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L’aristocratie de l’épiderme

Le combat de la Société des Citoyens de Couleur, 1789-1791

Florence Gauthier

DOI : 10.4000/books.editionscnrs.6257
Éditeur : CNRS Éditions
Année d'édition : 2007
Date de mise en ligne : 20 juin 2016
Collection : Histoire
ISBN électronique : 9782271090980

http://books.openedition.org

Édition imprimée
ISBN : 9782271065766
Nombre de pages : 446

Référence électronique
GAUTHIER, Florence. L’aristocratie de l’épiderme : Le combat de la Société des Citoyens de Couleur,
1789-1791. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2007 (généré le 03 mai 2019). Disponible
sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/6257>. ISBN : 9782271090980. DOI :
10.4000/books.editionscnrs.6257.

© CNRS Éditions, 2007


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L’aristocratie
de l’épiderme
Le combat de la Société
des Citoyens de Couleur
1789-1791
Florence Gauthier

L’aristocratie
de l’épiderme
Le combat de la Société
des Citoyens de Couleur
1789-1791

CNRS ÉDITIONS
15, rue Malebranche – 75005 Paris
À Marc Bloch et Albert Mathiez

Collection « Histoires pour aujourd’hui »,


dirigée par Sophie Wahnich

© CNRS Éditions, Paris, 2007


ISBN : 978-2-271-06576-6
Préface

Dans le roman de Madison Smart Bell, Le soulèvement des âmes,


lors d’une insurrection antiesclavagiste, à Saint-Domingue, un métis
pend à un arbre d’une forêt le corps de son père blanc assassiné. Puis
il se met à ouvrir le corps, comme on éviscère un animal. Pourquoi un
tel acte barbare ? Ce métis explore méticuleusement les entrailles ; il
cherche l’organe qui confèrerait à l’homme blanc sa supériorité affi-
chée et revendiquée sur l’homme noir et le métis... Fiction romanesque,
hyperbole extravagante, métaphore insoutenable de l’inhumain au
cœur de l’humain, dira-t-on ! Ou bien, pensera-t-on plutôt, afin d’exor-
ciser une telle cruauté, à ce qu’écrit Claude Lévi-Strauss, concernant
l’ethnocentrisme, dans Race et histoire : « l’attitude la plus ancienne, et
qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides
puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous
sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier pure-
ment et simplement les formes culturelles : morales religieuses,
sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles
nous nous identifions ». Mais cette explication ne tient pas ici, puisque,
dans le roman, il s’agit d’un père blanc et de son fils métis, et non
d’étrangers. Toutefois la scène du roman symbolise parfaitement l’ab-
surdité du préjugé de couleur, qui fait du père blanc un étranger pour
son propre fils.
Le livre de Florence Gauthier, lui, sur la vie, le combat et les
déboires de Julien Raimond, libre de couleur et colon métissé n’est
pas un roman, mais une étude rigoureuse, critique et solidement
documentée de l’instrumentalisation et de la généralisation du préjugé
de couleur à Saint-Domingue et en France pendant la période de la
Révolution, sous l’Assemblée Constituante. En effet, nous apprendrons
comment la domination esclavagiste a forgé cette arme du préjugé de
couleur pour perpétuer l’exploitation, l’oppression et l’infériorisation
6 L’aristocratie de l’épiderme

des Nègres, quels qu’ils soient, métis, gens de couleurs libres, Nègres
affranchis ou Nègres esclaves. Ce préjugé persistant de nos jours,
dans nombre de sociétés contemporaines marquées par l’esclavage,
n’est certes plus tolérable ou plutôt a perdu toute valeur juridique, mais
il n’en continue pas moins d’altérer profondément les rapports entre les
hommes et de sceller le destin de millions de personnes par cette dis-
crimination fondée sur la couleur de peau.
Florence Gauthier est historienne de la Révolution française, de
cet événement, dont Kant, en 1798, dans Le Conflit des Facultés, a sou-
ligné qu’il a suscité la sympathie et l’enthousiasme des contemporains,
qui y ont perçu la manifestation de l’avènement d’une ère nouvelle et
bénéfique de l’histoire de l’humanité. Florence Gauthier étudie cette
période historique en portant une attention aiguë et infatigable aux
principes du Droit naturel moderne, de la justice, de l’égalité et de la
liberté. Et c’est à l’aune de ces principes qu’elle a toujours tenté de
mesurer l’ampleur de cette Révolution, son audace et ses faiblesses, ses
promesses et ses compromissions, (notamment dans Triomphe et mort
du Droit naturel en révolution, 1789-1795-1802, Paris, 1992). Elle
nous aide à comprendre toute l’importance du problème de l’abolition
de l’esclavage dans les colonies françaises des Antilles, particulière-
ment à Saint-Domingue, sous la Révolution. En effet, la Déclaration
des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 proclamait sans
ambiguïté que « tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux
en droits ». Elle déclarait ainsi l’unité du genre humain, par-delà les
inévitables différences, géographiques, culturelles ou de couleur de
peau. Elle confirmait aussi l’idée de liberté et d’égale dignité ontolo-
gique de tout homme, présente dans l’intimité de toute conscience.
Donc, selon les principes mêmes de la Déclaration, la traite, l’esclavage
des Noirs d’Afrique, ou d’ailleurs, et le préjugé de couleur qui lui est
consubstantiel étaient condamnables absolument. Mais les prin-
cipes une fois posés, nous le savons, ne transforment pas d’un coup la
réalité et ce qui nous semble évident aujourd’hui a déclenché dans les
colonies esclavagistes des affrontements meurtriers. Certes les esclaves
et les libres de couleur n’ont jamais vécu leur servitude comme la
conséquence directe de la malédiction biblique de la descendance de
Cham, un des fils de Noé, comme on a pu le faire croire. Les révoltes
et les insurrections se sont multipliées et, en dépit de féroces répres-
sions, jamais la flamme de l’aspiration à la liberté ne s’est éteinte.
Surtout il est important de souligner que les idées révolutionnaires
Préface 7

en France, par leur vocation universaliste, allaient provoquer


une immense « terreur » chez les colons blancs des Antilles. Que des
sang-mêlé, comme Julien Raimond, aient eu l’audace de vouloir
faire reconnaître leurs droits devant l’Assemblée et même d’y être
représentés, constituait une atteinte insupportable à l’ordre colonial
esclavagiste. D’où l’opposition farouche du lobby colonial et des
maîtres blancs, regroupés dans le Comité des colons de Saint-
Domingue, connu sous le nom de club Massiac. Il leur fallait, afin de
maintenir leur domination totale sur la colonie et perpétuer l’esclavage
des Nègres, écarter de l’Assemblée les libres de couleur, regroupés,
eux, au sein de la Société des citoyens de couleur. Or, comment empê-
cher les idées révolutionnaires de se frayer une voie aux colonies,
sinon en rejetant toute revendication d’égalité ? Le problème était
rude, pour la raison très simple que les unions entre Blancs et Noirs, par
viol, concubinage et mariage ont engendré des métis. Ces derniers
furent, dans les premiers temps de la colonisation, reconnus comme
des hommes libres, puisque leur ascendance blanche leur donnait le
droit d’être considérés comme libres et égaux aux maîtres blancs. De
plus ils étaient eux-mêmes parfois propriétaires et avaient des esclaves.
Ils épousèrent des femmes blanches ou des affranchies métisses. Mais
leur croissance démographique représentait, aux yeux des colons, une
menace potentielle. Pour y faire face, ainsi que le montrera Florence
Gauthier, les colons blancs ont inventé, avec la complicité de l’État
colonial, tout un système de classification des hommes, avec toutes les
déclinaisons possibles, liées au degré d’éloignement de la blancheur :
mulâtre, quarteron, griffe etc., afin d’établir les frontières qui séparent
irrémédiablement les maîtres blancs des métis et, bien sûr, de la masse
des esclaves.
L’historien doit se garder de juger le passé et ses acteurs, comme
si l’Histoire se réduisait à être un tribunal consacrant la gloire des uns
et fustigeant l’ignominie des autres, ainsi que le fait par exemple Pierre
Pluchon, parlant de Julien Raimond comme « un des chefs mulâtres
libres et un affairiste à la conduite trouble ». La force du préjugé
raciste est ici évidente. Il serait, pourtant, illusoire de croire que l’his-
torien pourrait se dépayser et chercher à n’être « d’aucun temps, ni
d’aucun lieu ». Il pense l’histoire selon des principes, tout en évitant la
partialité idéologique d’une lecture myope des documents. C’est ce que
fait Florence Gauthier dans ce livre qui porte une contribution décisive
8 L’aristocratie de l’épiderme

à la compréhension de la suite des événements en France et à Saint-


Domingue.
Pierre Philippy, Philosophe
Fort-de-France, Martinique
Introduction

La naissance et la diffusion du préjugé de couleur, constitutif


d’une « aristocratie de l’épiderme » apparue dans les colonies escla-
vagistes françaises d’Amérique au XVIIIe siècle, n’ont guère retenu
l’attention des historiens, à l’exception du beau travail d’Yvan
Debbasch 1. « Blancs », « Noirs », « métisses », « hommes libres de
couleur » : dans les Antilles françaises, à la veille de la Révolution, les
hommes étaient désignés en fonction de leur couleur de peau, qui défi-
nissait leur statut juridique. L’apparition de cet ordre inégalitaire
précède, historiquement, l’invention du « racisme biologique », avec
lequel il se trouve trop souvent confondu. Péché d’anachronisme : à
force d’amalgamer les deux phénomènes, l’histoire du préjugé de
couleur a été négligée au profit d’une approche peu nuancée des débats
sur l’esclavage dans la France des Lumières. Préjugé de couleur et
« racisme biologique » relèvent pourtant de deux registres différents.
Le premier se greffe sur un enjeu éthique et politique, qu’il convient
d’analyser à la lumière des arguments échangés entre adversaires et
partisans de l’ordre juridique esclavagiste. Le second emprunte aux
théories essentialistes à prétention « scientifique ». Distinction qu’il
faut garder présente à l’esprit pour entreprendre l’histoire des grands
affrontements idéologiques consécutifs à la remise en cause de l’ordre
ségrégationniste dans les colonies françaises d’Amérique, histoire que
la présente étude se propose de retracer.
La résistance des victimes du préjugé de couleur, opposées au
« parti ségrégationniste », a connu différentes phases : elle évolua de
la fuite pure et simple de la colonie à une prise de conscience éclairée
qui permit l’action philosophique et politique pour introduire, dès les
débuts de la Révolution française, la Déclaration des droits de l’homme
et du citoyen sur le continent américain. Aux avant-postes de ce combat
se détache la figure de Julien Raimond (1744-1801), métisse originaire
10 L’aristocratie de l’épiderme

de Saint-Domingue et animateur, à partir de 1789, de la Société des


Citoyens de Couleur. Auteur de nombreux écrits, Raimond lutta sans
relâche pour faire reconnaître « l’égalité de l’épiderme » dans les colo-
nies. Son principal adversaire fut l’avocat Médéric Moreau de
Saint-Méry (1750-1819), député de la Martinique et porte-parole des
colons à l’Assemblée nationale. Mais avant de retracer plus en
détail leurs carrières respectives, un détour s’impose par les colonies
esclavagistes françaises d’Amérique et en particulier par l’île de Saint-
Domingue, épicentre de cette histoire.

Le choc de la « destruction des Indes »


et la naissance du premier droit de l’humanité
La « découverte de l’Amérique » fut marquée, dès le début, par
tant de violences et de massacres que l’un de ses premiers témoins,
Bartolomé de Las Casas (1474-1566), la nomma « destruction des
Indes » 2. Rappelons que ce nouveau continent était désigné par l’ex-
pression Indes occidentales : Christophe Colomb pensait effet rejoindre
les Indes par l’ouest de l’Espagne. Las Casas était le fils d’un compa-
gnon de Colomb qui en fit un jeune colon privilégié. Il reçut, au nom
du Roi d’Espagne, une « encomienda », c’est-à-dire une terre avec la
population indienne qui y vivait et se retrouvait contrainte de travailler
pour ce nouveau maître. D’abord indifférent aux souffrances endurées
par les indigènes, il prit progressivement conscience des horreurs
de l’esclavage. Devenu prêtre, il renonça à sa situation de maître, aban-
donna son « encomienda » et consacra sa vie à dénoncer ce qui,
désormais, lui apparaissait comme un crime envers l’humanité.
Las Casas ne fut pas le seul à dénoncer l’esclavage. Un grand
courant de pensée humaniste naquit dans l’Amérique conquise et, en
Espagne même, dans les universités, en particulier dans celle de
Salamanque. Condamnant sans ambages le système esclavagiste,
l’École de Salamanque repensa les droits de l’humanité et les principes
qui devaient conduire les individus, les sociétés, les gouvernements.
La découverte par les conquistadors d’une humanité jusqu’alors
inconnue avait ouvert un vaste débat intellectuel et provoqué des luttes
acharnées visant à redéfinir l’humanité : était-elle divisée en « fidèles »
et en « infidèles », comme l’affirmaient les Églises ? En maîtres et en
esclaves, comme le pratiquaient les colons ? Ou était-elle formée d’in-
dividus libres et égaux ?
Introduction 11

L’humanité est une, affirmaient Las Casas et l’École de Sala-


manque : aucun être humain ne « naît esclave », mais au contraire a
droit à sa liberté qui doit être reconnue et protégée. Une idée nouvelle
apparut, qui devint le principe fondamental de la philosophie huma-
niste du droit naturel moderne : l’humanité une se définit, a priori, par
sa naissance libre ; elle a des droits, qualifiés de droits naturels, parce
qu’ils priment toutes les autres formes de droit.
Pourquoi l’École de Salamanque eut-elle recours à la notion de
« droit naturel », qui occupe une place centrale dans les théories des
droits de l’humanité de l’époque moderne ? À cette époque, trois
conceptions du droit se présentaient : le droit divin, celui des textes
sacrés et de la théologie ; le droit humain ou droit politique, droit des
institutions, que l’on appelait aussi droit positif ; et le droit naturel. Ce
dernier offrait l’immense avantage d’un espace de réflexion ouvert, qui
permettait d’élaborer des idées neuves. En effet, le pape et les rois ou,
si l’on préfère, le droit divin et le droit humain, avaient révélé dans la
pratique leur double incapacité à protéger l’humanité une, née libre,
ayant des droits. C’est la raison pour laquelle ces droits devaient être
conçus indépendamment des droits divin et humain qui avaient révélé
leurs limites.
Quel était cet arbitre supérieur au droit divin et au droit humain ?
L’idée de justice, mais une justice définie par le droit naturel moderne,
conforme à la définition nouvelle de l’humanité une, née libre et ayant
des droits. Cet énoncé s’appuie sur un sentiment commun à tous les
hommes, le droit à une vie libre, et sur une prise de conscience née
du refus des crimes commis en Amérique par les conquistadors. Il
repose sur une conception réciproque du droit : tout être humain naît
libre de droit et doit respecter en retour ce même droit chez tous
ses semblables. Droit réciproque, universel ou égal : ces trois termes,
qui signifient ici la même chose, disent à l’unisson que l’humanité est
une.
La référence au droit naturel traduit le passage de la morale à
la politique, ou plus précisément à la cosmopolitique du droit naturel
moderne. Le principe moral qui énonçait que l’humanité naît libre,
devait se traduire en droit réciproque mis en pratique, pour devenir :
l’humanité naît libre et doit le demeurer. La philosophie du droit
naturel moderne construisait une « politique et une cosmopolitique de
la philosophie » : c’était à la philosophie d’éclairer les principes aux-
quels les pouvoirs législatif et exécutif devaient se conformer.
12 L’aristocratie de l’épiderme

Dénonçant les violences commises sur les peuples d’Amérique,


l’École de Salamanque entreprit de justifier les droits des Indiens à leur
souveraineté et analysa en détail l’illégitimité des conquêtes 3. Las
Casas et l’École de Salamanque venaient d’énoncer le premier droit de
l’humanité, comme expression de la conscience critique de la barbarie
européenne et comme affirmation de l’urgence d’arrêter et de réparer
les crimes qui se commettaient sur le continent américain. Un effort
considérable venait d’être accompli par la philosophie, marquant un
pas en avant vers une conception pratique de la liberté de l’humanité.
Ainsi, ce droit naturel de naître libre et de le demeurer était une
idée neuve, expression du choc de la « destruction des Indes ». Il défi-
nissait pour la première fois l’humanité, non plus localement ou
partiellement, mais en termes de droit cosmopolitique et posait le pro-
blème de l’avenir de la façon suivante : droit de l’humanité née libre
ou barbarie 4.
Contrairement à une idée reçue, cette théorie n’est pas née en
Europe seule, mais des deux côtés de l’Atlantique. Elle n’était pas des-
tinée aux seuls Européens, puisque son objectif immédiat était d’arrêter
les crimes commis contre l’humanité en Amérique. Cette philosophie
humaniste n’était pas davantage un produit de la domination impériale
des Européens sur le monde : elle prétendait guider les relations entre
les peuples en s’appuyant sur des principes cosmopolitiques contre la
conquête.
Toutefois, ces humanistes du XVIe siècle furent, on le sait, combat-
tus et vaincus sur les plans éthique et politique. Les colons, en
Amérique, poursuivirent la « destruction des Indes » et contournèrent
les freins mis à l’asservissement des Indiens par différents moyens,
dont celui de la déportation de captifs africains, mis en esclavage sur les
plantations. Ce système, qui existait déjà en Afrique et en Europe
du Sud, connut un développement considérable dans le cadre de la
plantation de type capitaliste qui apparut dans les colonies d’Amérique.
Ainsi, les droits de l’humanité que Las Casas avait tenté de semer en
Amérique étaient tombés dans l’oubli.

Les colonies esclavagistes françaises d’Amérique

La monarchie française s’intéressa tardivement aux colonies


d’Amérique. Elle favorisa dans un premier temps l’occupation de la
Introduction 13

Guadeloupe et de la Martinique, à partir de 1635. Dans la colonie de


Saint-Domingue, la population indienne avait « disparu » dès le
XVIe siècle. Au cours du siècle suivant, les colons espagnols quittèrent
leurs établissements au point qu’en 1697, le roi d’Espagne abandonna
au roi de France la partie occidentale de l’île de Saint-Domingue.
La plantation sucrière esclavagiste de Saint-Domingue prit un
essor considérable au XVIIIe siècle, comme en témoigne l’explosion des
effectifs de captifs africains introduits dans la colonie : 5 000 en 1697,
15 000 en 1715, 450 000 en 1789. La population libre regroupant les
planteurs, les petits cultivateurs, les petits blancs et les affranchis repré-
sentait environ 70 000 personnes en 1789.
La colonie devint très rapidement la plus grosse productrice de
sucre d’Amérique et le fleuron des possessions de la couronne de
France sous le surnom flatteur de « Perle des Antilles » 5.
Jusqu’à la Révolution de Saint-Domingue qui conduisit à l’in-
dépendance d’Haïti, de 1789 à 1804, la plantation sucrière assura la
fortune rapide des planteurs, liés par des réseaux familiaux au grand
négoce français, ainsi qu’à la noblesse de cour. En effet, le roi était
possesseur des colonies et c’est en son nom que les terres étaient dis-
tribuées. Ses amis, ses proches étaient favorisés et recevaient les
meilleures terres des plaines réservées à la production du sucre, dont la
superficie était limitée sur cette île au relief fortement accidenté.
Dès le XVIIe siècle, de nombreux cadets de famille nobles ou rotu-
rières riches vinrent ainsi chercher fortune. Ces colons épousèrent
fréquemment des femmes africaines ; des métisses naissaient de ces
mariages légitimes.
Les esclaves formaient deux groupes distincts, selon la division
du travail sur la plantation sucrière. Les captifs fraîchement débarqués
d’Afrique, appelés Bossales, travaillaient aux champs. Les conditions
de travail y étaient très dures, mais les maîtres laissaient une certaine
autonomie aux Bossales, pour permettre la réalisation du processus de
créolisation qui consistait à transformer des captifs, libres jusqu’à leur
capture, en esclaves travailleurs, ce qui n’était pas simple. Ce proces-
sus de créolisation était à la fois un processus de désocialisation, de
dépersonnalisation, de désexualisation, de décivilisation des captifs,
et un apprentissage des rapports maîtres-esclaves, du travail contraint,
de la langue dite « créole » ainsi que des formes culturelles encouragées
et sélectionnées par les maîtres.
L’exploitation du travail des Bossales était proprement escla-
14 L’aristocratie de l’épiderme

vagiste : leur durée de vie était de dix à quinze ans maximum et


l’esclave, épuisé, était remplacé à l’identique par un nouveau Bossale.
Les maîtres n’avaient pas eu à investir dans la naissance, l’éducation
et la formation de cette main-d’œuvre arrivée adulte et qui mourait
à un rythme qui éliminait l’entretien de la vieillesse 6.
L’autre groupe était formé des esclaves créoles, nés sur place
au hasard des rapports sexuels entre les esclaves ou entre les libres et
les esclaves. Ils étaient destinés aux travaux qualifiés : encadrement
des Bossales, métiers nécessaires à l’entretien de la plantation, forma-
tion à la partie mécanisée des travaux, domesticité enfin. Ces esclaves
apprenaient la langue créole, mais aussi celle du maître. C’était dans ce
groupe que l’éducation, le travail personnel, l’affranchissement étaient
possibles.
L’édit de 1685, dit Code noir, préparé par Colbert, créait un ordre
juridique colonial esclavagiste. Retenons que les esclaves africains
avaient un statut d’esclave étranger spécifique aux colonies, qui n’exis-
tait pas en métropole. L’article 57 de l’édit de 1685 précise que les
esclaves sont « nés dans les pays étrangers ». Pourtant, la descendance
éventuelle de ces esclaves héritait de ce statut d’esclave étranger, bien
qu’elle soit née dans la colonie.
Il existait deux groupes d’affranchis. Les « libres de savane »
n’avaient pas de reconnaissance juridique et ne pouvaient donc pas
quitter la plantation. Ils vivaient, avec l’accord du maître, soit comme
cultivateurs, soit en exerçant un métier utile à la vie de la plantation,
mais jouissaient d’un état de liberté relatif, car le maître pouvait à tout
moment décider de les faire retourner à l’état d’esclave. Juridiquement,
les « libres de savane » n’avaient aucun droit.
Les affranchis, ou plus précisément, les « manumis », avaient un
« titre de manumission » reconnaissant leur nouveau statut juridique
qui les faisait sortir de leur « naissance étrangère » pour entrer dans
la catégorie sociale des « sujets libres du Roi de France ». Ceux-là pou-
vaient quitter leur maître et s’établir de façon indépendante.
D’abord expérimenté dans les Antilles à petite échelle, « l’élevage
d’esclaves sur place » se systématisera au XIXe siècle, lorsque la traite
des captifs africains sera doublement freinée. En effet, dans la seconde
moitié du XVIIIe siècle, la fourniture de ce marché de captifs, situé
en Afrique, entra en crise : il devenait de plus en plus difficile pour les
Royaumes africains de fomenter des guerres pour se fournir en captifs.
La hausse des prix des captifs se fit ainsi sentir dès les années 1750 7.
Introduction 15

Par ailleurs, la Grande-Bretagne entreprit de contrôler le commerce


africain en interdisant la traite des captifs, interdiction rendue effective en
1808. La Marine anglaise fit la police dans les océans et si la traite se
poursuivait, elle était devenue illicite, ce qui contraignit les colonies
esclavagistes d’Amérique à modifier le mode de reproduction de la main-
d’œuvre en se tournant vers l’élevage d’esclaves sur place ou des formes
d’importation nouvelles de main-d’œuvre. Est-il besoin de préciser que
la suppression de la traite des captifs africains n’implique pas forcément
l’abolition de l’esclavage 8 ?
Revenons en arrière : on retiendra qu’en 1789, de lourdes
menaces pesaient sur le système de traite des captifs africains, inquié-
tant sérieusement les planteurs esclavagistes, même si, pour l’heure, ce
système continuait de fournir ses cargaisons de Bossales.
Comme nous allons tenter de le démontrer en retraçant les itiné-
raires croisés de Julien Raimond et Moreau de Saint Méry, les débats
suscités en métropole par l’apparition du préjugé de couleur constituent
un autre aspect de la crise du système esclavagiste dans les colonies
françaises.

Portrait des protagonistes

Qui était Julien Raimond ? L’homme reste mal connu et, lorsqu’il
est évoqué par les historiens, force est de constater la persistance des
préjugés, des contrevérités et de l’incompréhension dont il est l’objet.
Né en 1744 à Bainet, dans la province du Sud de Saint-Domingue,
ce fils de paysan béarnais avait obtenu le statut privilégié de colon. Il
épousa une femme de couleur, qui était la fille légitime d’un riche
colon. Julien, comme ses frères et sœurs, fut envoyé faire ses études à
Bordeaux et à Toulouse. Lorsqu’il rentra à Saint-Domingue dans les
années 1760, les progrès du préjugé de couleur avaient déjà provoqué
la résistance des colons métissés. Julien Raimond devint leur représen-
tant dans la province du Sud de la colonie. En 1783, les colons métissés
décidèrent d’offrir un vaisseau au roi, mais leur proposition fut empê-
chée par le parti des colons ségrégationnistes qui commençait à se
former et refusait de faire reconnaître les libres de couleur comme des
colons à part entière 9.
Raimond eut néanmoins la chance de rencontrer le ministre de la
Marine, Castries, qui était un réformateur et l’autorisa à se rendre à
16 L’aristocratie de l’épiderme

Versailles pour y défendre la cause des libres de couleur. Il fallait alors


une autorisation, car l’influence du parti ségrégationniste interdisait
aux colons métissés de se rendre en métropole.
Accompagné de sa femme, Julien Raimond arriva en France en
1784 et s’installa dans la région d’Angoulême. À partir de 1785, il
présenta différents mémoires au roi sur les droits revendiqués par les
libres de couleur, mais en 1787, la démission du ministre Castries le
priva de son principal interlocuteur et soutien. Le nouveau ministre, La
Luzerne, se rendit aux arguments des colons ségrégationnistes opposés
à tout ce que son prédécesseur avait amorcé en faveur des libres de
couleur et des esclaves. De 1787 à 1789, Julien Raimond continua de
correspondre avec le ministre de la Marine, mais en vain 10.
Dans son étude, Luc Nemours le présente comme le chef des gens
de couleur de Saint-Domingue. Yvan Debbasch, quant à lui, en fait
un défenseur des libres de couleur. John Garrigus estime lui aussi
que Raimond s’est occupé de défendre les droits de sa couleur. Enfin,
Pierre Pluchon dresse un portrait doublement péjoratif de Julien
Raimond qui aurait été, affirme cet auteur, l’un des chefs mulâtres
libres mais aussi, avec son gendre Pascal, un affairiste à la conduite
trouble 11. Julien Raimond, chef des gens de couleur en 1951, est devenu
un mulâtre libre et un affairiste trouble en 1995 : un portrait a ainsi été
construit, en répétant ce qui a pu être écrit ici ou là et qui s’est trans-
formé en une interprétation reposant sur le préjugé de couleur. Mais
s’est-on seulement demandé si Julien Raimond ne défendait que sa
couleur et aurait donc été un adepte du préjugé de couleur, comme ces
interprétations l’induisent ?
Tout comme Julien Raimond, Médéric Moreau de Saint-Méry n’a
guère retenu l’intérêt des historiens, en dépit de ses nombreux écrits sur
les colonies esclavagistes. Né à la Martinique en 1750, ce parent de
Joséphine de Beauharnais, avocat et propriétaire, épousa l’une des trois
filles de Mme Milhet, veuve d’un riche négociant de Louisiane, devenu
planteur à Saint-Domingue. Venu en France, il fut recommandé par
Le Mercier de la Rivière, ancien intendant de la Martinique, puis
conseiller du ministre de la Marine. Il publia un nouveau code de lois
pour la colonie de Saint-Domingue 12 et fut gratifié d’un poste au
Conseil supérieur du Cap où il revint en 1786. Entre temps, en 1784
au Cap, ses beaux-frères, Arthaud et Baudry de Lozières, créèrent le
Cercle des Philadelphes et chargèrent Moreau de le mettre en contact
avec les loges maçonniques qu’il fréquentait en Europe.
Introduction 17

Lors de la convocation des États généraux, il retourna à Paris et


participa activement aux réunions des colons de Saint-Domingue. Il fut
l’un des fondateurs de la Société correspondante des colons français,
dit club Massiac, au mois d’août 1789, puis fut nommé en octobre de
la même année député de la population blanche de la Martinique à
l’Assemblée constituante.
Pierre Pluchon écrit à son sujet dans index biographique déjà
cité : « Homme actif, consciencieux et vaniteux, Moreau qui est un
homme des Lumières appartient à la Franc-maçonnerie et à diverses
sociétés qui la prolongent, ainsi qu’à des académies françaises et étran-
gères... Ce juriste réformiste, à l’esprit philosophique, pressé par les
évènements, renie ses principes intimes. Porte-parole des colons à
l’Assemblée nationale, il se prononce contre la suppression de la traite,
contre l’abolition de l’esclavage et même contre l’octroi de l’égalité des
droits politiques aux métis libres. »
Moreau prend ici l’apparence d’un homme éclairé, reconnu,
adepte des grands principes du siècle des Lumières. N’appartenait-il
pas à la franc-maçonnerie ? En prenant position pour la traite des
Africains et le maintien de l’esclavage, en s’opposant à l’égalité des
droits entre les colons Blancs et les « métis libres », le député de la
Martinique aurait renié ses « principes intimes ». Mais de quels « prin-
cipes » s’agit-il ? Pluchon n’apporte aucune précision sur ce point.
Appartenant tous les deux à la classe des maîtres de la colonie,
Raimond et Moreau vont se rencontrer dès les débuts de la Révolution
française et s’affronter sur la question du préjugé de couleur dans les
colonies. De ce combat, dont les enjeux n’ont jamais été clairement mis
en lumière, vont naître des chassés-croisés étonnants, arguments,
savoirs, dénis, mensonges, amitiés et haines politiques surgis du face à
face entre deux idéologies : celle de l’aristocratie de l’épiderme d’une
part, celle de l’égalité d’autre part.
Le préjugé de couleur a-t-il toujours existé ? L’exemple des colo-
nies esclavagistes françaises d’Amérique indique qu’il est apparu
tardivement, dans les années 1720. Depuis le XVIIIe siècle, des colons
riches appartenant à la classe dominante n’ont pas hésité à épouser en
mariage légitime des femmes africaines, dont ils ont eu une descen-
dance métissée, révélant une franche « indifférence à la couleur » qui
se retrouve également dans les textes organisant l’ordre juridique escla-
vagiste de cette époque. Le préjugé de couleur est-il une conséquence
18 L’aristocratie de l’épiderme

de cet ordre juridique esclavagiste ou bien l’esclavage n’a-t-il été que


le prétexte de son apparition ?
Grâce à des sources restées jusque-là ignorées, nous avons pu
retracer les débats suscités par la naissance du préjugé de couleur. Il
s’agit des nombreux textes de Julien Raimond publiés de son vivant,
avant et pendant la période révolutionnaire. Lorsqu’il arriva en France,
il découvrit que l’apparition du préjugé de couleur, récente dans les
colonies elles-mêmes, était largement méconnue. Il s’employa avec
ténacité à la faire connaître à ses amis de métropole et c’est ainsi qu’il
en devint le premier historien.
Lors des débats organisés à l’Assemblée constituante, le public,
qui jusqu’alors ignorait tout de la question, prit progressivement
conscience du préjugé de couleur et des réalités coloniales.
Il est important de souligner que ce furent ces chassés-croisés, ces
échanges constants entre les deux rives de l’Atlantique, qui permirent
aux deux révolutions en cours, celle de France et celle de Saint-
Domingue, de se rapprocher, de s’éclairer, d’apprendre l’une de l’autre
et, enfin, de se construire autour de la conquête de droits communs à
l’humanité tout entière. Ainsi, le premier « martyr de la liberté » célébré
en France fut une des victimes de ce préjugé de couleur : Vincent Ogé,
arrêté puis exécuté par décision de l’assemblée des colons du Cap, le
23 février 1791. « Déclencheur de l’insurrection des esclaves à Saint-
Domingue », l’exécution d’Ogé eut une portée décisive.
Ces échanges permanents d’une rive à l’autre de l’Atlantique
conduiront notre enquête sur la diffusion du préjugé de couleur et le
combat mené par ses victimes, qui allaient ouvrir le processus révolu-
tionnaire dans le but de fonder, dans cette Amérique esclave, ce que la
Société des Citoyens de Couleur appelait « l’égalité de l’épiderme »,
objectif toujours d’actualité. Cette volonté de reconquête des droits de
l’humanité renouait avec le combat mené et perdu par Las Casas et ses
amis humanistes, près de deux siècles et demi plus tard.
Première partie

Julien Raimond
à la recherche d’alliés
Août-Novembre 1789
Chapitre premier

Julien Raimond
rencontre Antoine Cournand

L’admission des députés des colons blancs


à l’Assemblée constituante

En 1780, le roi Louis XVI avait nommé Charles de la Croix,


marquis de Castries, ministre de la Marine et des colonies. Ce dernier
entama une politique de réformes visant à améliorer la condition des
esclaves et à faire reculer les mesures discriminatoires à l’encontre des
libres de couleur. Ce fut dans le cadre de cette politique qu’en 1784
Julien Raimond fut autorisé par le ministre lui-même à se rendre en
France défendre la cause des gens de couleur.
Après s’être établi près d’Angoulême, où sa femme possédait un
domaine, Julien Raimond gagna Versailles. Deux ans plus tard, et sans
que ses démarches aient abouti, il revint à Angoulême où il vécut
jusqu’en 1789. Voici comment Julien Raimond évoqua en 1794, ce
premier échec :

« Dix-huit mois passés à Paris ou à Versailles s’écoulèrent en


démarches infructueuses auprès du ministre de la Marine à qui j’avais
adressé plusieurs mémoires, tous tendant à demander justice des vexa-
tions que mes frères éprouvaient. Fatigué d’être sans cesse ballotté,
abandonné à moi seul, sans ce que l’on appellait alors protections, dés-
espérant de faire entendre la voix de l’humanité dans un séjour de
corruption, je me retirais à Angoulême pour y vivre paisiblement 1. »

Cependant, si les réformes de Castries avaient suscité des espé-


rances du côté des gens de couleur et des esclaves, puisque le ministre
se proposait d’améliorer leur sort, elles avaient rencontré une opposi-
tion virulente de la part de certains colons. Castries, dont l’ambitieuse
22 L’aristocratie de l’épiderme

politique ne fut pas soutenue par le roi, dut démissionner le 30 août


1787 2.
Pendant ce temps-là, à Saint-Domingue, le Cercle des Phila-
delphes devint un foyer d’opposition aux réformes du ministre. Moreau
de Saint-Méry, un de ses membres fondateurs, se rendit à Paris. Franc-
maçon, il appartenait à la Société Apollonienne, qui devint le Musée de
Paris, et correspondit avec les Philadelphes à partir de 1785. Les
Philadelphes avaient des objectifs culturels et politiques et travaillaient
en secret car ils défendaient un projet d’autonomie pour la colonie que
l’Indépendance des États-Unis leur avait inspiré. Cela ne les empêchait
pas de rendre des hommages publics aux autorités coloniales, qui leur
offrirent un terrain pour leur jardin botanique et des « Nègres du roi »
pour y travailler, ainsi que de généreuses subventions 3.
Par ailleurs, la création en 1787-88 de Sociétés des Amis des
Noirs, en faveur de l’abolition de la traite des captifs africains, aux
États-Unis, en Angleterre et en France, inquiéta les colons, et ceux du
Cercle des Philadelphes en particulier. Ces derniers jugèrent nécessaire
d’agir directement pour se protéger d’une telle éventualité. L’occasion
de la convocation des États généraux s’offrit à eux. Or les colonies qui,
à la différence de la plupart des provinces du Royaume de France,
n’étaient pas des Pays d’états, mais relevaient du domaine de la cou-
ronne, ne furent pas convoquées par le roi.
En dépit des nombreuses pressions qu’ils exercèrent pour obte-
nir leur admission dans l’ordre de la noblesse, les colons de Saint-
Domingue furent tenus en échec par le roi. À l’initiative de Louis
Marthe marquis de Gouy d’Arsy, de Jean-François comte de Reynaud
de Villeverd et de Médéric Moreau de Saint-Méry, les colons résidant
à Paris furent convoqués le 15 juillet 1788 pour réclamer une repré-
sentation aux États généraux, et préparer une constitution pour les colo-
nies. Ce groupe prit le nom de Comité des colons de Saint-Domingue 4.
Ces mêmes colons avaient déjà dénoncé les activités de la Société
des Amis des Noirs, créée en France, en février 1788. Gouy d’Arsy
« osa, raconta Brissot plus tard, solliciter du roi une lettre de cachet
pour faire défendre les séances de la Société des Amis des Noirs. Il faut
rappeler la réponse du roi. Il disait : « Ces pauvres noirs ont-ils donc
des amis en France ? Tant mieux ; je ne veux pas interrompre leurs
travaux 5. »
La Société avait donc poursuivi ses travaux, qui consistaient à
faire connaître la réalité de la traite des Africains et de leur mise en
Julien Raimond rencontre Antoine Cournand 23

esclavage, et de mener campagne en faveur de l’abolition de ces deux


crimes 6. L’optique de la Société était de type colonialiste ; elle ne
remettait pas en cause le fait colonial et affirmait au contraire la néces-
sité, pour les puissances européennes, de posséder des colonies, du fait
de leur supériorité économique, technique et commerciale. Sa critique
de l’esclavage développait celle qu’entamèrent les physiocrates, puis
les économistes autour de Turgot, dont Condorcet avait été un des
propagandistes dans les années 1760-70. L’abolition de la traite et de
l’esclavage était pensée au service d’une expansion coloniale vers
l’Afrique notamment, et dans le but de transformer le système de la
main-d’œuvre esclave, considéré comme freinant l’innovation tech-
nique, en main-d’œuvre « libre », mais économiquement dominée,
pour être plus productive.
Ces transformations économique, sociale et juridique devaient
être menées par le gouvernement au service des intérêts des colons eux-
mêmes, auxquels la Société tentait d’expliquer le bien-fondé de ses
propositions. Ainsi s’efforçait-elle de faire prendre conscience aux
colons que, s’ils ne prenaient pas la direction de ces transformations,
les conséquences négatives du système colonial esclavagiste risquaient
de se retourner contre eux, sous la forme de révoltes d’esclaves, dont ils
n’étaient pas sûrs de garder le contrôle 7.
Lors de la convocation des États généraux, en 1789, l’un des
membres de la Société des Amis des Noirs, Condorcet, était inter-
venu dans le corps électoral de Mantes, pour faire insérer, parmi les
doléances, la demande de création d’une commission qui serait chargée
de proposer les moyens « de détruire la traite et de préparer la destruc-
tion de l’esclavage 8. »
Par ailleurs, Necker, dans son discours d’ouverture des États
généraux, avait posé le problème de l’esclavage. La Société des Amis
des Noirs s’empressa, alors, de lui écrire pour proposer l’abolition des
primes à la traite, instituées en 1784, dans le cadre d’une réforme du
commerce colonial. Necker offrit, non leur suppression, mais leur
réduction 9.
Quant aux députés des colons blancs et nobles, ce fut à la faveur
de la Révolution, qui transforma les États généraux en Assemblée
nationale constituante, qu’ils échappèrent au contrôle de la monarchie :
à l’occasion du Serment du Jeu de Paume, le 20 juin 1789, ils se mirent
sous la protection de l’Assemblée nationale 10.
Un débat eut lieu à leur sujet le 27 juin à l’Assemblée. Lanjuinais
24 L’aristocratie de l’épiderme

dénonça l’esclavage, contesta que ces députés colons, blancs et nobles,


puissent représenter, comme ils le prétendaient, la population entière
des colonies, majoritairement formée d’esclaves, et précisa qu’ils ne
pouvaient être élus qu’en proportion du nombre des colons 11. La discus-
sion reprit le 3 juillet : qui ces députés représentaient-ils ? Mirabeau fit
remarquer, d’une part que les esclaves ne pouvaient être représentés par
ces colons, d’autre part que les gens de couleur, libres et proprié-
taires, n’étaient pas davantage leurs commettants et que si l’on voulait
une représentation des colonies, il fallait affranchir les esclaves et res-
tituer leurs droits politiques aux libres de couleur. Il proposait enfin de
réduire à quatre le nombre des députés des colons blancs.
Gouy d’Arsy fut contraint de reconnaître que ceux qu’il nom-
mait les « métis » étaient effectivement exclus des assemblées de
colons. La Constituante décida alors que les députés des colons de
Saint-Domingue ne représentaient pas la population de la colonie, mais
la seule catégorie des colons blancs et réduisit leur nombre à six.
Le vote eut lieu le 4 juillet : Nicolas de Cocherel et Louis Marthe de
Gouy d’Arsy furent élus pour la province de l’Ouest, Pierre Viau de
Thébaudières et Jean-Baptiste Larchevesque-Thibaud pour la province
du Nord, Charles de Taillevis marquis de Perrigny et Jean-Baptiste
Gérard pour la province du Sud 12.
On remarquera que, parmi les suppléants de cette députation, on
rencontre des membres du Cercle des Philadelphes qui, pour la plupart,
étaient restés à Saint-Domingue : Auvray, Chabanon, Courréjolles,
Laborie et Levasseur de Villeblanche 13.
Des Amis des Noirs avaient tenté d’exprimer leur opposition à
l’admission de ces colons. Condorcet rédigea un texte, qu’il ne publia
pas, dans lequel il opposait l’esprit des droits de l’homme à la
recherche exclusive du profit par le planteur esclavagiste et contestait,
comme Lanjuinais et Mirabeau, la prétention des députés des colons
blancs à représenter l’ensemble de la population des colonies. Il
opposa, pour sa part, une fin de non-recevoir aux colons blancs en pro-
posant « une loi qui exclût à l’avenir de l’Assemblée nationale tout
homme qui, ayant des esclaves, ou se trouvant le mari d’une femme qui
en possède, est intéressé à soutenir des principes contraires au droit
naturel des hommes, seul but de toute association politique. » La pro-
position, on le voit, était radicale et aurait exclu de l’éligibilité un
nombre important de députés qu’il serait intéressant de connaître dans
le détail. Cependant, la Société des Amis des Noirs renonça à interve-
Julien Raimond rencontre Antoine Cournand 25

nir contre la représentation des colons. Condorcet, qui avait assisté aux
débats de l’Assemblée nationale à Versailles, estima que l’opposition
de la Société à l’admission des députés de Saint-Domingue nuirait
à sa cause : « M. de Condorcet a dit qu’il croyait qu’on était décidé à
admettre douze députés des colonies aux États généraux et que les
efforts que la Société des Amis des Noirs ferait pour empêcher cette
admission, loin d’être utiles à la Société, pourraient au contraire nuire
à ses intérêts 14. »
Un autre point de vue s’opposait à l’admission des députés des
colons dans l’Assemblée, estimant que les colonies, sujettes de l’empire
français, n’avaient pas à être représentées dans le corps législatif. Ce
point de vue était celui de la monarchie et du ministère de la Marine, que
des colons qualifiaient de « despotisme ministériel ». L’abbé Maury, un
des ténors du côté droit de l’Assemblée, s’opposa lui aussi à cette admis-
sion lors du débat : « ...mais je rappellerai aujourd’hui à cette Assem-
blée que je ne fus point écouté à Versailles lorsque je voulus m’opposer
de tout mon pouvoir à l’admission des députés de nos colonies 15. »
À cette époque les colons apparaissaient divisés. Le Comité des
colons de Saint-Domingue, créé par Gouy d’Arsy, fut contesté par
des colons qui se méfiaient d’une représentation à l’Assemblée natio-
nale. Le 20 août 1789, le marquis Mordant de Massiac, le marquis
de Gallifet, le marquis de La Rochejacquelein, le marquis de La
Rochefoucauld-Bayers, le comte d’Agoult, le comte de La Borde, le
vicomte du Chilleau et Duval de Sanadon, riches propriétaires de Saint-
Domingue, créèrent la Société correspondante des colons français,
mieux connue sous le nom de club Massiac 16. Hostile à une représen-
tation des colonies à l’Assemblée nationale pour des raisons bien
différentes de celles qui ont déjà été exposées, il craignait les débats
publics, qui risquaient de faire la lumière sur les réalités coloniales
et provoquer une législation qui remettrait en cause leurs privilèges
et leurs propriétés, en particulier sur leurs esclaves. Ces craintes redou-
blèrent lorsque l’Assemblée vota la Déclaration des droits de l’homme
et du citoyen, le 26 août 1789. Afin d’échapper à son application,
le club avança l’idée d’une constitution spécifique pour les colonies,
à cause de leur régime intérieur esclavagiste et ségrégationniste. Le
thème de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme
terreur des colons apparut alors, nous le retrouverons.
Le club Massiac voulait agir dans le secret et recherchait l’appui
du roi et de son entourage pour échapper aux débats et à la législation
26 L’aristocratie de l’épiderme

de l’Assemblée. Dans un premier temps, il s’agissait d’éviter les divi-


sions entre les colons et de résoudre le problème que posait la présence
de députés des colonies à l’Assemblée, en les invitant à la plus grande
discrétion.
Ce fut Moreau de Saint-Méry qui réussit à concilier ces groupes
divergents. Il avait été à l’initiative du Comité des colons de Saint-
Domingue, formé par Gouy d’Arsy, sans s’éloigner des fondateurs du
club Massiac qu’il avait rencontrés au Cercle des Philadelphes, au Cap,
ou à Paris. Ce fut encore lui qui mit en relation les futurs fondateurs du
club Massiac avec le ministre de la Marine, La Luzerne, dont le secré-
taire lui-même, Saint-Germain, devint membre 17.
Ce fut à nouveau Moreau de Saint-Méry qui suscita une réunion
entre le club Massiac et le ministre de la Marine. La Luzerne reçut
ainsi, au début du mois de septembre, Belin de Villeneuve, Barré de
Saint-Venant, Agoult, Osmond et Moreau de Saint-Méry, afin de préci-
ser le projet de constitution dans les colonies 18. Moreau présenta un
projet de système électoral réservé aux planteurs en fonction du
nombre d’esclaves : seraient électeurs aux assemblées de paroisse, les
propriétaires d’un fonds de terre travaillé par au moins dix esclaves ; ces
assemblées de paroisse éliraient des représentants aux assemblées pro-
vinciales parmi les propriétaires d’un fonds de terre travaillé par
au moins vingt esclaves ; les assemblées provinciales désigneraient
les représentants de l’assemblée générale de la colonie. Ce projet fut
adopté par le club, puis accepté par le ministre de la Marine le 28 sep-
tembre, et, le 3 octobre, Saint-Germain était envoyé à Saint-Domingue
pour le faire connaître 19.
Par ailleurs, dès le 29 août, Larchevesque-Thibaud, député de
Saint-Domingue et membre du Comité de Gouy d’Arsy, avait déjà
abandonné son poste pour aller organiser les assemblées coloniales sur
place. L’accord entre le club Massiac et le ministre de la Marine se
réalisa promptement.
Restait à gagner la bataille au niveau de l’Assemblée constituante
et de l’opinion publique.

Le retour de Julien Raimond à Paris


Julien Raimond revint à Paris dans le courant du mois d’août 20.
Écoutons-le rappeler la solitude de son combat dans un texte rédigé le
6 mars 1794 :
Julien Raimond rencontre Antoine Cournand 27

« Mais deux ans après, aux premières nouvelles de notre étonnante


révolution et des actes de courage et de dévouement des braves
Parisiens, j’abandonnais mes intérêts pour voler avec mon épouse
auprès des représentants du peuple et y réclamer en faveur de mes
frères... Mais hélas ! isolé, sans connaissances, sans appui et seul à lutter
contre les députés colons blancs, tous marquis, comtes ou barons, et qui
avaient eu l’adresse de se donner une représentation à l’Assemblée
constituante, je ne pouvais parvenir à faire entendre ma faible voix.
Deux fois je demandais aux présidents de l’Assemblée Mounier et
Clermont-Tonnerre (qui paraissaient défendre sincèrement la cause
du Peuple) pour pouvoir faire entendre une pétition à la barre de
l’Assemblée, mais soit que déjà les colons blancs influassent sur leurs
esprits, soit que les grandes questions qui étaient agitées dans le corps
constituant fussent un obstacle à mes vœux, je ne pus parvenir à me faire
entendre 21. »

Julien Raimond arriva à Paris alors que les colons avaient réussi à
se faire représenter dans l’Assemblée. Son combat précédent, mené à
l’occasion des réformes tentées par Castries, puis La Luzerne, avait
échoué. L’ouverture révolutionnaire lui rendait l’espérance. Dès l’an-
nonce de la convocation des États généraux, Raimond reprit contact
avec le ministre de la Marine, La Luzerne, et lui envoya un nouveau
mémoire sur l’état des libres de couleur dans les colonies, le 17 février
1789 22. À Saint-Domingue, les libres de couleur de la province du Sud
demandèrent au ministre une représentation aux États généraux le
15 mars 1789. La Luzerne répondit, en août 1789, que c’était, désor-
mais, du ressort de l’Assemblée constituante. Les libres de couleur du
Sud écrivirent alors à Necker et chargèrent Julien Raimond de suivre
l’affaire 23.
Ce dernier prit contact avec La Luzerne, dont le secrétaire, Saint-
Germain, l’invita à rencontrer le club Massiac 24.
Le 26 août, Raimond se rendit à l’invitation du club Massiac : on
lui expliqua que l’état des gens de couleur était une affaire interne aux
colonies et que les assemblées, formées de colons blancs, règleraient.
C’était le jour même du vote de la Déclaration des droits de l’homme
et du citoyen, et déjà, le club Massiac s’opposait, sur ce point, aux prin-
cipes de la Constitution, qui affirmait dans son article premier que
« tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits 25. »
Dans le récit de sa vie qu’il rédigea pour le Comité de sûreté géné-
rale, le 6 mars 1794, Raimond ne rappelle pas cet épisode. En revanche
28 L’aristocratie de l’épiderme

il précise les rencontres qu’il juge significatives entre août et octobre


1789 :

« Ce fut à peu près à cette époque que le citoyen Cournand qui


avait rédigé un mémoire en faveur des hommes de couleur, vint à
Versailles pour le faire distribuer. Je le sus et m’empressai de voir un
homme qui prenait si généreusement notre défense. En le voyant, il me
donna l’espérance d’un nouveau défenseur dans le citoyen Grégoire
dont il m’assura les dispositions en faveur des opprimés. Enhardi par cet
espoir, je m’adressai au citoyen Freteau pendant sa présidence à
Versailles, mais à cette époque l’assemblée étant sur le point de se rendre
à Paris, il me conseilla de retarder jusqu’à ce qu’elle y fut et me promit
que je serais entendu et accueilli.
Quelques jours auparavant, j’appris que plusieurs de mes frères de
couleur qui étaient à Paris avaient fait des démarches tendant aux mêmes
fins que les miennes et qu’ils s’étaient assemblés chez le citoyen de Joly
avocat, pour présenter leurs doléances à l’Assemblée constituante. Je
m’empressai de me joindre à mes frères pour réclamer en commun et
nous arrêtâmes alors de présenter la pétition ci-jointe à l’Assemblée
nationale constituante 26. »

Cournand dévoile « l’aristocratie de l’épiderme »


Dans sa Requête en faveur des Gens de couleur de l’île de Saint-
Domingue, Cournand entreprenait de faire connaître l’existence de ces
gens libres de couleur, issus d’une union entre des personnes blanches
et de couleur 27 :
« Je présente à l’Assemblée nationale la cause d’une classe
nombreuse de citoyens libres de l’île de Saint-Domingue, connus vul-
gairement sous le nom de Gens de couleur. Les propriétaires de cette
classe intéressante forment au moins le tiers de ce qu’on appelle habi-
tants dans la colonie. Un grand nombre ne conservent pas même de trace
de sang-mêlé ; plusieurs ont contracté des alliances honorables, avec des
familles distinguées de la métropole : tous sont des citoyens utiles, labo-
rieux, recommandables en général par la douceur de leurs mœurs et la
sagesse de leur conduite 28. »

C’est l’existence même de cette classe que l’auteur veut rendre


visible, puisqu’elle ne semble pas aperçue par ceux qui ont entrepris
une campagne pour l’abolition de l’esclavage des nègres : « ceux
Julien Raimond rencontre Antoine Cournand 29

mêmes qui se sont occupés de l’esclavage des nègres, n’ont rien dit des
gens de couleur, qu’un préjugé barbare ose encore traiter comme des
esclaves 29. »
C’est donc le problème précis du préjugé de couleur, exercé à
l’encontre de cette classe spécifique à la société coloniale esclavagiste,
que posait Cournand. Les colons blancs avaient progressivement
constitué les gens de couleur en classe intermédiaire, entre les blancs et
les esclaves, par un système d’exclusion des fonctions publiques et de
tout recours en justice, fondé sur le préjugé de couleur. Les colons
blancs, qui affectaient de ne point connaître de hiérarchie féodale dans
les colonies avaient, de fait, créé une forme spécifiquement coloniale
d’aristocratie, celle de la couleur. La qualification de sang-mêlé passa
dans la jurisprudence coloniale pour exprimer cette exclusion. La juris-
prudence coloniale du préjugé de couleur hiérarchisait ainsi trois états :
celui de nègres ou esclaves, propriété de leurs maîtres blancs et sang-
mêlé, désignés par l’origine africaine ; celui de colons blancs désignés
par l’origine européenne ; et entre les deux, cette classe de sang-mêlé
au statut proprement bâtard, abandonnée au bon vouloir des colons
blancs :

« D’ailleurs qu’a cette origine (africaine) de si criminel ? Faut-il


reprocher aux Africains le malheur d’une condition qui les a fait tomber
dans les mains des Européens ? Et être né d’une mère enlevée par des
brigands sur les bords du Sénégal, est-ce une tache indélébile dans tous
les siècles ?
[...] La qualification injurieuse du sang-mêlé est le mot de
ralliement de ces hommes qui se partagent tous les emplois de l’île,
toutes les grâces du gouvernement ; persuadés qu’ils forment une espèce
supérieure, Créoles et Européens, ils ne daignent pas même admettre les
gens de couleur, bien élevés, propriétaires, riches, aussi blancs qu’eux,
dans leurs milices pacifiques. Le moindre soupçon de sang-mêlé est
un titre d’exclusion. Des calomniateurs à gage, des généalogistes
mal intentionnés passent leur temps à faire d’odieuses recherches pour
nuire à des citoyens innocents. Des voix vénales dans le barreau sont
les échos d’une infamie ridicule qu’un sot orgueil ne cesse d’accréditer.
On ne le croirait pas si on n’en avait des preuves sans nombre : les
blancs, avec ce fantôme de sang-mêlé, ont fondé sous le tropique, une
aristocratie aussi dangereuse, et bien moins spécieuse que celle
d’Europe : en Europe, c’est la noblesse du nom ; en Amérique, c’est celle
de la peau 30. »
30 L’aristocratie de l’épiderme

Cournand considère que les humiliations que l’on a fait subir aux
gens de couleur dépassent, même, celles infligées alors aux Juifs en
Europe : « Je n’imagine pas que les Juifs aient jamais subi autant d’hu-
miliations dans aucun pays de l’Europe 31. »
Cournand, en cherchant à exprimer cette spécificité de la hiérar-
chie de la société coloniale, a trouvé les expressions noblesse de la
peau, prérogative de la peau, puis aristocratie de l’épiderme, propre
à l’aristocratie moderne car inconnue des Anciens : « On a vu des
juges inaccessibles à la corruption, défendre avec un courage vraiment
héroïque, cette prérogative de la peau, contre les plaintes et les meur-
trissures des gens de couleur ; tant il importe de maintenir cette noble
aristocratie de l’épiderme, dont les anciens ne s’étaient point avisés, et
qui est une découverte intéressante que nous devons à l’aristocratie
moderne 32. »
Après avoir fait état de l’existence de cette situation, Cournand
réclame pour cette classe discriminée les droits de l’homme et du
citoyen, que l’Assemblée venait de déclarer le 26 août 1789 : « Les
gens de couleur réclament aujourd’hui, par ma voix, les droits naturels
de l’homme, ceux de citoyens puisque la plupart sont libres, ceux de
propriétaires, puisqu’ils ont des propriétés, et que plusieurs d’entre eux
sont très riches. Il faut intéresser leur fortune particulière à la fortune
publique en les faisant jouir des droits dont on leur a refusé l’exercice
jusqu’ici. Ils sont Français attachés au Roi et à la mère-patrie 33. »
Cournand proposait une législation unifiant l’état de liberté dès la
naissance sans distinction de couleur et interdisant le reproche de sang-
mêlé, en faisant droit aux plaintes qui pourraient s’élever à ce sujet :

« 1o. Que toutes les personnes de couleur soient dorénavant répu-


tées libres dès leur naissance, comme participant au sang européen, et
qu’il en soit fait un article particulier dans la constitution du royaume.
[...]
4o. Qu’il soit défendu, sous les peines les plus sévères, de faire à
personne le reproche de sang-mêlé, et que l’on fasse droit aux plaintes
qui pourront s’élever sur cet objet 34. »

Le propos de Cournand est précis, le titre de sa Requête présentée


à Nos Seigneurs de l’Assemblée nationale en faveur des Gens de
couleur de l’île de Saint-Domingue est sans ambiguïté et ne prétend pas
poser le problème d’ensemble des colonies, mais circonscrire celui des
Julien Raimond rencontre Antoine Cournand 31

gens de couleur, méconnu des uns, occulté par les colons ségrégation-
nistes eux-mêmes.
En réclamant les droits de l’homme et du citoyen pour cette classe
spécifique à la société coloniale que formaient les gens de couleur,
Cournand exposait la réalité de l’aristocratie de l’épiderme dans la
colonie de Saint-Domingue. Il posa le problème de la désignation de
cette classe, en rejetant de la langue de la liberté, le terme insultant de
sang-mêlé utilisé par les colons, pour la maintenir dans un état spéci-
fique de non droit 35.
En restituant leurs droits aux libres de couleur, la législation qu’il
propose a pour objectif de relever l’humanité que les colons blancs
eux-mêmes ont perdue, en s’abandonnant au préjugé de couleur :
« Rougissez donc de vos préjugés, écrit-il aux aristocrates de la peau,
venez les confondre dans des lois douces et humaines qui honorent
autant ceux qui s’y soumettent, que les sages législateurs qui leur don-
neront leur caractère et leur force 36. »
Chapitre 2

Julien Raimond rencontre


la Société des Citoyens de Couleur,
colons américains

J. Raimond demande une représentation des citoyens


de couleur à l’Assemblée

On peut penser que ce fut à l’époque où Raimond rencontra


Cournand qu’il publia ses Réclamations adressées à l’Assemblée natio-
nale par les personnes de couleur, Propriétaires et Cultivateurs de la
Colonie française de Saint-Domingue 1. Dans ce texte court, signé de
son seul nom, Raimond expose les humiliations dont étaient victimes
les personnes libres de couleur, qui ne pouvaient avoir recours à la
justice dans leurs différends avec des blancs, et résume, de la manière
suivante, les interdits auxquels ils étaient soumis : « Il n’est pas permis
à un homme de couleur de passer en France, d’y faire élever ses enfants,
de porter l’habit qui lui plaît, d’exercer la profession pour laquelle il a
reçu de la nature les talents nécessaires, de se servir d’une voiture dont
ses richesses lui permettent l’usage, de porter le nom qu’il a reçu de ses
pères blancs, etc., etc. 2. »
Citant Hilliard d’Auberteuil, Raimond souligne que cet auteur
avait déjà réclamé, en 1777, que « tous les Mulâtres devaient naître
libres », dans le but de mettre fin à l’état de non droit dans lequel les
blancs les tenaient 3. Il sollicite auprès de l’Assemblée un décret en leur
faveur, selon les principes de la Déclaration des droits de l’homme et
du citoyen et des droits des peuples :

« C’est au nom des droits sacrés de l’Humanité, droits que vous


venez de rétablir avec tant de sagesse et d’énergie en faveur des peuples,
La Société des Citoyens de Couleur 33

qu’une classe nombreuse de Propriétaires et de citoyens libres de l’île de


Saint-Domingue vient solliciter votre justice.
[...] Je viens donc, Messeigneurs, avec une entière confiance aux
pieds d’une Nation généreuse et protectrice de la liberté, porter la cause
qui m’a été confiée, et solliciter de votre justice un décret par lequel vous
détruirez toute distinction humiliante entre un Citoyen libre de Saint-
Domingue et un autre Citoyen libre, quelle que puisse être l’origine de
l’un et de l’autre 4. »

Le décret qu’il sollicite auprès de l’Assemblée doit mettre fin à la


jurisprudence coloniale qui appuie son système de discrimination sur
la recherche de l’origine des personnes. En complément des droits de
l’homme, c’est-à-dire de la reconnaissance de leur appartenance au
genre humain, il réclame les droits du citoyen à cette portion de l’hu-
manité, qui pourrait ainsi se donner une représentation à l’Assemblée.
Citant l’intervention de Mirabeau, Raimond concluait que la
classe des personnes de couleur, nullement représentée par la députa-
tion des colons blancs admise dans l’Assemblée constituante, formulait
une réclamation légitime.
Raimond proposa ces Réclamations au député Freteau, qui lui
promit qu’il serait entendu dès que l’Assemblée aurait quitté Versailles
pour Paris. Freteau présida l’Assemblée du 10 au 27 octobre ; l’Assem-
blée tint sa première séance à Paris le 19 octobre ; ce qui permet
de dater ce texte entre fin septembre et début octobre. Par ailleurs,
Raimond rencontrait plusieurs de ses frères de couleur qui s’étaient
formés en société.

J. Raimond rencontre la Société des Citoyens de Couleur,


colons américains

Pendant ce temps et indépendamment de J. Raimond, des citoyens


de couleur s’étaient constitués en société, le 29 août 1789, chez l’avo-
cat Joly. Le club Massiac apprit la formation de cette société et l’invita
par l’entremise du député Malouet 5. Le 9 septembre Joly, accompagné
de deux commissaires nommés en assemblée générale, présenta leur
demande de reconnaissance des droits de l’homme et du citoyen et,
en conséquence, une représentation des citoyens de couleur à l’Assem-
blée nationale. Le lendemain, il recevait une lettre du vice-président
34 L’aristocratie de l’épiderme

Billard, qui précisait, comme cela l’avait déjà été dit à Raimond, que les
demandes des libres de couleur relevaient des compétences d’une
assemblée coloniale régulièrement convoquée sur les lieux. Sous sa
plume, cela laissait entendre que cette future assemblée coloniale serait
composée exclusivement de blancs et que le statut des libres de couleur
restait une affaire interne aux colonies.
Les libres de couleur décidèrent de répondre à ce qu’ils considé-
raient comme un déni de justice, ils présentèrent une pétition à
l’Assemblée nationale et publièrent les procès-verbaux de leurs assem-
blées générales pour se faire connaître. Le 12 septembre, ils prirent
le nom de Société des Citoyens de Couleur, colons américains, et, le
22 septembre, ils achevèrent la rédaction de leur Cahier de doléances 6.
Ce Cahier, rédigé au nom des libres de couleur et des nègres
affranchis de l’ensemble des colonies françaises, demandait que la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen leur soit commune
avec les blancs, insistait sur la nécessité de reconnaître leur partici-
pation à la formation des municipalités, villages, bourgs et villes, et
réclamait expressément la création, dans les colonies, « d’écoles et de
collèges publics », dont l’absence caractérisait les colonies.
Sur la question centrale de l’esclavage, le Cahier proposait une
politique d’affranchissements en faveur des esclaves domestiques.
L’article premier définissait deux statuts juridiques dans les colonies
françaises : celui de libre et celui d’esclave.
L’affranchissement des femmes esclaves, concubines et mères,
faisait l’objet de nombreux articles. L’édit de 1724, pour la Louisiane,
qui interdisait les mariages mistes, devait être révoqué. L’affranchis-
sement des femmes esclaves et concubines était réclamé, du seul fait de
leur grossesse, et leurs enfants seraient également libres « à l’instant de
leur naissance ». Quant à la femme esclave et concubine, sans enfant,
elle demeurait soumise au bon vouloir de son concubin de statut libre.
Les doléances demandaient que la procédure d’affranchissement
soit facilitée et simplifiée, enregistrant gratuitement le nom des maîtres
et celui des affranchis. Cette proposition visait à supprimer la distinc-
tion qui existait, alors, entre affranchis de droit et « libres de savane »,
dont la liberté accordée par le maître n’était pas reconnue de droit.
La suppression des édits de 1716 à 1778, qui permettaient aux
colons de conserver leurs esclaves lors de leur séjour dans le Royaume,
était réclamée. La formulation de l’article 21 mérite d’être citée, car elle
révèle le caractère de la critique de l’esclavage qui anime ce Cahier :
La Société des Citoyens de Couleur 35

« L’esclavage existant dans les colonies, étant inutile et même


prohibé dans le reste du Royaume, les colons qui se font accompagner
par leurs nègres, n’ayant d’autre objet que de satisfaire leur vanité, en
contrevenant aux ordonnances générales du Royaume, l’Assemblée
nationale sera suppliée d’ordonner que les nègres qui arriveront en
France, conduits par leurs maîtres, seront et demeureront libres, à l’ins-
tant où ils y seront introduits 7. »

Ce droit à la liberté que provoque le contact de la terre du


Royaume, tout comme l’affranchissement facilité ne touchaient que
des esclaves domestiques, vivant près de leur maître. Quant aux autres,
ceux qui travaillent loin de la maison des maîtres, l’article 29 les
menace d’une sévère répression :

« L’article 34 de l’édit de 1685 sera exécuté dans toute sa rigueur :


en conséquence, très expresses inhibitions et défenses seront faites aux
esclaves, de se permettre aucune voie de fait contre les citoyens de
quelque couleur qu’ils soient ; et, pour intéresser les Maîtres à la conser-
vation de l’ordre, ils seront garants envers tous les citoyens, sans
exception de couleur, des excès auxquels leurs esclaves auraient pu se
porter 8. »

Sur cet article plane la peur d’éventuelles révoltes d’esclaves et


propose, pour maintenir la cohésion de la classe des maîtres de toutes
les couleurs, de les rendre responsables des voies de fait que commet-
traient leurs esclaves. En effet, certains maîtres n’hésitaient pas à armer
leurs esclaves pour régler leurs différends avec leurs concurrents. Cette
mesure était une mise en garde que les maîtres de couleur adressaient
aux maîtres blancs.
À la politique menée par le parti des colons ségrégationnistes, le
Cahier des citoyens libres de couleur répondait par une proposition
tendant à renforcer la cohésion de la classe des maîtres et de la société
coloniale esclavagiste. Cette cohésion devait encore donner à la classe
des maîtres le contrôle du processus d’amélioration de la condition des
esclaves.
Un des signataires de ce Cahier de doléances était Vincent
Ogé, propriétaire libre de couleur de la province du Nord de Saint-
Domingue, qui était venu en France pour défendre son frère, accusé par
des colons. Le 7 septembre, il avait été invité par le club Massiac. Il
publia la motion qu’il y présenta et dans laquelle il proposait un projet
36 L’aristocratie de l’épiderme

de réformes visant à conserver les propriétés des colons et parer au


« désastre » qui, selon lui, les menaçait. Il s’adressa aux colons du club
Massiac comme à des égaux, considérant que l’union de la classe des
maîtres, blancs et de couleur, était acquise. Mais de quel « désastre »
les colons étaient-ils menacés ?

« Mais, Messieurs, ce mot de Liberté qu’on ne prononce pas sans


enthousiasme, ce mot qui porte avec lui l’idée du bonheur, ne fut-ce que
parce qu’il semble vouloir nous faire oublier les maux dont nous souf-
frons depuis tant de siècles ; cette Liberté, le plus grand, le premier des
biens, est-elle faite pour tous les hommes ? Je le crois. Faut-il la donner
à tous les hommes ? Je le crois encore. Mais comment faut-il la donner ?
Quelles en doivent être les époques et les conditions ? Voilà pour nous,
Messieurs, la plus grande, la plus importante de toutes les questions ;
elle intéresse l’Amérique, l’Afrique, la France, l’Europe entière et c’est
principalement cet objet qui m’a déterminé, Messieurs, à vous prier de
vouloir bien m’entendre 9. »

En affirmant qu’il fallait donner la liberté à tous les hommes, Ogé


s’affirmait antiesclavagiste par principe. Il introduit, toutefois, un éche-
lonnement dans le temps et des conditions. Pour lui, propriétaire libre
de couleur, si l’égalité en droit avec les colons blancs est immédiate et
sans conditions, il n’en est pas de même pour les esclaves. Leur liberté
pourrait entraîner leur éventuelle révolte :

« Si l’on ne prend les mesures les plus promptes, les plus effica-
ces ; si la fermeté, le courage, la constance ne nous animent tous ; si nous
ne réunissons pas vite en faisceau toutes nos lumières, tous nos moyens,
tous nos efforts ; si nous sommeillons un instant sur le bord de l’abîme,
frémissons de notre réveil ! Voilà le sang qui coule, voilà nos terres enva-
hies, les objets de notre industrie ravagés, nos foyers incendiés, voilà nos
voisins, nos amis, nos femmes, nos enfants égorgés et mutilés, voilà l’es-
clave qui lève l’étendard de la révolte, les îles ne sont plus qu’un vaste
et funeste embrasement ; le commerce anéanti, la France reçoit une plaie
mortelle et une multitude d’honnêtes citoyens sont appauvris, ruinés ;
nous perdons tout... Mais, Messieurs, il est temps encore de prévenir le
désastre 10. »

Si la classe des maîtres blancs et de couleur ne reste pas unie et


capable de contrôler le processus de libération des esclaves, alors, la
La Société des Citoyens de Couleur 37

révolte des esclaves anéantira les colons et leurs propriétés. Ogé ne pré-
cisait pas davantage son projet dans ce texte, mais proposait de le
développer s’il était admis au club Massiac 11.
Le Cahier de doléances des citoyens de couleur développait des
problématiques proches de celle d’Ogé : conserver à la classe unifiée
des maîtres blancs et de couleur le contrôle du processus d’amélio-
ration de la condition des esclaves pour éviter le « désastre » d’une
révolte d’esclaves. Ce projet se situait dans le prolongement des
réformes tentées par Castries dans les années 1780, mais s’en différen-
ciait, toutefois, en donnant aux libres de couleur une place centrale
dans le maintien de la société coloniale, puisqu’ils devenaient le ciment
de l’unité de la classe des maîtres et le rempart contre une révolte des
esclaves. Ainsi, les citoyens de couleur ne se battaient pas seulement
pour l’obtention de leurs propres droits civils et politiques, mais pour
un nouvel ordre colonial caractérisé non par un aménagement de la bar-
rière de couleur, mais par sa suppression, et par le vœu de contrôler un
processus d’amélioration du sort des esclaves.
Julien Raimond n’a pas signé ce Cahier de doléances et semble
n’avoir fait connaissance avec la Société des Citoyens de Couleur,
colons américains, qu’après l’achèvement de sa rédaction. Il participa
aux réunions suivantes de la Société, ainsi qu’à la rédaction de l’adresse
qu’elle allait présenter à la Constituante, et fut nommé parmi les cinq
députés qu’elle avait choisis pour représenter les citoyens de couleur à
l’Assemblée, avec Ogé, Du Souchet de Saint-Réal, Honoré de Saint-
Albert et Fleury 12.

La Société des Citoyens de Couleur est reçue


à la Constituante le 22 octobre 1789

Le 14 octobre 1789, après de multiples demandes et deux mois


d’attente, les députés des Juifs d’Alsace, de Lorraine et des Evêchés
avaient enfin obtenu d’être entendus à l’Assemblée nationale. Freteau
présidait alors et avait préparé l’ordre du jour. Il donna la parole à Berr
Isaac-Berr, député des Juifs de Lorraine, qui put faire entendre leur
demande de participer pleinement aux principes de la Déclaration
des droits de l’homme et du citoyen. Grégoire intervint ensuite pour
demander au président de s’engager à traiter la demande des Juifs au
cours de la session parlementaire. Freteau s’y engagea.
38 L’aristocratie de l’épiderme

Grégoire publia dans les jours suivants une Motion en faveur des
Juifs, précédée d’une notice historique dans laquelle il rappelait l’ad-
mission des députés Juifs à l’Assemblée. Il y effectuait un parallèle
entre les persécutions subies par les Juifs et celles des gens de couleur,
libres et esclaves, dans les colonies :

« Puisse ma motion qui n’a pu être prononcée à l’Assem-


blée Nationale, disposer le Public en faveur des Juifs. Quand leur
affaire sera discutée, je redoublerai mes efforts. Ils auront d’illustres
défenseurs dans MM. De Mirabeau, Bergasse, d’Antraigues, de
Clermont-Tonnerre, Brevet de Beaujour, & d’autres honorables
Membres. L’éloquence, unie à la justice, vengera l’humanité. Les
mêmes voix s’élèveront sans doute en faveur des gens de couleur, dont
M. de Cournand a plaidé la cause, & en faveur des Nègres, dont le nom
seul rappelle le sentiment des souffrances, & dont tant d’Ecrivains, & en
dernier lieu MM. de Ladebat, Frossard & autres, se sont constitués les
Avocats.
Il est temps enfin que la raison surnage aux préjugés. Au moment
où les Français renaissent à la liberté, oseraient-ils consacrer l’esclavage
de leurs frères ? Plaindre les errants, prier pour eux, les aimer, les secou-
rir, tels sont les moyens efficaces que nous propose la sublime morale de
l’Evangile pour les conquérir à la vérité et à la vertu 13. »

Le 22 octobre, la Société des colons américains fut invitée par


le président Freteau à présenter sa demande à l’Assemblée 14. Leur
Adresse parlait au nom des seuls métis, excluant ainsi les Nègres
affranchis, et réclamait une représentation à l’Assemblée nationale
en application des principes de la Déclaration des droits, puisque les
députés des colons blancs ne les représentaient pas 15. L’adresse rappe-
lait les démarches des citoyens de couleur auprès du Club Massiac, qui
les avait rejetés, et offrait enfin le quart de leurs revenus, soit 6 millions
de livres, pour subvenir aux charges de l’État. L’Assemblée consti-
tuante avait adopté la proposition de réforme fiscale, qui prévoyait de
remplacer les anciens impôts directs par une imposition territoriale, et,
pour éviter l’emprunt, de faire appel au public en lui demandant une
contribution patriotique s’élevant au quart des revenus sous forme
d’une avance étalée sur trois ans 16.
Le président accueillit favorablement leur demande et leur
accorda les honneurs de la séance. La délégation des citoyens de
couleur obtint un succès certain dans l’Assemblée. Des députés l’intro-
La Société des Citoyens de Couleur 39

duisirent auprès du comte de Provence, frère du roi, qui promit sa pro-


tection et leur procura l’honneur d’être présentée au roi. Le 29 octobre,
à une heure de l’après-midi, au moment où le roi « sortait de son appar-
tement pour aller à la messe », Joly lui fut présenté et lui remit l’adresse
et le Cahier de doléances 17. Par ailleurs, l’adresse avait été connue de
Brissot qui l’annonça, le 21 octobre, dans son journal, Le Patriote
Français, puis rendit compte de la séance de l’Assemblée nationale
dans le numéro du 23 octobre 18. Un accueil aussi favorable 19 permettait
de penser que la demande des citoyens de couleur aboutirait. C’est
alors que le club Massiac déclencha une offensive d’une extrême vio-
lence contre les citoyens libres de couleur et leurs alliés, et réussit à
faire échouer, en quelques mois, leur demande d’une représentation à
l’Assemblée nationale.
Quelques jours après le succès des citoyens de couleur à l’Assem-
blée, une Réclamation des nègres libres, colons américains, circula
dans Paris 20 :

« Le Nègre est issu d’un sang pur ; le Mulâtre, au contraire, est issu
d’un sang mélangé ; c’est un composé du Noir et du Blanc, c’est une
espèce abâtardie.
D’après cette vérité, il est aussi évident que le Nègre est au-dessus
du Mulâtre, qu’il l’est que l’or pur est au-dessus de l’or mélangé (sic).
D’après ce principe, le Nègre libre dans l’ordre social, doit être
classé avant le Mulâtre ou homme de couleur ; donc les Nègres libres
doivent au moins espérer, comme les Gens de couleur, une représenta-
tion à l’Assemblée Nationale, si ces derniers obtiennent cette faveur
qu’ils viennent de solliciter ; les Nègres libres se reposent à cet effet sur
la haute sagesse des Représentants de la Nation ; ils réclament d’ailleurs
les bons offices des Députés de Saint-Domingue, leurs patrons et leurs
protecteurs naturels qui ne souffriront point une exclusion injurieuse à
la pureté de leur origine ; ils ne doutent pas que les Députés de Saint-
Domingue ne dévoilent avec toute l’énergie dont ils sont capables,
l’ingratitude des Gens de couleur qui semblent dédaigner les Auteurs de
leurs êtres, qui les ont oublié volontairement dans leur demande qu’ils
viennent de former au Tribunal de la Nation, en lui faisant une offre
patriotique de 6 millions sans daigner les y comprendre.
Mais les Nègres libres, colons américains plus généreux que leurs
enfants, se proposent de venir incessamment offrir eux-mêmes à
l’Assemblée Nationale un Don patriotique de 12 millions ; ils ont lieu
de croire qu’il sera reçu avec le même enthousiasme et qu’il leur méri-
40 L’aristocratie de l’épiderme

tera les mêmes bontés ; étant en beaucoup plus grand nombre que les
Gens de couleur, non moins fondés en droits et en pouvoirs, ils ne seront
pas plus embarrassés qu’eux à réaliser ce faible Don patriotique. »

Plusieurs effets sont ici recherchés :


– celui de diviser les libres de couleur par classement hiérarchisé
de la pureté du sang,
– celui d’effrayer l’Assemblée et l’opinion publique en levant
volontairement le voile sur la monstruosité de la société coloniale
esclavagiste fondée sur le préjugé de couleur dont ce texte prend la
défense,
– celui de décourager les philanthropes devant la difficulté de la
tâche à accomplir,
– celui enfin de laisser apercevoir que l’établissement du droit
est incompatible avec le système colonial : si l’Assemblée commence
à introduire les principes de l’égalité des droits, elle détruira le système
colonial lui-même. Que l’Assemblée comprenne alors que les colons
blancs savent ce qu’il faut faire et qu’elle se borne à les suivre.
Ces réclamations présentent les Nègres libres comme des mineurs
se plaçant volontairement sous la protection des colons blancs et jus-
tifient le préjugé de couleur en le retournant en un sous-racisme,
expression de l’aliénation des opprimés à un point d’achèvement tel
qu’il semble réaliser le rêve des théoriciens du préjugé de couleur. Bien
que non signé, on peut affirmer que ce texte sort tout droit des bureaux
du club Massiac 21.
Cette mise en scène du dévoilement d’un monstre pour effrayer
l’opinion fut largement utilisée par les colons et nous la retrouverons
dans les débats de l’Assemblée constituante. Robespierre, en parti-
culier, analysa plus tard cette méthode de la manière suivante : « un
fantôme créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles 22. »
Les résultats de cette manœuvre ne se firent pas attendre. Les
citoyens de couleur, réunis en assemblée générale le 31 octobre, répon-
dirent aux Réclamations des Nègres libres dans une lettre rappelant que
leur Cahier de doléances prenait la défense des droits des métissés et
des nègres libres et dénonçait la manœuvre de division 23. Mais l’offen-
sive du club Massiac allait défaire le succès d’estime que les citoyens
de couleur avaient obtenu à l’Assemblée depuis le 22 octobre.
Interlude

Revenons à la séance de l’Assemblée constituante du jeudi


22 octobre. Juste avant de donner la parole à la députation de la Société
des Citoyens de Couleur, le président annonça qu’un vieillard de cent
vingt ans, natif du Mont-Jura et qui avait passé sa longue vie asservi
à la mainmorte, demandait à être introduit dans l’Assemblée pour la
remercier d’avoir aboli les vestiges du servage en France.
Le 23 octobre, la séance de l’Assemblée fut rapportée de la
manière suivante par Le Moniteur :

« On annonce un vieillard de cent vingt ans, né dans le Mont-Jura ;


il désire voir l’assemblée qui a dégagé sa patrie des liens de la servitude.
M. l’abbé Grégoire demande qu’en raison du respect qu’a toujours
inspiré la vieillesse, l’assemblée se lève lorsque cet étonnant vieillard
entrera.
Cette proposition est accueillie avec transport.
Le vieillard est introduit ; l’assemblée se lève ; il marche avec des
béquilles, conduit et soutenu par sa famille, il s’assied dans un fauteuil
vis-à-vis le bureau et se couvre. La salle retentit d’applaudissements.
Il remet son extrait baptistaire. Il est né à Saint-Sorbin de Charles
Jacques et de Jeanne Bailly le 10 octobre 1669 24. »

Julien Raimond et des citoyens de couleur retinrent la symbolique


de cette cérémonie à laquelle Grégoire avait imprimé un style parti-
culier en obligeant l’ensemble des députés, dont bon nombre tenaient
à la hiérarchie des ordres et aux droits féodaux, à rendre hommage au
« serf du Mont-Jura » en se levant devant lui. Ce vieil homme s’est assis
et, en signe de liberté recouvrée, a remis son chapeau : ce geste expri-
mait son entrée dans une société fondée sur l’égalité des droits, sa place
parmi ses pairs.
Chapitre 3

J. Raimond rencontre Grégoire,


octobre 1789

J. Raimond ouvre le procès du système colonial, esclavagiste


et ségrégationniste

Le 23 novembre, les citoyens de couleur publièrent une Lettre


adressée au Comité de vérification de l’Assemblée qui s’occupait
d’étudier leur demande de représentation 1. Ils répondaient tout d’abord
aux Réclamations des Nègres libres en opposant les principes de la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen au préjugé de couleur :

« Ces Principes, puisés dans la Loi Constitutionnelle de l’État, ser-


viront de base au Jugement que vous allez préparer. Il est impossible que
l’Assemblée Nationale s’en écarte. Ses Décrets sont précis ; ils doivent
être exécutés. La Couleur, non plus que le Préjugé, ne peuvent en alté-
rer, en modifier les conséquences. Les Droits de l’homme, les Droits du
Citoyen, s’élèveront toujours au-dessus des vaines Considérations ; leur
règne a cessé : et nous sommes encore à concevoir comment il peut se
trouver des Esprits assez pervers, des Citoyens assez mal intentionnés
pour chercher à les faire revivre. »

La Lettre répondait encore à deux objections formulées par les


députés des colons blancs. À la première qui affirmait qu’en l’absence
d’ordres et de féodalité, il n’existait dans les colonies que deux états,
celui de liberté et celui d’esclavage, la Lettre répond que cette présen-
tation dissimule l’aristocratie de l’épiderme qui est une distinction de
classe :

« Mais, s’il n’existait pas une distinction d’Ordres, il y avait, et il


existe encore, à la honte de l’Humanité, une distinction de Classe.
D’abord, on ne rougissait pas de mettre entièrement à l’écart, et
J. Raimond rencontre Grégoire 43

d’abaisser au nombre des bêtes de somme, ces milliers d’Individus qui


sont condamnés à gémir sous le poids honteux de l’esclavage.
Ensuite, on faisait une grande différence entre les Citoyens de
Couleur affranchis et leurs descendants, à quelque degré que ce fût, et
les Colons Blancs.
Ceux-ci, coupables encore de l’esclavage qu’ils ont introduit,
qu’ils alimentent, qu’ils perpétuent, et dont ils ont cependant la barbarie
de faire un crime irrémissible aux Citoyens de couleur, ceux-ci, disons-
nous, étaient seuls dignes de l’attention du Corps Législatif ; aussi vous
avez vu, Messieurs, qu’ils n’ont agi, qu’ils ne se sont présentés que pour
les Blancs 2. »

La condamnation indignée de l’esclavage dépasse de loin les for-


mulations des textes antérieurs de la Société des Citoyens de Couleur
colons américains. L’argument qui renvoie la responsabilité de l’escla-
vage aux Africains eux-mêmes est démonté : ce sont les colons blancs
qui sont coupables de l’esclavage, non leurs victimes. Enfin la lumière
est faite sur la nature de la société coloniale esclavagiste : ce n’est pas
une société d’ordres, mais une société de classes. Le préjugé de couleur
est le masque pervers de cette distinction de classe qui sert à maintenir
les esclaves dans la soumission et la catégorie intermédiaire des libres
de couleur dans un statut de non droit. Si les noirs appartiennent au
genre humain le préjugé de couleur ne peut plus être utilisé comme
critère de division : la réalité de la société coloniale esclavagiste est
celle d’une forme directe d’exploitation de l’homme par l’homme :
l’esclavage 3.
Nous avons vu que les Réclamations des Nègres libres rentraient
pleinement dans le système de l’aristocratie de l’épiderme. La Lettre
des citoyens de couleur réfute cette construction des colons blancs, en
affirmant d’entrée de jeu leur couleur, leur appartenance au genre
humain et leur égalité en droits.
Par ailleurs, la Lettre présente un changement d’analyse signi-
ficatif par rapport au texte d’Ogé et au Cahier de doléances. Il n’est
plus question, ici, d’alliance avec les députés des colons blancs, bien
au contraire ces derniers sont présentés comme les oppresseurs des
citoyens de couleur : « Il ne serait pas juste, en effet, que les Députés des
blancs, qui sont les Oppresseurs, et, nous ne pouvons pas vous le dissi-
muler, les Ennemis naturels des Citoyens de Couleur, fussent encore
chargés de les Représenter, de stipuler, de défendre leurs intérêts. »
44 L’aristocratie de l’épiderme

Cette rupture avec une politique d’alliance entre les maîtres ouvre
sur une tout autre perspective, celle d’un rapprochement entre les libres
de couleur et les esclaves. Quelques jours plus tard, le 27 novembre, les
Citoyens de couleur réitéraient leur demande de représentation à
l’Assemblée. Les citoyens de couleur réaffirmèrent leur appartenance
au genre humain : « Les Citoyens de couleur ont donc en leur faveur
les droits naturels, les principes du Droit positif, les Lois anciennes des
Colonies, les Décrets de l’Assemblée Nationale, la Justice, la Raison et
l’Humanité ; tout est pour eux 4. »
Tout, à l’exception des députés des colons blancs qui réclamaient
la preuve que les citoyens de couleur étaient bien propriétaires !
Réponse de ces derniers : « Mais tous ont observé, en même temps, que
cette demande était déplacée et la preuve inutile, puisque dans la légis-
lature actuelle, ce ne sont pas les Propriétaires seuls, mais tous les
Citoyens qui ont été admis à la représentation 5. »
En effet, la convocation des États généraux avait donné le droit de
suffrage à tous les chefs de famille domiciliés. Mais, les colons blancs
allèrent plus loin et osèrent demander que les citoyens de couleur
fassent la preuve de leur liberté, c’est-à-dire de leur origine :

« Alors le croit-on ? On a eu l’indécence de révoquer en doute, de


leur faire demander la preuve de leur liberté.
Et ce sont ces mêmes Blancs qui prétendent qu’il n’y a point
d’abus dans les Colonies ; que les Citoyens de couleur se plaignent sans
aucun fondement ; qu’ils ont été traités de manière à ne pouvoir expri-
mer aucun regret !
Les Citoyens de couleur pourraient repousser cette demande par
une demande pareille, et peut-être ne serait-elle pas déplacée.
Il serait possible de demander aux Colons Blancs s’ils sont réelle-
ment TOUS blancs, et par une conséquence nécessaire, s’ils sont TOUS
libres 6. »

Refusant de tomber dans le piège des colons, les citoyens de


couleur réclamèrent la présomption d’humanité, y compris pour les
esclaves :

« [...] nous répondrons que la Liberté étant un Droit naturel, inhérent


à tout Etre qui respire, la présomption est entièrement à son avantage ;
que même dans les Colonies où l’esclavage est introduit, il ne suffirait
pas de dire à un homme qu’il est esclave, il faut encore le lui prouver.
J. Raimond rencontre Grégoire 45

L’esclavage est une exception trop honteuse, pour que celui à qui
on l’oppose ne soit pas en droit de se tenir sur la défensive, et d’attendre
que ceux qui ont l’impudence de l’attaquer représentent la preuve de
leur reproche 7. »

La perspective d’un rapprochement entre les libres de couleur et


les esclaves s’élargit ici avec l’affirmation de la présomption d’huma-
nité en leur faveur et l’exigence que les colons fassent la preuve du
contraire, s’ils le peuvent ! Cette application de l’article premier de la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : Les hommes naissent
et demeurent libres et égaux en droit, exprime avec force le tournant
que venait de prendre la Société des Citoyens de Couleur sur le pro-
blème de l’esclavage : la réalité de la société coloniale esclavagiste
repose sur une distinction de classe et c’est aux colons de prouver à un
homme qu’il ne l’est pas !
Ce texte ouvrit le procès du système colonial esclavagiste : à l’ac-
cusation d’esclave, formulée par les députés des colons blancs pour
cause de couleur, il répondait par la présomption d’humanité en faveur
des Africains que lui offrait la Déclaration des droits et exigeait que
ce procès soit jugé. C’était à l’Assemblée constituante qu’incombait
cette tâche. Tel devenait l’enjeu du combat de Raimond et de ses alliés :
l’Assemblée constituante allait-elle défendre les principes de la Décla-
ration des droits ou céder aux pressions des députés des colons blancs
et introduire, dans le droit constitutionnel français, la spécificité toute
coloniale du préjugé de couleur ?
Le tournant que venait d’opérer la Société des Citoyens de
Couleur, colons américains l’avait aussi conduite à clarifier ses propres
motivations. Dans ses premiers textes, la Société se présentait de façon
confuse, en défendant à la fois les citoyens de couleur au niveau des
principes de la Déclaration des droits, et la catégorie des colons améri-
cains, libres, affranchis, propriétaires. La clarification était venue de
la nécessité de répondre aux coups de butoir de la campagne de calom-
nies menée par le club Massiac. Ce fut à ce moment précis que la
Société des Citoyens de Couleur clarifia ce qu’elle entendait par
citoyens de couleur. Dans les textes des 23 et 27 novembre que nous
venons de voir, J. Raimond avait ouvert le terme de citoyen de couleur
à tous les gens de couleur, qu’ils soient libres ou esclaves : « ...que
même dans les Colonies où l’esclavage est introduit, il ne suffirait pas
de dire à un homme qu’il est esclave, il faut encore le lui prouver. »
46 L’aristocratie de l’épiderme

La Société des Citoyens de Couleur rencontre


la Société des Amis des Noirs, 24 novembre 1789
Dans le récit de sa vie, Julien Raimond précise que ce fut Joly qui
présenta la Société des Citoyens de Couleur aux Amis des Noirs :
« Cependant, un jour que nous étions assemblés chez lui, il (Joly) nous
annonça qu’il y avait une Société de philanthropes qui prenait la
défense des opprimés et particulièrement celle des noirs. Il nous ajouta
qu’ayant été engagé à nous y présenter il nous engageait à y aller. En
effet, le jour fut pris et nous y fûmes présentés par le citoyen de Joly 8. »
Le 24 novembre 1789, l’assemblée générale de la Société des
Amis des Noirs, présidée par Condorcet, recevait Raimond, Ogé, Du
Souchet de Saint-Réal, Honoré de Saint-Albert et Fleury, les cinq
députés que proposait la Société des Citoyens de Couleur à la représen-
tation à l’Assemblée nationale. L’accueil fut chaleureux :

« Il faut le dire, peu accoutumés à être accueillis, nous fûmes ravis


de l’accueil que les membres de cette Société nous faisait. L’intérêt et la
chaleur qu’ils parurent mette à la défense de notre cause nous firent
regarder ces hommes comme des êtres tutélaires qui nous étaient
envoyés pour nous défendre et nous tirer de l’oppression où le despo-
tisme et l’aristocratie des blancs nous tenaient. Et nous conçûmes dès
lors les plus grandes espérances 9. »

Les Amis des Noirs prirent ainsi connaissance des textes de la


Société des Citoyens de Couleur et des députés qu’elle avait choisis
pour la représenter à l’Assemblée nationale.
Brissot proposa que les Amis des Noirs secondent les Citoyens
de couleur dans leur demande, ce qui fut adopté. Puis Clarkson et La
Feuillade furent désignés par les Amis des Noirs pour accompagner la
délégation des Citoyens de couleur auprès des députés Amis des Noirs
à l’Assemblée constituante 10.
Le 4 décembre, à la séance de la Société des Amis des Noirs, sur
proposition de Brissot, Grégoire fut admis au titre de membre hono-
raire. Clarkson informa la Société qu’il s’était rendu, avec Joly et les
députés des Citoyens de couleur chez Boisgelin de Cucé qui présidait
alors l’Assemblée constituante.
Grégoire assista pour la première fois à la séance de la Société
des Amis des Noirs, le 11 décembre, et lui offrit son Mémoire en faveur
des gens de couleur qu’il venait tout juste de publier 11.
J. Raimond rencontre Grégoire 47

Ainsi, l’accueil que firent des Amis des Noirs aux Citoyens de
couleur et à Grégoire fut suivi de véritables marques de soutien dans
une période où, nous le verrons, la Société des Amis des Noirs, divisée
et violemment calomniée par le club Massiac, s’était affaiblie.

