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DANS LES DESSOUS DE

«LA MAMAN ET LA PUTAIN»
Par Didier Péron
— 3 février 2017 à 17:16

Dans un recueil de ses souvenirs d’assistant et ami de Jean
Eustache, Luc Béraud relate le tournage éprouvant de son
chef­d’œuvre et dresse le portrait d’un homme exigeant et
tourmenté.

Jean­Pierre Léaud et Bernadette Lafont dans «la Maman et la Putain». Collection    
Christophel . Les Films du Losange.

En 1973, au Festival de Cannes, la Maman et la Putain de Jean
Eustache soulève enthousiasme et protestations. Année faste en
scandales puisque ce fut aussi l’édition où fut montré, sous les huées
de spectateurs ulcérés, la Grande Bouffe de Marco Ferreri. Le film,
charbonneux et comme antidaté, d’une durée exceptionnelle de 3 h
40, finit par remporter le grand prix du jury bien que la présidente,
Ingrid Bergman, eût détesté ce fleuve noir de paroles où s’épuisent les
trois personnages principaux, Alexandre (Jean­Pierre Léaud), Marie
(Bernadette Lafont) et Veronika (Françoise Lebrun). La présence du
chef­d’œuvre d’Eustache en compétition n’était pas gagnée, comme le
raconte Luc Béraud dans le livre Au travail avec Eustache, qui
rassemble ses propres souvenirs d’ami et d’assistant du cinéaste sur
trois tournages importants (la Maman et la Putain, Mes Petites
Amoureuses, Une sale histoire) et aussi les témoignages de gens tels
que Pierre Cottrell, producteur, cofondateur des Films du Losange
avec Eric Rohmer et Barbet Schroeder, décédé en juillet 2015.

C’est Cottrell qui a raconté à Luc Béraud comment avec un autre
producteur, Stéphane Tchalgadjieff, ils s’étaient arrangés pour
prendre le même vol que le président du Festival, Robert Favre Le
Bret (l’équivalent si l’on veut de Thierry Frémaux aujourd’hui) en
direction du Nouveau­Mexique (où il devait rendre visite à Dennis
Hopper) et mener un lobbying discret, d’autant que le film ne lui avait
que très moyennement plu ­ il le trouvait trop bavard et trop statique.
Au cours d’une escale, les trois hommes prennent quelques verres à la
cafétéria de l’aéroport, tant et si bien qu’ils loupent la correspondance.
Favre se rend compte qu’il n’a plus sa mallette et semble
particulièrement paniqué : «Il finit par avouer qu’elle contient des
produits recommandés par Fellini et qui lui sont une source de
jouvence. Stéphane le rassure : il a sur lui des gélules qui lui feront le
même effet, en attendant de retrouver les bagages à Santa Fe.» Fort
de cette entente sur la consommation heureuse et collaborative
d’amphétamines, les réserves de Favre tombent et le film d’Eustache
sera placé là où il ne fait pas de doute qu’il doit être.

Pierre Cottrell va constamment se démener pour permettre le
financement du tournage de la Maman et la Putain, se faisant prêter
300 000 dollars par Bob Rafelson (qui ne les récupérera jamais) et
finissant par distribuer des chèques en blanc aux membres de l’équipe
où chacun est invité à écrire la somme qui lui semble être due, «le
producteur se réservant le droit de faire opposition à ceux dont le
chiffre lui semblerait abusif».

Le tournage de la Maman et la Putain se déroule du 21 mai
au 11 juillet 1972. L’équipe est réduite, une douzaine de personnes tout
au plus. Eustache a écrit son scénario sous la dictée brûlante de sa vie.
Il a beaucoup souffert d’avoir été quitté par une jeune universitaire,
Françoise Lebrun, il a une aventure avec une infirmière, Marinka
Matuszewski, qui a une chambre à l’hôpital Laennec et il est infidèle à
sa compagne d’alors, Catherine Garnier. Jean­Pierre Léaud, qui est
bien entendu déjà une star de la Nouvelle Vague et une sorte d’alter
ego de François Truffaut à travers le personnage d’Antoine Doinel, se
voit ici confier le soin d’occuper une place similaire pour Eustache en
devenant le dandy sans emploi, éternel beau parleur, soliloquant en
un phrasé subtil que l’angoisse vient briser les minutes d’une existence
d’un Don Juan que la liberté des mœurs acquise par les événements de
Mai 68 encore frais porte vers une sorte d’extase substitutive, non de
chair mais de mots.

