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Transferts linguistiques : interférences dans

l'apprentissage ?
http://cursus.edu/articles/35674#.Wo7MLajFI2w

Quand la langue d'origine sert d'appui à l'apprentissage de


la langue cible
Par Sandrine Demarthe , le 09 mai 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 16
mai 2016
De la négation de la langue maternelle …
Années 1890 en France, la Revue pédagogique fait état de la problématique des
régions alloglottes où vivent des « Français dont le français n’est pas encore la
langue », comme l’écrit en 1888 le géographe Onésime Reclus, l’inventeur du
mot « francophonie ».

Depuis la Révolution française, l’Etat prône un monolinguisme hexagonal.


Certains pédagogues, fervents défenseurs de la méthode directe, recommandent
alors de proscrire le recours à la langue maternelle de l’apprenant. Conçue par
Irénée Carré, inspecteur général de l’enseignement primaire, cette méthode,
appelée aussi « méthode maternelle », est destinée aux populations alloglottes
de France mais aussi aux colonies, tandis qu’en parallèle se dessine un courant
favorable à un bilinguisme de transition et à une approche contrastive des
langues, à l’initiative du linguiste Michel Bréal. Mais il faudra attendre la fin des
années 1970 pour qu’une reconnaissance du rôle de la langue maternelle dans
l‘apprentissage d’une langue nouvelle soit établie.

… à sa reconnaissance
Après la création en France, dès 1965, de classes spécifiques visant à donner
une formation de français langue étrangère aux enfants de travailleurs migrants,
c’est à la fin des années 70 que fut reconnu l’intérêt pour l’enfant de garder un
contact avec sa langue d’origine et son milieu culturel. En 1977, une directive du
Conseil de l’Europe est promulguée, à travers laquelle les états membres
s’engagent à organiser « un apprentissage accéléré de la langue du pays
d’accueil et à faciliter, si possible dans le cadre de l’école en liaison avec le pays
d’origine, un enseignement de la langue et de la culture maternelles » : une
démarche interculturelle où « l’enfant peut se construire en regard de sa langue-
culture maternelle », écrit Nathalie Auger, enseignant chercheur en Sciences du
langage qui mène une réflexion sur la comparaison des langues.
Entre 1973 et 1982, les cours de langues et cultures d’origine (LCO) sont mis en
place en France, en partenariat avec les pays d’origine des familles de migrants,
pour les huit groupes d’immigrants numériquement les plus importants alors en
France. Une circulaire de 1978 précise que

« l’expérience a fait apparaître que le maintien des enfants étrangers dans la


connaissance de leur langue et de leur culture peut constituer un élément positif
pour leur adaptation dans les établissement scolaires français »

incitant ainsi au développement du bilinguisme et de l’interculturalité.

Néanmoins « ce dispositif n’a pas vraiment instauré la relation entre les langues
et les cultures diverses qui se côtoient » constate Nathalie Auger, tout comme
l’avait déjà souligné officiellement, dès 1983, une note de service reconnaissant
une insuffisante intégration des enseignements de LCO par le système scolaire
français.

Cette prise en compte de la langue maternelle est toutefois renforcée avec la


circulaire de 2002 concernant l’organisation de la scolarité des élèves
nouvellement arrivés en France qui préconise une évaluation des compétences
scolaires construites dans la langue antérieure, reconnaissant de fait l’existence
d’un bi/plurilinguisme des nouveaux arrivants tandis que le plurilinguisme est au
cœur des politiques linguistiques européennes. On reconnaît l’équivalence des
langues en dignité, elles appartiennent aux droits des individus.

Un document du ministère de l’éducation nationale publié en 2012 présente et


développe les dix idées reçues sur l’apprentissage de la langue française. On y lit
que

« le fait de pouvoir comparer les codes et procédés de la lecture dans deux


langues permet de prendre de la distance par rapport à ce que l’on apprend et
facilite réellement l’apprentissage par la mise en place des catégories
métalinguistiques.

Cette perspective s’inscrit dans une vision plurilingue de l’apprentissage des


langues opposée à une approche monolingue. La création de classes bilangues
participe de cette évolution des pratiques pédagogiques : apprendre deux
langues en même temps est plus efficace pour peu que la didactique mise en
œuvre, par approches contrastives, soit bien intégrée et non successive et que
les différentes compétences soient travaillées en synergie, sans redondances
(…)

Loin d’être négatifs, les transferts sont le signe que l’apprentissage est en route :
l’apprenant construit son interlangue en calquant des procédés d’une langue vers
l’autre ».
« Comparons nos langues »
Dans ce contexte et pour répondre aux besoins des enseignants confrontés à
l’accueil d’élèves allophones et à leur demande d’outils adaptés, une équipe
d’enseignants, sous la houlette de Nathalie Auger, a élaboré en 2005 (en
collaboration avec le Casnav et le CDDP du Gard et le FASILD - Fonds d'Action
et de Soutien pour l'Intégration et la Lutte contre les Discriminations) un DVD qui
présente une démarche qui s’appuie sur une approche contrastive des langues.
« Comparons nos langues » présente des séquences, filmées en classes
d’accueil d'élèves allophones, autour d’activités de comparaison entre les
différentes langues des jeunes élèves.