Cocherel réclame une constitution spécifique


pour les colonies, 28 novembre

Le 28 novembre, les Réclamations des Nègres libres furent distri-


buées à l’Assemblée et publiées par Le Moniteur du lendemain. Ce
même jour, Cocherel distribuait son Opinion sur l’admission des
Nègres et Mulâtres libres aux Assemblées provinciales 12, dans laquelle
il informait que les députés de Saint-Domingue avaient transmis à leurs
commettants qu’il était de leur « équité » d’appeler à leurs assemblées
les Nègres et Mulâtres affranchis, mais avouait qu’ils auraient préféré
réserver cette décision aux assemblées coloniales : « Nous avons cru
que nous devions réserver à nos frères l’honneur de vous proposer eux-
mêmes un plan d’Assemblées provinciales, où ils feraient entrer d’une
façon convenable nos affranchis. Par ce généreux procédé de leurs
Patrons, ces affranchis en éprouveront un bienfait qui resserrera de plus
en plus les liens qui les attachent à leurs protecteurs naturels 13. »
La générosité paternaliste des maîtres remplace ici le droit des
personnes. Le terme « nos affranchis » résume le programme. Parlant
la langue du privilège, Cocherel tenait à préciser que les députés de
Saint-Domingue ont obtenu du roi, et non de l’Assemblée constituante,
la permission que les colons blancs s’assemblent pour proposer un plan
de constitution :

« À cet effet, Messieurs, nous avons même déjà sollicité du Roi la


permission de nous assembler à Saint-Domingue ; on s’empressera d’y
former un plan de constitution propre à nos mœurs, à nos usages, à nos
manufactures et à notre climat ; ce plan vous sera présenté pour en
obtenir la sanction d’après un mûr examen que vous en ferez.
Vous sentez, Messieurs, que cette constitution doit être différente
de la vôtre. La France n’est habitée et ne peut l’être que par un peuple
libre ; les Colonies, au contraire, sont habitées par des peuples mélangés
d’Européens et d’Africains... Vous trouverez naturel, Messieurs, que ces
Provinces insulaires qui ne peuvent être strictement regardées comme
Provinces françaises, forment elles-mêmes leur constitution dans des
48 L’aristocratie de l’épiderme

Assemblées générales et régulières, où tous les objets qui les intéresse-


ront, seront examinés, débattus et approfondis avec tout l’avantage des
connaissances locales qui ne peuvent vous appartenir, mais dont vous
vous réserverez la discussion 14. »

Nous apprenons ainsi que le pouvoir exécutif, en la personne


du roi, a autorisé les colons blancs à s’assembler pour proposer une
constitution spécifique aux colonies à cause de l’esclavage. Cocherel
se réfère à la protection du roi afin d’échapper au pouvoir constituant
de l’Assemblée. Il ne répond pas à la demande de droits formulée
par la Société des Citoyens de Couleur, et parle en maître : rapport
d’homme à homme, rapport de force qui refuse la médiation du droit ;
pour l’heure, ce sont les maîtres blancs qui sont forts et s’offrent le jeu
de la langue des sentiments. Nous avons senti, à la lecture, passer les
ailes de la bienfaisance des Patrons qui doivent faire naître l’attache-
ment des « affranchis ». Ailes fugitives puisque fondées seulement sur
une promesse de circonstance et non sur un droit.
Cocherel estime que les colonies ne sont pas françaises. La
formule « Provinces insulaires » et non « strictement françaises » lui
permet d’exprimer qu’elles sont susceptibles, de ce fait, de recevoir une
constitution spécifique. Leur peuplement redouble leur spécificité : ce
ne sont pas des Français qui les habitent, mais des Européens et des
Africains. Quant à la catégorie des libres de couleur, Cocherel ne la
mentionne pas et l’intègre au groupe de « nos affranchis » que leurs
Patrons feront entrer de façon convenable dans les assemblées
coloniales. Cette formulation paternaliste laisse entendre que ces
« affranchis » ne sont pas sujets de droit, mais de leurs Patrons.
Cocherel répond ici à la Société des Citoyens de Couleur comme le fit
le club Massiac précédemment : ce problème relève des assemblées
coloniales et est une affaire interne aux colonies.
Retenons de ce bref texte de Cocherel un remarquable exemple
de la langue du privilège à l’usage de la société coloniale, refusant
de façon éloquente la langue du droit. Dans la dernière phrase, pointe
le profond mépris dans lequel Cocherel tient l’Assemblée constituante,
en lui réservant l’ingrate tâche de discuter de la constitution spécifique
des colonies proposée par les assemblées coloniales, sans en avoir les
connaissances locales nécessaires ! Ce mépris indique qu’à cette date,
les colons du club Massiac se sentaient suffisamment assurés pour oser
ce langage.
J. Raimond rencontre Grégoire 49

On retiendra que l’auteur souhaite obtenir le principe d’une


constitution spécifique pour les colonies, faite par les assemblées colo-
niales elles-mêmes, placer les colonies sous l’autorité du pouvoir
exécutif du roi et réduire le corps législatif à un rôle purement consul-
tatif.
Ce texte est important parce qu’il présente les grandes lignes
du projet du club Massiac pour les colonies, projet qui sera en partie
précisé dans les décrets des 8 et 28 mars 1790. Pour le concrétiser, le
club Massiac devait se débarrasser de la double menace que représen-
taient, pour lui, la demande d’une députation formulée par les citoyens
de couleur, qui paraissait acquise depuis l’accueil favorable qu’elle
avait reçu de l’Assemblée le 22 octobre, et celle de la Société des Amis
des Noirs en faveur de l’abolition de la traite des Noirs.
Ayant compris que ses deux adversaires n’avaient pas uni leurs
forces, comme nous le verrons, le club Massiac prit l’initiative et
réussit à la conserver. Contre les citoyens de couleur, nous avons déjà
aperçu que la campagne ouverte par les Réclamations des Nègres libres
jeta le trouble et l’effroi sur la nature de la société coloniale.
Pour faire taire les citoyens de couleur, le club Massiac dut accé-
lérer la mise en place de la constitution dans les colonies et proposa la
formation d’un comité des colonies qui contrôlerait l’Assemblée. Pour
faire taire la Société des Amis des Noirs, il lança carrément une campa-
gne en faveur du maintien de la traite et de l’esclavage.
Chapitre 4

Vers la formation
d’un comité des colonies

26 novembre : Cocherel ouvre la campagne


en faveur du maintien de la traite

Initialement, c’était le Comité d’agriculture et de commerce


de l’Assemblée, qui se chargea des colonies. Un député de chaque
généralité du Royaume y fut nommé ; pour celle de Saint-Domingue, ce
fut Reynaud de Villeverd, remplaçant de Larchevesque-Thibaud et
membre du club Massiac, qui siégea. Le 7 septembre, ce Comité forma
en son sein une commission des six pour s’occuper spécialement des
colonies 1.
L’idée d’un comité des colonies fut proposée à l’Assemblée, le
26 novembre, par Curt, député de la Guadeloupe, afin d’étudier le
régime particulier des colonies et leurs rapports avec la métropole. Il
justifiait cette proposition par la spécificité des colonies qui exigeait,
selon lui, des connaissances locales que seuls les colons et les négo-
ciants possédaient dans l’Assemblée. Nous reconnaissons des thèmes
déjà avancés par Cocherel qui distribua ce même jour son Opinion aux
députés 2. Voici la proposition que Curt transforma en motion : « Il n’y
a dans les colonies ni dîme, ni féodalité, ni privilèges à combattre [...]
Il nous faut une législation particulière qui ne contrarie en rien nos
mœurs, nos usages, nos propriétés [...] Laissez donc aux colons réunis,
aux négociants le soin de vous éclairer sur leurs besoins. »
Et il proposait de former un comité de vingt membres pris parmi
les députés des colons et des négociants 3.
François Blin, député de Nantes, présenta une motion signée
par trois cents colons de Saint-Domingue, qui se plaignaient de ne pas
avoir participé à l’élection des députés et refusaient de les reconnaître.
Cette contestation n’eut pas de suite.
Vers la formation d’un comité des colonies 51

Cocherel chercha à justifier la nécessité d’une constitution spéci-


fique des colonies, en avançant deux arguments déjà esquissés dans son
Opinion. Tout d’abord, il présenta Saint-Domingue non comme une
colonie du royaume, ni une province française, mais comme un pays
d’état à privilèges qui s’était donné à Louis XIV. Il soulignait encore
que le peuplement de Saint-Domingue n’était pas seulement d’origine
française mais varié et évoqua la déportation des Africains de la
manière suivante :
« Saint-Domingue au contraire est habité par des peuples de diver-
ses couleurs et de différentes origines. Les uns, nés dans le sein de la
liberté, Français, Espagnols, Anglais, Hollandais de naissance, habitent
cette contrée éloignée ; les autres, arrachés au climat brûlant de
l’Afrique par des négociants des ports de mer et soustraits par eux au
plus dur des esclavages qui fait la base et la constitution indestructible
de ce peuple barbare, ont été transportés sur les rives fortunées de Saint-
Domingue habitées par une nation libre, hospitalière, qui s’empresse
toujours d’obtenir à prix d’argent des négociants français la possession
de leurs captifs détenus dans leurs navires. Ils perdent bientôt, en des-
cendant de ces espèces de prisons, le souvenir de leurs malheurs ; et les
chaînons les plus pesants de leurs fers se brisent en entrant sur les habi-
tations de leurs nouveaux conquérants qui mêlent sans cesse leurs sueurs
avec les leurs, partagent leurs peines, leur prodiguent des soins dictés
par l’humanité, l’intérêt et la loi. La sagesse de cette loi même a fixé les
limites de leur servitude qui ne s’étend guère plus loin que celle de la
discipline sévère observée dans les corps militaires. »

On vient de lire que l’esclavage le plus dur « constitue » le peuple


africain qualifié de barbare et que sa déportation améliore sa condi-
tion. Pour soutenir cette argumentation idyllique, Cocherel compare le
système des plantations à la discipline militaire, ce qui justifie une consti-
tution spécifique dans les colonies. Il conclue sur deux propositions à
débattre : les nègres résidant en France seront libres « tant qu’ils y reste-
ront » et il faudra consentir « à l’abolition de la traite des noirs faite par
les négociants français, si c’est le vœu de l’Assemblée nationale 4. »
La responsabilité de la traite est ainsi renvoyée « aux négociants
français », tout comme la responsabilité de l’esclavage l’est à la
« constitution » du peuple africain et non au système colonial esclava-
giste. Pourquoi ces précautions ? On peut discerner une tentative de
justification du système colonial esclavagiste que Cocherel avance avec
52 L’aristocratie de l’épiderme

prudence, en reportant les responsabilités sur d’autres que les plan-


teurs, tout comme il renvoie une éventuelle abolition de la traite sur les
négociants français : en cas de refus, ces derniers en porteraient la res-
ponsabilité à nouveau.
Ce faisant, Cocherel venait d’ouvrir la campagne en faveur du
maintien de la traite et de l’esclavage. La discussion de la motion Curt
fut renvoyée au 1er décembre. Après lecture d’une adresse venue de
Saint-Domingue qui faisait état des inquiétudes des colons sur une
éventuelle insurrection des esclaves, puis d’une lettre de négociants de
Bordeaux alarmés par une insurrection des esclaves de la Martinique 5,
Curt enchaîna et dénonça « une compagnie compatissante qui, dans
l’ombre, fait jouer les ressorts de la séduction pour briser le joug de
la subordination », sans nommer cette compagnie. Une autre lettre de
négociants de Bordeaux, alarmés par la situation des colonies, deman-
dait que le pouvoir exécutif rétablisse le calme.
Malouet, membre du club Massiac, appuya la création d’un
comité des colonies, puis Moreau de Saint-Méry développa longue-
ment le thème de l’éloignement des colonies et de l’ignorance de la
métropole à leur sujet, insista sur la situation troublée en Martinique et
la nécessité de rassurer les colons. Pierre-Paul Nairac, député de
Bordeaux et l’un des principaux négociants et négriers de ce port, jugea
inutile la formation d’un tel comité 6. Blin, député de Nantes, considé-
rait que les colonies avaient le droit d’organiser leur régime domestique
et d’obtenir une constitution spécifique, selon le modèle qu’offrait
l’Irlande dont le « régime colonial » lui paraissait excellent, et s’opposa
pour cette raison à la présence des députés des colonies dans
l’Assemblée métropolitaine et, donc, à la formation d’un comité des
colonies. Gouy d’Arsy, membre du Comité colonial et du club Massiac,
soutint l’idée de former un comité et commença sa campagne de
dénonciation du ministre de la Marine, La Luzerne, « ministre exécré,
qui a fait le malheur de la colonie » de Saint-Domingue. Cette diversion
provoqua des remous dans l’Assemblée et Curt se désolidarisa, sur ce
point, de Gouy et le débat fut interrompu.

J. Raimond dévoile les réalités du préjugé de couleur,


2 décembre
Suite à la proposition de Curt, la Société des Citoyens de Couleur
publia son analyse du débat de l’Assemblée sous le titre Supplique et
Vers la formation d’un comité des colonies 53

Pétition des Citoyens de couleur des Isles et Colonies françaises, datée


du 2 décembre 1789 7.
La Supplique souligne que la motion de Curt, soutenue par tous
les députés des colons blancs, n’avait pourtant pas emporté l’adhésion
de l’Assemblée : « Enfin, plusieurs, et nous avons cru voir que c’était
le plus grand nombre, se sont élevés contre le Comité Colonial ». Cette
analyse prévoyait le rejet de la motion qui eut effectivement lieu le len-
demain.
La Supplique relève que les députés des colons se plaignaient des
abus de l’autorité dont ils se disaient être les victimes et dénoncèrent le
ministre de la Marine, La Luzerne, dont elle prit la défense : « ...l’un
d’eux, en vous annonçant la dénonciation prochaine d’un Ministre,
qu’il dit être justement exécré des Colonies, quoique sa réputation soit
intacte, et que la classe la plus infortunée des Colonies n’ait eu qu’à se
louer de sa justice et de son humanité... 8 »
La société note alors que personne, dans l’Assemblée, n’a
défendu la cause des citoyens de couleur : « Nous avions cru que parmi
les moyens qu’invoqueraient respectivement les Défenseurs et les
Adversaires de la Motion, notre cause, nos droits, nos intérêts, nos
infortunes ne seraient pas entièrement oubliés ; cependant, vous l’avez
vu, personne ne s’est élevé en notre faveur ; personne ne s’est occupé
de nous 9. »
La Supplique révèle la manœuvre du club Massiac destinée à
effrayer l’Assemblée et faire paraître futile le problème des citoyens de
couleur ; la révolte de la Martinique était, en fait, déjà réprimée :

« Les Députés des Colons blancs ont provoqué une Lettre des
Députés extraordinaires du Commerce ; ils vous ont fait communiquer
des extraits d’une Lettre sans date et sans signature, qui annoncent à la
Martinique une insurrection qui n’existe pas. En vous parlant de sa trop
malheureuse Patrie, l’un des Députés de la Martinique 10 a fondé la nou-
velle de l’insurrection sur l’assertion des Colons Français réunis au Club
Massiac...
Nosseigneurs, la nouvelle de l’insurrection en Martinique n’est
rien moins que certaine. Nous avons reçu une Lettre du 12 octobre,
signée par douze Citoyens, et cette Lettre n’en parle pas. Auraient-ils
gardé le silence, si, comme on ne cesse de l’affirmer, depuis que nous
nous présentons à vos Assemblées, la Colonie avait été en feu ? Le
Gouvernement lui-même n’en serait-il pas instruit ? Vous le laisserait-il
ignorer ? Nous ne saurions le présumer 11. »
54 L’aristocratie de l’épiderme

Alors la Société entreprit de décrire le régime honteux sous lequel


les citoyens de couleur avaient toujours vécu et de faire comprendre la
structure ségrégationniste de la société coloniale esclavagiste :

« Après avoir excité votre intérêt, on vous a parlé des abus qui
règnent dans les Colonies ; on vous a parlé d’une manière générale des
excès auxquels se portent les Administrateurs et leurs Agents, mais on
ne vous a point parlé de la tyrannie des Blancs, de leur despotisme, de
leur cruauté. Eh bien ! nous en parlerons nous-mêmes : et puisque nos
ennemis nous y forcent, nous publierons, et vous en frémirez, nous
publierons les preuves authentiques du régime honteux sous lequel les
Citoyens de couleur ont toujours vécu 12. »

Fort habilement, la société allait chercher ses preuves dans les


ouvrages de Moreau de Saint-Méry lui-même, un des théoriciens les
plus qualifiés en matière de justification du préjugé de couleur. Il
avait en effet décrit la législation ségrégationniste de manière à faire
admettre à ses lecteurs le préjugé de couleur, tandis que le Supplique
allait, en s’appuyant sur cette même législation, dévoiler la construc-
tion de ce préjugé : « Et qu’on ne dise pas que nos plaintes sont
imaginaires ; que les faits sont controuvés ; ce sont nos adversaires eux-
mêmes qui vont nous en fournir les preuves ; c’est M. Moreau de
S-Méry, Auteur, que nous prendrons la liberté d’opposer aux Députés
des Colons blancs 13. »
De l’aveu des députés des colons eux-mêmes, il n’existait dans
les colonies que deux classes, celle des libres et celle des esclaves, ce
qui ne correspondait cependant pas à la réalité tripartite de la société
coloniale esclavagiste et ségrégationniste. La Supplique, en entrepre-
nant l’historique de la législation qui, en particulier à Saint-Domingue,
avait progressivement construit, au sein de la partie libre de la société
coloniale esclavagiste, la mise hors du droit de ceux que les colons
blancs appelaient sang-mêlé, entendait jeter quelque lumière sur cette
réalité honteuse que les colons cherchaient à dissimuler. Pourquoi,
en effet, les députés des colons, qui ne répugnaient pas à justifier le
maintien de l’esclavage, prenaient-ils tant de soins pour dissimuler
l’existence même de la catégorie des libres de couleur, soit en l’assimi-
lant aux libres de la colonie, soit en la confondant avec les esclaves ? La
Supplique commença par affirmer cette existence : « Contre les inten-
tions bienfaisantes du Souverain, contre les vues paternelles, les
Vers la formation d’un comité des colonies 55

Citoyens de Couleur ont toujours été confondus avec les Esclaves.


Quarante-mille Français ont été confondus avec les Esclaves ; ils ont
été privés des droits de cité, et leurs gémissements circonscrits dans nos
isles, ne sont jamais parvenus jusques au Souverain 14. »
L’édit de 1685, ou Code noir, n’avait pas créé cette catégorie inter-
médiaire, il constituait deux statuts, celui des esclaves et celui des
libres, auxquels le discours des colons se référait : « Au mépris des
Articles LVII et LIX de l’Edit de 1685 « qui veulent que les affran-
chissements tiennent lieu de naissance dans les îles ; et que les
Affranchis et à plus forte raison leurs descendants jouissent des
mêmes droits, privilèges et immunités dont jouissent les personnes
libres », il s’est introduit des lois, des règles, des usages absolument
contraires 15. »
La mise hors du droit des sang-mêlé avait commençé sous
Louis XIV avec la privation des droits des femmes de couleur, lorsque le
26 décembre 1703, le roi signifia au gouverneur des colonies son refus
d’admettre dans la noblesse des sieurs ayant épousé des mulâtresses.
Le 7 octobre 1733, le roi Louis XV signifiait au gouverneur de
Saint-Domingue que les sang-mêlé ne pourraient exercer aucune
charge dans la judicature et dans la milice et que tout habitant marié à
une négresse ou à une mulâtresse ne pourrait posséder aucun emploi ni
office dans la colonie.
Le 14 mars 1741, le ministre de la Marine créait le service du
piquet : à Saint-Domingue, les officiers obtenaient que « des nègres ou
mulâtres libres » les servent par rotation, une semaine durant, pour
porter les ordres qu’ils avaient à donner. Ce service du piquet fut
supprimé par La Luzerne en 1786, mais rétabli par son successeur du
Chilleau 16 en 1788. C’était une des raisons de la dénonciation de La
Luzerne par Gouy d’Arsy.
Le 24 septembre 1761, le Conseil du Cap arrêtait que les actes
notariés mentionneraient l’origine de leurs clients en précisant s’ils
étaient libre ou affranchi.
Le 17 avril 1762, alors que les subsistances manquaient, le Juge
de police du Cap interdit aux boulangers de vendre du pain aux libres
de couleur, et aux négociants de leur vendre des farines.
Le 29 mai 1762, le gouverneur interdit le port d’armes aux nègres
et mulâtres libres.
Le 20 juin 1762, le gouverneur Bory ordonnait que les milices
soient organisées en trois compagnies distinctes en fonction de la
56 L’aristocratie de l’épiderme

couleur, une de Blancs, une de sang-mêlé, une de mulâtres et Nègres


libres, mais que les officiers soient tous blancs.
Le 30 avril 1764, une ordonnance interdisait aux Nègres et gens
de couleur libres l’exercice de la médecine, de la chirurgie et le métier
de sage-femme.
Le 30 octobre 1770, le Conseil du Cap créait une assemblée colo-
niale formée de Blancs à l’exclusion des gens de couleur.
Le 27 mai 1771, le ministre de la Marine répondait aux adminis-
trateurs de la colonie au sujet d’une demande de colons de se faire
reconnaître de race indienne :

« Sa Majesté n’a pas jugé à propos de la leur accorder ; elle a


pensé qu’une pareille grâce tendrait à détruire la différence que la
nature a mise entre les Blancs et les Noirs, et QUE LE PRÉJUGÉ POLI-
TIQUE A EU SOIN D’ENTRETENIR, comme une distance à laquelle
les Gens de Couleur et leurs descendants ne DEVAIENT JAMAIS
ATTEINDRE ; enfin qu’il importait au bon ordre de ne pas affaiblir
L’ÉTAT D’HUMILIATION ATTACHÉ À L’ESPÈCE, DANS QUELQUE
DEGRÉ QU’ELLE SE TROUVE ; préjugé d’autant plus utile qu’il est
dans le cœur même des Esclaves, et qu’il contribue principalement au
repos des Colonies 17. »

Le 23 mai 1772, une Ordonnance des Administrateurs interdisait


aux Nègres libres et aux gens de couleur « les danses de nuit ou
Kalendas » et ne les autorisaient que de jour, jusqu’à 9 heures seule-
ment, et à condition d’avoir prévenu le juge de police.
Les 24 juin et 16 juillet 1773, un Règlement des Administrateurs
contraignait les gens de couleur à donner à leurs enfants « un surnom
tiré de l’idiome africain, ou de leur métier et couleur », sous prétexte
que « le nom d’une race blanche usurpée peut mettre du doute dans
l’état des personnes, jeter de la confusion dans l’ordre des successions,
ET DÉTRUIRE enfin, entre les Blancs et les Gens de couleur, CETTE
BARRIÈRE INSURMONTABLE QUE L’OPINION PUBLIQUE a
posée et que la sagesse du Gouvernement maintient 18. »
Le 25 septembre 1771, le ministre de la Marine écrivait aux
Administrateurs de Saint-Domingue pour qu’ils recherchent l’origine
des épouses de colons qui, venus en France, veulent acquérir des
charges anoblissantes et étendre leur effet dans les colonies : « comme
il est important de maintenir dans les colonies les principes qui y sont
Vers la formation d’un comité des colonies 57

établis CONTRE LE SANG-MÊLÉ, Sa Majesté approuve que, nonobs-


tant les ordres qui auraient été surpris, les Conseils Supérieurs
suspendent l’enregistrement des titres des personnes qui auraient une
pareille origine 19. »
Le 9 février 1779, un Règlement provisoire des Administrateurs
alléguait :

« L’assimilation des gens de couleur avec les personnes blanches


dans la manière de se vêtir, le RAPPROCHEMENT DES DISTANCES
D’UNE ESPÈCE À L’AUTRE dans la forme des habillements, et contre
lesquels il est très important d’exciter la vigilance de la Police... leur
défend très expressément d’affecter dans leurs vêtements, coiffures,
habillements ou parures, une ASSIMILATION REPRÉHENSIBLE
AVEC LA MANIÈRE DE SE METTRE DES HOMMES BLANCS ou
femmes blanches 20. »

La Supplique concluait cet historique ainsi :

« La liberté des Citoyens de couleur n’est absolument qu’une


chimère. L’état ecclésiastique leur est interdit. Dans le Civil, dans le
Militaire, les places d’honneur, celles même qui ne sont que lucratives,
leur sont refusées. Leur alliance est notée d’infamie, leur société est une
tache. Leur dénomination n’est jamais oubliée, et cette dénomination
que l’on cherche à perpétuer, en la faisant rigoureusement consigner
dans tous les actes, est un titre de réprobation qu’on ne manque jamais
de leur opposer. Leurs plaisirs, leurs parures, leurs habits, tout est pour
les Blancs un sujet d’avilissement et de mépris. Nous sommes encore
à concevoir comment ils ne leur ont pas ravi ou du moins contesté la
qualité d’Hommes qu’ils partagent avec eux 21. »

La Supplique avait prévenu : « vous en frémirez ».


Ce simple rappel de la législation montrait, et la Supplique insis-
tait sur ce point, qu’une partie de la société coloniale libre avait été
progressivement mise à l’écart. Ce phénomène historiquement daté
était étranger au législateur à l’époque de la rédaction de l’édit de 1685.
Au départ, la recherche de l’origine des épouses visait à protéger la
pureté de la noblesse française, puis dans les années 1770, le préjugé
de couleur fut utilisé explicitement comme ciment de la société colo-
niale esclavagiste pour maintenir les esclaves dans l’infériorité et
diviser les affranchis et sang-mêlé. Puis, progressivement, la mise hors
58 L’aristocratie de l’épiderme

du droit des femmes dont le sang était mêlé s’étendit aux mâles de
sang-mêlé, qui se virent interdire l’exercice des charges militaires et de
judicature, c’est-à-dire les places recherchées qui donnaient pouvoir et
notoriété.
Depuis 1703, du moins dans la loi, la discrimination avait com-
mencé par s’exercer contre les femmes de couleur et rejaillit sur les
hommes nobles qui, alors, dérogèrent en les épousant ; à partir de 1733
l’ensemble des hommes, libres jusque-là, fut discriminé soit pour cause
de métissage, soit pour avoir épousé une femme de couleur. Le passage
de l’exclusion de la noblesse à l’exclusion de tous les hommes de la
partie libre de la société coloniale constitue un changement de fond. La
société coloniale esclavagiste devint un système ségrégationniste tri-
partite : d’un côté les colons de droit, de l’autre les esclaves, entre les
deux le monde des libres hors du droit, qui regroupait aussi bien de
riches planteurs blancs mariés à des femmes de couleur, que des escla-
ves affranchis exerçant de petits métiers ou de petits ou moyens
planteurs liés par la famille au monde de la couleur.
La création du service du piquet instituait, dans la société mili-
taire, l’apprentissage de la discrimination, en obligeant les libres de
couleur des milices à servir les officiers blancs. Ce fut par l’institution
militaire que l’instruction publique du préjugé de couleur fut dévelop-
pée. En 1762, le gouverneur divisait les gens de couleur en séparant les
compagnies en fonction du degré de mélange des sangs.
L’arrêt du Conseil du Cap de 1761 qui mentionnait l’origine des
personnes, sur les actes notariés, officialisait la division juridique de la
partie libre de la société coloniale par la couleur : étaient considérées
comme libres les personnes d’origine européenne, et affranchies celles
qui étaient d’origine africaine, y compris par métissage.
L’esprit du législateur se révèle dans les réponses du ministre de
la Marine, Bourgeois de Boynes, en 1771 : le préjugé est une construc-
tion politique et morale, dont l’objectif, utile, est de contenir les
esclaves dans un état de mépris d’eux-mêmes. La couleur a été le
critère pour les désigner comme espèce différente. Le législateur sait
très bien que ce n’est qu’un préjugé, dont il n’a pas besoin d’être lui-
même dupe, comme le révèle l’emploi qu’il fait du mot préjugé, mais
il mise sur le système lui-même pour entretenir l’abrutissement des
esclaves, considéré comme le fondement de l’ordre de cette société.
La législation de 1703 à 1779 révèle que le préjugé de couleur
était le principe de la constitution de la société coloniale esclavagiste.
Vers la formation d’un comité des colonies 59

Ce bref rappel de la législation prouvait que le préjugé de couleur


n’était pas seulement l’expression d’un comportement d’une partie des
colons, mais avait été progressivement politisé. Il révélait encore ce que
les députés des colons tentaient de dissimuler.
La Société des Citoyens de Couleur demandait que l’Assemblée
reconnaisse l’existence des libres de couleur que les députés des colons
cherchaient à nier :

« Vous ne participerez pas aux préjugés odieux dont nous sollici-


tons la proscription ; vous ne vous laisserez pas surprendre par les
allégations de nos Ennemis. Avant même de prononcer sur la motion de
M. de Curt, vous daignerez statuer sur le sort des citoyens de couleur.
Ils sont en instance devant vous ; leur Adresse a été entendue et
admise ; les pouvoirs de leurs Députés sont au Comité de vérification : il
faut les voir, les entendre, les juger 22. »

Et pour conclure, ils demandèrent le sursis sur la motion de Curt,


jusqu’à ce que le Comité de vérification ait fait un rapport sur leur
demande de représentation dans l’Assemblée.

L’Assemblée rejette la proposition d’un comité des colonies,


3 décembre

Le 3 décembre, la discussion de la motion de Curt reprenait à


l’Assemblée 23. Une requête de 77 colons résidant à Bordeaux fut lue
par le secrétaire. Elle réclamait le maintien de la traite et de l’escla-
vage : « Ils supplient l’Assemblée de rendre un décret portant qu’elle
ne s’est point occupée du régime des esclaves aux colonies et qu’elle
entend que les lois qui les concernent continuent de recevoir leur pleine
et entière exécution. »
Cette lecture suscita de vives réclamations, et Dillon, député de la
Martinique, s’étonna que cette requête, faisant état de troubles dans
cette île, ne soit signée que par un seul colon de ce lieu.
Grégoire prit la défense des gens de couleur et demanda que
la formation d’un comité des colonies soit repoussée jusqu’à ce que
l’Assemblée ait reconnu leurs droits. Il soutenait, ainsi, la demande
rédigée par la Société des Citoyens de Couleur le 2 décembre 24.
Charles de Lameth, membre du club Massiac 25 défendit la propo-
60 L’aristocratie de l’épiderme

sition de Curt, déclara qu’il fallait rendre justice aux hommes libres de
couleur et insista sur la nécessité de maintenir l’esclavage : « Il n’est
pas possible de faire jouir brusquement les esclaves de nos îles des
bienfaits de la constitution française ; il faut attendre et mûrir cette
révolution sans quoi il s’ensuivrait les plus grands maux et pour les
colonies et par contrecoup pour la France. »
Clermont-Tonnerre se prononça en faveur d’un comité des
colonies.
L’Assemblée vota contre la formation de ce comité. On notera que
les idées des députés des colons faisaient cependant leur chemin en ce
qui concerne la non-application de la constitution française dans les
colonies au profit d’une constitution spécifique sur laquelle les assem-
blées coloniales étaient invitées à formuler leurs vœux. De plus, la
campagne en faveur du maintien de l’esclavage avait reçu le soutien
public de Maury et de Lameth. Enfin, la Société des Amis des Noirs se
faisait remarquer par son absence et n’avait pas de réponse au défi lancé
par le club Massiac.
Seul Grégoire avait pris la défense des citoyens de couleur.
Sur la question de la constitution spécifique des colonies, la
Société des Amis des Noirs n’avait pas exprimé de point de vue. Elle ne
s’était pas davantage manifestée, lors de la campagne en faveur du
maintien de la traite et de l’esclavage.
Deuxième partie

L’offensive du club Massiac


contre les Citoyens de couleur
pour le maintien de la traite
et de l’esclavage
Novembre 1789 - Mars 1790
Chapitre premier

Les débuts de la campagne


en faveur du maintien de la traite
et de l’esclavage

Le rôle du Comité d’agriculture et de commerce


Ce Comité, chargé des affaires coloniales, nomma une commis-
sion de six membres, le 7 septembre, dans le but d’examiner « les
demandes de la colonie de Saint-Domingue et l’opposition qu’y font
les négociants des ports de France 1. »
Les procès-verbaux du Comité révèlent une partie de la cam-
pagne, menée par le club Massiac et les députés des colons blancs, en
faveur du maintien de la traite des Africains.
Le 9 novembre 1789, le Comité reçut un mémoire de Frossard 2 en
faveur de l’abolition de l’esclavage et le confia à De Lattre pour qu’il
en fasse un rapport. De décembre 1789 à janvier 1790, le Comité reçut
adresses et mémoires en faveur du maintien de la traite de la part des
négociants et fabricants de Carcassonne, de la ville et de la Chambre
de commerce de Marseille, du commerce du Havre, de la Chambre
de commerce de Lille qui adhérait au mémoire remis par les négociants
de Bordeaux contre l’abolition de la traite, de la Ville de Layrac en Lot
et Garonne et du commerce de Reims 3.
Le 18 janvier, le président du Comité rendit compte de sa confé-
rence avec le ministre de la Marine La Luzerne, au sujet du maintien
des privilèges et du système de primes à la traite des Noirs. On se sou-
vient que la Société des Amis des Noirs avait demandé à Necker la
suppression de ces primes à la traite et que ce ministre avait décidé de
les réduire. Le montant des primes à la traite des Noirs s’élevait à
850 000 livres pour l’année 1790 4.
Le 29 janvier, Gaschet-Delisle qui préparait un rapport sur
le mémoire de la ville de Layrac, proposa de réunir les demandes
64 L’aristocratie de l’épiderme

combattant l’abolition de la traite et prit parti contre sa suppression


« qui entraînerait incessamment la ruine du commerce national ».
Poncin proposa un débat contradictoire. L’on décida de créer un groupe
de travail formé de Dupré, La Jacqueminière et d’Epercy.
Le 1er février, le mémoire de la ville d’Auvillar, en Tarn et Garonne
et celui de la commune de Monségur contre l’abolition de la traite,
furent remis à De Lattre. Le 3 février, une lettre des officiers municipaux
de La Côte-Saint-André, dans l’Isère, des communes de Saint-Lumier,
dans la Marne, et d’Isigny, dans le Calvados, sur le même sujet, furent
remis à De Lattre qui fut adjoint au groupe de travail. Au début du mois
de février, le groupe de travail reçut un mémoire de la ville de Lisieux,
des adresses des officiers municipaux de la ville de Rozoy, du commerce
de Bordeaux alarmé par « l’insurrection de Martinique » et de la muni-
cipalité d’Yvetot, une lettre de la Chambre de commerce de Lyon, tous
en faveur du maintien de la traite 5.
Une députation extraordinaire du commerce s’était formée pour
mener cette campagne et écrivit directement au Comité d’agriculture,
une lettre qui précisait la tactique prudente qu’il fallait suivre. La dépu-
tation prévenait qu’elle allait être reçue le 13 février à l’Assemblée
nationale pour présenter sa requête en faveur du maintien de l’escla-
vage et qu’il avait été résolu « qu’on ne demanderait le renvoi de cette
affaire au Comité qu’autant que la discussion s’engagerait, mais qu’on
ne ferait aucune demande si l’Assemblée se déterminait à ajourner la
question aux prochaines législatures 6. »
La même prudence animait le Comité d’agriculture qui, lui aussi,
préparait activement le soutien à la campagne en faveur du maintien
de la traite et de l’esclavage, mais ne voulait intervenir qu’en cas de
besoin. De Lattre présenta son rapport au Comité le 19 février. Le
rapport n’est pas joint, mais le projet de décret résume ses propositions.
Il s’agit « de ne rien innover dans les bases du régime des colonies » et
de charger les Comités de constitution et d’agriculture de rédiger un
« règlement colonial qui aura particulièrement pour objet d’améliorer
le sort de tous les individus dans les colonies ». Le procès-verbal ajou-
tait : « Le Comité a adopté les conclusions de M. le rapporteur, et en
même temps, il a été convenu que s’il est possible d’éviter le rapport du
fond de l’affaire en faisant décider l’ajournement aux législatures sui-
vantes, cette voie serait préférée, mais que, si l’Assemblée nationale
exigeait que l’affaire fût traitée au fond, M. de Lattre ferait son rapport
de la manière qu’il vient de proposer au Comité 7. »
Campagne en faveur du maintien de la traite et de l’esclavage 65

Au total le Comité reçut des courriers en faveur du maintien de la


traite et de l’esclavage de 19 lieux différents : Lille, Le Rozoy, Reims,
Saint-Lumier, Troyes, Le Havre, Yvetot, Rouen, Isigny, Lisieux, Vitré,
Lyon, La Côte Saint-André, Bordeaux, Monségur, Auvillar, Carcas-
sonne, Marseille et de la députation extraordinaire du commerce dans
laquelle se trouvaient les grands négociants et négriers des ports
atlantiques. Ajoutons Paris comme point de départ de la campagne
des députés des colons blancs et du club Massiac et Nantes dont le
député extraordinaire du commerce auprès de l’Assemblée nationale,
Mosneron-Delaunay, fut un actif participant.
Dans le Comité d’agriculture et de commerce, De Lattre s’était
révélé l’homme de la campagne en faveur du maintien de la traite et de
l’esclavage et nous le retrouverons, toujours dans ce rôle efficace et
discret, lors du grand débat de mai 1791. Le club Massiac pouvait
compter sur l’appui du Comité d’agriculture, qui s’était aligné sur sa
tactique cherchant à éviter, autant que possible, le débat sur la question
de fond.

La demande de représentation des Citoyens de couleur


est rejetée
Le club Massiac apprenait le 1er décembre, par les députés des
colons blancs, que sa campagne avait pleinement réussi à diviser les
membres du Comité de vérification au sujet de la demande de représen-
tation des citoyens de couleur 8.
Le 3 décembre 1789, Grégoire se rendit au Comité de vérifica-
tion et plaida en faveur de la demande de représentation des citoyens
de couleur. En fonction de la population qu’ils devaient représenter
à Saint-Domingue, à la Martinique, à la Guadeloupe, à Sainte-Lucie et
à Tobago, il proposa cinq députés 9. Le Comité arrêta sa décision sur
deux d’entre eux.
Le rapporteur du Comité de vérification, Grellet de Beauregard,
tenta deux fois de suite de faire son rapport à l’Assemblée, mais en fut
empêché par un efficace chahut mené par les adversaires des citoyens
de couleur. Voici comment Julien Raimond raconte cet échec de la
Société des Citoyens de Couleur :

« Cette pétition (du 22 octobre) fut accueillie par l’Assemblée et


son président le citoyen Freteau nous donna dans sa réponse les plus
66 L’aristocratie de l’épiderme

grandes espérances et nous dit de laisser nos pièces sur le bureau. Notre
pétition, renvoyée au Comité de vérification parce que nous demandions
une représentation à l’Assemblée constituante, fut examinée et discutée
pendant onze séances de ce Comité et son arrêté fut pour que nous eus-
sions provisoirement une représentation de deux de nos frères.
C’est ici le lieu de vous peindre toutes les humiliations, toutes
les menaces et toutes les entraves que les colons députés nous firent
éprouver. Il existe un témoin irréprochable, un vrai patriote, le citoyen
Grégoire qui seul de l’Assemblée constituante soutenait alors ouverte-
ment nos droits et qui, lui-même, fut plus d’une fois insulté et menacé
par ces mêmes colons. Mais, ainsi que nous, il oubliait tout pour ne s’oc-
cuper que de la défense de nos droits.
Les colons blancs, dont l’orgueil était offensé par la représentation
que nous demandions et que le Comité nous accordait, firent tout pour
empêcher le rapport d’être fait ; et le rapporteur que nous sollicitions
sans cesse, finit après nous avoir amusés longtemps, par nous déclarer
qu’il renonçait à faire son rapport, parce que, nous dit-il, toutes les fois
qu’il montait à la tribune pour le lire, il était couvert de huées par les
colons et le côté droit.*
Obligés de renoncer au droit que nous donnait le Comité de véri-
fication, malgré toutes les démarches que nous fîmes pendant trois mois
consécutifs chez tous les membres de l’Assemblée constituante qu’on
nous avait indiqués comme favorables à notre cause.
Nous n’avions encore à cette époque, février 1790, pour seuls
défenseurs que le citoyen de Joly et Grégoire et c’était vers eux seuls que
se tournaient toutes nos sollicitudes.
Nos adversaires qui étaient en grand nombre, égaraient l’opinion
publique sur notre compte par une infinité d’écrits qu’ils répandaient et
nous étions repoussés de toutes parts. Notre défenseur même, le citoyen
de Joly, nous parut souvent désespérer de réussir à faire prévaloir nos
droits, tant il était affecté de l’effet que faisaient les diatribes que les
colons lançaient de toutes parts contre nous et de tous les obstacles que
nous éprouvions.
* Tous mes collègues peuvent attester ce fait 10. »

Les pressions du club Massiac avaient réussi à isoler Grégoire


dans le Comité de vérification et obtenu suffisamment de complicités
de la part des présidents de l’Assemblée, qui étaient remplacés tous
les quinze jours, pour faire taire le rapporteur de ce Comité. Il fallait en
effet avoir à la fois un point de vue clair de la situation et du courage
pour démêler le brouillage de menaces et de calomnies organisé par les
députés des colons.
Chapitre 2

Le Mémoire de Grégoire
en faveur des gens de couleur

Grégoire publia son Mémoire en faveur des gens de couleur dans


cette période difficile 1. Son travail est très documenté. Il cite dans ses
notes les ouvrages d’Hilliard d’Auberteuil, Moreau de Saint-Méry, le
Chevalier des Landes, Œxmelin, Charlevoix, du Tertre, Labat, Laborie,
l’Encyclopédie, les Amis des Noirs anglais et français ; mais aussi la
correspondance du gouverneur de Saint-Domingue, du Chilleau, et de
l’intendant Barbé de Marbois au ministre La Luzerne ; Les Affiches
Américaines ; des intervenants récents comme Mirabeau, Cournand, la
Société des Citoyens de Couleur et Les Réclamations des Nègres libres
fabriquées par le club Massiac. Cette large documentation révèle que
Grégoire connaissait fort bien son sujet et avait, également, beaucoup
appris de Julien Raimond.

L’apparition du préjugé de couleur est récente

Défenseur du droit naturel, Grégoire rappelle, en introduction,


que la liberté est une portion inaliénable et sacrée du patrimoine de
l’homme. Traitant de la question des gens de couleur, il commence par
examiner ce qu’ils sont dans les colonies. Astreints à un lourd service
militaire et au service du piquet, ils étaient soumis à une série d’inter-
dits, dont Grégoire présente une liste non datée mais proche de celle de
la Supplique et Pétition des Citoyens de couleur, précédemment analy-
sée. Il rappelle les tentatives de réformes menées par le ministre
Castries, en faveur des esclaves :

« Et lorsqu’en 1784, un Édit plus humain statua :


Que les Négresses seraient exemptes par semaine d’autant de jours
de travail, qu’elles auraient d’enfants à nourrir.
68 L’aristocratie de l’épiderme

Que les esclaves chômeraient les dimanches et fêtes, qu’on ne


pourrait les forcer au travail avant la fin ni après le retour de la nuit.
Que la peine infligée par le maître à son esclave n’excèderait pas
vingt-cinq coups de fouet.
Qu’un châtiment plus rigoureux serait poursuivi au criminel etc.
Qui a réclamé contre ? sont-ce les sang-mêlés ? Non, les Blancs
seuls, et surtout les Européens, en général plus cruels que les Créoles,
ont étourdi les ministres par leurs remontrances, et l’Édit enregistré
presque forcément, est demeuré sans exécution 2. »

Grégoire précise que les réformes de la monarchie, dans les


années 1780, ont provoqué la réaction de ces colons, dont les représen-
tants siègent maintenant à l’Assemblée. Il apporte un sérieux démenti
à la thèse de ces derniers qui se présentaient comme des patriotes oppri-
més par le « despotisme ministériel. »
Après avoir donné quelques exemples de mauvais traitements
infligés par des maîtres à leurs esclaves, il conclut ainsi ce passage :
« Mais mon cœur oppressé, déchiré m’interdit d’autres détails, et l’on
voudra nous persuader que des hommes acharnés contre les Nègres,
sont humains envers les sang-mêlés qu’ils abhorrent ! Qu’on en juge
par le tableau que nous avons ébauché. »
Les gens de couleur seraient-ils de meilleurs maîtres que les
Blancs ?

« Et quels sont ces hommes que le mépris conspue ? La plupart ont


acquis leur liberté à titre honorable, les uns par de sages économies,
d’autres l’ont obtenue de leurs maîtres dont ils avaient captivé l’estime.
Citoyens laborieux, ils font fleurir les plantations, il y a parmi eux de
grands propriétaires, ils augmentent la masse des richesses coloniales
et partant, concourent à la prospérité de l’État.
Personne n’est plus agile pour gravir les mornes et ramener les
Nègres marrons ; ils sont un sûr appui contre l’insurrection des Esclaves :
on donne quelques fois par préférence les commissions périlleuses à
cette classe d’hommes, dont la bravoure est connue. Dans la dernière
guerre d’Amérique, ils ont déployé leur intrépidité à Savannah 3. »

Arrêtons-nous sur ces propositions. Grégoire décrit-il une réalité,


à savoir que parmi les libres de couleur, il existe aussi des propriétaires
d’esclaves qui participent pleinement au maintien de l’ordre de la
société coloniale ? Ou porte-t-il un jugement favorable à la société colo-
Le Mémoire de Grégoire 69

niale esclavagiste et au rôle de gardien de cet ordre que jouent les libres
de couleur ?
Après avoir déterminé que le préjugé de couleur n’a pas eu d’exis-
tence continue dans le temps et dans l’espace, Grégoire recherche le
moment de son apparition, et estime qu’il ne s’est fortifié que, « dans
des temps très modernes ; il y a une vingtaine d’années que les sang-
mêlés pouvaient encore atteindre les grades militaires, mais par les
règlements de 1768, on a ôté les brevets à des officiers mulâtres, aux-
quels on ne pouvait ravir le mérite d’avoir bien servi la patrie 4. »
Sur un ton plein d’ironie, Grégoire renvoie la recherche de l’ori-
gine aux « Blancs » eux-mêmes :

« D’ailleurs, Messieurs les Blancs, si vous insistez sur l’origine, je


vous demanderai quels étaient vos pères ? Les uns étaient ces bouca-
niers, ces flibustiers qui faisaient trembler et rougir l’humanité et qui
après s’être gorgés de sang allaient le digérer à la Tortue ou à Saint-
Domingue ; d’autres étaient de ces hommes sans aveu que la compagnie
des Indes vendait sous le nom d’engagés, pour trente-six mois au prix de
trente écus. D’autres enfin étaient des émigrants de Saint-Christophe
après la prise de cette l’île, qui la plupart avaient la même origine, ou
étaient gens de couleur ; et lorsque M. de Larnage, Gouverneur de Saint-
Domingue, statua que les descendants des indigènes seraient réputés
Blancs, beaucoup de sang-mêlés se firent déclarer tels, en se disant fils
de Caraïbes ; on ne fut pas difficile sur les preuves...
Que prouve cette origine contre les colons Blancs ? Rien, et nous
ne l’alléguons que pour rétorquer un sot raisonnement. Reprochait-on à
Manlius, à Cincinnatus, qu’ils descendaient des brigands fondateurs de
Rome. Emprunter le mérite d’autrui, c’est avouer la pénurie de mérite
personnel. On l’a dit avant moi, l’homme est fils de ses œuvres ; rappe-
lez-vous les mœurs des sang-mêlés et concluez 5. »

Il entreprend, ensuite, de répondre aux objections formulées par


les députés des colons contre l’assimilation des libres de couleur aux
Blancs et commence par réduire en poussière, par le rire, les fameuses
Réclamations des Nègres libres que le club Massiac avaient largement
répandues dans l’Assemblée et dans la presse :

« L’Auteur d’un pamphlet qui vient de paraître nous dit : “Le


Nègre est issu d’un sang pur, le mulâtre d’un sang mélangé : c’est une
espèce abâtardie. Il est aussi évident que le Nègre est au-dessus du
70 L’aristocratie de l’épiderme

mulâtre, qu’il l’est que l’or pur est au-dessus de l’or mélangé (sic).” Si
l’Auteur entend que le Blanc n’est pas issu d’un sang pur, évidemment
il faut le classer après le mulâtre, puisque celui-ci étant mitoyen, parti-
cipe moins à la complexion viciée du Blanc. Si au contraire l’Auteur
donne au Blanc un sang pur, il faut conclure de son raisonnement, que
l’impur peut éclore de principes purs, et que l’or allié à l’argent produit
du plomb. J’avoue que je suis un peu honteux de combattre une telle
objection à la fin du dix-huitième siècle 6. »

Après ce que Grégoire venait de dire sur l’origine des colons


blancs, on pouvait douter des théories fondées sur la pureté du sang !
Mais Grégoire allait plus loin en faisant l’apologie du métissage : « En
général, les gens de couleur sont d’une constitution robuste, parce que
le croisement des races améliore l’espèce 7. »
Répondant à l’objection selon laquelle l’égalité des droits entraî-
nerait une épidémie des maladies des Nègres chez les Blancs, Grégoire
s’amuse à la réfuter en rappelant que l’absence d’égalité des droits n’a
jamais empêché le libertinage des Blancs avec les Négresses et que l’on
n’a pas encore aperçu cette épidémie !
Le préjugé de couleur n’a pas de prise sur l’esprit de Grégoire et
sa langue rend bien sa pratique personnelle de la réciprocité du droit.
En voici un exemple dans un passage où il réfute une objection des
colons blancs à l’égalité des droits : « Mais les gens de couleur devien-
dront insolents s’ils nous sont assimilés ; je demande aux Blancs s’ils
sont insolents envers les sang-mêlés 8. »
Il en vient à ce qu’il considère comme l’objection fondamentale
des Blancs à l’égalité avec les libres de couleur, mettant à son tour en
lumière ce qui fonde le préjugé de couleur, à savoir l’esclavage :
« Convient-il que nos esclaves deviennent nos égaux ? Je crains bien
que ce ne soit là le fin mot. Pauvre vanité ! je vous renvoie à la déclara-
tion des droits de l’homme et du citoyen, tirez-vous en, s’il se peut 9. »

Est-il utile d’avoir des colonies ?


Puis Grégoire en vient au problème de fond : est-il utile d’avoir
des colonies ?

« Mais enfin, nous dit-on, si les gens de couleur sont au niveau des
Blancs, vous perdez les colonies, qui ne tiennent à vous que par un fil,
Le Mémoire de Grégoire 71

et la banqueroute est inévitable. Cet argument est le palladium des oppo-


sants ; l’objection est spécieuse, voyons si elle est fondée. On pourrait
examiner préliminairement, s’il est utile à la France d’avoir des
Colonies. En conservant mes doutes sur ce problème, je le suppose
résolu par l’affirmative, et je dis : la Métropole peut perdre ses Colonies,
ou parce qu’elles seront conquises, ou parce que les Blancs se sépare-
ront, ou parce que les sang-mêlés feront scission, ou enfin, parce qu’une
révolte des Nègres causera aux Colonies une secousse qui les démem-
brera de la France 10. »

Grégoire pense que la fin des colonies est à l’ordre du jour. Il est
personnellement, et pour des raisons de principe, anticolonialiste. Il
reviendra sur ce point. Pour l’heure, il formule différentes hypothèses
conduisant à la fin des colonies. Il balaye l’hypothèse d’un séparatisme
blanc :

« Nous ne ferons point aux colons blancs l’injure de leur prêter un


projet de séparation, malgré les inquiétudes qu’on pourrait se permettre
sur cet objet. Pourraient-ils s’isoler en Corps politique ? Quelques îles
resserrées pour la population et les moyens, dont les côtes offrent à l’en-
nemi un facile abord, ne soutiendraient jamais le choc d’une Puissance
qui viendrait les heurter. Je ne vois guère que les Anglais ou les Anglo-
Américains, auxquels ils puissent être tentés de s’agréger. »

Deux arguments lui paraissent contrarier une telle option :

« Mais nos colons blancs, qui contestent même aux gens de


couleur les droits de citoyen, courraient-ils les hasards de la guerre, soit
pour s’associer à un Corps politique, qui ne veut plus que des libres, soit
pour se livrer aux Anglais, dont le ministère est disposé à supprimer la
traite des esclaves de concert avec nous ? Les Blancs ne pourraient sans
les gens de couleur, se livrer à une Puissance étrangère, les gens de
couleur le pourraient sans eux, plus que jamais ils le pourront, attendu
que leur population, qui augmente journellement, va prédominer 11. »

Grégoire pense que l’abolition de la traite est prochaine et se


réfère aux abolitionnistes anglais et en particulier à Clarkson. Il fait
preuve d’optimisme en ce qui concerne les États-Unis, lorsqu’il les
qualifie de « Corps politique qui ne veut plus que des libres » 12. Mais il
souligne à juste titre que si les colons blancs veulent se livrer à une
72 L’aristocratie de l’épiderme

autre puissance, ils ne pourront le faire sans s’allier aux gens de


couleur ; or, les colons blancs n’ont pas pris le chemin de cette alliance ;
leur séparatisme relève davantage de la menace verbale que d’un projet
sérieux en cours d’élaboration. Grégoire révèle ici ce qu’il considère
comme l’isolement que génère la politique suivie par les députés des
colons blancs et le club Massiac. Et ne rate pas l’occasion de donner
des conseils aux Blancs, non sans ironie :

« Les gens de couleur faisant seuls la sûreté de la Colonie contre


les révoltes et le marronnage, il est au moins très impolitique de leur ôter
la considération nécessaire pour contenir les esclaves. Loin donc que le
préjugé qui pèse sur les sang-mêlés soit utile à la Colonie, il faut au
contraire leur donner du relief, cimenter l’union entre eux et les Blancs,
et leurs efforts combinés maintiendront plus efficacement la subordi-
nation 13. »

L’hypothèse d’un séparatisme des gens de couleur alliés aux


esclaves lui paraît, en revanche, une conséquence plausible des
mauvais traitements que les Blancs leur réservent :

« Si au contraire les sang-mêlés, excédés d’insultes, se réunissent


aux esclaves pour briser les liens avec la Métropole, leur triomphe est
certain, les Blancs succomberont par leur infériorité. Craignons d’aigrir
des hommes qui, profondément affectés de nos refus, chercheraient dans
leur force ce qu’ils n’auraient pu arracher à notre justice. La résistance
à l’oppression est un droit émané de Dieu, et reconnu par l’Assemblée
Nationale 14. »

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen reconnaissait,


en effet, dans son article deux ce droit de résister à l’oppression : « Le
but de toute association politique est la conservation des droits naturels
et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété,
la sûreté et la résistance à l’oppression. » Un séparatisme des gens de
couleur alliés aux esclaves paraît plausible et justifié à Grégoire, en
vertu des principes de la Déclaration des droits, ce qu’il ne reconnaissait
pas au séparatisme des Blancs. Car le droit de résister à l’oppression ne
saurait être invoqué dans le but de réaliser un objectif contraire aux
autres droits de l’homme. En justifiant un éventuel séparatisme des gens
de couleur alliés aux esclaves, il suppose que les premiers s’engagent
à respecter la réciprocité des droits à l’égard des seconds.
Le Mémoire de Grégoire 73

La dernière hypothèse est celle d’une indépendance des colonies


résultant d’une insurrection des esclaves que Grégoire justifie, comme
la précédente, en soulignant à nouveau que la traite et l’esclavage
seront bientôt abolis :

« Reste à discuter une dernière objection. Si vous déférez, dit-on,


à la demande des gens de couleur, les Nègres voyant la distance effacée
entre les Blancs et les mulâtres voudront franchir également cet intermé-
diaire, et leur révolte sera le signe précurseur de la perte des colonies.
J’observe d’abord que la traite, déjà plus difficile, ne peut se sou-
tenir longtemps. La population africaine s’épuise annuellement par des
exportations nombreuses : mais la traite aura-t-elle un terme fixé par la
nécessité des circonstances, sans qu’on puisse en faire honneur à l’hu-
manité des Européens, qui, pour le dire en passant, dans la disette des
Nègres, commencent à trafiquer des Indiens ? 15 »

L’épuisement de la population africaine pourrait entraîner la sup-


pression de la traite en Afrique, mais non dans son principe, et Grégoire
a déjà aperçu le moyen de remplacement de la traite des Africains par
l’organisation de l’émigration indienne que l’on nommera coolie
trade 16. Il souligne que seuls les principes et la volonté de les appliquer
conduiront à l’abolition de la traite et de l’esclavage sous toutes leurs
formes.

Vers une insurrection générale dans l’univers


pour ressusciter la liberté

Grégoire développe alors sa conception de la révolution des


peuples à l’échelle mondiale, pour conquérir les droits de l’homme et
libérer les esclaves de leurs oppresseurs. Dans une large fresque, il
dénonce les politiques de puissance qui manipulent les peuples pour
servir leur ambition :

« Qu’il me soit permis de fixer un moment les regards sur l’état


actuel des nations, écrasées pour la plupart sous des sceptres de fer. Il y
a certainement d’excellents Princes ; mais il est peut-être encore des
scélérats couronnés, qui finiront, dit un de mes amis, par n’être plus que
des scélérats qui veulent régner sur des hommes avilis, sur des cadavres
et des décombres ; qui préfèrent des villes incendiées à des villes insur-
74 L’aristocratie de l’épiderme

gentes ; qui sacrifieraient des milliers de soldats, plutôt que de manquer


un assaut. On prend tant de peines pour élever un homme, tant de pré-
caution avant de condamner un accusé, et des tigres altérés de sang
mènent impunément des armées à la boucherie ! Monstres ambitieux
ou enragés, le moment arrive où les Nations éclairées sur leurs vrais
intérêts, vous laisseront le plaisir infernal de vous entr’égorger seuls.
Elles ne combattront plus que pour conquérir ou défendre leur liberté.
Puissé-je voir enfin ma patrie délivrée à jamais des pervers qui avaient
conjuré sa perte, qui voulaient égarer un bon Roi et perpétuer les
maux d’un bon peuple ; puissé-je voir ces généreux Brabançons, dans
les plaines qu’ils teignent de leur sang, qu’ils arrosent de leurs larmes,
respirer enfin au sein de la paix et du bonheur ; puissé-je voir une insur-
rection générale dans l’univers, pour étouffer la tyrannie, ressusciter la
liberté, et la placer à côté de la Religion et des mœurs qui en modèreront
les élans, et l’empêcheront de dégénérer en licence. »

Grégoire appelle de ses vœux l’universalisation de la révolution


des droits de l’homme et du citoyen qui a commencé en France et se
poursuit au Brabant dans une phase encore militaire. Il place la religion
aux côtés de la liberté et laisse apparaître, allusivement, son projet de
chrétienté démocratique alliée aux principes universels du droit 17.
S’élevant à une cosmopolitique de la liberté, il prévoit un cycle
révolutionnaire en Europe et dans son empire colonial, annonçant la fin
des conquêtes coloniales :

« Enfin les peuples rassasiés de vexations, affamés du désir d’être


libres, commencent à savoir que leurs sueurs ne doivent point alimenter
une ambition effrénée, un luxe révoltant, un libertinage crapuleux ; que
les lois qu’ils n’ont pas consenties sont des firmans tortionnaires ; qu’ils
doivent avoir des chefs et jamais des maîtres. Un feu secret couve dans
l’Europe entière et présage une révolution prochaine, que les Potentats
pourraient et devraient rendre calme et douce. Oui, le cri de la liberté
retentit dans les deux mondes, il ne faut qu’un Othello, un Padrejan,
pour réveiller dans l’âme des Nègres le sentiment de leurs inaliénables
droits. Voyant alors que les sang-mêlés ne peuvent les protéger contre
leurs despotes, ils tourneront peut-être leurs fers contre tous, une explo-
sion soudaine fera soudain tomber leurs chaînes ; et qui de nous osera les
condamner, s’il se suppose à leur place ? 18 »

À la critique des politiques de puissance, il ajoute celle d’une éco-


nomie de domination, fondée sur des besoins factices, qui la sous-tend :
Le Mémoire de Grégoire 75

« Souvent on nous présente un calcul prestigieux des intérêts de la


Métropole, dans lequel je crois retrouver les viles combinaisons de
l’égoïsme. Vous insistez pour la conservation de la traite et de la servi-
tude des Nègres, parce que des superfluités, destinées à satisfaire vos
besoins factices, sont le prix de leur liberté. Ils sont forcés de dire à leur
patrie un éternel adieu. Des régions africaines, ils sont conduits, chargés
de fers, dans les champs de l’Amérique, pour y partager le sort des
animaux domestiques, parce qu’il vous faut du sucre, du café, du tafia.
Indignes mortels, mangez plutôt de l’herbe et soyez justes !
Il n’en coûte rien à votre cœur pour prononcer l’arrêt du mépris
contre quarante mille hommes de couleur ; à vous entendre, s’ils cessent
d’être avilis, la France fera banqueroute. Je vous avoue n’avoir jamais
pu saisir la connexité de ces idées. Les intérêts de la patrie ne masquent-
ils pas ici ceux de l’amour-propre ? Ne pouvez-vous jouir de la
considération qu’autant que cette classe d’hommes sera dégradée ?
abjurez un sot orgueil, et soyez justes. »

Refusant la démoralisation de l’économie et de la politique, ou


leur autonomie si l’on préfère, Grégoire affirme au contraire la néces-
sité de les subordonner toutes deux aux principes de la justice et de la
vertu :

« Quand cessera-t-on de nous dire, que des convenances politiques


doivent balancer la justice et fléchir la rigueur de ses lois ? Il est éternel-
lement vrai que la morale des nations n’est point autre que celle des
individus. Dans ce fracas continuel, dans cette révolution successive de
toutes les choses humaines, la vertu seule pour les États comme pour les
hommes est un point fixe, et la stabilité, le bonheur des Empires, résul-
tent de l’heureux accord des principes politiques avec ceux de la
justice 19. »

Un projet de législation provisoire

L’antiesclavagisme de Grégoire est lié à son anticolonialisme. La


révolution qu’il appelle de ses vœux permettrait d’en finir avec le
système colonial et passerait par un renversement de la société esclava-
giste, initié par les gens de couleur alliés aux esclaves ou par les
esclaves eux-mêmes. Il n’écarte pas l’hypothèse d’une insurrection des
esclaves et la justifie dans son principe.
76 L’aristocratie de l’épiderme

À la question posée précédemment – Grégoire, en présentant des


libres de couleur comme un sûr appui de l’ordre colonial esclavagiste,
décrit-il une réalité ou porte-t-il un jugement favorable à ce rôle de
gardien de l’ordre ? – nous pensons pouvoir affirmer qu’il a répondu et
qu’il décrivait une réalité qu’il osait même mettre à nu : des libres de
couleur sont, dans les colonies, un sûr appui de l’ordre esclavagiste. Ils
peuvent également ouvrir un processus insurrectionnel en s’alliant avec
les esclaves et renverser l’ordre colonial esclavagiste.
En attendant, Grégoire propose des solutions à court terme qui
consistent à reconnaître les droits des libres de couleur et améliorer le
sort des esclaves « jusqu’au moment opportun pour les affranchir ».
Ces mesures par en-haut entameraient un processus d’égalité partielle
des droits, dont l’objectif serait d’abolir l’esclavage et de créer des liens
nouveaux entre la révolution en France et la révolution dans les colo-
nies, liens fondés sur les principes de la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen.
Réfutant à nouveau la recherche de l’origine formulée par les
députés des colons à l’égard des libres de couleur, Grégoire reprend les
forts arguments des Dernières observations des citoyens de couleur, du
27 novembre, sur la présomption d’humanité : « Mais ici l’on m’arrête
pour contester la mission des sang-mêlés résidant à Paris... Sont-ils
libres ? Prouvez qu’ils ne le sont pas. L’esclavage est un attentat sur le
droit de l’homme, et la liberté se présume toujours 20. »
Après avoir rappelé que le 3 décembre, il proposait au Comité de
vérification une représentation de cinq députés des citoyens de couleur,
il présente un projet de décret :

« Je propose à l’Assemblée le décret suivant.


Les gens de couleur de Saint-Domingue et des autres colonies
françaises, y compris les Nègres libres, sont déclarés citoyens dans toute
l’étendue du terme, et en tout assimilés aux Blancs ; en conséquence, ils
peuvent exercer tous les arts et métiers, émigrer des îles, fréquenter les
Ecoles publiques et aspirer à tous les emplois ecclésiastiques, civils et
militaires.
Les Compagnies de Volontaires sang-mêlés et Blancs seront incor-
porées 21.
Les sang-mêlés ne feront le service de piquet que d’après les règle-
ments qui ne laisseront rien à l’arbitraire, et conjointement avec les
Blancs.
Les maîtres pourront affranchir leurs esclaves sans rien payer, les
Le Mémoire de Grégoire 77

esclaves pourront se racheter en payant seulement leur maître. On


tiendra registre de l’affranchissement, ainsi que des baptêmes, mariages
et sépultures des Nègres 22.
Le concubinage sera puni. Si une Négresse met au monde un
enfant naturel de couleur, son enfant sera affranchi, et si le père est
connu, il sera condamné, suivant la loi, à 2 000 livres de sucre, pour faire
un sort à l’enfant 23.
Les articles 57 et 59 de l’Edit de 1685 seront exécutés ; tous Edits
et Déclarations contraires au présent décret sont abrogés 24.
Défense de reprocher aux sang-mêlés leur origine, sous peine
d’être poursuivi comme pour injures graves 25.
Les curés sont invités à user de tout le crédit que leur donne leur
ministère pour effacer le préjugé et concourir à l’exécution du présent
décret.
Les gens de couleur réunis à Paris choisiront cinq députés, qui,
après vérification de leurs pouvoirs, auront, ainsi que les autres députés
coloniaux, séance provisoire à l’Assemblée Nationale, jusqu’à ce que
l’on ait procédé dans les îles à de nouvelles élections par des Assemblées
régulières de tous les citoyens libres, conformément aux Règlements
que l’Assemblée Nationale fera sur cet objet 26. »

Projet de législation intermédiaire, on le voit, qui propose des


mesures immédiatement réalisables pour ouvrir un processus politique
en France et préparer ainsi les esprits à la révolution à venir dans les
colonies. Ce projet contient également une proposition d’alliance entre
les deux révolutions et ouvre un immense champ d’instruction publi-
que, des deux côtés de l’Atlantique, sur le problème des colonies et
de l’esclavage que Grégoire propose aux révolutionnaires français, aux
citoyens de couleur, aux Églises. Sur ce dernier point, il est clair que
Grégoire propose d’entraîner l’Église catholique à prendre place dans
la révolution mondiale des droits de l’homme et du citoyen. On sait
qu’à cette époque, le pape n’avait condamné ni l’esclavage ni les poli-
tiques des puissances européennes.
Enfin, dans une note du texte de Grégoire, on apprend le fait
suivant :

« Plusieurs villes, Le Havre, Bordeaux, Reims, Carcassonne ont


envoyé à l’Assemblée Nationale des mémoires pour empêcher la sup-
pression de l’esclavage. Il est bien malheureux que l’humanité soit si
souvent obligée de composer avec la politique et l’intérêt. Quand nous
78 L’aristocratie de l’épiderme

agiterons cette question, il sera prouvé que l’avantage de la Métropole,


des colonies, des planteurs comme celui des esclaves, est d’amener gra-
duellement cette révolution. On pourrait commencer par supprimer les
primes accordées aux vaisseaux négriers, ensuite la traite, etc. On craint
le soulèvement des Nègres, et comment ne craint-on pas celui des gens
de couleur, qui opèrerait un soulèvement général ? Plus j’y réfléchis et
plus je suis convaincu que l’intérêt de tous est de rapprocher par l’éga-
lité des droits les sang-mêlés et les blancs. » 27

Grégoire, on le voit, était au courant de la campagne en faveur du


maintien de la traite et de l’esclavage et se préparait à ce débat pro-
chain. Ces mémoires, expédiés à l’Assemblée, étaient ensuite renvoyés
au Comité d’agriculture et de commerce. Grégoire avait eu connais-
sance de quatre de ces envois au moment où il publiait son propre
Mémoire.
Comme il fallait s’y attendre, son texte déclencha une violente
riposte de la part du club Massiac.
Chapitre 3

La réponse d’un Anonyme


au Mémoire de Grégoire

Dans les jours qui suivirent la publication du Mémoire de


Grégoire paraissait, sous l’anonymat, un texte de 68 pages, daté du
16 décembre 1789, prenant la défense de l’esclavage et du préjugé
de couleur et insultant Grégoire 1.
L’Anonyme se moque de l’état de prêtre de Grégoire en le
nommant systématiquement « M. le Curé » et lui fait reproche de ne pas
connaître les colonies, thème favori des colons mais, qui s’avère faux
en ce qui concerne Grégoire, qui connaissait les réalités de la traite et
de l’esclavage et était un des rares, dans le royaume, à avoir saisi ce
qu’était le préjugé de couleur. Grégoire, affirmaient ses adversaires,
avait recopié les Mémoires que Julien Raimond avait envoyés au minis-
tre de la Marine depuis 1785. L’Anonyme fait ainsi d’une pierre deux
coups, en présentant le « Curé Grégoire » comme un naïf ignorant, qui
se serait borné à répéter ce que Raimond lui aurait dit. La suspicion se
porte alors sur Raimond devenu responsable des paroles de Grégoire.
Ce faisant, l’Anonyme apprend à ses lecteurs qu’il connaît bien
Raimond, sa campagne contre le préjugé de couleur et ses Mémoires
envoyés au ministre de la Marine, qui circulèrent entre quelques mains,
dont les siennes :

« En 1785, un nommé Raymond, homme de couleur, libre, du


Quartier d’Aquin à Saint-Domingue, qui a été élevé en France et à qui
la fortune et un long séjour dans le voisinage d’Angoulême ont donné
des idées supérieures à celles des individus de sa classe, fit faire plu-
sieurs Mémoires en faveur des gens de couleur. Il les adressa au ministre
de la Marine, ayant le département des colonies, qui les envoya aux
Administrateurs de Saint-Domingue, en les consultant sur ce point.
Raymond n’ayant pas eu le succès qu’il s’était promis, a jugé que les cir-
80 L’aristocratie de l’épiderme

constances actuelles pourraient être plus favorables ; et ses Mémoires


originairement destinés à rester secrets sont parvenus à M. le Curé
d’Emberménil qui les a copiés dans tout ce qui sert de base à son
Mémoire imprimé. Voilà comment M. le Curé aurait paru à ceux qui
sont aussi instruits que lui, très savant sur les colonies, si nous
n’avions connu cette petite source où il a puisé avec une confiance qui
l’honore 2. »

L’Anonyme affirme que les Mémoires de Raimond devaient


rester secrets. Au sens de la politique d’ancien régime qui était secrète
et qui ignorait le principe de publicité que fit naître la Révolution ? On
peut le supposer, car Raimond n’était pas venu incognito en France,
mais avec le soutien de l’intendant Bellecombe, qui l’avait introduit
jusqu’à Versailles. Raimond se voit ainsi soupçonné d’avoir trahi des
secrets qui n’en sont pas. L’Anonyme veut-il induire que Raimond est
un traître à la cause des colons en dévoilant la réalité de leur système ?
Il est déjà repéré comme un homme riche, de couleur, ayant fait des
études en France qui lui ont donné des idées supérieures à celles des
individus de sa classe : il est donc éclairé, mais mal éclairé puisqu’il n’a
pas compris à quoi servait le préjugé de couleur, ce que l’Anonyme va
expliquer de façon détaillée. L’Anonyme se présente comme un adver-
saire décidé de Raimond et c’est bien lui qu’il vise en inventant la
fiction d’un Grégoire naïf qui l’aurait recopié. En révélant les réalités
du préjugé de couleur, dans Supplique et Pétition du 2 décembre,
Raimond avait contribué à forcer cet Anonyme à réagir à cette levée du
voile. Et, si l’Anonyme justifiait le préjugé de couleur, il rompait avec
la tactique du silence adoptée jusque-là par les députés des colons.

La justification du préjugé de couleur : un fait de nature

Le préjugé de couleur est le ciment de la société coloniale escla-


vagiste, avoue l’Anonyme, dépassant volontairement les arguments
avancés jusque-là par les porte-parole des colons qui s’efforçaient
de voiler cette réalité. Il ne s’agit donc plus de cacher le préjugé de
couleur, mais de convaincre de sa nécessité et d’emporter l’adhésion de
l’Assemblée nationale elle-même.
Dans une première partie, l’Anonyme reprend point par point la
législation du préjugé de couleur décrite dans le Mémoire de Grégoire,
La réponse d’un Anonyme 81

non pour la réfuter puisqu’il admet son existence, mais pour discuter
des points de détail, et justifier sa nécessité.
La division des colonies d’Amérique selon le critère des couleurs
est d’un ordre qu’il affirme indestructible :

« Il (Grégoire) se fâche de ce que les expressions gens de couleur


et sang-mêlés sont insignifiantes, parce qu’elles peuvent également
s’appliquer aux Blancs libres et aux Nègres esclaves. Nous prendrons la
liberté de remontrer à notre Curé que l’erreur pourrait être commise
à Emberménil, où sans doute la perspicacité du Pasteur n’appartient pas
à tous, mais qu’aux Colonies où l’on appelle Blanc ce qui l’est et gens
de couleur tout ce qui ne l’est pas, on s’entend à merveille.
On distingue ensuite les nuances par des noms différents et la
liberté ou l’esclavage par les mots libres, affranchis ou esclaves 3. »

Pour l’Anonyme, il existe deux couleurs dans les colonies, les


Blancs et les gens de couleur, et trois états, les libres, les affranchis et
les esclaves. Cette évidence échappe aux critères de Grégoire, qui
pense dans le cadre de l’unité du genre humain et de l’égalité en droit
qui, pour l’Anonyme, ne sauraient s’appliquer dans les colonies.
Il existe d’autres distinctions : le nom de Colon américain est un
titre réservé aux seuls Blancs propriétaires : « Cet article est terminé par
un mot sur le titre de Colons Américains dont les protégés du Curé
se sont emparés. On est bien aise de lui dire que même tous les Blancs
ne sont pas reçus à s’en servir et que pour être Colon, il faut être
Citoyen réel d’une Colonie 4. »
La Société des Citoyens de Couleur, en s’emparant du nom de
Colons Américains, en avait subverti la signification et l’avait vidée de
son contenu ségrégationniste.
L’Anonyme justifie la recherche de l’origine et les qualifications
de Mulâtre et Quarteron dans les actes publics des libres de couleur,
afin de limiter le nombre d’affranchissements :

« L’injonction faite aux officiers publics de consigner dans leurs


actes les qualifications de Mulâtres, Quarterons, Sang-mêlés et libres
affecte M. le Curé qui emprunte ses termes et sa colère au troisième
Mémoire de Raymond. [...] En quoi est-il donc étonnant que dans un pays
où il y a des esclaves en tout semblables aux Affranchis, on eut pris des
précautions pour empêcher que les premiers ne se confondissent avec les
autres et ne parvinssent à usurper un État (sic) qu’ils n’auraient pas léga-
82 L’aristocratie de l’épiderme

lement acquis. Il y a même une chose que nous sommes obligés de


révéler à M. le Curé, c’est que ces qualifications elles-mêmes ne se
donnent que sur la représentation des titres qui constatent la liberté et que
cela a été imaginé en grande partie pour arrêter la facilité avec laquelle
les Blancs faisaient des Affranchis par des actes qui tendaient à échap-
per au fisc qui exige une forte somme pour chaque affranchissement 5. »

La législation coloniale en est venue à limiter le nombre d’affran-


chissements, contre la volonté des maîtres eux-mêmes. La fiscalisation
de l’affranchissement a incité les maîtres à créer un autre groupe
d’affranchis appelés libres de savane, parce qu’ils n’avaient pas de titre
d’affranchissement légal. Les libres de savane ne pouvaient, sans
courir de risques, s’éloigner de la plantation de leur maître : leur statut
était ainsi rendu précaire et non héritable. Pourquoi fallait-il limiter le
nombre d’affranchis ? Nous touchons ici la clé du système défendu par
l’Anonyme. La couleur noire et ses dégradés sont une macule servile
indélébile à laquelle s’attache un état d’humiliation que la volonté d’un
maître qui décide d’un affranchissement n’est pas en état de supprimer
par la même occasion :

« L’exclusion des charges et emplois publics est plus certaine et


mieux observée. C’est à cet égard que le préjugé se montre dans toute sa
force et il n’est pas possible de songer à le détruire tout à coup par une
loi qui aurait certainement le sort de l’édit de 1685 qui avait tout accordé
aux gens de couleur. Il n’est pas possible que des êtres qui étaient
hier dans l’esclavage soient aujourd’hui dans les premiers rangs de la
société, chargés d’emplois qui supposent l’éducation, les mœurs et la
confiance générale. On sait que les motifs d’affranchissements prennent
presque tous leur source dans des sentiments que la nature inspire mais
que la morale n’approuve pas toujours. Est-ce assez pour qu’on livre
toutes les charges à des individus qui ne pouvant s’élever jusqu’à elles,
les abaisseraient jusqu’à eux !
L’affranchissement est utile à l’esclave qui rentre dans les droits de
l’humanité ; au maître parce qu’il satisfait sa justice et qu’il offre un
espoir précieux à ses autres esclaves ; à l’État parce qu’il ajoute à la force
politique, mais il est utile aussi, comme état mitoyen entre l’esclavage et
la liberté 6. »

La fonction de l’affranchissement apparaît centrale : espérance de


l’esclave, correcteur des mœurs coloniales, point d’équilibre de la force
La réponse d’un Anonyme 83

politique, état tampon entre les catégories libres et les esclaves.


S’éloignant toujours du principe du droit naturel moderne qui affirme
l’unité du genre humain et l’universalité du droit, l’Anonyme s’enfonce
dans la comparaison entre l’esclavage américain et l’esclavage antique :

« Il fallait chez les Romains une génération entière pour effacer la


trace de la servitude, la loi qui avait relégué les Affranchis dans les tribus
des villes composées de la lie de la nation, ôtait toute espèce d’influence
dans les délibérations publiques à ces hommes incapables de s’élever à
ces sentiments de grandeur qui caractérisaient le Peuple Roi. Cependant
les esclaves des anciens n’étaient que des prisonniers de guerre séparés
de leurs vainqueurs par leurs chaînes. Mais le Nègre, dans l’état actuel
des choses, est encore plus éloigné de son maître par sa couleur que par
la servitude ; la loi qui l’affranchit le soumet en même temps au préjugé
qui le note d’une défaveur civile et le sépare de la société. L’affranchi
romain était en tout semblable à son patron, la nature n’a pas voulu que
l’Affranchi de nos colonies pût se confondre avec le sien 7. »

La différence entre l’esclavage romain et l’esclavage américain


est affirmée comme un fait de nature : c’est la nature qui a voulu que
l’esclave romain ne soit guère éloigné de son maître, selon l’Anonyme,
alors qu’en Amérique sa couleur l’en distingue plus encore que la ser-
vitude. Puisqu’il s’agit d’une affaire de nature, il faut alors renoncer à
la volonté de la changer : la nature s’impose à la volonté humaine. On
pourra convenir que l’argumentation est inexistante puisqu’il s’agit
d’énoncer un préjugé. L’Anonyme est enfermé dans une évidence par
définition indiscutable et qui repose, de son propre aveu, sur un
préjugé. Dans ce sens, l’Anonyme a quitté le domaine de la raison et
des Lumières. Selon : seul le changement de couleur offrirait une issue
pour changer d’état et atteindre celui de libre-blanc. Ainsi s’esquisse-
rait par la disparition de la couleur noire l’état d’humiliation attaché à
cette forme d’esclavage : le nettoyage de l’épiderme des affranchis
exigera plusieurs générations, à la différence du système romain.
Dans le système de l’Anonyme, l’affranchissement légal d’un
esclave ne suffit donc pas pour accéder à une liberté entière, ce n’est
qu’une première étape. Pourquoi ? Parce que la liberté n’est pas conçue
comme un état naturel de l’humanité : en Amérique, la nature a divisé
l’humanité en deux couleurs, nous l’avons vu. L’état de liberté n’est
donc pas un état de nature mais une convention politique. La couleur
84 L’aristocratie de l’épiderme

blanche ne suffit donc pas à la liberté réelle, et pour être Colon


Américain il y faut la couleur et la propriété, l’éducation, les mœurs et
la confiance générale, bref, les capacités pour entrer dans la classe
dominante :

« Ainsi l’affranchissement fait donc qu’un esclave cesse de l’être


parce qu’il ne faut pour cela que la volonté du maître ; mais l’aptitude à
remplir les devoirs du citoyen, et surtout à en exercer les droits, n’est pas
aussi facile à créer. En supposant que le temps y conduise la descen-
dance des affranchis, il faut avouer qu’on a peine à concevoir que dans
un pays où les quatre cinquièmes et plus de la population sont formés
par les esclaves, les parents de ces derniers, à un degré quelques fois très
prochain, puissent maintenir l’autorité de la classe dominante sans
laquelle il faut s’attendre à des désordres qui amèneraient infaillible-
ment la perte des colonies. Comment le maître qui aurait affranchi un de
ses esclaves pourrait-il tenir dans le devoir ceux qui étant les plus
proches de celui-ci trouveraient en lui au besoin un secours, un appui ?
Comment persuadera-t-on à l’esclave que son maître lui est supérieur,
s’il voit son compagnon sortir d’auprès de lui pour être à l’instant même
l’égal de son maître ? Si l’intervalle entre la servitude et le titre de
citoyen n’est plus rien, vous détruisez le ressort qui maintient une
constitution malheureuse peut-être, mais nécessaire. Si cet intervalle est
immense et si rien ne montre la possibilité de le rendre moindre, vous
excitez le désespoir. C’est par cette dernière raison que les révoltes des
esclaves n’ont éclaté d’une manière effrayante que chez les nations
qu’on peut appeler républicaines ; chez les Anglais à la Jamaïque, chez
les Hollandais dans le Surinam 8. »

L’affranchissement doit être contrôlé contre la volonté même des


maîtres qui ont tendance à les multiplier d’une façon qui paraît abusive
à l’Anonyme. La classe dominante doit être protégée et renforcée de
façon étroitement contrôlée. Le dosage est, on l’aperçoit, délicat et
cette société a besoin, selon l’Anonyme, de hiérarchisations parce
qu’elle vit dans un état de menace constante due au grand nombre d’es-
claves. Une double distance doit être maintenue entre les esclaves et la
catégorie des affranchis, et entre les affranchis et la classe dominante,
avec des passerelles visibles pour entretenir l’espérance des inférieurs
à passer dans la catégorie supérieure, par degrés lents et contrôlés.
La réponse d’un Anonyme 85

« Une constitution malheureuse peut-être mais nécessaire »

Une forme d’autorité particulière est nécessaire pour maintenir


cette constitution malheureuse peut-être mais nécessaire. Le préjugé de
couleur est un mal nécessaire. Cette autorité particulière semble avoir
obtenu des résultats efficaces et la comparaison avec les régimes
« républicains » anglais et hollandais lui confère une excellence recon-
nue. Le système du préjugé de couleur, dans les colonies françaises,
semble avoir permis d’éviter des révoltes d’esclaves dangereuses. Le
secret semble résider dans le fait que le préjugé de couleur a bien
pénétré dans les cœurs et les esprits des différentes catégories des gens
de couleur et l’Anonyme présente, avec une évidente satisfaction, un
tableau de sous- racismes en cascade :
« Ce préjugé de la couleur, il faut le dire, n’est pas même celui des
Blancs seuls. Le Nègre libre est regardé avec mépris par le Quarteron
esclave. Au-dessous de lui par la loi, mais plus près de son maître par la
couleur, il se croit supérieur à lui. Une mulâtresse se couvre d’opprobre
si elle s’unit avec un Nègre : les mariages de ce genre sont presque sans
exemple. Il n’est pas un Nègre qui osât acheter un Mulâtre ou un
Quarteron pour s’en servir. Si cette tentative avait lieu, le Quarteron
esclave préfèrerait le parti le plus violent, la mort même à un état qui le
déshonorerait dans sa propre opinion et tous ceux de sa caste se croi-
raient obligés de seconder ses projets parce qu’ils partageraient son
infamie.
Ainsi une sorte de fierté qui s’accroît à mesure que la nuance s’af-
faiblit tend à donner une nouvelle force à ce préjugé qui est le ressort
caché de toute la machine coloniale. Il peut être adouci, mais non pas
anéanti ; le temps peut avec sa lime sourde, détruire ce qu’il a de gros-
sier mais si on le coupe la machine se brisera avec fracas 9. »

La justification du ségrégationnisme est ainsi achevée. L’Ano-


nyme a véritablement dévoilé le ressort caché de la machine coloniale :
le préjugé de couleur est bien le nœud de l’affaire, la nécessité de son
maintien a été démontrée par l’expérience. Ce préjugé peut être adouci,
mais non anéanti. Ici, l’Anonyme laisse voir un « ségrégationniste
modéré » 10, entrouvrant la porte d’entrée dans la classe dominante à
quelques élus de couleur :
« On laisse M. le Curé très-fort le maître de s’escrimer contre
M. Hilliard d’Auberteuil qui a tort de vouloir que le mépris accable la
86 L’aristocratie de l’épiderme

race des Noirs. Il nous semble que des raisons impérieuses qui veulent
que l’on maintienne une distance entre les affranchis et les blancs
peuvent se passer du mépris. Il ne faut mépriser que les vices. On peut
et on doit estimer les vertus partout où elles sont placées et si des motifs
politiques, si des institutions sociales marquent des rangs, ce serait une
grande faute que de ne pas laisser en commun les qualités qui honorent
l’homme dans quelqu’état que le Ciel l’a fait naître. Il est plus d’un
homme de couleur à qui les Blancs prouvent que ces principes sont bien
connus et qu’il est bon de les fortifier.
[...] que le préjugé des Blancs n’est pas aussi inflexible que vous
cherchez à l’établir et que les Gens de couleur peuvent devenir quelques
fois d’heureux usurpateurs. » 11

L’Anonyme ségrégationniste nous apprend qu’il ne partage pas le


mépris d’Hilliard d’Auberteuil pour la race des Noirs. Le préjugé de
couleur, estime l’Anonyme, est attaché aux distances sociales, écono-
miques, morales et politiques, ce qui n’est pas à confondre avec le
mépris pour la race. Il révèle aussi que des Gens de couleur ont pu
parfois passer dans la classe dominante par une heureuse usurpation.
Ces indications rapides laissent penser que la machine coloniale
permet cet adoucissement aux quelques heureux qui ont pu, par leur
richesse, leur éducation et leur décoloration franchir les distances du
préjugé et entrer dans la classe des maîtres libres et blancs.
L’Anonyme pense dans le cadre du préjugé de couleur qui établit
une distance politique et s’oppose à ce que Hilliard d’Auberteuil tente
d’introduire : quelque chose de nouveau qui veut prendre la place du
préjugé politique en introduisant, à partir d’une différence biologique
sélectionnée, une hiérarchie des races, celle qui, précisément, prendra
son essor au siècle suivant.

La morale de la « machine coloniale »

La morale de l’Anonyme se déduit des ressorts secrets de la


machine coloniale dans laquelle les mâles de la classe dominante, qui
servent de modèle, ne sauraient être accusés de mœurs dépravées :

« Ce commerce illégitime qui offense les mœurs et la Religion


est un mal nécessaire dans les Colonies où les femmes blanches sont
en petit nombre : il prévient de plus grands vices. Les faiblesses des
La réponse d’un Anonyme 87

maîtres les apprivoisent et l’esclavage est adouci. La population y


gagne parce que c’est moins le libertinage que le besoin qui préside
à ces unions illicites. La chaleur du climat qui irrite les désirs et la faci-
lité de les satisfaire rendront inutiles les précautions du Législateur pour
remédier à ces abus, parce que la Loi se tait où la nature parle impérieu-
sement.
[...] Quand M. le Curé d’Emberménil saura que les deux tiers des
Affranchis sont du sexe féminin et qu’il rapprochera cela des mœurs de
ce sexe, il verra que les causes de l’affranchissement ne sont pas toujours
fort dignes de l’éloge d’un Prêtre 12. »

Ce sont les femmes de couleur qui vont répondre à ces conditions


naturelles (chaleur et besoin) et entretenir des unions illicites, tellement
illicites que la loi même devra se taire là où la nature parle impérieu-
sement. Nous assistons à un retour à la nature qu’aucune loi humaine
ne saurait corriger. Il faut sans doute accepter comme relevant de l’em-
pire de la nature le fait que les mâles de la classe dominante soient
soumis à la chaleur et au besoin sans dépravation, et les femelles
de couleur soient soumises à la chaleur, au besoin et à la dépravation.
Ces unions, illicites, doivent le rester. Elles font partie de la morale
coloniale et présentent même des avantages : les faiblesses des maîtres
deviennent une forme d’apprivoisement entre eux et des femmes de
couleur et comme un adoucissement de l’esclavage. Ces rapports
« naturels » entre les maîtres et les esclaves apparaissent comme une
des causes de l’abus d’affranchissements, expression des faiblesses des
maîtres à l’égard de leurs concubines, ce qui explique que la plupart des
affranchis soient des femmes, comme le précise l’Anonyme.
L’abus d’affranchissements trouve ici une explication et renvoie
au problème précédemment posé de la nécessité affirmée de les contrô-
ler. L’Anonyme se fait législateur : les unions illicites sont des rapports
naturels (chaleur, besoin) que la loi humaine ne peut empêcher,
mais qu’elle doit contrôler grâce aux affranchissements légalisés des
concubines et des enfants nés de ces unions illicites. La loi doit alors
s’imposer aux faiblesses des maîtres, qui seront soumis à une autorité
supérieure, celle qui devra régir l’équilibre de la machine coloniale,
c’est-à-dire le projet de législation coloniale que propose l’Anonyme.
L’Anonyme construit une morale coloniale adaptée au préjugé de
couleur en introduisant une distinction entre des unions licites entre
Blancs et des unions illicites entre les gens de couleurs. Pourquoi a-t-il
88 L’aristocratie de l’épiderme

besoin d’introduire une sphère de rapports naturels autorisant des


unions illicites ? Parce qu’il s’agit de supprimer la législation de l’édit
de 1685 qui punissait les unions illicites, autorisait dans certaines
conditions les mariages entre gens de couleurs et donnait un statut de
libre identique aux Blancs et aux affranchis. Voici les articles de l’édit
de 1685 :

« Art. 9. Les hommes libres qui auront eu un ou plusieurs enfants


de leur concubinage avec leurs esclaves, ensemble les maîtres qui les
auront soufferts, seront chacun condamné en une amende de deux mille
livres de sucre. Et s’ils sont les maîtres de l’esclave de laquelle ils auront
eu les dits enfants, voulons qu’outre l’amende, ils soient privés de l’es-
clave et des enfants, et qu’elle et eux soient confisqués au profit de
l’hôpital, sans jamais pouvoir être affranchis. N’entendons toutefois le
présent article avoir lieu lorsque l’homme libre, qui n’était point marié
à une autre personne durant son concubinage avec son esclave, épousera
dans les formes observées par l’Église sa dite esclave, qui sera affran-
chie par ce moyen, et les enfants rendus libres et légitimes.
Art. 59. Octroyons aux affranchis les mêmes droits, privilèges et
immunités dont jouissent les personnes nées libres ; voulons que le
mérite d’une liberté acquise produise en eux, tant pour leurs personnes
que pour leurs biens, les mêmes effets que le bonheur de la liberté natu-
relle cause à nos autres sujets 13. »

Nous voyons comment l’introduction d’une sphère d’unions illi-


cites dans la société coloniale permet de supprimer purement et
simplement la forme de légalisation qu’autorisait l’article 9, tandis que
les sous-catégories qui hiérarchisent la classe des libres de couleur, en
distinguant les Nègres, les Mulâtres et les Quarterons, suppriment
l’égalité en privilèges qu’accordait l’article 59 à tous les sujets libres,
quelle que soit leur couleur.
L’Anonyme affecte de considérer que la proposition de décret
formulée par Grégoire dans son Mémoire, en réclamant de façon immé-
diate et provisoire une égalité en droit entre les libres de toutes les
couleurs, n’est qu’un retour à l’édit de 1685 et aurait un caractère
périmé puisque le préjugé de couleur l’a anéanti depuis plus d’un
siècle : « L’assimilation parfaite des gens de couleur aux Blancs sera la
répétition de l’Edit de 1685 et l’on a vu que le préjugé avait contrarié
la Loi depuis cent quatre ans 14. »
L’Anonyme insiste : Raimond et Grégoire n’ont pas compris la
La réponse d’un Anonyme 89

nécessité du préjugé de couleur, son utilité, son caractère constituant


dans la société coloniale nouvellement formée. Ils n’ont pas compris le
caractère stratégique de la catégorie humiliée des libres de couleur
comme élément de la sécurité des colons menacés par le grand nombre
d’esclaves. Il faut donc encore marteler que le maintien du préjugé de
couleur est indispensable à l’équilibre de la machine coloniale :

« On le répète, toute loi qui aura pour objet de frapper violemment


le préjugé sera affreuse dans ses conséquences...
Les Affranchis sont un genre de sauvegarde pour nos Colonies,
contre les Esclaves auxquels ils offrent une perspective consolante ; mais
ils ne sont utiles qu’autant que leur intérêt accroît leur attachement pour
les Blancs.
Cependant si le grand nombre des Esclaves a ses dangers pour la
sûreté, celui des Affranchis n’en a pas moins pour les mœurs et pour
l’esprit national qui s’altèrent en passant par des hommes qui ont été
dégradés par la servitude. Il serait donc dangereux d’accorder beaucoup
d’affranchissements à la fois. Il faut s’arrêter à cette observation géné-
rale que les Affranchis ne doivent pas être aussi nombreux que les
Ingénus qui avec les prérogatives doivent encore conserver la force qui
les maintient.
Tel est l’empire des préjugés lorsqu’ils tiennent à la Constitution
d’un Pays, qu’on ne doit y toucher qu’avec la plus grande circons-
pection. » 15

L’Anonyme législateur propose un critère pour limiter le nombre


d’affranchissements : les ingénus 16 doivent rester plus nombreux que
les affranchis.
Mais au fait, où sont passés les ingénus de couleur ? Car, dans la
réalité de cette société coloniale esclavagiste, il existait bien des
ingénus nés de parents libres de couleur et qui ont disparu du système
que propose l’Anonyme. Si l’on a bien compris sa conception de la
division de l’humanité en deux couleurs, aux Amériques, un ingénu de
couleur est impensable : à cause de la macule servile indélébile, un
être de couleur ne peut plus être ingénu mais au mieux affranchi,
c’est-à-dire appartenant à un état intermédiaire entre celui d’esclave ou
Nègre et celui de libre ou Blanc, état concédé sous contrôle par la
classe dominante.
90 L’aristocratie de l’épiderme

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen


est la terreur des colons

Nous avons souligné que l’Anonyme affectait de croire que


Raimond et Grégoire voulaient rétablir l’édit de 1685. Or, ces derniers
se réfèrent à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et ont
exprimé un projet, non de retour à une société coloniale esclavagiste du
temps de Colbert, mais d’une société nouvelle à construire en rempla-
cement de la société coloniale esclavagiste et ségrégationniste, ce qui
est bien différent. L’Anonyme en convient cependant lorsqu’il se dresse
contre une éventuelle application de la Déclaration des droits dans les
colonies et qu’il avoue que l’esprit du Mémoire de Grégoire est celui
de la Déclaration des droits. Ce n’est donc pas seulement l’édit de 1685
qui est périmé, en amont, c’est aussi celui de la Déclaration des droits
qui, en aval, est incompatible avec l’existence des colonies :

« Lorsqu’on croit arrêter M. Grégoire par la crainte que les


Esclaves ne veuillent à leur tour devenir les égaux des Blancs, il répond
(p. 29) Pauvre vanité ! je vous renvoie à la déclaration des droits de
l’Homme et du Citoyen, tirez-vous s’il se peut 17.
Mais M. le Curé a-t-il pris garde lui-même que tout son Mémoire
ne roule que sur ce point, que la déclaration des droits de l’Homme n’est
pas faite pour les Colonies. Il parle de la richesse des gens de couleur, de
l’importance dont ils font (sic) pour retenir les Nègres dans le devoir ; il
compte sur le quart de leurs revenus, sur leur cautionnement. Eh ! Que
deviendra tout cela si la déclaration des droits de l’Homme est admise
partout 18 ? »

L’Anonyme développe à nouveau les propositions déjà formulées


par des députés des colons en faveur d’une constitution spécifique aux
colonies pour échapper à la Déclaration des droits, et introduit l’idée,
qui sera reprise ultérieurement, de confier aux seules assemblées colo-
niales la législation sur les personnes (esclaves et libres de couleur) :

« L’Assemblée nationale moins hardie que le Curé d’Emberménil


n’a pas tranché la question et on doit croire qu’elle ne la tranchera pas,
on en a sa prudence pour garant. Elle n’ignore pas que ce n’est point
avec du sang qu’il faut cimenter les révolutions pour les rendre durables.
Elle sait bien que la constitution qu’elle a faite a pour objet la paix du
Royaume et le bonheur de ses habitants. Elle sait que les millions
La réponse d’un Anonyme 91

d’hommes que le commerce des Colonies fait vivre, sont persuadés que
le pain est le premier article de toute constitution et que les droits ne suf-
fisent pas et sont même dangereux pour des hommes affamés. Elle sait
qu’un État peuplé de 26 millions d’habitants et qui dure depuis plus de
treize siècles n’est pas un État à former mais un État existant qui a, si
l’on peut s’exprimer ainsi, un tempérament politique à conserver. Enfin
l’Assemblée Nationale qui sentira bien que la déclaration des droits de
l’Homme n’est pas une plante de tous les climats la gardera dans celui
où elle ne peut produire que des fruits utiles. Elle déclarera à coup sûr
que, par ses décrets, elle n’a entendu rien innover à l’existence politique
des Colonies, et elle aura encore assez de bien à y réaliser pour qu’il ne
soit pas indigne d’elle d’y faire préparer, par les Colons eux-mêmes, la
constitution qui leur est propre, et qu’ils soumettront ensuite à son
approbation.
C’est lors du travail de cette constitution et à cette époque seule
qu’on pourra examiner dans les Colonies si le moment est venu de faire
pour les Gens de couleur quelque chose qui marque encore mieux les
sentiments des Colons pour eux. Le prescrire, c’est entamer cette consti-
tution, c’est faire ce que l’Assemblée Nationale veut éviter ; c’est
préparer sans utilité des semences de division et de haine ; c’est prépa-
rer tous les maux 19. »

Nous avons vu que, pour l’Anonyme, l’esclavage et le préjugé de


couleur sont un mal nécessaire tandis que la Déclaration des droits,
défendue par Grégoire dans une perspective de reconnaissance des
droits des personnes et de libération des peuples de l’oppression, est
vue comme semences de division et de haine et préparation de tous les
maux. C’est alors la critique du système colonialiste exprimée par
Grégoire qui suscite les justifications de l’Anonyme. L’anticolonia-
lisme de Grégoire est repéré par l’Anonyme dans les expressions
suivantes : « M. Grégoire est bien convaincu de l’inutilité des Colonies
pour la Métropole », « M. le Curé est fort tranquille sur la perte des
Colonies. » 20
Au vœu exprimé par Grégoire de voir une insurrection des
peuples des deux côtés de l’Atlantique pour se libérer des puissances
conquérantes, l’Anonyme oppose une vision d’entente des colonialis-
tes d’Europe et des États-Unis pour maintenir, partout, l’esclavage et le
préjugé de couleur : deux cosmopolitiques s’affrontent ici, celle de la
liberté et des droits de l’humanité, celle de la division des peuples et des
sociétés en classes dominantes et classes dominées.
92 L’aristocratie de l’épiderme

L’Anonyme présente « le Curé Grégoire » comme un fanatique


révolutionnaire dangereux :

« Si le Mémoire n’était pas avoué par le Curé d’Emberménil, on le


croirait de quelque fanatique révolutionnaire qui a cru utile à sa réputa-
tion d’exciter six cents mille hommes à s’entr’égorger.
Et quoi !...d’un Prêtre est-ce là le langage !
Est-ce là le langage d’un représentant de cette belle Nation qui
vient de reprendre le pouvoir législatif et qui est responsable à l’univers
entier de l’usage qu’elle en fera ! Est-ce là le langage d’un ministre
d’une religion dont le Fondateur a donné l’exemple de la sagesse et de
la soumission ! Est-ce là enfin la morale que l’Assemblée nationale a
chargé l’Abbé Grégoire de prêcher aux Gens de couleur lorsqu’ils vien-
draient faire vérifier leurs pouvoirs au Comité dont il est membre 21 ! »

Les principes de raison et d’humanité que défend Grégoire sont


irréalistes et impuissants devant la nature de la société coloniale divisée
en deux couleurs. Le préjugé de couleur s’imposera à la philosophie
des droits de l’homme et du citoyen qui a un caractère dangereux :

« Tel est l’empire des préjugés lorsqu’ils tiennent à la Constitution


d’un Pays, qu’on ne doit y toucher qu’avec la plus grande circonspec-
tion. Celui qu’on est obligé de montrer ici tel qu’il existe s’affaiblira
sans doute, et pour le faire espérer une observation s’offre naturelle-
ment. C’est qu’il a toujours diminué et même lorsque ceux de la
Métropole acquéraient de la force, quoiqu’ils fussent plutôt dépendants
de l’opinion que de la nature des choses.
Ce qui se passe dans le Royaume ne saurait manquer d’influer sur
ce qui peut avoir été exagéré et qu’on peut adoucir ; mais le temps, et le
temps seul, peut achever son ouvrage. On peut dire ici comme les admi-
nistrateurs d’une Colonie le marquaient au ministre de la Marine à la fin
de 1786 : « Une loi directe rendue en faveur des Affranchis produirait le
seul effet de révolter l’opiniâtreté des Blancs. Nul corps dans la Colonie
dont tous les Membres ne prissent désormais plus de soin pour vérifier
l’extraction des Candidats proposés et ne fussent fermement résolus à
exclure les origines suspectes. Tous souffriraient sans qu’aucun en
recueillît le fruit. L’autorité soutenue du cri de la raison et de celui de
l’humanité ne serait pas en état de combattre ouvertement cette opinion
et d’en triompher. Une meilleure éducation, une conduite plus réservée,
des mœurs plus épurées peuvent amener des changements qui seront
aidés et favorisés par ceux même qui dans cet instant, les trouvent dan-
La réponse d’un Anonyme 93

gereux, à cause de la situation où des écrits incendiaires ont mis des


esprits dont l’inquiétude suffit pour inspirer la terreur 22. »

L’entrée dans la classe des Blancs, la classe dominante, doit être


sévèrement contrôlée par une stricte recherche de l’origine : c’est la clé
de voûte de la machine coloniale, le point sensible du système qui ne
cèdera ni au cri de la raison, ni à celui de l’humanité.
On a bien lu : le cri de la raison et celui de l’humanité, c’est-à-dire
les principes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ins-
pirent la terreur chez les défenseurs de l’esclavage et du préjugé de
couleur : tel est l’ennemi.

