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LES FREINS ET OBSTACLES À L’ENTREPRENEURIAT FÉMININ

Étude qualitative auprès de créatrices d’entreprise dans l’agglomération de Nancy

Benjamin Badia, Florence Brunet et Pauline Kertudo

FORS-Recherche Sociale | « Recherche sociale »

2013/4 N° 208 | pages 7 à 57


ISSN 0034-124X
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Les freins et obstacles
à l’entrepreneuriat féminin
Etude qualitative auprès de créatrices d’entreprise 
dans l’agglomération de Nancy

Benjamin Badia, Florence Brunet et Pauline Kertudo

Introduction
La période récente montre un vif regain d’intérêt pour l’entrepreneuriat,
témoignant «  d’une interrogation sur la place de l’individu dans les activités
économiques et d’un contexte idéologique où l’individu, comme entrepreneur
de sa propre vie, est devenu une figure emblématique d’un nouvel état des sociétés
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contemporaines »1. En période de chômage soutenu, l’indépendance constitue
un refuge, encouragée par les nombreux dispositifs publics ou privés, et peut
apparaître comme une solution collective, dans une période d’effritement de
la société salariale.

Mais les pratiques entrepreneuriales recouvrent des réalités très diverses.


Au-delà de la variété de statut, de taille, et de champ des entreprises créées,
des différences notables entre entrepreneuriat masculin et féminin ont
été récemment mises en exergue2. Nettement moins nombreuses que les
hommes à entreprendre, les femmes disposent d’une base capitalistique plus
réduite pour démarrer leur activité, et sont nettement moins susceptibles
de bénéficier de capitaux d’investissement privés ou de capital-risque. Des
différences très nettes de réussite sont également identifiables selon le sexe :
les femmes possèdent des entreprises plus petites, qui génèrent un chiffre
d’affaires inférieur et présentent une croissance plus lente que celles de leurs
homologues masculins.

Au cours des dernières années, plusieurs chercheurs se sont intéressés


à l’entrepreneuriat féminin, faisant des distinctions entre hommes et
femmes, sur le plan des motivations, du mode de gestion, de la performance
de l’entreprise, des besoins de formation, de l’accès aux financements, de
la conciliation travail-famille, et enfin de la participation aux réseaux
d’affaires. Ces recherches ont essentiellement porté sur des femmes ayant
effectivement créé leur entreprise, et ont tenté de mettre en évidence les
raisons des différences de réussite sur le plan entrepreneurial, selon le genre.

Cependant, aucune étude sociologique ne s’est jusqu’alors penchée sur les


parcours féminins en amont de la création d’entreprise, pour percevoir les facteurs
qui, au sein de ces parcours, pouvaient obérer le projet de création d’entreprise.
Quels sont les facteurs potentiellement explicatifs de la concrétisation ou de la
non concrétisation, par les femmes, de leurs projets entrepreneuriaux ?

1.  Zalio P.-P., Grosseti M., 2008-2012, Programme ANR « Entreprises et formes d’organisation économique. Enjeux, mutations et permanences ».
2.  « Inégalités hommes-femmes. Il est temps d’agir », Editions OCDE, 29 janvier 2013.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 7
C’est à cette question que la Maison de l’Emploi (MDE) du Grand Nancy,
porteuse du dispositif national BALISE (consacré à l’émergence des projets
de création d’entreprise), a souhaité répondre en commandant une étude
qualitative des parcours entrepreneuriaux féminins, basée sur la réalisation
d’entretiens semi-directifs compréhensifs avec 31 femmes, candidates à
l’entrepreneuriat ou déjà entrepreneuses, suivies en interne ou par l’un des
membres du réseau lorrain CREAlliance3.

La mission engagée pour la Maison de l’Emploi du Grand Nancy comprenait


trois enjeux complémentaires : la connaissance des parcours féminins (sur le
plan personnel, professionnel, familial…) en amont de la création d’entreprise
et au cours du processus de création ; l’analyse de la cohérence entre les outils
proposés aux femmes pour les accompagner dans la création et les besoins et
attentes de ces dernières ; la proposition d’outils d’accompagnement adaptés,
qui permettraient aux femmes engagées dans un processus de création
d’entreprise de voir aboutir leur projet.
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Précisions méthodologiques

Les informations nécessaires à la réalisation de l’étude ont été recueillies


par le biais d’une enquête qualitative réalisée entre mars et novembre 2013,
auprès de 31 femmes candidates à l’entrepreneuriat ou entrepreneuses.

Après une phase de recueil de contacts féminins (noms, coordonnées,


nature des projets et type de suivi) auprès de la MDE, de ses partenaires, et
du réseau CréAlliance, des entretiens ont été réalisés avec les candidates et
entrepreneuses volontaires4, en face-à-face. Ils se sont, selon la volonté des
enquêtées, déroulés à leur domicile, sur leur lieu de travail, ou encore dans
un café. Les entretiens ont duré entre 1h et 2h15.

Au final, 31 femmes ont été interrogées dont  : 14 ayant effectivement créé


leur entreprise ; 9 ayant un projet en cours (démarche en cours avec un travail
régulier à la construction du projet, quelque soit son état d’avancement) ;
4 ayant abandonné leur projet ; 4 avec un projet « en veille », c’est-à-dire pour
lequel un élément extérieur (maladie, grossesse, événement dans la carrière
du conjoint, etc.) a conduit à une mise entre parenthèse a priori temporaire
du projet.

3.  Réseau qui regroupe les acteurs locaux soutenant la création d’entreprise (chambres consulaires, Alexis, ADIE, le Centre européen d’entreprise et d’innovation
Promotech, l’Incubateur Lorrain, l’association perspectives et compétences - APC etc.).
4.  Plus de la moitié des contacts pris n’a pas donné lieu à un entretien : 30 contacts sont restés sans suite, 8 femmes ont explicitement refusé l’entretien, et 5 rendez-
vous n’ont pas été honorés. On peut faire l’hypothèse que les femmes contactées n’ont pas souhaité participer à l’étude parce qu’elles :
- n’avaient pas le temps, la création d’une entreprise étant très chronophage, et venant souvent s’ajouter à des contraintes domestiques et familiales elles-mêmes
consommatrices de temps ;
- avaient un projet de création jugé encore trop vague ;
- étaient entrées en contact avec les organismes accompagnateurs plus pour obtenir des informations générales (dans le cadre d’une réflexion globale sur leur
avenir) qu’en réponse à une volonté ferme et définitive de créer une entreprise.
Ces refus d’entretien peuvent être interprétés comme un élément d’analyse en soi. Les deux dernières hypothèses, s’ils étaient vérifiées, pourraient en effet
expliquer en partie l’importance de la différence − constatée via le dispositif BALISE − entre le nombre de femmes inscrites dans un processus entrepreneurial et le
nombre de femmes qui, au final, créent effectivement leur entreprise.

8 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
Le guide d’entretien destiné aux femmes : les points abordés avec
les enquêtées

• L’émergence du projet de création d’entreprise : contexte et motivations


A partir de quand avez-vous songé à créer votre entreprise ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui vous a donné
envie, motivé dans ce projet ?
Quelles ont été les réactions de votre entourage à l’annonce de votre décision de créer votre
entreprise ?
A l’époque, quelle image aviez-vous des entrepreneurs, du métier de « chef d’entreprise » ?
Etc.

• Le « passage à l’acte » entrepreneurial


Aviez-vous dès le départ une idée très précise de votre projet ?
Pouvez-vous me décrire la façon dont vous avez procédé une fois que votre décision de créer une
entreprise a été prise ?
Auprès de qui avez-vous cherché des informations, des conseils ?
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Comment avez-vous travaillé sur le financement de votre projet ?
Etc.

• L’état actuel du projet


Avez-vous pu concrétiser votre projet ? Pourquoi ?
Etes-vous satisfaite de son état d’avancement ?
Financièrement, quelle est votre situation actuelle ?
Avez-vous le sentiment que vos rapports avec votre conjoint ont évolué depuis que vous êtes inscrite
dans ce projet de création d’entreprise ? En quoi ?
Et avec vos enfants?
Etc.

• Les perspectives personnelles et professionnelles


Professionnellement, quelles sont vos ambitions aujourd’hui et pour l’avenir ?
Et personnellement?
Etc.

• Le bilan de l’expérience entrepreneuriale


Qu’est-ce qui vous a le plus aidé dans l’élaboration et la mise en œuvre de votre projet ?
Au contraire, qu’est-ce qui vous a le plus freiné ?
Etc.

À l’issue des entretiens, une phase de réflexion sur les préconisations et leviers
d’action locale a été engagée, qui a consisté en la réalisation de deux groupes
de travail : l’un avec une dizaine de femmes porteuses de projet rencontrées
en entretien individuel  ; l’autre avec les acteurs du Grand Nancy investis
dans l’accompagnement des créateurs / créatrices d’entreprise. L’objectif
de ces groupes étant d’engager une réflexion collective sur les possibilités
d’amélioration de l’accompagnement actuellement proposé aux femmes
souhaitant créer leur entreprise.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 9
I Le profil des candidates a l’entrepreunariat

A - Présentation sociodémographique des enquêtées

Dans un premier temps, l’enquête réalisée reposait sur la volonté de mieux


appréhender, de manière qualitative, les parcours personnels et familiaux
des femmes entrepreneuses. Nous avons donc axé la démarche autour
d’entretiens approfondis, sans chercher une représentativité parfaite de
l’échantillon rencontré. Néanmoins, une attention a été portée à la diversité
des situations des femmes interrogées, du point de vue de l’âge, de la situation
familiale (célibataire ou en couple, avec ou sans enfant…), et de la nature du
projet (secteur d’activité).

Avant de présenter les résultats de l’enquête, il convient donc de décrire les


caractéristiques sociodémographiques des personnes rencontrées, au regard
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de la population lorraine des femmes entrepreneuses.

• Du point de vue démographique : il s’agit de femmes plus âgées,


majoritairement en couple ou en situation de monoparentalité,
ayant peu d’enfants en bas âge ou majeurs.

Les femmes enquêtées ont entre 25 et 58 ans. Si leur âge moyen (40 ans) se
rapproche de celui des femmes lorraines créatrices d’entreprise en 2010
(38 ans), la part des créatrices de moins de 30 ans est cependant plus
faiblement représentée au sein de notre échantillon.

En outre, 2 types de situations familiales sont particulièrement présentes dans


l’échantillon : les couples avec enfants (13 femmes sur 31 sont dans cette
situation) et les femmes monoparentales (9 sur 31).

En détails, parmi les femmes rencontrées :

- 13 sont en couple et ont un ou plusieurs enfants ;


- 9 sont en situation de monoparentalité ;
- 5 sont en couple sans enfants ;
- 3 sont célibataires ;
- 1 est en situation de recomposition familiale.

Enfin, il apparait que la majorité des femmes enquêtées (soit 23 femmes)


a des enfants. Parmi elles, on compte 3 femmes avec des enfants en bas âge,
et 5 avec des d’enfants majeurs.

• Du point de vue socioprofessionnel : des femmes peu diplômées et


en situation d’emploi précaire.

La situation des femmes rencontrées au regard de l’emploi au moment de


10 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
l’inscription dans un processus entrepreneurial s’avère contrastée :

- 22 étaient sans emploi,


- 8 en emploi,
- 1 femme était au foyer.

Une telle répartition constitue une particularité de notre échantillon par


rapport à la population globale des femmes créatrices d’entreprises de la
région lorraine. En effet, au premier semestre 2010, ces dernières étaient
seulement un tiers à être au chômage avant de mettre en œuvre leur projet5.

Les listes utilisées afin de contacter les femmes rencontrées nous ayant été
communiquées par la MDE et ses partenaires, il n’est pas surprenant de
constater une telle surreprésentation des femmes sans emploi au sein de notre
échantillon. Cette surreprésentation s’explique également par un « effet de
disponibilité » chez ces femmes qui, n’exerçant pas d’activité professionnelle,
sont en mesure de se libérer plus facilement que les autres pour répondre à
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une enquête de ce type.

Enfin, avec seulement un tiers d’entre elles affichant un diplôme de


l’enseignement supérieur, les femmes de notre échantillon sont plus
diplômées que la population globale des lorraines (20%). Mais elles restent loin
du niveau de diplôme des créatrices d’entreprise (45%). Une part importante
des femmes rencontrées (12 sur 31) détient par ailleurs un diplôme de niveau
V, c’est-à-dire CAP ou BEP.

B - Nature des projets entrepreneuriaux réalisés (ou envisagés)

Les projets envisagés ou réalisés par les femmes que nous avons rencontrées
sont très diversifiés. Dans le tableau suivant, nous avons reclassé les projets
entrepreneuriaux selon 4 grandes catégories :

Les projets entrepreneuriaux des femmes rencontrées


Services aux particuliers Cours de cuisine
(exercés au domicile de Ecriture et édition de livres
l’entrepreneure ou chez autobiographiques
ses clients) Massage à domicile pour jeunes mamans
Coiffure à domicile
Massage bien-être
Cours de couture
Infographie

5.  Gisèle Lefèvre, « Les Lorraines dans le monde du travail : la création d’entreprise, une opportunité », in INSEE, n°279, mars 2012.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 11
Restauration et Organisation de mariages et de baptêmes
événementiel Restaurant sénégalais
Traiteur (vente de poulet boucané)
Vente de produits / Vente de produits de bien-être
ouverture d’une boutique Pose de fenêtres
ou e-commerce Reprise d’un dépôt vente de vêtements
Création et vente de vêtements
Vente de produits de puériculture
Commerce de thé
Boutique de décoration
Vente d’objet de fabrication française
Ouverture d’un commerce en ligne de
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matériel de scrapbooking

Services aux entreprises ou Conseil en ressources humaines


aux collectivités Couture et retouches pour les commerces
et marques de vêtements
Pédagogie artistique (écoles, mairie et
associations)
Gestion immobilière
Entreprise de paysagisme
Animation musicale / DJ
Jeux en entreprise
Conseil environnement / sécurité
Domotique
Chauffeur livreur
Gestion immobilière
Centre de formation

A noter qu’il convient de distinguer les femmes qui se concentrent sur un


seul projet et celles qui ont successivement imaginé des idées de projets
parfois très éloignées les unes des autres : l’une des femmes rencontrées a par
exemple envisagé un projet de télé-secrétariat, puis d’entreprise multiservice,
de boutique de puériculture, et enfin d’épicerie de nuit.

12 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
II Parcours entreprenariaux des femmes, freins et leviers a la creation
d’entreprise au feminin

A - Parcours pré-entrepreneuriaux et motivations à la création


d’entreprise

Le processus entrepreneurial ne peut pas être uniquement analysé à un instant


T, il doit être appréhendé au regard des parcours biographiques des candidates,
en amont de la décision d’entreprendre. Bien évidemment, en fonction de
leur âge, les femmes rencontrées en sont à des étapes très différentes de leurs
parcours de vie, tant en ce qui concerne leur carrière professionnelle que leur
vie familiale et personnelle. Parmi ces parcours antérieurs plus ou moins longs
et à chaque fois singuliers, quelques grandes tendances émergent cependant,
à la fois au niveau des trajectoires professionnelles et des « cheminements  »
ayant abouti à la démarche de création d’entreprise.
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1 • Des parcours professionnels antérieurs souvent marqués
par les ruptures et la précarité de l’emploi

Pour un nombre important de femmes rencontrées, la décision de créer son


entreprise s’inscrit dans un parcours marqué par la précarité professionnelle.
Cette précarité s’exprime en premier lieu par des trajectoires « en dents de
scie  », révélatrices d’une difficulté à s’insérer durablement dans l’emploi  :
au sein de notre échantillon, seules 8 femmes ont connu une carrière
professionnelle continue et ascendante. Les parcours sont presque toujours
marqués par des ruptures et des changements successifs d’employeurs, au
gré des licenciements ou des fins de contrats.

Plusieurs cas de figure se présentent. Certaines femmes ont exercé la même


activité depuis le début de leur carrière professionnelle, en cohérence
avec leur formation initiale. Elles ont cependant changé d’employeurs à
de multiples reprises, non pas de leur propre gré ou dans le cadre d’une
stratégie d’évolution de carrière, mais en raison de faillites successives ou de
licenciements économiques.

Après un BEP / CAP couture, Madame D., 53 ans, a travaillé durant


10 ans dans un atelier de confection de lingerie haut-de-gamme, qui a
fermé pour cause de délocalisation. Elle a ensuite retrouvé du travail
assez rapidement dans un autre atelier. Mais celui-ci a également
fermé 11 ans plus tard. Peu de temps après, Madame D. est recrutée
chez une styliste, pour laquelle elle travaille durant 12 ans à la
réalisation de retouches et à la confection sur-mesure. La directrice
rencontrant des problèmes de santé importants, l’atelier finit lui
aussi par déposer le bilan. A la suite de ce licenciement, Madame D.
décide de se mettre à son compte et devient couturière à domicile.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 13
D’autres ont changé de secteur d’activité à plusieurs reprises. Là encore, il
s’agit moins de choix de carrière réfléchis que de tentatives visant à s’insérer
durablement dans l’emploi, quel qu’il soit. Les parcours professionnels
des femmes rencontrées sont ainsi marqués par les tâtonnements et les
réorientations professionnelles. Il n’y a donc pas systématiquement de
cohérence entre les formations initiales des femmes interrogées et les
emplois qu’elles ont ensuite exercés.

Titulaire d’un BTS, Madame C., 48 ans, a travaillé dix ans dans le
secteur de la publicité, d’abord en agence puis, après un licenciement
économique, à son compte. Son activité cesse à la suite d’un accident. Elle
devient cuisinière pendant un an, et connaît un second licenciement
économique. Après un bilan de compétences, Madame C. reprend
des études et passe un DUT. Pendant deux ans, elle travaille dans une
agence de communication en tant que responsable commerciale,
avant de connaître un troisième licenciement économique. Elle
devient ensuite chargée de communication dans un organisme
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public, avant d’être une nouvelle fois licenciée économique, en 2005.
Après un second bilan de compétences, Madame C. s’oriente vers
une formation professionnelle, puis est embauchée dans un cabinet
d’accompagnement socio-professionnel. Elle subit alors un cinquième
licenciement économique, en février 2011, et décide de monter sa
propre activité de conseil en ressources humaines.

