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La géographie humaine

du monde musulman
jusqu'au milieu du 11e siècle

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ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ETUDES — SORBONNE
SIXIÈME SECTION : SCIENCES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES
CENTRE DE RECHERCHES HISTORIQUES

Civilisations et Sociétés 7

MOUTON - PARIS - LA HAYE

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ANDRÉ MIQUEL

La géographie humaine
du monde musulman
jusqu'au milieu du 11e siècle
Géographie et géographie humaine
dans la littérature arabe
des origines à 1050

MOUTON - PARIS - LA HAYE

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A MES P A R E N T S

© 1987 Mouton & C° and École pratique des Hautes Études

Première édilion 1967.

D e u x i è m e é d i t i o n 1973.

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Avertissement

Ce livre n'est pas celui qu'il aurait dû être. Ou plutôt, il vient avant celui
auquel on avait initialement pensé. Etudier les géographes arabes, dresser le
panorama de l'Orient musulman au Moyen Age, c'était là une entreprise qu'on
pouvait aborder de deux manières. En historien bien sûr : alors, il fallait
peindre, à partir de ces textes et autant qu'ils le permettaient, le tableau d'un
monde tel qu'il avait existé dans les faits. Mais l'idée était ancienne, les sentiers
déjà battus, soit qu'on ait exploité les richesses de ces œuvres pour éclairer tel ou
tel point particulier de l'histoire de l'Islam, soit que, en une visée plus ambi-
tieuse à laquelle le nom de Maurice Lombard reste attaché, on ait véritablement
voulu écrire l'histoire totale de cet Orient. Certes, il y avait, sur ce terrain
même, encore beaucoup à faire. Mais le labeur du métier d'historien, plus en-
core mon insuffisance en ce domaine, me dirigèrent ailleurs, vers des terrains
qui me paraissaient vierges. Pourquoi, me disais-je, ne pas explorer les oeuvres
de l'intérieur et, au lieu de m'essayer à dégager, à couper d'elles une réalité
objective, celle de l'histoire, pourquoi ne pas prendre ces textes comme un tout,
en les considérant comme témoins non pas tellement d'une réalité que d'une
représentation de celte réalité, en visant, en un mot, non pas le monde recréé
par notre recherche, à mille ans de distance, mais le monde senti, perçu, ima-
giné peut-être par les consciences d'alors ? Qu'était-ce que la mer, un fleuve, une
ville, l'impôt, les frontières, non pas en l'an mil, mais vus par un musulman
de l'an mil ? Plonger au-dedans des textes, participer de leur Weltan-

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VI Géographie humaine du monde musulman

schauung et, s'agissant de morts, tenter « de saisir ces nuances fugitives de leur
personnalité (qui échappent à l'analyse scientifique, mais qui reçoivent une
valeur du sentiment intuitif de la communication humaine et de l'expérience
de l'amitié) » (Lévi-Strauss), voilà qui m'apparaissait comme une entreprise
exaltante et neuve : qui valait, en tout cas, la peine d'être tentée.
Mais dangereuse aussi : car, pour essayer de comprendre ces textes de l'in-
térieur, il fallait à coup sûr leur appliquer des méthodes d'investigation
éprouvées et sérieuses, mais aussi, pour juger d'eux avec toute la sympathie
nécessaire, garder perpétuellement présents à la pensée les critères auxquels ils
se référaient, les traditions qui les modelaient, les moyens d'expression dont ils
disposaient. En un mot, l'étude des concepts, des idées, des images, supposait
qu'on eût d'abord éclairé le climat dans lequel cette géographie avait pris
naissance et auquel il fallait perpétuellement la rapporter. Par là et par là
seulement, on pouvait éviter le danger des explications littéraires traditionnelles
ou des faux comparatismes, qui nous enferment dans une référence incons-
ciente et constante à notre propre sensibilité.
J'avoue avoir été, à ce point de ma recherche, découragé, presque hésitant :
dans mon impatience à dresser le tableau d'un monde mental que mes premières
lectures me faisaient déjà présager comme passionnant, l'étude préalable à
laquelle je me voyais forcé, sous peine de manquement à la probité, m'apparais-
sait comme un obstacle, ou, pire, comme une redite après les travaux de Ham-
mer-Purgstall, Reinaud, Ferrand, ~Wùstenfeld, Lelewel, de Gœje, Schwarz,
Blachère, Minorsky, Munaggid et de tant d'autres, sans oublier la somme de
toutes ces recherches : la magistrale Littérature géographique arabe de
Kratchkovsky. Ceux qui m'avaient encouragé à entreprendre ce travail me
firent alors remarquer que l'occasion m'était fournie de m'attaquer, par le biais
des géographes, à une étude des formes fondamentales de la culture arabo-
musulmane du Moyen Age. Cette culture s'exprime d'un mot, l'adab, mot-clé,
presque magique et en tout cas fort mal connu, qui recouvre l'ensemble des
comportements sociaux, et en particulier tous ceux qui touchent, justement,
à la culture conçue comme un héritage collectif. Ici encore, partie difficile à
jouer, qui le restera, de toute façon, tant qu'un dépouillement systématique de
tous les textes où ce mot apparaît n'aura pas été mené à bien. Mais à tout le
moins pouvais-je me dire qu'à défaut d'exhaustivité, ma recherche sur les
formes de la culture arabo-musulmane était, vue à travers les géographes, ori-
ginale, rationnelle en tout cas, en ce sens qu'elle porterait sur un ensemble de
textes bien délimités, dont elle pourrait faire un inventaire complet : qu'en un
mot, avec les géographes, je tenais ce que les sociologues appellent une
« population ».

Il n'y avait plus qu'une difficulté, mais de taille : définir la géographie.


Sur un point au moins, je ne pouvais hésiter longtemps : ce que je voulais
étudier, c'était une espèce de conscience moyenne, cette définition écartant a

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Avertissement vu

priori la recherche spécialisée et théorique des savants, dont la technicité, dans


cette société comme dans les autres, échappait au plus grand nombre :je laissai
donc de côté les traités de cartographie ou de géographie mathématique et
astronomique pure, dont l'étude relève de l'histoire des sciences. Il me restait
alors une masse énorme de textes qui, à défaut de m'amener jusqu'à la percep-
tion d'une conscience populaire, cette grande absente de la littérature arabe
classique, me donnait au moins l'image fidèle du public moyen de l'époque :
public cultivé et non spécialisé, formé à Z'adab, capable, en cela, de s'intéres-
ser à toutes les lumières du siècle, fussent-elles puisées à la géographie des
mathématiciens, pourvu qu'on les mît à son niveau et qu'on les exprimât en un
langage compris de tous : en un mot, comme le dit Griinebaum, qu'on les
« littérarisât ».
Ce premier clivage fait, nouvelle question : dans toute la production littéraire
ainsi retenue, qui baptiser du nom de géographes, et où était la géographie ?
Certes, en priorité, dans les œuvres qui s'étaient voulues telles, mais il n'y
avait pas que celles-là. Les thèmes géographiques, s'intégrant peu à peu à la
culture de l'honnête homme, gagnaient de proche en proche, passaient chez les
encyclopédistes, les anthologues ou même dans les œuvres d'un propos plus
restreint et fort éloigné a priori des préoccupations des géographes. Il fallait
donc débusquer la géographie de ces repaires : je l'ai fait selon les principes ex-
posés au tableau des auteurs, auquel je renvoie une fois pour toutes.
Restait, relativement à la définition de la géographie, une dernière ques-
tion, qui devait vite se révéler, à l'examen, comme un de ces faux problèmes nés
de notre répugnance à sortir de nos propres systèmes de références et de classi-
fication. Dans le principe, je devais être amené à choisir entre une des trois
formes fondamentales de la géographie : mathématique, si l'on étudiait la terre
dans ses relations avec les astres, physique, si l'on s'en tenait à la terre en elle-
même, et humaine, si l'on s'attachait à ses habitants. Ayant exclu, avec les
textes des astronomes et des cartographes, la première de ces trois géographies,
je n'avais plus, en bonne logique, qu'à trancher entre les deux autres. Mais ces
calculs étaient vite déjoués : je constatai en effet, ainsi que je l'ai dit un peu plus
haut, que les thèmes de la géographie mathématique n'étaient pas absents des
textes littéraires, lesquels se contentaient de les adapter à leurs formes d'expres-
sion et à leur public, mais ne les répudiaient pas. Ce que j'avais laissé de côté
avec les cartographes et les astronomes, c'était donc seulement l'expression
mathématique, savante et abstraite, de ces thèmes, mais non ces thèmes eux-
mêmes. Je pressentais déjà ainsi que tout choix entre les trois formes idéales de
la géographie ne pouvait être qu'arbitraire, et que les textes ne m'y aideraient
pas. Arbitraire pour arbitraire, je tentai un instant d'isoler, dans mes lectures,
les thèmes de géographie humaine, d'un côté, ceux de géographie physique et
astronomique, de l'autre. Peine perdue : les thèmes, chevauchant sans façon
les limites que je voulais leur imposer, s'enchevêtraient sans arrêt et c'était moi,

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vin Géographie humaine du monde musulman

moi seul, qui décidais, ici ou là, selon nos critères d'aujourd'hui, de leur
appartenance.
Il fallait se résigner à l'évidence : la géographie arabe ne montrait en rien
qu'elle fût moindrement consciente de recouvrir trois domaines différents. Ses
titres pouvaient bien, le cas échéant, abuser le chercheur en lui laissant croire à
une spécialisation quelconque, en réalité elle demeurait une science globale,
insécable. Fondamentalement moniste, elle ne séparait pas la terre ni l'homme
des autres créations ou créatures de l'univers, ne traitait pas différemment le
métal de la plante, la ville d'un être vivant, l'homme du cosmos. Je la pris donc
comme elle voulait être : comme un tout.

Pourquoi, dès lors, parler de géographie humaine ? Parce que, pour opposer à
la géographie des savants cette géographie-ci, à la fois totale et littéraire, on
n'a pas trouvé d'expression aussi appropriée. Si l'on veut bien en effet ne pas
la considérer seulement dans le sens strict où nous l'enfermons aujourd'hui,
lorsque nous parlons de géographie humaine, on conviendra, pour trois
raisons, de sa justesse. D'abord, géographie humaine, cela veut dire, certes,
comme on s'y attend, que l'étude qu'on entame par ce livre porte sur des
textes et des thèmes géographiques où les hommes tiennent la meilleure part, et
ce d'autant plus qu'à la diversité et à la richesse de leurs situations et de leurs
activités, la géographie mathématique ou physique n'oppose guère, à quelques
exceptions près, que des stéréotypes.
Mais l'homme déborde ici son propre cadre : géographie humaine, cela veut
dire aussi que l'homme est partout dans la géographie totale, plus exactement
en son centre, puisqu'il est au centre de cette création dont la géographie pré-
tend être comme l'image : centre moral, auquel, d'après l'Islam, toute la créa-
tion est soumise et destinée, centre rationnel et logique, car l'homme est à lui
seul, pour l'Islam comme pour la Grèce, un reflet de l'univers, un microcosme.
Au propre, le monde entier est humain, car il se comporte selon des mécanismes
et des lois que l'homme résume : comme le disent les textes, les mers ont leurs
biles, et la terre vieillit tout autant que nous. Un des thèmes les plus anciens et
les plus essentiels de la géographie arabe, du reste hérité de la Grèce, à savoir
la relation entre le caractère et le comportement de l'homme, d'une part, sa
situation sur la terre et sous un astre, d'autre part, ce thème donc, qui fonde à
lui tout seul toute une géographie humaine, toute une explication de la présence
et des activités de l'homme ici-bas, n'est guère que la réciproque, en mineur, de
ce thème majeur qui veut que, de tout phénomène intéressant la création,
l'homme soit un des termes ou, à tout le moins, l'illustration.
Enfin géographie humaine, cela signifie, à l'opposé de l'esprit désincarné
de la mathématique des étoiles, une géographie faite par des hommes, une
science dont l'homme n'est pas seulement objet, mais sujet. Ici, des êtres vivants
interviennent, transparaissent, avec leur religion, leur philosophie, leurs goûts,
leurs inquiétudes. Les ressorts humains de ceux qui font alors la géographie

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Avertissement ix

sont fondamentaux dans sa définition : à eux seuls, ils suffiraient à la dis-


tinguer de celle de nos géographes, qui rougiraient, je pense, de se faire ou de se
laisser ainsi deviner, en tant que sujets, au travers de leurs productions.
Ainsi définie comme émanant d'hommes et prenant pour objet à la fois
l'homme et le cadre naturel qui tient à lui en vertu de la disposition du monde,
la géographie pouvait être étudiée successivement dans son histoire et dans ses
thèmes. Le présent livre se propose la première de ces deux investigations.