L’humiliation comme culture du préjugé de couleur

L’Anonyme renvoie le Curé Grégoire à son ministère religieux et


lui dicte ses devoirs de prêtre selon ses propres conceptions d’une
Eglise soumise à l’ordre colonial :

« Il est des lieux où la religion autorise les Ministres à parler de


l’égalité chrétienne ; mais l’égalité civile n’est pas leur mission. Un
Capucin en a dit un mot à la Martinique et des esclaves l’ont pris pour
un signal de révolte. Plusieurs d’entre eux ont expié leurs erreurs et la
tête du fanatique fugitif restera chargée du sang qu’il a fait couler.
L’Assemblée Nationale pourra-t-elle voir tranquillement qu’on lui
propose de publier un manifeste qui amènerait des convulsions capables
d’ébranler le Royaume 23 ? »

En ce qui concerne Julien Raimond, l’Anonyme n’a pas reculé


devant l’insulte en présentant la demande d’une représentation des
libres de couleur à l’Assemblée nationale comme celle de l’ordre des
Mulâtres :

« Le calme succède enfin à cet orage pour rechercher si les gens de


couleur qui sont à Paris doivent avoir des Députés à l’Assemblée
Nationale et M. le Curé conclut pour l’affirmative. Ainsi l’on verrait à
l’Assemblée Nationale l’ordre des Mulâtres et quatre vingt d’entre eux de
tout âge, de tout sexe, domestiques, esclaves, appelés de toute part,
seraient chargés du choix de ces Députés d’une espèce nouvelle !
L’Assemblée Nationale ferait former une députation pour trente mille
94 L’aristocratie de l’épiderme

individus, séparés d’elle de deux mille et même de cinq mille lieues et


séparées entre eux-mêmes et ce serait 80 individus qui délibéreraient
sur tout et viendraient par ce fait même entamer la Constitution des
Colonies ! Si cela arrivait, on pourrait dire que l’Assemblée Nationale a
des principes de toute couleur et qu’elle change avec les circonstances 24. »

Or l’Anonyme nous a prévenus, confondre les sous-catégories des


sang-mêlé est une insulte dans les colonies :

« Quant aux distinctions Mulâtre libre, Quarteron libre etc., elles


ont été la suite de l’amour-propre de ceux même à qui elles appar-
tiennent. Si M. Grégoire était Curé d’une Paroisse des Colonies et qu’il
s’avisât de dire d’un Quarteron libre en le mariant qu’il n’est que
Mulâtre libre, il verrait bientôt que cette hiérarchie colorée a aussi ses
principes dans l’orgueil comme toutes les autres 25. »

Les gens de couleur réunis à Paris sont-ils tous Mulâtres ? Alors


pourquoi cette parole choisie pour blesser ?
En dernière page, on trouve, non pas un nom, mais des initiales,
P.U.C.P.D.D.L.M. : signe de reconnaissance, à l’évidence, qui laisse
apercevoir et cache à la fois de mystérieuses alliances réservées à la
classe dominante.
Chapitre 4

Cournand met à découvert


l’Anonyme

Dans sa Réponse aux observations d’un habitant des colonies 1,


l’abbé de Cournand exprime son mépris éthique et politique pour
l’Anonyme qui lui a fait découvrir un partisan du préjugé de couleur
d’un type nouveau :

« J’ai défendu les gens de couleur ; j’ai attiré pendant quelques


moments les regards de l’Assemblée nationale sur les oppressions dont
ils gémissent. Une voix plus éloquente que la mienne s’est élevée :
M. Grégoire, Curé d’Emberménil, Député de Lorraine, s’est déclaré le
protecteur de cette cause intéressante. Son Mémoire, rempli de faits
aussi vrais que ses raisonnements sont solides et concluants, est attaqué
aujourd’hui par un anonyme. Son adversaire se dit habitant des
Colonies : il vise à être gai dans un sujet où il s’agit de savoir si des
hommes libres jouiront de leur liberté, ou continueront d’être accablés
des humiliations de l’esclavage. L’Anonyme a sans doute bon cœur de
trouver le mot pour rire à la situation de quarante mille individus qui
regardent leur état actuel comme le plus grand des malheurs. Il se permet
d’outrager dans M. Grégoire un nom cher à la Nation, une vertu connue,
et des talents dignes des plus grands éloges. Je rendrai à l’Anonyme ses
insultes ; on ne doit rien à qui ne respecte rien. [...] Il a pris la plume pour
calomnier ; je m’en saisirai pour le confondre 2. »

L’Anonyme, apologiste du préjugé de couleur, est un contre-


révolutionnaire

Les calomnies et les railleries de l’Anonyme ont pour objet, non


de nier la réalité du préjugé de couleur dans les colonies, mais son
caractère oppressif :
96 L’aristocratie de l’épiderme

« Est-il vrai que les gens de couleur ou sang-mêlés soient vexés


dans nos colonies, qu’ils y soient en butte au mépris des blancs et
quelques fois à leurs outrages ? Ce fait n’est pas douteux ; les blancs de
bonne foi en conviennent ; ceux qui ont de l’humanité désirent qu’on
rende aux hommes libres de cette classe les droits de citoyens qui leur
sont assurés par nos anciennes lois. Il est des gens qui nient ces oppres-
sions ; mais est-il vraisemblable que tant de faits consignés dans tant de
Mémoires soient faux ? Est-il croyable qu’une classe si nombreuse
d’hommes libres se plaigne, s’indigne pour des offenses imaginaires ?
À qui voudrait-on le persuader ? Hélas ! il n’est que trop vrai que les torts
sont réels, les réclamations justes et les efforts que l’on fait pour les
étouffer, un nouvel outrage. L’Anonyme aura de la peine à se tirer de là ;
il a beau faire l’agréable aux dépens des gens de couleur, rien n’est
moins plaisant que ce qu’ils souffrent ; et si M. l’habitant des colonies
avait tant soit peu d’humanité, il n’emploierait pas ses beaux talents à
réfuter les gémissements par des railleries, et des griefs douloureux par
des sarcasmes 3. »

L’Anonyme défend le préjugé de couleur comme une politique


qui serait nécessaire aux colonies, mais amputée de sa dimension
éthique, de ses effets sensibles sur les personnes humiliées et mépri-
sées. L’être humain est dénaturé, il est devenu un être d’apparence
insensible, un simple rouage de la machine coloniale. Nous avons vu
que l’Anonyme posait la division de la société coloniale entre deux
couleurs comme un fait de nature, et l’être humain y a perdu sa liberté,
ses qualités sociales, sa sensibilité. Cournand, lui, est sensible à cette
réduction de l’humain, qui permet à l’Anonyme de déplacer 4 ainsi le
champ des sciences humaines au profit d’une physique sociale :

« A-t-il daigné s’attendrir une seule fois sur le sort des gens de
couleur ? Il lui paraît très naturel qu’ils soient malheureux ; il n’a garde
de rien proposer qui tende à améliorer leur situation. Il se retranche dans
le préjugé comme dans un fort d’où il croit braver impunément, et les
plaintes des gens de couleur, et les raisons de leurs défenseurs, dont il
ose faire insolemment le sujet de ses railleries. »

Cournand rappelle que, loin d’être « naturel », le préjugé de


couleur a une histoire et s’il était étranger à l’esprit de l’édit de 1685, il
apparut plus tard dans les colonies. En soutenant la cause de l’oppres-
sion, l’Anonyme se révèle le porte-parole de la classe brutale des
aventuriers qui déshonorent l’Amérique :
Cournand met à découvert l’Anonyme 97

« Aujourd’hui encore l’oppression trouve des apologistes ; tel est


l’Anonyme. [...] Sa manière de voir et de sentir le jette dans la classe
brutale de ces régions, parmi ces aventuriers qui n’ayant ni feu ni lieu en
Europe, vont porter en Amérique la bassesse de leurs mœurs, et se
croient autorisés par le préjugé à insulter les naturels du pays. Ce sont
eux qui déshonorent véritablement le nom Américain aux yeux des âmes
sensibles. Celui-ci le flétrit encore davantage par sa lâcheté ; il se cache
de son mémoire comme d’un mauvais coup, et soutient la cause de l’op-
pression avec une plume d’esclave 5. »

Cournand prend ensuite la défense de Grégoire et de Las Casas


calomniés par l’Anonyme :

« Malheureux qui es-tu ? où as-tu pris ce ton d’ironie que tu te


permets envers le digne Curé d’Emberménil ! Ne sais-tu pas que le plus
grand crime qu’un homme puisse commettre contre la société, c’est de
chercher à tourner la vertu en ridicule ? Tu as l’audace de ricaner en pro-
nonçant le nom de ce courageux défenseur de l’humanité ! Ta plume
coupable ne respecte pas même les morts illustres dont il rappelle la
mémoire ! Scélérat ! tu imputes au vertueux Las Casas d’avoir conseillé
de prendre des nègres pour cultiver l’Amérique ! Dis-nous qui t’a fourni
cette anecdote infernale ? Ah ! pense ce que tu veux des bourreaux du
genre humain, mais laisse-nous notre Culte pour ce bienfaiteur de l’hu-
manité ; sa vertu est à l’abri de tes calomnies, comme le Curé Grégoire
de tes mensonges.
Que prétends-tu par tes fades railleries sur ce nom de Curé et de
Prêtre ? Ne serais-tu pas gêné par le courage que ces qualités donnent
quelquefois ? Tu parais surpris qu’un simple Curé de Lorraine porte un
œil curieux sur vos riches habitations et qu’il aille jusqu’à la source de
ces richesses. Tu ne conçois pas les devoirs d’un Ministre de la paix ; tu
ne sens pas la noblesse de son caractère. Tu devrais au moins respecter
la dignité éminente dont il est revêtu, celle de Représentant de la nation ;
je te parlerai de son âme, si tu pouvais l’apprécier, et de sa raison, si la
tienne pouvait y atteindre 6. »

Bartolomé de Las Casas fut calomnié 7 de son vivant et ses adver-


saires inventèrent « l’anecdote infernale », encore resservie de nos
jours, selon laquelle celui qui consacra sa vie à faire reconnaître aux
Indiens leur appartenance au genre humain aurait justifié la mise en
esclavage des Africains. L’Anonyme, défenseur d’une naturalisation
du préjugé de couleur, distille la calomnie au fil de son réquisitoire
98 L’aristocratie de l’épiderme

contre les droits de l’homme, dans le but de désorienter l’opinion


publique : « Quant au pauvre Las Casas, il n’aurait pas dû s’attendre
que son confrère associerait son nom à celui de ces grands Apôtres de
la liberté, qui veulent changer l’univers, lui qui a conseillé de prendre
des Nègres esclaves pour cultiver l’Amérique 8. »
L’abbé de Cournand a bien saisi le niveau auquel se situe
l’Anonyme : celui d’une attaque anticléricale, utilisée de façon déma-
gogique, contre Grégoire. La réponse de Cournand ne consiste pas à
défendre l’Eglise catholique, ni le clergé, mais les défenseurs de l’hu-
manité et de la raison. Il se trouve que le curé Grégoire, comme l’abbé
Cournand, défendent aussi la Révolution en cours et la critique que fait
ce dernier de l’Anonyme est une mise en lumière du caractère contre-
révolutionnaire de cet ennemi des droits de l’humanité :

« Le moment est venu de ne plus garder de ménagements avec ces


hommes affreux qui se jouent de l’humanité souffrante et osent afficher
hautement le mépris qu’ils ont pour elle. Que nous servirait d’être libres
si nous craignions de sentir et de communiquer aux autres l’indignation
de la vertu ? Aurions-nous rompu nos chaînes pour voir indifféremment
les méchants attrouper la foule autour de leurs fausses doctrines ? Eh !
quand l’oppression est leur droit public, notre devoir n’est-il pas d’invo-
quer contr’eux l’opinion publique 9 ? »

Cournand estime nécessaire de confondre l’Anonyme pour des


raisons éthique et politique. C’est au moment où les gens de couleur
réclament leurs droits qu’il faut prendre leur défense :

« Gardons-nous des écrits anonymes qui calomnient notre liberté


en attaquant sourdement celle de nos frères. Estimons-nous heureux
d’appeler de ce nom les sang-mêlés ; nous n’avons pas les préjugés de
l’habitant observateur ; mais nous avons ces sentiments d’humanité qui
valent bien mieux, et les âmes dignes de nous imiter nous entendent à
merveille. » 10

L’Anonyme s’en est pris à Julien Raimond en lui reprochant son


origine « esclave », et le calomnie en affirmant qu’il est incapable
d’écrire lui-même ses textes, bref, il le traite selon les mœurs enfantées
par le préjugé de couleur :

« Mais M. Raymond a-t-il jamais pris contre personne le ton de


l’insulte et de la vengeance ? Peut-on lui reprocher des observations du
Cournand met à découvert l’Anonyme 99

genre de celles de l’Anonyme ? O esclave ! plus esclave cent fois que


ceux dont tu accuses calomnieusement cet honnête Américain d’être
descendu ; je te défie de te mesurer de principes avec lui et de mettre
dans tes écrits la même sagesse, le même bon sens qui brille dans les
siens ; tu les lui contestes avec ton honnêteté ordinaire ; tu donnes à
entendre faussement que d’autres lui ont prêté leur plume, mais s’il se
fût adressé à toi pour défendre ses droits, quel service aurait-il pu espérer
de la tienne 11 ? »

Confondre l’Anonyme est un acte politique décisif au moment où


l’Assemblée doit se prononcer entre les principes de la Déclaration des
droits et le préjugé de couleur :

« Ô le plus barbare des hommes ! tu saisis le moment où des mal-


heureux sollicitent ce que la loi ne peut leur refuser pour leur enfoncer
le poignard dans le cœur ! tu tourmentes leur liberté par des railleries et
tu tâches d’être plaisant lorsque tes semblables s’agitent sous le poids de
leurs longues tribulations ! [...] Les voilà déshérités à jamais de leurs
justes prétentions, si l’Assemblée consacre les tiennes. Mais ici le doute
serait une injure ; ceux qui jugeront cette belle cause sont humains
comme la nature et impassibles comme la loi. » 12

Qui est l’Anonyme ?

Cournand laisse entendre qu’il sait qui est cet Anonyme. Il le


tutoye et se met dans la peau d’un de ces mulâtres méprisés :

« Je doute que ton écrit te fasse beaucoup de conquêtes ; ni les


hommes, ni les femmes de notre nation ne s’accommoderont de tes airs
de suffisance. Nous voulons plus de prévenance dans les manières, plus
de franchise dans les mœurs ; c’est tout ce qui manque à ta personne,
si elle est calquée sur ton style. Je te parle librement comme tu vois ;
suppose que c’est un mulâtre qui répond à tes gentillesses ; il faut que la
postérité sache qu’un écrit où ils sont si bien traités n’est pas absolument
resté sans réponse 13. »

Cournand s’attend à être, lui aussi, calomnié par l’Anonyme


comme tous ceux qui ont publiquement pris parti pour les gens de
couleur et les esclaves. L’Anonyme n’a pas épargné Olympe de Gouges
100 L’aristocratie de l’épiderme

(qu’il ne cite que saupoudrée du sel de la plaisanterie qu’il lui a réser-


vée : « femme à vapeurs ») dont la pièce L’esclavage des Nègres
ou l’heureux naufrage avait été jouée au Théâtre de la Nation, en
décembre, et avait eu l’honneur d’être violemment chahutée par le
club Massiac 14. Cournand invite l’Anonyme à se faire connaître :

« Le Curé Grégoire, le nommé Raymond et l’avocat Joly que tu ne


nommes pas, et ce M. Clarkson dont tu fais un homme très vain, parce
que tu l’es peut-être toi-même, et les comités, et les petits-maîtres, et les
femmes à vapeurs, tout est saupoudré du sel de tes plaisanteries. Il faut
espérer que j’aurai mon tour ; tu as, je l’imagine, des plaisanteries de
toutes les couleurs, pour me servir d’une de tes plus jolies expressions
que tu appliques aux femmes. Je t’attends pour ce moment-là, et je te
prie de te nommer : il y va de ta gloire de ne pas te renfermer toujours
sous l’enveloppe modeste de l’Anonyme. Le grand homme ne risque
rien de se montrer à découvert, surtout lorsqu’il étale les grands prin-
cipes d’administration, et qu’il les met en contraste avec les droits
imprescriptibles de l’homme. Je suis curieux de voir comment tu te
tireras de la déclaration des droits, en l’appliquant à la cause que tu
défends. C’est un défi qu’on t’a fait et tu n’y as pas répondu 15. »

La personne de l’Anonyme prend forme : c’est un « grand


homme », un homme connu qui a exercé des fonctions administratives.
Le portrait va se préciser par une surprenante révélation :

« Pardonne à la liberté de mon style ; la révolution m’a un peu


gâté ; j’ai appris à tutoyer en me trouvant quelquefois avec des mulâtres ;
je te parle la langue du pays ; tu m’entendras sans doute, puisque tu
parais en avoir si bien conservé les mœurs. Cependant on m’assure que
les principes commencent à changer, et alors il faudra que tu fasses une
autre Brochure pour corriger les bévues et les absurdités innombrables
de celle que j’attaque. En attendant, je te conseille d’être un peu plus cir-
conspect à l’avenir, et d’apposer ta signature à tes livres, pour t’épargner
de rudes leçons. Un Anonyme qui insulte le bon sens et les personnes ne
mérite point de grâce, et je me charge, de gré à gré, d’une commission
dont les Américains s’acquitteraient mieux que moi 16. »

Révélation surprenante, avons-nous écrit : en effet, Cournand a


utilisé le tutoiement envers l’Anonyme, puis, s’étant mis dans la peau
d’un mulâtre, il précise qu’il a appris à tutoyer en se trouvant avec des
Cournand met à découvert l’Anonyme 101

mulâtres. On comprendra ici que les mulâtres entre eux se tutoient (« je


te parle la langue du pays »). Cournand se mettant dans la peau d’un
mulâtre, tutoie l’Anonyme parce que l’Anonyme est lui-même un
mulâtre.
Précisons que le terme mulâtre est employé dans la langue du
préjugé de couleur de deux manières : terme péjoratif, il désigne la
catégorie des métissés ou sang-mêlés de façon générale. Par ailleurs,
pour les théoriciens du dosage des sangs, un mulâtre est le produit du
croisement entre noir et blanc. Lorsque Cournand utilise le terme
mulâtre, il l’emploie pour désigner la catégorie des métissés de façon
générale.
L’Anonyme, qui s’est affirmé un défenseur du préjugé de couleur,
est lui-même métissé : comment est-il possible qu’un métissé prenne
le parti du préjugé de couleur, calomnie des métissés qui luttent en
faveur de leurs droits, nie l’oppression qu’ils subissent, cherche à
diviser la catégorie des gens de couleur et mène une campagne de
désinformation au moment où l’Assemblée constituante doit décider
de cette question ?
Le texte de Cournand permet de mettre en lumière un aspect
nouveau de l’oppression que subissent les métissés. L’Anonyme est
un défenseur du préjugé de couleur d’un type particulier : c’est un dis-
simulateur sans aucun doute de sa propre identité, c’est aussi un
dissimulateur de la raison qui cherche, dans sa propre aliénation, les
moyens d’échapper à la logique des principes de la Déclaration des
droits de l’homme et du citoyen.
Nous verrons que l’effort de Cournand pour le confondre eut des
effets.

Moreau de Saint-Méry théoricien du néo-blanc

L’Anonyme était Médéric Moreau de Saint-Méry 17. Nous avons


donné des éléments de sa biographie en introduction, voici quelques
compléments qui éclaireront ses activités.
Au moment de la création du Cercle des Philadelphes par ses deux
beaux-frères au Cap en 1784, Moreau se trouvait à Paris, chargé d’éta-
blir des contacts. Reçu dans la loge maçonnique des Neuf Sœurs, il
y retrouva François de Neufchâteau 18 qui avait été procureur général
au Conseil supérieur du Cap, ainsi qu’au Musée de Paris. Ces deux
102 L’aristocratie de l’épiderme

loges correspondirent avec les Philadelphes. Il établit d’autres contacts


avec les Académies de Toulouse, Bordeaux, Dijon, Arras 19, aux États-
Unis, avec la Société Philosophique Américaine. Ouvert à la classe des
Grands Blancs, le Cercle nommait ses membres les Colons Américains.
Nous avons vu, dans son texte anonyme, que Moreau faisait de cette
dénomination un titre réservé à ce qu’il désignait comme la classe
dominante de la colonie.
En 1788, le Cercle décida d’agir contre la Société des Amis des
Noirs qui venait de se créer à Paris, en menant campagne en faveur
d’une représentation des colons aux États généraux. Il dépêcha Moreau
en France pour s’occuper de cette affaire. Lié au marquis de Gouy
d’Arsy et au comte Reynaud de Villeverd, Moreau rédigea le cahier de
doléances des colons de Saint-Domingue. Il participa également à la
formation du club Massiac. Ses relations avec le ministère de la Marine
lui avaient également permis de prendre connaissance des Mémoires
que Julien Raimond avait envoyés, depuis 1784, à Versailles 20. Aux
débuts de la Révolution, Moreau qui résidait à Paris, était électeur dans
le district Saint-Eustache et fut élu au conseil d’administration de la
Commune de Paris 21. Puis, le 14 octobre, il fut nommé député des
colons de la Martinique.
Un retour en arrière sur les idées défendues par Moreau de Saint-
Méry s’avère nécessaire pour comprendre sa vive réaction vis-à-vis de
la Société des Citoyens de Couleur.
Le préjugé de couleur apparut et se développa dans la société de
Saint-Domingue au XVIIIe siècle ; la législation ségrégationniste connut
une phase d’apogée dans les années 1760 et l’opinion publique en vint
à rejeter dans la catégorie des sang-mêlé tout blanc marié avec une
femme de couleur. Alors, des colons blancs mariés avec des femmes de
couleur et ayant des enfants métissés quittèrent la colonie pour fuir la
discrimination et se réfugièrent en France. Ce fut à cette époque qu’une
idéologie dissidente, pour reprendre les termes d’Y. Debbasch, apparut
à Saint-Domingue dans l’opinion blanche, cherchant non à supprimer
la législation ségrégationniste, mais à l’aménager :

« Encore faut-il ne pas se méprendre sur la portée des critiques et


le contenu des projets de réforme, écrit Debbasch, ce qui est mis en dis-
cussion, ce n’est pas la ségrégation dans son principe, mais son intensité
et son objet – ceux sur qui elle pèsera ; ce qui est préconisé, ce n’est pas
une révolution juridique et sociale, mais un aménagement corrigeant
Cournand met à découvert l’Anonyme 103

l’irréalisme et dissipant l’illusion, dans un respect affiché pour le critère


de couleur 22. »

Dans le milieu colonial, Barré de Saint-Venant, un des fonda-


teurs du club Massiac, exposa, en 1776 à la Chambre d’agriculture du
Cap, la thèse d’un ségrégationnisme aménagé en faveur des métissés
propriétaires et blanchis dans le cadre d’une société coloniale escla-
vagiste : « Le bienfait de la liberté doit tomber de préférence sur les
êtres qui en sont les plus dignes, qui y soient préparés d’avance par
leurs services et leurs talents. L’expérience nous apprend que l’âme des
gens de couleur s’élève, à mesure que les nuances s’éclaircissent 23. »
L’objectif est de déplacer « la ligne de couleur » et d’intégrer à la
catégorie des libres de plein droit « les êtres qui en sont les plus dignes »,
ce qui renforcera la classe des Blancs que la politique du préjugé de
couleur réduit dangereusement. L’auteur nomme les gens de couleur,
qui seront élevés à la dignité de libres, des affranchis conformément
à l’idéologie du préjugé de couleur qui associe la couleur blanche à la
liberté, la couleur noire à l’esclavage et maintient la barrière de couleur
nécessaire à la conservation de la dignité des maîtres : « Respectez le
préjugé qui sépare les nuances... Il est nécessaire pour conserver la
dignité des maîtres... Les nuances de la couleur doivent être la mesure
de la distinction qu’il convient d’accorder aux affranchis 24. »
La théorie du néo-blanc fut défendue par le Cercle des Phila-
delphes, créé en 1784, où l’on retrouve Barré de Saint-Venant et
Moreau de Saint-Méry.
En un siècle, la partie libre de la société coloniale esclavagiste de
Saint-Domingue avait connu de profonds bouleversements qu’expri-
mait la législation. L’édit de 1685 reconnaissait deux statuts juridiques,
celui de libre, celui d’esclave. Les mariages entre couleurs étaient auto-
risés et même favorisés et, dans le cas où la femme était esclave,
affranchissants. Les enfants métissés et légitimes étaient considérés
comme ingénus, c’est-à-dire nés libres. Ainsi la partie métissée et légi-
time de cette nouvelle humanité, née des mariages entre couleurs dans
la colonie, était réputée ingénue.
Par ailleurs, les affranchis avaient les mêmes droits, selon leur
catégorie sociale, que les sujets libres du roi de France. L’article 57
de cet édit précise que « les affranchissements tiendront lieu de
naissance » sans avoir besoin d’obtenir une « lettre de naturalité » pour
devenir « sujet naturel » du roi : « Déclarons leurs [aux esclaves] affran-
104 L’aristocratie de l’épiderme

chissements faits dans nos îles leur tenir lieu de naissance dans nos îles
[sic], et les esclaves affranchis n’avoir besoin de nos lettres de natura-
lité pour jouir des avantages de nos sujets naturels dans notre royaume,
terres, pays de notre obéissance, encore qu’ils soient nés dans les pays
étrangers 25. »
Ainsi se précise le statut de l’esclave : c’est un étranger, d’origine
africaine. Son affranchissement le naturalise d’office, il devient alors
sujet naturel et libre du roi de France. Les captifs déportés étaient ori-
ginaires de nations africaines ; devenus esclaves sur les plantations, ils
avaient un statut d’étranger esclave spécifique à la colonie, puisqu’il
n’y avait pas d’esclaves, en principe, sur le territoire du Royaume de
France à cette date. Leur descendance créole, bien que née dans la
colonie, héritait de leur statut d’étranger esclave et n’en pouvait sortir
que par l’affranchissement. La liberté seule mettait fin au fait qu’ils
étaient originaires de nations africaines en les naturalisant sujets du
roi de France 26.
Cependant un ordre ségrégationniste s’est peu à peu constitué
dans la partie libre de la société coloniale esclavagiste alors que pro-
gressait en nombre cette nouvelle humanité métissée.
Les esclaves, de plus en plus nombreux à Saint-Domingue, étaient
maintenus dans leur statut d’étranger esclave. En revanche, le statut
des libres a été progressivement bouleversé. Un tournant se produisit en
1724, avec l’apparition dans le vocabulaire des ordonnances de distinc-
tions entre les Nègres affranchis et les libres de couleur et ceci en
rupture avec l’esprit de l’édit de 1685. De 1733 à 1772, les libres de
couleur furent victimes d’une législation les excluant progressivement
des charges de judicature et des offices royaux, puis des fonctions de
médecins, chirurgiens et sages-femmes. Dans les années 1760-1770,
les fonctions d’officiers supérieurs dans les milices locales leur furent
interdites et réservées aux blancs qui n’avaient pas de gens de couleur
dans leur famille. Les actes notariés mentionnèrent l’origine et le degré
de métissage : Nègres libres, mulâtres libres, sang-mêlés, Blancs 27.
Dans son texte anonyme, Moreau de Saint-Méry proposait un
aménagement du critère de couleur dont l’objectif était de protéger la
classe dominante en la renforçant par l’entrée de néo-blancs, sélec-
tionnés en fonction de la légitimité, de la fortune et de la couleur. Il ne
s’agit pas seulement de différencier les trois statuts juridiques de la
société du préjugé de couleur (Blancs, libres de couleur subdivisés en
sous catégories, esclaves étrangers), mais de constituer, dans une
Cournand met à découvert l’Anonyme 105

société ségrégationniste, une classe dominante. Sa vision de classe


s’impose à ces statuts juridiques qui ne servent qu’à protéger et légiti-
mer le rôle dirigeant de la classe dominante.
En bas, les esclaves étrangers soumis au préjugé de couleur à qui
est offert l’espoir d’un affranchissement qui les récompensera de leurs
loyaux efforts. Au-dessus, une classe intermédiaire formée de libres et
d’affranchis titrés, sélectionnés avec discernement pour mettre fin aux
abus sentimentaux des maîtres. Ces affranchis titrés seront subdivisés
en sous catégories en fonction de la couleur, gage de leurs efforts pour
intégrer les valeurs de la société coloniale et se rapprocher du compor-
tement de la classe dominante. Au sommet règne la classe dominante
économiquement et politiquement, formée de Blancs et de néo-blancs.
Dans ce projet, le statut de libre a été complètement transformé.
Les ingénus de couleur ont disparu, comme nous l’avons déjà noté, et
ne sont plus qu’une sous catégorie des affranchis titrés selon leur
nuance de couleur.
Cette société hiérarchisée sera soumise à un despotisme de la loi
qui s’imposera du haut en bas de l’échelle sociale pour maintenir
chaque catégorie à sa place, y compris les maîtres qui, par exemple,
perdent le droit d’affranchissement qu’ils exerçaient précédemment.
On a bien compris que rien n’empêche les maîtres de faire des libres de
savane, affranchis sans titre, ou des enfants naturels, mais ni les uns ni
les autres ne seront légitimés par la législation de la colonie, qui devra
protéger l’intérêt général, y compris contre l’intérêt privé des maîtres,
dès lors qu’ils manquent de discernement.
Le projet de Moreau de Saint-Méry s’inscrit dans celui de la phy-
siocratie et, en particulier, dans le cadre des théories de Le Mercier
de la Rivière favorables à la constitution d’une classe dominante et
du despotisme légal. Profondément étranger à l’esprit des Lumières,
Moreau de Saint-Méry, métissé lui-même, a bien intégré les valeurs de
la société coloniale esclavagiste et ségrégationniste, qui ne connaît que
des maîtres et des esclaves, mais point d’êtres libres. Il est un remar-
quable produit de l’aliénation que peut produire un tel système social.
Convaincu de défendre les intérêts supérieurs de l’ordre colonial,
Moreau ne se trouvera pas du côté des colons autonomistes, réclamant
un pouvoir d’assemblées coloniales, qui risqueraient de livrer la
colonie aux intérêts particuliers des maîtres, dont il a critiqué le
manque de discernement, mais bien plutôt du côté d’un gouvernement
despotique seul capable, selon lui, de défendre la spécificité coloniale
106 L’aristocratie de l’épiderme

et d’y opérer les aménagements du préjugé de couleur qu’il préconisait,


avec quelques-uns de ses amis du Cercle des Philadelphes.
Nous avons vu que, dans son texte anonyme, Moreau de Saint-
Méry critiquait les formes de self-government, qu’il qualifie de
« républicaines », propres aux colonies britanniques et hollandaises, et
soulignait en particulier que la forme despotique de gouvernement
royal des colonies françaises était plus efficace pour prévenir les
grandes révoltes d’esclaves. Que son optimisme despotique se soit
avéré erroné dans le cas de Saint-Domingue est une chose. Mais il est
intéressant de rappeler que Adam Smith lui-même, dans sa polémique
avec les physiocrates, partageait ce point de vue. Smith a même
reconnu de façon pragmatique que le gouvernement arbitraire français
avait néanmoins un caractère légal et libre :

« Toutefois, l’administration des colonies françaises a été


conduite avec plus de modération et de douceur que celle des colonies
espagnoles et portugaises. Cette supériorité dans la conduite de l’admi-
nistration est conforme à la fois au caractère de la nation française et
à ce qui forme le caractère d’une nation, c’est-à-dire à son gouverne-
ment. Or, le gouvernement de France, bien qu’en comparaison de celui
de la Grande-Bretagne il puisse passer pour violent et arbitraire, est
néanmoins un gouvernement légal et libre, si on le compare à ceux
d’Espagne et de Portugal. »

Smith va plus loin en élevant au niveau d’une vérité historique que


le sort des esclaves est meilleur dans les gouvernements arbitraires que
dans les gouvernements libres :

« Dans un pays où est établie la malheureuse loi de l’esclavage,


quand le magistrat veut protéger l’esclave, il s’immisce jusqu’à un
certain point dans le régime de la propriété privée du maître ; et dans un
pays libre où le maître est peut-être un membre de l’assemblée coloniale
ou un électeur des membres de cette assemblée, il n’osera le faire
qu’avec la plus grande réserve et la plus grande circonspection. La
considération et les égards auxquels il est tenu envers le maître rendent
plus difficile pour lui la protection de l’esclave. Mais dans un pays où le
gouvernement est en grande partie arbitraire, où il est ordinaire que le
magistrat intervienne dans le régime même des propriétés particulières
des individus et leur envoie peut-être une lettre de cachet s’ils ne se
conduisent pas, à cet égard, selon son bon plaisir, il est bien plus aisé
Cournand met à découvert l’Anonyme 107

pour lui de donner à l’esclave quelque protection et naturellement la


simple humanité le dispose à le faire. La protection du magistrat rend
l’esclave moins méprisable aux yeux de son maître, et engage celui-ci
à garder un peu plus de mesure dans sa conduite envers l’autre et à le
traiter avec plus de douceur. Les bons traitements rendent l’esclave non
seulement plus fidèle, mais plus intelligent et, par conséquent, plus
utile ; sous ce double rapport il se rapproche davantage de la condition
d’un domestique libre, et il peut devenir susceptible de quelque degré
de probité et d’attachement aux intérêts de son maître, vertus qu’on ren-
contre souvent chez les domestiques libres, mais qu’on ne doit jamais
s’attendre à trouver chez un esclave, quand il est traité comme le sont
communément les esclaves dans les pays où le maître est tout à fait libre
et indépendant.
L’histoire de tous les temps et de tous les peuples viendra, je crois,
à l’appui de cette vérité, que le sort d’un esclave est moins dur dans les
gouvernements arbitraires que dans les gouvernements libres 28. »

La publication de son texte anonyme marquait, pour Moreau, une


rupture par rapport à l’attitude que la plupart des députés des colons à
l’Assemblée, et une partie du club Massiac, avaient adoptée au sujet du
préjugé de couleur en décidant de nier son existence. L’Anonyme n’hé-
sitait pas au contraire à le reconnaître et à le justifier comme le ressort
caché de la machine coloniale. Or, son projet lui avait déjà suscité des
adversaires dans le Cercle des Philadelphes, devenu Société Royale,
qu’il avait pourtant contribué à soutenir et à protéger grâce à ses rela-
tions avec le ministre de la Marine lui-même. En effet, en septembre
1789, Moreau de Saint-Méry et Arthaud, son beau-frère, furent l’objet
d’une campagne de critiques. Arthaud, Moreau, Mozard et Coupigny
furent radiés de la Société. Le nouveau président Auvray entraînait la
Société à soutenir la politique menée par le courant « indépendantiste »
de Larchevesque-Thibaud, qui venait de former l’assemblée provin-
ciale du Nord, et s’employait à combattre tout rapprochement entre
Blancs et libres de couleur, comme toute amélioration du sort des
esclaves. Le 19 octobre 1789, la Société avait imposé à ses membres
une profession de foi qui affirmait la spécificité de la constitution colo-
niale et se présentait comme une contre-Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen :

« Je déclare que je crois que la colonie ne peut entretenir ses manu-


factures et soutenir sa prospérité que par le travail des esclaves. Je
108 L’aristocratie de l’épiderme

reconnais donc que l’esclavage est absolument nécessaire, qu’il doit être
maintenu et que la loi qui l’établit est constitutionnelle et inviolable... Je
crois donc qu’il est absurde et dangereux de proposer l’affranchissement
des Nègres 29. »

Nous apercevons que la spécificité coloniale ne réside pas seule-


ment dans l’esclavage, mais dans un système économique, social,
politique et moral. Le courant de Larchevesque-Thibaud se présentait
comme « indépendantiste » pour affirmer nettement sa crainte que la
législation de la métropole, en révolution, n’en vienne à réformer le
système colonial. Ce choix exprimait, à la fois, la revendication d’une
constitution spécifique et son éventuelle sécession en faveur d’une
autre puissance, au cas où la révolution de la métropole s’avèrerait
dangereuse. Toutefois, en formant des assemblées coloniales exclu-
sivement blanches, le courant de Larchevesque-Thibaud provoqua la
guerre civile au sein de la classe des maîtres, à Saint-Domingue, et
entama un processus de désintégration de la société coloniale par le
haut.
D’allure prudente, le projet de Moreau de Saint-Méry n’ouvrait
que sur un aménagement bien étroit du ségrégationnisme, avec sa
théorie du néo-blanc, qui faisait appel à un gouvernement despotique,
conforme à son objectif on en conviendra, mais qui devait compter sur
les capacités offensives des forces contre-révolutionnaires en France
même. Ce fut néanmoins la carte que joua Moreau dans l’Assemblée
constituante ; rejeté à Saint-Domingue par le courant de Larchevesque-
Thibaud, il agissait en France, au niveau du pouvoir de la métropole. Il
avait un projet et venait de passer à l’offensive.
Le mystère du reniement de « ses principes intimes », évoqué à
mots couverts par l’historien Pluchon au sujet de Moreau de Saint-
Méry, semble s’éclaircir : la théorie du néo-blanc, qui permet à un
métissé ayant « franchi la barrière de couleur » d’intégrer la « classe
dominante », serait « un de ses principes intimes », que Pluchon n’a
qu’indiqués, réservant sans doute son savoir mystérieux... à ceux qui
savent. Deux siècles avant, Julien Raimond et Cournand l’avaient
révélé au public, estimant que la lumière devait être faite sur des thèses
aussi contraires aux droits de l’humanité.
Chapitre 5

La campagne du club Massiac contre


la Société des Citoyens de Couleur

La réponse de Cocherel au Mémoire de Grégoire

Cocherel répondit, lui aussi, au Mémoire de Grégoire par ses


Observations à l’Assemblée nationale sur la demande des Mulâtres 1.
Reprenant le thème de l’absence d’ordres dans la société colo-
niale, qui ne connaîtrait que la distinction libre/esclave, Cocherel
niait l’existence de la catégorie des libres de couleur. Il affirmait que
les députés des colons admis par l’Assemblée représentaient bien les
40 000 personnes libres de Saint-Domingue. La guerre des chiffres
commençait :

« Lorsque les Députés de Saint-Domingue sont venus solliciter


leur admission à l’Assemblée Nationale, ils vous ont annoncé qu’ils
étaient les représentants des Communes de leur Pays ; ils vous ont
déclaré qu’ils n’y connaissaient point la distinction des ordres ; ils vous
ont dit qu’ils n’en connaissaient qu’un, celui d’hommes libres ; ils vous
ont présenté l’état de population qu’ils ont fait monter à environ 40 mille
hommes ; vous avez fixé le nombre de leurs Députés, en raison de cette
population seulement, sans vouloir avoir égard à l’importance, à la
richesse de la Province qu’ils représentent, et à l’étendue de son terri-
toire, principe que vous venez cependant de consacrer depuis cette
époque par un de vos décrets. Vous avez donc jugé l’île de Saint-
Domingue suffisamment représentée 2. »

Cette entrée en matière est une désinformation manifeste. En


effet, les députés de Saint-Domingue, tous nobles, avaient demandé
une représentation dans l’ordre de la noblesse. Certes, ce texte est écrit
après la Nuit du 4 août qui avait supprimé la distinction des ordres dans
la société française, mais le propos de Cocherel vise à construire la
110 L’aristocratie de l’épiderme

fiction d’une société coloniale qui, ne connaissant ni les ordres ni la


féodalité de la métropole, apparaîtrait sans autre hiérarchie que celle de
la liberté et de l’esclavage. Cependant, lors du débat de juillet 1789,
l’Assemblée avait admis une députation représentant les seuls colons
blancs de Saint-Domingue, raison pour laquelle le nombre des députés
avait été réduit à six, mais Cocherel veut faire oublier ce fait.
La demande de représentation des citoyens de couleur est rendue
suspecte par différents moyens. Tout d’abord le nom : Cocherel les
désigne par le vocable mulâtres, péjoratif dans la langue du préjugé
de couleur des colons comme ils nous l’ont appris maintes fois, et qui
ne désigne qu’une catégorie des libres de couleur, ce qui lui permet
d’en réduire le nombre : « Cependant aujourd’hui une réunion de quel-
ques individus isolés à Paris, connus dans les Colonies sous le nom de
Mulâtres, et dénommés à Paris Gens de couleur, vient réclamer contre
une représentation que vous avez jugée légale. » 3
S’en prenant à la décision du Comité de vérification de donner
deux représentants aux citoyens de couleur, Cocherel minimise le
nombre des membres qui y furent favorables :

« Mais permettez-moi, Messieurs, de faire quelques questions


d’abord à M. le Rapporteur du Comité de vérification, avant de répon-
dre à cette réclamation : il serait intéressant qu’il nous apprît de combien
de membres était composé le Comité lorsqu’il a donné son avis. On m’a
assuré qu’il ne s’y était trouvé que neuf commissaires, que leurs opi-
nions avaient été très partagées, que quatre ou cinq membres, au plus,
avaient été de l’avis du rapport arrêté dans le Comité. »

Suit une note assassine contre Grégoire :

« Nota. Il est très à propos de remarquer encore que dans le nombre


des cinq honorables Membres qui ont voté en faveur des Mulâtres, était
M. le curé Grégoire, qui venait de répandre, contre les habitants des
Colonies, un libelle incendiaire, où, entre autres nouveaux principes de
morale, proclamés charitablement par M. le curé, on lit ceux-ci :
Pag. 11. “Ainsi l’intérêt et la sûreté seront pour les Blancs la
mesure des obligations morales : Nègres et gens de couleur, souvenez-
vous en. Si vos despotes persistent à vous opprimer, ils vous ont tracé la
route que vous pourrez suivre”.
Pag. 29. “Convient-il que nos Esclaves deviennent nos égaux ?
je crains bien que cela ne soit le fin mot ! pauvre vanité ! je vous renvoie
Le club Massiac contre la Société des Citoyens de Couleur 111

à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : tirez-vous en,


s’il se peut”.
Pag. 35. “Puissé-je voir une insurrection générale dans l’Univers,
pour étouffer la tyrannie, ressusciter la liberté, etc.”
Pag. 36. “Il ne faut qu’un Othello, un Padrejan pour réveiller dans
l’âme des Nègres les sentiments de leurs inaliénables droits”.
Pag. 37. “Parce qu’il vous faut du sucre, du café, du tafia : indi-
gnes mortels ! mangez plutôt de l’herbe et soyez justes”.
Je ne fais que citer, et je ne me permets aucune réflexion sur les
principes religieux et pacifiques de M. le curé, insérés dans son libelle :
c’est aux représentants de la Nation, assemblés à les apprécier et à les
juger. Ce libelle a été remis à chacun des Messieurs, avec la plus grande
publicité, par mandement de M. le curé d’Embermenil. » 4

Cocherel met ensuite en question la légitimité de la réclamation


des citoyens de couleur. L’esprit tracassier qu’il révèle ici n’a toutefois
pas utilisé l’argument de l’origine des citoyens de couleur. Peut-être
sous l’effet du texte de Grégoire, qui l’avait démonté et ridiculisé. Par
contre, il les suspecte de bâtardise, de domesticité ou de n’être pas né
dans les colonies françaises :
« Je demanderai ensuite comment est formée, est composée cette
espèce de corporation ? Est-ce de Colons ? ces Colons sont-ils affran-
chis ? de laquelle des quatorze Colonies françaises sont ces Colons ? ces
Colons sont-ils propriétaires dans les Colonies ? ces Colons ont-ils des
pouvoirs ? en quel nombre sont ces pouvoirs ? sont-ils donnés par des
propriétaires résidents dans les Colonies ? ces pouvoirs sont-ils légaux ?
les procurations sont-elles passées devant Notaires ? sont-elles légali-
sées dans les formes prescrites par les juges des lieux ? quel est l’état de
ces soi-disant Colons ? n’est-ce pas, peut-être, celui de la bâtardise, celui
de la domesticité ?
Je demanderai encore si ces hommes, quoique Gens de couleur, ne
peuvent pas être nés en France, sans avoir pour cela aucuns rapports,
aucunes propriétés à Saint-Domingue ? Ces Gens de couleur ne peuvent-
ils pas être nés dans une colonie étrangère ? Voilà ce qu’avait à examiner,
Messieurs, votre Comité de vérification. » 5

Il affirme que les citoyens de couleur, libres et propriétaires, font


partie des « Communes des Colonies », qu’ils sont donc représentés et
que leur réclamation est alors sans fondement. Il les suspecte d’une
manœuvre de division :
112 L’aristocratie de l’épiderme

« Au reste, en supposant à quelques-uns de ces Hommes de


couleur toutes les qualités requises pour appuyer leurs réclamations,
je leur demanderai s’ils veulent former une classe particulière, s’ils pré-
tendent à une distinction d’ordre, si leur projet est de se séparer des
Communes des Colonies composées d’hommes libres, en sollicitant
cette représentation qui détruirait tous les principes de l’Assemblée
nationale ?
[...] Je me résume et je dis que s’il est prouvé que les Gens de
couleur sont propriétaires libres des Colonies, il est prouvé par là même
qu’ils composent les Communes des Colonies dont la représentation a
été calculée et fixée par un Décret de l’Assemblée nationale, en raison
de la population des Communes des Colonies. » 6

Cocherel interprète le décret de l’Assemblée, qui admettait une


représentation des colons blancs de Saint-Domingue, en lui faisant dire
qu’il admet une représentation des hommes libres et propriétaires
formant les Communes des Colonies. Or, il s’agit des mêmes colons
blancs et du même décret ! Cocherel ajoute, et c’est son interprétation
personnelle, que s’il est prouvé que des gens de couleur sont libres et
propriétaires, ils font partie des Communes et sont donc déjà représen-
tés. Ainsi, la question des citoyens de couleur est-elle renvoyée non à
une décision de l’Assemblée nationale, mais à ceux qui prouveront que
des hommes de couleur sont libres et propriétaires, c’est-à-dire aux
assemblées coloniales.
On notera que l’Assemblée laissa l’interprétation de Cocherel sur
son décret du 4 juillet 1789 sans réponse.
Cocherel ne néglige pas d’opposer les sang-mêlé aux Nègres libres
qui ont, eux, la sagesse de faire confiance aux députés des colons :

« Les Nègres libres, qui ont le même droit que les Gens de couleur,
seront également appelés ; plus sages que les Gens de couleur, plus
reconnaissants que leurs enfants, ils se tiennent à l’écart dans ce
moment, mais leur confiance en nous est pour nous un nouveau titre de
défendre leurs intérêts comme les nôtres, ils nous seront toujours aussi
chers ; nous en contractons avec eux un nouvel engagement dans le sanc-
tuaire même des Représentants de la Nation : Nous serons fidèles
à notre serment 7. »

Il propose un projet de décret contre l’application de la


Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dans les colonies :
Le club Massiac contre la Société des Citoyens de Couleur 113

« Voici donc le décret que je propose : l’Assemblée Nationale,


considérant la différence absolue du régime de la France à celui de ses
Colonies, déclarant par cette raison que plusieurs de ses Décrets, notam-
ment celui des Droits de l’homme ne peut convenir à leur Constitution,
a décrété et décrète que toute motion relative à la Constitution des
Colonies serait suspendue et renvoyée à l’époque où elle recevra, du sein
même de ses Colonies, leurs vœux légalement manifestés dans
un Plan de Constitution qui sera soumis à un sérieux examen de
l’Assemblée Nationale, avant d’être décrété 8. »

Il est assez remarquable qu’à la demande des citoyens de couleur


Cocherel réponde par un projet de décret mettant les colonies en dehors
du champ d’application des principes de la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen. Il avait déjà plaidé en faveur d’une constitution
spécifique pour les colonies, à cause de l’esclavage. Mais ici, il s’agit
de répondre à la demande des citoyens de couleur. Or, les textes de la
Société des Citoyens de Couleur depuis le 23 novembre 1789 et celui
de Grégoire proposaient des projets qui visaient à détruire la société
coloniale ségrégationniste et par un processus d’égalité partielle des
droits en s’appuyant sur l’initiative législatrice de l’Assemblée natio-
nale contre les députés des colons qui agissaient en France et dans les
colonies.
Ce projet de décret, en revanche, faisait avancer l’idée d’une
constitution spécifique pour les colonies. Il demandait même que
l’Assemblée nationale ne s’occupe plus des colonies jusqu’à ce que
les assemblées coloniales se soient exprimées sur leur constitution.
Nous reconnaissons ici la tactique prudente du Club Massiac, reprise
par le Comité d’agriculture, cherchant à éviter les débats de fond à
l’Assemblée, tout en se préparant à riposter si nécessaire. Il fallait
obtenir de l’Assemblée elle-même qu’elle abandonne les citoyens de
couleur. Cocherel, contre Moreau de Saint-Méry, poursuivait la tac-
tique de la dissimulation des réalités ségrégationnistes coloniales,
n’hésitant pas à manier la désinformation. Mais une question nouvelle
se posait depuis le coup de butoir porté par Moreau de Saint-Méry : la
tactique de dissimulation était-elle encore tenable ?
Cocherel représentait bien le courant autonomiste-indépen-
dantiste des colons, qui s’imposait alors à Saint-Domingue sous la
direction de Larchevesque-Thibaud, et cherchait, à Paris, à obtenir une
constitution spécifique pour les colonies afin d’éviter, dans l’avenir,
114 L’aristocratie de l’épiderme

tout débat public. Moreau de Saint-Méry, quant à lui, proposait tout


autre chose : passer à l’offensive et entraîner l’Assemblée constituante
dans une politique ouvertement esclavagiste et ségrégationniste, avec
l’appui des forces contre-révolutionnaires qui se développaient en son
sein depuis la Grand Peur de juillet 1789.

Observations de Raimond sur les attaques des députés


des colons

Julien Raimond publia ses Observations adressées à l’Assemblée


nationale par un député des colons amériquains 9, dans lesquelles il
rappelait que la députation des colons blancs acceptée par l’Assemblée,
en juillet 1789, ne représentait explicitement que la population blanche
de Saint-Domingue et non les gens de couleur.
Il entreprit de répondre à Cocherel qui mettait en doute la repré-
sentativité de la Société des Citoyens de Couleur par un historique
de sa propre lutte menée depuis 1783 à Saint-Domingue, puis à Paris,
et publia dans ce texte les lettres qu’il avait reçues des gouverneurs et
des ministres de la Marine entre 1783 et 1789.
On y apprend que le gouverneur Bellecombe écrivait à Raimond,
le 27 mars 1783, pour lui signifier qu’il avait bien reçu 9 410 livres de
la part des « Gens de couleur de la paroisse d’Aquin », représentant leur
participation à un vaisseau que la colonie offrait au roi, et qu’il atten-
dait un Mémoire dont Raimond lui avait déjà parlé. Le 11 mai suivant,
Bellecombe écrivait à Raimond qu’il avait reçu ce « Mémoire sur le sort
actuel des hommes de couleur » et qu’il allait en faire part au ministre
de la Marine, Castries.
Raimond reçut l’autorisation de venir en France, ce qu’il fit en
1784 et fut reçu, en 1786, par Castries à qui il remit d’autres mémoires.
Le 6 mai 1786, Castries écrivait à Raimond qu’il avait reçu « les
trois Mémoires par lesquels vous réclamez au nom des Gens de
couleur, contre les vexations que les blancs leur font éprouver dans les
Colonies », et qu’il allait les transmettre aux administrateurs de Saint-
Domingue pour avoir leur avis. Le nouveau gouverneur, la Luzerne,
reçut ces mémoires, revint en France en 1788, après la démission de
Castries, pour être nommé ministre de la Marine.
Le 27 novembre 1788, la Luzerne écrivait à Raimond qui deman-
dait des nouvelles de ses mémoires, pour l’informer qu’il les avait
Le club Massiac contre la Société des Citoyens de Couleur 115

transmis au nouveau gouverneur, du Chilleau. En février 1789,


Raimond adressait un nouveau mémoire au ministre qui lui en accusa
réception le 5 mars 1789 et qu’il transmettait au gouverneur pour avoir
son avis. 10
Ainsi, de 1783 à 1789, Raimond avait régulièrement adressé des
mémoires sur le sort des gens de couleur au ministre de la Marine. Ni
Castries ni la Luzerne, apparemment favorables à une amélioration
du sort des gens de couleur, n’avaient osé braver la résistance des
colons ségrégationnistes. Mais, en publiant cette correspondance,
Raimond voulait démontrer que les gouverneurs et les ministres
l’avaient bien reconnu pour le représentant des « colons américains »
libres de couleur 11.
Il jetait, par la même occasion, quelques lumières sur l’esprit
réformateur de la monarchie depuis le ministère de Castries, et son
échec. En puisant dans son expérience acquise depuis 1783, il entrepre-
nait, pour la seconde fois depuis le début de la révolution, la publication
de documents concernant l’histoire de Saint-Domingue, et nous avons
présenté précédemment son historique de la législation qui, progressi-
vement, introduisit le préjugé de couleur.
Raimond réclame à nouveau une représentation des citoyens
de couleur, et précise que cette décision doit être prise, non par les
assemblées de colons, mais par l’Assemblée nationale : « C’est donc
à la Nation assemblée à décider du rang que nous devons avoir dans
l’état civil, et non aux Colons blancs seuls, comme M. Cocherel le
propose 12. »
Il réclame enfin les droits de l’homme et du citoyen et rappelle
l’objectif d’abolition de l’esclavage qu’il n’a, pour sa part, jamais cessé
de lier à la lutte des citoyens de couleur :

« Nous ne cesserons de répéter que nous sommes libres au phy-


sique, au moral et politiquement, que nous sommes enfin rentrés dans
les droits imprescriptibles de l’homme, et qu’en conséquence nous ne
devons faire qu’une même classe, qu’un même ordre, avec tous les
ingénus nés de la Colonie. Et que si malheureusement il existe, sous la
domination française, un pays où l’on croit l’esclavage nécessaire
encore pour un temps ; il faut, dis-je, que dans ce pays il n’y ait que deux
classes, celle des libres ou ingénus, et celle des esclaves ; ne serait-ce
que pour contenir plus efficacement ces derniers, jusqu’à ce que la
Nation ait pris des moyens sûrs pour les ramener à l’état de liberté, par
116 L’aristocratie de l’épiderme

une succession de temps, et par des moyens qui puisse agir, sans causer
un ébranlement funeste aux Colons et à la Métropole 13. »

On pourra lui reprocher une formulation aussi prudente, proche de


celle que Grégoire exprimait dans son projet de décret. Il nous semble
toutefois intéressant de souligner le lien que Raimond établit à nouveau
entre destruction du préjugé de couleur et abolition de l’esclavage.

La Société des Citoyens de Couleur n’obtient pas le soutien


de la Commune de Paris

Le 11 février, la Société des Citoyens de Couleur fut reçue à l’as-


semblée des représentants de la Commune de Paris, dont deux de ses
alliés étaient membres, Joly, son président et avocat, et Brissot 14. Joly
présenta leur Adresse 15 qui rendait hommage à la révolution en cours, à
la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et à la Ville de Paris
qui, dans ses doléances, réclama que l’on prenne en considéra-
tion l’état des esclaves dans les colonies : « Nous l’avons toujours
regar-dée (la Ville de Paris) comme notre Première Patrie ; elle est
encore le Chef-lieu de tous nos établissements publics ; elle-même
nous a déjà traités comme ses enfants ; elle seule a daigné s’occuper
de nous dans ses cahiers ; elle a demandé que notre sort fut pris en
considération. » 16
L’Adresse s’exprime au nom des esclaves et des libres de couleur
et présente la réalité de deux classes d’infortunés dans les colonies :

« Distinguons, Messieurs, de cette classe infortunée, celle plus


infortunée encore que l’intérêt et la cupidité ont vouée à l’esclavage et
dont les planteurs disposent comme de leurs propriétés.*
Leur mauvaise volonté et (pourquoi ne le dirions-nous pas) la
crainte, la certitude de succomber leur font sans cesse confondre la
cause des Noirs, celle de l’esclavage, la suppression de la traite AVEC
LA RÉCLAMATION DES CITOYENS DE COULEUR.
Dénués de toute espèce de moyens pour repousser des Citoyens,
des Propriétaires, des Contribuables, des Français qu’ils ont perpétuel-
lement accablés du poids de leur despotisme, ils se bornent à répandre
sur la question même, des nuages que l’éloignement des colonies,
la nouveauté de la matière leur font espérer qu’on ne pourra jamais dis-
siper.
Le club Massiac contre la Société des Citoyens de Couleur 117

Mais qu’ils ne s’y trompent pas. L’illusion ne peut pas être de


longue durée. La vérité prendra la place de l’erreur et la France entière
nous vengera d’une méprise que les hommes instruits ne peuvent pas
avoir partagé 17.
* Nous ne saurions trop insister sur cette différence que nos ennemis prétendent
ne pas exister. »

L’Adresse cherche à faire la lumière sur la question occultée des


libres de couleur : « C’est au nom des Citoyens libres de couleur que
nous avons l’honneur de nous présenter devant vous, c’est-à-dire au
nom de plus de soixante mille personnes, NÈGRES LIBRES ou issues
D’UN SANG-MÊLÉ ; c’est à leur nom que nous venons réclamer votre
protection et votre appui 18. »
Elle tient à mettre fin à la tentative de division que des députés des
colons se sont efforcés d’introduire, en opposant les Nègres libres aux
métissés libres. Elle résume ensuite l’état d’humiliation que subit cette
classe et l’espérance que les débuts de la Révolution ont suscitée et rap-
pelle la lutte menée par la Société des Citoyens de Couleur, son accueil
favorable à l’Assemblée le 22 octobre 1789, puis au Comité de vérifi-
cation. Elle souligne que les exclus de la société d’ancien régime ont
commencé à recouvrer leurs droits :

« Ils (les citoyens de couleur) ont demandé que le principe de


représentation fût décrété par rapport à eux, comme il l’a déjà été en
faveur de ceux que le préjugé en avait privés.*
* Les Protestants, les Juifs, les Comédiens, les Parents des suppliciés sont parve-
nus à la qualité de Citoyens actifs. Ils ont recouvré ce dont ils étaient injustement privés
depuis plusieurs siècles 19. »

L’Adresse rappelle ensuite qu’il ne reste plus à leurs adversaires


que la calomnie, pour combattre une cause juste, en jetant la suspicion
et la crainte dont le redoutable effet se révèle dans le retournement de
l’opinion publique et de celle des députés :

« Il restait une dernière ressource aux Représentants des Blancs ;


c’était de nous calomnier dans l’Assemblée Nationale même ; d’inspi-
rer des craintes, des défiances ; de supposer dans les colonies des
mouvements, des insurrections qui n’ont jamais existé ; c’était de nous
prêter des idées, des vues, des projets que nous n’avons jamais conçus ;
c’était d’assurer que l’intérêt de la France, celui du commerce, la sûreté
118 L’aristocratie de l’épiderme

publique, l’existence même des colonies dépendaient de notre avilisse-


ment. Ils l’ont saisie avec une sorte de fureur.
Et, malgré nos démarches, nos prières, nos sollicitations conti-
nuées pendant trois mois ; malgré que le Comité de vérification soit en
état, qu’il demande à faire son rapport ; malgré que nous ayons été mis
plusieurs fois à l’ordre du jour ; enfin, Messieurs, malgré que notre
demande soit légitime, que le succès en soit infaillible, nous n’avons pas
encore pu parvenir à nous faire entendre.
Sommes-nous assez heureux pour rencontrer un partisan de la
Justice, un soutien de l’humanité ? Quelqu’un se détermine-t-il à parler
en notre faveur 20 ? »

Elle met en garde la Commune de Paris contre un de ses membres,


Moreau de Saint-Méry, dont les citoyens de couleur avaient déjà pu
mesurer le caractère despotique :

« Leur demande (des citoyens de couleur) a été renvoyée au


Comité de vérification ; elle y a été instruite contradictoirement avec les
Colons blancs ; et malgré leur coalition criminelle pour empêcher les
Citoyens de couleur de sortir du royaume, de se rendre dans leur patrie,
et même de correspondre avec elle ; malgré leurs injures, leurs person-
nalités, malgré les mille et un libelles dont ils ont inondé la capitale ;
malgré les observations impolitiques et anonymes* d’un Colon que nous
nous glorifierions d’avoir vu parmi vous, dans les moments les plus
périlleux de la révolution, si les principes de liberté qu’il paraît avoir
professé n’avaient fait place à ceux du mépris et du despotisme les plus
absolus ; malgré toutes ces difficultés, le Comité s’est décidé ; il a pro-
noncé en notre faveur.
* L’anonyme doit être dévoilé ; c’est M. Moreau de S. Méry 21. »

Enfin, elle exprime la conscience de leur exclusion qui fait d’eux


des étrangers. Victimes du préjugé de couleur dans les colonies, ils
sont en train d’assister à la victoire de leurs ennemis qui s’emploient
à légaliser, en France même, ce préjugé. Reprenant l’analyse de
Cournand qui, dans sa réponse à l’Anonyme, mettait en lumière la
contre-révolution coloniale, l’Adresse pointe clairement le danger
de cette contre-révolution en cours. La Commune de Paris sera-t-elle
la protectrice de la demande des citoyens de couleur auprès de
l’Assemblée nationale ? Comprendra-t-elle que la révolution en France
rencontre celle des colonies et que leurs ennemis sont communs,
Le club Massiac contre la Société des Citoyens de Couleur 119

comme le révèle Moreau de Saint-Méry avec sa double fonction de


député des colons blancs de la Martinique et de représentant de la
Commune de Paris ?

« Jetés pour ainsi dire au hazard, à trois mille lieux de leur Patrie ;
étrangers au milieu de la Métropole ; frappés du sceau d’une réprobation
qui devait tomber tout entière sur ceux qui la leur ont imposée ; victimes
du préjugé qui les poursuit ; victimes dévouées de la calomnie qui les
outrage ; livrés à eux-mêmes ; abandonnés à eux seuls ; ils n’ont que
vous, ils ne peuvent avoir que la Commune pour appui.
Conquérants, Défenseurs de la liberté française, vous serez aussi
les protecteurs de la justice, de l’innocence et de la vérité. Vos regards
attendris se reposeront un instant sur nos têtes ; ils se reporteront aussi-
tôt sur les Contrées, sur les Colons infortunés que nous avons l’honneur
de représenter : et justement indignés de l’oppression sous laquelle ils
gémissent ; plus indignés encore de la persécution qu’ils éprouvent
au milieu de vous, jusque sous les yeux du Corps législatif, vous
vous déclarerez leurs défenseurs et leurs frères ; vous daignerez appuyer
leurs demandes, EN FAIRE RÉCLAMER LE JUGEMENT PAR VOS
REPRÉSENTANTS À L’ASSEMBLÉE NATIONALE ; vous partagerez,
avec l’ancienne Rome, l’honneur d’un protectorat qui doit désormais
établir, entre toutes les parties d’un grand Empire, l’union qui peut seule
déconcerter les ennemis de notre liberté 22. »

Parmi les membres de la Commune siégeaient De Marchais et


Maissemy qui répondirent aux citoyens de couleur en exposant la posi-
tion du club Massiac 23.
De Marchais prit la défense de la traite et de l’esclavage et
Maissemy accusa les citoyens de couleur de se présenter comme
une « classe particulière », reprenant l’argumentation de Cocherel. La
manœuvre jeta, une fois de plus, la confusion dans l’assemblée qui
refusa de soutenir la demande de la Société des Citoyens de Couleur.
Ce fut un nouvel échec.
Dans le registre de la Société des Amis des Noirs, on peut lire le
compte rendu que fit Brissot de cette séance de la Commune de Paris :

« Le président a rendu compte de la discussion qui avait été faite à


la Commune de Paris sur la cause des Noirs libres, relative à l’admission
des gens de couleur à l’Assemblée nationale. Il a dit que pour se confor-
mer au vœu de la Société, il avait défendu cette cause qui a été très
120 L’aristocratie de l’épiderme

vivement soutenue par MM. De Bourges, Bosquillon, Bertolio, Garran


de Coulon et Danton. Arrêté qu’il serait écrit des lettres de remercie-
ments aux quatre dernières personnes. » 24

L’échec que les citoyens de couleur rencontrèrent à la Commune


de Paris permet de mesurer l’influence du club Massiac qui avait réussi
à gagner ou effrayer de nouveaux secteurs de l’opinion publique.
Chapitre 6

La campagne du club Massiac


pour le maintien de la traite
et de l’esclavage

À l’Assemblée, un des députés des colons blancs de Saint-


Domingue déposait sur le bureau, le 29 décembre 1789, un Tableau de
la situation des colonies qui défendait le maintien de la traite et de l’es-
clavage et dénonçait l’anticolonialisme de la manière suivante :

« Il est en effet bien extraordinaire que les mêmes écrivains qui


proposent l’affranchissement des nègres et l’abolition de la traite,
conseillent en même temps l’abandon des colonies et veulent ou que la
France renonce absolument à toute liaison avec elles (car il en est qui
vont jusque là), ou qu’elle se borne à les considérer non plus comme des
provinces asservies, mais comme des États amis, protégés, si l’on veut,
mais étrangers et séparés 1. »

Bien que ces écrivains ne soient pas nommés, on peut y recon-


naître la position de Grégoire. Puis, le texte demandait que l’Assemblée
reconnaisse aux colonies le pouvoir de proposer leur constitution spé-
cifique concernant leur régime intérieur :

« Enfin, Messieurs, vous prononcerez hautement que loin d’adop-


ter l’idée de l’affranchissement des nègres, de l’abolition de la traite et
celle de l’abandon des colonies, la France, instruite, pénétrée de tous les
avantages qu’elle en recueille, resserre les liens qui les unissent depuis
près de deux siècles ; mais qu’elle leur laisse le soin de rédiger leur
constitution et d’ordonner leur régime intérieur, en se réservant le juste
droit de le sanctionner et de régler, de concert avec elles, les lois
commerciales qui doivent assurer à la métropole le prix de la protec-
tion qu’elle leur donne. »
122 L’aristocratie de l’épiderme

Ce texte, mis à la disposition des députés, ne fut pas débattu.


L’idée d’une « constitution spécifique » dans les colonies faisait ainsi
son chemin dans l’Assemblée elle-même.
Lorsque la Société des Amis des Noirs publia une Adresse
à l’Assemblée Nationale pour l’abolition de la traite le 5 février 1790,
le débat n’eut pas lieu dans, mais en dehors de l’Assemblée, selon le
souhait des colons.

L’Adresse de la Société des Amis des Noirs contre la traite,


5 février 1790

Le 3 janvier 1790, Brissot proposait, à la Société des Amis


des Noirs, de ne présenter une adresse sur la suppression de la traite
que lorsque l’Assemblée nationale aurait répondu à la demande des
citoyens de couleur 2. Le 12 février, l’adresse fut imprimée et distribuée
aux députés de l’Assemblée 3.
La campagne du club Massiac fut déclenchée dans le public à
partir de la diffusion de cette adresse. La Société des Amis des Noirs,
constatant que l’Assemblée ne répondait pas à la demande des citoyens
de couleur, décida de publier l’adresse sur la suppression de la traite.
Elle expose sa position officielle en faveur de la suppression de la traite
des Africains et répond à une série d’objections formulées par les par-
tisans de son maintien, à l’occasion de la campagne menée par le club
Massiac. L’Adresse précise que la Société a été calomniée et que ses
adversaires ont prétendu qu’elle réclamait l’abolition de l’esclavage et
l’extension des principes de la Déclaration des droits de l’homme et du
citoyen aux esclaves des colonies françaises. Elle s’en défend en ces
termes :

« Nous ne demandons point que vous restituiez aux Noirs François


ces droits politiques, qui seuls cependant attestent et maintiennent la
dignité de l’homme ; nous ne demandons pas même leur liberté. Non, la
calomnie, soudoyée sans doute par la cupidité des Armateurs, nous en a
prêté le dessein et l’a répandu partout ; elle voulait soulever tous les
esprits contre nous, soulever les planteurs et leurs nombreux créanciers,
dont l’intérêt s’alarme de l’affranchissement même gradué. Elle voulait
alarmer tous les François, aux yeux desquels on peint la prospérité des
Colonies, comme inséparable de la Traite des Noirs et de la perpétuité
de l’esclavage.
Le club Massiac pour le maintien de la traite et de l’esclavage 123

Non, jamais une pareille idée n’est entrée dans nos esprits ; nous
l’avons dit, imprimé dès l’origine de notre Société, et nous le répétons,
afin d’anéantir cette base, aveuglément adoptée par toutes les villes
maritimes, base sur laquelle reposent presque toutes leurs adresses.
L’affranchissement immédiat des Noirs serait non seulement une opéra-
tion fatale pour les Colonies ; ce serait même un présent funeste pour les
Noirs, dans l’état d’abjection et de nullité où la cupidité les a réduits. Ce
serait abandonner à eux-mêmes et sans recours des enfants au berceau,
ou des êtres mutilés et impuissants 4. »

L’Adresse précise alors son objet :

« Il n’est donc pas temps encore de la demander, cette liberté ; nous


demandons seulement qu’on cesse d’égorger régulièrement tous les ans
des milliers de Noirs, pour faire des centaines de captifs ; nous deman-
dons que désormais on cesse de prostituer, de profaner le nom François,
pour autoriser ces vols, ces assassinats atroces ; nous demandons en un
mot l’abolition de la Traite, et nous vous supplions de prendre prompte-
ment en considération ce sujet important 5. »

Elle présente un tableau de cet « horrible commerce » en rap-


pelant les « manœuvres infâmes » employées par les Armateurs, pour
susciter des guerres en Afrique qui leur procureront des captifs, et
annonce qu’elle prépare la publication d’une abondante documentation
sur le commerce et le transport des Africains.
Elle aborde ensuite le cœur de sa démonstration en analysant les
désavantages de la traite des Noirs du point de vue des intérêts mêmes
des colons et des colonies. La traite est ruineuse pour l’Afrique, les
Africains, le commerce, les revenus publics et les colons. Elle entraîne
la mortalité d’un nombre élevé de marins voués à ce commerce. Les
primes à la traite sont un fardeau pesant sur les contribuables et se
montent à 2 500 000 livres par an. Les captifs africains sont de plus
en plus difficiles à trouver. Ces raisons devraient contribuer à faire
comprendre aux colons leur intérêt nouveau : substituer à la traite des
Africains l’élevage de la main-d’œuvre sur place dans les colonies :

« À l’égard des colons, nous vous démontrerons que, s’ils ont


besoin de recruter des Noirs en Afrique, pour soutenir la population
des Colonies au même degré, c’est parce qu’ils excèdent les Noirs
de travaux, de coups de fouet, d’inanition ; que, s’ils les traitaient avec
124 L’aristocratie de l’épiderme

douceur et en bons pères de famille, ces Noirs peupleraient, et que cette


population, toujours croissante, augmenterait la culture et la prospérité ;
que l’expérience de beaucoup de Planteurs Anglois et François, pendant
un grand nombre d’années et dans différentes Isles, atteste ces vérités
incontestables, que la douceur du traitement augmente la population,
que la population indigène dispense des recrues étrangères, et par consé-
quent enrichit le Maître en améliorant le sort de l’esclave. Or, ce qui se
fait dans vingt habitations peut s’exécuter et réussir dans cinq cents, et
par conséquent dans toutes les Isles à sucre. » 6

C’est la transformation de la condition de l’esclave qui est ici


proposée.
Supprimer la traite implique de changer la forme de reproduction
de la main-d’œuvre esclave, d’abandonner le système de remplacement
des Bossales par de nouveaux Bossales et d’entamer une généralisation
de l’élevage de la main-d’œuvre esclave sur place, qui substituera aux
Bossales ces esclaves créoles.
La cause qui incitait à changer la forme de reproduction de la
main-d’œuvre esclave résidait dans la crise de la fourniture du marché
africain de captifs qui se manifestait par une hausse des prix de la mar-
chandise humaine :

« Nous vous démontrerons que l’abolition de la Traite sera


avantageuse aux Colons, parce que n’ayant plus de Noirs à acheter, ils
ne seront plus obligés de contracter des dettes énormes envers les
Armateurs et Capitalistes d’Europe, qui les engagent par leur crédit
meurtrier à continuer ce recrutement pernicieux d’esclaves : dettes, dont
le montant ne peut que se tripler rapidement par la hausse rapide
et infaillible du prix des Noirs, qui, ne pouvant plus se voler qu’à des dis-
tances immenses dans l’intérieur de l’Afrique, deviennent une
marchandise très chère. » 7

Ce changement de la forme de reproduction de la main-d’œuvre


permettra d’introduire la force animale et la mécanisation dans l’orga-
nisation du travail de la plantation, ce que Brissot appelle « adoucir
l’esclavage », « la douceur du traitement augmente la population ».
Brissot n’emploie pas le terme « Bossale », mais celui de « Nègre afri-
cain » qu’il différencie de « Nègre créole » :

« Nous vous démontrerons que l’abolition de la Traite sera


avantageuse aux Colons, parce que son premier effet sera d’amener cet
Le club Massiac pour le maintien de la traite et de l’esclavage 125

état de choses, de forcer les Maîtres à bien traiter, bien nourrir leurs
esclaves, à favoriser leur population, à les aider dans leurs travaux par le
secours des bestiaux et d’instruments qui multiplieront les travaux en les
facilitant ; parce que ces Nègres étant mieux secondés seront mieux et
davantage, dans le même espace de temps, et par conséquent produiront
davantage ; parce que la population noire s’augmentant par elle-même
dans les Isles, plus de travaux, plus de défrichements et moins de mor-
talité en résulteront, puisqu’il est démontré que les Nègres-créoles sont
plus laborieux, plus tranquilles, mieux acclimatés, et par conséquent
moins sujets aux maladies que les Nègres-africains. » 8

L’une des conséquences sera d’accroître la population dans les


colonies et d’élargir le marché intérieur et la consommation des pro-
duits des manufactures de la métropole :

« Nous vous démontrerons que cette abolition [de la Traite] sera


même avantageuse à nos Manufactures, parce que, dans cet ordre de
choses, les planteurs ayant moins d’avances à faire et traitant mieux
leurs esclaves, la population s’accroîtra rapidement, et par conséquent la
consommation de nos denrées ; parce que le superflu des avances libres
sera reversé sur les objets de nos Manufactures, dont les Maîtres et les
esclaves consumeront une meilleure qualité et une plus grande quantité ;
parce que cette consommation s’accroîtra encore, lorsque les esclaves
pouvant disposer de leur travail, acquérir de l’aisance et leur liberté,
adopteront nos goûts et nos habitudes, et pourront consacrer une partie
du fruit de leurs travaux à l’achat des marchandises Européennes. » 9

Ce sera à l’issue de tous ces changements que la condition de


l’esclave créole pourra, en se rachetant, devenir un travailleur « libre »
et consommateur selon le modèle économiciste européen.
L’Adresse conclut sur la nécessité de hâter la réalisation de ce
processus, que son auteur désigne par les termes de « révolution » et de
« philanthropie », et qui consiste à mettre la suppression de la Traite à
l’ordre de la réflexion :

« Si donc vous attachez le plus grand intérêt et à votre gloire, et


au respect pour les grands principes et à la conservation des colonies,
hâtez-vous, non d’abolir la Traite ; nous ne cherchons pas à précipiter
cette décision, quoique nous soyons convaincus de sa justice et de ses
avantages, mais hâtez-vous de prendre promptement en considération la
demande de cette abolition... » 10
126 L’aristocratie de l’épiderme

Le projet de la Société des Amis des Noirs est incontestable-


ment favorable aux intérêts étroitement économiques de la métropole
et des colonies. On a bien compris que la mutation du Bossale en
esclave créole, ou du Nègre africain en Nègre créole selon les termes
de Brissot, nécessite le maintien de l’esclavage : seule sa condition
sera modifiée par les « adoucissements » prévus. L’affranchissement
viendra après cette mutation.
Il est assez remarquable de constater que ce texte ne fait aucune
allusion au caractère ségrégationniste des sociétés coloniales, pourtant
largement exposé par Julien Raimond et par Moreau de Saint-Méry. Le
préjugé de couleur est passé sous silence.
On mettra au compte de la Société des Amis des Noirs un grand
effort argumentaire pour éviter une insurrection des esclaves dans les
colonies et inviter les colons à prendre conscience de ce danger. Or,
nous avons vu que Moreau de Saint-Méry ne prenait pas ce danger au
sérieux, estimant que la fonction aliénante du préjugé de couleur était
suffisante pour préserver les colonies d’une telle menace.
Dans la filiation des physiocrates, la Société des Amis des Noirs
avait conscience que l’époque du renouvellement de la main-d’œuvre
esclave par le marché africain était terminée. La Société proposait un
projet cohérent au service des colons esclavagistes et l’on peut s’éton-
ner alors du peu d’écho qu’elle ait rencontré dans les milieux des
planteurs à qui elle s’adressait.
Si la présence de colons était réelle au moment de la création de
la Société des Amis des Noirs, depuis le début de la Révolution en
France, la réaction des clubs de colons fut davantage de l’ordre du rejet,
prêtant même à la Société des intentions qu’elle n’avait pas, comme
celle d’abolir l’esclavage. L’échec de la Société et de son projet en
faveur d’une nouvelle politique coloniale doit pouvoir s’expliquer.
Aurait-il été trop audacieux ? Heurtait-il trop directement les intérêts
des armateurs investis dans la traite, comme le laisse entendre l’Adresse
en recherchant spécifiquement l’adhésion des planteurs ?
Le rétrécissement du marché des captifs africains était connu des
armateurs comme des planteurs et le changement de la forme de repro-
duction de la main-d’œuvre esclave était déjà expérimenté dans les
colonies françaises, qui avaient connu des interruptions dans la fourni-
ture des Bossales, en période de guerres entre puissances européennes.
Cette expérimentation sera d’ailleurs poursuivie au début du siècle
suivant et systématisée au fur et à mesure de la limitation de la traite.
Le club Massiac pour le maintien de la traite et de l’esclavage 127

En tout cas, le peu d’écho que la Société des Amis des Noirs reçut
du milieu colon, alors qu’elle le recherchait initialement, reste à appro-
fondir.
Par ailleurs, on voit mal ce qui pouvait rapprocher la Société des
Amis des Noirs, colonialiste et favorable à un « adoucissement » de
l’esclavage, de Julien Raimond et de Grégoire, affirmant la nécessité de
détruire la société coloniale, esclavagiste et ségrégationniste, ce qui
reste également à éclaircir. Un fait apparaît clairement : les fondateurs
de la Société des Amis des Noirs ignoraient l’existence du préjugé de
couleur et ce fut la Société des Citoyens de Couleur qui leur apprit cette
réalité, à partir du 22 octobre 1789.

L’offensive du club Massiac en faveur de la traite,


12-27 février 1790

La réponse du club Massiac à la publication de l’adresse de la


Société des Amis des Noirs fut immédiate et s’abattit sur Paris comme
un coup de tonnerre. Elle commença par une intervention dans le dis-
trict des Filles Saint-Thomas, où résidait Brissot, mais aussi le colon
Milly qui était également avocat au Parlement et que l’assemblée du
district nomma « commissaire pour l’examen de la question relative à
l’abolition de la traite des Nègres ». Magol y résidait aussi et fut même
élu président de l’assemblée du district. Ce fut Magol qui ouvrit la cam-
pagne en prononçant un Discours sur la question relative à la liberté
des Nègres à l’assemblée générale du district, le 12 février 1790 11, en
faveur du maintien de la traite et de l’esclavage. Puis ce fut le tour de
Milly qui intervint à son tour, sur le même sujet et le 22 février, l’as-
semblée générale du district votait un arrêté en faveur du maintien de la
traite et de l’esclavage 12. Cette initiative fut suivie par les districts des
Carmes Déchaussés et des Filles-Dieu les 26 et 27 février.
Toutefois, la pression du club Massiac ne réussit pas à entraîner
l’assemblée des représentants de la Commune de Paris, qui refusa de
prendre un arrêté en faveur du maintien de la traite, mais n’en prit pas
davantage en faveur de sa suppression, tout comme il s’était abstenu de
soutenir la demande des citoyens de couleur. On aura aussi noté que
le club Massiac prenait sa revanche dans le district des Filles Saint-
Thomas où demeuraient Brissot et Necker qui s’étaient exprimés, l’un
et l’autre, contre la traite des esclaves.
128 L’aristocratie de l’épiderme

Le club Massiac disposait encore de l’Armée patriotique borde-


laise pour animer sa campagne. Des négociants de Bordeaux et des
planteurs qui y résidaient avaient créé la Société américaine résidente à
Bordeaux, filière du club Massiac, le 31 août 1789. Le négociant, et
négrier, David Gradis en fut l’un des principaux dirigeants. Cette
Société eut une forte influence sur la municipalité bordelaise, dont la
garde nationale lui était dévouée et prit le nom d’Armée patriotique
bordelaise. Le 28 novembre 1789, la Société américaine bordelaise
envoyait une adresse à l’Assemblée nationale en faveur du maintien
de la traite et de l’esclavage 13 et l’Armée patriotique arriva à Paris en
février 1790.
Le 18 puis le 23 février 1790, elle fut reçue à l’assemblée des
représentants de la Commune de Paris, à qui elle fit connaître son
adresse, mais n’obtint pas son soutien qu’elle recherchait pour appuyer
sa demande auprès de l’Assemblée constituante. Elle fut reçue éga-
lement au club des Jacobins sans que l’on connaisse la date de cette
réception 14, puis, le 25 février, à l’Assemblée nationale pour présenter
son adresse qui demandait précisément que le droit de propriété soit
reconnu sur des êtres humains :

« Vous avez consacré, Nosseigneurs, le droit de propriété ; mais la


propriété des colons ne serait-elle pas anéantie par l’affranchissement
forcé de ses Nègres, la plus importante de ses propriétés et qui seule peut
donner du prix aux autres ?...Daignez rassurer par un décret solennel les
colons sur leurs propriétés, le négociant sur ses opérations, le proprié-
taire sur ses créanciers, le cultivateur sur ses travaux, le manufacturier
sur son industrie 15. »

Lors de cette séance, Cocherel fit preuve d’un coup de génie


démagogique : il présenta un don patriotique de 4 400 livres que les
habitants de la ville des Cayes, dans la partie Sud de Saint-Domingue,
adressaient à l’Assemblée nationale pour : « le soulagement des
femmes et des enfants de ceux qui ont péri dans l’attaque et la prise de
la Bastille. » Ce don fut remis au maire de Paris 16.
Le 26 février, ce fut à la Société des Amis de la Constitution, dit
club des Jacobins, que la campagne en faveur du maintien de la traite
se fit entendre. Jean-Baptiste Mosneron-Delaunay avait été nommé
député du commerce de Nantes près de l’Assemblée nationale. Il s’était
déjà fait connaître en publiant un article dans Le Journal de Paris du
Le club Massiac pour le maintien de la traite et de l’esclavage 129

28 décembre 1789 dans lequel il répondait à une annonce de la Société


des Amis des Noirs 17.
Au club des Jacobins, Mosneron-Delaunay fit un panégyrique du
commerce colonial, de la traite des Africains et du système esclava-
giste. S’adressant aux Amis des Noirs, il affirma que la « traite
française » se faisait avec beaucoup de ménagements et vanta la
douceur et l’humanité des maîtres à l’égard des esclaves, leurs « instru-
ments de culture » :

« Je leur [aux amis des Noirs] dirai seulement qu’ils ont été
trompés quand ils ont cru que la traite française se faisait d’une manière
dure et cruelle ! [...] Aucune traite n’est faite avec plus de ménagements
que la traite française. [...] Je leur dirai que les esclaves de nos colonies
sont soignés avec douceur et humanité et que toute l’attention des
maîtres se porte à la conservation des instruments de leur culture 18. »

Le thème des bons traitements que les négriers ou les maîtres


réservent à leurs captifs et esclaves est affirmé ici du point de vue d’un
calcul égoïste d’apparence évident. Vu de loin, une logique semble
s’imposer : les trafiquants et les maîtres ont un intérêt évident à mener
à bon port la marchandise humaine, source de leurs profits et à ménager
la main-d’œuvre, instrument de leur culture. Les uns et les autres ont
acheté cher cette marchandise, il est donc logique qu’ils traitent bien les
moyens de leur enrichissement. Cette apparente évidence rend suspecte
la simple dénonciation de cruauté attribuée à la traite et à l’esclavage en
Amérique. Elle sert aussi à réduire les critiques de ce système à un
degré de violence plus ou moins acceptable. Nous verrons un peu plus
loin si le thème, apparemment logique, des bons traitements qui ména-
geraient captifs et esclaves, correspond à la réalité du système colonial.
Mosneron-Delaunay rend ensuite responsables des « troubles qui
agitent nos colonies » ceux qui critiquent le système de la traite et de
l’esclavage et ajoute qu’ils font « le jeu de l’Angleterre ». Il désigne
ainsi un ennemi intérieur complice d’un ennemi extérieur – ou plutôt
un concurrent – et réclame la criminalisation de ceux qui troublent les
colonies. Il faut alors décréter que la traite sera maintenue afin de ras-
surer le moral des commerçants coloniaux.
Il reprend le thème de la Déclaration des droits comme « terreur
des colonies », ce qui lui permet de justifier une constitution spécifique
dans les colonies, à cause de l’esclavage :
130 L’aristocratie de l’épiderme

« Ici j’aperçois la Déclaration des droits de l’homme qui repousse


ce décret ; cette Déclaration, Messieurs, est un fanal lumineux qui éclai-
rera toutes les décisions de l’Assemblée nationale qui auront la France
pour objet ; mais j’aurai le courage de vous dire que c’est un écueil placé
dans toutes nos relations extérieures et maritimes. Il est nécessaire de
tourner ce danger contre lequel nos navires et la fortune publique se
briseront. [...] Il faut donc décréter que l’Assemblée nationale n’entend
faire aucune application de ses décrets aux colonies, et que le commerce
ainsi que toutes les branches qui en dépendent seront exploités comme
par le passé, sauf à s’expliquer sur le régime intérieur et extérieur,
quand elles auront manifesté leur vœu 19. »

Il tente ensuite d’atténuer cette déclaration de guerre... à la


Déclaration des droits en séparant politique intérieure, où l’on peut
appliquer ces principes, et politique extérieure incompatible avec ces
mêmes principes. Il développe un nouveau thème, celui du courage
nécessaire pour s’opposer et combattre les principes de la Déclaration
des droits.
Le parti colonial s’était maintenant constitué en tant que tel. Nous
avons aperçu le travail mené par le club Massiac pour unifier tous ceux
qui avaient des intérêts dans le commerce colonial et les colonies,
jusqu’au ministère de la Marine. Des divergences existaient, mais la
campagne pour le maintien de la traite exigeait de les laisser de côté. Il
s’agissait de passer à une offensive contre-révolutionnaire, dont l’ob-
jectif consistait à éluder les principes de la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen dans les « relations extérieures et maritimes »,
comme le dit Mosneron-Delaunay. Le parti colonial allait-il entraîner
la majorité de l’Assemblée constituante dans une politique de rejet des
principes de la Déclaration des droits en matière de politique exté-
rieure, c’est-à-dire coloniale ? Ce rejet, s’il se faisait, n’aurait-il pas
d’incidence sur la politique intérieure ?