Cette précarité est également lisible au travers des contrats de travail :


CDD, intérims ou encore contrats d’insertion sont en effet fréquents,
et ce, indépendamment du niveau de diplôme des femmes concernées.
La succession de contrats précaires marque ainsi parfois une insertion
professionnelle difficile dans un secteur économiquement peu dynamique
ou traditionnellement caractérisé par la précarité des statuts (le secteur
culturel ou socioculturel, par exemple).

Titulaire d’un Bac pro, Madame J., 39 ans, a enchainé les missions
d’intérim pendant 10 ans, puis s’est arrêtée de travailler durant
2 ans, à la naissance de son fils. Une fois devenue mère, Madame J. ne
souhaite pas reprendre l’intérim en raison des contraintes liées aux
congés et aux RTT. Elle recherche donc un emploi en CDI, sans succès.
Elle reprend alors l’intérim, puis trouve un CDD à temps partiel
pendant 6 mois. En 2006, elle décroche un CDI. Mais son entreprise
fait l’objet de restructurations quatre ans plus tard. En 2010, Madame
J. se trouve ainsi licenciée économique. Elle décide alors de monter sa
propre entreprise.

A quelques exceptions près, les trajectoires professionnelles de nombreuses


femmes rencontrées semblent donc marquées par l’impact d’événements
exogènes qu’elles ont subis avec plus ou moins de résignation (licenciements
successifs, restructuration d’entreprises, réorganisation d’un secteur
d’activité). Mais s’il ressort globalement des parcours des femmes rencontrées
une forme de précarité vis-à-vis de l’emploi, ces trajectoires ne sont pas toujours
vécues comme des «  échecs  » professionnels (et encore moins  personnels).

14 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
En effet, elles doivent être analysées à l’aune des arbitrages réalisés par ces
femmes entre vie professionnelle et vie familiale, et aux choix qu’elles ont
effectués, à des moments-clés de leur parcours.

Certaines affirment très clairement avoir accordé la priorité à leur vie


familiale, et ont donc choisi un secteur d’activité ou un type d’emploi peu
épanouissant mais qu’elles jugent néanmoins positif car adapté à la vie
de famille (c’est-à-dire bien situé géographiquement et avec des horaires
avantageux). Interrogées sur les poids respectifs des sphères professionnelles
et familiales dans leur vie, ces femmes affirment avoir toujours souhaité se
situer dans la « conciliation ».

« J’ai toujours voulu concilier vie familiale et vie professionnelle. Je n’ai jamais
eu trop d’ambition. J’ai postulé dans des boîtes, mais pas énormément. »
(39 ans, mariée, 2 enfants, projet en cours)

« J’ai toujours eu envie de faire la part des choses entre le travail, et la vie de
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couple, la famille. La maison, c’est la maison, et je ne ferai jamais rentrer mon
travail dans le foyer. Je veux avoir une vie professionnelle et une vie de famille.
J’ai toujours projeté de créer ma petite famille. Je n’arrive pas à concevoir
d’être une femme et de ne pas avoir d’enfant. » (45 ans, en couple, sans
enfant, projet en veille6)

D’autres femmes accordent en revanche davantage de poids à la vie


professionnelle. Ces femmes estiment le travail nécessaire à leur équilibre et
n’envisagent à aucun moment de rester « au foyer ». Au sein de notre échantillon,
il s’agit des plus jeunes enquêtées, mais surtout de celles qui ont connu les
carrières professionnelles les plus stables et les plus cohérentes au regard de
leur formation. Pour ces femmes, le travail est associé à l’épanouissement
personnel et à la nécessité d’acquérir une indépendance financière.

« Arrêter de travailler est inenvisageable. Je ne me vois pas à la maison, faire


les courses, le ménage… Non ! Le travail représente pour moi un équilibre et un
bien-être. Je n’ai jamais pris de congé parental. Il y a des nounous, c’est bien. »
(36 ans, en concubinage, 2 enfants, projet réalisé)

«  Le professionnel, c’est vraiment ce dans quoi je m’épanouis, ma passion.


Et ça le restera, sauf si je suis enceinte de quintuplés. Je ne m’imagine pas
ne pas travailler. Parfois d’ailleurs c’est un problème, j’ai même cumulé trois
jobs lorsque j’étais étudiante. » (29 ans, célibataire, sans enfant, projet
réalisé)

«  Le travail c’est important en termes d’accomplissement professionnel,


et de soi. Et puis il faut gagner sa vie, c’est vital. Mes parents m’ont
toujours appris le goût du travail, la valeur de choses. » (39 ans, séparée,
1 enfant en résidence alternée, projet réalisé).

6.  Pour rappel, un projet en veille est un projet pour lequel un élément extérieur (maladie, grossesse, événement dans la carrière du conjoint, etc.) a conduit à une
mise entre parenthèse a priori temporaire du projet.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 15
2 • Désir d’indépendance, de réalisation personnelle ou de maîtrise de
son emploi du temps : les motivations à la création d’entreprise

Les motivations ayant déclenché la démarche de création d’entreprise


sont multiples et étroitement imbriquées. Il est généralement impossible
d’identifier, dans les parcours féminins, une seule et unique raison ayant
motivé à la création d’entreprise. Comme le souligne cette enquêtée, c’est
la plupart du temps la rencontre de plusieurs facteurs qui  a conduit à la
création :

« Le choix d'entreprendre est lié pour moi à une accumulation de choses : un
mariage qui ne me comblait pas, l'impression de ne pas être totalement épa-
nouie, le sentiment de ne pas exploiter ma créativité dans mon métier, l'envie
de réaliser un rêve d'enfance. » (38 ans, divorcée, 3 enfants, projet réalisé)

Parfois contradictoires, les motivations à la création d’entreprise sont de fait


révélatrices des tensions qui traversent les femmes (entre désir de s’épanouir
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personnellement et besoin de s’assurer un revenu minimum, entre désir de
passer du temps en famille et volonté de se réaliser professionnellement). Les
discours des femmes interrogées révèlent ainsi des oscillations fréquentes
entre :

• la nécessité, lorsque monter son entreprise est la seule façon de


trouver un emploi,
• le choix de se réaliser familialement, dans la mesure où créer
son entreprise permet de maîtriser son emploi du temps pour être
disponible au foyer,
• e t enfin la recherche d’un épanouissement personnel à travers
un travail qui correspond à ses aspirations ou centres d’intérêt.

La décision de créer son entreprise marque souvent pour les femmes l’issue
d’une phase de remise en question, de bilan, parfois de « ras-le-bol », ainsi que
la volonté plus ou moins clairement exprimée de changer de vie. Les propos
recueillis montrent comment la création d’entreprise se trouve souvent
idéalisée, parée de toutes les vertus et perçue comme la solution permettant
de tout concilier, de trouver une voie de sortie à une situation de blocage vis-
à-vis de l’emploi, tout en favorisant l’épanouissement personnel et familial.

a - Le désir de reprendre le contrôle sur sa vie professionnelle et de s’insérer


enfin sur le marché de l’emploi

Compte tenu des parcours professionnels évoqués plus haut, la démarche


de création d’entreprise résulte directement, pour certaines femmes, de la
volonté de passer d’une étape où l’on a subi certaines situations à une ère où
l’on maîtrisera désormais davantage le fil des événements. Dans ce contexte,
la création d’entreprise procède en quelque sorte d’une démarche de
« réparation », notamment pour les femmes qui ont vécu des licenciements,
ressentis comme la dénégation de toute valeur personnelle et de toute
compétence.

16 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
« Je ne regrette pas ce que j’ai fait, toutes les expériences sont bonnes, mais
c’est si blessant d’être virée comme ça… Du jour au lendemain, on ne tient
plus compte de nos compétences ni de nos savoir-faire… Psychologiquement,
c’est quand même un cap qui laisse des séquelles. Le fait que j’ai décidé de me
mettre à mon compte vient aussi de là. Je ne me sens pas de travailler pour
quelqu’un actuellement. Je pense que c’est quand même dû à ça. » (46 ans,
mariée, 2 enfants, projet en cours)

La démarche de création d’entreprise permet ainsi de reprendre le contrôle


de sa vie professionnelle. Elle s’opère moins autour d’un projet précis,
qui serait l’aboutissement d’un parcours professionnel, que par défaut,
en réaction à une séries de désillusions ayant progressivement conduit à
un rejet du monde du travail, jugé peu gratifiant voire, dans certains cas,
générateur d’une forme de « violence » à l’égard des individus, et encore plus
singulièrement des femmes.  

«  Dans le monde salarié, on est des pions, on nous épuise, puis on prend
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quelqu’un d’autre. J’aime bien diriger mes projets et les mener à bien, être
responsable de ce que je fais. Je n’aime pas qu’on tire les lauriers de ce que
j’ai fait. J’avais donc envie de mettre mes compétences à mon service. Par
rapport à mes différentes expériences, aux remarques positives mais aussi aux
déconvenues que j’ai eues, je connais maintenant la qualité de mon travail,
je sais que je suis rigoureuse et compétente. » (31 ans, mariée, sans enfant,
projet en cours)

« Au départ, j’étais VRP. En 2012, je me suis concentrée sur un nouvel emploi
car je ne voulais plus être sur les routes. J’ai passé des entretiens, mais rien
n’a porté ses fruits. J’ai connu plusieurs échecs en postulant à des postes
d’assistante commerciale. Une entreprise me proposait un emploi d’aide à la
personne. On m’a demandée d’aller à un entretien le lendemain, au siège,
dans un autre département. J’ai rencontré le grand responsable de la société,
ça a duré 15 minutes  !! J’attends toujours des nouvelles… C’était en juin,
il y a un an. Un autre société, qui a un journal connu ici, m’a proposé un
poste : je devais livrer aux hôtels, faire des animations à la gare… Il restait
deux candidats en lice lors des entretiens au siège. On m’a dit que j’avais des
enfants à charge et que je ne serais pas assez disponible pour le job. A 41 ans,
j’en avais ras-le-bol de me remettre en question et de me justifier ! J’ai monté
mon statut d’auto-entrepreneur en octobre 2012. » (41 ans, en situation de
recomposition familiale, 2 enfants + une belle-fille, projet réalisé)

Aussi, et même si les considérations financières sont absentes des motivations


évoquées par notre panel d’interviewées, le désir de créer son entreprise va de
pair avec le souhait de rompre avec la précarité de l’emploi et de s’assurer, au
terme d’un parcours parfois chaotique, une situation stable et un revenu décent.

« A un moment, je me suis dis "stop", je ne veux plus travailler comme ça. J’étais
prête à faire carrément autre chose, je ne voulais plus faire d’intervention
sociale, plus d’association, c’était terminé, ras-le-bol. J’ai décliné 3 propositions
de travail du même acabit, avec la même précarité  : je voulais évoluer.  »
(41 ans, célibataire sans enfant, projet en cours).

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 17
Dans les cas les plus extrêmes − certes rares dans notre échantillon − la décision
d’entreprendre résulte presque d’une obligation. Faute d’avoir pu conserver
un emploi salarié stable, on crée donc sa propre entreprise pour conserver
une activité professionnelle.

« Ma patronne m’avait prévenue qu’elle allait partir et que la société allait
fermer, mais qu’on ne me laisserait pas tomber. Elle m’a dit "on va vous
aider à vous installer à votre compte, chez vous". Moi, je n’avais jamais voulu
m’installer à mon compte car je voyais avant tout la paperasse, l’accueil de la
clientèle… Et je déteste ça ! Le côté commercial, c’était ma hantise ! Pour moi,
l’entreprise, c’était la difficulté, tout ce qu’on entend à la télé : les charges, les
petites entreprises qui ont du mal à trouver des clients… Mais bon [résignée], je
me suis dit "allez, faut que je me lance". » (53 ans, célibataire, sans enfant,
projet réalisé)

Certaines femmes affichent ainsi clairement l’idée que la création


d’entreprise reste à leurs yeux le seul moyen d’avoir un travail. La création
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d’entreprise devient une fin en soi, un choix stratégique visant à s’assurer,
dans un contexte de crise économique, une activité quelle qu’elle soit.

« Je suis restée 5 ans derrière les bancs de l’école et le taux d’embauche de ma
promo est à peine de 10%. Mon cursus n’est pas assez vendeur sur le marché,
et je n’ai pas assez d’expérience professionnelle. La seule chose que j’ai à
offrir, c’est la capacité à synthétiser, apprendre rapidement, m’acclimater aux
outils à disposition. J’ai une tête bien faite. Mais ça n’est pas assez pour un
employeur. J’ai donc voulu créer mon propre emploi. Je lis beaucoup sur ce qui
se passe économiquement sur le marché de l’emploi, je suis en veille. La reprise
n’est pas là. Les études indiquent qu’il faut mieux être créateur que chercheur
d’emploi. » (34 ans, mariée, 2 enfants, projet en cours)

Hormis ces cas extrêmes, où l’on est à la limite de l’entrepreneuriat « malgré


soi », les femmes rencontrées tendent plutôt à donner un sens symbolique fort
à leur expérience de créatrice d’entreprise. Cette démarche de création leur
permet en effet de resituer leurs expériences antérieures parfois difficiles
dans le cadre d’un parcours positif et porteur de sens.

b - L a volonté d’une meilleure conciliation entre vie professionnelle et vie


familiale

De façon quelque peu paradoxale, la démarche de création d’entreprise se


trouve parfois motivée, non seulement par des considérations professionnelles
mais aussi par des considérations familiales. Créer sa propre entreprise
est ainsi perçu comme le moyen de conserver la priorité à l’éducation des
enfants, l’emploi salarié étant jugé peu adapté à la vie de famille, en raison
notamment des rigidités horaires.

« Je veux créer mon entreprise. La raison première qui me pousse est que je suis
une maman, et ma vie toute entière tourne autour de ça. Il faut que j’intègre
mes enfants dans tout ce que je peux faire, sinon ça n’a pas de sens. Je prends
un exemple banal  : on m’appelle à cette heure-ci parce que mon enfant est

18 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
malade. Si j’ai mon entreprise, je peux le chercher et l’amener chez le médecin.
Si je travaille chez quelqu’un, il ne va pas accepter ça plusieurs fois. Quand on
est maman, ça n’est pas à l’employeur de s’adapter à notre rythme, mais c’est
au contraire à nous de nous adapter. C’est vraiment la raison principale qui
me pousse à être mon propre chef. » (34 ans, 2 enfants, projet en veille)

La volonté de créer son activité procède alors du désir de maîtriser son


emploi du temps et de renverser la logique dominante qui tend à placer le
temps de travail au centre, au cœur de l’organisation quotidienne. Une partie
des femmes interrogées désirent, via la création, que le temps professionnel
soit mieux circonscrit et davantage limité dans leur vie  quotidienne. Elles
souhaitent qu’il devienne un temps défini « en creux », en dehors des plages
horaires consacrées aux enfants.

« J’ai rencontré régulièrement une personne de Pôle emploi avec qui je discutais
beaucoup et avec qui j’ai beaucoup réfléchi sur ce que je voulais faire après :
rentrer en agence ou pas. Je n’aime pas faire mes preuves, mon problème est
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d’être confrontée au jugement des autres. Et puis entrer en agence, ça aurait
voulu dire avoir moins de liberté par rapport à mon emploi du temps. Mon
emploi du temps idéal est de travailler pendant que mes enfants sont à l’école.
Comme ça, je peux les emmener le matin à l’ouverture et venir les chercher
à la sortie. Je veux pouvoir faire les devoirs avec ma fille qui n’est pas encore
autonome. Je n’ai pas envie de mettre mes enfants à la garderie. Donc la
solution a été de créer ma propre entreprise. » (39 ans, mariée, 2 enfants,
projet en cours)

c - L’envie de se réaliser « enfin » au plan professionnel et personnel

La démarche de création d’entreprise peut aussi trouver son origine dans le


souhait de se réaliser au plan personnel. Là encore, les sphères personnelles et
professionnelles se trouvent étroitement imbriquées, puisque les événements
aboutissant à la décision de créer sont parfois liés à des événements personnels
(maladie, rupture conjugale…), ayant marqué une importante rupture dans
la trajectoire biographique des femmes :

« J'étais mariée, c’était un mariage qui ne comblait pas ma vie, et je crois, avec
le recul, que créer a été une façon de me réaliser. Je suis quelqu’un de fonceur,
et j’avais l’impression de ne pas être réalisée et épanouie totalement. J’avais
aussi l’impression que, quelque part, j’avais des compétences qui n’étaient pas
exploitées dans mon emploi de l’époque : la créativité, notamment. » (38 ans,
divorcée, 3 enfants, projet réalisé)

Les femmes concernées évoquent le sentiment d’avoir passé un cap


important de leur vie et d’avoir établi, en quelque sorte, un bilan. La décision
d’entreprendre est le résultat d’une réflexion sur soi-même, et la création
d’entreprise porte une signification symbolique forte, marquant le début
d’une nouvelle vie où l’on donne davantage de latitude à ses aspirations
personnelles.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 19
« J’arrive à un âge où j’ai envie de travailler où je veux. Je ne veux pas me forcer
sur un poste de travail où je ne m’éclaterais pas. J’ai plus d’exigences qu’à 20
ans, c’est sûr, j’ai pris de la maturité et je sais ce que je veux faire. A 20 ans, ce
n’était pas bien défini, sinon j’aurais choisi cette voie-là dès le début. » (46 ans,
mariée, 2 enfants, projet en cours)

« Il y a un peu une démarche psy, à 50 ans, de me dire que je veux faire quelque
chose qui me plait. Un côté spirituel aussi par rapport à ce qui est arrivé, à ma
maladie. Je me dis que ça n’est pas un hasard. Donc j’ai créé avec l’idée d’une
coupure, d’un redémarrage. » (51 ans, divorcée, 3 enfants, projet réalisé)

d - Le souhait d’être libre de ses choix et de « ne plus avoir personne au-dessus
de soi »

La motivation à la création d’entreprise peut enfin résulter de la volonté de


ne plus avoir de compte à rendre à une autorité hiérarchique, d’être «  son
propre patron ». Cela ressort notamment des parcours des femmes qui ont
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pu cumuler suffisamment de compétences dans un domaine pour se sentir
capable de s’affranchir du cadre de l’entreprise.