Il faut parler aussi, plus brièvement, de limites spatiales et chronologiques.


Ecrite en arabe et par des Musulmans, cette géographie se consacre évidem-
ment en priorité à l'Islam, mais il lui arrive parfois, sous des formes diverses,
de traiter des terres étrangères. Fallait-il, ici encore, trancher arbitrairement
alors que les textes ne le faisaient pas ? Après tout, la géographie humaine du
monde musulman, c'est aussi celle des rapports de ce monde avec ses voisins,
de l'idée qu'il se fait de peuples plus lointains encore, et même de la terre
entière. Respectant la vo'e que je m'étais tracée, je me suis refusé, pour l'étude
future des thèmes de cette géographie, à scruter l'objectivité historique de ces
textes pour me consacrer uniquement, en sociologue de la littérature, à l'image
qu'ils donnaient : je laisse à d'autres, plus compétents, le soin de décider si l'on
peut faire fond sur telle description de Byzance ou de la Chine, et me pose cette
autre question : avec quels yeux les voyait-on, du côté de Bagdad, il y a mille
ans 1
Quant à la date de 1050, elle est considérée, par les historiens et les sociolo-
gues de l'Islam, comme un tournant décisif, en raison des événements qui
prennent place à compter de cette époque : triomphe politique de l'élément toura-
nien, réapparition de l'Occident, officialisation du sunnisme, essor des cultures
non arabes, essoufflement économique. La géographie n'échappe pas à cette
grande mutation. Certes, son existence même n'est pas plus compromise que
celle des autres formes de pensée arabe : l'astronomie, la description de
la terre ou celle des pays se prolongent, quelquefois vigoureusement, après
l'an mil. Ce qui change, mais alors radicalement, c'est l'esprit de cette
géographie, indice de bouleversements profonds intervenus dans les consciences.
Quand on compare Muqaddasï à un Ibn ùubayr ou à un Ibn Battuta, on
constate la disparition, entre temps, d'un phénomène colossal sur lequel repo-
sait toute la géographie d'avant le XIe siècle : je veux parler de la mamlaka,
de cet Empire musulman qui, même déclinant, soutenait l'ensemble de la pro-
duction géographique jusqu'à l'an mil et qui, ensuite, disparaît, et pour cause,
totalement des œuvres, même sous la forme de souvenir. Le fait est symbolique
de l'état de choses qui s'instaure au XIe siècle. Alors, l'écroulement définitif du
grand rêve d'un monde musulman politiquement, économiquement et culturel-
lement uni sous un même califat, d'une part, le triomphe officiel de l'ortho-
doxie, d'autre part, semblent installer la géographie dans un climat de pru-
dence et dans une optique à courte vue, qu'illustrent à merveille ces deux genres

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x Géographie humaine du monde musulman

fondamentaux que sont la compilation et le journal de voyage. La première


produit des œuvres honnêtes, mais renonce au spectacle du monde ; les leçons
qu'il peut offrir appartiennent désormais à l'histoire : celle d'Ibn tJaldûn, par
son caractère universel, extra-musulman, mais aussi par le pessimisme fon-
cier qui s'attache à une méditation sur le passé des hommes et sur ce qu'ils ont
fait du monde qui leur était donné, cette histoire est comme le glas de la géo-
graphie de l'Islam : celle-ci livrait un témoignage, celle-là dresse un constat.
Quant au journal de voyage, certes précieux pour l'historien d'aujourd'hui,
mais insoucieux de grands desseins, ce qui l'occupe, c'est d'aligner, les uns
après les autres, les pays et les jours, et non plus, comme on le faisait au I V e /X e
siècle, de faire du temps et de l'espace le simple moyen d'une information et
de les soumettre l'un et l'autre à la construction ordonnée et totale d'un empire.

Restent les difficultés contre lesquelles on ne peut rien : les textes disparus, les
lacunes dans ceux qui existent, les attributions douteuses, les manuscrits encore
inconnus, qui dorment un peu partout, d'autres repérés, qui attendent la
publication. A défaut de pouvoir les résoudre, j'ai, dans le texte ou les notes,
signalé ces problèmes chaque fois qu'ils se posaient. Ils ne me paraissent pas du
reste, compte tenu du volume des textes dont nous disposons heureusement,
devoir remettre fondamentalement en cause les conclusions auxquelles on est
amené sur l'histoire ou les thèmes de la géographie arabe.
La transcription adoptée pour les mots arabes relève du système dit « serré »,
à quelques variantes près : l' alif maqsûra a été rendu par â et, dans des réfé-
rences empruntées à d'autres auteurs, le qâf (q) a été gardé dans sa transcrip-
tion originelle : k ; le hamza (') n'a pas été conservé à l'initiale. Enfin, quel-
ques mots devenus d'orthographe courante en français, comme Irak, cadi,
Bagdad, ont été maintenus tels quels.
On aura deviné, par les pages qui précèdent, de quels conseils et encou-
ragements je suis redevable : à M. C. Pellat, d'abord, qui a accepté de
diriger ce travail, et l'a fait avec autant d'autorité que de bienveillance; à
MM. R. Blachère et H. Laoust, qui m'aidèrent, avec lui, à choisir ce
sujet ; à M. G. Wiet, qui m'a communiqué plus d'un texte ; mais aussi à
M. F. Braudel, qui a reçu ce livre dans une collection publiée sous le patro-
nage de la V / e Section de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes.

Paris, septembre 1966.

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Tableau des auteurs

N.B. — Les pages qui suivent s'inspirent de deux préoccupations diffé-


rentes :

1. A. On a voulu d'abord, sous la forme du tableau des auteurs propre-


ment dit, dresser le répertoire des écrivains dont les œuvres offrent, à
un titre quelconque, un rapport avec la géographie ou les thèmes géo-
graphiques (excepté la géographie mathématique et astronomique pure) :
en d'autres termes, on s'est proposé de présenter ici synoptiquement les
noms qui apparaissent dispersés dans le texte ou les notes des différents
chapitres. Chaque rubrique comporte, sous le nom de l'auteur, une brève
définition de son œuvre et une bibliographie : bibliographie de base, dans
le cas de grands auteurs, ténors de la littérature arabe, plus poussée pour
des cas moins connus ou litigieux et, naturellement, pour les géographes
proprement dits. Le cas échéant, on a fait entrer dans ces rubriques des
discussions sur des points de détail, qui eussent alourdi au-delà du tolérable
l'annotation de l'ouvrage.
B. On distinguera :
— les auteurs dont les œuvres ont été conservées, sous la forme d'un
ensemble cohérent (texte édité ou manuscrit) et bien individualisé;

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xii Géographie humaine du monde musulman

— les auteurs (signalés par une astérisque) dont les œuvres sont perdues
ou connues seulement par des extraits ou de simples mentions qui en sont
faits par les écrivains postérieurs.
Il va de soi que, dans le cas de polygraphes, les œuvres prises ici en
compte, qu'elles soient conservées ou perdues, sont celles-là seules qui
intéressent notre sujet, dans l'esprit défini en A.
C. Les auteurs sont classés par ordre chronologique, selon la date de leur
mort (ou d'autres repères, quand celle-ci est inconnue). Par auteurs, on
entend les créateurs d'une œuvre écrite ou, dans le cas d'une œuvre dis-
parue, présumée comme écrite, et l'on exclut les simples informateurs :
on ne signale pas, par exemple, Hâlid al-Barïdï, informateur de Muqaddasï
(trad., § 123), ni ces prisonniers musulmans de Byzance dont Ibn Hawqal
(p. 195) enregistre les dires. En revanche, on signale, entre autres, 'Umàra
b. Hamza, la distance chronologique entre lui et Ibn al-Faqîh, qui le cite,
impliquant transmission d'une œuvre écrite, ou, a fortiori, ûazâl, séparé
de ses transmetteurs par une distance encore supérieure.

2. Le canevas de l'histoire des thèmes géographiques étant ainsi tracé à


travers le tableau des auteurs étudiés au présent volume, il nous a paru
utile d'indiquer à sa suite, d'ores et déjà, lesquels, parmi ces auteurs,
devaient être retenus, en un prochain livre, pour l'étude non plus de
l'histoire, mais du contenu des thèmes géographiques, autrement dit pour
l'étude du monde tel qu'il est vu par la géographie d'alors, ce qui revenait
à poser la question : dans l'immense production de la littérature arabe,
où les thèmes géographiques, en tant que pièce essentielle du bagage de
l'honnête homme, se répandent un peu partout, où est la géographie,
comment se cerne-t-elle, et qui est géographe ? On a cru pouvoir s'en
tenir aux critères suivants :
A. Au plan de la chronologie, d'abord, sont retenus seulement les auteurs
dont l'œuvre est attestée comme ayant été composée avant les années
1050 ; si la date de composition n'est pas attestée, on prend en compte,
autant qu'on puisse la déduire des dates de naissance ou de mort, la matu-
rité de l'auteur, selon qu'elle se situe, fondamentalement, avant ou après
1050. Telle est la raison, par exemple, de l'exclusion de 'Udrî et de Bakrï
(cf, chap. VIII, p. 269, note 1). Pour le cas spécial représenté par Bîrùnï,
cf. chapitre VI, p. 223-227.
B. Au plan de la thématique, et compte tenu du problème posé, qui est
de cerner la géographie, on exploitera dans le prochain volume :
a) Entièrement : les œuvres dont le propos est en rapport direct avec
la géographie, à savoir celles dont il est question aux chapitres III (sauf
SâbuStï : cf. infra, b), IV, V et VIII, plus, au chapitre V I I : Hamdânî,

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Tableau des auteurs XIII

le Calendrier de Cordoue, Râzï, W a r r â q et le dictionnaire d'Isljâq b.


al-Iiusayn. P a r exploitation intégrale, on veut dire qu'on enregistre,, d a n s
des œuvres qui se veulent géographiques, toutes les données, y compris
celles qui ne sont pas strictement géographiques : car, pour prendre cet
exemple, l'histoire, telle qu'elle a p p a r a î t chez un Ibn Hawqal ou un Mu-
qaddasï, fait partie intégrante des masâlik wa l-mamâlik.
b) Partiellement : les œuvres des encyclopédistes, anthologues et poly-
graphes, pour leurs sections ou passages t r a i t a n t de la géographie (au sens
restreint ou large : ethnographie, biologie). Il s'agit donc, ici, d'extraire
la géographie d'un propos plus général qui la dépasse. Il en résulte qu'il
faut, dans ce cas, s'en tenir strictement à la géographie, l'histoire, les
sciences religieuses ou les traditions rapportées par les auteurs en question
faisant partie d'une construction d'ensemble et ne p o u v a n t être, comme
dans le cas précédent, rapportées à la géographie. Les auteurs exploités
sont ceux des chapitres II et VI, plus, au chapitre I I I : Sâbustï, et, au
chapitre V I : Ta'âlibï et Ibn an-Nadïm.
c) P a s du t o u t : les écrivains (historiens, anthologues, polygraphes et
autres) dont le propos est carrément extérieur à la géographie (y compris
la « géographie » topographique des hitaf, qui n'est q u ' u n e forme de
l'histoire pure), chez lesquels, donc, la géographie n'est que d'occasion :
servante de l'histoire, préoccupation littéraire, etc. Sont ainsi exclus les
auteurs des chapitres V I et VII, hormis ceux que l'on a cités en b. P o u r
les auteurs visés ici, on se contentera de quelques références sur des points
jugés intéressants parce qu'illustrant les rapports des thèmes géographi-
ques avec la littérature d'adab.

C. Sur un plan plus strictement méthodologique, on ne citera, au prochain


volume, les œuvres disparues et conservées chez les auteurs postérieurs
que si ces auteurs sont extérieurs au cadre chronologique défini en 1 C.
P a r exemple, on cite Ibrahim b. Y a ' q û b (conservé p a r Bakrï et Qazwïnï,
qui composent après 1050), mais non H â r u n b. Y a h y â (conservé par I b n
Rusteh, qui entre dans les limites chronologiques de notre étude). Confor-
m é m e n t à ce qui a été dit en 1 B, on prend en compte, pour définir ces œuvres
disparues, non pas la taille même des vestiges conservés (c'est ainsi q u ' o n
citera les Magrûrûn ou Gazai, des œuvres desquels les vestiges sont très
modestes), mais la possibilité de rapporter effectivement à leurs a u t e u r s
les textes qui leur reviennent : on exclut, par exemple, dans cet esprit,
Sinân b. T â b i t b. Qurra, cité par Bîrûnï, mais d'une façon si imbriquée
qu'elle ne permet pas la distinction (cf. chap. VII, p. 257, note 3).

