfois des lièvres surpris apeurés bondissent à
travers mon chemin… et me font peur !
J’aime à me diriger vers un grand ruisseau d’une trentaine
de pieds de large qui serpente à travers la forêt plusieurs milles
avant de se jeter dans le Yukon. Son pont de glace recouvert
d’une épaisse couche de neige fait une route idéale pour
marcher en raquettes. Je glisse sans bruit sur cet épais tapis

119
blanc qu’aucun être humain n’a encore profané. J’avance là
comme dans la grande allée d’une immense cathédrale bâtie
par Dieu lui-même ! Les épinettes couvertes de leurs beaux
manteaux d’hermine me font penser à des bonnes âmes qui
prient devant Dieu, et leur arôme embaume la forêt comme
l’encens dans nos églises. Devant cette attitude révérentielle de
toute la nature, on voudrait se mettre à genoux dans la neige
pour adorer Dieu dans l’auguste silence des bois. Aucun bruit
ne se fait entendre : on se croirait sur une autre planète ! Les
quelques oiseaux qui hivernent là ne chantent pas… On voit ces
pauvres petits, ronds comme des boules de neige, figés sur des
branches, ou sautant de l’une à l’autre, tout occupés à chercher
leur mince pâture dans les bourgeons des arbustes. Les poules
de prairies, juchées sur des branches, me laissent passer sans
se déranger. On dirait qu’elles savent que je ne viens pas pour
les chasser ! Le silence est tellement profond qu’on a envie de
crier pour entendre quelque chose ! Quel plaisir quand un
corbeau fait entendre son cri rauque ! lorsqu’une perdrix
s’envole avec son tambourinage épeurant, ou d’entendre les
détonations de la glace se brisant sur le Yukon ! Je marche des
heures et des heures doucement et tout recueilli et tout de
même ivre de bonheur au fond de l’âme devant ce déploiement
des magnificences de la nature polaire. Je vois l’aurore passer
par toutes les teintes de l’arc-en-ciel projetées sur les
montagnes jusqu’aux feux resplendissants du soleil levant, vers
les dix heures. Aux fenêtres de ma cathédrale incomparable se
montrent des gerbes de lumière empourprées où ruissellent
des milliers de cristaux flottant dans l’air qu’on dirait gelé… et
je répète : « et toutes ces choses ont été créées pour
l’homme ! » surtout pour contempler les perfections divines à
travers ces beautés de la nature. Actuellement, elles me servent
à contempler Dieu dans le miroir de la création. C’est
certainement l’usage le plus noble qu’on puisse faire, de nous
en servir pour penser à Dieu et pour mieux le connaître. Avec
le temps, j’apprendrai que les sacrifier est plus utile pour le
salut ; mais cela viendra en son temps. Actuellement, Dieu veut
évidemment que je m’élève jusqu’à lui par leur contemplation.

120
Emporté par un souffle mystérieux, je file heureux comme
on peut l’être. Je voudrais avoir des ailes pour monter vers la
source de toutes ces splendeurs qui me ravissent. Je m’en vais
répétant : Mon Dieu, que c’est beau ! Merci pour tant de
beautés manifestées à votre pauvre Esquimau ! Que doit être le
ciel, si l’envers est si beau ! Les six ou sept milles de ce
parcours me semblaient assez courts. J’arrivais à un endroit où
mon ruisseau débouchait dans le Yukon. Je m’asseyais sur
quelque vieux tronc d’arbre renversé sur la berge élevée à cet
endroit, et je mangeais mes galettes en continuant d’admirer le
beau paysage qui se déroulait devant moi. Le Yukon s’étendait
à perte de vue sur sa longueur, et au loin je voyais les
montagnes de Kuskokwim brillant sous les rayons du soleil qui
dorait leurs sommets enneigés. Aucun signe d’habitation
humaine en vue ! C’est le désert comme avant la création de
l’homme… et c’est là, sans doute, une bonne partie du bonheur
que je ressens au-dedans de moi. Plus on est loin des hommes
et plus on est près de Dieu, la source de tout bonheur. On sent
le besoin de Dieu, la source de tout bonheur. On sent le besoin
de monter vers Dieu pour le bénir de tout ce qu’il a fait pour
l’homme. Je pense à quelques vers du poète Groleau, qui
expriment bien ce que je ressens.
Passez par mon cœur, ô rayons ! Ô feux vivants dont tout
s’éclaire ! Vers le Seigneur, en oraison, Changez-vous, clartés
de la terre ! Montez en moi vers la splendeur Dont vous êtes
une ombre à peine Ô rayons, passez par mon cœur, Soyez une
pensée humaine. Et votre gloire d’un instant Sur les ailes de la
prière. Remontera tout en chantant À la source de la lumière.
C’est pendant ces promenades dans la solitude que je
priais mieux, Je crois. Me sentant plus près du ciel, mes désirs
de me sanctifier et de sanctifier les autres étaient intenses et
bien sincères. Bien que je fusse comme en prison dans ce
champ d’apostolat, si restreint quant au nombre des habitants,
j’avais des projets grandioses comme le monde pour la gloire
de Dieu et le bien des âmes. Je voulais faire du bien non
seulement durant ma vie, mais pour jusqu’à la fin des temps.
Je demandais à Dieu de se servir de moi comme il voudrait
121
pour étendre son royaume dans le monde, de tailler et de
prendre ce qu’il voudrait pourvu que je puisse le faire aimer
par un grand nombre d’hommes. C’est là que je suis venu à
comprendre que ce ne sont pas tant nos actions qui comptent
devant lui, que notre amour. Ce ne sont pas nos pieds ni nos
mains qu’il veut, mais notre volonté ou notre cœur. Eh bien ! si
j’ai dans la volonté, et à cœur donc, de faire un bien immense
pour Dieu, je pourrai le faire avec sa grâce en n’importe quel
endroit ou en n’importe quelle condition de vie. Je puis être
empêché de travailler par la maladie ou les infirmités ou
autrement, mais personne ne peut enchaîner mon cœur, mes
désirs et ma volonté. Ainsi, en Alaska, et surtout actuellement,
comme simple scolastique, je puis faire à peu près rien.
Pourtant, il faut tout de suite que je sois instrument utile et
très efficace dans les mains de Dieu pour la conversion du
monde. Eh bien ! c’est en multipliant et intensifiant mes désirs
de glorifier Dieu, en élargissant mon champ d’opération en
esprit et en volonté pour embrasser tout le monde actuel et
même futur. Si Dieu a avancé l’Incarnation de J.-C. pour les
désirs ardents de Daniel, il peut bien avancer son règne sur le
monde en convertissant plus de monde à cause de mes désirs
intenses pour le salut des âmes et la gloire de Dieu.
D’où vient à la Sainte Vierge son influence immense sur le
salut du monde actuellement, sinon parce qu’elle l’a méritée
durant sa vie terrestre quand elle était libre de le faire ou non.
Pourtant, elle n’a jamais prêché, ni fait aucun apostolat
extérieur. Sa vie est la plus insignifiante qu’on puisse trouver
au point de vue œuvres extérieures et c’est la plus sainte au
monde ! Toute son ardeur était donc dans son intelligence et sa
volonté. Elle rêvait à Dieu, elle pensait à Dieu jour et nuit en
autant que sa condition humaine le permettait. Quelle
contemplation sublime elle devait faire sur les perfections de
Dieu. Cependant, elle n’a jamais vu les splendeurs que je vois
dans ces latitudes du Nord. Il faut donc que je m’habitue à faire
comme elle. Je ne passerai pas ma vie à contempler les beaux
levers de soleil ou les beaux couchers ! Il faut que je découvre
le bon Dieu dans les créatures plus modestes et moins

122
brillantes. Autrement, il faudra bien dire que cet enthousiasme
est surtout selon la raison, et donc, naturel au lieu d’être selon
la foi et surnaturel. Devant la foi, une goutte de rosée reflète le
même Dieu que lorsque le soleil se reflète dans l’océan. La
moindre perfection de Dieu, pour parler comme les hommes,
est divine comme les plus grandes et doit me servir pour
monter à Dieu comme les plus parfaites. Alors, je dois me
garder de considérer comme divins mes ravissements
poétiques devant les grandeurs de la nature, si je n’arrive pas à
admirer Dieu dans les petites choses de la vie quotidienne
comme dans les grandes. Alors, je devrai faire plus attention à
ce que la foi me révèle qu’à ce que mon âme ressent devant ces
beautés créées. En d’autres termes, je dois mettre plus de
bonheur à découvrir le divin, et au divin lui-même, qu’à la joie
que je ressens dans cette contemplation des créatures. J’ai
encore bien des choses à apprendre de Dieu, sans doute, mais
je suis fort reconnaissant des choses merveilleuses que je
commence à entrevoir de mieux en mieux dans ces colloques
avec Dieu dans la solitude. Il m’a conduit dans la solitude pour
parler à mon cœur, et il me semble qu’il l’a fait souvent. Le
monde se transforme pour moi, c’est donc qu’il m’a donné de
son Esprit qui renouvelle la terre, comme dit l’Écriture. Ce que
je détestais, je commence à l’estimer sincèrement, et ce que
j’aimais, m’est devenu passablement indifférent. Dieu seul peut
opérer ces changements, surtout si contre nature. Qu’il en soit
béni à jamais et que tout cela serve à sa plus grande gloire !

Chapitre 25 : sur l’enclume du Bon Dieu !

Voulez-vous savoir comment le divin Forgeron se prend


pour façonner notre volonté comme la sienne ! Car, pour aller
au ciel, il faut faire la volonté divine sur la terre comme dans le
ciel. Ce monde est notre noviciat de la vie divine dans le ciel.
Or, là il est certain que nous ne ferons jamais notre propre
volonté indépendamment de Dieu : c’est lui qui dirigera la
nôtre parfaitement et dans tous les détails. Nous devons donc

123
commencer tout de suite à le faire. Or, par nature, nous
sommes habitués à faire notre propre volonté toujours et
partout. C’est donc un changement radical que notre destinée
surnaturelle exige de nos facultés spirituelles : notre jugement
et notre volonté. Cependant, personne n’est capable de se
changer de la sorte, par lui-même : c’est trop compliqué et trop
contraire à la tendance naturelle de nos facultés. Il nous faut
donc une intervention divine constante pour nous obliger à
aller contre nos deux facultés. Comme elles sont spirituelles,
Dieu ne peut pas le faire à coups de marteau. Il faut des
facultés aussi spirituelles et semblables. Il ne viendra pas non
plus en personne visible sur la terre pour nous contrarier. Il va
se servir des personnes. Lesquelles ? D’une certaine façon, de
toutes celles qui nous entourent. Mais, si ces contrariétés
viennent de gens inférieurs à nous, nous pouvons les envoyer
promener facilement. De même, si elles viennent de personnes
égales, nous ne sommes pas tenus de leur obéir et nous
pouvons éviter leurs contrariétés. Normalement donc, Dieu se
servira de nos supérieurs pour opposer notre jugement et notre
volonté afin que nous fassions sa volonté.
Avant d’aller plus loin, montrons qu’il faut être contrarié.
Si Dieu me demande quelque chose que j’aime déjà et que je
veux, c’est encore ma volonté, que je suis, même si je proteste
que c’est la sienne. Que d’illusion quand on aime une chose !
Alors, pour être sûr que nous faisons sa volonté, Dieu nous
demande des choses qui nous contrarient ; alors, si nous les
faisons, c’est évidemment uniquement pour lui plaire, puisque
cela nous déplaît. D’abord, il faut bien le dire que ma formation
sur l’obéissance avait été en bonne partie à la païenne ! Comme
dans toutes les communautés, en général, on nous parlait de
l’obéissance surtout au point de vue des supérieurs. Que de fois
ou nous rabâchait qu’ils sont sages et bons, qu’il faut avoir
confiance en leurs bonnes qualités et savoir-faire. Cela peut
être vrai, mais ce n’est pas du tout pour leurs qualités qu’on
doit leur obéir. St Ignace le dit en toutes lettres : « Ce n’est pas
parce que le supérieur est sage ou bon qu’on doit lui obéir,
mais uniquement parce qu’il prend la place de Dieu ». Qu’on

124
nous laisse donc la paix sur les qualités des supérieurs : ce n’est
pas là un motif de leur obéir, pourquoi tant en parler dans les
conférences ? En tout cas, c’est tout ce que j’avais gardé des
conférences sur l’obéissance. Quand on entend dire que les
supérieurs sont sages et bons, on le prend au sens des païens
que nous sommes encore à ce moment. À savoir, que les
supérieurs vont toujours agir selon notre jugement et notre
volonté au moins en général. C’est pourquoi on peut bien
permettre à n’importe quel supérieur quelque bêtise, mais si
cela se répète trop souvent, on conclut qu’il n’est pas à sa place
et qu’on devrait le changer pour un autre homme intelligent !
En tout cas, peu importe ce que d’autres peuvent penser,
je donne mon expérience personnelle, étant bien sûr qu’il y en
a des milliers qui l’ont et qui souffrent comme moi en Alaska.
Dieu n’a pas cinquante façons de nous diviniser. Au fond, nous
avons tous le même « païen » à tuer, et par les mêmes moyens.
Ce païen réside dans notre jugement et dans notre volonté. Par
conséquent, Dieu est obligé de contrarier le jugement et la
volonté de tout le monde, plus ou moins et d’une façon ou
d’une autre. Tous ceux qui murmurent et qui s’énervent contre
les supérieurs quand ils sont contrariés profiteront de mon
expérience sur les bords du Yukon. Comme Dieu savait que
j’avais une tête exceptionnellement dure, il se choisit un des
meilleurs marteaux qu’on puisse trouver au monde !
Nous avions un Père, qui n’était pas supérieur, mais il
menait notre supérieur par le bout du nez comme on dit.
C’était d’autant plus dur pour nous. Ce Père était savant, profès
de la Compagnie, régulier comme une horloge pour ses
exercices spirituels et disant son chapelet très souvent, et
sûrement bien intentionné. Mais le bon Dieu l’avait doué d’un
jugement tout à fait contraire à celui de tous les autres. Il était
tellement sûr de son jugement qu’il ne daignait pas même se
choquer contre celui qui le blâmait : c’est toujours l’autre qui
avait tort, mais qu’il prenait en pitié de n’avoir pas son
intelligence ! Personne ne pouvait lui faire changer une ligne
dans ce qu’il voulait… pas même le supérieur qu’il gagnait
toujours à ses vues, tout en voulant paraître lui obéir ! Dieu
125
l’avait mis au milieu de nous justement pour nous donner une
infinité de chances de renoncer à notre jugement et à notre
volonté pour suivre la sagesse et la volonté divines. Mais que
cela prend du temps et de l’expérience, quand on n’a pas été
préparé selon cette sagesse divine ! Ce Père était tout le
contraire de ce qu’on nous dit dans nos années de formation au
sujet de l’obéissance. Alors, on perd son temps à vouloir le faire
changer ses idées croches, d’après nous, ou le faire changer de
place, tandis que si nous avions eu le vrai plan de Dieu, nous
aurions travaillé tout de suite sur nous-mêmes pour accorder
nos facultés à celles de Dieu manifestées par cet instrument de
Dieu, mis là exprès pour nous contrarier !
En tout cas, Dieu voulait que j’apprenne sa sagesse avec
peine et misère. Dieu a bûché sur mon païen pendant trois ans
pour le soumettre à sa main. Je ne prétends pas qu’il ait réussi
complètement, mais enfin, j’ai fini par comprendre quelque
chose de ce qu’il veut de nous tous. Quand c’était trop dur, je
m’en allais pleurer dans le bois, je disputais souvent et je priais
pour mieux comprendre pourquoi il avait fait des gens si
contraires à nous tous. Que tous ceux qui liront ces lignes
prennent pour eux-mêmes tout ce que Dieu m’a donné de
comprendre : s’ils veulent glorifier Dieu, il les fera passer par le
même genre de force. Mais, il faut pour cela vouloir d’abord
devenir des saints : il faut brûler, un peu au moins, de l’amour
de Dieu. Un forgeron ne bat pas le fer froid ; il le fait chauffer
d’abord, puis pendant et parce qu’il est chaud, il frappe à coups
redoublés. Ceux qui ne sont pas battus de la sorte montrent
qu’ils n’ont pas commencé à aimer Dieu sérieusement.
Ceux qui trouvent que j’exagère les difficultés de
l’obéissance montrent qu’ils n’ont pas même commencé à vivre
de surnaturel. Dès qu’un ordre des supérieurs ne leur plaît pas,
ils se trouvent des raisons pour ne pas obéir. Combien
manquent à une foule de leurs règles qu’ils ont fait vœu
d’observer. Évidemment, ces gens n’ont pas d’idée de la
difficulté d’obéir puisqu’ils font leur propre volonté à cœur de
jour. Il y en a d’autres qui sont tellement surnaturalisés qu’ils
obéissent facilement en tout : tant mieux et je les félicite ! Que
126
Dieu multiplie ces bonnes âmes ! Je n’étais pas encore rendu là
en Alaska ! En tout cas, quand on veut obéir, Dieu en profite
pour nous faire faire des bêtises que lui seul peut inspirer aux
supérieurs ! C’était mon cas : jamais ce Père ne s’est aperçu de
tout ce qu’il m’a fait souffrir en fait de contrariétés : je
m’entendais bien avec lui, et je passais à ses yeux pour son ami.
Mais jamais il n’a pris une seule représentation que je pouvais
lui faire pour changer telle chose que je ne voulais pas.
Laissez-moi vous donner des exemples de ses sottises
tellement sottes que c’est Dieu seul qui peut les inspirer ! … et
j’avais besoin de subir toutes ses bêtises pour découvrir ma
propre bêtise païenne ! … et je suis sûr qu’il en reste encore
tout un monde ! L’occasion de toute cette guerre contre notre
mentalité païenne fut un don de seize mille piastres qu’une
dame riche de Brooklyn donna à la mission. Cette richesse
augmenta nos misères morales en diminuant nos misères
physiques ! Mais c’est grâce à ce don que j’ai appris les voies de
la sagesse divine pour nous diviniser, au moins en bonne
partie. Que Dieu en soit béni ! et qu’il récompense cette bonne
dame ! … Nous vivions dans une vieille maison en bois rond
calfeutrée de bouse de vache et en deux sections, et dans la
partie la plus basse de notre terrain. Notre cave était souvent
inondée au printemps. À côté, il y avait une espèce de petit
plateau tout à fait indiqué pour y bâtir la nouvelle maison.
Nous déménagerions là une fois la maison construite, et
personne ne serait dérangé avant le temps. Le Père décide de
bâtir la nouvelle à la même place que la vieille, et donc, va nous
obliger de déménager sous une grande tente en attendant notre
nouvelle maison et nous étions encore là à Noël par des froids
de 40 sous zéro ! Pour « mouver » les deux sections de la vieille
maison les Frères voulaient la défaire tout simplement et
porter chaque billot séparément… et en deux jours ils lui
promettaient que tout serait fini ! Mais, non ! Il les oblige de la
« mouver » toute d’une pièce. Or, il leur manquait des pas de
vis et des rouleaux, etc. Ils ont perdu six semaines à niaiser
après cette corvée. Or, la belle saison de notre été est très
courte : les pluies prennent ordinairement autour de la Ste-

127
Anne, à la fin de juillet. Finalement, il consentit à la
démantibuler comme les Frères voulaient au début. Ensuite il
leur fait creuser la cave de quatre pieds de plus : on a beau
protester que cela va faire huit pieds d’eau au lieu de quatre ! Il
tient bon. L’eau ne descendrait plus la pente puisqu’il ne le
voulait pas !
Le Père se met dans la tête de bâtir la maison sur le plan
du scolasticat à Chieri en Italie ! Pour quatre ou cinq Jésuites,
il bâtit cinquante pieds de long par trente de large avec trois
étages et demi ! Au centre, il fait une grande ouverture pour un
escalier tournant de cinq pieds de large à travers les trois
étages. On objecte que la chaleur monterait toute par là : non,
il ne voulait pas qu’elle monte ! Il fit des corridors de sept pieds
de large où il mit deux gros poêles pour chauffer les chambres
à côté. Aussi, j’ai vu les fenêtres d’en haut ouvertes en plein
hiver parce qu’il faisait trop chaud là, pendant que ce Père avec
son gros paletot de fourrure passait son temps à mettre du bois
dans ses poêles en bas. Un jour je le vois mesurant l’endroit de
la chapelle dans la nouvelle maison : il lui donnait la même
dimension que l’ancienne. Je lui fais remarquer que la vieille
chapelle est déjà trop petite et que nos élèves augmentent.
J’aurais été aussi bien de dire cela au chat ! Il la fit comme
l’ancienne et de travers dans la maison pour qu’on ne puisse
jamais l’agrandir ! Aussi le premier jour que nous eûmes la
messe, des enfants durent rester dans le corridor ! Comme tout
le bois était vert, les Frères voulaient simplement glisser les
planches de cloisons des chambres entre des tringles, puis
quand le bois serait sec, ils les cloueraient. Jamais ce bois ne
rétrécirait ! et il les obligea à mettre deux bons clous par
planche… et quelques semaines après… le bois avait séché
malgré le Père et il y avait des fentes d’un demi-pouce entre les
planches. Ils durent défaire ces cloisons pour rapprocher les
planches.
Un jour, le Frère Côté posait le dernier clou à une petite
moulure qu’il avait faite à la main pour tout le tour de la
chapelle. Le Père arrive, regarde et lui crie d’en bas : « Un
treizième de pouce trop courte ! » Le Frère plaide que c’est
128
facile de boucher cette petite fente invisible aux gens en
général. Il lui fait enlever cette moulure et l’oblige à en faire
une autre ! Ce Frère posait le dernier poteau pour soutenir la
rampe de l’escalier allant à notre cave absolument noire. Le
Père l’oblige à tout défaire pour mettre deux poteaux par
marche : c’était plus artistique… dans ce trou noir où seul le
cuisinier irait ! Voici un bijou !! Comme nous n’avions pas l’eau
courante, nos toilettes étaient dehors. Naturellement, ce n’était
pas intéressant quand il faisait dans les 40 au-dessous de zéro
comme il arrive une bonne partie de l’hiver. Le Père va les
mettre dans sa nouvelle maison. Tout le monde proteste qu’il
va nous empester ! Il met une barrique vide de cinquante
gallons six pouces au-dessus du four de la boulangerie ! dans le
sous-sol. Nous lui disons que sa barrique va bouillir et nous
empoisonner ! Nous ne connaissons rien ! … et sa « marmite
chauffe… et rayonne un mois de temps avant qu’il se décide de
la mettre dehors ! La nouvelle maison était tellement grande
que je croyais que j’irais l’habiter avec mes vingt-cinq grands
garçons. Jamais de la vie ! … et je restai dans ma vieille
cabane !
En septembre quand je commençai à faire la classe, il
pleuvait tellement que tous les enfants mettaient leur
imperméable et leurs bottes et j’étais même obligé de tenir un
parapluie pour lire dans un livre ou pour écrire au tableau.
J’obtins la permission du Père Luchesi, supérieur, d’arranger
mon toit. Comme l’autre Père avait les hommes je dus lui
demander de me prêter son menuisier pour quelques heures. Il
ne voulut jamais ! Or, que faisait son menuisier ? Il passait son
temps à découper des rosaces, des corniches artistiques, etc,
pour décorer la chambre du nouvel évêque d’Alaska dont il
n’était que rumeur dans le temps et qui ne devait jamais vivre
dans notre maison… et qui fut nommé plusieurs années après.
Pendant ce temps-là, je faisais la classe sous mon parapluie !! Il
n’y a que le bon Dieu pour faire faire de si belles sottises, si
agaçantes… et si bêtes. Certainement, ce sont des « spéciales »,
tout organisées par la sagesse divine pour casser mon
jugement et ma volonté. Il fallait tout cela… et encore ! J’aurais

129
fait volontiers la classe à la pluie battante par pauvreté… mais
que c’est dur, grand Dieu, quand c’est par la pure bêtise d’un
homme ! Ce scalpel du bon Dieu en a fait sortir de la
Compagnie, d’autres ont laissé la mission et les autres
enduraient un véritable martyre intérieur.
Que de fois j’ai pris le bois pour me décharger le cœur ! et
pour demander à Dieu de me faire comprendre pourquoi il
avait créé de tels êtres si contraires à tous les autres ! Avec sa
grâce et le temps, je suis venu à percer un peu les voiles de la
foi pour juger mieux selon cette lumière divine que selon mon
petit bon sens naturel. Qu’on n’aille pas croire que la conduite
de Dieu envers moi est exceptionnelle. Elle est bien générale.
Mais, les gens ne la voient pas parce qu’ils ne se laissent pas
dépaganiser par Dieu. Ils protestent et refusent de se
soumettre à la moindre bêtise des autres, alors ils ne
comprendront jamais le plan divin. Ce n’est que lorsqu’on obéit
à ces sottises que l’on découvre la sagesse divine cachée en
arrière de la bêtise humaine, comme nous allons le montrer.
Tant pis pour ceux qui ne le prendront pas : ils risquent leur
salut même et non pas seulement leur perfection. Voici
brièvement comment je comprends maintenant le plan divin
pour nous diviniser totalement. J’ai pris trois ans pour
comprendre cette sagesse divine, prenez-la tout de suite : elle
vous épargnera beaucoup de mauvais sang et vous fera gagner
énormément de mérites. Quand le Verbe s’est incarné, il n’a
pas voulu de la personne humaine, mais seulement de la
nature.
La personne est ce qui mène en nous, qui est responsable
de ses actions, c’est le moi, c’est elle qui dit : je veux ceci ou je
veux cela. Or, Jésus ne voulait pas deux maîtres dans son
composé d’humain et de divin. C’est pourquoi il a assumé notre
nature juste au moment de sa création, de sorte qu’elle n’a
jamais été indépendante, comme il le faut pour être une
personne. C’est la Personne du Verbe qui faisait fonction de
personne pour la nature humaine de Jésus. Il était une seule
Personne, mais il avait les deux natures. Or, notre
sanctification est l’incarnation continuée dans nous, les
130
membres du corps mystique de J.-C. Eh bien ! dans le composé
qui en résulte Jésus ne veut pas plus de notre personne qu’il l’a
voulu dans sa nature humaine. Mais, de fait et par création,
nous sommes déjà des personnes, et à ce point de vue nous ne
pouvons rien changer. Mais, moralement, nous pouvons agir
dépendamment de Jésus comme si nous n’avions pas de
personnalité. C’est ce qu’il nous enseigne quand il dit : « Si
quelqu’un veut venir après moi, ou être mon disciple, qu’il se
renonce lui-même,… c’est dur, eh bien ! qu’il prenne sa croix et
qu’il me suive ! » Je renoncerai donc à ma personne si je veux !
Or, ma personne est formée par mes deux facultés spirituelles :
mon intelligence et ma volonté. Ce sont donc ces deux facultés
que je dois sacrifier pour n’agir que selon la sagesse et la
volonté divines exactement comme Jésus faisait et qu’il le dit
ouvertement, en plusieurs endroits et de plusieurs manières.
Au ciel, il est certain que nous comprendrons selon la sagesse
divine et que nous voudrons selon la volonté divine : eh bien !
tout cela doit commencer sur terre dans la foi. Mais, nous
sommes tous si attachés à notre jugement et à notre volonté
qu’il nous est trop difficile de nous renoncer par nous-mêmes :
nous ne le faisons pas. Voilà pourquoi Dieu est obligé de nous
opposer constamment des jugements et des volontés contraires
aux nôtres. Celles qui comptent surtout sont celles qui
viennent des supérieurs : car ils sont les seuls qui peuvent
s’imposer à nous. Dieu va donc se servir de nos supérieurs et
civils et ecclésiastiques pour nous obliger à renoncer à notre
personnalité morale, afin que Jésus soit le seul maître en nous.
Il envoie donc toujours quelque contrariété avant de venir en
nous : c’est en proportion que nous renonçons à notre
personnalité que Jésus prend la direction de tout notre être en
vue de nous avoir au ciel avec lui et en lui.
C’est pourquoi un chrétien doit être comme un esclave de
Jésus, avoir toujours les yeux fixés sur lui pour tout ce qu’il
entreprend ou qu’il fait. Supposons que j’ai des affaires à régler
à Montréal, je devrais dire : la semaine prochaine si dieu le
veut, j’irai à Montréal pour traiter telle affaire. Demain, je vais
acheter telle maison, si dieu le veut ! etc. C’est l’enseignement

131
formel de St Jacques 4-13. Jésus nous dit aussi que nous avons
un seul Maître, et c’est Dieu ! Donc nous ne sommes pas nos
maîtres et nous devons le montrer dans tous les détails de
notre vie : ne l’oublions pas ! Or, où sont les « esclaves » de
Jésus ? Même les chrétiens veulent toujours faire à leur tête,
comme s’ils étaient Dieu. Malheureusement, bien peu de
prêtres enseignent cette vérité dans le monde. Ils citent peut-
être des paroles du renoncement, mais ils ne vont pas dans le
détail de la vie : alors les gens continuent de suivre leur
jugement et leur volonté comme de véritables païens. Voilà
pourquoi beaucoup ne soupçonnent même pas les voies de
Dieu pour casser notre jugement et notre volonté. Il faut nous
servir de ces facultés, c’est évident, mais toujours pour les
soumettre à Jésus ou pour obéir à Jésus. Que la raison agisse,
mais selon la foi que la volonté agisse, mais selon celle de dieu !
Voilà l’enseignement qui fait lamentablement défaut dans tout
le monde. Les démons ont fait aiguiller les prêtres contre le
péché précisément pour qu’ils ne voient pas la nécessité de se
renoncer ainsi. Or, c’est justement cet attachement à sa
personnalité qui est la grande cause de notre résistance à la
volonté de Dieu et donc la cause du péché.
Au début de ces contrariétés on s’arrête trop à la personne
qui nous les fait, au lieu de voir, en arrière et dans la foi, Dieu
qui se sert du supérieur ou de n’importe quelle personne pour
s’opposer à notre jugement et à notre volonté. Dans le premier
cas, on enrage contre la personne, dans le second cas on se
soumet à Dieu et l’on sacrifie sa personnalité morale. Le païen
ne voit que l’instrument visible : le chrétien voit Dieu qui se
sert de son instrument pour nous faire renoncer au nôtre. Or,
tout ce qui contrarie notre jugement passe pour une folie à nos
yeux. Mais pour Dieu, casser notre jugement n’est pas insensé
puisqu’il mettra sa propre sagesse à la place de notre jugement
si borné. Mais, comme nous parlons à des humains, appelons
par leur nom ces contrariétés : ce sont des « bêtises » pour les
hommes. Il faut bien se garder de voir des bêtises en Dieu :
c’est simplement un exercice qu’il nous fait faire pour lui
soumettre notre jugement et notre volonté. Voilà pourquoi

132
saint Paul n’hésite pas à dire que Dieu a choisi tout ce qui est
insensé aux yeux des hommes afin d’avoir seul la gloire de
notre rédemption. Il ne veut pas dire que Dieu a fait le fou,
mais que d’après notre petite sagesse bornée, les moyens que
Dieu a pris étaient insensés pour les hommes. Une fois qu’on
sait cela, on peut dire que telle sottise de tel supérieur vient de
Dieu sans blesser son honneur ni celui du supérieur. Après que
Dieu eut promis à Abraham que par Isaac, il serait l’ancêtre du
Messie, il lui ordonne de lui immoler Isaac. Ça n’avait aucun
bon sens aux yeux d’Abraham et il aurait pu dire à Dieu :
oubliez-vous votre promesse ? Vous m’avez dit qu’Isaac serait
l’ancêtre du Messie comme moi, par Isaac, et maintenant vous
me donnez l’ordre de le tuer ? Comment allez-vous garder
votre parole ? C’est impossible ! donc, ça n’a pas de bon sens.
C’était fou aux yeux de la sagesse bornée d’Abraham, mais ce
n’était pas fou aux yeux de la sagesse divine puisque Dieu
savait ce qu’il ferait et qu’il garderait bien sa parole. Dès
qu’Abraham se mit en train d’obéir, on sait comment Dieu
l’arrêta : c’est tout ce qu’il voulait d’Abraham… et cela suffisait
pour l’obliger à renoncer à son jugement et à sa volonté. Or,
nous savons qu’Abraham est notre père dans la foi et que Dieu
fera pour chacun de nous ce qu’il a fait pour Abraham en
proportion qu’on en vaut la peine et que Dieu veut faire des
saints de nous. Plus on a de contrariétés et plus cela montre
que Dieu veut nous diviniser : il veut nous faire rejeter notre
jugement pour que nous prenions le sien : voilà toute la
conclusion de ces oppositions que nous rencontrons des autres.
Est-ce que Dieu n’a pas demandé une impossibilité physique à
la Ste Vierge en lui parlant de maternité sans le concours d’un
homme ? On ne peut pas contrarier un jugement humain plus
que cela. C’était donc insensé pour sa raison humaine. Mais
comme elle ne suivait pas sa raison, mais la foi, elle
s’abandonna à la sagesse divine qui sut bien se tirer d’affaire
comme on le sait. Ce que nous appelons sottise pour nous,
n’est que l’échange de notre échantillon de sagesse pour la
sagesse même de Dieu. C’est nous effacer devant lui pour le
laisser agir à notre place. Voilà ce qu’est la sottise humaine
devant la foi ! Elle est donc l’instrument par excellence de Dieu
133
pour nous diviniser. Au lieu de la maudire on devrait lui ériger
une statue sur les places publiques pour l’honorer comme
notre plus grande bienfaitrice !
Voici un beau symbole de toute cette doctrine. Quand
Jésus entra en triomphe à Jérusalem, il était assis sur un âne,
l’animal le plus bête au monde et symbole de la sottise… et les
Juifs criaient : « Hosanna au Fils de David ! Béni soit Celui qui
vient au nom du Seigneur » La Sagesse divine qui se fait porter
par la bêtise ! Eh bien ! quand vous verrez des ânes autour de
vous, des imbéciles comme on dit, réjouissez-vous, et bénissez
le Seigneur : ces insensés vous apportent une charge de sagesse
divine… si vous les recevez bien en esprit de foi, en criant :
« Hosanna au Fils de Dieu ! » Et si ces imbéciles sont
nombreux si vous avez toute une caravane d’ânes, c’est donc
que Dieu trouve que vous devez avoir grandement besoin de
sagesse ! Il n’y a pas d’autre conclusion à tirer. Avis à tous ceux
qui disputent contre leurs supérieurs ou les autres parce qu’ils
les trouvent fous. Le bon Dieu ne voit que vous de fou dans le
moment !! Est-ce qu’on comprend maintenant cette parole du
prophète Siméon au sujet de l’Enfant Jésus. « Il sera un signe
de contradiction ! » Tous ceux qui nous contredisent sont donc
les instruments de Jésus pour nous transformer en lui. On voit
combien j’étais fou au début quand je disputais contre notre
« âne » ! Je l’accusais de ne pas savoir construire une maison
matérielle qui passera un jour… et j’étais trop bête pour savoir
construire ma maison surnaturelle qui doit demeurer
éternellement ! À vingt-huit ans et après huit ans de vie
religieuse, j’ignorais encore l’instrument par excellence de Dieu
pour nous diviniser ! On l’avait dit en passant mais jamais que
cela ne viendrait de nos supérieurs comme instruments de
Dieu. Je l’ai appris à mes dépens avec énormément de misères
morales et avec bien des larmes que je n’aurais jamais versées
si j’avais compris le plan de Dieu par la sottise humaine.
Les Apôtres ont bien compris cette sagesse divine et ils ne
se gênent pas pour nous la donner si nous voulons la prendre :
elle est là en toutes lettres dans beaucoup de passages dont
voici les principaux. St Pierre 1, 2-18 : « Serviteurs, soyez
134
soumis à vos maîtres en toute crainte, non seulement à ceux
qui sont bons et doux, mais même à ceux qui sont fâcheux ! »
(St Pierre suppose donc qu’il y aura des supérieurs
incommodes ! qui ne seront ni doux, ni bons, ni justes, etc.)
« Car le mérite consiste devant Dieu à supporter pour lui plaire
les peines qu’on nous fait souffrir avec injustice ! » St Pierre
suppose donc que des supérieurs seront injustes ! « En effet,
quelle gloire y a-t-il si c’est pour vos péchés que vous endurez
des outrages ? Mais, si faisant bien, vous les souffrez avec
patience, voilà votre mérite devant Dieu ! » (Donc, plus on est
agréable à Dieu et plus il enverra des outrages de la part de
ceux qui peuvent les imposer ou nous les infliger !) « et c’est à
cela que vous avez été appelés ! » C’est donc notre vocation de
souffrir des supérieurs ; ce n’est donc pas une exception dans
la vie, comme certains Pères disent qu’il peut arriver qu’un
supérieur se trompe, comme exceptionnellement. C’est notre
vocation, donc c’est ordinaire et de chaque jour, c’est habituel !
« Puisque même J.-C. a souffert pour nous, vous laissant un
exemple afin que vous suiviez ses traces ! Quand on le
maudissait, il ne répondait pas par des injures : quand on le
maltraitait, il ne menaçait pas mais il s’abandonnait au pouvoir
de celui qui le jugeait injustement ! »
Or, qui a fait souffrir Jésus, sinon ses supérieurs et civils et
ecclésiastiques : Pilate et les Grands Prêtres ! Mais ces
méchants n’étaient que les instruments aveugles dans les
mains de Dieu. Si ce sont les démons qui ont ourdi la passion
de Jésus, comme il le dit carrément : Voici l’heure de Satan,
c’est de son Père qu’il la reçoit. « Est-ce que je ne dois pas boire
le calice que mon Père me présente ??… et ses supérieurs
étaient des aveugles et c’est lui qui le dit : « Pardonnez-leur,
car ils ne savent ce qu’ils font ! » Est-ce que le St Esprit a
déshonoré le Père en faisant écrire cette ligne ? Est-ce que St
Pierre a déshonoré le Père, quand il dit que Jésus
s’abandonnait à celui qui le jugeait injustement ? Il disait cela
de son supérieur, Pilate et de ses autres supérieurs les Grands
Prêtres. Est-ce que cet affront retombe sur Dieu qui se servait
de ses instruments aveugles. Pourquoi alors les prêtres ont-ils

135
peur de donner la doctrine que j’ai fini par comprendre sans
eux, mais avec la grâce de Dieu ? Où est le déshonneur soit
pour le Père, soit pour Dieu, quand je dis que je trouvais cet
homme imbécile de nous imposer toutes ses sottises à cœur de
jour ? Devant la raison ce n’est pas glorieux pour lui, mais
devant la foi, selon laquelle nous devons juger tout ce qui m’est
arrivé, il était simplement l’instrument aveugle pour me
dépaganiser, pour me rendre le plus grand service que je n’ai
jamais reçu d’aucun homme ; m’obliger pendant des années à
sacrifier mon jugement païen et ma volonté païenne pour agir
selon la sagesse divine et la volonté divine !
Quel immense bienfait j’ai reçu par lui, même si c’est à son
insu. Est-ce que Dieu ne me fait pas un grand bien en me
chauffant par son beau soleil, même si le soleil ignore ce qu’il
me fait ? Est-ce que je ne bénis pas le soleil malgré son
ignorance du bien qu’il me fait ? N’ayons donc pas peur
d’exposer toute cette sublime doctrine pour notre
sanctification, et les supérieurs n’y perdront rien quand nous
donnerons tous les points de vue. Donnons encore un exemple
de cet enseignement que les prêtres craignent de donner de
nos jours… et que les Apôtres donnaient souvent. Voici ce que
dit St Paul aux Hébreux 12-6 : « Le Seigneur châtie tous ceux
qu’il aime et il frappe de verges tous ceux qu’il reçoit au
nombre de ses enfants Soutenez constamment la correction. Si
vous n’éprouvez point la correction à laquelle tous les autres
ont eu part, vous êtes donc des illégitimes et non des
enfants ! » St Paul n’a pas peur de faire perdre la réputation de
Dieu : c’est lui qu’il accuse de châtier, de frapper de verges, de
corriger… et c’est par amour.
Comme St Pierre, il dit que ce n’est pas une affaire
exceptionnelle, c’est constamment que Dieu va nous verger !
C’est donc bien notre vocation ! C’est normal ! c’est ordinaire !
Maintenant, il est évident que les Apôtres ne veulent pas dire
que Dieu va venir en personne visible pour nous battre. Par qui
va-t-il le faire ? surtout par nos supérieurs qui peuvent
s’imposer ! D’ailleurs, est-ce que nous ne devons pas tous être
crucifiés d’une façon ou d’une autre pour appartenir à J.-C. ?
136
Eh bien ! pour nous les membres du corps mystique de J.-C.,
quand même les démons ont leur part à nos croix nous devons
les accepter du Père éternel comme Jésus a accepté son calice
de son Père. Mais, qui représentait le Père éternel ? les
supérieurs et civils et ecclésiastiques de Jésus ! C’est d’eux que
Jésus dit : « Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils
font. » Les supérieurs aiment à dire qu’ils prennent la place de
Dieu au point de vue de l’autorité : qu’ils la prennent aussi
comme instruments de Dieu… même si c’est moins glorieux
pour eux ! Ce sont eux surtout qui exécutent la justice divine
sur nous pécheurs, comme c’est par eux que Dieu nous
transmet sa bonté. Ce n’est pas vrai que Dieu ne soit que
bonté ; il est aussi justice. Eh bien ! que les supérieurs soient
les instruments aveugles des deux ! C’est de la pure ignorance
et du pur paganisme que de vouloir faire des supérieurs, les
tampons entre la justice de Dieu et les hommes. Les supérieurs
sont là pour nous communiquer tous les attributs de Dieu qui
peuvent s’adapter aux hommes : ce n’est pas vrai qu’ils ne nous
communiquent que la bonté de Dieu.

Chapitre 26 : ma retraite dans la forêt

Il m’était impossible de faire ma retraite en été à cause des


travaux urgents de toutes sortes qui se présentaient pendant
notre été si court. De plus je n’avais pas de chambre pour
m’isoler un peu, et comment la faire dans notre salle commune
de récréation ? Pour plusieurs raisons, le Père supérieur m’en
avait dispensé. Au mois de janvier, plusieurs de mes garçons
s’en allaient au camp avec le Frère Marchesio : c’était le temps
le plus propice si je voulais la faire. Or, je pouvais difficilement
me résigner à ne pas faire de retraite : je désirais en faire une
plus que jamais. Il me vint à l’idée d’aller la faire dans le bois
pour la journée et je reviendrais à ma cabane le soir. Mais,
c’était la saison la plus froide et durant les jours les plus courts.
C’était m’exposer aux tempêtes de neige et aux grands froids.