« Ma motivation pour créer mon entreprise, c’était de pouvoir gérer moi-même.
Finalement, les clients faisaient toujours appel à moi quand j’étais salariée.
Et c’était moi qui faisais la comptabilité, les plans, la relation clients… Mon
patron ne s’occupait que de la partie terrain, pour gérer les salariés. Donc
je me suis dit  : "Autant que je gère ma propre entreprise". » (36 ans, en
concubinage, 2 enfants, projet réalisé)

Pour les plus jeunes femmes de notre échantillon, cette volonté d’entreprendre
est souvent présentée comme le résultat d’une personnalité particulière,
d’un caractère ne supportant pas le cadre contraignant de la hiérarchie et
les modes de relations sociales qui priment dans l’entreprise. Le désir de
liberté est clairement revendiqué. La création d’activité est motivée, non par
un projet très précis et bien délimité, mais par l’aspiration plus globale de
définir soi-même son cadre de travail, ses objectifs, et d’être seule comptable
de ses réussites ou de ses échecs.

«  J’ai beaucoup de bagout et de personnalité, je supporte difficilement la


hiérarchie. La volonté de créer mon entreprise est là depuis que j’ai 16/17 ans.
Je voulais ouvrir une maison d’hôtes. J’ai toujours voulu travailler à mon
propre compte. Je n’ai jamais supporté, je pense, le fait d’avoir une maîtresse,
des professeurs, un patron…» (25 ans, en concubinage sans enfant, projet
en veille)

«  J’ai toujours eu un peu de mal avec le cadre, les règles, les normes. Mais
je ne savais pas que je ne voulais pas avoir de patron avant mes premières
expériences professionnelles. J’ai été serveuse, employée pour un stand de
gâteaux. Je n’avais rien à boire ni à manger de toute la journée. Je ne suis pas
une esclave, je me suis cassée. J’ai aussi été saisonnière. J’ai tenu 2 jours et j’ai
démissionné. Je ne supportais pas qu’on me parle comme ils me parlaient ! Et
j’ai aussi envie d’être libre. Moi je bosse mieux la nuit. J’ai envie de pouvoir

20 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
bosser entre 2h et 6h du matin si j’en ai envie… » (29 ans, célibataire, sans
enfant, projet réalisé)

3 • Types d’entreprenariat selon les parcours antérieurs des femmes

Bien souvent, chez les femmes rencontrées, plusieurs facteurs parmi ceux
évoqués précédemment se conjuguent pour aboutir à la décision de créer
son entreprise. Même si chaque parcours entrepreneurial est unique et relève
d’une conjonction d’éléments à la fois extérieurs et propres aux femmes, il est
néanmoins possible d’identifier des « parcours types » de cheminement vers la
création. Ces parcours types renvoient à la fois à des trajectoires biographiques
diverses et à des façons différentes de concevoir l’entreprenariat.

a - La création-vocation

Pour ces femmes, la démarche entrepreneuriale s’est imposée de longue


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date, comme une évidence. Elle a toujours constitué un «  fil rouge  », un
objectif constant dans le cadre de leur parcours professionnel. Ces femmes
ont hérité de leur éducation ou de leur environnement familial une forte
appétence pour l’entrepreneuriat, revendiquant le souhait d’être totalement
libre de leurs choix et de ne pas être soumises à la hiérarchie. Le choix de
démarrer une entreprise représente pour elles une valorisation personnelle
et professionnelle, qu’elles définissent à travers l’autonomisation, la prise de
responsabilité, le pouvoir de décider de son sort, mais également l’affirmation
de soi.

Mademoiselle A., 25 ans, détentrice d’un BEP, n’a pas souhaité


continuer ses études, se sentant en décalage avec les autres
étudiantes, plus jeunes qu’elle. Elle a fait le choix de s’inscrire dans
la vie professionnelle. Ayant depuis ses 16 ans l’idée de montrer sa
propre entreprise, du fait de son «  bagout  » et de sa «  personnalité  »,
Mademoiselle A. s’est tournée vers une couveuse d’entreprises,
association qui aide les jeunes entrepreneurs. Elle a parallèlement
postulé dans des structures d’animation auprès du public jeune, et
a été embauchée en CDD. Son expérience sur le terrain a permis de
préciser son projet et de l’orienter vers l’évènementiel.

Les enquêtées relevant de cette catégorie se décrivent toujours comme


des femmes avec une forte personnalité, et précisent qu’elles se sentent
fondamentalement l’âme d’un entrepreneur :

« J’ai toujours pris des risques dans ma vie. J’ai un parcours personnel assez
atypique. » (38 ans, divorcée, 3 enfants, projet réalisé)

« On est entrepreneur dans l’âme, ou on ne l’est pas. Mon mari lui est frileux,
c’est dans son tempérament, il a peur que les choses ne marchent pas. Moi
j’ai un caractère tout feu tout flamme, je fonce la tête baissée, je suis toujours
partante et pleine d’idées, même si ça fait un flop. » (41 ans, en situation
de recomposition familiale, 2 enfants + une belle-fille, projet réalisé)

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 21
« Entreprendre, pour moi, c’est dire qu’on a réussi à faire quelque chose dans
sa vie. C’est un combat et j’aime bien les combats, j’adore les défis. Déjà, tout
laisser dans mon pays d’origine pour venir vivre ici, c’était un défi… » (33 ans,
célibataire, 2 enfants, projet en veille)

Intéressées par tous les domaines de la création (la comptabilité, la


communication/publicité, la prospection commerciale, etc.), ces femmes
s’impliquent fortement dans l’ensemble des aspects de leur projet, y compris
ceux qui sont les plus éloignés de leurs compétences « naturelles » ou de leur
formation initiale.

Elles ont généralement de fortes ambitions pour leur projet, et se projettent


à moyen terme dans une entreprise prospère et efficace, qui emploierait
plusieurs salariés voire aurait donné naissance à de petites filiales :

« Toutes les étapes de la création et de la gestion sont hyper enrichissantes. Là,


je me mets à la saisie de ma comptabilité. C’est un boulot monstre mais c’est
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super ! (…) Je travaille énormément, je peux faire 22h de travail d’affilée, des
nuits blanches. Hier j’ai travaillé non-stop par exemple. Mais c’est un plaisir
plus qu’un travail. » (38 ans, divorcée, 3 enfants, projet réalisé)

«  Dans l’idéal, j’aimerais m’agrandir, ou ouvrir une autre petite boutique


à Nancy. J’y crois, sinon  ça n’est pas la peine.  » (41 ans, en situation de
recomposition familiale, 2 enfants + une belle-fille, projet réalisé)

«  Dans le futur, je serai avec mon associé, 51% pour moi, 49% pour lui. Et
pourquoi pas créer des emplois ? 10 à terme, ce serait bien. » (31 ans, mariée,
sans enfant, projet en cours)

Les femmes de cette catégorie se reconnaissent parfaitement dans la


terminologie « chefs d’entreprise ».

« Je suis chef d’entreprise maintenant, au bout de 4 ans !! Même si c’est une très
petite entreprise, certes. Quand on dit "entreprise", on pense tout de suite aux
grandes entreprises et on n’a pas conscience du nombre de petites entreprises
qui existent et qui apportent leur pierre à l’édifice.  » (38 ans, divorcée, 3
enfants, projet réalisé)

«  J’ai complètement intégré le fait d’être chef d’entreprise, et de prendre les


risques qui vont avec. » (31 ans, mariée, sans enfant, projet en cours)

b - La création-émancipation

Ce type de démarche concerne avant tout les femmes dont le parcours


professionnel antérieur a été relativement stable et ascendant. Ce parcours
a abouti à l’accumulation des compétences nécessaires pour se mettre à son
compte dans son secteur d’activité. Le déclic intervient lorsque les femmes
ont le sentiment d’être sous-utilisées dans l’organisation qui les emploie, de
ne pas mettre suffisamment à profit leurs compétences, et de ne pas être
reconnues à leur juste valeur.

22 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
Il peut également survenir lorsque l’on se trouve confronté à des changements
ou à une recomposition de son environnement professionnel (changement de
hiérarchie, évolution du contenu de sa fiche de poste...) qui viennent modifier
la donne antérieure, rendant l’emploi exercé moins attractif.

Pour cette catégorie de femmes, la création d’activité procède toujours


d’une démarche très rationalisée ; leur projet s’inscrit en continuité avec la
formation et les expériences professionnelles passées.

Madame E., 39 ans, a obtenu un bac D puis un DUT. Elle s’est


spécialisée en commercialisation informatique, puis a obtenu
un Master en sécurité/environnement/qualité. Elle a travaillé 2
ans chez un opérateur téléphonique, puis 1 an dans une grande
entreprise publique. Elle a ensuite connu une période de chômage
de 6 mois, puis a été recrutée en contrat d’insertion, avant d’intégrer
finalement un emploi en CDI dans une entreprise de travaux publics.
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Après 4 ans dans cette société, elle accède à un poste à responsabilité,
au plan régional. En 2012, son supérieur hiérarchique annonce son
départ. Madame E. réalise que son poste peut devenir totalement
inintéressant si le directeur remplaçant n’est pas favorable au
développement de son champ d’activité. Face à cette incertitude, elle
décide de se lancer : « soit je prenais le risque de redémarrer avec lui, soit je
me mettais à mon compte pour faire la même chose ». Madame E. bénéficie
de l’aide de son ancien directeur, qui lui fait profiter de son réseau et
lui présente quelques chefs d’entreprise dans son secteur.

Soucieuses de relever le défi de la création personnelle, ces femmes mettent


tout en œuvre pour parvenir à la concrétisation puis à la pérennisation de
leur projet. Ce qui se traduit par un investissement particulièrement fort
(aussi bien temporel que psychologique) dans le processus de création, et la
mise en place d’une organisation cadrée et précise, pour une gestion optimale
de leur planning :

« J’ai pris quelqu’un pour m’aider à la maison, une aide ménagère. J’ai quand
même moins de temps libre ! Je suis obligée de tout planifier, je note tout, par
exemple, les rendez-vous avec les gens, ou même chez l’esthéticienne… J’ai pas
mal d’amis, et maintenant je leur dis que s’ils veulent qu’on se voie, il faut
prendre rendez-vous ! Il n’y a plus d’improvisation. C’est vrai que je ne suis
plus contrainte par des horaires de bureau, je n’ai plus de comptes à rendre.
Mais je speede sur tout. Il ne faut pas se leurrer, on ne peut pas être aux 35h,
c’est la crise économique et il faut bosser plus. » (39 ans, séparée, 1 enfant
en résidence alternée, projet réalisé)

Ces femmes ressemblent à celles de la catégorie précédemment décrite en ce


qu’elles ont également une ambition importante pour leur projet, envisageant
notamment une évolution progressive du statut de leur entreprise (d’EURL à
SARL par exemple), et, pourquoi pas, à terme, l’embauche de salariés.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 23
c - La création-conciliation

Cette démarche concerne des femmes qui ont toujours privilégié la vie
familiale (leur temps de travail a souvent diminué au fur et à mesure de leurs
grossesses et de l’arrivée des enfants), et qui estiment que le cadre de l’emploi
salarié ne permet pas d’obtenir un équilibre satisfaisant entre vie familiale
et vie professionnelle.

Si ces femmes ne veulent pas sacrifier leur vie de famille, elles estiment
cependant que l’activité professionnelle est importante au plan de l’estime
de soi et de la reconnaissance sociale, et ne s’imaginent donc pas au foyer
à temps plein. Avec l’avancée en âge – et donc en autonomie – de leurs
enfants, elles commencent à sentir le besoin de retrouver une activité plus
importante à l’extérieur du foyer, pour s’occuper mais surtout pour se sentir
utiles aux autres. Ce besoin « d’utilité sociale » se conjugue généralement à la
volonté d’apporter un complément aux ressources familiales. Il s’agit en effet
pour ces femmes de protéger le foyer d’un éventuel accident dans la carrière
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professionnelle de leur conjoint.

Madame P., 39 ans, 2 enfants, a exercé en free-lance pendant 15


ans pour une maison d’édition. Le travail à domicile correspondait
bien à sa volonté de concilier vie familiale et vie professionnelle  :
«  ça me permettait de m’arranger comme je voulais sur les horaires, et de
passer du temps avec les enfants ». Après la naissance de son deuxième
enfant, Madame P. n’est cependant plus parvenue à consacrer autant
de temps qu’auparavant à son métier, et a donc vu ses ressources
considérablement diminuer (elle était payée à la "production"). Après
la mutation de son mari en Lorraine, elle a conservé son activité
pendant 1 an. Mais une période de dépression (liée notamment au
déménagement) l’a menée à abandonner « ce métier qui ne l’épanouissait
plus », en 2010. Madame P. a donc fait le point, et a décidé de faire de
l’infographie – son principal loisir – une activité professionnelle ; elle
a cherché à se former aux logiciels de graphisme et à rencontrer des
professionnels de son futur champ d’activité. Pour elle, ce choix est
une manière de « profiter de tout, ses enfants et son métier ».

Ces femmes se distinguent des deux premiers types décrits en ce qu’elles


décident de se lancer dans une activité, plus que de créer leur propre
entreprise. Elles se lancent souvent dans un projet en lien avec une activité
qui était jusqu’alors pour elles un loisir (activités manuelles, par exemple).

Ces femmes ont une ambition modérée par rapport à leur projet, et ne se
reconnaissent absolument pas dans la notion de « chefs d’entreprise » :

«  Je ne suis pas à l’affût d’un salaire mirobolant et de crouler sous les


propositions. Je veux avoir du temps pour ma famille. Dans notre société
d’aujourd’hui, on a tendance à en faire trop et on stresse. Je ne veux pas ça. »
(39 ans, mariée, 2 enfants, projet en cours)

24 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
« Je ne me vois pas en chef d’entreprise. Je me vois plus comme quelqu’un qui
veut faire un petit quelque chose. » (34 ans, 2 enfants, projet en veille)

Pour elles, l’entreprenariat permet une meilleure conciliation vie familiale


/ vie professionnelle, mais il apporte, peut-être plus encore, un statut et une
reconnaissance sociale  que n’offre pas la situation de mère au foyer. Il est
ainsi une manière de « rebooster » son estime de soi :

« Il y a une déconsidération du statut de la femme au foyer dans notre société.


Moi, vis-à-vis de moi-même, j’ai envie de montrer à mes enfants qu’on peut
arriver à faire des choses, même si les chemins sont parfois tortueux. Je n’ai
pas envie qu’ils me voient comme une mère passive ou qui se laisse porter
par les évènements. Je veux qu’ils me voient comme une mère active, qui a des
projets et qui arrive au bout. Je veux être un bon exemple » (39 ans, mariée,
2 enfants, projet en cours)

d - La création-nouveau départ
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Ce type de création concerne des femmes qui ont donné, au cours de
leur parcours antérieur, la priorité à leur vie familiale. Elles ont consacré
plusieurs années à l’éducation de leurs enfants ou exercé une activité ne
correspondant pas nécessairement à leurs aspirations personnelles, mais
proposant un cadre de travail adapté à la vie de famille (en termes d’horaires,
de localisation géographique par exemple).

Ces femmes ont cependant dû faire face un jour à un changement d’ordre


professionnel (restructuration du poste, licenciement) ou familial (autonomie
des enfants, passage à la retraite du conjoint), qui a constitué une rupture dans
leur parcours de vie. Ce passage a été l’occasion d’un bilan, d’une réflexion
sur soi-même, et a débouché sur la volonté de se recentrer sur des envies et
aspirations profondes. La démarche d’entrepreneuriat résulte ainsi de la
volonté de se lancer dans une activité permettant de s’épanouir et de se réaliser
personnellement. Fondée sur l’exercice professionnel d’une passion ou d’un
loisir, elle s’inscrit en rupture avec les activités professionnelles antérieures.

Madame M., 53 ans, a une formation de CAP couture et a exercé


quelques années dans le secteur de la vente. Elle a arrêté de travailler
après son mariage et la naissance de ses enfants et suivi son mari,
militaire à l’étranger. De retour en France, elle a exercé durant de
nombreuses années une activité d’assistante maternelle. Mais
plusieurs événements se conjuguent pour l’inciter à cesser cette
activité : la lassitude face à un métier qu’elle trouve « dur » et dans
lequel « elle ne se retrouve plus », la prise d’indépendance de ses propres
enfants, et enfin l’anticipation du passage à la retraite de son mari
(qui rendra difficile l’accueil d’enfants à domicile). Passionnée de
scrapbooking depuis plusieurs années, Madame M. a réalisé qu’il
était difficile de trouver en boutique le matériel adéquat pour
exercer ce loisir. Ayant l’intuition que «  c’est maintenant ou jamais  »,
elle décide, en 2012, de monter son propre site internet de vente par
correspondance de matériel de scrapbooking.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 25
Madame L., 46 ans, a une formation dans le secrétariat. Après avoir
travaillé quelques années pour différentes sociétés, elle a trouvé un
emploi dans l’antenne nancéenne d’une mutuelle, au sein de laquelle
elle est restée salariée pendant 21 ans. Ce travail présentait l’intérêt
d’offrir des horaires «  à la carte  » parfaitement adaptés à la vie de
famille, et comportait une dimension relationnelle que Madame L.
appréciait. En 2012, la mutuelle fait l’objet d’une restructuration et
la direction décide d’affecter l’ensemble des postes situés à Nancy sur
une plateforme téléphonique de traitement des réclamations. Peu
intéressée par ce type de poste, Madame L. refuse et entreprend alors
une reconversion dans la coiffure, sa passion initiale. Elle reprend ses
études dans le cadre de son congé de reclassement, pour créer son
activité de coiffure à domicile.

Pour ces femmes, l’entrepreneuriat représente avant tout une source


d’épanouissement personnel :
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« Je veux faire coiffeuse à domicile mais je ne veux pas faire du rendement,
je veux être à l’écoute des personnes. Je ne veux pas forcément avoir un gros
salaire, mais prendre plaisir à faire mon métier. » (46 ans, mariée, 2 enfants
adultes, projet en cours)

e - La création-nécessité

Pour ces femmes, la volonté d’entreprendre survient au terme d’un parcours


professionnel antérieur marqué par les ruptures et par les difficultés
récurrentes à s’insérer dans un emploi stable et suffisamment rémunérateur.