D. Les noms d'auteurs ou d'œuvres ainsi retenus pour le prochain volume


figurent en une liste spéciale (II), sous la forme abrégée qui sera la leur
dans l'annotation dudit volume.

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I. — T A B L E A U D E S A U T E U R S É T U D I É S A U P R É S E N T VOLUME

Mûsâ b. Nusayr (Abu 'Abd ar-Rahmàn). Le célèbre conquérant de


l'Afrique du Nord et de l'Espagne, mort en 98/716-717, aurait
laissé un récit des « merveilles » rencontrées lors de son expédition
africaine ; il est le personnage central des légendes relatives à la
Ville du Cuivre et au Fleuve de Sable, reprises notamment par Ibn
al-Faqïh. Cf. Mas'ûdï, Prairies, § 409.
Kalbï (Abu n-Nâdir Muhamiriad b. Mâlik b. as-Sâ'ib b. Bisr al-Kalbï).
Mort en 146/763, ce lexicographe de la tendance d'Asma'ï (ç.p.)
écrit une description des points d'eau de la péninsule arabique
(manâhil al-Arab), malheureusement perdue. Cf. C. Brockelmann,
dans El, t. II, p. 730, et chap. VII, p. 246, note 1.
'Umàra b. Hamza. Mawlâ d'al-Mansûr, qui l'envoya à Constantinople ;
mort en 199/814. Son récit a été utilisé par Ibn al-Faqïh (vers
290/903), aux p. 137-139. Compte tenu de la distance chronologique
entre les deux personnages, il faut donc estimer que l'œuvre de
'Umàra était rédigée. Cf. les références bibliographiques données
par de Goeje, op. cit., p. 137, note e.
Nadr b. Sumayl (Abu 1-Hasan an-Nadr b. Sumayl al-Mâzinï at-Tamïmï).
Mort vers 204/818-819. Un des représentants de la littérature, à
base de lexicographie, relative aux toponymes de la péninsule
arabique, mais aussi à certains traits de civilisation, à certains
noms de plantes, d'animaux ou de phénomènes météorologiques.
A écrit également un Kitâb al-anwâ', toutes œuvres qui semblent
perdues. Cf. GAL, t. I, p. 101 ; Reinaud, p. LI.

T a m ï m b. B a h r a l - M u t t a w w i ' î . S a n s d o u t e o r i g i n a i r e d e s r é g i o n s f r o n -
t i è r e s d e l ' I s l a m , si l ' o n en c r o i t sa nisba, ee p e r s o n n a g e e s t c o n n u
p o u r a v o i r laissé, d e s p a y s t u r c s d ' A s i e c e n l r a l e , v i s i t é s e n t r e
1 1 3 / 7 6 0 et 1 8 1 / 8 0 0 , u n e d e s c r i p t i o n d o n t on t r o u v e d e s I r a e e s
c h e z I b n H u r d â d b e h , à t r a v e r s l e q u e l o n t pu le c o n n a î t r e d ' a u t r e s
a u t e u r s , n o t a m m e n t Y a q i i t e t , a v a n t lui, I b n a l - F a q ï h ( m a n u s c r i t
de Meshed). Cf. Hudûd al-'âlam, p. 13, 26, 208-26!), 272, 181.

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xvi Géographie humaine du monde musulman

* F'azârî ( I b r a h i m h. H a b i b al-Fazârî). l ' n des r e p r é s e n t a n t s les plus


allirmés de la g é o g r a p h i e a s t r o n o m i q u e i n d i e n n e . F c r i t vers la
lin du 1 1 e - V I I I e sièele. Cf. S. Maqlnil A h m a d , « D j u g h r â f i y â »,
d a n s El (2), t. II. p. 591, X. L e v l z i o n , « Ibn H a w q a l , t h e c h e q u e
and A w d a g h o s t », d a n s Journal of African History, I X , 1968,
p. 223, et s u r t o u t la r e m a r q u a b l e édition d ' u n Kitâb al-Ga'râfiyya
p a r les soins de M. H a d j - S a d o k (Bulletin d'Eludes Orientales,
D a m a s , X X I , 1908, p. 7-311). Celle-ci pose a priori un p r o b l è m e .
Il s'agit là d ' u n t e x t e de Zuhrï ( v i e / x n e siècle), mais qui se dit
inspiré p a r F a z â r î . Kn vertu des principes énoncés supra, p. X V
(C), on s e r a i t t e n t é d'inclure, grâce à Z u h r ï , F a z â r î d a n s la liste
des a u t e u r s exploités. Mais l ' é d i t e u r signale (p. 33) la légèreté et
l'imprécision avec lesquelles Z u h r ï cite ses sources : F a z â r î , n o t a m -
m e n t , n'est cité q u ' u n e fois (§ 1), et l ' o u v r a g e de Z u h r ï , qui p o r t e
des t r a c e s n o m b r e u s e s et é v i d e n t e s de ses origines espagnoles,
s'éloigne ainsi c o n s i d é r a b l e m e n t du m o d è l e qu'il p r é t e n d suivre.
F,n o u t r e , l'esprit de l'adab, qui se t r a d u i t , e n t r e a u t r e s m a n i -
f e s t a t i o n s , p a r un g o û t prononcé p o u r les merveilles ('agfi'ib),
a v i s i b l e m e n t l i t t é r a r i s é les t h è m e s de la g é o g r a p h i e a s t r o n o m i q u e :
on a peine à croire, p a r exemple, q u e « le m a n q u e de rigueur »
et la « f a n t a i s i e » de la description d u globe t e r r e s t r e (p. 16-47)
soient i m p u t a b l e s au s a v a n t de profession q u e fut F a z â r î . F n
fonction des principes énoncés supra, loc. cit., i.f., on n ' a donc
pu q u e r e n o n c e r à p r e n d r e en c o m p t e un F a z â r î aussi incertain
(sauf a u x cas, très r a r e s , de références générales à la g é o g r a p h i e
a r a b e en son e n s e m b l e ) .

Mâ sâ' Allah. Savant juif, astronome célèbre, mort en 205/820. Auteur


d'un livre de météorologie, fondé essentiellement sur des considé-
rations astrologiques (cf. l'art., cité ci-dessous, de Levi délia Vida,
p. 271 sq.), et d'un ouvrage, qui nous est parvenu de façon fragmen-
taire, sur les prix des denrées. Cf. Carra de Vaux, Penseurs, t. II,
p. 204-205 ; M. Steinschneider, Die arabische Literatur der Juden,
Francfort-sur-le-Mein, 1902, p. 15-23 (détail des œuvres, p. 16 sq.) ;
GAL, Suppl., t. I, p. 391-392 ; G. Levi délia Vida, « U n opusculo
astrologico di Mâsâ'allâh », dans RSO, X I V , 1933-1934, p. 270-281
(avec aperçu d'ensemble sur son œuvre) ; Pellat, Milieu, p. 230 ;
Kratehkovsky, p. 65 (70), 68 (72), 73 (76).

* Kalbï (Abu I-Mundir H i s â m b. Muhammad al-Kalbï). Mort vers 206/


820 et fils de Muliammad al-Kalbï. Représentant de la tendance
lexicographique arabe « large », également représentée par Nadr

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Tableau des auteurs XVII

b. Sumayl (q.v.), HiSâm semble également élargir, dans son Kitâb


istiqâq al-buldân (De l'étymologie des noms de pays), malheureuse-
ment perdu, le champ de l'enquête lexicographique aux toponymes
de pays autres que l'Arabie. Cf. C. Brockelmann, dans El, t. II,
p. 730-731 ; GAL, t. I, p. 144-145 et Suppl., t. I, p. 211-212.
* Asma'ï (Abu Sa'id 'Abd al-Malik b. Qurayb al-Asma'ï). Célèbre lexi-
cographe, mort en 213/828, dont les recherches ont porté, en parti-
culier, sur les toponymes de la péninsule arabique à l'exclusion
de tout autre pays. Sa Gazïrat al-'Arab a été exploitée notamment
par Yâqût. Cf. B. Lewin, dans El (2), t. I, p. 739-740.
* Abu 'Ubayd (al-Qâsim b. Sallàm al-Harawï). Né vers 154/770, mort
vers 223-224/837-838, ce grammairien, exégète et juriste poursuit,
en matière de lexicographie et de toponymie, notamment dans son
ùarlb al-musannaf, la tendance de Nadr b. Sumayl, dont il s'inspire
(q.v.). Cf. GAL, t. I, p. 105-106 et Suppl., t. I, p. 166-167 ; Krat-
chkovsky, p. 120 (126) ; H. L. Gottschalk, dans El (2), t. I, p. 161-
162.
'Arràm b. al-Asbag (as-Sulamï al-A'râbï). Mort en 331/845, un des repré-
sentants de la lexicographie arabe, s'intéressant strictement à la
Péninsule, mais en dépassant le cadre de la simple toponymie,
comme Nadr b. Sumayl (q.v.). Son Kitâb asmâ' gibâl at-Tihâma
wa makânihâ (Noms des montagnes et situation de la Tihâma)
a été repris par Abu 1-Aë'at al-Kindï (q.v.), ce dernier inspirant
à son tour Abu 'Ubayd ("Ubayd Allah) as-Sakûnï (q.v.). Cf. chap.VII
(et la note p. 127 de la traduction en arabe de l'œuvre de Kratch-
kovsky) et Bakrï, Mu'gam ma sta'gam, cité dans Kratchkovsky,
p. 278 (277).
tJuwârizmï (Muhammad b. Miisâ al-Huwârizmï). Célèbre astronome de
l'époque d'al-Ma'mûn (813-833 de J.-C.), auteur du premier Kitâb
sûrat al-ard (De la représentation de la terre). Chef de file de la géo-
graphie mathématique, il livre toutefois des connaissances qui
s'apparentent au goût général du temps. Mort entre 220 et 230
(835-844) ou, selon d'autres, après 232/846-847. Cf. E. Wiedemann,
dans El, t. II, p. 965-966 ; GAL, t. I, p. 257 et Suppl., t . I, p. 381-
382 ; Kratchkovsky, p. 91 sq. (98 sq.) et passim.
Azraqî (Abu 1-Walïd Muljammad b. 'Abd Allah b. Abmad al-Azraqï).
Mort en 244/858, représentant, avec Fâkihï, de la littérature de
description et d'histoire des lieux saints de l'Arabie. Cf. J . W. Fiick,
dans El (2), t. I, p. 849-850.
* Gazâl (Yahyà b. al-Hakam al-Bakrî al-Gayyâni al-Gazâl). Ambassadeur
de 'Abd ar-Raljmân II successivement auprès de l'empereur
André MIQUEL. 2