Epoques révolues
Le tournage est rapide mais éprouvant. Eustache, raconte Béraud, ne
donne aucune indication, aucune explication, juste le texte. Et quand
la caméra du chef opérateur Pierre Lhomme tourne, le metteur en
scène ne regarde pas les comédiens mais, assis en tailleur, lit son texte
et dirige à la voix, interrompant sèchement les acteurs s’ils se
trompent d’une virgule. Léaud est constamment sous pression : «Les
longues tirades de plusieurs minutes lui posent des problèmes de
mémoire et on le voit en permanence se réciter les scènes à voix
basse. Il mélange vodka et chocolat, et trimballe toute une pharmacie
pour l’aider à retenir son texte, qu’il me demande souvent de lui faire
répéter.» Eustache, lui, carbure au Jack Daniel’s et rince ses gueules
de bois en buvant des rasades de Schoum, boisson jaunâtre à base de
plantes censée purifier le foie : «Il peut arriver au tournage ivre de
colère (ou d’alcool), ce qui entraîne immédiatement un climat
particulier qui se reflète immédiatement dans le jeu des acteurs...»

Cet alcoolisme du cinéaste est présent tout au long du livre,
notamment dans la partie consacrée au tournage du film qui suit la
Maman et la Putain, Mes Petites Amoureuses, récit sur l’enfance dans
le Sud­Ouest entre une grand­mère aimante et une mère dure. Luc
Béraud a retrouvé des mémos de la main du cinéaste à son producteur
où il planifie, outre les lieux de tournage et les calculs d’économie de
pellicule : «prévoir en avance 4 à 5 bouteilles de J.D. pour lundi +
médicaments suivants : Captagon, Nembutal 100, Valium 10,
Imménoctal». A l’époque, il déserte régulièrement le tournage,
s’enferme dans un car­régie et ne consent à en sortir que s’il reçoit des
excuses du ministre de l’Intérieur Michel Poniatowski parce qu’on a
refusé de lui accorder une place gratuite au cinéma Vox de Narbonne.
Il fait circuler un texte qu’il veut faire signer à toute l’équipe où il dit
qu’il trouve qu’on ne l’aime pas assez.

Toute sa courte vie, Eustache traînera l’héritage en négatif de ses
origines prolétariennes, lui que l’on taxera souvent d’être un
réactionnaire car il avait la nostalgie de toutes ces époques révolues
qu’il ne pourrait pas vivre et car il détestait ce présent qu’il n’avait pas
choisi et dont le flux incohérent hérissait son goût des idées limpides,
impertinentes que la morale petite­bourgeoise allait recouvrir d’une
chape de plomb. Il est né à Pessac (Gironde) en 1938. Son père était
un maçon communiste. Il aime très tôt la littérature et le cinéma mais
la perspective d’études longues ne s’offre pas à lui, il passe un CAP
d’électricien et devient ouvrier spécialisé, notamment pour la SNCF, à
Paris, où il s’installe à 19 ans. Il doit partir en Algérie, se taille les
veines et est interné. Il se marie avec une fille qui est secrétaire
aux Cahiers du cinéma, ce qui lui permet de rencontrer notamment
Jean­Luc Godard, qui l’aidera à faire ses tout premiers court métrages
en lui donnant de la pellicule. Il faut considérer que près dix ans se
passent entre les Mauvaises Fréquentations (1964) et la Maman et la
Putain (1973) qu’il écrit et réalise comme s’il s’agissait de son premier
film. Il a 35 ans, il ne lui reste que huit ans à vivre. Luc Béraud raconte
qu’il lui rendra visite à la clinique psychiatrique de La Borde où
Eustache demande à se faire interner au retour de Cannes. Sur les
images d’archives de l’INA, on le voit fêter son prix en fumant le cigare
mais un épisode terrible a entaché en secret son parcours festivalier et
la reconnaissance internationale qui s’ensuit. Au lendemain d’une des
premières projections du film pour l’équipe, la compagne trompée du
cinéaste, Catherine Garnier, qui avait été sa costumière et avait prêté
son appartement, cadre crédible aux douloureux échanges pleins
d’amertume entre Léaud et Laffont, a mis fin à ses jours, laissant un
mot : «Le film est sublime. Laissez­le comme il est.»