Face à ces difficultés, la création d’activité est conçue comme la seule


solution pour conserver (ou acquérir) une activité professionnelle et un
revenu. Créer répond à une nécessité immédiate et ne constitue pas un
projet sur le long terme : il s’agit de créer « faute de mieux », provisoirement, le
temps de trouver un emploi, ou le temps que le marché du travail redevienne
attractif, etc. La nécessité de se créer une activité pour vivre pousse certaines
femmes à envisager plusieurs projets d’entrepreneuriat successifs, portant
sur des thématiques différentes, généralement sans liens directs avec leurs
compétences ou centres d’intérêt.

Madame N., 44 ans, a un niveau BEP et une certification en anglais.


Elle est actuellement sans emploi, après avoir exercé pendant 4 ans
des petits contrats de courte durée en tant que secrétaire médicale,
agent d’entretien, ambulancière, opératrice de saisie… La volonté de
créer une entreprise est née chez Madame N. de la difficulté à trouver
un emploi en CDI et du souhait « d’améliorer sa situation professionnelle
et par là-même, financière  ». Madame N. souhaiterait en effet pouvoir
proposer à ses enfants de meilleures conditions de vie : « je refuse de
vivre dans un ghetto comme ça ». Elle s’est donc successivement engagée
dans divers projets  : télé-secrétariat, entreprise multi-services,
boutique de puériculture, épicerie de nuit, e-boutique…

26 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
Pour ces femmes, l’entreprenariat représente une solution pour accéder à des
ressources financières minimales.

B - Les freins et leviers à la concrétisation du projet

Une fois les femmes inscrites dans la démarche entrepreneuriale, un ensemble


de facteurs, à la fois endogènes et extérieurs à elles, vont se combiner pour
influer sur la concrétisation de leur projet (entendue ici comme le lancement
effectif de l’entreprise, indépendamment de son succès, de sa rentabilité,
etc.). Ces facteurs peuvent être listés ainsi :

• L ’environnement familial et amical de la femme concernée ;


• Sa formation et son parcours professionnel antérieur ;
• Sa personnalité (confiance en soi, sentiment d’efficacité ou de
compétence, aversion au risque) ;
•S  es projets familiaux ;
• Les projets professionnels de son conjoint ;
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• L’accès aux financements et aux moyens matériels ;
• L a nature et le contenu du projet lui-même.

Il est rare qu’un facteur permette, à lui seul, d’expliquer l’abandon ou la poursuite,
par les femmes, du processus entrepreneurial. Chacun des facteurs listés ci-dessus
représente en fait un levier ou un frein potentiel, qui, combiné à d’autres éléments,
va déboucher sur la concrétisation, ou au contraire, sur l’abandon du projet.

1 • Les leviers à l’accomplissement du projet entrepreneurial

a - L’environnement familial et amical

De manière générale, l’environnement familial et amical est présenté comme


un levier majeur d’accomplissement des projets par les femmes enquêtées.

« Je pense que sans ça, on ne peut pas aller jusqu’au bout. Ce qui m’a
freinée  ? Rien, franchement, à partir du moment où vous êtes bien
accompagnée, il n’y a pas de problèmes, il y a toujours des solutions. »
(53 ans, 3 enfants adultes, projet en cours)

Est en premier lieu mentionné le rôle de l’entourage en matière d’investisse-


ment dans le processus entrepreneurial, ou, pour reprendre les termes de J.G.
Nicholls, de « climat motivationnel »7. Les expériences recueillies montrent
en effet que le maintien de l’implication féminine dans le projet de création
d’entreprise est étroitement dépendant de :

• la validation du projet entrepreneurial par l’entourage (le


conjoint, les parents, éventuellement les enfants) ;

7.  Selon la théorie des buts d’accomplissement, le contexte social exerce une influence sur la motivation d’accomplissement des individus. Cf. Nicholls, J.G., 1989,
The competitive ethos and democratic education. Cambridge, Harvard University Press.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 27
• la croyance des proches dans la capacité de la femme
concernée à réussir, à mener à bien la création.

«  Etre entourée de sa famille, c’est important. C’est important d’avoir un


projet que mes proches soutiennent, mes parents, et aussi mon mari. » (31
ans, mariée, sans enfant, projet en cours)

«C’est long et fastidieux, et donc le soutien est nécessaire. Sans mon conjoint,
je ne l’aurais pas fait. Quand il y a des personnes autour de vous qui vous
disent que vous allez y arriver, ça aide. » (34 ans, mariée, 2 enfants, projet
en cours)

« Ce qui m’a aidée, c’est le soutien des proches, le fait qu’ils croient en moi (…)
Mon mari me soutient et est très positif. C’est une évidence pour lui que je fasse
de l’infographie ! (…) Mes enfants sont très contents !! Ma fille dit aux gens
que je suis déjà graphiste ! » (39 ans, mariée, 2 enfants, projet en cours)
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La validation du projet par la famille est si centrale pour les femmes que
son absence peut remettre en cause toute perspective de création, comme le
suggère de manière emblématique cette enquêtée :

« Dans mon entourage, on me disait plutôt d’être prudente. Et moi, à partir du moment
où j’ai eu une ou deux réactions un peu… sceptiques… J’ai tout stoppé, j’ai plus eu envie,
ça m’a fatiguée. » (39 ans, en concubinage, 1 enfant, projet en cours)

Ce constat fait écho aux résultats mis en avant par des études portant sur
d’autres thèmes que l’entreprenariat, et notamment par une recherche
relative au rôle des « autrui significatifs » dans la carrière des jeunes athlètes8.
Cette étude met en effet en exergue le rôle des « autrui significatifs » – définis
comme les acteurs de l’environnement et de la vie d’Ego ayant de l’importance
pour lui – dans l'évolution de l'estime de soi et l'intention d'abandonner ou
de poursuivre la pratique intensive du judo. Elle montre que pour les jeunes
sportifs, le fait de s’investir et de persévérer (ou non) dans l’athlétisme est
étroitement fonction de l’image et du sentiment de compétence renvoyés
par l’entourage proche (dans le contexte des jeunes athlètes : les parents, les
frères et sœurs, les entraîneurs).

Dans le cadre de notre enquête, c’est le conjoint (mari ou concubin) qui se


présente comme l’autrui significatif majeur des (futures) entrepreneuses.
Notre étude souligne en effet son rôle majeur auprès des femmes sur le
plan moral et psychologique, rejoignant ainsi les conclusions des travaux de
Marie-Françoise Mastéfy-Klein9. Ressort de manière prégnante des entretiens
réalisés le caractère rassurant et encourageant du conjoint face à un
processus de création souvent anxiogène, générateur de craintes, de doutes
et d’interrogations. Le conjoint est ainsi présenté par certaines enquêtées
comme un accompagnateur bienveillant, voire comme un véritable coach :

8.  Le Bras H., Gernigon C., Etude longitudinale des influences du contexte d’entraînement et des autrui significatifs sur les attitudes motivationnelles, l’estime de
soi et la persistance des jeunes judokas d’élite, Rapport de recherche INSEP, décembre 2006.
9.  Mastéfy-Klein M.-F., Des parcours de femmes créatrices d’entreprises, IRFED Europe / Acte Genesis, juin 2003.

28 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
« Mon conjoint est à fond dedans, il me soutient. Il m’a beaucoup aidée dans
les périodes de doute. Il m’a dit "T’as raison, vas-y, fais-le". Il me remontait
toujours le moral (…) Je ne pensais pas être faite pour ça. Sans le soutien de
mon concubin, je ne l’aurais jamais fait. Je n’avais pas assez confiance pour
passer le cap. » (36 ans, en concubinage, 2 enfants, projet réalisé)

«  Mon copain me soutient beaucoup dans mon projet. Il m’encourage


énormément, me soutient, me donne des conseils. Il est présent. C’est très
important d’avoir quelqu’un à ses côtés. C’est très agréable et beaucoup plus
facile que seule. » (25 ans, en concubinage sans enfant, projet en veille)

Le conjoint est le proche dont le soutien s’avère le plus déterminant, pouvant


même « compenser » le défaut d’engouement voire le scepticisme du reste de
la famille par rapport aux projets féminins :

«  Pas mal de gens ont essayé de m’en dissuader  : mon entourage, mon
employeur… mais mon mari m’a soutenue. Sinon, tout le monde trouvait ça
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bizarre, voyait ça comme une lubie. Evidemment, personne ne m’a dit "tu n’y
arriveras jamais", mais bon, de toute façon qu’est-ce que je risquais  ? Cela
ne m’a pas touchée ou influencée. » (46 ans, mariée, 2 enfants, projet en
cours)

La présence conjugale offre, au-delà du soutien psychologique et moral, une


sécurité matérielle et un confort logistique. Lorsqu’il est actif et dispose
d’un revenu régulier, le conjoint représente en effet un « filet de sécurité »
sur le plan financier : il garantit au foyer un niveau de vie minimal durant
la période de mise en route du projet d’entreprise, période qui se traduit
systématiquement pour les femmes par une diminution, voire une perte
totale de revenus.

«  La condition familiale et le fait d’avoir un soutien financier comptent


énormément. Même si ça ne fonctionne pas, il y a mon mari, donc on a un
salaire fixe et on peut compter dessus. Toute seule, je n’aurais peut-être pas
osé. » (39 ans, mariée, 2 enfants, projet en cours)

« Mon mari a un salaire stable aussi, donc ça rentre en ligne de compte. Peut
être que seule, j’aurais vu les choses autrement. » (46 ans, mariée, 2 enfants,
projet en cours)

De surcroît, le conjoint constitue un appui logistique incontestable dans la


gestion du quotidien. Sa disponibilité pour assurer une partie des trajets
des enfants à l’école, des accompagnements dans leurs activités ou chez le
médecin, etc., est extrêmement valorisée par les femmes. L’exercice partagé
des tâches éducatives (y compris après une séparation ou un divorce) apparaît
en effet comme un facteur facilitateur de l’accomplissement du projet
d’entreprise. De même, d’ailleurs, que le partage des tâches domestiques
(petit ménage, course, repassage) :

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 29
«  Par rapport à l’organisation de la maison, chacun s’implique. Le matin,
j’accompagne la petite à l’école. L’après-midi, elle va à l’étude ou la garderie,
et son père la récupère à 17h30. Pour les courses, on s’arrange en alternance. »
(41 ans, en situation de recomposition familiale, 2 enfants, une belle-
fille, projet réalisé)

« J’ai la chance de bien m’entendre avec le père de mon fils. Il a des horaires
souples, donc on s’organise facilement... Et puis on a beaucoup utilisé la
garderie en primaire ! » (39 ans, séparée, 1 enfant en résidence alternée,
projet réalisé)

On peut ainsi affirmer que les femmes ont d’autant plus de chances de
persévérer dans leur projet que la répartition préexistante des rôles au sein
de leur couple (le plus souvent inégale) évolue vers une plus grande égalité
au fur et à mesure de l’avancée dans le processus entrepreneurial. L’une des
femmes de notre échantillon explique ainsi à quel point la réévaluation
à la hausse de l’implication de son conjoint dans la sphère domestique l’a
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soulagée logistiquement :

« Mon mari me donne plus de coups de main le week-end pour le ménage, ou


le fait le vendredi pour m’avancer. Je pars, il est 9h et je rentre il est 19h. Donc
je ne peux pas faire grand chose à part mettre une lessive. Il m’aidait déjà un
peu avant, mais là il aide davantage. Il me dit "Je ne peux pas t’aider à vendre
au magasin, je t’aide comme ça." » (41 ans, en situation de recomposition
familiale, 2 enfants, une belle-fille, projet réalisé)

Dans tous les cas, en l’absence de conjoint, la gestion simultanée de la vie


domestique / familiale et entrepreneuriale se révèle complexe  pour les
femmes. Et ce d’autant plus qu’elles ne peuvent pas se reposer sur leurs
proches (parents, frères et sœurs) pour prendre le relais en termes de support
logistique :

« Il me faudrait quelqu’un qui soit derrière moi et qui me dise : "Je m’occupe
des enfants, tu peux y aller !". Des fois, je suis fatiguée, et il faut s’occuper des
enfants… je suis épuisée. Je les emmène, je les récupère à l’école, je n’ai pas de
temps pour moi. J’ai besoin de quelqu’un sur qui me reposer… je vais peut-
être aller sur Meetic ! Si j’avais mon frère ou ma famille ici, ils auraient pu
m’aider. » (33 ans, célibataire, 2 enfants, projet en veille)

Le rôle de l’entourage est d’autant plus fondamental qu’il ne se limite pas


seulement à l’intendance domestique. L’ensemble des proches – conjoint,
enfants, comme amis – peuvent être sollicités dans la réalisation de certaines
tâches relatives au projet entrepreneurial lui-même, en amont de la création
de l’entreprise ou après celle-ci : préparation d’un local avant son ouverture,
présence pour une livraison de fournitures, aide à la communication autour
du projet, etc.

« Mon mari s’intéresse et il veut participer ! Même ma belle-fille s’y est mise :
elle m’a proposé de venir le week-end pour faire le rangement, tout ce qui est

30 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
secrétariat, en collaboration avec ma fille qui sera ma comptable. » (53 ans,
en situation de recomposition familiale, 3 enfants adultes, projet en
cours)

« Mon mari et mes enfants m’ont aidée à peindre et à agencer le magasin, à


étiqueter les produits et mettre en rayon. Et mon mari a refait l’électricité et la
peinture de la boutique au début. » (41 ans, en situation de recomposition
familiale, 2 enfants + une belle-fille, projet réalisé)

L’absence de proches disponibles pour apporter une aide pratique au


quotidien est présentée comme un véritable handicap. A posteriori, les
femmes ayant abandonné leur projet lisent d’ailleurs cette absence comme
un facteur explicatif du non accomplissement de leur création :

«  Il aurait fallu avoir une famille qui m’accompagne et me soutienne. Je


n’ai pas de réseau ni de famille pour venir me remplacer si je suis malade. »
(44 ans, en concubinage, sans enfant, projet abandonné)
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L’entourage familial et amical constitue enfin une ressource majeure en ce
qu’il est porteur d’un réseau de connaissances et de contacts potentiellement
mobilisable pour l’accomplissement du projet. Il ouvre l’accès à un réseau
social, dont l’importance a été soulignée par de nombreuses études relatives
à la création d’entreprise, par exemple le récent document d’étape réalisé par
le Centre d’Analyse Stratégique sur l’entrepreneuriat féminin10.

En amont de la création, le réseau social peut d’abord constituer une ressource


« indirecte ». Lorsqu’il est suffisamment étendu, il peut fournir des exemples
concrets de «  création réussie  ». Or la connaissance, même très éloignée,
d’entrepreneurs ayant été au bout de leur projet, rassure les femmes et leur
permet d’envisager des perspectives positives pour leur propre entreprise.

« Finalement, quand j’ai demandé autour de moi, je me suis rendue compte


que beaucoup de gens avaient le statut d’auto-entrepreneur. C’est plus facile
que si personne à côté de moi ne l’avait fait. » (39 ans, mariée, 2 enfants,
projet en cours)

Le réseau peut aussi être une ressource directe. En effet, les femmes peuvent
trouver, au sein de leur entourage familial et amical ou via ce dernier,
des contacts pour la réalisation des différentes démarches (techniques,
administratives, financières) nécessaires au lancement de leur entreprise :

« Ma belle-sœur est comptable, donc je lui ai demandé conseil. Elle m’a dit d’aller
voir un cabinet comptable qu’elle connaît bien. » (36 ans, en concubinage,
2 enfants, projet réalisé)

«  J’ai montré les plans prévisionnels à mon beau-père, qui est banquier. »
(34 ans, projet de mariée, 2 enfants, projet en cours)

10.  Bernard C., Le Moign C., Nicolaï J.-P., L’entrepreneuriat féminin, document de travail, Centre d’Analyse Stratégique, avril 2013.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 31
« Avant de me lancer, je voulais avoir l’avis de professionnels pour voir si je ne
me trompais pas. J’ai donc envoyé ce que je faisais à la mère d’une copine d’école
de mon fils. Ce n’est pas une amie de longue date, c’est la mère de l’amoureuse
de mon fils en fait… et en discutant, je me suis rendue compte qu’elle était
graphiste. Elle m’a dit que j’avais l’œil, et ça m’a vraiment confortée dans mon
projet. » (39 ans, mariée, 2 enfants, projet en cours)

Parfois, le réseau social auquel les femmes ont accès représente même un vivier
d’associés. Au sein de notre échantillon, 7 femmes se sont orientées, grâce à
leur réseau, à un moment donné de leur démarche, vers la constitution d’une
«  équipe entrepreneuriale  »11, dans une volonté de compléter leurs propres
ressources (financières, techniques, etc.) ou travailler avec des connaissances
ou amis à l’exploitation d’une opportunité de marché. C’est notamment le
cas de cette enquêtée, qui a décidé de s’associer à un camarade de promotion :

« Je m’associe à un copain de mon Ecole, que je vois 5/6 fois par an et qui a
maintenant 8 ans d’expérience professionnelle salariée. On avait à plusieurs
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reprises discuté de nos emplois respectifs et de nos envies. L’idée de monter
quelque chose ensemble a fait son chemin, et on s’est dit "banco". Pour ce qui est
du choix précis du secteur… pour tout vous dire, on s’est fixé sur un champ qui
va en grandissant, qui est porteur, et qui reste dans le domaine de la technologie,
que je connais. » (31 ans, mariée, sans enfant, projet en cours)

En aval de la création, l’existence d’un réseau représente enfin un avantage


évident pour « faire vivre » l’entreprise créée, permettant notamment la mise
en contact avec d’éventuels clients, fournisseurs, ou partenaires… ou l’accès à
des canaux de communication pour faire la publicité du projet :

« J’ai commencé à faire des choses pour la famille et le travail de mon mari.
Depuis que mon mari est en poste, il m’a demandé de plus en plus de choses :
affiches, tracts, brochures, etc. Ça fait effet boule de neige. Par ma mère, je fais
aussi un logo pour un organisme en région parisienne. » (39 ans, mariée,
2 enfants, projet en cours)

« J’ai eu une couverture médias intéressante sur des chaînes TV publiques, qui
sont venues filmer. J’avais en fait des contacts sans le savoir. J’ai une copine
dont les enfants sont à l’école avec les miens, je ne savais pas qu’elle travaillait
dans les médias. Et elle m’a dit un jour que les chaînes étaient toujours à la
recherche de sujets peu ordinaires. Et moi j’ai un parcours atypique. » (38 ans,
divorcée, 3 enfants, projet réalisé)

b - Le parcours de formation et l’expérience professionnelle antérieure

Au sein de notre échantillon, le parcours de formation et l’expérience


professionnelle antérieure représente le deuxième levier identifiable dans
l’accomplissement d’un projet entrepreneurial. En effet, le processus de
création d’entreprise fait appel à des compétences bien spécifiques dans le

11.  3 de ces femmes sont toujours dans l’idée d’une création à deux : 2 imaginent créer avec leur conjoint, 1 avec un camarade de promotion. 2 ont concrétisé leur
projet en binôme : l’une avec son mari, l’autre avec son cousin.