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xviii Géographie humaine du monde musulman

byzantin Théophile et des Normands du Jutland, a laissé des récits


qui ne nous sont connus que de façon très fragmentaire et dans des
textes largement postérieurs : Ibn Difrya ( x i i e - x m e siècles) et
Maqqarï (xvi«-xvii e siècles) (voir bibl.). Vit de 153/770 à 250/864;
par ailleurs connu comme courtisan et poète. Cf. Lévi-Provençal,
« U n échange d'ambassadeurs entre Cordoue et Byzance au ix® siè-
cle», dans Byzantion, XII, 1937, p. 1-24; Vasiliev, Byzance et les
Arabes, t. I, p. 186-187 (avec bibliographie) ; H. Pérès, La poésie
andalouse en arabe classique au XIe siècle, Paris, 1953, 2 e éd.,
p. 44-45, 5 4 ; Kratchkovsky, p. 133-134 (135-136); A. Huici
Miranda, dans El (2), t. II, p. 1062,*et les ouvrages cités à la bibl.
(s.v. « Gazai »).
Gâljiz ('Amr b. Batir al-Gâhiz). Un des plus grands polygraphes et pro-
sateurs arabes, situé à l'époque essentielle des débuts de la géogra-
phie arabe, dont il est, en un sens, l'un des pionniers. Cf. Reinaud,
p. LII-LIII ; Kratchkovsky, p. 123-126 (128-130); surtout
C. Pellat, dans El (2), t. II, p. 395-398 (avec bibliographie);
cf. également les références données au chap. II, passim.
* Garmï (Muhammad [ou Muslim] b. Abî Muslim al-Garmî). Ce person-
nage, dont le nom est incertain (Garmï ? Hurramï ?) et dont les
œuvres ont à peu . près entièrement disparu, aurait écrit, sous le
califat d'al-Wâtiq (228-233/842-847), un livre sur l'organisation
et les coutumes des Rüm, Avares, Bulgares, Slaves et tJazars,
livre dont les données ont été utilisées par Ibn tfurdâdbeh, p. 105-
108 (et peut-être p. 113); trad., p. 77-80 (ou p. 86), le passage
p. 106-107 (trad., p. 78-79) étant en tout état de cause exclu :
récit des Compagnons de la Caverne emprunté à Muhammad b.
Mûsà (q.v.). Cf. Mas'ûdï, Tanbïh, p. 257-258; Vasiliev, Byzance
et les Arabes, t. I, p. 203 ; Marquart, Streifzilge, p. 28-30 ; GAL,
Suppi, t. I, p. 404; Kratchkovski, p. 131-132 (134); Hudûd al-'âlam,
p. 319-320, 419, 422-423, 430.
* Sallâm (dit l'Interprète). Fonctionnaire du califat, accomplit, pour le
compte du calife al-Wâtiq (cf. ci-dessus), un voyage dp vingt-huit
mois en Asie centrale pour examiner la muraille de Gog et Magog
(la grande Muraille de Chine). En rapporte un récit (rédigé à l'inten-
tion d'al-Wâtiq, mais dont il communique verbalement les prin-
cipales informations à Ibn Hurdâdbeh) où le merveilleux domine
et qui a été repris, après Ibn îjurdâçjbeh auquel ils l'empruntent,
par Ibn al-Faqlh et Ibn Rusteh. Notons au passage que, comme
Sallâm est secouru au retour par 'Abd Allâh b. Tâhir, que certains
chroniqueurs font mourir en 842, et compte tenu d'autre part
de la date et de la durée du voyage de Sallâm, nous pouvons fixer
la mort de 'Abd Allâh b. Tâhir à la date la plus couramment

*Voir Addenda, page 401

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Tableau des auteurs xix

avancée : 230/844. Cf. Ibn Hurdâdbeh, p. 162 sq. ; Ibn Rusteh,


p. 149-150 (trad., p. 167, note 7, avec bibliographie) ; Ibn al-
Faqih, p. 301 ; Reinaud, p. LV-LVI ; Kratchkovsky, p. 131 (134),
137-141 (139-141); Hudud al-'âlam, p. 225, 451.
Relation de la Chine et de l'Inde (Ahbâr as-Sïn wa l-Hind). Ouvrage
composé en 237/851 par un auteur anonyme. Fondamental par
sa date (il est le premier des ouvrages connus sur les voyages vers
l'Extrême-Orient) et par la qualité de l'information (cf. l'intro-
duction de Sauvaget). Démarqué par nombre d'auteurs posté-
rieurs. Sur les problèmes posés par la Relation, cf. Kratchkovsky,
p. 141-142 (141-142); et surtout Sauvaget (cf. bibl.), passim.
'Àbd al-Hakam (Abu 1-Qâsim 'Abd ar-Rahmân b. 'Ali b. 'Abd al-Hakam).
Mort en 257/871, auteur d'une histoire de l'Égypte et du Magrib,
qui figure parmi les œuvres inaugurant le genre topographique des
hitat. Cf. GAL, t. I, p. 154 et Suppl., t. I, p. 227-228.
* Muljammad b. Musâ. Le personnage désigné sous ce nom aurait accom-
pli deux voyages pour le compte du calife al-Wâtiq : le récit du
premier, en Asie Mineure, à la recherche de la caverne des Sept Dor-
mants, a été conservé en partie par Ibn Hurdâdbeh (p. 106-107) et
Mas'ûdî (cf. infra) ; le second, chez les Bazars, était en relation
avec l'expédition de Sallâm l'Interprète. Le personnage est sans
doute Muljammad b. Mflsâ b. Sâkir, qui a pu parfois, ici comme
en d'autres cas, être mal distingué de son homonyme, comme lui
célèbre astronome et mathématicien, Muhammad b. Miisà al-
tJuwârizmï, de la mort duquel la date est incertaine (Muhammad
b. Miisà b. Sâkir mourant, lui, en 259/873). Si l'on admet (cf.
J. Ruska, «Banû Musâ», dans El, t. III, p. 792) qu'il y avait une
assez grande différence d'âge (sans doute de l'ordre d'une géné-
ration) entre les deux hommes, Muhammad b. Mûsà b. Sâkir
étant le plus jeune et arrivant à l'âge d'homme sous al-Ma'mun
(813-833 de J.-C.), la date des voyages accomplis sous le califat
d'al-Wâtiq renverrait à un homme dans la force de l'âge pour
Muljammad b. Mûsà b. Sâkir, à un vieillard pour Muhammad
b. Musâ al-Huwârizmï. C'est ce qui nous fait opter pour le premier,
malgré Muqaddasï (cité infra), qui cite expressément Muhammad
b. Mûsà al-Huwârizmï à propos du voyage ches les tJazars, offrant
ainsi un exemple de plus de la confusion fréquente entre les deux
hommes, tandis que Mas'ûdî (Tanblh, p. 134 ; trad., p. 186, repre-
nant Prairies, § 730), à propos du voyage en Asie Mineure, expres-
sément référé au règne d'al-Wâtiq, explicite non moins formellement
le nom du voyageur en Muhammad b. Musâ b. Sâkir. Cf. Muqaddasi,
éd. de Goeje, p. 362; Ibn Uallikàn, t. IV, p. 247-249; Kratch-
kovsky, p. 130-131 (133-134).

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xx Géographie humaine du monde musulman

Kindï (Ya'qûb b. Ishâq al-Kindï). Le célèbre philosophe et savant, né


au début du ix e siècle de J.-C., mort après 256/870 (peut-être en
260/874), est notamment l'auteur d'un traité sur les mers, le flux
et le reflux. Ses œuvres en rapport avec la géographie ont été
conservées en traduction latine ou à l'état de fragments par les
auteurs postérieurs, notamment par Mas'ûdï. Cf. Mas'ûdï, Tanbïh,
trad., p. 77 ; GAL, t. I, p. 230-231 et Suppl., t. I, p. 372-374 ;
Kratchkovsky, p. 99-100 (105) et passim.
* Abu 1-As'at al-Kindï ('Abd ar-Rahmân b. 'Abd al-Malik). Représentant
de la toponymie lexicographique, cité par Yâqût comme ayant
écrit un livre sur les montagnes de la Tihâma, lequel livre, au
témoignage de Bakrï, se serait inspiré de l'ouvrage de 'Arrâm
b. al-Asbag (q.v.). L'ouvrage d'Abu 1-As'at aurait à son tour ins-
piré Abu 'Ubayd ('Ubayd Allâh) as-Sakûnï (q.v.). Vie par ailleurs
inconnue. Cf. références chap. VII, p. 246, note 1, etBakrî, Mu'-
gam ma sla'gam, cité dans Kratchkovsky, p. 278 (277).
Fâkihï (Abu 'Abd Allah Muhammad b. Ishâq b. al-'Abbâs al-Fâkihï).
Mort en 272/885, représente, avec Azraqi, la littérature de des-
cription et d'histoire des lieux saints de l'Arabie. Cf. F. Rosenthal,
dans El (2), t. II, p. 775.
* Marwazï (Abu 'Abbàs Ga'far b. Ahmad al-Marwazï). Mort vers 274 /887,
ce personnage aurait écrit un Kitâb al-masâlik ma l-mamâlik qui
semble perdu. Cf. Fihrist, p. 150 ; Yâqût, Udabâ', t. VII, p. 151 ;
Kratchkovsky, p. 127 (131).
Ibn Qutayba (Abu 'Abd Allâh Muhammad b. Muslim). Sur les rapports
de ce célèbre polygraphe, mort en 276/889, avec la géographie,
cf. chap. II. Sur Ibn Qutayba, cf. G. Lecomte, Ibrt Qutayba, op. cit.
Balâdurï (Ahmad b. Yahyà b. Gâbir b. Dâwud al-Balâdurï). Mort proba-
blement en 279/892, le premier en date des grands historiens arabes
prouve la spécificité et l'originalité de ce genre littéraire, notamment
en ce qui concerne ses rapports avec la géographie. Cf. F. Rosen-
thal, dans El (2), t. I, p. 1001-1002.
Afcmad b. Abi Tâhir Tayfûr (Abu 1-Fadl). Mort en 280/893, auteur d'une
histoire de Bagdad, dont seule la sixième partie nous est parvenue
et qui comprenait peut-être une introduction topographique comme
celle de l'ouvrage d'al-Hatïb al-Bagdâdï. Cf. C. Huart, dans El,
t . II, p. 379 ; GAL, t. I, p. 144 et Suppl., t. I, p. 210.
Dïnawarï (Abu Hanïfa Ahmad b. Dâwud ad-Dïnawarï). Mort en 282/895,
auteur d'un Kitâb al-qibla, d'un Kitâb al-anwâ' et d'un ouvrage
de botanique (Kitâb an-nabât) à base lexicographique. Sur Dïna-
warï historien, mêmes conclusions que sur Balâdurï (q.v.). Cf.
B. Lewin, dans El (2), t. II, p. 308 ; Kratchkovsky, p. 118 (124).

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Tableau des auteurs xxi

* Sarabsï (Abu l-'Abbâs Ahmad b. Muhammad b. at-Tayyib b. al-Farâ'-


iqï as-Sarafasï). Disciple du philosophe et savant Kindï (Ya'qub
b. Isljâq), aurait composé «un bel ouvrage sur les voies et les royau-
mes, les mers et les fleuves, les histoires des divers pays, etc.»,
un «abrégé des livres de la logique», un livre «sur l'utilité des
montagnes » et un autre sur « les bases de la philosophie et la science
approfondie des lois stellaires». Précepteur et familier du calife
al-Mu'tadid, qui le fit ensuite périr en 286/899, il est donc contem-
porain d'Ibn tJurdâdbeh. Cf. Ibn Rusteh, p. 6 (trad., p. 4, note 1) ;
Mas'udï, Prairies, § 268, 277, 297-298 ; t. II, p. 307-309 ; t. V I I I ,
p. 179; Tanblh, trad., p. 77, 89, 109; Ibn an-Nadïm, Fihrist,
p. 261-262; GAL, t. I, p. 210-211 et Suppl., t. I, p. 375, 404;
Kratchkovsky, p. 127-128 (131); Rosenthal, Sarahsï, op. cit.,
p. 59-60 et passim ; Dunlop, « Balkhï », dans El (2), t. I,
p. 1034.
Ibn tJurdâdbeh (Abu 1-Qàsim 'Ubayd Allah b. 'Abd Allah). Auteur du Ki-
tâb al-masâlik wa l-mamâlik, le premier ouvrage de ce titre qui nous
soit parvenu, composé en 232/846, avec adjonctions postérieures, de
la main de l'auteur, vers 272/885. Représentatif des ouvrages de
documentation technique à l'usage des fonctionnaires. Certains pas-
sages toutefois, qui appartiennent sans doute à la révision de 272, font
place, de façon encore modeste, à des thèmes courants de Vadab. Du
reste, Ibn Hurdàdbeh a composé également des ouvrages d'histoire
et d'adab. Cf. Mas'udï, Prairies, § 503 et t. VIII, p. 88-100 ; Muqad-
dasl, p. 4-5 ; Reinaud, p. LVII ; De Goeje, introd. au t. VI de la BGA ;
C. Van Arendonck, dans El, t. II, p. 422; GAL, t. I, p. 258 et
Suppl., 1.1, p. 404 ; Blachère, EGA, p. 17-22 ; Kratchkovsky, p. 147-
150 (155-158).
Ya'qûbï (Abu l-'Abbâs Aljmad b. Abï Ya'qub b. 6 a ' f a r b. Wahb b. Wâdifo
al-Ya'qubï)*. Mort dans les dernières années du ix e siècle ou les
premières années du x e , auteur d'un Kitâb al-buldân (Les pays)
composé en 276/889-890. Importance de l'apport personnel, de la
documentation prise sur le vif et du voyage. Rédigé sans doute dans
le même but que l'ouvrage d'Ibn tfurdâçjbeh, mais les thèmes puisés
à l'information directe interviennent ici de façon décisive. Le même
souci se retrouve dans l'œuvre historique de Ya' qiibl, mais celle-ci
reste néanmoins radicalement différente de la géographie des Buldân
(cf. chap. VI i.f.). Cf. Yâqut, Udabâ', t. V, p. 153-154 ; Reinaud,
p. L X I ; De Goeje, BGA, t. VII, p. VII-VIII ; C. Brockelmann, dans
El, t. IV, p. 1215-1216 ; GAL, 1.1, p. 258-260 et Suppl., 1.1, p. 405 ;
Wiet, introd. aux Pays, op. cit.; Blachère, EGA, p. 110-116;
Kratchkovski, p. 515-154 (158-161); Y. Marquet, « le sï'isme au
ix e siècle à travers l'histoire de Ya'qub! », dans Arabica, X I X
(1-2), février-juin 1972, p. 1-45 et 101-138.
*Yoir A d d e n d a , page 401