La réponse de Mirabeau aux Jacobins, 1er et 2 mars 1790 :


« l’odieux secret de l’industrie des colons »
Mirabeau avait annoncé depuis plusieurs mois qu’il présenterait
une motion contre la traite des Africains à l’Assemblée constituante 20.
Il la présenta au club des Jacobins les 1er et 2 mars 1790, en deux
séances successives, ce qui permet de penser qu’il cherchait à donner
la plus grande publicité possible à la question 21.
Le club Massiac pour le maintien de la traite et de l’esclavage 131

Mirabeau affirme que le maintien de la traite et de l’esclavage


menace la liberté de la métropole :

« En effet, pourrait-on cacher aux peuples éloignés cette révolu-


tion qui est votre gloire ? la proclamation des droits de l’homme ne
retentira-t-elle pas dans toutes les parties du globe ? ne redira-t-on pas de
proche en proche qu’en France tous les hommes sont régis par des lois
égales ? et quand la sagesse de votre constitution sera connue du monde
entier, y aura-t-il une puissance sur la terre assez forte pour empêcher
que la liberté ne devienne l’objet de l’ambition de tous les peuples et
qu’à notre exemple, ils ne secouent, ils ne brisent tôt ou tard les fers dont
ils sont meurtris ?
Si cet effet plus ou moins éloigné de la Révolution française est
inévitable, une multitude d’hommes esclaves resteront-ils seuls témoins
immobiles, victimes résignées du privilège exclusif de la liberté ? ne
voudront-ils pas ou la conquérir ou qu’elle leur soit rendue ? parviendra-
t-on à leur voiler le spectacle, à les priver désormais de la raison et de la
réflexion, comme on les prive de la liberté ? les Blancs suffiront-ils à
maintenir par leurs seules forces le régime que vous avez détruit ? ou
pourront-ils se borner à en faire une parodie insolente ? transformeront-
ils en mystères religieux les usages et les devoirs des hommes libres ?
réserveront-ils la pratique de la liberté pour de certains lieux, pour de
certains jours ?
Non, vous penserez pour ceux qui ne pensent point ; vous vous élè-
verez au-dessus des intérêts que les préjugés et l’ignorance entendent
mal et vous sentirez que, pour épargner d’horribles carnages, que pour
conserver vos colonies, il faut dès cet instant préparer les Noirs à la pos-
session d’un bien qu’aucun homme ne tient de son semblable et qui est
le domaine universel de l’humanité 22. »

Mirabeau était l’une des rares personnes, en France, à avoir saisi


la nature du préjugé de couleur. Il avait rencontré Julien Raimond et
les citoyens de couleur et précise ici que le préjugé de couleur est
une conséquence de la société qui met sa main-d’œuvre africaine en
esclavage :

« Qu’ils ouvrent les yeux, ces créoles indolents et hautains qui


croient que le mépris, que l’arrogance, peuvent tenir lieu de la force !
que sont-ils devant cette population qu’ils ont créée, devant ceux qu’ils
appellent avec dédain les gens de couleur ? Ne savent-ils pas que cette
nouvelle portion de la grande famille humaine, tous les jours plus
132 L’aristocratie de l’épiderme

ulcérée par les prétentions de l’imbécile orgueil qui gradue l’estime sur
la couleur de la peau, est lasse d’exister dans l’esprit des Blancs, dans
leurs lois mêmes, comme un intermédiaire entre le citoyen libre et l’es-
clave ?
Que gagne-t-elle en effet à la liberté, si ce qu’on a retranché à
son esclavage est remplacé par une domination non moins odieuse ?
si la force qui l’écraserait esclave, s’est changée en mépris qui l’avilit,
libre ? si la même oppression est le résultat d’un nouveau genre de
despotisme ?
Mais pour mettre un terme à de telles humiliations, pour quitter
cette sorte d’existence qui leur ôte des frères et ne leur assure point
des amis, quel moyen leur reste-t-il ? un seul : l’entière destruction de cet
esclavage qui, s’il a pu s’établir entre des vendeurs et des acheteurs, ne
peut être durable entre des frères et des frères, entre des pères et des
enfants, entre des enfants et leurs mères. Est-il un pouvoir humain qui
puisse suffire à faire longtemps subsister un tel renversement des lois de
la nature ? et n’est-ce pas seulement quand l’esclavage sera détruit que
le Noir qui est libre aujourd’hui, mais qui est libre sans honneur et par
conséquent sans liberté, pourra jouir pour la première fois de ses préro-
gatives, parce qu’on n’aura plus sujet de le comparer au Noir esclave ?
et n’est-ce pas alors seulement que le mulâtre, le quarteron, le métis, ne
présenteront plus le mélange du sang avili par l’esclavage, avec celui
que la liberté ennoblit ? et n’est-ce pas alors seulement que, l’injure ne
pouvant plus s’associer avec le préjugé, on verra l’opinion confondre
les variétés de l’espèce humaine avec les autres fortuités, et la loi réunir
les hommes de toute couleur sous l’empire du droit qui appartient à tous
les êtres intelligents ? » 23

Mirabeau entreprend ensuite de réfuter les arguments des parti-


sans de la traite qui affirment qu’elle ne serait pas inhumaine. Chiffres
à l’appui, il rappelle les dévastations commises par les captures, les
guerres, les institutions renouvelées pour s’adapter à la traite des
royaumes africains et décrit concrètement la phase de la traversée de
l’océan sur les navires négriers, « ces bières flottantes ».
La réfutation de l’affirmation largement répandue par les colons,
selon laquelle l’esclavage en Amérique serait plus doux que l’esclavage
en Afrique, est au centre de sa réflexion. Mirabeau annonce qu’il va
révéler « l’odieux secret de l’industrie des colons ». Il part du constat
suivant : pourquoi la population esclave dans les colonies d’Amérique
diminue-t-elle constamment ?
Le club Massiac pour le maintien de la traite et de l’esclavage 133

« Mais je dirai aux partisans de l’horrible trafic, si les Nègres


étaient traités avec humanité dans nos îles, s’ils n’étaient pas malheu-
reux, par quelle fatalité leur nombre diminuerait-il sans cesse ? pourquoi
l’océan vomirait-il chaque année de nouveaux essaims d’esclaves qui
partent de l’Afrique pour aller s’ensevelir dans nos colonies ? est-ce
donc un symptôme de prospérité que la population entière d’une île
s’anéantisse en moins d’un demi-siècle ?
Arrêtez un moment votre attention sur cette opposition déplorable
à la plus douce invitation de la nature : de 1680 à 1775, on a introduit
800 mille Noirs sur la partie française de Saint-Domingue, et en 1775 il
n’en restait que 290 mille, dont 140 mille seulement étaient des Nègres
créoles, tandis que la population la plus contrariée, en Europe, reste sta-
tionnaire ; tandis qu’aucune race d’hommes n’égale les Nègres en
fécondité et que le climat de nos îles est très propre à la favoriser comme
le prouvent les familles du petit nombre de Noirs qui sont libres. Cessez
d’être étonnés, car nous traitons mieux les bêtes dont la chair nous sert
de nourriture, que les colons ne traitent leurs esclaves. » 24

Cette diminution est due au travail harassant que les colons


imposent à leurs esclaves. La main-d’œuvre, épuisée, est remplacée par
une nouvelle main-d’œuvre, fraîche et adulte, alimentée par la traite.
Il dévoile, alors, ce que le thème des bons traitements que les
maîtres réservent à leurs esclaves, conformément à leur évident intérêt,
dissimule :

« Vous vous rappelez la cinquième objection : comment, disent


quelques planteurs, les Nègres pourraient-ils être malheureux, quand il
est si évidemment dans l’intérêt, même pécuniaire, des maîtres d’adou-
cir le sort de leurs esclaves ?
Gardez-vous de prêter l’oreille à cet hypocrite langage. Examinez
les faits, car ce sont les faits et non pas les discours qu’il faut croire,
ce sont les faits qui, à côté de ces paroles doucereuses, vous donneront
leur traduction vraie, telle qu’elle est cachée dans l’avare pensée des
planteurs.
Que viennent nous dire, pensent-ils, ces dupeurs et ces dupes
d’une romanesque philanthropie ? ce n’est pas selon et pour la société
des Noirs que nous spéculons, c’est pour la nôtre, c’est pour celle des
Blancs, et voici le véritable calcul tel qu’il faut le faire : la résistance
du principe vital est telle qu’en faisant abstraction des douleurs et
des angoisses, et ne comptant que sur une certaine durée d’existence, on
peut charger l’esclave d’un travail tellement forcé, que le produit de peu
134 L’aristocratie de l’épiderme

d’années égale et même surpasse le produit d’un travail beaucoup plus


prolongé, mais aussi plus modéré ; or, tout produit accéléré est plus
avantageux que le même produit qui est nécessairement retardé,
lorsqu’on ne force pas la nature ; or si l’on ne continue pas la traite, si ne
pouvant plus remplacer les Nègres, on est contraint de les ménager, de
les conserver, ne perdra-t-on pas tout ce que l’on gagne aujourd’hui, en
ne les ménageant pas, en ne s’occupant point de leur conservation ?
[...] Telle est la véritable théorie qui motive la traite des Nègres et
que l’on cache vainement sous une prétendue nécessité de cultiver nos
îles par les bras des Africains, seuls propres, dit-on, aux travaux de ces
climats 25. »

Mirabeau révélait ici un effrayant secret : la surexploitation de la


main-d’œuvre esclave en Amérique était au cœur du système. Les
colons en étaient venus à remplacer les instruments de travail, la force
animale, toute recherche de procédés pour améliorer la production, par
l’emploi de la seule main-d’œuvre humaine. Le système colonial avait
réalisé une forme de société régressive sur tous les plans, à commencer
par celui des techniques et des forces productives que le choix initial,
et archaïque, de l’esclavage autorisait :

« Pour apprendre à quel point ils [les colons] méconnaissent leurs


intérêts, considérez la régie de la plupart des habitations : on n’y connaît
ni instruments de culture, ni machines, ni procédés tendant à simplifier
et abréger, ni aucune des inventions destinées à faciliter les travaux ;
leurs Nègres, voilà leurs bêtes de somme ; les bras de leurs Nègres, voilà
leur industrie. Tels sont les ateliers de labeurs et de souffrances qu’un
étranger, en voyant un si grand nombre de bras employés à des travaux
qui s’exécutent bien mieux et plus facilement avec beaucoup moins
d’efforts manuels, peut-être sans efforts manuels, et par d’autres procé-
dés, serait tenté de croire que les planteurs cherchent à se débarrasser de
la trop grande population de leurs esclaves. Quelle serait sa surprise s’il
apprenait que ces Nègres, si cruellement harassés de travaux inutiles, ont
été arrachés et transportés de leur patrie ! s’il apprenait que chacun de
ces Nègres est acheté et remplacé avec des fatigues, des dangers, des
frais exorbitants ! Voilà comment la tyrannie connaît ses intérêts véri-
tables 26 ! »

Ce que Mirabeau dévoilait de l’esclavage était du même ordre


que ce que Julien Raimond avait révélé en ce qui concerne le préjugé
de couleur : « Vous en frémirez ». Entre novembre 1789 et mars 1790,
Le club Massiac pour le maintien de la traite et de l’esclavage 135

la face cachée par les colons de la société coloniale esclavagiste et


ségrégationniste avait été révélée à la métropole. Les mots esclavage,
traite, préjugé de couleur n’étaient plus mystérieux ; Raimond et
Mirabeau étaient parvenus à les rendre compréhensibles.
Mirabeau poursuit en analysant la crise que connaissait le marché
d’esclaves en Afrique, de plus en plus difficilement ravitaillé, ce qui
faisait hausser le prix de l’instrument-marchandise, comme il le
nomme :« En effet, il est une vérité palpable qu’il ne faut pas oublier :
c’est que le prix des Nègres s’élève sans cesse, et comment n’en serait-
il pas ainsi d’un instrument-marchandise, dont la perte, grâce au métier
dispendieux du bourreau, est manifestement plus rapide que la repro-
duction 27 ? »
Il développe la nécessité de passer à un autre système, celui de
l’élevage des esclaves dans les colonies, pour les mêmes raisons expo-
sées par la Société des Amis des Noirs et critique sévèrement les primes
à la traite qui prouvent bien que le système est en crise, puisqu’il est
devenu nécessaire de le subventionner. Il développe ensuite une réfuta-
tion remarquable de l’affirmation des partisans de la traite selon
laquelle le commerce colonial servirait les intérêts de la métropole. La
traite réclame non des textiles français, mais du fer et des Indiennes que
la France ne produit pas, et des fusils britanniques. Les produits fran-
çais se limitent à des subsistances produites de façon insuffisante et qui
doivent être ensuite achetées à l’étranger. Les colons affirment qu’ils
font vivre 5 à 6 millions de salariés en France, qui vivraient de leur
commerce, mais ne confondraient-ils pas circulation et production, car
enfin : « meurent-ils de faim dans les temps de guerre maritime, qui,
comme on le sait, rendent la traite impossible 28 ? »
Il en conclut que le commerce colonial n’enrichit pas la métropole :

« On voit déjà que la traite des noirs repose en partie, en trop


grande partie, sur des marchandises étrangères et lointaines, qu’on ne se
procure qu’aux dépens d’une reproduction intérieure, à laquelle on ravit
son principal agent, le numéraire. Ainsi, les colonies n’étant point une
terre étrangère, mais une partie de l’empire français, le bénéfice que les
armateurs retirent de la traite n’a de réalité que pour eux ; il n’augmente
point la richesse nationale ; c’est un simple déplacement. Ils ont beau
réaliser trois écus d’une pièce de toile qui n’en a coûté qu’un, sur la côte
de Coromandel, ce bénéfice est nul pour le négociant français et par
conséquent pour la France 29. »
136 L’aristocratie de l’épiderme

Il s’affirme enfin favorable à une politique expansionniste et


propose un vaste projet de colonisation de l’Afrique :

« Le jour où l’Europe refusera de recevoir des hommes en échange


de ses marchandises, on verra l’esprit d’invention et d’industrie se
développer chez les Africains ; dans ce climat encore barbare on verra
éclore un nouveau monde de raison, d’humanité, même de savoir.
L’Europe et l’Amérique commerçante s’uniront pour aider aux
heureux développements que prendra l’Afrique ; elles échangeront
leurs matières manufacturées contre ses matières brutes, les instruments
de leurs propres richesses contre les productions de son sol ; mille rap-
ports de bienveillante assistance mutuelle naîtront les uns des autres,
et par suite s’ouvriront des sources intarissables de commune pros-
périté.
Outre les gommes, la cire, l’ambre gris, le miel, l’ivoire, l’argent,
la laine, les pelleteries de tout genre, l’or...entendez-vous, marchands
d’esclaves ?... l’or ! outre les bois les plus précieux, les drogues les plus
rares, toutes les sortes de poivre et d’épiceries que paraît posséder à pro-
fusion le vaste continent dont nous avons à peine observé les bords,
outre toutes ces richesses des Moluques convoitées si ardemment et si
férocement gardées, vous y trouveriez encore le tabac et le riz que vous
n’avez pas, à proprement parler, chez vous, que vous ne pourriez avoir
sans épuiser vos terres ou sans les rendre malsaines ; l’indigo, le coton
de première qualité, et pour des prix très inférieurs à ceux de tous les
marchés connus ; vous y trouveriez enfin la canne à sucre, ce fatal pré-
texte de tant d’atrocité, dont nous enseignerions si facilement la culture
aux Africains libres. Planteurs, ne dites donc plus que vous parlez pour
la nation ; les instruments animés, les machines humaines de vos ateliers
nous privent du plus riche et du plus varié, du plus innocent et du plus
pur des commerces ; nos négociants s’y livreraient sans devenir barba-
res, sans dévouer leurs agents à d’affreuses maladies, sans abréger leurs
jours, sans les rendre détestables au dehors et nécessairement féroces
dans leurs foyers 30. »

La colonisation future se fera sans esclavage, souhaitait-il, en


brossant ce tableau idyllique. Son projet ne connaît que des produits
qui élargiront la sphère de la consommation. L’activité seule des
commerçants est prise en compte, comme si la conquête militaire et la
domination politique n’intervenaient pas.
Mirabeau présente les libres de couleur comme la future classe
dominante qui doit succéder à celle des colons blancs, incapables de
Le club Massiac pour le maintien de la traite et de l’esclavage 137

sortir de leur routine et d’effectuer le changement du système de repro-


duction de la main-d’œuvre :

« Je parle, souffrez que je parle encore des hommes de couleur.


Voilà, de tous ces colons, les plus utiles : leurs propriétés ne sont pas
grevées de dettes énormes, comme celles des blancs ; nous devons les
regarder comme les principaux cultivateurs, comme les habitants séden-
taires de nos îles, comme les vrais conservateurs de leur reproduction,
puisque, quand ils acquièrent dans le Nouveau Monde, ce n’est pas pour
venir dépenser dans l’ancien. Nous devons, en un mot, considérer les
hommes de couleur comme les amis naturels de notre constitution par-
ticulièrement destinée à détruire dans ses effets civils, et par suite dans
tous ses effets, le préjugé à la fois inique et stupide dont ils sont les
martyrs. Comment en imaginerions-nous une mieux appropriée à leur
situation ? N’en doutez pas, ils cautionneront volontiers la solide durée
du lien qui unit les colonies à la métropole : gardiens fidèles de cette
portion de l’empire français, intéressés à l’affranchissement des noirs
dont ils tirent leur origine, ce n’est pas eux qui chercheront à réveiller en
vous les jalousies nationales pour vous porter à maintenir l’usage des
crimes contre lesquels s’élèvent, tout à la fois, l’humanité, la raison
d’état et jusqu’aux calculs bien entendus de l’intérêt privé 31. »

Mirabeau concluait en proposant une motion destinée à l’Assem-


blée constituante :

« Je propose donc : 1o. Que Sa Majesté sera suppliée de faire


incessamment parvenir au roi de la Grande-Bretagne le désir de
l’Assemblée nationale de se concerter avec la législature anglaise pour
opérer d’une manière paisible et durable l’entière abolition de la traite
des Noirs.
2o. Que l’Assemblée nationale nomme un comité pour prendre
connaissance des troubles actuels qui se sont déclarés dans les colonies
françaises et pour lui présenter prochainement une opinion, tant sur la
meilleure manière d’y rétablir l’ordre que sur la constitution et les lois
les plus convenables à nos colonies pour y préparer la liberté des Nègres,
pour y asseoir le bien-être public sur ses véritables bases et pour attacher
de plus en plus à la métropole, devenue une mère équitable, ceux de ses
enfants qu’elle a jusqu’à présent laissé déshériter de tous les droits de
l’espèce humaine 32. »

Il s’alignait sur la position exprimée par la Société des Amis


des Noirs dans son adresse du 5 février. En invitant l’Assemblée à se
138 L’aristocratie de l’épiderme

concerter ouvertement avec le gouvernement britannique, il exprimait


la position conforme aux activités conjointes de la Société des Amis des
Noirs de Londres avec celle de Paris.
On aura noté la violente critique de Mirabeau à l’égard des par-
tisans de la traite, présentés comme des contre-révolutionnaires,
des bourreaux incapables de sortir de leur routine esclavagiste. Plus
encore, il désignait leurs successeurs en présentant la classe des
libres de couleur comme seule capable de réaliser, dans les colonies
d’Amérique, le programme qu’il préconisait, en passant du système de
la traite à celui de l’élevage des esclaves créoles : les partisans de la
traite étaient vertement congédiés de l’histoire. Enfin, il proposait un
ambitieux programme de colonisation de l’Afrique, qui allait dans le
même sens en affirmant que les colonies esclavagistes d’Amérique
étaient périmées et que le nouveau champ d’activité coloniale se trou-
vait ailleurs et réclamait des hommes nouveaux, libérés des pratiques
du premier empire colonial. Il y avait même urgence car l’Angleterre,
elle, avait tiré les leçons de l’expérience du premier empire colonial
européen et risquait d’occuper l’Afrique la première ! Raison pour
laquelle, Mirabeau proposait à l’Assemblée de se concerter avec cette
puissance.
Ce faisant, il avait tendu un piège aux libres de couleur. Son idée
de trouver des successeurs aux colons blancs des Antilles était une
trouvaille pleine de dangers. On connaissait le rôle d’intermédiaires
que les métis d’Européens et d’Africains jouaient depuis longtemps
déjà au Sénégal par exemple, mais l’idée de Mirabeau était nouvelle :
les colons blancs ayant révélé leur incapacité à organiser une société
libre, les libres de couleur, natifs et propriétaires, deviendraient la
classe dirigeante des colonies. Ayant connu et subi la barbarie de l’an-
cien système colonial esclavagiste, ils sauraient en sortir en réalisant le
passage de l’esclavage de traite à l’élevage et maintiendraient le lien
avec la métropole. Désignés comme cultivateurs par Mirabeau, la
marine marchande et le négoce leur échappaient et resteraient aux
mains des métropolitains. Il faisait ainsi des libres de couleur les instru-
ments futurs d’une nouvelle forme de colonisation, au service des
intérêts de la métropole.
Sa vision du futur demeure européocentrée, consumériste et
impériale. Il critique l’esclavage, mais s’inscrit dans une société dans
laquelle les propriétaires adouciront les travaux manuels grâce à ce
qu’il nomme la « domesticité libre » et qui contribuera au seul objectif
Le club Massiac pour le maintien de la traite et de l’esclavage 139

qu’il assigne à l’économie, un consumérisme d’abondance. On est loin


des analyses d’un Grégoire.
Les libres de couleur partageaient-ils les mêmes objectifs et se
laisseraient-ils instrumentaliser par les projets partagés par Mirabeau et
la Société des Amis des Noirs ?
La réaction de J. B. Nairac, député du commerce de La Rochelle,
au discours de Mirabeau, est connue par sa correspondance avec ses
commettants. Il assista à cette double séance du club des Jacobins et
écrivit le 2 mars :

« Hier au soir au club de la Révolution, autrement dit des Jaco-


bins dont vous connaissez sans doute l’institution, M. de Mirabeau
commença la lecture de son discours sur la traite et l’esclavage des
Noirs. Elle dura trois heures et demi et il n’était encore qu’aux deux
tiers, l’heure le força d’en remettre la suite à aujourd’hui. Ce discours
est rempli de morceaux de la plus grand éloquence, il y a des images
fortes et faites pour produire le plus grand effet, la partie de la morale est
supérieurement traitée. Les commerçants, les traiteurs, leurs moyens
sont traités avec le plus profond mépris, nos vaisseaux sont appelés de
longues bières ; cependant je crois fermement que M. de Mirabeau ne
produira d’autre effet que celui qu’obtient communément un discours
bien fait, c’est-à-dire de vains applaudissements et qu’un décret favo-
rable [à la traite] sera le résultat de la discussion. »

La lettre du 3 mars poursuit :

« M. le comte de Mirabeau a fini son discours par des conclusions


moins sévères que nous ne nous y attendions, elles ont été que le roi
serait supplié de s’unir à l’Angleterre pour amener de concert l’anéan-
tissement de la traite. Il fit une sortie si violente contre les députés de
l’Armée patriotique de Bordeaux que plusieurs membres de l’assemblée
l’improuvèrent et en firent des excuses aux députés. Ils en auraient bien
dû aussi aux commerçants et aux colons qu’il a déchirés de la manière
la plus atroce. S’il lui revient jamais une statue, je doute qu’il l’obtienne
dans les places du commerce 33. »

Nairac laisse apercevoir une certaine admiration pour la puissance


du discours « bien fait » de Mirabeau, mais il a aussi compris que la
« motion » ne ferait pas perdre le terrain que les partisans de la traite
avaient conquis en menant leur campagne. Le siège de l’Assemblée
140 L’aristocratie de l’épiderme

avait été bien préparé et Mirabeau avait compris qu’il n’y obtiendrait
pas la parole, comme l’atteste une lettre qu’il écrivit à son collaborateur
Etienne Dumont, le 2 mars : « Je vous envoie, mon cher Dumont, les
premières feuilles de ce discours qui a tant besoin que vous le caressiez.
Je les reprendrai en allant à l’Assemblée, où, cependant, je ne compte
pas parler ce matin 34. »
Le 22 mars, Mirabeau fit une nouvelle lecture de son texte à la
Société des Amis des Noirs. Celle-ci décida de le publier, à ses frais,
avec un avant-propos de Brissot. Ce projet restera en l’état 35.
Ce fut sa dernière intervention sur le problème colonial et aussi sa
dernière participation aux travaux de la Société des Amis des Noirs.
Quelques jours plus tard, il participait avec son ami Condorcet à la
création de la Société de 1789, qui tint sa première réunion le 12 avril
1790. Il se retrouvait aux côtés de Moreau de Saint-Méry. Ce fut aussi
à cette époque que Mirabeau passa au service de la cour.
Chapitre 7

Le décret du 8 mars 1790


est une violation de la Déclaration
des droits

La formation du Comité des colonies, 2 mars 1790

Le 2 mars, à l’Assemblée constituante, la formation d’un comité


des colonies fut votée au terme d’un bref débat, et la date de présenta-
tion de son rapport fut fixée au 8 mars 1. Ce court délai laisse penser que
ce rapport était déjà prêter.
Le 3 mars, le Comité d’agriculture et de commerce décidait de
nommer quelques-uns de ses membres pour « assister ce Comité colo-
nial » qui venait d’être créé et nommait De Lattre, Hernoux, Lasnier de
Vaussenay et Gaschet-Delisle 2. Il ne renonçait donc pas aux fonctions
qui lui avaient été jusque-là dévolues et préparait la coopération avec le
nouveau Comité. Le lendemain, l’Assemblée élisait les membres de ce
Comité des colonies 3.
Arrêtons-nous quelques instants sur la famille Lameth. Trois
frères, Théodore (1756-1854), Charles (1757-1832) et Alexandre
(1760-1829) étaient liés au milieu des colons de Saint-Domingue.
Charles avait épousé Marie Picot, riche héritière de plantations dans
le Sud de Saint-Domingue. Les Picot et les Lameth étaient liés à l’ar-
mateur de Bordeaux, Pélissier, qui avait baptisé un de ses navires
Comtesse de Lameth en l’honneur de Marie Picot. Propriétaires absen-
téistes, les Lameth-Picot avaient confié la gestion de leurs plantations à
Jean-Baptiste Gérard, que nous avons rencontré comme député des
colons blancs du Sud de Saint-Domingue. Les familles Gérard et Picot
venaient de Bayonne et Gérard gérait également les biens de Laborde,
un des banquiers du roi, et de Mercy d’Argenteau 4, ambassadeur
d’Autriche à Paris, tous propriétaires absentéistes dont les plantations
142 L’aristocratie de l’épiderme

étaient situées à proximité de celles des Lameth-Picot. Gérard gérait


ainsi un ensemble de plantations regroupant environ 2 500 esclaves.
Lorsqu’il vint résider à Paris en 1789, il fut reçu chez Mercy d’Argen-
teau et chez les Lameth, qui habitaient Cul de sac Notre-Dame des
Champs 5.
Charles de Lameth avait été élu député de la noblesse d’Artois
aux États généraux et son frère Alexandre, député de la noblesse de
Péronne. Amis de Barnave, ils l’accueillirent chez eux durant tout son
mandat sous la Constituante, puis les Lameth lui prêtèrent une maison
à Osny, près de Pontoise, qu’il habita à partir de 1792 6.
Théodore et Charles de Lameth adhérèrent à la Société des Amis
des Noirs et y furent reçus comme nouveaux membres à la séance du
27 janvier 1789 7. Ce qui ne les empêchait pas de fréquenter le club
Massiac et le milieu des colons qu’ils recevaient également chez eux 8.
On sait, par ailleurs, que l’oncle maternel de Barnave, Bacon de la
Chevalerie, officier à Saint-Domingue depuis 1762, avait épousé
Marie-Laurence de Chabanon, marquise de Vézien et propriétaire
d’une importante sucrerie à Limonade. À Saint-Domingue, Bacon de la
Chevalerie joua un rôle politique de premier plan comme membre de
l’assemblée coloniale de la province du Nord formée en octobre 1789,
dont il devint président. Il fut encore le créateur de la milice du Cap,
avant d’être élu à l’Assemblée de Saint-Marc qui réunit les délégués
des assemblées des trois provinces, convoquée le 25 mars 1790 sous le
nom d’Assemblée générale de la partie française de Saint-Domingue 9.

Le rapport du 8 mars 1790

Le 8 mars, Barnave présenta le rapport du Comité des colonies. Le


titre même du Rapport sur les pétitions du commerce et les pièces arri-
vées des colonies ne prenait en considération que la campagne menée en
faveur du maintien de la traite et de l’esclavage et écartait d’emblée la
demande des citoyens de couleur, ainsi que les adresses critiquant la
traite et l’esclavage. Il débuta ses réflexions préliminaires par une longue
justification de la politique coloniale de la France. Brandissant la menace
d’une perte des colonies, il brossa un tableau accablant de la perte de
puissance, de richesse et de la place même de la France, dans le système
politique européen qui en résulterait. Il s’affirmait partisan de la pour-
suite d’une politique impériale : « Abandonnez les colonies, au moment
Le décret du 8 mars 1790 143

où vos établissements sont fondés sur leur possession, et la langueur


succède à l’activité, la misère à l’abondance : une foule d’ouvriers, de
citoyens utiles et laborieux passent subitement d’un état aisé à la situa-
tion la plus déplorable ; enfin, l’agriculture et les finances sont bientôt
frappées du désastre qu’éprouvent le commerce et les manufactures 10 ? »
Il concluait cette partie en assurant que « la prospérité de notre
commerce est liée à la prospérité, à la conservation de nos colonies » et
qu’à cette fin, trois types de mesure devaient être prises 11. Première-
ment, il fallait constituer les colonies :

« Dans l’hypothèse particulière que nous avions à examiner, la dif-


férence des lieux, des mœurs, du climat, des productions nous a paru
nécessiter une différence dans les lois ; les relations d’intérêt et de posi-
tion entre la France et ses colonies n’étant point de la même nature que
celles qui lient les provinces françaises soit avec le corps national, soit
les unes avec les autres, les relations politiques entre elles doivent éga-
lement différer ; et nous n’avons point cru que les colonies pussent être
comprises dans la constitution décrétée pour le royaume 12. »

Ce thème d’une constitution spécifique, développé par les députés


des colons, apparut dès le vote de la Déclaration des droits, et Barnave
venait de le reprendre. Cette constitution spécifique serait proposée par
les assemblées coloniales dont la formation serait laissée aux colonies.
En ce qui concerne Saint-Domingue, elles se formèrent à partir d’oc-
tobre 1789, dans les trois provinces de la colonie, et excluèrent les
libres de couleur du droit de vote. Au moment où Barnave faisait son
rapport, les délégués de chaque province étaient convoqués pour
former l’Assemblée générale de la partie française de Saint-Domingue,
qui devait se réunir le 25 mars dans la ville de Saint-Marc, choisie
comme nouvelle capitale pour échapper à l’autorité du gouverneur qui
siégeait à Port-au-Prince. Barnave demandait à l’Assemblée consti-
tuante d’abandonner aux colons blancs la question de savoir si les libres
de couleur seraient citoyens dans les colonies :

« La condition essentielle de la représentation est certainement la


confiance. Il a paru bien plus convenable de traiter avec des assemblées
à qui elle est déjà acquise, que d’envoyer dans des pays lointains des
règlements de convocation, nécessairement tracés d’après des notions
imparfaites, capables d’allumer des rivalités, de retarder les opérations,
d’accroître ou de prolonger une fermentation dangereuse 13. »
144 L’aristocratie de l’épiderme

La deuxième mesure à prendre concernait le régime de l’exclusif


colonial. Barnave proposait de recueillir le vœu des colonies et celui du
commerce, pour éclairer l’Assemblée constituante, qui prendrait la
décision finale.
La troisième et dernière mesure avait pour objet de faire taire les
critiques et de rassurer le parti colonial en déclarant que l’Assemblée
constituante n’avait innové en rien en ce qui concerne le régime colo-
nial. Là encore, Barnave se rendait à une des demandes des partisans du
maintien de la traite et de l’esclavage. Voici le projet de décret proposé
par le Comité des colonies :

« L’Assemblée nationale délibérant sur les adresses et pétitions


des villes de commerce et de manufactures, sur les pièces nouvellement
arrivées de Saint-Domingue et de la Martinique, à elle adressées par le
ministre de la Marine et sur les représentations des députés des colonies.
Déclare que, considérant les colonies comme une partie de
l’empire français, et désirant les faire jouir des fruits de l’heureuse régé-
nération qui s’y est opérée, elle n’a jamais entendu les comprendre dans
la constitution qu’elle a décrétée pour le royaume, et les assujettir à des
lois qui pourraient être incompatibles avec leurs convenances locales et
particulières.
En conséquence, elle a décrété et décrète ce qui suit :
Art. 1er. Chaque colonie est autorisée à faire connaître son vœu
sur la constitution, la législation et l’administration qui conviennent
à la prospérité et au bonheur de ses habitants, à la charge de se confor-
mer aux principes généraux qui lient les colonies à la métropole, et qui
assurent la conservation de leurs intérêts respectifs.
Art. 2. Dans les colonies où il existe des assemblées coloniales
librement élues par les citoyens et avouées par eux, ces assemblées
seront admises à exprimer le vœu de la colonie : dans celles où il n’existe
pas d’assemblées semblables, il en sera formé incessamment pour
remplir les mêmes fonctions.
Art. 3. Le roi sera supplié de faire parvenir dans chaque colonie
une instruction de l’Assemblée nationale renfermant : 1o les moyens de
parvenir à la formation des assemblées coloniales dans les colonies où
elles n’existent pas ; 2o les bases générales auxquelles les assemblées
coloniales devront se conformer, dans les plans de constitution qu’elles
présenteront.
Art. 4. Les plans préparés dans lesdites assemblées coloniales
seront soumis à l’Assemblée nationale, pour être examinés, décrétés par
elle et présentés à l’acceptation et à la sanction du roi.
Le décret du 8 mars 1790 145

Art. 5. Les décrets de l’Assemblée nationale sur l’organisation


des municipalités et des assemblées administratives seront envoyés aux-
dites assemblées coloniales, avec pouvoir de mettre à exécution la partie
desdits décrets qui peut s’adapter aux convenances locales, sous la déci-
sion définitive de l’Assemblée nationale et du roi, sur les modifications
qui auraient pu y être apportées, et la sanction provisoire du gouverneur,
pour l’exécution des arrêtés qui seront pris par les assemblées adminis-
tratives.
Art. 6. Les mêmes assemblées coloniales énonceront leur vœu sur
les modifications qui pourraient être apportées au régime prohibitif
du commerce entre les colonies et la métropole, pour être, sur leurs péti-
tions, et après avoir entendu les représentations du commerce français,
statué par l’Assemblée nationale, ainsi qu’il appartiendra.
Au surplus, l’Assemblée nationale déclare qu’elle n’a entendu rien
innover dans aucune des branches du commerce soit direct, soit indirect
de la France avec ses colonies ; met les colons et leurs propriétés sous la
sauvegarde spéciale de la nation ; déclare criminel envers la nation, qui-
conque travaillerait à exciter des soulèvements contre eux : jugeant
favorablement des motifs qui ont animé les citoyens desdites colonies,
elle déclare qu’il n’y a lieu contre eux à aucune inculpation : elle attend
de leur patriotisme le maintien de la tranquillité et une fidélité inviola-
ble à la nation, à la loi, au roi 14. »

Mirabeau, Pétion et le frère cadet de Mirabeau, qui était un parti-


san du maintien de la traite et de l’esclavage, demandèrent la parole 15.
Un énorme chahut les empêcha de se faire entendre et le président
proposa alors de supprimer le débat et de passer directement au
vote. C’est ainsi que le premier décret de la Constituante concernant les
colonies fut voté, sans débat, par une assemblée dont la majorité avait
favorablement accueilli la demande des citoyens de couleur le
22 octobre 1789 et qui, le 8 mars 1790, cédait à la pression de la cam-
pagne du parti de la traite et de l’esclavage. Entre ces deux dates, on
peut mesurer le chemin parcouru, l’efficacité des méthodes de désinfor-
mation sur les réalités coloniales et d’intimidation de l’opinion
publique, comme de celle des députés.

Quelques réactions au décret du 8 mars

L’enthousiasme du parti colonial fut à la hauteur de son succès


politique. Begouen, député du Havre et membre du Comité des colo-
146 L’aristocratie de l’épiderme

nies, écrivit le soir même à ses commettants : « Quoique la traite ne fût


pas mentionnée, sa continuation n’en est pas moins décrétée par ces
mots : l’Assemblée nationale n’a entendu rien innover dans aucune des
branches du commerce, soit direct, soit indirect, de la France avec les
colonies 16. »
Le 8 mars encore, une plainte contre Brissot fut débattue à la
réunion du District des Filles Saint-Thomas. Brissot se défendit et le
colon Milly, qui avait déjà obtenu que ce même district vote un arrêté
en faveur de la traite le 22 février précédent, finit par renonçer à cette
plainte, ce que l’assemblée accepta 17. Le parti colonial estimait, sans
doute, que la Société des Amis des Noirs était suffisamment affaiblie.
Les propos de Milly avaient créé une suspicion à l’égard d’un de ses
porte-parole notoires et contribuaient à répandre la calomnie selon
laquelle les Amis des Noirs étaient responsables des « troubles dans les
colonies ». Toutefois, quelques jours plus tard, le 18 mars, le même dis-
trict rappelait ses quatre représentants à l’Assemblée de la Commune
de Paris, dont Brissot 18. La campagne du parti colonial avait réussi à
rendre Brissot suspect et à lui faire perdre les responsabilités qu’il exer-
çait dans son district.

Les instructions du 28 mars 1790


Le 23 mars, Barnave présentait à l’Assemblée son rapport sur les
instructions accompagnant le décret du 8 mars. L’objet concernait la
formation des assemblées coloniales. Barnave avait retenu le principe
d’élections paroissiales qui éliraient directement leurs députés à l’as-
semblée coloniale sans intermédiaire. Il en vint à définir le citoyen
actif : « [...] tout homme majeur, propriétaire d’immeubles, ou à défaut
d’une telle propriété, domicilié depuis deux ans et payant une contribu-
tion 19. » Étaient ainsi exclus du droit de vote dans les colonies ceux qui
« n’habitent que momentanément et sans projet de s’y fixer » 20. Le
montant de la contribution n’était pas précisé, ce qui signifie qu’il était
laissé au choix des assemblées coloniales.
Afin d’équilibrer la représentation des villes et celle des campa-
gnes, Barnave proposait l’élection d’un député par paroisse au moins
et dans les paroisses où le nombre des citoyens actifs était important,
un député pour cent citoyens actifs et un second député par tranche de
cinquante citoyens actifs en plus : de 150 à 249 citoyens actifs, deux
députés ; de 250 à 349 citoyens actifs, trois députés, etc.
Le décret du 8 mars 1790 147

Concernant les bases de la constitution sur lesquelles les assem-


blées coloniales s’exprimeraient, Barnave proposait nettement un
contrat d’association entre la métropole et les colonies. Il s’engageait à
défendre le principe d’une constitution spécifique des colonies à cause
de l’esclavage, c’est-à-dire leur exclusion du champ d’application des
principes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Toutefois, la législation coloniale sera approuvée, en dernière instance,
par l’assemblée législative de la métropole :

« Que les lois destinées à régir intérieurement les colonies, indé-


pendamment des relations qui existent entre elles et la métropole,
peuvent et doivent sans difficulté se préparer dans leur sein.
Que ces mêmes lois, lorsqu’elles sont pressantes, peuvent être pro-
visoirement exécutées, avec la sanction du gouvernement ; mais que le
droit de les approuver définitivement doit être réservé à la législature
française et au roi 21. »

Dans les colonies, le représentant du pouvoir exécutif, qui était le


roi, serait un gouverneur. Barnave condamnait les velléités indépendan-
tistes d’une partie des colons de Saint-Domingue :

« S’il était des hommes assez insensés pour oser les inviter à une
existence politique isolée, à une indépendance absolue, on leur deman-
derait, en laissant de côté la bonne foi, les engagements et tout ce que les
grandes nations peuvent employer pour les faire valoir ; on leur deman-
derait quel est le secret de leurs espérances ? où sont leurs forces pour
les protéger ? Enlèveront-ils les hommes à la culture pour en faire des
matelots ou des soldats ? les opposeront-ils avec quelque espoir aux pre-
mières puissances du monde ?
Mais, diront-ils, nous nous procurerons des alliances et des garan-
ties ; et les croyez-vous donc désintéressées ? quand elles pourraient
l’être un jour, pensez-vous qu’elles le fussent longtemps ? ne voyez-
vous pas que toute protection serait pour vous le commencement d’un
nouveau gouvernement arbitraire ? Nous, à qui tant de devoirs, à qui tant
de chaînes vous lient, ne pourrions-nous pas vous dire, en oubliant tout,
excepté vos intérêts, voilà nos principes, voilà nos lois ; choisissez d’être
les citoyens libres d’une nation libre ou de devenir bientôt les esclaves
de ceux qui s’offriraient aujourd’hui pour vos alliés 22. »

Barnave pensait alors que les colons « indépendantistes »


cherchaient à s’allier avec l’Angleterre pour préserver leur système
148 L’aristocratie de l’épiderme

esclavagiste et échapper au « despotisme français » qu’il affecte de ren-


voyer à l’ancien régime. Or nous avons déjà aperçu que les colons
« indépendantistes » avaient, certes, des comptes à régler avec les
réformateurs d’ancien régime, mais craignaient plus encore le dévelop-
pement de la révolution en France même, au cas où les défenseurs des
principes de la Déclaration des droits parviendraient à progresser. Le
pari de Barnave consiste alors à entraîner les colonies esclavagistes
et ségrégationnistes dans un projet politique précis : établir en France
une monarchie constitutionnelle protégeant une aristocratie de type
nouveau, celle de la richesse, et assurant les colons de la protection de
ce futur régime qui poursuivra une politique de puissance coloniale. Il
invitait les colons à répondre positivement à cette offre, en les assurant
d’une large autonomie interne et de l’engagement de la métropole à res-
pecter leur « spécificité ».
Les termes du contrat d’association entre la métropole et les colo-
nies étaient donc clairs : Barnave engageait alors l’Assemblée
constituante à abandonner la législation interne des colonies aux
assemblées coloniales, dans le cadre de l’acceptation d’une constitu-
tion « spécifique », qui concernait essentiellement les rapports entre les
Blancs, les libres de couleur et les esclaves, en échange de l’alliance des
colons avec la métropole.
Les instructions précisaient en 17 articles les modalités de for-
mation des assemblées coloniales, dans les colonies qui n’en avaient
pas encore pris l’initiative, et les formes de régularisation à Saint-
Domingue où ces assemblées avaient déjà été formées. Ici, les
assemblées paroissiales avaient un délai de 15 jours pour déclarer si les
élections effectuées étaient maintenues ou si elles seraient refaites
conformément aux instructions.
Nous retiendrons du débat du 28 mars la proposition de motion,
faite par Grégoire, en faveur de la reconnaissance du droit des libres
de couleur à participer aux élections. Le procès-verbal mentionne
l’échange rapide suivant :
« Grégoire. Je craignais que l’article 4 ne laissât quelque
doute sur un objet important ; mais MM. Les députés des colonies
m’annoncent qu’ils entendent ne pas priver les gens de couleur de l’éli-
gibilité, et je renonce à la parole à condition qu’ils renonceront à
l’aristocratie de la couleur.
Cocherel. Ils n’ont pas dit cela et je proteste contre cette assertion
au nom de ma province.
Le décret du 8 mars 1790 149

Grégoire. M. Arthur Dillon m’a annoncé que c’était l’intention de


la députation.
Cocherel. M. Arthur Dillon peut parler de la Martinique comme il
le voudra, mais il n’a pas le droit de faire les honneurs de l’île de Saint-
Domingue.
Lusignan. Je demande que la discussion soit fermée.
Garat. J’invoque la question préalable sur la question qu’on veut
soulever en ce moment et que vous avez déjà écartée. Il s’agit unique-
ment de savoir si nous adopterons l’instruction qui nous est présentée.
Charles de Lameth. On doit fermer la discussion sur la proposi-
tion indiscrète de M. l’abbé Grégoire, mais elle ne peut l’être sur le fond
de l’instruction.
L’Assemblée consultée décide qu’on ne discutera pas la question
annoncée par M. l’abbé Grégoire. La discussion est reprise sur le projet
d’instruction 23. »

Après quelques modifications de détail, le projet de Barnave fut


adopté à la majorité des voix. L’intervention de Grégoire avait pour
objet d’attirer l’attention sur l’inclusion des gens de couleur parmi les
citoyens actifs, comme pouvait le laisser entendre la rédaction de l’ar-
ticle 4 des instructions :
« Immédiatement après la proclamation et l’affiche du décret et de
l’instruction, dans chaque paroisse, toutes les personnes âgées de 25 ans
accomplis, propriétaires d’immeubles, ou, à défaut d’une telle propriété,
domiciliés dans la paroisse depuis 2 ans et payant une contribution, se
réuniront pour former l’assemblée paroissiale 24. »

La mention des citoyens de couleur n’était pas explicite et laissait


place à des interprétations, ce fut l’objet de l’intervention de Grégoire,
qui précise avoir posé la question aux députés des colonies et obtenu
une réponse affirmative à cette inclusion des gens de couleur. Or, l’in-
tervention de Cocherel laisse place à une interprétation excluant les
gens de couleur de l’éligibilité à Saint-Domingue. Enfin, l’Assemblée
refusa de discuter le fond de la question posée par Grégoire et laissa la
rédaction de cet article 4 dans l’ambiguïté.

Joly abandonne la Société des Citoyens de Couleur


L’assemblée des représentants de la Commune de Paris reçut, le
29 mars 1790, une lettre de Joly, qui donnait de ces fameuses instruc-
150 L’aristocratie de l’épiderme

tions votées la veille une interprétation favorable aux citoyens de


couleur 25.
Dans son compte rendu, Julien Raimond précise que Joly quitta la
Société des Citoyens de Couleur peu après : « [...] abandonnés depuis
le mois d’avril par le citoyen de Joly notre premier défenseur, nous
nous portions tous les jours à la porte du citoyen Grégoire, notre seul
consolateur et le seul défenseur qui nous restât 26 ».
Dans ses Mémoires, Joly précise qu’il a bien interprété le décret
du 8 mars et les instructions de façon favorable aux gens de couleur et
indique que la Société des Citoyens de Couleur, et lui-même, furent
l’objet de menaces : « Les libelles, les menaces furent employés contre
mes clients et contre moi. L’assassinat sur ma personne fut médité et
tenté 27. »
On peut penser que Joly subit des pressions, qui l’incitèrent à
quitter la Société des Citoyens de Couleur 28 et qu’il profita du vote des
instructions pour les abandonner, considérant que son travail auprès
d’eux était terminé.

La seconde Adresse de la Société des Amis des Noirs,


9 avril 1790

Le registre de la Société des Amis des Noirs publia une adresse


« relativement au décret de l’Assemblée nationale du 8 mars, dont
l’objet était de déclarer que la Société continuerait ses travaux » 29.
L’Adresse dénonçait la partie de l’article 6 du décret du 8 mars 1790 :
« Nous ne réclamons aujourd’hui que contre une extension donnée à
l’article par lequel l’Assemblée nationale a déclaré criminel envers la
nation quiconque travaillerait à exciter des soulèvements contre les
colons 30. »
La Société se limitait à faire savoir qu’elle poursuivrait ses
travaux d’information sur la traite et la mise en esclavage des Noirs. Le
fait que la Société se soit trouvée réduite à une telle défensive permet
de mesurer l’ampleur de la campagne du club Massiac, qui parvint à
effrayer les députés, dont la majorité avait chaleureusement soutenu la
demande des citoyens de couleur, le 22 octobre 1789 et qui, le 8 mars
1790, avait abandonné les colonies aux manœuvres des colons blancs,
en renonçant à y voir appliquer la Déclaration des droits.
Le décret du 8 mars 1790 151

La Société des Amis de la Constitution investie


par le parti de Barnave

Une lutte d’influence traversa la Société des Amis de la


Constitution sur le problème colonial. Nous avons déjà mentionné
l’invitation que reçut Jean-Baptiste Mosneron-Delaunay, député du
commerce de Nantes auprès de l’Assemblée nationale, pour y venir
défendre la traite et l’esclavage, le 26 février 1790 ainsi que la réponse
que lui fit Mirabeau les 1er et 2 mars 31.
Par ailleurs, onze députés des colons blancs et de leurs suppléants,
ainsi que des membres du club Massiac, furent inscrits dans la Société
des Amis de la Constitution au cours de l’année 1790 : Jean Barré de
Saint-Venant 32, personnage influent dans le milieu des colons de Saint-
Domingue et membre du club Massiac ; Alexandre de Beauharnais 33,
qui épousa Joséphine Tascher de la Pagerie et était membre du club
Massiac ; Bodkin-Fitz-Gérald 34, député suppléant de Saint-Domingue
et conseiller au Parlement de Paris ; François de Courrejolles, député
suppléant de Saint-Domingue et Louis de Curt 35, député de la
Guadeloupe ; Jean-Baptiste Gérard 36, député de Saint-Domingue ; Jean-
Claude Magol 37 qui intervint en faveur du maintien de la traite, dans le
district des Filles Saint-Thomas, avec le soutien du club Massiac ;
Médéric Moreau de Saint-Méry 38, député de la Martinique ; Louis
Pelerin de la Buxière, député d’Orléans et planteur à Saint-Domingue 39.
Le 22 novembre 1790, Barnave faisait recevoir Jean-François Reynaud
de Villeverd, député de Saint-Domingue, qui remplaça Larchevesque-
Thibaud au mois d’août 1789, et René Levasseur de Villeblanche,
suppléant 40.
Le témoignage du registre de la Société des Amis des Noirs
permet de dater cet afflux de membres du parti colonial au sein de la
Société des Amis de la Constitution dans le courant du mois de janvier
1790 41.
Au mois de janvier 1790, la Société des Amis des Noirs décida,
pour la première fois, de rechercher un appui dans la Société des
Amis de la Constitution, en lui envoyant son Adresse à l’Assemblée
nationale pour l’abolition de la traite 42. Rappelons que Cournand,
Grégoire et Julien Raimond étaient membres de la Société des Amis de
la Constitution 43.
Soulignons que l’historiographie de la Révolution française n’a
que très récemment pris en compte le problème colonial, et cette divi-
152 L’aristocratie de l’épiderme

sion qui apparaît au sein de la Société des Amis de la Constitution


n’avait guère été aperçue depuis les travaux d’Aulard 44. Ce clivage avait
pourtant été signalé par Henri Deschamps en 1898, puis par Lucien
Leclerc en 1937. Deschamps nota que cette Société s’occupa « avec
passion des questions coloniales », qui furent une des principales
causes de la scission de juillet-septembre 1791 45. Dans un article très
documenté, Leclerc relevait que Barnave et les frères Lameth introdui-
sirent un grand nombre de membres du lobby colonial, pour attirer la
Société des Amis de la Constitution dans leur orbite, dès le début de
l’année 1790 46.
Entre la réception de la Société des Citoyens de Couleur, le
22 octobre 1789, et les décrets des 8 et 28 mars 1790, l’Assemblée
constituante avait manifestement reculé sous l’effet de la campagne en
faveur du maintien de la traite et de l’esclavage. En viendrait-t-elle
à constitutionaliser l’esclavage et le préjugé de couleur dans le droit
français ?
La lutte entre le côté gauche et le côté droit sur le problème colo-
nial allait alors se concentrer au sein même de la Société des Amis de
la Constitution.
Troisième partie

J. Raimond
au centre de l’information
entre les deux rives
de l’Atlantique
Chapitre premier

J. Raimond publie
la Correspondance secrète des colons,
mai 1790

À la séance du 29 janvier 1790 de la Société des Amis des


Noirs, Julien Raimond avait lu des lettres qu’il avait reçues de Saint-
Domingue et Brissot, qui présidait, proposa de les publier :
« Lecture de différentes lettres de Saint-Domingue, communi-
quées par M. Raimond relatives à la Révolution opérée à Saint-
Domingue... M. le président a fait la motion qu’il croirait nécessaire et
même intéressant pour la cause des Noirs, d’insérer dans les journaux
quelques fragments des lettres communiquées par M. Raimond. » 1
Ces documents ont pu être apportés par le frère de Raimond, Jean-
Baptiste, dont l’arrivée à Paris est mentionnée dès novembre 1789 2.
Toujours est-il que Raimond publia, en mai 1790 et sous l’anonymat, la
Correspondance secrète des colons avec les Comités de cette île 3, dans
le but d’éclairer le public sur les activités des députés des colons blancs,
sur leur rôle dans le changement d’état d’esprit de l’Assemblée consti-
tuante, depuis le 22 octobre 1789, et sur leur influence dans la rédaction
du décret et des instructions de mars 1790.
Cette Correspondance secrète regroupe des lettres complètes et
des extraits de lettres écrites par les députés des colons blancs de Saint-
Domingue à leurs correspondants dans la colonie, au ministre de la
Marine et aux chambres de commerce de France, datées du 12 août, 18,
20 et 24 septembre, 20 et 30 novembre, 5 et 8 décembre 1789, 11 et
18 janvier 1790. La date de publication de la première édition, en mai
1790, est attestée dans l’Avertissement de la seconde édition. 4
Dans l’avis de l’éditeur de la première édition, il est précisé que la
lettre du 12 août 1789 fut publiée à plusieurs reprises : « Cette première
lettre a déjà paru dans quelques papiers publics ; nous la copions ici
pour compléter cette correspondance. » 5
156 L’aristocratie de l’épiderme

Lettre du 12 août 1789 : former d’urgence des assemblées


coloniales à Saint-Domingue

La première lettre publiée, datée du 12 août 1789, est signée


par cinq des six députés des colons blancs de Saint-Domingue :
Larchevesque-Thibaud, Perrigny, Thébaudières, Gérard, Gouy d’Arsy
et sept suppléants : Reynaud de Villeverd, Magallon, Dougé, Le
Gardeur de Tilly, Marmé, Bodkin Fitz-Gérald et Courrejolles 6. Le
député Cocherel n’a pas signé cette lettre. Quant aux suppléants, ils
étaient au nombre de vingt-cinq, et dix-huit d’entre eux n’ont donc pas
signé cette lettre. La lettre fait état des dangers qui menacent la colonie
et des démarches que les députés des colons blancs ont effectuées
auprès du ministre de la Marine, La Luzerne, pour obtenir son soutien
à la formation d’assemblées coloniales à Saint-Domingue :

« Versailles, le 12 août 1789.


Messieurs et chers compatriotes,
Nous nous empressons de vous faire passer une copie de l’avis
alarmant que M. le comte de Magallon, l’un de nos collègues, nous a
donné. Notre perplexité est affreuse à la vue du péril imminent dont
notre malheureuse colonie est menacée ; nous n’avons aperçu de res-
source que dans la prompte convocation d’une assemblée provinciale
dans chaque département ; nous en avons fait la demande au ministre.
Nous pouvions nous dispenser de lui faire cette demande, puisqu’il est
jugé aujourd’hui par l’Assemblée nationale elle-même, que toute
société a le droit de s’assembler pour conférer librement des affaires
communes, et qu’elle n’a pas besoin du concours de l’autorité pour cela.
Les députés de Saint-Domingue n’ont pas été élus dans des assemblées
autrement convoquées, et ces députés ont été admis par l’Assemblée
nationale. Nous ne nous sommes donc adressés au gouvernement que
pour mettre autant que possible la forme de notre côté : le ministre nous
a refusés.
Nota. Depuis notre lettre écrite, le ministre nous a offert de se
concerter avec nous pour l’assemblée ou les assemblées que nous lui
demandons ; il a également rejetté d’autres demandes que nous lui
avons faites et que nous joignons ici avec sa réponse. » 7

La lettre annonce un avis alarmant qui doit inciter les colons de


Saint-Domingue à former de toute urgence une assemblée provinciale
La correspondance secrète des colons 157

dans chacune des trois provinces de la colonie. Les députés précisent


que ces créations ne nécessitent pas d’autorisation particulière des
autorités et conseillent d’agir au plus vite. Il est fait état des rencontres
entre les députés et le ministre, La Luzerne, qui font apparaître ce
dernier comme n’ayant pas la confiance des députés. Nous en avons
vu plus haut les raisons. La lettre précise la nature des dangers qui
menacent la colonie :

« La colonie, Messieurs, est dans un double danger également


pressant. Danger au dehors : que veulent ces vaisseaux que les papiers
publics nous apprennent être sortis de l’Angleterre ? Danger au dedans :
on cherche à soulever nos nègres. Nous voyons et nous mesurons avec
effroi l’un et l’autre de ces dangers ; mais principalement le dernier est
vraiment d’une nature à nous causer les plus horribles inquiétudes ; nous
le voyons, et nous sommes forcés de nous taire : ON EST IVRE DE
LIBERTÉ. Messieurs, une société d’enthousiastes qui ont pris le titre
d’amis des noirs, écrit ouvertement contre nous ; elle épie le moment
favorable de faire explosion contre l’esclavage : il suffirait peut-être que
nous eussions le malheur de prononcer le mot pour qu’on saisît l’occa-
sion de demander l’affranchissement de nos nègres. »

Le danger extérieur des vaisseaux sortis de l’Angleterre est fictif.


Aucune menace du gouvernement britannique n’a existé à cette
époque.
Le danger intérieur, en revanche, est double. L’état d’esprit révo-
lutionnaire qui règne en France et que la lettre exprime par l’expression
« on est ivre de liberté », contrarie vivement les députés des colons qui
avouent connaître « d’horribles inquiétudes » et être forcés de se taire.
La Grande Peur de juillet 1789 n’était pas complètement retombée au
12 août et a véritablement effrayé les députés des colons blancs : le ton
de leur lettre est effectivement paniqué et paniquant. Il s’agit de faire
comprendre à leurs correspondants les dangers potentiels que cette
ivresse de la liberté peut provoquer mais que l’on ne peut encore clai-
rement discerner si ce n’est sous la forme très générale : « on cherche
à soulever nos nègres ».
Le second danger qualifié d’intérieur est apparu avec la Société
des Amis des Noirs et sa dénonciation de l’esclavage qui a le même
effet que l’ivresse de la liberté : empêcher les colons de parler en faveur
de l’esclavage. On notera que les députés des colons comprennent très
158 L’aristocratie de l’épiderme

bien que la liberté, dont la révolution de France s’enivre, est incompa-


tible avec la défense publique de leurs intérêts. Comment réagir à ces
dangers ? Par l’action rapide et secrète :

« La crainte que nous en avons nous réduit malgré nous au


silence : le moment ne serait pas favorable pour engager l’Assemblée
nationale à entrer dans nos mesures pour nous garantir du danger
qui nous menace. C’EST À VOUS, MESSIEURS, À VOIR LE PARTI
QUI CONVIENT DANS UNE CIRCONSTANCE AUSSI CRITIQUE :
nous remplissons le seul devoir dont il nous soit permis de nous acquit-
ter, nous vous avertissons, le péril est grand, il est prochain. Veillons
à notre sûreté ; mais veillons-y avec prudence. C’est ici qu’on a besoin
de toute sa tête ; ne réveillons pas l’ennemi, mais ne nous laissons
pas surprendre. VEILLEZ, ENCORE UNE FOIS, VEILLEZ ; CAR
L’ASSEMBLÉE NATIONALE EST TROP OCCUPÉE DE L’IN-
TÉRIEUR DU ROYAUME POUR POUVOIR SONGER À NOUS.
Nous avertissons de tout côté les Américains de voler à la défense de leur
patrie : sans doute la plupart vont s’embarquer ; IL Y AURA
SÛREMENT QUELQUES-UNS DE NOUS QUI LES SUIVRONT en
attendant que tous puissent se réunir. Prenez les mesures que votre
sagesse dictera : observez bien les personnes et les choses ; QU’ON
ARRÊTE LES GENS SUSPECTS, QU’ON SAISISSE LES ÉCRITS
OU LE MOT MÊME DE LIBERTÉ EST PRONONCÉ redoublez la
garde sur vos habitations, dans les villes, dans les bourgs ; partout
attachons les gens de couleur libres, MÉFIEZ-VOUS DE CEUX QUI
VONT VOUS ARRIVER D’EUROPE. C’est un de vos plus grands
malheurs qu’on n’ait pas pu, dans une circonstance aussi critique, empê-
cher l’embarquement des gens de couleur qui étaient en France ; nous
l’avons demandé au ministre, l’esprit du jour s’oppose sur ce point à nos
désirs : empêcher, sur notre demande même, l’embarquement des escla-
ves, serait regardé comme un acte de violence qu’on dénoncerait
à la Nation.
Courage, chers compatriotes ! NE VOUS LAISSEZ POINT
ABATTRE ; NOUS CONTINUERONS DE FAIRE SENTINELLE
POUR VOUS : C’EST TOUT CE QUE NOUS POUVONS DANS LE
MOMENT PRÉSENT ; le temps viendra sûrement où nous pourrons
faire mieux. IL FAUT LAISSER REFROIDIR LES ESPRITS ; CETTE
CRISE NE DURERA PAS : COMPTEZ SUR NOUS.
Nous avons l’honneur d’être, avec les sentiments inaltérables
de la confraternité la plus intime, chers compatriotes, vos très humbles,
obéissants serviteurs, les députés de Saint-Domingue (suivent les
signatures). »
La correspondance secrète des colons 159

Dès le 12 août 1789, les députés des colons blancs ont pris
conscience de leur appartenance à la contre-révolution : la révolution
de la liberté les empêche d’exprimer leurs projets dans l’enceinte de
l’Assemblée constituante. Ces colons se trouvent ainsi pris dans un
piège et, comme députés, ils ont conscience de ne plus pouvoir s’expri-
mer ouvertement. Leur devoir est alors d’avertir leurs correspondants
de la situation en France et de passer à l’action dans la colonie. Le
premier acte consiste, pour les colons résidant en France, à retourner à
Saint-Domingue, prendre le pouvoir en formant des assemblées
locales.
Ces colons conseillent ainsi d’émigrer d’urgence vers les colo-
nies. Larchevesque-Thibaud, on l’a vu, abandonna son poste de député
quelques jours plus tard, le 29 août. Cette émigration de colons fait
partie de la première vague qui suivit la Grande Peur de juillet 1789 et
qui vit partir un des frères de Louis XVI, le comte d’Artois. On a noté
que cette première vague s’était faite ostensiblement et que les émigrés
estimaient, comme la lettre des députés des colons blancs le fait aussi,
que la contre-révolution l’emporterait rapidement, en se fondant sur les
expériences récentes de l’échec des révolutions de Genève, en 1782, et
de Hollande en 1787. 8
L’ivresse de la liberté, qui a déjà réussi à priver les députés des
colons blancs des débats publics sur l’esclavage et à obtenir l’interdic-
tion officielle de laisser des esclaves et des libres de couleur, se trouvant
en France, il est urgent de retourner à Saint-Domingue, car « l’esprit du
jour s’oppose sur ce point à nos désirs ».
Les députés conseillent à leurs compatriotes d’organiser d’ur-
gence, non seulement des assemblées coloniales, mais aussi une force
armée pour protéger les habitations, les villes et les bourgs, qui riva-
liseront avec les pouvoirs du gouverneur et de l’intendant. Un ennemi,
cette fois intérieur à la colonie, est désigné : les libres de couleur.
En une courte phrase, cet ennemi est repéré : « partout attachons les
gens de couleur libres, méfiez-vous de ceux qui vont vous arriver
d’Europe ». La colonie doit se constituer en bastion pour défendre,
contre la liberté, ses fondements esclavagistes et ségrégationnistes ;
elle appelle ses membres à rentrer pour mener cette bataille contre
les autorités officielles en créant un contre-pouvoir et se prépare à
déclarer la guerre des épidermes au sein de la partie libre de la société
coloniale.
160 L’aristocratie de l’épiderme

Cette lettre n’a pas fait l’unanimité parmi ses rédacteurs, comme
le révèle un post-scriptum ajouté par le député Jean-Baptiste Gérard :

« PS. Il est possible et même probable, que les bruits alarmants qui
se sont répandus, et qui font la matière de cette lettre, ne soient pas
fondés ; et dans ce cas, il serait fâcheux que cela fit une sensation trop
forte dans la colonie, qui, indépendamment des craintes qu’elle inspire-
rait, pourrait peut-être donner lieu à des dangers plus réels. C’est à vous,
Messieurs, à agir avec la circonspection et la prudence que votre sagesse
vous suggérera : mais nous pensons qu’une sécurité dangereuse ne doit
pas non plus vous empêcher d’avoir les yeux ouverts sur l’effet que
pourra produire dans les colonies la fermentation qui règne dans le
royaume, et que vous ne devez négliger aucunes précautions, aucuns
soins, pour maintenir l’ordre, la paix et la subordination dans votre
sein ; et il nous semble que le meilleur moyen à employer pour assurer
dans tous temps le repos et l’existence dans la colonie, c’est d’affection-
ner à votre cause la classe des gens de couleur. Ils ne demandent
sûrement pas mieux que de confondre leurs intérêts avec les vôtres, et de
s’employer avec zèle pour la sûreté commune. Il n’est donc question, de
votre part, que d’être justes envers eux, et de les traiter toujours de mieux
en mieux. Nous regardons cette espèce comme le vrai boulevard de la
sûreté de la colonie. Vous pouvez les assurer que vos députés, qui sont
aussi les leurs, s’emploieront avec zèle auprès de l’Assemblée nationale
pour l’amélioration de leur sort, et pour leur procurer la juste considéra-
tion qui est due à tout citoyen qui se comporte honnêtement 9. »

Gérard conteste le ton alarmiste de cette lettre et met en garde


contre les effets d’une division au sein de la classe des libres qu’il
estime dangereuse. Il conseille, au contraire, une alliance entre les
colons blancs et les libres de couleur et s’engage même, personnelle-
ment, à se déclarer le député de cette nouvelle alliance. Mais Gérard en
avait-t-il les moyens ? S’il parvint, le 12 août 1789, à faire passer son
point de vue dans un post-scriptum, il se trouvait isolé au sein de la
députation des colons blancs de Saint-Domingue, et minoritaire au club
Massiac, comme nous l’avons déjà aperçu lorsque des libres de couleur
furent invités à se faire entendre à la fin du mois d’août et au début du
mois de septembre 1789. On se souvient de la réponse que leur fit alors
le secrétaire du club Massiac : le statut des libres de couleur ne doit
relever ni de la législation nationale ni du droit mais des seules assem-
blées de colons blancs et de leur bon vouloir.
La correspondance secrète des colons 161

Notons que Julien Raimond avait fait lire cette lettre à Mirabeau,
comme l’atteste la référence explicite que ce dernier en fit dans son
Discours sur l’abolition de la traite à la Société des Amis de la
Constitution, les 1er et 2 mars 1790 :

« Dites-leur enfin que l’odieuse calomnie a pu seule imputer aux


Amis des Noirs les désordres qui agitent nos îles, et qui sont manifeste-
ment l’ouvrage des ennemis de la révolution, de ces hommes qui disent
de nous : Ils sont ivres de liberté ; de ces hommes qui veulent qu’on
arrête les écrits où se trouverait même le nom de cette liberté sainte ;
de ces hommes qui, dans le moment où nous les admettions au serment
de faire et d’achever avec nous la constitution, écrivaient ces mots cou-
pables : cette crise ne durera pas. » 10

Mirabeau s’adresse ici aux négociants bordelais pour les inviter


à ne pas suivre les défenseurs du système de la traite des Africains et
du maintien du marché d’esclaves. Nous avons reconnu ces hommes
qui se sont exprimés clairement contre la Révolution, les députés des
colons de Saint-Domingue, admis à l’Assemblée le 20 juin 1789, à
l’occasion du serment du Jeu de Paume, fait que rappelle Mirabeau.
Nous reconnaissons aussi les citations que fait Mirabeau de la lettre du
12 août : « on est ivre de liberté », « qu’on saisisse les écrits où le mot
même de liberté est prononcé », « cette crise ne durera pas » et qui
prouvent qu’il avait bien eu connaissance de cette lettre.
Mirabeau fit plus encore, il publia, ou contribua à faire publier,
cette lettre du 12 août dans le courant du mois de mars, après lecture à
une séance du club des Jacobins 11.

Lettre du 5 décembre 1789 : un projet ségrégationniste


Un extrait d’une lettre des députés des colons blancs, datée du
5 décembre 1789, informe la colonie qu’à Paris, les libres de couleur se
sont formés en société et réclament l’égalité en droit. Le soutien qu’ils
ont obtenu de l’Assemblée constituante incite les assemblées colonia-
les à formuler une proposition à leur sujet :

« Les nègres, les mulâtres et gens de couleur qui sont à Paris, se


sont réunis, à l’exemple des propriétaires blancs, et ont la prétention,
non seulement de jouir de tous les droits de ces derniers, mais encore
162 L’aristocratie de l’épiderme

ils osent demander que tout mulâtre né d’une esclave soit déclaré libre.
Ce serait le moyen de mettre le désordre parmi les ateliers ; car les
négresses ne voudraient plus cohabiter qu’avec les blancs. Ceci est la
suite de l’exemple bien impolitique que les colons de Paris leur ont
donné en se réunissant en corps. D’après les principes de l’Assemblée
nationale, les gens de couleur libres obtiendront au moins, quant à leurs
propriétés, tous les droits de citoyen, et par conséquent leur admission
dans les assemblées paroissiales et coloniales. Nous pensons donc qu’il
vaudrait mieux qu’ils tinssent de votre justice et bienveillance ce que
vous croirez devoir leur accorder, sans nuire au respect dû à la couleur
blanche, et qui doit être maintenu dans un pays où il y a vingt esclaves
contre un blanc. Vous sentirez aussi bien que nous tout l’avantage qui
résultera dans ces circonstances critiques, de nous attacher de plus en
plus tous les gens de couleur : ce seront nos meilleurs défenseurs contre
les esclaves. Nous croyons qu’il est juste d’autoriser tous ceux qui sont
majeurs et propriétaires, d’assister aux assemblées de paroisses, où ils
auraient une place à part, et un orateur blanc pour exprimer leurs vœux,
et qu’ils nommeraient par juridiction un représentant à l’assemblée pro-
vinciale et coloniale qui y siègeraient dans un banc à part avec un orateur
blanc, comme dans les assemblées de paroisse 12. »

Ce morceau d’anthologie débute par une autocritique des députés


des colons blancs qui reconnaissent avoir commis plusieurs erreurs en
cherchant à obtenir une représentation dans l’Assemblée française et à
se former en « corps », comme le fit le club Massiac. Ces décisions,
jugées maintenant impolitiques, sont présentées comme ayant inspiré
les initiatives des citoyens de couleur, ce qui est loin d’être prouvé, ces
derniers ayant tout aussi bien pu prendre exemple sur le vaste mouve-
ment de création de clubs et sociétés populaires que connurent les
débuts de la Révolution en France.
Un nouveau danger est, à cette date, apparu : les citoyens de
couleur réclament l’égalité des droits, exigence jugée prétentieuse par
ces colons, mais plus grave, ils se réfèrent aux principes de l’Assem-
blée constituante qui devrait les soutenir. C’est alors ce nouveau danger
qu’il faut conjurer. Comment empêcher l’Assemblée constituante d’ap-
pliquer ses propres principes ? C’est ici qu’il faut manœuvrer puisque,
nous le savons depuis le 12 août, les députés des colons blancs doivent
éviter un débat public sur les questions de fond et celle des droits des
libres de couleur en était une.
La manœuvre consiste à délégitimer la demande de la Société des
La correspondance secrète des colons 163

Citoyens de Couleur d’être reconnus comme des exclus de la société


coloniale, en faisant croire que leur exclusion est illusoire. Pour y par-
venir, il s’agit de répandre, à l’usage de la France, l’idée que des libres
de couleur sont conviés à participer aux assemblées coloniales. Dans le
même esprit, nous avons déjà entendu le député Cocherel affirmer, dans
un texte adressé aux députés de l’Assemblée constituante, qu’à Saint-
Domingue, il n’existait que deux classes, celle des libres et celle des
esclaves.
Cette lettre est rédigée pour les Blancs de la colonie. La langue du
préjugé de couleur s’y déploie sans pudeur et la proposition qui est for-
mulée repose sur le rejet de l’idée même de droit, étrangère à la société
esclavagiste et ségrégationniste. Aux principes juridiques de l’Assem-
blée constituante est opposée une concession tenant à la « justice » et
à la « bienveillance » des colons blancs en faveur d’un groupe
sélectionné parmi les libres de couleur : « ceux qui sont majeurs et pro-
priétaires ». Ceux-là seuls seront autorisés à assister aux assemblées de
paroisses, mais séparés des colons blancs et sans pouvoir prendre la
parole eux-mêmes : un orateur blanc le fera à leur place. Ils nommeront
aussi un orateur blanc aux assemblées provinciales et à l’assemblée
coloniale. Leurs porte-parole n’auront pas un pouvoir de délibération,
ni de participation aux votes, mais seulement consultatif puisqu’ils ne
peuvent y exprimer que des vœux.
Cette proposition de nature ségrégationniste est analogue à son
objectif, assurer l’avenir de l’esclavage par celui du préjugé de couleur :
« Nous pensons donc qu’il vaudrait mieux qu’ils tinssent de votre justice
et bienveillance ce que vous croirez devoir leur accorder, sans nuire au
respect dû à la couleur blanche, et qui doit être maintenu dans un pays
où il y a vingt esclaves contre un blanc. »

Lettre du 11 janvier 1790 : la Déclaration des droits


de l’homme et du citoyen est la terreur des colons

La longue lettre des députés des colons blancs, datée du 11 janvier


1790, offre un historique de leur action depuis juin 1789 et mérite, à ce
titre, d’être analysée de façon détaillée.
La lettre commence par faire état de la satisfaction des députés qui
ont appris que les colons blancs avaient formé une assemblée coloniale
au Cap, comme la lettre du 12 août 1789 les y invitait :
164 L’aristocratie de l’épiderme

« Une révolution s’est faite au Cap ; s’il faut en croire les relations
qui nous viennent, une assemblée provinciale s’est formée et s’est
emparée de l’administration intérieure. Sans doute cet exemple a été
suivi dans les autres parties de la colonie. »
Les députés présentent ensuite un compte rendu de leur position
depuis juin 1789 :

« Nous devons vous rendre compte de notre position et soumettre


notre conduite et nos idées à la colonie, vraisemblablement assemblée.
Nous sommes arrivés ici avec des cahiers de doléances qui conte-
naient un projet de formation d’assemblées coloniales. Tout cela nous
était donné à titre d’instructions ; et nos constituants, étendant nos pou-
voirs jusqu’à l’entière liberté et à la confiance absolue, nous avaient
autorisés à modifier, changer, réformer, ajouter, enfin à demander tout ce
que nous croirions convenable à la colonie.
Nous avons été à l’Assemblée nationale, au nombre de six seule-
ment, à raison de la population de la colonie. Nous avons suppléé, autant
qu’il était en nous à cette réduction, en arrêtant que les députés votants
se concerteraient sur tous les objets avec leurs collègues.
Mais bientôt, l’Assemblée nationale a pris une forme nouvelle : au
lieu de ces États généraux, où les diverses Provinces venaient humble-
ment mettre aux pieds du Roi leurs griefs et leurs pétitions, l’Assemblée
est devenue législatrice, et a entrepris la grande tâche de créer une
Constitution toute nouvelle, après avoir renversé totalement l’an-
cienne. »

La succession des faits présentés ici ne correspond pas tout à


fait à la réalité. En effet, nous savons que les députés des colons ne
parvinrent à pénétrer dans l’Assemblée nationale que le 20 juin 1789.
Or, depuis le 17 juin, la réunion des États généraux s’était transfor-
mée en Assemblée nationale et le 20 juin, précisément, les députés
prêtaient le serment du Jeu de Paume qui transformait l’Assemblée
nationale en Constituante. Ainsi, le récit des députés des colons blancs
semble ne pas tenir compte de ces événements, pourtant retentissants,
et laisse entendre qu’ils seraient entrés non dans une Assemblée natio-
nale constituante mais dans la réunion des États généraux, ce qui est
faux.
On peut comprendre que ces colons, qui ne se préoccupaient que
de pénétrer dans la nouvelle assemblée, n’aient pas saisi la signification
de ces évènements et révèlent leur incompréhension de ce qui se passait
La correspondance secrète des colons 165

en France. Il se pourrait aussi qu’ils n’aient pas pris au sérieux les actes
souverains de l’Assemblée nationale constituante et comptaient sur un
prompt rétablissement de l’ancien régime comme la lettre du 12 août le
laisse entendre. Toujours est-il qu’ils ne pouvaient ignorer que leur
admission, le 4 juillet 1789, correspondait à un acte souverain de cette
Assemblée constituante et non d’une réunion des États généraux,
puisqu’ils savaient bien que les colonies, domaine de la couronne, ne
faisaient pas partie des États généraux, ce que le roi leur avait répondu
depuis longtemps déjà.
Le passage suivant de leur lettre révèle ce qui est au cœur de leur
opposition au processus révolutionnaire :

« Nous avons senti d’abord, que ce nouvel ordre de choses, non


prévu par nos constituants, et dans lequel le sort des Colonies tombait
entre les mains d’une foule de députés des Provinces intérieures qui ne
les connaissent nullement, et des Députés des villes de commerce qui
ont quelques intérêts opposés, devait nous inspirer la plus grande cir-
conspection.
Cette circonspection a augmenté lorsque nous avons vu proscrire
tous les cahiers impératifs, et les Représentants leur qualité de manda-
taires pour s’ériger en législateurs absolus.
Enfin elle est devenu une espèce de terreur, lorsque nous avons vu
la déclaration des droits de l’homme poser, pour base de la Constitution,
l’égalité absolue, l’identité de droits, et la liberté de tous les individus.
À proportion que nous avons connu l’esprit de l’Assemblée, nous
nous sommes aisément convaincus que l’importance des Colonies était
méconnue ; qu’un parti nombreux existait pour risquer, s’il le fallait, leur
conservation en faveur des principes philosophiques d’une secte trop
répandue ; que l’affranchissement des esclaves était désiré par la plura-
lité comme un acte que l’humanité et la religion prescrivaient et qui
couvrirait de gloire les réformateurs. »

Un thème nouveau apparaît ici, celui de la terreur qu’exerce la


Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, votée le 26 août 1789,
par cette Assemblée nationale constituante. Le rapprochement entre
les mots terreur et Déclaration des droits de l’homme et du citoyen,
inattendu pour un lecteur du XXe siècle, est d’une importance capitale
pour comprendre l’esprit de ces colons. La Déclaration des droits fut
la terreur des colons blancs de la période révolutionnaire qui enri-
chirent ce thème typiquement contre-révolutionnaire par leur propre
166 L’aristocratie de l’épiderme

projet consistant à maintenir une société coloniale, esclavagiste et


ségrégationniste, qu’ils avouent incompatibles avec les principes philo-
sophiques à l’œuvre dans la Déclaration des droits. Un nouvel ennemi
des colons blancs est désigné : la philosophie du droit naturel moderne
qui défend la cause de l’humanité, les principes politiques de liberté et
de sa réciprocité qu’est l’égalité.
La « secte trop répandue » est vraisemblablement la Société
des Amis des Noirs, mais peut-être aussi la Société des Amis de la
Constitution, centre de ralliement des défenseurs d’un projet de consti-
tution éclairé par une déclaration des droits.
L’affranchissement des esclaves est présenté comme un objectif
« désiré par la pluralité » et menace directement les colonies. Il est inté-
ressant de noter que la formule de la lettre qui présente cet acte comme
prescrit par « l’humanité et la religion et qui couvrirait de gloire les
réformateurs », reprend les termes mêmes de Grégoire dans son
Mémoire en faveur des gens de couleur dans le passage suivant :

« La féodalité heureusement détruite dans le continent François,


s’était reproduite sous une autre forme dans nos Colonies ; mais la per-
sévérance des abus est un motif pour les extirper. Il est temps que la
raison plane sur les prétentions orgueilleuses de la grandeur et de l’opu-
lence : effaçons toutes les distinctions avilissantes que la nature
réprouve, que la Religion proscrit : le vice & la vertu doivent être la
seule mesure de la considération publique, comme l’égalité la seule
mesure des droits de l’homme. Vivre n’est rien, vivre libre est tout,
& cette liberté, que des guerriers François sont allés planter dans
les champs de l’Amérique, serait-elle étrangère à nos Isles ? Non,
Messieurs, quarante mille individus libres par la loi, mais asservis par
décrets dérogatoires & par des préjugés, vous devront le bonheur : pour
l’humanité, ce sera un triomphe de plus, & pour vous un titre de plus à
la gloire. » 13

Droits de l’homme, liberté, égalité qui en est la mesure, sont des


termes de la philosophie des droits naturels ; la religion qui s’y
conforme est une idée propre à Grégoire ; l’adresse aux députés qui,
s’ils élèvent leurs décrets à la hauteur des principes, se couvriront de
gloire : tous les ingrédients de la terreur des colons se retrouvent,
concentrés, dans ce passage de Grégoire.
Après la mise en lumière des dangers qui menacent les colonies,
la lettre fait état de la tactique nouvelle que les députés des colons
La correspondance secrète des colons 167

blancs adoptèrent pour tenter de corriger leurs erreurs. Ils expliquent


ainsi à quoi doit servir la création d’un comité des colonies :

« C’est du temps qui dissipe les erreurs que nous avons attendu des
circonstances moins périlleuses ; [...] nous avons pris le parti, non seule-
ment de ne présenter aucune demande relative aux Colonies, mais de
mettre tous nos soins à éluder toutes celles qui pourraient être présen-
tées ; et tel était notamment l’objet du comité des Colonies, que nous
avions demandé en dernier lieu. »

On ne saurait être plus clair, le comité des colonies servira à éluder


tout débat public sur les questions de fond concernant les colonies, à
condition, bien sûr, qu’il soit formé de membres entièrement dévoués à
la cause des colons blancs, et cette lettre révèle que ce fut bien le cas.
Elle nous apprend encore comment fut menée la campagne en
faveur du maintien de la traite et de l’esclavage et révèle l’ampleur que
prit le réseau du parti colonial :

« Il fallait cependant rectifier les idées dominantes sur l’impor-


tance des Colonies, sur l’état des nègres, sur la nécessité de maintenir
l’esclavage et la traite, sur le degré de confiance qu’on pouvait accorder
aux amis des noirs.
C’est à quoi nous nous sommes attachés. Nous avons recherché les
Députés prépondérants, et dans les bureaux, et dans les comités, et dans
les sociétés particulières, et dans l’assemblée même ; nous avons mis la
vérité sous les yeux, et nous en avons ramené un grand nombre.
Nous avons répandu à profusion quelques écrits propres à rectifier
les idées, nous les avons fait circuler dans les villes de commerce, et
nous avons excité leurs réclamations.
Leurs Députés à l’Assemblée nationale toujours nos adversaires
sur leur intérêt personnel, le régime exclusif de commerce, ont senti que
cet intérêt les forçait de se réunir à nous sur tous les autres points, et leur
influence nous a servis heureusement.
Enfin les nouvelles de la révolution de la Martinique, et les insur-
rections des nègres, ensuite la révolution du Cap, sont venues nous aider,
et nous pouvons vous annoncer une position plus heureuse. »

Les députés des colons blancs ayant renoncé aux débats publics
ont repris les pratiques secrètes de lobby qu’ils avouent ici et permet-
tent de comprendre comment ils parvinrent à transformer l’esprit
168 L’aristocratie de l’épiderme

public. Leur première victoire fut de convaincre les ports de participer


à la campagne en faveur du maintien de la traite et de l’esclavage, ren-
forçant par là leur réseau en l’unifiant sur des objectifs communs. On
reconnaît aussi le travail effectué au sein des comités et nous avons
déjà aperçu celui qui fut réalisé dans le Comité d’agriculture et de
commerce. Il est intéressant d’apprendre que les députés « prépondé-
rants » furent travaillés par le lobby colonial. Si les moyens ne sont pas
précisés, amitié, intimidation, corruption, les résultats ont été probants
et l’Assemblée nationale semble, depuis, acquise à l’idée d’une consti-
tution spécifique dans les colonies.
Tout aussi inquiétant est l’aveu d’un travail effectué en direction
des clubs et sociétés et nous savons déjà que les frères Lameth et
Barnave ont peuplé la Société des Amis de la Constitution de membres
du parti colonial. La suite du texte nous apprend que les pressions effec-
tuées sur la Société des Amis des Noirs l’ont réduite à l’impuissance :

« Ce nouvel esprit, nous l’avons déjà dit dans notre lettre du


8 décembre dernier, et vous avez dû le voir par les papiers publics, s’est
manifesté à la séance du 3 décembre. Depuis, les nouvelles alarmantes
venues des colonies n’ont fait que le confirmer et l’étendre, et nous
sommes certains d’abord qu’il n’y a rien à craindre sur l’affranchisse-
ment ; nous avons tout aussi peu d’inquiétude sur la suppression de la
traite.
Les amis des noirs eux-mêmes sont ramenés sur le premier objet.
M. de Condorcet l’a publiquement déclaré dans le journal de Paris, et
à cet égard, nous vous annonçons avec plaisir, que l’excellent ouvrage
de M. de Rouvrai, intitulé De l’état des Nègres, a porté dans l’opinion
publique le coup le plus violent à cette société ; qu’elle a été même aban-
donnée par plusieurs de ses membres, quand ils se sont vus dénoncés à
l’exécration ; enfin que cet écrit a excité la réclamation puissante de plu-
sieurs places de commerce.
Sur tous les points, nous croyons pouvoir vous annoncer qu’il y a
toute apparence que l’Assemblée nationale est résolue de ne toucher à
rien de ce qui intéresse les Colonies, qu’elle veut attendre qu’elles aient
formé leur Constitution dans leur sein, et qu’elle se réserve seulement le
droit de la confirmer et de la présenter à la sanction du Roi. »

Cette lettre corrobore la position prudente de la Société des Amis


des Noirs que nous avons déjà notée. À cette date, les députés des
colons avaient repéré de façon précise que les dangers, en France, ne
La correspondance secrète des colons 169

venaient plus de la Société des Amis des Noirs, contrairement à ce


qu’ils avaient cru un temps, mais de Grégoire, qu’ils citent sans le
nommer comme nous l’avons vu, et surtout de la Société des Citoyens
de Couleur. Ils font encore état de la bonne volonté de La Fayette vis-
à-vis des colons et du club Massiac :

« M. de la Fayette, membre de la Société des Amis des Noirs, a pro-


posé à un député de la Martinique d’établir des conférences entre quelques
membres de la Société, les Députés, des Colons de l’hôtel Massiac et
quelques négociants des ports, pour s’occuper du soulagement du sort
des Nègres. D’abord une semblable proposition annonce que les amis des
noirs tempèrent beaucoup ; ensuite il n’y a sûrement pas de colon qui ne
désire l’amélioration de la condition des esclaves ; mais nous n’avons pas
cru devoir nous prêter à un projet auquel nous ne sommes nullement auto-
risés, et qui pourrait ne pas convenir aux Colons. »

Nous constatons que des membres de la Société des Amis des


Noirs étaient disposés à conférer avec les colons de Massiac, ce qui
permet également de mieux comprendre comment la Société de 1789
a pu réunir, parmi ses fondateurs, un Condorcet, un Mirabeau, un
La Fayette, un Dupont de Nemours et un Moreau de Saint-Méry.
Au sujet des citoyens de couleur, la lettre avertit la colonie des
projets d’Ogé :

« Nous devons vous prévenir à cet égard de veiller sur un sieur


Ogé, jeune, que nous avons déjà dénoncé pour une lettre audacieuse
écrite par lui à un de nos collègues. Nous sommes avertis qu’il passe
dans la Colonie avec six suppôts ; qu’ils ont voulu être seuls passagers
dans le bâtiment où ils passent ; que cet homme et ses adjoints veulent
soulever les gens de couleur, et qu’il est important de s’assurer non seu-
lement d’eux, mais de tous ceux de cette espèce, et de tous les gens
suspects qui pourraient arriver.
On nous a annoncé le même projet d’un mulâtre, Fleury, Créole de
Saint-Marc, ci-devant sellier-carrossier, rue de Seine à Paris : c’est un
forcené qui parle de braver la corde, et que nous recommandons à votre
vigilance. »

Ogé et Fleury appartenaient à la Société des Citoyens de Couleur


et nous apprenons qu’ils projetaient, au moins depuis janvier 1790, de
retourner à Saint-Domingue, et cela bien avant le vote du décret du
170 L’aristocratie de l’épiderme

8 mars 1790 14. Les colons les avaient repérés comme audacieux et les
considéraient comme suspects.
Cette lettre fournit aussi des informations du plus grand intérêt sur
la préparation du décret et des instructions de mars 1790. Après avoir
recommandé aux colons d’achever la formation des assemblées provin-
ciales et de l’assemblée générale de la colonie, ces députés demandent
d’envoyer d’urgence un projet de formation de ces assemblées en
puisant dans les décrets de la Constituante ce qui leur conviendra. Et
c’est en post-scriptum que la lettre révèle les manipulations, et ce qu’il
faut bien appeler les mensonges, que ces colons et le Comité des colo-
nies n’ont pas hésité à faire pour tromper l’opinion de l’Assemblée
nationale au sujet des libres de couleur :

« P.-S. Dans un mémoire remis au comité des colonies de


l’Assemblée nationale, il a été dit que les gens de couleur jouissaient
déjà dans la colonie du droit de citoyen actif, puisqu’ils avaient été
admis aux assemblées primaires.
Sur les représentations d’un de MM. que ce fait était faux, il lui
a été répondu qu’il était nécessaire de tromper à ce sujet le comité, pour
qu’il ne fasse pas mention des gens de couleur ; et plusieurs de
MM. n’ont pas voulu le signer.
Ci-joint un extrait du mémoire présenté au comité des colonies.
Nous devons dire ici que nos commettants, qui d’abord nous
avaient chargés expressément de proposer une constitution coloniale à
l’Assemblée nationale, nous ont expressément défendu d’en accepter
aucune, depuis qu’ils ont vu la déclaration des droits.
Ce n’est pas que la colonie veuille repousser la liberté et l’égalité
de tous les citoyens ; elle existe déjà à Saint-Domingue : mais elle voit
la déclaration des droits sous le rapport des esclaves seuls.
Nous devons vous prévenir aussi que les noirs libres et les gens de
couleur citoyens actifs ont déjà été admis aux assemblées qui ont
nommé les députés à l’assemblée provinciale du nord.
Pour être citoyen actif, il faudra être âgé de 25 ans, avoir un an de
domicile dans la paroisse, et payer la capitation équivalente à trois jour-
nées de travail dans la colonie. »

La tactique suivie s’éclaircit. Le post-scriptum nous apprend


qu’avant le 11 janvier 1790, des colons s’étaient réunis pour présenter
un mémoire préparant ce qui devint le décret des 8 et 28 mars. Ce
mémoire manie tout d’abord la menace. Le refus de la Déclaration des
La correspondance secrète des colons 171

droits a conduit les colons de Saint-Domingue à repousser tout projet


de constitution venant de l’Assemblée nationale. C’est alors sous la
forme d’une concession que les colons formulent leur proposition. Et
une concession supporterait-elle une modification ? Il manie ensuite le
mensonge en affirmant que les noirs libres et les gens de couleur
citoyens actifs ont déjà été admis aux assemblées primaires qui ont élu
l’assemblée de la province du Nord.
Double mensonge ici puisque nous avons lu le projet, et non son
application, d’inviter, non LES libres de couleur aux assemblées, mais
les libres de couleur majeurs et propriétaires à donner leur avis par le
biais d’un représentant blanc, dans la lettre du 5 décembre 1789. Et ce
projet n’a pas été appliqué lors de l’élection de l’assemblée du Cap,
convoquée par les soins de Larchevesque-Thibaud, comme l’atteste le
post-scriptum.
Ce même post-scriptum précise que ce mensonge a été aperçu par
des membres de la réunion des colons qui ont préparé ce mémoire et
que certains ont alors refusé de le signer. Mais ceux qui n’ont pas voulu
signer ce mémoire, fabriqué pour tromper le Comité des colonies, n’ont
pas dénoncé la manipulation qui a bien eu lieu.
Le Comité des colonies, formé le 2 mars, reçut ce mémoire et son
rapporteur, Barnave, a délibérément suivi la tactique proposée en
acceptant de couvrir le mensonge. Le Comité des colonies s’est ainsi
laissé tromper, puis a trompé la confiance de l’Assemblée nationale,
qui a accepté de croire qu’à Saint-Domingue, les libres de couleur
étaient bien admis au titre de citoyens actifs, lorsqu’ils en remplissaient
les conditions.
Reportons-nous maintenant au débat qui eut lieu le 28 mars 1790 sur
les instructions proposées par le rapporteur Barnave. Grégoire intervint
alors pour dire publiquement que les députés des colons avaient répondu
affirmativement à sa question sur l’inclusion des libres de couleur parmi
les citoyens actifs 15. Arthur Dillon répondit affirmativement et participa au
mensonge. Par contre, Cocherel répondit négativement en ce qui concer-
nait Saint-Domingue. Charles de Lameth proposa de fermer la discussion
sur ce qu’il nomma « la proposition indiscrète » de Grégoire et accepta de
couvrir le mensonge. L’Assemblée, consultée, refusa d’ouvrir la discus-
sion sur la question de Grégoire et accepta d’une part le mensonge des
colons, d’autre part de se laisser manipuler par eux. A cette date, seul
Cocherel avait vendu la mèche.
Nous avons appris, au début de ce chapitre, que la Société des
Amis des Noirs et le club des Jacobins étaient au courant de la cor-
172 L’aristocratie de l’épiderme

respondance secrète des députés des colons blancs grâce à Julien


Raimond, et que des lectures en avaient été faites dans les deux socié-
tés. Et l’on peut aisément concevoir que Grégoire, particulièrement
proche de Raimond, en ait eu une connaissance détaillée, ce qui lui a
permis de poser la question des libres de couleur directement et publi-
quement à L’Assemblée.
En publiant la Correspondance secrète des colons, Julien
Raimond jetait une lumière crue sur les manipulations des députés des
colons blancs et des membres du club Massiac, mais aussi sur leur
volonté ferme de créer un Comité des colonies dont le rôle fut claire-
ment défini par eux : éviter tout débat public sur les colonies à
l’Assemblée nationale. Leur participation directe dans l’élaboration du
décret de mars, par leur intervention sur le Comité des colonies, se trou-
vait encore démontrée.
L’historien Gabriel Debien, croyant que le club Massiac n’avait en
rien participé à l’élaboration du décret du 8 mars 1790, a pu écrire : « Il
est bien clair que le club Massiac n’a rien fait pour provoquer le décret
du 8 mars 1790, par lequel pour la première fois, la Constituante s’oc-
cupait du régime des colonies. » 16 Debien, il est vrai, ne cite pas la
Correspondance secrète des colons, ce qui peut expliquer son interpré-
tation, mais la connaissance de la publication de ces documents en mai
1790 rend caduque une telle analyse.
Par cette publication, Julien Raimond a également attiré l’atten-
tion de ses contemporains sur le caractère contre-révolutionnaire des
députés des colons blancs qui ont, non seulement refusé explicitement,
mais combattu, les actes de la Révolution en France : transfert de la
souveraineté du roi au peuple lorsque la réunion des États généraux
s’est autoproclamée Assemblée nationale constituante, vote de la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Raimond a fait plus, il a indiqué, dès 1790, l’influence qu’exerça
le parti colonial sur la politique de l’Assemblée constituante, en lui
faisant accepter dans un premier temps l’esclavage et le préjugé de
couleur qu’elle allait constitutionaliser dans le droit constitutionnel
français entre mai et septembre 1791.
Chapitre 2

La correspondance de J. Raimond
avec ses frères de Saint-Domingue

Lorsque Julien Raimond fut arrêté par les soins des agents du parti
colonial, Brulley et Page, en septembre 1793, il décida de publier sa
correspondance avec ses frères de Saint-Domingue pour préparer sa
défense. 1 Nous présenterons ici la partie de cette correspondance qui
éclaire la période de l’Assemblée constituante.