32 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
montage de dossiers administratifs, la comptabilité, l’expression orale et
la présentation de soi. Ainsi, les femmes ayant développé ces compétences
au cours de leur formation et/ou de leur vie professionnelle antérieure se
trouvent en quelque sorte « favorisées » par rapport aux autres :

«  En montant mon projet, je me suis remémorée les enseignements de mon


École sur la charte graphique, les comptes prévisionnels, les études de marché,
etc. » (31 ans, mariée, sans enfant, projet en cours)

« Je viens du monde de l’enseignement, donc présenter un projet devant un jury


ou préparer un dossier pour un concours, ça ne me pose pas de problème. »
(38 ans, divorcée, 3 enfants, projet réalisé)

Concernant le parcours professionnel antérieur, l’expérience passée d’une


création réussie constitue, en toute logique, un atout supplémentaire. En
effet, elle rassure les femmes sur leur capacité à aller au bout d’un projet de
création d’entreprise. A cet égard, il est intéressant de noter que parmi les
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16 femmes entrepreneuses de notre échantillon (c’est-à-dire dont l’entreprise
a été effectivement créée), 5 ont connu une précédente expérience réussie
d’entreprenariat.

Indépendamment de l’expérience professionnelle, le niveau de formation


joue un rôle en soi : plus il est élevé, plus il est synonyme d’une capacité
à décrypter son environnement. Il constitue ainsi une ressource – que l’on
pourrait nommer « culturelle » – qui permet aux femmes de comprendre les
rouages de l’insertion professionnelle et de la création d’entreprise, de se
repérer parmi le millefeuille des aides proposées, et enfin de rechercher les
informations et conseils auprès des bons interlocuteurs. Associée à un réseau
social étendu, cette ressource dite « culturelle » permet de dépasser certaines
des difficultés inhérentes à la création d’entreprise, qui pourraient ralentir le
projet, voire mener à son abandon :

«  On ne sait pas vers qui se tourner au départ. Au Pôle emploi, ils sont bien
gentils, mais bon… Ça n’est pas normal que je sois allée de mon propre chef à la
Maison de l’Emploi. C’est parce que j’ai posé des questions, que j’ai été à la pêche
aux informations, que mon mari avait des contacts… que j’ai pu y arriver. »
(39 ans, détentrice d’une Maîtrise, mariée, 2 enfants, projet en cours)

c - La personnalité

La personnalité des femmes, et plus précisément leur «  propension au


risque », constitue enfin le dernier levier à l’accomplissement des projets. Les
femmes qui, au sein de notre échantillon, ont à ce jour effectivement créé
leur entreprise, se décrivent toutes comme des optimistes et « fonceuses ».

Or ces traits de caractère apparaissent comme un atout dans le contexte


éminemment incertain du processus entrepreneurial (insécurité financière
et sociale), puisqu’ils semblent à la fois protéger les femmes de toutes
projections trop pessimistes quant à l’aboutissement ou l’avenir de leur
projet et leur faire relativiser un éventuel échec de celui-ci :

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 33
« J’ai été au début sur Internet, au hasard des sites. Les gens racontent trop
leurs petites mésaventures et leur vie privée, ça ne me plaît pas ça ! Il y a des
gens qui n’osent pas passer le cap et qui démontent tout. Au bout de 2/3 fois,
j’ai lâché l’affaire. J’aime bien faire à ma tête, foncer dans le tas… » (36 ans,
en concubinage, 2 enfants, projet réalisé)

« La prise de risque, ça fait partie de mon parcours. Si mon projet ne devait
pas marcher, ça ne serait pas un drame, j’ai d’autres cordes à mon arc, j’ai
moins peur que d’autres, ça fait partie de l’aventure. » (48 ans, en situation
de recomposition familiale, 1 enfant vivant chez son ex-conjoint,
projet réalisé)

Ils permettent aussi de surmonter les inévitables obstacles et déceptions


inhérentes au processus entrepreneurial, qui se présente précisément comme
un processus d’apprentissage par tâtonnements, par « essais/erreurs » :

«  On tâtonne beaucoup au départ : j’ai beaucoup tâtonné sur les prix, j’ai
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fait des dépenses par forcément judicieuses… C’est très difficile de se projeter
quand on crée une activité qui n’existe pas encore. Mais je n’ai pas abandonné.
On apprend de ces erreurs, il fallait en passer par là. » (38 ans, divorcée,
3 enfants, projet réalisé)

A contrario, les femmes qui, au sein de notre échantillon, ont abandonné


l’idée de créer, se révèlent davantage «  craintives  » et présentent une forte
aversion au risque. L’anticipation d’importantes difficultés – et notamment
l’appréhension de l’instabilité des revenus, l’angoisse du manque de
connaissances ou d’expérience, ou encore la peur d’une création trop tardive
au regard de l’âge – génère de fortes hésitations à poursuivre le projet de
création, qui, dans certains cas, débouchent sur une interruption du
processus entrepreneurial. Parfois, cette aversion au risque pousse à préférer
la sécurité d’un emploi salarié à la poursuite d’une création incertaine. Et ce
y compris lorsque l’emploi trouvé n’est pas jugé épanouissant ou n’est pas en
adéquation avec ses centres d’intérêt. C’est ainsi par exemple que certaines
enquêtées de notre échantillon, qui recherchaient un emploi en parallèle de
leurs démarches de création, ont finalement fait le choix de mettre en veille
leur projet lorsque qu’elles ont trouvé un CDI :

« Je me suis longuement torturée sur le fait d’accepter le CDI, et j’ai choisi la
sécurité. Est-ce que j’ai des regrets ? C’est vrai que j’ai un peu fait le tour de
mon métier, qui ne me permet pas de m’éclater vraiment entièrement ! Mais
ça me permet d’être stable dans la vie, d’avoir un salaire qui tombe tous les
mois » (25 ans, en concubinage sans enfant, projet en veille)

Les éléments recueillis sur le terrain rejoignent à cet égard les résultats
d’autres études ou rapports, qui présentent l’aversion au risque comme une
barrière à l’entreprenariat12.

12.  Hayat P., Pour un new deal entrepreneurial. Pour des entreprises de croissance, Rapport de mission à l’intention de Mme Fleur Pellerin, octobre 2012  ;
Eurobaromètre "Entrepreneuriat en Europe et au-delà", Commission européenne, janvier 2013.

34 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
« J’ai quand même des doutes, oui, sur moi-même. J’ai arrêté l’école à 16 ans,
donc pour moi, chef d’entreprise, c’est quelqu’un qui a fait un niveau d’étude
élevé. Mon âge aussi : est-ce que je ne suis pas trop vieille ? Et je me lance toute
seule, je ne sais pas si je vais pouvoir gérer ça, je ne sais pas ce qui m’attend. »
(53 ans, en situation de recomposition familiale, 3 enfants adultes,
projet en cours)

« J’ai eu peur de penser que je devais travailler à mon propre compte et que si
dans 5 ans ça ne marchait plus, j’allais me retrouver à la rue. Je me suis dit
que ça n’était pas un projet pour un bout de chou comme moi !! » (44 ans, en
concubinage, sans enfant, projet abandonné)

Le cumul des leviers favorables à l’aboutissement


d’un projet entrepreneurial : l’exemple de Madame K.,
créatrice d’une EURL
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Madame K., ancienne fonctionnaire, a créé son entreprise. Son EURL fonctionne maintenant depuis 4
ans. Elle est l’exemple d’une créatrice qui a réussi et qui bénéficie de plusieurs des leviers ci-dessus
présentés.

En premier lieu, Madame K. a été et continue à être aidée par ses proches sur plusieurs plans :
- moral : Ses enfants la soutiennent et l’encouragent : « mes 3 filles sont à fond derrière moi ».
- financier : Sa mère, à qui elle souhaite déléguer à terme la comptabilité de son entreprise, a débloqué
une somme d’argent personnelle pour que l’entreprise puisse surmonter des difficultés de trésorerie.
- logistique  : Ses proches l’aident ponctuellement à préparer le matériel pour ses prestations.
En outre, ils peuvent si nécessaire être mobilisés pour des « dépannages » de garde : « si je suis
malade, je peux compter ponctuellement sur mon entourage pour les enfants. Je ne fais pas appel
à des nounous, je jongle entre des amis, mes parents, des voisins. C’est de la débrouille au jour le
jour. Je suis très bien entourée, je connais très bien les parents d’élèves de l’école, j’habite la même
résidence depuis 8 ans… ».
- créatif : Les amis de Madame K. participent de temps en en temps à des brainstormings collectifs
qu’elle organise dans le cadre de son activité.
- relationnel (accès à un réseau) : Ses parents l’ont mis en lien avec un expert-comptable compétent
qui l’a formée gratuitement à la comptabilité. Une amie qui travaille dans les médias l’a par ailleurs
mise en relation avec des professionnels pour un reportage télévisé.

Ensuite, Madame K. est une femme diplômée (bac + 4), qui plus est habituée, du fait de son ancienne
activité professionnelle, à la prise de parole en public et aux démarches administratives. Cela a
facilité sa compréhension des codes et règles du jeu du processus entrepreneurial, et lui a ouvert
l’accès à des financements : « j’ai gagné plusieurs prix lors de concours (…), je viens du monde de
l’enseignement, donc présenter un projet devant un jury ou préparer un dossier pour un concours, ça
ne me pose pas de problème ».

Madame K. se décrit enfin comme enfin une femme fonceuse : « je ne tergiverse pas, je ne suis pas
de nature à me décourager. Je suis de nature optimiste et très positive. Rien ne pouvait me faire
douter de mon projet ».

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 35
2 • Les freins à la concrétisation du projet

Outre les leviers mentionnés, l’enquête réalisée a permis d’identifier plusieurs


freins à la concrétisation d’un projet entrepreneurial féminin.

a - Les projets familiaux

Le premier frein concerne les projets familiaux des femmes. La volonté d’avoir
un enfant est tout d’abord un élément qui peut venir reporter le projet de
création d’entreprise, comme le montrent les propos de cette candidate à
l’entrepreneuriat, envisageant une grossesse à court terme :

« Avant cette année, le travail prenait 100% de mon temps et de ma vie. Depuis
que j’ai une vie conjugale et que je souhaite un enfant, ça prend 60%-70%.
J’ai rencontré mon compagnon en janvier 2013, c’est tout récent. Mon projet
personnel à court terme est de faire un bébé avec lui… avant de créer mon
entreprise et de ne plus pouvoir. » (25 ans, en concubinage sans enfant,
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projet en veille)

Le projet d’Audrey pourra bien sûr être «  réactivé  » après la naissance de


son enfant. Néanmoins, il ressort des entretiens réalisés que les impératifs
familiaux avec des enfants en bas âge sont peu compatibles avec les exigences
de la création d’entreprise. Lorsque les enfants sont petits et de facto non
autonomes, les femmes se trouvent en effet fortement tiraillées entre :

• L eur volonté d’être présente auprès de leur enfant et disponible


pour lui, renforcée par les normes sociales de disponibilité pesant
sur la maternité13 ;
• La nécessité de s’investir intensivement dans leur projet – y compris
en dehors du temps de travail « classique » (c’est-à-dire en soirée, la
nuit, ou tôt le matin) – pour parvenir à le « lancer » puis le faire
vivre.

Sur ce point, une étude conduite en 2005 sur les «  freins et moteurs de
l’entreprenariat féminin », portant pour partie sur la Lorraine, indiquait déjà
la difficulté de conciliation entre vie familiale et mise en œuvre d’un projet
entrepreneurial pour les femmes. Elle concluait à une très nette dissociation
entre la naissance des enfants et la création d’entreprise dans les parcours
biographiques féminins : « Les femmes les plus jeunes tendent à se lancer dans la
création de leur entreprise avant de devenir mère ou d’avoir une charge familiale trop
lourde, ce qui n’est pas le cas des femmes les plus âgées qui entament leur projet de création
après avoir élevé leurs enfants »14. Dissociation que l’on retrouve de manière très
prégnante dans les récits des femmes que nous avons rencontrées :

« Un projet d’enfant n’est pas en discussion pour l’instant. Mais je ne ferme
pas la porte dans 2 ou 3 ans, quand je serai lancée et que ça fonctionnera. Je

13.  Les normes actuelles qui entourent la petite enfance posent le maternage comme fondamental. Le développement des problématiques autour du bien-être de
l’enfant constitue une injonction principalement à l’égard des mères, leur demandant une disponibilité permanente.
14.  Les freins et moteurs de l’entrepreneuriat féminin, enquête réalisée par le cabinet Cybernautes dans le cadre d’un projet interrégional III-A associant la
Wallonie, la Lorraine et le Luxembourg, octobre 2005.

36 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
suis contente d’avoir l’opportunité de lancer l’entreprise maintenant, avant de
me lancer dans le projet d’enfant. » (31 ans, mariée, sans enfant, projet
en cours)

«  J’ai attendu que mon dernier enfant soit à l’école pour vraiment penser
à mon projet. Quand les enfants sont dans les bras toute la journée…  c’est
impossible ! » (36 ans, en concubinage, 2 enfants, projet réalisé)

Les entretiens que nous avons conduits mettent bien en évidence la tension
permanente à laquelle doivent faire face les femmes qui essayent de mener
de front projets familiaux et création d’entreprise. Tension d’autant plus
forte que peut s’ajouter à la pression sociale des requêtes explicites des
enfants pour que leur mère passe davantage de temps auprès d’eux. Des
aménagements d’emploi du temps s’avèrent alors nécessaires pour préserver
ce « temps avec » les enfants. Mais ils s’opèrent parfois aux dépens du temps
consacré à l’entreprise, et peuvent ainsi remettre en cause la pérennité du
projet entrepreneurial :
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«  J’ai expliqué mon projet aux enfants. Ils ont dit que ça n’allait pas être
évident. Ça n’a pas été facile au début. Encore aujourd’hui, ils en ont marre
parfois. J’ai pris mon mercredi depuis le début. Et je fais en sorte de mettre
mes rendez-vous uniquement sur deux soirs dans la semaine. » (36 ans, en
concubinage, 2 enfants, projet réalisé)

b - Les projets professionnels du conjoint

Le deuxième frein à la concrétisation du projet entrepreneurial concerne


les projets professionnels des conjoints des candidates (lorsqu’elles sont en
couple). En effet, une partie non négligeable des femmes de notre échantillon
(que l’on peut estimer à environ) organisent leur vie professionnelle en
fonction de celle de leur conjoint. Cette mise au second plan de leur
activité professionnelle se fait sur le mode d’une adaptation constante aux
événements jalonnant la carrière de leur conjoint (mutation, formation,
promotion), et est généralement à l’œuvre depuis plusieurs années :

« J’ai été mère au foyer pendant 10 ans par obligation par rapport à mon ex-
époux qui avait de longues absences de la maison du fait de son métier. On a
beaucoup déménagé. » (41 ans, en situation de recomposition familiale,
2 enfants, une belle-fille, projet réalisé)

Dans ce contexte, certains projets de création féminins pourraient tout à


fait être remis en question par l’évolution professionnelle masculine. C’est
par exemple le cas des projets de deux des femmes rencontrées, dont le lieu
de résidence apparaît clairement soumis à l’évolution professionnelle du
conjoint :

« On va sans doute déménager, car mon mari a un métier qui nous fait bouger
régulièrement. On va rester au moins deux ans encore ici. Donc il faudrait que
tout se mette en place dès maintenant pour moi. Sinon, il faudrait voir si mes
clients de Nancy sont d’accord pour continuer avec moi malgré la distance. Ou

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 37
que je recrée une nouvelle clientèle là où on s’installera. » (39 ans, mariée,
2 enfants, projet en cours)

« Mon mari se sent bloqué dans son évolution professionnelle. On va certainement


bientôt déménager. Du coup, je me dis que ce n’est pas la peine d’ouvrir un magasin
à Nancy. » (29 ans, en couple, 1 enfant, projet en veille)

Les récits des enquêtées recèlent d’exemples de femmes, connaissances ou


amies, qui se sont trouvées confrontées à cette situation :

« J’ai proposé à une copine de faire le projet à deux. Elle m’aurait suivie si
elle n’avait pas dû suivre son conjoint, qui déménage souvent. » (41 ans, en
situation de recomposition familiale, 2 enfants, une belle-fille, projet
réalisé)

« Au début, je voulais monter un magazine sur Nancy ou un site web, avec une
amie au chômage. On s’est vu régulièrement pendant 6 mois pour travailler
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dessus. On a laissé tomber car son mari a monté une société, et il avait besoin
de quelqu’un pour tenir le secrétariat. » (39 ans, mariée, 2 enfants, projet
en cours)

c - La complexité du recours aux moyens financiers et matériels

Autre frein à l’aboutissement du projet de création identifiable à travers nos


entretiens  : la complexité du recours à des moyens financiers et matériels.
Sur ce plan, les problèmes plus spécifiques évoqués par les femmes de notre
échantillon concernent – tout comme lors de l’enquête sur l’entrepreneuriat
féminin menée en Lorraine il y a 8 ans – la mobilisation des banques.