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xxii Géographie humaine du monde musulman

* Hârûn b. Yafryà. Prisonnier de guerre des Byzantins, visite Constanti-


nople, Salonique et Rome. Laisse de ce périple un récit utilisé par les
auteurs postérieurs, notamment par Ibn Rusteh, ce qui rend peu
probable la date de 300 /912 avancée pour son aventure*. L'affirma-
tion de M. Izzedin (cité infra), selon laquelle la liberté de ses mou-
vements à Constantinople, et accessoirement son intérêt pour les
églises et sa désaffection pour les mosquées, s'expliqueraient par
sa qualité de chrétien, est réfutée par M. Canard, « Les relations
politiques et sociales entre Byzance et les Arabes », dansDumbarton
Oaks papers, XVIII, 1964, p. 45-46, qui montre que cette liberté de
mouvement était plus fréquente que nous n'aurions tendance à le
supposer. Cf. Marquart, Streifziige, p. 206-270 ; Vasiliev, Byzance et
les Arabes, t. II, p. 382-394 ; GAL, t. I, p. 260-261 ; M. Izzedin, dans
REI, 1941-1946, p. 41-62 ; Wiet, Atours, p. 134, note 3 (avec biblio-
graphie) ; Kratchkovsky, p. 132-133 (135).
* Abu 'Abd Allah Muhammad b. Isljâq. Voyageur (avant 290/903) et sans
doute marchand, compte tenu du caractère de ses notations (cf.
Sauvaget, Relation, p. XXXIII) ; son récit de voyage aux Indes
et en Insulinde a inspiré Ibn Rusteh. Cf. Kratchkovsky, p. 136-
137 (138).
Ibn al-Faqïh (Abu Bakr Afomad b. Muhammad b. Ishâq b. Ibrahim al-Ha-
madânï). Iranien d'origine, compose aux alentours de 290/903 une
sorte d'encyclopédie de la culture générale de l'époque, intitulée Kitâb
al-buldân. L'ouvrage ne nous est connu que par un résumé rédigé
sans doute au v e /xi® siècle. Il est de toute façon capital, par la
systématisation de l'esprit de l'adab à l'intérieur même de la géo-
graphie. Un texte d'une leçon plus complète que celle de la B(jA,
mais malheureusement réduit à la première moitié, se trouve dans
le manuscrit de MeShed qui contient la Risâla d'Ibn Fadlân et les
deux Risâla-s d'Abû Dulaf Mis'ar (cf. références dans V- Minorsky,
« A false Jayhâni », dans BSOAS, XIII, 1949-1950, p. 89, note 5, et
introd. à l'édition de la deuxième Risâla d'Abû Dulaf Mis' ar, op. cit.
p. 2, note 3, avec bibliographie). Sur Ibn al-Faqïh, qui composa
également une anthologie de poèmes et était connu par ailleurs
comme traditionniste, cf. Fihrist, p. 154; Yâqût, Udabâ', t. IV,
p. 199-200 ; De Goeje, introd. au t. V de la BGA ; El, t. II, p. 398
(art. anonyme); GAL, t. I, p. 260 et Suppl., t. I, p. 405-406;
Blachère, EGA, p. 67-69; Kratchkovsky, p. 156-159 (162-164),
II. Massé, dans El (2), t. III, p. 784-785.
Ibn Rusteh (Abû 'Ali Afomad b. 'Umar). Iranien d'origine, compose immé-
diatement après 290/903 une encyclopédie intitulée Kitâb al-a' lâq
an-naflsa (Les atours précieux), dont la septième partie seulement a
été conservée et qui présente, en les juxtaposant par larges tranches
*Voir Addenda, page 401

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Tableau des auteurs xxm

alternées, les thèmes traditionnels de l'adab et des connaissances


géographiques désormais classiques. Cf. De Goeje, introd. au t. V I I
de la BGA, p. V - V I I ; Marquart, Streifziige, p. 25-26 (avec argu-
ments peu convaincants sur la date de composition des Atours,
comme le remarque très justement W . Barthold, dans El, t. I,
p. 345) ; C. Van Arendonck, dans El, t. II, p. 435 ; GAL, t. I, p. 260
et Suppl., 1.1, p. 406 ; Wiet, Atours, op. cit., p. V I I I ; Blachère, EGA,
p. 18-19 et 32-33; ICratchkovski, p. 159-160 (164-1B5)*.
A b u Zayd as-Sïrâf! (MuJjammad b. Yazïd). Auteur d'un supplément à la
Relation de la Chine et de l'Inde (q. v.), rédigé vraisemblablement
dans les premières années du x® siècle, comme on peut en juger
d'après Mas'ûdi (Prairies, § 351), qui a été en rapport avec lui. Ni
voyageur, ni marin, «simple érudit que la géographie intéresse»
(Ferrand, Voyage, p. 13), il nous donne un ouvrage qui témoigne
de quelques progrès faits dans la connaissance de l'Extrême-Orient,
mais surtout de l'invasion des récits de voyage par le merveilleux
et les thèmes de l'adab. Cf. G. Ferrand, Voyage du marchand arabe
Sulaymân en Inde et en Chine, rédigé en 851, suivi de remarques par
Abu Zayd Hasan (vers 916), Paris, 1922; Sauvaget, Relation,
p. X X V , notes 2-3 ; Kratchkovsky, p. 141-142 (141-142).
Tabarî (Abu 6 a ' far Mufcammad b. Garîr at-Tabarï). Mort en 310/923, un
des plus grands historiens de la littérature arabe. Sur la spécificité de
l'histoire par rapport à la géographie, mêmes conclusions qu'à pro-
p o s de Balâdurî (q. p.). Cf. R. Paret, dans El, t. IV, p. 607-608 ;
GAL, t. I, p. 148-149 et Suppl., t . I, p. 217-218.
* ô a y h â n ï (Abu 'Abd Allah Muljammad b. Ahmad b. N a s r al-ôayhânï).
Vizir de la dynastie sâmânide, compose, vers les années 900 de J.-C.,
un Kitâb al-masâlik wa l-mamalik qui reprend, en le développant,
l'ouvrage d'Ibn tJurdâdbeh et a lui-même été largement exploité
par les géographes postérieurs : Idrîsï en a n o t a m m e n t repris la
description de l'Asie, mais, avant lui, tous les géographes du i v e / x e
siècle l'ont largement mis à contribution. Les données concernant
la vie et le nom m ê m e de Gayhânï sont d'une extrême confusion :
Ibn an-Nadïm l'appelle, par exemple, Aljmad b. Muljammad et
Y â q û t Muftammad b. Ahmad. On le confond souvent, par ailleurs,
avec son fils, Abu 'Ali (Muljammad b. Muhammad). Les renseigne-
ments dont nous disposons sur la vie des deux h o m m e s sont les
suivants :
a) Abû 'Abd Allah est vizir de Naçr I b. Ahmad, qui règne de
261/874 à 279/892. Il écrit son ouvrage entre 2 7 9 / 8 9 2 et 295/907
(GAL).

*Voir Addenda, page 401

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xxiv Géographie humaine du monde musulman

b) Le même personnage est nommé régent à l'avènement du


jeune Nasr II b. Ahmad, âgé de huit ans, en 301/913 (selon Yâqût).
c) Ibn Fadlàn (Risâla, p. 76) est reçu, à son voyage aller, en 309/
921, par Gayhânï (sans précision) et par Nasr I I ; la date implique
que le souverain sfimânide a alors seize ans, et Ibn Fadlàn le décrit
en effet comme « un jeune homme imberbe » (gulâm amrad). Gayhânï
est désigné comme kâtib (et non plus vizir) de « l'émir du tJurâsân »,
mais il porte le titre d'as-say'1 al-'amîd («soutien vénérable» : sur
ce titre, cf. Risâla, trad. Canard, p. 54, note 51), qui ne peut
s'appliquer, à l'évidence, qu'à un homme de l'âge et de la position
d'Abû 'Abd Allah (et non de son fils).
d) Balljï (mort en 322/934) est en relation avec Abu 'Alï al-
Gayhânï, vizir de Nasr II b. Ahmad (Fihrisl).
e) Gayhânï succède, à la fin du règne de Nasr II (301/913-331/
943), au vizir Abu I-Fadl al-Baramï (selon Muqaddasï ; personnage
désigné sous sa simple nisba dans l'éd. de Constantinople ; l'éd. de
Berlin, plus récente, ajoute : Abu 'Abd Allah).
f ) Abu 'Alï al-Gayhânï succède, en 326/937-938, au vizir Abu
1-Fadl ai-Bal'amï et meurt accidentellement en 330/941-942 (selon
Ibn al-Atïr, cité par Dunlop et Minorsky).
g) «Le fils de Gayhânï» (Ibn al-Gayhânï) est donné comme le
premier vizir de Nûh b. Mansur, dont le règne commence en 366 /976
(selon Muqaddasï).
De ces renseignements souvent confus (cf. les hésitations de D. M.
Dunlop, «Bal'amï» et «Balkhï», dans El [2], t. I, p. 1015 [1], 1034
[1]), il ressort toutefois que les Gayhânï désignés en e) et f) sont sans
nul doute un seul et même personnage : Abu 'Alï, mort en 330/941-
942 et dont le Gayhânï désigné en g) serait alors le fils (Muqaddasï
peut avoir désigné, en e), réellement Abu 'Alï ; mais l'additif du ma-
nuscrit de Berlin inciterait à penser qu'il a pris, en réalité, le fils pour
le père et du même coup, en g), le petit-fils pour le fils). Remarquons
enfin qu'en d), si Balbï avait connu Abu 'Abd Allah, le Fihrist l'eût
sans doute mentionné.
On peut donc conclure de tout cela que le géographe Abu 'Abd
Allah al-Gayhânï est mort sous le règne de Nasr II, à coup sûr entre
309/921 et 322/934, plus précisément, peut-être, vers 313/925-318/
930, et q u ' à cette époque, tout en jouissant de la même considéra-
tioi;, il n'était plus le «vizir» dont parle Muqaddasï (trad., § 10).
Cette dernière conclusion est confirmée par le fait que Bal'amï
accède au vizirat, après Abu Ya'qûb an-Nïsâbûrî (cf. Muqaddasï,
éd. de Goeje, p. 337), vers 310/922 (cf. Barthold, cité par Dunlop,
op. cit., p. 1015), sans que les textes réfèrent, pour cette période, à un
vizirat de Gayhânï.