«C’est le seul de mes films que je haïsse car il me renvoie trop à moi­
même, à un moi­même trop actuel. Le passé de mes autres films me
protège», écrit Eustache dans un texte qui figure dans la réédition du
scénario de la Maman et la Putain. L’accueil nettement plus tiède fait
à Mes Petites Amoureuses lui fait comprendre qu’il est désormais lié à
son grand œuvre comme à un absolu dévorant qui, nourri de lui, le
dévore désormais. «Accéder à la déchéance n’est pas si facile. Moi, je
bois. Je bois depuis des années et j’y suis pas encore arrivée» : cette
ligne est extraite d’un scénario inédit d’Eustache, coécrit avec Evane
Hanska, Toutes ces années d’amour, dont Luc Béraud dit qu’il est
magnifique. Il va bientôt le confier, avec d’autres documents, à la
Cinémathèque française où une rétrospective Eustache aura lieu en
mai.

«Frappez fort, comme pour réveiller un mort»
La fin du cinéaste est une inexorable claustration proustienne qui
évoque aussi la folie paranoïaque du personnage de Conversation
secrète de Coppola. Eustache, qui est tombé d’une terrasse en Grèce
en mai 1981, ne quitte plus son appartement et passe ses journées à
enregistrer la télé au magnétoscope et les conversations téléphoniques
qu’il enchaîne parfois en pleine nuit. Il est fasciné comme l’était Duras
(qui en fait la substance du Navire Night) par le «réseau», cet ancêtre
du Net et des réseaux sociaux, simple numéro où l’on se branche sur
des multitudes d’interlocuteurs anonymes qui profèrent blagues,
insultes, recherches sexuelles, poèmes, dans un grand bain auditif à
remous. Il consigne tout dans un journal intime, «Peine perdue», où il
note : «J’ai souvent souhaité un nouveau réveil pour renaître, tout
ressentir à nouveau, les joies, les peines, et tout et tout. Je crois
aujourd’hui ce réveil trop grand ou trop dangereux pour l’homme
que je suis. Cette porte vers la félicité qui me visite dans mes rêves
peut, je crois, n’être que celle de la mort.»

Il se tire une balle dans le cœur le 5 novembre 1981. Sur sa porte, un
mot désormais légendaire est punaisé : «Frappez fort, comme pour
réveiller un mort.» Aujourd’hui, la survie de la Maman et la
Putain est entre les mains de Boris Eustache, fils légataire des droits
qu’il refuse, arguments à l’appui comme on peut le lire notamment sur
Facebook, de renégocier. Le grand chef opérateur Pierre Lhomme, qui
a signé la sublime lumière du film (puis travaillé avec Chéreau, Duras,
Rappeneau, Ivory...), joint par Libération, se désole de cette situation
: «J’ai tout essayé avec Boris en lui amenant des producteurs, en lui
suggérant d’associer la Cinémathèque française, etc. Le laboratoire
Eclair détient le négatif et il faudrait pouvoir le numériser pour avoir
une copie durable, car un film s’abîme. Je considère que c’est une
œuvre admirable, un des plus beaux films que j’ai fait de toute ma
carrière et ça me rend très triste qu’il existe si peu, hormis sous forme
de copies pirates.»

Didier Péron

AU TRAVAIL AVEC EUSTACHE (MAKING OF) de LUC BÉRAUD éditions Institut Lumière ­ Actes

Sud, 272 pp., 23 €

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