L’origine des « troubles de Saint-Domingue » :


les assemblées coloniales déclenchent la guerre civile
contre les libres de couleur, 1789-90

Le nouveau gouverneur Peynier atteignit Saint-Domingue en sep-


tembre 1789 et organisa une ligue dévouée au gouvernement qui reçut
le nom de Pompons blancs. L’arrivée de Larchevesque-Thibaud et de la
lettre des députés des colons blancs à la Constituante, dans le courant
du mois d’octobre, déclenchèrent la convocation des assemblées pri-
maires pour élire les assemblées provinciales. Au Cap, Bacon de la
Chevalerie, l’oncle de Barnave, créa une milice patriotique, tandis que
Larchevesque-Thibaud renforçait son parti de « colons patriotes » indé-
pendantistes en soutenant les petits-blancs qui lui apportaient la force
de leur nombre et leurs préjugés à l’encontre des gens de couleur. Les
libres de couleur furent accusés de conspiration et écartés des assem-
blées primaires. En octobre-novembre eurent lieu les élections des
assemblées provinciales du Nord et de l’Ouest par les seuls Blancs.
Celle du Cap se réunit le 1er novembre 1789 2.
La province du Sud connut les premières violences contre les
libres de couleur. Le 19 novembre, le juge du Petit-Goave, Ferrand de
174 L’aristocratie de l’épiderme

Beaudière, fut massacré par le parti des « colons patriotes ». Julien


Raimond raconte cet événement dans une note de sa correspondance :

« C’est ici le lieu de prouver que c’est la lettre écrite de Versailles,


le 12 août, par les députés des colonies à l’Assemblée constituante,
qu’on doit tous les troubles de la colonie. Dans cette lettre ils disent
QU’ON ARRÊTE LES GENS SUSPECTS, QU’ON SAISISSE TOUS
LES ÉCRITS OU LE MOT DE LIBERTÉ EST ÉCRIT : PARTOUT
ATTACHONS LES GENS DE COULEUR, MÉFIEZ-VOUS DE
CEUX QUI VONT VOUS ARRIVER D’EUROPE. Cette lettre écrite le
12 août, à l’époque où aucun homme de couleur n’avait encore fait de
réclamations à l’Assemblée nationale, arriva à Saint-Domingue vers la
fin d’octobre 1789. Aussitôt, on écrit dans les quartiers de la colonie
pour former des assemblées primaires, et par suite une assemblée colo-
niale, et on recommande de faire main basse sur tous les hommes de
couleur qui oseraient y réclamer leurs droits, et même se présenter à ces
assemblées. Au Petit-Goave, les hommes de couleur vont trouver le juge
du lieu, Ferrand de Beaudière pour le consulter et lui demander s’ils
devaient espérer de participer à la régénération qui se prépare ; le juge
leur répond par l’affirmative et leur conseille de présenter un mémoire
aux blancs qui sont formés en assemblée primaire dans la paroisse, les
hommes de couleur le prient de vouloir bien lui-même rédiger ce
mémoire, afin qu’il soit fait de manière à ne pas choquer ni déplaire aux
blancs. Il y consent et le mémoire est rédigé. Cinq hommes de couleur
seulement vont le présenter. À l’instant où ce mémoire est lu dans l’as-
semblée, plusieurs blancs sans aveu, et qu’on ne connaissait point pour
être même de la paroisse, se répandent dans la ville, y jettent l’alarme en
disant qu’on venait de recevoir une lettre de France qui avertissait tous
les blancs de se méfier de tous les hommes de couleur, qu’il en était
arrivé de France pour faire soulever ceux du pays et égorger tous les
blancs ; de suite on saisit les cinq pétitionnaires, on les questionne, ils
disent que leurs intentions étaient si pures qu’ils n’avaient rien voulu
faire sans consulter le juge du lieu qui avait lui-même rédigé leur péti-
tion. Aussitôt on saisit le malheureux juge Ferrand de Beaudière et on
lui tranche la tête pour faire un exemple terrible, et les hommes de
couleur n’échappèrent que par une fuite prompte. Après cette expédition
atroce, les mêmes hommes qui avaient répandu l’alarme dans cette ville,
se portent 14 lieues plus loin, à Aquin, lieu de ma résidence ; là, ils
répandent la même alarme, racontent ce qui venait de se passer au Petit-
Goave, et disent que sans cela tous les blancs allaient être égorgés. Les
esprits s’échauffent, tous les blancs du bourg et quelques-uns de la cam-
Julien Raimond et Saint-Domingue 175

pagne s’arment, au nombre de 30 ou 40, et vont la nuit chez plusieurs


citoyens de couleur, fusillent ceux qu’ils trouvent, dévastent tout chez
les absents. Voyez leurs lettres. Enfin, ces scènes se propagent dans tous
les quartiers de la colonie, et les malheureux hommes de couleur sont
partout poursuivis comme des bêtes fauves. De là tous les malheurs de
la colonie ; il est si évident que c’est cette lettre du 12 août qui a été la
cause de tous les troubles, que le digne citoyen Gérard, l’un des députés
colons blancs, les avait prévus dans le post-scriptum qu’il ajouta à cette
lettre funeste. J’engage le lecteur à relire cette lettre pour se convaincre,
d’après les dates mêmes, que c’est elle qui a occasionné tous les
malheurs de Saint-Domingue. » 3

Cette note de Raimond éclaire une phrase d’un de ses correspon-


dants et voisins, Labadie, libre de couleur d’Aquin, lequel rappelait
dans sa lettre qu’il avait fait partie des victimes de ces violences :
« Depuis que les blancs ont fait sauter la tête à M. Ferrand pour avoir
fait un mémoire en faveur des hommes de couleur, nous sommes
comme muets ; j’ai été fusillé le 26 novembre 1789 parce qu’on croyait
que j’en avais une copie ; ils se sont emparés de mes papiers, j’en ai été
pour quelques brochures qui étaient intéressantes. » 4
Julien Raimond n’a pu prendre connaissance de ces violences
qu’à la fin du mois de décembre 1789 ou au début de janvier 1790. Il
est fait état du massacre de Ferrand de Beaudière à la réunion de la
Société des Amis des Noirs du 29 janvier 1790, à laquelle Raimond
assistait et où il fit lecture de lettres qu’il avait reçues de Saint-
Domingue 5.
Raimond publie deux lettres d’un de ses autres frères, François,
resté à Saint-Domingue, datées du 1er octobre et du 16 décembre 1789.
Cette dernière lettre donne des informations sur les violences exercées
contre Ferrand et les libres de couleur du Sud et joint des pièces à ce
sujet que Raimond n’a pas publiées. Mais il est avéré que cet envoi lui
permettait de savoir ce qui s’était passé dans la province du Sud 6.
Dans une note se rapportant à cette seconde lettre, Raimond a
publié la fameuse lettre des députés des colons à la Constituante, datée
du 12 août 1789, à laquelle il accorde une importance décisive dans ce
qu’il nomme les « troubles de Saint-Domingue » et dont nous venons
de lire les développements violents contre les Blancs favorables aux
libres de couleur, comme l’était le juge Ferrand de Beaudière, et contre
les libres de couleur eux-mêmes.
176 L’aristocratie de l’épiderme

Dans son récit du massacre de Ferrand de Beaudière, inaugurant


les « troubles de Saint-Domingue », Raimond indique que les assas-
sins ont cité cette lettre des députés des colons à la Constituante pour
étayer l’accusation de conspiration attribuée aux libres de couleur.
On peut alors penser qu’elle fut largement répandue par le parti de
Larchevesque-Thibaud et que les correspondants de Raimond en ont
obtenu une copie qu’ils lui ont fait parvenir.
Les assassins de Ferrand, qui exercèrent ensuite des violences
contre les libres de couleur, avaient à leur tête Valentin de Cullion qui
dirigeait le comité des « colons patriotes » de la province du Sud et le
processus électoral de l’assemblée provinciale qui se réunit le
15 février 1790 7.
Ce fut dans ce contexte de violence que les libres de couleur furent
écartés des assemblées primaires dans les trois provinces. La corres-
pondance de Raimond fournit des informations de première main sur
cette période qui devraient servir à compléter l’histoire des débuts de la
Révolution et de la Contre-révolution à Saint-Domingue. La lettre de
François Raimond du 16 décembre 1789 précise que, dans le Sud, le
comité des colons blancs interdit aux libres de couleur de se réunir, les
contraignit d’approuver leurs décisions et de contribuer financièrement
aux élections des colons blancs :« On nous a ôté jusqu’à la faculté de
nous réunir pour faire nos cahiers de doléances et nommer nos députés.
Les comités forcent les personnes de couleur, les unes après les autres,
d’approuver les colons blancs et souscrire pour une somme de tant
chacun, pour leur entretien. Voilà où en sont les choses dans ce beau
pays 8. »
Les assemblées provinciales une fois élues, on procéda à l’élec-
tion de l’assemblée générale de la colonie, convoquée pour le 25 mars
1790 dans le port de Saint-Marc, afin d’échapper à l’œil du gouverneur
installé à Port-au-Prince la capitale. Sa première séance se tint le
15 avril et elle élit Bacon de la Chevalerie, l’oncle de Barnave, à la pré-
sidence et s’attribua l’administration de la colonie, ouvrant un conflit
avec le gouverneur 9.
L’assemblée provinciale de l’Ouest avait imposé aux libres de
couleur le serment de toujours respecter les Blancs. Des libres de
couleur refusèrent ce serment et, aux Verrettes, une partie d’entre eux
s’arma pour se défendre. Le gouverneur envoya l’armée pour les répri-
mer. Par ailleurs, des libres de couleur de l’Artibonite envoyèrent une
pétition à l’assemblée de Saint-Marc pour réclamer leurs droits. Celle-
Julien Raimond et Saint-Domingue 177

ci leur répondit que de telles réclamations seraient rejetées et que les


libres de couleur prêteront serment « de rester soumis aux Blancs, d’ob-
server le respect qu’ils leur devaient et de verser pour eux jusqu’à la
dernière goutte de leur sang ». Obligés de prêter ce serment, à l’excep-
tion d’un seul qui osa refuser et fut arrêté, des libres de couleur se
réunirent alors dans la plaine de Plassac pour réclamer la libération de
leur compagnon. Leurs délégués furent emprisonnés 10.
Dans sa correspondance, Raimond publie une lettre en pièce
jointe d’un colon blanc de la province du Sud siégeant à l’assemblée
générale de Saint-Marc, B. Suire, qui révèle l’état d’esprit d’une partie
des colons tentés par un massacre des libres de couleur en avril 1790.
La lettre de Suire fait état des divisions qui règnent entre les membres
de l’assemblée générale de Saint-Marc. Certains voulurent prendre pré-
texte de l’affaire du Fond-Parisien pour provoquer ce massacre :

« Récit de l’événement du Fond Parisien. Un homme de couleur


et un blanc très voisins l’un de l’autre étaient dans l’usage de se rendre
respectivement leurs animaux lorsqu’ils s’échappaient de l’une des
habitations pour aller sur l’autre. Un jour, il prend fantaisie à l’économe
du propriétaire blanc de faire saisir quelques animaux de l’homme de
couleur qui avaient été sur l’habitation du blanc, et d’exiger de l’homme
de couleur un droit de prise. L’homme de couleur paye en observant
qu’il peut aussi prendre sa revanche. En effet, des animaux du blanc sont
pris quelques jours après sur l’habitation de l’homme de couleur qui en
exige à son tour les frais de prise. L’économe blanc se transporte chez
l’homme de couleur, le traite de gueux, de mulâtre et le menace de lui
donner des coups de bâton s’il ne lui rend ses animaux. L’homme de
couleur tient ferme et répond de même. Le blanc peu accoutumé à cette
fermeté, se retire et va chercher plusieurs blancs économes comme lui,
pour venir forcer l’homme de couleur à lui rendre ses animaux.
L’homme de couleur devine son dessein et il envoie avertir deux de ses
voisins qui viennent pour lui donner secours. À peine sont-ils arrivés
qu’ils voient venir 10 à 12 blancs armés jusques aux dents. Les hommes
de couleur courent se cacher dans les pièces de cafés voisines de la
maison, et ne laissent que deux enfants, l’un de 10 ans, l’autre de huit.
Les blancs arrivent, font un tapage horrible dans la maison, cassent et
brisent les meubles, saisissent les enfants effrayés, leur demandent où
est leur père, ils répondent qu’ils ne savent pas. L’un d’eux est tué sur le
champ, l’autre garrotté et emmené par ces blancs. Les trois hommes
de couleur témoins de ces atrocités se glissent dans les cafés et vont
attendre tous ces blancs dans un chemin étroit de l’habitation où ils
178 L’aristocratie de l’épiderme

devaient passer ; là, ils en ajustent trois et les étendent morts, les autres
effrayés prennent la fuite ; ils sont poursuivis et plusieurs autres sont
encore tués. Le reste s’échappe et va répandre l’alarme, en disant qu’il
y a sur l’habitation de l’homme de couleur, une armée d’hommes de
couleur qui va venir fondre sur les blancs pour les égorger tous. Tous les
blancs s’assemblent et écrivent au Cap pour demander des forces ; et
voilà ce qui donne lieu à cette proscription. » 11

La lettre de Suire raconte les divisions de l’assemblée de Saint-


Marc à ce sujet :

« L’affaire du Fond Parisien a rendu l’assemblée furieuse contre


les gens de couleur... Dans le premier moment, on parlait d’une pros-
cription générale. M. de Caradeux aîné a proposé le décret qui a passé :
on les astreint à ne plus sortir de leurs paroisses sans une permission des
comités. Ce matin on avait proposé une addition à ce décret, tout le Nord
et une partie de l’Ouest s’y opposaient avec fureur. J’ai engagé M. de
Caradeux l’aîné à la proposer et elle a été adoptée. Je m’en réjouis infi-
niment avec les amis de l’humanité. L’assemblée a donc déclaré qu’elle
prend sous sa sauvegarde et sa protection, tous les gens de couleur qui
se comporteront bien à l’avenir. Ces deux derniers mots renferment une
amnistie de toutes les inconséquences passées, pour ceux qui n’ont pas
commis de délit. Il est essentiel qu’ils le sachent et s’en persuadent. Pour
peu qu’ils réfléchissent, ils ne doivent plus hésiter à rentrer en eux-
mêmes ; surtout s’ils considèrent que le décret du 8 mars remet à
l’assemblée coloniale la formation de notre constitution dans laquelle ils
sont nécessairement compris. Les amis de l’ordre nous attendaient avec
impatience et réellement, je crois que sans la députation du Sud, nous
aurions vu une Saint-Barthélemy. Il est des individus coupables
dans cette classe, mais je ne me serai jamais consolé d’une abomination
de cette espèce, ordonnée par un tribunal de sang, dont j’aurais eu
le malheur d’être membre. Recommandez à nos gens de couleur de
continuer à nous donner dans leur bonne conduite, des motifs de consi-
dération assez puissants auprès de l’assemblée, pour que nos intentions
en leur faveur n’éprouvent point d’obstacles insurmontables. Vous êtes
sage. Votre comité l’est beaucoup. Je vous recommande à tous la protec-
tion et l’instruction de ces malheureux, plus absurdes que méchants.
Votre ami, B. Suire. » 12

Cette lettre de Suire à un membre du comité de la province du Sud


était insérée dans une lettre des libres de couleur du Sud, adressée à
Julien Raimond et Saint-Domingue 179

Raimond, avec le commentaire suivant : « Les députés des colons


blancs ont écrit dans la colonie qu’ils étaient parvenus à vous expul-
ser de l’Assemblée nationale, peut-être hasarderont-ils d’essayer cette
prétention dans la colonie ; ils avaient projeté une fête dont la lettre
ci-jointe vous instruira. Faites-la imprimer et verser dans toute la
France, et soyez assuré que nous n’appréhendons pas ce projet. » 13
La fête projetée était cette Saint-Barthélemy des libres de couleur
dont des colons de la province du Sud, comme Suire, se flattent d’avoir
empêché l’exécution par les décrets des 28 et 30 avril 1790 de l’assem-
blée générale de Saint-Marc. On a même lu que Suire se réjouissait de
ces décrets qui imposaient la soumission des libres de couleur aux
Blancs et leur interdisait de sortir de leur lieu de résidence, comme de
s’armer 14. C’était à ces deux conditions que l’assemblée générale de
Saint-Marc leur assurait sa « protection » : une législation ségrégation-
niste faisait ainsi de grands progrès à Saint-Domingue et ne laissait plus
qu’un seul choix aux libres de couleur : un repli défensif et la prise
d’armes pour résister à l’oppression.

Au sujet du décret des 8 et 28 mars 1790

Un long extrait d’une lettre de J.-B. Gérard, député des colons


blancs à la Constituante, au comité de la partie Sud de Saint-Domingue,
datée du 15 mars 1790, éclaire la position de Gérard à l’égard des libres
de couleur, et la politique du Comité des colonies lors de l’élaboration
des instructions du 28 mars 1790. 15
Commençons par la position de Gérard à l’égard des libres de
couleur :

« Quant aux gens de couleur et autres affranchis, je conçois que les


plus importantes considérations ne vous permettront jamais d’être par-
faitement justes à leur égard ; mais vous examinerez par quels moyens
on peut les affectionner le plus à la prospérité et à la conservation de la
colonie. Vous savez que dès qu’on le voudra, ils en seront les plus zélés
défenseurs ; et qu’il ne tiendrait qu’à eux d’en être des ennemis redouta-
bles ; mais je suis sûr qu’ils ne demandent pas mieux que de montrer leur
zèle et leur attachement pour la chose publique. J’ai lieu de croire qu’ils
recevront avec reconnaissance ce que la justice et la prudence vous
porteront à leur accorder. Je suis même persuadé que, d’après les préten-
tions exagérées que leurs agents ne cessent de faire valoir auprès de
180 L’aristocratie de l’épiderme

l’Assemblée nationale, il vous sera aisé de les satisfaire à peu de frais, et


sans blesser les convenances sociales établies dans la colonie ; mais il
me semble que vous ne devriez pas les écarter des assemblées pri-
maires ou paroissiales, et qu’il n’y aurait aucun inconvénient de les y
admettre aux conditions que la loi aura prescrites ; ils seraient en plus
petit nombre que les blancs ; en second lieu, je pense qu’un sentiment de
pudeur et de reconnaissance ne leur permettrait, dans aucun cas, de pré-
tendre à une place qu’une libre élection ouvrira à tous les citoyens actifs,
soit dans les assemblées coloniales ou de département, soit dans les
municipalités ou les tribunaux inférieurs de justice. » 16

Gérard tente de jouer la carte d’une alliance entre les colons


blancs et les libres de couleur en proposant deux citoyennetés, l’une
pleine et entière pour les citoyens actifs blancs, l’autre restreinte et
réservée aux gens de couleur, l’objectif étant de ne pas « blesser les
convenances sociales établies dans la colonie », c’est-à-dire le préjugé
de couleur. La citoyenneté inférieure des gens de couleur sera limitée à
leur participation dans les assemblées primaires. Ils seront ainsi élec-
teurs mais non éligibles.
Les raisons qu’il invoque pour justifier leur non-éligibilité sont
multiples. Il avance que les libres de couleur seraient en nombre infé-
rieur à celui des Blancs, affirmation pour le moins discutable. En effet,
si l’on se rapporte au nombre réel des gens de couleur, il semble qu’il
était au moins équivalent à celui des Blancs et peut-être supérieur. Mais
si l’on entre dans les multiples catégories de libres de couleur (légi-
times ou naturels, ingénus ou affranchis, selon les degrés divers de
mélange des sangs) les proportions diffèrent. En ne précisant pas son
propos, Gérard laisse l’accès à l’électorat dans le flou.
Le second argument qu’il avance s’appuie sur un « sentiment
de pudeur » de la part des libres de couleur qui leur ferait refuser l’éli-
gibilité. On peut reconnaître ici une variante du respect que les Blancs
voulaient imposer aux libres de couleur et dont nous avons vu une
expression dans le serment que l’assemblée générale de Saint-Marc
leur imposa par son décret du 28 avril 1790.
La suite directe de ce texte fait état du changement d’esprit de la
Société des Citoyens de Couleur de Paris :

« Je suis d’autant plus fondé à interpréter ainsi leurs sentiments,


qu’ils ont été pénétrés de reconnaissance pour la faveur que vous leur
avez faite, au mois de novembre, d’admettre deux de leurs députés à une
Julien Raimond et Saint-Domingue 181

séance de votre comité. J’ai su de plusieurs personnes, et notamment de


M. Denis, que le sieur Raimond d’Aquin, leur principal agent à Paris,
partageait tellement leur gratitude que, malgré les hautes prétentions
qu’avaient pu lui inspirer les principes d’égalité politique établis par la
constitution, il avait formellement promis de ne faire aucune démarche
auprès de l’Assemblée nationale et de s’en rapporter entièrement à votre
justice dans tous les arrangements que vous jugerez à propos de prendre
à leur égard. Telles étaient ses dispositions et celles de ses commettants
lorsque les excès que l’on s’est permis au Petit Goave, et ensuite à
Aquin, ont porté les défenseurs de cette classe d’hommes à réclamer
avec plus de force qu’ils ne l’avaient encore fait. Ils se sont présentés
hier au comité des colonies ; et après avoir, par l’organe de M. Dejoly
leur avocat, plaidé leur cause avec TROP D’ÉNERGIE ET DE
SUCCÈS, ils ont laissé sur le bureau un mémoire tendant à demander
leurs justes droits à la représentation coloniale et la nécessité de les en
faire jouir ; ils n’ont pas oublié les oppressions qu’ils éprouvaient et qui,
suivant eux, ne manqueraient pas de se perpétuer si l’Assemblée natio-
nale ne s’expliquait à leur égard dans l’instruction qui doit accompagner
son décret du 8 de ce mois, de la manière la plus claire et la plus for-
melle ; ils ont fini par déclarer que, si on leur refusait la justice qui leur
est due, le désespoir pourrait les porter à des extrémités fatales qui
seraient, dans ce cas, leur dernière ressource 17. »

Gérard fait état des bonnes dispositions des libres de couleur de


Paris à l’égard de cette politique d’alliance avec les Blancs. Il précise
avoir appris, de façon indirecte par un M. Denis, que Raimond aurait
même promis de ne faire aucune démarche auprès de l’Assemblée
constituante en faveur de l’égalité des droits que les principes consti-
tuants lui ont inspirée.
Il faut bien reconnaître ici que Gérard extrapole car nous savons
que les citoyens de couleur de Paris s’étaient effectivement rendus à
l’Assemblée nationale, le 22 octobre 1789, réclamer l’égalité des droits
et que leurs textes de novembre 1789 à février 1790 faisaient de même.
Gérard tient sans doute, en dissimulant ces faits, à faire réfléchir ses
correspondants sur les dangers d’une rupture entre Blancs et libres de
couleur à Saint-Domingue. Il souligne les conséquences négatives que
l’assassinat de Ferrand de Beaudière et les violences commises contre
des libres de couleur à Saint-Domingue eurent sur la Société des
Citoyens de Couleur de Paris. Il insiste sur le fait que l’égalité des droits
est constitutionnelle en France et que les libres de couleur l’ont bien
182 L’aristocratie de l’épiderme

compris : il apprend ainsi à ses correspondants que l’état d’esprit des


libres de couleur a changé, que le principe d’égalité a remplacé la sou-
mission au préjugé de couleur. Et nous avons vu que, pour sa part,
Gérard est loin d’être favorable à un tel principe d’égalité qu’il juge,
chez Raimond, d’une « haute prétention ».
Gérard nous apprend aussi que la Société des Citoyens de Couleur
a obtenu de se faire entendre au Comité des colonies le 14 mars 1790.
La présence de Joly est attestée et ce fut sans doute une de ses der-
nières interventions en faveur de la Société.
Dans la suite de ce texte, Gérard indique les hésitations du Comité
des colonies :

« J’ai vu, avec peine, que ce discours a fait une forte impression
sur l’esprit de M. Thouret, président de notre Comité, ainsi que sur la
plus grande partie des autres membres ; j’aurais bien voulu, ainsi que
MM. Payen de Boisneuf, Pelerin de la Buxière, Reynaud et Garesché,
pouvoir faire sentir au Comité les inconvénients qui, dans cette circons-
tance, peuvent résulter de l’explication formelle qu’on nous demande.
Nous avons représenté que, dans un moment où tant d’autres inquié-
tudes tourmentent les colons, il y aurait un tel grand danger à leur
donner un nouveau sujet de mécontentement qu’il était plus convenable
et plus sage de leur laisser le mérite et la faculté d’exercer un acte de
générosité très propre à inspirer aux gens de couleur des sentiments
d’affection et de reconnaissance, et à établir la plus parfaite harmonie
dans les différentes classes qui composent la population de la colonie. Il
n’a encore été rien décidé à cet égard par notre Comité ; mais en suppo-
sant que son projet d’instruction laisse les choses dans le vague que je
désirerais, il est à craindre qu’il ne s’élève dans l’Assemblée nationale
des réclamations en faveur de l’explication demandée, et que tous nos
raisonnements soient enchaînés devant les principes qui nous seront
opposés. Au reste, vous ferez dans ce cas, ce que la prudence, la justice
et le patriotisme vous imposeront pour le bonheur et le repos de la
colonie. » 18

Gérard nous apprend la tactique retenue par le Comité des colo-


nies. Après avoir entendu la réclamation des citoyens de couleur, le
président du Comité, Thouret, et d’autres membres ont été impression-
nés par leurs propos, sans que l’on sache dans quel sens, ce qui a peiné
Gérard. Avec quelques autres membres, il préfère éviter « l’explication
formelle » que les citoyens de couleur ont demandée et souhaite que le
Julien Raimond et Saint-Domingue 183

projet d’instruction « laisse les choses dans le vague ». L’argument


explicite est de laisser aux assemblées coloniales le « mérite d’exercer
un acte de générosité », dont nous avons vu le contenu précédemment :
établir deux citoyennetés à Saint-Domingue, l’une active pour les
Blancs, l’autre restreinte et sans éligibilité pour les libres de couleur.
Gérard ne pense pas possible de rendre publique une proposition qui
révèle la réalité du préjugé de couleur. La solution envisagée reste alors
dans le vague.
Notons que plusieurs lectures du vague sont déjà possibles ici.
Celle de Gérard : laisser aux assemblées coloniales le mérite de faire un
acte de générosité qui se traduira par une citoyenneté de second ordre
pour les libres de couleur. Celle des colons favorables à l’exclusion des
libres de couleur de l’électorat. Celle, enfin, de la Société des Citoyens
de Couleur qui réclame le principe d’égalité.
Dernier problème à résoudre : si le Comité des colonies opte pour
une rédaction vague, il faudra éviter un débat à l’Assemblée nationale
qui risquerait de révéler et renverser tout le délicat montage.
Entre le 15 et le 28 mars 1790, le Comité a finalement choisi sa
tactique. Le vague souhaité par Gérard a été transformé, on s’en sou-
vient, en mensonge et le Comité des colonies a finalement préféré faire
croire à l’Assemblée nationale qu’à Saint-Domingue, les libres de
couleur participaient aux assemblées primaires. La correspondance de
Raimond nous a appris la consistance de ce mensonge : depuis les réu-
nions des assemblées primaires, les libres de couleur ont été écartés par
les colons blancs de tous les partis.
On notera enfin la faiblesse de Gérard. Conscient que la rupture
des colons avec les libres de couleur est une erreur, il propose un amé-
nagement du préjugé de couleur (électeurs de couleur non éligibles).
Mais cet aménagement était déjà dépassé pour la Société des Citoyens
de Couleur de Paris depuis l’arrivée de Julien Raimond et des « hautes
prétentions qu’avaient pu lui inspirer les principes d’égalité politique
établis par la constitution », comme pour les libres de couleur de
Saint-Domingue qui, sur le terrain, subissaient le renforcement d’une
politique ségrégationniste. Le décret du 28 avril 1790 de l’assemblée
générale de Saint-Marc donne aussi la mesure de l’échec des tentatives
en faveur d’une politique d’alliance, dans le cadre du préjugé de
couleur, entre les colons blancs et les libres de couleur.
Dans son récit de vie qu’il fit sous forme de compte rendu au
Comité de sûreté générale, Julien Raimond raconte l’intervention des
184 L’aristocratie de l’épiderme

citoyens de couleur de Paris au Comité des colonies, le 14 mars 1790.


Il rappelle que les instructions devaient préciser les conditions requises
pour être citoyen :

« Comme c’était là le point qui devait décider de notre état politi-


que, alors notre sollicitude auprès de l’Assemblée nationale et du
Comité des colonies redoubla. Nous demandions que dans les instruc-
tions qui devaient fixer les qualités nécessaires pour être citoyen actif,
fut énoncé d’une manière claire et positive, que les hommes de couleur
pourraient en jouir quand ils auraient d’ailleurs les qualités requises par
la loi.
Mais comme les principes d’égalité n’étaient pas ceux que les
colons voulaient adopter et que, d’un autre côté, ils n’osaient manifester
le contraire, alors ils eurent recours à l’artifice et eurent le crédit de faire
rédiger cet article de manière à pouvoir l’expliquer comme ils auraient
voulu dans les colonies. Et malgré les représentations que nous fîmes à
Barnave rapporteur du comité des colonies, en lui observant qu’un
simple doute sur cet article ferait naître la guerre civile dans les colonies,
malgré encore nos représentations au Comité colonial sur ce même
objet, l’article 4 des instructions concernant les qualités pour le droit de
citoyenneté resta toujours comme les colons l’avaient dicté et c’est ce
qui a causé les malheurs de la colonie.
Mais la grande difficulté était de faire passer cet article 4 des ins-
tructions sans le laisser discuter à l’Assemblée. Les colons blancs
savaient que les citoyens Robespierre, Grégoire et plusieurs autres
députés que nous avions été voir pour les prier de faire expliquer cet
article, devaient demander que les droits des hommes de couleur y
fussent bien clairement énoncés. Et voici comment nos ennemis et ceux
de l’égalité s’y prirent pour tromper la bonne foi du citoyen Grégoire et
celle de nos autres défenseurs. Lorsque le rapporteur du Comité eût fait
la lecture de l’article 4 [...] le citoyen Grégoire demanda qu’il fut expres-
sément et nominalement expliqué que les hommes de couleur qui
auraient les qualités exigées par l’article 4, auraient les droits communs
avec les blancs. Alors plusieurs voix des colons blancs et même celle du
rapporteur, pour assurer que leurs intentions étaient que les hommes de
couleur y étaient compris sous la désignation de toutes les personnes ;
d’après cette déclaration authentique, le citoyen Grégoire n’insista plus
et l’article resta sans autre explication. » 19

Ce texte éclaire celui de Gérard d’un autre point de vue. Il corro-


bore l’artifice, comme le dit élégamment Raimond, dont usèrent les
Julien Raimond et Saint-Domingue 185

colons pour tromper l’Assemblée constituante et faire passer l’article 4


sans laisser de place à une discussion : l’artifice consistait à mentir sur
la désignation de « toutes les personnes » en laissant croire qu’elle
incluait les libres de couleur. Raimond précise que le rapporteur
Barnave était parfaitement au courant et a lui aussi menti. Raimond en
fournit la même raison que Gérard en ajoutant, toutefois, de façon plus
précise, que les citoyens de couleur avaient deux sortes d’ennemis :
ceux qui refusaient nettement tout accès aux droits politiques pour les
gens de couleur et ceux qui, comme Gérard, n’étaient pas ennemis des
gens de couleur, mais ennemis de l’égalité.

Les instructions de J. Raimond à ses frères


sur les décrets des 8 et 28 mars 1790

Julien Raimond rédigea des Instructions aux citoyens de couleur


de la colonie de Saint-Domingue, dans la partie du Sud, après le décret
du 28 mars 1790, datées du 10 avril suivant 20. Il envisage deux cas
de figure. Dans le cas où les colons refuseraient d’interpréter les
Instructions du 28 mars en faveur des citoyens de couleur :

« Voici ce qu’ils auraient à faire.


1o. Les citoyens de couleur ne devant dans aucun cas se départir du
zèle, de la patience et de la douceur qui les caractérisent, pour maintenir
surtout la tranquillité et la police dans la colonie, doivent donc tout souf-
frir pour y parvenir ; en ce cas ils laisseront faire aux blancs tout ce qu’ils
voudront, hors le cas seul qui ne peut se présumer, de livrer la colonie
à une puissance étrangère. Pour en 21 empêcher, les citoyens de couleur
doivent sacrifier leurs vies et leurs fortunes.
2o. Aussitôt que les citoyens s’apercevront qu’ils ont été lésés de
l’une des manières quelconques, ils se retireront paisiblement chacun
chez eux, et quatre des notables parmi eux seront choisis dans chaque
quartier pour aller chez tous, en particulier, leur faire prêter le serment
ci-après.
Nous jurons sur nos vies et sur nos biens à Dieu, à la nation et
au roi, 1) De ne troubler en rien ni d’aucune manière la tranquillité
publique ; de maintenir au contraire de toutes nos forces, la police inté-
rieure des esclaves selon les ordres qui nous en seront donnés. 2) De
nous soumettre et d’adhérer d’avance à la constitution et aux lois que
nous donneront les représentants de la nation, constituée sous le nom
186 L’aristocratie de l’épiderme

d’Assemblée nationale. 3) De continuer à souffrir toutes les vexations


personnelles qu’on pourrait nous faire jusqu’au moment où les décrets
de l’Assemblée nationale nous parviendront, de sacrifier au contraire
nos vies et nos fortunes pour conserver à la nation et au roi cette colonie.
Qu’en faisant ce serment et le déposant entre les mains des admi-
nistrateurs des colonies, nous reconnaissons et nous sommes persuadés
que l’esprit de justice et d’équité qui dirigent l’Assemblée nationale ne
peut que nous faire obtenir d’elle une constitution absolument sem-
blable à celle donnée en France.
Que quant à nos esclaves, nous supplions l’Assemblée nationale
de vouloir prendre en considération qu’ils sont notre propriété acquise
sous la sauvegarde des loix ; mais en même temps que nous sommes
incompétents pour faire des loix pour eux et de prononcer sur leur sort.
Ce serment qui sera fait et signé dans chaque paroisse par tous les
habitants de couleur citoyens actifs, avec le nom de ceux qui ne sau-
raient signer, sera envoyé aux administrateurs de la colonie, avec une
supplique pour les prier de vouloir l’adresser à l’Assemblée nationale.
À ce serment sera jointe une adresse à l’Assemblée nationale pour
la supplier de vouloir décréter que, puisque les citoyens de couleur n’ont
pu concourir au plan de constitution qui lui sera présenté par l’assem-
blée coloniale, il y aura pour cette fois pour Saint-Domingue trois
députés à l’Assemblée nationale des citoyens de couleur, pour y faire
connaître les réclamations de cette partie des citoyens.
Voilà ce qu’il faudra faire dans le cas des difficultés prévues plus
haut, et ne point s’en écarter surtout pour ce qui concerne la tranquillité
publique. » 22

Une lecture hâtive de ce texte pourrait laisser croire que, pour


Julien Raimond, l’affaire est entendue, les libres de couleur réclament
l’égalité des droits avec les colons blancs sous la forme d’une assimi-
lation constitutionnelle et affirment leur droit de propriété sur « leurs »
esclaves 23.
Allons plus loin. Julien Raimond a utilisé le terme de citoyens de
couleur. Nous avons déjà vu comment la Société des Citoyens de
Couleur de Paris en est venue à se nommer de cette façon, à la faveur
des évènements révolutionnaires en France. Mais une telle appellation
est déjà une révolution dans une société esclavagiste et ségrégationniste
où les sang-mêlés et les Nègres affranchis, exclus de la liberté et du
droit réservés à la couleur blanche, sont sensés avoir intériorisé l’infé-
riorité de leur condition. Julien Raimond les invitait à cette prise de
Julien Raimond et Saint-Domingue 187

conscience de leur dignité humaine en introduisant les termes citoyens


de couleur, qui appartient à la langue de la liberté en train de se forger
pour prendre la place de celle du maître blanc.
Les propositions de Raimond invitent les citoyens de couleur à
rompre avec tout ce que faisaient les assemblées de colons blancs dans
le but exprimé de se constituer en force sociale et politique autonome.
En leur conseillant de « laisser faire aux Blancs tout ce qu’ils vou-
dront », hormis le cas où ces derniers livreraient la colonie à une
puissance étrangère, Raimond révèle qu’il prend l’indépendantisme
des « colons patriotes » au sérieux, tout en l’estimant à sa juste mesure.
En effet, l’indépendance des colons blancs était peu probable, par
contre leur sécession en faveur d’une autre puissance était beaucoup
plus sérieuse et des contacts entre des colons et le gouvernement bri-
tannique avaient déjà eu lieu. En cas de sécession, les citoyens de
couleur devaient tout sacrifier pour tenter de l’empêcher.
« Laisser faire aux Blancs tout ce qu’ils voudront » a un sens
tactique très fort. Écartons une interprétation faible qui consisterait à
laisser les Blancs se livrer une Saint-Barthélemy des citoyens de
couleur. Il s’agit, en laissant les Blancs faire tout ce qu’ils voudront, de
révéler que ce sont eux qui commettent des actes injustes, accumulent
les erreurs politiques et sont incapables de diriger la société. C’est aussi
le moyen concret de faire prendre conscience aux citoyens de cou-
leur qu’ils sont dans leur droit, que la légitimité de la résistance à
l’oppression est de leur côté, qu’ils sont capables enfin de proposer une
politique.
Quelle politique ? Le texte du serment la résume. S’engager à
empêcher les colons de livrer la colonie à une puissance étrangère en
risquant leurs vies et leurs fortunes. S’engager à refuser toutes les
décisions prises par les assemblées coloniales. S’engager à refuser la
constitution spécifique que ces assemblées doivent préparer et dont
nous connaissons l’objectif : maintien de la société coloniale, esclava-
giste et ségrégationniste.
Et sur un plan constructif, chercher des alliés. Pourquoi ? Parce
que les citoyens de couleur sont dans une situation hautement menacée
et, en 1790, n’ont pas d’alliés dans la colonie. Du côté des esclaves ?
Ces maîtres de couleur ne sont pas encore en état de penser une telle
alliance à cette époque, mais l’aggravation de leur situation peut les
y contraindre. Du côté de la Révolution en France ? Pourtant, nous
savons qu’à cette date, il y a peu d’alliés des citoyens de couleur en
188 L’aristocratie de l’épiderme

France. Raimond prend le risque de s’appuyer sur un bout de papier, la


Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, brandi par quelques
mains peu nombreuses et que nous connaissons, celles de Cournand,
de Grégoire, de quelques amis des Noirs, de quelques amis de la
Constitution.
Raimond propose aux citoyens de couleur de faire confiance aux
décrets futurs de l’Assemblée nationale et de se mettre sous sa protection.
Se faisant, il engageait le processus révolutionnaire de Saint-Domingue
à pousser en avant le processus révolutionnaire de France.
Accordait-il sa confiance à l’Assemblée constituante qui avait
reçu favorablement les citoyens de couleur le 22 octobre 1789 puis les
avait abandonnés le 8 mars 1790 ? Ou bien accordait-il sa confiance au
mouvement révolutionnaire qui, en France, faisait le même constat : les
actes de l’Assemblée constituante sont en contradiction avec les prin-
cipes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ?
La proposition que fait Raimond sur l’esclavage est très habile. Il
s’adresse à des citoyens de couleur dans une société esclavagiste ; une
partie d’entre eux appartient à la classe des maîtres d’esclaves et l’en-
semble est habitué à posséder des esclaves au moins domestiques. Il
leur propose de se reconnaître incompétents pour légiférer sur le sort
des esclaves. Il introduit ainsi la possibilité d’un débat sur l’esclavage
au sein de cette classe, ce qui ne manque pas d’audace, et renvoie la res-
ponsabilité de la législation à l’Assemblée nationale, c’est-à-dire au
mouvement révolutionnaire à venir.
En avril 1790, Raimond comptait sur l’échec du projet des
« colons patriotes » qui divisait les colons eux-mêmes. Ses instructions
aux citoyens de couleur proposaient une solution politique en les invi-
tant à se constituer en force sociale et politique d’opposition à toutes les
actions des assemblées coloniales. Réussir cette rupture à la faveur des
erreurs commises par les « colons patriotes » eux-mêmes lui semblait
un premier pas décisif pour entamer un processus révolutionnaire à
Saint-Domingue. La proposition politique tenait essentiellement dans
la promesse, encore informe, que contenait la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen que les colons avaient, à juste titre, désignée
comme incompatible avec leur société. Raimond faisait tous ses efforts,
au contraire, pour la faire entrer à Saint-Domingue.
Il envisageait, dans ses instructions, le cas où les assemblées colo-
niales interpréteraient le décret du 8 et du 28 mars 1790 en faveur de
tous les citoyens de couleur. Comme cela ne se produisit pas, nous
Julien Raimond et Saint-Domingue 189

n’examinerons pas ses propositions. Voyons maintenant comment les


citoyens de couleur de Saint-Domingue réagirent au décret de mars
1790, aux décisions des assemblées coloniales et aux instructions de
Raimond.

La résistance à l’oppression des citoyens de couleur


de Saint-Domingue

Une lettre des citoyens de couleur du Sud à Julien Raimond, datée


du 27 juillet 1790 et rédigée par Louis Boisrond, faisait état de l’aggra-
vation de la situation en ces termes :

« Nous sommes obligés de contenir les hommes de couleur, pour


éviter un bouleversement peut-être incendiaire. Mais j’ignore lequel des
deux corps de citoyens qui composent la colonie doit être, dans la cir-
constance, regardé comme le plus sage, ou de celui qui voulant envahir
toute autorité, faisant tous les jours des actes de souveraineté et de scis-
sion, voulant faire subir à la colonie un joug plus insupportable que celui
qu’on cherche à détruire, par des démarches marquées au coin de l’in-
dépendance, nous donnant le nom d’ennemis du bien public, ne cherche
que les occasions de nous vexer ; ou de celui qui, par la pétition que je
vous ai remise, se déclarant dans la ferme résolution de sacrifier ses
biens, sa vie, pour conserver la monarchie française, gémit du trouble et
de l’anarchie.
Oui, dites au roi et à l’assemblée qu’entièrement voués au serment
que nous lui avons prêté d’être fidèles, nous ne pouvons lui en donner
une preuve plus authentique que celle de sacrifier notre ressentiment à
la tranquillité nécessaire pour attendre la régénération future ; et que,
pénétrés du même désir de leur être agréables, nous les supplions de
prendre notre résolution en considération, en faveur du motif, et comme
une marque intime et sacrée de notre entier dévouement et de la ferveur
de notre patriotisme.
Si quelques-uns des nôtres, dans différents quartiers, ont été
réfractaires à cette résolution, c’est qu’il n’est pas toujours possible de
souffrir les vexations impérieuses des blancs, qui s’arrogent le droit de
nous régir par des voies qui ne sont pas toutes légales.
Voyez le discours de M. Bacon de la Chevalerie, nommé par une
cabale premier président de l’assemblée de Saint-Marc : il commence
à peindre les habitants de Saint-Domingue (ce ne sont que les blancs
qu’on comprend sous ce titre) conquérants libres et indépendants. Il
190 L’aristocratie de l’épiderme

veut, dit-il, nous remettre dans notre ligne de démarcation, pour que
nous en imposions au dérèglement de nos idées, et qu’à force de vertus,
nous soyons à la fin des siècles, inscrits sur la liste des bons citoyens, et,
dès à présent, délivrés des humiliations arbitraires.
Ce qu’on appelle ici dérèglement de nos idées, c’est notre repré-
sentation à l’Assemblée nationale et notre entier dévouement au roi
dont nous attendons tout. On nous refuse toujours ici le nom de citoyen
ou d’habitant : on ne veut nous reconnaître que sous la dénomination
de gens de couleur, ou celle injurieuse d’ennemis du bien public ; et
nous sommes les plus tranquilles et les plus patients de la colonie ;
mais, quant aux humiliations arbitraires, jamais encore on n’en a tant
éprouvées.
[...] La conséquence que vous en devez tirer, et celle réelle qui
existe ici, c’est que ce qu’on appelle patriotisme à Saint-Domingue est
la réunion des colons français contre et pour la destruction des colons
américains. La réunion des premiers se sert de l’anarchie où nous
sommes pour vexer ces derniers qui répètent avec franchise :
Ô juste et bienfaisant Louis XVI ! n’as-tu donc provoqué la justice
de la nation que pour nous laisser en proie à nos oppresseurs ? » 24

Le triomphe du ségrégationnisme des assemblées coloniales


prépare une Saint-Barthélemy des libres de couleur, ce que Boisrond
appelle « la destruction des colons américains 25 », définissant le
« patriotisme » de ces colons. Dans cette période annonçant les périls
d’une guerre civile, les citoyens de couleur ont suivi les conseils de
Raimond et fait signer, sous forme de pétition, le serment de fidélité à
l’Assemblée nationale et au roi. Boisrond signale à Julien Raimond le
refus de certains quartiers et leurs préparatifs à des formes autres de
résistance, comme celle de prendre les armes. Cette lettre exprime sans
détour à Raimond que les citoyens de couleur jouent la carte de la
fidélité au roi et à l’Assemblée nationale, tout en étant parfaitement
conscients que leur justice et leur bienfaisance ne s’étendaient, pas
plus qu’elle ne s’étendraient, jusqu’à eux. C’est donc sans illusion
qu’ils jouent ce jeu, et avec intelligence, l’enjeu étant de révéler, ici et
là-bas, qui était l’agresseur et qui avait le droit légitime de résister à
l’oppression.
À cette lettre est joint un extrait d’un arrêté de l’assemblée colo-
niale du Sud faisant état de la réception du décret de l’Assemblée
nationale du 8 mars 1790, daté du 9 mai 1790 :
Julien Raimond et Saint-Domingue 191

« Puis-je vous envoyer une pièce plus atroce, plus révoltante


et plus injurieuse que l’arrêté du comité provincial du sud, en date du
9 mai, dont ci-joint extrait ?
Extrait des registres des délibérations de l’assemblée provinciale
du Sud de Saint-Domingue.
Les gens de couleur ont été avertis de se présenter, ils ont été intro-
duits à la barre et ont dit qu’ils se rendaient aux ordres de l’assemblée,
eux debout, M. le président a dit :
Vous avez été mandés à la barre de l’assemblée provinciale du
Sud, dans la juste persuasion où sont les membres que vous ne deman-
dez et ne sollicitez qu’une explication de ces arrêtés, ainsi que des
décrets de l’assemblée générale de Saint-Domingue, pour pouvoir vous
y conformer entièrement et dans toute leur étendue. Vous avez avant
à vous prémunir contre les insinuations dangereuses que quelques-uns
des vôtres cherchent à répandre et à communiquer, lesquelles vous pré-
cipiteraient indubitablement dans une foule de calamités aussi terribles
que justement méritées, si vous vous abandonniez à de pareilles sugges-
tions. Et vous avez encore à vous pénétrer de cette grande et importante
vérité, que rien ne peut détruire, ni même altérer la ligne de démarcation
que la nature et nos institutions ont également et irrévocablement fixée
entre vous et vos bienfaiteurs.
D’après les décrets de l’assemblée générale de Saint-Domingue
qui obligent impérativement et indistinctement tous les individus de
cette colonie, il vous est enjoint, sous la peine d’être déclarés coupables
du crime de lèse-nation et d’être poursuivis comme tels, de ne plus sortir
de chez vous armés, à moins que vous ne soyez commandés pour
quelqu’objet de service, soit de la part de vos officiers, soit de celle des
comités paroissiaux. Et il vous est également défendu de sortir de vos
paroisses sans être précautionnés au préalable d’un passeport du comité
de votre paroisse. Tous les gens de votre classe sont également par ce
décret mis à l’avenir sous la sauvegarde de la loi et sous l’autorité de
l’assemblée générale. L’assemblée que vous voyez actuellement réunie,
composée de députés de toutes les paroisses de cette province, vous
prend de même sous sa protection et vous assure, par mon organe,
qu’aucune atteinte ne sera portée à la sûreté de vos personnes, ni à la
libre disposition de vos propriétés, et tant que vous vous maintiendrez
dans les bornes du respect et de la soumission que vous devez aux lois
de Saint-Domingue.
L’Assemblée nationale vers laquelle quelques-uns des vôtres
s’étaient retirés, vient de promulguer par son décret du 8 mars que la
colonie de Saint-Domingue demeure autorisée à faire connaître son vœu
sur la constitution, la législation et l’administration qui conviennent à sa
192 L’aristocratie de l’épiderme

prospérité et au bonheur de ses habitants, et qu’elle n’a jamais entendu


les assujettir à des lois qui pourraient être incompatibles avec leurs
convenances locales et particulières. Vous devez donc désormais vous
adresser à l’assemblée générale de Saint-Domingue et vous n’auriez
jamais dû avoir recours à d’autre tribunal pour obtenir l’amélioration
dont votre sort et votre situation vous rendent susceptibles en vous sou-
mettant à tout ce qu’elle peut et pourra ordonner. Vous pouvez être
cependant assurés, et nous vous le confirmons de la manière la plus
solennelle, qu’elle vous maintiendra dans l’exercice de tous vos droits
civils, et qu’elle s’occupera surtout, par une combinaison plus heureuse
dans ses lois, des moyens de vous mettre à l’abri de toute vexation par-
ticulière, de manière que tout attentat en ce genre, s’il ne devient
impossible, ne restera du moins jamais impuni, quel que soit l’état et la
condition de celui qui l’aura commise. Mais gardez-vous de faire des
demandes qui seraient incompatibles avec l’état de subordination dans
lequel vous devez rester et persévérer envers les blancs, et de la défé-
rence respectueuse que vous leur devez, et n’ayez pas l’orgueil ni le
délire de croire que vous puissiez jamais MARCHER L’ÉGAL DE VOS
PATRONS, DE VOS BIENFAITEURS, VOS ANCIENS MAÎTRES, ET
DE PARTICIPER À TOUTES LES CHARGES PUBLIQUES ET
TOUS LES DROITS PUBLICS.
Retirez-vous donc en pleine sécurité et allez annoncer aux vôtres
que l’assemblée provinciale du Sud est déterminée à vous maintenir
dans la jouissance et l’exercice de vos droits civils, et que vous pourrez
en tout temps et avec une pleine confiance vous jeter dans son sein et y
trouver protection, aide, sûreté et bonté.
Jacques Boury, l’un d’eux, a promis pour tous obéissance et fidé-
lité, et ils se sont retirés.
Les gens de couleur retirés, il a été arrêté qu’extrait du présent
procès-verbal leur sera remis, s’ils le désiraient. » 26

Ce morceau d’anthologie ségrégationniste nous apprend


comment l’assemblée provinciale du Sud appliqua le décret de l’as-
semblée générale de Saint-Marc, daté du 28 avril 1790, dont nous
avons vu précédemment les préparatifs. Il précise aussi la manière dont
les assemblées coloniales interprétèrent le décret du 8 mars 1790 en
faveur des seuls colons blancs. Les gens de couleur, à qui l’on a rappelé
le respect qu’ils doivent à leurs anciens maîtres et la rigidité de la ligne
de démarcation entre les couleurs (ce qui explique qu’ils se tenaient
debout face à une assemblée assise), ne se voient proposer qu’un ordre
de soumission aux décisions des assemblées dont ils sont exclus. Il est
Julien Raimond et Saint-Domingue 193

toutefois envisagé qu’un service militaire leur soit imposé. Ils se voient
reprocher d’avoir fait appel à l’Assemblée nationale pour obtenir une
représentation et interdire, à l’avenir, une telle action qui sera punie
comme crime de lèse-nation, c’est-à-dire le crime politique le plus
grave. Conviés à se présenter pour écouter, ils sont privés de parole.
Jacques Boury, seul, prête serment de fidélité au nom de sa classe.
La lettre des citoyens de couleur à Raimond fait état du refus
général des libres de couleur de cautionner les décisions des assem-
blées coloniales et joint une protestation des habitants de couleur de
Cavaillon à ce sujet, datée du 9 juillet 1790 :

« Nous vous envoyons ci-joint autant qu’il est en notre pouvoir la


protestation contre tout ce que peut faire l’assemblée de Saint-Marc et
toutes autres, dans ce qui nous concerne, n’ayant donné nulle adhésion,
nul pouvoir à aucun des citoyens qui se donnent le nom de représentants
de tous les habitants de la partie française de Saint-Domingue ; ce titre
est faux dans son principe et abusif dans ses effets, en ce que nul colon
américain n’y est représenté. »

Protestation des citoyens de couleur de la paroisse de Cavaillon,


9 juillet 1790 :

« Les colons de couleur de la paroisse de Cavaillon et dépen-


dances, par le ministère de leurs représentants, protestent de nullité
contre toutes les opérations des assemblées de la colonie, comme ne
pouvant avoir rapport à eux, puisqu’ils n’y ont point consenti ; et se
réfèrent sur ce point au décret de l’Assemblée nationale sur le droit de
citoyen.
En conséquence, nous, tous citoyens de couleur de la paroisse
susdite, par le ministère de nos représentants, sous-signons et donnons
plein et entier pouvoir à M. Raimond, notre député à l’Assemblée natio-
nale, assisté de M. de Joly, président, de former envers les représentants
de la nation française toutes oppositions, protestations et empêchements
généralement quelconques pour le bien de notre intérêt, contre les déci-
sions des arrêtés impérieux de l’assemblée des colons français réunis à
Saint-Marc, comme étant illégales et non avouées par tous les colons de
couleur ;
1o Parce qu’elle s’est formée en autorité et sous sa propre consti-
tution.
2o Parce qu’elle ne représente qu’une partie de la colonie.
3o Parce qu’elle n’a pas le droit excessif 27 sur les citoyens qui n’y
194 L’aristocratie de l’épiderme

sont représentés, et qu’en qualité de bons Français, actifs et proprié-


taires, ils ne peuvent dépendre des colons blancs, ni être assujettis à des
étrangers transplantés dans la colonie, au préjudice de leurs droits insu-
laires, protestent en outre contre les innovations, en vertu du décret de
l’Assemblée nationale du 17 juin 1789 pour les colonies.
Et s’étayent de l’autorité du décret de l’Assemblée nationale des 8
et 28 mars dernier qui, n’attribuant à la colonie que le droit de manifes-
ter son vœu sur la constitution qui lui convient, et non de faire des lois,
faisant toutes protestations contre les décrets ou arrêts rendus par la
susdite assemblée de Saint-Marc, et appel à la nation pour la partie nous
compétents, jusqu’à ce que nous ayons été ouïs et entendus ; protestent
finalement les susdits citoyens de garder inviolablement toute fidélité
à la nation, au roi et à la loi qui sera décrétée par elle, et de sévir contre
ceux qui pourraient s’en écarter à la réquisition des représentants de sa
majesté dans la colonie. » 28

Cette protestation adressée à l’Assemblée constituante mandate


Julien Raimond, assisté de Joly, pour faire connaître le refus des
citoyens de couleur de Cavaillon d’être représentés par les assemblées
coloniales, comme par les députés des colons blancs à Paris, qu’ils
jugent illégalement élus d’après les décrets de la Constituante elle-
même. Les citoyens de couleur de Cavaillon prêtent serment de fidélité
à la nation, au roi et à la loi, serment qui fut celui de la Fête de la
Fédération du 14 juillet 1790, en France.
On voit ainsi que le mouvement de rupture entre les citoyens de
couleur et les assemblées des « colons patriotes », que souhaitait Julien
Raimond, prenait forme. Leur expression politique qui consistait à se
présenter en défenseurs des décrets de l’Assemblée constituante, ou si
l’on préfère en amis de la Constitution à Saint-Domingue, avait été ana-
lysée comme éminemment dangereuse par les « colons patriotes » au
point d’en faire un crime de lèse-nation, aveu, on ne peut plus clair, de
leur position contre-révolutionnaire.
Apercevant des divisions au sein des colons blancs eux-mêmes, et
une opposition de plus en plus nette entre les assemblées coloniales et
le gouverneur, les citoyens de couleur tentèrent un rapprochement avec
ce dernier. Ce fut un échec.
Julien Raimond et Saint-Domingue 195

La rupture entre les assemblées coloniales


et le gouverneur Peynier, mai-août 1790

Le club Massiac avait dépêché deux de ses membres auprès des


assemblées coloniales pour les tenir au courant des dispositions du
Comité des colonies de l’Assemblée constituante : Laborie et Rouvray,
qui étaient aussi députés suppléants de Saint-Domingue, étaient arrivés
au Cap au début du mois de juin 1790 29.
Le 28 mai précédant, l’assemblée de Saint-Marc avait voté les
bases de la constitution de Saint-Domingue. Le décret du 8 mars 1790
de l’Assemblée nationale excluait les colonies de la constitution fran-
çaise, et donc des principes de la Déclaration des droits de l’homme et
du citoyen, et les invitait à exprimer leurs vœux sur leur constitution
spécifique : « Art. 1. Chaque colonie est autorisée à faire connaître
son vœu sur la constitution, la législation et l’administration qui
conviennent à la prospérité et au bonheur de ses habitants, à la charge
de se conformer aux principes généraux qui lient les colonies la métro-
pole, et qui assurent la conservation de leurs intérêts respectifs ».
L’assemblée de Saint-Marc n’avait pas exprimé un vœu, mais voté
sa propre constitution. Elle réservait la législation du régime intérieur
de Saint-Domingue à l’assemblée générale qui réunissait les députés
des trois provinces et retirait au gouverneur le droit de sanctionner ces
lois. Elle décidait d’établir un rapport privilégié avec le roi, chef de
l’exécutif : seul le roi serait habilité à sanctionner et rendre exécutoires
les lois du régime intérieur proposées par l’assemblée générale de
Saint-Domingue. Enfin, en ce qui concerne les rapports avec la métro-
pole, elle affirmait que, si les décisions de l’Assemblée nationale
contrariaient celles que la colonie exposait, elle se déclarerait non liée,
n’ayant point été consultée. Voici les considérants concernant le roi et
le gouverneur :

« 6o. Considérant que les décrets émanés de l’assemblée des repré-


sentants de la partie française de Saint-Domingue ne peuvent être
soumis à d’autre sanction qu’à celle du roi, parce qu’à lui seul appartient
cette prérogative inhérente au trône, et que nul acte, suivant la constitu-
tion française, ne peut en être dépositaire.
7o. Considérant que conséquemment, le droit de sanctionner ne
peut être accordé au gouverneur général, étranger à cette contrée et n’y
jouissant que d’une autorité précaire et subordonnée. » 30
196 L’aristocratie de l’épiderme

Les articles suivants transféraient directement le pouvoir législatif,


en ce qui concerne le régime intérieur, à l’assemblée générale, écartant
toute forme de contrôle de l’Assemblée nationale, et réservait au roi seul
la sanction des lois :
« Art. 2. Aucun acte législatif, en ce qui concerne le régime inté-
rieur, ne pourra être considéré comme loi définitive, s’il n’est fait par
les représentants de la partie française de Saint-Domingue librement et
légalement élus, et s’il n’est sanctionné par le roi.
Art. 8. Tout acte législatif fait par l’assemblée générale et exécuté
provisoirement dans le cas de nécessité urgente, n’en sera pas moins
envoyé sur le champ à la sanction royale, et si le roi refuse son consen-
tement au-dit acte, l’exécution en sera suspendue aussitôt que ce refus
sera légalement manifesté à l’assemblée générale. »

Le texte était signé par le président Desroyandières, le vice-prési-


dent Cadusch, Brulley, Legrand 31, Thomas Millet et Hubert.
Cette constitution était une déclaration d’indépendance qui n’hé-
sitait pas à se soustraire au contrôle de l’Assemblée nationale et
interprétait la constitution française dans ses rapports avec le roi.
C’était aussi une déclaration de guerre au gouverneur. C’était enfin un
appel public au roi pour qu’il prenne la tête de la contre-révolution
coloniale à Saint-Domingue.
L’assemblée de Saint-Marc se mit à légiférer, entra ainsi en conflit
ouvert avec le gouverneur et accéléra les divisions au sein de la classe
des colons.
Les assemblées provinciales protestèrent contre les décisions de
l’assemblée de Saint-Marc et refusèrent sa législation. L’assemblée
de Saint-Marc envoya deux de ses membres, Valentin de Cullion l’as-
sassin de Ferrand de Beaudière et Jouette, pour tenter de soulever
les colons du Cap contre leur assemblée provinciale. Ces envoyés
échouèrent et durent quitter le Cap le 17 juin. Le gouverneur disposait
de la force armée et avait confié la direction du parti des Pompons
blancs à Duplessis de Mauduit, colonel du régiment de Port-au-Prince.
Mauduit, lorsqu’il était à Paris, avait été membre du club Massiac et
reçut des instructions du comte d’Artois lui-même pour diriger la
contre-révolution avant de partir pour Saint-Domingue 32. Les opposi-
tions entre les « colons patriotes » indépendantistes et le parti du
gouverneur reflètent les divisions profondes qui traversèrent ces
contre-révolutionnaires. Pour l’heure l’assemblée de Saint-Marc en
venait à un conflit armé. Elle vota la dissolution des troupes de ligne et
Julien Raimond et Saint-Domingue 197

l’organisation de gardes nationales, mais ne parvint à en former une


qu’à Saint-Marc même en débauchant un des régiments de Port-au-
Prince, dont elle confia le commandement au marquis de Cadusch, un
de ses membres.
Dans sa lettre à Julien Raimond, datée du 27 juillet 1790,
Boisrond fait état des craintes des citoyens de couleur de voir
l’Assemblée nationale céder aux pressions des « colons patriotes ».
Comme nous le verrons, il ne se trompait pas :

« Que pense-t-on à l’Assemblée nationale de ce décret du 28 mai


concernant les droits de Saint-Domingue ? On prétend ici que
l’Assemblée nationale appréhende la scission de la colonie et qu’elle
craint de la forcer à se conformer à ses décrets. Dans ce cas, si la consti-
tution du pays est absolument abandonnée à l’assemblée de Saint-Marc,
quelle sera la ressource des gens de couleur ? J’ai appris que dans tous
les quartiers, ils ont dit que fidèles à leur serment, ils mettent un frein à
leur vengeance et qu’ils attendent avec impatience la régénération future
prononcée par l’Assemblée nationale, sanctionnée par le roi. Mais que
si par malheur, hélas ! leurs espérances sont trompées, le désespoir doit
les porter à toutes sortes d’extrémités, parce que, quand la vie est un
opprobre, la mort est un devoir.
Dans ce moment, on prétend que M. Mauduit, colonel du régiment
du Port-au-Prince, suit les ordres de M. de Peynier pour obliger l’assem-
blée de Saint-Marc à se conformer aux décrets du 8 et du 28 mars, et que
pour ce fait, tout Port-au-Prince est en armes. » 33

Cette même crainte de voir l’Assemblée nationale céder aux


« colons patriotes » est exprimée par les citoyens de couleur du Sud
dans une lettre à la Société des Citoyens de Couleur de Paris, datée du
23 juillet 1790 :

« Mes chers compatriotes, nous nous empressons de profiter d’une


occasion pour vous rendre compte de la marche de nos affaires dans la
colonie, et nous commençons par vous assurer que nous ignorons très
fort à quel pouvoir elle demeurera d’ici à deux mois, tant la cabale, les
contradictions, et tout ce que les hommes purent inventer pour troubler
l’harmonie, est employé ; le général violenté par l’assemblée qui s’est
réunie à Saint-Marc, qui ne veut point se conformer aux deux décrets
pour les colonies, et nous voyons bien que les ennemis de la nation vont
soutenir son opiniâtreté et flatter son inclination pour l’indépendance ;
quoiqu’il en soit, nos chers compatriotes, nous périrons français, et nous
198 L’aristocratie de l’épiderme

nous envelopperons dans le drapeau de la France qui nous servira de


suaire, nous venons d’en faire une déclaration authentique au général,
dont nous vous donnons copie. [...]
Déclaration des citoyens de couleur de la partie française de Saint-
Domingue à M. le général.
Nous soussignés habitants de la partie du sud, tous hommes de
couleur, avons l’honneur de certifier à M. le gouverneur général, à qui
nous déclarons que sous tout ce que l’honneur français et la fidélité que
nous devons à la mère patrie et au roi peut nous suggérer, nous n’enten-
dons nullement nous écarter des principes qui assurent les intérêts de la
France dans la colonie, ni qu’aucune autorité prévalent sur les ordres
du roi pour l’exécution des décrets de l’Assemblée nationale des 8 et
28 mars, promettant de concourir avec lui pour le maintien de sa per-
sonne et du bon ordre à sa première réquisition. » 34

C’est donc sans illusion que les citoyens de couleur se préparaient


à la guerre civile qui allait mettre aux prises les forces du gouverneur et
celles de l’assemblée de Saint-Marc, en sachant fort bien qu’ils feraient
partie des victimes. Ils avaient également conscience que l’Assemblée
nationale risquait de céder aux « colons patriotes », ce qui signifiait
qu’elle leur abandonnerait les citoyens de couleur.
Le gouverneur Peynier réunit un conseil de guerre qui décida de
dissoudre militairement l’assemblée de Saint-Marc. Dans la nuit du 29
au 30 juillet 1790, la garde nationale de Saint-Marc, qui prit le nom de
Pompons rouges, attaqua les Pompons blancs dirigés par Mauduit qui
les écrasa et les dispersa 35.
Le 2 août, l’assemblée de Saint-Marc destitua le gouverneur et
le remplaça par Fierville, commandant des troupes du Cap. Cependant
l’assemblée provinciale du Cap avait rallié Peynier. Les partisans de
Saint-Marc étant trop peu nombreux et ne disposant pas de force armée
décisive, les députés de Saint-Marc décidèrent de fuir en France pour y
chercher des soutiens. Le 8 août, quatre-vingt cinq députés de l’assem-
blée dissoute et quatre-vingt dix soldats du régiment de Port-au-Prince
s’embarquaient sur le navire Le Léopard, dont l’équipage avait rallié
l’assemblée de Saint-Marc lorsque son commandant, le marquis de La
Galissonnière, avait choisi le parti de Peynier.
Le parti du gouverneur triomphait à Saint-Domingue, sauf dans la
province du Sud, où les « colons patriotes » avaient reconnu Fierville
comme gouverneur.
Les citoyens de couleur qui avaient participé aux combats dans
Julien Raimond et Saint-Domingue 199

les troupes du gouverneur se virent renvoyés à la barrière de cou-


leur par Mauduit qui leur imposa le port d’une cocarde jaune. 36 Les
persécutions contre les libres de couleur prirent une nouvelle dimen-
sion : arrestations, vexations, confiscation de biens et exécutions se
multiplièrent. Ce fut dans ce contexte que Vincent Ogé arriva à Saint-
Domingue.

Les citoyens de couleur passent à l’insurrection armée

Vincent Ogé avait décidé de partir à Saint-Domingue pour obtenir


l’application des instructions du 28 mars 1790 en faveur des citoyens
de couleur 37. En été 1790, il réussit à passer à Londres, échappant
aux contrôles du réseau des colons qui avaient obtenu des chambres
de commerce des ports d’empêcher les gens de couleur de retourner
à Saint-Domingue. À Londres, il rencontra Clarkson qu’il avait vu à
Paris, s’embarqua pour Charleston et débarqua à Saint-Domingue le
23 octobre 1790. De là il se rendit au Dondon où se trouvait sa famille.
Il retrouva Jean-Baptiste Chavannes et, avec une petite force de deux
cent cinquante hommes armés, ils prirent Grande Rivière et désar-
mèrent les Blancs. Ogé écrivit au gouverneur Blanchelande 38 et à l’as-
semblée provinciale du Cap en faveur des droits des citoyens de
couleur. La ville du Cap lui répondit en envoyant le colonel Vincent
et 800 hommes que la troupe d’Ogé et de Chavannes mit en déroute. Le
Cap expédia alors le colonel Cambefort avec 3 000 soldats qui, cette
fois, dispersèrent les forces d’Ogé. Réfugiés dans la partie espagnole,
les rescapés furent arrêtés à Hinche où ils furent interrogés par le gou-
verneur don Garcia. Blanchelande obtint l’extradition des prisonniers
qui furent livrés aux colons du Cap en janvier 1791. Condamnés le
23 février suivant, Ogé et Chavannes furent exécutés à coups de barres
de fer en présence de l’assemblée provinciale. Quelques jours plus tard,
deux autres camarades d’Ogé furent rompus vifs, vingt et un furent
pendus et treize condamnés aux galères 39.
La tentative d’Ogé et de ses camarades, et leur martyr, repré-
sentent un tournant dans les débuts du processus révolutionnaire de
Saint-Domingue. Ogé avait cherché à unifier la résistance armée des
citoyens de couleur, en joignant différents quartiers, en particulier ceux
de Port-au-Prince et du Mirebalais 40. Par ailleurs, le passage à l’action
armée esquissait une nouvelle alliance en réunissant des libres de
200 L’aristocratie de l’épiderme

couleur et des esclaves fugitifs, même si les propos tenus par Ogé ne
concernaient que les droits des libres de couleur. Parmi les camarades
d’Ogé et de Chavannes se trouvaient des esclaves qui les avaient rejoint
de leur propre chef pour participer à la lutte.
D’autres mouvements de citoyens de couleur armés apparurent
à la même époque. Dans la province du Sud une troupe de 5 à
600 citoyens de couleur se forma, dans la plaine du Fond, dans le
courant du mois de novembre 1790. On retrouve parmi eux des corres-
pondants de Julien Raimond : André Rigaud, Bleck, Remarais,
Pinchinat. 41 Ils furent capables de battre les forces armées que les colons
blancs des Cayes leur opposèrent, mais furent dispersés par les troupes
que le gouverneur Blanchelande dépêcha, à la fin du mois de novembre
1790, sous le commandement de Mauduit. Rigaud et Pinchinat, entre
autres, furent faits prisonniers et conduits à Port-au-Prince. 42
Une lettre de François Raimond à Julien, datée du 25 mai 1791,
précise comment et pourquoi se forma ce groupe d’insurgés de la pro-
vince du Sud : Jacques Boury réclama l’application des instructions du
28 mars 1790 en faveur des citoyens de couleur. Contraint de prendre
la fuite, il fut soutenu par des libres de couleur qui l’accompagnèrent
dans son refuge du Sud :

« Boury, ainsi que tous les gens de couleur de Saint-Domingue,


croient pouvoir jouir des faveurs de la nouvelle constitution, comme
faisant partie de la nation française, ne pouvant imaginer que l’Assemblée
nationale après avoir renversé l’ordre de la noblesse, celui du clergé, pour
rendre tous les hommes égaux devant la loi, entende que les blancs de
Saint-Domingue fassent seuls la loi aux gens de couleur qui forment, sans
contredit, la moitié de la population libre de l’isle (car il ne faut que jeter
les yeux sur le recensement général pour se convaincre de cette vérité).
Non, cela ne s’accorderait pas avec la justice de ses décrets. Boury, dis-je,
avait réclamé l’article IV des instructions : on le poursuit ; il se sauve sur
les montagnes. Bientôt six cents de ses camarades se joignent à lui ; on va
après eux avec des canons pour les détruire. Sans doute ils se défendent et
repoussent les blancs, et se tiennent cantonnés dans la montagne sans atta-
quer les blancs ni leurs possessions. Le gouvernement, sur la demande des
blancs, envoie des troupes de ligne contre eux ; ils remettent sans résis-
tance, au commandant des troupes leurs armes, n’ayant jamais eu d’autre
intention que de se défendre lorsqu’on voulait les détruire, parce qu’il
est assez malheureux qu’on cherche à détruire des hommes libres qui
demandent à participer aux faveurs de la nouvelle constitution. Le
Julien Raimond et Saint-Domingue 201

commandant de la troupe de ligne en conduisit six à Port-au-Prince où ils


furent mis en prison et aux fers ; et ils auraient sans doute subi le malheu-
reux sort d’Ogé et autres au Cap, qui ont péri sur l’échafaud pour avoir
réclamé ce même article IV, sans l’arrivée de la station. Dans ce moment,
toutes les prisons ont été ouvertes : les prisonniers se sont sauvés ; ils se
sont trouvés du nombre, quoique l’intention n’était pas d’élargir les gens
de couleur. Ils n’ont pas osé retourner dans leur quartier. » 43

L’arrivée de la station fait allusion à l’arrivée à Saint-Domingue


de renforts de troupes qui furent l’occasion de l’offensive des « colons
patriotes » sur Port-au-Prince. Nous connaissons maintenant les noms
des six dirigeants arrêtés par Mauduit et emprisonnés à Port-au-Prince :
Rigaud, Bleck, Remarais, Pinchinat, Faubert et Boury. À la faveur de la
prise de Port-au-Prince par les « colons patriotes », les six emprisonnés
réussirent à prendre la fuite.
Nous avons déjà rencontré Jacques Boury lorsque le comité de la
province du Sud convia les libres de couleur pour leur faire entendre
les arrêtés pris à leur sujet, le 9 mai 1790. Jacques Boury avait dû pro-
mettre obéissance et fidélité au nom des libres de couleur. 44 Nous
apprenons enfin qu’une fois libérés de prison, ces citoyens de couleur,
craignant des représailles, ne regagnèrent pas la province du Sud et
furent accueillis par les insurgés de la province de l’Ouest, dans leur
refuge de Mirebalais.
Au moment de l’expédition d’Ogé à Saint-Domingue, Julien
Raimond décida de vendre tous ses biens à Saint-Domingue. Dans une
note de sa correspondance, il explique que les députés des colons
blancs, depuis Paris, faisaient tous leurs efforts pour l’empêcher de
toucher les fonds qui lui étaient destinés : rentes qu’il percevait de ses
plantations, aide financière qu’il recevait de ses correspondants pour
mener leur lutte commune :

« Voilà comment mes ennemis voulaient me traiter, par cela seul


que je défendais ici la cause de mes frères [...]. Les colons blancs
députés à l’Assemblée constituante et leurs partisans, voyant que j’étais
le seul homme de couleur à Paris, dont le zèle et la fortune pouvaient le
soutenir pour suivre la cause de ses frères, imaginèrent de me couper les
vivres (ce fut leur expression). En conséquence, ils écrivirent à mon cor-
respondant à Bordeaux pour me refuser des fonds. Ce qu’il exécuta en
partie ; ainsi, pour pouvoir me soutenir, je fus obligé de vendre les bijoux
de ma femme, les miens et notre argenterie. Les colons voyant par cette
202 L’aristocratie de l’épiderme

ressource leur projet manqué, imaginèrent d’aller à la source, et prendre


un moyen pour me ruiner tout d’un coup. Pour cela, ils écrivirent à
Blanchelande que j’étais parti pour Saint-Domingue, dans le dessein d’y
faire soulever les hommes de couleur. Celui-ci écrivit la lettre ci-jointe :
Copie d’une lettre écrite par M. Blanchelande à la municipalité
d’Aquin, du 25 novembre 1790.
Je suis informé, MM., que le nommé Raimond aîné, sous le nom
de S. Réal, est un des chefs désignés pour opérer l’insurrection des gens
de couleur dans les colonies ; que ce S. Réal est maintenant dans le
quartier d’Aquin, pour engager les mulâtres à arborer l’étendard de la
révolte ; je vous fait part de cet avis afin que vous preniez les mesures
que vous croirez les plus convenables, pour vous assurer de cet homme
de couleur et prévenir par-là les effets de ses projets criminels. Signé
Blanchelande. » 45

Les députés des colons blancs savaient très bien que Julien
Raimond était à Paris et nous voyons dans cette manœuvre une de ces
alliances dont les colons, divisés au point de se faire la guerre armée,
avaient le secret, en restant capables de s’entendre contre un adver-
saire commun. Ainsi, Blanchelande écrivit à la municipalité d’Aquin
passée au parti des « colons patriotes », et qui lui faisait la guerre, que
J. Raimond se trouvait à Aquin sous un faux nom ! Cette contre-infor-
mation visait à présenter Julien Raimond comme un ennemi du bien
public et à confisquer ses biens. Une lettre de son frère François
explique la manœuvre :

« J’ai reçu votre lettre sous le couvert de M. Thomas, où vous me


dites avoir vendu vos biens à M. de Lamain ; ce que j’ai vu avec plaisir,
car je craignais qu’on eût fait quelque motion pour vous en frustrer, et
les partager aux blancs, comme on en murmurait déjà, ainsi que de tous
ceux des gens de couleur. Ceci paraîtra un paradoxe en France, mais il
n’est pas moins vrai qu’on se permet tout contre cette classe, avec la cer-
titude de n’être pas réprimé. » 46

La guerre menée par les assemblées coloniales contre les libres de


couleur revêt ici un aspect économique et social : le préjugé de couleur
s’annonçait comme un moyen de confisquer les biens des propriétaires
de couleur au profit des colons blancs. La manœuvre échoua, cepen-
dant, en ce qui concerne Julien Raimond qui parvint à vendre ses biens
et mit sa fortune au service de la révolution de Saint-Domingue. 47
Julien Raimond et Saint-Domingue 203

La guerre civile à Saint-Domingue opposait d’une part les colons


blancs entre eux – le parti du gouverneur Blanchelande et celui des
« colons patriotes » qui en étaient venus à s’entretuer – et d’autre part,
ces deux partis, bien que divisés, faisaient également la guerre aux
citoyens de couleur qui passaient progressivement à la lutte armée pour
se défendre.
Une lettre de Louis Boisrond à Julien Raimond, datée du 17 mai
1791, fait état de cette situation de guerre civile tripartite :

« La colonie est actuellement divisée en trois factions, savoir,


1o celle qui, comme vous savez, soutient Saint-Marc et dont M. Maupin,
maire, est en tête pour Aquin, elle s’est emparée de la station et fait tout
à l’Ouest et au Sud, il n’y a pas de despotisme plus cruel ; on se sert de
tous les gens sans aveu.
2o le parti aristocrate, tout aussi bien nos ennemis que les pre-
miers ; ils ne se coalisent que pour nous vexer ; de ce nombre sont
tous les habitants qui pensent bien ou parlent raison, on parvient à
les éloigner des assemblées en leur faisant faire mille sottises par les
vagabonds.
Enfin les personnes de couleur qui, d’un bout à l’autre de la
colonie, sont outrés, mais attendent dans les horreurs la justice de la
nation, et tout de vos soins. » 48

Depuis mars 1791, l’assemblée provinciale du Nord était restée


dans le parti du gouverneur, tandis que celles de l’Ouest et du Sud
étaient dirigées par les « colons patriotes ». Des foyers de libres de
couleur insurgés s’étaient multipliés dans les trois provinces, et plus
particulièrement dans les provinces de l’ouest et du Sud, où les libres
de couleur étaient plus nombreux. L’état de décomposition de la classe
des maîtres avait toutefois initié des formes de résistance armée
chez des libres de couleur que des esclaves fugitifs ralliaient. Mais
des foyers d’esclaves insurgés étaient aussi apparus. Un événement
nouveau se préparait : l’insurrection des esclaves. Une lettre de
P. Labuissonnière à Julien Raimond, datée du 27 août 1791 de Léogane,
donne des précisions du plus haut intérêt sur ces préparatifs dans la pro-
vince de l’Ouest :

« M. de Blanchelande ne peut plus être notre protecteur ni notre


appui. Depuis la remise qu’il a fait faire à l’assemblée provinciale du
Nord d’Ogé, Chavannes et nombre d’autres, vous devez avoir appris
204 L’aristocratie de l’épiderme

qu’ils ont été égorgés au nombre de 21 ou 22 dans un jour, et 10 ou


12 autres infligés de la plus horrible des peines, pour avoir demandé
de jouir de la régénération. Cette boucherie doit passer dans tous les
siècles, et doit être en horreur à tout le genre humain ; elle est sans
exemple : nos cannibales les plus féroces n’en ont jamais fait autant. Cet
exemple que l’on croit un moyen de nous effrayer, n’est au contraire que
pour nous faire vaincre ou mourir, lorsqu’il s’agira de jouir de la liberté
que nous offrent nos législateurs, restaurateurs de la liberté française, si
on veut s’y opposer ; car, que peut-on attendre de pareils ennemis, pires
que les anthropophages ? 49 »

Labuissonnière souligne à quel point l’expérience d’Ogé et de ses


compagnons, leur livraison par Blanchelande et leur abominable exé-
cution, constituent une rupture entre les Blancs et les libres de couleur.
Mais il aperçoit que cette rupture concerne maintenant les esclaves et a
noté que des esclaves ont commencé de s’organiser de façon indépen-
dante par rapport aux libres de couleur dans l’Ouest :

« Je ne peux vous dissimuler, mon cher compatriote, que s’il arri-


vait qu’on voulût encore recommencer ces mêmes vexations, de voir un
carnage affreux qui sera peut-être la ruine totale de la plus belle des
colonies ; car les nègres, dont nous sommes plus à portée de voir les
mouvements que ces MM., ne respirent que de voir une affaire bien
décidée des blancs contre nous, pour faire l’insurrection générale, car
vous savez que nous leur imposons ; mais si une fois, ils voient notre
rupture, rien ne les retiendra, et l’affaire sera affreuse.
Vous savez qu’il y en a une quantité prodigieuse retirée aux Grand-
Bois, c’est-à-dire dans la partie sud-est de ce quartier, limitrophe des
Espagnols qui les facilitent en tout ; et que jusqu’à ce moment, l’on n’a
pas pu soumettre. Eh bien ! j’ai appris qu’ils sont actuellement en cor-
respondance avec ceux de Cul-de-sac, dont il y a un grand nombre à
l’écart, depuis qu’ils ont fait une insurrection, et dont il y a eu 5 ou 6 exé-
cutés au Port-au-Prince ; et toujours nous apprenons avec peine qu’ils
se remuent et ne sont plus subordonnés comme ils l’étaient. Témoin l’af-
faire arrivée sur l’habitation Bourgogne, belle-mère de Coustard ; le
commandeur en second voulait changer de procureur : les nègres se sont
soulevés, ont refusé l’obéissance et n’ont pas voulu recevoir le nouveau
procureur, de sorte qu’on fut obligé de leur accorder l’ancien. Je ne peux
m’imaginer comment, et après tant d’exemples, ces MM. ne voient pas
le malheur qui arrivera, s’ils ne veulent pas nous satisfaire 50. »
Julien Raimond et Saint-Domingue 205

C’est la première fois qu’un correspondant de Raimond exprime


la réalité du processus en cours : des esclaves ont commencé une
insurrection de façon autonome. Jusque-là, les libres de couleur les
dirigeaient et étaient en état de s’imposer à eux. Le martyr d’Ogé et de
ses compagnons a révélé aux esclaves la rupture entre les maîtres
blancs et les maîtres de couleur. Ils se sont alors insurgés sans demeu-
rer sous la direction des libres de couleur. Ce changement provoque
chez Labuissonnière un réflexe de classe : « Je ne peux m’imaginer
comment, et après tant d’exemples, ces MM. ne voient pas le malheur
qui arrivera, s’ils ne veulent nous satisfaire. » Labuissonnière se place
ici du point de vue de la classe des maîtres, en analysant le refus des
Blancs de répondre aux revendications de ces libres de couleur comme
une erreur politique qui a conduit à la division de la classe des maîtres.
Les esclaves ont alors pris conscience de ces divisions et sont mainte-
nant en état de ne plus obéir aux libres de couleur : ils sont en train de
se constituer en force autonome. Labuissonnière réalise que cette
seconde rupture débouchera sur « la ruine totale de la plus belle des
colonies », soit une insurrection d’esclaves. Nous connaissons ce point
de vue, c’est le même que celui que nous avons vu exposé par la Société
des Citoyens de Couleur dans son cahier de doléances, et par Ogé à
cette époque, à la recherche de l’unité de la classe des maîtres dans la
perspective d’empêcher un soulèvement des esclaves.
On notera que Labuissonnière a saisi le moment même où des
esclaves ont pris conscience de leur force, et sont passés à l’acte de la
résistance à l’oppression, dans son récit des évènements sur l’habita-
tion Bourgogne : les esclaves ont refusé le changement de procureur
que voulait imposer le commandeur qui a dû céder. Or, nous avons vu
un récit du même ordre, concernant le moment même où des libres de
couleur ont pris conscience de leur force et sont passés à l’acte de la
résistance à l’oppression dans le récit des évènements du Fond-
Parisien : « L’homme de couleur tient ferme et répond de même. Le
blanc peu accoutumé à cette fermeté, se retire et va chercher plusieurs
blancs économes comme lui, pour venir forcer l’homme de couleur à
lui rendre ses animaux. Etc. » 51
En moins de deux ans, la politique des « colons patriotes » avait
eu pour effet de pousser successivement dans la résistance à l’oppres-
sion des citoyens de couleur de plus en plus nombreux puis des
esclaves.
Ce changement qu’analyse Labuissonnière provoque aussi autre
206 L’aristocratie de l’épiderme

chose qu’un réflexe de classe, l’inverse même : un abandon à cette


force nouvelle qu’est l’insurrection des esclaves :

« Je vous observe aussi que les atrocités, les vexations inouïes


faites dans presque tous les quartiers de la colonie, ont fait quitter le
service à tous les hommes de couleur ; je comprends les nègres libres.
Cette retraite ne peut que faciliter la fuite des noirs esclaves et assuré-
ment les traitements qu’on a pour nous, n’engageront personne d’aller
exposer leur vie, à moins que ce soit contre les nôtres. J’en possède 20
qui sont traités comme moi, et que je regarde comme mes enfants ; mais
je tremble que le mauvais exemple ou de mauvais conseils ne les enga-
gent à faire comme les autres. Mais je pourrais leur dire, si cela arrivait :
mes enfants, faites-moi le mal que je vous ai fait. S’ils sont justes, je
n’aurais rien à redouter, d’ailleurs partie sont mes filleuls 52. »

Labuissonnière précise que la rupture entre les Blancs et les libres


de couleur a pris une importance telle que ces derniers ont quitté le
service des milices et n’exposeront pas leur vie pour protéger les
premiers. Cette situation nouvelle n’a pas échappé aux esclaves dont
la fuite est alors devenue possible. On comprend aussi que l’insurrec-
tion des esclaves a été précédée de leur fuite hors des habitations.
Labuissonnière envisage la révolte de ses propres esclaves à laquelle
il ne compte opposer aucune résistance. Il espère, en leur rappelant
le comportement paternaliste qu’il a eu à leur égard, échapper à de
mauvais traitements. Ce constat est essentiel : la division de la classe
des maîtres, en s’accentuant, avait entraîné la déstructuration de l’ap-
pareil répressif. Les milices locales, formées de libres de couleur,
n’étaient plus disposées à réprimer les esclaves pour le compte des
Blancs, comme elles le faisaient jusqu’à présent.
Le réflexe de classe renvoie au passé de « la plus belle des colo-
nies » tandis que l’abandon à la nouvelle force de l’insurrection laisse
craindre de mauvais traitements. Même si Labuissonnière n’imagine
pas ce qui peut suivre le moment précis de la révolte des esclaves, il a
conscience que tout est bouleversé à Saint-Domingue, ou plutôt sus-
pendu. 53
L’insurrection des esclaves, cet événement à la fois redouté et
attendu, est venu, moment que Grégoire appelait de ses vœux en
décembre 1789 :
Julien Raimond et Saint-Domingue 207

« Si au contraire les sang-mêlés, excédés d’insultes, se réunissent


aux esclaves pour briser les liens avec la Métropole, leur triomphe est
certain, les Blancs succomberont par leur infériorité. Craignons d’aigrir
des hommes qui, profondément affectés de nos refus, chercheraient dans
leur force ce qu’ils n’auraient pu arracher à notre justice. La résistance
à l’oppression est un droit émané de Dieu, et reconnu par l’Assemblée
Nationale. » 54

On a voulu opposer Ogé à Julien Raimond : le premier est pré-


senté comme un homme d’action n’hésitant pas à passer à la lutte
armée, tandis que le second, plaçant son combat sur le terrain juridique,
aurait refusé l’action directe. 55 Cette interprétation repose aussi sur l’af-
firmation selon laquelle Julien Raimond ne luttait que pour défendre
la cause de sa classe, les libres de couleur. Nous avons déjà montré que
cette affirmation est erronée dans notre première partie.
Quant à l’opposition supposée de Raimond de la lutte armée, sa
correspondance nous apprend qu’elle est sans fondement. En effet,
nous avons pu constater que les correspondants de Raimond résistaient
à l’oppression par différents moyens, y comprispar les armes, et qu’il
participèrent à de multiples révoltes, dans l’Ouest et le Sud, depuis que
la législation des assemblées provinciales avait pris un tour ségréga-
tionniste nettement affirmé.
Les correspondants de Raimond ont exprimé différentes formes
de résistance à l’oppression au fur et à mesure qu’ils prenaient
conscience de leurs échecs successifs : échec d’une politique d’alliance
entre les Blancs et les libres de couleur, comme le proposait Jean-
Baptiste Gérard, par exemple ; échec d’un rapprochement avec le
gouverneur contre les assemblées de « colons patriotes » ; échec de la
Société des Citoyens de Couleur de Paris qui n’a pu faire barrage à l’in-
fluence du parti colonial sur l’Assemblée constituante maintenant mûre
pour abandonner les libres de couleur aux colons blancs. Récapitulons
ces différentes formes de résistance :
1. Le moment de la prise de conscience, lorsque les assemblées
primaires ont été convoquées en octobre-novembre 1789, qui s’est
traduit par la volonté de revendiquer la participation de leur classe.
2. Le passage à l’acte de la résistance politique par la rédaction
de textes rendant publique leur revendication. Les violences exercées
contre Ferrand de Beaudière et des libres de couleur, comme réponse à
leur revendication, conduisirent à de nouvelles formes d’action.
208 L’aristocratie de l’épiderme

3. Le passage à l’acte de la rébellion individuelle aux mauvais


traitements. Les évènements du Fond-Parisien en sont un exemple.
4. Le passage à l’acte politique consistant à condamner publique-
ment les décrets des assemblées coloniales et à déserter les milices
locales.
5. Le passage à l’acte de la révolte collective armée, avec forma-
tion de refuges, connut ses premières batailles militaires. Nous avons
vu l’échec d’un de ces refuges dans le Sud et l’arrestation de six diri-
geants. Sortis de prison, ces dirigeants ne retournèrent pas « chez eux »,
mais renforcèrent le refuge de Mirebalais qui était parvenu à se conso-
lider de façon permanente.
6. Les préparatifs d’une insurrection des esclaves que la guerre
déchirant la classe des maîtres blancs et de couleur avait singulière-
ment favorisés et accélérés. La lettre de Labuissonnière permet de
comprendre, sur le vif, comment les différentes formes de résistance
à l’oppression menées par des libres de couleur les conduisaient
à reconnaître, s’ils ne l’admettaient pas pour autant, le fait que les
esclaves se forment, à leur tour, en force autonome.
Toutes ces formes, de la prise de conscience élémentaire à la
révolte armée, faisaient partie de la résistance à l’oppression ; jamais
Julien Raimond ne reprocha à ses correspondants d’avoir pris les
armes.
Par ailleurs, l’historien Thomas Madiou a interprété les proposi-
tions politiques de Julien Raimond comme un soutien aux décisions de
l’Assemblée nationale : « Il (Ogé) demandait l’exercice des droits poli-
tiques sans restriction pour les affranchis, et voulait que ces droits leur
fussent accordés sans retard. Raymond au contraire temporisait et
attendait tout de la justice de sa cause. Sa confiance était devenue sans
bornes en l’Assemblée nationale 56. »
Or nous avons vu que Raimond ne faisait pas confiance aux
décrets de l’Assemblée, mais tentait tout autre chose en cherchant à
faire entrer les principes de la Déclaration des droits de l’homme et du
citoyen dans le processus révolutionnaire de Saint-Domingue, dont
l’objectif était de renverser la société coloniale, esclavagiste et ségré-
gationniste. Faire entrer les principes de la Déclaration des droits à
Saint-Domingue avait une fonction d’instruction publique pour orien-
ter la lutte politique dans une société qui ignorait la liberté et l’égalité.
L’action de Raimond avait encore un autre objectif : pousser autant
qu’il était possible le processus révolutionnaire, en France, à prendre
Julien Raimond et Saint-Domingue 209

conscience des réalités coloniales, à prendre conscience de ses propres


responsabilités et à aider le mouvement révolutionnaire à Saint-
Domingue.
L’interprétation de Madiou ne prend pas en compte les objectifs
de Raimond et les réduit à une forme de suivisme par rapport à
l’Assemblée nationale. L’interprétation de Debbasch nous semble éga-
lement insuffisante dans la mesure où les rapports, certes complexes,
entre la classe des maîtres de couleur et les esclaves n’ont pas été pris
en compte dans son travail. En effet, Debbasch a séparé l’étude de la
lutte des libres de couleur de celle de l’insurrection des esclaves. Or
Julien Raimond a lié la destruction du préjugé de couleur à celle de l’es-
clavage, sa cause directe.
Pour notre part, nous ne voyons pas d’opposition entre le projet
tenté par Ogé et celui de Raimond : les deux se complètent et font,
ensemble, partie des formes multiples de résistance à l’oppression,
y compris l’usage de la force, lorsque les droits de l’humanité sont
anéantis.
Quant à l’optimisme attribué à Julien Raimond, le texte qui suit
révèle au contraire les obstacles considérables qu’il a dû surmonter et
l’énergie désespérée dont il a su faire preuve pour continuer de mener
une lutte dont nous mesurons maintenant mieux l’ampleur :

« Citoyens, je ne puis échapper ici à une réflexion bien déchirante


pour mon âme, si j’eusse été un égoïste, un modéré, un indifférent à
la prospérité nationale et insensible aux malheurs de mes frères de
l’Amérique, j’aurais abandonné leur cause après le décret du 8 mars et
celui du 12 octobre de la même année. Je n’aurais pas eu l’occasion
d’écrire la lettre dont vous venez de prendre lecture, je ne me serais pas
attiré la haine des colons et je ne gémirais pas aujourd’hui de ma déten-
tion car eux seuls ont pu me dénoncer, eux seuls m’avaient donné des
preuves d’animadversion en écrivant, dans ces temps où je luttais contre
eux, à mon correspondant à Bordeaux de me refuser tous secours qui ne
me servaient, lui disaient-ils, qu’à m’aider à établir dans les colonies le
système désastreux de notre heureuse révolution. J’eusse profité pour
moi seul des bienfaits de la révolution, je n’aurais pas essuyé toutes les
mortifications et toutes les persécutions que j’ai éprouvées, j’eusse vécu
ignoré, paisible et heureux si mon âme eût pu l’être, avec sa sensibilité.
Et enfin ma fortune n’eut pas éprouvé la diminution où elle est réduite.
Mais l’amour de ma patrie à qui les ennemis les plus irréconciliables de
notre révolution voulaient faire perdre les colonies ; le sort de mes frères
210 L’aristocratie de l’épiderme

vexés, persécutés, assassinés au moral comme au physique, sur la terre


qui les avait vus naître, vilipendés ici par leurs ennemis les colons blancs
qui les dépeignaient sous les couleurs les plus noires afin d’éloigner le
bon, le généreux peuple de Paris de prendre quelqu’intérêt à leur cause,
un pareil état de chose déchirait trop mon âme pour qu’elle put rester
dans une apathie coupable, je redoublais de zèle et secondé par mes col-
lègues, nous multipliâmes nos démarches pour intéresser à notre juste
cause le plus de députés que nous pouvions et le citoyen Robespierre fut
plusieurs fois visité par nous. Quelques-uns de mes frères et moi nous
nous fîmes recevoir à la Société des jacobins où nous espérions trouver
des défenseurs quand notre cause y serait connue. » 57

Ce fut effectivement à la Société des Amis de la Constitution que


la Société des Citoyens de Couleur joua un rôle décisif, en contribuant
à faire la lumière sur les ramifications des réseaux contre-révolution-
naires qui l’avaient investie, tout comme sur la cause commune des
deux révolutions en cours.
Chapitre 3

La naissance du côté gauche


sur le problème colonial,
octobre 1790

Le décret du 12 octobre 1790 abandonne les libres


de couleur aux colons

Le navire Le Léopard, parti de Saint-Marc le 8 août 1790, attei-


gnit Brest le 14 septembre. La municipalité de Brest accueillit les
85 Léopardins avec enthousiasme. Parmi eux se trouvaient Larche-
vesque-Thibaud, Bacon de la Chevalerie, l’oncle de Barnave, Valentin
de Cullion, l’assassin de Ferrand de Beaudière, Venault de Charmilly,
Thomas Millet, Daubonneau, Daugy, qui continueront de jouer un
rôle de premier plan dans les activités contre-révolutionnaires du parti
colonial.
Par un autre navire arrivaient des représentants des paroisses de
Port-au-Prince et de la Croix-des-Bouquets qui, fidèles au gouverneur,
tenaient à avoir des « députés auprès de l’Assemblée nationale ». Des
membres de l’assemblée provinciale du Cap étaient aussi venus :
Auvray du Cercle des Philadelphes, Brard, Destandau, Trémondrie et
Le Mercier qui se rendirent à Bordeaux. 1
Le 30 septembre, l’Assemblée entendit la députation des villes
de Port-au-Prince et de la Croix-des-Bouquets. L’un des élus de Port-
au-Prince, Arnauld, expliqua pour quelles raisons les colons avaient
désavoué l’assemblée générale de Saint-Marc, et fit l’éloge du gouver-
neur Peynier 2. Aucun mot ne fut prononcé au sujet des citoyens de
couleur, ni non plus au sujet de l’état de guerre civile dans lequel se
trouvait alors la colonie.
La députation des Léopardins fut reçue au club Massiac le 29 sep-
tembre 3 puis à l’Assemblée nationale le 2 octobre. Valentin de Cullion,
212 L’aristocratie de l’épiderme

son porte-parole, remercia l’Assemblée pour son décret du 8 mars


1790 : selon ses dires, ce dernier avait été accueilli « avec allégresse »
par la colonie, parce qu’il admettait le principe d’une constitution spé-
cifique pour les colonies. L’assassin de Ferrand de Beaudière ne dit pas
un mot au sujet des citoyens de couleur.
Les 11 et 12 octobre, Barnave présenta le rapport du Comité des
colonies, en proposant de dissocier les décisions à prendre sur l’état de
Saint-Domingue du jugement des personnes :

« La question des choses nous a paru pouvoir se séparer de celle


des personnes ; toutes les mesures nécessaires pour rétablir dans la
colonie l’état légal et la tranquillité, toutes les marques d’approbation
qui doivent rassurer et encourager ceux dont le zèle et le patriotisme ont
prévenu les maux dont elle était menacée, nous ont paru ne pouvoir se
retarder. Ces dispositions doivent être dictées par une stricte justice.
Aucun motif de considération ne peut ni les atténuer, ni les suspendre,
et nous avons dans les mains plus de preuves qu’il ne faut pour prendre
un parti avec une pleine sécurité. Mais sur les personnes accusées il est
bien moins pressant de prononcer. Si leurs actes sont condamnés, il faut
leur laisser encore le temps de justifier leurs intentions : l’Assemblée
nationale désirera toujours n’y trouver que des erreurs, elle voudra sans
doute leur donner tous les moyens de la convaincre. C’est donc unique-
ment sur ces actes que j’arrêterai votre attention 4. »

Barnave insista sur les actes condamnables de l’assemblée de


Saint-Marc, qui « [agissait] comme assemblée législative et souve-
raine » et réclama la condamnation de ses actes pour illégalité :

« Quant aux décrets de l’assemblée générale, nous n’avons pas


eu de doutes ; il est nécessaire de les annuler : ils sont tous vicieux, tous
nuls, soit par l’abus du pouvoir, soit par l’abus des formes de la
Constitution ; c’est à l’unité de l’État que vous devez apporter toute votre
attention : les pouvoirs que peut exercer l’assemblée d’une section ont
été outrepassés... Je pense donc que vous pouvez déclarer l’assemblée
de Saint-Domingue déchue de ses pouvoirs 5. »

Barnave rendit ensuite un hommage appuyé aux partis qui


s’étaient opposé aux actes de l’assemblée de Saint-Marc et cita le gou-
verneur et ses officiers, ainsi que les paroisses de Port-au-Prince, de la
Croix-des-Bouquets, de l’Arcahaye et l’assemblée provinciale du
La naissance du côté gauche 213

Cap. Il réclama en leur nom l’approbation de l’Assemblée nationale et


la reconnaissance de la patrie. Il appuya également la demande du gou-
verneur d’envoyer des renforts pour compléter les régiments, et en vint
enfin à soutenir une réclamation formulée par l’assemblée provinciale
du Cap, qu’il présenta de façon anodine : « ...qu’il soit dit qu’aucune
loi ne sera portée sur l’état des personnes que sur la demande des colo-
nies. Vous vous êtes déjà expliqués à cet égard dans les instructions du
28 mars ; nous avons pensé que ce n’était pas le cas de faire une nou-
velle loi, mais qu’on pouvait s’exprimer à cet égard dans le préambule
du décret que vous avez à rendre 6. »
Parce que rien n’y était formulé clairement, ce texte prit la forme
d’un énoncé de principe : aucune loi ne sera portée sur l’état des per-
sonnes que sur la demande des colonies. L’expression « l’état des
personnes » n’étant pas précisément définie, c’est sur la base d’un texte
flou que l’Assemblée nationale s’engagea à renoncer à l’exercice de
son pouvoir législatif. Barnave ne proposa pas d’en faire une loi, mais
de le placer en préambule de son décret.
Deux lectures sont déjà possibles : « l’état des personnes » peut
concerner les esclaves seuls, ou bien encore les esclaves et les libres
de couleur. Le débat à l’Assemblée permettra-t-il d’éclaircir cette obs-
curité ?
Non, ce ne fut pas le cas car il n’y eut pas de débat.
Le décret proposé par Barnave fut le suivant :

« L’Assemblée nationale, après avoir entendu son comité des colo-


nies sur la situation de l’île de Saint-Domingue, et les événements qui
ont eu lieu : Considérant que les principes constitutionnels ont été
violés, que l’exécution de ses décrets a été suspendue, et que la tranquil-
lité publique a été troublée par les actes de l’assemblée générale séante
à Saint-Marc, et que cette assemblée a provoqué et justement encouru sa
dissolution ;
Considérant que l’Assemblée nationale a promis aux colonies
l’établissement prochain des lois les plus propres à assurer leur prospé-
rité ; qu’elle a, pour calmer les alarmes, annoncé d’avance l’intention
d’entendre leur vœu sur tous les changements qui pourraient être propo-
sés aux lois prohibitives du commerce, et la ferme volonté d’établir,
comme articles constitutionnels dans leur organisation, qu’aucunes lois
sur l’état des personnes ne seront décrétées pour les colonies que sur la
demande formelle et précise de leurs assemblées coloniales ;
Qu’il est pressant de réaliser ces dispositions pour les colonies de
214 L’aristocratie de l’épiderme

Saint-Domingue, en y assurant l’exécution des décrets des 8 et 28 mars,


et en prenant toutes les mesures nécessaires pour y établir l’ordre public
et la tranquillité :
Déclare les prétendus décrets et actes émanés de l’assemblée
constituée à Saint-Marc, sous le titre d’assemblée générale de la partie
française de Saint-Domingue, attentatoires à la souveraineté nationale et
à la puissance législative ; décrète qu’ils sont nuls et incapables de rece-
voir aucune exécution ;
Déclare ladite assemblée déchue de tous ses pouvoirs, et tous ses
membres dépouillés du caractère de députés à l’assemblée coloniale de
Saint-Domingue ;
Déclare que l’assemblée provinciale du Nord, les citoyens de la
ville du Cap, la paroisse de la Croix-des-Bouquets, et toutes celles qui
sont restées invariablement attachées aux décrets de l’Assemblée natio-
nale, les volontaires du Port-au-Prince, ceux de Saint-Marc, les troupes
patriotiques du Cap, et tous les autres citoyens actifs qui ont agi dans les
mêmes principes, ont rempli glorieusement tous les devoirs attachés au
titre de Français, et sont remerciés, au nom de la nation, par l’Assemblée
nationale ;
Déclare que le gouverneur général de Saint-Domingue, les mili-
taires de tout grade qui ont servi sous ses ordres, et notamment
MM. Vincent et Mauduit, ont rempli glorieusement les devoirs de leurs
fonctions. 7 »

Grégoire et Pétion réclamèrent un ajournement pour permettre le


débat. Interrogée par le président, L’Assemblée refusa et le décret fut
voté séance tenante 8.
L’Assemblée avait abandonné les libres de couleur aux colons
blancs, comme l’avaient prévu les citoyens de couleur de Saint-
Domingue dans leur correspondance avec Julien Raimond. La mise en
scène savante du Comité des colonies avait empêché que la réalité de la
situation à Saint-Domingue ne soit évoquée dans cette enceinte, qui
pouvait encore feindre d’ignorer les mesures ségrégationnistes prises
à l’encontre des libres de couleur.
Ce décret fut un triomphe pour Barnave. Il avait dénaturé l’infor-
mation, mais nul n’était en mesure de le contredire. La Société des
Citoyens de Couleur et ses alliés Grégoire, Pétion, Robespierre et
Mirabeau, étaient les seuls à connaître la réalité de la situation. Mais la
majorité des députés avait refusé de les entendre !
Lorsque l’assemblée provinciale du Cap reçut le décret du
La naissance du côté gauche 215

12 octobre, elle fit chanter un Te Deum et ouvrit une souscription pour


ériger un buste de Barnave, « le défenseur de la colonie », dans sa salle
de réunion 9.
Quant aux Léopardins, bien qu’inculpés, ils furent laissés en
liberté et formèrent la société des Américains réunis à Paris et ci-
devant composant l’Assemblée générale de Saint-Domingue. En juin
1791, le Comité des colonies leva les inculpations et les autorisa à
retourner à Saint-Domingue 10.
La Luzerne fut remplacé par Fleurieu au ministère de la Marine le
25 octobre 1790. Les colons qui réclamaient sa destitution depuis près
d’un an étaient enfin satisfaits.
Dans son récit autobiographique, Julien Raimond se souvient du
coup terrible que fut ce décret du 12 octobre 1790 :

« Mais comme tous les partis qui divisaient la colonie s’accor-


daient par l’esprit du préjugé colonial à rejeter la cause des troubles sur
les principes d’égalité établis par notre constitution, lesquels disaient-
ils, étaient contraires à leur convenance locale, alors l’Assemblée
constituante entraînée par l’avis et les rapports de son Comité colonial
composé presqu’en partie de colons blancs et de négociants, abandonna
les hommes de couleur à la merci des colons blancs en les laissant
maîtres absolus du sort des hommes de couleur que Barnave, toujours
rapporteur, présentait comme en très petit nombre et presque sans pos-
sessions, et le décret du 12 octobre, et surtout le considérant qui le
précédait, sacrifia mes malheureux frères de couleur à tous les caprices
des colons blancs. » 11

Grégoire formule la position du côté gauche


sur le problème colonial

Dans le courant du mois d’octobre, Grégoire publie sa Lettre


aux philanthropes sur les malheurs, les droits et les réclamations des
Gens de couleur de Saint-Domingue et des autres îles françaises de
l’Amérique 12, lettre dans laquelle il décrit la situation de Saint-
Domingue. Ce texte représente un tournant dans l’histoire de la
Révolution et de la Contre-Révolution à l’époque de la Constituante :
il clarifie les objectifs stratégiques du côté gauche concernant le pro-
blème colonial.
Les premiers mots de Grégoire soulignent l’échec grave que
216 L’aristocratie de l’épiderme

représente le décret du 12 octobre, du point de vue d’une politique de


la liberté et des droits de l’humanité :

« Le 12 octobre 1790, doit être une époque à jamais funèbre dans


les fastes de l’histoire : à son retour périodique, la liberté, l’humanité, la
justice seront en deuil, et la postérité, étonnée ou indignée, se rappellera
qu’à pareil jour une partie de la nation fut immolée aux préjugés, à la
cupidité de l’autre...
L’esclavage des Ilotes est une tache ineffaçable à la mémoire des
Spartiates. Lacédémone, à cet égard devait-elle trouver des imitateurs en
France ? N’imputons point à l’Assemblée nationale, mais à ceux qui
l’ont induite en erreur, l’asservissement de nos frères, consacré d’une
manière solennelle. On décide (chose inouïe chez toutes les nations !)
qu’il ne sera rien changé à l’état des personnes dans nos îles, que sur la
demande des colons ; c’est-à-dire, que l’on extirpera les abus que sur le
vœu de ceux qui en vivent, qui en sollicitent la prolongation ! c’est-à-
dire, que les droits éternels des hommes seront subordonnés à l’orgueil,
à l’avarice ! c’est-à-dire, qu’ils seront jouets de l’oppression, jusqu’à ce
qu’il plaise à leurs despotes d’alléger leur sort ! » 13

Grégoire informe le public que ce décret a été voté sans débat


préalable, « comme si l’on eût craint la lumière », et précise ensuite les
points qu’il va développer :

« J’établirai que, par son décret du 12, l’Assemblée nationale


manque, 1o à ses promesses, 2o à ses principes, 3o à la justice, 4o à l’hu-
manité. Il sera plus aisé de me censurer que de répondre. Ensuite, je
prouverai que le décret est impolitique. Ceci s’adresse à ceux qui,
composant avec les principes les plus inflexibles, croient que l’intérêt
est tout, et la justice rien. Mais auparavant, donnons quelques détails
certains sur les sang-mêlés, nommés aussi mulâtres ou gens de
couleur. » 14

Puisque le parti colonial nie farouchement l’existence des libres


de couleur, Grégoire insiste à nouveau sur leur présence bien réelle
dans la société coloniale, divisée en trois classes : les colons, les libres
de couleur et les esclaves. Les libres de couleur sont environ 40 000
dans les colonies françaises d’Amérique. Ils sont libres et propriétaires
de près d’un tiers des fonds. Leur existence est encore prouvée par leur
participation reconnue par la monarchie dans la guerre d’Amérique et,
La naissance du côté gauche 217

dans les colonies, on les emploie au maintien de l’ordre esclavagiste.