137
Que faire ? Je me décide finalement d’essayer une journée : je
n’en mourrai pas ! Puis je verrai pour le lendemain.
Un matin, après déjeuner je mets toutes mes fourrures les
plus chaudes, je prends mes raquettes, un bâton et un peu de
manger et je fonce dans la forêt par un froid de 40 sous zéro,
mais un beau temps. Je ne vais pas trop loin de peur de me
perdre s’il arrivait une tempête subite. Pour plus de sûreté je
suis le chemin au pied des collines boisées et là, dans un
éclairci entre des sapins et des épinettes, je trouve un vieux
tronc renversé où je m’assieds, pour lire les feuilles de ma
première méditation. Puis je me mets à genoux sur mes
raquettes pour prier, et ensuite je marche. Mais, c’est tellement
étrange, absurde même, que de faire une retraite dans ces
tristes conditions, que, le démon aidant sans doute, je me mets
à examiner si je vais rester pour l’autre méditation. Puisque je
n’ai pas de chambre, c’est fou de vouloir faire ta retraite, me
dis-je. Comme j’ai l’air fou tout seul dans le bois, en plein hiver,
pour une retraite ! Même les poules de prairie ont l’air de me
prendre en pitié, elles me regardent en voulant dire : le monde
t’a-t-il rejeté pour que tu viennes habiter parmi nous ? Pauvre
orphelin ! Toute mon âme me crie : C’est ridicule ! C’est fou !
Va-t-en ! va-t-en ! Imbécile ! Il me passait des vagues de
découragement. Je me sentais ballotté par des idées qui
s’entrechoquaient dans mon âme. Je tenais à faire ma retraite
et pourtant, c’était si insensé ! Quel crime ai-je commis pour
que la Providence semble toujours me pousser hors du chemin
ordinaire de la vie ? Les épreuves se multiplient et m’enlèvent
les moyens sur lesquels je comptais pour glorifier Dieu. Je me
suis fait illusion ! Je n’ai pas ce qu’il faut pour être l’apôtre que
je rêvais. On m’a choisi pour venir ici évidemment pour se
débarrasser de moi au Canada ! Ici, on m’a dit en pleine face
que j’étais mal venu ! Moi qui voulais un pays populeux pour
convertir beaucoup de monde, me voici dans les bois solitaires,
comme un exilé. Dieu me jette dans ces déserts blancs comme
en me disant : regarde ces régions immenses inhabitées, vois
ces montagnes balayées par tous les vents et tous les froids : je
te les donne pour ta patrie ! Va où tu voudras dans ces régions

138
si inhospitalières, les tempêtes et les poudreries seront tes
compagnes ! … et je pleurais !
Après quelque temps, je prenais courage et je me disais : je
vais essayer encore une méditation ! Je lisais : « L’homme a été
créé pour louer Dieu ! »… ce n’était donc pas pour le disputer !
« Et toutes les autres choses ont été créées pour aider l’homme
à louer Dieu ! » Donc, pour ces bois, ces neiges, ces froids de
loup ? Qui va le louer, sinon l’homme ? Alors ici c’est à moi à le
faire ! Je le veux bien. Au moins, si j’avais un petit abri pour me
préserver du vent… puis un autre pan de mur pour accoter sur
l’autre à angle droit avec quelques planches dessus pour que la
neige ne me tombe pas sur le dos !… et me voilà à me
construire une cabane en imagination au lieu de méditer ! Puis,
je me disais : tu vois bien que tu perds ton temps ici !
abandonne donc cette folie ! Je prenais le chemin de la maison,
je marchais un bout, puis je retournais, décidé d’essayer
encore !
Une bonne partie de la journée se passa à discuter si je
ferais ma retraite ou non. Vers le soir, j’ai eu la première
pensée qui m’a fait du bien. Je m’aperçus que je jugeais les
créatures en fonction de mon petit bonheur. C’est comme si
j’étais le centre de l’univers, au lieu de mettre Dieu là. C’était le
contraire que je devais faire. Alors, même ma retraite dans le
bois doit être appréciée devant Dieu, et non pas seulement au
point de vue de mon confort comme j’ai fait aujourd’hui. N’est-
ce pas lui qui a tout disposé pour que je sois obligé de venir
dans la forêt si je veux faire une retraite ? Alors, il doit être
content de me voir dans la solitude, loin des hommes et pas
grand’chose pour ma satisfaction. Est-ce que Dieu n’a pas
conduit ses meilleurs amis dans les déserts pour leur parler
dans le silence et l’isolement ? St Jean Baptiste y a passé la
grande partie de sa vie… et lui, couchait là, à la belle étoile.
Jésus dit bien qu’il n’avait pas où reposer sa tête : au moins, j’ai
ma cabane le soir et un lit pour coucher. Combien d’ermites
ont choisi de vivre dans les déserts d’Égypte : c’est Dieu qui les
poussait là. Si on veut écouter la voix de Dieu, il faut bien se
retirer des hommes. Qu’ai-je donc à me plaindre pour huit
139
jours d’un peu de misère ? Est-ce que ces petits sacrifices sont
au-dessus de mes forces, avec la grâce de Dieu ? En tout cas, je
devins convaincu que mes efforts pour faire ma retraite dans le
bois seraient bénis de Dieu. I
l faisait déjà nuit quand je revins à ma cabane. Une belle
couronne d’aurore boréale suffisait pour m’éclairer sur mon
chemin. Des milliers d’étoiles scintillaient au firmament. Je me
disais : ce doit être ainsi dans le monde spirituel : il faut faire
les ténèbres pour les choses du monde si on veut voir les
merveilles du monde surnaturel. Eh bien ! espérons que le vide
et l’ennui que j’éprouve dans la forêt attireront les lumières
divines dans ma pauvre âme qui en a tant besoin ! Que Dieu
soit béni de ce rayon de lumière divine qui me fait tant de bien
et m’encourage à continuer ma retraite.
Le deuxième jour s’annonce beau, mais très froid. J’hésite
un peu de partir, mais j’ai un peu plus de courage qu’hier et je
prends le chemin de la forêt, et cette fois, je me dirige vers un
lac à quelques milles du village. Là, j’ai un peu d’horizon tout
en étant encore dans le bois. Il y vente moins que sur les
montagnes. Je vois l’aurore grandir en passant par toutes les
teintes de l’arc-en-ciel jusqu’au lever du soleil, vers les dix
heures. J’ai éprouvé une grande sécheresse aujourd’hui. Dieu
veut peut-être me faire pratiquer l’idée qu’il m’a donnée hier :
qu’il faut tout mesurer sur ce que Dieu pense et pas du tout sur
nos propres sentiments. Si je trouve que tout est sec, je cherche
donc à mon insu même, des consolations : c’est donc que je
veux goûter, je veux jouir de mes méditations : c’est donc
encore me mettre le centre et le terme de l’action divine. Si je
ne voulais que la volonté de Dieu, je l’ai autant quand tout est
sec que lorsque tout est doux. Quand est-ce que le bon plaisir
de Dieu fera toute ma vie ? tout mon bonheur ! Je devrais être
aussi parfaitement heureux aujourd’hui dans le vide de mon
âme que si j’étais ravi au troisième ciel ! En tout cas, c’est la
grâce que je lui demande de tout cœur. Mon Dieu, prenez mon
thermomètre ! Que je cesse donc de considérer ma
température, mes dispositions, mes sentiments : qu’est-ce que
tout cela peut bien valoir devant Dieu ? Ce n’est pas ce que je
140
ressens qui compte devant Dieu, mais ce que je fais pour lui !
Le contenter dans la vie spirituelle. Or, on le contente quand
on fait sa volonté. Que ce soit donc mon seul but, ma seule
préoccupation et l’objet de toutes mes prières ! Il me semble
que j’ai compris un point nouveau dans la méditation sur
l’indifférence. St Ignace ne veut pas d’un seul motif naturel,
quelque bon qu’il soit en lui-même.
Ainsi, je puis avoir une foule de bons motifs naturels de
préférer la santé à la maladie, et la richesse à la pauvreté.
Cependant, St Ignace n’accepte que les seuls motifs qui
viennent de Dieu d’une façon ou d’une autre, donc uniquement
des motifs surnaturels. Il appelle « affection désordonnée »
tout bon motif naturel : il veut qu’on les rejette tous sans
aucune exception. Comment se fait-il que nos Pères ne font pas
plus la guerre aux motifs naturels bons : je ne me rappelle pas
d’en avoir entendu qui les condamnaient. Pourtant St Ignace
les condamne clairement. L’auteur, que j’ai, insiste pour que
nous nous fassions indifférents, mais il ne dit pas par quel
moyen. D’après St. Ignace, on est indifférent quand aucun
motif naturel n’influe sur notre choix, mais uniquement des
motifs surnaturels. Comme je le comprends, toute
l’indifférence est uniquement une question de motifs… et mon
auteur ne le dit pas ! Il en fait une question de volonté
seulement. St Ignace fait mieux que cela : il parle de ce qui
influe sur la volonté… et cela doit être uniquement des motifs
surnaturels : les autres sont désordonnés ! Le troisième jour
règle ma décision de faire toute ma retraite dehors, comme j’ai
commencé. Que de choses utiles ont frappé mon esprit et
j’espère, mon cœur aussi ! C’est la lumière d’hiver qui se
développe en moi et qui se précise : la question des motifs. J’en
vois l’importance plus que jamais. Il est évident que Dieu
s’occupe bien plus de notre attitude mentale que des choses en
elles-mêmes ou de nos affections. Qu’est-ce que cela fait à Dieu
que je mange une pomme, ou non ? C’est le pourquoi qui
compte devant lui. Que donnent les créatures à Dieu, en elles-
mêmes ? Je ne vois rien là pour sa gloire. Mais, c’est ce que les
hommes pensent de ses créatures qui honore ou déshonore

141
Dieu. La mentalité est donc autrement importante que les
choses en elles-mêmes. C’est elle qui donne la gloire à Dieu, ce
ne sont pas les créatures en elles-mêmes. C’est tout un monde
nouveau pour moi. À quoi bon, par exemple, dire que la danse
en soi est permise et bonne ? Ce n’est pas ce que Dieu regarde :
c’est le motif de danser : voilà ce que Dieu surveille… et donc,
voilà ce que nous devrions surveiller aussi.
À l’avenir donc, je vais travailler sur ma mentalité, sur mes
motifs surtout, au lieu de m’occuper de ce qui m’arrive ou de ce
que je vois autour de moi. Jusqu’à présent, je me suis trop
intéressé à ce que je voyais au dehors, ou de ce qui se passait
dans mes sentiments ou dans mes passions ou même dans
mon corps, et pas assez de ce que je devais orienter vers Dieu
par mes motifs. Par exemple, pourquoi tant analyser les
sottises d’un tel Père ! J’y perds mon temps et mon mérite. Ce
que je devrai faire, ce sera de surveiller pourquoi j’ai tel
sentiment à son égard. Si je découvre des motifs naturels là, je
devrai repousser tous ces sentiments naturels. Au lieu de
m’arrêter au fait qu’il est insensé, je surveillerai comment je
vais rapporter cet insensé à Dieu. Puisque c’est lui qui l’a créé
et qu’il le met là pour m’aider à me diviniser, je l’accepterai
pour accomplir le plan de Dieu sur moi et pour plaire à Dieu…
et peu importe ce qui se passe dans mon âme à son sujet. Quel
changement dans ma vie si j’arrivais à ne m’occuper que de
mes motifs et non plus ni des personnes, ni des choses, qu’en
rapport avec Dieu et mon salut. Tout devient bénédiction
alors ! Le quatrième jour m’apporte une tempête de neige
épouvantable ! Des bancs de neige à la hauteur de ma cabane !
et l’on ne voit que quelques pas devant soi. Que faire ce matin ?
Je fonce quand même ! Si je suis obligé de revenir, je pourrai
dire à Dieu que j’ai fait ce que j’ai pu ! En raquettes, l’épaisseur
de la neige ou la hauteur des bancs de neige n’y fait pas
grand’chose. J’avance lentement, mais sûrement, à travers les
rafales de vent et les tourbillons de neige. Comme mon chemin
se trouve entre les montagnes et le Yukon, il n’y a pas de
danger de me perdre, je crois.

142
À un endroit, je trouve un creux au pied d’une montagne
où se trouvent trois gros sapins en triangle avec une souche au
centre : c’est justement ce qu’il me faut aujourd’hui ! Je suis un
peu protégé contre le vent et mes sapins arrêtent la neige en
bonne partie. Voilà mon oratoire pour ce jour ! Au sommet
j’entends le sifflement du vent à travers les arbres, mais autour
de moi, j’ai un calme relatif bien propice pour la méditation. Si
Dieu sillonne les tempêtes et se joue sur les coursiers du vent,
comme dit l’Écriture, je ne suis pas loin de lui aujourd’hui !
Autrefois, c’est au milieu des éclairs et des tonnerres que Dieu
donna sa loi à Moïse sur le Sinaï… et c’est au milieu des
poudreries d’Alaska que Dieu me fit comprendre d’une façon
pratique une foule de vérités des plus utiles pour la vie
spirituelle. Qu’on ne soit pas scandalisé de ce rapprochement
avec Moïse ! Est-ce que Dieu ne fait pas dans le monde
microscopique exactement comme dans le monde
télescopique ? Il peut donc faire avec moi en petit ce qu’il a fait
en grand avec Moïse. Puisque je suis sur le chemin de la
prêtrise, est-ce que Dieu ne me destine pas à faire sortir tout
un peuple de l’esclavage du démon ! Combien de païens
dépendent de moi, comme instrument de Dieu, pour arriver à
la foi ! Combien de catholiques ne vivent pas de foi et que je
devrai enseigner à vivre de foi ! Quoi qu’il en soit, ce que j’ai
compris aujourd’hui suffirait pour remercier Dieu jusqu’au
fond de l’éternité ! Tout peut se résumer sur l’idée que les
créatures sont des échantillons de Dieu. Ce mot a été comme
une révélation pour moi ! On nous avait bien dit que les
créatures sont des moyens pour arriver à Dieu, mais on n’était
pas allé plus loin. En tout cas, c’était resté une idée vague. Pour
moi cette idée d’échantillon précise bien l’usage qu’on doit
faire des créatures. Elles ne nous sont données que pour nous
faire penser aux perfections divines, exactement comme un
voyageur de commerce exhibe ses échantillons pour nous faire
désirer sa marchandise. Il offre ses échantillons pour rien,
mais il fait payer sa marchandise. Eh bien ! Dieu aussi nous
donne les créatures pour rien, mais si nous voulons acquérir sa
marchandise au ciel, il faut la payer ! Où est notre argent ? Ce
sont les échantillons mêmes qui sont la monnaie pour acheter
143
le ciel. Jésus nous le dit : « Vendez ce que vous avez… et faites-
vous des trésors dans le ciel… avec vos échantillons que je vous
ai donnés. Une cigarette, par exemple, est un échantillon d’un
plaisir correspondant au ciel, et c’est en refusant cette cigarette
que je me procure ces plaisirs célestes dont la cigarette est un
échantillon. Est-ce que St Paul ne dit pas que Dieu a créé ce
monde pour faire connaître l’autre ?… Ia cigarette appartient à
ce monde ! et ainsi pour tous les autres plaisirs de la terre.
J’ai donc bien fait, il y a quelque temps de refuser de
fumer quand le Père supérieur me donna l’ordre de le faire.
C’est un préjugé en Alaska comme dans les autres missions
qu’un missionnaire doit fumer… pour cinquante raisons de
païen ! Il me disait souvent de fumer comme tant d’autres,
mais je pensais que ce n’était que par politesse ou charité. Un
jour, il insista tellement que je lui demande : êtes-vous
sérieux ? Oui, je le suis ! Je vous ordonne de fumer ! J’en fus
atterré ! Un moment abasourdi, je crie vers Dieu de m’aider : il
le fit tout de suite. Je dis au Père : Puisque vous y tenez tant,
veuillez me le mettre par écrit ! Oui, dit-il, je vais l’écrire. Et
j’ajoute sans trop penser : Je vais envoyer votre ordre au Père
Général à Rome et j’attendrai sa réponse ! C’eut un effet
magique ! Ah bien ! dit-il, ça ne vaut pas la peine de gaspiller
un timbre de cinq sous ! … et le diable se retira !! et on me
laissa tranquille au sujet du tabac !... et chose curieuse, le Père
Luchesi ne fumait pas ! Il était vraiment un homme de Dieu et
le démon s’en servait avec la permission de Dieu pour me faire
prendre une attache qui m’aurait aveuglé le reste de ma vie sur
les choses spirituelles, comme tous les bons auteurs le disent !
Je reçus aussi la connaissance pratique d’une autre idée
connexe : que ces échantillons sont la semence de la récolte
céleste. La cigarette m’est donnée pour la semer et non pour en
jouir, afin de me faire récolter une moisson abondante des
plaisirs correspondants à celui-là sur terre. Quels vastes
horizons ces deux idées ouvrent sur la vie spirituelle pratique !
On remarquera que ce sont les créatures, sans distinction de
permises ou de défendues : donc les bonnes comme les autres.
Un cultivateur sème du bon grain : il faut acheter avec de la
144
bonne monnaie ! Donc, il faut préférer les joies célestes aux
bonnes choses de la terre. Autrement, où serait la gloire de
Dieu d’être préféré à de la saleté ? à de la pourriture ? De cette
vérité à la folie de la croix, il n’y a qu’un pas. S’il faut semer les
créatures pour récolter le Créateur, il faut donc se semer soi-
même. Jésus lui-même dit qu’il va prendre le chemin du grain
de blé, qu’il va être tué, enterré, et qu’il ressuscitera le
troisième jour. Il veut que nous fassions tous comme lui, quand
il dit sous peine de damnation : « Si quelqu’un veut venir après
moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il
me suive. » Non seulement on dit semer les créatures
extérieures, mais on doit aussi se semer soi-même en se
renonçant. Cela comprend le renoncement à son jugement et à
sa volonté surtout. Voilà ce que Dieu voulait de moi quand il
m’a envoyé en Alaska : comprendre d’une façon pratique tous
ces principes connus un peu, de tête, et restés là dans mon
« grenier » intellectuel, au lieu de passer dans ma vie. Je vois
mieux que toute la providence de Dieu est organisée pour
contrarier l’homme dans ses facultés spirituelles, afin qu’il se
laisse guider par Dieu en toutes choses, comme il le fera au
ciel. Par conséquent, tout ce qui me peine, me bouleverse, et
me scandalise dans ma vie, en Alaska, est justement un effet de
la bonté divine qui veut se substituer à mon « païen » qui ne
veut pas mourir ! S’il s’en trouve pour se moquer de mes
remarques sur la difficulté d’endurer mes contrariétés, c’est
qu’ils n’ont jamais même essayé de subir celles que Dieu doit
sûrement leur envoyer comme à moi. La différence est qu’ils se
soustraient à leurs épreuves par toutes sortes de prétextes. Ils
font à leur tête en tout : c’est facile. Combien de ces gens
auraient même accepté de venir en Alaska ? Sur ce petit
nombre, combien auraient enduré ces contrariétés à l’année ?
Combien auraient fait leur retraite dans le bois ? En pays
civilisé, sont-ils nombreux ceux qui sont capables d’endurer les
bêtises des autres à la journée ! Il n’y a que ceux qui au moins
essaient de supporter les défauts des autres qui comprendront
mes fréquents gémissements sur ma vie chez les Esquimaux…
mais à cause d’un blanc ! Ceux qui essaient de subir les sottises
des autres savent comme il est dur et comme il faut du temps
145
pour arriver à voir Dieu en pratique dans ces bêtises. On a beau
se déterminer à ne plus rien dire, à ne plus se plaindre… il
arrive une nouvelle sottise si sotte qu’elle nous renverse
encore. C’est le plan de Dieu de nous en faire des « spéciales »
justement pour nous exercer. Est-ce qu’un bon professeur ne
donne pas des problèmes de plus en plus difficiles aux élèves à
mesure qu’ils s’instruisent ? Dieu fait de même… c’est pourquoi
c’est toujours à recommencer pour chacun de nous, et nous ne
semblons pas progresser, quoique de fait, nous avançons un
peu.
Le cinquième jour, la tempête continue. Il est tombé
beaucoup de neige, mais cela ne change rien ; avec de bonnes
raquettes, peu importe l’épaisseur de la neige. Je me trouve un
meilleur abri dans un grand enfoncement au pied d’une colline
bordée de gros arbres, épinettes et sapins, qui me protègent du
vent et un peu de la neige. D’ailleurs, avec mon bon parka de
fourrure, la neige tombe sur moi comme sur un ours ! Je passe
ce jour à méditer sur le péché. Je vois qu’il consiste à préférer
son échantillon à la perfection divine correspondante, à
préférer son grain de blé à sa récolte. C’est préférer le moyen à
la fin : le contraire de ce que Dieu veut. La connaissance de ce
côté absurde du péché est déjà une grâce, et j’en remercie Dieu.
J’ai mieux compris surtout ce que doit être le sérieux de la
contrition. Nous sommes tous exposés à la laisser dans les
paroles et donc, sur les lèvres, au lieu de l’avoir dans le cœur. Il
est si facile de réciter son acte de contrition, mais comme il est
difficile de changer de vie ! Bien des prêtres sont portés à la
rendre très facile parce qu’ils restent évidemment dans les
mots. La définition du péché donnée par St Thomas d’Aquin,
que j’ai déjà lue, me frappe énormément aujourd’hui. Il dit que
le péché mortel consiste à mettre sa fin dans une créature et
que, par conséquent, la contrition exige qu’on retire sa fin
dernière des créatures pour la mettre dans le créateur. Or, une
fin dernière est celle qui entraîne le cœur, l’amour de l’homme
et donc, toute son activité volontaire. C’est mettre son bonheur
en une chose en dehors de Dieu. Eh bien ! les prêtres parlent
ordinairement de ce que Dieu peut faire et pas assez de ce que

146
les hommes peuvent faire. Il est évident que Dieu peut me
pardonner cinquante fois par jour ; mais est-ce qu’un homme
peut changer son amour cinquante fois par jour ? Jamais de la
vie. Or, pour qu’un péché mortel soit pardonné, il faut un
changement d’amour radical dans le cœur, et pas seulement
sur les lèvres.
Prenons un exemple : voici un homme qui s’amourache
d’une autre femme et qui déteste la sienne. Peut-il changer ces
sentiments chaque jour, ou chaque semaine ou chaque mois ?
Est-ce possible qu’il aime sa femme cette semaine, qu’il la
déteste la semaine suivante, qu’il l’aime l’autre semaine et ainsi
de suite ? Dieu est certainement capable de lui changer le cœur
aussi souvent, mais va-t-il le faire ? Cet homme est-il capable
de changer d’amour de la sorte toutes les semaines ? Non !
Pourtant, c’est justement ce changement radical dans le cœur
que Dieu exige pour pardonner un péché mortel. Ce n’est pas
vrai que ce soit facile ! Ceux qui le disent ne parlent que dans la
tête, en théorie. C’est possible, donc c’est facile ! Ce n’est pas
vrai !
Voici une fille qui est toute à la musique, y met sa vie et
son bonheur. Peut-on imaginer qu’elle déteste la musique une
semaine, l’aime une autre semaine et ainsi de suite ? Elle ne le
fera pas, quand même Dieu pourrait le lui faire faire, il ne le
fera pas non plus. Quand on est assez fou pour préférer un
plaisir à Dieu on l’est encore quand il se présente. On voit bien
comme il est difficile, pour ceux qui ont des attaches
peccamineuses de s’en défaire. Ceux qui se confessent une
semaine, puis pèchent, puis se confessent, et pèchent encore,
risquent leur salut éternel malgré leurs confessions, parce
qu’ils montrent qu’ils n’ont pas une vraie contrition du cœur,
mais seulement des lèvres. Je crois comprendre aussi que
plusieurs se font jouer par leur sincérité qu’ils prennent pour
de la contrition. Il n’y a pas de doute que les habitués du péché
sont sincères quand ils se confessent, mais leur contrition peut
être manquée quand même. Est-ce que Judas n’était pas
sincère en confessant son crime devant les prêtres, dans le
temple ? Il avait une peine épouvantable… et ce n’était pas
147
encore de la bonne contrition ! Il manquait l’amour de Dieu,
qu’il n’avait pas avant, et que son péché ne lui a pas donné.
Ceux qui pèchent souvent mortellement n’ont évidemment pas
l’amour de Dieu. Comment peuvent-ils être sûrs qu’après un
autre péché mortel ils vont avoir l’amour de Dieu suffisant
pour être pardonnés ? Or, cet amour doit comporter la
préférence de Dieu sur toutes les choses créées, et donc sur
l’objet de leur passion. Ils peuvent être sérieux, mais qu’on
sache bien que le sérieux n’est pas de l’amour de Dieu
nécessairement, comme on vient de le montrer par l’exemple
de Judas. En tout cas, je comprends qu’il faut plutôt compter
sur un changement radical de vie que sur la seule confession
avec une contrition quelconque. On a beau dire que la
miséricorde de Dieu est infinie, il faut dire la même chose de la
justice de Dieu. Laquelle mérite-t-on dans un cas concret ? qui
le sait ? Ce que je viens de dire là ne s’applique pas à ceux qui
peuvent pécher, mais comme par accident et rarement. Comme
ils ont l’amour de Dieu habituel, ils ont de grandes chances
d’avoir une vraie contrition, qui contient cet amour de Dieu, et
qui va leur obtenir leur pardon. En tout cas, à l’avenir, je devrai
surveiller ma contrition tout spécialement. Dans cette retraite,
je prends mon temps et je m’arrête tant que je trouve de la
matière pour mon âme. J’arrêterai où je serai rendu le
huitième jour, peu importe où. S’obliger dès le début à voir tant
de méditations me semble aussi fou que de se fixer tant de
livres de viande à manger dans la semaine, qu’on ait faim ou
non, que l’estomac soit disposé ou non !
Eh bien ! je remercie Dieu d’avoir fait plus de la moitié de
ma retraite : j’espère la finir avec la grâce de Dieu. J’en suis
très content jusqu’à présent : c’est une des meilleures de ma
vie ! Le sixième jour m’apporte le beau temps, mais un grand
froid. L’air est rempli de cristaux miroitant dans l’air et d’une
beauté ravissante quand le soleil se lève. Aujourd’hui, je vais
beaucoup plus loin : je me rends par le chemin couvert de mon
beau ruisseau à travers la forêt dont les arbres lui font une
magnifique voûte couverte de neige. Je trouve un arbre
renversé sur lequel je m’assieds, et médite de mon mieux

148
malgré le froid intense qu’il fait. Je n’ai pas froid étant bien
emmitouflé dans mes fourrures chaudes. Aujourd’hui, mon
attention se porte surtout sur le souverain domaine de Dieu
par les personnes. Comme j’ai manqué ce point dans ma vie
pratique dans le passé ! Comme j’ai trouvé à redire contre une
foule de personnes qui n’avaient pas ma mentalité ! Comme j’ai
essayé de les réformer au lieu de m’adapter à leur façon de
penser et de faire, pour casser mon jugement et ma volonté.
Depuis que je suis ici, c’est un exercice continuel de
contrariétés ; il est temps que je me soumette à Dieu qui veut
tout cela. Parfois, on dirait que ces gens le font exprès pour
nous contrarier. J’ai compris que c’est Dieu qui le fait exprès !
Un exemple m’a aidé pour saisir cette vérité que c’est Dieu, peu
importent les apparences. Quand un chirurgien fait une
opération, c’est son scalpel qui entre dans la chair, ce n’est pas
lui ; mais c’est le chirurgien qui dirige son scalpel où il veut et
comme il veut : il fait exprès pour tailler dans la chair. Eh
bien ! Dieu est notre chirurgien et les personnes lui servent de
scalpels. Quand il voit du gangrené ou du naturel, il se sert de
quelque personne comme d’un scalpel pour enlever ce pourri à
ses yeux, afin de mettre du divin à la place.
Toutes nos critiques contre ce qui nous vient des
personnes, est aussi insensé que celles d’un malade contre son
chirurgien et contre son scalpel ! Ne pas voir Dieu en arrière
des personnes est aussi borné que de ne pas savoir qu’il y a un
chirurgien qui tient le scalpel. Au fond, c’est l’amour-propre
qui ne veut pas céder ses droits à Dieu, c’est le moi qui ne veut
pas disparaître pour laisser entrer J.-C. Alors, tant qu’on
critique contre les personnes, on est encore bien en possession
de son païen qui est encore frais et vert, plein de vie ! Ce n’est
pas tout de mieux comprendre ces belles vérités : il s’agit de les
vivre. Or, il y a un abîme entre les deux et Dieu seul peut nous
le faire franchir par sa grâce. Il faut que je prie beaucoup plus
que je ne l’ai fait encore dans le passé. Je suis dans le monde
surnaturel et là, Dieu seul fait tout en nous et par nous. C’est
pour avoir sa grâce qu’il faut insister humblement, mais avec
persévérance, pour qu’il m’accorde de la pratiquer et pas

149
seulement de l’admirer ! C’est ce que je lui demande de tout
cœur en revenant lentement dans les ténèbres de la nuit
éclairée seulement par les étoiles et la couronne d’aurore
boréale du Pôle Nord. Parfois, j’avais peur à mesure que le
crépuscule épaississait : il n’y avait pas de voleurs ni
d’assassins dans ces parages, mais je suis peureux… et j’avais
peur ! Alors, je priais mon ange gardien de me protéger et je
me recommandais à la Ste Vierge. Comme la noirceur venait
graduellement pendant que j’étais dans la forêt elle ne
m’effrayait pas trop. Les quelques grands qui restaient dans la
cabane trouvaient cela un peu curieux de me voir aller passer
mes journées dans le bois, mais je leur ai dit ce que j’allais
faire, alors, ils manifestaient moins d’étonnement en me
voyant entrer de mes courses dans les bois. Comme nous
avions la lecture spirituelle après souper et qu’ensuite j’allais
passer quelque temps à la chapelle ils ne me distrayaient pas
du tout ! Le septième jour se passe à examiner l’obéissance et
la part de la volonté humaine. Il me semble qu’on ne tient pas
assez compte du côté humain pour indiquer les remèdes
convenables pour nous amender. On nous donne trop le côté
divin. Il est vrai, mais il faudrait le mesurer sur nos capacités
humaines. Voici un exemple.
Un jeune religieux trouve son supérieur insensé ; il va
consulter son Père spirituel. Ordinairement, il va se mettre
seulement au point de vue de l’obéissance parfaite, comme des
élus dans le ciel. Il va nier que son supérieur soit fou. Il blâme
le jeune religieux de trouver son supérieur imbécile. Il lui dit
que s’il était parfait, il trouverait son supérieur sage et bon.
Cela est vrai, mais ce n’est pas ce dont ce religieux a besoin.
Qu’il le laisse trouver son supérieur fou, et qu’il lui explique
pourquoi il doit en être ainsi. C’est que Dieu veut le
dépaganiser et il lui faut être contrarié dans son jugement et sa
volonté. La mesure de la bêtise du supérieur est la mesure de
son esprit païen, gangrené et désagréable à Dieu. Qu’il ne se
plaigne plus de son supérieur, car alors il étale son besoin
d’être divinisé et la profondeur de sa mentalité païenne. Que
dirait-on d’un médecin qui affirme qu’un homme parfait n’a

150
pas besoin de médecin ? Mais voici qu’un malade s’amène. Le
médecin a beau dire que l’homme parfait n’est jamais malade,
en voilà un qui n’est pas cet homme parfait et qui de fait est
malade : donc, il faut le traiter en malade. Qu’on agisse de la
sorte avec un novice qui se plaint de son supérieur. À quoi bon
lui dire qu’un religieux parfait ne fait jamais cela ? Ce novice
n’est pas parfait, et que le Père spirituel le traite en imparfait et
qu’il lui donne des raisonnements qui expliqueront à ce novice
pourquoi il trouve son supérieur insensé. Le bon Dieu veut le
contrarier pour l’obliger à renoncer à son moi païen en
renonçant à son jugement et à sa volonté. Si cela dure
longtemps… il n’y a qu’une conclusion : c’est qu’il est païen
d’un travers à l’autre ! Si un homme me disait qu’il a été trois
ou quatre heures sur la table d’opération, est-ce que je
conclurais que ce chirurgien lui en voulait ? Pas du tout ! Mais
que ce malade était bien pourri ! Que ceux qui critiquent leurs
supérieurs se rappellent qu’ils ne font qu’étaler le degré de
paganisme dans leur mentalité ! Ils devraient au moins se taire
pour leur propre honneur !
Un autre point qui m’a fait du bien est celui-ci : qu’il ne
faut pas trop analyser les ordres de Dieu par les supérieurs :
c’est là une source abondante de malaise. Dieu ne donne pas
ses ordres pour les faire analyser, mais pour qu’on les accepte
et qu’on les exécute. Voici un bon exemple. Quand on nous met
un bon pâté sur la table, que fait-on pour la santé du corps ?
Est-ce qu’on en fait l’analyse chimique pour voir ce qu’il y a là ?
pas du tout ! On le mange tout simplement et l’estomac fait
l’analyse à sa façon et pour le plus grand bien du corps. C’est
exactement ce que Dieu fait pour nous. Il donne un ordre pour
qu’on l’exécute : là est tout notre mérite surnaturel. Que
voulons-nous de plus ? Le huitième jour se passe à méditer sur
la reconnaissance, l’humilité et la confiance. La reconnaissance
est bien nécessaire : elle est comme la paye de Dieu pour ce
qu’il fait pour nous. Si nous ne lui donnons pas suffisamment,
il cesse de travailler pour nous. Combien de fiascos sont dus à
ce manque de gratitude envers Dieu ! Je suis content surtout
des idées que j’ai eues sur l’humilité. Tout le bien que j’ai me

151
vient de Dieu qui me l’a prêté seulement, puisqu’il peut le
reprendre n’importe quand. J’aime bien mieux cette humilité
que celle qui consiste à ne parler que de notre pourriture et de
notre néant. Je ne l’ai jamais aimée celle-là ! Qu’est-ce qui peut
glorifier Dieu à lui exhiber notre pourriture ? J’aime mieux
celle qui vient du fait que j’attribue à Dieu toutes les bonnes
choses que j’ai. Avec cette idée, je puis louer et admirer les
bonnes choses que j’ai, tout en restant humble.
Voici un exemple. Une femme riche prête son beau
manteau de fourrure à une pauvre femme. Comment doit-elle
agir sensément quand les autres vantent son beau manteau ?
Va-t-elle dire que c’est un vieux manteau bon à rien, de la
guenille à jeter ? Si la propriétaire entendait ces paroles,
comme elle serait insultée et indignée ! Tandis qu’elle peut le
trouver très beau, le vanter à tout le monde, mais du moment
qu’elle dit qu’il appartient à telle femme riche, elle dit la vérité,
fait plaisir à la riche dame et reste parfaitement humble. Cette
sorte d’humilité me satisfait parfaitement et je la préfère à
l’autre de beaucoup. Elle nous permet de parler, d’admirer les
bonnes choses que l’on fait ou que l’on a et en même temps
rester humbles puisqu’on attribue tout à Dieu. Autrement,
l’autre humilité de néant ferme la bouche sur les bonnes
choses : on ne veut pas en parler de peur de l’orgueil et ainsi,
on perd une foule d’occasions d’édifier les autres. Est-ce que la
Ste Vierge n’est pas restée parfaitement humble tout en
chantant les grandeurs que Dieu avait mises en elle ? Pourquoi
ne pourrions-nous pas l’imiter un peu en cette façon de faire ?
Avec l’autre humilité, on ne peut plus converser sur les choses
spirituelles : les gens ont peur de se vanter en parlant des
choses spirituelles.
Si la lune était intelligente, est-ce qu’elle ne pourrait pas
dire qu’elle est belle du moment qu’elle ajouterait que toute sa
lumière et toute sa beauté lui viennent uniquement du soleil ?
Je suis content en finissant d’avoir pris mon temps pour
approfondir le fondement qui contient nos relations
essentielles avec les créatures et le Créateur, pas seulement,
dans l’ordre naturel mais surtout dans l’ordre surnaturel. Je
152
me suis souvent arrêté à notre deuxième création justement
dans l’ordre surnaturel. Les conclusions sont autrement vraies
et fortes et pratiques pour notre vie spirituelle. Il me semble
que les commentateurs que j’ai lus restent trop dans l’ordre
naturel : tout est vrai, mais Dieu veut mieux que cela : il veut
du surnaturel dans toute notre vie.
Un exemple fera comprendre mon idée. Dieu a créé les
poissons pour vivre dans l’eau par nature. Supposons qu’il se
décide de les transformer en oiseaux. Il leur donne des ailes et
leur commande de vivre à l’avenir dans les airs comme les
oiseaux. Supposons qu’un Père prêche une retraite à ces
oiseaux et ne leur parle que de leur première création comme
poissons. Il leur dit que c’est Dieu qui a créé cette belle eau
pour eux, qui leur donne tout ce qu’il faut pour nager là et
qu’ils doivent glorifier Dieu comme poissons, etc… Il y a du
vrai, mais ce n’est plus du tout ce que Dieu veut d’eux. Il ne
veut plus de leurs louanges comme poissons, mais en tant
qu’oiseaux. Il ne veut plus que des actions d’oiseaux d’eux, car
alors, ils ne sont plus poissons, ils sont des oiseaux. Alors ce
Père prédicateur devrait leur parler seulement selon leur
deuxième création. Eh bien ! c’est aussi ridicule pour nos Pères
d’insister sur nos devoirs qui découlent de notre première
création dans l’ordre naturel : nous ne sommes plus dans cet
ordre naturel, nous sommes uniquement dans l’ordre
surnaturel… qu’on nous parle donc uniquement de l’ordre
surnaturel. Voilà un point que je vois clairement, il me semble
et qui va transformer pour moi les Exercices de St Ignace. Je
veux toujours les faire uniquement selon l’ordre surnaturel… et
je ne veux plus aucune considération selon l’ordre naturel
puisque nous n’existons plus dans l’ordre naturel. Qu’on nous
laisse la paix avec ces considérations quelque savantes et
logiques qu’elles puissent être… elles sont abondamment et
efficacement remplacées par ces considérations selon l’ordre
sur… naturel. Que Dieu soit béni de cette lumière et qu’il m’en
fasse vivre maintenant qu’il me l’a donnée !
Je regrette vraiment de voir ma retraite finir. Quoique très
pénible au début, j’y ai reçu de précieuses lumières des voies de
153
Dieu au point de vue pratique qui me seront très utiles dans
ma vie. J’ai pris le goût à ces méditations au grand air sous la
voûte du ciel et parfaitement isolé au milieu d’une nature
sauvage. Où aurai-je trouvé un oratoire plus convenable et plus
magnifique ? Pour dôme, j’ai le ciel qui repose sur le sommet
des montagnes environnantes ; des centaines de sapins
couverts de neige se tiennent respectueusement comme autant
de statues ; mes orgues sont les vents qui jouent à travers les
branches des arbres des harmonies aussi variées que
captivantes ; le soleil colore de toutes les teintes de l’arc-en-ciel
les vitraux faits par les ouvertures de la forêt tandis que les
sapins et les épinettes répandent leurs parfums d’encens des
plus agréables au milieu de mon sanctuaire. Mais, quand la
tempête faisait rage et qu’on ne voyait plus ciel ni terre à
travers les tourbillons de neige, et que blotti dans un trou de la
montagne, je méditais et priais, je me sentais si petit en face de
cette puissance énorme qui ébranlait toute la nature que je
criais vers Dieu avec plus de force que jamais. Je lui demandais
de n’être jamais l’objet de son courroux divin, mais que sa
miséricorde daigne effacer tous mes péchés avant de tomber
entre ses mains par la mort. C’est surtout ce sentiment d’être
seul au milieu de notre immense solitude qui me faisait
tourner du côté de Dieu à tout instant. Je sentais le besoin de
m’unir à lui, puisque j’étais si loin des hommes. Voilà je crois
ce qui m’a fait aimer ma retraite au milieu des bois, des froids
et des tempêtes. Que Dieu m’accorde la grâce maintenant de
pratiquer ce qu’il m’a montré si miséricordieusement et si
clairement. Je demande à la Ste Vierge de me prendre sous sa
protection maternelle et m’obtenir les grâces pour vivre cette
doctrine pratique et concrète que Dieu m’a donnée. Que de
choses j’aurais perdues si j’avais suivi la sagesse humaine pour
m’exempter de faire ma retraite ! J’ai semé de mes aises et
Dieu va me rendre la vie spirituelle bien plus facile avec ses
lumières pour accomplir son plan plus fidèlement et récolter
davantage pour le ciel. Qu’il en soit béni à jamais !

Chapitre 27 : varia

154
L’aurore boréale est un vrai don de Dieu pour nos longues
nuits du Nord.
Quel phénomène merveilleux et grandiose dans ces
latitudes élevées ! Sans elle, la nuit serait très profonde, mais
avec cette aurore toujours visible dès que le temps est clair, on
peut circuler sans fanal, et on peut voir l’heure facilement à sa
montre. Elle se présente sous forme d’une belle couronne
autour du pôle d’où émanent des milliers de gerbes lumineuses
changeantes comme l’électricité, trépidantes et vibrantes, à
l’improviste lançant des traînées lumineuses à travers le ciel.
Quelle merveille que de voir se dérouler ces immenses
banderoles à travers l’espace illimité.
Un soir, je me réveille à deux heures du matin ; je regarde
dehors : tout le ciel est rouge de feu, il est violet, rose, vert et il
prend toutes les teintes. Je me lève et descends pour voir cette
merveille. D’immenses draperies partaient d’un côté du ciel et
s’en allaient de l’autre côté en ondulant leurs vastes spirales à
travers le ciel. C’était tellement sublime et rare que je cours à la
maison voisine pour réveiller le Père Sigouin. Très surpris, il
descend. Rendu dehors, le ciel était absolument sombre ! Tout
était disparu ! Je ne pouvais pas en croire mes yeux… et lui
croyait que je lui avais joué un tour ! J’ai attendu quelque
temps pour voir si elles reviendraient : rien du tout. Que de
soirs j’ai contemplé les aurores boréales gambader dans le ciel
comme des folles ! Comme elles sont capricieuses dans leurs
mouvements excentriques ! Si Dieu a mis une si belle auréole à
la terre, quelle doit être l’auréole de la Trinité au ciel ? Si son
image sur la terre est si captivante, que sera-ce quand nous
verrons celles de la Trinité ? C’est à sa lumière que j’aimais à
me promener en raquettes devant ma cabane après que mes
gens étaient couchés. Comme il m’était facile alors de monter
jusqu’à Dieu et ses splendeurs célestes. Je ne portais pas à
terre, il me semblait, tant j’étais captivé par ces beautés
terrestres ; échantillons de celles du ciel. Elles excitaient mes
désirs du ciel incomparablement plus beau encore !

155
Le froid est un terrible ennemi de nos pauvres Esquimaux
si peu prévoyants. Comme ils sont incapables de se faire des
provisions pour l’avenir, ils se font prendre dans toutes sortes
de misères quand arrive une vague de grand froid qui durent
parfois des semaines et même des mois. J’ai vu deux mois de
suite avec -45. Alors c’est trop froid pour tout. Ils ne peuvent
pas bûcher de bois car les haches cassent comme du verre. Une
fois, je vois mes grands revenir du bois pour prendre congé à la
maison. Or, il faisait très beau. Je leur demande pourquoi ils
ne travaillent pas aujourd’hui. Ils me disent qu’il fait trop froid.
Je pensais que c’était parce qu’ils avaient froid, mais non, ils
me montrent deux haches avec le taillant cassé. Il faisait trop
froid pour l’acier. Ils ne peuvent pas facilement voyager parce
que les traîneaux ne glissent plus sur la neige ou la glace quand
il fait au-dessous de 40 ou 45. Ceux qui ont des lisses de bois
ou d’ivoire sous leurs traîneaux peuvent, mais la plupart n’ont
pas ce luxe ou le souci de se préparer de la sorte ; alors, ils
restent dans leurs cabanes… et si le froid dure ils n’ont plus
rien à manger, et ils souffrent de la faim, surtout dans
l’extrême Nord où ils sont encore plus isolés les uns des autres.
C’est le même résultat si les tempêtes durent plusieurs jours
comme cela arrive encore assez fréquemment. Que faire quand
on ne peut pas voir ni ciel ni terre et que même les chiens
perdent leur chemin ? Ils restent dans leurs cabanes très
froides et souffrent de la faim des fois plusieurs jours… et
même il leur arrive de mourir de faim. C’est pourquoi l’on
trouve chez les païens une triste coutume de tuer leurs enfants
quand ils en ont trop. La mère elle-même tordra le cou à son
enfant avec un cynisme épouvantable et en se disant que les
bêtes vont faire un bon repas cette fois. Ils ne veulent pas que
ces enfants endurent les souffrances de la faim et du froid
comme eux l’ont fait trop souvent. Parfois aussi, quand les
vieux parents ne sont plus capables de gagner leur vie, ils font
un festin d’adieux, puis conduisent la vieille ou le vieux loin
dans le désert et l’abandonnent là pour mourir de faim !
Comment garder ces impotents à la maison quand eux-mêmes
sont obligés d’aller chercher leur vie ? Cela fait frémir, mais
que faire ? Je me suis souvent demandé pourquoi Dieu leur
156
fait-il une vie si dure à ces gens qui sont bons par nature et ont
de grandes qualités naturelles, comme on l’a déjà fait
remarquer.
Pour les chrétiens, il a son ciel pour les récompenser de
leurs souffrances, mais les païens ? Eh bien ! je crois qu’il leur
fait expier leur part indirecte au péché originel et leurs propres
fautes vénielles pour qu’aux limbes, ils soient un peu plus du
côté de la lumière du crépuscule éternel. Je doute fort comme
beaucoup de Pères que les Esquimaux aient assez de
connaissances de Dieu pour commettre vraiment un péché
mortel pour mériter l’enfer. S’il y en a ce doit être l’exception.
un vrai chrétien ! Nous avions un grand infirme d’une jambe
qui passait son temps à travailler des petits objets d’art comme
sculpter des rosaces, des cadres pour l’église, découper du bois
avec de petites scies pour faire des curiosités qu’il vendait aux
touristes en été. Il était bien bon, communiait tous les jours et
rendait tous les services qu’il pouvait.
Un temps vint où sa vieille tante le demanda pour avoir
soin d’elle, de sorte qu’il quitta l’école pour aller rester avec elle
à une cinquantaine de milles de la mission. Quelques mois
après, on entendit une rumeur qu’il était bien malade. Le Père
Luchesi partit avec le Frère Marchesio pour aller le visiter. Ils
le trouvèrent au lit avec la perspective de mourir de faim. Car
sa vieille tante était devenue paralysée et ne pouvait rien faire
pour lui ! Grand Dieu ! quelle misère pour ces pauvres gens…
et ils étaient seuls. Le Frère me raconta qu’il était couché sur
un matelas de vers qui le rongeaient vivant ! Il y avait deux
pouces d’épaisseur de vers ! Le Frère lava Pascal, arrangea son
lit, puis le Père Luchesi lui donna de bonnes choses à manger
que les Sœurs lui avaient préparées ! Mais, Pascal refuse !
Pourquoi lui demande le Père, tu dois avoir faim ? Depuis des
semaines qu’il n’avait rien pratiquement. Il avoue qu’il a faim.
Alors, le Père insiste pour savoir pourquoi il ne veut pas
manger. Alors, Pascal lui dit : « Je voulais souffrir comme J.-C.
pour être au ciel avec lui ! Il nous a tant aimés !! Alors, le Père
Luchesi lui dit qu’il devait maintenant lui obéir pour l’amour
de Jésus et manger pour vivre aussi longtemps qu’il pourrait.
157
Alors, il mangea. ils en donnèrent aussi à sa tante, puis
avertirent des Esquimaux, quoique déjà loin d’eux, de se forcer
pour aller secourir ces deux malades. Quelques semaines
après, Pascal quittait son lit de vers pour aller sans doute avec
celui qu’il voulait tant imiter dans ses souffrances. Quel bel
exemple de foi et d’amour de Notre-Seigneur chez ce pauvre
Esquimau !
Ces détails furent pour moi une bien grande consolation et
un bon dédommagement pour mes petites misères avec mes
Esquimaux. En voilà un sûrement qui a bien profité des leçons
de la folie de la croix que je leur ai si souvent données.