Celles-ci relatent, comme en 2005, l’importance du démarchage nécessaire


avant de trouver une banque accommodante. Elles soulignent la frilosité de
leur partenaire bancaire et la méfiance témoignée vis-à-vis de leur projet :

«  Le plus compliqué a été de trouver un banquier qui croit en mon projet.


Je suis allée voir 6 banques et une seule a cru en mon projet. Les banquiers
étudiaient mon dossier et me rappelaient 5 jours plus tard pour me dire que ça
n’était pas possible. Ou me proposaient directement une ligne de découvert…
Pourtant, j’avais déjà des attestations de clients et des devis signés. » (36 ans,
en concubinage, 2 enfants, projet réalisé)

En revanche et contrairement aux conclusions de l’enquête menée il y a


8 ans, rares sont celles qui – cf. propos ci-après – font part de pratiques jugées
discriminantes de la part des banquiers ou de fournisseurs à l’encontre de
leur sexe, de leur situation professionnelle, ou encore de leur âge15.

«  Quand je prenais rendez-vous avec les banquiers, je sentais au téléphone


qu’ils étaient surpris et stupéfaits. Je pense qu’une femme dans ce métier, ça

15.  Il convient néanmoins de préciser qu’une partie des femmes de notre échantillon a développé des projets ne nécessitant pas de recours au prêt ou à un matériel
spécifique, et qu’une autre partie n’a pas été jusqu’aux étapes de recherche de financements et/ou de fournisseurs.

38 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
ne leur plaît pas, c’est un métier d’hommes pour eux. C’est comme si je voulais
créer un garage de voitures quoi, pareil ! Ce sont des gens désobligeants avec
des idées préconçues. » (36 ans, en concubinage, 2 enfants, projet réalisé)

«  J’ai senti des réticences par rapport à mon âge… Chez les fournisseurs
potentiels, par exemple. Ils préfèrent faire confiance à quelqu’un qui sait ce
qu’il fait qu’à un jeune qui débute. » (25 ans, en concubinage sans enfant,
projet en veille)

Soulignons qu’au-delà de l’accès aux financements, la difficulté à trouver


un local a également été signalée par quelques femmes de notre échantillon
ayant le projet d’ouvrir un commerce sur rue.

d - La nature du projet

Un dernier frein à l’accomplissement des projets de création féminins a pu


être identifié à travers notre étude : il s’agit de la nature et du contenu même
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du projet. Plus précisément, on observe que les « chances » d’aboutissement
d’un projet sont étroitement liées à son degré de cohérence et de faisabilité,
au regard du parcours antérieur de la candidate. Les risques de non
concrétisation sont donc, à l’inverse, élevés pour les femmes qui ont imaginé
un projet sans lien avec leur formation initiale ou expériences antérieures,
et/ou sans étude préalable précise du champ d’activité dans lequel elles
souhaitent se lancer. Les deux exemples qui suivent sont emblématiques du
risque de non aboutissement d’un projet entrepreneurial. En l’absence de
formation adéquate, l’une de nos enquêtées a en effet dû abandonner un
projet d’entraînement cérébral pour personnes âgées :

« J’ai été orientée vers Balise [Maison de l’Emploi]. Ils m’ont fait écrire un
texte qui a été décortiqué et apprécié par une personne. Elle m’a dit que
j’avais très bien travaillé et étudié les choses. Mais elle a soulevé la question
de l’inadéquation entre mon projet et mes études. Au niveau des prêteurs ou
des donneurs de fonds, elle m’a dit que ça n’allait pas passer. Je n’avais pas
de formation, il aurait fallu que je fasse une année de licence en psychologie
puis deux ans de formation spécifique. » (34 ans, mariée, 2 enfants, projet
en cours).

De son côté, une autre femme de notre échantillon n’a pu faire aboutir aucun
des 5 projets de création d’entreprise qu’elle avait successivement imaginés :
prestation de secrétariat / télésecrétariat, entreprise multi-services, boutique
de puériculture, épicerie de nuit, e-boutique. Elle relate que ces projets ont
été jugés peu réalistes par les interlocuteurs de l’insertion professionnelle et
de la création d’entreprise rencontrés :

« Tout ce que vous faites n’est pas bien ! C’est limite si on ne me rit pas au
nez ! C’est décourageant… Chaque fois que j’ai une idée et que j’en parle à une
association ou structure d’accompagnement, on essaye de me décourager. On
me dit que je n’ai pas de capital, pas de formation, etc. » (44 ans, divorcée,
2 enfants, projet en cours)

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 39
Du point de vue des femmes ayant effectivement créé leur entreprise, la
"solidité" du projet est primordiale pour son aboutissement. Les enquêtées
concernées évoquent avec insistance l’importance d’avoir un projet à la
fois réfléchi et réaliste. Elles critiquent d’ailleurs de manière assez vive les
candidates qui ne s’inscrivent pas dans cette perspective :

«  Mon projet était viable, sans points de litige, ciblé et cohérent. D’ailleurs,
ça fait 3 ans que je suis là. Je connais une auto-entrepreneuse qui a arrêté
au bout de 6 mois. Son projet était mal préparé, mal agencé... » (36 ans, en
concubinage, 2 enfants, projet réalisé)

« J’ai rencontré beaucoup de gens pour qui c’était évident : ça ne tenait pas la
route. Le projet n’était pas réaliste ou pas utile, les personnes manquaient de
motivation ou de punch, elles n’étaient pas crédibles. » (38 ans, divorcée,
3 enfants, projet réalisé)
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Le cumul de freins à l’aboutissement
d’un projet entrepreneurial : l’exemple de Madame V.

Madame V., 45 ans, en couple, possède un CAP, ainsi qu’une formation maintenance / hygiène (via
l’ex-ANPE). Elle est actuellement sans emploi (bénéficiaire RSA), après avoir exercé des postes
successifs de lingère, couturière, et agent d’entretien. Depuis 3-4 ans, elle refléchit à la possibilité
de devenir DJ car elle « aime écouter de la musique et en passer à ses amis lors de soirées ». Elle
explique que son compagnon lui a « ouvert les yeux » et soumis cette idée de projet entrepreneurial
qu’il aimerait développer et concrétiser avec elle.

Madame V. a entamé récemment un suivi avec la Maison de l’Emploi ; elle a en effet rencontré une
conseillère au début de l’été 2013, pour échanger sur son projet. Mais elle a décidé de mettre ce suivi
entre parenthèses, devant subir une opération chirurgicale.

Madame V. s’interroge sur l’aboutissement de son projet, sur lequel elle aimerait retravailler une fois
l’opération passée. Elle indique avoir besoin d’aide pour la mise en place de ce dernier, à la fois sur
le plan financier et technique. Elle ne dispose en effet d’aucun apport personnel, ne sait pas vers
qui se tourner pour obtenir des subventions ou prêts, et n’a pas suivi de formation pour être DJ
professionnelle. En outre, Madame V., qui s’est « toujours projetée avec une petite famille », aimerait
aussi avoir un enfant après l’opération. Or elle sait que son âge ne lui permettra pas d’attendre trop
longtemps. Mais une éventuelle grossesse ou adoption repousserait encore son projet professionnel.

3 • L’accompagnement par des organismes ad hoc :


activateur de leviers et « neutraliseur » de freins ?

Les modalités particulières de la constitution de notre échantillon


(sollicitation des organismes), font que les femmes rencontrées ont toutes,
à un moment ou à un autre, été en contact avec la Maison de l’Emploi du
Grand Nancy et/ou une des structures du réseau lorrain CREAlliance16.

16.  Dans le cadre de notre enquête, les contacts de femmes ont en effet été recueillis via la mobilisation des membres du réseau, à qui il a été demandé la
constitution de listings de femmes suivies en interne, que les projets de ces femmes soient en cours, réalisés, mis en veille, ou bien abandonnés.

40 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
Globalement, celles-ci portent un regard positif sur le travail réalisé par ces
structures, et ce quelles que soient la fréquence et la durée des contacts noués.

«  L’association Alaca [Association Lorraine d’Accompagnement à la


Création et au développement d’Activités] m’a beaucoup aidée pour faire
mon plan de financement. On a les idées, mais il faut les mettre dans l’ordre, et
bout à bout. » (36 ans, en concubinage, 2 enfants, projet réalisé)

« Je n’ai rencontré aucune difficulté avec Alexis, j’ai l’impression que tout s’est
fait comme une lettre à la poste ! L’accompagnement global est très positif, les
gens sont très compétents, toujours là, on n’a jamais l’impression de déranger.
Le cheminement est bien, il mène à la réflexion, à ce qu’on veut vraiment (…).
Sans Alexis, je ne sais pas si je serais allée si loin, et si je connaîtrais tout
ce que je connais maintenant. » (53 ans, en situation de recomposition
familiale, 3 enfants adultes, projet en cours)

Le discours des enquêtées sur l’accompagnement dont elles ont bénéficié


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met surtout en évidence le rôle des organismes accompagnateurs17 dans
l’aboutissement d’une création d’entreprise. Plus précisément, il indique
que, dans certains cas, le suivi prodigué peut permettre d’activer des leviers
dont les femmes ne disposent pas «  spontanément  » et/ou de neutraliser
certains facteurs constituant des freins à la concrétisation d’un projet.

En premier lieu, les organismes peuvent jouer un rôle en matière de « climat


motivationnel ». Les discours des femmes montrent en effet que la présence,
à leurs côtés, d’un référent pour les accompagner dans leur réflexion puis
dans la concrétisation de leurs idées les rassure, et, ce faisant, améliore leur
confiance et leur estime de soi.

« J’ai été à la Maison de l’Emploi, la nana était géniale ! Je n’ai eu qu’un seul
rendez-vous avec elle, mais c’était hyper rassurant : s’il y avait quoi que ce soit,
je pouvais lui envoyer un mail. » (29 ans, célibataire, sans enfant, projet
réalisé)

«  J’ai eu des rendez-vous avec CREAlliance tous les quinze jours  : à chaque
rendez-vous je prenais de l'assurance, je me sentais plus forte. » (36 ans,
divorcée, 2 enfants, projet réalisé)

« Avec l’aide au montage de projet de la MDE, j’étais dans du concret sur mon
projet, avec quelqu’un de terrain (...). Cela donne une dynamique et ça sécurise
quand on se sent vraiment seule, qu’on doute. Cela m’a stimulée d’avoir un
regard extérieur. » (41 ans, célibataire sans enfant, projet en cours)

Les structures peuvent ensuite combler le défaut de réseau social ou renforcer


le « capital social préexistant » des femmes candidates. Les réunions collectives
qu’ils mettent en place sont en effet une source d’échanges et de partage
d’expériences avec d’autres porteurs de projets ou entrepreneurs, auxquels
les femmes n’auraient pas eu accès par ailleurs :

17.  Le réseau CréAlliance, mais aussi, bien sûr, Pôle Emploi et la Maison de l’Emploi.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 41
«  La Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME)
organise des concours d’entrepreneuriat féminin. J’ai été sélectionnée puis
lauréate. Ce trophée m’a fait faire de belles rencontres, car l’une des clés pour
mon projet actuel, ça reste la solidarité entre entrepreneurs, l’association de
compétences et le réseau. Il faut "réseauter".» (39 ans, séparée, 1 enfant en
résidence alternée, projet réalisé)

« J’ai assisté à des conférences sur les étapes de la création à la Chambre de


commerce et d’industrie18, et j’y ai rencontré une association, l’EGEE [Entente
des Générations pour l’Emploi et l’Entreprise]. J’ai ensuite été en contact
avec une personne de cette association, qui m’a donnée des conseils par
rapport à la pertinence du recours aux prestataires, etc. » (34 ans, mariée, 2
enfants, projet en cours)

« J’ai été orientée par Alexis vers un autre organisme. Il y a eu un passage en


Commission, et mon dossier a été accepté, pour un suivi de 6 mois renouvelable.
Une fois par semaine, j’avais des réunions avec de futurs entrepreneurs pour
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échanger sur ce qu’on a fait, comment on a avancé sur notre projet… On
pouvait y trouver des partenaires. » (25 ans, en concubinage sans enfant,
projet en veille)

La diversité des profils et des projets des personnes présentes lors de ces
réunions est présentée par les enquêtées comme une richesse. De leur point
de vue, elle permet de s’extraire d’une réflexion centrée sur son propre
projet pour s’inscrire dans une dynamique plus globale sur le processus
entrepreneurial, et ainsi de prendre du recul sur sa création. Cette diversité
est donc, à la fois source d’apprentissage et de réflexivité :

« J’ai demandé à faire l’atelier Balise. C’était intéressant et sympa. On nous a


montré les projets des autres, on a fait des ateliers sur nos propres projets. On
était tous à différents niveaux, c’était un peu hétérogène quand même. Mais
ça m’a aidée à établir les différentes étapes de mon projet. » (46 ans, mariée,
2 enfants, projet en cours)

Les rendez-vous de suivi individualisé proposés par les organismes sont, pour
leur part, utiles pour mettre les candidates en relation avec des personnes
ou structures susceptibles de les aider dans leur réflexion ou dans la
concrétisation de leur projet. Les organismes jouent à cet égard un vrai rôle
d’orientation et de médiation :

« J’ai eu une personne qui m’a prise en charge et m’a fait une liste des cours
qui m’intéressaient par rapport à mon activité. » (53 ans, en situation de
recomposition familiale, 3 enfants adultes, projet en cours)

« Les ateliers de la MDE m'ont permis de me rendre compte que j’arrivais à


parler de mon projet, que j'étais prête à le consolider. J'ai ensuite commencé à
être accompagnée par Alexis. Après une session de formation sur la création
d’entreprise, j’ai eu un chargé de mission personnel. Ça m'a permis d'avoir des

18.  CCI.

42 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
outils pour étudier le potentiel de mon projet. Puis j'ai fait appel à un cabinet
d'expert comptable pour valider mon budget prévisionnel et pouvoir avoir un
dossier solide devant la banque. » (29 ans, en couple, 1 enfant, projet en
veille)

A travers ce rôle de relais dans  la constitution d’un réseau, les organismes


peuvent d’ailleurs neutraliser certains freins concernant l’accès des femmes
aux moyens matériels et financiers  nécessaires à la concrétisation de leur
projet. Cela peut se faire :

• soit de manière «  directe  » via une information apportée aux


femmes sur les différentes sources de financement existantes et
leur orientation vers les subventions mobilisables au regard de
leur projet (nature, secteur d’activité, dimensionnement) ;

« Je suis entrée en contact avec CREAlliance, ce qui m’a permis de participer à
un concours de créateurs d’entreprise organisé par Promotech. J’ai gagné un
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prix – 800 € – dans la catégorie "émergence" en 2009, puis un autre prix – de
3000 € – en 2010 ou 2011. » (38 ans, divorcée, 3 enfants, projet réalisé)

«  J’ai été à la Chambre de commerce… Ils donnent des informations sur


les possibilités d’obtenir des financements. J’ai trouvé mon comptable
via la Chambre de commerce qui organise des formations groupées sur la
comptabilité… C’était lui qui formait. » (51 ans, divorcée, 3 enfants, projet
réalisé)

• soit de manière «  indirecte  » des séances d’information ou de


formation proposées aux candidates (animées en interne ou par
un partenaire extérieur) visant à améliorer leur connaissance
et maîtrise des aspects financier et comptable d’une démarche
entrepreneuriale.

« Je suis déjà allée à la réunion "auto-entrepreneurs" de la CCI, et le directeur de


la Fédération des auto-entrepreneurs (FAE) nous a donné des pistes et proposé
d’adhérer à la Fédération. J’ai fait d’autres ateliers aussi, sur la couverture
sociale par exemple. (…) La gestion, la compta, c’est pas trop mon truc. » (46
ans, mariée, 2 enfants, projet en cours)

L’accompagnement permet enfin de travailler sur le projet lui-même, les


organismes s’assurant de l’adéquation entre la personne et son projet, et
vérifiant la faisabilité de ce dernier. Plusieurs femmes interrogées expliquent
ainsi la façon dont les structures accompagnatrices les ont mises face aux
faiblesses ou insuffisances de leur projet :

« J’ai rencontré cette dame, conseillère en création d’entreprise. Je lui ai fait un


topo verbal de ce que je voulais faire. On a commencé à travailler, elle m’a dit
que je devais mettre le projet par écrit et m’a expliqué ce qu'il fallait détailler.
On a pris un autre rendez-vous pour essayer de voir si tout était bien expliqué
et s’il manquait des choses… A l’étape suivante, on s’est retrouvées face à une
difficulté majeure. La conseillère a soulevé la question de savoir si je serais

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 43
autorisée à faire des massages, car en France, seul les kinés et sages-femmes
sont habilités à le faire. J’ai donc rencontré un avocat pour m’éclaircir sur ce
point, et il m’a dit que je risquais d’être attaquée en justice. Il fallait donc
penser les choses autrement. » (34 ans, 2 enfants, projet en veille)

« Je suis repartie de la Maison de l’Emploi avec des devoirs à faire. Et ça a mûri.
Je me suis dit qu’il fallait que je me forme à la création de projets graphiques.
Je me suis inscrite par correspondance à l’Ecole de Design et d’Arts Appliqués.
C’était complémentaire avec ma formation d’avant. » (39 ans, mariée,
2 enfants, projet en cours)

A travers ces discours, on voit que l’accompagnement permet aux femmes


de renforcer leur projet, de l’affiner, ou encore de l’adapter à la réalité en
réfléchissant à des solutions de concrétisation différentes de celles imaginées
au départ. Ce faisant, l’accompagnement réalisé viabilise les projets qui se
présentent comme « instables » et restreint les risques de non-aboutissement.
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C - Quelles spécificités de l’entrepreneuriat féminin ?

Au fil de la description et de l’analyse des parcours de vie et de création des


enquêtées, il semble qu’apparaissent des tendances et caractéristiques propres
à la création d’entreprise au féminin. Il convient de revenir brièvement sur ces
spécificités, qui concernent aussi bien la naissance du projet que sa mise œuvre.