Leur existence est encore prouvée par la publication récente d’un
ouvrage d’un conseiller du Cap, Palisot de Beauvois, qui vient de pro-
poser à l’assemblée provinciale du Nord de les exproprier en faveur
des Blancs : « Les sang-mêlés possèdent le tiers des fonds territo-
riaux. Croirait-on que, dans un ouvrage, imprimé cette année au
Cap-Français, un magistrat propose de leur ôter toute propriété immo-
bilière, et de les réduire à une pension modique, pour les contraindre à
servir les Blancs ? Ce sont les termes de l’auteur. 15 »
Grégoire choisit alors de rendre publique une information de
nature à faire comprendre ce que dissimule l’occultation de l’existence
de cette classe par le parti colonial. Il révèle les mesures de soumission
que l’assemblée de Saint-Marc a voulu imposer à cette classe et que
certains ont courageusement refusées : ils ont résisté au gouverneur et
réaffirmé leur fidélité à la Révolution de France. Grégoire révèle éga-
lement au public que, dans les colonies, ce sont les citoyens de couleur,
et non pas les colons, qui soutiennent la Révolution :

« L’assemblée générale de Saint-Marc, qui tendait, dit-on, à l’in-


dépendance des colonies, voulait associer les sang-mêlés à ses projets ;
elle voulait de plus qu’ils jurassent envers les blancs respect et soumis-
sion. Qu’arrive-t-il ? le serment civique, profané par cette clause
insolente, est surpris ou extorqué à plusieurs : les autres le rejettent
courageusement. Ils s’empressent d’adresser à M. de Peynier leur pro-
testation d’attachement à la mère patrie, et prouvent par là qu’ils sont
dignes des droits de cité, auxquels ils aspirent, pour en faire un bon
usage. Toutes les lettres qu’ils m’ont écrites respirent le même esprit. Il
suffira d’en citer une :
Nous n’avons senti aucun agrément des décrets sur les colonies.
Vous aviez prévu l’interprétation qu’on en ferait ; mais Dieu nous est
témoin que l’injustice ne corrompra pas nos cœurs, et que nous conser-
verons toujours, pour la nation et pour notre bon roi, cette fidélité qui
nous est naturelle. Pourquoi avoir voulu nous laisser au jugement de nos
ennemis, etc. ? » 16

Il précise qu’il avait des correspondants parmi les gens de couleur


de Saint-Domingue : le côté gauche met en lumière l’opposition entre
les principes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et
les décrets de l’Assemblée constituante, qui les violaient 17.
Le 28 mars, en pleine assemblée, Grégoire exige que les libres
218 L’aristocratie de l’épiderme

de couleur figurent clairement parmi les citoyens actifs. Barnave et


d’autres colons lui répondent que c’est inutile puisqu’ils y sont bien
inclus :

« [...] j’insistai pour que les gens de couleur fussent désignés


nominativement dans l’article 4 de l’instruction, un très grand nombre
de voix, plusieurs colons, et M. Barnave qui professe actuellement une
autre doctrine, s’empressèrent de déclarer qu’ils regardaient l’article
comme prononçant d’une manière irréfragable les droits des sang-
mêlés, comme leur assurant la plénitude des avantages de citoyens 18. »

Grégoire avait appris par ses correspondants de Saint-Domingue


que la convocation aux élections de l’assemblée générale précisait dans
son article 9 l’exclusion explicite des libres de couleur. Il cite cet
article : « Art. 9. Ainsi qu’il a toujours été pratiqué, les mulâtres, nègres
et autres gens de couleur libres, ne seront point admis à voter dans les
assemblées primaires 19. »
Il révèle que le 12 octobre, les documents fournis par le rappor-
teur Barnave ont été falsifiés :

« C’est ici le cas de relever une fourberie, dont la honte appartien-


dra à qui de droit. L’assemblée provinciale du Nord envoie une adresse
à l’Assemblée nationale : j’en ai diverses éditions, faites, les unes à
Saint-Domingue, les autres en France. Quel est le faussaire qui, dans les
éditions faites en France, a retranché divers passages, dont l’effet infail-
lible eût été de révolter les patriotes ? En voici quelques citations : “À
Dieu ne plaise que nous entendions vous dénoncer nos frères et nos
défenseurs [les membres de Saint-Marc] ; nous rendons justice à leurs
vues, nous les partageons... Ils ne peuvent avoir en vue que le bien de la
colonie. Mais avant d’entamer le nouveau pacte, qui doit lier à jamais
Saint-Domingue à la France, etc”. Et le mot pacte, qui annoncerait des
provinces fédérées, est répété en divers autres passages également sup-
primés. Mais je prie le lecteur de s’arrêter sur celui-ci, qui est important :
“Si la division subsiste, elle peut mener à une guerre intestine ; si l’as-
semblée générale propage des idées qui ne sont pas absolument
étrangères à aucun individu, la réunion peut entraîner une scission
absolue avec la France, qui ne sera que trop sûrement soutenue”. Et
c’est pourtant à cette assemblée, qui a tenu un langage si séditieux,
qu’on a fait voter des remerciements par l’Assemblée nationale, qu’elle
outrageait ! 20 »
La naissance du côté gauche 219

Parmi les auteurs ou les complices de ces mensonges, Grégoire


nomme Charles de Lameth et Barnave 21.
Dans une analyse prospective, Grégoire envisage différentes évo-
lutions possibles de la situation de crise que connaît Saint-Domingue.
Reprenant la prévision d’une révolution cosmopolitique qu’il avait
développée dans son Mémoire en faveur des gens de couleur, il envi-
sage maintenant trois cas de figure. Premièrement, l’oppression que
subissent les libres de couleur peut provoquer leur alliance avec des
esclaves contre leurs oppresseurs communs. L’oppression que subissent
les libres de couleur peut aussi les conduire à vouloir quitter la colonie :

« Le monde politique va certainement prendre une nouvelle face.


Le volcan de la liberté allumé en France, amènera bientôt une explo-
sion générale, et changera le sort de l’espèce humaine dans les deux
hémisphères ; l’intérêt de la colonie et de la métropole, leur sûreté au-
dedans et au-dehors, exigent que toutes les forces aient une même
tendance [...] Mais le sein de nos îles recèle et couve des germes destruc-
teurs. C’est toujours une détestable politique d’avilir une partie du
peuple, au lieu de l’intéresser au maintien de l’ordre [...] Ce serait une
grande erreur d’imaginer que les colonies puissent conserver longtemps
cet état de contrainte qui violente la nature ; il faudrait, pour cela, bien
peu connaître la marche des choses humaines.
[...] Qui peut nous dire si la caste dégradée, poussée au désespoir,
n’appellera pas la force au secours de la justice, si les mulâtres ne feront
pas cause commune avec les Nègres, contre ceux vers qui l’amour filial
ou l’habitude du respect, les eût portés sans effort ? Le parti le plus doux
pour eux ne sera-t-il pas de passer chez l’Espagnol, qu’ils avoisinent, et
chez qui la diversité des nuances du teint n’entraîne pas des distinctions
civiles ? Déjà plusieurs ont adopté ce parti, et je vous donne pour fait
certain, car j’en ai les preuves, que si les injustices des blancs n’ont un
terme prochain, beaucoup de sang-mêlés se proposent d’abandonner
une contrée où le soleil n’éclaire que leurs douleurs, et de porter ailleurs
leur industrie et leurs richesses. 22 »

Deuxièmement, Grégoire envisage une insurrection des esclaves,


qui, eux aussi, réclament leurs droits légitimes :

« À défaut de raisons, les colons blancs sèment des terreurs


paniques ; tantôt ils nous disent qu’un décret en faveur des mulâtres les
ferait tous égorger ; ce qui annonce des dispositions fort charitables de
la part des blancs ; tantôt c’est l’inverse. Vous allez, disent-ils, nous faire
220 L’aristocratie de l’épiderme

massacrer tous. Et par qui, messieurs ? par les noirs ; pouvez-vous crain-
dre des hommes que vous nous peignez si heureux sous votre régime,
que leur sort est infiniment préférable à celui de nos villageois ? Selon
vous, les Nègres se refuseraient à l’échange, ils ne voudraient pas retour-
ner en Guinée, ni même accepter le don de la liberté, par les sang-mêlés.
Calomnie grossière : ils ne demandent paisiblement que la rentrée dans
leurs droits, et l’accès dans vos cœurs ; mais qui peut nous dire à quel
terme les forceront vos duretés 23 ? »

Troisièmement, Grégoire envisage l’éventualité de l’intervention


d’une puissance étrangère à l’appel du parti colonial esclavagiste, ren-
forcé par celui des colons endettés :

« Ne redoutez-vous pas, en outre, la coalition des sang-mêlés et


d’une partie des blancs, qui visent à l’indépendance, avec d’autres qui,
devant immensément à la métropole, saisiraient avidement une occasion
de se libérer sans payer ? L’aigreur, l’ambition des uns, l’improbité des
autres, ne fomenteraient-elles pas des troubles, pour amener une scis-
sion, dont les résultats seraient incalculables ? Qui sait si des puissances
rivales ne profiteraient pas de ce choc intérieur, pour se porter en force
sur les colonies ? Un passage imprimé récemment dans le Morning Post
est bien propre à donner l’éveil ; et j’entends mettre en question, si déjà
des agents secrets n’ourdissent pas la trame qui doit amener une rupture
éclatante, dont ensuite ils rejetteront perfidement l’odieux sur les défen-
seurs de l’humanité. 24 »

Dans la correspondance de Julien Raimond, une lettre de Louis


Boisrond fait état de la présence d’agents du gouvernement britannique
auprès de l’assemblée générale de Saint-Marc et joint une lettre de
Dubreuil de Foureaux, membre de cette assemblée, datée du 13 mai
1790, signalant des tentatives de corruption par le ministre Pitt :
« N’oubliez pas non plus les 42 millions sterling du lord Pitt, tenez-
vous sur vos gardes à ce sujet, ainsi que toute l’assemblée coloniale. 25 »
Grégoire en vient à une analyse constitutionnelle du décret du
12 octobre et démontre qu’il entre en contradiction avec les principes
de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Depuis le début
de la Révolution, le contrôle de constitutionalité des décrets appartenait
à l’Assemblée nationale. Le député Grégoire se place ici dans l’exer-
cice de cette fonction :
La naissance du côté gauche 221

« L’Assemblée nationale contredit ses principes. J’ouvre cette


célèbre déclaration des droits, qui assure à tous les hommes le patri-
moine inaliénable de la liberté, qui sera toujours l’épouvantail des tyrans
et l’écueil où viendront se briser toutes les prétentions des oppresseurs.
Oseriez-vous dire que les blancs seuls naissent et demeurent libres et
égaux en droits ? Pourriez-vous localiser cette morale, qui embrasse
toutes les régions comme tous les âges ? [...]
Encore un mot à M. Barnave. Après avoir dit qu’à aucun moment
l’assemblée n’avait envisagé de statuer sur l’état des personnes, mais
uniquement sur le vœu de la colonie, il assure que l’Assemblée nationale
se propose de le décréter constitutionnellement. L’Assemblée nationale
n’en a pas le droit et je le prouve. La constitution est la distribution des
pouvoirs politiques ; mais l’état des personnes, leur égalité, leur liberté
sont hors de la constitution, antérieurs à la constitution. L’Assemblée
nationale peut reconnaître ces droits, les déclarer, en assurer l’exercice ;
mais ce que nous tenons immédiatement de Dieu, ce qui est dans l’ordre
essentiel des lois de la nature ne peut être l’objet d’un décret. Les
hommes ont droit d’exercer leur liberté comme ils ont le droit de
manger, dormir etc. Ainsi, la proposition citée renferme une absur-
dité. 26 »

Grégoire se réfère à la philosophie du droit naturel moderne, qui


affirme l’antériorité des droits de l’humanité par rapport à l’artifice de
la société politique. Ces droits de l’humanité sont définis, dès le préam-
bule de la Déclaration, comme naturels, inaliénables et sacrés. Sur
cette base, il démontre que l’institution politique, relevant des décisions
humaines, ne saurait en contester l’existence dans la mesure où ils lui
préexistent 27. La Déclaration étant de nature constituante, Grégoire rap-
pelle que l’Assemblée ne peut décréter leur suppression pour une partie
de l’humanité, comme le propose le considérant du 12 octobre, sans
violer ses propres principes.
Ce texte de Grégoire précise la position du côté gauche sur le
problème colonial : il faut passer à l’offensive, pour empêcher l’As-
semblée constituante de voter des décrets en contradiction avec les
principes de la Déclaration des droits. Le côté gauche à l’Assemblée se
savait en nombre bien réduit en octobre 1790, et un énorme travail d’in-
formation des patriotes restait à accomplir.
Dans sa conclusion Grégoire explique qu’il s’attend à être calom-
nié par le parti colonial :
222 L’aristocratie de l’épiderme

« Retranchez-vous dans l’ombre, et de-là, criez que les amis des


noirs, qui le sont de tous les hommes, sont les ennemis des blancs ; qu’ils
sont soudoyés par les Anglais. Peignez-les comme des monstres qu’il
faut étouffer, parce qu’intrépidement ils font la guerre aux tyrans : mais
surtout évitez de raisonner, car c’est là l’écueil. Imitez la prudence de
l’assemblée provinciale du nord de Saint-Domingue : dans son adresse,
elle impute les troubles des colonies en partie à mon livre sur les gens de
couleur. Elle se garde bien de détruire les faits que j’ai énoncés, les prin-
cipes que j’ai posés ; elle se contente de qualifier mon ouvrage, elle croit,
sans doute, qu’une épithète injurieuse est une preuve triomphante 28. »

Le livre auquel fait allusion Grégoire est le Mémoire en faveur des


gens de couleur, que ses adversaires utilisent pour calomnier la Société
des Amis des Noirs.
Dans une petite note ironique, Grégoire précise que ses adversai-
res ont essayé de réduire sa position en faveur de la reconnaissance des
droits pour tous les opprimés à un simple calcul de petits intérêts per-
sonnels ou familiaux :

« Lecteurs, je vous confie, sous le plus grand secret, une anecdote


sur mon compte, que les colons blancs se soufflent à l’oreille : Il défend
les sang-mêlés, rien d’étonnant en cela, son frère a épousé une femme
de couleur. [...]
Puisqu’on gratifie d’une belle-sœur un homme qui est fils unique,
il n’en coûtait guère plus de lui composer une famille entière, de lui
donner, par exemple, un père Juif, une mère Suisse, etc. Cette dialec-
tique formidable serait une réfutation victorieuse de tout ce qu’il avance
en faveur des malheureux.
Eh ! messieurs les colons, pourquoi vous ingénier à chercher des
arguments péremptoires ? il en est un plus obvie que je m’empresse de
vous offrir. Il défend les sang-mêlés, parce qu’il a reçu d’eux quelques
millions, ainsi que des Juifs et des Suisses. 29 »

L’assemblée provinciale du Cap, à la réception du texte de Gré-


goire quelques mois plus tard, pendit son auteur en effigie. C’est une
lettre de Labuissonnière à Julien Raimond qui rapporte ce fait : « Je
dois vous dire aussi que M. l’évêque de Blois, ci-devant curé d’Ember-
ménil, a été pendu en effigie à la porte du bureau de poste du Cap.
Connaissant sa grande philosophie, je pense qu’il s’amusera bien de
cette forfanterie 30. »
La naissance du côté gauche 223

Brissot dénonce Barnave, 20 novembre 1790


En publiant sa Lettre à Barnave, Brissot fait état de la trahison de
Barnave depuis son entrée au Comité des Colonies. Il y explique qu’il
a eu des difficultés à admettre cette trahison et qu’il a voulu croire, suite
aux décrets des 8 et 28 mars 1790, que ce dernier errait. Il espérait être
détrompé, mais le décret du 12 octobre acheva de le convaincre.
Son texte se divise en quatre sections. La première examine le
décret du 12 octobre et conclut que le considérant qui abandonne l’état
des personnes aux décisions des assemblées coloniales est une viola-
tion de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
L’absence de débat a permis à Barnave de condamner l’assemblée
de Saint-Marc sans faire connaître de quoi il s’agissait ni quels crimes
avaient été commis. L’assemblée de Saint-Marc est donc présentée
comme une victime 31.
La deuxième section examine la conduite de Barnave au Comité
des colonies. Brissot estime que Barnave s’est laissé séduire : « Séduit
par des planteurs, vous avez adopté leurs principes, vous avez favorisé
leurs manœuvres, vous vous êtes prêté au rôle déshonorant qu’ils vous
ont imposé 32. »
Brissot précise qu’il a envoyé à Barnave des ouvrages afin de l’in-
former, mais que ce dernier a commencé à parler le même langage que
les colons :

« Incapable de lutter avec les philosophes et les politiques, vous


avez imité la ruse de l’ignorance et de la perversité ; vous les avez, à
l’exemple des colons, méprisés et calomniés. [...] Sourd comme eux aux
arguments, aux faits, n’y répondant comme les tyrans qu’avec un silence
dédaigneux ou des décrets surpris : telle a été la métamorphose inconce-
vable qui s’est opérée dans vous, le ferme défenseur de la liberté ; et
depuis quand ? depuis votre entrée au comité colonial. » 33

Brissot cite la Correspondance secrète des colons, qui dans leur


lettre du 11 janvier 1790, disent avoir recherché les députés prépondé-
rants et les avoir gagnés à leur cause : Barnave fut l’un d’eux.
Il fait mention des crimes commis contre Ferrand de Beaudière et
des libres de couleur, à Saint-Domingue, et demande s’ils resteront
impunis. Il énonce ensuite les mensonges de Barnave lui-même le
28 mars 1790, lorsqu’il répondit à Grégoire que les libres de couleur
étaient bien inclus dans l’article 4 des instructions.
224 L’aristocratie de l’épiderme

Brissot consacre un long passage aux calomnies de Barnave


contre la Société des Amis des Noirs, accusée de fomenter des troubles
et des soulèvements dans les colonies. Brissot précise alors que la
Société des Amis des Noirs se borne à mener une campagne en faveur
de l’abolition de la traite des Noirs et n’a, par ailleurs, aucune corres-
pondance dans les colonies. La correspondance de Julien Raimond
corrobore ce fait.
La troisième section examine la conduite de Barnave à l’égard des
colonies. Les décrets des 8 et 28 mars 1790 ont aggravé la situation des
libres de couleur et déshonorent l’Assemblée nationale. Barnave, qui a
contribué à maintenir l’Assemblée dans l’ignorance, porte une lourde
responsabilité.
La dernière section aborde la conduite de Barnave à l’égard de la
situation en France. Derrière le masque de démocrate que porte
Barnave depuis les débuts de la Révolution en Dauphiné, puis à
Versailles, apparaît le traître qui pratique la « flexibilité de principes »
et un « langage artificieux » 34.
Brissot relève le mépris de Barnave, qu’il partage avec les contre-
révolutionnaires, pour la philosophie : « Vos déclamations contre la
philosophie, le mépris que vous en faites mérite quelqu’attention...
Vous méprisez la philosophie, cette mère des révolutions ! ce fléau des
tyrans ! » Brissot accuse Barnave d’une « corruption profonde »,
doublée d’une « ignorance » qui ne veut connaître que les préjugés des
colons. Barnave, l’homme des préjugés, ne sera jamais un grand
homme : « Vous n’êtes ni Washington, ni Franklin, ni Adams, vous ne
pouvez l’être. » En conclusion, Brissot l’invite à se regarder en face :
« soyez votre propre historien et jugez-vous... Vos rapports seront
autant de poignards pour vous 35. »
Ce texte courageux de Brissot insiste sur la trahison de Bar-
nave, déjà révélée par Grégoire, et permet aux patriotes de prendre
conscience des liens de son parti avec les contre-révolutionnaires des
colonies. Il démontre, preuves à l’appui, les manœuvres de Barnave sur
la politique coloniale de l’Assemblée nationale depuis son entrée au
Comité des colonies en mars 1790. Il poursuit l’offensive ouverte
par le texte de Grégoire, pour tenter de faire la lumière sur la violation
des principes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
dans les colonies. C’est ce texte de Brissot qui a dressé le portrait d’un
Barnave bifide, homme aux deux visages.
Brissot avoue avoir eu du mal à accepter la trahison de Barnave,
La naissance du côté gauche 225

et avoir été aidé par les informations fournies par Julien Raimond. Le
rôle de Raimond se précise : il fut un informateur de premier plan pour
faire comprendre, en France, les manœuvres du parti colonial et de
ses complices. Ces informations nécessitaient d’établir des liens entre
les deux rives de l’Atlantique. Le parti colonial disposait certes d’un
tel réseau, mais Raimond également, et il choisit de mettre le sien au
service de la Révolution.
Précisons enfin que cette Lettre à Barnave exprime la position
personnelle de Brissot et non celle de la Société des Amis des Noirs.
Chapitre 4

Julien Raimond passe à l’offensive,


janvier 1791

Le 29 novembre 1790, Barnave présente un rapport du Comité des


Colonies, à l’Assemblée nationale, justifiant l’envoi de troupes dans les
Antilles. Il y fait état des difficultés que les colonies connaissent pour
former leurs assemblées coloniales et propose une « nouvelle instruc-
tion qui contiendrait une véritable organisation » pour les aider. Il ne
manque pas de rappeler que le fameux considérant du 12 octobre, qui
réservait la législation sur l’état des personnes aux assemblées colo-
niales, était un fait acquis. Mais son constat n’en annonçait pas moins
un prochain débat à l’Assemblée nationale sur cette « nouvelle ins-
truction ». 1
Après une brève intervention de Moreau de Saint-Méry qui
réclama l’urgence, le décret fut voté une fois de plus sans discussion 2.
Ce décret du 29 novembre, annonçant un prochain débat sur la nouvelle
instruction, offrait ainsi l’occasion de s’y préparer.
Julien Raimond s’en saisit.

Raimond publie ses Observations sur l’origine


et les progrès du Préjugé, janvier 1791

À la fin du mois de janvier 1791 paraissaient des Observations sur


l’origine et les progrès du Préjugé des Colons blancs contre les
Hommes de couleur. Sur les inconvénients de le perpétuer, la nécessité,
la facilité de le détruire, sur le projet du Comité colonial, etc., par
M. Raymond, Homme de couleur de Saint-Domingue 3.
Examinons la partie centrale de cette publication de Raimond inti-
tulée Origine du préjugé des Blancs contre les hommes de couleur des
colonies. L’auteur se propose de répondre à une série de questions, la
Julien Raimond passe à l’offensive 227

première étant de « savoir si les gens de couleur libres auront les droits
de citoyens actifs dans les colonies ». Constatant que les « aristocrates
des colonies » refusent leurs droits aux libres de couleur et ont brouillé
les idées d’une grande partie des membres de l’Assemblée nationale,
Raimond donne des compléments sur ce « préjugé de couleur » : « Il
est donc essentiel de les éclairer, et de dire ici, 1o ce qu’ont été les gens
de couleur dans leur origine ; 2o comment ils se sont perpétués ; et enfin
ce qu’ils sont dans le moment actuel 4. »
Dans son historique de l’apparition du préjugé de couleur, Raimond
distingue trois âges de la colonie. Le premier âge remonte aux débuts de
l’établissement des plantations lorsqu’on introduisit des Africains pour
les cultiver. Les colons blancs vécurent alors avec des femmes africaines
et donnèrent naissance à une nouvelle humanité métissée :

« Ces premiers blancs vécurent avec ces femmes comme dans un


état de mariage ; ils en eurent des enfants. Quelques-uns touchés de la
tendresse et du soin de ces femmes, et entraînés par l’amour paternel,
épousèrent leurs esclaves, et, en les rendant libres par cet acte, ils légiti-
maient encore le fruit de leurs amours ou de leurs habitudes*. Le plus
souvent ils laissaient, en mourant, à ces enfants des possessions qu’ils
avaient cultivées. D’autres hommes, moins sensibles que ces premiers,
peut-être plus orgueilleux, peut-être enfin engagés déjà par des liens
indissolubles, se contentèrent d’affranchir les enfants ainsi que la
femme qui les avait mis au monde, et donnèrent à ces enfants des terres
et quelques esclaves.
Voilà, dans le premier âge de la colonie, ce qu’étaient les gens de
couleur libres.
* Louis XIV, dans son édit de 1685, ordonnait même à un maître d’épouser son
esclave, lorsqu’il en avait eu des enfants, s’il n’était déjà marié. (Voyez le Code noir). 5 »

Le second âge de la colonie est présenté comme suit :

« Lorsque la colonie fut un peu plus cultivée, et que le gouver-


nement commença à s’en occuper, on y fit passer quelques femmes
blanches pour y favoriser la population blanche ; mais à cette époque les
vertus de ces femmes qui passaient ainsi les mers paraissaient plus que
suspectes ; et leurs mariages avec les blancs n’eurent pas tout le fruit
qu’on s’en était promis. Les blancs leur préféraient des filles de couleur ;
et ceux qui ne prenaient pas ce dernier parti se choisissaient des femmes
parmi leurs esclaves, pour soigner leur ménage et leurs personnes ; ils en
faisaient leurs femmes, sous le titre de ménagère. Dès qu’elles avaient
228 L’aristocratie de l’épiderme

des enfants avec leurs maîtres, elles devenaient libres, ainsi que leurs
enfants, qui étaient toujours élevés comme les enfants libres. La facilité
avec laquelle on obtenait alors des terres incultes les mettait à portée
d’en donner à chacun de leurs enfants.
Tel a été l’état des gens de couleur libres au second âge de la
colonie.
Jusque-là on n’avait point connu le préjugé contre cette classe
d’hommes libres. Il n’y avait aucun déshonneur à les voir, à les fréquen-
ter, à vivre avec eux, à faire des alliances avec leurs filles, et on donnait
aux hommes de couleur des commissions d’officiers dans les milices 6. »

Le père de Julien, Pierre Raimond, a vécu au second âge de la


colonie. Né à Buanes-sur-Bahn, dans les Landes, en 1689, Pierre arriva à
Saint-Domingue en 1707 et s’installa à Bainet, dans le sud. Il épousa en
1726 Marie Bégasse, fille légitime et métissée d’un colon du premier âge.
Pierre Raimond constitua un douaire de 6 000 livres à sa femme et Marie
Bégasse apportait une dot de 15 000 livres. Pierre Raimond ne savait pas
écrire et n’a pas signé son contrat de mariage, tandis que Marie Bégasse
avait fait des études. La sœur de Marie, Françoise Bégasse, épousa elle
aussi un colon blanc, Barthélemy Vincent en 1738 7.
Dans l’Origine du préjugé, Julien Raimond précise que ce fut
au milieu du troisième âge de la colonie qu’apparut le préjugé de
couleur :

« C’est vers le milieu du troisième âge de la colonie que com-


mença le préjugé ; en voici l’origine. Les colonies, un peu avant la guerre
de 1744, avaient fixé davantage les yeux de la métropole, parce qu’elles
produisaient déjà beaucoup. Il y passa beaucoup d’Européens ; les
femmes même franchirent les mers en grand nombre, pour y chercher la
fortune dont elles étaient dépourvues ; des mères y menèrent leurs filles
pour les marier à de riches colons. Leurs vœux furent souvent trompés.
Comme elles venaient sans fortune, bien des jeunes gens qui passaient
dans les colonies pour y acquérir des richesses préféraient d’épouser des
filles de couleur, qui leur portaient en dot des terres et des esclaves,
qu’ils faisaient valoir. Ces préférences commencèrent à donner de la
jalousie aux femmes blanches.
Ces jalousies se changèrent en haine dans le troisième âge. On
voyait alors beaucoup de jeunes gens de familles, et un grand nombre
de cadets de noblesse qui passaient dans les colonies, épouser des filles
de couleur, dont les parents étaient devenus riches* et se trouver, par ce
moyen, aisés et à même d’augmenter leurs fortunes.
Julien Raimond passe à l’offensive 229

Telles étaient encore les choses à la fin du troisième âge des colo-
nies, à l’époque de 1749.
Cette époque ramena dans les colonies quelques jeunes gens des
deux sexes dans la classe des hommes de couleur, que leurs pères riches
avaient envoyés en France, pour les y faire élever et instruire. Les talents
d’agréments qu’ils avaient acquis, et leur fortune, ne servirent qu’à leur
attirer davantage la jalousie des blancs. On leur reprochait leur origine,
parce qu’on ne pouvait leur reprocher autre chose ; mais à cette époque
encore, des blancs honnêtes n’en épousaient pas moins ces filles de
couleur ; ce qui redoubla la rage des ennemis de cette classe. Cependant,
malgré leurs efforts et le mépris dont ils cherchaient à les couvrir, cette
classe s’augmentait, aux dépens même de la population blanche ; et
parce que beaucoup de blancs préféraient de vivre avec des femmes
noires, plutôt que d’épouser des femmes blanches, et parce que le petit
nombre de ces dernières était un autre obstacle à la population blanche.
* En 1763, on comptait plus de trois cents blancs, dont plusieurs gentilshommes,
qui avaient épousé des filles de couleur 8. »

Julien Raimond explique l’apparition du préjugé de couleur par la


concurrence qui apparut entre les colons établis, dont nombre d’entre
eux étaient métissés, et l’arrivée d’Européens cherchant à faire fortune
dans les colonies, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Ce fut
au quatrième âge que le préjugé de couleur s’imposa dans les mœurs et
la législation de la colonie. Raimond date ce quatrième âge des années
1760 :
« La paix de 1763 lui [au préjugé] donna de nouvelles forces. À
cette époque on vit revenir dans les colonies toute cette jeunesse de
couleur, qui avait reçu une bonne éducation, dont plusieurs avaient servi
dans la maison du roi, et comme officiers dans différents régiments.
Les talents, les qualités, les grâces, et les connaissances que la
plupart de ces jeunes gens possédaient, et qui faisaient la censure des
vices et de l’ignorance des blancs de l’île, furent la cause même de l’avi-
lissement où on les jeta. Les sots ne pardonnent pas l’esprit, ni les tyrans
la vertu. Aux humiliations dont les blancs accablèrent cette jeunesse de
couleur, ils cherchèrent à joindre des lois oppressives qui sanctionnas-
sent ces opprobres, qui étouffassent tous les talents et l’industrie de cette
classe 9. »

Notons que Julien Raimond était né au troisième âge de la


colonie, en 1744 à Bainet, et qu’il faisait partie de cette « jeunesse de
couleur qui avait reçu une bonne éducation ». En effet, ses parents
230 L’aristocratie de l’épiderme

avaient envoyé leurs enfants des deux sexes faire leurs études en
France. Julien fit les siennes à Toulouse et retourna à Bainet où on le
trouve, en 1766, s’occupant de ses indigoteries. Deux de ses sœurs,
Agathe et Elisabeth, restèrent en France où elles épousèrent des
Français, l’un de Toulouse, l’autre de Bordeaux 10.
Raimond rappelle succinctement la législation ségrégationniste
qu’il avait déjà présentée dans Supplique et Pétition des citoyens de
couleur, le 2 décembre 1789 11. Il précise ici que, lorsque les progrès du
préjugé en vinrent à rejeter les Blancs qui avaient épousé des femmes
de couleur dans la catégorie des sang-mêlé, certains d’entre eux se
réfugièrent en France, et que, par ailleurs, nombre de ses correspon-
dants furent victimes d’interdictions professionnelles pour cause de
couleur : « Pendant la guerre de 1766, et avant, messieurs Guillaume
Labadie, Jacques Boury, Jacques Delaunay, d’Avesne, et beaucoup
d’autres, avaient des brevets de capitaine et de lieutenant des milices :
en 1768 on les en dépouilla, quoiqu’ils eussent parfaitement servi en
cette qualité. Ce fut alors que la jalousie des blancs contre les gens de
couleur se déploya avec une fureur dont on n’a pas d’exemple 12. »
Lorsque l’origine fut mentionnée dans les actes officiels, la mère
de Julien Raimond apparut, en 1760, sous la mention « mulâtresse
libre » alors que rien de tel n’existait sur son acte de mariage 13.
Dans son texte, Raimond souligne que plusieurs gouverneurs ten-
tèrent de mettre un frein au préjugé, comme d’Ennery et Bellecombe à
l’époque du ministère de Castries (c’est ce dernier qui l’aida à passer
en France pour défendre la cause des libres de couleur, en 1784).
Raimond conclut son historique en insistant sur le caractère récent
de l’apparition du préjugé de couleur :

« Que résulte-t-il de tout ce que je viens d’exposer ? Plusieurs


vérités importantes.
1o. Que les hommes de couleur ne sont point, comme le répètent
éternellement les planteurs, des affranchis qui doivent leur liberté aux
blancs.
2o. Que le préjugé élevé contr’eux a une origine récente,
puisqu’elle ne date pas de plus de 30 années.
3o. Que ce préjugé est dû entièrement à la jalousie des femmes
blanches, et aux ordonnances impolitiques et tyranniques, par lesquelles
on a, depuis 1768, cherché à avilir les hommes de couleur.
4o. Que d’après ces considérations, la destruction de ce préjugé ne
Julien Raimond passe à l’offensive 231

peut être une innovation difficile, ni bien dangereuse, puisqu’elle ne fera


que remettre les gens de couleur libres en possession de droits, dont ils
jouissaient il y a 30 ans.
On a donc cherché à imprimer une fausse terreur à l’Assemblée
nationale, sur les effets de l’abolition du préjugé, mais n’est-ce pas par
des mensonges éternels que les colons blancs sont toujours parvenus à
égarer l’Assemblée nationale ? 14 »

Ce fut à partir du quatrième âge de la colonie que les théoriciens


du préjugé de couleur voulurent effacer l’ingénuité de cette nouvelle
humanité métissée : « ingénu » signifie, dans une société esclavagiste,
« né libre », et plus précisément « né de parents libres ». Raimond sou-
ligne un fait essentiel : l’ingénuité des libres de couleur leur est refusée,
et le mot « ingénu » remplacé, par l’effet des progrès du préjugé de
couleur, par celui d’« affranchi ». Différents moyens furent utilisés :
distinctions que la langue du préjugé introduisit, tutoiement que les
Blancs imposèrent aux sang-mêlé, politisation enfin de ce préjugé que
la législation ségrégationniste effectua.
La seconde question posée par Raimond fait état d’un projet du
Comité colonial de restreindre les droits de citoyen à certaines fractions
de la classe des libres de couleur :
« Doit-on accorder les droits de citoyen actif à tous les gens de
couleur libres ; et doit-on les restreindre à certaines fractions de cette
classe ?
On m’assure que le comité colonial, cédant en partie à la vérité, et
en partie au préjugé, doit, pour concilier tous les partis, proposer ce
mezzo termine, c’est-à-dire de n’accepter ces droits qu’à ceux qui
auraient atteint un certain degré de mélange de sang blanc, qui les
confonde avec les blancs, par la couleur de l’épiderme. Mais outre que
ce serait, encore une fois, violer le principe de l’égalité, comme il est
inutile de le démontrer, cette transaction avec le préjugé augmenterait
les divisions, loin de les diminuer, serait la source d’une foule d’injus-
tices, de haines et de jalousies ; d’où résulterait que la prospérité des
colonies serait retardée. Entrons dans des détails. 15 »

Cette information est essentielle : le Comité des colonies pré-


parait lui aussi le prochain débat à l’Assemblée nationale et s’orientait
vers une proposition ouvrant l’accès aux droits de citoyen à une cer-
taine catégorie des sang-mêlé : celle dont la couleur se confond avec les
Blancs.
232 L’aristocratie de l’épiderme

Raimond entre dans les détails de cette proposition qu’il a quali-


fiée de « violation des principes d’égalité » parce qu’elle transige avec
le préjugé de couleur. Après avoir défini les degrés de couleur établis
par le préjugé, Raimond analyse les aberrations prévisibles d’une légis-
lation privilégiant le blanchiment :

« Pour prouver les inconvénients de cette mesure, il est nécessaire


de bien expliquer ce qu’on entend par degré de couleur dans les colo-
nies. Le produit du blanc avec une négresse se nomme mulâtre. C’est le
premier degré.
Le produit du mulâtre, ou premier degré, avec le blanc s’appelle
quarteron. Et c’est le second degré.
Le produit du quarteron, ou second degré, avec le blanc, s’appelle
tierceron, ou troisième degré.
Le produit du tierceron, ou troisième degré, avec le blanc s’appelle
metis, ou quatrième degré.
À ce degré, la couleur de l’épiderme est parfaitement la même que
celle des blancs, les plus blancs de peau. Et dans ce mélange entre ce
même degré, leurs produits ne montreront jamais aucune nuance qui pût
faire apercevoir qu’ils sont nés d’Africains.
Le troisième degré offre bien rarement une différence dans la
couleur de l’épiderme, avec celle des blancs, et cette différence même
est presque insensible.
Le deuxième degré ou quarteron montre plus de variété. À ce
degré, il y a des individus qui sont aussi blancs que les Français les plus
blancs, et les plus bruns sont comme les peuples du midi de la France les
plus bazanés.
On appelle le produit de deux mulâtres, mulâtres francs, et leur
couleur est un peu plus claire que celle du mulâtre naturel.
On appelle le produit entre les seconds degrés ou quarterons, quar-
terons francs ; leur couleur est communément plus claire que celle du
quarteron naturel.
Il en est de même du tierceron ou troisième degré, et du métis ou
quatrième degré.
On donne le nom générique de gens de couleur à tous les
mélanges de ces différents degrés.
Maintenant que tous ces degrés sont bien connus, on doit voir,
d’après le préjugé, combien il doit être rare de parvenir au troisième et
quatrième par légitimité ; car, pour parvenir au second degré, ou celui de
quarteron, en légitimité, il ne faut qu’un blanc qui veuille se marier et
encourir le mépris de ses semblables ; au lieu que pour le troisième et
Julien Raimond passe à l’offensive 233

quatrième, il en faut deux ou trois. Or, il est évident qu’on trouvera bien
rarement ce nombre de blancs. 16 »

Une telle proposition favorisant le blanchiment compliquera les


mariages, puisque les Blancs et les Blanchis refuseront de se « mésal-
lier », en calculant les degrés de couleur qui en résulteraient :

« Mais, me dira-t-on, on n’exigera que le degré de couleur, sans


exiger celui de légitimité. Eh bien alors, qu’arrivera-t-il ?
1o. Vous récompenserez et élèveriez les enfants illégitimes, de
pères et de mères vicieux, ceux qui ont violé les bonnes mœurs au détri-
ment des enfants légitimes de pères et de mères vertueux ; en sorte que
le législateur récompenserait le vice et punirait la vertu.
2o. Ce n’est pas tout encore. Le législateur, par cette mesure, éloi-
gnerait du mariage et porterait les filles de couleur au libertinage ; car il
est bien clair qu’une fille, voulant avoir des enfants qui fussent réputés
blancs, préfèrerait de vivre en concubinage avec un blanc qui lui en pro-
curerait, que de se marier avec un homme de couleur qui semblerait la
dégrader. Ne serait-ce pas favoriser le concubinage au détriment du
mariage ? 17 »

Cette législation aberrante, qui introduirait dans les alliances le


calcul de la couleur des enfants, créerait des formes nouvelles de
mépris et d’aliénation au sein même des familles :

« Je suppose que la mesure du comité soit adoptée ; il en résultera


le trouble, la haine, la jalousie dans les familles.
Un frère et une sœur arrivent au même degré où il ne faut qu’une
alliance avec un blanc pour avoir des enfants reconnus citoyens actifs.
Le frère, d’après le préjugé, ne pourra épouser une blanche ; il épousera
donc une fille de couleur et ses enfants, qui seront germains avec ceux
que sa sœur aura eus d’un blanc, seront de condition différente ; les
derniers seront obligés de mépriser les premiers. Quel désordre cette dif-
férence ne portera-t-elle pas dans les familles ! On demande en France
une loi d’égalité de partage pour créer plus d’union dans les familles et
dans les colonies on en ferait une qui les désunirait, d’autant plus que ces
distinctions de rang sont plus cruelles que les distinctions de fortune.
Les meilleures lois sont celles qui peuvent détruire les haines et faire
régner les mœurs. 18 »
234 L’aristocratie de l’épiderme

Raimond a noté qu’une telle mesure inviterait des enfants à mépri-


ser leur mère et, de plus, instaurerait une inégalité entre les sexes au
détriment des femmes :

« Il arriverait encore, d’après cette mesure, que les enfants étant


plus proches du degré que leurs mères, les mépriseraient. Or, quels
troubles et quels désordres un pareil mépris des mœurs domestiques
occasionnerait dans les familles !
[...] Un citoyen français passe dans les colonies ; s’il y suborne une
fille, s’il vit avec elle dans un concubinage public, il ne perd aucun des
droits de citoyen français. Mais s’il épouse une femme vertueuse, s’il
pratique toutes les vertus civiles et morales, s’il est bon père, bon mari,
bon citoyen, s’il fait bien élever ses enfants, et qu’ils répondent aux
soins qu’il en a pris : eh bien, tout cela ne l’empêchera pas d’être
dégradé de tous les droits de citoyen, lui et ses enfants, si la femme qu’il
a épousée, née libre, tire son origine d’une femme qui aura été esclave !
L’injustice va encore plus loin car, si les enfants légitimes de ce premier
mariage sont encore mariés à des citoyens français, et qu’ils aient des
enfants légitimes, eh bien, ces enfants, à la seconde génération de légi-
timité, quoique Français, sont encore, ainsi que leurs pères, flétris par
l’opinion, dégradés des droits de citoyens et privés des avantages de la
société, quoique riches, propriétaires et contribuables.
Cependant Louis XIV, dans son édit de 1685, octroyait aux affran-
chis proprement dits, le droit de citoyen. Il faisait plus, il obligeait le
Français qui avait abusé de son esclave, de l’épouser et de légitimer ses
enfants, s’il n’était pas marié ; et la femme devenue libre par le fait du
mariage, était élevée à la condition de son mari, ainsi que ses enfants.
L’Assemblée nationale serait-elle moins juste qu’un despote ? 19 »

Raimond indique le critère que le législateur devrait retenir s’il


voulait faire une loi bonne : détruire le préjugé de couleur en en détrui-
sant la cause. Il fait l’éloge du métissage :

« Toutes ces mesures, soit pour le degré de couleur seul, soit pour
le degré de légitimité, soit les deux ensemble, seraient dangereuses et ne
feraient qu’entretenir le préjugé.
Il faut le détruire en entier, et l’on détruira la cause de toutes les
divisions actuelles. Déclarez que tous les sang-mêlés libres de la colonie
ont droit d’être citoyens actifs, alors beaucoup de blancs ne répugneront
plus à épouser des filles de couleur, parce qu’alors ces mariages ne les
écarteront pas des places ; alors les filles de couleur qui n’attendront que
Julien Raimond passe à l’offensive 235

de leur vertu leur alliance avec les blancs, la pratiqueront. Enfin ces
alliances devenues communes, peu à peu on s’y accoutumera et dans
vingt ans, j’ose le prédire, le préjugé sera effacé ; et si, comme je n’en
doute pas, des filles d’Europe épousent dans les colonies des hommes de
couleur, bientôt les mariages entre blancs purs seront en petit nombre et
les antiques prétentions qu’ils pourraient conserver seraient anéanties
par l’intérêt général de la majorité qui tendrait à les détruire. 20 »

Julien Raimond, lorsqu’il s’est marié, n’a point visé le « blanchi-


ment ». Il épouse en premières noces, en 1771, sa cousine Marthe
Vincent qui était, dans la langue du préjugé de couleur, quarteronne
libre, mais qui mourut quelques mois après son mariage. Il épousa
ensuite, en 1782, Françoise Dasmard, veuve d’un colon blanc nouvel-
lement arrivé à Saint-Domingue, Jacques Challe, dont elle eut trois
enfants. Françoise était, dans la langue du préjugé, une mulâtresse
libre. Le père de Françoise, Pierre Dasmard, avait vécu en concubinage
avec une de ses esclaves, Julie, qu’il affranchit. Il légitima les enfants
qu’il avait eus avec elle et en fit ses héritiers. À la mort de son premier
mari, Françoise avait hérité de ses plantations à Saint-Domingue et
d’une seigneurie en France 21.
Raimond réitère ensuite la question déjà formulée par Grégoire
dans sa Lettre aux philanthropes sur le droit de l’Assemblée nationale
à déléguer son pouvoir :

« L’Assemblée nationale peut-elle transmettre le droit de législa-


trice qu’elle tient de la nation à une partie de la population d’une
province, pour en user envers l’autre partie, sans que cette première
partie de la population dût rester assujettie aux lois qu’elle ferait pour la
seconde ?
[...] L’Assemblée nationale a-t-elle le droit de décréter l’état des
personnes de couleur libres, propriétaires, contribuables, différemment
de celui des blancs, d’assigner aux premiers une ligne de démarcation
qu’ils ne sauraient jamais franchir, et de les priver par ce moyen des
avantages de la société ? 22 »

Enfin, il pose la question du droit des opprimés à fuir un état d’op-


pression, comme l’avait également fait Grégoire :

« L’Assemblée nationale, comme législatrice, peut-elle, en forçant


des individus à obéir à des lois que ni eux ni leurs représentants n’au-
236 L’aristocratie de l’épiderme

raient consenties, les forcer encore à demeurer dans un pays où ces lois
ne lieraient qu’eux et ne pèseraient que sur eux ?
Si les colons blancs sont autorisés à faire seuls des lois pour les
hommes de couleur libres, etc., si ces lois ne sont obligatoires et ne
pèsent que sur eux, peut-on alors empêcher les hommes de couleur
d’émigrer avec leurs fortunes pour aller chercher ailleurs des lois plus
égales et plus justes ? 23 »

Avec une grande sensibilité et beaucoup d’intelligence politique,


Julien Raimond fait la démonstration des responsabilités des législa-
teurs et des conséquences de leurs décisions sur la transformation des
mœurs, l’apparition de passions nouvelles et destructrices, ainsi que
sur les formes d’aliénation dont seraient victimes les gens qui les
subiraient. Il propose aussi des critères permettant de répondre aux pro-
blèmes qu’il connait bien pour les avoir vécus et combattus.
Complétant la Lettre aux philanthropes de Grégoire, qui affirme
le caractère anticonstitutionnel de tous les décrets de l’Assemblée
nationale sur les colonies, Julien Raimond attire l’attention sur les aber-
rations d’une nouvelle proposition du Comité des colonies visant à
diviser la classe des libres de couleur. Il réclame l’égalité des droits
sans exclusion et fait l’éloge du métissage. Il réclame également, dans
le cas du maintien d’une politique ségrégationniste, le droit à l’émigra-
tion des victimes.
On a cru pouvoir interpréter les analyses de Julien Raimond
comme celles d’un théoricien du « vivre blanchement ». L’auteur de
cette interprétation, Didier Renard, a bien saisi l’apparition tardive du
préjugé de couleur au XVIIIe siècle dont il date les premiers signes dans
les années 1720, comme J. Raimond 24. L’auteur estime que le critère
de ségrégation selon la couleur a pu s’établir en fonction d’un « vivre
blanchement » : « C’est souvent un jugement qui déclare une couleur
de droit, qui se fonde sur ce qu’on peut appeler une possession d’état
de blanc. Il faut pour être reconnu blanc, être socialement accepté
comme tel, être reçu par des blancs, vivre comme eux. Vivre blanche-
ment, en quelque sorte 25. »
L’auteur attribue à Julien Raimond une volonté de « vivre blan-
chement » et généralise ce projet à la demande des libres de couleur
sous la Constituante. Or, Julien Raimond ne peut être considéré comme
aspirant à « vivre blanchement ». Il a dénoncé le préjugé de couleur,
en a fait, le premier sans doute, l’histoire écrite en ce qui concerne les
Julien Raimond passe à l’offensive 237

colonies françaises d’Amérique, l’a expliqué par le besoin de main-


d’œuvre esclave pour les plantations. Le préjugé de couleur a mis
Raimond à distance des Blancs ségrégationnistes. Il n’a pas cherché
à épouser une Blanche ni une blanchie. Au contraire, en se présentant
comme « citoyen de couleur », Raimond revendiquait sa couleur. Il a
aussi fait l’apologie du métissage. Il paraît bien difficile de voir en lui
le défenseur d’un « sous-racisme » en faveur de sa propre nuance de
couleur.
Raimond a fait ses études en France, mais depuis les débuts de la
Révolution, il n’a pas utilisé sa culture au service du système colonial
esclavagiste et ségrégationniste, mais au contraire pour en faire une
critique approfondie.
Il nous apparaît alors que ce que Didier Renard a noté concerne
bien davantage quelqu’un comme Moreau de Saint-Méry, colon
métissé, vivant blanchement, dissimulant son métissage et qui fut un
théoricien du néo-blanc.

Lettre de Brissot à Raimond

Les Observations sur l’origine et les progrès du préjugé des


colons blancs contre les hommes de couleur de Raimond contenaient
une Lettre de J. P. Brissot à M. Raymond, placée en introduction.
Brissot félicite Raimond pour ses Observations et lui conseille de
les publier d’urgence, afin d’éclairer les membres de l’Assemblée
nationale et de préparer le prochain débat sur la question. Il insiste sur
la nécessité que, cette fois, le débat ait lieu et ne soit pas escamoté par
les manœuvres du Comité des colonies, comme ce fut le cas jusque-là :

« Vous devez vous hâter de les publier car M. Barnave nous


menace d’une lecture très prochaine d’un plan très complet sur l’orga-
nisation générale des colonies. J’ai de la peine à croire que l’Assemblée
nationale veuille, pour la quatrième fois, adopter de confiance, et sans
aucune discussion, les idées de ce prête-nom des colons. Le masque est
tombé, l’homme est connu, et l’Assemblée nationale ne se laissera pas
sans doute entraîner, avec la même facilité, dans des mesures funestes ;
elle se déshonorerait si, étant avertie par les surprises précédentes, elle
cédait encore une fois à la ruse du comité colonial, qui ne manquera pas
de ne présenter son rapport que la veille du départ des flottes. 26 »
238 L’aristocratie de l’épiderme

Brissot dénonce à nouveau Barnave et considère, deux mois après


la publication de sa Lettre à Barnave, que le masque est tombé, que le
public sait désormais qu’il n’est que le « prête-nom » des colons. Il rap-
pelle la dernière manœuvre de Moreau de Saint-Méry, le 29 novembre,
lorsque ce dernier intervint pour demander l’urgence du vote et éviter
un débat. Or, il y avait si peu d’urgence que deux mois plus tard, la
flotte qui devait partir était encore au port : « Vous rappelez-vous avec
quelle insigne perfidie M. Moreau de Saint-Méry empêchait la discus-
sion et l’ajournement du décret du 29 novembre ? À l’entendre, tout
était dans le plus grand danger ; il n’y avait pas un moment à perdre ;
les instructions devaient partir sous huit ou dix jours. Deux mois
cependant se sont écoulés, la flotte est encore dans nos ports, et les ins-
tructions dans le porte-feuille du comité colonial. 27 »
La proposition de Brissot de confier à l’Assemblée législative sui-
vante le soin d’organiser définitivement les colonies exprime un refus
net d’une constitution spécifique pour les colonies, signifiant pour les
colons le maintien de l’esclavage et du préjugé de couleur. Elle exprime
aussi un sérieux déni de confiance à l’égard de l’Assemblée nationale
et de son Comité des colonies :

« Eh puis ! quelle confiance avoir dans un comité composé, en


partie, d’hommes ennemis, par intérêt, de la liberté et des principes, et
d’hommes dont l’ignorance et l’impéritie sont aujourd’hui mathéma-
tiquement démontrées ? En se confiant à des guides aussi infidèles, aussi
aveugles, l’Assemblée nationale risque de violer encore une fois ses
principes, d’égorger une foule d’honnêtes citoyens, de s’aliéner à jamais
les îles et de ruiner le commerce. 28 »

Il revient ensuite sur le texte de Raimond et le félicite de mettre en


garde les députés sur une proposition qui diviserait la classe des libres
de couleur :

« Je reviens à votre ouvrage. Je crois qu’il pourra servir encore


à écarter un projet que le comité a, dit-on, arrêté, pour en imposer aux
hommes peu éclairés, pour avoir l’air de concilier les intérêts de la
justice avec la passion des blancs : c’est de circonscrire le droit de
citoyen actif à un certain degré de sang-mêlé. Vous avez très bien prouvé
l’illusion et les funestes conséquences de cette idée barbare : elle allu-
merait dans les îles trois volcans au lieu d’un. C’est bien le moyen le
Julien Raimond passe à l’offensive 239

plus efficace d’armer les frères contre les frères, les enfants contre leurs
parents.
L’Assemblée nationale doit être juste envers TOUS, ou elle viole
ses principes et renverse la constitution : les hommes libres doivent être
TOUS au même niveau, ou l’on allume une guerre éternelle dans les
îles. Ses flambeaux brillent déjà ; on les doit à une équivoque des pré-
cédents décrets sur le sort des mulâtres. Les blancs cependant ne
parlent que d’échafauds, de gibets. Mais si, dans cette discorde, il est
des coupables, ce sont les blancs ; s’il est des rebelles aux décrets, ce
sont les blancs. 29 »

Il termine sa lettre en évoquant le combat d’Ogé :

« Le brave Ogé et ses compagnons ne demandent que justice et


l’exécution des décrets.
Je ne sais si, dans l’instruction que M. Barnave annonce, il est un
article pour sauver la vie des insurgents des fureurs de la vengeance ;
mais s’il l’avait oublié, j’espère que quelqu’ami de l’humanité se lèvera
pour demander que le seul corps législatif de France juge de cette insur-
rection et que les prétendus coupables lui soient renvoyés ; autrement
l’injustice et la haine feraient couler le sang le plus innocent. Il a déjà
coulé et ce crime ne doit-il pas forcer les législateurs qui vont pro-
noncer sur le sort de milliers d’hommes, à lire, à examiner avec une
sérieuse attention, votre ouvrage et ceux qui ont été publiés en faveur des
mulâtres. 30 »

Brissot prend la défense de l’insurrection armée d’Ogé et de ses


compagnons qui se battaient pour faire appliquer les décrets de
l’Assemblée nationale elle-même. Il utilise le terme insurgents pour
désigner les libres de couleur insurgés faisant, bien sûr, référence au
nom devenu glorieux des artisans de l’Indépendance des États-Unis. Il
proposait à l’Assemblée de ne pas abandonner ces nouveaux insurgents
mais de les renvoyer en France pour y être jugés.

Lettre de Raimond à Brissot

Cette lettre est le dernier texte publié dans les Observations sur
l’origine du préjugé par Raimond.
P.B.F. Laborde 31, l’un des Léopardins, député de la province du
240 L’aristocratie de l’épiderme

Sud à l’assemblée générale de Saint-Marc, venait de publier un texte


dans lequel il n’osait répondre à la lettre de Brissot à Barnave, mais se
limitait à critiquer quelques faits cités par Brissot concernant des libres
de couleur du Sud, dont Labadie. Raimond saisit l’occasion de faire
connaître en détail l’assassinat de Ferrand de Beaudière ainsi que les
violences exercées ensuite à l’encontre de libres de couleur de cette
province. Ces faits nous sont maintenant connus et nous ne reprendrons
pas les détails fournis ici par Raimond. Nous ne retiendrons que les
informations ayant un caractère nouveau.
Il est donc utile de savoir que ce fut ce texte de Raimond qui
révéla au public français les débuts de la guerre menée par les « colons
patriotes » contre les défenseurs des libres de couleur et ces der-
niers. Jusque-là, seuls les proches de Raimond pouvaient avoir eu
connaissance de ces faits par la lecture des lettres qu’il avait reçues de
ses correspondants.
Raimond nous apprend ici que c’est lui qui a fourni à Brissot des
éléments utilisés dans sa dénonciation de Barnave 32. Il prend ensuite la
défense de Labadie, dont P.B.F. Laborde se moque dans la langue du
préjugé de couleur, en s’en prenant à « sa tête crépue » :

« Je passe à la dénégation de P. B. F. Laborde sur les connaissan-


ces de Labadie. Il dit, et croit être plaisant : que la nature n’a pas mis
dans la tête crépue de Labadie, les connaissances de d’Alembert, le
génie de Buffon et l’érudition de nos historiens anciens et modernes, etc.
Cela est vrai. Mais la nature a-t-elle mis le génie et les connaissances de
ces grands hommes dans la tête unie et très simple de P. B. F. Laborde ?
Hélas ! pour se convaincre du contraire, il ne faut que lire sa lettre, qu’il
prend cependant grand soin d’affirmer être de lui.
Sans être égal à tous ces grands hommes, Labadie a su les
entendre, les concevoir et même les expliquer, et sa tête, quoique crépue,
est bien mieux meublée que celle de P. B. F. Laborde, et de beaucoup
d’autres blancs. 33 »

Dans le même registre, Laborde désigne Raimond, qu’il ne


nomme pas, « comme mulâtre, en parlant de celui qui vous a fourni
des faits ». Moreau de Saint-Méry utilise le même procédé : ce terme
« mulâtre » a, dans la langue du préjugé, un double usage. Il désigne,
comme Raimond vient de le rappeler, le premier degré de couleur,
produit du blanc et de l’Africain, mais également, de façon générique
et insultante, les sang-mêlé.
Julien Raimond passe à l’offensive 241

Apte au mépris et à l’humiliation, Laborde l’est aussi aux


coups et Raimond révèle qu’il fit partie du groupe qui manqua de peu
d’assassiner Labadie : « J’arrive à l’assassinat de Labadie ; on dit que
P. B. F. Laborde était un des complices : d’après cela vous jugerez de
l’intérêt qu’il avait à dénaturer les faits 34. »
Il révèle qu’à Paris, des assassins et leurs hommes de main cir-
culaient en toute liberté, bénéficiant, grâce à Barnave, de la protection
de l’Assemblée nationale elle-même !
Répondant aux calomnies de Laborde accusant les gens de
couleur de lâcheté, Raimond signale à ses lecteurs la parution, dans
Le Moniteur du 14 janvier 1791, d’un article évoquant l’insur-
rection conduite par Jacques Boury dans la province du Sud : « Si
P. B. F. Laborde avait pris la peine de lire l’article des colonies françai-
ses, dans le Moniteur du 14 janvier de cette année, il n’eût pas été si
prompt à tourner en dérision la bravoure des hommes de couleur ; il eût
vu dans cet article que 400 blancs avaient fui devant les mulâtres du
sud et abandonné trois pièces de canon 35. »
On peut lire dans Le Moniteur que le gouverneur démissionnaire
Peynier, avait quitté la colonie le 8 novembre pour France. À la date du
14 janvier, il était arrivé depuis plusieurs semaines. Ce même article
donne des informations concernant l’arrestation d’Ogé et de ses
compagnons, et précise que le gouverneur de Santo-Domingo va les
livrer au nouveau gouverneur Blanchelande : « C’est une chose bien
honteuse que l’empressement avec lequel on charge déjà les lettres qui
vont à Paris de l’interrogatoire de M. Ogé, avant qu’il puisse avoir été
interrogé. On écrit qu’il n’y a rien au-dessus des cruautés employées
par ce révolté pour forcer ses semblables à le suivre : voilà comme on
se plaît à calomnier quelquefois, d’une manière atroce, les malheureux
que l’on va pendre. 36 »
Cet article est très probablement la source d’information qui a
permis à Brissot de proposer de faire juger Ogé et ses compagnons, non
à Saint-Domingue, mais en France. Le terme insurgents se trouve dans
le passage suivant, relatant l’insurrection des libres de couleur de la
province du Sud :

« Le Sud est vivement agité par l’insurrection des mulâtres, qui,


dans cette partie, a eu de fâcheuses suites. Les habitants ont marché
contre eux au nombre de 400, avec trois pièces de canon de campagne,
mais l’affaire s’étant engagée sans aucune combinaison d’ordre, et les
242 L’aristocratie de l’épiderme

mulâtres ayant l’avantage du terrain, plusieurs blancs ont été tués, et


d’autres dangereusement blessés. L’épouvante s’est répandue et on s’est
retiré en abandonnant les pièces de canon qu’on a été chercher quelques
jours après, quand on su que les mulâtres avait changé de position.
Les habitants de Jérémie, craignant que les insurgents ne se
réfugiassent dans leurs montagnes, ont demandé des troupes de ligne ;
120 hommes du régiment sont partis par mer, sous le commandement
de M. Félix, capitaine du régiment du Port-au-Prince. M. Mauduit doit
être parti de Saint-Marc avec ses 200 hommes, pour joindre ce déta-
chement. 37 »

Des informations sur la guerre que les « colons patriotes » avaient


déclenchée contre les libres de couleur étaient publiées à la une du
Moniteur. Le ton de l’article n’était pas défavorable aux insurgés. Le
parti colonial commençait à perdre le monopole de l’information, lui
qui avait pris tant de soins pour cacher l’existence de la classe des libres
de couleur, ainsi que la situation de guerre civile que connaissait la
colonie à cette date
Le Moniteur publia des informations sur la situation de Saint-
Domingue en proie à la guerre civile, sur les insurrections de libres de
couleur, dont celle d’Ogé, et des extraits de lettres de la colonie et des
proclamations du gouverneur, des lettres des autorités de Santo-
Domingo, fournissant de précieuses informations, de janvier à avril
1791 38.
Raimond s’étonne que le gouverneur Peynier, arrivé en France et
connaissant la situation de Saint-Domingue, n’ait pas été entendu à
l’Assemblée nationale : « M. Peynier vient de Saint-Domingue, il a
dissous l’assemblée coloniale ; il a été forcé d’armer les gens de couleur ;
personne peut donner plus de lumières à l’Assemblée nationale ; cepen-
dant il est en France, à Paris même, et il n’est pas entendu. 39 »
Depuis le mois d’octobre 1790, Julien Raimond, Grégoire et
Brissot avaient ainsi précisé la position du côté gauche sur le problème
colonial en portant leurs efforts sur la nécessaire tenue d’un véritable
débat à l’Assemblée nationale. Ils défendaient la constitutionalité des
décrets de l’Assemblée selon les principes de la Déclaration des droits
et de réclamer les droits pour tous : ils prescrivaient ainsi le rôle que
devait tenir l’Assemblée elle-même.
Tenant compte de l’emprise du parti colonial sur l’Assemblée
nationale, ils affirmèrent que l’heure n’était pas venue de s’occuper de
Julien Raimond passe à l’offensive 243

l’organisation définitive des colonies et que cette question appartien-


drait à la prochaine législature.
Leurs efforts d’information se révélaient dans la publication de
ces textes décisifs et offensifs. Leur effort allait maintenant se porter
en direction de la Société des Amis de la Constitution qu’ils disputaient
à l’influence de Barnave, ce « prête-nom des colons ».
Chapitre 5

La Pétition nouvelle des Citoyens


de Couleur et la campagne
de la Société des Amis
de la Constitution, mars-avril 1791

La Société des Citoyens de Couleur prépara une pétition adressée


à l’Assemblée nationale et demanda à son président, Louis de Noailles,
de la recevoir. Ce que Noailles fit le 3 mars 1791.

La demande d’audition est rejetée, 4 mars 1791

La Pétition nouvelle rappelait que les décrets de l’Assemblée


n’avaient pas exclu, jusque-là, les libres de couleur des droits poli-
tiques, ce que l’Assemblée n’aurait d’ailleurs pu faire sans violer ses
principes : « N’était-ce pas encore une conséquence de vos principes
sur l’égalité ? N’avez-vous pas reconnu tous les Français libres, égaux
en droits ? Pouviez-vous faire deux classes d’hommes pour la couleur,
lorsque vous aviez brisé toutes les autres distinctions ? Pouviez-vous
consacrer une aristocratie de la couleur, après avoir rejeté dans le néant
l’aristocratie de naissance ? 1 »
Les pétitionnaires ajoutaient qu’ayant eu connaissance d’un
projet de décret qui menaçait de priver les citoyens de couleur de leurs
droits, ils réclamaient la protection de l’Assemblée et lui demandaient
de les entendre avant de prendre une telle décision.
Afin d’échapper aux persécutions, les pétitionnaires réclament
un refuge, une patrie protectrice, et affirment ne pouvoir les trouver
que dans l’Assemblée nationale lorsqu’elle applique les principes de
justice. Des commissaires doivent être envoyés dans les colonies ; c’est
La Pétition nouvelle des Citoyens de Couleur 245

le moment de mettre fin à la guerre que mènent les assemblées colo-


niales contre les libres de couleur :

« C’était avec le fer qu’on répondait et qu’on répond encore aux


mulâtres qui veulent ou réclamer, ou écrire, ou envoyer des députés en
France ! Où sera donc leur refuge ? Au milieu de cette persécution ? dans
le sein de cette assemblée qui veut essentiellement la justice et la
lumière ! – C’est au nom de cette justice universelle, sans laquelle il
n’est point de liberté, point de constitution, que les citoyens de couleur
demandent d’être entendus, lors du rapport de l’organisation des colo-
nies. Ils vous supplient de rendre un décret qui déclare positivement
qu’ils sont compris dans l’article quatre qui blâme la fausse et per-
fide interprétation de cet article faite par les corps administratifs et le
gouverneur de Saint-Domingue. Ils vous supplient d’enjoindre spé-
cialement aux commissaires qui vont partir pour Saint-Domingue,
d’employer tous les moyens pour faire jouir, dans toutes les îles, les
hommes de couleur des droits de citoyen actif, pour leur rendre la liberté
de s’assembler, de réclamer, d’écrire, d’aller où bon leur semble. Ils
vous supplient, enfin, de prendre de nouvelles mesures pour arrêter la
procédure effrayante qui menace les jours de leurs frères, que l’insurrec-
tion des blancs contre vos décrets a seule armés pour leur exécution et
l’exercice de leurs droits. Non, le crime ne peut être dans la différence
des latitudes ; ce qui est un devoir saint à Paris, ne peut être un forfait
près de la ligne. Ah ! Puissent vos sages décrets arriver assez à temps,
pour suspendre l’effusion de sang, rassurer les opprimés et rétablir la
paix ; votre nom sera béni dans les deux mondes par les hommes de
toutes les couleurs. 2 »

Le président de l’Assemblée proposa la date du 5 mars pour rece-


voir la Société des Citoyens de Couleur 3. Mais, le lendemain, Arthur
Dillon, député de la Martinique, remit en question la décision de la
veille, sous prétexte que le considérant du 12 octobre 1790 avait aban-
donné la législation sur les personnes aux assemblées coloniales : « Les
colonies n’ont accepté vos décrets qu’en stipulant que l’Assemblée
nationale ne se mêlerait jamais du sort des gens de couleur : votre
comité colonial vous a fait décréter, le 12 octobre dernier, que l’inten-
tion de l’Assemblée nationale était de ne jamais se mêler du sort de ces
gens-là, sauf la demande préliminaire des colonies. 4 »
Pétion et Mirabeau demandèrent la parole. Maury proposa de
fermer la discussion. Buzot et Le Chapelier rappelèrent qu’une déci-
246 L’aristocratie de l’épiderme

sion avait été prise la veille, et que l’Assemblée devait s’y tenir. Il y eut
quelque tumulte, puis l’Assemblée vota la levée de la séance. Ainsi le
rendez-vous pris le 3 mars fut annulé le 4 5.
Le 18 mars 1791, la Société des Citoyens de Couleur décidait de
publier le texte de sa pétition pour demander au Comité des colonies
de vérifier ses pouvoirs. Un Avertissement relatait les séances des 3 et
4 mars et mettait en lumière les manœuvres et les arguments de Dillon,
qui présentait les citoyens de couleur comme une espèce d’hommes en
état de domesticité, manipulés par une société de dangereux philan-
thropes vendus aux ennemis de la France : « Les députés des citoyens
de couleur ne lutteront point d’injures avec M. Arthur Dillon, ils le ren-
verront à la déclaration des droits pour lui apprendre qu’il n’y a plus
d’espèce d’hommes, et que ce langage insolent est abandonné à une
aristocratie proscrite. 6 »
Par ailleurs, l’argument qui consiste à faire du considérant du
12 octobre un texte de loi ne repose sur aucun décret de l’Assemblée :

« Quant à cette prétendue stipulation entre l’Assemblée nationale


et les colons, relativement aux citoyens de couleur, elle n’existe dans
aucun décret ; elle ne peut y exister, car ce serait un attentat à la consti-
tution et aux droits de la nation française. L’induction qu’on tire du
considérant qu’on a très artificieusement glissé dans le décret du
12 octobre a été si victorieusement détruite dans la lettre aux philan-
thropes de M. l’abbé Grégoire, et dans celle de J.-P. Brissot à
M. Barnave, qu’il est indécent de la reproduire, sans répondre à leurs
raisonnements.
Laisser aux blancs la législation sur les hommes de couleur, c’est
déclarer les colonies indépendantes, c’est allumer un foyer de guerre
éternelle qui ne finirait que par la destruction de l’une et l’autre classe,
et par conséquent des colonies françaises.
Ces vérités ont été si bien démontrées dans les divers écrits publiés
par les défenseurs des citoyens de couleur, qu’il est inutile d’y insister. 7 »

La Pétition nouvelle est accompagnée de pièces justificatives dont


un extrait des procès-verbaux des séances des 31 janvier et 3 février
1791 du Comité des colonies de l’Assemblée nationale uni au club
Massiac et présenté aux députés extraordinaires du commerce, en vue
de préparer le prochain débat sur l’organisation des colonies. Le texte
mérite d’être connu :
La Pétition nouvelle des Citoyens de Couleur 247

« Première question. Peut-on demander à l’Assemblée nationale


qu’elle prononce explicitement la continuation de l’esclavage. Réponse.
Non.
2e question. Doit-on, au contraire, demander une portion du
pouvoir législatif, pour les colonies, au seul effet de faire des lois sur
l’esclavage, les gens de couleur, nègres libres, et autres parties du
régime intérieur qui n’intéresse nullement la métropole ? Réponse. Non.
3e question. Doit-on se borner à faire, quant à présent, une simple
déclaration contre le système des amis des noirs ? Réponse. MM. les
commissaires observeront à MM. les colons de l’hôtel de Massiac, que
dans les cas où ils trouveraient de la contradiction entre les deux décrets
des 8 mars et 12 octobre, où ils jugeront que ces deux décrets sont insuf-
fisants pour assurer leurs propriétés ; le présent comité, d’après mûr
examen des décrets, appuiera toutes leurs démarches auprès du comité
colonial, pour faire proposer à l’Assemblée nationale un décret interpré-
tatif, dans lequel on tâchera de faire insérer tout ce qui pourra rassurer
les colons, et prévenir les troubles intérieurs dans les colonies. 8 »

La première question et sa réponse révèlent qu’à cette date, le


Comité des colonies et les colons de Massiac n’estimaient pas possible
que l’Assemblée constituante maintienne explicitement l’esclavage dans
les colonies. Il paraissait en effet difficile de violer aussi ouvertement
la Déclaration des droits. Mais le fait que la question ait pu être posée en
ces termes indique que certains envisageaient une telle violation.
La seconde question révèle une tension nouvelle par rapport aux
décrets précédents qui envisageaient d’abandonner la législation sur
l’état des personnes aux assemblées coloniales. Un flottement apparaît
ici avec une réponse négative. Une majorité semblait estimer qu’une
telle délégation du pouvoir législatif ne pourrait être accepté par
l’Assemblée constituante. Cela était nouveau et révélait une division
forte au sein du parti colonial en remettant en question la tactique
adoptée jusque-là par Barnave.
La troisième question révèle un consensus pour renforcer les
décrets assurant les propriétés des colons, y compris sur leurs esclaves,
et prévenant ceux qui étaient considérés comme fomenteurs de
troubles, à savoir la Société des Amis des Noirs.
En publiant ce texte, les rédacteurs de la Pétition nouvelle des
citoyens de couleur révélaient les hésitations du parti colonial.
L’offensive du côté gauche avait-elle été prise au sérieux ? En tout cas,
elle semblait avoir ébranlé les positions du parti colonial.
248 L’aristocratie de l’épiderme

Enfin, dans une note de l’Avertissement, on apprend qu’une cam-


pagne en faveur des libres de couleur était en train de prendre forme
dans les Sociétés des Amis de la Constitution : « Aux sociétés qui déjà
réclament en faveur des citoyens de couleur, joignez celle d’Angers,
dont l’adresse à été lue aux Jacobins. » 9
Voyons de plus près.

Julien Raimond rencontre Milscent.


La campagne en faveur des citoyens de couleur menée
par les Jacobins d’Angers, février-avril 1791
Claude Michel Milscent est né en 1740, à Saint-Domingue, d’une
famille venue d’Anjou. Devenu planteur dans la province du Nord, il
fut capitaine de la milice de sa paroisse et conduisit plusieurs cam-
pagnes de répression contre des esclaves marrons avec des soldats
libres de couleur. Il quitta Saint-Domingue au moment de la Guerre
d’Indépendance des États-Unis, en 1776, et n’y revint qu’en 1789.
Electeur, il fut élu par la paroisse de Grande-Rivière à l’assemblée pro-
vinciale du Cap organisée par Larchevesque-Thibaud. Il exprima ses
positions en faveur des libres de couleur. Mais ses rapports avec cette
assemblée devinrent si difficiles qu’il quitta Saint-Domingue le 2 juin
1790 et s’installa à Angers. Devenu membre de la Société des Amis de
la Constitution de cette ville, il écrivit des articles dans le journal Les
Affiches d’Angers, le 28 juin 1791, puis fonda son propre journal, Le
Creuset, et se fit connaître sous le nom de Milscent-Créole. Son journal
fut publié de juin à septembre 1791, date à laquelle il semble qu’il se
soit installé à Paris. Membre de la Société des Amis de la Constitution
de Paris, il créa un nouveau journal en juin 1792, qui prit le titre de
Revue du Patriote, puis quelques jours plus tard celui de Créole
Patriote. À partir du 23 décembre 1792, le Créole Patriote devint le
journal d’accueil de la Société des Amis de la Constitution de Paris.
Cette dernière ne disposait pas à cette date d’un journal, et Milscent
accepta de publier les comptes-rendus des séances et autres infor-
mations. Il publia une rubrique régulière, intitulée « Colonies », en
particulier sur les événements de Saint-Domingue 10.
L’Avertissement de la pétition des citoyens de couleur signale que
la Société des Amis de la Constitution d’Angers est intervenue en leur
faveur à une réunion des Jacobins de Paris. Les Amis de la Constitution
d’Angers publièrent une adresse à l’Assemblée nationale, le 8 mars
La Pétition nouvelle des Citoyens de Couleur 249

1791, et envoyèrent le lendemain une circulaire à toutes les sociétés


patriotiques du royaume, pour les informer du problème des libres de
couleur et demander leur soutien. 11 Leur rédacteur n’était autre que
Milscent lui-même.
Cette adresse réclamait des droits en faveur des libres de couleur,
en application des principes mêmes de l’Assemblée et dans l’intérêt de
la colonie livrée à la guerre. Elle informait l’Assemblée de l’exécution
d’Ogé et de ses compagnons au Cap :

« Mais ce n’est point seulement votre justice qu’ils réclament en


ce moment ; c’est cette humanité dont vous avez donné des preuves
si éclatantes, et qui vous a mérité à tant de titres, moins le nom de légis-
lateurs que celui de pères de la patrie.
Hélas ! les ennemis de tout bien vous laissent peut-être ignorer
qu’Ogé et ses braves compagnons, pour avoir voulu obtenir par la voie
des armes, ce qu’ils avaient inutilement réclamé vos décrets à la main,
ont perdu sur un échafaud leur misérable vie, ou gémissent sous le poids
des chaînes. Ils vous laissent ignorer, les cruels ! qu’il est défendu à tous
les hommes de couleur libres de se trouver plus de deux ensemble sous
peine d’être immolés sur le champ ; ils vous laissent ignorer, enfin, que
ceux d’entre les blancs qui s’intéressent à leur sort n’osent, sans s’expo-
ser aux plus grands dangers, ni prendre leur défense, ni vous faire
entendre leurs justes réclamations.
Ô législateurs ! partout des échafauds sont dressés ; partout des
bourreaux impitoyables tiennent la hache levée sur ces misérables vic-
times. Hâtez-vous de prononcer sur le sort de ces infortunés qui vous
tendent, d’au-delà des mers, des mains suppliantes. Hâtez-vous, le
temps presse ; prévenez le plus terrible des malheurs ; épargnez un
nouveau crime à l’Europe et un opprobre éternel au nom français. 12 »

Cette adresse fut, semble-t-il, l’une des premières sources qui


annonçait le martyre d’Ogé.
Le nom de Milscent n’y apparaît pas, mais un passage du texte,
celui qui souligne que les Blancs de Saint-Domingue s’intéressant au
sort des libres de couleur « s’exposent aux plus grands dangers », fait
allusion à ce que Milscent avait lui-même subi et se trouve plus détaillé
dans le texte suivant.
La circulaire informe les sociétés patriotiques des violences que
les libres de couleur subissent dans les colonies et soutient leurs récla-
mations. On y trouve un passage révélateur au sujet de Milscent :
250 L’aristocratie de l’épiderme

« Nos adversaires oseront-ils contester ces faits ? ils ne pourraient


nommer quelques blancs qui, après avoir essayé de marcher à la tête des
chasseurs de couleur, ont été forcés d’abandonner un service dont ils ne
pouvaient plus supporter la rigueur. Un seul blanc a résisté. Ce généreux
défenseur de la colonie a livré le chef des rebelles au gouvernement ;
partout où il s’est présenté, accompagné des hommes de couleur, la vic-
toire l’a suivi ; il a rétabli le calme, assuré les propriétés, et, pour prix de
tant de services, on l’a forcé de quitter sa patrie, d’abandonner ses pro-
priétés, pour avoir eu le courage de plaider la cause que nous soutenons.
Voilà donc comment on traite les amis de l’humanité ! La révolu-
tion se fait à Saint-Domingue dans le sens contraire qu’elle s’opère en
France ; à mesure que nous avançons vers la liberté en Europe, à Saint-
Domingue on resserre les chaînes de la tyrannie et l’on propage l’esprit
de persécution. 13 »

Ce passage évoque un épisode de la vie de Milscent, planteur


esclavagiste et capitaine de la milice de sa paroisse, dont les sol-
dats étaient des libres de couleur. Le capitaine Milscent réprima des
esclaves marrons, apprit à connaître les libres de couleur de sa milice et
défendit les propriétés et l’ordre esclavagiste de la colonie. Il fut l’un
des rares officiers blancs à commander de telles expéditions de main-
tien de l’ordre. Milscent laisse entendre que l’estime qu’il acquit dans
ces combats à l’égard des soldats de couleur le conduisit à prendre leur
défense.
Ce texte révèle aussi que Milscent partageait avec Julien Raimond
l’analyse des causes des troubles de Saint-Domingue : la prise de
pouvoir par les « colons patriotes » était un mouvement contre-révolu-
tionnaire qui resserrait « les chaînes de la tyrannie » contre les libres
de couleur et les colons qui prenaient leur défense. On se souvient
qu’en 1789, le colon Ferrand de Beaudière fut exécuté pour avoir aidé
les libres de couleur à rédiger leurs réclamations. En 1790, le colon
Milscent dut quitter la colonie parce qu’il avait pris leur défense.
Dans ce même texte, Milscent avait indiqué le caractère explosif
de la situation à Saint-Domingue :

« Ne vous y trompez pas, frères et amis, le silence paraît régner ;


mais c’est celui du désespoir. La rage et la vengeance sont dans tous les
cœurs. La moindre étincelle va causer un embrasement général si les
hommes de couleur restent plus longtemps livrés à la discrétion des
blancs.
La Pétition nouvelle des Citoyens de Couleur 251

Encore quelques instants, vous verrez les habitants de couleur


préférer d’abandonner leurs propriétés, pour recouvrer le premier, le
plus imprescriptible des droits, la liberté. Ils affranchiront leurs nègres,
se coaliseront avec eux.
La guerre la plus terrible éclatera de toutes parts, et pour prix de
tant d’injustices, il ne restera aux blancs qu’à pleurer sur le ravage
de leurs propriétés, la ruine de l’agriculture, la destruction de leur
commerce, la subversion de la colonie. 14 »

Dans sa correspondance avec ses frères de Saint-Domingue,


Julien Raimond fait état de sa rencontre avec Milscent, et explique les
raisons de son anonymat :

« Plusieurs autres ouvrages ont paru en faveur de notre cause ; un,


surtout, ayant pour titre Pétition de Mina, décrit toutes les atrocités
commises par les blancs à notre égard, et donne les plus grandes lumiè-
res sur tout ce qui s’est passé à Saint-Domingue ; cet ouvrage est de
M. Milscent Créole blanc et témoin oculaire ; il a beaucoup travaillé
pour notre cause sous l’anonyme, parce qu’il craignait que ses biens au
Cap fussent ravagés par ses compatriotes blancs ; mais aujourd’hui il
pense qu’il n’aura plus rien à craindre, et que nos droits nous seront
rendus. 15 »

Connaissant les violences dont étaient capables les « colons


patriotes », Julien Raimond a fort peu mentionné le nom de Milscent,
qu’il a pourtant bien connu de 1791, semble-t-il, jusqu’à son arrestation
en septembre 1793.
La circulaire des Amis de la Constitution d’Angers fut envoyée
à de nombreuses sociétés patriotiques dont nous connaissons les
réponses favorables. Ainsi, ce furent les Amis de la Constitution
d’Angers qui prirent la tête de la campagne en faveur des droits des
libres de couleur, parce que les Jacobins de Paris, noyautés par Barnave
et ses amis du parti colonial, n’étaient pas en état de le faire. L’offensive
du côté gauche avait trouvé, avec Milscent, un soutien efficace.
La campagne des Amis de la Constitution d’Angers fut soute-
nue par les Amis de la Constitution de dix-sept villes et bourgs qui
répondirent à la circulaire dans le courant des mois de mars et avril
1791. Il s’agit, du sud au nord, des sociétés de Saint-Tropez, Uzès,
Montauban, Bordeaux, Libourne, Saint-Étienne, Riom, Niort, Bourg-
en-Bresse, Pontarlier, Vannes, Lorient, Le Mans, Fougères, Verneuil,
252 L’aristocratie de l’épiderme

Lisieux, Coutances. Ces sociétés s’engageaient à envoyer une adresse


à l’Assemblée nationale 16.
Par ailleurs, la Société des Amis des Noirs reçut, dans le courant
du mois d’avril, les réponses des Amis de la Constitution d’Aurillac
et des 31 sections de la ville de Lyon, en faveur des droits des libres
de couleur, de la société populaire de Condrieu et du Cercle social de
Paris 17.
Au total, en mars et avril 1791, cette campagne reçut le soutien de
23 sociétés dans 22 lieux, dont 21 sociétés des Amis de la Constitution
et 2 sociétés populaires, celle de Condrieu et le Cercle social de Paris.
Le travail des Amis de la Constitution d’Angers s’était révélé d’une
efficacité remarquable. Le côté gauche, sur le problème colonial, avait
réussi àu se faire entendre grâce aux Amis de la Constitution qui, dans
les départements, faisaient pression sur ceux de Paris.