Les sœurs de Sainte-Anne sont pour la mission ce qu’est une


mère dans une famille. Sans elles la mission aurait végété et
langui dans la pire pauvreté et l’isolement. Les Sœurs
arrivèrent à Holy Cross le 4 septembre 1888 : elles étaient
trois. Par le zèle indiscret d’un Père elles arrivaient un an trop
tôt : les Pères ne les attendaient pas. Elles n’avaient donc pas
de cabane pour elles. Les Pères durent les faire coucher sous la
tente quelques soirs, puis elles déménagèrent pour quelque
temps dans la nouvelle maison que les Pères avaient fait
construire pour eux. Tout de suite, ils se mirent à construire le
futur couvent des Sœurs.
Enfin en octobre les Sœurs s’installaient définitivement
dans leur couvent. Quelles privations et quelles souffrances
dans les débuts ! Dieu seul sait ! Mais ce n’est pas ce qui fait
mourir : la fondatrice, Sr Marie Joseph Calasanz vivra jusqu’à
cent ans passés ! et écrira ses mémoires intéressants et
édifiants pour la gloire de Dieu. C’est elle qui faisait le lavage
de tout le personnel de la mission : de mon temps dans les cent
cinquante personnes au moins. Elles lavaient deux fois par
année ! La question d’eau passe avant tout dans un pays où
tout est gelé huit mois par année. Un bateau avait laissé à la
mission deux immenses réservoirs d’eau qu’on avait mis dans
une cabane entourée de brin de scie et quand il le fallait, on
chauffait un poêle pour empêcher l’eau de geler. La difficulté

158
était de remplir ces réservoirs. L’eau venait d’une crique au
pied d’une montagne à deux cents pieds à peu près des
réservoirs. Le Frère Lefebvre installait un tuyau de la source
sur des espèces de chevalets trois pieds de haut et à tous les
cinquante pieds, on faisait un feu sous le tuyau de sorte que
l’eau se rendait aux réservoirs sans geler. On choisissait un jour
de « chinook » ou de temps relativement doux. On lavait le
printemps et l’automne. Chacun voyait à avoir assez de linge
pour aller d’un lavage à l’autre ! Dans un pays aussi froid où on
ne transpire jamais, ce n’est pas nécessaire de changer aussi
souvent que dans les pays chauds. Des Pères gardaient les
mêmes vêtements six mois de temps, quand ce n’était pas des
années, mais ils ne sont jamais capables de battre l’odeur des
bottes. Les jours de fête elles nous envoyaient souvent un bon
dîner, comme les Sœurs savent en préparer. Elles
raccommodaient notre linge, nos habits et nous rendaient
mille services de toutes les façons possibles. Quelle bénédiction
pour une mission ! Il y avait toujours une bonne infirmière
parmi elles pour soigner nos petits bobos et nos malaises. Sœur
Bernadette était la Supérieure et la cuisinière Sr Marie-Jules
qui en valait quatre. Quel dévouement et quelle habileté en
tout ! Elle est restée bien longtemps pour le bonheur de la
mission, mais l’âge l’a obligée de revenir mourir dans la
civilisation. Que Dieu récompense ces anges de bienfaisance et
qu’il multiplie leur sainte communauté si utile dans tous les
pays et tous les ordres de bienfaisance. Depuis mon départ
elles ont ouvert un hôpital qui rend de grands services à ces
pauvres gens dépourvus de tous soins médicaux. Que Dieu
continue de les bénir et de les sanctifier pour le bien des âmes
et sa plus grande gloire ! Je les remercie profondément pour
tout le bien qu’elles m’ont fait.

Chapitre 28 : ma deuxième retraite dans le bois

Je remercie Dieu de ne pas avoir encore d’endroit propice


dans nos missions pour faire ma retraite cette année. Depuis

159
ma retraite, j’ai été si heureux en général grâce aux lumières
reçues dans la forêt que j’y retourne volontiers. Le silence
solennel de mon vaste désert blanc où pas un être humain ne
vient me déranger et la solitude sauvage figée dans un froid
d’acier bleu, me font sentir mieux mon exil sur la terre. Comme
on se prend à désirer les plaines sereines du paradis quand les
tempêtes bouleversent tous les éléments autour de soi et qu’on
n’a pas d’abri pour se protéger. Dieu doit être bien aise de se
pencher sur ce solitaire qui ne cherche là qu’à mieux écouter sa
voix divine parlant au cœur, et qui voudrait mieux saisir les
rayons de lumière divine que Dieu voudrait bien lui donner
pour le mieux connaître et le mieux aimer. Ensuite, il essaiera
de donner aux autres ce que Dieu lui aura donné si
miséricordieusement. En tout cas, sa volonté avant tout don !
Je la fis en février, par conséquent en plein cœur de l’hiver : le
froid est aussi grand et les tempêtes même plus fréquentes.
Mais, je n’en ai pas peur cette année ! Je préfère même la faire
dans les bois, que dans une chambre à ma disposition. Je
m’habille de toutes mes fourrures, j’emporte une collation,
saute sur mes raquettes et avec mon bâton, je file aux pieds des
montagnes par le chemin qui mène à la forêt, mon oratoire
naturel et fabriqué par Dieu seul ! Il fait très froid, mais beau ;
les étoiles scintillent encore au firmament quand je pars après
déjeuner éclairé assez par la couronne d’aurore boréale
toujours là quand il fait beau le soir. Je me dirige vers un lac au
milieu du bois où j’ai un peu d’horizon, et là je me promène sur
la belle couche de neige qui recouvre le lac. Quelle vue
magnifique que de voir grandir l’aurore dans la forêt et ensuite
de voir les rayons parallèles du soleil dorer les arbres de la
forêt et les collines blanches. Tout est radieux et étincelant tant
que roule sur l’horizon cette immense boule de feu qui ne fait
que monter quelques pieds puis redescend sous l’horizon en
continuant de nous éblouir par sa beauté sublime.
Je vais faire ma retraite sur Jésus-Christ et nos relations
essentielles qui découlent du fait qu’il est notre Sauveur. Je ne
sais pas encore où cela va me mener, mais je veux « foncer »
dans sa vie comme je l’ai fait l’an dernier dans ces bois sans

160
savoir ce qui en résulterait… et Dieu m’y a fait de grandes
grâces. Eh bien ! je veux pénétrer cette vie dont je connais les
grandes lignes seulement et qui doit être un abîme de sagesse
et d’amour divins que Dieu révèle à ceux qui les cherchent avec
amour et persévérance. Je demande à la Ste Vierge de me
diriger vers son Jésus qu’elle a tant aimé ! … et tant glorifié !
Dès les débuts de cette retraite je me sens ému jusqu’aux
larmes par une certaine douleur ou appréhension que cette vie
va être la condamnation de la mienne et qu’il me faudra
changer non seulement mon attitude mentale envers Jésus,
mais toute ma vie. J’ai peur de pénétrer dans cet inconnu si
différent, je le sais, de tout ce que je pense ou fais dans ma vie.
Malgré moi, mon esprit voit comment il a fini dans son
horrible passion, et je sais qu’en proportion que je vivrai sa vie,
je devrai passer par sa passion dans la même mesure. Comme
il n’y a pas d’autre voie pour arriver au ciel que par J.-C.
crucifié et vécu en moi, il faut bien me résigner à craindre,
mais il faut marcher quand même. En ce premier jour, mon
attention se porte surtout sur le traitement bien pénible que
Dieu fait à sa Sainte Famille avant la naissance de Jésus. Dieu
les jette dehors de leur maison juste au moment où Jésus va
naître… un peu comme moi ! Est-ce un signe que Jésus va
naître en moi d’une façon plus particulière ? À Bethléem, on
leur dit qu’il n’y a pas de place dans l’hôtellerie… et moi aussi,
je n’ai pas de place dans ma cabane pour ma retraite !
Un Père m’a dit en arrivant ici qu’il ne voulait pas de moi !
C’est dur de se faire dire cela quand on est loin des siens et de
son pays ! Je les vois errer un peu dans la nuit et finalement
trouver une grotte près de Bethléem où ils s’installent… un peu
comme moi dans la forêt, sans aucun abri pour méditer que le
ciel et une souche pour m’asseoir quand je suis fatigué de
marcher. N’est-ce pas un signe que Jésus veut que je prenne sa
vie au sérieux et que je la reproduise dans la mienne d’une
façon concrète. Je me suis peut-être contenté de l’admirer de
tête seulement en théorie, puis en pratique j’ai trop suivi une
autre voie, une façon autre de vivre. La preuve est facile à
trouver : J’ai peur d’être obligé de changer de vie pour

161
l’accorder avec la sienne : c’est donc qu’elle est bien différente
de la sienne. Dieu va donner Jésus au monde du milieu de la
solitude loin des humains : il m’envoie loin des hommes, ce
doit, être pour me donner Jésus mystiquement d’une façon
plus particulière. Par conséquent, il ne faut plus que je regarde
le côté pénible de ma vie en Alaska, mais vivre dans l’espérance
que Jésus va se donner à moi plus que jamais. Quelle
bénédiction d’être obligé de venir dans la forêt, en plein hiver,
pour faire ma retraite dans cette magnifique solitude ! Plus
c’est contre nature et plus c’est divin ! Comme nous ignorons le
plan divin, nous tous qui avons peur d’être seuls, isolés, loin du
monde ! Tout cela est nécessaire pour que Dieu se donne à
nous. Ceux des villes qui veulent recevoir Jésus dans leur cœur
doivent faire le vide autour de leur corps. Ils doivent s’éloigner
le plus possible des plaisirs et de toute créature qui captivent
leur cœur. Autrement Jésus ne viendra pas en eux : leur
hôtellerie est pleine, il n’y a plus de place pour Jésus dans leur
cœur ! Cette doctrine n’est pas pour les Carmélites : elle est
pour tout chrétien ! Quelle folie pour la grande masse des
chrétiens qui ont le cœur rempli de toutes sortes d’attaches,
comme les fumeurs, les amateurs de sports, des cinémas, etc…
et qui parfois demandent à Dieu de l’aimer, de venir en eux et
de se sanctifier. Les deux ne vont pas ensemble. Qu’ils
commencent d’abord de faire leur part qui consiste à s’éloigner
du monde et de ses plaisirs : qu’ils cessent de s’intéresser aux
jeux, aux vues animées, aux richesses et à la bonne chair, etc.,
qu’ils s’isolent des choses de la terre, qu’ils vident leur cœur de
ces bagatelles et après cela, ils pourront espérer que Jésus
viendra habiter en eux avec plaisir et l’abondance de ses
bénédictions.
Voilà quelques idées qui m’ont frappé en méditant sur la
préparation de la venue de Jésus en ce monde. Je demande à
Dieu de faire en mon âme ce qu’il a fait avec tant de splendeur
pour mes sens : Que les rayons de la Sagesse divine pénètrent
mon âme d’un travers à l’autre pour la transporter hors de ce
monde, hors d’elle-même pour qu’elle soit tout aux choses de
Dieu sans jamais fléchir jusqu’à la fin de ma vie. À l’avenir, que

162
je pense toujours comme Jésus, que j’apprécie les choses
comme Jésus et que je juge de tout comme il le fait toujours et
partout. Je veux sa mentalité pratique et concrète Je ne veux
pas seulement l’admirer : je veux la vivre pour tout de bon !
C’est peut-être la dernière fois que je fais ma retraite avec vous
dans le désert blanc de l’Alaska : donnez-moi toutes les
lumières nécessaires pour vous connaître à fond afin de vous
aimer sans mesure. Lorsque je serai prêtre, si vous me donnez
cette immense grâce, je veux faire connaître au monde, tout ce
que vous m’aurez donné si amoureusement. Comme au temps
de Jésus, les foules se meurent de faim du surnaturel que si
peu de prêtres leur donnent… combien les ennuient avec une
science toute spéculative, toute pour la tête et qui n’a rien pour
le cœur. On leur parle de Jésus, mais on ne le donne pas…
parce qu’un grand nombre ne l’ont pas. Aussi, comme elles
tombent en chemin dans toutes sortes de péchés ; c’est donc
qu’elles ne vivent pas de foi. Car Jésus dit que notre victoire
sur le monde viendra de notre foi. Puisqu’elles sont vaincues
par le monde, c’est donc qu’elles ne vivent pas de foi, mais
seulement dans la foi. Mon Dieu, je veux vous glorifier comme
on peut le faire en ce monde ! Je veux que mes idées fassent un
bien immense jusqu’à la fin des temps. Je ne veux pas de
théorie ni de spéculation : je veux de la vie divine, de la vie
pratique qui nourrit les âmes et non pas qui les amusent ou les
distraient.
Pour cela, il faut que je commence par pratiquer dans le
concret toute la vie de Jésus. Mon Dieu, donnez-moi cette
grâce par les mérites infinis de J.-C. et l’intercession de la Ste
Vierge Médiatrice de toutes grâces. Vous avez le meilleur
instrument au monde pour garder votre gloire de tout ce que
vous ferez par moi ! Je m’abandonne corps et âme pour votre
service. Le deuxième jour, je suis frappé par la longueur de la
préparation à l’Incarnation. Quatre mille ans et après s’être
choisi Abraham, il travaille deux mille ans pour préparer son
peuple à recevoir le Messie quand il viendrait. Il semble bien
que Dieu veut se faire désirer longtemps et sérieusement avant
de se donner. Il est bon de nous arrêter à cette longue

163
formation parce qu’il est certain que Dieu va faire en chacun de
nous pour la venue mystique de Jésus en petit pour ainsi dire
ce qu’il a fait en grand pour le monde. Car s’il vient s’incarner
en ce monde, c’est pour le faire aussi en chacun de nous
mystiquement, ou par sa grâce. C’est donc le même genre de
préparation qu’il exigera avant de se donner. Tous les chrétiens
devraient connaître cette façon d’agir de Dieu pour venir en
nous. Combien voudraient être exaucé sur-le-champ dès qu’ils
font une petite prière à Dieu. Ils boudent Dieu s’il les fait
attendre tant soit peu On dirait que Dieu est leur serviteur, qui
doit leur obéir à l’instant qu’ils demandent. Ces gens ne
cherchent pas Dieu, mais leurs propres satisfactions. Pour
parvenir aux plus hauts postes du pays, est-ce qu’on y arrive du
jour au lendemain ? Plus un poste est élevé et plus il faut
travailler longtemps et durement pour l’obtenir. Eh bien ! Que
peut-il y avoir de plus élevé sur la terre et dans le ciel que Dieu
lui-même ? … et l’on voudrait le posséder dès qu’on lève le petit
doigt, dès qu’on fait une prière ? Oh non ! Il faut y mettre toute
son âme, tout son esprit, tout son cœur… et tout son temps !
Nous sommes sur la terre uniquement pour nous disposer
à recevoir Dieu : prenons donc tout le temps possible pour
notre plus grand bonheur dans l’éternité. Il y a dix ans que je
suis religieux, et tout est à faire dans ma vie spirituelle pour
que Jésus vienne content dans mon âme et me sanctifie. Que
ne suis-je un autre Daniel pour abréger la venue de Jésus dans
mon cœur ! C’est pendant qu’il méditait sur les bords du fleuve
Tigris que le St Esprit s’empara de Daniel pour en faire son
prophète. C’est pendant qu’Ezéchiel se promenait solitaire sur
les bords du fleuve Chobar que le St Esprit se donna à lui pour
en faire son prophète. Eh bien ! c’est ma deuxième retraite sur
les bords du Yukon que je fais, que de grâces j’y ai reçues ! Dieu
se fait attendre aussi pour nous faire expier nos péchés ; nous
sommes tous coupables d’une façon ou d’une autre, alors Dieu
veut nous faire sentir notre misère sans fin afin que nous le
désirions encore plus. Quels abîmes il nous fait franchir pour
être dignes de participer à la vie divine de Dieu. Il nous faut
d’abord franchir l’abîme du péché ; ensuite, il nous faut

164
franchir l’abîme du naturel qui est encore infiniment éloigné de
Dieu… et l’on est surpris que Dieu hésite, tarde à se donner à
nous. Si l’on pensait plus à ce qui nous en éloigne, nous serions
moins impatients à l’attendre. Ayons confiance, quand nous le
prions nous l’avons d’une certaine façon déjà, et si nous
mourons en le priant, nous avons bien des chances d’être
sauvés, comme dans l’ancien Testament, ceux qui avaient foi
au futur Messie pouvaient être sauvés.
La naissance de Jésus dans l’étable m’a grandement
touché. J’étais content de trouver quelques petits points de
ressemblance avec ma retraite dans le bois : c’est bien peu,
mais si Dieu récompense tant ces riens, que sera-ce quand je
l’imiterai plus sérieusement et plus constamment ? Ne pas
avoir de chambre pour ma retraite, et être obligé de prendre le
bois au cœur de l’hiver pour la faire… c’est imiter Jésus et
mériter un degré de gloire de plus dans le ciel ! N’avoir qu’une
vieille souche pour chaise et mes raquettes pour
m’agenouiller… c’est imiter Jésus ! Se faire couvrir de neige et
se faire pincer le visage d’un vent glacial… c’est imiter Jésus !
Sentir un vide immense dans son âme et n’avoir que Dieu pour
le combler… c’est imiter Jésus ! Que Dieu me donne l’esprit de
mortification et de pauvreté ; ces deux vertus qui nous
éloignent si bien des créatures et font le vide dans le cœur…
alors Jésus viendra en moi, y fera sa demeure en permanence
et me donnera le goût des choses de Dieu et du ciel. Eh oui !
moins il y a des choses de la terre et plus le divin abonde.
Quelle pauvreté, quelle mortification dans l’étable et autour de
l’étable ! … et là, se trouvent la Ste Vierge et St Joseph ! Que
Dieu m’accorde de comprendre la Sagesse divine dans ce
tableau inouï ! La présentation au temple est remplie de leçons
pour nous ! Chose curieuse, Jésus manifeste sa divinité, non
pas au Grand-Prêtre qui l’offre officiellement à Dieu, mais à
deux vieux fidèles Siméon et Anne la prophétesse, qui
attendent le Messie depuis plus de soixante ans. Parce qu’ils le
désiraient et qu’ils venaient souvent au Temple, Jésus se
manifeste comme Dieu à ces deux vieillards qui l’aimaient
beaucoup évidemment. Puisque Jésus vit dans nos temples, je

165
prendrai l’habitude d’aller le visiter souvent et
amoureusement.
La parole de Siméon à Marie est terriblement effrayante
pour le « païen ». « Cet enfant est un signe de contradiction » !
Je vois tout de suite les conséquences pour moi si j’arrive à
reproduire la vie de Jésus en moi. Je serai un signe de
contradiction aussi dans la même proportion que je vis Jésus.
J’en ai la frousse ! Une grande douleur envahit mon âme. Car
d’après ce que je comprends déjà je veux à tout prix reproduire
dans le concret la vie de Jésus… et alors ? J’aurai tout le monde
contre moi, je serai méprisé comme Jésus l’a été ! Comment
faire autrement ? Tous les hommes par naissance sont tout aux
choses de la terre, et Jésus vient leur apprendre à être tout aux
choses de Dieu : c’est donc le contraire, et surtout, ils ont en
faveur de l’amour des créatures, toutes les tendances naturelles
et toutes les passions orientées de ce côté. Il faut donc faire une
lutte terrible à cet amour naturel pour les créatures, c’est briser
la vie de tout le monde, c’est donc les contrarier en toutes
choses ! Voilà ce qui m’attend quand je vivrai Jésus-Christ et
que je voudrai le donner au monde ! Mais Celui qui m’a amené
en Alaska et qui m’a montré la Sagesse divine de la folie de la
croix me donnera bien la grâce d’endurer ces contrariétés
quand le temps sera venu.
Si la grande Amie de Jésus, sa sainte Mère doit avoir le
cœur percé d’une lance mystique pour signifier sa douleur
extrême, moi qui suis pécheur, je n’ai aucune chance d’éviter
de souffrir pour l’amour de Dieu. En finissant, il me semble
que je suis plus courageux, j’ai confiance que Dieu m’aidera
pour porter ma croix en union avec la sienne. En terminant, je
m’offre à Dieu avec les mêmes sentiments que Jésus avait dans
son cœur, si Dieu veut bien m’en donner la grâce. la fuite en
Égypte est le résultat de la manifestation de la divinité de Jésus
aux Mages. Parce qu’ils ont parlé du roi des Juifs, Hérode
tremble pour son trône et tout de suite il veut tuer Jésus. C’est
bien le signe de contradiction prédit par Siméon. Le monde
représenté par Hérode est l’ennemi de J.-C. au point de vue de
l’amour. Jésus le dira plus tard : « Vous ne pouvez pas aimer
166
Dieu et le monde, vous en aimerez l’un et vous haïrez l’autre. »
Alors, dès qu’on veut aimer Dieu, qu’on le manifeste au monde,
on a le monde contre soi. Dans le plan divin, le surnaturel se
paie par le sacrifice de l’humain, et comme l’humain a l’instinct
de la préservation comme tout être, il se défend contre
l’envahissement du divin.
Dieu nous montre clairement cette opposition en faisant
chasser Jésus en exil par le représentant du Monde : Hérode.
Je devrai me tenir prêt à partir pour l’exil, un jour, si je donne
Jésus au monde d’une façon pratique pour le faire vivre en les
hommes. Je suis déjà en exil, pas par force, mais librement
pour l’amour de Dieu. J’en remercie Dieu. Que de lumières j’y
ai reçues à cause de cet exil ! Que je n’aie donc pas peur de
vivre loin du monde puisqu’on est d’autant plus près de Dieu !
C’est dans la solitude de l’exil qu’on sent bien sa condition de
pèlerin sur la terre. Dieu ne veut pas qu’on s’attache aux choses
de ce monde, alors il nous tient en marche ou loin des plaisirs
du monde afin de n’avoir notre cœur que pour lui seul ! Il fait
vivre Jésus au milieu d’étrangers pour nous rappeler que nous
aussi nous sommes des étrangers sur cette terre, que nous
cherchons notre patrie dans l’autre monde et nous la méritons
en la payant avec ce monde-ci. On ne peut pas donner son
cœur aux deux : c’est l’un ou l’autre ! Alors, quand Dieu nous
sépare du monde, c’est parce qu’il veut nous donner en
échange le ciel. Dieu a envoyé son peuple choisi en exil
pendant des années pour les punir d’abord de s’être éloignés
du vrai Dieu et pour que dans les privations de l’exil, ils
apprennent à mettre leur cœur uniquement en Dieu. Que Dieu
me donne la grâce de comprendre à fond ma condition de
pèlerin et que je la vive dans le concret en me détachant de tout
ce qui pourrait captiver mon cœur aux dépens de l’amour de
Dieu. Guerre continuelle contre les attaches. Déjà, je
comprends mieux que dans les méditations de la vie de Jésus
je dois m’arrêter surtout au côté pénible du mystère. Car il est
toujours facile d’imiter Jésus dans ce qui est plus ou moins
conforme à notre nature, mais il est difficile de le faire dans ce

167
qui contrarie la nature. Or pour être divinisé, il faut être
« déshumanisé » !
On a un bon exemple dans l’Ancien Testament. Les prêtres
du temps, n’ont pris dans les Écritures que ce qui flattait leurs
sens naturels, leur ambition terrestre ; ils se sont fait une idée
d’un Messie comme eux, terrestre et ambitieux. Alors, quand
Jésus est venu, prêchant justement le contraire, ils ne l’ont pas
reconnu et ils l’ont tué ! Eh bien ! nous sommes tous exposés à
faire de même avec le Nouveau Testament. Chacun y cherche
quelque texte pour légitimer sa conduite païenne. Comme tous
les ivrognes connaissent le premier miracle de Jésus changeant
l’eau en vin ! Ils parlent moins de son jeûne de quarante jours
dans le désert ! et de ses longues prières jusque dans la nuit
avancée.
Combien de chrétiens se sont fait un Jésus-Christ à leur
façon ! Un sport, un fumeur et un coureur de banquets de
soirées mondaines, etc… Ceux-là ne connaîtront jamais le vrai
Jésus-Christ qui n’avait pas où reposer sa tête ! … et qui prêche
le mépris du monde et de tout ce qu’il y a dans le monde.
Je me suis fait prendre moi-même comme durant la
grande retraite. Je m’arrêtais surtout au côté poétique de sa
vie. Dans le mystère de la Nativité, j’aimais à contempler
l’étoile dans le ciel, les anges qui chantaient leur beau cantique
de Noël et je prenais cette admiration pour du divin.
Plus tard, je passe une nuit à pleurer parce que je couche
dans un trou de galetas ; je me plains comme si j’étais un
martyre parce que je n’ai pas de draps de lit ! Je me lamente
contre mes bourreaux… des maringouins ! Grand Dieu ! qu’est-
ce que j’avais donc médité pendant mes sept ans de vie
religieuse et ma grande retraite ? J’étais aussi à côté de Jésus
que les Scribes et les Pharisiens ! Je ne voulais pas plus de sa
vie qu’eux voulaient de lui en Personne. J’avais horreur
justement de ce qu’il a choisi pour me faire semblable à lui afin
de m’avoir au ciel. Je détestais ce qu’il a aimé et j’aimais ce
qu’il a détesté ! Quel abîme entre nous deux encore !

168
Le grand tort de ma vie a été d’étudier Jésus-Christ
simplement comme un personnage historique, pour en parler,
pour louer sa doctrine. J’ai oublié qu’il est une vie à vivre, une
voie à suivre. Tout son Évangile prêche la nécessité de faire une
seule chose avec Jésus et donc de vivre exactement comme lui
en autant que nous le pouvons avec la grâce de Dieu. Voilà un
point que je devrai surveiller davantage à l’avenir. Le
recouvrement de l’enfant jésus au temple contient la seule
parole de Jésus dans l’espace de trente ans. Ce n’est pas pour
rien que le St Esprit la fait ressortir ainsi. Jésus la donne dans
le temple devant les docteurs de la loi et donc officiellement…
et il l’a dit à sa Mère, comme pour la lui confier pour tous les
hommes. Non seulement, il tient sa vie de sa Mère, son corps
d’elle, mais tout le programme de sa vie, tout son idéal est
confié à Marie.
Elle paie cette grâce par les trois jours les plus pénibles de
sa vie. Quelle angoisse d’avoir perdu son Jésus ! Elle sera la
première à entendre le but de la vie de Jésus « Ne saviez-vous
pas que je devais être tout aux choses de mon Père ? » Voilà
donc mon programme aussi : Je dois être tout aux choses de
Dieu pour le reste de ma vie ! Cela veut dire : orienter toute ma
vie, toutes mes facultés, toutes mes énergies à glorifier Dieu, à
le faire connaître et le faire aimer. Il faut donc que je
commence par moi-même pour le donner aux autres. Cela veut
dire n’avoir aucun autre amour que celui de Dieu et des choses
de Dieu. De ne parler que des choses de Dieu, et d’en vivre
jusqu’au fond de mon âme. Quelle transformation à faire dans
ma mentalité ! Mais, Dieu veut bien m’aider en m’isolant des
créatures dans cette solitude, où il n’y a rien de captivant pour
le cœur. Il y a donc des chances d’être à Dieu.
Qui aurait pu croire que la Ste Vierge et St Joseph ne
comprirent rien à cette parole de Jésus, si l’Évangéliste ne le
disait clairement. Ils n’avaient pas encore reçu le St Esprit, de
sorte que les choses surnaturelles leur étaient fermées comme
aux Apôtres avant la venue du St Esprit. Que personne donc ne
prétende comprendre les choses de Dieu sans une lumière
spéciale du St Esprit qu’il faut demander. jésus au désert m’a
169
particulièrement intéressé avec le faible échantillon que je
pratiquais durant une partie de ma retraite ; les jours passés
dans la forêt et en hiver. Jésus s’en va au désert pour préparer
son apostolat. Il va pratiquer d’une façon frappante toute la
doctrine qu’il va prêcher : le mépris des choses terrestres pour
n’aimer que celles du ciel. Dire que je suis moi aussi dans ce
désert loin des hommes comme Jésus l’était. C’était déjà
quelque chose et je remercie Dieu d’avoir tout disposé pour
que je fasse ma retraite dans le bois. Jésus ne s’en allait pas
dans sa cabane pour la nuit : il faut que je m’en retourne pour
être avec les quelques grands garçons qui ne sont pas allés
bûcher au camp… et les supérieurs ne me permettraient pas de
coucher dehors par ces grands froids… et je n’aurais pas le
courage de le faire sans nécessité.
En tout cas, je lui demande de me diriger pendant ma
solitude selon les idées et les pratiques qu’il avait durant son
séjour là. Qu’il me donne de vivre les leçons qu’il voulait nous
donner par sa « retraite » au désert. Son jeûne de quarante
jours me dépasse complètement pour le moment, mais j’espère
que plus tard je pourrai faire toute ma retraite sans rien
manger du tout. Je crois que je pourrais le faire avec la grâce
de Dieu : je suis assez fort pour le faire, je crois… nous verrons
plus tard. Une chose que j’ai mieux comprise est que l’on ne
doit pas approcher Jésus pour avoir des idées nouvelles, des
aperçus grandioses sur les choses de sa vie. Il vient nous
apporter son amour et c’est par l’amour qu’on le pénètre. On
comprendra Jésus d’autant mieux qu’on y mettra son cœur.
S’isoler, s’humilier, pleurer et prier ouvrent les portes aux
trésors infinis de sagesse et d’amour qui sont cachés en J.-C.
C’est pourquoi il n’est pas facile de raconter ce qui se passe
dans le cœur. On ne peut pas donner aux autres son amour, ou
ses sentiments qu’on éprouve dans l’amour. C’est personnel ;
l’amour ne se donne pas… et n’intéresse pas les autres. Voilà je
vais passer vite sur le reste des méditations que j’ai faites sur la
vie de Jésus. J’espère qu’elles serviront plus tard quand je
prêcherai des missions ou des retraites.

170
Ce sont les méditations sur la passion qui m’ont captivé le
plus. J’ai une sympathie pour ses souffrances que je n’avais
jamais eues auparavant. C’est là que j’ai compris la doctrine de
St Paul dans les premiers chapitres de sa première épître aux
Corinthiens sur la folie de la croix. J’en ai été pénétré jusqu’au
fond du cœur et souvent j’ai pleuré sur ses souffrances.
Pendant des tempêtes épouvantables, caché dans un coin de
l’ouverture d’une montagne, ou sous des sapins pour abri, que
de choses intimes j’ai comprises ! … et que de fois j’ai versé des
larmes de componction et de sympathie à cause de ces
souffrances de mon Sauveur. Rien de plus doux au monde ! J’ai
été amplement dédommagé de mes petits sacrifices dans ma
retraite dehors. Je comprends que pour pénétrer dans le Sacré-
Cœur, il faut faire des sacrifices : dans la même proportion il
s’ouvre à nous. Avis à ceux qui trouvent la vie de Jésus aride
dans leurs méditations. Qu’ils fassent plus de sacrifices et ils
réussiront mieux. Pendant ma Théologie plus tard j’ai pu
approfondir les idées que Dieu m’avait données en Alaska ; j’ai
pu les affermir, les développer et les mieux vivre avec la grâce
de Dieu. Mais, je n’ai pas été obligé d’en corriger à ma
connaissance. Ce que j’avais compris là-bas est resté dans mon
esprit et dans mon cœur. C’est grâce à ces retraites dans le bois
que l’Alaska est devenue pour moi le paradis que le Père
Sigouin m’avait promis dès les premiers jours à Holy Cross.
Son exemple m’a grandement servi à mieux prendre les
épreuves du bon côté. Il avait toujours le mot joyeux pour
m’égayer. Il a tout fait pour me rendre heureux surtout dans
les débuts quand je m’ennuyais et que j’étais de mauvaise
humeur. Jamais il ne murmurait, mais voyait tout dans la foi et
agissait en conséquence d’une façon toujours surnaturelle.
Quel mérite il a gagné de m’avoir enduré pendant trois ans ! Je
lui dois une très grande reconnaissance pour toutes ses bontés
envers moi. Dieu seul peut le récompenser comme il le mérite
et je le prie de le faire abondamment. Plus tard, j’ai mis dans
mes retraites écrites la spiritualité comme je l’ai comprise en
Alaska avec la grâce de Dieu, espérons pour sa plus grande
gloire et le bien des âmes.

171
Chapitre 29 : derniers jours à Holy Cross

Je finissais ma troisième année en Alaska et le Père


Sigouin, mon compagnon finissait sa quatrième année. Pour
lui, c’était sûr qu’il s’en allait à Montréal faire sa Théologie.
C’était moins sûr pour moi ; c’était peu probable qu’on nous
envoie la même année, il serait bon qu’un restât pour initier le
nouveau qui remplacerait le Père Sigouin. Dès les premiers
jours du printemps, c’était souvent le sujet de nos
conversations. Il prenait le premier bateau qui se présenterait.
Comme nous nous étions toujours bien entendus, je regrettais
son départ, mais il n’y avait rien à faire pour l’empêcher.
Je désirais bien aussi m’en aller faire ma Théologie, car
j’avais déjà trente-deux ans : il était grand temps de
commencer Mais le Père Sigouin prit le premier bateau et je
dus rester pour prendre charge de toute la besogne. Mais,
comme il n’y avait pas de classes, je pouvais suffire à la tâche,
en attendant son remplaçant. Cependant quelque chose me
disait que je partirais cet été… était-ce mon désir réel de m’en
aller ? En tout cas, j’avais plusieurs indices que j’exploitais en
mon intérieur pour ma propre satisfaction. J’étais tellement
captivé par l’attrait de ces vastes régions où j’avais appris à
vivre un peu plus de foi et où j’avais goûté de si grandes joies
intimes que je me disais : c’est trop beau pour durer. J’avais
appris que Dieu aime à faire le contraire des apparences. Or, le
Père supérieur me répétait si souvent : vous ne pouvez pas
partir cet été, j’ai besoin de vous ! que je devins convaincu que
je partais ! Voici qu’un jour nous arrive le Père Sifton de
l’Orégon pour demeurer en Alaska et j’appris qu’il devait
devenir supérieur pour remplacer le Père Luchesi. Or, ce bon
Père s’offrit en attendant sa nomination de me remplacer en
attendant mon successeur et celui du Père Sigouin. Il me dit
cela privément. Mais, ensuite il me dit que le Père supérieur ne
voulait pas de cet arrangement. Alors,… et pour gagner Dieu à
ma cause, je pris bien garde de me plaindre… je fis le mort.

172
Il n’y a rien pour gagner les bonnes grâces de Dieu que de
faire comme le grain de blé : de mourir. Ordinairement on peut
être sûr que Dieu va intervenir, car alors, il peut compter qu’il
aura sa gloire si l’affaire réussit. Le 29 juillet 1913, je vais avec
les grands charger 40 cordes de bois pour notre petit bateau à
vapeur le St-Joseph, de 96 pieds de long, très joli et qui doit
descendre le fleuve jusqu’à St-Michel pour aller chercher nos
provisions de l’année. Pendant qu’ils chargent le bois, je pense
que c’est mon anniversaire de mon départ de chez nous de
Cochituate, Mass., il y a onze ans. Comme tous seraient
heureux si j’allais les voir bientôt à mon retour à Montréal et
surtout ma pauvre mère qui m’attend depuis si longtemps…
même si je retourne à Montréal, aurai-je la permission d’aller
les voir aux États-Unis ? Comme je serais heureux de partir
cette année ! Mais le Père Supérieur m’a toujours dit : non !
Alors, à la grâce de Dieu ! Tout de même, comme c’est un
homme qui change d’idée souvent, il est encore possible que je
parte. Vers quatre heures de l’après-midi, j’étais dans la cour
avec les enfants regardant les préparatifs du bateau pour son
voyage : le Père Luchesi passait et repassait devant moi. Une
fois, il s’arrête et me dit pour la dixième fois : « Je regrette que
vous ne puissiez pas partir, mais j’ai besoin de vous encore un
an ! » « Très bien, mon Père ! »… C’était vraiment trop de fois,
j’en conclus tout de suite que je pars ! Je monte chez moi, me
lave, me change, ramasse mes effets, prépare ma malle, et je
redescends en cour avec ma soutane comme si rien n’était ! À
cinq heures, le Père Supérieur vient me trouver pour me
demander si je serais prêt à partir !!! Peut-être, lui dis-je ! Eh
bien ! si vous avez le temps de vous préparer vous pouvez
partir avec nous. Mais, nous partons à six heures juste, nous
n’attendrons pas une minute de plus après. Il espérait que je
n’aurais pas le temps de me préparer… pour pouvoir dire que
c’était de ma faute si je n’étais pas parti ! J’attends encore une
minute pour voir s’il va changer d’avis encore ! Il me quitte en
disant qu’il ne croyait pas que j’aie le temps de me préparer !
J’essaie, lui dis-je ! Je monte à mon alcôve, jette ma soutane
dans ma malle, appelle deux grands pour la porter sur le
bateau pendant que je vais faire mes adieux aux bonnes sœurs
173
occupées à équeuter les trois gallons de framboises que nous
leur avions cueillies la veille sur les flancs des montagnes bien
chauffés par le soleil. Puis je fais encore le tour de ma cabane
que je quitte avec un certain regret. C’est là que j’ai connu le
pire ennui de ma vie, c’est là que j’ai pleuré bien des fois,
surtout au début mais, elle a été comme le berceau de mon
enfance spirituelle où j’ai reçu dans mes trois ans tant de
lumières et de consolations divines. Que de fois Dieu m’a
dorloté dans ses bras en cette pauvre cabane. Adieu ! Pauvre
réduit où j’ai été si heureux ! Merci mon Dieu pour tout ce que
vous m’avez donné dans ma chère cabane ! Adieu !
Puis, je vais saluer Notre-Seigneur à l’église où j’ai appris à
lui tenir compagnie tant de fois ! Je lui demande pardon de
tous mes murmures et mes critiques contre sa façon de faire
par ses représentants à cause de mon ignorance de ses voies
dans la vie spirituelle. Puis, je le remercie de tout le bien qu’il
m’a fait en Alaska. Qu’il m’accorde maintenant la grâce que
tout cela serve un jour au salut des âmes et à sa gloire. Je lui
demande ses bénédictions pour mon voyage… et, s’il le veut
bien, la grâce de revoir ma mère qui m’attend depuis onze ans !
Que sa volonté se fasse ! Puis, je file sur le bateau sans avoir été
vu par le Père Luchesi ! J’avais encore un bon quart d’heure,
mais je me choisis une cabine et m’y cache en attendant qu’on
lève l’ancre et qu’on marche… autrement, si le Père m’avait vu
il avait encore le temps de changer d’idée ! Enfin, à six heures ;
nous partons au chant de l’Ave Maris Stella chantée par les
enfants et les Sœurs qui sont sur la berge pour nous souhaiter
bon voyage. À ce moment le Père m’aperçoit : « Comment vous
avez eu le temps de vous préparer ? Vous faites cela bien
vite ! » « Oui, j’ai si peu de choses à emporter ! » Mais, je ne lui
ai pas dit que j’étais prêt à partir avant qu’il m’invite à partir !
C’est un secret que j’ai appris dans ces solitudes… et je m’en
servirai encore souvent ! Le contraire des apparences !
Tant que nous voyons nos gens sur la berge, nous leur
envoyons des saluts, puis je prends une vue générale de la
Mission comme pour l’emporter dans mon cœur, car je sais
intérieurement que je ne la verrai plus jamais. En quelques
174
minutes, une pointe boisée tire le rideau sur Holy Cross, sur
mes Esquimaux que j’ai vraiment aimés et sur la scène la plus
ineffaçable de ma vie ! … et je dois faire des efforts pour retenir
mes larmes ! Me voilà pour un voyage de six mille milles… et
pour la patrie… et si Dieu le veut pour voir ma mère chérie et
mes chers parents ! Le cœur peut bien être ému ! Longtemps,
tout mon être reste rivé à la mission où j’ai eu le tournant de
mon histoire. Ces trois ans demeureront gravés dans mon âme
jusqu’à la fin de ma vie, j’en suis sûr. Comme on n’oublie
jamais la maison et le village qui nous ont vus naître, Je
n’oublierai jamais le berceau de mon enfance spirituelle : Holy
Cross Mission !