1 • Des projets plus souvent nés d’un rejet du travail salarié

Les femmes rencontrées évoquent souvent le rejet du travail salarié comme


étant à l’origine du projet de création d’entreprise. Les composantes de ce
rejet sont multiples et complexes.

Les femmes évoquent d’abord un sentiment de lassitude vis-à-vis d’un


marché du travail et d’un monde de l’entreprise considérés comme
facteurs de précarisation. Ainsi, plusieurs femmes de notre échantillon
ont connu un parcours professionnel marqué par une précarité constante,
avec enchaînement de CDD, de contrats d’intérim, voire de licenciements
économiques. Certes, la précarisation de l’emploi apparaît aujourd’hui
comme une tendance de fond, qui touche une part importante des salariés.
Pour autant, certaines situations de précarité frappent aujourd’hui plus
lourdement et plus durement les femmes que les hommes. Ainsi, en 2009,
à l’échelle de la Lorraine, 85% des emplois à temps partiel sont occupés
par des femmes. La même année, ce chiffre s’élevait à 79% sur le territoire
de l’agglomération du Grand Nancy. Cette tendance se retrouve au niveau
national, puisque comme l’affirme Françoise Milewski, ancienne membre du
Conseil supérieur de l’égalité professionnelle : « les contrats à durée déterminée
(CDD), les temps partiels contraints et les dispositifs de la politique de l’emploi concernent
le plus souvent les femmes, et sont moins pour
les femmes que pour les hommes un mode
d’insertion vers l’emploi durable »19.

19.  Milewski F., « La précarité des femmes sur le marché du travail », in Lettre de l’OFCE, n°263, 30 juin 2005.

44 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
«  Pendant 4 ans j’ai eu des petits boulots, des CDD de secrétaire médicale,
d’agent d’entretien, j’ai été aussi ambulancière, opératrice de saisie. Je
n’arrivais pas à trouver un emploi en CDI alors j’ai voulu créer ma propre
entreprise pour améliorer ma situation professionnelle et par là même, ma
situation financière. » (44 ans, divorcée, 2 enfants, projet en cours)

Ensuite, et de manière parfois complémentaire, le rejet du travail salarié


s’explique par l’absence d’adhésion aux valeurs qui lui sont attachées et au
mode d’organisation qui l’anime.

« J’ai eu beaucoup d’emplois différents mais je n’ai jamais aimé le monde de


l’entreprise. C’est une micro société où il y a des conflits de pouvoir, des enjeux
de soumission. » (36 ans, séparée, 1 enfant, projet réalisé)

Enfin, les périodes d’éloignement temporaire des femmes du marché du


travail, qui précèdent et font suite à la naissance d’un enfant, constituent des
temps propices à la mise à distance de l’emploi salarié. Le congé maternité,
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puis éventuellement parental (congé à 98% féminin), constituent en effet des
parenthèses temporelles orientées vers le foyer et la sphère domestique, qui
conduisent souvent les femmes à réinterroger leur projet professionnel, voire
à totalement repenser leurs priorités de vie20. Plus spécifiquement, ces temps
amènent à une remise en question des contraintes de l’emploi salarié, qui
complexifient les possibilités de conciliation entre vie professionnelle et vie
familiale.

« Quand j’ai commencé à chercher un emploi à la fin de mon congé maternité,


il n’y avait rien d’épanouissant en vue. Quitte à reprendre une activité
et cesser de m’occuper de mon fils, autant que ce soit pour quelque chose
d’épanouissant. Je n’avais pas envie que ce soit comme dans mes anciennes
entreprises où on était toujours noyé dans la masse, avec très peu de
reconnaissance et une grosse charge de travail. Je voulais être libre de mes
choix, ne pas avoir une hiérarchie lourde et frustrante.  » (29 ans, mariée,
1 enfant, projet en veille)

2 • Une conciliation entre vie familiale et vie entrepreneuriale particuliè-


rement problématique pour les femmes

Les femmes rencontrées sont nombreuses à s’être posées la question de la


conciliation entre vie professionnelle et vie familiale au moment de la
définition de leur projet, puis de la création de leur entreprise. Si le souhait
de mieux organiser ces deux aspects a parfois été à l’origine du projet de
création entreprise, il convient de souligner que la conciliation de la vie de
famille avec la création d’entreprise est particulièrement complexe, la mise
en place d’une entreprise étant, par définition, extrêmement chronophage :

20.  Cf. Brunet F., Kertudo P., « L’insertion professionnelle des femmes bénéficiaires du congé parental », in Dossier d’études, CNAF, n°134, novembre 2010.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 45
« Ce n’est pas un bon calcul de monter une entreprise pour avoir du temps pour
ses enfants. Il y a des femmes chefs d’entreprise que je connais qui travaillent
50 heures par semaine. » (34 ans, mariée, 2 enfants, projet en cours)

Ce problème se pose en particulier pour les femmes, dans leur implication


particulièrement marquée dans la sphère familiale peut avoir une influence
sur le bon déroulement du processus entrepreneurial et parfois jouer contre
la création d’entreprise, ou contre sa pérennisation :

«  Je vais avoir un enfant et je me pose des questions  : "est-ce que je vais


pouvoir faire les deux ? La vie familiale et l’entreprise ?" C’est là où on a une
différence entre les hommes et les femmes. Il est plus facile pour un homme de
rester à 100% sur l’entreprise, même s’il a des enfants ! Alors qu’une femme,
inconsciemment, reste maman avant tout. » (25 ans, en concubinage sans
enfant, projet en veille)

En situation de monoparentalité21, la conciliation entre vies entrepreneuriale


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et familiale apparaît encore plus difficile, puisque s’ajoute à la problématique
de la disponibilité pour les enfants, la question de la précarité financière,
particulièrement prégnante chez les femmes qui doivent assumer seules des
charges importantes. Pour les femmes en situation de monoparentalité, il est
souvent difficile de maintenir à la fois une forte implication dans l’entreprise
(pourtant nécessaire pour l’équilibre financier du foyer) et une importante
disponibilité pour les enfants (nécessaire du fait de l’absence de l’autre
parent pour prendre la relève). Ces femmes se retrouvent ainsi en prise avec
un dilemme insoluble : comment privilégier telle sphère de leur vie (famille
ou entreprise) sachant que cela aura un effet négatif – même temporaire – sur
l’autre sphère ?

« Mes enfants passent avant l’entreprise. Donc en décembre-janvier, je ne me


suis pas beaucoup investie, car mes enfants n’allaient pas bien. Mais le souci,
c’est que je n’arrive pas à terminer le mois… J’ai essayé de trouver un emploi
à mi-temps pour avoir un supplément de revenus mais je n’ai pas réussi. »
(36 ans, divorcée, 2 enfants, projet réalisé)

Le fait d’être en couple peut constituer une ressource dans la création


d’entreprise, comme on l’a vu précédemment (B). Cependant, la vie conjugale
va souvent de pair avec une inégale répartition des rôles et des tâches en
matière de ménage, d’éducation et d’entretien des enfants, en défaveur
des femmes. Ce qui pèse inéluctablement sur le développement de leur vie
professionnelle. Les enquêtes nationales montrent en effet qu’en 2010, les
femmes françaises d’âge actif consacrent en moyenne 4h par jour (soit 16%
de leur temps) aux tâches domestiques, contre 2h et quart pour les hommes22.
De manière générale, dans notre société contemporaine, l’adaptation de
l’activité professionnelle (aménagement des horaires, quotité de temps
travaillé voire retrait du marché du travail) incombe encore essentiellement

21.  Si les situations de monoparentalité ne sont pas propres aux femmes, ces dernières sont en revanche les premières concernées. Ainsi, en 2009, à l’échelle du
Grand Nancy, les femmes seules avec enfant(s) représentent 15,3% des familles de l’agglomération, tandis que les hommes seuls avec enfant(s) n’en représentent
que 2,5%.
22.  Regards sur la parité, éditions 2012, INSEE.

46 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
aux femmes qui «  sont considérées comme les plus aptes à s’occuper des enfants  »
et dont on attend « qu’elles ajustent leur comportement sur le marché du travail en
conséquence »23. C’est bien ce que suggèrent les propos des enquêtées :

«  Une femme doit non seulement prouver qu’elle peut créer son entreprise,
mais aussi prouver qu’elle peut le faire tout en restant une bonne mère et une
bonne épouse (…). Mon mari ne fait rien, c’est le plus gros paresseux qu’on ait
pu inventer par rapport au ménage, il ne faut pas compter sur lui. » (34 ans,
2 enfants, projet en veille)

« En formation, j’ai eu des réflexions des formateurs du type : "une femme qui
a 2/3 enfants, de toute façon c’est fini. Elle ne va pas se lancer dans la création".
Je suis passée devant une Commission pour obtenir un prêt bancaire l’année
dernière, pour pallier des problèmes de trésorerie. Et on m’a dit : "mais vous croyez
qu’avez 3 enfants, c’est possible ?" » (38 ans, divorcée, 3 enfants, projet réalisé)

De tels questionnements sur la conciliation entre vie professionnelle et vie


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familiale ne sont pas sans impact sur l’implication des femmes dans leur
projet, mais aussi sur l’ambition qu’elles y portent :

«  Dans ma phase de questionnements, la possibilité de combiner le projet


avec une future vie familiale a été un critère déterminant. J’avais une idée
de création dans le commerce par exemple, mais ça n’était pas conciliable
avec la vie de famille (…). Quand on décide d’un projet d’enfant, il faut être
disponible, ne pas être dans le speed, dans le stress… Être relativement calme.
Il faut réussir à ménager la chèvre et le chou. Chose qu’un homme n’aurait pas
à faire, lui. » (31 ans, mariée, sans enfant, projet en cours)

«  Est-ce que je vais être une bonne mère et pouvoir élever mes enfants
correctement ? L’éducation ne va-t-elle pas en prendre un coup du fait que je
suis beaucoup au travail et fatiguée ? Est-ce que ce sera satisfaisant qu’une
assistante maternelle élève mon enfant ? C’est ce côté-là qui est difficile pour
une femme dans la création d’entreprise. » (25 ans, en concubinage sans
enfant, projet en veille)

Soulignons que si certaines femmes de notre échantillon font aujourd’hui


état d’une ambition importante dans la mise en œuvre de leur projet, elles
reconnaissent, dans le même temps l'avoir par le passé (et notamment lorsque
leurs enfants étaient petits) mis en veille pour privilégier leur vie familiale.

« Pendant 15 ans, j’ai eu un atelier de création de confitures artisanales, avec


un point de vente. Je gérais tout. Mais en 2010, j’ai arrêté car je voulais avoir
une vie privée, ma fille me demandait de passer les week-ends avec elle, c’était
un choix familial. (…) En 2012, après mon licenciement, j’ai décidé de me lancer
dans un nouveau projet, ma fille a grandi et elle me soutient complètement.
Aujourd’hui, l’objectif c’est de faire de mon projet quelque chose de lucratif, que
je gagne ma vie avec, et que je la gagne bien.» (49 ans, séparée, 1 enfant,
projet réalisé)

23.  Fagnani J. et Letablier M.-T., « S’occuper des enfants au quotidien : mais que font donc les pères ? », in Droit social, n°3, 2003.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 47
3 • Des femmes davantage à la recherche d’un soutien conjugal

Les données issues de l’enquête SINE 2010 sur la création d’entreprises en


Lorraine montrent que les femmes s’appuient davantage sur leur conjoint
(36%) que les hommes (16%) pour réaliser leur projet. Plusieurs femmes
rencontrées dans le cadre de l’étude s’inscrivent dans cette tendance, au
point de se placer volontairement en retrait d’un projet dont elles sont,
pourtant, à l’origine.

« Si j'associe mon conjoint au projet, c'est sur les décisions… Je l'appelle "ma
raison", j'ai besoin de lui. Il a la tête plus froide que moi et les idées plus
réfléchies. Je dois lui donner la minorité de blocage pour qu'il puisse prendre
les bonnes décisions. » (34 ans, mariée, 2 enfants, projet en cours)

Un tel positionnement éclaire le manque de confiance en soi de certaines


des femmes rencontrées, et apparaît comme la conséquence directe de
représentations sociales persistantes sur le rôle de la femme et sur ses
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capacités à entreprendre. Ces clichés, parfois intériorisés par les femmes
elles-mêmes, restent marquant quand ils sont véhiculés par des acteurs
institutionnels ou par l’entourage proche :

« Je ne suis pas quelqu’un d’ambitieux dans la vie, donc tant que j’arrive à
m’y retrouver, tout va bien ! De toutes façons, je ne me vois pas porter une
entreprise comme ça sur mes épaules, toute seule, c’est trop lourd à gérer…
Même le monsieur de la CCI me l’a dit : "pour une femme, créer une entreprise
comme ça, ça n’est pas évident. » (39 ans, en concubinage, 1 enfant, projet
en cours)

« Pour tout ce qui est banques et administrations, le fait d’être une femme joue
beaucoup. Pourtant, j’avais un plan de financement carré et nickel chrome.
Mais on m’a demandée  : "Comment vous allez faire pour gérer  ? C’est un
métier d’extérieur !". Pour eux, on n’est pas capable de tenir sous la pluie, de
porter… J’ai dit : "vous savez, maintenant les femmes conduisent des grues et
des camions…" » (36 ans, en concubinage, 2 enfants, projet réalisé)

« On m’a beaucoup découragée aussi. Une connaissance m’a dit : "imaginez,
vous êtes noire, vous êtes une femme et vous voulez ouvrir un restaurant ! C’est
déjà beaucoup  !". Il me disait que ce n’était pas pour me blesser, mais que
c’était la réalité des choses. Je ne l’ai pas écouté et j’ai coupé les ponts avec lui. »
(33 ans, célibataire, 2 enfants, projet en veille)

Cependant, cette construction sociale autour des qualités féminines semble


pouvoir intervenir aussi en faveur des femmes. Un relationnel plus humain,
une certaine originalité dans un rôle habituellement considéré comme
masculin, etc., sont ainsi mis en avant par certaines enquêtées qui pensent
avoir été servies par cet imaginaire relatif « à des attributs qui seraient proprement
féminins », pour reprendre les termes d’une des femmes rencontrées.

« C’est un atout d’être une femme chef d’entreprise je pense. C’est assez
masculin encore comme milieu, et les femmes n’ont pas le même relationnel

48 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
avec les gens. Ça ne m’a pas desservi, au contraire. » (38 ans, divorcée,
3 enfants, projet réalisé)

« C’est un atout d’être une femme, une marque de fabrique, quelque chose qui
nous permet de nous différencier. » (31 ans, mariée, sans enfant, projet
en cours)

III Les attentes des femmes en termes d’accompagnement dans la creation


et la perenisation de leur entreprise

Comme cela a été évoqué plus haut, l’accompagnement délivré par les
structures locales d’aide à la création d’entreprise se présente comme un
activateur de leviers ou un élément limitant les freins à la création.
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Néanmoins, les propos des femmes enquêtées mettent en évidence des
marges de progrès concernant les modalités d’accompagnement à l’œuvre.
Pour elles, trois points mériteraient plus spécifiquement d’être développés
ou renforcés :

•L
 a lisibilité du rôle des organismes accompagnateurs et du
chaînage de leurs interventions ;

• Le relais des informations ;

• L’adaptation de l’accompagnement aux spécificités du projet


et de la situation des candidates.

1 • La lisibilité du rôle des organismes accompagnateurs


et du chaînage de leurs interventions

Plusieurs femmes décrivent le parcours entrepreneurial comme un « parcours


du combattant  », notamment du fait de la complexité des démarches à
entreprendre, mais aussi de la multiplicité des interlocuteurs présents dans
le paysage de la création d’entreprise. Apparaît à travers leur discours un
véritable manque de lisibilité de l’organisation et du chaînage à l’œuvre au
sein du réseau des acteurs de l’aide à la création d’entreprise.

«  Ce que je n’aime pas, c’est que quand vous voulez créer quelque chose,
vous allez dans une structure, et on vous dit "prenez rendez-vous avec une
autre personne", qui vous dit la même chose. Ça casse la tête, ça fait perdre
du temps… Tous les jours, attendre l’autre rendez-vous, l’autre personne, ça
démotive complètement les gens. » (26 ans, célibataire, 2 enfants, projet
abandonné)

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 49
Les enquêtées soulignent ainsi la difficulté à se repérer dans le paysage
extrêmement complexe et foisonnant des acteurs de la création
d’entreprise. Mais elles évoquent aussi ce qu’elles perçoivent comme des
dysfonctionnements au sein du chaînage existant. Dysfonctionnements
que certaines attribuent à un manque de visibilité, pour les structures elles-
mêmes, de l’ensemble des dispositifs existants et aides mobilisables.

« Je me suis inscrite à Pôle Emploi, et ils ne m’ont même pas informée qu’il
y avait des réunions sur la création d’entreprise ! C’est une amie à moi qui
m’a dit qu’il y avait une réunion d’information sur les auto-entrepreneurs ! »
(41 ans, célibataire, sans enfant, projet en cours)

«  Il n’y a pas forcément d’orientation de Pôle Emploi vers la Maison de


l’Emploi. » (extrait du groupe de femmes porteuses de projets du 24
septembre 2013)

« Je crois que les structures elles-mêmes ne savent pas trop et sont parfois un
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peu perdues. Il faudrait former les accompagnateurs sur la connaissance des
dispositifs et des aides. Si eux-mêmes ne s’y retrouvent pas… » (extrait du
groupe de femmes porteuses de projets du 24 septembre 2013)

À linstar de Marine, plusieurs femmes ont ainsi eu le sentiment de réaliser


des allers-retours inutiles entre différents interlocuteurs, et donc de perdre
du temps dans la mise en place de leur projet :

« Je suis allée au Pôle Emploi avec un projet ficelé, un compte de résultats et des
bilans. Mais la conseillère m’a envoyée vers Formabilis pour qu’ils déterminent
si j’étais apte à devenir entrepreneur. Puis Formabilis m’a envoyée vers Balise,
où une autre personne m’a dit qu’elle allait m’aider à trouver une idée… Alors
que l’idée, je l’avais déjà ! C’est un retour en arrière. J’ai perdu 9 mois, alors
que j’avais déjà un dossier constitué ! Il faut une tête bien faite pour suivre tout
ce cursus. Il y a eu beaucoup d’allers-retours entre des conseillers différents. »
(34 ans, mariée, 2 enfants, projet en cours)

Les femmes interrogées indiquent que le dispositif global d’aide à la création


d’entreprise gagnerait en lisibilité si les candidates étaient systématiquement
pré-orientées vers un organisme référent (par exemple la MDE), et ce très
en amont dans le processus entrepreneurial. Cet organisme remplirait un
rôle de « gare de triage » (pour reprendre les termes d’une enquêtée), et serait
chargé d’orienter les femmes vers l’organisme du réseau qui semble être
l’accompagnateur le plus pertinent au regard de leur profil, mais aussi de la
nature et de l’état d’avancement de leur projet. Les enquêtées soulignent que
ce fonctionnement avec un organisme référent simplifierait considérablement
l’entrée et l’inscription des femmes dans le circuit entrepreneurial,
et éviterait – ou en tous cas réduirait – les phénomènes de découragement et
de « décrochage » anticipé (c’est-à-dire d’interruption précoce de la démarche
de création).