Le « cadre des activités proposées se veut volontairement large pour que


l’enseignant puisse se l’approprier selon ses conditions de travail » et les
concepteurs encouragent l’enseignant à s’appuyer sur son environnement de
travail spécifique lui suggérant par ailleurs de « partir du questionnement des
élèves pour déclencher la démarche réflexive ».

L’enfant est alors reconnu comme « expert en regard de sa langue maternelle »,


apportant les « informations nécessaires afin que l’enseignant organise les
connaissances ». Il s’agit d’un réel échange, d’une interaction entre tous les
« acteurs » en présence, enfants comme adulte, élèves comme enseignant, lui-
même mis « au cœur d’un processus interculturel, enrichissant alors aussi sa
connaissance de ses élèves et de leurs langues ».

La langue maternelle comme soutien


Loin de parasiter l’apprentissage de la langue cible, la langue maternelle sert
alors d’appui. En effet, lors de l’apprentissage d’une nouvelle langue, l’apprenant
se réfère tout naturellement aux automatismes acquis dans sa langue maternelle
et la nouvelle langue étudiée est passé au crible de sa langue maternelle.

S’il est source d’erreurs et d’incompréhensions, comme l’écrit le linguiste


Troubetzkoy dans les Principes de phonologie, parus en 1939, à propos de ce
qu’il appelle le « crible phonologique », puisque ce « crible ne convient pas pour
la langue étrangère entendue », ce processus reste inévitable. Au cours de
l’apprentissage surgissent alors ces phénomènes d’interférences, nommés aussi
transferts négatifs et que décrivent des linguistes, comme Weinreich dans son
ouvrage Languages in contact (paru en 1953).

Ce dernier est le premier à catégoriser les phénomènes d’interférences qui


apparaissent lorsque deux langues entrent en contact : « in speech, interference
is like sand carried by a stream ; in language, it is the sedimented sand deposited
on the bottom of a lake ».
Ce processus obligé, à travers les « emprunts » inconscients d’ordre
phonologique, lexical, syntaxique ou encore sémantique, participe à la
construction d’une interlangue, toujours évolutive tant que l’apprenant poursuit
son apprentissage de la langue cible, dont il se rapprochera par ailleurs peu à
peu pour parvenir un jour à la maîtrise d’une langue dite « standard ».

Tout apprentissage des langues en effet « repose, consciemment ou non, sur une
comparaison entre le ou les systèmes langagiers préexistants et la langue à
apprendre », rappelle Nathalie Auger dans sa présentation du DVD. Ajoutant
aussi que « apprendre une autre langue, c'est toujours calquer le système à
atteindre sur son système d'origine, quel que soit le niveau linguistique (son,
syntaxe, lexique, etc.) ». Le psycho-linguiste Gilbert Dalgalian écrit pour sa part
que « c'est avec sa propre parole que le bilingue construit sa seconde langue,
son autre soi-même ». L'apprenant va s'appuyer sur ce qu'il connaît déjà pour
découvrir ce qu'il ne connaît pas encore.

La comparaison des différentes langues sert alors à montrer les « universaux


singuliers » tels que définis par le didacticien des langues Robert Galisson.
Toutes les langues partagent des universaux : phonologie, syntaxe, systèmes
d’écriture,…, mais chacune les actualise différemment.

L’erreur au cœur du processus d’apprentissage


Recourir à la langue maternelle (comme aux autres langues connues du locuteur)
permettra de comprendre et de corriger les erreurs qui surviennent dans le
processus d’apprentissage.

C’est le statut même de l’erreur qui prend un nouveau tour, constructif : perçue
sous un angle positif, l'erreur est reconnue comme participant au processus
même d’apprentissage. À travers la comparaison de langues, où chacun,
enseignant comme élèves, « est expert de sa langue », où chacun « découvre le
système de l’autre dans une véritable relation d’empathie », les erreurs sont ainsi
relativisées.