Chapitre 30 : en descendant le Yukon

La première chose au programme est le souper ; tout


l’équipage composé d’une dizaine d’hommes a faim ! Ils ont
travaillé très fort depuis le dîner, ils sont capables de faire
honneur à tout ce qu’on peut leur servir. Pour ma part, je n’ai
pas d’appétit : je suis encore à me demander si je pars !! C’est
comme un rêve… et comme le Père Luchesi est à bord, je ne
suis pas trop sûr de continuer ma route ! Il pourrait bien se
repentir de me laisser partir et me débarquer n’importe où
pour me prendre à leur retour ! Après souper, nous disons tous
le chapelet en commun et faisons la prière du soir, puis ceux
qui ne sont pas nécessaires peuvent aller se reposer, ce que la
plupart font. Le Père Luchesi en profite pour lire du Bréviaire
et moi, une fois mes dévotions terminées, je m’accote sur la
rampe et je regarde filer les rivages assez intéressants dans ces
parages. Les collines sont hautes et bien boisées surtout du
côté nord. Comme je suis heureux de m’en aller en Théologie :
il y a déjà si longtemps que j’attends : onze ans… et il m’en
reste encore trois avant la prêtrise ! Que Dieu m’accorde la
grâce d’y arriver !
La soirée est splendide : un beau soleil darde ses rayons
parallèles à travers les arbres du rivage et dore les sommets des

175
montagnes ; l’air est pur et tempéré, tout est calme dans la
nature. Je ne veux pas aller me coucher parce que je veux voir
Pimute un de nos gros villages où nous arriverons entre dix et
onze heures. Mais, comme le soleil se couche autour de dix
heures, il fera encore assez clair pour voir le village.
Naturellement, mon esprit est encore plein de ce que je quitte
et mon souvenir évoque une foule de choses qui ont fait mon
bonheur ici-bas ! Je me vois me promenant devant ma cabane
pendant les veillées d’hiver pour contempler le beau soleil de
l’Arctique. Pendant que la lune d’une clarté merveilleuse
montait majestueuse l’espace azuré et que des milliers d’étoiles
scintillaient au firmament et que la couronne d’aurore boréale
lançait vers le zénith ses gerbes frémissantes, je me sentais
emporté par un souffle qui n’était pas de la terre. Mon esprit
franchissait tout ce visible pour aller se perdre dans les
magnificences autrement sublimes qu’il soupçonnait, qu’il
enviait de voir un jour dans le monde éternel. Puisque les
échantillons du ciel sont si beaux que sera-ce quand je verrai la
source infinie de tout cela ! Finies ces veillées enchanteresses !
Ah ! mes belles promenades en raquettes à travers les sapins et
les épinettes courbées sous une épaisse couche de neige et où je
m’abreuvais aux sources du divin qui jaillissaient à travers les
beautés de la nature ! Finies ces promenades inoubliables dans
ces déserts tout blancs de neige.
Finies mes retraites dans les bois au cœur de l’hiver et à
travers les tempêtes de neige où le ciel déversait tant de
lumière et de grâces dans ma pauvre âme qui en avait tant
besoin ! Adieu Thabor chéri où j’ai vécu si près de Dieu et où
j’aurais aimé à bâtir ma tente pour toujours ! C’était si beau il
faisait si bon là… mais, ce serait fou de passer sa vie seulement
dans l’admiration des échantillons de Dieu. Comme Jésus avait
conduit ses Apôtres là pour les affermir dans les épreuves de la
passion qui s’en venaient, moi aussi, je dois descendre de mon
Thabor pour aller mériter dans les sacrifices les splendeurs que
Dieu m’a fait entrevoir dans les solitudes de l’Alaska. Je dois
m’attendre à tout maintenant ! Dieu m’a montré les beautés de
la nature : il va me montrer maintenant les beautés de sa

176
doctrine céleste. Pendant quatre ans, je vais étudier non pas ce
que Dieu a fait pour nos corps et nos sens, mais pour nos âmes.
Je vais voir dérouler tout le plan divin pour nous transformer
en ses enfants et nous rendre dignes de participer réellement à
son propre bonheur divin. Ce sera tout un autre monde où il
n’y aura rien pour l’imagination et les sens. Par conséquent, il
faut que j’oublie mes transports devant les splendeurs de la
nature : il n’y aura rien de tout cela en Théologie. C’est là que je
devrai apprendre comment entrer et comment vivre dans la foi
et de la foi. Si le bon Dieu m’a donné de voir à travers les
créatures ses perfections divines, il me donnera bien de les voir
encore plus dans le monde de la foi, qui est celui de la
Théologie. Quoiqu’il en soit, j’ai confiance en Dieu et je
m’abandonne à sa sainte volonté !
Vers onze heures, nous arrivons à Pimute encore bien
visible dans le crépuscule assez clair pour bien voir une
trentaine de cabanes qui le composent. C’est un des gros
villages de l’Alaska ! En entendant siffler notre bateau tout le
village se précipite sur la berge pour voir notre St-Joseph. Les
Esquimaux ne se fatiguent jamais à voir un bateau à vapeur. Ils
surveillent tous les mouvements de la grande roue à l’arrière et
écoutent avec admiration le sifflement de la vapeur.
J’accompagne le Père Luchesi dans sa visite. Un Esquimau
lui dit qu’il y a un enfant à baptiser à l’autre bout du village.
Nous entrons sans frapper selon l’usage du pays : tout le
monde est chez lui là-bas ! Chamai ! Chamai ! Bonjour ! Une
femme assise par terre nous répond par un an ! an ! guttural
qui veut dire : bien ! Où est le bébé demande le Père ? Elle
prend un paquet à côté d’elle et déroule les couvertures.
Finalement apparaît notre petit païen qui voit le prêtre pour la
première fois de sa vie. Le Père demande à la mère : « Quand
est-il né ? » Elle ne le sait pas ! La naissance là n’est rien du
tout pour eux : personne ne connaît son âge.
Un jour, j’annonce à un de mes grands que j’ai trente ans
ce jour-là. Il me répond : « Qu’est-ce que cela fait ? Vous êtes le
même qu’hier ! » Il n’y a donc jamais de fête de naissance dans

177
ce pays ! Comme c’est la veille de la St-Ignace, le Père appelle
le bébé : Ignace, car la mère ne se soucie pas plus du nom de
son enfant que de son âge. C’était le premier baptême que je
voyais faire. Puis le petit Ignace fut renveloppé dans ses
guenilles, mais cette fois avec la Ste Trinité dans son âme, et
héritier du ciel. Puisse-t-il vivre de façon à y arriver un jour !
Le Père jette l’eau qu’il venait de bénir. Or, en chemin,
l’Esquimau lui dit qu’il y a un autre enfant à baptiser à l’autre
bout du village. S’il l’avait dit plus vite, le Père aurait gardé
l’eau baptismale ! Une fois le baptême fait, il lui dit qu’il y a un
malade à l’autre bout du village où nous étions ; S’il nous l’avait
dit pendant que nous étions là ! Dieu nous fait promener dans
le village pour que tous les Esquimaux voient que le Père
s’occupe d’eux ! Enfin nous rembarquons et vers minuit nous
repartons pour descendre le fleuve… pendant que je m’en vais
dans ma cabine prendre un repos dont je sens un grand besoin.
Car j’avais passé par bien des changements au sujet de mon
départ, et j’avais été toute la journée occupé avec les enfants…
et la nuit était déjà avancée. Le 30 juillet : En allant vers la
mer, le paysage devient de moins en moins intéressant : les
collines sont basses, les arbres plus petits, les rives plus
sauvages et plus plates, l’air est plus froid et plus humide et les
nuages plus bas et plus sombres. À de rares intervalles, on voit
deux ou trois cabanes qu’on ose appeler un village doué de
quelque grand nom. Vers cinq heures le soleil fait une courte
apparition et se cache tout de suite. Mais, la joie de m’en aller
en Théologie n’est pas obscurcie par les nuages ! Nous
continuons notre descente jusqu’au village de Joseph, un de
nos anciens élèves qui vit là tout seul : il est tout le village ! Il
gagne sa vie à couper du bois pour les bateaux qui naviguent
sur le fleuve, et qui brûlent du bois. Nous y passons la nuit
pour reposer nos gens qui doivent rester debout dès que nous
marchons. Il n’y a rien à admirer ici des beautés de la nature :
c’est le temps de monter à Dieu tout de suite.

Chapitre 31 : Akularak

178
Le 31 juillet, fête de St Ignace et le onzième anniversaire
de mon entrée dans la Compagnie. J’en remercie Dieu à ma
communion, car nous avons la messe tous les jours avec un
Père à bord. Peu après déjeuner, nous entrons dans la rivière
Akularak, une des nombreuses embouchures du Yukon. C’est
là que nous laissons Alfred, un de nos grands qui a souvent
demandé de s’en retourner chez lui. Ses parents sont là et n’en
font aucun cas, quand ils ne l’ont pas vu depuis sept ans ! Pas
un signe d’affection ni de joie de le revoir. J’avais envie de les
battre !!! Aussi, c’est avec une peine visible qu’il voit le St
Joseph s’éloigner. Que Dieu lui garde la foi et la pureté de
cœur.
Puis nous voilà engagés dans les quarante-sept sinuosités
de l’Akularak qui serpente à travers le delta du Yukon, terrain
plat et à peine émergeant de la mer et couvert de touffes
d’arbrisseaux toujours diminuant à mesure que nous avançons.
À midi, nous arrivons au village composé de cinq maisons :
l’église, la maison des Pères et le couvent, et deux ou trois
autres cabanes. Il n’y a absolument rien à l’horizon. Les
Ursulines sont sur la grève avec les enfants qui nous chantent
la bienvenue. C’est tout un événement que l’arrivée du St-
Joseph, une fois par année : c’est l’unique événement ! On
imagine la joie de tout le monde ! Je dîne à la maison des Pères
qui font de leur mieux d’abord en l’honneur de St Ignace et
aussi en l’honneur de leurs distingués visiteurs ! Je demande à
un Père pourquoi ils ont bâti la mission dans cet endroit si
isolé. C’est, dit-il, que nous sommes ici au centre de nos
missions : nous avons un village de ce côté à cinquante milles,
de l’autre côté, un autre à cent milles, là, un à deux cents milles
et d’autres dans le même rayon. En voilà un centre ! Une
Ursuline, la mère Dosithée, me disait que c’est une partie de la
terre que Dieu n’a pas achevé de créer ! On le dirait bien !
Le Frère Twohig nous raconte une foule d’expériences
avec le froid et les tempêtes qui en disent long sur les misères
endurées dans cette triste mission, probablement la pire au
monde. Les Pères ont une boutique où les Esquimaux et les
enfants vont travailler à cent pieds de la maison. Or, ils ont dû
179
mettre un câble entre les deux pour pouvoir circuler entre les
deux sans se perdre durant les poudreries épouvantables qu’ils
ont là. Avant le câble, le Frère a failli se perdre et geler pas loin
de la maison. Il revenait avec les enfants de la boutique en se
tenant chacun un pied du prédécesseur et tous en rampant. Le
Frère était sûr qu’il connaissait assez bien le chemin pour ne
pas se tenir au pied de son prédécesseur. Or la poudrerie était
si dense qu’il perdit son chemin et tomba de la berge sur la
rivière d’où il ne pouvait plus s’orienter vers la maison.
Heureusement un Père s’aperçut que le Frère ne suivait pas, il
se mit à sonner la cloche qui orienta le Frère, et il put arriver à
la maison pas mal gelé.
Les chiens même, roulent comme des paquets de laine sur
la neige quand il vente fort. Le Père Tréca s’est fait casser deux
côtes… par le vent en étant jeté contre le coin de la maison !
Des fois, personne ne peut sortir de la cabane pendant une
semaine et plus. Le Père Tréca, un vrai saint qui est en Alaska
depuis vingt ans me raconte lui-même quelques-unes des
misères qu’il a endurées là. C’est un homme délicat et d’un
tempérament d’artiste, très cultivé et d’une bonne famille
française. Pendant huit hivers de suite, il a perdu la tête étant
seul avec le Frère Chiordano. Mais, heureusement il restait
paisible : il passait la journée à regarder dehors cette plaine
morne en pleurant et en priant. Quels hivers pour le Frère ! Ne
pouvoir rien faire pendant des mois de temps et voir ces
tempêtes bouleverser ciel et terre et manquer souvent du
nécessaire dans la maison, est trop pour plusieurs qui ont fait
comme le Père Tréca. Deux Pères ont passé un hiver avec un
autre Père enragé et furieux. Au printemps, un Père avec un
Esquimau ont fait deux mille milles en traîneau pour le
conduire à Fairbanks et de là à la Longue-Pointe près de
Montréal, où il a vécu plus de vingt ans ! Grâce à Dieu, je n’y ai
passé qu’une journée. Après dîner, voulant goûter un peu à
cette plaine affreusement morne, avec une paire de bottes pour
ne pas me mouiller les pieds dans cette couche de mousse
épaisse tou jours humide et même toute imbibée d’eau je vais
faire une marche assez loin, mais sans perdre de vue la maison

180
ou l’église pour ne pas m’écarter dans ces parages où il n’y a
pas d’autre point de repère. Je n’ai jamais rien vu de si triste au
monde. On ne peut pas exagérer le vide de ces immenses
régions à fleur de mer, sans une seule colline, sans un arbre ou
arbuste, sans aucune marque à l’horizon boueux du delta.
Ailleurs, on voit de l’herbe qui remue au vent, mais cette
mousse est figée comme tout le pays. Des fleurs qui égaient
l’œil, et les oiseaux qui chantent : rien de tout cela ici ! Mais de
la mousse et de la mousse à perte de vue… balayée
habituellement par des vents très forts, très froids qui percent
jusqu’aux os ! Dieu seul connaît ce que les Ursulines ont
souffert dans une telle mission ! Au début, peut-on imaginer
pareille combinaison ! Elles sont venues trois : une française,
qui ne savait pas un mot d’anglais, une italienne qui ne savait
ni le français ni l’anglais ! et la supérieure qui ne parlait que
l’anglais et qui n’avait qu’une jambe !! Elle se servait d’une
chaise roulante !!! Est-ce qu’il y en a d’autre que Dieu pour
organiser un couvent de la sorte dans un pays aussi pénible et
triste qu’Akularak. Trois Sœurs qui ne se comprennent pas du
tout et qui pendant des mois ont dû se servir de signes pour
communiquer entre elles. Chose curieuse, pas une d’elles n’est
devenue folle : le bon Dieu a trouvé qu’il avait mis assez de
folie dans sa fondation !!! Quelle belle récompense pour ceux et
celles qui ont le courage de vivre là ! On dit que la Mère
Amédée, la Supérieure est retournée aux États-Unis… et qu’elle
revint dans sa mission dont elle s’ennuyait trop ! Après cette
visite, j’ai bien honte de me plaindre encore parfois : je ne
devrais plus jamais me plaindre de quoi que ce soit au monde
avec de tels exemples de misères !
Dans les dernières années, ils sont bien mieux organisés
pour se procurer des vivres et un certain confort pour garder
plus longtemps leur santé et leurs forces morales. Les têtes
tiennent mieux ! Le Yukon est leur meilleur pourvoyeur pour
leur nourriture. Au printemps quand les glaces sont
descendues en mai ou juin, le saumon remonte le fleuve en
immenses quantités, et le Yukon charrie des milliers d’arbres
qu’il a été chercher sur tout son parcours de deux mille milles
181
au moins en mangeant ses berges ou les bancs qu’il a formés
autrefois. Les Esquimaux font leurs provisions deux fois pour
toute l’année. En plus comme partout en Alaska, ils ont du
gibier en masse selon les saisons. Puis le St-Joseph leur
apporte tous les étés des provisions de Seattle selon leurs
besoins. J’étais bien content d’avoir vu la plus triste mission du
monde probablement. Le premier août. Nous sommes en route
pour St-Michel à quatre-vingt milles de l’embouchure du
Yukon. Avant de prendre la mer, nous arrêtons à un village
pour décharger du bois afin d’alléger le bateau, et ils le
reprendront en revenant. Toute la population accourt pour voir
le St-Joseph qu’ils attendent chaque année vers cette époque.
Parmi les gens qui sont là, je puis distinguer tous nos anciens
élèves ou celles des Ursulines d’Akularak. Leur physionomie
est toute différente de celle des autres. Il y a de l’intelligence
dans ce regard qui connaît et qui sourit. Les autres n’ont
aucune expression : les yeux ne disent rien du tout. Le Père
Luchesi confirme mes observations. Le Père Tréca qui descend
à St-Michel avec nous dispute un de nos anciens qui n’est pas
allé à la mission faire bénir son mariage comme il aurait pu le
faire. On leur permet de se marier sans prêtre dans ce pays,
mais à la première occasion, ils sont tenus de faire bénir leur
mariage par un prêtre. Il promet de le faire au plus tôt. Peu
après, nous approchons de la mer : le fleuve s’élargit
considérablement, les bancs de sable diminuent et nous
débouchons bientôt dans la mer. Des milliers d’outardes, de
canards, de goélands de toutes sortes et de toutes les couleurs
voltigent partout. Il est cinq heures du soir : c’est le moment le
plus critique de notre voyage : nous n’avons que des jeunes
inexpérimentés pour ce voyage de quatre-vingt milles en pleine
mer : s’il fallait qu’une tempête nous surprenne au large nous
serions perdus avec notre petit bateau de soixante et trois
tonnes.
Heureusement, nous avons un bon capitaine : Ivan
Dementieff, fils de Russe et d’une Esquimaude. Depuis des
années qu’il est au service de la mission où il donne parfaite
satisfaction en tout ! Il est intelligent, laborieux et

182
consciencieux. Aussi, il a gagné la confiance de tout le monde.
Sa femme a fait son cours avec les Sœurs de sorte que c’est une
famille modèle pour les autres. Ils sont tous bons chrétiens !
Penchés sur la rampe, tous nous scrutons l’horizon pour
découvrir les indices du temps qu’il va faire durant la nuit. Le
vent s’élève sensiblement et charrie les nuages assez vite. Les
vagues se soulèvent d’une façon inquiétante. Chacun donne
son opinion librement. Ivan qui sent toute la responsabilité des
passagers qu’il a à son bord ne s’occupe pas des remarques qui
se font autour de lui. Debout, les bras croisés près de la cabine
du pilote, Ivan fixe la pointe Romanoff à une trentaine de
milles de nous. Ce promontoire s’avance plusieurs milles dans
la mer ; ses hautes montagnes ont un aspect terrible. On dit
que les vagues sont dangereuses autour de cette pointe. Ivan
voit le ciel s’assombrir, les nuages s’amonceler et les
bourrasques soulever de fortes lames. Finalement, en homme
sage qu’il est, il décide qu’il ne faut pas prendre de risque et
nous allons jeter l’ancre dans une embouchure pour y passer la
nuit. Bientôt nous arrivent plusieurs Esquimaux qui ont vu le
St-Joseph en faisant la chasse aux phoques. Ils arrivent de tout
bord et de tout côté en kayaks. Ils montent sur le bateau avec
un plaisir visible : quelle merveille pour eux comparé à leurs
petits kayaks ! Ce sont les machines surtout qui les intéressent,
ils les dévorent avec leurs grands yeux doux et simples.
J’aime à voir ces bons Esquimaux que nous serions portés
à plaindre, mais qui sont parfaitement heureux dans leur genre
de vie si différent du nôtre. Au point de vue naturel, quelle plus
belle vie peut-on imaginer ? Pour eux, c’est une partie de
chasse ou de pêche à l’année ! Ils vivent dans les vastes
horizons possibles formés par la voûte céleste sur l’océan sans
bornes ! Avec leurs kayaks qui ne peuvent sombrer, étant
complètement recouverts de peau, ils voguent sur l’océan
comme les goélands dans les airs. Ils se bercent sur les vagues
comme les mouettes sur les rafales du vent. Chacun vit comme
il l’entend, et ils ne se mêlent pas des affaires des autres. Pas de
rivalités chez eux, ni de dispute sur les questions sociales qui
n’existent pas chez eux. Il n’y a pas de neurasthéniques chez

183
eux ! Ils n’ont besoin que de savon et de religion !

Puis nos visiteurs à l’odeur rance s’en allèrent comme ils


étaient venus dans leurs kayaks légers. Ils partent à la lueur du
beau crépuscule aussi beau que le jour et s’élancent à tire d’aile
comme les goélands en suivant la courbe des vagues. En peu de
temps, ils sont absorbés dans les lointains brumeux. Comme
moi, nos grands garçons les suivent en imagination au-delà des
brouillards et ils envient leur sort. Un jour, eux aussi feront de
même ; ils mèneront une existence vagabonde sur la mer
houleuse et captivante. Que Dieu me donne à moi la grâce de
courir après les âmes immortelles rachetées par le sang de J.-
C. sur l’océan du monde et que sa grâce me protège des
dangers autrement sérieux et nombreux pour leurs
conséquences éternelles que les dangers de la mer. Qu’il me
donne la grâce de m’y donner corps et âme à cette chasse aux
âmes ! Qu’il me donne la Sagesse divine pour avoir la prudence
du serpent et la simplicité de la colombe pour éviter les pièges
des démons qui vont tout faire pour empêcher de gagner des
âmes à Dieu !

Chapitre 32 : derniers contacts avec l’Alaska

Le 2 août, le vent est tombé pendant la nuit et Dieu nous


donne un vrai beau jour pour faire nos quatre-vingt milles en
pleine mer. Il reste juste assez de houle pour nous faire bercer
agréablement. Je craignais surtout le passage de la pointe
Romanoff… De fait, les remous et les vagues nous ont pas mal
secoués : il y eut des moments de silence et de serrement de
cœur assez pénibles pour moi toujours. Mais, que Dieu en soit
béni, nous l’avons contournée et tout danger pour le moment
est passé. Le reste va bien avec la belle température… pourvu
qu’elle continue jusqu’à St-Michel encore à cinquante milles
d’ici à peu près. Ces cinquante milles sont pas mal gâtés,
malgré le beau temps, par la peur d’une tempête toujours

184
possible et qui arrive souvent à l’improviste sur la mer de
Behring. Sur notre beau et grand St-Joseph, sur le Yukon, ça va
bien, mais nous sommes à la merci des flots sur notre
infiniment petit bateau sur la mer. C’est comme si nous étions
dans une chaloupe ! Aussi je n’ai pas le cœur à la
contemplation ni aux effusions poétiques… dans notre barque.
C’est avec un véritable plaisir et un grand soulagement du
cœur, quand nous approchons de St-Michel et que nous jetons
l’ancre en face de l’église vers cinq heures. Des milliers de
canards et d’outardes et mouettes circulent autour de nous et
partout. Nos Esquimaux sont excités et essaient d’en tuer.
Selon notre coutume, le Père Luchesi veut que nous
disions le chapelet avant d’accoster. Comme je passais près
d’un groupe en sonnant ma clochette, l’un d’eux, ne voyant que
son canard tire un coup de carabine. La balle me passa si près
de la main que je sentis un courant d’air froid sur la peau : je
me regarde la main, heureusement je n’étais pas blessé ! Dieu
soit loué ! Car j’avais besoin de tous mes doigts surtout de la
main droite pour être prêtre. J’étais si content de n’être pas
frappé que je lui pardonnai tout de suite. D’ailleurs dans une
heure, j’aurai quitté nos chers Esquimaux. À six heures, nous
soupons sur le St-Joseph, pour moi la dernière fois, peut-être,
car je vois le Senator en rade qui doit partir bientôt. Je me
rends chez le Père Chapdelaine que je n’avais pas vu depuis
trois ans et qui semble vieilli de six !
Mais, j’ai hâte d’avoir mon billet et je vais pour l’acheter
tout de suite. On ne veut pas m’en vendre ! Il n’y a plus de
place ! C’est bien le coup que le Père Luchesi me ramène à Holy
Cross ! Je plaide… et je plaide qu’il me faut absolument partir
sur ce bateau ! Alors, on m’offre un lit avec des soldats
américains qui retournent au pays. J’accepte volontiers : ce
n’est pas pour une dizaine de jours, après tout ! On me dit que
j’aurai une alcôve à moi seul, tandis que dans une cabine,
j’aurais eu un compagnon. Ce n’est pas trop mal et je remercie
Dieu de cet arrangement providentiel qui me permet de partir
tout de suite, le lendemain soir qui est un dimanche. Je revins

185
chez le Père Chapdelaine où je rencontre le successeur du Père
Sigouin, le Frère Callahan. Puis, je reviens coucher sur le St-
Joseph. Le 3 août, nous allons tous à la messe dans la petite
église de la mission. C’était une grand-messe avec un assez bon
chœur de chant. Je suis allé prier sur la tombe de mon saint
compagnon de voyage, le Frère Paquin. Je lui demande de
prier pour que je puisse faire tout le bien que son grand cœur
avait rêvé pour la gloire de Dieu. Il m’avait bien dit qu’il
laisserait ses os en Alaska. Après dîner, je vais faire mes adieux
à Ivan, notre capitaine et à mes grands garçons que j’aimais
réellement… mais je sens que je ne les reverrai plus. Le Père
Luchesi vient sur le Senator jusqu’à Nome pour voir les Pères
là.
À sept heures et demie, dimanche soir, je quitte l’Alaska
juste trois ans après y être débarqué de ce même Senator qui
me ramène à Seattle. Il est bondé de monde de toutes les
parties de l’univers comme sont la plupart de ces chercheurs
d’or. Après avoir trouvé mon alcôve et mis mes bagages en
place, je reviens sur le pont pour voir le départ. En attendant,
j’admire un des plus beaux couchers de soleil qu’on puisse
avoir au monde. Il longe l’horizon dans un beau ciel
absolument pur et se reflète des milliers de fois sur les flots
ondulant gracieusement et fait une traînée lumineuse
incomparable. Ce grandiose spectacle avec la perspective d’un
long voyage en mer… vers la patrie me fait tressaillir d’une
profonde joie. Je demande à Dieu ses bénédictions pour mon
retour et la faveur d’aller voir ma mère si c’est pour sa plus
grande gloire. Quel bonheur pour elle quand elle me verra
après onze ans ! … et comme tous les autres membres de la
famille seront contents si je vais les voir. Que la volonté de
Dieu se fasse !
Vers huit heures, nous levons l’ancre et nous partons pour
Seattle, un voyage d’une dizaine de jours. Enfin, je m’en vais en
Théologie pour me préparer à la prêtrise et à la vie de
missionnaire, si Dieu le veut bien. Je lui demande ses lumières
divines pour bien profiter de ces quatre années d’étude de la
religion pour le mieux connaître et le mieux aimer afin de le
186
donner aux autres le reste de ma vie. Les lumières entrevues en
Alaska sont trop précieuses pour les garder pour moi seul. Il
faut les communiquer à tout le monde, si possible. Bientôt St-
Michel disparaît derrière l’horizon, puis la terre… et enfin le
jour. Je disparais à mon tour dans mon alcôve chez les soldats
qui sont bons compagnons et bien tranquilles. Je donne mon
cœur au bon Dieu et au roulement de l’hélice et le bruit des
machines, mon esprit s’envole dans le monde des rêves.

Lundi, le 4 août, nous nous levons devant Nome, le


dernier arrêt du bateau. Ici, le Père Luchesi me laisse après nos
adieux. Ce n’est que lorsque je le vois s’éloigner dans un yacht
que je suis sûr de m’en aller en Théologie ! Quel homme
hésitant ! Mais quel bon cœur et un vrai saint qui ne ferait pas
de mal à une mouche ! Il m’a toujours grandement édifié. Le
seul défaut que je lui connais est justement d’être si bon qu’il
se laisse mener par l’autre Père pour avoir la paix à la maison.
Il avait un bon jugement et parlait facilement de choses
spirituelles, ce qui est bien rare parmi les Pères. Il avait l’esprit
de foi qui montre Dieu en arrière de toutes les épreuves et les
contrariétés ; aussi on ne l’entendait jamais se plaindre. Que
Dieu récompense ce bon missionnaire pour tout le bien qu’il
m’a fait et aurait voulu me faire. Je garderai toujours un
respectueux souvenir de ce saint homme qui a tout fait pour
me rendre heureux pendant mon séjour en Alaska. Parmi les
passagers qui montent, il y a le Père O’Malley, un Jésuite de
Nome qui s’en va faire son troisième an de Noviciat, comme
tout Jésuite doit faire après sa prêtrise. Il m’avoue qu’il n’a pas
de vocation pour les Esquimaux et qu’il ne veut pas revenir. En
tout cas, je suis bien aise de l’avoir pour compagnon et je
pourrai avoir la messe et la communion quand la mer sera
assez calme. Vers cinq heures, nous partons au milieu d’un
déploiement idéal de la nature. La mer est parfaitement calme
comme un beau miroir et nous berçons doucement sur la houle
qui existe toujours sur l’océan. Un soleil dore la côte et la ville
de Nome, en nous réchauffant un peu à travers l’air froid de
l’Arctique.

187
Après souper, je cause un peu avec le Père, mais la veillée
est si splendide que je m’esquive à la première occasion pour
goûter encore le sublime de cette nature boréale
incomparable ! Je me sens comme entre deux mondes : celui
de l’Alaska qui disparaît et la civilisation qui me revient.
Actuellement mon cœur est sûrement avec le monde que je
quitte : mon âme est pleine à déborder des souvenirs
ineffaçables de tout ce que Dieu m’a donné en ces vastes
solitudes. Cher pays où j’ai tant souffert et où j’ai tant joui, où
mon « païen » s’est fait si bien massacrer, mais où mon âme a
reçu de si grandes grâces pour comprendre mieux le plan divin
pour nous avoir avec lui au ciel. Cher pays, qui m’a fait
descendre de la lune où je vivais pour me donner la réalité
concrète de notre religion : Adieu ! Merci, mon Dieu, de me
donner cette soirée idéale comme vous m’en avez tant
données ! Quel magnifique échantillon du Ciel ! et échantillon
des lumières qu’il m’a données dans ces régions enneigées sur
les bords du Yukon. Je m’en vais habiter de grandes maisons
au milieu des villes, mais y goûterai-je les délices intérieures de
mes promenades solitaires au milieu des bois ?
Pauvres Esquimaux que j’aurais aimés à évangéliser un
jour quand je serais prêtre, je vous dis : Adieu ! Je ne
reviendrai pas. D’abord la mission a été enlevée au Canada sur
les instances des Pères Italiens qui ne veulent pas des
Canadiens : restes païens de l’antipathie que les Italiens ont
contre les Français en Europe : il n’y a pas d’autre explication
de leur antipathie pour nous. Il me semble que je vois là un
indice de la volonté de Dieu : à quoi bon foncer là malgré eux ?
D’ailleurs, ce que j’ai appris là n’est pas pour les Esquimaux,
mais pour les « païens » parmi les chrétiens instruits. Avec les
deux langues que je possède, je pourrai essayer de
rechristianiser les chrétiens paganisés. Voilà ma mission, je
crois, au Canada et aux États-Unis. J’aurai là de quoi
m’occuper toute ma vie dans ces deux immenses pays français
et anglais. Avec la doctrine des créatures-fumiers et la folie de
la croix que je comprends maintenant et qui sont la force de
Dieu et la sagesse de Dieu d’après St Paul, j’espère pouvoir

188
refouler en partie du moins, cette immense vague de
paganisme qui déferle sur les pays chrétiens. En tout cas, à la
grâce de Dieu ! Puis tout disparaît au fond du crépuscule dans
la nuit. Quelle reconnaissance je dois à Dieu pour mes trois ans
chez les Esquimaux. Je ne donnerais pas ce chapitre de ma vie
pour tout l’or du Klondyke ! Qu’il puisse servir à la gloire de
Dieu !

Chapitre 33 : en mer

Mardi, le 5 août. La température est splendide avec la mer


calme comme un miroir. Malheureusement, le Père O’Malley
n’a pas d’autel portatif, alors, nous n’aurons pas de messe
pendant tout le voyage. Ce n’est pas de ma faute ; que Dieu me
donne quelques compensations intérieures pour mes
communions manquées. Dans mon état d’âme, je ne me soucie
pas de causer des choses de la terre avec ces chercheurs d’or
qui ont la bouche pleine de leurs exploits pour trouver ce métal
jaune… que St Paul appelle du fumier comparé à l’amour de J.-
C. J’aime autant m’isoler de ces gens pour le moment et je
monte sur le pont supérieur où se trouvent les chaloupes de
sauvetage, et là, je m’installe dans un coin pour me chauffer au
bon soleil que nous avons… et pour rêvasser à je ne sais quoi !
Quel beau jour ! Il n’y a pas un nuage à l’horizon, au-dessus de
moi, un beau ciel pur, sous mes pieds, l’océan qui roule
lentement le vieux Senator, dans mon esprit, la pensée de
l’autre monde infini et dans mon cœur, la soif de Dieu ! Quelle
immense différence entre ce que je vois et les perfections
divines en elles-mêmes ! Quelle est donc cette immensité qui
me frappe entre les deux abîmes où je vogue si heureux ? Ce
n’est que l’absence de choses visibles pour attirer mon
attention. Au ciel, l’immensité de Dieu sera la chose la plus
réelle dans le ciel : ce sera la substance divine elle-même sans
borne. Cette magnificence du soleil qui me ravit n’est qu’un
rayon de la beauté de Dieu. Comme elle est souvent obstruée

189
par les nuages le jour, et par la terre la nuit ! Au ciel, je verrai
toute la beauté de Dieu sans aucune éclipse pendant l’éternité !
S’il est doux de se laisser emporter sur la mer, que sera-ce
de se laisser emporter dans les bras de la divine Providence
toute ma vie ! Cela dépend un peu de moi, je n’ai qu’à vivre ce
dogme que sans Dieu nous ne pouvons rien, et donc qu’il fait
tout pour nous et avec nous. Il s’agit pour moi de croire
réellement cette vérité et de la vivre dans le concret de la vie.
Pendant assez longtemps, je songe à mon avenir je me
demande ce que je ferai pour mieux glorifier Dieu ?… sera-ce
dans l’enseignement ? … ou la prédication ?… ou aller dans
quelque mission étrangère ?… C’était bien sans inquiétude,
mais tout de même je me suis aperçu que je perdais mon temps
dans ces spéculations sur mon avenir. Il me vint une pensée
qui coupa court à ces conjectures de l’avenir. Je compris que
l’avenir ne m’appartenait pas plus que le passé, que seul le
présent contenait toutes les bénédictions de Dieu, et que je
devais en faire mon profit à tout instant de ma vie. Pour
recevoir la grâce de Dieu, il faut coopérer par ma volonté à celle
de Dieu. C’est l’union des deux volontés qui constitue le milieu
par où passe la grâce. Il n’y a donc que dans cet instant que ma
volonté doit s’unir à celle de Dieu.
Supposons qu’une boule métallique roule sur une table
électrifiée ; l’électricité passe dans la boule qui change
constamment, mais comme il y a de l’électricité partout, elle
entre constamment dans la boule. Dès qu’on brise le contact
l’électricité cesse d’entrer dans cette boule. Eh bien ! notre seul
point de contact avec Dieu, centre de toutes les grâces, est
notre volonté. Tant qu’elle touche à celle de Dieu pour ainsi
dire, la grâce entre en nous. Mais, dès que notre volonté se
retire, la grâce n’entre plus en nous. La conséquence ? … elle
est énorme dans la vie pratique ! Comme Dieu fait son contact
avec nous par ses créatures, c’est tout ce qui nous arrive dans le
moment présent excepté nos péchés, qui vient de Dieu d’une
façon ou d’une autre : c’est donc sa volonté.

190
C’est à nous d’accepter de volonté cette chose du présent
comme venant de Dieu et la grâce que Dieu voulait nous
donner par cette créature nous arrive avec notre consentement.
Cela ne veut pas dire qu’on est obligé de se laisser manger par
un lion que Dieu a créé ! Si on a des moyens pour se sauver ou
se protéger, c’est encore Dieu qui les donne et j’ai le droit de
m’en servir. Mais, ce n’est pas nécessaire de maudire le lion ni
cette circonstance qui nous met en face d’un lion ! S’il pleut,
c’est Dieu qui fait pleuvoir, acceptons la pluie comme venant
de Dieu, et prenons notre parapluie que Dieu nous donne pour
nous protéger contre la pluie. Cette pensée devrait être la mort
à toute critique malveillante et à tout murmure.
Quand une épreuve arrive, je m’en tirerai comme je
pourrai, mais sans disputer contre cette épreuve qui vient
sûrement de Dieu. Quelle bénédiction si Dieu me donnait cette
grâce de pratiquer cette doctrine si sûre et si simple et si pleine
de mérite ! Que la Ste Vierge m’obtienne cette grâce par les
mérites de son Divin Fils ! Comme ce jour est tout pénétré d’un
calme parfait, d’une lumière des plus éclatantes qui me
rendent si heureux, ce serait le même résultat dans mon âme si
je voyais la volonté de Dieu en arrière de tout ce qui m’arrive
même de fâcheux. Comme je le comprends bien ! Mais ce que
je lui demande de tout mon cœur c’est la grâce pour le bien
pratiquer. Qu’il fasse dans mon âme ce qu’il a fait aujourd’hui
sur la mer !
Mercredi, le 6 août est un jour sombre et froid : c’est le
temps de pratiquer l’union à la volonté de Dieu manifestée par
la chose du présent. Ce n’est pas du tout la belle journée d’hier,
mais elle vient de Dieu quand même, et je dois m’unir pas au
froid, mais à la volonté de Dieu qui envoie le froid. Les gens se
promènent les mains dans les poches, et marchant vite pour se
réchauffer un peu. Déjà, ils commencent à parler du passage
Unimak qui est comme la barrière entre la mer froide de
Behring et la zone tempérée du Pacifique. Nous appartenons
encore au monde Arctique pour le froid tant que nous sommes
sur la mer de Behring. J’aime ce froid qui fait circuler le sang et
qui dilate les poumons et fait accélérer la marche. Unimak tant
191
vanté me fait penser aux plaisirs de la terre : comme ils sont
vantés ! … comme on les désire ! … et quelle déception quand
on les a ! Eh bien ! tout le monde est sur le pont dès midi pour
voir ces fameuses montagnes qui séparent les deux océans. On
dit qu’il y a des glaciers, des volcans en éruption et des
montagnes couvertes de neige. Toutes des choses bien
prosaïques mais que les gens ont magnifiées en paroles.
Après souper nous les voyons encore loin : on doute d’y
arriver avant la nuit. De fait on y entre si tard qu’on distingue à
peine quelques silhouettes bien sombres… toute la beauté est
perdue dans les ténèbres de la nuit. Jeudi le 7 août. De bonne
heure tout le monde est sur pied et agité : nous allons
rencontrer le Victoria qui amène une dame pour le Senator !
Elle s’en allait en Alaska rencontrer son mari et elle apprend
par télégraphie sans fil qu’il est sur le Senator s’en allant à San
Francisco. Comme on est content de rencontrer un navire sur
la mer : c’est comme un frère. Le Victoria est un beau gros
bateau qui fait honte au vieux Senator ! Il se tient à une
distance respectueuse pour ne pas s’exposer à nous frapper.
Tout le monde suit cette intéressante opération qui brise la
monotonie de notre voyage en mer. On descend Madame
Power ficelée dans un fauteuil comme une malle dans une
chaloupe de sauvetage et des matelots rament jusqu’au Senator
où l’attend son mari. Tout le monde garde un silence religieux
pendant toute l’opération un peu risquée, même pendant un
temps calme. Quand on la descend sur le Senator, alors la foule
éclate en cris de joie et en applaudissements enthousiastes.
Elle peut se compter chanceuse car à peine une heure
après, le vent s’élève si fort qu’elle n’aurait pas pu être
transportée d’un bateau à l’autre. Cette aventure a brisé la
glace entre plusieurs passagers qui sont maintenant plus
familiers les uns avec les autres. Le vent augmente tellement
que tout annonce une bonne tempête. Je sais que je vais être
malade, mais j’ai moins peur cette fois-ci. En attendant, je suis
aussi bien de jouir du spectacle grandiose de voir l’océan se
mettre en furie. Les vagues grossissent et se mettent à lancer
leur écume à tous les vents et le Senator commence à danser
192
comme un fou ! Les énormes lames se poursuivent les unes les
autres, se bousculent, soulèvent leurs masses d’eau verdâtre
rayées d’écume blanche, se tordent de toutes façons avec un
mugissement lugubre qui donne la chair de poule ! Après
dîner, pour quelques-uns, c’est la tempête pour tout de bon. Le
Senator plonge, roule, plante et vrille comme un déchaîné à
travers les vagues courroucées. L’hélice sort de l’eau quand il
plonge secouant le bateau terriblement. C’est déjà trop pour
moi : une lourdeur de tête m’indique ce qui s’en vient. Je vais
me coucher et dors profondément jusqu’à quatre heures. Cette
fois, je suis malade pour tout de bon et je m’élance par le plus
court chemin sur le pont pour payer mon tribut à la vieille
misérable ! Une fois ! Deux fois ! Trois fois ! … en veux-tu
encore, en voilà ! et les vagues s’entrechoquent et les mouettes
effleurent les vagues en criant : Encore ! Envoie fort !
Je retourne me coucher et la tempête semble augmenter
toute la nuit. J’ai eu vraiment peur et j’ai dit mon acte de
contrition plus d’une fois avec toute la ferveur possible comme
pour la mort. Le vent hurle comme un enragé, les lames
soulèvent le bateau d’un bout et le lancent plusieurs pieds
apparemment dans le gouffre avec un choc épouvantable, et les
cloisons craquent comme si elles se disloquaient, et les vagues
passent par-dessus tout le bateau en s’abattant sur les ponts
avec un fracas épouvantable. Que de cauchemars ont hanté
mon esprit durant la nuit terrible ! Tout le monde avait
vraiment peur. Comme dans les choses humaines le comique
côtoie souvent le tragique ! Nous couchions dans une espèce de
dortoir commun improvisé pour les soldats américains dans
une grande salle. Chacun avait son réceptacle à côté de son lit.
Mais le roulis roulait toutes les casseroles d’un côté à l’autre…
et les malades attrapaient ce qu’ils pouvaient au passage ! Il
fallait entendre les remarques de ces joyeux farceurs ; mais il
n’y avait rien de déplacé… excepté les vases. Vendredi le 8
août. Grâce à Dieu, j’ai pu dormir une bonne partie de la nuit
sur le matin, mais je suis trop faible pour me lever.
Ce n’est que vers deux heures que je risque une sortie sur
le pont. Le vent a diminué depuis la matinée et je puis manger
193
un fruit sans inconvénient. Les vagues sont encore hautes et
roulent leurs masses arrondies avec une majesté admirable. Le
Senator creuse son sillon avec plus d’aplomb, de sorte que je
puis me promener un peu sur le pont. Mais, les promeneurs
sont rares et les autres ne sont pas loquaces… tirons le rideau
sur ce jour peu intéressant pour les malades. Je remercie Dieu
de ce que le vieux Senator a pu sortir de cette tempête
indemne. Nous pouvons continuer notre voyage vers la patrie
avec bonheur. Samedi le 9 août. Un Grec d’Ithaque, la patrie
du fameux Ulysse dont on parle tant dans la littérature
grecque, nous amuse, le Père O’Malley et moi, avec des
descriptions des mœurs de son pays et des chansons grecques.
Il a de la culture, mais pas de religion. Je n’arrive pas à
l’intéresser aux choses de Dieu : les échantillons dans le
présent lui disent plus que les perfections de Dieu dans
l’avenir. C’est l’homme animal dont parle St Paul, qui ne
comprend rien aux choses de Dieu : Il tourne tout en farces et
ne veut pas réfléchir de peur de comprendre et de peur d’être
obligé de changer de vie. Comme il y en a de ce calibre-là parmi
nos supposés chrétiens.
Que de chrétiens ne veulent pas entendre parler des
choses spirituelles ! Ou bien, ils les ridiculisent, ou bien se
choquent et s’en vont si on leur parle des choses de Dieu. Mais,
ils parleront des heures de temps des bagatelles de la terre sans
fatigue et avec intérêt : leur cœur est donc là et pas en Dieu.
Ces gens risquent fort leur salut : si on n’a pas l’amour de Dieu
dans le cœur on ne va pas au ciel. Or, on montre son amour par
ses conversations. Tout catholique peut donc savoir facilement
s’il aime Dieu : s’il en parle habituellement, ou s’il aime à en
entendre parler, c’est un bon signe qu’il sera sauvé. Les autres
sont à plaindre, comme ceux qui parlent d’amusement, de
richesses, de vanités de toutes sortes : leur cœur est justement
dans les créatures rivales de notre amour pour Dieu : ils seront
bien loin de Dieu dans l’éternité comme ils le sont
actuellement. Dimanche le 10. Faute de messe, je m’en vais
dans mon coin favori loin des autres, isolé en arrière des
chaloupes de sauvetage sur le plus haut pont, et j’essaie de

194
m’unir le mieux possible à Dieu dans mon cœur. La journée est
fort belle et calme, de sorte que nous roulons doucement sur
les grandes houles de l’océan. Je m’imagine être dans les bras
de la Divine Providence et me laisse dorloter comme un enfant
dans les bras de sa mère.
Que puis-je faire pour plaire à Dieu ? Ma vie est toute
taillée par l’obéissance ; j’aurai des tâches assignées pour
chaque jour pendant mes quatre ans de Théologie et ensuite,
on me donnera tel ministère à remplir. À quoi bon former des
projets grandioses pour glorifier Dieu ? Si Dieu m’exauçait
dans ceux que j’ai déjà formés, les autres prêtres n’auraient
plus rien à faire !! Aujourd’hui, je comprends mieux que ma
part consiste surtout à vouloir m’unir davantage à Dieu par
l’amour et lui laisser le soin de me trouver des ministères où je
le glorifierai comme il veut lui-même. L’idée me vient que
puisque je serai comme le scalpel dans les mains du chirurgien
pour opérer les pécheurs et les païens, mon rôle se réduit pour
le présent à me rendre un instrument intimement uni à Dieu
par l’amour… et le reste appartient à Dieu. C’est le chirurgien
qui décide de l’usage du scalpel : eh bien ! je dois laisser à Dieu
le soin de m’appliquer à l’œuvre qu’il voudra. Or, l’amour pour
Dieu se manifeste par les désirs de s’unir à Dieu dans la foi,
l’espérance et la charité. Jésus a dit que sans lui nous ne
pouvons rien. Donc je ne puis absolument rien par moi-même.
Alors, mon rôle est tout trouvé : faire des actes de désirs
intenses de glorifier Dieu en sauvant le plus d’âmes possible. Si
le Verbe a abrégé le temps de sa venue à cause des désirs de
Daniel, il peut aussi abréger sa venue en moi et dans les âmes
par mes désirs intenses et par des actes d’amour pour lui. Par
exemple, aujourd’hui, c’est tout ce que je puis faire.
Mais, il faut une bonne dose de foi pour demander
ardemment à Dieu qu’on ne voit pas, ses grâces qu’on ne sent
pas. C’est assez facile encore de le prier une fois ou deux en
passant, mais prier constamment sans jamais voir le résultat
de ses prières, il faut beaucoup de foi. Eh bien ! c’est ce que je
demande de tout cœur… et que je continue de demander même
dans l’obscurité qui demeure en l’âme comme le monde de la
195
foi l’exige. Je laisse mon esprit s’envoler sous les portiques du
ciel dans l’espérance de recueillir quelques miettes des choses
divines qu’il entrevoit quand il est ainsi plus près du ciel. Assez
souvent encore, un mouvement intime du cœur me semble
l’écho du passage de Dieu au fond de l’âme. Quoiqu’il en soit,
j’aime à exprimer à Dieu mes ambitions pour le salut du
monde et pour sa gloire. Ce qu’il m’a donné en Alaska montre
qu’il a entendu mes prières. Que notre préparation est longue,
tout en sachant bien que l’apôtre travaille déjà pour Dieu en se
préparant à son ministère ! J’ai encore cinq ans d’études avant
de pouvoir me lancer dans le ministère des âmes ; trois avant la
prêtrise et deux après. J’ai trente-deux ans, de sorte que j’aurai
trente-sept ans quand je commencerai à travailler comme
prêtre. Il peut se passer bien des choses en cinq ans, mais j’ai
confiance que Dieu me laissera arriver jusqu’au bout de mes
études sans entrave.
Il faut que je réprime ce désir de travailler dans le
ministère. Où sera mon mérite quand je serai à la besogne ?
Uniquement dans mon union avec Dieu… et pas du tout dans
ce que je ferai. Alors, je puis être uni à Dieu aussi bien en
étudiant qu’en prêchant. Alors pourquoi vouloir tant
travailler ? Il y a là quelque chose qui n’est pas selon Dieu. À
l’avenir… et tout de suite… je vais m’unir à la volonté de Dieu
dans ce qu’elle me donne au jour le jour. Je puis bien garder le
désir de faire un grand bien plus tard, mais sans attendre là
pour croire que je fais plus de bien que maintenant. Ce que je
puis faire dans le présent, c’est de m’offrir à Dieu pour tout ce
qu’il voudra faire avec moi dans l’avenir comme il fait
actuellement. Je me donne donc à lui avec grande confiance
sans condition et sans réserve pour sa plus grande gloire ! … et
déjà j’éprouve un très grand bonheur à m’abandonner ainsi à
Dieu ! Lundi le 11. On s’aperçoit qu’on file vers le sud : le soleil
est plus chaud, les nuages plus légers… et les figures plus
souriantes ! Les cœurs plus dilatés et les conversations plus
animées. J’aime à fredonner un bout de chanson qui est bien à
propos actuellement : Filez, filez, mon bon navire Car le
bonheur m’attend là-bas !