J. Raimond écrit à ses frères de Saint-Domingue,


4 mars 1791

Cette lettre de Raimond à ses frères de Saint-Domingue éclaire


la tactique du côté gauche, élaborée depuis le mois d’octobre 1790.
Raimond indique qu’il a trouvé quelqu’un pour passer des informations
entre les deux rives de l’Atlantique :

« Vous m’aviez demandé de vous envoyer quelqu’un de confiance ;


je l’ai trouvé cet homme qui va nous devenir si utile ; mais il a fallu
l’intéresser, comme cela était juste, puisque, pour remplir nos vues, il
quittera une épouse chérie, des enfants, une famille enfin ; ce n’est pas
tout, il a fallu qu’il fit une pacotille assez considérable pour avoir une cer-
taine consistance dans ce pays ET POUR AVOIR LE MOYEN DE
PASSER SANS RISQUES DES ÉCRITS IMPRIMÉS que nous lui
avons remis pour vous, écrits que j’ai numérotés afin que, commençant
par le premier no, vous puissiez voir ce que nous avons fait, et la marche
que nous avons tenue, depuis le moment que je me suis adressé à
l’Assemblée nationale. Vous trouverez et on vous remettra six paquets
semblables, contenant chacun trente ouvrages différents que vous vous
communiquerez ; il y a deux paquets pour chaque partie de l’île. 18 »

Ce négociant qui acceptait de prendre ces risques, en dissimulant


dans ses ballots de marchandises des paquets de documents était le
La Pétition nouvelle des Citoyens de Couleur 253

commerçant Mahon. Raimond demandait à ses correspondants de


l’aider à écouler sa pacotille et de lui confier documents et fonds qui
devaient financer les publications de la Société des Citoyens de
Couleur. Il souhaitait tenir la promesse faite à l’Assemblée consti-
tuante, depuis le 22 octobre 1789, d’un don patriotique de six millions
de livres offert par les libres de couleur de Saint-Domingue.
À cette date, Raimond envisageait d’unifier la lutte en l’élargis-
sant aux trois provinces de l’île, ce que des insurgés du Sud avaient déjà
préparé en ralliant les refuges de la province de l’Ouest 19.
Dans cette même lettre, Raimond fait un historique des difficultés
et des échecs rencontrés par la Société des Citoyens de Couleur de Paris
depuis l’année 1789, de l’abandon de Joly, leur premier défenseur, mais
aussi du changement récent qu’il attribue aux interventions et aux
efforts de Grégoire et de Brissot, sur lesquels il fonde de nouvelles
espérances :

« Mais enfin, la cause commence à s’éclaircir par de nouveaux


efforts que MM. Brissot, l’abbé Grégoire, Pétion de Villeneuve, députés
à l’Assemblée nationale viennent de faire, par les nouveaux ouvrages
que vous verrez et d’autres encore qui vont les suivre ; car ces patriotes
sont d’un zèle étonnant, et si quelque chose peut mettre un obstacle
à leurs productions, c’est que l’argent me manque pour l’impression
de tous leurs ouvrages. Cependant, comme j’ai senti que nous touchions
au moment décisif, j’ai cru devoir tout promettre, persuadé que vous ne
m’abandonneriez pas, ainsi que votre cause qui ne peut se gagner
qu’ici 20. »

Raimond précise que la lettre de Brissot à Barnave a influencé


le décret du 29 novembre annonçant un prochain débat. Raimond
concentre tous ses efforts sur les préparatifs de ce débat et invite ses
correspondants de Saint-Domingue à envoyer leurs délégués pour y
participer :

« La dernière lettre de M. Brissot à M. Barnave a valu le dernier


décret de l’Assemblée Nationale ; qu’il sera envoyé des commissaires
dans les colonies, avec 6 000 hommes de troupes et des vaisseaux, les
premiers pour prendre connaissance de tout et en faire leur rapport à
l’Assemblée Nationale, et les autres pour maintenir l’ordre et la paix.
L’Assemblée Nationale a décrété en outre que les colonies n’étant pas
assez éclairées pour faire, comme elles l’avaient prétendu, leur constitu-
254 L’aristocratie de l’épiderme

tion et leurs lois intérieures, l’Assemblée nationale allait, pour les aider,
décréter des instructions qu’elles suivraient, et qu’après, l’Assemblée
nationale déciderait en dernier ressort. Voilà donc votre sort en bonnes
mains, puisqu’il est entre celles de l’Assemblée Nationale, ce n’est donc
qu’ici que vous pouvez obtenir justice, et on est disposé à vous la rendre ;
mais mes chers compatriotes, ne vous endormez plus sur mes avis,
croyez-moi, je suis sur les lieux et vois ce qu’il y a à faire ; et si vous ne
vous en rapportez pas à moi qui soutient tout aujourd’hui, envoyez-moi
quelques collègues adjoints et ils agiront avec moi. 21 »

Raimond fournissait des informations à ses nouveaux alliés,


Grégoire, Brissot, Pétion et Clavière, qui publiaient des textes :

« MM. Brissot, l’abbé Grégoire, Pétion de Villeneuve et Clavière


sont les seuls, comme vous le verrez par les imprimés que je vous
envoie, qui ont continué à défendre notre cause avec un zèle incompré-
hensible ; ma faible plume n’est occupée qu’à leur fournir des notes et
des idées, et vous le verrez par la citation du digne Labadie. Vous devez
regarder ces hommes rares en vertus et en talents (car rien n’est plus fort
de choses que les lettres de M. Brissot et l’abbé Grégoire) comme vos
plus chauds défenseurs, et à ce titre vous sentirez ce que vous leur devez.
Ce n’est assurément pas l’intérêt qui les guide, car ils ne m’ont jamais
rien fait pressentir à ce sujet, mais vous devez sentir ce qu’ils méritent.
Les quatre ouvrages qui ont le plus fait d’effet à notre cause sont la lettre
de M. Brissot, celle de l’abbé Grégoire aux philanthropes, le discours de
M. Pétion et les dernières réflexions de M. Brissot sur le décret du
12 octobre dernier. 22 »

Les rapports privilégiés que J. Raimond était parvenu à établir


avec Grégoire et Brissot permettent de comprendre que ce ne fut pas
la Société des Amis des Noirs, en tant que telle, qui prit la décision de
passer à l’offensive sur le problème colonial, en prenant la défense de
la cause des citoyens de couleur. Seuls quelques-uns d’entre eux s’en-
gagèrent sur cette voie : Brissot, Pétion, Clavière. Le financement de
leurs textes par Raimond en est une preuve : ce n’était pas la Société
des Amis des Noirs qui avait décidé ces publications, mais leurs auteurs
susnommés, qui avaient choisi de défendre cette cause, avec l’aide de
Raimond. Dans cette même lettre du 4 mars 1791, J. Raimond évalue
à vingt-cinq mille livres les dépenses qu’il avait déjà engagées pour ces
publications 23.
La Pétition nouvelle des Citoyens de Couleur 255

Raimond informait encore ses correspondants que Daniel Lescal-


lier avait été pressenti comme commissaire à Saint-Domingue, en
application du décret du 29 novembre 1790. Il précisait qu’il l’avait lui-
même rencontré à plusieurs reprises et que ce dernier s’était déclaré
partisan des droits politiques des libres de couleur. Cette perspective, si
elle se réalisait, leur était favorable 24.
Il prévenait ses correspondants que leur cause ne serait proba-
blement pas entendue par l’Assemblée actuelle, mais par celle qui lui
succèderait. Il fallait préparer la venue des commissaires qui pourraient
éclairer la nouvelle assemblée, ce qui nécessiterait un délai d’au moins
huit mois :
« Dans une de mes précédentes très détaillée, je vous faisais obser-
ver qu’il y avait toute apparence que la présente législature de France ne
jugerait pas notre affaire, mais que la prochaine le ferait. J’en suis plus
convaincu d’après le dernier décret qui envoye des commissaires dans
les Colonies. Vous jugerez qu’avant leur mission remplie et leur retour,
il s’écoulera près de huit mois. Il faut donc à cette époque que nous
soyons prêts ici ; et vous n’avez pas de temps à perdre pour les députés
que vous aurez à envoyer, ou à nommer légalement ; pour faire passer
des fonds, pour suivre avec plus de fruit que nous n’avons jamais fait,
notre affaire ; pour pouvoir faire beaucoup d’ouvrages et les faire distri-
buer avec profusion. 25 »

La tactique proposée par Raimond se précisait. En tenant compte


du décret du 29 novembre 1790, il s’agissait pour lui de préparer le
débat annoncé sur les instructions, afin d’organiser les colonies, et cela
sans illusion, puisqu’il ne fallait rien espérer de la Constituante. La
mission des commissaires envoyés dans les colonies imposerait un
délai qu’il fallait mettre à profit en organisant, à Saint-Domingue, le
don patriotique et les soutiens financiers réclamés par Raimond. Restait
à envoyer une délégation de libres de couleur.
Quatrième partie

Vers la constitutionnalisation
de l’esclavage et du préjugé de
couleur par la Constituante.
Mars 1790 - Mai 1791
Chapitre premier

La contre-offensive
de Moreau de Saint-Méry

L’offensive du côté gauche était parvenue à ouvrir un espace


public de débat et avait même gagné des points en introduisant des
doutes au sein du parti colonial lui-même. Moreau de Saint-Méry
publia ses Considérations présentées aux vrais amis du repos et du
bonheur de la France, à l’occasion des nouveaux mouvements de
quelques soi-disant Amis des Noirs, texte daté du 1er mars 1791, mais
qui ne fut diffusé qu’au début du mois d’avril. 1 Ce texte mérite une
analyse détaillée.
Dès l’introduction, une calomnie contre Bartolomé de Las
Casas se signale à notre attention : « Après l’éloquent plaidoyer de Las
Casas, qui crut servir mieux la cause des Indiens de l’île Espagnole
(aujourd’hui Saint-Domingue), en favorisant l’usage introduit dès 1503
de les remplacer par des esclaves africains, il s’écoule un siècle avant
que cet usage eût été critiqué 2. »
Moreau répond une nouvelle fois à Grégoire, qui loue les efforts
de Las Casas en faveur de l’unité du genre humain et réitère la célèbre
calomnie consistant à affirmer que Las Casas aurait justifié la mise en
esclavage des Africains dans les colonies d’Amérique 3.
La réapparition de ce débat sur Las Casas pendant la Révolution
est remarquable et rouvre le grand procès de l’unité du genre humain.
On sait que Grégoire y accorda une grande importance et consacra, plus
tard en 1800, une Apologie de Barthélemy de Las Casas répondant aux
calomnies du parti colonial qu’il avait entendues depuis 1789. 4
260 L’aristocratie de l’épiderme

Les Amis des Noirs sont la cause des « troubles des colonies »

Les trente premières pages de ce texte concentrent des accusa-


tions d’une grande violence contre la Société des Amis des Noirs.
L’auteur raconte que depuis la création d’une Société des Amis des
Noirs à Londres, en 1787 5, quelques Amis des Noirs furent députés
au Parlement de Londres et à l’Assemblée constituante. De ce moment
commencèrent ce qu’il désigne par les « troubles des colonies » :

« C’est de cet instant qu’il faut compter les troubles des colonies,
parce que c’est alors que le germe en fut conçu. Il a pris naissance dans
une foule d’écrits où l’on a prêché, conseillé et désiré la révolte des
esclaves ; où l’on a vomi les plus horribles imprécations contre les habi-
tants des colonies, contre les commerçants, & cherché tous les moyens
de propager une doctrine qui incite des milliers d’hommes à s’entr’égor-
ger, qui tend à dépeupler des isles entières, & qui ne doit avoir pour
terme que la ruine des empires. 6 »

La première accusation que porte l’auteur contre les Amis des


Noirs est de « prêcher, conseiller, désirer la révolte des esclaves ». Or
nous savons que rien de tel n’animait la Société des Amis des Noirs
qui, colonialiste et désireuse d’améliorer le système colonial, menait
campagne en faveur du remplacement de la traite des Africains par
l’élevage d’esclaves dans les colonies et leur affranchissement à long
terme. Moreau ne l’ignorait pas. Il n’a pas écrit que les projets de cette
société avaient pour conséquence de favoriser une révolte des esclaves,
mais que cette société prêchait cette révolte. Il nous invite alors à poser
la question suivante : pourquoi déforme-t-il les objectifs de cette
société ?
La cause supposée étant indiquée, les événements s’enchaînent :
les écrits des Amis des Noirs ont provoqué la crainte des planteurs
et « la révolte » : « Enfin la révolte éclata en Martinique, puis à
S. Domingue, & à la Guadeloupe ; partout il fallut employer la sévérité,
la rigueur des châtiments & punir des hommes que leurs soi-disant
amis de France & surtout d’Angleterre envoyaient au supplice pour
prix du meurtre de leurs maîtres. 7 »
L’auteur ne précise pas qui se révolte, mais en affirmant que « la
révolte » est partout, il invite son lecteur à imaginer que les esclaves
se sont révoltés dans ces trois colonies. Or, nous savons que s’il y eut
La contre-offensive de Moreau de Saint-Méry 261

bien une préparation de révolte d’esclaves et de libres de couleur à la


Martinique, elle fut éventée à la fin du mois d’août 1789 et réprimée
avant d’avoir éclaté.
Moreau narre la création de la Société des Citoyens de Couleur,
colons américains, qui s’était formée chez l’avocat Joly, en la présen-
tant comme un « nouveau genre de tourment pour les colonies ». Il y
brosse un tableau humiliant de ses membres :

« 80 individus dont quatorze se disaient de la Martinique, quatre


de la Guadeloupe, un de la côte d’Afrique, un des îles de France & de
Bourbon, & environ 60 de Saint-Domingue, s’étaient présentés chez un
notaire. On voit que de quatorze colonies françaises, 10 n’avaient per-
sonne parmi les 80 délibérants. Mais dans ceux-ci, il se trouvait une
femme, puis des hommes venus en France en bas âge ; d’autres qui
n’avaient ni domicile, ni bien aux colonies ; des mineurs, des domes-
tiques, des esclaves ; enfin des hommes illégitimes qui n’ayant point de
nom de famille, prenaient celui de leurs pères putatifs, & y ajoutaient
des qualifications de noblesse, pour réunir le ridicule à l’imposture. 8 »

Moreau n’a pas résisté à l’insulte suprême, pour les ségréga-


tionnistes comme lui : il traite ces personnes d’esclaves et d’hommes
illégitimes, affirmant ainsi leur « origine » et induisant leur « nais-
sance » africaine et leur bâtardise.
Depuis le mois d’octobre 1790 il a bien noté l’offensive du côté
gauche et la qualifie de « nouvelle conjuration ». Il mentionne la publi-
cation successive de la Lettre aux philanthropes de Grégoire, la Lettre
à Barnave de Brissot et les Observations sur l’origine et les progrès du
préjugé des colons blancs contre les hommes de couleur de Raimond :

« Telle est la nouvelle conjuration de quelques individus contre la


fortune publique, contre le repos & la grandeur de la France. Elle repa-
raît au moment où l’on rédige au comité colonial, les instructions
promises le 29 novembre dernier pour accélérer l’organisation des colo-
nies, & c’est au moment où elles seront discutées dans l’Assemblée
qu’on projette de redoubler d’efforts. On compte principalement sur
l’audace qu’on met à soutenir que la paix ne sera jamais rétablie aux
colonies, si l’Assemblée nationale ne fait pas des citoyens actifs des
gens de couleur ; si ceux-ci dès à présent & les Nègres esclaves ensuite
ne forment pas un peuple régi par les seules règles de la liberté & de
l’égalité primitive. C’est, dit-on, pour avoir méprisé ces principes, les
262 L’aristocratie de l’épiderme

seuls que la raison puisse avouer, que les colonies sont en péril ; c’est de
la faiblesse de l’Assemblée nationale que les Colons tirent leurs nou-
veaux droits pour être impunément despotes, & pour menacer l’état. Hé
bien, moi, j’ai pris la plume pour démontrer qu’il ne s’est rien passé aux
colonies qui n’y ait été produit par les amis-des-noirs, & que la France
est en danger, si elle ne fait pas cesser des déclamations produites par un
délire prétendu philosophique. 9 »

Après cette introduction, où le problème des droits des personnes


est considéré comme la cause des « troubles des colonies », une pre-
mière partie intitulée « Il ne s’est rien passé de désastreux aux colonies
depuis 1789 qui ne soit l’effet des ouvrages & des démarches des amis-
des-noirs », énumère dans une longue litanie, tout ce qui s’est passé
dans les colonies, en l’attribuant aux Amis des Noirs.
Il précise que les réclamations des libres de couleur pour obtenir
l’égalité des droits sont inacceptables :

« Le mois de novembre ne fut pas moins orageux à Saint-


Domingue. L’assemblée paroissiale du Petit-Goave s’étant formée le 15
pour nommer des électeurs, les gens de couleur y demandèrent leur par-
faite assimilation aux blancs. On leur fit sentir l’impossibilité d’accéder
à leurs vœux ; mais le lendemain 16, ils les renouvelèrent d’un ton fort
éloigné de la prière. Le 18 on se vit forcé de s’assurer de 5 d’entre eux,
& il y en eut un sixième arrêté, portant un signal de ralliement pour les
hommes de cette classe, ce qui força de les désarmer tous. 10 »

Nous avons déjà vu Moreau justifier « le ressort caché de la


machine coloniale » dans la double distance que le préjugé de couleur
doit établir entre les esclaves les libres de couleur et les Blancs 11. Pour
convaincre son lecteur, qui se trouve en France, il l’exprime au milieu
d’une énumération prolixe de révoltes d’esclaves et autres visions ter-
rifiantes. La méthode de Moreau consiste précisément à décourager les
défenseurs des principes devant une telle avalanche de « réalités » plus
atroces les unes que les autres.
Le récit qu’il offre de l’expérience d’Ogé est révélateur de sa
manière de rendre les Amis des Noirs responsables des troubles. Ogé
est tout d’abord présenté comme un criminel : « Ogé était en France
à l’époque de la révolution. Il s’y était réfugié après son évasion de la
colonie où un arrêt du conseil de Saint-Domingue l’avait condamné au
carcan pour voies de fait commises contre un blanc. 12 »
La contre-offensive de Moreau de Saint-Méry 263

Après cette calomnie introductive il fait d’Ogé, dont on vient d’ap-


prendre en France la condamnation et l’exécution, l’« un des chefs des
assemblées tenues à Paris chez M. de Joly, l’un de ses acolytes ». Une
précision d’ordre psychologique le dépeint comme un « impatient » qui
se laisse « aller quelquefois jusqu’à la menace ». Nous avons vu que
l’historiographie a repris cette peinture psychologisante. Une petite
incise établit un lien entre lui et Brissot : « Ogé était en relation avec
M. Brissot de Varville. Ogé s’est rendu à la Nouvelle Angleterre où
M. Brissot a séjourné, & c’est de là qu’il est passé à Saint-Domingue 13. »
À Saint-Domingue, « Ogé et ses brigands assassinèrent et pil-
lèrent », « Ogé commettait des horreurs ». Moreau affirme qu’Ogé a été
manipulé par Brissot, la Société des Amis des Noirs devenant ainsi res-
ponsable de l’expédition d’Ogé à Saint-Domingue « Mais tous ces
points n’offrent plus de difficultés dès qu’on se ressouvient qu’Ogé a
été endoctriné, prêché, promené par Messieurs de Joly et Brissot de
Varville. 14 »
Moreau procède par rapprochements successifs et conclut :

« Qu’on rapproche maintenant de la doctrine des amis-des-noirs,


tout ce qui s’est passé aux colonies depuis 18 mois de la part des affran-
chis & des esclaves, & qu’on doute après si ce n’est pas l’effet
nécessaire de leurs démarches, de leurs écrits. Partout ce sont leurs doc-
trines qu’on invoque ; on répète là ce qu’ils disent ici ; les insurrections
s’y reproduisent comme leurs attaques en Europe ; les hommes de
couleur qui sont en France propagent leur système par leur correspon-
dance, & l’éloignement n’est point un obstacle. Je le soutiens, eux seuls
ont élevé des questions qui devaient produire un mouvement dont les
suites n’étaient pas calculables ; eux seuls ont ravi le repos aux Colons
sans avoir rien procuré que des châtiments & des supplices à ceux qu’ils
ont portés à la révolte ; eux seuls ont excité ces alarmes, ces soupçons
qui sont toujours prêts à faire naître des mesures violentes ; eux seuls en
un mot menacent encore les colonies & l’état entier des plus grands
maux ; & en le prouvant j’aurai encore occasion de montrer que ce sont
eux qui nous tiennent sous le couteau depuis 1789. 15 »

Moreau a ainsi énoncé trois thèses : les Amis des Noirs sont la
cause des « troubles des colonies » ; les Amis des Noirs prêchent la
révolte des esclaves ; les colons sont les victimes des Amis des Noirs.
La première thèse de Moreau fournit un élément de réponse à la
question que nous avons posée plus haut : pourquoi Moreau déforme-
264 L’aristocratie de l’épiderme

t-il sciemment les objectifs de la Société des Amis des Noirs ? En mar-
telant que les Amis des Noirs sont la cause des « troubles des
colonies », il cherche à réfuter tout le travail d’information que Julien
Raimond a fourni en publiant la Correspondance secrète des colons
députés à l’Assemblée nationale, travail qui révélait, preuves à l’appui,
que les violences commises à Saint-Domingue résultaient de la poli-
tique menée par les assemblées coloniales à l’encontre des libres de
couleur. Moreau se contente de renvoyer la responsabilité de ces faits
aux demandes irrecevables d’égalité des droits, aux actes criminels
commis par Ogé et aux prêches des Amis des Noirs. L’effet recherché
est de produire une explication aux « troubles des colonies », qui puisse
déplacer et contredire le travail d’information fourni par Raimond. 16

Les colons, bienfaiteurs des affranchis, sont les victimes


des Amis des Noirs

Dans une seconde partie, intitulée « La France court les plus


grands dangers si l’on ne fait pas cesser les nouvelles déclamations &
les mouvements de quelques amis-des-noirs », l’auteur affirme son pes-
simisme philosophique : l’inégalité des conditions en société est une
loi naturelle. Il s’inscrit ici dans le courant de pensée physiocra-
tique et s’oppose à une philosophie qu’il qualifie de « chimère », de
« délire prétendument philosophique », de vision « métaphysique ». Il
vise la philosophie du droit naturel à l’œuvre dans la Déclaration des
droits de l’homme et du citoyen, mais ne nomme que ces « amis-des-
noirs » :

« Une vérité affligeante pour tous les cœurs sensibles, c’est que le
bonheur parfait n’est en nul endroit de la terre le partage de l’homme.
En vain, les métaphysiciens pour créer un tableau propre à satisfaire les
âmes purement contemplatives, ont imaginé un état de nature où les
besoins ne naissent qu’avec les moyens de les satisfaire, où le désir est
toujours égal aux facultés, où les passions n’engendrent que des vertus
ou des jouissances pures : mais cette extase du beau idéal s’évanouit
bientôt, parce que notre faiblesse nous avertit que nous avons été créés
pour l’état social & par conséquent pour la dépendance. Qu’on jette les
yeux sur le globe entier, & partout l’on trouvera la démonstration de
cette vérité. Partout les conventions sociales, qu’on peut définir la loi des
forces naturelles mises en commun, se ressentent plus ou moins de l’im-
La contre-offensive de Moreau de Saint-Méry 265

perfection de l’homme qui pendant cette vie transitoire s’agite, se tour-


mente & va mêler sa poussière à la poussière des siècles...Mais vouloir
qu’il y ait un bonheur absolu qui soit l’apanage de tous, soutenir que
l’univers entier peut avoir une félicité commune, c’est se livrer à une
abstraction qui n’a que l’imagination pour base... Telle est cependant la
chimère des amis-des-noirs. 17 »

L’inégalité des conditions étant une « vérité démontrée », Moreau


peut alors justifier la mise en esclavage d’une partie de l’humanité par
une autre et légitimer le droit de propriété sur des esclaves. Que l’escla-
vage ait toujours existé est encore une « vérité démontrée » :

« En remontant jusqu’au berceau du monde en quelque sorte, on y


trouve des traces de l’esclavage, de cette inégalité la plus frappante de
toutes & la plus facile à expliquer, parce qu’elle est le résultat de la force
qui est la première puissance connue. Il est avéré que presque toutes les
nations l’ont connue. Moïse, ce législateur philosophe et religieux, s’oc-
cupa de l’adoucir, & les deux républiques les plus célèbres de l’antiquité
avaient des esclaves. 18 »

Différentes formes d’esclavage existent et peuvent être classifiées


selon une échelle plus ou moins « hideuse » :

« Pour me borner à l’objet actuel, je dis encore avec Clarkson,


qu’avant que les Portugais n’abordassent les premiers en Afrique, les
peuples de cette partie de la terre connaissaient l’esclavage qui a tou-
jours eu chez eux des caractères plus hideux qu’en nulle autre contrée.
Cet esclavage de l’Afrique subsistait donc avant qu’il fût question de la
découverte de l’Amérique, puisque ce fut vers 1503 seulement qu’on
introduisit quelques nègres dans l’île espagnole. 19 »

« L’esclavage en Afrique a-t-il toujours existé ? » n’est pas une


question qui effleure Moreau : cette existence est, pour lui, une « vérité
démontrée » et, là, l’esclavage est le plus hideux. On en déduit qu’il y
a des formes qui sont moins hideuses. Le récit de l’introduction des
esclaves dans les colonies d’Amérique touche à cette chose hideuse et
Moreau veut faire entendre que ce ne sont pas les colons planteurs qui
en sont responsables :

« Je n’apprendrai sûrement à personne que les établissements fran-


çais aux îles d’Amérique, ne datent que de 1626, & par conséquent que
266 L’aristocratie de l’épiderme

l’emploi des nègres ne nous a été connu que plus de 120 ans après les
Espagnols. J’ajouterai que les Colons n’ont jamais été chercher des
esclaves en Afrique ; mais que ce sont des Européens qui nous les ont
apportés & que ce commerce a toujours été favorisé & protégé par l’ad-
ministration du royaume. » 20

Les colons ne sont donc pas responsables de l’esclavage dans les


colonies, mais bien l’Afrique dont l’esclavage est le plus hideux, les
commerçants européens qui font ce trafic et l’administration royale qui
le protège. Si les colons ne sont pas responsables de l’esclavage, en
revanche, leur droit de propriété sur les esclaves est légitime, au même
titre que n’importe quelle autre propriété : « Il résulte de ces faits que
nous possédons des esclaves sous la garantie du gouvernement & de la
foi publique depuis 160 ans ; que cette propriété est, quant au titre, la
même que toutes celles du royaume, & qu’elle veut les mêmes égards ?
Mais, dit-on, un homme ne saurait être la propriété d’un autre homme.
J’ai déjà répondu : contemplez l’univers & réfléchissez. 21 »
Parmi les faits retenus par Moreau, l’affranchissement des escla-
ves apparaît comme un bienfait dont les colons ont été les créateurs.
L’édit de 1685 l’a reconnu et l’auteur donne un bilan chiffré des
affranchissements à Saint-Domingue : en 1703, il y avait eu 150 affran-
chissements et en 1790, 24 848, ce qui prouve la volonté des colons de
les multiplier 22.
Il discute les chiffres fournis par Grégoire et Raimond dans leurs
écrits et conteste l’hypothèse selon laquelle la progression des libres de
couleur serait le résultat, non des affranchissements, mais de l’accrois-
sement de cette population :

« Dira-t-on avec M. L’abbé Grégoire que cette augmentation, qui


surpasse toutes les possibilités, n’est due qu’à la propagation des gens
de couleur ? Le climat des Antilles interdit un pareil progrès, surtout
celui de Saint-Domingue, qui est très peu favorable aux enfants.
Et d’ailleurs, pourquoi les seuls affranchis éprouveraient-ils des
influences aussi bénignes ? Serait-ce parce qu’ils jouissent de la liberté ?
En 1681 il y avait 4 000 blancs à Saint-Domingue, & en 1790 il ne s’en
trouve que 30 000. En 109 années, les blancs, continuellement recrutés
par des émigrants d’Europe, ont pu arriver à peine à un peu plus du sep-
tuple de leur nombre & les affranchis en 87 ans suivent une progression
de 1 à 166, c’est-à-dire près de 35 fois plus rapide que celle des blancs.
À qui la doivent-ils ? À nous, à nous colons...
La contre-offensive de Moreau de Saint-Méry 267

J’ose le demander maintenant, quelle défaveur une pareille


conduite peut-elle attirer aux colons ? Sommes-nous donc coupables
pour avoir fait des affranchis, lorsque la France ne nous avait donné que
des esclaves ? Et c’est en France qu’on nous accuse ? C’est en France
que l’ingratitude des hommes de couleur a trouvé des panégyristes ?
Qu’on me montre donc dans l’étendue du royaume un lieu où le bien se
fasse d’une manière aussi difficile & aussi coûteuse.
Après avoir démontré que c’est nous qui avons fait des affranchis,
& qu’ils n’ont à nous reprocher que des bienfaits, revenons à ce que l’on
prétend exiger pour eux. 23 »

Cette nouvelle « vérité démontrée » repose toutefois sur une


interprétation des chiffres qu’il est indispensable de clarifier. Moreau
a établi, d’après les recensements, qu’il y avait à Saint-Domingue
30 000 Blancs en 1790 et que la progression des affranchissements était
passée de 150 en 1703 à 24 848 en 1790. Mais le chiffre de 24 848
s’applique à la population des libres de couleur, qui comprend les
affranchis. Pourquoi la distinction entre affranchis et libres de couleur
ingénus n’apparaît-elle pas ici ? Parce que Moreau traite les libres de
couleur ingénus comme des affranchis. Nous avons déjà rencontré sa
thèse. Nous la retrouvons ici chiffrée et développée : le fait est que pour
ce ségrégationniste, il n’y a pas de libres de couleur ingénus. Les
enfants légitimes des colons et les colons, eux-mêmes métissés depuis
plusieurs générations et qui sont nés libres, ont été classés lors des
recensements les plus récents dans la catégorie des affranchis. La
dispute de chiffres prend son sens : Raimond fournit des chiffres qui
distinguent les libres de couleur ingénus, dont la progression en
nombre est le « fait » de leur population. Moreau lui oppose un chiffre
global de libres de couleur sous le nom d’affranchis : il étaye sa thèse
selon laquelle les affranchissements sont un bienfait des seuls colons.
Moreau a voulu nous apprendre que, si l’esclavage en Afrique est
le plus hideux, celui des colonies d’Amérique l’est moins, et ce grâce
aux bienfaits des colons animés du désir d’affranchir. Cet appétit d’af-
franchissement, que Moreau prête aux colons, lui fait même affranchir
une population métissée et libre depuis plusieurs générations : ici le
bienfait du colon sert à masquer l’ingénuité de cette catégorie sociale.
Moreau précise ensuite ce à quoi les « affranchis » peuvent s’at-
tendre de la part de leurs maîtres :
268 L’aristocratie de l’épiderme

« Suivant MM. Grégoire, Péthion & Brissot, puisqu’ils sont libres


ce titre exige leur assimilation aux blancs. Je réponds qu’ils sont libres
par une concession qu’ils tiennent de notre munificence. En vain
imagine-t-on la distinction très singulière de ceux qui sont nés d’affran-
chis ; elle est nulle quant à nous, parce que nous avons apposé à
l’affranchissement des conditions qui s’étendent sur la descendance, &
qu’étant les maîtres de ne pas faire d’affranchis, nous l’avons été aussi
de n’en faire qu’avec des conditions.
Allons même jusqu’à abandonner les conditions de l’affranchis-
sement, & demandons à ceux qui argumentent de la liberté des gens
de couleur, pourquoi en France où la constitution a pour base la liberté
& l’égalité, tous les individus ne sont pas citoyens actifs, électeurs, éli-
gibles. Je sens qu’on me dira qu’ils peuvent le devenir. Sans doute ils en
ont la possibilité morale, cependant se dissimule-t-on que jamais ils n’y
parviendront tous. Mais les juifs pourquoi éprouvent-ils, dans quelques
lieux, une résistance presqu’invincible pour obtenir la jouissance de ce
qui leur est accordé ? Cependant rien d’extérieur ne s’oppose à ce que
des juifs soient mêlés & confondus avec les autres citoyens, tandis que
nous ne pouvons empêcher que la couleur des affranchis ne rappelle leur
origine, & ne réveille toujours dans ceux avec lesquels cette origine est
commune, l’idée de la servitude. 24 »

Moreau reconnaît ouvertement qu’il compte les libres de couleur


ingénus parmi les affranchis : la couleur déterminant à ses yeux la nais-
sance libre ou esclave, tout enfant métissé ne peut naître libre et sera
considéré comme un affranchi, même si ce n’est pas le cas, car seul un
maître (c’est-à-dire un blanc ou libre c’est la même chose) peut rendre
libre, sous conditions, un nègre (c’est-à-dire un esclave). C’est alors la
couleur qui détermine le statut juridique.
Nous touchons du doigt la conception du pouvoir de Moreau de
Saint-Méry : il n’y a pas pour lui de notion d’humanité à laquelle serait
attachée des droits. Il n’y a que des maîtres, blancs donc libres, et des
nègres esclaves ou affranchis. Les affranchis n’entrent pas dans un
espace public de droit et demeurent la chose de leur maître. Dans les
« colonies à esclaves », comme il les appelle 25 le droit public n’existe
pas, et seul le maître peut avoir des droits sur ses propriétés. L’affran-
chissement ne relève pas d’un droit public, mais du droit privé des
maîtres. L’égalité des droits entre maître et esclave est inconcevable,
raison pour laquelle l’affranchi demeure soumis aux conditions du
maître. Pourquoi ? à cause de la fiction de la naissance libre ou esclave,
La contre-offensive de Moreau de Saint-Méry 269

de la couleur que cette fiction s’efforce de rendre indélébile par l’effet


du préjugé.
Est-ce un fait ? Il est contesté, nous l’avons vu, par la présomption
d’humanité telle que Raimond l’a formulée, exigeant, en vertu de l’ar-
ticle 1 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, que
l’accusation fasse la preuve qu’un « être humain naîtrait esclave ».
C’est alors un effet attendu du préjugé de couleur, expression de la
conscience de classe des maîtres, théorisée par Moreau de Saint-Méry.
Nous ne sommes plus dans les « vérités démontrées », mais dans
l’idéologie esclavagiste et ségrégationniste et, Moreau s’engage sur le
terrain de la métaphysique.
Cherchant à réfuter l’analyse que Raimond a faite de l’histoire du
préjugé de couleur à Saint-Domingue, en révélant son apparition
tardive dans le courant du XVIIIe siècle et en suivant ses progrès à travers
la législation coloniale, Moreau affirme que ce préjugé a toujours
existé, même dans l’édit de 1685. Pour étayer cette affirmation, il en
vient à « corriger » la rédaction de l’article 59 de cet édit, en le rempla-
çant par l’article 54 de l’édit de 1724 préparé pour la Louisiane.
L’article 59 de l’édit de 1685 est ainsi rédigé : « Octroyons aux
affranchis les mêmes droits, privilèges et immunités dont jouissent les
personnes nées libres ; voulons que le mérite d’une liberté acquise pro-
duise en eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens, les mêmes
effets que le bonheur de la liberté naturelle cause à nos autres sujets 26. »
Tandis que l’article 54 de l’édit de 1724 ajoute à la dernière
phrase : « ...voulons que le mérite d’une liberté acquise produise en
eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens, les mêmes effets
que le bonheur de la liberté naturelle cause à nos autres sujets, le tout
cependant aux exceptions portées par l’article 52 des présentes. »
Or, si Moreau parle bien de l’édit de 1685, c’est l’édit de 1724
qu’il cite en note. 27 Cette altération des textes, tout comme le décompte
des libres de couleur dans la catégorie des affranchis, sert à réfuter
l’analyse de Raimond. Moreau en démonte la logique : faire admettre
l’égalité des droits en faveur des libres de couleur, c’est déjà prépa-
rer la suppression de la traite et de l’esclavage, ce qui risque à terme
d’entraîner la perte des colonies. De plus, la demande formulée par
Grégoire et Raimond de ne pas abandonner la législation sur les per-
sonnes aux assemblées coloniales et d’inviter l’Assemblée nationale à
se prononcer est repérée par Moreau comme un piège : « Cependant,
selon des amis-des-noirs, il est impossible que l’Assemblée nationale
270 L’aristocratie de l’épiderme

ne statue pas sur le sort des gens de couleur. Voilà le piège, & je le
découvrirai, parce qu’encore un coup ; ce n’est pas autre chose que la
demande de la destruction de l’esclavage. 28 »
Moreau renvoie cette logique, ou ce piège, aux principes de la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et plus précisément
à l’idée même d’un droit naturel attaché à la personne et antérieur à
l’ordre social : « La liberté et l’égalité, s’écrient Messieurs Grégoire
et Brissot, sont hors de la constitution ; & l’Assemblée nationale qui
n’a pas de pouvoir pour les régler, ne peut par conséquent déléguer ce
pouvoir, même comme initiative ; elle ne peut, tout au plus, que décla-
rer des droits nés avant tout corps constituant. » 29
Moreau a donc bien saisi la tactique du côté gauche et la menace,
qu’il juge mortelle, pour l’avenir des colonies :

« Oui, je l’ai bien senti, si l’Assemblée nationale a le malheur de


s’arrêter sur le sort des gens de couleur, tout est perdu. Ne fit-t-elle que
ce que les colonies lui proposeront elles-mêmes, fit-elle moins, fit-elle
mieux, le coup sera porté. Les colons se croiront trahis ; & s’il est affreux
d’écrire ces mots odieux, il l’est encore plus de sentir qu’ils expriment
une vérité terrible. Les affranchis persuadés par leurs patrons qu’ils
auront obtenu, parce qu’on ne pouvait le leur refuser, parce que les
insurrections ont éclaté parmi eux, iront avec les mêmes appuis &
les mêmes moyens jusqu’au dernier terme ; les esclaves alors, auxquels
les mêmes amis sont communs, & pour qui les mêmes moyens existent,
prétendront aux mêmes succès ; les colonies ne seront plus qu’un vaste
cimetière, & la France...Non, ce sort ne sera pas celui de l’empire ; non,
quelques hommes, que je ne sais comment appeler, ne se rendront pas
maîtres de sa destinée ; & puisqu’ils ont laissé voir leur projet, il faudra
qu’il avorte. 30 »

Moreau doit alors opposer à cette logique, qui n’est autre que celle
de la Déclaration des droits, une argumentation analoconforme aux
intérêts de la colonie.

Préparer le prochain débat à l’Assemblée nationale

Le point central de son argumentation porte sur la conception du


pouvoir dans les « colonies à esclaves ». Pour contrer ses adversaires
il a choisi de dire ouvertement le fond des choses. Ce qu’il dévoile ici,
La contre-offensive de Moreau de Saint-Méry 271

à savoir ce que doit être le pouvoir dans une société esclavagiste, est
essentiel :

« Oui, les hommes de couleur eux-mêmes ne sont ici que des ins-
truments qu’on emploie pour faire mouvoir une plus grande machine.
Que sais-je si on n’a pas poussé la folie jusqu’à compter sur eux pour
faire abolir la servitude, en leur disant, après qu’on en aurait fait des
blancs : « pouvez-vous ne rien accorder à ces malheureux esclaves
lorsque vous avez tant obtenu vous-mêmes », & l’on se ferait ainsi un
titre de leur prétendue gratitude. Je ne me lasserai pas de le redire : si
nos esclaves peuvent soupçonner qu’il est une puissance à laquelle il
appartienne de statuer sur leur sort, indépendamment de la volonté de
leurs maîtres ; si surtout ils acquièrent la preuve que les mulâtres ont
recouru utilement à cette puissance ; s’ils sont convaincus qu’ils ne
sont plus à notre égard dans une dépendance absolue ; s’ils voient enfin
que sans notre participation, les mulâtres sont devenus ou doivent
devenir nos égaux, il n’est plus d’espoir pour la France de conserver ses
colonies. 31 »

Ainsi, dans les « colonies à esclaves » les maîtres doivent être la


source exclusive de la puissance sur les esclaves et les affranchis. Une
puissance supérieure à celle des maîtres mettrait en danger le respect et
la crainte qui cimentent ces rapports. Moreau met en pleine lumière
l’idéologie de la classe des maîtres : les rapports maîtres-esclaves ne
connaissent pas de droit, mais la seule puissance des premiers sur les
seconds, c’est-à-dire un rapport de force direct.
On comprend aussi la raison qui a conduit Moreau à corriger
l’édit de 1685 : les lois du roi se présentaient comme une puissance
supérieure à celle des maîtres sur leurs propriétés (les esclaves et les
affranchis). Car selon Moreau, l’affranchi n’est pas un homme libre,
égal en liberté au maître, mais un manumis sous conditions qui bénéfi-
cie d’une faveur et conserve un lien de propriété avec son maître.
Analysant la traite des Africains comme un système commun aux
puissances coloniales européennes, Moreau considère l’abolition de la
traite, préconisée par les Amis des Noirs, comme une menace contre le
système colonial lui-même. Il sait que le travail des esclaves de peine
est un travail contraint. La main-d’œuvre nécessaire viendra-t-elle
d’Europe ? L’expérience a prouvé qu’elle était insuffisante et s’est
révélée peu productive. Les esclaves affranchis pourraient-ils fournir
cette main-d’œuvre ? Il estime que non car les esclaves, une fois affran-
272 L’aristocratie de l’épiderme

chis, refuseraient de se remettre à ce travail contraint et la production


des plantations s’effondrerait.
La démonstration de Moreau, du point de vue de l’économie des
plantations, est parfaitement rigoureuse. La nécessité d’une main-
d’œuvre contrainte est ainsi la vraie question du maintien ou non du
système colonial des plantations. Le changement dans la forme de
reproduction de la main-d’œuvre, proposé par la Société des Amis des
Noirs, ne répond pas sérieusement à cette question selon Moreau, qui
conclut à la nécessité de maintenir le système de la traite des Africains,
et de leur mise en esclavage dans les colonies, en l’état. En évoquant le
refus du travail contraint, il développe le thème central, chez les écono-
mistes physiocrates, de la paresse qu’occasionnerait l’affranchissement
des esclaves :

« Ces journaliers seront-ils les nègres ? d’abord lorsque vous les


aurez affranchis & que vous leur aurez sans doute assigné des terrains,
il faudra qu’ils s’occupent de s’y loger & de s’y nourrir : voilà déjà plus
d’une récolte compromise. Ensuite, comment imaginez-vous que des
hommes venus d’Afrique où presque partout ce sont les femmes qui
cultivent, que des hommes qui ne se croient heureux qu’en ne travaillant
pas, s’assujettissent d’eux-mêmes au travail ? Le besoin ! le besoin, &
quel est-il donc pour des nègres dans un climat qui permet de se
passer de vêtements, et où des racines venues avec très peu de soin suf-
fisent pour alimenter des êtres d’autant plus sobres qu’ils seront plus
paresseux ?
Voulez-vous des exemples ? voyez les Caraïbes-noirs de Saint-
Vincent qui ne sont autre chose que le produit d’une cargaison de
300 noirs qui ont fait naufrage dans cette île en venant de la côte de
Guinée, sur un navire anglais de Bristol, il y a environ 110 ans. Malgré
qu’ils se soient recrutés des nègres fugitifs de toutes les îles, ils ne sont
pas trois mille ; ils sont nus, parce qu’il faudrait travailler pour avoir des
habits. Ils cultivent un peu de tabac par le moyen des femmes, vivent
de cassave & font avec les blancs des trocs qui leur procure de quoi
s’enivrer : voilà leur industrie. Voyez les nègres des montagnes bleues
de la Jamaïque, ils ont des esclaves à leur tour, & ceux-ci, leurs femmes
& leurs enfants cultivent de quoi satisfaire à leurs besoins tout aussi
bornés que leur intelligence.
Eh bien ! voilà ce que feraient les nègres dans toutes les colonies ;
& je veux bien que par un miracle quelques-uns d’eux se livrassent au
travail, calculez ce produit comparé avec celui actuel de 240 millions par
année ; pensez encore que les denrées ainsi manufacturées coûteraient
La contre-offensive de Moreau de Saint-Méry 273

plus cher par la difficulté de trouver des bras au moments propices, &
sentez qu’elles ne seraient point achetées, ou qu’elles ne le seraient qu’à
un prix qui commanderait l’abandon des manufactures, puisque les
autres nations à colonies les offriraient à un taux plus bas. Voilà en der-
nière analyse ce que produirait l’affranchissement supposé paisible,
c’est-à-dire une perte de 240 millions de produits pour la France. 32 »

Moreau en vient à préciser la position qu’il défendra lors du


prochain débat à l’Assemblée nationale. Il commence par une menace
apocalyptique. Si l’Assemblée légiférait de façon contraire à l’ordre
colonial, elle déclencherait une guerre mondiale :

« Je déchire le voile, l’amour de la patrie le veut.


Un décret qui, émané spontanément du corps constituant, serait
destiné à intervertir tous les liens actuels d’ordre & de subordination
entre les blancs, les affranchis & les esclaves, ne trouverait aucune
obéissance. Envisagé comme un arrêt de mort par les colons, il n’est rien
qu’ils préférassent à la destruction qu’il faudrait subir. À leur cause,
s’associeraient toutes les puissances qui ont des colonies à esclaves
& qui redouteraient pour elles la communication de cet incendie :
l’Espagne, la Hollande, la Suède, le Danemark, l’Angleterre. Oui,
l’Angleterre, qui désire peut-être nous voir aller jusque-là, serait la
première à s’unir aux colons ; & si la crainte d’épouvanter les autres
peuples par sa puissance, alors colossale, l’empêchait de tenter la trop
facile conquête des colonies, elle en protégerait l’indépendance, & en
recevrait tous les profits.
La France, privée de cette masse de richesses, n’aurait plus, après
avoir été conduite à la banqueroute, d’autres ressources que de recon-
quérir ses colonies. 33 »

L’Assemblée nationale devra décider clairement si elle veut


conserver ou non les colonies : « Encore un coup, que l’Assemblée
nationale dissipe tous les doutes, le salut de l’empire le lui commande ;
elle ne peut point hésiter d’accomplir les promesses qu’elle a faites
pour le propre maintien de la constitution. La France veut conserver ses
colonies, ou elle se résout à les perdre : voilà l’unique point à discuter
& à décider clairement. 34 »
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen étant un obs-
tacle à la conservation de colonies à esclaves, l’Assemblée doit alors
274 L’aristocratie de l’épiderme

se décider à conserver la Déclaration ou à abandonner les colonies en


les laissant à leur indépendance :

« Mais non, la France ne peut pas vouloir tout à la fois sa propre


ruine & notre destruction. S’il était vrai que les principes de sa constitu-
tion intérieure fussent un obstacle invincible à ce qu’elle conservât des
colonies à esclaves, elle n’aurait qu’un seul parti, celui de nous rendre à
nous-mêmes, & de ne prendre désormais aucune part à ce qui nous
concerne : mais croire qu’elle doive, pour prix d’une union dont elle a
retiré tant de jouissance & de richesses, prononcer le divorce & le mani-
fester par des flots de sang, c’est ce que nulle philosophie ne peut même
faire concevoir. 35 »

Moreau n’hésite donc pas à mettre en balance les principes de la


Déclaration des droits et une politique de puissance : entre les deux, il
faudra choisir.
Pour finir, il prend la défense de la politique de Barnave, des
décrets des 8 et 28 mars et du considérant du 12 octobre 1790, bases de
la constitution spécifique des colonies à esclaves 36.
Il critique, avec un acharnement particulier dans ce texte,
Grégoire 37 et surtout Raimond, en s’efforçant de réfuter tout le travail
d’information fourni par ce dernier. Mais ces quelques personnes sont
distinguées de la Société des Amis des Noirs elle-même :

« On me cite la liste des amis-des-noirs. Ces noms parmi lesquels


il en est que je fais profession publique d’honorer ; parmi lesquels il en
est un que j’aime & qui me rappellera jusqu’au tombeau des souvenirs
bien faits pour nourrir la plus vive amitié, désignent-ils donc absolument
les ennemis du bonheur de la France & les dévastateurs des colonies ?
Non : il est sûrement parmi les amis-des-noirs des hommes qui n’ont pas
calculé jusqu’où leur commisération pouvait aller : je sais qu’il en est
qui supposant possibles par sentiment & non par conviction les change-
ments dont ils trouvent le désir dans leur cœur, voudraient les voir
réalisés : mais une erreur funeste est-elle donc plus respectable par cela
qu’elle part d’un cœur pur et sensible ? Faut-il absolument, à cause de
son origine, qu’elle devienne une loi qui commande la destruction d’une
nation entière ?
Que cet écrit avertisse enfin que le sort de l’état est uni aux
démarches de quelques amis-des-noirs, & le salut de l’état impose aussi
des devoirs aux citoyens honnêtes et vertueux. C’est à eux que j’adresse
mes alarmes ; pour les autres, je leur ai destiné les reproches. Qu’ils
La contre-offensive de Moreau de Saint-Méry 275

viennent entendre dire à M. la Fayette lui-même ce qu’il répète fréquem-


ment : c’est qu’il n’y a qu’un mauvais citoyen qui puisse dénier l’utilité
& même la nécessité des colonies pour la France. 38 »

La Fayette est cet ami que Moreau aime et il oppose aux


« citoyens honnêtes et vertueux » la conjuration de quelques soi-disant
Amis des Noirs ». Il cherche, à l’évidence, à diviser cette Société, l’af-
faiblir, et la faire enfin disparaître. Nous avons vu comment il la rend
responsable de tous les « troubles des colonies ». Nous voyons mainte-
nant comment il utilise ces « quelques soi-disant-amis-des-noirs » pour
critiquer avec violence Grégoire et Raimond.
Sur ce point, Moreau fait d’une pierre deux coups : en dénonçant
Brissot, Grégoire, Raimond et Ogé comme Amis des Noirs, il évite
de mettre en avant la Société des Citoyens de Couleur et les actions
autonomes qu’elle a menées. Il n’hésite pas non plus à affirmer que
Raimond et Ogé n’ont été que des marionnettes manipulées par Brissot.
Il utilise les actions des citoyens de couleur pour charger certains de ses
membres et jeter le discrédit sur la Société des Amis des Noirs.
Moreau n’hésite pas à réclamer à l’Assemblée nationale une
répression sévère contre ces « conjurés » :

« Si quelques amis-des-noirs, en imprimant la censure la plus


amère de ces décrets [de l’Assemblée nationale] qui sont des bienfaits
pour la France elle-même, blasphémant contre elle, si leurs écrits &
leurs démarches nous présagent faussement la mort, que l’Assemblée
nationale frappe donc leur tête, au moins de sa désapprobation, &
qu’elle se rappelle que c’est peu lorsque le 8 mars 1790 elle a déclaré
criminels envers la nation ceux qui exciteraient des soulèvements contre
nous. 39 »

Le décret du 8 mars 1790 avait déjà criminalisé ceux qui excite-


raient des soulèvements contre les colons, et Moreau exige maintenant
son application à ces « quelques soi-disant Amis-des-Noirs » qu’il
nomme : Grégoire, Raimond, Brissot, Pétion et Clavière.

Le maître et sa mulâtresse

Nous avons appris, dans ce texte, que l’affranchissement des


esclaves était un bienfait des colons. Nous allons aussi voir que la pre-
276 L’aristocratie de l’épiderme

mière occupation des femmes blanches des grands planteurs était de


soigner les malades et de prendre soin des maternités des femmes
esclaves. Moreau précise qu’il est venu à Paris avec une jeune mulâ-
tresse de la Martinique. Sa mère, morte en couches, fut remplacée dans
son rôle de nourrice par sa maîtresse qui lui donna son sein dont
Moreau souligne la blancheur :

« Qu’on parcoure nos colonies et surtout celles qui ont le plus de


cultivateurs africains, on verra souvent que l’édifice le plus remarquable
d’une habitation est l’asile qui est destiné aux malades, aux femmes en
couches. Aux Iles du Vent les femmes blanches ont pour première occu-
pation, en s’éveillant, le soin des malades ; ce sont leurs mains qui
préparent souvent les médicaments : rien n’échappe à leur sensibilité
compatissante, & celles qui en France ne connaîtraient que des plaisirs
frivoles, en trouvent à plaindre, à soulager l’humanité souffrante ; quel-
quefois cet enfant-nègre à qui la mort vient d’enlever une mère, presse
un sein blanc.*
* J’ai chez moi, à Paris, une mulâtresse de la Martinique, qui n’a jamais eu
d’autre nourrice que sa maîtresse. 40 »

Moreau précise que sa mulâtresse se nomme Marton et conseille


d’aller lire la déclaration qu’elle fit en faveur de son maître, prouvant
qu’elle répond au comportement qu’il attend de ses esclaves et affran-
chis en étant parfaitement soumise à la norme ségrégationniste : « Que
ceux qui ont imprimé, par exemple, que je faisais en France, un trafic
d’esclaves, demandent à Marton ma mulâtresse, sortie de chez moi le
14 avril 1789, si je l’ai vendue à quelqu’un. Elle loge rue de Cléri, no 59.
Qu’on aille à la section de Vendôme, on y trouvera, à la date du
16 novembre, une déclaration qui prouve, et si je suis un maître haï, et
si les gens de couleur préfèrent la France aux Colonies. 41 »
Moreau ne précise pas toutefois si Marton, sa mulâtresse, est
placée, prêtée ou affranchie. Cette ambiguïté n’est-elle pas l’expression
par excellence du pouvoir qu’un maître conserve sur ses propriétés,
même manumises ?
Chapitre 2

Le débat de mai 1791

Au début du mois d’avril 1791, la Société des Amis des Noirs


publiait une Adresse à l’Assemblée Nationale, à toutes les villes du
commerce, à toutes les Manufactures, aux Colonies, à toutes les
Sociétés des Amis de la Constitution 1, dans laquelle elle précisait ses
positions concernant les colonies, la traite des Africains et le débat pro-
chain de l’Assemblée. Ce gros document ne sera pas analysé en détail
car nous connaissons les positions officielles de la Société sur ces
questions. Nous nous limiterons au « Post-scriptum important » qui
intéresse directement les préparatifs du débat à l’Assemblée nationale.
Ce « Post-scriptum important » fut ajouté à l’Adresse dès que ses
rédacteurs eurent connaissance d’un projet du Comité des colonies de
reconnaître aux « mulâtres » les droits de citoyens actifs tout en leur
refusant l’éligibilité. Ce projet est analysé et combattu car ce serait une
capitulation devant le préjugé de couleur :

« L’impression de cette Adresse était à peine terminée lorsque la


Société des Amis des Noirs a appris que le comité colonial admettait,
dans son projet de législation pour les colonies, les Français mulâtres
aux fonctions de citoyen actif ; mais qu’il leur refusait la faculté de
pouvoir être élus fonctionnaires publics.
Il est impossible de ne pas reconnaître, dans cette espèce de capi-
tulation, un ménagement impolitique et inconstitutionnel, pour les
prétentions vaniteuses et déraisonnables des colons blancs.
[...] La France, dans sa plus grande partie, n’était pas mieux pré-
parée que les colonies au grand évènement qui restitue au peuple le droit
inaliénable de choisir les exécuteurs des lois. Pourquoi donc cette resti-
tution serait-elle limitée dans les colonies ? On en cherche en vain les
motifs, tous sont frivoles ou injustes ; car, le plus important de tous, c’est
le préjugé de la couleur de la peau, c’est la criminelle et ridicule préten-
tion de vouloir établir un respect constitutionnel de la part des Français
bazanés envers la couleur blanche. 2 »
278 L’aristocratie de l’épiderme

Cette capitulation devant le préjugé de couleur risquait de créer un


état d’injustice porteur de haine entre les épidermes et d’aliénation dans
la classe dégradée :

« Tous les hommes se doivent le respect les uns aux autres ; les
vicieux seuls sont méprisables ; et c’est donner évidemment des préro-
gatives au vice que de constituer un état civil dans lequel certains
hommes se trouvent obligés d’en respecter d’autres et de leur céder cer-
taines fonctions publiques, à cause d’un accident de la peau, absolument
étranger aux facultés intellectuelles.
Cette bizarre institution serait trop contraire à tous les principes,
pour n’être pas le fondement d’une haine d’autant plus dangereuse,
qu’elle serait légitime de la part des citoyens de couleur envers les
blancs. Les sophismes ne changent rien à la vérité ; cette haine est inévi-
table dans l’état de choses que propose le comité colonial. Il n’y a pas
un homme qui ne se sente disposé à détester ceux auxquels on veut le
soumettre par de mauvaises raisons. Les lumières ne pourraient pas
s’avancer d’un degré dans la classe dégradée, sans que le sentiment d’in-
justice ne devînt plus vif, et, par conséquent, la haine plus violente. 3 »

Cette capitulation devant le préjugé de couleur ne saurait être


comparée à l’injustice du système censitaire qui, en France, exclut les
citoyens passifs pour des raisons économiques et sociales. Le préjugé
de couleur crée une exclusion d’un tout autre ordre, en voulant l’écrire
sur la peau pour la rendre insurmontable :

« Nous citera-t-on l’exemple de la France, où l’Assemblée natio-


nale a distingué des citoyens actifs inéligibles, et des citoyens passifs,
pour nous prouver qu’on peut graduer aussi ces distinctions dans les îles ?
Mais sans examiner si cette distinction est juste ou injuste, politique ou
impolitique, nous dirons qu’elle n’a aucune analogie avec le principe de
la distinction d’inéligibilité qu’on veut introduire dans les colonies. En
France, la faculté d’élire tient à une inégalité pécuniaire que chacun peut
espérer de franchir. Dans les colonies, cette inégalité, tenant à la couleur
de la peau, serait insurmontable. En France, l’inégalité pécuniaire n’est
pas visible, n’est pas marquée sur le front, ne crée point, par conséquent,
insolence d’un côté, mépris et haine de l’autre. Dans les colonies, cette
inégalité serait écrite sur la peau ; il est impossible à l’être qui la porte,
d’échapper à l’humiliation, et par conséquent, de se refuser à la haine. Or,
si l’on veut ramener la paix dans les îles, doit-on laisser un germe aussi
puissant de haines, de divisions, de guerres ? 4 »
Le débat de mai 1791 279

Ce « Post-scriptum important » répondait à Moreau de Saint-


Méry qui, dans ses Considérations, affirmait l’éternité du préjugé de
couleur comme moyen de justifier l’exclusion des gens de couleur 5. Il
indiquait aussi que le Comité des colonies cherchait des réponses à la
demande des citoyens de couleur. J. Raimond avait critiqué dans ses
Observations sur l’origine et les progrès du Préjugé des Colons blancs
la tentative de division de la classe des libres de couleur selon des cri-
tères de couleur ou des degrés de légitimité. La dernière proposition du
Comité des colonies consistait à n’octroyer que des droits politiques
partiels, créant une sous-catégorie de citoyens inéligibles pour cause de
couleur. On devait donc s’attendre, lors du débat à l’Assemblée, à des
propositions de ce genre.
L’avertissement qui introduisait l’Adresse répondait directement
aux Considérations de Moreau de Saint-Méry, qui avait perfidement
calomnié la Société des Amis des Noirs, en soulignant que la cause des
révoltes d’esclaves ne venait pas des paisibles travaux de la Société,
mais du système esclavagiste lui-même, et durerait aussi longtemps
que lui. Si l’on voulait faire cesser les révoltes, il fallait s’en prendre à
la cause profonde et véritable qui les faisaient naître :

« Des troubles se sont élevés dans les colonies ; c’était le résultat


forcé de notre révolution ; la commotion devait se faire sentir dans toutes
les parties de l’empire. Eh bien ! M. Moreau accuse la société d’avoir fait
naître ces troubles. Mais à qui persuadera-t-il que la nouvelle de la révo-
lution subite, qui promettait aux Français le régime honorable de la
liberté, n’ait pas dû, indépendamment des opinions de notre société,
mettre les esprits en fermentation dans les colonies ? Que cette nouvelle,
si peu attendue, n’ait pas dû faire luire un rayon d’espérance dans le
cœur de tant de malheureux, qui sentent tout le poids, les uns de leur
humiliation, les autres de leurs chaînes ?
Qui pourra croire que les colons blancs, recourant au même instant
à leur atroce et habituelle politique, pour faire succéder la terreur aux
innocentes dilatations du plus juste espoir, n’ont pas dû causer de l’inquié-
tude, de l’irritation, et par conséquent du mouvement, parmi les Français
mulâtres, et quelques nègres gémissant sous des maîtres barbares ?
Et si ces évènements étaient inévitablement attachés aux circons-
tances où se trouvait la métropole, et au caractère des colons blancs, de
quelle ignominie ne doit-on pas couvrir le calomniateur assez atroce
pour les attribuer, contre le cri des faits, à une société d’hommes aussi
paisibles dans leurs travaux que dans leurs principes, pour rejeter sur elle
280 L’aristocratie de l’épiderme

les crimes et les excès dont les colons blancs, qui ont l’impudence de se
porter ses accusateurs, sont convaincus d’être eux-mêmes les coupables
auteurs ?
[...] M. Moreau ne voit-il pas que le commandement de l’insurrec-
tion est gravé sur les fers mêmes des esclaves ? que les cruautés des
tyrans et les angoisses du martyre prêchent la liberté bien plus éloquem-
ment que les livres ? Eh ! que doit-ce être de l’ardeur de l’insurrection
quand le fracas des Bastilles, qui tombent sous ses coups, retentit
aux oreilles des esclaves ? Oui, les tyrans doivent seuls s’accuser des
révoltes ; elles ne cesseront qu’avec la tyrannie. 6 »

L’avertissement met en lumière le curieux comportement de


Moreau de Saint-Méry, métissé lui-même et adepte pourtant du préjugé
de couleur, soulignant, après Cournand, son aliénation bien spécifique :

« Nous dévoilerons complètement ce colon, dont les traits du


visage et la couleur de la peau font soupçonner une double trahison :
celle des droits de l’homme et de ses frères proprement dits.*
* Si le sang africain ne coule pas dans les veines de M. Moreau, ce qui est problé-
matique, il ne faut que le supposer débarqué dans les colonies, au milieu du préjugé qu’il
veut défendre, et n’étant connu de personne, pour juger du rang où on le forcerait de des-
cendre ; car par quels signes extérieurs prouverait-il une autre origine que celle commune
à tous les mulâtres ? Comme alors il maudirait les lois qui lui paraissent maintenant si
justes ! Comme ils lui paraîtraient respectables et nécessaires ces philosophes dont l’apa-
nage est plutôt de désirer la perfection que de calculer les bornes de la perfectibilité !
Bornes que sans doute LUI, M. Moreau, est en état de poser, car il veut que les Africains
soient éternellement esclaves. 7 »

Le rapport De Lattre, 7 mai 1791

Le 7 mai, l’Assemblée entendait le rapport des Comités des


Colonies, de la Marine, de la Constitution et d’Agriculture et de
Commerce réunis. Le rapporteur était De Lattre, membre du Comité
d’agriculture et de commerce. Le rapport présenté le 7 mai avait été
confié à Curt, député de la Guadeloupe, mais celui-ci ayant eu un
empêchement, De Lattre l’avait remplacé. 8
Le rapport du 7 mai fut confié à quatre des Comités de l’Assem-
blée et Barnave n’en fut pas le rapporteur. Le choix final de De Lattre,
favorable à la traite et à l’esclavage, était sans risque pour le parti colo-
nial, mais représentait une concession, même si elle était de pure forme,
aux critiques adressées à Barnave.
Le débat de mai 1791 281

Le rapport proposait une mesure d’urgence et annonçait que les


quatre Comités présenteraient prochainement « un corps complet de
constitution pour les colonies » 9. La mesure d’urgence était présentée
comme une réponse aux vœux exprimés par les députés extraordinaires
du commerce et des manufactures, et aux promesses que l’Assemblée
nationale avaient faites dans le considérant du décret du 12 octobre
1790 :

« Cette mesure que nous venons vous proposer, Messieurs, et que


vous ne pouvez manquer d’accueillir, est provoquée par le vœu du com-
merce exprimé, principalement par les députés extraordinaires des
manufactures et du commerce, par les villes de Nantes, du Havre,
Dunkerque, Rouen, Dinan, et par une infinité d’adresses et de pétitions
qui arrivent tous les jours à vos différents comités. D’ailleurs, il ne s’agit
que de remplir envers les colonies un engagement que vous avez solen-
nellement prononcé, un engagement auquel votre loyauté ne peut se
soustraire, c’est enfin de rédiger un décret et de faire un article constitu-
tionnel du considérant du décret du 12 octobre dernier. 10 »

La mesure d’urgence consistait donc à transformer le considérant


du 12 octobre en décret sous la forme suivante :

« L’Assemblée nationale, après avoir entendu le rapport qui lui a


été fait au nom de ses Comités de Constitution, d’Agriculture et de
Commerce, des Colonies et de la Marine, décrète ce qui suit :
Art. 1er. L’Assemblée nationale décrète, comme article constitu-
tionnel, qu’aucune loi sur l’état des personnes ne pourra être faite par le
Corps législatif, pour les colonies, que sur la demande précise et for-
melle des assemblées coloniales. 11 »

Le second point concernait l’état des libres de couleur qui devait


être amélioré. Pour atteindre cet objectif, le rapport proposait, en res-
pectant l’article 1, de former un comité de représentants de toutes les
colonies d’Amérique qui se réunirait sur la petite île de Saint-Martin et
déciderait du sort des libres de couleur :
L’article 2 précisait cette proposition :

« Art. 2. Attendu qu’il importe à l’intérêt général des colonies


qu’elles énoncent leur vœu d’une manière commune et uniforme sur ce
qui concerne les hommes de couleur et nègres libres, dans le moment où
282 L’aristocratie de l’épiderme

leurs assemblées sont spécialement chargées du travail de la constitution


coloniale, afin que, tout étant clairement réglé dans cette constitution,
la tranquillité des colonies soit invariablement garantie à l’avenir, au
moyen de la jouissance pleine et constante du droit d’initiative qui leur
est assuré par l’article premier, l’Assemblée nationale ordonne qu’il sera
formé un comité général des colonies, ainsi qu’il va être expliqué. 12 »

Les articles 3 à 16 expliquaient dans le détail la formation de ce


comité prévu à Saint-Martin.
Le rapport insistait sur le caractère d’urgence de cette mesure et
demandait enfin que la discussion ait lieu au plus vite.
Ce rapport s’inscrivait dans la ligne des décrets et la méthode était
toute barnavienne : éviter un ajournement et adopter le projet dans l’ur-
gence. La seule nouveauté résidait dans la proposition de former ce
comité de membres des assemblées coloniales, à Saint-Martin, pour
« améliorer l’état des hommes de couleur et nègres libres ». Mais cette
fois le débat eut lieu.
Grégoire, porte-parole du côté gauche, obtint la parole le premier.
Il avait déjà exprimé ses critiques sur le considérant du 12 octobre
1790, dont il rappela le caractère anticonstitutionnel, c’est-à-dire
contraire aux principes de la Déclaration des droits, et demanda l’ajour-
nement pour permettre l’impression de ce texte et sa diffusion aux
députés : « Il faut au moins laisser aux membres de l’Assemblée le
temps de réfléchir sur une proposition qui tient de si près aux premiers
principes de la Constitution. Je demande donc l’impression du rapport
et l’ajournement du projet de décret 13. »
Moreau de Saint-Méry lui succéda à la tribune, défendit le rapport
et proposa d’adopter sur le champ l’essentiel, c’est-à-dire l’article
premier qui reprenait le considérant du 12 octobre mais de n’ajourner
la discussion que sur l’aspect secondaire de la formation du comité de
Saint-Martin 14.
Les porte-parole du côté gauche et du côté droit s’étaient
exprimés. Après les interventions brèves de Pétion qui demanda
l’ajournement, de Malouet qui réclama le vote immédiat, de Tracy qui
précisa « qu’on s’est trop souvent laissé faire par les comités », le pré-
sident passa au vote sur l’ajournement et l’Assemblée vota pour le
report de la discussion deux jours après la distribution du rapport
imprimé aux députés.
C’était la première fois qu’un rapport sur les colonies, après avoir
Le débat de mai 1791 283

été lu à l’Assemblée, serait imprimé et débattu. Ce fut la première vic-


toire du côté gauche, mais sa dernière aussi sur le problème colonial,
sous la Constituante.

Le débat sur les colonies des 11 au 15 mai 1791

Le débat sur les colonies qui dura cinq jours, du 11 au 15 mai


1791, exigerait une étude spécifique tant sa matière est riche : les inter-
ventions des députés représentent déjà près d’une centaine de pages
des Archives Parlementaires. Quant aux préparatifs du débat, leur his-
toire reste à faire. Le présent travail est une contribution à l’histoire
de ces préparatifs, du point de vue que nous avons adopté, en partant
des publications de Julien Raimond et de la Société des Citoyens
de Couleur. Aussi nous nous limiterons, ici, à une présentation générale
de son déroulement, en nous attachant particulièrement aux interven-
tions, d’une part de Julien Raimond qui réussit à se faire entendre
quatre jours sur cinq, par des lettres qui furent lues à l’Assemblée et par
une audition obtenue le 14 mai, d’autre part de ses alliés, porte-parole
du côté gauche à l’Assemblée et membres de la Société des Amis de la
Constitution. 15
Pour la clarté de l’exposé, voici un tableau chronologique des
votes, des interventions des Citoyens de couleur et des intervenants
principaux qui se succédèrent du 11 au 15 mai 16.
11 mai : intervention de Grégoire qui demanda la question préa-
lable sur le projet présenté pour inconstitutionnalité et proposa de
décréter que « les hommes de couleur et nègres libres, propriétaires
et contribuables, sont compris dans l’article 4 du décret du 28 mars ».
Le débat sur la question préalable dura deux jours. Interventions de
Dillon, Clermont-Tonnerre, Monneron, Gouy d’Arsy, Tracy, Malouet,
Pétion, Barnave.
Lecture d’une adresse des citoyens de couleur.
12 mai : suite du débat sur la question préalable. Interventions
de Lanjuinais, Curt, Goupil-Prefelne, Robespierre, Moreau de Saint-
Méry, Démeunier, Barnave, Tronchet, Sieyès.
Lecture d’une lettre de J. Raimond.
Vote sur la question préalable avec appel nominal : 378 voix
contre 276 décident qu’il y a lieu à délibérer sur le projet des Comités.
654 députés étaient présents.
284 L’aristocratie de l’épiderme

13 mai : débat sur l’article 1 du projet des Comités. Interventions


de Pétion, Tracy, Grégoire, Barnave, Lanjuinais, Regnaud, Barère,
Moreau de Saint-Méry, Bouchotte, Malouet, Dupont de Nemours,
Maury, Monneron, Lucas, Robespierre, Barnave, A. de Lameth.
L’article 1 fut transformé, au cours du débat, de la manière
suivante : « L’Assemblée nationale décrète, comme article constitution-
nel, qu’aucune loi sur l’état des personnes non libres ne pourra être faite
par le Corps législatif, pour les colonies, que sur la demande formelle
et spontanée des assemblées coloniales », et voté. 17
14 mai : lecture d’une lettre de J. Raimond demandant que les
citoyens de couleur soient reçus à la barre de l’Assemblée, vote favo-
rable et audition. Interventions de Regnaud, Grégoire, Moreau de
Saint-Méry, Monneron, Malouet, Maury, Merlin.
Vote de la question préalable sur l’article 2. Appel nominal :
488 voix contre 354 décident qu’il y a lieu de délibérer sur la proposi-
tion d’article. 842 députés étaient présents.
15 mai : Lecture d’une lettre des citoyens de couleur. Interven-
tions de Reubell, Regnaud, Barnave, Robespierre, Maury.
L’article 2 fut transformé ainsi : « l’Assemblée nationale décrète
que le Corps législatif ne délibèrera jamais sur l’état politique des gens
de couleur qui ne seraient pas nés de père et de mère libres, sans le vœu
préalable, libre et spontané des colonies », et voté.

Le débat du 11 mai. Grégoire présente la proposition


du côté gauche

Grégoire obtint le premier la parole. Il se réjouit qu’un débat


sur les colonies ait enfin lieu, précise que l’opinion publique est enfin
éclairée sur le système d’oppression que connaissent les colonies et
affirme que le projet des Comités est un scandale qui, s’il était adopté,
déshonorerait la France et allumerait une guerre éternelle dans les
colonies.
Il fait état de la campagne en faveur des citoyens de couleur,
menée par les Sociétés des Amis de la Constitution 18.
Grégoire précise que le rapport des Comités déguise la cause des
troubles qui déchirent les colonies, note que, si l’on a pu, un temps,
en rendre responsable la Société des Amis des Noirs, cette assertion
n’est plus crédible aujourd’hui. Il rappelle que la première cause de ces
Le débat de mai 1791 285

troubles fut la lettre des députés des colons blancs du 12 août 1789,
qui ouvrit une politique de persécution contre les libres de couleur, à
Saint-Domingue.
La seconde cause des troubles réside dans la politique menée par
Barnave depuis mars 1790 et que le projet des Comités tente de pour-
suivre :

« Ce rapporteur n’avait pas vu sans doute que lorsqu’une colonie


est divisée en deux classes d’hommes dont l’une est opprimée par l’autre
et sent vivement son oppression, il est impossible de prolonger long-
temps cet état de convulsion. Il n’avait pas vu que violer les prin-
cipes de la métropole pour forcer en son nom la classe opprimée à rester
sous le joug, était une mesure qui ne pouvait avoir d’autre durée que
celle de l’erreur et de l’ignorance sur le véritable état des choses ; il
n’avait pas vu que sous un régime libre, le préjugé qui tient une classe
d’hommes asservie, établit aussi un contraste dangereux dans le corps
politique, ne peut exister longtemps sans être attaqué par la foule des
patriotes éclairés, occupés sans cesse à épier, à découvrir, à démasquer
tous les abus ; il n’avait pas vu que les hommes s’opiniâtreraient à
combattre en raison des obstacles qu’on leur opposait ; que du combat
sortirait une vive lumière, que cette lumière éclairerait les législateurs
qui ne peuvent vouloir l’oppression de leurs frères, lorsqu’elle leur est
démontrée ; et ne pouvant vouloir cette oppression, qu’ils viendraient
à renverser le préjugé qui écrase les mulâtres, et à détruire cet échafau-
dage ridicule dont on avait essayé de l’étayer ; il n’avait pas vu cette série
de principes et de conséquences si facile à saisir et à calculer ; ou il vous
aurait conseillé de faire ce que dès lors vos principes et la justice com-
mandaient, ce que votre intérêt vous ordonne aujourd’hui, sous peine de
perdre peut-être vos colonies ; il vous aurait dit : les citoyens de couleur,
libres, propriétaires, contribuables comme les blancs, doivent être
comme eux citoyens actifs. Il faut que vous vous expliquiez formelle-
ment, parce que si votre décision n’est pas formelle, les blancs dont nous
connaissons l’esprit, interpréteraient autrement votre décret, le conteste-
raient et de là résulteraient de nouveaux troubles, de nouvelles divisions,
de nouvelles guerres. 19 »

Grégoire insiste à nouveau sur l’ambiguïté de la rédaction des


décrets de mars 1790, qui donna lieu à des interprétations contradic-
toires, et sur les mensonges de Barnave et de Charles de Lameth. Il
analyse de façon remarquable la réaction des colons qui ont compris
que les limites de la politique barnavienne étaient atteintes et en ont
286 L’aristocratie de l’épiderme

cherché une autre du côté du pouvoir exécutif, représenté par le roi, afin
d’échapper à la suprématie de l’Assemblée constituante. Grégoire met
ainsi en lumière la stratégie contre-révolutionnaire du parti colonial :
« Les blancs ont bien senti que cet état de choses ne pouvait pas avoir
une longue durée et que les principes triompheraient tôt ou tard, que les
mulâtres tôt ou tard seraient réintégrés dans leurs droits. Il fallait parer
à ceci : on a levé l’étendard de l’indépendance ; on a témoigné l’inten-
tion de ne plus reconnaître la suprématie de l’Assemblée nationale, de
n’admettre que celle du roi, parce qu’on espérait s’en jouer. » 20
Il rappelle ensuite la lutte menée par les citoyens de cou-
leur depuis leur réception à l’Assemblée le 22 octobre 1789 et les
manœuvres, qui, en France, ont empêché de les entendre, ainsi que
l’aggravation de leur situation dans les colonies, et en particulier à
Saint-Domingue. Il rappelle le combat d’Ogé et, répondant aux calom-
nies de Moreau de Saint-Méry qui le présentait comme un criminel,
prend sa défense :

« S’ils avaient besoin de faire preuve de leurs bonnes mœurs,


qui ont été calomniées si indignement par leurs ennemis, ils vous
diraient qu’ils les défient de citer un seul homme de couleur libre qui,
depuis l’origine des colonies, ait été flétri par les lois. Car je ne regarde
pas comme tel le malheureux Augé, ainsi que beaucoup d’autres qui
viennent de périr sur l’échafaud pour avoir réclamé les droits que vos
décrets leur accordaient ; si Augé est coupable, nous le sommes tous ; et
si celui qui réclame la liberté périt sur l’échafaud, tous les bons Français
le méritent également. [...] Il est mort victime de son amour pour la
liberté ; il est mort, victime parce qu’il a réclamé les droits de la nature
que lui assurait la loi dont je viens de lire le texte 21. Son sang crie ven-
geance, mais je m’arrête, ce n’est pas à un ministre d’un Dieu de paix de
la réclamer.22 »

Grégoire conclut son intervention en prenant la défense des droits


naturels à l’œuvre dans la Déclaration, qu’il oppose « aux raisons d’uti-
lité » des intérêts particuliers, réclame la question préalable sur le projet
des Comités pour inconstitutionnalité et propose un décret sur la recon-
naissance des droits politiques à tous les hommes de couleur et nègres
libres, ce qui réorientait le débat dans une direction tout à fait nouvelle :

« J’ajoute que certainement des considérations politiques ne


devraient même jamais prévaloir sur cette raison éternelle qui appartient
Le débat de mai 1791 287

à tous, que jamais les lois de la nature ne doivent être violées pour des
raisons d’utilité, parce que quelques individus sont intéressés à leur
admission.
Quelle étrange contradiction ne serait-ce pas qu’après avoir
décrété la liberté en France, vous fussiez par vos décrets les oppres-
seurs de l’Amérique. Je demande la question préalable sur le projet de
décret que vous présente votre comité et voici celui que je propose d’y
substituer.
L’Assemblée nationale décrète que les hommes de couleur et
nègres libres, propriétaires et contribuables, sont compris dans l’article 4
du décret du 28 mars.
Enjoint aux commissaires chargés de rétablir l’ordre dans les îles,
d’employer tous les moyens en leur pouvoir pour y faire jouir les
hommes de couleur de tous les droits de citoyens actifs. 23 »

Grégoire synthétise dans son intervention tout le travail d’infor-


mation et d’analyse que Raimond, Brissot et lui-même ont accumulé
depuis plusieurs mois. Il fait état de la campagne qu’ils avaient menée
en s’appuyant sur les Sociétés des Amis de la Constitution et révèle que
les députés eux-mêmes ont été informés et ne semblent plus disposés
à se laisser manœuvrer par le Comité des colonies. Il expose enfin la
position du côté gauche en refusant le projet des Comités pour viola-
tion des principes de la Déclaration des droits et réoriente le débat en le
limitant strictement à la reconnaissance des droits politiques de tous les
libres de couleur sans distinction. Il précise que ce n’est pas le moment
d’aborder d’autres problèmes, comme celui de l’esclavage.
La position du côté gauche est volontairement partielle. Il s’en
était d’ailleurs expliqué, en faisant part de son peu de confiance dans
l’Assemblée constituante et en plaçant ses espoirs dans l’assemblée qui
lui succèderait. Pour l’heure, il s’agissait de mettre un frein à la poli-
tique de Barnave, dont les conséquences désastreuses se faisaient de
plus en plus visibles, et d’empêcher autant que possible l’Assemblée de
violer les principes de la Déclaration des droits sur deux points : les
droits des libres de couleur sans distinction et l’abandon de la législa-
tion des personnes aux assemblées coloniales. Était-il possible d’aller
plus loin à ce moment-là ? Sur la question de la nécessité des colonies ?
Sur l’esclavage ? Grégoire avait exprimé ses doutes sur une politique de
puissance coloniale dans son Mémoire en faveur des gens de couleur,
tandis que la Société des Amis des Noirs défendait une politique ouver-
tement colonialiste et n’abordait l’esclavage que sous l’angle d’une
288 L’aristocratie de l’épiderme

transformation du mode de reproduction de la main-d’œuvre esclave. Il


semblait donc difficile d’aller plus loin pour le moment.
Cependant, les adversaires du côté gauche accepteraient-ils de se
laisser enfermer dans ce cadre bien délimité ? La première bataille
consistait à remporter le vote de la question préalable sur le projet des
Comités. Elle dura deux jours.
Après l’intervention de Grégoire, le président donna lecture d’une
adresse des commissaires des citoyens de couleur, qui appuyait la pro-
position de Grégoire :

« Ce n’est pas sans peine que nous avons vu le rapporteur, dans


l’affaire des colonies, traiter avec légèreté les pouvoirs que nous avons
présentés pour être admis à la barre. Il s’agit ici de notre existence civile
et de celle de nos frères des îles. On veut nous en dépouiller et nous
n’avons pas besoin de tant de pouvoirs pour nous faire entendre. Nous
sommes citoyens de couleur, voilà notre titre ; et il est de la justice de
l’Assemblée de nous admettre.
Nous nous reposons avec confiance dans ses principes. Nous espé-
rons qu’elle rejettera le projet de décret des colonies et qu’elle déclarera
positivement que nous sommes compris dans la classe des citoyens
actifs, en vertu de l’article 4 du décret du 28 mars ; mais si sa religion
n’était pas encore assez éclairée, s’il reste des doutes, nous demandons
au nom de la justice d’être entendus à la barre ; et nous donnerons à
l’Assemblée des renseignements sur les localités qui lui prouveront que
l’on a, jusqu’à présent, abusé de sa bonne foi. 24 »

Arthur Dillon, député de la Martinique, en entendant le nom des


signataires de cette adresse, ne résiste pas à son rôle de maître humi-
liant ses affranchis, et s’exclame : « Il y a un des signataires qui n’est
pas libre ; c’est un esclave enfin de la Martinique 25. »
Pour résumer, précisons que Monneron, Tracy et Pétion soutinrent
les propositions de Grégoire, tandis que Clermont-Tonnerre, Gouy
d’Arsy, Malouet et Barnave prirent la défense du projet des Comités.
De l’intervention de Barnave, retenons qu’il insista sur la néces-
sité des colonies et de l’esclavage, dont il présenta la conservation
comme « un des intérêts nationaux les plus graves », et affirma que
l’opinion générale était favorable au maintien de l’esclavage : « L’ini-
tiative accordée aux colons blancs, relativement à l’état des personnes,
l’initiative que vous vous interdisez de provoquer est essentiellement
relative à l’esclavage des nègres. Il faut le dire, jamais changement à cet
Le débat de mai 1791 289

égard ne sera consenti par la colonie [...]Ainsi, Messieurs, je ne m’ar-


rête pas davantage sur cet objet : l’opinion générale est formée à cet
égard. 26 »
Comme cette parole est dangereuse ! « L’opinion générale est
formée à cet égard » signifie que l’Assemblée acceptera le maintien de
l’esclavage.
Sur le problème des droits des libres de couleur, Barnave s’efforce
de justifier la proposition des Comités et propose néanmoins une
concession : si le congrès de Saint-Martin ne formulait pas le vœu sou-
haitable sur les droits des libres de couleur, alors l’Assemblée nationale
pourrait le rectifier :

« Si au contraire le vœu proposé par l’assemblée de Saint-Martin


n’est pas conforme à la justice, à la raison et à la saine politique, il sera
réformé par le Corps législatif. On paraît croire que notre projet de
décret ne réserve pas ce droit au Corps législatif. Je déclare formelle-
ment que nous l’avons entendu ainsi. Notre opinion était telle, et si la
rédaction n’est pas claire, personne ne met obstacle à ce que la rédaction
soit améliorée ; car telle a toujours été notre opinion, telle a toujours été
la proposition que nous avons voulu faire, nous n’y avons vu aucune
obscurité. Si quelqu’un aperçoit cette obscurité, levons-la. 27 »

La suite du débat fut reportée au lendemain.

Le débat du 12 mai. Vote de la question préalable


sur le projet des Comités

Le président rouvrit la discussion et lut une lettre de Julien


Raimond qui donnait une information précise sur la proportion des
libres de couleur par rapport à celle des blancs dans les colonies, afin
d’éviter les diversions sur les batailles de chiffres et demandait d’être
entendu par l’Assemblée :

« Monsieur le Président, assistant hier à la séance de l’Assemblée


nationale, où les droits des hommes de couleur furent discutés, je
m’aperçus avec peine qu’on égarait perpétuellement l’Assemblée sur
les localités des îles. Par exemple, un membre a avancé qu’il n’y avait
que cinq à six mille hommes de couleur dans les colonies, tandis que si
l’Assemblée veut se faire donner des renseignements au bureau des
290 L’aristocratie de l’épiderme

colonies, elle y verra que Saint-Domingue seulement fournit une popu-


lation de 30 000 personnes de couleur, et que cette population est au
moins égale à celle des blancs, si elle ne la surpasse. Je suis en état de
donner sur ce fait-là et sur d’autres des renseignements authentiques qui
rassureront l’Assemblée ; et je supplie encore une fois, au nom de mes
frères, qu’elle veuille bien décréter que nous serons personnellement
entendus à la barre. 28 »

Le président fit ensuite lecture d’une adresse de la Société des


Amis de la Constitution d’Uzès en faveur des droits politiques des
libres de couleur.
Lanjuinais fit remarquer que le projet avait été présenté comme le
travail collectif de quatre Comités de l’Assemblée, mais qu’en réalité
un seul membre du Comité de constitution, Démeunier, avait siégé, et
que par ailleurs, les membres, qui avaient voix délibérative, étaient en
très petit nombre, « environ 12 ». Curt, député de la Guadeloupe l’in-
terrompit mais ne démentit pas.
Lanjuinais répondit ensuite à l’intervention de Barnave, faite la
veille, au sujet du congrès de Saint-Martin. Après s’être étonné que les
droits des libres de couleur ne leur aient pas encore été reconnus, il posa
la question de savoir si ce congrès prévu à Saint-Martin était bien
nécessaire. En effet, si le congrès décide en faveur des droits des libres
de couleur, il est inutile de le réunir et l’Assemblée peut prendre elle-
même cette décision : « J’observe qu’il n’y a, dans cette hypothèse, nul
inconvénient à déclarer, dès à présent, ce que vous attendez de la justice
et de la lumière des colons blancs 29. »
En revanche, si le congrès de Saint-Martin refusait leurs droits aux
libres de couleur, comment pouvait-on affirmer, comme Barnave tentait
de le faire croire, que l’Assemblée pourrait, après coup, corriger une
telle décision et restituer des droits refusés par les représentants
de toutes les assemblées coloniales ? La prudence invitait donc
l’Assemblée à refuser la formation d’un tel congrès et à se prononcer
directement sur les droits des libres de couleur.
Lanjuinais rappela que l’apparition du préjugé de couleur était
récente et insista sur les aberrations auxquelles il conduisait :

« Mais les colons blancs et les gens de couleur ne sont-ils pas


enfants de la même mère ? Ne sont-ils donc pas vos frères, vos neveux,
vos cousins ? Vous avez peur de les rapprocher de vous ; vous sollicitez
Le débat de mai 1791 291

des lois qui les éloignent de vous, et vous ne voudriez pas leur laisser
partager vos droits parce qu’ils n’ont pas le teint aussi blanc que vous ?
Je pourrais dire à plusieurs de ceux qui élèvent des prétentions ridi-
cules : Regardez-vous dans un miroir, et prononcez.
L’édit de 1685 qui accorde aux gens de couleur la liberté civile, cet
édit publié dans les colonies excita-t-il la moindre réclamation ? Les
gens de couleur ne sont-ils pas des citoyens comme les colons blancs ?
Personne n’en doute. Eh bien, il en sera de même de votre décision, elle
sera reçue avec l’effusion et la reconnaissance des colons de couleur et
l’admiration des colons blancs qui ont des lumières et de l’éducation. 30 »

Lanjuinais fit enfin l’apologie du métissage :

« Lorsque l’on est obligé d’avouer que les colons de couleur ont
reçu les mêmes avantages que les blancs par le croisement des races, par
les effets heureux de la nature, qui nous enseigne assez par là à mépriser
les préjugés ; lorsque, par le croisement des races, ils participent
et de la force des Américains et de l’esprit et de l’intelligence qui dis-
tinguent les Européens ; lorsqu’ils ont la vigueur, l’agilité, l’industrie et
toutes les qualités requises pour être citoyens actifs, les priverez-vous de
ces droits qui leur sont accordés par la nature, la loi et l’usage des pays
circonvoisins ? Craignez une explosion terrible si vous prononcez contre
eux une exclusion éternelle en rendant leurs tyrans leurs juges. 31 »

Il concluait en faveur des propositions de Grégoire.


Robespierre démonta l’argumentation du parti colonial qui refu-
sait leurs droits aux libres de couleur sous prétexte que les leur
reconnaître serait un moyen de préparer l’abolition de l’esclavage. Il fit
remarquer que les libres de couleur étant eux aussi des colons escla-
vagistes, la reconnaissance de leurs droits renforcerait la classe des
maîtres, et que leur exclusion risquait au contraire de diviser cette
classe et de rapprocher les libres de couleur des esclaves ; ainsi, l’argu-
mentation présentée par le parti colonial contre les droits des libres de
couleur était une absurdité :

« Quel est le motif de cette extrême répugnance à partager avec


leurs frères l’exercice de leurs droits politiques ? C’est que, disent-ils, si
vous donnez la qualité de citoyens actifs aux hommes libres de couleur,
vous diminuez le respect des esclaves pour leurs maîtres, ce qui est d’au-
tant plus dangereux qu’ils ne peuvent les conduire que par la terreur.
292 L’aristocratie de l’épiderme

Objection absurde. Les droits qu’exerçaient auparavant les hommes de


couleur ont-ils eu de l’influence sur l’obéissance des noirs ? Ont-ils
diminué l’empire de la force qu’exercent les maîtres sur leurs esclaves ?
Mais raisonnons dans vos propres principes. Aux raisons victo-
rieuses qui ont été données contre cette objection, j’ajoute que la
conservation des droits politiques que vous prononcez en faveur des
gens de couleur propriétaires ne ferait que fortifier la puissance des
maîtres sur les esclaves. Lorsque vous aurez donné à tous les citoyens de
couleur propriétaires et maîtres le même intérêt, si vous n’en faites
qu’un seul parti ayant le même intérêt à maintenir les noirs dans la
subordination, il est évident que la subordination sera cimentée d’une
manière encore plus ferme dans les colonies. Si, au contraire, vous
privez les hommes de couleur de leurs droits, vous faites une scission
entre eux et les blancs, vous rapprochez naturellement tous les hommes
de couleur qui n’auront pas les mêmes droits, ni les mêmes intérêts à
défendre que les blancs ; vous les rapprochez, dis-je, de la classe des
nègres ; et alors s’il y avait quelque insurrection à craindre de la part des
esclaves contre les maîtres, il est évident qu’elle serait bien plus redou-
table, étant soutenue par les hommes libres de couleur qui n’auraient pas
le même intérêt à la réprimer, parce que leur cause serait presque
commune. 32 »

Par ailleurs, cette argumentation était contradictoire avec celle de


Barnave, qui assurait que le congrès de Saint-Martin serait favorable
aux libres de couleur !

« Ce n’est pas que le comité colonial n’ait cherché à vous rassurer


contre cette injustice trop révoltante, et M. Barnave vous a dit que les
gens de couleur ne couraient aucun risque à ce que cette mesure fut
adoptée. Mais Messieurs, remarquez combien cette objection est contra-
dictoire avec les raisons alléguées par leurs adversaires ; ils vous font
presque envisager comme une chose certaine que la proposition des
blancs sera favorable aux gens de couleur ; et ce sont les mêmes hommes
qui, pour vous épouvanter, vous ont dit que si vous prononciez en faveur
des gens de couleur, vous mécontenteriez tellement les blancs que vous
jetteriez le désordre dans nos colonies, que c’en était fait de nos colonies
et de notre commerce. 33 »

Et Robespierre conclut en défendant les propositions exprimées


par Grégoire.
Rappelons qu’Aimé Césaire fut le premier, en 1961, à souligner
Le débat de mai 1791 293

l’intérêt de cette intervention de Robespierre : « Mais, dira-t-on, que


devient dans tout cela le système servile ? Robespierre risqua ce qui
semblait un paradoxe ; par un raisonnement tout moderne, où il substi-
tuait à la notion de lutte des races la notion de lutte des classes, il
s’enhardit à soutenir que ce n’était pas l’octroi des droits politiques aux
mulâtres qui ébranlerait le système esclavagiste, mais très exactement
le contraire. 34 » On peut maintenant ajouter que cette analyse avait déjà
été faite par Raimond et Grégoire et reprise par Robespierre.
Revenons au débat. Le président mit aux voix la question préa-
lable sur la totalité du projet des Comités. Le vote à main levée étant
douteux, il procéda à l’appel nominal. 378 voix contre 276 (ou 286
ou 298 ?) décidèrent qu’il y avait lieu à délibérer sur ce projet. Le
côté gauche était battu, cependant, ce vote permet de mesurer l’ampleur
de la campagne qu’il avait réussi à mener auprès de l’Assemblée
nationale.
Le texte des Archives Parlementaires donne les chiffres de
378 voix contre 276, mais celui du journal Le Moniteur, donne
378 voix contre 286. Par ailleurs, Le Moniteur publia dans son numéro
du 17 mai 1791, une lettre de Boissy d’Anglas qui donne 378 voix
contre 298. 35 Il existe donc un flou sur le nombre de votants en faveur
de la question préalable, sans que le résultat du vote n’en soit modifié.