Pour les femmes, l’existence de ce référent n’exclurait aucunement la


possibilité d’un suivi simultané par d’autres structures, les créatrices étant,

50 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
au gré de leurs besoins et de l’avancée de leur projet, amenées à évoluer vers
d’autres types de structures que celle dont elles dépendaient initialement.
L’organisme référent assurerait précisément une fonction de relais vers les
partenaires adéquats, et deviendrait alors le maillon manquant au système
actuellement en place :

« Aujourd’hui, il n’y a pas d’organisme avec un accompagnant qui puisse vous


orienter, être facilitateur, parmi tous les partenaires. » (extrait du groupe de
femmes porteuses de projets du 24 septembre 2013)

La désignation d’un organisme référent permettrait d’améliorer le chaînage


des interventions, et apporterait de la continuité dans un suivi jusqu’alors
assuré de manière assez éclatée par divers acteurs. Si les femmes reconnaissent
l’intérêt d’un suivi multiple (par des structures qui disposent de compétences
complémentaires), elles souhaiteraient en revanche que les passerelles
se fassent plus systématiquement entre les différents organismes qui les
suivent, afin de pouvoir bénéficier d’un accompagnement à la fois continu et
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cohérent, qui leur donne la possibilité de réaliser leur projet dans des délais
« raisonnables ».

En effet, d’après les enquêtées, les liens entre les différents organismes sont
aujourd’hui relativement «  lâches  », les acteurs accompagnateurs évoluant
de manière plus ou moins indépendante, sans concertation. Or le récit de
certaines femmes met clairement en lumière les risques de rupture voire de
décrochage dans le parcours entrepreneurial, lorsque les passerelles entre
structures tardent à s’établir ou ne se font pas :

« La personne de la MDE m’a conseillée de m’adresser à l’ADIE [Association


pour le Droit à l’Initiative Economique] pour mon étude de faisabilité. Il aurait
fallu que la MDE me mette en contact direct avec l’ADIE. Si on avait appelé
ensemble, j’aurais déjà eu un contact avec l’ADIE… Alors qu’aujourd’hui, je
n’ai pas encore appelé, j’ai laissé passer le temps. Avoir un rendez-vous avec
un professionnel fixe des échéances et pousse à avancer le projet. » (39 ans,
mariée, 2 enfants, projet en cours)

« On m’a d'abord orientée vers la CCI et ses "ateliers femmes". C'est un travail
autour du projet professionnel pour savoir si on est capable de travailler en
autonomie : on nous aide à faire une étude de marché… Là, j'ai eu cette idée
de restaurant. Je suis allée jusqu'à faire un plan prévisionnel avec la CCI. Mais
après avoir visité des locaux qui n'allaient pas, j'ai arrêté. Après quelques
mois, je suis allée voir un autre accompagnateur, Alexis. Je suis arrivée avec
mon dossier, et ils m'ont tout fait refaire ! » (36, séparée, 1 enfant, projet
réalisé)

«  Il y a eu au total 9 mois d’attente, parce que j’ai été trimballée d’un


organisme à l’autre. Mon associée m’a lâchée à cause de ça, elle n’avait plus la
motivation ! » (34 ans, mariée, 2 enfants, projet en cours)

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 51
2 • Le relais des informations

Aux yeux des femmes, la transmission des informations apparaît également


comme un point faible de l’accompagnement actuellement proposé par les
structures.

Les enquêtées estiment que l’information n’est aujourd’hui pas suffisamment


relayée aux femmes par les structures accompagnatrices, qu’il s’agisse de
l’information sur l’accès aux financements et subventions, les fonctions des
autres acteurs présents dans le réseau, l’évolution législative relative à la
création d’entreprise, les évènements et rencontres organisés par ou pour
candidates et entrepreneuses…

« Il y a de l’information essentielle qui n’est pas forcément donnée. » (extrait


du groupe de femmes porteuses de projets du 24 septembre 2013)

« On passe à côté de certaines choses puisqu’on ne nous transmet pas les
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informations. Et même avec du volontarisme, c’est difficile de connaître les
réseaux existants… » (extrait du groupe de femmes porteuses de projets
du 24 septembre 2013)

« Beaucoup de choses changent énormément. Dans la création d’entreprise,


tout évolue super vite : les statuts, les fusions entre tel et tel organisme, les
règles par rapport aux charges… Il faut suivre !! Il faudrait qu’on dispose de
toutes les informations actualisées pour ne pas être larguées ! » (extrait du
groupe de femmes porteuses de projets du 24 septembre 2013)

Les porteuses de projet précisent bien leur désir de rester autonomes dans
le processus de création d’entreprise, et insistent sur le fait qu’elles ne
souhaitent pas «  être prises par la main  ». En revanche, elles mettent en
avant l’importance d’avoir un interlocuteur facilitateur, capable de recueillir
et mettre à leur disposition l’ensemble des informations nécessaires pour
pouvoir ensuite réaliser seules leurs démarches :

« L’accompagnant n’a pas à faire le travail à notre place. On doit aussi se


débrouiller ! Mais pour ça, il faut que ce soit plus évident, que l’information
soit relayée. » (extrait du groupe de femmes porteuses de projets du
24 septembre 2013)

La délivrance systématique d’informations complètes et actualisées par


les organismes dédiés aux entrepreneurs permettrait, du point de vue des
enquêtées, d’éviter que s’instaure un système d’aide à la création d’entreprise
« à deux vitesses », avec :

• d’un côté des femmes qui peuvent s’appuyer sur leurs ressources
propres et leurs moyens personnels pour accéder à l’information ;

« J’ai atterri chez Alexis sans y avoir été orientée ! Je me suis débrouillée par moi-
même, j’ai payé mes frais d’inscription, et comme ça je n’ai pas perdu de temps ! »
(extrait du groupe de femmes porteuses de projets du 24 septembre 2013)

52 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
• d’un autre côté des femmes dépourvues de ce « capital » social et/
ou culturel, pour lesquelles l’accès à l’information constitue déjà
un premier obstacle à la concrétisation d’un projet.

«  Moi, je ne sais plus où m’adresser à force donc je vais tout lâcher si ça


continue… » (extrait du groupe de femmes porteuses de projets du 24
septembre 2013)

3 • L’adaptation de l'accompagnement aux spécifités du projet et de la


situation des candidates

La question de la personnalisation de l’accompagnement est également


posée par les enquêtées, et en particulier par les femmes déjà bien avancées
dans le processus entrepreneurial. Celles-ci jugent le suivi mis en place par
les structures trop généraliste, et insuffisamment adapté aux spécificités
et particularités de leur projet (notamment au secteur d’activité dans
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lequel il s’inscrit, et au métier auquel il renvoie). Elles regrettent le format
très générique de l’accompagnement  proposé, qui les contraint souvent à
rechercher par elles-mêmes une offre de services complémentaires :

«  Ils [les professionnels d’Alexis] ne savent pas tout non plus. Ils aident
différents projets, avec différents types d’entreprises. Du coup, il y a des choses
que j’ai découvertes toute seule, trop tard. Comme pour la vente d’alcool, j’ai
été hors la loi pendant un an. Ou pour le choix du local… j’aurais voulu avoir
un vrai conseil sur la localisation, la clientèle potentielle etc. En fait, les gens
qui m’ont accompagnée n’avaient pas de compétences dans la restauration. »
(36 ans, séparée, 1 enfant, projet réalisé)

« Je me suis faite accompagnée par Alexis, mais je me rends compte qu’il y a
des lacunes. C’est très bien que cette structure existe pour donner les bonnes
indications par rapport à la compréhension d’un budget prévisionnel, par
exemple. Toutefois, ce n’est pas assez, c’était trop généraliste. J’aurais voulu
qu’on me dise "il y a tel logiciel pour suivre vos rentrées, votre chiffre d’affaire,
votre seuil de rentabilité se calcule comme ça". Là, c’est un peu à la louche ! »
(39 ans, séparée, 1 enfant en résidence alternée, projet réalisé)

« J’ai l’impression que la MDE est plus là pour informer et orienter les personnes
qui ne savent pas trop ce qu’elles veulent faire. Nous, on a une idée précise,
donc on a décidé d’être suivi par l’APEC. » (31 ans, mariée, sans enfant,
projet en cours)

Les propos des enquêtées mettent bien en évidence les limites perçues dans
l’accompagnement : ce dernier porte sur la méthodologie globale de projet,
mais ne constitue pas une aide dans la connaissance d’un nouveau secteur
professionnel, ni dans la découverte et l’apprentissage d’un nouveau métier,
etc. Or une partie importante des porteuses de projet envisagent une création
dans un champ qui ne correspond ni à leur domaine de formation initiale, ni
à leurs expériences professionnelles antérieures :

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 53
« L’accompagnement, c'est vraiment sur la création d'entreprise, l’administratif.
Mais par contre, il n'y a pas de conseils précis sur la vente, le fonctionnement
d'un commerce, etc. Le montage du projet au final, je le maîtrisé déjà. Le plus
difficile c’est maintenant, la gestion de stock, la communication, la vente… »
(39 ans, en couple, 2 enfants, projet réalisé)

Conscientes que les organismes ne peuvent être des spécialistes du secteur


d’activité de chaque candidate et soucieuses de garder une autonomie dans
le montage de leur projet, les femmes n’appellent pas de leurs vœux un
accompagnement « sur mesure », mis en œuvre par une structure experte ou
spécialiste qui proposerait des solutions clés en main. Elles sont davantage en
attente de structures généralistes, à l’écoute et souples, qui soient en capacité
de s’adapter à leurs demandes spécifiques et de les accompagner au plus près
de leurs besoins :

«  On n’a pas besoin de quelqu’un qui nous propose de remplir un dossier


déjà préformaté, ou qui détienne d’emblée toutes les réponses. Mais il faut
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que l’accompagnateur en face de nous soit dans l’échange, et qu’il s’intéresse.
Qu’il aille chercher les informations dont on a besoin quand lui ne sait pas
répondre, qu’il soit en capacité d’aller rechercher des choses dans des textes,
ou de se renseigner sur des points juridiques qui peuvent bloquer notre projet,
par exemple. » (extrait du groupe de femmes porteuses de projets du
24 septembre 2013)

Du point de vue des enquêtées, l’adaptation du suivi aux spécificités du projet


des candidates est nécessaire. Mais elle reste néanmoins insuffisante si la
situation globale de la personne n’est pas prise en compte par les professionnels
accompagnants. Aux yeux des femmes, le suivi ne peut ainsi se réduire à la
seule dimension entrepreneuriale  ; il doit, s’il veut être pertinent et efficace,
nécessairement tenir compte de l’ensemble des dimensions de la vie de la
porteuse de projet, et notamment de sa situation personnelle et familiale
(nombre d’enfants, projets familiaux, situation professionnelle de la femme et
de son conjoint, etc.). Les femmes rencontrées rappellent en effet les liens étroits
existants, pour elles, entre vie familiale et processus entrepreneurial. Dans la
mesure où une création féminine peut être mise à mal par des contraintes
familiales – ou plus globalement personnelles – la prise en considération de
l’environnement global des femmes dans le suivi qui leur est proposé paraît
tout à fait incontournable. Au final, les enquêtées rappellent que le projet et sa
porteuse sont à considérer comme les deux faces d’une même pièce, « l’état de
santé » du projet et la situation personnelle de la candidate (solidité ou fragilité
d’un point de vue financier, familial, mais aussi psychologique) allant de pair :

« Il ne faut pas s’arrêter au projet ! La survie de l’entreprise dépend de la survie


personnelle du créateur. » (extrait du groupe de femmes porteuses de
projets du 24 septembre 2013)

«  Il n’y a pas que la question du financement de l’entreprise qui se pose…


il y a la question du financement de soi-même ! Quelle rémunération a-t-on
pendant que l’on crée ? A quels droits sociaux a-t-on droit en plus des aides
à la création d’entreprise ? Est-ce que le cumul est possible ? Tout ça ne sont

54 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
pas des questions qui sont traitées dans le cadre de l’accompagnement, qui se
centre sur le projet. » (extrait du groupe de femmes porteuses de projets
du 24 septembre 2013)

Cette conception globale de l’accompagnement à la création d’entreprise


suppose aussi, pour les femmes, que le suivi proposé puisse perdurer dans
le temps, parfois pendant plusieurs années après la création. Les femmes
considèrent en effet qu’un travail des structures accompagnatrices dans la
durée est tout à fait indispensable, la pérennisation d’une entreprise après
sa création passant inéluctablement par la stabilisation de la situation
personnelle de la porteuse du projet. Or cette stabilisation demande bien
souvent plus de temps que ne l’exige la création elle-même, et dépasse le
strict calendrier du processus entrepreneurial… processus qui, dans l’esprit
des structures, prend fin dès lors que l’entreprise est effectivement créée :

« 5 ans d’accompagnement sont au minimum nécessaires, au-delà de la


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création, pour s’assurer de la pérennité de l’entreprise. Aujourd’hui, quand on
sort du dispositif, qu’on a créé, on ne nous soutient plus. » (extrait du groupe
de femmes porteuses de projets du 24 septembre 2013)

Ainsi, les attentes des femmes rencontrées vis-à-vis de l’accompagnement


proposé portent principalement sur les trois aspects suivants : la lisibilité du
rôle des organismes accompagnateurs et du chaînage de leurs interventions ;
le relais d’informations ; et l’adaptation de l’accompagnement aux spécificités
du projet et de la situation des candidates. Ces trois aspects pourraient, s’ils
étaient améliorés et renforcés, venir consolider encore le rôle des organismes
dans la poursuite des projets entrepreneuriaux féminins et éviter, ou du
moins limiter, les décrochages « précoces », ou en cours de parcours.

RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 55
Conclusion
L’analyse biographique des parcours féminins pré-entrepreneuriaux montre
que, pour les femmes rencontrées lors de l’enquête, le projet de création
d’entreprise s’inscrit fréquemment au carrefour de multiples motivations.
S’il renvoie souvent à un profond désir de réalisation professionnelle et
personnelle, il traduit aussi le souhait de s’affranchir d’un cadre d’emploi
salarié jugé peu gratifiant et difficilement compatible avec une vie de famille
épanouissante. Il renvoie aussi, pour de nombreuses femmes rencontrées, à
une réelle difficulté à s’inscrire dans l’emploi de façon stable et suffisamment
rémunératrice. La création d’entreprise est alors investie d’une dimension
symbolique positive très forte car elle marque une rupture biographique
importante, une nouvelle étape personnelle voire la maîtrise retrouvée de
son destin professionnel.

De manière transversale, l’analyse des représentations et des parcours de nos


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enquêtées met cependant en exergue les tensions permanentes auxquelles
doivent faire face les femmes qui tentent de mener de front projets familiaux
et création d’entreprise. La porosité des sphères professionnelles, familiales
et personnelles rend difficiles certains arbitrages et incite les femmes à un
réajustement permanent de leurs priorités, qui s’exerce souvent au détriment
de la sphère professionnelle et du projet entrepreneurial  : les projets
professionnels du conjoint, la naissance et l’éducation des enfants sont ainsi
autant de facteurs susceptibles de venir ébranler le projet entrepreneurial.
Sans appui psychologique et sans soutien logistique et financier, il demeure
particulièrement difficile pour certaines femmes, notamment les femmes
seules avec enfants, de concrétiser leur projet.

L’enquête démontre que les dispositifs actuels d’accompagnement des femmes


créatrices d’entreprise jouent un rôle positif et contribuent indéniablement
à lever certains obstacles : ils créent ainsi un environnement moteur,
compensent l’absence de réseau et de capital social, contribuent à renforcer
le contenu et la faisabilité des projets. Leur amélioration réside aujourd’hui
dans une meilleure prise en compte de la spécificité de l’entrepreneuriat
féminin, c’est-à-dire des contraintes singulières qui s’exercent sur les femmes
du fait de l’imbrication étroite des sphères professionnelle et familiale.
Cela implique de porter un regard global sur la situation des femmes
accompagnées. Pour les accompagnateurs, il s'agit de ne pas centrer leur
accompagnement uniquement sur le projet, mais de décrypter l’ensemble
des dimensions constitutives de la démarche de création d’entreprise  : le
parcours professionnel antérieur, les motivations, mais aussi et surtout le
contexte social et les ressources familiales et personnelles dont disposent les
femmes.

56 RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale
Au-delà de ces aspects, la levée de certains freins à l’entrepreneuriat féminin
ne semble pas résider uniquement dans l’action des pouvoirs publics, mais
aussi, et avant tout, dans une modification profonde des représentations
sociales liées à la place des femmes dans la société et dans un rééquilibrage
des rôles et des fonctions domestiques au sein du foyer. Des efforts sont
également sans doute à produire pour lever certains stéréotypes de genre et
faire évoluer le regard que les femmes portent sur elles-mêmes et sur leurs
capacités et leur légitimité à devenir « chef d’entreprise ».

Benjamin Badia, Florence Brunet et Pauline Kertudo


FORS – Recherche sociale
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RECHERCHE SOCIALE N° 208 • octobre - décembre, automne 2013 • Les femmes et le défi de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale 57