196
Oui, là-bas, de l’autre côté des États-Unis, là-bas, à
Cochituate, un bonheur immense m’attend… et que d’autres
attendent avec impatience ! Viendra-t-il ? Viendra-t-il pas ? se
demandent-ils cinquante fois le jour ! Et de mon côté, moi
aussi, je me pose la même question : Irai-je! N’irai-je pas ?
Dieu seul le sait ! Comme il voudra ! Je suis bien calme : s’il
veut encore ce sacrifice, ce sera un de plus qu’il aura. Dieu m’a
donné l’occasion de faire un peu d’apostolat pratique en
essayant d’ouvrir les yeux à un soldat presbytérien avec lequel
je cause longtemps. J’ai réfuté ses objections de mon mieux et
il m’a promis qu’il continuerait d’étudier la religion catholique
une fois rendu chez lui. Que Dieu continue ce travail ! Je
n’oublierai jamais la superbe veillée que nous avons eue avant
de toucher la terre. Le ciel et la mer ont déployé toute la
splendeur qu’ils peuvent manifester. L’océan Pacifique est
calme comme un miroir et roule doucement ses longues houles
juste assez pour nous bercer amoureusement. À l’ouest un
beau soleil absolument pur empourpre tout le ciel de ses gerbes
étincelantes. À l’orient, une magnifique pleine lune se lève
majestueuse comme une reine qui monte sur son trône pour
remplacer le roi du jour qui s’en va. Adossé au grand mat sur le
pont supérieur, je savoure des délices indescriptibles devant ce
sublime spectacle. Je me rappelle avoir déjà lu cette scène dans
Chateaubriand. Je n’aurais jamais cru que je la verrais dans
toute sa beauté telle que décrite par lui. Je l’ai là sous mes
yeux : d’un côté toute une traînée de soleils roulant sur les
longues vagues de la mer et de l’autre autant de lunes se
berçant sur les flots.
Quelles heures ineffaçables Dieu m’a données dans mon
voyage chez les Esquimaux ! Je pensais que la nature ne
pouvait rien montrer de plus beau que ma première veillée de
ce voyage en quittant Nome. Je ne sais laquelle est plus belle.
Que sera-ce en approchant le rivage éternel si Dieu me fait la
grâce de m’appeler à son bonheur sans fin ! Si les échantillons
peuvent nous faire tressaillir de la sorte dans un bonheur
inexprimable, que ne feront pas les perfections divines elles-
mêmes pour ceux qui préfèrent Dieu à ces mêmes

197
échantillons ! Qu’aucune créature ne puisse jamais captiver
mon cœur au détriment de mon amour pour Dieu ! Justement,
parce que je jouis tant devant ce spectacle, ces reflets de Dieu,
je devrais m’élancer de tout mon cœur vers la source infinie de
toutes ces beautés qui passent si vite. En quelques heures, ces
splendeurs disparaissent… et que reste-t-il si elles ne m’ont pas
aidé à plus aimer Dieu et à mieux travailler pour lui plaire ! …
Mardi le 12. Température superbe… quelques baleines au
loin… un navire allonge sa traînée de fumée noire sur la mer en
allant au Japon. Les passagers scrutent l’horizon pour
découvrir la terre, mais nous sommes encore trop loin. D’un
autre côté nous sommes trop près pour nous laisser aller à la
contemplation des belles choses qui nous entourent. Comme la
chaleur du soleil est agréable quand on en a joui si rarement
depuis trois ans ! Aujourd’hui, je me chauffe au soleil… je ne
pense à rien… je me laisse vivre… et j’attends ! J’attends quoi ?
J’attends pour voir si je vais tirer une pointe du côté de
Boston ! J’attends ! Tard dans la veillée nous voyons les
lumières de l’Île Vancouver… nous arrivons !
Mercredi le 13 août, nous avons déjà quitté la mer et nous
sommes dans le Puget Sound qui nous mène à Seattle. À neuf
heures, nous contournons une pointe et voilà Seattle en face !
Merci mon Dieu de ce beau voyage ! Merci de nous ramener
sains et saufs. Soyez béni de tout ce que vous avez fait pour moi
durant ce long voyage en mer ! Je lui demande de me
continuer sa divine protection pour le reste de mon voyage. Le
port est tout grouillant de navires et d’embarcations de toutes
sortes. Mais, tous cèdent le chemin au vieux Senator des mers
polaires qui s’en vient chargé de l’or du Klondike des mineurs…
et de votre serviteur ! Une foule immense est sur les quais pour
accueillir leurs amis. Je ne cherche personne là : les miens sont
encore bien loin d’ici ! Quel bonheur de se sentir sur la terre
ferme après s’être fait tant ballotter sur la mer ! Je file à notre
collège d’où j’étais parti il y a trois ans. Les Pères me reçoivent
comme un martyre des glaces polaires ! J’ai la joie de
rencontrer quatre scolastiques, mes confrères du Juvénat de
Poughkeepsie, New-York. L’un d’eux part sur le Senator pour

198
me remplacer. Il s’informe de toutes sortes de choses et des
articles qu’il pourrait emporter. Je lui dis d’emporter une
bonne provision de foi et d’esprit de sacrifice… et le reste
viendra par surcroît !! Il s’appelle le Frère Williams. Je lui
souhaite bon succès dans son nouveau poste et je file à la
chapelle où le Père O’Malley va dire sa messe et où je pourrai
communier pour remercier Dieu de tout ce qu’il a fait pour
moi.

Chapitre 34 : ma mère !

Le Père Recteur, le Père Carroll, à qui le Père Luchesi


m’avait confié m’appelle à sa chambre et après quelques
bonnes paroles, il me dit : « Vous avez passé trois ans dans la
sauvagerie, je vais vous donner un vrai beau voyage. Par où
aimeriez-vous à passer, me demande-t-il ? Il y a quatre routes
pour retourner dans l’est, vous pouvez prendre celle que vous
voudrez ! » Il faut que je tienne mon cœur à deux mains pour le
tenir en place ! … « Où sont vos parents ? » « J’ai ma mère près
de Boston ainsi que mes frères et mes sœurs ». « Eh bien ! vous
allez passer par Boston et vous irez les voir tous !! » Je ne sais
pas comment il se fait que je n’ai pas éclaté : j’étais trop
transporté, je ne me possédais plus ! Ensuite, il me dit : « Je ne
vous consulte plus, vous allez prendre la plus belle route pour
vous faire voir du pays ! Surtout, vous irez voir le Père
Provincial, le Père Rockcliff qui sera content d’avoir des
nouvelles fraîches de l’Alaska. Vous passerez donc par
Portland, Denver, Washington, Philadelphie, New-York et
Boston ! » Il m’offre de passer quelques jours à Seattle pour me
reposer et voir la ville, mais il n’y a plus de ville au monde pour
me retenir ! Le train partait pour Boston tout en faisant une
jolie courbe vers le sud.
Jeudi le 14, mon train arrêtait trois heures à Portland et
nos Pères sont à une heure de la gare : il ne me restait qu’une

199
heure pour communier, déjeuner et causer avec le Père
Provincial ! Il ne fallait pas perdre une minute pour rien !
Le Révérend Père Provincial aurait bien voulu que je
retourne en Alaska après mes études finies et il m’offrit même
de choisir l’endroit que je voudrais pour faire ma Théologie
dans n’importe quelle partie du monde ! C’était tentant !
Comme il n’était plus mon supérieur, je n’étais pas tenu de lui
obéir là. Pour les raisons déjà données, je ne voulais pas y
retourner. Finalement, je lui dis que j’avais encore cinq ans
pour y songer et si Dieu me voulait là, il me ferait bien
connaître sa volonté d’une façon ou d’une autre. Il était
satisfait de cette décision pour le moment.
J’ai bien failli manquer mon train avec mes effets à bord :
quand j’ai mis le pied sur la marche, le train était en
mouvement ! Je remercie Dieu de la communion… et de
n’avoir pas manqué mon train ! Nous suivons le Columbia
toute la journée circulant à travers un paysage formé de côtes
de sable et de prairies couvertes de sauge : ce n’est pas
intéressant ; passons vite ! Vendredi le 15. Nous arrivons à
Cheyenne la capitale du Wyoming, une heure en retard pour
faire la connexion avec le train de Denver. Cela fait bien mes
affaires en me donnant deux heures à attendre. Je vais tout de
suite à la Cathédrale pas loin de la gare juste comme l’évêque
commençait sa messe. J’ai offert ma communion pour mon
frère Alexis dont c’était la fête aujourd’hui. Comme Dieu
arrange bien les choses ! Nous arrivons à Denver à Midi. La
ville est toute décorée et une foule immense l’encombre pour la
réception des Chevaliers du Temple… qui ne m’intéressent
aucunement. Je n’ai pas l’intention d’y séjourner. Je fais le tour
de la ville et je prends le train suivant pour St-Louis. La route
s’étend à travers le plateau du Colorado avec une bonne brise
fraîche qui rend le trajet assez agréable. Je voyage dans le char
observatoire avec les millionnaires de Denver et de St-Louis
qui parlent des échantillons qui font leur vie. Je n’envie pas
leur sort !

200
Dimanche le 17 août est le plus désagréable qu’on puisse
avoir ! Une chaleur écrasante nous fait ruisseler de sueur et
une fumée épaisse envahit le train et nous noircit comme des
nègres. On se lave, mais cinq minutes après on est aussi noir,
de sorte qu’on attend de descendre du train pour se laver pour
tout de bon… Vers cinq heures, nous traversons le Missouri sur
un pont très élevé et très long d’où nous voyons bien toute la
ville s’étendant à perte de vue avec ses hautes cheminées et ses
gros blocs de pierres et de brique noircis par la fumée. En
entrant en gare, je cours me laver au plus vite, car j’ai l’air d’un
vrai nègre comme des centaines qui sont là dans la gare et qui
me saluent comme l’un des leurs. Je suis bien reçu à
l’Université de nos Pères où on m’offre à souper, mais il fait si
chaud que je ne puis pas manger. Après la récréation, je me
retire dans la chambre qu’on me donne. C’est une véritable
étuve ! … surtout pour un homme frais débarqué d’Alaska.
Impossible de dormir dans mon lit ; j’essaie le plancher, mais
je ne puis fermer l’œil de toute la nuit. Cela me faisait deux
nuits blanches de suite… en nos beaux pays civilisés. Lundi le
18, je me hâte de sortir de cette étuve et je prends le train pour
Washington à neuf heures du matin. Je cause toute la journée
avec deux missionnaires franciscains dont l’un est évêque :
Mgr Evernets. Ils font le tour du monde pour quêter en faveur
de leurs missions chinoises. Ce qui les frappe est cette fiévreuse
activité que tous mettent dans ce qu’ils font ; ils sont à
l’épouvante, disent-ils. Dans les vieux pays on prend son
temps ; ici c’est une course en tout ! Ils m’ont bien intéressé
avec les récits de leurs expériences dans les missions et dans
les pays qu’ils ont visités. Ils descendirent à Cincinnati, vers
huit heures du soir. Comme la nuit est fraîche, j’en profite pour
me coucher de bonne heure… et je dors mes trois nuits dans
une.
Mardi le 19. Bien reposé, je jouis du beau paysage dans les
Alléghanis et les vergers qui couvrent leurs flancs avec une
belle verdure dans les vallées. J’avais demandé au garçon du
train à quelle heure nous arrivions à Washington ; il me répond
à une heure moins quart. Sans prendre d’autre information, je

201
débarque à une station à l’heure indiquée. Une fois le train
parti, je m’aperçois que j’étais à Baltimore. Ca ne fait pas de
différence : Comme je veux aller à Woodstock voir des amis, on
s’y rend aussi facilement de Baltimore que de Washington. Je
me rends au collège de Loyola où l’on me reçoit très bien. Un
Père m’indique comment me rendre à Woodstock. Là, je
rencontre mes confrères de Poughkeepsie où j’avais fait mon
juvénat. La réception est des plus cordiales. Mon erreur est
providentielle, car ils partent tous le lendemain pour un congé,
où ils voudraient m’amener avec eux, mais je fais l’américain :
je suis pressé ! Si je m’étais rendu à Washington, je les aurais
manqués. Dieu fait bien les choses ! Merci mon Dieu !
Mercredi le 20. Je me rends ensuite à l’Université de
Georgetown, à Washington où j’ai encore des confrères du
Juvénat et qui me reçoivent très bien. Je passe ce jour à visiter
cette magnifique capitale des États-Unis ; ses édifices publics,
ses monuments, le parlement, le monument de Washington et
la bibliothèque nationale avec ses belles mosaïques.
Jeudi le 21, je continue mes visites et j’assiste à une séance
du Sénat et je vais dîner au collège Gonzague et visite un peu
de Smithsonian Institute, que de choses à voir là ! Il faudrait
des jours, mais j’ai hâte d’arriver à Boston et je file vers
Philadelphie où je ne m’arrête pas : toutes les villes se
ressemblent trop. À New-York je décide de ne pas
m’embarquer dans cette immense ville : je me contente de
passer en face en bateau pour voir ses gratte-ciels : cela me
suffit : j’y reviendrai bien une autre fois. Je file à Keiser Island
où sont les scolastiques en vacances. C’est ici que je prends
mon premier bain de mer… et qui a failli être mon dernier ! J’ai
failli être emporté au large par un courant sous-marin que
j’ignorais. Je n’en pouvais plus quand j’ai pu toucher le rivage !
Merci encore mon Dieu.
Vendredi le 22, j’arrive à Boston plus tard que j’avais
calculé : j’avais plusieurs heures à attendre pour me rendre à
Cochituate et un train partait pour Brockton. Je me décide de
le prendre pour ne pas être obligé de revenir sur mes pas et

202
sauver du temps pour rester plus longtemps à Cochituate. Je
passe une journée là chez Xavier, Alexis et ma sœur Séraphine,
et mon frère Delphis.
Samedi le 23 août 1913 j’arrive enfin chez ma mère à dix
heures et demie du soir ! Elle ne peut pas en croire ses yeux ! et
moi donc, quel bonheur de la voir après tant d’années ! Elle a
bien vieilli, mais elle garde toujours ses beaux yeux affectueux.
Nous pleurons tous de joie, nous parlons tous ensemble… nous
sommes fous de bonheur ! Impossible de décrire ces joies
intimes trop profondes pour être exprimées. J’avais là aussi ma
sœur Hermine qui demeurait à Beverley, mais qui s’était
rendue à Cochituate pour me rencontrer. Ma sœur Élise qui
demeurait avec maman et Philomène qui n’était pas loin de là.
Enfin je les ai tous vus à mon retour comme le Père Lecompte
alors Provincial avait dit à mon frère qui lui avait demandé de
me laisser aller les voir avant de partir pour l’Alaska, vu que
ma mère était déjà âgée. Il lui avait répondu : « Votre frère ira
voir sa mère à son retour… elle l’attendra bien ».
Heureusement pour nous tous ! Je vis aussi une autre sœur
Victoria avec toute sa famille, à St-Hyacinthe, aussi Exilda à St-
Ours, en descendant à Montréal. Ce qui intéressait ma mère
c’était de savoir si les Pères dans la Compagnie me faisaient de
la misère !! S’ils te font souffrir tant soit peu, disait-elle, viens-
t’en avec moi ! Je ne te ferai jamais de misère, moi ! Pauvre
mère ! Comme elle m’aime, me dis-je ! Enfin, ils eurent des
détails de vive voix sur ma vie chez les Esquimaux : tout les
intéressait. Je n’ai pas manqué de leur donner quelques-unes
des belles choses que j’avais comprises en Alaska. Leur cœur à
tous est une si bonne terre que tout cela va fructifier
abondamment. Ce n’est rien comparé à ce qu’ils m’ont tous
donné en se sacrifiant pour me faire instruire. Que Dieu leur
donne ses dons divins pour qu’ils soient tous riches en les
choses du ciel : cela vaut mieux que l’or de la terre.
Il me semble que je ne désire plus rien sur la terre après
avoir vu tous les miens à mon retour après onze ans. Que Dieu
est bon de m’avoir accordé cette précieuse faveur pour moi et
les miens. Nous nous écrivions, mais ce n’est pas comme se
203
voir et se parler ! Je sais que ma mère va être grandement
consolée de m’avoir vu encore une fois avant de mourir. Elle
sait que je suis heureux et en bonne santé : elle n’aura plus
d’inquiétude à ce sujet. Dans son amour pour moi, elle
craignait toujours qu’on me maltraitât. Maintenant, elle sait
que tout va bien pour moi : c’est un gros poids d’enlevé de son
cœur. Que Dieu lui accorde maintenant de me voir prêtre un
jour ; encore trois ans si tout marche normalement. Dieu a été
si bon pour nous que nous pouvons bien espérer encore cette
faveur de lui. Il ne manquait que mon père qui aurait été si
heureux d’être avec nous. J’allai prier sur sa tombe dans notre
cimetière de Cochituate. J’allai faire une visite aussi au lac où
j’entendis les premiers appels du monde surnaturel et où je
rêvassais aux grandes choses que je voudrais faire un jour pour
le bon Dieu et le bien des âmes. Ces attraits que j’avais sentis là
pour une meilleure vie toute en Dieu se sont accentués dans les
solitudes d’Alaska avec la grâce de Dieu.
Quel calme dans mon âme maintenant que j’ai vu ma mère
encore une fois. Depuis trois mois que je n’avais pas eu de
nouvelles d’elle : elle pouvait être malade ou même morte
depuis mon départ et ils n’auraient pas pu me rejoindre en
route. Parfois, j’avais peur d’arriver trop tard. Mais non elle
était bien vivante quoique affaiblie par l’âge… et je crois bien
par l’ennui de son Esquimau ! Quelle arme, quelle force de
souffrance, est l’amour ! Elle a enduré une espèce de martyre
dans son amour pour moi. Elle ne s’est jamais résignée à mon
éloignement : elle voulait bien faire la volonté de Dieu, mais
dans son cœur, la plaie est restée ouverte et toujours bien
souffrante. C’est un échantillon de la douleur de Celle dont le
cœur a été transpercé d’un glaive sur le Calvaire. Que Dieu lui
donne sa récompense comme il sait le faire de lui avoir enlevé
son fils qu’elle aimait tant ! C’est pour lui que nous nous
sommes séparés, qu’il nous réunisse un jour tous ensemble
dans son beau paradis par les mérites de Jésus-Christ et
l’intercession de sa très sainte Mère !
Les beaux jours sont courts : il fallait bien se séparer
encore, mais cette fois, je ne vais pas si loin. Ce fut moins
204
pénible que lorsque j’entrai dans la Compagnie. Un chaleureux
« Au revoir » et je pars pour St-Hyacinthe et St-Ours. On
comprend que ces deux sœurs trouvaient le temps long sachant
que j’étais avec les autres à Cochituate. Notre joie fut grande on
le comprend bien de part et d’autre. Enfin, le 30 août, un
samedi soir, j’arrive à l’Immaculée-Conception à Montréal où
je dois faire ma Théologie. J’ai juste le temps de faire ma
retraite avant l’ouverture des classes Je regrette un peu ma
belle solitude des bois, sur le bord du Yukon, mais, je fais de
mon mieux pour découvrir le même Dieu qui habite les villes
comme les bois !!… et surtout au fond des cœurs ! Que rendrai-
je au Seigneur pour tous les biens qu’il m’a faits ? Il me faudra
l’éternité pour remercier Dieu comme il faut pour tant de
bienfaits signalés qu’il m’a faits. Comme la Sainte Vierge
gardait dans son cœur tout ce qu’elle entendait dire de son
Jésus, que Dieu m’accorde à moi aussi la grâce de garder dans
son cœur tout ce que j’ai reçu de Dieu jusqu’à présent… et qu’il
me donnera dans l’avenir !
En union de prière, de votre fils affectionné qui ne vous
oubliera jamais,
Onésime Lacouture, S.J.

205
Mon voyage en terre Sainte

En juillet 1937, pendant que je prêchais une retraite


fermée de huit jours, en silence complet, au Grand Séminaire
de Québec, son Éminence le Cardinal Villeneuve écrivait à mon
Provincial, le Père Émile Papillon pour lui suggérer de me
donner six mois de repos, parce que j’étais tellement fatigué
« que je ne savais plus ce que je disais ! » Le Cardinal était fort
mécontent de moi à cause d’un rapport faux d’un prêtre à mon
sujet, et il voulait ainsi m’éloigner des retraites. lettre poivrée !
Je reçus une lettre de mon Provincial bien poivrée ! « Il y avait
assez longtemps qu’on m’avertissait de mes erreurs, il fallait en
finir enfin avec mes hérésies ! » Alors, il m’imposait un repos
de six mois… mais seulement en janvier prochain ! Je pouvais
continuer mes sottises encore six mois !
Quand je vis mon Provincial, je lui demandai ce que j’étais
pour faire dans ce repos forcé. Il me suggéra de faire un
voyage. Je lui répondis que j’avais assez voyagé, que cela ne me
tentait pas beaucoup, excepté, lui dis-je, j’aimerais fort bien à
aller en Terre Sainte. Il m’approuva tout de suite, et même
dans sa grande bonté, il m’offrit de demander au Père
Provincial la permission pour moi, qui lui fut accordée tout de
suite ! Je n’en pouvais croire mes oreilles ! J’allais en Terre
Sainte ! Mon Dieu que vous êtes bon, me dis-je en moi-même !
La colère du Cardinal m’obtenait la plus grande faveur de ma
vie à certain point de vue ! Je ne dis rien de ce voyage pour ne
pas exciter la jalousie des autres ! et je continuai mes retraites
sacerdotales jusqu’à la fin de l’année. Le mois de janvier s’est
passé à me préparer pour ce voyage, surtout les passeports
pour les différents pays que je devais traverser : cela exige
beaucoup de temps.
Enfin, le 4 février 1938, je prenais le train à Montréal pour
New-York, en compagnie du Père Pacifique Roy, Joséphite qui
avait fait mes retraites et s’en retournait à Baltimore. Il
m’invita à aller loger chez les Pères de l’« Atonement » à
Graymoor où nous avions de bons amis. Ils ont été fondés par
206
le Père Paul Francis, un protestant qui avait fondé une
communauté de Franciscains protestants et une femme qui
fonda des Franciscaines protestantes. Plus tard, les deux se
convertirent au catholicisme avec leurs communautés. Ils se
répandent assez vite. Ils m’invitèrent à leur donner une
conférence spirituelle à toute la communauté, ce que je fis bien
volontiers. Je leur expliquais comment transférer une bonne
vie « naturelle » en une vie surnaturelle : c’était pas mal du
nouveau pour eux.

Sur le Comte de Savoie


Samedi le 5 février, nous continuons notre route jusqu’à
New-York ; je me dirige tout de suite aux quais pour
embarquer sur mon bateau qui doit partir vers midi. Quel
splendide paquebot ! Le Comte de Savoie jauge 48,000 tonnes
et a 816 pieds de long. J’ai une belle cabine à moi seul dans la
classe touriste ou seconde avec une belle grande promenade :
on ne peut pas demander mieux ! De plus, il y a une belle
chapelle avec le St Sacrement en permanence avec un
aumônier régulier. Nous pourrons dire la messe et même
assister au salut du St Sacrement dans l’après-midi. Quelle
bonne aubaine : je pourrai continuer mes heures d’adorations
du St Sacrement durant tout le voyage ! Je rencontre là M.
l’abbé Cimon, curé de Moonbeam, Ont. Nord, que je connais
bien parce qu’il a fait ma retraite : j’aurai donc quelqu’un pour
causer de choses sérieuses. À midi juste nous partons en
longeant les superbes gratte-ciels de New-York. Quelle
imposante majesté dans ces édifices énormes ! Une fois le plus
beau passé, nous allons dîner dans une salle splendide avec des
tables couvertes de tout ce qu’on peut désirer de meilleur au
monde ! Ce sera le temps de me rappeler la doctrine des
échantillons ! Le banquet éternel sera incomparablement
supérieur à ceux du Comte de Savoie. En sortant sur le pont, je
vois que nous avons déjà fait du chemin : les édifices de la ville
de New-York sont déjà enfoncés dans la mer au loin… et New-

207
York ne laisse qu’une ligne noire à l’horizon. Notre bateau est
très rapide !
Je me promène seul sur notre grand pont en pensant à ce
voyage que je fais ! Est-ce que je rêve ? Est-ce possible que je
m’en vais en Terre Sainte ? D’ordinaire, on permet ce voyage
seulement aux étudiants en Écriture Sainte… et moi, je n’y vais
pas pour ce motif… en vacances ! … en flânant ! … en
contemplant à mon aise les endroits que je voudrai ! Grand
Dieu, quelle faveur ! Je vais voir les endroits foulés aux pieds
par notre divin Sauveur : je vais le suivre dans sa vie terrestre
de Bethléem au Calvaire ! … je vais marcher là où il a marché
lui-même. Puisse Dieu m’accorder de suivre ses pas aussi au
point de vue spirituel : voilà le but de mon voyage ! Je pourrai
plus facilement méditer ses mystères quand j’aurai vu l’endroit
où il a opéré chacun en particulier. Peut-être me donnera-t-il
aussi la grâce de le suivre mystiquement dans le portement de
sa croix quand j’aurai parcouru la même route qu’il a suivie
dans sa passion. En tout cas, tout ce qui pourra m’aider à
m’approcher davantage de la vraie vie de J.-C. m’est un grand
bienfait de Dieu. Il me semble que ce voyage va m’aider à
mieux comprendre la vie de J.-C. pour mieux en parler dans
ma deuxième série de retraites toute sur la vie de N.S. Je
demande à la Ste Vierge de m’accompagner partout pour
m’inspirer les mêmes sentiments qu’elle avait quand elle
suivait Jésus et de m’obtenir la grâce de mieux pénétrer
l’intérieur de son Divin Fils pendant que je suivrai ses pas en
Palestine.
À quatre heures nous avions la bénédiction du Saint
Sacrement à laquelle une vingtaine de personne sont venues
dont une dizaine de Religieuses. Comme je suis content d’avoir
Jésus personnellement présent sur notre beau paquebot : il me
semble que je l’apprécie plus en mer que sur terre. On se sent
si petit et si bien à la merci des flots qu’on aime à savoir que le
Maître du monde est avec nous. Dimanche le 6. Une belle
température avec la mer parfaitement tranquille de sorte que je
puis dire ma messe avec quelques auditeurs : les autres iront à
la messe du chapelain sans doute à une heure tardive. En
208
faisant mon action de grâces en roulant doucement sur les
grandes houles de l’océan, c’est comme si je berçais dans les
bras de Dieu ! Je lui parle de tous mes parents et amis et de
tous les hommes de la terre ; je lui demande que tous
apprennent à mieux le connaître et mieux l’aimer pour le
mieux servir. Qu’il est facile de mieux prier sur un bateau dans
une chapelle où tout est si tranquille en présence de Jésus.
Aucun souci pour me déranger… et la perspective de voir la
Terre Sainte qui plane dans mon âme ! Quel bonheur ! Après
déjeuner, je me promène à l’aise sur notre grande promenade
encore déserte parce que les passagers restent couchés
longtemps sur les bateaux. Comme on veut que je me repose, je
prends les choses tout bonnement comme elles se présentent,
sans me forcer les méninges. L’esprit cède la place au cœur qui
est un bon muscle qui ne se fatigue jamais ! Je me contente de
vouloir Dieu et son bon plaisir. Comme c’est mon quatrième
grand voyage en mer, il m’impressionne moins que les autres.
Mais, j’en jouis encore profondément, car je suis insatiable
pour ces voyages en mer : il me semble que je passerais ma vie
heureusement sur l’eau. Ce n’est que lorsque Dieu m’appellera
pour naviguer sur l’océan éternel de la divinité que je serai
rassasié pleinement ! Ces voyages-ci ne font qu’aiguiser mon
appétit pour mes randonnées dans l’infinité de Dieu !
J’éprouve un tel bonheur à rêvasser aux choses de l’autre
monde que tout le luxe de notre riche bateau me laisse
indifférent. Son magnifique orchestre, ses vues animées et ses
danses ne me font que plus penser aux jouissances autrement
captivantes du ciel. La nourriture est tout ce qu’il y a de plus
exquis au monde. Je n’ai jamais rien vu de plus riche, de plus
savoureux que les repas servis sur ce paquebot. Personne ne
peut critiquer un seul met, et tous mes compagnons de table
étaient unanimes à dire qu’ils ne pourraient jamais rien
souhaiter de mieux. Le « païen » a de quoi se satisfaire s’il le
veut ! Mais, avec la doctrine des échantillons, il y a encore
moyen de monter au banquet éternel que Jésus nous servira au
ciel ! Dès que nous entrons dans le Gulf Stream la température
est beaucoup plus douce et notre hiver finit là. On se promène

209
sans paletot, ni chapeau comme en les beaux jours d’été. La
mer est tranquille et nous berçons doucement sur les longues
houles qui roulent toujours sur la mer même quand sa surface
est comme un beau miroir. D’ailleurs, le Comte de Savoie a une
particularité que les autres n’ont pas. Il a une espèce de
gyroscope pour l’empêcher de faire du roulis. Je suis descendu
le visiter. C’est une grosse masse de plomb en fond de cale,
d’une dizaine de pieds de haut en forme de pyramide qui
oscille en sens contraire avec le bateau, et ainsi le stabilise un
peu, diminuant le roulis passablement.
Mais, on m’a dit que c’est une trop grosse masse à porter
pour le peu d’avantage que les passagers en retiraient : un peu
plus de roulis ne fait que rendre le voyage plus intéressant pour
plusieurs. J’ai visité les machines les plus modernes au monde.
Le quartier des fournaises et des bouilloires est d’une propreté
exquise et si bien aéré qu’on sent à peine un peu de chaleur.
Les fourneaux brûlent dans les six cent cinquante tonnes
d’huile par jour et le paquebot en porte huit mille. Ils
actionnent quatre énormes arbres de couche en acier tout
blanc qui font tourner quatre hélices. Lundi, le 7, mardi et
mercredi se ressemblent : journées splendides, océan calme,
sans aucun événement spécial. Quel bon repos après avoir tant
prêché, si longtemps sans vacances ! Je m’assieds un peu à
l’écart pour être seul et tranquille, et je laisse aller à la joie
d’être aussi heureux qu’on peut l’être au monde ! Des passagers
trouvent le voyage long : pas moi ! Je le voudrais des mois de
temps ! Je n’ai aucun souci dans l’esprit, aucun malaise dans le
corps : Je suis en parfaite santé. Je suis à bord d’un des plus
beaux navires du monde ! Je m’en vais voir encore la belle
Italie pour aboutir en Terre Sainte ! Mon Dieu, qu’ai-je fait
pour mériter tant de faveurs ? Comment vous glorifier et vous
remercier convenablement ?
Quelque chose me dit que Dieu est content de la guerre
que j’ai faite depuis plusieurs années à la mentalité païenne ou
aux motifs naturels chez les fidèles et surtout chez les prêtres.
Comment se surnaturaliser si on garde des affections
naturelles ? Les Philosophes et les Docteurs en Israël ne sont
210
pas contents... et avec raison !... J’ai manifesté au monde leur
vie vraiment païenne dans la mentalité ! Et dire que c’est à
cause de toutes leurs critiques contre moi que je m’en vais en
Palestine ! Le diable aidant, ils me chassent du Canada et le
bon Dieu en profite pour m’envoyer en Palestine !! Cela
confirme le mot de St Paul que tout tourne au bien de ceux qui
aiment Dieu ! Espérons que c’est vrai dans mon cas ! Que Dieu
le veuille ! Tous les Philosophes qui me font la guerre sont à
plaindre dans leur ignorance des voies de Dieu : le démon a
ourdi un complot si intelligent et si fort pour les aveugler qu’il
faut une intervention spéciale de Dieu pour leur faire voir les
pièges de Satan dans lesquels ils sont tombés à leur insu. C’est
bien naturel que le Père de l’orgueil leur ait communiqué
quelque chose de son essence : l’orgueil. Ils croient tout savoir
quand ils ignorent justement la partie de la Théologie qui nous
donne Jésus en personne avec sa mentalité : la Théologie
pratique et concrète au cœur qui est la seule qui donne J.-C. En
tout cas, j’ai fait ce que j’ai pu pour leur ouvrir les yeux avec la
grâce de Dieu : tant pis pour ceux qui ne veulent pas voir ! En
repassant la doctrine que je leur ai donnée, je ne trouve rien à
changer : si je reviens prêcher encore je ne ferai qu’accentuer
davantage les vérités que je leur ai expliquées. Je ne me
reproche aucune des exagérations dont mes adversaires
m’accusent. L’amour paraît facilement exagéré aux sans-
cœurs ! Les Philosophes veulent aimer les créatures : ils n’ont
donc pas d’amour pour Dieu. Jésus le dit carrément : « Vous ne
pouvez pas aimer le monde et Dieu : vous en aimerez l’un et
vous haïrez l’autre ! » Or, c’est justement ce que tous les
Philosophes me reprochent : de prêcher le mépris des
créatures, c’est donc qu’ils les aiment. Voilà pourquoi je dis que
ce sont des sans-cœurs pour Dieu… même s’ils ne le croient
pas !
Quoiqu’il en soit, quel bonheur que d’avoir tant insisté sur
la nécessité de mépriser les créatures pour n’aimer que Dieu
seul… ou les créatures pour l’amour de dieu. Là encore, c’est
Dieu seul qu’on aime. J’apprécie énormément la grâce que
Dieu m’a donnée de pousser les prêtres le plus possible du côté

211
de l’amour de Dieu pour les éloigner des créatures. Je sens que
c’est solide, c’est fructueux et béni de Dieu. Voilà ce qui aide à
remplir mon âme de consolation quand je repasse en esprit
mes années de prédication… tout en berçant doucement sur
l’immense océan… loin des grincheux Philosophes et des
Pharisiens critiqueurs ! Que le bon Dieu est bon de m’en
séparer pendant quelque temps… Je comprends que Jésus
aimait à s’esquiver de cette race de vipères pour aller prier
dans la solitude ! On peut se livrer à Dieu sans être taxé
d’exagération !
Jeudi le 10. Nous longeons les côtes du Portugal après
avoir doublé le cap St-Vincent : nous voyons de loin quelques
villages échelonnés sur la côte. C’est intéressant sur notre beau
bateau ! Nous rencontrons plusieurs bateaux chargés de
munitions pour les Russes, nous dit-on, mais battant le
pavillon français. Ils vont les décharger à Bordeaux et de là ces
munitions sont expédiées en Espagne et finalement prennent
la route de Russie. Que de mensonges en actes dans les
relations internationales. la baie de biscaye… gibraltar La Baie
de Biscaye est très belle et très calme avec un beau soleil qui
nous réchauffe et nous réjouit. Je passe ce jour comme les
autres en admiration devant la bonté de Dieu envers moi et en
lui exprimant ma profonde reconnaissance pour tout ce qu’il
fait pour moi. Ce voyage en mer compte parmi les plus beaux
jours de ma vie ! Que d’heures heureuses dans un immense
bonheur intime en présence de Dieu ! Je me sens dorloté dans
les bras de la divine Providence plus que jamais ! Évidemment
c’est la perspective d’aboutir en Terre Sainte bientôt ! Je n’ai
pas trop de tous ces jours pour goûter mon bonheur… et dans
quelle paix merveilleuse ! Tout marche au gré de mes désirs et
dépasse tout ce que je n’ai jamais rêvé même aux jours les plus
enthousiastes de ma vie. J’en jouis d’autant plus que je sors de
la lutte tenace et méchante que m’ont faite les Philosophes et
les Docteurs orgueilleux de leur science toute de tête qui les
enfle naturellement. Que le bon Dieu les éclaire un jour !
Vers neuf heures nous passons devant Gibraltar que nous
apercevons à peine dans la nuit. De puissants réflecteurs nous
212
en montrent une partie, mais ce n’est pas comme le voir en
plein jour. En allant et en revenant des Indes après la première
guerre, 1919, je l’avais très bien vu. J’étais loin de savoir que
trente ans après je passerais encore devant cette fameuse
forteresse du monde… en route pour la Palestine ! Je me
rappelle qu’en passant à Port Saïd en Égypte, j’aurais pu voler
un voyage à Jérusalem, et c’était d’autant plus tentant que je
n’avais aucune espérance de jamais pouvoir y aller un jour.
Mais j’ai préféré rester à mon devoir sur le bateau avec les
troupes que de prendre cette chance. Et ce soir, je passe devant
Gibraltar ! Ce qui prouve qu’on gagne toujours à faire son
devoir devant Dieu. Supposons que j’y serais allé, je n’avais que
deux ou trois jours et qu’aurais-je vu dans si peu de temps.
Maintenant, je resterai là aussi longtemps que je voudrai pour
tout voir à mon goût. Quelle reconnaissance dois-je à Dieu
pour avoir tout disposé les événements pour que j’aie six mois
pour ce beau voyage ! Le psalmiste appelle souvent Dieu son
rocher pour signifier la solidité de sa confiance en Dieu comme
aussi la solidité de Dieu quand on se confie en lui. Je m’étais
dit alors : « J’irai en Palestine quand Dieu voudra… et il l’a
voulu ! » Que ne puis-je avoir toujours et en tout une confiance
inébranlable en Dieu mon « rocher ! » C’est la grâce que je lui
demande. Que ma confiance soit solide devant Dieu comme
Gibraltar l’est !
Vendredi le 11, s’annonce un beau jour ensoleillé qui nous
permet d’admirer le paysage superbe qui se déroule du côté
nord. Les magnifiques collines boisées de la côte où
s’échelonnent les palais des riches en belles pierres blanches et
en marbre. Mais, de bonne heure on nous annonce du mauvais
temps pour la fin du jour. De fait, après dîner le ciel se couvre
et les nuages s’amoncellent et le vent augmente. Vers cinq
heures commence une véritable tempête ! Les vagues montent
et déferlent en lançant leur écume blanche de leurs crêtes
furieuses. Le Comte de Savoie plonge et roule comme un
bateau ordinaire… bien des gens pâlissent… des cœurs sont
troublés et des estomacs soulagés !

213
Chose nouvelle pour moi, je ne me sens aucun malaise, le cœur
et l’estomac sont bien d’aplomb et je vais prendre mon souper
comme aux plus beaux jours ! Je fais ma promenade comme
d’habitude sans inconvénient. Puis je vais dormir une vraie
bonne nuit comme si la mer était calme. Aussi, je puis dire ma
messe.
Samedi matin le 12. Ce jour est très vilain. Nous qui avions
vu déjà la Méditerranée dans toute sa splendeur, nous l’avions
tant vantée que les passagers riaient de nous. Tout ce que nous
avions dit de l’Atlantique se réalisait pour la Méditerranée !
vent froid, nuages sombres, pluie continuelle et la visibilité sur
la côte à peu près nulle !
Naples
À cause de la tempête nous arrivons à Naples deux heures
en retard, ce qui nous empêche d’aller à Pompéi comme nous
nous étions proposés. Alors avec l’abbé Cimon nous prenons
les deux heures dont nous pouvions disposer pour visiter
Naples, que j’avais déjà vu en 1919, de même que Pompéi !
Nous avons bien admiré le bureau de poste, sûrement un des
plus beaux au monde. Il est en beau marbre noir et a toutes les
meilleures organisations modernes pour expédier les affaires.
Quel heureux changement dans Naples, des quartiers entiers
de vieilles bicoques ont été démolies et remplacées par des
constructions nouvelles et bien modernes, grâce à l’initiative de
Mussolini. J’aurais pu débarquer à Naples et m’en aller
directement à Rome ; mais, comme c’est le même prix d’aller à
Gênes, j’aime mieux remonter jusque-là et descendre ensuite
l’Italie en voyant les villes du Nord. Voilà pourquoi je
rembarque sur le Comte de Savoie, à la veillée.
Dimanche le 12, après déjeuner nous allons débarquer
quelques passagers à Ville Franche en France, ce qui est un
petit détour pour notre bateau… et je prends mon dernier dîner
qui finit la série des meilleurs repas que j’ai eus de ma vie. Ce
ne serait pas de santé pour mon âme de continuer ce régime de
vie ! Tout le personnel a été merveilleux de soin et d’attention,

214
et d’une politesse parfaite. Les Italiens méritent toute mon
admiration pour la façon d’agir sur ce luxueux paquebot ! Je
leur exprime ici ma sincère gratitude ! … comme je l’ai fait
avant de quitter ceux qui nous avaient si bien servis. C’est avec
un certain regret que je quitte ce bateau où j’ai goûté tant de
paix, de joie intérieure et de véritables consolations en Dieu.
Qu’il en soit béni l’Auteur de ce grand bienfait !