Le débat du 13 mai. L’Assemblée nationale constitutionnalise


l’esclavage

Le 13 mai vit la victoire de Moreau de Saint-Méry, qui parvint à


entraîner l’Assemblée à constitutionaliser l’esclavage dans les colo-
nies, violant ouvertement et délibérément la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen.
Ce décret a connu une bien curieuse réception : considéré au
moment du vote comme le déshonneur de la Constituante, il a, depuis
plus d’un siècle, sombré dans un étrange oubli. En effet, l’historiogra-
phie, à quelques exceptions remarquables près, ignore son existence.
Le rejet de la question préalable imposait de débattre du projet des
Comités. Le président proposa une discussion article par article. Pétion
intervint sur l’article premier et demanda ce que l’on entendait par :
« accorder l’initiative aux assemblées coloniales sur leur constitution. »
Il expliqua que l’initiative ne pouvait porter que sur l’état des person-
294 L’aristocratie de l’épiderme

nes mais non sur l’état des libres de couleur parce qu’ils étaient des
« personnes, propriétaires et contribuables ». Ainsi et sans le dire net-
tement, Pétion laissait entendre que l’initiative ne pouvait porter que
sur l’état des esclaves. Il demanda encore que l’on s’explique claire-
ment sur ce qui avait été décidé lors du débat du 28 mars 1790.
La première partie du débat fut consacrée à ces éclaircissements
concernant la séance du 28 mars. Barnave dut convenir que la rédaction
était ambiguë et que l’intention de l’Assemblée n’était pas d’exclure les
libres de couleur. Lanjuinais expliqua pourquoi le projet des Comités
avait proposé ce congrès à Saint-Martin :

« On vous dit que vous ne voulez rien préjuger, et aujourd’hui l’on


veut que vous préjugiez, de la manière la plus effrayante, le sort de ces
malheureux ; je dis effrayante, car je tiens de M. Barnave que, quelque
soit l’événement, le congrès ne sera pas d’avis d’accorder aux gens de
couleur l’exercice des droits politiques, à moins que ce ne soit avec des
modifications qui comprennent parmi les esclaves politiques les affran-
chis et les enfants d’affranchis ; je dis que voilà ce que je tiens de
lui-même. Ainsi donc n’ayez nulle confiance dans le congrès. 36 »

L’objectif était de diviser la classe des libres de couleur. Le détour


par le congrès de Saint-Martin avait été conçu pour diviser la classe des
libres de couleur. Ce que Barnave avait dit à Lanjuinais permettait de
maintenir le préjugé de couleur, et cela en séparant les affranchis des
autres. Mais qui étaient ces autres ? Des libres de couleur qui n’avaient
pas été affranchis, c’est-à-dire des ingénus. On notera au passage que
ce discours considérait la catégorie des ingénus de couleur, contraire-
ment à celui de Moreau de Saint-Méry qui affectait de ne connaître que
des affranchis. Nous savons maintenant que ces ingénus étaient des
métissés. Ainsi, ce projet de division de la classe des libres de couleur
maintenait le préjugé de couleur, en opposant les métissés ingénus qui
jouissaient de droits politiques aux affranchis ainsi qu’à leur descen-
dance, lesquels en étaient privés.
Ce que Lanjuinais venait de révéler était un élément essentiel
du débat. Notons que Barnave ne récusa pas la paternité de cette infor-
mation.
Mais le débat prit une toute nouvelle orientation avec l’in-
tervention de Moreau de Saint-Méry, lorsque ce dernier invoqua
« l’impérieuse nécessité de protéger et de garantir ouvertement désor-
Le débat de mai 1791 295

mais l’existence des colons, parce que la crainte de perdre à chaque


instant sa fortune et sa vie ne peut être la perspective continuelle
d’hommes, dont l’attachement et l’industrie ont été si utiles à ce
royaume et auxquels l’avenir ne présenterait plus que des tableaux
ensanglantés 37 ».
Il proposa une modification de l’article un des Comités comme
suit : « Art. 1er. L’Assemblée nationale décrète, comme article constitu-
tionnel, qu’aucune loi sur l’état des esclaves dans les colonies de
l’Amérique ne pourra être faite par le Corps législatif que sur la
demande formelle et spontanée de leurs assemblées coloniales 38. »
Il reprenait les autres articles du projet des Comités.
Moreau demandait donc que l’Assemblée nationale constitutiona-
lise l’esclavage dans les colonies d’Amérique.
L’abbé Maury, l’un des ténors du côté droit, intervint longuement.
Il justifia l’existence et la nécessité des colonies comme du sys-
tème esclavagiste, puis entreprit d’expliquer les dangers qu’il y aurait à
reconnaître des droits politiques à tous les libres de couleur. Il présenta
alors les différentes origines nationales : il y avait des blancs d’ori-
gine européenne dans les colonies, mais aussi des esclaves d’origine
africaine (population de couleur ayant un statut d’étranger), et la popu-
lation, tout aussi étrangère, de ceux qu’il affectait de considérer comme
des « affranchis », à la manière de Moreau de Saint-Méry.
L’Abbé Maury conclut sur le danger que constituaient ces « étran-
gers », désignés comme des ennemis pour les colons Si l’on accordait
des droits politiques à tous les libres de couleur, la direction politique
de la colonie se trouverait aussitôt menacée : en effet, la population
blanche étant minoritaire, les libres de couleur auraient pu accroître
leur population en affranchissant des esclaves, et surpasser ainsi en
nombre la population blanche des colonies à long terme. Maury utilise
la métaphore de la « tribu » innombrable des Nègres, c’est-à-dire de la
tribu qui « encercle » la minorité des colons blancs. Il présente les
colons esclavagistes et ségrégationnistes comme des victimes, non pas
du système qu’ils ont eux-mêmes construit, mais du danger que repré-
sente la présence des esclaves.
Face à ce danger, Maury refuse toute politique d’assimilation
de tous les libres de couleur. Il préconise au contraire une politique
d’assimilation visant à sélectionner un nombre limité d’élus ayant
prouvé leur attachement au système colonialiste, esclavagiste et ségré-
gationniste :
296 L’aristocratie de l’épiderme

« Que les hommes de couleur deviennent donc citoyens actifs dans


nos colonies, après un certain temps, après un nombre déterminé de
générations ; qu’ils obtiennent ce privilège national, à de sages condi-
tions, avec des limitations et des réserves fondées sur leur légitimité
originelle, sur l’état de leur père et de leur mère, sur les contributions
auxquelles ils seront soumis, sur la proportion de leur population, afin
que leur influence ne puisse jamais dominer dans les assemblées colo-
niales, je le conçois, je l’approuve, je le désire, et personne ne sera tenté
de s’y opposer. » 39

L’intervention de Maury donna une nouvelle orientation à la dis-


cussion, en la replaçant dans le cadre spécifique d’une politique de
puissance colonialiste, esclavagiste et ségrégationniste. Il contribua par
ailleurs, en effrayant l’opinion, à lui faire accepter l’idée selon laquelle
la division de la classe des libres de couleur était indispensable à une
telle politique de puissance. 40
Moreau de Saint-Méry reprit alors la parole, réitérant sa proposi-
tion d’amendement de l’article premier du projet des Comités (ce qui
en faisait un véritable projet de constitutionnalisation de l’esclavage
par l’Assemblée elle-même).
Robespierre riposta avec toute la force des principes de la
Déclaration des droits, pour éviter le déshonneur de la constitutionna-
lisation de l’esclavage : « Dès le moment où dans un de vos décrets,
vous aurez prononcé le mot esclave, vous aurez prononcé votre propre
déshonneur et le renversement de votre constitution. [...] Eh, périssent
vos colonies, si vous les conservez à ce prix. Oui, s’il fallait ou perdre
vos colonies, ou perdre votre bonheur, votre gloire, votre liberté, je
répéterais : périssent vos colonies. » Il esquissa une vive critique des
politiques de puissance colonialistes 41. À la différence d’un Pétion
disposé à abandonner les esclaves à l’initiative législatrice des assem-
blées coloniales, Robespierre fut le seul à plaider la cause du côté
gauche. Il répondait ainsi non seulement à Moreau de Saint-Méry mais
aussi à l’abandon des principes qu’autorisait Pétion.
Cet abandon des principes sur les esclaves avait été accepté par
Bouchotte, qui le formulait plus ouvertement que Pétion : « Nous avons
promis de maintenir la propriété des Américains, et dans le nombre de
leurs propriétés se trouvent être leurs esclaves 42. »
Reubell acceptait d’abandonner les esclaves et les affranchis à
l’initiative des assemblées coloniales : « La question préalable ne peut
Le débat de mai 1791 297

être mise aux voix, si on ne vide pas les amendements. En effet, il s’agit
uniquement de l’initiative sur l’état des personnes. Si vous entendez
parler des nègres, des affranchis et des hommes nés de père et de mère
libres, je serai contre la question préalable ; si au contraire vous excep-
tez les personnes nées de père et de mère libres, je serai pour la question
préalable. 43 »
Au moment du vote, la proposition de Moreau de Saint-Méry fut
amendée avec son accord, de la façon suivante : « L’Assemblée natio-
nale décrète, comme article constitutionnel, qu’aucune loi sur l’état des
personnes non libres ne pourra être faite par le Corps législatif, pour les
colonies, que sur la demande formelle et spontanée des assemblées
coloniales 44. »
Le mot « esclaves » avait ainsi été remplacé par l’expression « non
libres » et le décret ne se limitait désormais plus aux seules colonies
d’Amérique : il concernait à présent toutes les colonies.
Moreau de Saint-Méry avait approuvé le remplacement du mot
« esclaves » par l’expression « non libres », soulignant que les deux
termes étaient pour lui synonymes : « Il ne s’agit pas de se battre sur
les mots ; persuadé que les choses sont bien entendues, qu’elles le
sont comme je les entends moi-même, je retire l’amendement du mot
esclaves. » 45
Soumis au vote, ce texte fut adopté. L’Assemblée constituante
avait constitutionalisé l’esclavage dans les colonies.

Les silences de l’historiographie sur le vote du décret


du 13 mai 1791

Au XIXe siècle, Michelet et Hamel, tout comme Schœlcher 46,


connaissaient le décret du 13 mai 1791. L’amnésie apparut d’abord
avec Léon Deschamps, puis avec Jaurès. L’interprétation de Duchamp
était la suivante : la proposition de Moreau de Saint-Méry aurait
soulevé des protestations d’une telle violence que ce dernier aurait été
forcé de la retirer : « Quand Moreau de Saint-Méry, par une maladresse
voulue, laissa échapper le mot esclave il provoqua les virulentes protes-
tations de Dupont et de Robespierre, et dut s’excuser 47. »
Cette curieuse lecture fit croire à Deschamps que le décret du
13 mai n’avait tout simplement pas été voté ! Méconnaissance des
sources ou lecture par trop hâtive ? Nous voici à la naissance d’une
298 L’aristocratie de l’épiderme

interprétation qui masque cette décision de la Constituante et qui a été


reprise depuis, sans que les sources aient jamais été vérifiées.
Jaurès, s’appuyant probablement sur Deschamps, crut lui aussi
que le décret du 13 mai « n’existait pas ». Cette première erreur le
conduisit par la suite à déplacer systématiquement la signification du
grand débat de mai 1791, en la limitant à la seule question des droits
des libres de couleur, c’est-à-dire au seul décret du 15 mai 1791. 48
Ajoutons que Debien, dans une analyse assez rapide du débat de
mai 1791, mentionna également le décret du 13 mai 1791 qui mainte-
nait l’esclavage dans les colonies, mais sans jamais commenter les
interprétations antérieures qui avaient fait disparaître ledit décret. 49
Dans une analyse sensible et développée s’appuyant sur les
sources, Aimé Césaire fut le premier à redécouvrir l’ampleur du débat
de mai 1791 et du même coup l’existence du décret du 13 mai qui
violait les principes de la Déclaration des droits et déshonorait la
Constituante 50. Cette redécouverte constitue un véritable tournant his-
toriographique et doit être valorisée comme tel.

Bref intermède au Club des Jacobins de Paris,


le 13 mai 1791
Le 13 mai au soir, les Amis de la Constitution se réunirent à Paris
et Robespierre fut élu président. Les sources offertes par la presse
permettent de savoir, en l’absence d’un procès-verbal de la Société elle-
même, que la séance fut consacrée à présenter le débat de l’Assemblée
depuis le 11 mai. Julien Raimond prit la parole et, précise un journal,
parla « dans le sens de Robespierre » 51. D’après le témoignage de la
Société des Amis des Noirs, le discours de Raimond contribua à éclai-
rer de façon décisive les Amis de la Constitution : « Le discours que
M. Raimond, citoyen de couleur, tint à la tribune des Jacobins, celui
d’un vénérable prêtre maronite, don Chavitz, qui lui succéda à la
tribune, et dont les lèvres respiraient la sagesse d’Anacharsis, désil-
lèrent les yeux aux incrédules et il fut résolu unanimement d’appuyer
la cause des citoyens de couleur 52. »
Charles de Lameth demanda ensuite la parole. Le Journal des
Mécontents précise : « un orage universel ne lui permet pas de se faire
entendre, et le président Robertspierre [sic] ne fait charitablement rien
pour calmer cette mer agitée. Lameth se retire en se mordant les
lèvres. 53 »
Le débat de mai 1791 299

Un autre témoignage de la presse précise que : « M. Charles


Lameth veut en vain obtenir la parole, il feint de vouloir sortir, on n’y
prend pas garde : en un mot il commence à s’apercevoir que sa popula-
rité diminue sensiblement. M. Robespierre n’agite point sa sonnette en
sa faveur et on lève la séance 54. »
Nous apprenons qu’au sein de la Société des Amis de la Consti-
tution de Paris, le problème colonial, l’esclavage et le préjugé de
couleur faisaient maintenant nettement clivage. La majorité des
membres présents voyaient clairement le jeu que Barnave et ses amis
du parti colonial avaient mené dans leur société et estimaient que le
moment était venu de se séparer d’eux. Il ne semble pas que Barnave
ait été présent à cette séance, mais Charles de Lameth, hué, ne put
obtenir la parole et partit. Selon toute vraisemblance, il ne se contenta
pas de quitter la séance, mais bien la société elle-même.
Un autre témoignage de la presse précise que Bonnecarrère
proposa que 24 membres de la société accompagnent Julien Raimond
à la barre de l’Assemblée, sans que l’on ait davantage de détails 55.
Que la Société des Amis de la Constitution de Paris ait décidé
de soutenir la cause des citoyens de couleur et d’accompagner leur
délégation à l’Assemblée nationale, afin qu’elle obtienne la parole,
représentait une victoire pour le côté gauche et un véritable tournant
dans l’histoire de cette société.

Le débat du 14 mai 1791

Le président donna lecture d’une lettre de Julien Raimond qui exi-


geait que la délégation des citoyens de couleur soit reçue à la barre :

« Monsieur le Président, au nom de la justice, de l’humanité et de


l’intérêt même de la France et des colonies, nous vous conjurons de
vouloir bien nous entendre avant de porter une décision sur le sort de nos
malheureux frères.
Vous n’avez jusqu’à présent d’idées sur les localités que d’après
l’exposé des colons blancs ; il ne nous sera pas difficile de prouver les
inexactitudes qu’ils ont avancées. Serions-nous jugés sans être enten-
dus ? Nous ne pouvons le croire.
Nous sommes prêts à paraître devant l’Assemblée ; nous sommes
aux portes de cette salle et nous attendons que les députés de cette
Assemblée veuillent bien nous les faire ouvrir. » 56
300 L’aristocratie de l’épiderme

Un débat sur l’audition des citoyens de couleur s’ouvrit. Marti-


neau, Malouet et Rostaing la refusèrent avec véhémence. Il y eut un
vote en leur faveur, et Raimond obtint enfin la parole qu’il réclamait
depuis le 11 mai.
Raimond entreprit de répondre aux arguments dévastateurs que
Maury avait employés, en présentant les « affranchis » comme les
ennemis irréductibles des colons blancs, et en proposant une véritable
politique de conquête à leur encontre avec assimilation sélectionnant
les aspirants à perpétuer le système colonial. Il commença par rappe-
ler que le nombre de libres de couleur et de Blancs étaient à peu près
équivalents à Saint-Domingue. Pour expliquer au mieux ce qu’était
concrètement une législation ségrégationniste, il rappela que depuis
huit ans, le gouverneur exigeait que les recensements de la population
mentionnent la couleur des individus. Or, de nombreux libres de
couleur et de nombreux colons mariés à des femmes de couleur, pères
d’enfants métissés, refusaient de se soumettre à ces déclarations :

« Depuis environ huit ans, un ordre du gouvernement obligea tous


les habitants de couleur à mettre sur leurs déclarations leur qualité de
couleur. Qu’est-il arrivé ? C’est que beaucoup de personnes de couleur,
ayant de la fortune, étant bien vues des blancs répugnaient à avoir cette
qualité, qui, dans ce pays, est l’insulte la plus grave qu’on puisse faire.
[...] Une autre considération encore, Messieurs, c’est que dans les
colonies, beaucoup d’Européens ont épousé des femmes de couleur.
Lorsqu’ils donnent ce recensement, ils ne disent point quelle est leur
couleur, parce qu’ils sont censés blancs. Cependant ces habitants ont des
enfants de couleur, puisque leur mère est de couleur. Ces enfants n’étant
point désignés par la couleur, c’est encore une diminution à faire sur le
tableau que l’on vous a présenté. » 57

Pour contrer l’accusation de Maury, qui faisait des libres de


couleur les ennemis des colons, Raimond précisa que ces gens étaient,
comme les colons eux-mêmes, des planteurs esclavagistes, proprié-
taires du tiers des terres et du quart des esclaves. Il ajouta que les
maréchaussées et milices de paroisses, qui assuraient la sûreté de la
colonie contre les agressions extérieures et les révoltes d’esclaves,
étaient formées de ces libres de couleur. Il rappela la loyauté de ces
soldats de couleur levés pour les guerres, et en particulier celle
d’Amérique.
Le débat de mai 1791 301

Il présenta encore les tentatives de réforme du ministre de la


Marine, Castries, qui lui permirent de venir en France en 1784, afin de
faire connaître le vœu des libres de couleur. Il en vint aux évènements
de 1789, lorsque les assemblées coloniales se formèrent, et précisa les
causes des troubles qui conduisirent à la guerre civile entre les colons
eux-mêmes, dressant les Petits Blancs contre les Grands Blancs, ainsi
qu’aux violences commises contre les libres de couleur.
Il réfuta enfin l’argument de Maury qui laissait planer la menace
d’une trahison permanente des colons blancs par ces libres de couleur,
liés par la couleur à la « tribu innombrable des nègres », et souligna à
nouveau que la reconnaissance de leurs droits souderait, bien au
contraire, la classe des maîtres esclavagistes : « Les nègres n’ont-ils pas
autant à se plaindre d’eux que des blancs ? 58 »
Grégoire prit ensuite la parole. Il insista sur le caractère spécifique
du préjugé de couleur et précisa que l’enjeu de ce débat consistait à ne
pas laisser l’Assemblée accepter une telle négation de l’idée même de
droit. Il réitéra sa proposition faite le 11 mai : question préalable sur
le projet des Comités pour cause d’inconstitutionnalité, et décret recon-
naissant les droits des libres de couleur et nègres libres, sans aucune
distinction.
Député de l’Ile de France dans l’Océan indien, Monneron dénonça,
comme Julien Raimond, le tableau menaçant dressé par Maury. Il
s’efforça également de rendre plus visible la réalité du système colonial
qui faisait selon lui des esclaves et des libres de couleur les artisans de
leur propre servitude :

« Les mouvements d’éloquence et de sensibilité de M. l’abbé


Maury ont fait hier une profonde impression sur les cœurs de
l’Assemblée en rejetant le projet de vos comités. Il a représenté les
colons blancs dans le plus grand danger, perdant immédiatement leur
influence dans la législation et dans l’administration des colonies, parce
que les hommes libres de couleur, ennemis naturels, selon lui, des colons
blancs, donneront la liberté à tous leurs esclaves, achèteront celle de
leurs parents et de leurs amis pour les rendre habiles à devenir citoyens
actifs. Par cette mesure, ils attireront à eux toute l’autorité ; les Euro-
péens seront égorgés, les colonies seront livrées au pillage, les cultures
cesseront et, avec elles, nos manufactures, notre commerce, notre navi-
gation. Voilà bien des malheurs qui nous sont annoncés. Je les crois
réels ; mais c’est en refusant et non pas en accordant aux hommes libres
de couleur ce qu’ils ont droit d’attendre de votre justice.
302 L’aristocratie de l’épiderme

Il suffit de représenter nos colonies telles qu’elles sont pour ren-


verser cet échafaudage de M. l’abbé Maury, et j’interpelle à cet égard les
membres de cette assemblée qui représentent nos colonies ou qui y ont
des propriétés. Pensent-ils avec lui que les hommes libres de couleur
soient les ennemis naturels des colons blancs ? Pensent-ils même que les
esclaves sont dans cette disposition à leur égard ? Et si cela est, quels
sont les moyens qu’ils emploient pour prévenir les attentats ? La crainte,
me dira-t-on, et les satellites qui l’accompagnent, les fers et le fouet.
Mais qui est-ce qui tient dans ses mains ces moyens de sûreté ? Sont-ce
1, 2, 3 Européens sur ces habitations de 5 à 600 noirs, plus ou moins
éloignés des lieux où sont établies les forces qui peuvent maintenir la
police ? Non, Messieurs, ce sont ces mêmes noirs libres ou esclaves. 59 »

Monneron conclut que l’Assemblée doit reconnaître elle-même


les droits des libres de couleur nés de père et de mère libres, et se
prononce contre l’abandon de l’initiative à ce sujet aux assemblées
coloniales ou à un quelconque congrès comme celui de Saint-Martin.

On voit ainsi se dessiner le refus de laisser l’initiative aux assem-


blées coloniales et l’acceptation de l’idée selon laquelle les droits des
libres de couleur pourraient être limités à une partie d’entre eux.
Le président proposa de passer au vote de l’article rédigé de la
façon suivante : « Quant à l’état des hommes de couleur libres et nègres
libres, il y sera statué par le Corps législatif après avoir pris l’avis des
colonies, ainsi qu’il sera réglé ci-après. »
Rœderer demanda la question préalable sur cette rédaction. Le
vote eut lieu à l’appel nominal : 488 voix contre 354 décidèrent qu’il
y avait lieu de délibérer sur cette rédaction et le débat fut renvoyé au
lendemain. 60

Le débat du 15 mai. Vote du décret sur les droits


des libres de couleur nés de pères et de mères libres
Le président donna lecture d’une lettre rédigée par des citoyens de
couleur :

« Monsieur le Président, après être restés jusqu’à ce jour sous


l’oppression des colons blancs, nous osions espérer que nous ne récla-
merions pas en vain auprès de l’Assemblée nationale des droits qu’elle
a déclaré appartenir à tous les hommes.
Le débat de mai 1791 303

Si nos justes réclamations, si les malheurs, si les calomnies


que nous avons éprouvés jusqu’à ce jour, sous la législation des colons
blancs, si enfin les vérités que nous avons eu l’honneur de présenter hier
à la barre de l’Assemblée ne peuvent l’emporter sur les prétentions
injustes des colons blancs, celle de vouloir être sans notre participation
nos législateurs, nous supplions l’Assemblée de ne pas achever de nous
dépouiller du peu de liberté qui nous reste, celle de pouvoir abandonner
un sol arrosé du sang de nos frères et de nous permettre de fuir le couteau
tranchant des lois qu’ils vont préparer contre nous.
Si l’Assemblée se décide à porter une loi qui fasse dépendre notre
sort de vingt-neuf blancs, nos ennemis décidés, nous demandons d’ajou-
ter par amendement au décret qui serait rendu dans cette hypothèse, que
les hommes libres de couleur pourront émigrer avec leur fortune, sans
qu’ils puissent être inquiétés ni empêchés par les blancs.
Voilà, Monsieur le président, le dernier retranchement qui nous
restera pour échapper à la vengeance des colons blancs dont nous
sommes menacés, pour n’avoir cessé de réclamer auprès de l’Assemblée
des droits qu’elle avait déclaré appartenir à tous les hommes. 61 »

Dans sa Lettre aux philanthropes, Grégoire avait réclamé le droit


d’émigrer pour les libres de couleur souhaitant échapper à leurs persé-
cuteurs 62. Depuis que la menace d’une Saint-Barthélemy des libres de
couleur était apparue à Saint-Domingue en 1790, Grégoire et Raimond
avaient évoqué cette issue qui, dans l’enceinte de l’Assemblée, rendait
un son particulièrement lugubre.
Un débat suivi pour réclamer l’impression de cette lettre des
citoyens de couleur. Custine, propriétaire d’une sucrerie aux Cayes, à
Saint-Domingue, la dénonça et s’opposa à son impression. Un vote eut
lieu, la majorité refusa l’impression.
Reubell proposa un amendement. Il estimait que le décret du
13 mai avait rassuré « pour toujours » les colons sur la propriété de
leurs esclaves et que les droits des libres de couleur devaient être
octroyés de façon graduée : l’Assemblée pouvait les limiter aux libres
de couleur nés de père et de mère libres. Les affranchis et ceux dont un
des parents n’était pas « libre » ne jouissaient pas eux-mêmes de droits
politiques, mais étaient en revanche assurés du fait que leurs enfants y
auraient accès : « Cette classe de colons de couleur, rassurée sur son
sort par cette disposition, vous bénira ; les autres colons de couleur, non
admis encore, mais assurés que leurs enfants deviendront habiles à
304 L’aristocratie de l’épiderme

exercer les droits politiques, resteront tranquilles et joindront sans


doute leurs bénédictions à celles de leurs frères. » 63
Il proposait la rédaction suivante :

« L’Assemblée nationale décrète que le Corps législatif ne délibè-


rera jamais sur l’état politique des gens de couleur qui ne seraient pas
nés de père et de mère libres, sans le vœu préalable, libre et spontané des
colonies ; que les assemblées coloniales actuellement existantes subsis-
teront ; mais que les gens de couleur nés de père et de mère libres seront
admis dans toutes les assemblées paroissiales et coloniales futures, s’ils
ont d’ailleurs les qualités requises. 64 »

Regnaud prit la défense de l’amendement Reubell. Il le présenta


comme « un terme moyen qui puisse rallier tous les amis de la France,
de la liberté et de la Constitution et qui conserve au moins la portion
des droits des hommes de couleur libres que la justice et l’humanité
peuvent, de l’aveu de tous, arracher sans danger aux vues politiques
dont on vous a effrayés. » 65 Il ajouta qu’il aurait préféré admettre le
principe dans son entier, mais qu’il acceptait néanmoins de se rallier
à ce « terme moyen ».
Il donna ensuite son interprétation du débat en le présentant
comme une sorte de marchandage : le décret du 13 mai avait reconnu
l’esclavage et cette compromission de l’Assemblée avec les colons
devait conduire ces derniers à accepter, en échange, la reconnaissance
partielle des droits des libres de couleur. Un tel aveu mérite d’être
connu :

« Toute l’Assemblée est témoin que lorsque le premier article du


décret a été proposé, lorsque vous avez donné aux colons l’initiative
absolue sur l’état des hommes non libres, il n’avait pas encore été ques-
tion de cet objet. Un sentiment, bien facile à saisir, vous animait quand
vous avez adopté cet article. Lorsque le cœur serré de douleur peut-être,
vous vous êtes levés pour consacrer le droit que vous avez donné aux
colons, vous avez voulu céder cette portion des droits de l’humanité
pour en conserver au moins une autre ; vous avez voulu une composition
avec les passions, avec l’intérêt ou l’amour-propre qui, autant que la
politique, attaquaient le principe que vous vouliez défendre. Vous avez
cru enfin que les colons tranquilles sur leur propriété, sur le sort des
hommes non libres, céderaient ainsi que leurs défenseurs, sur l’article
qui intéressait les hommes libres.
Le débat de mai 1791 305

Et cependant, Messieurs, qu’est-il arrivé ? C’est que le premier


article que vous regardiez comme une portion cédée dans l’espérance
qu’on en céderait une autre, qui était parfaitement juste, n’a fait que for-
tifier les espérances et anéantir ce que vous aviez espéré. Après avoir
gagné le premier article qu’on n’avait pas demandé, on veut encore
conquérir ce que vous avez voulu sauver. Eh bien ! je le dis avec douleur,
pour l’intérêt même que vous défendez, cédez, s’il le faut encore, une
portion de ce qu’on voudrait enlever en entier pour avoir au moins une
partie de ce que réclament l’humanité et la justice. » 66

Barnave intervint pour défendre le projet du Comité des colonies,


s’opposer à la suppression de l’initiative législatrice aux assemblées
coloniales et menacer l’Assemblée de la non-exécution de ses décrets
dans les colonies. 67
Robespierre s’opposa à l’amendement Reubell, comme au mar-
chandage des droits d’êtres humains échafaudé par Regnaud, et
défendit la position du côté gauche exposée par Grégoire :

« Il est donc impossible de sacrifier à de pareilles terreurs, à de


pareils sophismes les droits les plus sacrés de l’humanité, et les prin-
cipes les plus précieux de notre Constitution. Aussi suis-je loin d’ap-
puyer sous ce rapport l’amendement de M. Reubell. Au contraire, je sens
que je ne puis point adopter cet amendement. Je sens que je suis ici pour
défendre les droits des hommes libres de couleur en Amérique, dans
toute leur étendue ; qu’il ne m’est pas permis, que je ne puis pas, sans
m’exposer à un remords cruel, sacrifier une partie de ces hommes-là à
une autre portion de ces mêmes hommes.
Or, je reconnais les mêmes droits à tous les hommes libres, de
quelque père qu’ils soient nés, et je conclus qu’il faut admettre le prin-
cipe dans son entier. Je crois que chaque membre de cette Assemblée
s’aperçoit qu’il en a déjà trop fait en consacrant constitutionnellement
l’esclavage dans les colonies. 68 »

Le président mit l’amendement Reubell aux voix, lequel fut


adopté.
On peut lire dans le journal de Brissot, Le Patriote Français, que
ni Grégoire, ni Pétion, ni Robespierre ne votèrent en faveur de l’amen-
dement Reubell : « Nous devons observer qu’à sept ou huit Jacobins
près, tous ont voté pour ce décret ; il en faut encore excepter ceux qui
306 L’aristocratie de l’épiderme

tiennent aux principes rigoureux, tels que MM. Pétion, Robespierre,


Grégoire etc. » 69
Le journal de Camille Desmoulins, commentant les décrets des 13
et 15 mai, mentionne le fait que l’Assemblée ait sacrifié les principes et
que Grégoire, Pétion et Robespierre aient voté contre : « L’Assem-
blée nationale ne délibèrera jamais sur l’état des personnes non nées de
père et de mère libres, si elle n’est requise librement par les Colonies.
Ici l’assemblée s’interdit de délibérer jamais sur l’esclavage des noirs ;
voilà bien ce qui s’appelle sacrifier les principes et se déshonorer, aussi
Pétion, Robespierre et Grégoire n’ont-ils pas voulu partager ce déshon-
neur et ont rejeté ce décret. 70 »
L’Ami du Roi insiste également sur le fait que Robespierre ait
refusé de voter le décret du 15 mai :

« M. Barnave a été remplacé à la tribune par M. Robespierre [sic],


qui, en sa qualité de défenseur des noirs, a écouté en silence. Il a rejeté
le projet du comité et l’amendement Reubell ; le projet parce qu’il a
donné l’initiative aux colons ; et l’amendement parce qu’au lieu d’ad-
mettre indistinctement dans les assemblées primaires, tous les hommes
de couleur libres, il n’y admet que les hommes de couleur nés de père et
de mère libres. 71 »

Ainsi, les sources s’accordent : le côté gauche, dont la position a


été présentée et rappelée par Grégoire, tout au long du débat, n’a pas
été à l’initiative de l’amendement Reubell et a même refusé de le voter.
Regnaud a clairement expliqué ce en quoi consistait l’amendement
Reubell : une position de marchandage échangeant le maintien de l’es-
clavage dans les colonies contre la reconnaissance des droits d’une
portion de la classe des libres de couleur (ceux nés de père et de mère
libres). Nous concluons que l’amendement Reubell ne représente pas la
proposition du côté gauche exposée par Grégoire et défendue par
Robespierre. Il est donc logique que ni Grégoire, ni Robespierre ne
l’aient voté. Notons enfin que le décret du 15 mai qui n’ouvrait les
droits de citoyen aux libres de couleur dont les deux parents n’étaient
pas nés libres qu’à la seconde génération, ne provoqua aucune réclama-
tion de ces Nègres libres qui s’étaient exprimés en automne 1789. Mais
ce groupe de Nègres libres existait-il seulement ?
Au vu des décrets des 13 et 15 mai 1791, le côté gauche avait été
battu. En dépit de ses efforts, il n’avait pu empêcher que l’Assemblée
Le débat de mai 1791 307

constitutionnalise l’esclavage, au mépris de la Déclaration des droits de


l’Homme, et divise la classe des libres de couleur.
Nous savons que le côté gauche ne se faisait aucune illusion, ni sur
ses forces toutes fraîches encore, ni sur l’Assemblée nationale, et qu’il
espérait une issue plus favorable de la future assemblée qui lui succé-
derait. Toutefois, il avait marqué des points en réussissant à mener une
double campagne d’information sur le problème colonial et de soutien
en faveur des citoyens de couleur au sein de la Société des Amis de la
Constitution, et était même parvenu à démasquer Barnave et à le désta-
biliser parmi les Amis de la Constitution de Paris.
Ce côté gauche formé au départ de trois personnes, Grégoire,
Raimond et Brissot, avait rencontré en cours de route des alliés effica-
ces, comme Milscent, mais aussi comme Robespierre qui s’était révélé
lors du débat à l’Assemblée. Brissot écrivit dans Le Patriote Français,
quelques semaines après le débat de mai : « Dans la question relative
aux colonies, j’ai surtout été satisfait des discours de MM. Grégoire,
Pétion et Robespierre, on dirait qu’ils ont toute leur vie habité les colo-
nies, tant ils connaissent parfaitement les mœurs et l’esprit des
habitants. 72 »
Julien Raimond, dans une lettre du 21 octobre 1791 à ses frères
de Saint-Domingue, leur demandait de préparer des cadeaux, « qui ne
seraient pas en argent car ils n’en recevraient pas », aux défenseurs
de la cause des citoyens de couleur qu’il nommait : « Brissot, Grégoire,
Pétion, Clavière, Robespierre, Lucas. » 73
Le côté gauche avait aussi réussi à ouvrir un débat à l’Assemblée
nationale, et quel débat ! Cinq jours durant, les points de vue des diffé-
rents partis en présence avaient été exposés en public et largement
reproduits dans la presse, et en particulier dans Le Moniteur.
Mais la conséquence politique la plus importante était, sans
conteste, le fait que l’Assemblée nationale s’était alignée sur le parti
colonial en votant le décret du 13 mai : tout le monde pouvait constater
qu’elle avait ainsi donné raison aux plus farouches adversaires de la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Moreau de Saint-
Méry avait entraîné l’Assemblée dans une direction ouvertement
contre-révolutionnaire. Mais cette victoire du parti colonial était dan-
gereuse pour l’Assemblée elle-même : non seulement, elle s’était
déshonorée, mais elle avait en plus perdu la confiance du peuple.
Les décrets des 13 et 15 mai 1791 furent sanctionnés par le roi le
1 juin 1791.
er
Chapitre 3

Arrêt sur image : la Déclaration


des droits déchirée annonce
le triomphe prochain
de Julien Raimond et de ses alliés,
Grégoire, Pétion et Robespierre

Une illustration du débat de mai 1791, intitulée Discussion sur les


hommes de couleur (voir fin de l’ouvrage), montre le triomphe moral
de Julien Raimond et de ses alliés du côté gauche, en une large fresque
détaillée et légendée. 1
Nous proposons une analyse historique et politique de cette
estampe et de sa légende à la lumière des sources que nous avons étu-
diées précédemment.

Description générale de la scène

L’estampe met en scène la délégation des citoyens de couleur,


enchaînés par Barnave, et entourés par les députés de l’Assemblée
constituante. Le décor est en extérieur et montre les deux rives de
l’Atlantique, séparées par un océan tumultueux : la discussion concerne
les Deux mondes. La légende précise qu’au-delà de l’océan, se
découvre l’île de Saint-Martin. Des navires dans la tempête sont en
train de sombrer. On aperçoit des noyés soulevés par les flots.
Au centre géométrique de l’estampe, le texte de la Déclaration
des droits de l’homme et du citoyen, présenté par Julien Raimond, est
déchiré par un personnage non identifié par la légende.
La délégation des citoyens de couleur, ayant à sa tête une femme
avec deux enfants, focalise les regards des deux groupes qui l’entourent
et se trouve sous la protection de trois allégories célestes, dans un ciel
Arrêt sur image 309

de lumière : l’Humanité, la Justice et la Raison, elles-mêmes menacées


par un agressif serpent à tête d’oiseau. Dans l’ombre des trois allégo-
ries vole l’enchanteur Merlin.
Dans une position symétrique à celle du serpent, un bouquet
d’arbres exotiques abrite un singe atteint d’une visible colique qui
se répand sur la tête d’un homme, portant une arme blanche, et en proie
à une furie. Au premier plan, le sol grouille d’une curieuse vermine
humaine à échelle réduite.

Transcription et commentaire de la légende

Le titre, Discussion sur les Hommes de couleur, est accompagné


de la mention « ecct du Moni le 15 mai 1791 ». L’auteur de cette
estampe précise ici l’une de ses sources, le journal Le Moniteur, qui
publiait quotidiennement les débats de l’Assemblée. La date du 15 mai
1791 est celle du dernier jour de ce long débat que nous venons
d’étudier.
Certaines personnes dessinées ici portent un numéro qui renvoie à
la légende.
« No 1er Arthur Dillon. Tenez, raccommodons-nous, vous la
gagnerez mieux que Linguet ».
Dillon, député de la Martinique, tend une bourse à Barnave et le
corrompt. L’allusion à Linguet rappelle que ce dernier devint l’avocat
des Léopardins, ces 85 députés de l’Assemblée de Saint-Marc venus en
France pour y chercher des soutiens en septembre 1790.
« 2 BARNAVE. Fi donc, les principes sont pour les hommes de
couleur, je vous l’ai toujours dit, il n’y a que la raison d’état. »
Barnave est à la fois corrompu par le parti colonial et traître aux
principes de la Déclaration des droits qu’il avait défendus au début de
la Révolution. L’auteur de l’estampe connaît le travail d’information
fourni par Julien Raimond, Grégoire et Brissot, et qui permit de démas-
quer Barnave.
« 3 L’ABBÉ MAURY. Encore un coup de soufflet et tu seras
bientôt des nôtres.
4 ALEX LAMETH. Soufflons, soufflons l’abbé, les bonnes gens
finissent toujours par se rapprocher.
5 DECURT. Messieurs, Monsieur Barnave n’a pas besoin qu’on
le souffle. »
310 L’aristocratie de l’épiderme

On peut voir l’abbé Maury (en 3) en costume de prêtre, avec des


cornes de Diable, en train de souffler, avec un véritable soufflet, dans
les basques de Barnave, aidé dans ce travail par Alexandre Lameth
(en 4), qui hébergeait Barnave à Paris.
Ce thème du soufflet avait été introduit par Curt (en 5), à la séance
du 12 mai 1791 : Barnave allait prendre la parole à la tribune, occupée
par un grand nombre de gens, et Curt déclara, pour les inviter à partir :
« Tout le monde sait bien que quand M. Barnave parle, il n’a pas besoin
d’être soufflé. (Murmures prolongés). » 2 L’auteur de l’estampe a
détourné les propos de Curt dans un sens ironique en renvoyant à la cor-
ruption de Barnave, soufflé par le parti colonial.
« 6 DEPREMENIL. Comment un drôle qui n’est pas blanc veut
être juge.
7 REINAUD. Attendez, attendez, Monsieur Depremenil je vais
lui parler clair, je l’ai promis à Mr. BARNAVE. »
En 6 et 7, on peut voir Eprémesnil parlant à Reynaud de Villeverd
qui, armé d’un fouet, pose sa main sur l’épaule d’un esclave, agenouillé
à ses pieds et les mains attachées, qu’il s’apprête à fouetter (Reynaud
était député de Saint-Domingue et planteur esclavagiste), et fait allu-
sion à l’argument du côté gauche refusant de laisser les colons blancs
juges des gens de couleur. L’auteur de l’estampe convoque ici un
esclave, au sein même de l’Assemblée constituante qui a déchiré la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen par son décret du
13 mai 1791.
« 8 GÉRARD LE SOURD. Je suis de l’avis de Mr Barnave.
Qu’est-ce qu’il a dit ? »
On voit Gérard, député de Saint-Domingue, muni d’un énorme
cornet acoustique, allusion à sa surdité. Dans la Correspondance
secrète des colons députés à l’Assemblée constituante, servant à faire
connaître l’esprit des colons en général sur la Révolution, publiée par
Julien Raimond, on peut lire : « Que M. de Gérard a de bonnes vues et
sages, mais sourd comme un pot. » 3
« 9 MOREAU DE SAINT-MÉRY. Demandez à ma mulâtresse
rue de Cléry No 22. »
Nous avons vu que Moreau de Saint-Méry, dans ses Considé-
rations présentées aux vrais amis du repos et du bonheur de la France,
avait vanté ses qualités de bon maître et rendu public le fait qu’il avait
une « mulâtresse » à Paris, Marton : « sortie de chez moi le 14 avril
1789... Elle loge rue de Cléri no 59. » 4
Arrêt sur image 311

L’auteur de l’estampe a représenté Moreau de Saint-Méry (en 9),


protégeant Marton, aimable personne généreusement accoudée sur
un tonneau que l’on peut supposer de rhum ou de taffia. Il y a une
erreur sur le numéro de la rue de Cléry entre la légende et le texte de
Moreau.
« 10 Garre, garre le Comte de FAUCIGNY LESINGE va sabrer
tous ces amis des noirs et mulâtres. »
On aperçoit, dans le bouquet d’arbres, le député Faucigny de
Lucinge, recevant la colique du singe (le dessinateur a joué du nom de
son fief) armé et prêt à frapper « les amis des noirs et des mulâtres »,
son bras vengeur retenu par les branches.
Cet homme, qui n’est pas intervenu dans le débat de mai 1791,
était connu pour sa furie vengeresse. On peut lire, en effet, dans L’Ami
du Peuple de Marat, qu’à la séance de l’Assemblée du 21 août 1790, le
député Lambert publia et distribua, à ses propres frais, un discours que
l’Assemblée avait refusé à l’impression, en dénonçant ce qu’il appelait
la censure de l’Assemblée nationale. Un débat eut lieu sur cette préten-
due censure et un député proposa, contre lui, une peine de huit jours de
prison. Maury et Malouet, entre autres, prirent sa défense, alléguant
l’inviolabilité des députés :

« Au milieu du tumulte, le sieur Faucigny s’est écrié :


“Puisqu’il y a guerre ouverte entre la majorité et la minorité, je ne
connais plus qu’un moyen, c’est de venir à l’Assemblée le sabre à la
main et de tomber sur ces gaillards-là.”
[...] À ces mots, quelques conjurés ont crié aux armes, affreux
vacarme dans le sénat. À l’ouïe des cris d’indignation du public, le
forcené royaliste, saisi de crainte, s’est soumis à la peine qu’on voudrait
lui infliger, tandis que l’auteur indigne se déclarant coupable, appelait
sur lui seul le châtiment. Il est condamné à garder chez lui les arrêts,
pendant huit jours, qu’il emploiera, sans doute, à tremper dans quelque
nouveau complot. [...] Sous tout autre aspect, il (le délit) est infiniment
moins grave que celui du sieur Faucigny qui méritait un châtiment
sévère et qui est resté impuni. On l’a excusé comme un acte de démence.
Mais si le délinquant n’a pas sa tête, pourquoi le souffrir dans le conseil
national ? Sa place est aux petites maisons. » 5

La réputation de dément qu’avait acquise Faucigny est ici rappe-


lée par l’auteur de l’estampe.
« 11 LE PETIT MULÂTRE à Monsieur Gouy d’Arci ; mon papa,
312 L’aristocratie de l’épiderme

mon papa, au nom de dieu, parlez pour nous. GOUY D’ARCI sortant
de la poche de Mr BARNAVE, hélas mon fils je le voudrais bien s’il y
avait seulement 42 % à gagner. »
On aperçoit Gouy d’Arsy miniaturisé, sortant de la poche de
Barnave, un dossier de « Dénonciations » sous le bras droit, un papier
à la main gauche. On sait que Gouy d’Arsy avait sans relâche dénoncé
le ministre de la Marine, La Luzerne, jusqu’à ce que ce dernier démis-
sionne. Le dialogue avec « le petit mulâtre », à ses pieds, fait allusion
aux enfants métissés des colons, abandonnés par les partisans du
préjugé de couleur et de la morale de la machine coloniale décrite par
Moreau de Saint-Méry. 6 La réponse de ce père dénaturé met en évi-
dence la perte des sentiments d’humanité de ces colons plus soucieux
de leurs profits que de la reconnaissance de leurs enfants.
« 12 L’humanité (Robespierre), la justice (Péthion) et la raison
(l’abbé Grégoire) viennent au secours des hommes de couleur que
BARNAVE tient enchaînés et veut livrer aux colons blancs. »
Voici le thème central de l’estampe et le résumé du débat de mai
1791 : Barnave, corrompu par le parti colonial, tient enchaînés les gens
de couleur qu’il veut livrer aux colons avec l’aide du côté droit de
l’Assemblée, tandis que les trois députés du côté gauche, Grégoire,
Pétion et Robespierre, en allégories de la Raison, de la Justice et de
l’Humanité, s’élevant au-dessus de ce grouillement d’intérêts parti-
culiers, défendent les principes et, ici, la cause des gens de couleur. On
aura noté que l’abbé Grégoire, en Raison, est particulièrement dénudé.
Cette Raison portant la lumière est, d’ailleurs, très proche de l’allégo-
rie de la Vérité, c’est-à-dire nue.
À la tête de ce groupe des citoyens de couleur, on aperçoit une
femme qui répond, sur terre, à l’allégorie de l’humanité-Robespierre :
leur position est identique, et moderne, les bras ouverts protégeant un
enfant en bas âge. Une différence toutefois, l’humanité-Robespierre est
représentée par une femme jeune qui, les bras ouverts, donne le sein
à l’enfant, tandis que la figure de l’humanité à la tête des citoyens de
couleur semble âgée et ne donne pas le sein à l’enfant qu’elle protège
de ses bras ouverts.
Cette femme est Jeanne Odo, qui devient célèbre surtout après
1793 : elle conduisait alors la délégation des citoyens de couleur qui fut
reçue au lendemain de la Révolution des 31 mai et 2 juin 1793 : le 3 juin
par la Société des Amis de la liberté et de l’égalité (c’est-à-dire le club
des Jacobins qui changea de nom le 10 août 1792) et dont elle devint
Arrêt sur image 313

membre, puis le 4 juin à la Convention. Voici l’un des témoignages de


la presse lors de sa venue à la Convention le 4 juin 1793 :

« Des hommes et des femmes de couleur défilent dans le sein de


l’assemblée au son d’une musique militaire : un étendard est porté
devant eux : un blanc, un mulâtre et un nègre y sont peints debout, armés
d’une pique surmontée d’un bonnet de la liberté. On lit sur l’étendard
cette inscription : Notre union fera notre force.
La députation exprime à l’assemblée le vœu que la liberté, agran-
dissant son domaine, plane sur les deux hémisphères. Une femme noire
est à la barre, appuyée sur le bras de deux pétitionnaires ; l’un de ces der-
niers annonce que cette femme a vu cent quatorze années. L’assemblée
rend un hommage respectueux à la vieillesse en se levant tout entière.
Grégoire : Lorsque, dans l’Assemblée constituante, un vieillard
de cent vingt ans vint du Jura la remercier à la barre d’avoir brisé le
joug féodal sous lequel la tête de ses frères avait été si longtemps
courbée, l’assemblée, par respect pour ce citoyen vénérable, s’est
levée tout entière. Vous avez imité ce beau mouvement : le respect
pour la vieillesse est une vertu qui, mère de toutes les autres, ne vous est
point étrangère. Je demande que le procès-verbal fasse mention de ce
mouvement.
J’ai une autre demande à soumettre à votre humanité et à votre phi-
losophie. Il existe encore une aristocratie de la peau ; plus grands que vos
prédécesseurs dont les décrets l’ont, pour ainsi dire, consacrée, vous la
ferez disparaître. Je demande que le comité colonial nous fasse un
rapport sur l’état de nos colonies. 7 »

On se souvient que le 22 octobre 1789, lorsque la députation des


citoyens de couleur fut reçue à l’Assemblée constituante, le président
annonça qu’un vieillard du Mont-Jura serait reçu, le lendemain, pour
remercier l’Assemblée d’avoir aboli les vestiges du servage en France.
Le 23 octobre, ce fut Grégoire qui demanda à l’Assemblée de rendre
hommage à ce vieillard, âgé de cent vingt ans, en se levant devant lui 8.
La Société des Citoyens de Couleur s’était inspirée de cet
hommage au vieux serf du Mont-Jura et de cette symbolique d’une
portion de l’humanité exclue des droits de l’homme, représentée par
une personne remarquablement âgée pour souligner la durée de cette
exclusion, et réclamant sa réintégration dans le genre humain. Le 4 juin
1793, Jeanne Odo déclara au président de la Convention qu’elle était
née à Port-au-Prince et qu’elle avait 114 ans 9.
314 L’aristocratie de l’épiderme

Cette image nous montre que la Société des Citoyens de Couleur


plaçait Jeanne Odo, figure de l’Humanité des Africains, à la tête de ses
délégations dès mai 1791.
Par ailleurs, Moreau de Saint-Méry avait noté la présence d’une
femme dans la Société des Citoyens de Couleur lorsqu’il évoqua, de
façon méprisante, sa création : « 80 individus dont quatorze se disaient
de la Martinique, quatre de la Guadeloupe, un de la côte d’Afrique, un
des îles de France & de Bourbon, & environ 60 de Saint-Domingue,
s’étaient présentés chez un notaire. On voit que de quatorze colonies
françaises, 10 n’avaient personne parmi les 80 délibérants. Mais dans
ceux-ci, il se trouvait une femme... 10 »
Il est fort probable que cette femme, mentionnée par Moreau, ne
soit autre que Jeanne Odo.
Les mises en scène du serf du Mont-Jura à la figure de l’Humanité
des Africains ont été dirigées par Grégoire qui n’a pas hésité, d’ailleurs,
à le rappeler le 4 juin 1793 à la Convention, en établissant un parallèle
significatif entre l’abolition des vestiges du servage et celle de l’escla-
vage. Dans les deux cas, Grégoire fit lever l’assemblée tout entière,
pour rendre hommage aux exclus.
L’estampe nous offre ainsi le premier portrait de Jeanne Odo. On
en trouve un autre dans une esquisse de Charles Thévenin intitulée La
Convention abolit l’esclavage, 7 pluviôse an II-4 février 1793 11. Nous
y voyons une femme assise à la gauche du président de la Convention,
vêtue et coiffée comme celle que l’estampe de mai 1791 a représentée,
avec une jeune fille dans ses bras protecteurs. C’est d’ailleurs l’estampe
de 1791 qui nous a permis d’identifier Jeanne Odo sur l’esquisse de
Thévenin.
« 13 Charles Lameth leur dit, mesdames vous n’estes point à
l’ordre du jour.
De Lamet écoutez ces dames au moins une fois en votre vie. »
« 14 MONTLAUSIER Mrs. si la justice, si la raison s’en mêlent
je proteste contre vôtre décret. »
15 UN colon de couleur, ne sommes-nous pas libres propriétaires
et contribuables pourquoi nous traiter comme des esclaves au nom de
dieu Mr le Cte. »
On voit ici Charles Lameth congédier les défenseurs des principes
de la Déclaration des droits. Il se peut que ce soit une allusion à la
séance de la Société des Amis de la Constitution du 13 mai 1791 au
cours de laquelle Charles Lameth ne parvint pas à obtenir la parole. Un
Arrêt sur image 315

autre Lameth dit une chose contraire. Le dessinateur veut-il mettre l’ac-
cent sur les comportements contradictoires des trois frères Lameth ?
C’est possible. En tout cas les trois frères sont dessinés et nous avons
vu Alexandre Lameth occupé à aider Maury (en 3 et 4) à souffler
Barnave, nous retrouverons Théodore en 23. Alors, qui est ce quatrième
Lameth ? Un concentré des trois frères ?
Le colon de couleur (en 15) répond à Charles comte de Lameth, et
lui demande de ne pas confondre l’esclavage et le préjugé de couleur.
« 16 REMOND citoyen de couleur. En l’arrachant de mes mains,
cruel, crois-tu l’arracher de tous les cœurs où elle est écrite cette
immortelle déclaration. 12 »
Julien Raimond, dont le geste est au centre de l’estampe, réclame
l’application des principes de la Déclaration des droits de l’homme et
du citoyen qu’il tient à la main et que la majorité de l’Assemblée vient
de déchirer.
« 17 UNE FIANCÉE. Je faisais à mon pays le sacrifice de ma
fortune et de ma main mais par ce qu’on voit le destin en décide
autrement. »
Ces paroles de la fiancée doivent être rapprochées de la dernière
ligne de la légende : « dans le lointain on découvre l’isle de St Martin
qui s’engloutit et le congrès Barnavite écrasé par la foudre, l’himen
s’envole et fuit des lieux où il devait consommer un cruel sacrifice. »
Le dessinateur fait état de l’échec de la proposition du congrès
de Saint-Martin qui devait décider du sort des libres de couleur et
que le décret du 15 mai a fait échouer. L’alliance entre Barnave et le
parti colonial est exprimée par cette promesse de mariage. La fiancée,
une fleur à la main (en 17), est aux côtés de Dillon, occupé à cor-
rompre Barnave. Ce projet de mariage, que la fiancée considère comme
le sacrifice cruel de sa fortune et de sa main, redouble le thème d’un
Barnave corrompu.
« 18 DAIGUILLON. Ma foi je ne vois pas trop clair dans cette
affaire-là au surplus qu’importe mon suffrage puisque je n’opine
jamais que de la culotte.
19 DUBOIS DE CRANCE. Comme j’allais m’oublier il vaut
mieux abjurer une funeste erreur que de se rendre coupable d’une
orgueilleuse persévérance.
20 MARTIN GUILHERMI. Qu’aviez-vous besoin Mr l’Enchan-
teur de me métamorphoser en l’animal dont je porte le nom et de me
mettre sur le dos deux démocrates. »
316 L’aristocratie de l’épiderme

Légende sur le côté droit de l’estampe : « Villeblanche embar-


quant les instructions du Comité colonial. »
Un groupe apparaît ici avec Guilhermy (en 20), métamorphosé en
âne par Merlin l’enchanteur, pétaradant les « instructions du Comité
colonial du 8 mars 1790 », que Levasseur de Villeblanche, député de
Saint-Domingue, recueille dans un grand sac.
L’âne Guilhermy est monté par le couple formé du duc d’Aiguil-
lon (en 18) et du comte Reynaud de Montlosier 13 (en 14), tandis que
Dubois de Crancé (en 19), dans une position assez équivoque, entre la
croupe et la queue de l’âne, lit d’une main sa lettre À ses concitoyens 14,
en se grattant la tête de l’autre. Le duc d’Aiguillon, muni d’énormes
bésicles, ne semble pas y voir plus clair.
Guilhermy représente un autre cas de démence. En effet, à
l’Assemblée, le 21 octobre 1790, Mirabeau proposa dans un discours
éloquent l’adoption du drapeau tricolore, « terreur des conspirateurs
et des tyrans ». Guilhermy traita Mirabeau d’assassin et de scélérat,
puis réclama le maintien du drapeau blanc. Un débat s’ensuivit et
Guilhermy fut défendu par le côté droit qui cherchait à faire passer la
proposition de Mirabeau pour séditieuse, donc criminelle. L’Assem-
blée dut alors prendre position et condamna Guilhermy à trois jours
d’arrêt. Ce dernier en garda une réputation de contre-révolutionnaire
atteint de démence 15.
Nous n’avons pas réussi à démêler ce que représente cet étrange
groupe, mais il en ressort un portrait à charge, soulignant une « ânerie »
manifeste et suggérant des pratiques sexuelles particulières (Guilhermy
en âne pétaradant, Aiguillon opinant de la culotte et bien calé contre
Montlosier, Dubois de Crancé, s’oubliant, et paré de la queue de l’âne).
« 21 MALOUET. Pour celui-là c’est le serpent qui parle.
Non loin de ce monstre est Brissot qui brise la chaîne des hommes
de couleur. »
Malouet était l’un des dirigeants du côté droit et l’un des conseil-
lers du parti colonial. On le voit ici visant Grégoire en allégorie de la
Justice et lui réservant l’arme perfide de ce serpent à tête d’oiseau.
Brissot est introduit en défenseur des hommes de couleur, cher-
chant à les délivrer de la chaîne que Barnave a forgée. L’auteur de
l’estampe fait ici allusion à la Lettre à Barnave de Brissot qui contribua
à faire la lumière sur le rôle de Barnave.
« 22 DESMEUNIERS. Ahi ! ahi ! Monsieur l’enchanteur, grâce,
grâce, je me rétracte je vais rendre aux sections leurs droits, je vais voter
Arrêt sur image 317

pour les hommes de couleur. Il ne s’agit pas de ça ici répond l’Enchan-


teur, tu as été censeur royal, vil ministériel. C’est encore le vertueux
Desmeuniers qui, dit-on, a imaginé le décret du marc d’argent, vite dans
ma gibecière avec ton comité de constitution et ton ami biribi. »
Démeunier en miniature, ayant à la main un Rapport sur le marc
d’argent, est attrapé par Merlin dont la gibecière est déjà remplie de
gens. Sur celle-ci est écrit : Comité de constitution, que ne l’ai-je esca-
moté et placé ici.
Merlin, député de Douai, juriste réputé et membre du Comité
féodal, l’Enchanteur par son nom, mais aussi pour son don d’escamo-
tage des mesures anti-populaires indiqué ici. Nous ignorons ses
rapports avec Démeunier, dénoncé pour avoir limité les droits des sec-
tions de commune et aggravé le système censitaire, qui limitait l’accès
au droit de citoyen en proposant un cens supérieur d’un marc d’argent,
soit 51 livres, pour être éligible. En avril 1791, Robespierre avait publié
un de ses plus fameux discours contre le système censitaire. 16 On peut
penser que l’auteur de l’estampe a voulu placer une référence à cet
autre grand débat dans lequel Grégoire, Pétion et Robespierre s’étaient
une nouvelle fois illustrés en défendant les droits du peuple.
Démeunier, membre du Comité de constitution, est en costume de
garde national, mais nous ignorons qui est son ami, le militaire Biribi.
« 23 Tdore Lameth j’attends les noirs à la prochaine assemblée.
24 LE COMITÉ colonial grimpant aux bottes de BARNAVE
pour l’inspirer. »
Théodore, l’un des trois frères Lameth, n’était pas député, mais
sa proximité avec le parti colonial est indiquée par le lieu d’où il sort,
un terrier, tout comme le parti colonial miniaturisé. Théodore attend
donc « les noirs à la prochaine assemblée ». Les « noirs » désignant le
parti aristocratique portant la cocarde noire, ces propos démasquent
Théodore comme un allié de la contre-révolution, ce que le côté gauche
avait contribué à mettre en lumière.
Toutefois, la phrase « j’attends les noirs à la prochaine assem-
blée » se prête à un jeu de mots avec la Société des Amis des Noirs et
l’espoir, que nous avons vu exprimé par le côté gauche, que la pro-
chaine assemblée répondrait favorablement aux citoyens de couleur
et permettrait à leurs députés de siéger dans le corps législatif. Ainsi,
Théodore Lameth attend les noirs à la prochaine assemblée, mais il
pourrait bien voir arriver des Amis des Noirs et, pourquoi pas, des
citoyens de couleur.
318 L’aristocratie de l’épiderme

Une troisième lecture est encore possible : les « noirs » peuvent


en effet désigner des représentants des ci-devant esclaves, ce qui
suppose, bien sûr, l’abolition de l’esclavage, comme on pouvait le lire
dans le journal Les Révolutions de Paris du 25 septembre 1790 : « Oui,
nous osons le prédire avec confiance, un temps viendra, et le jour n’est
pas loin où l’on verra un Africain à tête crépue, et sans autre recomman-
dation que son bon sens et ses vertus, venir participer à la législation
dans le sein de nos assemblées nationales. 17 »
« Le Comité colonial grimpant aux bottes de Barnave pour l’ins-
pirer » est devenu une vermine corrompant Barnave au sens physique
du terme.
À proximité de la tête de Théodore Lameth, l’une de ces minia-
tures est en train de déféquer, le cul à l’air, et tient un papier à la main :
un décret de l’Assemblée ? Au pied de Barnave, juste au-dessus du
numéro 24, une autre miniature, dans la même position, se torche
avec... le « Rapport de Barnave » !
« 25 Mrs les colons blancs, rassurez-vous, je suis d’André le prési-
dent perpétuel. Les Aristocrates ont été si contents de mes présidences
qu’ils m’ont empalé comme Thésée sur le fauteuil où je m’exerce dans
l’art de poser subtilement les questions. Vous allez en juger. »
Voici le président de l’Assemblée lors du débat de mai : Joseph
d’André, le « président perpétuel ». D’André fut, en réalité, élu trois
fois de suite président de l’Assemblée 18, d’où l’allusion à son empale-
ment à son fauteuil : il est représenté véritablement empalé par une
broche qui le traverse, du siège à la tête, et sur laquelle se trouve instal-
lée la sonnette du président. On aura compris que d’André était un
membre fort actif du côté droit où il se trouve placé, dominant la scène
du haut de son estrade.

Armements et arguments des protagonistes.


Une vue de la Montagne
Le parti colonial et ses soutiens du côté droit sont particulièrement
chargés par l’auteur de l’estampe. Trois thèmes sont amplement traités.

Le thème de la corruption
La corruptibilité de Barnave évoque l’argent, une alliance matri-
moniale, mais aussi des pressions exercées par le parti colonial pour
Arrêt sur image 319

influer sur les rapports et décrets de l’Assemblée. De façon plus large,


la corruption parlementaire est rappelée par les manœuvres que le parti
colonial est parvenu à réaliser dans les comités de cette même
Assemblée, ou encore en obtenant la complicité d’un président, qui
rend d’excellents services, comme d’André. Le rôle des clubs se réu-
nissant secrètement, comme le faisaient les sociétés des colons, est
décrit par ce parti colonial sortant de ses terriers. Enfin, le mépris des
décrets de l’Assemblée, dont Barnave s’était fait le porte-parole dans
l’Assemblée elle-même, en menaçant les députés d’un rejet de leurs
décrets par les colons, est métaphoriquement illustré, nous avons vu
comment.
L’enchanteur Merlin traite Démeunier de « vil ministériel »,
insulte politique suprême des patriotes à l’encontre des partisans d’un
pouvoir exécutif empiétant sur le législatif, pouvoir exécutif représenté
par le roi qui nommait alors lui-même les ministres.

Le thème de la défense des intérêts particuliers

Ce sont, principalement ici, ceux des colons. Nous avons vu des


maîtres fouettant un esclave, un autre refusant la paternité d’un de ses
enfants métissés, une « mulâtresse » soumise à son maître et une
fiancée contrainte à sacrifier sa main et sa fortune. Produits coloniaux
et recherche de profits sont évoqués.
Les activités économiques et les relations sociales coloniales sont
empreintes de violence et d’une profonde perte d’humanité. L’auteur
donne à voir crûment ces rapports entre maîtres et esclaves.

Le thème des formes d’aliénation spécifique du côté droit

Folie, douleur et violence se conjuguent ici. Le fouet, les chaînes


et l’alcool sont les moyens de maintien de l’ordre que réclame le parti
colonial, lui-même représenté par un bestiaire monstrueux : serpent à
tête d’oiseau, singe souffrant de coliques et vermine humaine. Mais
le côté droit n’est pas en reste : l’abbé Maury apparaît en diable,
Guilhermy en âne, d’André voit ses bons offices récompensés par son
empalement, tandis que le sommet est atteint avec la démence de
Faucigny qui appelle à la guerre civile.
320 L’aristocratie de l’épiderme

À travers ces trois thèmes, l’auteur de l’estampe dénonce une


façon de faire de la politique, bien connue sous le nom de corruption
parlementaire.
À cette pratique, l’auteur oppose une autre façon de faire de la
politique. Au centre de l’estampe, le texte de la Déclaration des droits
de l’homme et du citoyen arme les opprimés qui défendent la cause de
l’humanité. La légende ne met-elle pas « les cœurs » dans la bouche de
Julien Raimond (en 16) ?
Le débat est illuminé par la présence de la Raison, de la Justice et
de l’Humanité qui expriment un rationalisme sensible, la raison éclai-
rée par le cœur. Ici, la politique est pensée comme l’éthique des droits
de l’homme en action. Cette façon de faire de la politique a été rappe-
lée, entre autres, par Grégoire, dans son intervention du 11 mai :

« J’ajoute que certainement des considérations politiques ne


devraient même jamais prévaloir sur cette raison éternelle qui appar-
tient à tous, que jamais les lois de la nature ne doivent être violées pour
des raisons d’utilité, parce que quelques individus sont intéressés à leur
admission.
Quelle étrange contradiction ne serait-ce pas qu’après avoir
décrété la liberté en France, vous fussiez par vos décrets les oppresseurs
de l’Amérique. 19 »

En plaçant le débat de mai 1791 entre les deux rives de l’Atlan-


tique, l’auteur lui a restitué sa dimension cosmopolitique : la lutte entre
le côté gauche et le côté droit concerne l’humanité entière. Pour
l’heure, la majorité de l’Assemblée a déchiré la Déclaration des droits
défendue par les citoyens de couleur, mais le combat continue et le
triomphe du côté gauche se prépare.
Ce faisant l’auteur de l’estampe nous donne à voir ce que l’on
entendait par La Montagne, il l’a représentée dans la construction
même de son dessin.
La Montagne 20, le rocher des droits de l’homme, renvoie au texte
de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. La Déclaration
était représentée sur des tables de la loi qui s’inspiraient de celles que
Moïse reçut de Dieu sur le Mont Sinaï. La Déclaration des droits était,
elle, le fruit des efforts de la raison humaine et devait permettre de
fonder une politique qui serait éclairée et guidée par les principes de la
philosophie.
Arrêt sur image 321

Enfin, l’absence de Reubell est remarquable. L’auteur de l’amen-


dement qui devint le décret du 15 mai n’apparaît pas dans cet hommage
au côté gauche de l’Assemblée constituante sur le problème colonial.
On notera d’ailleurs l’absence des députés qui, comme Regnaud,
Monneron, Bouchotte, justifièrent l’échange du décret du 13 mai
constitutionnalisant l’esclavage dans les colonies contre celui du
15 mai.
L’auteur de l’estampe a représenté le déshonneur de l’Assemblée
constituante, déchirant le texte de la Déclaration des droits, lors du
vote du décret du 13 mai. La Montagne qu’il représente tient, sur terre,
dans les efforts que font les citoyens de couleur et leurs alliés pour la
défendre, et dans la sphère de l’esprit, là où la Raison, la Justice et
l’Humanité ont trouvé un refuge, en attendant l’occasion de pouvoir à
nouveau la remettre sur sa base.
Conclusion

Le côté gauche l’emporte à la Société des Amis


de la Constitution séante aux Jacobins

Le débat de mai 1791 à l’Assemblée entraîna une scission pro-


fonde au sein de la Société des Amis de la Constitution de Paris. Le soir
du 11 mai, alors que le débat commençait tout juste à l’Assemblée, la
Société se réunit et Brissot prit la parole pour critiquer les positions
défendues par Barnave. Le journal Le Lendemain du 11 mai, qui rend
compte de cette réunion, présente ce qu’il appelle « le système de
Barnave » comme étant encore « celui des Jacobins » : « M. Barnave a
combattu l’opinion de M. Brissot et comme son système est celui des
Jacobins, il a enlevé tous les suffrages 1 »
Mais le 13 mai au soir, Robespierre, qui présidait la séance des
Amis de la Constitution, réitéra sa condamnation du décret constitution-
nalisant l’esclavage. Julien Raimond intervint pour expliquer la cause
des libres de couleur. Charles de Lameth demanda la parole mais, hué
par l’assemblée, il fit mine de sortir. Personne ne le retint. Le Journal
général de France a noté le changement de l’état des esprits chez les
Amis de la Constitution : « M. Charles de Lameth veut en vain obtenir
la parole, il feint de vouloir sortir ; on n’y prend pas garde, en un mot il
commence à s’apercevoir que sa popularité diminue sensiblement 2. »
Le 15 mai, après le vote du second décret à l’Assemblée nationale,
Jennesson proposa aux Amis de la Constitution de rédiger une adresse
aux sociétés affiliées, pour leur faire savoir que la Société de Paris
désapprouvait la position de plusieurs de ses membres :

« Je propose donc, Messieurs, que votre président soit autorisé à


écrire, au nom de l’assemblée, à toutes les sociétés qui nous sont affiliées,
une lettre par laquelle la Société des vrais amis de la Constitution, séante
aux Jacobins à Paris, déclare à ses frères qu’elle improuve, qu’elle s’af-
324 L’aristocratie de l’épiderme

flige de la conduite qu’ont tenue plusieurs de ses membres ; qu’elle est


loin d’adopter ces principes barbares, enfants de l’égoïsme et de la cupi-
dité ; qu’elle ne connaît d’autre différence entre un homme et un homme
que celle que la nature y a mise, celle des talents et des vertus 3. »

Jennesson, s’il ne nomme pas les membres en cause, fait état de


signes annonçant une scission. Il s’appuie, pour formuler sa proposi-
tion, sur l’article quatre du règlement de la Société concernant les rai-
sons d’une exclusion : « Art. 4. Lorsqu’un membre de la Société sera
convaincu d’avoir manifesté soit verbalement, soit par écrit, et à plus
forte raison par ses actions, des principes évidemment contraires à la
constitution et aux droits des hommes, en un mot à l’esprit de la
Société, il sera, suivant la gravité des circonstances, réprimandé par le
président, ou exclu de la Société, après un jugement rendu à la majorité
des voix 4. »
On reconnaît ici les principes, conformes à la « constitution »
qu’était, alors, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui
présidèrent la Société à sa fondation.
Le 16 mai, Julien Raimond vint remercier la Société, au nom des
Citoyens de Couleur, de la part qu’elle avait prise à la défense de leurs
droits. La fin du mois de mai semble marquée par l’absence de ceux que
l’on appelait jusque-là les « chefs des Jacobins », Barnave, les Lameth,
Goupil de Prefelne, ce que note le journal Le Lendemain du 29 mai :
« Le club des Jacobins, depuis la perte de ses chefs, ressemble à
l’Assemblée nationale depuis qu’elle n’a plus Mirabeau 5. »
Le 27 mai, Pierre Prieur, qui appartenait au côté gauche de la
Société, fut élu président et succéda à un de ses anciens « chefs »,
Goupil de Prefelne. Par ailleurs, le Journal des débats de la Société des
Amis de la Constitution vit le jour le 1er juin.
Les 10 et 12 juin, un débat eut lieu à la Société à propos des
députés des colonies qui refusaient de siéger à l’Assemblée parce qu’ils
n’admettaient pas le vote du décret du 15 mai qui n’abandonnait pas la
législation concernant l’état des personnes aux seules assemblées colo-
niales. Ce fut de cette manière qu’ils commencèrent de faire pression
sur l’Assemblée, puis ils annoncèrent que les assemblées coloniales
refuseraient d’appliquer le décret. Les Amis de la Constitution votèrent
alors que les députés des colonies et les membres du Comité des colo-
nies de l’Assemblée constituante seraient exclus de leurs réunions tant
qu’ils refuseraient de se soumettre aux lois 6.
Conclusion 325

Voici les noms des treize députés et/ou membres du Comité des
colonies, concernés par cette décision de la Société des Amis de la
Constitution, que nous avons pu retrouver :
– députés des colons blancs de Saint-Domingue : Gouy d’Arsy,
Reynaud de Villeverd, Levasseur de Villeblanche, Jean-Baptiste
Gérard, Courrejolles et Bodkin-Fitz Gerald
– député des colons blancs de la Martinique : Moreau de Saint-
Méry
– député des colons blancs de la Guadeloupe : Curt
– membres du Comité des colonies : Barnave, Alexandre de
Lameth, Lasnier de Vaussenay, Alquier, Pellerin de Nantes.
De ce moment jusqu’à la mi-juillet, la Société des Amis de la
Constitution fut profondément divisée par le grand événement que fut
la tentative de fuite de la famille royale. Reconnue, elle fut arrêtée le
21 juin à Varennes et reconduite à Paris. La découverte de cette trahi-
son et les mesures prises par l’Assemblée constituante pour dissimuler
« l’évasion du roi » accélérèrent la scission de la Société. Le 16 juillet
le côté droit tenta d’entraîner le plus grand nombre de membres, avec
les sociétés affiliées des départements, hors de l’influence de son côté
gauche. Les scissionnistes refusaient « les principes de Pétion et de
Robespierre » et quittèrent les Jacobins 7 de la rue Saint-Honoré, pour
s’installer « aux Feuillants » : ils devinrent la Société des Amis de la
Constitution séante aux Feuillants.
Le 25 juillet, le côté gauche de la Société proposait une refon-
dation sur de nouvelles bases et l’ouverture d’un nouveau registre
d’inscription de ses membres. Il n’est pas dans notre propos de rentrer
dans les détails de l’histoire de la Société dans cette période charnière
mais il nous a paru intéressant de rappeler que l’on retrouve à la tête de
cette refondation, parmi les députés à l’Assemblée, Pétion, Robes-
pierre, Grégoire, Prieur et comme membres de la Société, Etienne
Polverel, Julien Raimond 8, Claude Milscent, qui nous intéressent pour
le rôle qu’ils jouèrent dans la formation du côté gauche sur le problème
colonial. De la fuite du roi à la Fusillade du Champ-de-Mars, le
17 juillet, on les voit participer à la refondation de la Société, dont ils
furent le noyau dur, sur d’autres questions d’importance.

Le problème colonial ressurgit le 5 septembre 1791, lorsqu’une


pétition présentée par deux délégués de la ville de Brest à la barre de
l’Assemblée constituante réclama l’exécution du décret du 15 mai et
326 L’aristocratie de l’épiderme

mit en garde contre des préparatifs de sa révocation : « Aujourd’hui,


on veut attribuer à un décret qu’on veut révoquer des maux qu’on
exagère, et que nous avons dénoncé il y a trois mois, comme le fruit des
manœuvres du pouvoir exécutif dans les colonies 9. »
Cette information suscita un débat. Robespierre demanda que
l’Assemblée examine les causes de l’inexécution de ce décret. Le
7 septembre, le débat rebondit et l’Assemblée décida alors que le
Comité des colonies ferait un rapport dans les dix jours à ce sujet 10.
Le 12 septembre, Brissot présenta son Discours sur la nécessité
de maintenir le décret rendu le 15 mai à la Société des Amis de la
Constitution séante aux Jacobins. Il soulignait que le refus du décret
était le fait d’une minorité de colons qui voulaient à tout prix créer, dans
les colonies, une classe intermédiaire entre eux et les esclaves ; le décret
du 15 mai y répondait, précise-t-il, puisqu’il divisait la catégorie des
libres de couleur : « [...] et le décret, d’ailleurs, renferme dans son sein
une réfutation directe de cette objection, puisqu’il ôte les droits de
citoyen actif aux hommes de couleur et nègres qui ne peuvent prouver
qu’ils sont nés de père et de mère libres ; puisque, par cette disposition,
il crée cette classe intermédiaire qui paraît si nécessaire à l’aristocratie
des blancs. »
Et, malgré ses imperfections, Brissot demandait le maintien du
décret du 15 mai 11. Il parlait ici en tant que membre de la Société des
Amis de la Constitution et non de celle des Amis des Noirs, qui ne
s’était d’ailleurs plus manifestée depuis la publication de son Adresse
du 10 juillet précédent 12.

Quelques jours avant de se séparer, le 23 septembre, l’Assemblée


constituante entendit le rapport de Barnave qui demandait la révocation
du décret du 15 mai, donnant ainsi raison aux craintes des pétition-
naires de la ville de Brest.
Barnave n’avait plus besoin, à cette date où il se savait soutenu
par la majorité de l’Assemblée, de voiler sa pensée et osa justifier le
préjugé de couleur, en reprenant à son compte les propos des colons
ségrégationnistes eux-mêmes :

« Saint-Domingue, en même temps qu’il est la première colonie


du monde, la plus riche et la plus productive, est aussi celle où la popu-
lation des hommes libres est en moindre proportion avec ceux qui sont
privés de leur liberté. À Saint-Domingue, près de 450 000 esclaves sont
Conclusion 327

contenus par environ 30 000 blancs ; et les esclaves ne peuvent être


considérés comme désarmés ; car des hommes qui travaillent à la culture
des terres, qui ont sans cesse des instruments dans leurs mains, ont tou-
jours des armes : il est donc physiquement impossible que le petit
nombre des blancs puisse contenir une population aussi considérable
d’esclaves, si le moyen moral ne venait à l’appui des moyens physiques.
Ce moyen moral est dans l’opinion, qui met une distance immense entre
l’homme noir et l’homme de couleur, entre l’homme de couleur et
l’homme blanc, dans l’opinion qui sépare absolument la race des
ingénus des descendants des esclaves, à quelque distance qu’ils
soient 13. »

Barnave reprenait telle quelle la volonté de construire une classe


intermédiaire entre les maîtres et les esclaves et n’hésitait pas à
employer la langue du ségrégationnisme. Il reprenait la thèse de
Moreau de Saint-Méry réservant l’ingénuité à la couleur blanche et alla
même jusqu’à justifier qu’une telle argumentation soit en opposition
directe à la pensée des Lumières :

« C’est dans cette opinion qu’est le maintien du régime des colo-


nies, et la base de leur tranquillité. Du moment que le nègre qui n’étant
pas éclairé, ne peut être conduit que par des préjugés palpables, par des
raisons qui frappent ses sens ou qui sont mêlés à ses habitudes ; du
moment qu’il pourra croire qu’il est l’égal du blanc, ou du moins que
celui qui est dans l’intermédiaire est l’égal du blanc, dès lors, il devient
impossible de calculer l’effet de ce changement d’opinion 14. »

Or la méthode et les principes des Lumières consistent, précisé-


ment, à lutter contre les préjugés pour acquérir un savoir.
À l’opposé, Barnave demande aux députés de l’aider, lui et les
colons ségrégationnistes, à construire politiquement et juridiquement
l’ignorance des esclaves et des libres de couleur dans les colonies, en la
transformant en un préjugé, afin de les maintenir dans la méconnais-
sance de leur appartenance au genre humain, né libre et ayant des droits
pour le demeurer.
Barnave admet même le caractère barbare de ce système, mais au
lieu de proposer de l’améliorer, comme on aurait pu s’y attendre après
un tel aveu, il en vient à justifier son absurdité, et son caractère oppres-
sif, pour des raisons d’utilité économique :
328 L’aristocratie de l’épiderme

« Ce régime est absurde, mais il est établi, et on ne peut y toucher


brusquement sans entraîner les plus grands désastres. Ce régime est
oppressif, mais il fait exister en France plusieurs millions d’hommes. Ce
régime est barbare, mais il y aurait une plus grande barbarie à vouloir y
porter les mains sans avoir les connaissances nécessaires, car le sang
d’une nombreuse génération coulerait par votre imprudence, bien loin
d’avoir recueilli le bienfait qui eût été dans votre pensée. Ainsi, ce n’est
pas pour le bonheur des hommes, c’est pour des maux incalculables que
l’on peut se hasarder, dans des connaissances louches, à porter des lois
sur les colonies 15. »

Cet aveu de Barnave prenant la défense d’un « système barbare »


exprime sa rupture avec la pensée des Lumières et les principes de la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qu’il présente tous
deux comme « des connaissances louches ». L’abandon des Lumières
le conduit à pénétrer dans les territoires dangereux de l’obscurantisme,
construisant des préjugés pour tenter de soumettre les esprits par l’alié-
nation, et a renoncer à chercher des solutions, selon une raison sensible
aux principes des droits de l’humanité née libre 16.
Tracy prit la parole après Barnave. Opposé à la révocation du
décret du 15 mai, il conseilla à une Assemblée, qui allait se séparer dans
les jours suivants de ne rien décider et de laisser à celle qui lui succé-
derait le soin de trancher cette affaire. Le Chapelier réclama la question
préalable, qui impliquait un vote de l’Assemblée et, donc, la reprise de
la discussion sur la révocation du décret du 15 mai. Le vote de la ques-
tion préalable se fit par appel nominal et l’Assemblée s’exprima par
307 voix, contre 191, en faveur de la reprise du débat du projet de
Barnave 17.

Le lendemain 24 septembre, la délibération commença.


Robespierre intervint longuement pour réfuter l’argumentation de
Barnave, réclama une enquête parlementaire sur l’inexécution de ce
décret et lui qui avait, le 15 mai, défendu le principe des droits de tous
les libres de couleur afin d’empêcher que ne se forme une classe inter-
médiaire tant réclamée par le parti ségrégationniste réitéra sa défense
des principes :

« Qu’est-ce qu’un homme privé des droits de citoyen actif dans les
colonies, sous la domination des blancs ? C’est un homme qui ne peut
délibérer en aucune manière, qui ne peut influer ni directement, ni indi-
Conclusion 329

rectement sur les intérêts les plus touchants, les plus sacrés de la société
dont il fait partie ; c’est un homme qui est gouverné par des magistrats
au choix desquels il ne peut concourir en aucune manière, par des lois,
par des règlements, par des actes d’administration pesant sans cesse sur
lui, sans avoir usé du droit qui appartient à tout citoyen d’influer pour sa
part dans les conventions sociales, en ce qui concerne son intérêt par-
ticulier. C’est un homme avili dont la destinée est abandonnée aux
caprices, aux passions, aux intérêts d’une caste supérieure.
Voilà les biens auxquels on attache une médiocre importance ! Que
l’on pense ainsi lorsqu’on regarde la liberté – le bien le plus sacré de
l’homme, le souverain bien de tout homme qui n’est point abruti – que
l’on pense ainsi, lorsqu’on regarde la liberté comme le superflu dont le
peuple français peut se passer, pourvu que l’on lui laisse la tranquillité
et du pain, que l’on raisonne ainsi avec de tels principes, je ne m’en
étonne pas. Mais moi, dont la liberté sera l’idole, moi qui ne connais ni
bonheur, ni prospérité, ni moralité pour les hommes, ni pour les nations
sans liberté, je déclare que j’abhorre de pareils systèmes et que je
réclame votre justice, l’humanité, la justice et l’intérêt national en faveur
des hommes libres de couleur 18. »

Malgré plusieurs tentatives d’amendement contraires au projet


de Barnave, l’Assemblée vota la révocation du décret du 15 mai. La
séance fut levée « au milieu des violents murmures des tribunes », selon
Le Moniteur 19. Le misérable échange du décret du 13 mai contre celui
du 15 mai n’avait pas résisté longtemps !
Retournons à la Société des Amis de la Constitution séante aux
Jacobins, qui se réunit le dimanche 25 septembre. Régnier proposa que
les frères Lameth, Barnave et Duport soient incapables de rentrer
jamais dans la Société « dont ils se sont montrés les ennemis les plus
déclarés ». Polverel soutint cette proposition et demanda qu’elle soit
étendue à d’autres membres.
Après discussion et rappel du règlement Charles et Alexandre
de Lameth, Barnave, Duport et Goupil de Prefelne furent déclarés
indignes de conserver l’espoir de rentrer dans le sein de la Société qui
ne pouvait garder sur ses registres « que les noms des vrais Amis de la
Constitution et de l’Humanité 20. »
Il ne s’agit donc plus d’une expulsion, elle a déjà été faite, mais
d’un vote exprimant l’indignité de membres ayant perdu la confiance
de la Société.
330 L’aristocratie de l’épiderme

Le 26 septembre, Grégoire lut une Adresse aux députés de la


seconde législature, qui fut imprimée sur ordre de la Société, pour être
distribuée aux députés nouvellement élus et envoyée aux sociétés
affiliées 21. Ce qui révèle que Grégoire fut empêché de l’exposer à
l’Assemblée constituante.
Grégoire souligne que le débat sur les colonies a créé une pro-
fonde division dans l’Assemblée elle-même. L’opposition d’une
poignée de colons avait suffi pour empêcher l’exécution du décret du
15 mai. Il souligne le rejet exprimé par certains membres des principes
de la philosophie et de la Déclaration des droits : « Dans l’impossibi-
lité d’ébranler nos principes, ceux qui, dans d’autres circonstances
auraient invoqué la raison pour foudroyer les préjugés, ont osé blasphé-
mer contre elle en ridiculisant ses maximes lumineuses comme les
spéculations métaphysiques d’une philosophie absurde, comme les
prestiges d’une fausse philosophie ; ce sont leurs termes. Hélas ! sans la
philosophie nous rongerions encore nos fers, et la constitution serait
encore à naître 22. »
L’Assemblée a fléchi devant la vanité et la cupidité de quelques
colons, ajoute-t-il, et a ainsi « rétrogradé ». A-t-elle bien mesuré qu’en
décrétant l’injustice, elle prenait le risque de faire perdre la confiance
que les libres de couleur avaient en elle ?
Le 28 septembre à l’Assemblée constituante, Dubois-Crancé
proposa de décréter que les esclaves qui mettraient le pied sur le sol de
France seraient libres. Il s’agissait de l’ancienne législation royale, qui
avait été enfreinte, puis abandonnée, avec le retour en France de maîtres
accompagnés de leurs esclaves. L’édit du 5 avril 1778, dicté par le parti
ségrégationniste, établissait des mesures discriminatoires avec recense-
ment des « Nègres » et « Mulâtres » résidant en France, obligation pour
eux d’obtenir un certificat, interdiction d’être qualifiés de sieur ou
dame le cas échéant. Enfin, un cantonnement s’esquissait avec l’inter-
diction de sortir des ports. La langue du préjugé de couleur distinguant
blancs, noirs, mulâtres, commença de se faire entendre en France
même.
Ce même 28 septembre, Dubois-Crancé commenta à la Société
des Amis de la Constitution, la raison qui l’avait incité à faire cette
proposition : « J’espère que ce décret aura une grande influence sur
l’opinion des colons de Saint-Domingue 23. » Le texte de ce décret, qui
fut adopté, était le suivant : « Article premier. Tout individu est libre
aussitôt qu’il est entré en France. Art. 2. Tout homme, de quelque
Conclusion 331

couleur qu’il soit, jouit en France de tous les droits de citoyen, s’il a les
qualités prescrites par la Constitution pour les exercer 24. »

La Constitution de 1791 et les colonies

Par rapport à l’Ancien Régime, la Constitution de 1791 modifiait


les rapports entre les pouvoirs publics et les colonies. En nommant
Castries, puis La Luzerne, au ministère de la Marine et des Colonies, le
roi avait combattu le parti ségrégationniste, qui voulait modifier l’in-
différence à la couleur dont faisait preuve l’édit de 1685. Louis XVI
avait résisté, jusqu’à la réunion des États généraux.
La révolte du parti ségrégationniste contre les réformes de
Castries lui avait permis d’obtenir, grâce à la révolution débutante, une
représentation limitée à la « partie blanche de la population » dans les
colonies d’Amérique. Ce même parti avait réussi à prendre le pouvoir,
dans les assemblées coloniales de Saint-Domingue, et à déclencher une
guerre civile contre les libres de couleur. Il était encore parvenu à faire
pression sur le pouvoir en France, en faisant défendre sa cause par le
« triumvirat » lui-même (Barnave, Duport et les frères Lameth). Il
obtint enfin ce qu’il cherchait, imposer son choix d’une politique ségré-
gationniste dans les colonies.
La Constitution de 1791 avait donc constitutionnalisé l’esclavage
dans les colonies, par le fameux décret du 13 mai 1791. Ce vote mar-
quait la volonté délibérée du parti ségrégationniste de rendre nulle la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
L’abrogation du décret du 15 mai, le 24 septembre, fut la princi-
pale victoire de ce parti ségrégationniste et la rupture décisive avec la
politique menée, jusque-là, par la monarchie. Toutefois, le décret du
28 septembre contredisait cette décision, sur le sol français, en décla-
rant les droits civils et politiques indifférents à la couleur et en libérant
les esclaves.
La Constitution de 1791 avait adopté le principe de l’autonomie
législative, en ce qui concernait « l’état des personnes », aux assem-
blées coloniales. Cette autonomie rompait, là encore, avec la politique
assimilationniste menée par la monarchie jusque-là, en ce qui concer-
nait les sujets libres du roi de France. En revanche les affaires
extérieures des colonies relevaient des décisions de l’Assemblée légis-
lative sous le contrôle du roi.
332 L’aristocratie de l’épiderme

Enfin, les colonies pouvaient avoir des députés qui siègeraient


dans l’Assemblée législative française, mais ces questions n’étant pas
encore éclaircies par le vœu même des colons, le texte de la Consti-
tution précisait que : « Les colonies et possessions françaises dans
l’Asie, l’Afrique et l’Amérique, quoiqu’elles fassent partie de l’Empire
français, ne sont pas comprises dans la présente Constitution 25. »
Toutefois, cette Constitution de 1791 était déjà caduque avant
même d’avoir été achevée. En effet, dans la nuit du 22 au 23 août 1791,
dans les forêts du Morne Rouge près du Cap, des esclaves entamèrent
une des plus extraordinaires conquêtes de la liberté que l’Amérique ait
connue, en déclenchant une insurrection qui ne s’arrêta qu’avec l’indé-
pendance de la colonie de Saint-Domingue, devenue la République
d’Haïti le 1er janvier 1804.
Cette insurrection avait été souhaitée par quelques amis de l’hu-
manité une, née libre et ayant des droits à protéger. Julien Raimond et
ses correspondants de Saint-Domingue avaient annoncé cette éventua-
lité dès que le parti ségrégationniste ouvrit les hostilités contre les
libres de couleur. Ces derniers durent alors choisir leur avenir et com-
mencèrent à le faire en abandonnant les milices paroissiales, chargées
de maintenir l’ordre colonial esclavagiste qui s’effondra. Le Nouveau
Monde allait-il changer de base ?

Que s’en est-il suivi ?

L’histoire des politiques coloniales, à l’époque de la Révolution


française, a été curieusement « oubliée » et parfois manipulée. Nous
laissons, sans doute, le lecteur sur sa faim en nous arrêtant à la fin de
l’histoire de l’Assemblée constituante, mais le métier d’historien
demande du temps et de la patience. En attendant la suite du récit des
aventures des révolutions des droits de l’homme et du citoyen des deux
côtés de l’Atlantique, nous pouvons préciser quelques tournants déci-
sifs de cette histoire.
L’exemple de Saint-Domingue, la plus importante colonie escla-
vagiste française d’Amérique, a révélé des spécificités qui exigeraient,
pour les mieux saisir, une histoire comparée des différentes formes
de colonisation, menées par les puissances européennes de l’époque.
Cette histoire reste à faire et réclame, au préalable, que le problème du
préjugé de couleur soit étudié en tant que tel.
Conclusion 333

À Saint-Domingue, l’apparition tardive du préjugé de couleur et


ses progrès dans la seconde moitié du XVIIIe siècle apparaissent comme
une particularité de la colonisation française. En effet, les colonies
étaient des possessions de la couronne, étroitement contrôlées par le roi
de France, qui distribuait les bonnes terres à ses proches, le plus
souvent des cadets de familles nobles ou riches. La classe dominante
formée des grands producteurs sucriers n’a pas hésité à épouser des
femmes africaines et à créer, ainsi, une nouvelle humanité métissée,
dont la descendance était ingénue, légitime et au sommet de la hiérar-
chie coloniale.
L’édit de 1685, dit Code noir, dans sa version originale, exprimait
cet état de fait révélant une « indifférence à la couleur ». Cet ordre juri-
dique esclavagiste connaissait deux statuts : celui de libres et celui des
non libres. En ce qui concerne la classe des libres, le roi de France pra-
tiquait une politique assimilationniste, comme le précise l’édit de 1685,
toujours dans sa version originale.
La catégorie des colons légitimes, métissés et ingénus ne doit pas
être confondue avec celle des esclaves affranchis, manumis ou libres
de savane. Chaque groupe nécessiterait des études approfondies et
comparées.
Les sources dont nous disposions nous ont permis l’approche du
problème de l’apparition et des progrès du préjugé de couleur, princi-
palement dans le groupe de ces colons légitimes, métissés et ingénus.
Ce fut dans ce groupe que la résistance à ce qu’il considérait comme
une forme nouvelle d’oppression a commencé de se faire entendre.
Toutefois, la Société des Citoyens de Couleur a rassemblé, dès sa créa-
tion à Paris en 1789, des gens de ce groupe de colons métissés et
ingénus et de celui des affranchis qui ont cherché à s’unir.
Les sources de Julien Raimond ont permis de préciser certaines
des causes de cette apparition du préjugé de couleur. Dans les années
1760, de nouveaux colons, fraîchement débarqués d’Europe, prétex-
tèrent la concurrence que représentait, à leurs yeux, le groupe des
colons métissés et ingénus, pour étayer une législation ségrégation-
niste, dont l’objectif était de s’emparer de leurs terres et de leurs biens.
Ici, la justification discriminatoire est construite en référence aux
formes que les guerres de religion, par exemple, avaient déjà prati-
quées, avec confiscation des biens, accompagnée d’interdictions
professionnelles et de cantonnements pouvant aller jusqu’à l’expulsion
ou le massacre.
334 L’aristocratie de l’épiderme

En ce qui concerne le groupe des affranchis, les raisons touchent


les formes de reproduction de la main-d’œuvre. Dans la seconde moitié
du XVIIIe siècle, la crise du marché des captifs, situé en Afrique, incita
les colons à réfléchir sur de nouvelles formes d’introduction de la main-
d’œuvre dans les colonies : le préjugé de couleur en fut une, l’objectif
étant de maintenir cette catégorie dans des conditions subalternes, dont
nous avons pu préciser les formes spécifiques d’aliénation. Disposer
d’une réserve de main-d’œuvre n’impliquait pas qu’elle soit forcément
réutilisée dans la forme de l’esclavage du type Bossales. Nous avons
aperçu l’existence d’une main-d’œuvre « libre sous conditions » avec
les « libres de savane », vivant sur la plantation et pratiquant divers
métiers ou travaux agricoles, favorisés par le maître qui leur pro-
curaient tout ou partie des moyens de travail.
Moreau de Saint-Méry, pour sa part, ne s’embarrassait plus du
prétexte de la concurrence, que les nouveaux colons avaient avancé, et
traitait la catégorie des colons métissés et ingénus comme des « affran-
chis », selon sa thèse qui a fait illusion. Trop souvent l’historiographie
s’est laissée enfermer dans le piège tendu par Moreau : ainsi en est-il
des chiffres régulièrement donnés de la population de Saint-Domingue
dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, qui présentent, invariablement,
les trois statuts qu’il souhaitait voir reconnus par la monarchie : les
Blancs seuls ingénus, les affranchis et les esclaves.
Ces chiffres viennent des sources fournies par Moreau lui-même
et c’est ainsi que le piège se referme ! Sous l’Assemblée constituante,
la querelle des chiffres opposant la population « blanche » à celle des
« affranchis », qui commença dès 1789 pour atteindre son apogée lors
du débat de mai 1791, permet de saisir la supercherie. L’insistance de
la Société des Citoyens de Couleur pour en démontrer le caractère
factice fut un guide précieux. En effet, à première vue, d