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Tableau des auteurs xxv

Cf. Mas'ûdï, Tanbïh, p. 109 ; MuqaddasI, trad., § 10-11 et éd. de


Goeje, p. 241, 337-338; Tawhïdï, al-Imtâ' wa l-mu'ânasa, t. I,
p. 78-89 ; Fihrist, p. 138, 154 ; Yâqut, Udabâ', t. XVII, p. 156-159 ;
De Goeje, introd. au t. V de la BGA, p. VII, X I ; Reinaud, p. L X I I I -
L X I V ; Marquait, Streifzuge, p. 160-206 ; K. V. Zetterstéen, «Nasr
b. Afomad », dans El, t. III, p. 932-933 ; GAL, t. I, p. 262 et Suppl.,
t. I, p. 407 ; Barthold, Hudud al- 'âlam, p. 23 sq. ; V. Minorsky, « A
false Jayhânï», dans BSOAS, XIII, 1949-1950, p. 89-96 ; du même,
introd. à la deuxième Risâla d'Abû Dulaf Mis'ar, op. cit., p. 24 ;
Kratchkovsky, p. 219-226 (219-224); D. M. Dunlop op. cit.-,
A. Miquel, «L'Europe occidentale dans la relation arabe d'Ibrahim
b. Ya'qùb», dans Annales E.S.C., X X I , n° 5, septembre-octobre
1966, s.v. «Mayence», note 3.
Bayhaqï (Ibrahim b. Muhammad al-Bayhaqï). L'auteur des Mahâsin wa
l-masâwi' (vers 295-320/908-932) n'utilise que rarement des thèmes
géographiques, et toujours comme prétexte à dictons ou développe-
ments moraux. Cf. GAL, Suppl., t. I, p. 249 ; C. Brockelmann, dans
El (2), t. I, p. 1166.
Ibn Fadlân (Ahmad b. Fadlân b. al-'Abbâs b. R â s i d b . Hammâd). Ce per-
sonnage, dont le nom même est incertain (cf. une discussion à ce sujet
dans l'intr. de S. Dahan à la Risâla, p. 37-38) et la vie enveloppée
de mystère, a laissé, de sa participation à une ambassade chez les
Bulgares de la Volga, en 309-310/921-922, une relation que nous ne
possédons sans doute que dans une version abrégée (si, comme le
pense M. Canard, op. cit., p. 43, cet abrégé a été fait par un vizir
sâmânide de Bubârâ, ce pourrait être ôayhânï lui-même : cf. chap.
III, p. 94, note 4). La Risâla a été largement exploitée par les
géographes postérieurs (cf. S. Dahan, op. cit., p. 41) : elle re-
présente, tant sur le plan du style que sur celui de la méthode
(rôle de l'observation personnelle), une étape importante de la
géographie arabe. Cf. Reinaud, p. L X X I X - L X X X ; W . Barthold,
dans El, t. II, p. 3 9 8 ; GAL, t. I, p. 261-262 et Suppl., t. I,
p. 406 ; Kratchkovsky, p. 184-186 (186-187) ; S. Dahan, introd. à
l'édition de la Risâla, p. 45 sq. ; et surtout M. Canard, introd. et
conclusion à la traduction de la Risâla, op. cit., p. 41-48 (avec
bibliographie); et M. Canard, dans El (2). t. III, p. 782.
* Abu 'Ubayd as-Sakuni. Sous ce nom, que Yâqut livre après celui d'Aç-
ma'ï, il faut sans doute voir un lexicographe préoccupé de topo-
nymie arabique : Bakrï déclare, dans son Mu'gam mâ sta'Qam (cité
dans Kratchkovsky, références ci-après), avoir fait des emprunts à
un livre sur les montagnes et autres lieux de la Tihâma, dû à Abu
'Ubayd Allah 'Amr b. BiSr as-Sakuni, qui s'inspirait lui-même d'Abû

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xxvi Géographie humaine du monde musulman

1-AS 'at al-Kindï (q. v.), ce dernier s'inspirant à son tour de "Arrâm
b. al-Asbag (q. v.). Cf. Yâqut, Mu'{jam al-buldân, 1.1, p. 11, traduc-
tion anglaise par W. Jwaideh, The introductory chapters of Yâqût's
Mu'jam al-buldân, Ley de, 1959, p. 11 ; Kratchkovsky, p. 278
(277).
* Merveilles de la mer ('Agâ'ib al-bahr). Ouvrage perdu, cité dans Sûlï,
Abbâr ar-Râdl wa l-Muttaqî, Le Caire, 1935, publ. par J. Dunne,
p. 6. Antérieur à 322/934, puisque RSdï, dans la bouche duquel
Sûlï met cette citation, n'est donné dans l'histoire que comme prince
héritier et qu'il monte sur le trône en 322/934. Cf. Afrmad Amïn,
Zuhr al-Islâm, t. I, p. 27 ; Sauvaget ; Relation, p. X X X , § 3.
* Balbï (Abu Zayd Ahmad b. Sahl al-Balbi). Né vers 235/849-850, mort en
322/934, qualifié par Brockelmann de « fondateur de l'école classique
de la géographie arabe». Compose, vers 308-309/920 ou un peu plus
tard, un atlas commenté du monde de l'Islam, dont la trame s'est
conservée chez les auteurs de masâlik wa l-mamâlik du iv e /x® siècle.
Cf. De Goeje, dans ZDMG, X X V , p. 42-58 ; C. Huart, p. X-XVI
de l'introduction au Kilâb al-bad' wa t-ta'rït de Maqdisï (Mutahhar
b. Tàhir) (q. v.) ; Barthold, dans Hudûd al-'âlam, op. cit., p. 15 sq. ;
Kratchkovsky, p. 195-197 (198-199); D. M. Dunlop, dans El (2),
t. I, p. 1033-1034.
* Ibn (Abî) 'Awn al- Kâtib, ou Ibn an-N5gim (Abu IsJjâq Muhammad (ou
Ibrahim) b. Ahmad). Mort en 322/934, au début du règne d'ar-Râdï
qui le fit exécuter comme hérétique (il était disciple du Sï'ite Sal-
magânï), ce personnage, dont le nom est très incertain, composa,
selon Mas'fidï (Tanbïh, p. 75; trad. 109-110, 503), un Kitâb an-
nawâhï wa l-âfâq (Des contrées et des horizons), «où il rapportait des
traditions (atbâr) sur les pays et nombre de merveilles ('agâ'ib) qui
se voient sur terre et sur mer ». L'ouvrage est malheureusement perdu.
A ne pas confondre avec Ibn Abî 'Awn (ou Abu 'Awn) IsftSq b.
'Alï, astronome qui aurait repris les tables astronomiques (zï§) de
Huwarizimï (cf. Yâqut, Buldân, trad. Jwaideh, p. 10-11 et note 1;
Kratchkovsky, p. 340 (342)). Cf. Fihrist, p. 147 ; Kratchkovsky,
p. 179-180 (183-184); Laoust, Ibn Batta, p. X X X V I I I , note 8 6 ;
Sourdel, Vizirat, p. 486, note 4.
Wa§§â' (Abu t-Tayyib Muhammad b. Afomad b. Istiâq b. Yaljyâ al-
Wa§5â'). Mort vers 324-325/936, l'auteur du Muwattâ n'est en
rapport avec la géographie que par de très rares thèmes, où le propos
initial est oublié au profit de l'utilisation, morale ou sociale, qui
peut en être faite. Cf. C. Brockelmann, dans EI, t. IV, p. 1186;
GAL, t. I, p. 129.

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Tableau des auteurs xxvn

Ibn 'Abd Rabbih (Abu 'Umar ('Amr) Aljmad b. Muhammad). Mort en


328/940, l'auteur d'al-'Iqd al-farïd, célèbre anthologie d'adab
composée en Espagne, fait intervenir la géographie sous quelques
thèmes traditionnels : image malheureusement déformée par une
recherche systématique du curieux. Cf. C. Brockelmann, dans El,
t. II, p. 375-376; GAL, t. I, p. 161 et Suppl., t. I, p 250-251.
* Wakl' (al-Qàdï) (Abu Muhammad Bakr b. Hayyân b. Sadaqa). Mort
en 330/941, auteur d'un livre d'anwâ' et d'un recueil de traditions
sur les routes (turuq) et les pays (buldân), resté inachevé et malheu-
reusement perdu. Cf. chap. VII, p. 246, note 3 ; Fihrist, p. 114;
GAL, Suppl., t. I, p. 225 ; Kratchkovsky, p. 123 (128).
• Sinân b. Tâbit b. Qurra (Abû Sa'ïd). Mort en 331 /943, fils du célèbre
mathématicien et astronome Tâbit b. Qurra, compose, sous le
titre d'Anwâ', un calendrier dont Bïrûnî, dans ses Âtâr, nous a
conservé des fragments, d'une façon malheureusement trop imbri-
quée pour qu'on puisse attribuer à chacun des deux auteurs ce qui
lui revient en propre. Cf. GAL, 1.1, p. 244-245 et Suppl., t. I, p. 386.
Hamdânï (Abû Muhammad al-Hasan b. Alimad b. Ya'qûb b. Yusuf b.
Dâwud al-Hamdâni ; dit aussi Ibn al-Hâ'ik ou Ibn Abï d-Dumayna).
Originaire de l'Arabie du sud, meurt à San'â', en 334/945. Savant
renommé en diverses disciplines (généalogies, alchimie, astronomie
et philologie), il est connu notamment par un ouvrage sur l'histoire
de l'archéologie du Yémen (al-Iklïl min ahbâr al-Yaman), un
traité de minéralogie et d'alchimie ( K i t â b al-gawharatayn al-'atï-
qatayn al-mâ'i'atayn min as-safrâ' wa l-baydâ') et une description
de l'Arabie ( S i f a t Gazïrat al-'Arab), où il se montre un incontestable
savant, par son sens critique, le sérieux de sa documentation et le
souci de confronter un sujet traditionnel aux acquisitions de la
science de son temps, Cf. Yâqût, Udabâ', t. VII, p. 230-231 ; GAL,
t. I, p. 263-264 et Suppl., t. I, p. 409 ; Kratchkovsky, p. 166-170
(170-172) ; O. Lôfgren, dans El (2), t. III, p. 126-128 ; pour l'Iklll,
voir éd. et trad, partielles par Nahib Amin Faris, Princeton, 1938
et 1940, O. Lôfgren, Uppsala, 1954*.
Ibn al-Qâss (Abû l-'Abbâs Alimad b. Abï Aljmad at-Tabarî al-Àmulî).
Jurisconsulte Sâfi'ite, qui, sur la base de leur orientation par rapport
à la qibla, traite de l'ensemble des pays, et notamment de leur
situation, de leurs principales caractéristiques et de leurs curiosités.
L'œuvre, intitulée Dalâ'il al-qibla (Des indications de la qibla),
appartient à une collection privée et est malheureusement encore
manuscrite. Cf. chap. VI, p. 235, note 1 ; GAL, 1.1, p. 191 et Suppl,
t. I, p. 306-307; Kratchkovsky, p. 236-237 (230-232); Girgis
Efendi Safà, «Ta'rîf ba'd mabtûtât maktabatï», dans al-Ma5riq,

"Voir Addenda, page 401

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XXVIII Géographie humaine du monde musulman

XVI, 1913, p. 439-442 (avec présentation de deux brefs extraits


de quelques lignes, relatifs à Constantinople [inspiré de Hârûn
b. Yaljyà, q.v.] et à Basra).
Qudâma b. Ga'far (Abu I-Farag al-Kâtib al-Bagdâdï). Né sans doute vers
270/883, mort en 337/948; un des plus purs représentants de la
géographie politique, rédigée à l'intention des fonctionnaires du
califat. Son Kitâb al-harâg wa sinâ'at al-kitâba (De l'impôt foncier
et de l'art du secrétaire), encyclopédie écrite dans cet esprit autour
des années 316-320/928-932, ne nous est malheureusement parvenu
qu'en ses derniers développements, eux-mêmes publiés seulement
de façon partielle. Qudâma est aussi l'auteur d'anthologies, d'ou-
vrages de critique, d'histoire et, avec moins de certitude quant
à leur attribution, de philosophie. Cf. Fihrist, p. 130 ; Yâqût,
Udabâ', t. XVII, p. 12-15; Reinaud, p. L X - L X I ; De Goeje,
introd. au t. VI de la BGA, p. X X I I - X X I I I ; C. Brockelmann,
dans El, t. II, p. 1158 ; G AL, t. I, p. 262 et Suppl., t. I, p. 406-407 ;
Blachère, EGA, p. 19-20, 53-54 ; Kratchkovsky, p. 160-162 (165-
166) ; A. Makkï, Qudâma b. ùa'far et son œuvre, op. cit. ; Sourdel,
Vizirat, p. XXV-XXVI, 16.
Ibn Serapion. Entre 289/902 et 334/945, un auteur nommé Suhràb, ce
qui peut n'être qu'un pseudonyme, donne du Kitâb sûrat al-ard
de Huwârizmï une nouvelle version qu'il attribue à un Ibn Sarâ-
biyun par ailleurs inconnu. Nom d'auteur et titre d'ouvrage
demeurent, semble-t-il, à jamais perdus, mais il est clair que l'ou-
vrage lui-même continue la tradition de la sûrat al-ard en l'ampli-
fiant : tout en gardant, des origines du genre, les thèmes et un
certain esprit de classement (par exemple, la notation par coor-
données géographiques), il les développe parfois à la manière de
Yadab. Cf. GAL, t. I, p. 261 et Suppl., t. I, p. 406 ; Kratchkovsky,
p. 97-99 (103-105); A. Seippel, op. cil., p. 12-14.
* Magrûrûn (al-). Sous ce terme d'« Aventuriers», la tradition désigne
huit jeunes gens qui, embarqués à Lisbonne au iv e siècle, auraient
exploré les parages de Madère et des Canaries. Ont laissé un récit (la
distance chronologique entre eux et leurs transmetteurs s'accommo-
dant mal d'une tradition orale) conservé, de façon très fragmentaire,
par Idrïsî, repris à son tour par Abu Hâmid al-Garnâtî et 'Umari.
Cf. bibl. et Kratchkovski, p. 134-135 (136-137); D. M. Dunlop,
« Bahr Muhït », clans El (2), t. I, p. 963.
* 'Alî as-Sallâmï. Mort en 344/955, auteur d'une histoire des gouverneurs
du Hurâsàn, perdue. Cf. Kratchkovsky, p. 164 (168).
Merveilles de l'Inde (Kitâb 'agâ'ib al-Hind). Faussement attribué au
capitaine (nâhudâ) Buzurg b. Sahriyàr ar-Ramhurmuzï, ce livre,