Gênes
Après dîner, nous entrons dans le port de Gênes, ville de
trois cent cinquante mille âmes, me dit-on. Elle s’étend sur les
collines environnantes au milieu d’une riche verdure : c’est très
joli ! J’ai pris deux heures au moins pour trouver le collège des
Jésuites : personne n’avait entendu parler de cette institution.
Finalement, on m’indique le Gésu où enfin je trouve la
résidence des Frères qui me reçoivent très cordialement.
Comme ils se trouvent en pleine ville, cela fait mieux mon
affaire que le collège. Ici, Monsieur Cimon me laisse pour s’en
aller tout de suite à Rome. J’ai visité la ville, et surtout les
églises toutes très belles, mais sombres. Il fait tellement chaud
en été qu’on empêche le soleil de pénétrer les églises. Aussi, il
fait vraiment froid dans ces grosses constructions en pierres.
Les étrangers qui ne font pas attention peuvent prendre des
rhumes ou la fièvre dans ce changement si brusque entre la
chaleur écrasante de dehors et le froid intérieur. J’aimerais
mieux voir plus de gens prier devant le Saint-Sacrement que
devant toutes sortes de statues. L’autel du St-Sacrement n’a
pas l’air d’en intéresser beaucoup : très peu font la génuflexion
en passant devant cet autel. St Jean Cottolengo
Lundi le 14, je continue mes visites jusqu’à une heure alors
que je prends le train pour Turin où je veux visiter encore
l’hospice de St Jean Cottolengo. Le paysage est beau, formé de
jolies montagnes et de vallées bien cultivées. J’arrive à Turin à
6.30 h. et me rends chez nos Pères justes pour souper avec
eux : ils sont d’une politesse exquise ! Ils me donnent la
chambre de l’évêque. Plusieurs parlent bien le Français et

215
causent volontiers du Canada… pour me faire plaisir. Mardi le
15 février, je passe la matinée à visiter l’hospice de St Jean
Cottolengo. Je l’avais visité en 1919 : je constate qu’ils ont fait
beaucoup d’améliorations et d’agrandissements, et ils en
construisent encore à l’épreuve du feu et très modernes. J’ai
passé une bonne heure à la cuisine immense avec des
douzaines et des douzaines de gros chaudrons à vapeur et
toutes les machines qui peuvent simplifier l’ouvrage d’une
cuisine moderne. J’étais émerveillé de voir les bons mets qu’ils
servaient avec une prodigalité vraie ! Évidemment c’est le bon
Dieu qui fournit tout ! Imaginez-vous qu’ils cuisent pour
autour de quinze mille personnes et trois fois par jour !
C’est un miracle continuel de la divine Providence unique
au monde, je crois bien. Il y a onze communautés, chacune
chargée d’un département, comme une pour la cuisine, une
pour la buanderie, etc., quarante médecins donnent leurs soins
gratuitement. On ne compte pas les malades qui entrent : on
n’en sait pas exactement le nombre ! On ne refuse que ceux qui
peuvent payer ! Il n’y a pas de procure ni de comptabilité !
Tous ceux et celles qui sont capables de rendre service font leur
petite part du travail. Tout le monde prie constamment
pendant le travail, et il règne un silence révérentiel partout, on
dirait tout ce monde en retraite fermée ! La grande église se
remplit et se vide à toutes les heures. Personne ne va quêter à
l’extérieur… et des centaines de camions et de voitures
apportent toutes les provisions nécessaires pour cette grande
ville de Dieu ! Un Père m’avait dit que St Cottolengo jetait
dehors après souper tout le surplus des vivres qu’ils avaient
dans la maison et les pauvres de partout venaient
s’approvisionner là… et les riches rapportaient le lendemain ce
qu’il fallait pour la journée ! J’ai demandé à la Sœur qui me
faisait visiter si elles faisaient encore cela. Elle me dit : « Non,
c’était trop d’ouvrage pour tout notre personnel. Nous avons
dit au bon Dieu : nous garderons ce que vous nous enverrez…
et nous vous bénirons pour tout sachant bien que tout venait
de Dieu seul ! » Voilà donc un endroit où l’Évangile est

216
parfaitement pratiqué à la lettre, on pourrait dire. Cette visite
vaut tous les traités sur la Divine Providence !
Ensuite, j’ai visité l’église de Don Bosco, tout à côté, mais
comme c’était l’heure du dîner, je n’ai pas pu visiter les ateliers.
Je devais y revenir, mais je suis aller voir la cathédrale où l’on
garde le Saint Suaire. Je n’ai pu voir que le coffre où on le
garde. Il fallait trop de permission des autorités pour que
j’attende cette permission. J’en ai fait le sacrifice. Après dîner,
je me sens trop fatigué pour retourner à Don Bosco, et je
prends cet après-midi pour me reposer à la maison, d’autant
plus qu’il neigeotte pas mal de sorte que tout est malsain et
malpropre. milan Mercredi le 16, je m’en vais à Milan, et je me
retire au collège Léon XIII, où les Pères sont aussi gentils que
dans nos autres maisons d’Italie. Je ne connais personne pour
les battre sur ce point. Quelle charité ! Ils font tout ce qu’ils
peuvent pour rendre notre séjour agréable. Je leur dois une
bonne dose de reconnaissance. Mais si leur accueil est bien
chaud, leurs maisons sont affreusement froides. Il neige dehors
et ils n’ont pas de feu à l’intérieur. On gèle tout rond. Il faut
attendre le soleil pour aller se chauffer dehors ! Je n’ai jamais
eu aussi froid en Alaska qu’en Italie ! J’ai vu ne pas pouvoir
tenir ma plume pour écrire un mot. Heureusement, j’avais
assez de couvertures pour mon lit pour ne pas geler durant la
nuit au moins. Des fois ils ont un petit poêle dans une chambre
et ceux qui ont trop froid vont se chauffer un peu pour aller
geler ensuite. À Milan, ce qui est extraordinaire, c’est la
superbe cathédrale, la plus belle au monde sans doute. Il y a
des centaines de clochers et plus de mille statues, me dit-on. Ce
qui est rare pour ces grandes cathédrales c’est que l’intérieur
est peint et décoré. Que de foi il fallait à ces gens pour bâtir un
monument semblable à la majesté de Dieu.
Comme à Naples, à Gênes Mussolini a fait des merveilles
dans ces villes : il a abattu les quartiers pauvres, les taudis et il
a bâti des quartiers complets à la moderne, avec édifices de six
à sept étages le long de beaux et grands boulevards. Il a fait
avancer l’Italie d’un siècle dans le progrès matériel. Pour cette

217
raison, il mérite bien de sa patrie… s’il faisait de même pour
renouveler son âme ! Espérons qu’il s’améliorera un jour !

Rome
Le père général et pie xi Samedi le 19 février, je prends le
train de bonne heure pour Rome où j’arrive à 11.30. Je suis
moins impressionné qu’à ma première visite en 1919, mais, ma
joie est encore bien grande d’y revenir. Tout était si nouveau
alors que j’avais confondu bien des souvenirs et des
impressions. Cette deuxième visite va mieux placer toutes ces
belles choses dans mon âme pour ne plus jamais les oublier. Je
me dirige vers l’Université Grégorienne où le Père Général
m’avait dit de me retirer. Le Père Recteur, Vincent McCormick,
était mon confrère du Juvénat à Poughkeepsie, de sorte que je
suis reçu royalement. Le Père Chagnon, un canadien que je
connaissais bien et qui enseigne là vient me trouver et me
conduit tout de suite au réfectoire, rempli de Jésuites de toutes
les nationalités ! À la récréation, on sert le café en honneur du
Père Recteur, je suppose ! Je cause avec lui et le Père Chagnon.
Ils disent qu’ils ont dans les deux mille étudiants de tous les
pays du monde ! On me donne la plus belle chambre de
l’Université, que j’occuperai pour une dizaine de jours.
Dans l’après-midi, je vais voir le T. R. Père Général,
Ledochkowski. D’abord, je vois notre Assistant le Père Adélard
Dugré qui me reçoit assez froidement en me disant : « Si j’avais
été consulté, je me serais opposé à votre voyage en Terre
Sainte, car on le permet seulement aux étudiants en Écriture
Sainte, et avec vous, c’est un précédent pour bien d’autres »…
plus méritants que vous est insinué par le ton et le geste ! Je lui
réponds : « Heureusement qu’on ne vous a pas consulté ! Le
bon Dieu connaissait son homme !! et le bon Dieu voulait que
j’y aille ! » J’avais dit à Dieu : il est évident, il n’y a que vous
pour me permettre pareil voyage… et je compte sur vous seul !
Comme le Père Dugré n’était pas mon supérieur, il représentait
la sagesse humaine… et c’est évident que j’étais le dernier à
mériter pareil voyage… Dieu confirmait ce que je lui avais dit :

218
que lui seul me donnait la permission ! Et la preuve est que
mon supérieur, le Père Général me dit en me voyant entrer
chez lui accompagné du Père Dugré : « Mon Père, j’étais
content de vous accorder cette permission d’aller en Terre
Sainte parce que vous avez beaucoup prêché aux prêtres et
cette visite vous aidera à mieux expliquer la vie et les mystères
de Jésus-Christ ! »… et le Père Dugré tira sa révérence devant
cette belle approbation de mon Général. Lui représentait la
volonté de Dieu et Dieu était content de m’accorder ce voyage…
pourquoi ne le serais-je pas moi-même !!!
La première fois que je lui avais parlé en 1919, c’est lui seul
qui me parla pratiquement. Cette fois, je m’étais dit que je
parlerais moi-même, et j’ai parlé une demi-heure à peu près. Je
lui ai parlé de mes retraites sacerdotales et de ma façon de les
donner, et les points particuliers de ma doctrine qui pouvaient
susciter de l’opposition. Il m’a recommandé d’être prudent et
de bien suivre St Ignace. Évidemment je sais que la politesse
lui suggérait d’éviter de me trop contrarier dans une entrevue
de ce genre. En tout cas, je lui ai dit ce que je pensais lui être
utile pour juger mes retraites. Mercredi le 23, j’ai vu le Pape
Pie XI dans une audience publique d’autour de cinq cents
personnes… et nous avons dû l’attendre deux heures et demie,
dans une salle où toutes les fenêtres étaient fermées. Après que
quelques personnes aient perdu connaissance, j’ai réussi à faire
ouvrir des fenêtres… et pendant ce temps, j’ai pu passer du
dernier rang au premier de sorte que j’étais tout près du Pape.
Il faisait pitié, tant il était malade et faible. Je n’ai pas compris
beaucoup de ses paroles, tant il parlait bas, mais, j’étais
content de voir ce grand Pape qui nous a donné des
encycliques si fortes et si pratiques, et encore plus de recevoir
sa bénédiction pour mon voyage en Terre Sainte et en
l’éternité. La température à Rome a été idéale pendant les huit
jours que j’ai passés à Rome, de sorte que j’ai pu faire à mon
aise toutes les visites que je voulais. Comme je les avais déjà
faites en 1919, je pouvais aller plus vite. J’ai dit la messe à
différents sanctuaires chaque jour selon ma dévotion : sur la
confession de St Pierre, le tombeau de nos Saints, la chambre

219
de St Ignace, les catacombes, et quelques autres selon le temps
que j’avais. J’ai visité la prison Mamertine où St Pierre et St
Paul ont été emprisonnés. Quel affreux donjon ! Il fait froid et
sombre, et l’on voit encore le puits d’où St Paul a pris de l’eau
pour baptiser son geôlier et sa famille. Elle est toute taillée
dans le roc vif. On frémit en la visitant : quelles souffrances d’y
vivre des années surtout en ces temps barbares !
On ne peut pas aller à Rome sans voir le Colisée si visible
en pleine ville et si immense ! Que de martyres y ont versé leur
sang pour leur foi ! Mais, je n’ai pas l’intention de décrire
toutes les belles choses que j’ai vues : ce voyage est surtout
pour la Terre Sainte… et vite ! … allons-y ! Un jour par hasard,
sur une place publique je croise un de mes anciens retraitants,
l’abbé Lequen du collège St Jean d’Iberville qui s’en retournait
au Canada après des études à Rome. Je l’invite à venir avec moi
en Palestine et en quelques minutes il accepte. Je suis fort
content de l’avoir pour mon compagnon en ces pays inconnus
pour moi. Mais, il ne pourra pas y rester longtemps : il
reviendra avant moi ; c’est égal, je suis content qu’il vienne.

Sur le SATURNIA (via la côte africaine)


Samedi le 26 février, nous nous embarquons à Naples sur le
Saturnia, un beau bateau de 24,000 tonnes qui fait la croisière
du Nord de l’Afrique, ce qui me fait grand plaisir. Quelle
superbe baie avec Capri en face. En nous éloignant nous
voyons la magnifique ville échelonner ses belles maisons
blanches sur le fond vert des arbres. Puis on prend le large de
la Méditerranée pour aller vers le sud. Mon Dieu quel beau
voyage ! On ne peut pas souhaiter une plus belle température,
ni un plus beau ciel, ni une mer plus bleue. Que sera le paradis
si on peut jouir tant en ce monde du spectacle de la nature :
que doit être le Créateur de ces belles choses : Comme il est
bon pour moi en ce triste monde : que ne fera-t-il pas pour ses
amis quand il les aura avec lui ! Je voudrais la Méditerrannée
des centaines de fois plus vaste pour continuer plus longtemps
ce voyage idéal ! Quand voguerai-je sur l’océan éternel sans
aucun rivage avec tout mon être inondé du bonheur de la

220
Trinité ? Non, je ne veux plus de limite en rien ! Je veux vivre
éternellement. Je veux jouir infiniment et aimer sans mesure
l’Amour ! Je n’ai jamais si bien compris que toutes jouissances
de ce monde ne sont que des échantillons du bonheur divin. Ils
ne pourront jamais me satisfaire : comme ils sont de courte
durée !… quand on en veut pour toujours ! Ce sont des heures
inoubliables dans la vie ! Ce sont des miettes du banquet divin
qui aiguisent l’appétit pour les festins du ciel.

Palerme
Dimanche le 27, nous arrivons à Palerme en Sicile ; une
magnifique ville de 500,000 âmes me dit-on, située autour
d’une splendide baie entourée de montagnes boisées ou
couvertes de belles prairies vertes. Toute l’Île est un vrai
paradis terrestre où on aimerait à passer sa vie au milieu de
cette végétation luxuriante et ce beau ciel absolument pur ! Les
boulevards de Palerme sont bordés de superbes palmiers… et
ici il y en a partout ! … et je ne puis me rassasier de les
contempler surtout quand je vois leur silhouette sur le bleu
profond de la mer ! Oh ! que ne puis-je bâtir ma tente dans ce
beau pays de Sicile à la température d’été toute l’année ! Tous
ses habitants devraient être des saints pour vivre dans ce
paradis terrestre et glorifier Dieu pour ces splendeurs qu’il leur
a données avec tant d’amour !
Comme nous passons toute la journée là, nous avons du
temps pour visiter. On nous dit qu’il faut aller à Montréal à une
quinzaine de milles pour voir l’église avec ses fameuses
mosaïques, les plus nombreuses au monde. Les gens se hâtent
de louer des taxis qui chargent quinze piastres ; c’est un peu
trop pour moi. Je dis à Mr. Lequen : « Suivez-moi et ce voyage
ne nous coûtera pas grand’chose ! » Je laisse partir les taxis et
je m’informe auprès d’un officier de police s’il y a d’autres
moyens pour nous rendre à Montréal. Il nous indique un petit
tramway qui nous transporte là pour quinze sous ! Nous allons
à travers les champs, nous sautons les ravins sur un
funiculaire, et finalement il nous dépose sur le perron de

221
l’église ! Tout l’intérieur de l’église est en mosaïques : les
principales scènes de l’Ancien Testament et du Nouveau
Testament sont représentées là. Les cloîtres de l’abbaye
Bénédictine qui y est attachée sont variés et superbes. Que
d’années pour faire ces colonnades toutes différentes ! Comme
ces moines ont une belle chance de se livrer à la contemplation
des choses divines avec des échantillons si divins ! L’abbaye est
bien isolée du reste du monde et les moines ont des grandes
promenades bien ombragées par toutes sortes de beaux arbres.
Après avoir passé l’après-midi à visiter cette belle ville, nous
reprenons le Saturnia qui part après souper pour l’Afrique.

Tunis
Le 28, nous sommes à Bizerte, une ville de trente mille
âmes à peu près. C’est surtout un port de rendez-vous pour les
navires de guerre : d’ici ils peuvent commander une bonne
partie de la Méditerranée. Comme nous restons un jour ici et
qu’il n’y a rien d’intéressant pour des touristes, nous
organisons une expédition à Tunis et Carthage, $2.50 le dîner
inclus pour chaque personne. Nous filons en auto à travers une
belle campagne ondulée couverte d’herbe, mais sans aucun
arbre à l’horizon. Je ne puis savoir pourquoi il n’y a pas
d’arbres dans une si belle campagne au sol apparemment riche.
On en voit en approchant Tunis qui a de beaux vergers et
beaucoup de vignes. C’est une ville immense. La partie
française est propre, superbe et très riche évidemment. Ses
rues sont bordées de beaux palmiers et ses maisons et édifices
en belles pierres blanches qui s’estompent bien sur le vert des
arbres. La partie musulmane est malpropre et pauvre ; on
dirait qu’une malédiction pèse sur ces disciples de Mahomet. il
faut voir les souks ou les marchés arabes : quels bazars
inimaginables ! Les rues sont assez étroites qu’on les a
couvertes pour se protéger du soleil encore plus que de la pluie.
De chaque côté s’étalent des rangées à perte de vue de petites
boutiques ou magasins de dix à vingt pieds d’ouverture et
entassés de tout ce qui peut se faire à la main. Ils ont vraiment

222
de la belle marchandise : des beaux châles en soie, des tapis de
turquie, des serviettes brodées, des œuvres d’art en culture, en
argent, etc… C’est leurs brutes de maris qui exigent cela pour
que les autres hommes ne les volent, mais pour eux tout est
permis !
Tout Arabe a son petit âne qui est très résistant. Il a deux
grands paniers de chaque côté de lui que l’on charge de
provisions et l’homme embarque à cheval sur l’âne tandis que
la femme chargée comme l’âne et portant un bébé dans les bras
trottine en arrière ! Comme on trouve cela inique ! On a envie
d’aller battre cet animal et le débarquer pour faire monter la
femme. Ce qui prouve qu’il n’y a que le christianisme pour
relever la femme aux yeux de l’homme.

Carthage et tripoli
J’ai été fort surpris de voir que Carthage n’existe plus : il
n’existe rien de l’ancienne ville : c’est la solitude très jolie tout
de même avec ses ondulations et la vie de la mer tout proche.
Dire qu’il y a deux mille ans, cette ville tenait tête à l’empire
romain et il y a quinze cents ans elle était un centre fameux et
des plus intellectuels du monde ! On ne voit que l’amphithéâtre
où les chrétiens ont été martyrisés, entre autres Ste Félicité et
Ste Perpétue. Dieu conserve ces endroits comme le Colisée de
Rome et cet amphithéâtre pour nous rappeler ceux qui ont
donné leur vie pour le nom de J.-C. et nous enseigne à tout
sacrifier pour garder notre foi. Donner sa vie pour J.-C. est
encore ce qui dure le plus même en ce monde!.…et surtout en
l’autre. Celui qui perd sa vie la sauve pour l’éternité. Les Pères
Blancs ont leur scolasticat avec un musée de leurs missions
africaines. Ils ne sont pas dérangés dans leurs études par le
brouhaha du monde !
Le 2 mars, nous passons la journée à Tripoli ; une très belle
ville en forme de fer à cheval autour du port de mer. Je n’ai
jamais vu tant de constructions en marche qu’ici. On dit que
Mussolini veut en faire une ville de première importance. On

223
est à faire une dizaine de boulevards parallèles, très larges avec
des édifices ultra-modernes en gros blocs de belles pierres
blanches de six à sept étages avec balcons comme dans les plus
belles villes du monde. Mussolini voudrait doubler sa
population pour la monter à 500,000. Encore ici les avenues
bordées de palmiers captivent mon cœur ! Quelle beauté avec
un beau climat doux à l’année. Qu’ils sont chanceux les gens
qui vivent sur les bords de la Méditerranée ! Quelle belle mer le
bon Dieu leur a donnée ! Une température d’été à l’année !!!
Heureux mortels !
Le 3, nous arrêtons à Alexandrie : une grande ville très
belle. Au monastère des Carmélites, je découvre deux
canadiennes de Montréal rendues là. L’une d’elle est sœur
tourière. Elle est si fine qu’elle fait vivre la communauté, me dit
la Supérieure. Nous avions là autrefois un vrai beau et grand
collège que le gouvernement a confisqué pour s’installer là. Ils
n’ont laissé à nos Pères qu’une petite résidence avec deux
Pères. Nous avons fait un tour d’automobile. Le long de la côte
qui est splendide à voir. Mais, ce qui bat tout ce que j’ai jamais
vu, c’est Sidi Barant situé sur une pointe élevée qui avance
dans la mer et d’où on a un point de vue incomparable sur la
Méditerranée. Je m’en vais répétant : « Mon Dieu que c’est
beau ! Ce doit être le plus beau coin du globe ! Quel tremplin
pour monter au ciel ! Je porte à peine à terre ! Que Dieu est
bon de m’avoir amené sur ce petit Thabor ! On voit des deux
côtés de la mer, ses côtes sont couvertes d’une végétation des
plus riches entrecoupées de falaises et de ravins variés et de
belles vallées verdoyantes. Mais, en face de nous, la mer sans
limites visibles nous parle de l’infinité de Dieu et nous invite à
nous y préparer pour la mériter !
Le 4, nous sommes en route pour Port Saïd. Un Anglais à
qui j’avais donné quelques-unes de mes recettes qui font
enrager des Philosophes, mais qui plaisent grandement aux
fidèles, organise une réunion de gens pour une conférence
spirituelle ! Une injection anti-païenne ne peut pas leur faire
du tort à ces gens qui ne connaissent que les échantillons de
Dieu et qui y mettent leur bonheur. Ils sont si contents, qu’ils
224
en veulent une autre le lendemain. Le 5 mars, nous sommes à
Port Saïd où nous devons rester cinq jours pour permettre aux
passagers de faire une excursion aux pyramides d’Égypte. Les
agences de voyage demandent $150.00 pour la semaine, tout
inclus. Je dis à Mr. Lequen et à un français avec sa dame,
M. Capellani : « Si vous voulez me suivre, vous allez voir
comme on peut voyager à bon marché ! » ils acceptent ma
proposition. Nous laissons partir les passagers et nous allons
voir la belle cathédrale de Mgr Giral, un franciscain qui a déjà
habité le Canada. Il a disposé ses vitraux de façon à ce qu’ils
donnent une teinte différente dans la cathédrale selon les
heures du jour : c’est toute beauté !
Un nœud ! Quand nous revenons aux quais après dîner, il y
a encore là des taxis qui attendent : ces pauvres gens n’ont pas
fait d’argent cette année car très peu de bateaux vont en
Palestine à cause des troubles. Ils sont donc moins exigeants.
Finalement, j’en trouve un qui consent à se donner à nous pour
quatre jours et à nous suivre où nous voudrons pour $40.00
pour nous quatre. Comme ils sont rusés ! Au moment où l’on
part, voici qu’un autre chauffeur se présente qui ne connaît
rien des conditions déjà faites… et quand on est déjà en
chemin, il pose les siennes qui sont toujours plus considérables
en sa faveur. Des voyageurs inexpérimentés ont vite peur de se
créer des embarras et ils cèdent facilement. Mais cette fois, nos
Égyptiens ont frappé un nœud dans Lacouture ! Je le force à
nous ramener aux quais, puis quand ils nous voient décidés, les
deux chauffeurs qui étaient de connivence se parlent et
finalement c’est le premier qui vient avec nous aux conditions
déjà faites et acceptées de part et d’autre. Une fois, je vois une
pauvre dame américaine avec son porte-monnaie ouvert et un
guide égyptien qui pigeait à volonté dedans. J’ai vite mis fin à
son audace. La pauvre femme avait peur de lui. Que d’argent ils
arrachent aux touristes en leur faisant peur par leur
effronterie ! Je devais en faire l’expérience dans ce voyage.
Nous prenons quatre heures pour le trajet en suivant le canal
Suez sur un beau chemin d’asphalte bordé de palmiers tandis
que les passagers qui ont pris le train qui passe dans le désert

225
sont enveloppés d’un nuage de poussière et ne voient rien des
beautés que nous contemplons. Nous pouvons admirer
Ismaïlia la ville des français qui gardent le canal. C’est un
véritable bijou de beauté !

Le Caire
Les pyramides et le sphinx Quelle superbe ville que le
Caire ! La végétation, les fleurs, les palmiers en font un vrai
paradis terrestre ! Avec M. Lequen, je vais loger chez nos Pères
au collège de la Ste Famille et M. Capellani et sa dame à
l’hôtel… et notre chauffeur où il voudra. Il doit venir nous
chercher le lendemain matin pour nous conduire aux
pyramides. Nos Pères ont une œuvre bien ingrate : leurs élèves
sont musulmans et ils ne font aucune conversion : ils disent
que ce serait la persécution… eh bien ! si j’étais là… je l’aurais
vite la persécution… mais j’essaierais de convertir ces
musulmans. Est-ce que les apôtres ont eu peur de la
persécution ? Jésus nous a avertis que nous l’aurions dès que
nous prêcherions sa doctrine ! Je n’approuve pas du tout la
tactique de nos Pères, ils diront ce qu’ils voudront ! Est-ce que
nous allons attendre que les démons aillent se coucher pour
prêcher J.-C. ??? Si j’avais eu peur au Canada, je ne serais pas
en route pour la Terre Sainte !!! Quand même plusieurs
enragent contre moi, un bon nombre sont améliorés
spirituellement. Quel plus grand bonheur que de se battre pour
J.-C. ! Même si on attrape de mauvais coups, c’est justement ce
qui donne le plus grand bonheur !
En visitant le collège nous arrivons à la salle de musique.
En nous voyant le directeur fait jouer à sa fanfare : Ô Canada !
… et le frisson nous passe sur le corps. Nous nous attendions si
peu à cette délicatesse ! Tous ces Arabes parlent bien le
français, où plutôt ces Égyptiens qui parlent arabe en général.
On les dit très intelligents. Notre première visite est pour les
pyramides à une dizaine de milles du Caire. Elles sont toutes
au milieu du désert de sable. Celle qui nous intéresse le plus est
la plus grosse et la plus ancienne bâtie autour de trois mille ans

226
avant J.-C. Isaïe 19-19 la signale quand il dit : « [Ce jour-là il y
aura un autel à Jéhovah au milieu du pays d’Égypte… »] Cette
grosse pyramide qu’on appelle : Ghiseh, a une base de 740
pieds et l’arête de côté mesure… Elle a 450 en hauteur. Elle est
orientée parfaitement selon le méridien terrestre et l’on a gardé
la quadrature du cercle 3.1416, ce qui montre que ces gens
connaissaient les mathématiques et l’astronomie.
Chose curieuse, les dimensions sont au pouce et au pied, la
mesure des seuls anglais ! On y trouve le symbolisme de
l’histoire du genre humain dans sa construction. Il y a un
tunnel de cinq pieds de large et autant de haut qui part à cent
pieds du bas et qui descend cent pieds au centre et en dessous
de la pyramide, puis remonte au-dessus de son point de départ.
Sur le plancher de ce corridor, on a rayé des lignes à tous les
pouces, ce qui signifierait un an par pouce. Parfois, le plafond
est plus bas signifiant que l’humanité marche courbée sous
quelque grande épreuve. Ainsi au pouce qui correspond au
début de la première grande guerre, le plafond reste baissé
pour quatre ans, puis il se relève pour vingt ans et encore il
s’abaisse pour cinq ans : ce qui indique les deux grandes
guerres mondiales. Voilà ce que j’ai lu dans un livre intitulé
“Miracle of Ages”. Personne ne sait encore comment ils se sont
pris pour bâtir pareil monument en ces âges reculés. Comment
monter des blocs de pierre de dix à vingt pieds d’arête ?
Je regrette bien de ne pas m’avoir fait photographier aux
pieds de cette merveille. Un musulman nous demandait une
piastre pour une photographie d’un pied carré, et il nous
enverrait la photographie à notre adresse au Caire, le
lendemain. Je me suis dit : c’est encore un voleur qui va garder
notre argent sans rien envoyer. Mais, non M. Lequen a risqué
et il a reçu une magnifique photographie d’une netteté rare. Le
fameux Sphinx est tout près de la grande pyramide. Il doit
avoir autour de vingt ou vingt-cinq pieds en hauteur. Autour de
là, il y a toutes sortes de tombeaux vides des anciens rois de
l’Égypte. Le lendemain nous visitons le musée égyptien d’une
grande richesse. J’ai vu là ce qu’ils ont découvert dans le
tombeau de Tut à Kamen et dont on a parlé dernièrement. Puis
227
nous visitons la citadelle, la mosquée du Sultan Hussein, une
autre de Mahomet Ali, les tombeaux des Mameluks, les bazars,
le vieux Caire et Matatieh où la Sainte Famille aurait séjourné
durant leur exil en Égypte. Nous avons un jésuite arabe qui est
né là : le Père Samaan. Ce village semble très pauvre. Les
maisons sont petites et faites en terre cuite en grève !
Le matin de notre troisième jour, mon chauffeur se met en
grève en vrai Égyptien. Il refuse carrément de nous conduire
aux pyramides de Sakkarah à une dizaine de milles du Caire. Il
veut dix piastres de plus : je lui rappelle notre contrat d’aller où
je voudrais pendant quatre jours. Il se choque, il se met à crier
fort pour me faire peur. Je lui réponds sur le même ton et en le
disant toute la place publique devant notre hôtel est couverte
de monde. Mes compagnons ont tellement peur que je leur dis
d’entrer dans l’hôtel et que je me débrouillerai tout seul.
Mon chauffeur appelle la police… et moi aussi. Je demande
si des officiers de police savent parler l’anglais ou le français.
Quatre ou cinq se présentent et je leur explique mon contrat
avec le chauffeur. Ils lui parlent, mais il continue de faire le
mauvais. Il fait entrer un officier dans l’auto pour me conduire
au chef, j’en fais entrer trois autres pour me conduire chez le
roi Farouk ! Je leur crie : “Je veux voir le roi Farouk ! … au roi
Farouk !”… C’est tout ce que je peux faire pour garder mon
sérieux devant cette comédie qui paraît bien une tragédie !
Enfin quand il vit mon auto pleine de polices, il céda et
consentit à continuer son contrat. Pour une fois l’Égypte s’est
fait rouler par le Canada ! Combien auraient cédé tout de suite
à sa colère factice qui se serait répétée à tout bout de champ !
En allant à Sakkarah, nous étions en plein pays de Joseph et
des Pharaons. Tout est encore comme en son temps. On voit
les canaux qu’ils ont faits alors et qui servent à irriguer le pays.
Ils ont des grandes roues ou norions qui soulèvent l’eau du
canal et la déversent sur la terre des environs. Ce sont des
bœufs qui les font tourner. Il y a aussi le Nil qui déborde à tous
les printemps et inonde le pays en déposant une bonne couche
de limon qui engraisse bien la terre. On ne peut rien voir de
plus riche que ce sol. Le grain pousse haut et épais. Ils le
228
coupent encore à la faucille comme au temps d’Abraham !
Toute la vie décrite dans la Bible se retrouve partout ici : les
chèvres, les moutons, grain en gerbe, vignes, vergers, les ânes,
les chameaux, etc… J’ai vu Memphis, une des plus vieilles villes
du monde. Là, le long du chemin on voit la statue colossale de
Ramsès II étendu sur le dos. Il doit être là depuis des siècles…
et il va bien y rester encore des siècles ! On se croirait au temps
de Mathusalem !
Le 8 au soir nous arrivons à Port Saïd et nous payons notre
musulman le prix convenu en ajoutant un bon pourboire que
nous avions déjà l’intention de lui donner. C’était bien plus que
les dix piastres qu’il avait voulu nous arracher. Il aurait eu
encore plus sans sa bêtise au Caire. Il me dit en riant : “Tu n’es
pas comme les autres étrangers : on voit que tu as déjà voyagé
beaucoup !” Oui, mon Ali Alah, lui dis-je, tu ne m’as pas roulé
cette fois-là ! N’essaie pas pour les autres non plus ! Sois franc !
Au revoir ! »
Le 9 nous restons à Port Saïd et nous faisons une belle
promenade sur la longue jetée qu’on a bâtie à l’entrée du canal
de Suez. Elle doit avoir pas loin d’un mille de long. Comme la
mer est assez calme nous allons presqu’au bout, autrement les
vagues passent par-dessus et ce serait dangereux de s’y
aventurer. Nous nous sommes fait photographier aux pieds de
la statue de Lesseps, l’ingénieur français qui a construit ce
canal.
Nous décidons de passer le 10 sur le bateau pour nous
reposer de nos courses en Égypte et pour être plus dispos pour
nos courses en Palestine. Nous étions vraiment fatigués… et
comme tout est tranquille sur le Saturnia, nous pouvons nous
reposer en paix.

La Palestine
Le 11 mars, un vendredi 1938, en allant à la chapelle pour
célébrer la messe je vois Haiffa le port de mer où nous allons

229
débarquer bientôt. Mais, j’ai le temps de dire ma messe et
d’aller déjeuner avant qu’on soit prêt à nous laisser descendre
la passerelle. Enfin, je foule aux pieds la Palestine, la terre où
Jésus-Christ, le Sauveur du genre humain a passé sa vie
terrestre !. Que d’actions de grâces à Dieu pour cet immense
bienfait ! … et pour le beau voyage que j’ai eu jusqu’ici ! Ici,
M. Lequen me quitte : comme il n’a que quelques jours à sa
disposition, il prend un autobus de touristes qui fait une
randonnée de trois jours aux principaux lieux saints, puis il
retourne au plus vite au Canada. Je perds un bon compagnon
de voyage que j’aurais aimé à garder avec moi, pour le reste de
mes voyages. Je quitte le Saturnia où nous avons été si bien
traités… et je m’élance seul à travers la Palestine ! J’ai une
certaine douleur et quelques appréhensions, car on se bat un
peu partout entre Juifs et Arabes. Je me recommande à la
garde de mon bon ange et à la protection divine.

Le Mont-Carmel
Je cause un peu avec des Arabes qui parlent l’anglais et je
m’informe un peu de l’itinéraire que je pourrais suivre le
mieux. Je vais me rendre à Nazareth qui n’est qu’à vingt-cinq
milles de Haiffa. En face des quais est une montagne à pente
longue qu’on me dit être le Mont-Carmel. Il faut à tout prix que
je fasse son ascension en l’honneur du prophète Élie et de St
Jean de la Croix, mon grand ami !! Je refuse les taxis qui
veulent me monter là. Je veux faire la « montée du Carmel » à
pieds comme un catholique ! Je laisse ma valise en consigne et
je prends la route qui y mène. Il fait une grande chaleur et le
soleil plombe justement du côté que je dois prendre. Mais je
monte très lentement et en me reposant souvent à l’ombre des
arbres qui bordent le chemin. Le spectacle est tellement beau
que j’oublie la fatigue de monter. Elle me paraît avoir la
hauteur de la montagne de Montréal. Sur le sommet, il y a
l’église et le couvent des Carmes et une espèce d’hôtellerie, où
je vais prendre mon dîner avec bon appétit après mon
ascension de la montagne. Puis des Pères viennent me donner
toutes sortes de renseignements fort intéressants. L’église et le
230
couvent ont été détruits en 1821 par le pacha de St-Jean d’Acre,
Abdallah, et avec les matériaux, il se bâtit un palais qui finit
par retomber aux mains des Carmes.
L’église est dédiée à la Ste Vierge, un de ses premiers
sanctuaires au monde. Sous son autel est la grotte du prophète
Élie qui a vécu sur cette montagne. C’est ici qu’il fit son fameux
miracle et confondit les prêtres de Baal en faisant descendre du
ciel le feu sur son sacrifice, tandis que les faux prêtres ne
purent le faire. Après qu’Élie monta dans son char de feu,
Élisée vint y demeurer. Autrefois, elle était bien boisée et était
encore plus belle que maintenant. Les prophètes
l’affectionnaient comme séjour et que de solitaires sont venus y
vivre dans la prière et le jeûne pour se sanctifier ! L’Écriture
parle souvent de la beauté et de la fertilité du Carmel. On
comprend que les Carmes aient voulu y habiter aussi.
J’ai passé l’après-midi dans la bibliothèque des Pères où
j’ai trouvé un St-Jean de la Croix absolument intact… qui
n’avait pas été lu souvent. Je leur en ai parlé pendant trois
heures et leur ai montré les trésors de sainteté contenus dans
ce Docteur de l’Église qu’ils devraient être les premiers à
diffuser dans le monde après l’avoir vécu ! dans l’autobus des
musulmans Après avoir bien remercié Dieu de cette grande
faveur d’avoir visité le Carmel en arrivant en Palestine, je
descends la montagne et arrive sur la place des quais vers cinq
heures. De là, je vais me rendre à Nazareth. Des taxis me
demandent $5.00. J’aime mieux quelque chose de plus
modeste ! Il y a des autobus, les uns pour les blancs, les autres
pour des Arabes, qui nous transportent pour 25 sous. Comme
je veux connaître ces gens, je choisis l’autobus des Arabes ! Je
veux voir si ce que nos Pères m’ont dit au Caire est vrai, qu’il ne
faut pas parler de religion aux Musulmans. J’étais en soutane,
car on m’avait dit que tous les habitants catholiques ou autres
respectent le prêtre en soutane : c’est une vraie protection. En
me voyant entrer les Arabes sont surpris et me disent que je
devrais prendre l’autre autobus, que celui-ci est pour les
Arabes. Mais, c’est justement ce que je veux : être avec vous
autres ! Avez-vous des objections ? Plusieurs me répondent en
231
anglais, qu’ils n’en ont aucune, et je vois que cette attitude de
confiance en eux leur fait plaisir.
Il y avait trois maîtres d’école qui parlaient bien l’anglais.
Cela va faire mon affaire me dis-je en moi-même ! Avant d’aller
plus loin, je leur demande si c’est vrai que des musulmans
peuvent me tuer si je leur parle de religion. Je m’excuse de ma
hardiesse en disant que je viens de l’Amérique où tout le
monde est libre et qu’on respecte la liberté des autres. Ils
m’assurèrent que ce n’était pas vrai et que je pouvais dire tout
ce que je voulais en fait de religion. Je les ai félicités et je les
exhortai à répandre cet esprit de liberté partout !
Puis je m’informe un peu de leur religion et leur demande
quelle preuve Mahomet a-t-il données que sa doctrine venait
de Dieu. Ils n’en savent rien évidemment. Alors, je leur dis
carrément qu’il n’en avait jamais donné et que par conséquent
on ne pouvait pas le croire ! S’ils étaient pour me tuer, c’était le
temps !
Alors, je leur montrai les preuves que J.-C. a données de sa
divinité et que personne autre ne peut fonder une nouvelle
religion… et pendant une heure, j’explique le Christianisme à
une cinquantaine de Musulmans arabes et je les exhorte à
devenir tous catholiques et de le faire au plus tôt ! Je leur dis
de laisser leurs femmes et leurs enfants se faire catholiques
s’ils le voulaient, qu’il fallait être large d’esprit et laisser les
autres libres de se faire catholiques. J’aurais voulu voir nos
Pères du Caire à mes côtés pour entendre ma prédication à ces
Musulmans ! Ils se seraient tous enfuis comme des diables
dans la peur du martyre. Je leur donnais des exemples et des
comparaisons qui les faisaient rire aux éclats. Ceux qui
savaient l’anglais me traduisaient pour les autres. Quand je
débarquai à Nazareth quelques vieux Arabes vinrent me
remercier de tout ce que j’avais dit et m’avouèrent qu’ils étaient
catholiques… comme tous ceux de Nazareth le sont, me dirent-
ils. Plusieurs me suivaient dans le chemin qui conduisait à
l’hôtellerie des Franciscains où je devais loger et voulaient
encore entendre parler de religion ! Si je restais au pays, les

232
Musulmans entendraient parler de J.-C. plus souvent. En tout
cas, j’étais content de ce premier contact avec les gens de la
Terre Sainte : j’avais plaidé la cause de J.-C. de mon mieux
sans perdre de temps ! Les barbares des premiers siècles
n’étaient pas plus faciles que ces musulmans et les apôtres
n’ont pas craint la lutte : ils ont foncé dans le tas comme on
dit… ils sont morts martyres mais ils ont converti ces païens en
grand nombre !
Comme on ne fait pas de visites le soir, je cause après
souper avec quelques Pères Franciscains et le Frère Léonard.
Imaginez ma surprise ! Je découvre qu’il est le fils de Madame
Bétournay cuisinière à l’hôpital de Caughnawaga, que j’ai très
bien connue. Nous voilà comme parents ! Nous voilà amis pour
tout de bon ! Il me conte toutes sortes de faits intéressants sur
les lieux saints qui m’intéressent énormément et qui me
serviront dans mes visites à ces lieux. Voici son explication du
conflit actuel entre Juifs et Arabes, au moins en partie de la
cause. Quand les Juifs ont commencé à venir en Palestine, ils
achetaient des terres par l’entremise des Muftis, sorte de
courtiers en affaires. Mais, en bons financiers qu’ils sont, ils
ont vite pris l’habitude d’acheter directement des Arabes. Les
Muftis, furieux, ont soulevé les Arabes contre les Juifs. Les
Juifs sont autrement débrouillards que les Arabes : si on voit
un coin sale, ce sont des Arabes qui y vivent : quand on voit
une belle place propre et riche, on sait qu’elle appartient à des
Juifs. Je souhaite qu’ils arrivent là en grand nombre et qu’ils
s’y établissent pour toujours. C’est leur pays et des millions
pourraient y vivre aisément. Tout se transforme sous leurs
mains : ils plantent, ils embellissent et améliorent tout. À cause
des troubles, les touristes sont rares cette année : notre bateau
est l’un des rares qui a eu la permission d’aborder : j’ai donc été
bien chanceux de l’avoir pris à temps ! Il y a des escarmouches
ça et là et tous les jours, il se fait tuer des hommes. On me dit
qu’il n’y a aucun danger pour un prêtre en soutane. Mais,
quand ils tirent sur les autos qui passent dans les chemins, ils
ne voient pas la soutane ! Enfin, à la grâce de Dieu : je vais
circuler où je pourrai en Palestine sous la protection de Dieu !

233
Le 12 au matin, nous voyons au loin une haute colonne de
fumée : ce sont des Arabes qui ont cassé le tuyau d’huile qui va
de l’Iraq à Haiffa et qui appartient aux Anglais. Ils font cela
assez souvent depuis le commencement des troubles.