Cette approche interculturelle est fondée sur l’observation des points communs et
des différences des systèmes de communication, et Nathalie Auger insiste sur le
fait qu’il « est aussi important de montrer aux enfants ce qu’ils peuvent utiliser de
leur script maternel pour parler français que les éléments nouveaux qu’ils vont
devoir acquérir ».

Valorisation et motivation
Une démarche sensible, valorisante et rassurante, où règnent empathie et
bienveillance.
La démarche ici rend l’enfant plus actif dans son apprentissage et développe ses
facultés d’observation, d’analyse et de mise en relation, tout en suscitant une
motivation forte à travers le plaisir du partage de connaissances, véritable gage
de progrès.

Une approche grâce à laquelle aussi surgit souvent le rire, quand l’enseignant
s’évertue à répéter à un auditoire, parfois fort exigeant, les sons d’une langue
qu’il découvre à travers ses jeunes élèves.

Dans son analyse de l’approche proposée par Nathalie Auger, dans la


revue Alsic (Apprentissage des langues et systèmes d'information et de
communication), Dalie Chrifi Alaoui cite le didacticien Louis Porcher qui insiste
sur l’importance d’ « établir, entre ces cultures, des connexions, des relations,
des articulations, des passages, des échanges. Il ne s'agit pas seulement de
gérer au mieux la juxtaposition de diverses cultures mais de les mettre en
dynamisme réciproque, de les valoriser par le contact ».

Même si la difficulté d'une entreprise explicative est bien réelle quand il s’agit de
« dévoiler des mécanismes propres à une communauté alors qu'ils peuvent être
ignorés de ses membres » (comme l’écrit Geneviève Zarate en 1986), la
démarche ici trouve toute sa valeur et son intérêt. Car « la comparaison
linguistique est comme une autre manière (en plus des autres approches :
déductive, inductive, grammaire de texte…) de créer une clarté cognitive et une
conscience linguistique pour les apprenants », dont il n’est pas question de faire
des linguistes.

Mais il s’agit de les aider à être valorisés dans leur contact avec la langue cible à
travers la langue maternelle. « La notion d'élève-expert, développée par Nathalie
Auger dans le DVD, est tout à fait essentielle dans le rôle que la langue
maternelle peut avoir dans ce que l'on appelle la motivation », reconnaît encore
l’auteur de l’analyse. Dans un contexte où les rôles traditionnels de la classe sont
bouleversés par des échanges qui rendent réellement actifs les apprenants.

« Maîtresse, tu te trompes », me signale Andréï, lorsque j’écris au tableau, sous


la dictée, nu pluă au lieu de nu plouă, alors que nous comparons la construction
de la négation.

Et combien de fois aujourd’hui ai-je dû répéter ce mot casă (qui me paraissait si


simple) avant qu’Alexandru, rieur, me félicite enfin d’un tonitruant « très bien » ?
...

Illustration : Riza Nugraha, Flickr, Licence CC

Références

Du français langue étrangère au français langue seconde et de scolarisation : de


l’émergence d’une problématique à l’institutionnalisation d’une approche
didactique, Claude Cortier, in le français comme langue de scolarisation, sous la
direction de Catherine Klein, CNDP, 2012
https://www.reseau-canope.fr/notice/le-francais-comme-langue-de-
scolarisation.html

Comparons nos langues, DVD de Nathalie Auger, 2005


http://www.cndp.fr/bienlire/02-atelier/fiche.asp?theme=1340&id=1387

Comparons nos langues - Vidéo


https://www.youtube.com/watch?v=_ZlBiAoMTBo

Enseignement des langues d’origine et apprentissage du français : vers une


pédagogie de l’inclusion, Nathalie Auger, le français aujourd’hui, revue parue en
2007, n°158
http://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2007-3-page-76.html

Les langues du monde au quotidien, publication du CRDP de Bretagne, 2012 :


https://www.reseau-canope.fr/notice/les-langues-du-monde-au-quotidien-cycle-
2.html

Dix idées reçues sur l’apprentissage de la langue française par les EANA (idées 3
et 5) et les dix considérations préliminaires sur l’enseignement du français et en
français comme langue seconde (idées 4 et 8), éduscol, 2012
http://cache.media.eduscol.education.fr/file/FLS/89/6/1_concepts_cles_120914_c
2_228896.pdf

Analyse de Comparons nos langues par Dalie Chrifi Alaoui dans la revue Alsic,
2007
https://alsic.revues.org/681

Analyse de Comparons nos langues par Jacques Chavannes, CASNAV Orléans


Tours, 2013
http://casnav.ac-orleans-
tours.fr/fileadmin/user_upload/casnav/Comparer_nos_langues.pdf