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Tableau des auteurs xxix

écrit vers 339/950, témoigne de l'envahissement des récits relatifs


aux mers de l'Inde par la légende. Cf. GAL, Suppl., t. I, p. 409-410 ;
Kratchkovsky, p. 143 (143) ; Sauvaget, Relation, p. X X I X - X X X
(rectifier les termes de la note 3 de la p. X X I X : le nom de [b.]
Sahriyâr apparaît peut-être dans le texte lui-même, § 46, sous la
forme Sahriyârï) ; J.W. Fiick, « Buzurg b. Shahriyâr », dans El
(2), t. I, p. 1398-1399; S. Maqbul Ahmad, «Djughrâfiyâ», op. cit.,
p. 598 (1).
Râzî (Abu Bakr Ahmad b. Muliammad ar-Râzï). Historien et géographe
de l'Espagne musulmane, de la vie duquel l'histoire comporte
quelques incertitudes (estimations diverses de la date de sa mort,
Lévi-Provençal la fixant à 344/955 ; cf. aussi la date de naissance
avancée (du 1-higga 274/avril 888), par rapport à la date de la mort
de son père : rabï' II 273/septembre-octobre 886). Auteur d'une
Description de Cordoue (Sifat Qurtuba), perdue, et d'un ouvrage
plus étendu, portant sur les routes, les ports, les villes et les divi-
sions administratives de l'Espagne. Ce dernier ouvrage, sorte de
masâlik wa l-mamâlik espagnols, a été conservé dans une version
portugaise, celle-ci ayant été traduite à son tour en castillan. Cf.
GAL, t. I, p. 156-157 et Suppl., t. I, p. 231 ; Kratchkovsky,
p. 165-166 (169); E. Lévi-Provençal, dans El, t. III, p. 1215-1216
(avec bibliographie) ; du même, introd. à la traduction de « La des-
cription de l'Espagne d'Ahmad ar-Râzï», dans al-Andalus, XVIII,
1953, p. 51 sq.
Mas'udï (Abu 1-Hasan 'Ali b. al-Husayn b. 'Alï al-Mas'ûdï). Un des plus
grands encyclopédistes musulmans, né à Bagdad, mort au Caire en
355 ou 356/956-957. Grand voyageur, il a composé une foule
d'ouvrages dont deux seulement nous ont été entièrement conservés :
les Murug ad-dahab (Prairies d'or) et le Kitâb at-tanbïh wa l-isrâf
(Livre de l'avertissement et de la révision), résumé de l'ouvrage
précédent. Représentant exemplaire, avec des options sî'ites,
de l'adab pour la première moitié du i v e / x e siècle. Cf. Fihrisl,
p. 154 ; Yâqut, Udabâ', t. X I I I , p. 90-94 ; C. Barbier de Meynard,
introd. à la traduction des Prairies, p. I-XII ; B. Carra de Vaux,
introd. à la traduction du Tanbih, p. I - X I I (très pertinent);
Huart, Littérature, p. 182-183; De Goeje, introd. au t. V I I I d e l à
BGA, passim; C. Brockelmann, dans El, t. III, p. 457-458; GAL,
t. I, p. 150-152 et Suppl., t. I, p. 220-221 ; Blachère, EGA, p. 201-
204; Kratchkovsky, p. 171-182 (177-185).
Abu Dulaf Mis'ar (b. al-Muhalhil al-Hazragï al-Yanbu'ï). Esprit curieux
et grand voyageur, fixé quelque temps à la cour du Sâmânide
Nasr II b. Ahmad. Il est connu par deux Risâla-s : la première,

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xxx Géographie humaine du monde musulman

fort justement suspecte quant à ses données, est relative à un


périple en Asie centrale, en Malaisie et en Inde ; elle a été copiée
par Ibn an-Nadïm, Fihrist, p. 346,1. 30 sq., p. 350,1.15 sq. ; d'autres
rédactions de la même œuvre se trouvent dans la deuxième version
de la Cosmographie de Qazwïni et chez Yâqût (Buldân, t. III, p. 440
i.f.). La seconde Risâla, relative à l'Iran et à l'Arménie et composée
sans doute peu après 341/952-953, représente un effort louable
pour mettre à l'épreuve de l'observation personnelle le thème des
«merveilles». Les deux Risâla-s sont connues par le même manus-
crit de MeShed qui contient l'ouvrage d'Ibn Fadlân. Cf. Fihrist,
p. 346, 347, 350; Reinaud, p. LXXVIII-LXXIX ; Ferrand,
Relations, t. I, p. 89 ; Marquait, Streifzuge, p. 74-95 ; GAL, t. I,
p. 262-263 et Suppl., t. I, p. 407; Kratchkovsky, p. 186-189
(187-190); V. Minorsky, dans El (2), t. I, p. 119 (avec bibliogra-
phie) ; du même, introd. à l'édition de la deuxième Risâla, op. cit.
(essentiel); S. Dahan, introd. à la Risâla d'Ibn Fadlân, op. cit.,
passim.
NarSabi (Abu Bakr Muhammad b. Ga'far an-NarSabï)- Mort en 348/959,
compose, vers 332/943, pour le souverain sâmânide Nub b. Nasr,
une histoire de Buhârâ, qui nous est parvenue dans une traduction
persane du vi e /xn e siècle. Cf. GAL, Suppl., t. I, p. 211 ; Kratch-
kovsky, p. 164 (168).
Kindï (Muhammad b. Yusuf b. Ya'qûb at-Tugïbï). A ne pas confondre
avec le philosophe et savant de même nom (Ya'qûb b. Isljàq),
ni avec Abu 1-AS'at al-Kindï (qq.v.). Mort en 350/961, celui-ci est
l'auteur d'une histoire des gouverneurs et cadis d'Egypte, qui
figure parmi les œuvres inaugurant le genre topographique des
hitat, auquel le même auteur consacre du reste un ouvrage spécial,
perdu. Cf. GAL, t. I, p. 155-156 et Suppl., t. I, p. 229-230.
Isfrâq b. al-Husayn. Au milieu du ive/x® siècle, selon toute vraisemblance,
cet auteur, dont la vie reste inconnue, compose en Espagne un
Kitâb âkâm al-margart fî dikr al-madâ'in al-mashùra bikull makân
(Les collines de corail, ou De l'évocation des villes célèbres de tous
pays), sorte de compendium géographique puisé, sans qu'elles
soient citées, aux sources classiques de la géographie arabe, notam-
ment Uuwârizmï, Ibn Uurdâdbeh, Ya'qûbï et Ibn Rusteh. Il
n'est pas sûr, contrairement à ce qu'on avait longtemps cru,
qu'Isljâq ait inspiré Idrîsï et Ibn tJaldûn. Cf. GAL, Suppl., t. I,
p. 405 ; Kratchkovsky, p. 233-234 (229-230) ; A. Codazzi, introd.
à la traduction des Akâm, op. cit, p. 373-381.
Calendrier de Cordoue. Ouvrage rédigé vers les années 350/961, c'est un
almanach donnant, pour l'Espagne d'alors, les renseignements

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Tableau des auteurs xxxi

touchant principalement l'astrologie, la météorologie, la botanique,


l'agriculture et les fêtes (chrétiennes). Cf. Dozy, préface à l'édition
du Calendrier de Cordoue de l'année 961, Leyde, 1873 ; Pellat,
introd. à la nouvelle édition du Calendrier, op. cit. (à compléter
avec F. Viré, «La volerie dans l'Espagne du x e siècle à travers le
Calendrier de Cordoue», dans Arabica, X I I , 1965, p. 306-314);
du même, «Dictons, anwâ' et mansions lunaires», dans Arabica,
t. II, 1955, p. 39-41.
Istabrî (Abu Isljâq Ibrahim b. Mutiammad al-Fârisï al- Karbï al-Istafarl).
Le premier représentant authentique du genre des masâlik wa
l-mamâlik; mort après 340/951. Sur la base de l'atlas de Balbî,
il développe une géographie totale de l'Islam, divisé en grandes
entités régionales : si l'organisation du propos se ressent encore du
schéma squelettique de l'atlas, du moins les grandes options des
masâlik sont-elles prises, et, surtout, l'information personnelle
systématisée comme fondement de la méthode, en même temps
que le voyage. L'ouvrage d'Istabrî a été démarqué en turc et en
persan (notamment, en cette langue, sous le titre à'Askâl al-'âlam :
sur ce manuscrit, cf. V. Minorsky, «A false Jayhânî», dans RSOAS,
X I I I , 1949-1950, p. 156-159). Cf. Muqaddasi, éd. de Goeje, p. 475 ;
Reinaud, p. L X X X I sq. ; El, t. II, p. 596 (art. anonyme) ; Kra-
mers, «La question Balhï-Istahri», op. cit.; G AL, Suppl., t. I,
p. 408 ; Kratchkovsky, p. 196-198 (199-200), avec autres références.
* Ibn Marduya (Abu Bakr Aljmad b. Mûsà). Mort en 352/963, cet auteur,
par ailleurs inconnu, aurait composé un dictionnaire géographique
intitulé Mu'gam al buldân. Cf. GAL, Suppl., t. I, p. 411.
Ibwân as-Safâ' (Frères de la Sincérité). Confrérie de tendances ismaé-
liennes et hermétiques, qui a laissé, au iv e /x e siècle (cf. Massignon
dans Der Islam, t . IV, p. 324) une suite d'essais (rasa'il), qui cons-
tituent une manière d'encyclopédie philosophique où la géographie
n'intervient guère que sous la forme des principes classiques de la
sûrat al-ard et des thèmes théoriques touchant les rapports de
l'homme à son environnement, physique et surtout astral. Cf.
Tawfrïdî, /m/5', t . II, p. 5 ; T. J . de Boer, dans El, t. II, p. 487-488 ;
Massignon, dans Der Islam, IV, 1913, loc. cit. ; GAL, t. I, p. 236-238
et Suppl., t. I, p. 379-381 ; Kratchkovsky, p. 229-233 (226-229)
(avec bibliographie); Y. Marquet, dans El (2), t. III, p. 1098-1103.
* Warrâq (Muljammad b. Yûsuf al-Qarawï al-Warrâq). Géographe espa-
gnol, né en 292/904 à Guadalajara et qui, après avoir séjourné
longtemps à Cairouan, revint vivre à Cordoue sous le règne
d'al-Hakam II. Mort en 363/973. Auteur d'un Kitâb al-masâlik
wa l-mamâlik traitant de l'Ifrîqiya, largement mis à contribution