Le Thabor
Je rencontre chez les Franciscains, à leur hôtellerie, M. et
Mme Lanthier de Montréal que j’avais connus sur le Comte de
Savoie. Ils me disent qu’ils sont tout organisés pour aller au
Thabor à 7 milles de Nazareth : ce sera moins cher à trois que
seul et ce sera fait. J’y vais ! Nous avons un bon chauffeur
arabe qui semble cultivé et parle bien le français et l’anglais. Il
a une grosse Studebaker à sept places. Avant d’arriver à la
montagne, on arrive à un petit ruisseau assez évasé de cinq à
six pieds de large et trois ou quatre de profondeur. Je vais pour
débarquer instinctivement, mais il nous dit de rester en place.
Il sort et examine le terrain et la profondeur de l’eau, puis il se
met à la roue, recule une cinquantaine de pieds, puis se lance à
toute vitesse pour sauter ce ravin. Je me pensais fini ! L’auto
saute à moitié de l’autre versant qui était assez incliné pour que
les roues puissent monter sans se briser. Quelle frousse nous
avons eue ! Puis il continue, en riant, à pleine vitesse jusqu’à la
montagne. Elle a dans les deux mille cinq cents pieds au-
dessus du lac de Génésareth et actuellement on la monte dans
un chemin fait en lacets qui zigzague sur les flancs du Thabor.
Notre chauffeur tourne les courbes si vite qu’il me semble
toujours qu’il va passer tout droit… et que nous déboulerons en
bas. Personne ne parle : ils font comme moi : ils prient et
disent leur acte de contrition ! Enfin, nous voilà au sommet en
face du couvent des Pères Franciscains.
L’église a été bâtie par des souscriptions des Américains
collectées par les Servantes de Jésus-Marie. Quand aux lieux
exacts où ont eu lieu les différents mystères de J.-C., je ferai
tout simplement abstraction de ces mesures ou indications des
bons Pères. Comme ici, il me suffit de savoir que c’est ici sur ce
sommet que Jésus s’est transfiguré… et je l’adore dans sa

234
transfiguration… et non à l’endroit indiqué par notre guide.
Que de bouleversements se sont produits sur cette montagne
comme les morceaux de décombres le prouvent bien. J’aurais
voulu y faire ma retraite annuelle, mais le Père Supérieur dit
qu’il ne veut pas céder une chambre au même pour huit jours :
la règle est de trois jours afin de permettre aux autres touristes
de loger là s’ils le veulent. J’ai beau lui dire qu’il n’y aura pas
d’autre bateau pour cette année à cause des troubles… il
maintient la lettre de sa règle, Eh bien ! Dieu veut donc que je
la fasse ailleurs… je la ferai ailleurs !
Le Thabor est en forme de dôme immense renversé et un
peu aplati au sommet où il y a place pour un bon village. Il est
actuellement tout dénudé : on me dit que les Turcs ont coupé
tous les beaux arbres qui le couvraient, durant la première
grande guerre. Quelle belle vue !… on a de là… Nous avons
contemplé avec un plaisir immense ce que nous voyons de ce
sommet qui a vu les splendeurs de la divinité ! On voit au sud
les chaînes des monts Ephraïm, puis l’immense plaine
d’Esdrelon si fertile, à l’ouest la chaîne des monts du Carmel,
puis le lac de Génésareth et la vallée du Jourdain avec sa
verdure, et vers le nord, la chaîne des monts où se trouve le
grand Hermon toujours couvert de neige et visible dans toute
la Palestine. Avant de descendre, je demande à Jésus la grâce
de me transfigurer intérieurement en homme surnaturel et de
vivre dans l’avenir pour rendre témoignage à sa divinité non
seulement par mes paroles, mais surtout par ma conduite. J’ai
aussi peur en descendant qu’en montant… et nous sautons le
ruisseau de la même manière, mais avec plus de confiance en
notre chauffeur cette fois-ci. En face de nous est le petit
Hermon au pied duquel on voit un petit village blotti comme
dans un creux de la montagne : c’est Naïm où Jésus a
ressuscité le fils de la veuve de Naïm. Au point de vue
géologique on se demande comment cette montagne a surgi
ainsi toute seule dans la plaine. On dirait que Dieu veut la faire
ressortir davantage pour le grand miracle qu’il devait y opérer
un jour.

235
Nazareth
Après dîner, le Frère Léonard nous conduit à la chambre
de l’Annonciation qu’on a évidemment bâtie au même endroit
où se trouvait la sainte maison de Marie, mais qui aurait été
transportée par les anges à Lorette en Italie. Dire qu’on est
dans le lieu où le Verbe se fit homme et que Marie habitait avec
St Joseph. On voudrait y séjourner longtemps, y prier et y
méditer sur ce grand mystère de l’Incarnation. Quelle
reconnaissance envers Dieu de m’avoir amené jusque-là ! Au
lieu de descendre quelques marches pour aller à la grotte,
maintenant on en descend dix-sept à cause des débris de
l’église d’autrefois. En 1730, les Franciscains bâtirent l’église
actuelle, mais on ne leur laissa pas le temps de déblayer le
terrain des anciennes ruines. Je visite aussi plusieurs autres
grottes fréquentées par Marie et Joseph et plus tard par Jésus
lui-même.
Je visite la fontaine de la Vierge : comme il n’y en a qu’une
dans Nazareth, il est bien certain que nos trois saints
personnages venaient y puiser de l’eau. Ce sont surtout les
filles et les femmes qui portent l’eau dans des jarres sur la tête
sans les tenir en place. Sans doute que Marie a dû faire de
même ! Naturellement on tient à boire de cette eau. Un peu
plus loin, on visite l’atelier de St Joseph maintenant enclavé
dans une église.
Je suis allé dans la synagogue bien en ruines, mais ce doit
être le même parquet et les mêmes fondations, car rien ne
change dans ces villes d’orient. Jésus y est souvent allé sans
doute. Tout près, il y a une chapelle avec une énorme table de
pierre en avant de la chapelle où Jésus aurait mangé avec ses
disciples. Le 13, un dimanche, j’assiste à la messe paroissiale :
je compte douze hommes et quelques femmes et enfants : c’est
bien peu pour les 8000 habitants de cette ville ! Que c’est triste
de voir si peu de catholiques là où Jésus a vécu une trentaine
d’années ! Après dîner, je vais voir avec mon même guide le
rocher du Précipice où les gens auraient voulu tuer Jésus en le

236
précipitant d’en haut. Mais, c’est à une heure de marche de
Nazareth : Je ne crois pas que ce soit le vrai rocher, car
l’Évangéliste dit : « Ils voulurent précipiter Jésus du rocher sur
lequel leur ville est bâtie ». Ce devrait être plutôt de la hauteur
où sont bâtis les Salésiens. Quand même c’est une promenade
fort intéressante et qui en vaut la peine. De là, nous voyons la
plaine d’Esdrelon, une des plus fertiles du monde, on voit
Naïm, Jesraël, Galaad où Gédéon vécut, et les montagnes de
Gelboé rendues fameuses par les exploits de David. En route, je
visite Notre-Dame de l’effroi où Marie aurait eu peur lorsque
les gens conduisaient Jésus au rocher pour le jeter en bas. Je
suis monté chez les Salésiens à pied Leur chapelle est dédiée à
Jésus Adolescent où ils ont un orphelinat. De là, on a une vue
magnifique sur tout Nazareth et le pays environnant : le
Carmel, le Thabor, et le petit village de Sephoris où Marie est
née et où Joachim et Anne ont vécu.
Le 14, je visite les excavations chez les Sœurs de Nazareth,
une communauté française qui avait pris ce nom déjà. Quand
l’évêque demanda des religieuses pour Nazareth le Pape Pie IX
lui dit : « Les Sœurs de Nazareth sont toutes désignées ! »
D’après les inscriptions des anciens, les fouilles actuelles
semblent bien révéler le tombeau de St Joseph, et l’endroit où
il vivait tout à côté avec Jésus et Marie. Les Religieuses me
donnent un livret où toutes les preuves sont données. J’ai dit la
messe là dans le tombeau qui était comme une troisième
chambre de leur maison, toute taillée dans le roc.
Pendant mon séjour à Nazareth, j’ai dit la messe à la grotte
de l’Annonciation, au tombeau de St Joseph, et à l’église de la
Nutrition ou de la Ste Famille. Quelle impression de faire
descendre Jésus-Christ sur l’autel dans l’endroit où le Verbe est
descendu en la Vierge Marie ! Il a trouvé Marie pleine de
grâce… je lui demande de vouloir bien par ses mérites infinis
me donner une augmentation considérable de cette grâce que
Marie avait reçue de Dieu. Moi aussi, je voudrais le donner au
monde ! Pour cela, il faut que j’en sois plein. Le 15, je reste à la
maison dans la matinée à cause de la pluie, mais après dîner, je
retourne voir la grotte de l’Annonciation et l’atelier de St-
237
Joseph. J’y ai prié longtemps et souvent. Que Dieu m’accorde
les grâces que je lui ai demandées pour moi, pour mes parents
et amis et pour tous les hommes du monde… encore si païens
après tant de siècles de christianisme !
Dans tout mon pèlerinage en Terre Sainte, je veux plus
m’arrêter aux mystères qui se sont opérés là, qu’aux endroits
qu’on nous indique comme le lieu où ils se sont opérés.
Puisque Dieu a permis en général leur destruction, c’est donc
qu’ils ne sont pas nécessaires à notre sanctification et qu’il veut
que nous nous arrêtions plus à ce que la foi enseigne qu’à ce
que les yeux nous montrent. N’empêche que c’est un privilège
inestimable que de pouvoir circuler et de voir les lieux où Notre
divin Sauveur a évolué pour nous donner le salut et notre
religion qui l’assure. Comme nos sens sont utiles et même
nécessaires pour la contemplation, ainsi, nos sens peuvent
nous aider grandement à nous ramener aux mystères qui se
sont accomplis dans les endroits visités par nous. St Ignace
recommande toujours une composition de lieu afin de fixer
l’imagination sur quelque chose de concret et de pratique pour
servir de base à l’intelligence dans la contemplation de la vie de
Notre-Seigneur. Je suis content d’avoir donné cinq jours à
Nazareth. le mont des béatitudes
Le 16 mars, je m’en vais à l’hospice Italien sur le Mont des
Béatitudes que le Frère Léonard me recommande comme un
endroit idéal pour ma retraite. De fait, je n’aurais pas pu
trouver mieux, et c’est un bon centre des souvenirs bibliques. Il
n’y a aucun touriste encore et le vieil aumônier mange chez lui
de sorte que je suis seul à table. Il y a sept Religieuses qui
gardent cet hospice et elles sont à faire construire une belle
chapelle pas loin de là. La maison domine toute la région et
surplombe le beau lac de Génésareth entouré de hautes
montagnes surtout d’un côté. Il a une vingtaine de milles de
long par une dizaine de large en forme de poire ou de harpe
comme son nom signifie.

Corozaïn… maudite par Jésus

238
Voici l’excursion la plus difficile que j’aie faite en
Palestine : aller voir la vieille synagogue de Corozaïn à cinq
milles de l’hospice. Les Sœurs me disent qu’il n’y a qu’un jeune
garçon de 12 ans qui peut m’indiquer le chemin… qui n’existe
pas ! Il m’en coûtait fort de partir seul avec ce jeune garçon
pour le désert… et si j’avais connu la route, je n’y serais pas
sûrement allé du tout. Mais, je voulais voir ce pays que Jésus
avait certainement parcouru plus d’une fois. Nous partons
après dîner et les Sœurs me disent qu’il ne serait pas prudent
d’entrer après le coucher du soleil. Pas loin de l’hospice, il y a
un poste de soldats anglais qui me demandent qui je suis et où
je vais. Ils me laissent passer en me disant que c’est du haut de
cette colline où vous allez que les Arabes tirent sur vous. Mais,
ils ajoutent comme tous les autres que personne ne tire sur un
prêtre en soutane. Espérons que c’est vrai, mais j’hésite ; mais
me confiant en Dieu je continue ma route.
Au-delà de la petite colline nous entrons dans un champ
épouvantable où l’on ne voit que de la roche à perte de vue. Je
pense au champ de Roches à Rigaud multiplié par cent et mille.
Il y en a de toutes les grosseurs jetés là pêle-mêle, Dieu sait
comment et pourquoi ! On saute par-dessus une, on en
contourne une autre, on trébuche sur l’une et l’on glisse sur
l’autre, on se tord les pieds sur ces pierres rondes et lisses. Je
ne vois pas comment mon guide peut suivre une direction
déterminée à travers ce champ de roches : je ne vois aucun
point de repère nulle part.
En plus le soleil plombe perpendiculairement sur nos têtes
et nous rôtit tout ronds ! Je mets un mouchoir sur la nuque
tenu par mon chapeau. J’ai dû m’asseoir plusieurs fois : je
pensais mourir là. Retourner ? … mon guide disait que ce
n’était pas loin… et je me disais allons-y ! Puis, voilà qu’il glisse
sur une pierre aiguë et se blesse le genou assez qu’il a peine à
marcher. Je pensais : s’il faut que je le ramène sur mon dos,
nous sommes morts tous les deux ! Du haut d’une colline très
loin, des bergers nous crient quelque chose… il me passe un
frisson sur le dos ! On m’a déjà dit que ces mahométans
peuvent tuer un homme pour quelques sous et ils savent qu’un
239
étranger au pays a de l’argent. Mon jeune guide sait quelques
mots d’anglais et il me dit qu’ils veulent me servir de guide !
évidemment pour avoir de l’argent. Dis-leur que je suis satisfait
de mon guide, je n’en veux pas d’autres ! Heureusement, ils
restèrent où ils étaient. Enfin, nous arrivons à la fameuse
synagogue… au milieu de ce champ de pierres ! Il reste un mur,
des chapiteaux bien sculptés et les dalles ou parquet en
grandes pierres plates. Tout cela en granit noir comme du
charbon et dur comme du diamant. Il n’y a aucun signe
d’habitation autour. C’est un mystère pour moi, comment
pouvait-il y avoir une ville à cet endroit maintenant une
immense étendue de roches et non pas d’anciennes
constructions puisqu’elles sont rondes et de toutes les
dimensions. Est-ce l’effet de la malédiction de Jésus ? Cela
paraît bien la seule explication au moins pour moi. Après nous
être reposés un peu, nous prenons la direction de l’hospice que
je n’aurais jamais trouvé par moi-même. Nous étions déjà loin
quand un individu nous crie de la synagogue et nous fait signe
de revenir. C’était un Arabe qui voulait son bachiche ou
pourboire je suppose, pour nous montrer cette vieille relique,
mais nous continuons sans en faire de cas.
Il était cinq heures et nous sortions un peu des roches
quand trois hommes arrivent à cheval. Mon Dieu, me dis-je,
protégez-moi de ces gens qui pourraient faire de moi ce qu’ils
veulent, étant sans protection et loin de tout secours. Quelle
frousse dans mon âme ! Arrivés près de nous, ils sautent à terre
et nous entourent et parlent à mon jeune guide évidemment lui
demandent qui je suis, etc… Il ne pouvait pas me dire ce qu’il
disait et ce devenait sérieux et inquiétant quand il me vient à
l’idée de leur faire une belle façon. En souriant je tape sur
l’épaule de l’un et lui dis en anglais : « You are a fine fellow!
You are allright! » Tu es un bon garçon ! Mon guide avait
compris et il leur dit le sens de mes paroles. Les voilà tout
souriant eux-mêmes et me montrent de la bonté et du
contentement de me voir. Cela me soulage le cœur ! Puis, ils
me tirent de leur côté et me font signe d’aller avec eux. Mon
guide dit qu’ils m’invitent à aller souper avec eux chez eux !

240
Mais, vous comprenez que j’étais bien trop pressé pour
accepter leur invitation à aller souper et passer la nuit chez
eux. Je n’aurais pas voulu pour tout l’or du monde ! Je leur
promets d’accepter la prochaine fois que je reviendrai à
Corozaïn ??? … Une fois la peur partie, j’aime à examiner ces
hommes aux traits parfaits, avec une belle charpente et des
yeux noirs et vifs ! Quels beaux spécimens d’hommes ! Je n’ai
jamais vu non plus de si beaux chevaux !
Quel soulagement quand je les vis sauter sur leurs beaux
chevaux et s’éloigner avec des saluts d’amitié ! Je ne pouvais
pas en croire mes yeux ! Quelles actions de grâces je dois à
Dieu de n’être pas mort d’un coup de soleil en route, ni tué, ni
volé, car j’avais tout mon argent sur moi !
Avec quelle joie je vis apparaître la silhouette de l’hospice !
Je donnai un bon pourboire à mon jeune guide qui était très
content… et moi archi-content d’être revenu ! J’ai vu Corozaïn !
Corozaïn… maudite par Jésus… je ne voudrais jamais
retourner te voir ! Mais, il n’y a pas qu’à Corozaïn qu’il y a
beaucoup de roches : il y en a partout. Les collines en ont
beaucoup et les pluies les font rouler dans les chemins qui
longent ces collines : après des siècles… les chemins en sont
couverts ! On comprend que la peine infligée ordinairement
était la lapidation : ils ont des roches partout. Heureusement
que les Anglais ont commencé à faire de belles routes en
asphalte qui sont une vraie bénédiction pour le pays.
L’automobile va faire améliorer les routes… et remplacer les
petits ânes pour les voyages.
Je suis arrivé dans la meilleure saison juste après les pluies
et quand le pays est dans son plus beau ! La végétation est
abondante et les fleurs couvrent les champs, surtout cette fleur
rouge comme une rose simple. Autour de l’hospice il n’y a pas
de clôture ni ailleurs : tout est vaste et libre.
Chacun a ses bergers pour garder ses moutons ensemble
ou ses bœufs ou ses chèvres. Je pourrai aller me promener où
je voudrai sans obstacle. J’aurais bien voulu faire le tour du Lac
de Génésareth en bateau, mais je n’ai pu trouver personne : ils

241
trouvaient tous cela trop long et trop dangereux, car vers deux
heures de l’après-midi, il s’élève un vent très fort qui soulève de
très grosses vagues. Je voulais trop et je n’ai pas même été faire
un tour de barque !

Ma retraite annuelle sur le mont des béatitudes


Le 16 mars au soir, je commence ma retraite annuelle à
l’hospice où je suis le seul étranger. J’ai une belle chapelle avec
le St Sacrement à ma disposition et une magnifique et grande
véranda d’où je puis voir tout le lac et le pays environnant. Je
n’ai jamais eu meilleur endroit pour faire ma retraite.
J’avais la grande route qui passe par l’hospice pour faire
mes promenades, et où il y a très peu de gens qui y vivent dans
les petits villages isolés les uns des autres. Un jour, je voulais
me rendre à l’embouchure du Jourdain à quatre ou cinq milles.
Quelques enfants m’ont suivi longtemps en me criant : « Saba
Babiche ! » Monsieur un pourboire ! On m’avait averti que si je
donnais quelque chose à l’un, j’aurais tout le village et tous les
villages à mes trousses. En revenant une fillette de six ans à
peu près m’a suivi un bon deux milles criant après moi pour
son babiche. Enfin, j’étais si loin du village que j’ai risqué une
aumône. Elle part comme une flèche en criant à tue-tête : « Il
m’a donné un babiche », je suppose. En le disant une grande
fille arrive à la course pour son pourboire et d’autres la
suivaient. J’ai dû la refuser pour décourager les autres qui s’en
venaient à la course. Ils sont si pauvres que ce refus me faisait
mal au cœur. Mais, on se dit : ils sont si nombreux qu’il faudra
bien les refuser quand on n’aura plus rien à donner ! Ces gens
sont arrivés comme au temps d’Abraham, et ils ne s’améliorent
pas beaucoup en voyant combien les Juifs sont industrieux
autour d’eux. J’aimais aussi aller du côté de Capharnaüm à
deux milles je suppose. Là, le terrain est évasé comme un
amphithéâtre et descend une pente douce jusqu’à l’eau.
J’aimais à voir les pêcheurs arriver avec leurs poissons et
étendre leurs filets comme au temps de Notre-Seigneur. Les

242
Franciscains y ont une hôtellerie peu fréquentée, n’étant pas
près des grandes routes.
Un jour après dîner, je vis un spectacle fort intéressant de
ma véranda. Des milliers de cigognes sont arrivées au-dessus
du lac où elles voltigeaient sans ordre, et s’entrecroisaient de
toutes les façons. Après quelque temps, voici qu’elles se
mettent en ligne et forment d’immenses spirales au-dessus du
lac, et quand elles furent toutes en ligne, elles commencèrent à
tourner leurs spirales du côté du ciel et montèrent si haut que
je les perdis de vue complètement dans le beau ciel pur de
Palestine. Elles s’en vont plus au nord à cette époque de
l’année.
Ce que j’appréciais fort durant ma retraite, c’était de savoir
que Jésus avait parcouru la même région, qu’il s’était assis sur
une de ces roches qui sont là devant moi pour parler à ses
disciples et au peuple. À Capharnaüm, il me semblait le voir
dans sa barque avec la foule devant lui sur la grève et les
différentes sortes de terrains qu’il avait vues, je les voyais aussi.
Sur la montagne des Béatitudes, il y a beaucoup de foin où la
foule pouvait s’asseoir aisément et confortablement. Quelle
superbe vue du haut de cette montagne. Les côtes escarpées et
très hautes du côté de Gerasa, le beau lac en forme de harpe et
les prairies du côté de Magdala. Puisque la divine Providence
m’a amené sur le Mont des Béatitudes, la matière de ma
retraite est toute désignée : je vais approfondir avec la grâce de
Dieu le sermon sur la Montagne qui commence par les
Béatitudes. Je donnerai séparément tout ce sermon tel que je le
comprends maintenant dès que j’en aurai le temps : il en vaut
la peine Je me suis efforcé de me représenter J.-C. tel qu’il
devait être réellement durant sa vie terrestre.
Mais, les villes et les villages qui étaient très nombreux
dans ces régions ont disparu dans le cours des âges. D’après les
historiens, ce pays était très populeux et maintenant c’est le
désert pratiquement et un endroit idéal pour faire une
retraite ! Le 25 mars, la fête de l’Annonciation, je finis ma
retraite en passant la nuit à la chapelle pour honorer les nuits

243
blanches qu’il passait à prier pour nous. Je m’unis à toutes ses
prières qu’il faisait à son Père céleste durant ces nuits
blanches. Ce ne m’a pas paru long. Qu’il soit béni de m’avoir
fait cette faveur de rester avec lui en Personne réellement
présent dans le Tabernacle. C’est comme si j’avais passé une
nuit avec lui autrefois sur cette même montagne durant sa vie
terrestre. Je demande au Père éternel de m’accorder toutes les
faveurs que je lui ai demandées durant cette nuit inoubliable…
seul avec Jésus sur ce Mont des Béatitudes ! Je ne me suis pas
contenté de lui demander des grâces, je lui ai donné tout ce que
je pouvais en fait d’adoration, de louanges, d’actions de grâce
comme si déjà, j’étais dans le ciel.

Mon chemin de Damas


Après déjeuner, j’entends dire que des touristes
s’organisent pour aller à Damas : c’est justement ce que je
voudrais ! Après dîner, nous partons cinq voyageurs en
automobile pour Damas. Arrivés aux lignes de la Syrie, on
exige mon passeport que je n’ai pas. J’avais complètement
ignoré que la Syrie était une province différente de la
Palestine… je vivais depuis quinze jours en Palestine. J’ai tout
essayé pour amadouer l’officier en charge… il était
incorruptible ! Que faire ? Le jour baissait et nous étions en
plein pays des escarmouches entre Juifs et Arabes. Il n’y avait
pas d’hôtel, ni aucune maison où j’aurais pu me retirer. Alors,
un passager offre au chauffeur de venir me conduire à Roche
Pina, à quelques milles de là, et d’où un autobus part dans
quelques minutes pour Tibériade. Les autres passagers
consentent d’attendre là le retour de leur chauffeur. Il vint me
conduire à l’autobus, mais en exigeant son prix quand même
pour Damas vu que je lui avais fait perdre un passager. Pour lui
c’était raisonnable et je lui payai ses cinq piastres. Grâce à
Dieu, je puis attraper l’autobus : autrement, j’étais très mal pris
comme en plein champ et la nuit qui s’en venait vite. Eh bien !
je me suis dit : c’est ma retraite que j’ai comprise, et
maintenant que je dois vivre : contrariétés, c’est la vie normale
pour tout chrétien, Dieu ne veut pas que j’aille à Damas… je n’y
244
veux plus aller ! Au lieu de me laisser voir la maison de St Paul,
Dieu me traite comme St Paul !… C’est encore mieux ! St Paul
s’est fait descendre par Dieu de son cheval sur le chemin de
Damas… et Lacouture se fait descendre de son automobile
aussi sur le chemin de Damas ! Il devient l’Apôtre des Gentils,
et moi, j’étais déjà l’Apôtre des « païens » dans le clergé ! Il se
fera persécuter partout… et moi, je le suis déjà et le serai
encore sûrement ! Il en appelle à Rome… et les païens lui
accordent la faveur d’aller plaider sa cause devant César. Moi
aussi, j’en ai appelé à Rome et mes Supérieurs catholiques me
refusent ce privilège que les païens avaient sous un
gouvernement païen. Si je m’éloigne de St Paul sur ce point, je
me rapproche de Jésus qui n’a pas eu de procès des Pharisiens.
St Paul disparaît dans le désert pendant quelques années… et
moi aussi, on va me reléguer dans la solitude pour plusieurs
années. St Paul est monté jusqu’au troisième ciel… et moi, je
voudrais monter au plus haut des cieux… dans l’éternité ! Il est
certain que j’aime mieux imiter la vie de St Paul que d’aller voir
sa vieille cabane à Damas !
Une fois dans l’autobus, j’apprends qu’il se rend à
Jérusalem : tant mieux, je ne veux pas arrêter à Tibériade que
j’ai déjà vu et où il n’y a rien de bien intéressant pour moi. Je
continue donc jusqu’à Jérusalem. Nous sommes en plein pays
biblique. Nous longeons le lac de Génésareth, puis nous
passons la plaine d’Esdrelon, Samour, l’ancienne Béthulie, la
patrie de Judith, les monts de Gelboé, le pays de Gédéon,
Dathaïm où Joseph alla chercher ses frères qui le vendirent aux
Ismaélites, Siche, pays de la Samaritaine, maintenant appelé :
Naplouse, le puits de Jacob qu’on nous signale en passant,
nous ne sommes pas arrêtés à Naplouse parce que c’était un
centre de troubles sérieux. Notre route nous montre un pays
très varié et accidenté, ondulé et montagneux malgré toutes ces
roches partout, il semble être bien fertile : le grain pousse épais
et haut où il y en a ! Quant aux anciennes villes qui sont
mentionnées dans la Bible, il en reste bien peu et toutes sont
en ruines. Souvent il n’y a plus de traces même de la ville. Le
temps a tout détruit. Les noms sont changés par les Arabes et

245
c’est très difficile de s’y reconnaître. Il faudrait rester des
années dans le pays pour en parler convenablement. Dieu nous
montre si clairement que tout passe en ce monde.
Ce qui frappe dans ce voyage, c’est d’abord l’absence
d’arbres. On me dit que ce sont les Turcs qui ont tout coupé
pendant la guerre pour toutes sortes de raisons. On voit des
champs cultivés, des vergers d’oliviers et des vignes sur les
flancs des collines. Tout ce pays est très peu habité. Il y a
amplement de la place pour tous les Juifs du monde, et je
souhaite qu’ils reviennent tous dans leur propre pays, où ils
pourront vivre facilement.

Jérusalem
Enfin après un voyage de trois heures, nous arrivons à
Jérusalem sans pouvoir la voir d’avance. Elle est bâtie sur un
plateau de trois mille pieds, mais lui-même est entouré de
collines qui la cachent. Quelle profonde émotion en entrant
dans Jérusalem, la ville sainte autour de laquelle pivote toute
l’histoire de l’Ancien Testament, la ville théâtre de la
prédication de Jésus-Christ, de sa passion et de sa mort. Ce qui
me touche surtout, c’est cette espèce de miracle que Dieu a fait
pour m’avoir dans Jérusalem ! Humainement parlant, c’était
une chose absolument impossible et improbable que je puisse
venir ici... et m’y voilà rendu ! Quelle reconnaissance pour tant
de bonté envers moi !
Je me rends chez nos Pères de l’Institut Biblique où le Père
Général me disait de me retirer, et il avait même pris la peine
de les avertir de mon arrivée prochaine. J’étais donc attendu et
j’ai été bien reçu par nos Pères : le Père Libignac, supérieur, le
Père Senès, ministre et le Père Kopel et un Père espagnol dont
j’oublie le nom : (Fernandez ?) C’est ici que les étudiants
bibliques de Rome viennent pour passer six mois en Terre
Sainte, avant d’avoir leur doctorat en Écriture Sainte. À cause
des troubles, il n’y avait que quelques étudiants dont deux
canadiens : M. Leclaire de St-Hyacinthe et M. Trépanier de
Trois-Rivières. Comme cet Institut est en plein centre de la

246
ville, ce sera très commode pour nos visites dans la ville. Mais,
il est trop tard aujourd’hui pour faire des visites : je me
contente de causer avec nos Pères et les étudiants qui sont là.
Les Pères organisent une expédition pour faire le tour de la
Palestine. Je refuse leur invitation de me joindre à eux. Je veux
être libre de mes mouvements et libre de m’arrêter où je
voudrai et aussi longtemps que je voudrai ; ce qu’on ne peut
pas faire en groupe. Je le ferai aussi à dix fois moins cher ! On
me dit que la population a beaucoup augmenté avec l’arrivée
des Juifs : elle doit être dans les 80,000. Les Juifs ont bâti des
quartiers entiers bien modernes à l’américaine avec des
édifices de six et sept étages en belle pierre avec de beaux
boulevards. Je passe donc la veillée à entendre parler de
Jérusalem et de ses monuments historiques. Le 26, je
commence des visites en compagnie de M. Leclaire qui connaît
déjà Jérusalem et qui m’explique une foule de détails
intéressants. D’abord, je tâche de dire la messe dans un
sanctuaire historique chaque matin.
Voici les principaux :
Le tombeau de Notre-Seigneur. Sur le Calvaire. Au
Lithostrotos chez les Sœurs de Sion. À l’Ecce Homo chez les
Sœurs de Sion. À Gethsémani chez les Sœurs de Sion. À la
grotte près du tombeau de la Ste Vierge. Au Notre Père, chez
les Carmélites du Mont des Oliviers. À la Dormition de la
Sainte Vierge. Grotte du Palais de Caïphe chez les
Assomptionnistes. À St-Pierre Galicante. À Aïn-Karim, Maison
de St-Jean-Baptiste. À Ste-Anne, chez les Pères Blancs. À la
Grotte de St-Joseph chez les Sœurs de Nazareth. Chez les
Franciscains, près du Cénacle. Chapelle Ste-Hélène,
souterraine St-Sépulcre où fut trouvée la vraie croix. Grotte de
la Nativité, Bethléem.
Comme j’étais ordinairement seul pour aller dire la messe
en ces sanctuaires, je prenais mon temps pour les bien visiter
et après mon action de grâce pendant laquelle je demandais les
grâces particulières au mystère qui s’était opéré là. Je priais
aussi toujours pour tous mes parents et amis et pour la

247
conversion du monde. Parlons un peu de ce qui choque dans
presque tous les sanctuaires de Palestine : c’est que les
schismatiques en ont une part et la défendent mordicus contre
les catholiques. Par exemple au St-Sépulcre, pendant que les
Franciscains chantent une messe devant le St-Sépulcre qui leur
est réservé, les Grecs chantent la leur dans le sanctuaire de la
basilique qui leur appartient, les Arméniens font de même, et
les Coptes dans leur partie. Tous ces groupes chantent à tue-
tête pour enterrer les autres : c’est un véritable vacarme des
plus disgracieux et choquant. Mais on peut dire ce que disait
un vieux Frère Sacristain à un prêtre américain qui s’en
plaignait et qui disait : ce ne peut pas être le tombeau de Jésus-
Christ avec cette rivalité absurde entre les groupes : n’est-il pas
écrit que son tombeau sera glorieux ? « Trouvez un autre
tombeau où toutes les races se battent pour l’avoir… » Quand
on dit la messe au tombeau même, deux gros moines
schismatiques se tiennent debout à la porte pour affirmer leur
droit au tombeau, et quand un schismatique, dit la messe, deux
franciscains font de même. On met là des gens bien bâtis et
capables de se battre et de se défendre. Le sacristain me disait
qu’un jour de fête son tapis débordait un peu sur le plancher
des Arméniens, l’un coupa le morceau. Après la première
guerre, la France aurait eu la chance de prendre la Palestine
sous sa protection et peut-être de chasser les schismatiques,
mais le vieux païen Clemenceau a dit qu’il ne voulait pas être le
sacristain de Rome. Alors, ce sont les Anglais protestants qui
en ont hérité.
Dans la Basilique où se trouve le tombeau, dans le transept
de droite, il y a une élévation d’une quinzaine de pieds qui est
le Calvaire même. Mais ce sont les Grecs schismatiques qui ont
l’emplacement même de la croix ; un trou dans une fente du
rocher qui s’est fendu à la mort de Jésus. Ils ne nous
permettent pas de dire la messe à cet autel. Mais, les
Franciscains à force d’argent ont acheté le terrain
immédiatement adjacent et ils ont édifié un autel où les prêtres
catholiques peuvent dire la messe, à quatre ou cinq pieds du
trou de la croix. Mais, ils nous permettent de vénérer leur

248
endroit et le trou de la croix. Pendant ma messe sur le Calvaire
et pendant mon action de grâce j’entendais tous ces
hurlements d’en bas, c’est le mot, qui donnent la chair de
poule. Mais, vraiment cela nous remet au temps de la
crucifixion : ce devait être exactement comme cela autour de
Jésus sur la Croix. Une fois, je dis à un copte qui parlait
l’anglais : « Vous n’avez pas honte de faire les fous de la
sorte ? » Il me répondit : « Les autres font comme nous ! »
Pour arriver à la Basilique du Saint-Sépulcre il nous faut
passer par les bazars : petites rues qui zigzaguent dans tous les
sens. Ce n’est qu’après une dizaine de fois que j’ai pu trouver le
chemin. Ces petites rues ont autour de dix pieds de large et les
petits magasins s’échelonnent sur les deux côtés : chacun se
tient à l’entrée de sa petite boutique où il étale sa marchandise
particulière : de la viande, des bonbons, des légumes, des
fruits, des curios de toutes sortes, des tapis, des broderies, de
l’étoffe pour tous les goûts, des articles d’art en fer, en argent et
en cuivre, très bien travaillés, etc., etc. Or, ce vieux Jérusalem
communique avec tout le reste de la ville et tout passe par là :
des troupeaux de moutons, des ânes, des chameaux, des
chèvres, des vaches, etc. Imaginez la saleté de ces rues : on se
fait éclabousser à tout instant par quelque animal. Une fois, en
sortant de là un petit Arabe voulait frotter mes chaussures,
mais je l’avais fait le matin, je refusais quand il me montre ma
chaussure toute couverte ! Il a gagné son argent cette fois-là.
La viande est là pendue à des crochets toute couverte de
mouches et de poussière, j’ai vu du sucre à la crème couvert
d’une épaisse couche de poussière, etc… tout se vend quand
même. J’ai vu un Arabe accroupi à terre le long du chemin
vendant des espèces de crêpes empilées entre les jambes, se
mouchant avec ses doigts, se grattant les orteils au-dessus de
ses galettes, aspergées par un animal qui passe… et ses galettes
se vendent quand même ! Les gens font comme les bêtes, ils se
soulagent n’importe où… c’est à vous de regarder où vous
mettez le pied. Ces pauvres gens n’ont pas progressé d’un
pouce depuis le déluge. Ils sont élevés dans la plus grande
pauvreté et la saleté : ils n’ont que ce qu’ils ont sur le dos qu’ils

249
gardent tant que l’étoffe tient bon. Leur nourriture est bien
simple !
Pendant que j’étais sur le Mont des Béatitudes, les Sœurs
faisaient bâtir une chapelle en souvenir de Jésus. Les ouvriers
commençaient à sept heures, mais à jeun. À neuf heures, ils
prenaient leur déjeuner. J’ai trouvé cette coutume pleine de
bon sens ! On voit tout de suite toutes sortes de très bonnes
raisons très hygiéniques. Je voyais leurs femmes arriver avant
les repas avec une pile de galettes plates comme nos crêpes,
mais plus dures. Elles s’en venaient à travers champs avec leur
pile de galettes sur la tête et un plat de ce qui me paraissait être
du lait caillé par-dessus les crêpes… et elles enjambaient par-
dessus les roches et montaient les côtes sans toucher à leur
paquet qu’elles portaient sur la tête. Les hommes s’asseyaient à
terre en rond autour du plat de lait caillé et chacun faisait une
espèce de cuillère avec un morceau de crêpe et plongeait dans
le plat et avalait la « cuillère » avec le lait ! C’était toujours la
même chose qu’ils avaient matin et soir. Ce n’est pas fort
varié !
On voit à plusieurs coins de rue à Jérusalem des
marchands de fruits et surtout d’oranges. Ils vendent les
grosses oranges de Jaffa, les plus grosses au monde, me dit-on,
un sou pièce : elles ont autour de six pouces de diamètre, et
même plus. Dans un rayon de quarante milles et même
cinquante autour de Jaffa, on ne voit que des vergers
d’orangers et surtout des grosses. Ils appartiennent aux Juifs,
je crois. Jérusalem est si haut que l’air est pas mal raréfié : on
me dit que c’est la raison pourquoi le soleil est si chaud et dès
qu’on est à l’ombre, on gèle parce que cet air ne porte pas la
chaleur autant qu’un air plus dense. Et tout cas, si on s’assied
au soleil sur une véranda et qu’on veut se mettre à l’ombre, on
ne peut pas endurer le froid sans se mettre quelque chose sur
soi. Je n’avais jamais remarqué ce phénomène ailleurs.
Aussi, le costume des Arabes est l’idéal pour ce climat. Le
voile qu’ils ont sur la tête et les épaules les protège de la
chaleur du soleil et du froid quand il n’y a pas de soleil. Quand

250
même il semble curieux aux occidentaux, il est idéal pour les
orientaux. Un tombeau qui m’a impressionné est celui de la Ste
Vierge près de Gethsémani. C’est un des endroits les plus
authentiques de Jérusalem. Il est déjà enfoncé de soixante
pieds sous terre : c’est dire qu’il est ancien. Il est entre les
mains des Araméens schismatiques et fanatiques qui ne
permettent pas de messes ni même de prières. Mais, je les ai
envoyés promener et malgré eux je me suis mis à genoux et j’ai
prié comme j’ai voulu : ils ne m’ont rien dit ni fait. Quand ils
ont vu que j’étais décidé, ils se sont éloignés un peu. Qu’elle
m’obtienne de son divin Fils toutes les grâces demandées là !

Jéricho… la Mer Morte


Voici une excursion extrêmement intéressante que j’ai faite
à Jéricho et à la Mer Morte. Je l’ai faite avec les Pères de
l’Institut Biblique en auto. Il y a maintenant un bon chemin en
asphalte de Jérusalem à Jéricho… mais comme il serpente
autour des montagnes et entre des rochers énormes ! À mesure
qu’on s’éloigne de Jérusalem le pays devient affreux à voir :
c’est la désolation même : des sommets dénudés, des collines
de roches et de cailloux de toutes les grandeurs qui roulent
dans les chemins ou dans les fossés à côté du chemin
d’asphalte : la végétation se fait de plus en plus rare.
Jéricho est à peine un petit village avec un peu de verdure
autour. J’ai vu les fouilles des murs de l’ancienne ville de
Jéricho dont les murs sont tombés au son de la trompette de
Josué. De là on voit bien le désert où la tradition place le jeûne
de Jésus-Christ. Je ne crois pas qu’on puisse voir un pays si
épouvantable seulement à le regarder ! On ne peut pas
exagérer l’aspect morne, triste et affreux. On dit
instinctivement : c’est un pays maudit ! On voudrait savoir de
quelle montagne Satan aurait montré le monde à Jésus dans sa
tentation, mais il y en a tant qu’il est impossible de savoir sur
laquelle il l’a transporté. Que de pénitences il a faites là
pendant quarante jours ! C’est brûlant le jour, et très froid la
nuit. On voit aussi le Jourdain bordé d’une riche végétation des

251
deux côtés et qui le cache en bonne partie. Il a entre deux et
trois cents pieds de large et l’on dit qu’il est très profond et très
rapide après qu’il sort du lac de Tibériade ou de Génésareth.
Sur un parcours de cent cinquante milles je suppose, il tombe
de huit cents pieds jusqu’à la Mer Morte. Que de souvenirs
bibliques ce fleuve évoque ! C’est là que Loth choisit d’habiter
en se séparant d’Abraham, le prophète Élie le passa sur son
manteau par un miracle de Dieu et tous les Juifs le traversèrent
pour entrer en Terre Sainte ; c’est là que St Jean Baptiste
prêchait et baptisait.
De l’autre côté on voit les hautes montagnes où se trouve le
Nébo où Moïse put voir la terre de Chanaan mais ne put y
entrer et où il mourut parce qu’il avait frappé le rocher deux
fois au lieu d’une seule fois comme Dieu lui avait dit ! Quel
exemple pour l’obéissance exacte à Dieu ! La Mer Morte, quelle
merveille unique au monde. Elle a autour de soixante milles de
long sur une quinzaine de large. On a sondé jusqu’à deux
milles pieds de profondeur. Elle est alimentée par le Jourdain
et n’a pas d’issue. Il fait tellement chaud que l’évaporation
suffit pour absorber l’eau du Jourdain. On ne voit jamais de
nuages au-dessus de cette mer : on les voit se dissoudre à son
approche et se reformer après l’avoir passée. Il n’y a pas un
être qui peut vivre dans cette saumure remplie d’acides de
toutes sortes. Sa densité est tellement grande qu’on porte assez
facilement dans cette eau, ou huile. Je me suis mis la main
dans la mer avant de partir et une heure après j’avais la main
toute huileuse et elle goûte l’acide sulfurique. Il n’y a aucune
habitation autour si ce n’est une usine pour extraire des sels et
des acides. Et dire que c’est une des plus fertiles régions, du
temps d’Abraham. Quand Lot se sépara de son oncle, il choisit
d’habiter ce pays à cause de sa fertilité. C’est sur ses bords
qu’étaient les deux malheureuses villes de Sodome et
Gomorrhe que Dieu a détruites par le feu du ciel pour les punir
de toutes leurs iniquités abominables. On voit que toute la
région est maudite : elle n’est plus bonne à rien. Sa surface est
1300 pieds au-dessous du niveau de la mer : c’est l’unique

252
exemple d’une telle dépression au-dessous du niveau de la
mer.
En quittant ce pays, il me vient un désir : je voudrais que
tous les prédicateurs de la seule miséricorde de Dieu puissent
voir ce terrible effet de la justice de Dieu sur toute la région !
Tout en Palestine nous crie la justice divine ! Toutes ces ruines
attestent que Dieu s’est irrité contre le peuple et qu’il l’a puni,
et ses descendants après des siècles en souffrent encore. De
Bethléem au Calvaire, sans doute il y a la miséricorde de Dieu,
mais comme la justice la précède partout, l’accompagne et la
suit ! Tout nous parle des châtiments ! Ces deux attributs de
Dieu sont inséparables et tous les prêtres devraient prêcher
selon ces deux attributs de Dieu. Celui qu’on isole est détruit
par le fait même ; il perd son caractère divin. Les Jansénistes
ne parlaient que de justice… et ils ont été condamnés par
l’Église. C’est le tour maintenant de l’autre extrême : Ceux qui
ne parlent que de miséricorde : ils sont aussi de travers que les
Jansénistes l’étaient. ma semaine sainte sur les pas de jésus Le
9 avril, le samedi des Rameaux arrive l’ordre du Commissaire
anglais en charge de la Palestine, défendant toute cérémonie
publique dans la Basilique du St Sépulcre parce que des pierres
de la voûte menaçaient de tomber… depuis des années. Il
aurait bien pu attendre après la semaine sainte. Or un
pèlerinage d’autour de cinq cents venait d’arriver de France.
Quel désappointement pour ces bonnes gens. On ne leur
permettait pas même d’entrer dans la Basilique. Je les ai vus
tous à genoux dans la cour priant les bras en croix pour faire
changer ce méchant ordre à ce moment.
Ils permirent aux prêtres de faire tous les exercices de la
semaine sainte dans le St Sépulcre à leurs risques. Ils auraient
bien pu faire la même chose pour les laïques. Finalement ils
leur ont permis de visiter la Basilique par des petits groupes de
dix. C’était mieux que rien pour des gens qui venaient de si
loin. En tout cas, j’ai fait avec les prêtres toutes les cérémonies
de la semaine sainte. Mon Dieu quelle faveur que de m’amener
là pour la semaine sainte ! Nous allons refaire ce que Jésus a
fait en autant que de faibles mortels le peuvent. Comme ces
253
cérémonies sont très longues et que nous n’avons pas d’autre
chose à faire, je vais prendre le temps de les approfondir et les
goûter avec la grâce de Dieu. J’y entre comme si de fait j’étais
pour suivre Jésus dans sa passion. J’en suis tout pénétré
jusqu’au fond de son âme.
Le 10, dimanche des Rameaux, nous nous rendons à
Bethphagé près de Béthanie au-delà des Oliviers, vers deux
heures de l’après-midi. Il devait y avoir dans les quatre mille
personnes, plusieurs centaines de prêtres et quatre évêques.
Nous avions de vraies branches de palmiers de cinq et six pieds
de long. Les Prêtres chantaient des cantiques en latin et en
Arabe.
Quelle émotion en songeant que nous parcourrions la
même route que Jésus dans son triomphe à Jérusalem ! Voir
cette longue procession de gens portant ces branches de
palmiers, on aurait dit qu’une tranche de la forêt était vivante !
Du mont des Oliviers où la procession passait, on avait une vue
magnifique sur toute la région… et dire que j’étais présent dans
ce cortège unique au monde ! Il me semblait voir Jésus en tête
assis sur son âne.
Une foule immense d’arabes catholiques et des
mahométans longeaient le chemin pour nous voir passer, les
premiers évidemment sympathiques et les autres curieux mais
froids. Mais personne ne s’est montré hostile. Nous avons
descendu le Mont des Oliviers, traversé le Cédron près de
Gethsémani et nous sommes remontés chez les Père Blancs
pour la Bénédiction du St Sacrement où la procession finissait.
Lundi le 11, j’ai fait ma visite à Bethléem et dit la messe à la
crèche ou à la grotte de la Nativité. L’église a été bâtie par Ste
Hélène, la mère de Constantin et c’est l’endroit le mieux
authentique de toute la Palestine. Elle est en forme de croix, à
cinq nefs soutenues par quatre rangées de belles colonnes de
pierre monolithe de vingt pieds en hauteur, à peu près trois
pieds de diamètre. On voit encore la charpente qui n’a pas de
voûte. Le chœur appartient aux Grecs schismatiques, ce qui est

254
un grand malheur pour les catholiques, qui ne peuvent pas
officier là.
On descend dans la grotte par un escalier souterrain dont
l’entrée est dans l’église de Ste Catherine. Le rocher forme une
excavation de huit pieds par sept. Il y a une plaque de marbre
sur le pavé avec une inscription en latin : « Ici, Jésus-Christ est
né de la Vierge Marie ». Tous les catholiques se prosternent à
genoux pour embrasser ce lieu où Jésus vint au monde.
Un peu plus loin on descend par trois degrés dans une
autre grotte où était la crèche dans laquelle Marie déposa
l’Enfant Jésus. Comme tout est creusé dans le roc, ce doit être
tel que c’était au temps de Jésus. Par un couloir étroit et
tortueux, on arrive à la chapelle dédiée aux Sts. Innocents.
J’ai passé toute la journée à Bethléem et beaucoup de
temps à prier dans ces grottes témoins de la naissance de notre
Divin Sauveur. On n’oublie pas ses parents et ses amis dans ces
lieux sacrés. La population est autour de sept mille dont la
moitié catholique… et de très bons catholiques, qui vont à la
messe et y communient. Ils vendent toutes sortes d’objets
religieux faits sur place : des chapelets, des crucifix, des
médaillons en bois d’olivier ou en nacre, et des cartes postales
des lieux saints. Les autres sont cultivateurs. Les femmes ont
un costume spécial unique en Palestine : une robe bleue, avec
un corsage rouge et un bonnet carré, soulevé, recouvert d’un
voile blanc qui descend à la taille. Ils sont tous bien bâtis et
grands. Ils sont calmes et bons, et il règne une paix peu
ordinaire dans une ville de cette importance. Les alentours
sont fertiles et beaux. Chose curieuse à Nazareth presque toute
la population est musulmane, tandis qu’ici une bonne moitié
est catholique. J’aurais bien voulu visiter Anathoth la patrie du
prophète Jérémie, mais les musulmans étaient trop montés
contre les étrangers : ils avaient lancé des pierres à des prêtres
récemment : ils m’ont fortement dissuadé d’y aller.
Mardi le 12, j’ai fait une belle randonnée au pays de
Samuel, de Ramallah et plusieurs anciennes villes bibliques
dont il ne reste que le nom et de pauvres vestiges. On voyage

255
comme à travers le désert : tout est abandonné depuis des
siècles apparemment. Quand on pense que ce pays était
populeux et donc fertile… et l’on ne voit plus aucune trace des
villes qui ont existé là. Ramallah groupe quelques habitations.
Mais ce qui m’a intéressé, c’est Cariathiarim où l’arche
d’alliance est restée vingt ans chez Abinadab. Il y a une belle
église neuve dont voici l’histoire racontée par le curé français
dont j’oublie le nom. Une Sœur française, Joséphine, voulant
bâtir une église pour honorer le séjour de l’arche d’alliance, se
mit en frais d’acheter le terrain des Mahométans pouce par
pouce et arbre par arbre. Elle mettait dans la terre des
médailles de St Joseph à mesure qu’elle en voulait… et
finalement, elle eut tout le terrain qu’elle voulait. Puis, quand il
s’est agi de bâtir, elle avait deux mille francs. Elle les donna aux
pauvres, puis dit à Dieu : Maintenant envoyez-moi de l’argent
pour mon église : si je réussis vous en aurez sûrement toute la
gloire ! Que de foi !
De fait me dit le curé, l’argent est arrivé de France par
milliers de francs. Elle a bâti une très belle église pour plus
d’un million de francs. Les catholiques sont peu nombreux
autour de là, mais les touristes aident a l’entretien du curé et
du culte. Quel modèle de foi est cette bonne Sœur Joséphine
qui repose maintenant sous l’église qu’elle a bâtie. Le 14 avril,
le jeudi saint au matin, j’ai assisté à l’office présidé par le
Patriarche Mgr Barlassina. Les schismatiques grecs nous
avaient laissé toute la matinée pour cette messe, très longue et
très belle et dans une paix parfaite.
À trois heures de l’après-midi, il y avait une heure sainte à
l’église des français et sur un mot du Père Lobignac supérieur
des Jésuites, les Sœurs m’ont demandé de la prêcher. Quelle
faveur que de pouvoir prêcher dans la ville de Notre-Seigneur
le Jeudi saint. J’espère que la plupart ont bien compris la
nature et la nécessité du renoncement pour suivre Jésus-Christ
du Cénacle au Calvaire, et de là au ciel. Ils ont très bien écouté.

256
Le Jeudi saint au soir, les catholiques se rendent à la
chapelle des Franciscains près du Cénacle que les musulmans
nous ferment au nez. Vers sept heures et demie nous partons
en procession en longeant les grands murs du temple d’un côté
et de l’autre la vallée de Josaphat et le Cédron au fond. Une
belle pleine lune plane au-dessus du pays et jette un charme
particulier au milieu du grand silence qui règne malgré la
foule. Tous sont impressionnés par le souvenir de Jésus-Christ
qui suivit justement cette route pour aller à son agonie. L’on dit
le chapelet et l’on chante des cantiques dont l’écho nous
revient des flancs du Mont des Oliviers. J’en suis ému
jusqu’aux larmes ! Mon Dieu, est-ce vrai que vous m’avez
amené à Jérusalem pour repasser ces mystères de la vie de
Notre-Seigneur ! Quelle différence avec Jésus ! Je ne suis qu’un
pauvre spectateur quand Jésus était la vraie victime ! Il s’en
allait à sa passion… et moi je ne vais voir que les endroits par
où il a passé ! Mais, puisqu’il me fait cette immense grâce, je lui
demande de participer un peu à sa passion. Déjà, je puis lui
dire en toute vérité qu’à cause de lui, je souffre un peu de
persécution, et quelque chose me dit que ce n’est qu’un
commencement ! Je ne serai pas crucifié… Les lois modernes
s’y opposent, mais, que de choses on peut souffrir quand on
veut donner vraiment Jésus-Christ au monde ! Les mêmes
démons avec les mêmes pharisiens vont tout faire pour me tuer
moralement sinon physiquement. C’est le sceau de la divinité
de la doctrine que je prêche aux prêtres et aux fidèles. C’est par
la persécution et par la souffrance qu’on pénètre mieux dans le
Cœur de Notre-Seigneur. Plus je souffrirai pour son nom et
plus il me dévoilera les trésors de son Sacré-Cœur. Je me sens
une force qui n’est pas de la terre : je ne crains plus rien au
monde. Les Philosophes et l’enfer feront ce qu’ils voudront
contre moi, je ne broncherai jamais dans ma confiance en
Dieu : mon rocher. Je sais qu’ils vont me bâillonner, m’exiler et
m’emprisonner dans quelque endroit éloigné pour m’empêcher
de parler, mais Dieu est plus fort qu’eux et sa grâce passera à
travers tous les obstacles qu’ils peuvent me susciter. Plus mon
corps sera lié et plus mon âme sera libre devant Dieu pour faire
le bien avec sa grâce.
257
Rendus au bout du mur, nous descendons dans la vallée,
nous traversons le Cédron et nous remontons un peu jusqu’au
jardin de Gethsémani pour nous rendre à l’église de l’Agonie
où il y a un sermon en arabe qui ne m’empêche pas de me
transporter deux mille ans en arrière pour tenir compagnie à
Jésus dans sa terrible lutte de l’humain contre le divin. J’essaie
de méditer sur ce que les Évangélistes racontent de son agonie.
Comme c’est autrement touchant sur le lieu même où Jésus
sua le sang dans sa tristesse énorme à cause de nous ses
bourreaux. Comme c’est déjà pratique quand on a déjà senti le
vent de l’opposition terrible qui s’en vient ! Mais, une grande
différence, c’est que lui a eu peur… et moi, je n’ai pas peur
devant la tempête qui s’en vient ! C’est lui qui a pris toute la
peur et il me laisse la consolation de l’imiter un peu ! Quelle
bonté extrême ! Qu’il me soutienne toujours comme ce soir !
C’est la deuxième fois que je viens à Gethsémani : j’ai déjà
passé toute une matinée seul dans ce jardin mémorable : j’y ai
médité, prié et pleuré sans être dérangé par personne. C’est un
lieu idéal pour m’unir à Dieu. Il se trouve entre le Mont des
Oliviers et le mont sur lequel est bâti Jérusalem dominé par les
murs élevés qui entourent l’enclos de l’ancien temple de
Salomon. On se trouve donc à côté de la ville et cependant
parfaitement isolé de la foule et du bruit de la ville au-delà des
murs. Il y a encore beaucoup d’oliviers. Les quelques vieux
oliviers dans le jardin des Franciscains qui ont dix pieds de
diamètre peuvent remonter au temps de Notre-Seigneur. Mais
ce ne sont pas les arbres qui m’intéressent ici : c’est le souvenir
de l’agonie de mon Sauveur avant son sacrifice suprême. J’ai
pris mon temps : rien ne me rappelait ailleurs. Alors, j’ai
repassé doucement toute cette triste scène… dont Jésus va me
demander un échantillon, je le sais bien. Je vois ce qui s’en
vient pour moi ! Des miens me dénonceront aux supérieurs
majeurs qui me condamneront pour avoir troublé le pays, avoir
bouleversé les consciences, qu’ils me chasseront comme la
peste, qu’ils défendront aux autres de m’approcher… que mon
nom sera en abomination autour de moi… qu’on me jugera
sans aucun procès… qu’on me réduira au silence complet…

258
qu’on m’enverra dans la plus grande solitude pour que
personne ne vienne me voir… que l’isolement se fera autour de
moi… que mes amis dormiront, pendant que mes ennemis
s’agiteront comme des démons pour me détruire à jamais…
qu’un grand nombre de mes retraitants me renieront pour ne
pas être persécutés comme moi… je ne les blâme pas… le fait
qu’ils seraient persécutés comme moi n’améliorerait pas mon
sort. Je ne les juge donc pas… mais ils ne m’aideront pas pour
échapper à mes bourreaux… Il est dit qu’on n’oserait pas parler
de vous parce qu’on a peur des Juifs ; ce sera la même chose
pour moi : on se taira de peur d’être opprimé par les supérieurs
Oh ! alors ! mon Jésus, venez à mon secours ! Soutenez-moi de
votre grâce pour que je ne défaille pas devant cette opposition
formidable. J’aime mieux mourir plutôt que de sacrifier un
seul point de votre doctrine divine. Je ne crains pas du tout les
Philosophes de la Théologie soutenus par les démons dans la
lutte contre le surnaturel pratique.
Le Vendredi saint, nous avons eu l’office sans les
schismatiques pour nous embêter, mais les prêtres seuls furent
admis par les Anglais. La messe des présanctifiés a eu lieu au
Calvaire et la cérémonie a fini au tombeau de Jésus-Christ.
C’est ici même qu’a fini toute l’œuvre de Jésus aux yeux du
monde, et c’est de ce tombeau qu’il ressuscite glorieux et
victorieux de la mort et de l’enfer. Si jamais les Pharisiens
modernes me conduisent au tombeau comme ils le veulent
certainement, je demande à Dieu de me donner la grâce de
faire mon sacrifice comme Jésus l’a fait afin de participer à sa
résurrection aussi ! À deux heures de l’après-midi nous faisons
le chemin de la croix en suivant la même route selon la
tradition qu’à suivie Jésus dans le portement de sa croix. Nous
partons du prétoire où Pilate l’a interrogé, où il a été flagellé et
couronné d’épines. Puis nous passons par le Lithostrotos qui
existe encore avec les mêmes grandes pierres plates pour dalles
et qui a reçu de son sang. En route, on passe par une petite rue
étroite de sept à huit pieds de large entre de gros murs de
pierres et qui est faite de différents paliers qui montent et

259
descendent et où il faut toujours regarder où l’on met le pied
pour ne pas trébucher.
Des milliers de schismatiques et de musulmans nous
regardent passer, les uns rient de nous, les autres sont
indifférents et enfin d’autres semblent nous mépriser. C’était
encore plus pénible pour Jésus qui était seul au milieu de ses
ennemis, tandis que nous sommes quelques milliers de
catholiques pour faire face aux musulmans. Nous passons par
le Calvaire pour finir au tombeau. Je demande à Dieu de
garder bien imprimé dans mon âme ce chemin de croix
inoubliable ! … mais nous sommes si pris par les choses de ce
monde : elles arrivent à enterrer les plus saintes choses si Dieu
ne nous aide pas.
Les cérémonies du Samedi saint, très longues et très belles,
ne m’ont pas impressionné comme celles de la passion. Quid
retribuam Domino pro omnibus quae retribuit mihi ! Calicem
domini accipiam et nomen Domini invocabo ! Que rendrai-je
au Seigneur pour tous les biens qu’il m’a faits ! Je prendrai le
calice et j’invoquerai le nom du Seigneur !
Quelle reconnaissance ne dois-je pas à Dieu pour m’avoir
fait l’immense faveur de passer la semaine sainte à Jérusalem
et participer à toutes les cérémonies qui rappellent la passion
de notre Divin Sauveur dans les mêmes lieux qu’il a arrosés de
son sang. Un jour fixé par les Musulmans, nous pouvons visiter
l’esplanade où était bâti le temple de Salomon détruit par Titus
en 70, et maintenant remplacé par la mosquée d’Omar. À
l’entrée, il faut enlever nos chaussures ou mettre par-dessus
des pantoufles parce que les Musulmans ne veulent pas que ce
lieu sacré pour eux aussi soit profané par des chrétiens. Ce
sommet s’appelle le Mont Moriah où Abraham devait immoler
Isaac. La mosquée couvre une grosse pierre entourée d’un
grillage et de deux rangées de belles colonnes. Cette roche a
dans les dix pieds de hauteur et à peu près ronde d’un diamètre
de trente pieds au moins. La surface est irrégulière avec un
trou rond au centre. Est-ce par là que s’écoulait le sang des

260
animaux sacrifiés là ? Je ne le sais pas. On appelle cette roche :
Sakrah.
Sur cette esplanade il y a une autre Mosquée El-Aksa de
264 pieds de long sur 165 de large avec sept nefs formées par
de belles colonnes. Au centre, il y a une coupole fort élevée.
C’est Justinien qui a bâti cette église en l’honneur de la
Présentation de la Ste Vierge. Sous cette vaste esplanade se
trouvent les écuries de Salomon, dit-on. Il aurait construit ces
immenses sous-terrains pour élever le Moriah qui avait une
grande dépression de ce côté-là. On dit qu’on pouvait mettre là
quarante mille chevaux ! La voûte est soutenue par quatre-
vingt-seize piliers, tous encore en bonne condition. L’église El-
Aksa est bâtie juste au-dessus. Il faut que ces constructions
voûtées à plein cintre soient merveilleusement bien faites pour
résister à ce poids et aux siècles. L’aqueduc bâti par Salomon
existe encore : on voit le tuyau de huit à dix pouces en fer, je
crois ou en fonte, qui apportait l’eau au Temple. On sort de cet
endroit le cœur serré en songeant que le plus beau temple du
monde est si bien détruit qu’il n’en reste absolument rien et à
la place s’élève la Mosquée d’Omar avec le mahométanisme qui
triomphe des Juifs et des chrétiens.
Pourtant il reste une partie du vieux mur de Salomon où
les Juifs vont pleurer sur leur sort malheureux les vendredis. Il
est fait de grosses pierres de huit à neuf pieds de long. Ce mur
se trouve dans une rue étroite et retirée, bien faite pour pleurer
sans être vu. Mais, ils n’ont pas de respect humain. Les
hommes sont debout près du mur se frappant le front contre la
pierre, gémissent tout haut, pleurent, se lamentent en priant et
en lisant les Écritures. Tous ont l’air bien sérieux. J’ai vu un
jeune homme pleurant et priant, se retourner vers nous et
s’éclater de rire ! Mais, c’est le seul que j’aie vu. Pauvre peuple !
Comme ils commencent à revenir en Palestine, la prophétie de
leur conversion va sûrement s’accomplir aussi prochainement
Que Dieu leur ouvre les yeux ! Je n’oublierai jamais la messe
que j’ai célébrée sur le tombeau de Notre-Seigneur ! On se sent
plus près du sang de Notre-Seigneur ; quand même que c’est
du sentiment, il aide la foi d’une certaine façon. Je lui ai
261
demandé la grâce d’enterrer mon « païen » avec lui dans le
tombeau pour ne plus vivre qu’avec lui ressuscité, tout aux
choses de Dieu avec le mépris de celles de la terre. Puisse-t-il
m’exaucer dans son infinie miséricorde.
Que de souvenirs bibliques sont rappelés par toutes sortes
de monuments dans Jérusalem et autour, mais qu’il serait trop
long d’énumérer ici et qui d’ailleurs me laissent pas mal
indifférent comparés aux souvenirs de J.-C., notre Divin
Sauveur. Ce sont ceux-là qui m’ont touché surtout et ce sont
ceux-là que je veux garder dans mon souvenir pour qu’ils
m’apportent le souvenir de Jésus même. En faisant dans ma
mémoire une tournée dans Jérusalem, je me trouverai à
repasser les mystères et les sacrifices de Jésus qui s’est immolé
pour gagner mon amour et mériter son bonheur céleste.
Ce n’est pas tant la connaissance de ces monuments qui
compte devant Dieu mais l’amour que je lui montrerai en
retour du sien qui est infini. Puis-je l’aimer un peu comme il
m’aime d’une façon sans limite… en n’aimant aucune créature
pour elle-même ce qui met tout de suite une limite à mon
amour pour Dieu. Je veux l’aimer comme il nous aime, comme
il nous l’ordonne dans son premier commandement ! N’est-ce
pas une invitation spéciale de l’aimer plus puisqu’il m’a fait
visiter tous les lieux où il a manifesté son amour pour nous en
donnant sa vie et en souffrant une horrible passion pour nous.
Ce que je veux garder dans mon cœur, c’est la souffrance de
mon Sauveur qu’il a endurée dans tel lieu plutôt que le lieu lui-
même. Ainsi, quand je me rappellerai le Lithostrotos, je veux
m’arrêter surtout à sa flagellation et à son couronnement
d’épines qu’il a subis là, et ainsi de suite dans les autres
souvenirs des endroits visités par Jésus.

Le retour sur le Providence


Depuis un mois, j’avais vu à peu près tout ce que je voulais
voir. J’avais encore du temps à moi, mais les troubles
augmentaient toujours et il y avait danger que les bateaux ne

262
puissent plus accoster en Palestine. Je pris donc le parti de
m’en aller au plus vite. Il y avait le bateau Lafayette qui partait
de Beyrouth avec les pèlerins français, mais il était déjà trop
tard ! il ne restait pas une seule place disponible. J’aurais eu
encore une chance d’essayer de voir Damas, mais il était écrit
que je ne le verrais pas ! Il ne restait qu’un bateau, le
Providence qui partait de Haiffa le 19, deux jours après Pâques
qui était le 17. Comme il passait par Jaffa ou Joppé, une des
plus vieilles villes du monde et que j’avais vu Haiffa, j’allai le
prendre à Joppé. La ville est bâtie sur une colline sur le bord de
la mer. Ce qui frappe surtout ce sont ces vieux murs crénelés,
ses maisons blanches à deux ou trois étages. Celles qui sont sur
le bord de la mer ont des murs d’une dizaine de pieds
d’épaisseur comme si elles avaient servi de forteresses.
D’aucuns disent qu’elle existait avant le déluge et que c’est
là que Noé a bâti son arche. C’est là que le prophète Jonas s’est
embarqué pour Tharsis ; c’est là que St Pierre eut sa vision de
prêcher l’Évangile aux païens comme aux Juifs, et où il
ressuscita Thabite. Quelle impression que de se trouver dans
une ville de plus de quatre mille ans. Pourquoi les hommes se
sont-ils établis là ? C’est le plus vilain port de mer qu’on puisse
imaginer ! Il est petit et plein de récifs avec habituellement de
gros vents dangereux à cause des roches qui sont nombreuses à
fleur d’eau et que l’on découvre par les vagues qui se brisent
contre elles. Le bateau est à l’ancre à un bon mille du rivage et
il faut prendre des petites barques pour s’y rendre. Passé une
pointe on voyait de grosses vagues déferler sur les rochers à
travers lesquels il nous faudrait passer. Je commence à
regretter, mais un peu tard, de n’être pas allé le prendre à
Haiffa.
Nous embarquons cinq ou six par chaloupe avec deux
Arabes pour ramer. C’est quand nous prenons les grosses
lames du large que j’ai eu la frousse de ma vie ! J’ai fait mon
acte de contrition comme je ne l’avais jamais fait de ma vie. De
hautes vagues menaçaient de nous engloutir ou de nous jeter
contre les rochers. Au plus fort du danger une femme perdit
connaissance ! Nous ne pouvions absolument rien pour elle ;
263
après quelques minutes, elle revint à elle-même pâle comme
une morte ! Ce fut tout une affaire pour attraper l’escalier le
long du paquebot : notre chaloupe sautait comme un copeau
autour de la plate-forme. De bons matelots nous attrapaient
comme ils pouvaient. Enfin, nous voilà tous sur le Providence,
grâce à Dieu ! Comme Joppé est bien plus intéressant du pont
du navire ! Comme je suis content de l’avoir vu ! J’étais content
d’abord de m’embarquer du même port que le prophète Jonas,
mais j’ai eu peur d’avoir le même sort… et je me demande si sa
baleine était là pour me transporter au rivage comme lui !!
Vers cinq heures du soir nous levons l’ancre pour nous éloigner
de la Terre Sainte ! Il me semble que je l’emporte toute dans
mon cœur ! J’ai vu la terre foulée aux pieds par Dieu fait
homme ! Je l’ai parcourue en bien des sens sur les pas de
Jésus. Je reste sur le pont tant que je vois un fil de terre à
l’horizon. Mon Dieu quelle immense faveur vous m’avez faite !
Qu’ai-je donc fait pour mériter une si grande grâce ? J’étais le
dernier au monde à penser que j’irais en Terre Sainte… et c’est
déjà fait ! Ce mois a passé comme une extase, comme un rêve !
Je n’ai pas eu d’accident, mais tout a marché sur les roulettes !
Que Dieu en soit béni ! La Terre Sainte est disparue de mes
yeux, mais le souvenir des lieux sacrés que j’ai visités restera
toujours en mon cœur, j’espère avec la grâce de Dieu.
Ce que je voudrais surtout garder en mon âme, c’est un
accroissement de foi, d’espérance et de charité que j’ai
confiance d’avoir reçu avec la contemplation et la méditation
de tout ce que Notre-Seigneur a fait pour nous dans cette Terre
Sainte. C’est déjà beaucoup de lire dans les Écritures son
Œuvre rédemptrice, mais c’est encore mieux de le suivre
comme pas à pas dans le pays qu’il a évangélisé et arrosé de ses
sueurs et qu’il a sanctifié par sa présence corporelle. Comme
notre intelligence doit s’élever des échantillons de ce monde
aux perfections divines, ainsi mon cœur s’élève du monde
matériel visité par Jésus pour le suivre maintenant dans le
monde divin du surnaturel et du ciel par la foi, l’espérance et la
charité… et la parole de St-Paul me vient à l’esprit : « Si vous
êtes ressuscité avec J.-C., recherchez les choses d’en haut et

264
non celles de la terre ! » Que Dieu m’accorde cette grâce
comme il m’a accordé celle de visiter la Terre Sainte ! Que
rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’il a fait pour moi ?
Quand verrai-je maintenant la Terre Sainte Céleste ? Là, j’aurai
toute l’éternité pour l’en remercier !
Après souper je m’isole des passagers pour repasser mon
séjour en Palestine. J’en ai l’esprit et le cœur pleins, je ne puis
penser à autre chose. Ce qui me frappe surtout est le miracle de
la Providence pour m’amener en Terre Sainte. Que
d’événements grands et petits m’ont orienté ici ! Une raison de
plus pour m’abandonner complètement à cette divine
Providence pour le reste de ma vie. À six heures du matin nous
sommes à Port-Saïd où nous passons la journée juste pour
donner une chance aux passagers de faire une course aux
Pyramides et au Caire. Comme je les ai déjà bien examinées et
que je suis fatigué, je reste là pour me reposer.

Alexandrie
Dans la nuit nous partons pour Alexandrie où nous
arrivons vers six heures du matin. Je dis ma messe sur le
bateau et après déjeuner je visite la ville. Au Carmel, je
rencontre deux Carmélites de Montréal dont j’oublie le nom.
La supérieure me dit que c’est grâce à ces canadiennes si elles
vivent. Elles sont bien débrouillardes et leur obtiennent
beaucoup de dons des gens de la ville.
Dans l’après-midi, j’ai pris un autobus pour visiter Aboukir
où Nelson coula la flotte de Napoléon ; mais c’était surtout
pour avoir une idée de la campagne. Les gens vivent
d’agriculture et semblent assez pauvres. Le quartier
fashionable d’Alexandrie est très beau et très riche. J’ai visité
l’église de Ste-Catherine, patronne de ma mère. Le 24,
dimanche, je dis la messe au salon à 9 heures et j’y prêche en
français. Nous avons eu du beau chant et même l’orchestre du
bateau ! Des Français ont si bien goûté mon injection
surnaturelle qu’ils se sont organisés pour que je leur donne une
instruction à cinq heures. Ils étaient autour de 80. Ils m’ont

265
demandé pour les deux jours suivants. Mais la dernière a été
manquée parce que juste au moment où nous devions
commencer, on annonce que le capitaine faisait un grand
détour pour nous faire entrer dans le port d’Ajaccio, la patrie
de Napoléon ! Je ne pouvais pas les priver de ce plaisir bien
grand pour nous tous.

Palerme… Messine
Le 25 nous passons la journée à Messine. Dans le port on
voit une belle statue de la Ste Vierge devant laquelle passent
tous les bateaux. Beaucoup de passagers la saluent avec
respect. On l’a mise là après le désastreux tremblement de
terre qui détruisit la ville il y a plusieurs années. Nous passons
le 26 à Palerme et j’en profite pour faire une seconde excursion
à Montréal voir les fameuses mosaïques de l’église bâtie en
1182.
J’oubliais de dire que de Messine, je fis avec d’autres
passagers une belle excursion le long des côtes de la Sicile
jusqu’à Taormina, à une cinquantaine de milles de Messine.
Quel beau pays ! On passe par des collines, des ravins
pittoresques pour remonter sur d’autres montagnes et cela le
long de la côte près du rivage de la Méditerranée bleue comme
le ciel.
À quatre heures nous partons pour notre dernière étape
jusqu’à Marseille. La mer est calme et la température plus
chaude. Ces deux jours sur la route de Marseille ont été très
beaux et agréables. J’ai causé beaucoup avec les Français qui
revenaient de Terre Sainte comme moi. Quel esprit de foi j’ai
découvert en eux ! Ils ont saisi parfaitement la différence entre
une bonne vie naturelle qui ne vaut rien pour le ciel et la vie
surnaturelle qui seule mène au ciel. Leurs jugements sur les
choses sont ordinairement selon la foi : ils vivent leur religion
dans tous les détails. Ils ont visité la Terre Sainte avec les yeux
sur J.-C. J’ai rarement rencontré des laïques plus religieux que
la plupart d’entre eux. Quel que soit le nombre des « païens »

266
en France, j’ai confiance que Dieu sauvera le pays pour ceux
qui vivent vraiment leur foi… et ils sont très nombreux, je le
sais. Ces gens vont au fond de leur religion avec une logique
merveilleuse. D’autres races sont catholiques, mais à la surface,
dans l’extérieur mais les Français qui ont la foi sont fort solides
dans leurs convictions religieuses. Que Dieu multiplie ces bons
catholiques en France !

Débarquement à Marseille
Le 28 nous arrivons à Marseille par un vent froid et un
temps pluvieux. Je me rends chez nos Pères, 11 rue Puget, qui
me reçoivent aimablement. Le lendemain, je fais quelques
visites entre autres celle de Notre-Dame de la Garde où il y
avait une pleine église en l’honneur de la fête. J’ai assisté à
toute la messe chantée. Mais, quelle déception de ne pas
entendre un sermon ! C’était le temps de parler à ces bonnes
gens. J’avais envie de leur en improviser un à la canadienne !
Le 29, je suis à Lyon, au collège St-Joseph, 10 rue Ste-
Hélène. Le lendemain je visite Notre-Dame de Fourvières sur
les hauteurs de Lyon et je vais dîner au Scolasticat. En
récréation, des Pères s’informent de ce que je faisais au
Canada. Quand ils apprirent le grand nombre de prêtres qui
suivaient mes retraites fermées, ils me demandèrent mon
secret que je leur ai donné avec plaisir ! L’un d’eux professeur
d’Écriture Sainte, le Père Pau, a reçu une injection surnaturelle
qu’il ne devait pas oublier. Nous avons passé tout l’après-midi
ensemble dans un parc à parler de spiritualité. Il paraissait
vraiment intéressé… c’est un homme intelligent.
Dimanche le 1er mai, j’assiste à quelques messes à la
cathédrale, entre autres à la grand-messe. C’était la fête
patronale je crois : grand déploiement de très belles
cérémonies, de beau chant. Il devait y avoir dans les quinze
cents personnes et il n’y a pas eu de sermon ! J’avais envie
d’aller dire ma façon de penser au Cardinal Gerlier. Que c’est
triste de voir le peu de prédication en France et en Italie. C’est
un miracle qu’il reste encore un peu de foi dans ces pays ! En

267
revenant de la messe, je rencontre la parade des communistes.
J’étais en soutane : je me suis dit, je vais voir ce qu’ils vont
faire ! Je me suis arrêté sur un coin de la rue principale pour
être bien vu des communistes. Je n’ai rien remarqué à mon
égard. S’ils m’avaient apostrophé, le « Canada » était prêt à
riposter sur le même ton ! Dans l’après-midi, je suis allé faire
une promenade à travers la ville, mais tout était bien
tranquille.

Ars… Paray-le-Monial
Le 2 mai, je passe la journée à Ars ou le curé, Jean Vianney
s’est sanctifié dans la pénitence, la prière et le ministère
paroissial. Ce saint ne se contentait pas de parler de Jésus
comme nos Philosophes, mais il le donnait aux fidèles à vivre
tout de suite dans le concret. Dieu l’a isolé dans ce petit village
difficile d’accès et loin des grands centres. Je me suis assis
dans son confessionnal et je suis monté dans sa chaire bien
haute pour une petite église en lui demandant son esprit de foi
et son zèle pour les âmes. Quelle mentalité différente de celle
de la plupart des prêtres ! Il donnait ce qu’il avait dans le cœur,
ce qu’il vivait, les autres donnent ce qu’ils ont dans la tête.
Le 3 mai, je vais à Paray-le-Monial où j’ai failli laisser ma
peau ! En route, à Déyo, (je l’écris au son) notre locomotive
avec le fourgon est déraillée en plein milieu d’un pont très
élevé. Heureusement, elle est arrêtée à deux ou trois pieds pour
ne pas aller par-dessus bord. J’ai rarement vu la mort de plus
près. Nous avons dû attendre deux heures avant qu’on nous
remette sur la voie ferrée. Que Dieu soit béni de nous avoir
protégés d’une mort certaine si nous étions tombés dans cette
rivière !
À Paray j’ai reçu une accolade chaude dans une maison
extrêmement froide ! On gelait tout rond. Les Pères Tertiaires
étaient en triduum de rénovation de sorte que le silence régnait
dans la maison qui ressemblait à une prison. J’ai passé
plusieurs heures au Monastère des Visitandines où Ste
Marguerite Alacoque a eu ses visions du Sacré-Cœur. J’ai dit

268
ma messe devant son autel et prié longtemps à son tombeau.
Je lui ai demandé de bien profiter des épreuves qui s’en
viennent pour moi à cause de ma prédication qui fait enrager
les démons et les Philosophes. Je suis bien sûr qu’ils vont me
faire payer le tort considérable que je leur ai fait.
Je lui demande comme au Bienheureux Père de la
Colombière la grâce de mieux connaître la dévotion au Sacré-
Cœur avec la grâce d’un plus grand amour pour ce Sacré-Cœur.
Je suis reparti avec le Père Desbuquois, prédicateur du
Triduum, qui retournait chez lui à Paris. En cours de route,
comme lui-même donne des retraites aux prêtres, il m’a
questionné sur ma méthode pour attirer tant de prêtres à mes
retraites fermées. Je lui ai livré mon secret qu’il a tant aimé
qu’il a insisté beaucoup pour que j’aille chez lui à Vanvres, où il
est supérieur de cette maison de l’Action sociale. À Nevers, je
l’ai quitté pour quelques heures parce que je voulais voir le
corps de Ste Bernadette Soubirous qui est parfaitement
conservé. On dirait qu’elle dort ; son corps est blanc comme
vivant. J’ai conversé avec deux vieilles religieuses qui l’avaient
connue. Elles m’ont dit qu’elle était prompte et se fâchait
facilement, mais ensuite elle en était très humiliée, pleurait et
en demandait pardon à Dieu. Avis aux prompts qui peuvent se
sanctifier s’ils sont humbles ! À Vanvres, j’ai rencontré les PP.
Belcourt et Cousineau, deux Canadiens qui étudiaient la
Sociologie et la Pédagogie.
Le Père Desbuquois m’a fait donner toute ma retraite
devant trois Pères et lui-même pendant qu’une sténographe
prenait ce que je disais. Il la voulait pour la prêcher aux
évêques dans un mois. Voilà un homme intelligent !!!… et c’est
un saint en plus ! Il pratique tout ce que je prêche : c’est
pourquoi il l’a compris tandis que les Philosophes qui ne
pratiquent rien de tout cela enragent quand ils m’entendent.
En venant, il a insisté pour payer mon billet. J’ai eu beau
protester et lui dire que j’étais plus riche que lui et que c’est
moi qui devrais payer le sien, il me dit : « Je suis le plus vieux
et vous allez passer par ce que je veux ! » Or, en arrivant à sa
maison, il me montre un chèque de cinquante mille francs qu’il
269
recevait en aumône. Vous voyez que j’ai tout de suite ma
récolte ! Il en reçoit dans les cinq cent mille par année en
général, me dit-il. Mais, il donne beaucoup aussi. C’est un
Jésuite qui vit vraiment de foi vraiment surnaturelle. Que Dieu
multiplie cette classe de religieux !

L’aumônier militaire de 1914-18 revoit ses champs de


batailles
J’ai rencontré à Vanvres un scolastique, jeune officier
d’Armentières où j’avais été pendant la première grande
guerre. Il m’offrit gracieusement de visiter les champs de
bataille avec ses parents qui nous conduiraient volontiers.
C’était trop beau pour refuser ! Il organisa toute cette
expédition avec ses parents qui vinrent au devant de nous à
Arras avec leur automobile. Quel beau voyage ! Nous avons
visité tout le front de la guerre et surtout où j’avais été
aumônier : St-Omer, Vimy, Courcelette, la tranchée de Régina
où des milliers sont morts, Arras, le Sars, Thiepval, Bapaume,
Armentières, Lens, etc., etc. Nous n’avons pas pu trouver un
seul vestige de la guerre, pas une tranchée, ni fil barbelé, ni
trou d’obus, ni ruines d’aucune sorte ! Quelle merveille pour les
Français d’avoir si bien rebâti leur pays bouleversé de fond en
comble ! Au Sars où j’étais, dans un rayon de cent milles il ne
restait pas un seul village debout et plusieurs avaient si bien
disparu qu’on en cherchait en vain un signe quelconque ! Le
plus grand espace que j’ai vu entre deux trous d’obus dans
toute cette région était à peu près dix pieds ! … et il n’en reste
pas un seul en vue. Tous les villages et les villes sont
parfaitement rebâtis comme avant la guerre. Et dire que les
Allemands se préparent pour une autre guerre : on sent la
poudre dans l’air et j’espère retourner au Canada avant de m’y
faire prendre.
Quelle belle famille j’ai rencontrée chez ces Dufour ! Ils ont
sept enfants tous bien élevés chrétiennement et d’une charité
exquise. Nous avons dîné et soupé là et je n’ai pas entendu une
seule réflexion païenne dans toute la journée. Ils nous assurent

270
que les grosses familles sont en honneur dans la région. C’est
déjà un bon signe du renouveau de l’esprit de foi. Avant que je
me rende au guichet, ils m’achetèrent mon billet avec celui de
leur fils. Ce jour fut un des plus beaux de mon voyage. Comme
j’étais content de revoir ces nouveaux villages et nouvelles
villes où j’avais vu la désolation partout durant deux ans
presque. Encore une belle faveur du ciel. Le 10, je vais coucher
à Lisieux pour pouvoir dire ma messe le lendemain à l’autel de
Ste Thérèse. J’ai visité la Basilique en construction qui promet
d’être très grande et très belle. Grâce à une lettre
d’introduction du Père Desbuquois qui est le confesseur des
Carmélites, j’ai pu avoir une audience de Pauline la sœur de Ste
Thérèse et à une Carmélite canadienne de Montréal, du nom
de Gohier. J’ai visité aussi les Buissonnets. Encore un beau
sanctuaire de plus que j’ai vu. À force de visiter les tombeaux
des Saints, je me déciderai peut-être un jour à les imiter pour
tout de bon ! Que le bon Dieu me fasse cette grâce un jour !
Puis je file au Havre en arrêtant deux heures à Rouen pour
revoir la cathédrale si belle !

Sur le Normandie vers New York


Le 11 mai à trois heures de l’après-midi, j’embarque sur le
Normandie en route pour New-York. Quel superbe paquebot !
Il n’est pas facile d’imaginer tout le luxe accumulé là. J’ai vu
quatre femmes se laisser tomber dans ses beaux fauteuils de
première classe en criant : « Nous écrasons devant tant de
richesses ! Vraiment on étouffe devant tant de beauté ! »
Comme la troisième classe valait une première sur les
autres bateaux, je pris une cabine dans cette classe. Elle avait
bien dans les dix pieds ou douze pieds carrés de chaque côté
avec de beaux fauteuils, un lit émaillé avec l’eau courante. J’en
étais très satisfait. Un de nos Pères qui revenait de la
congrégation générale était en seconde, mais ma cabine était
plus belle que la sienne et plus grande. Il payait sept dollars par
jour de plus. Ça ne valait pas la peine pour cinq jours en mer.

271
Le Normandie a mille pieds de long et jauge 83’000
tonnes. Cependant ce géant des mers danse comme un bateau
ordinaire dans la tempête. Il roulait tellement durant la
tempête que j’avais peur qu’il verse ! La plupart des passagers
étaient malades, mais pas moi. Je commence à être bon
marin !
Il y avait cinq cent Juifs réfugiés de l’Allemagne et de
l’Autriche qui avaient tous été dépouillés par Hitler. À part
d’exercer mon allemand avec eux, il n’y avait rien à faire avec
ces pauvres gens à la dérive sur le monde. Une fois, j’ai
intercédé pour une juive malade que les médecins du bord ne
voulaient pas visiter par haine pour les Allemands. Je suis allé
voir le capitaine et tout de suite un médecin est allé la voir. Elle
est venue me remercier avant de débarquer à New-York, étant
bien guérie. J’aimais à causer avec ces pauvres déportés. Ils
semblaient apprécier mes visites.
Les cinq jours de notre traversée se firent sans incident. Je
disais la messe dans une belle chapelle au bout du grand salon.
En approchant du Canada, je songe à la tempête qui va
sûrement éclater bientôt au sujet de ma prédication : les
Philosophes du clergé vont être les instruments tout désignés
des démons pour empêcher tout le bien que mes retraites
sacerdotales ont fait en Amérique. Mais, je suis plus fort que
jamais. Après avoir vu ce que Jésus a enduré de la part de son
clergé juif, je suis prêt à tout et sans aucune peur. Du moment
que je reste uni à Dieu par l’amour, que peuvent les hommes
contre moi ? C’est mon union avec la volonté de Dieu qui
donnait le mérite à mes retraites, ce sera encore mon union
avec cette même volonté qui donnera du mérite à mon silence
si je dois le garder. À la grâce de Dieu !
Je commençais à être fatigué de voyager et c’est avec
plaisir que je vois apparaître New-York à l’horizon. Cette
grande ville ne me disait rien après avoir vu la Palestine et je
prends le train tout de suite pour Boston afin de visiter mes
frères et mes sœurs autour de là et leur raconter ce que Dieu a
fait pour leur frère cadet. J’aurais pu rester en Europe encore

272
un bon mois, mais je préférais garder le parfum de la Terre
Sainte en mon âme que de la bourrer avec toutes sortes de
créations humaines bien peu utiles pour moi dans le ministère.
D’ailleurs, j’avais vu tout ce que je voulais déjà… et de plus des
rumeurs de guerre imminente me pressaient de m’en aller au
plus tôt. Elle éclata l’année suivante en septembre.
Enfin me voici au collège de Brébeuf ayant fait le plus beau
et le plus consolant voyage du monde, le cœur débordant de
reconnaissance envers Dieu pour une si grande faveur. Il me
semble que je ne désire plus rien au monde ! En juillet, je
recommencerai mes retraites sacerdotales aussi longtemps que
Dieu le voudra pour sa plus grande gloire et le bien des âmes.
J’ai hâte de donner ma seconde série sur la vie de Jésus-Christ
que je connais mieux il me semble. Que la Sainte Vierge m’aide
à garder dans mon cœur tout ce que j’ai vu des traces de son
Divin Fils sur cette terre et surtout ce que sa bonté m’a donné
de concevoir sur sa vie divine au sein de la Trinité. Que je sois
tout à Jésus-Christ le reste de ma vie ! Que rendrais-je au
Seigneur pour tous les biens qu’il m’a faits !

Onésime Lacouture, S.J.

273