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xxxii Géographie humaine du monde musulman

par les auteurs postérieurs, et surtout par Bakrî, dont il est une
des sources essentielles. Cf. Pons-Boigues, Ensayo bio-bibliogràfico
sobre los historiadores y geografos arabigo-espanoles, Madrid, 1898,
p. 80, note 1 ; GAL, Suppl., t. I, p. 233 ; Kratchkovsky, p. 165
(169); R. Brunschvig, «Un aspect de la littérature historico-géo-
graphique de l'Islam» dans Mélanges Gaudefroy-Demombynes, Le
Caire ( I F A O ) , 1935-1945, p. 147-158; E. Lévi-Provençal, «Abu
'Ubayd al-Bakrï», dans El (2), t. I, p. 161.
* Sïrâfî (Abu Sa'ïd al-Hasan b. 'Abd Allah as-Slràfî). Célèbre philologue,
mort vers 368/979, représentant de la tendance lexicographique arabe
« large» de Nadr b. Sumayl (q.v.). A écrit un Kitâb Gazïrat al-'Arab
dont Yâqût et Bakrî nous ont conservé des extraits. Cf. F. Krenkow,
dans El, t. IV, p. 463-464.
Maqdisï (Mutahhar b. Tâhir al-Maqdisï). Ce Palestinien, dont la vie nous
est à peu près inconnue, rédigea dans le Sigistân, vers 355 /966, à la
demande d'un ministre sâmânide, une encyclopédie appelée Livre
de la création et de l'histoire (Kitâb al-bad' wa t-ta'rii}), dont la
texture rappelle celle des Prairies d'or, de Mas'ûdï, mais qui s'en
différencie par certains traits profondément originaux, notamment
par la constance de l'inquiétude philosophique. Cf. Huart, introd.
aux divers tomes de l'édition de la Création, op. cit. ; du même,
Littérature, p. 282-283, 289,299 ; GAL, Suppl., t. I, p. 222 ; Kratch-
kovsky, p. 226-229 (224-226).
* IbrShîm b. Ya'qûb (al-Isrâ'ïlï at-Turtûisî). Marchand juif espagnol, qui
voyage en Europe vers 354/965. Il laisse une relation connue par
quelques extraits chez Bakrî (pour les Slaves) et Qazwïnï (pour
quelques villes de l'Europe occidentale). Cf. G. Jacob, Studien,
fase. I, II, IV ; GAL, Suppl., t. I, p. 410 ; Kratchkovsky, p. 190-192
(190-192), 275 (274); E. Lévi-Provençal, « A b u ' U b a y d al-Bakrï»,
dans El (2), t. I, p. 161 (1) ; M. Canard, « Ibrahim b. Ya'qub et sa
relation de voyage en Europe», dans EOLP, t. II, p. 503-508;
T. Kowalski, introd. à l'édition d'Ibrahim b. Ya'qûb d'après
Bakrî, op. cit. ; A. Miquel, «L'Europe occidentale dans la relation
arabe d'Ibrahim b. Ya'qûb», dans Annales E.S.C., X X I , n° 5, sep-
tembre-octobre 1966*.
Huwàrizmï (Abu 'Abd Allah Muhammad b. Ahmad b. Yflsuf al-Huwâ-
rizmï al-Kâtib). Fonctionnaire de la dysnatie sâmânide, écrit vers
365-381 /976-991 une encyclopédie des termes techniques des diverses
sciences. Cet écrivain, dont la vie nous est par ailleurs inconnue, ne
doit être confondu ni avec l'astronome Muhammad b. Mûsà al-
Huwârizmï (q. v.), ni avec le poète et épistolier Abu Bakr Muham-
mad b. al-'Abbâs al-Huwàrizmï, mort en 383/993 (sur ce dernier,
cf. R. Blachère et P. Masnou, Choix de séances de Hamatfanì, Paris,
"'Voir Addenda, page 401

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Tableau des auteurs xxxm

1957, p. 26, note 5), ni avec Bîrûnï (q. v.), parfois désigné sous cette
nisba (par Y â q û t notamment). Cf. Van Vloten, introd. au Kitâb
mafâtïh al-ulûm (Clés des sciences), op. cit. ; E. Wiedemann, dans
El, t. II, p. 965 ; GAL, t. I, p. 282-283 et Suppl., t. I, p. 434-435 ;
Kratchkovsky, p. 240-241 (234-235); Sourdel, Vizirat, p. 17-18.
Ma'n b. Fri'ûn (? ou Furay'ïn ou Farïgûn). Elève de Balbï, auteur d'une
encyclopédie intitulée Gawâmi' al-ulûm (Encyclopédie des sciences),
illustratrice, mais de façon encore plus poussée dans la concision, de
la tendance représentée par Huwârizmî (cf. ci-dessus) : simple enre-
gistrement de termes techniques. Cf. GAL, Suppl., t. I, p. 435 ;
Sourdel, Vizirat, p. 18, note 1.
Hudud al-âlam (Des limites du monde). Ouvrage anonyme, rédigé en persan
(372/982-983), dans la tradition de la géographie universelle de la
sûrat al-ard, et avec intérêt marqué, à l'intérieur du monde musul-
man, pour les régions non arabes. Cf. Minorsky et Barthold, intro-
duction et commentaire de l'édition des Hudùd, op. cit. ; Kratch-
kovsky, p. 224-226 (223-224) ; Lazard, Prose persane, op. cit., p. 53-54.
* Muhallabï (al-Hasan b. Muftammad (Ahmad) al-Misrï al-Muhallabï).
Mort en 380/990, compose un Kitâb al-masâlik wa l-mamâlik
d'allure très classique, autant qu'on en puisse juger par les nombreux
mais très courts extraits conservés par Yâqût et Abu 1-Fidâ'.
L'ouvrage est aussi appelé Kitâb al-'Azîz ou al-'Azïzl, du nom du
calife f a t i m i d e al-'Aziz, m o r t en 386/996*, a u q u e l il est dédié. Cf.
Hâgéï Halîfa, t. V, p 512, n° 11875; Reinaud, p X C I I - X C I I I ;
Kratchkovsky, p. 234-236 (230) ; S. Munaggid, op. cit., p. 43, sq. ;
W. Jwaideh, op. cit., p. 11, note 9 (avec bibliographie; compléter
avec Yâqût, Buldân, t. II, p. 145; t. IV, p. 3 4 7 ; t. V, p. 419).
Tanûljï (Abu 'Alï al-Muhassin b. 'Ali at-Tanûbî). Mort en 384/994, auteur
A'al-Farag ba'd as-sidda (La détente après l'épreuve), anthologie
d'adab, d'allure moralisante, où les t h è m e s géographiques n'inter-
viennent que comme prétexte à contes ou développements paréné-
tiques. Cf. R. Paret, dans El, t. IV, p. 689 ; GAL, t. I, p. 161-162 et
Suppl., t. I, p. 252-253.
Ibn an-Nadïm (Abu 1-Farag Muhammad b. Ishâq b. Abï Ya'qûb). Le
célèbre auteur du Fihrist (Index), composé en 377/987-988, est
indiqué ici pour divers passages de son œuvre touchant à la géogra-
phie (cf. chap. VI). Cf. J. Fuck, dans El, t. III, p. 863-865 ; GAL,
t. I, p. 153 et Suppl., t. I, p. 226.
* Dâraqutnï (Abfi 1-Hasan 'Ali b. 'Umar b. Aljmad ad-Dâraqutnï).
Célèbre h o m m e de lettres et traditionniste (306/918-385/995), qui
composa notamment, sous le nom de Kitâb al-mu'talaf, un diction-
naire d'ethniques, repris et complété par al-tJatïb al Bagdâdï (q. v.).

André MIQUEL. 3
•Voir Addenda, page 402

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xxxiv Géographie humaine du monde musulman

Cf. GAL, t. I, p. 173-174 et Suppl., t. I, p. 275 ; J. Robson, dans


El (2), t. II, p. 139-140.
Kindï ('Umar b. Muhammad al-Kindï). Vie à peu près inconnue; fils de
Muhammad b. Yûsuf al-Kindï (q. v.), lui-même mort en 350/961.
Auteur d'un ouvrage sur les mérites ( f a d â ' i t ) de l'Egypte. N e pas
confondre ces deux auteurs avec le philosophe et savant Ya'qûb b.
Ishàq al- Kindï, ni avec Abu 1-AS'at al Kindï (qq. v.). Cf. GAL, 1.1,
p. 155-156 et Suppl., t. I, p. 230.
* Ibn Zûlâq (Abu Muhammad al-Hasan b. Ibrâhïm b. Zûlâq al-Laytï).
Mort en 387 /998, compose, sur l'Egypte, un ouvrage de géographie
topographique (hitat) et de particularités et mérites (al-hasâ'is wa
l-fadâ'il). Cf. GAL, t. I, p. 156 et Suppl., t. I, p. 230.
Ibn Hawqal (Abu 1-Qâsim Muljammad an-Nasïbî). Héritier spirituel
d'Istabrï, dont il reprend l'œuvre en la refondant, sous le titre de
Kilâb surat al-ard, il est avec Muqaddasï le représentant par excel-
lence des masâlik wa l-mamâlik, par l'ampleur de la documentation
personnelle et, plus encore peut-être, le souci de mettre exactement
à jour les renseignements qu'il livre. On estime qu'il a travaillé plus
de vingt ans à la rédaction de son ouvrage, lequel a dû connaître sa
forme définitive vers 378/988. Cf. Reinaud, p. L X X X I s. q. ; C. Van
Arendonk, dans El, t. II, p. 4 0 7 ; GAL, t. I, p. 263 et Suppl., t. I,
p. 408 ; Kratchkovsky, p. 198-205 (200-205) ; Wiet, introd. à la tra-
duction du Kilâb siïrul al-ard, op. cil.; A. Miquel, dans El (2),
I. III, p. 810-811.

Muqaddasï (Abu 'Abd Allah Sams ad-Dïn Muhammad b. Aljmad b. Abï


Bakr al-Bannâ' as-Sâmï al-Muqaddasï al-BaSSàri). Le plus grand
représentant du genre des masâlik wa l-mamâlik, qu'il porte à sa
perfection, par la qualité de l'information personnelle, l'ampleur de
l'héritage recueilli et surtout la mise au point d'une méthode de
classement et de présentation du donné. Avec son Ahsan at-taqâsïm
fï ma'rifat al-aqâlïm (La meilleure répartition pour la connaissance
des provinces), composé vers les années 375/985-380/990, la géogra-
phie humaine du monde musulman trouve définitivement son sujet,
son vocabulaire et sa méthode. Cf. D e Goeje, introd. au t. IV de la
BGA, p. V I - V I I ; J. H . Kramers, dans El, t. III, p. 757 ; GAL.
t. I, p. 264 et Suppl., t. I, p. 410-411 ; Kratchkovsky, p. 210-218
(208-215); complément de bibliographie dans trad. A. Miquel,
introd., op. cit., passim.
* Uswânï (Abu Muljammad 'Abd Allah b. Aljmad b. Sulaym al-Uswànï).
Voyageur qui effectua, auprès des Nubiens et pour le compte du
chef fâtimide Gawhar, une ambassade qui prit place vers les années
359/969-363/973. Le tableau des pays visités, composé entre 365/
975 et 386/996, nous a été partiellement conservé par Maqrïzï, lui-
même démarqué par Manûfï et Ibn Iyâs ( i x e / x v e siècle). Cf. GAL,

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Tableau des auteurs xxxv

Suppl., t. I, p. 410 ; Kratchkovsky, p. 192-193 (192-193) ; G. Trou-


peau, dans Arabica, I, 1954, p. 276 sq.; Y. F a d l I l a s a n , « Ibn
S u l a v m al-Aswânî », dans El (2), t. I I I , p. 973.
SâbuStî (Abü I-Hasan 'Ali b. Muhammad a5-Säbuäiti). Cs personnage, dont
le nom exact est mal connu et qui serait mort vers 388-399/998-1008,
aurait été bibliothécaire du calife fâtimide al-'Azîz. De son œuvre,
en majorité perdue, ne subsiste plus que le Kitäb ad-diyärät (Les
monastères), dont les parties sauvegardées traitent essentiellement
des couvents irakiens. Cf. Yäqüt, Udabâ', t. X V I I I , p. 16-17 (Abu
'Abd Allah Muliammad b. Isfoäq aS-§âbastï); Ibn IJallikän, t. III,
p. 8-9 ; G AL, Suppl., t. I, p. 411 ; Kratchkovsky, p. 242 (235-236) ;
K. 'Awwâd, introd. à l'édition des Diyârât, op. cit.
Abu H a y y â n at-'I'awhïdï ("Ali b. Muljammad b. al-'Abbâs). L'auteur des
Muqâbasât et du Kitâb al-Imiâ', mort après 400/1009, n'utilise de
thèmes géographiques ou en rapport avec la géographie qu'autant
qu'ils peuvent se prêter, par l'abstraction, à des développements
philosophiques et moraux. Cf. GAL, t. I, p. 283 et Suppl., t. I,
p. 435-436 ; S. M. Stern, dans El (2), t. I, p. 130-131.
Ibrahim b. Wasîf Sâh. Rédige aux alentours de l'an 1000 un Abrégé des
merveilles (Muhlasar al-'agâ'ib), qui marque, venant après les
Merveilles de l'Inde, un renforcement du légendaire dans les récits
relatifs à l'Orient. La seconde partie du livre est consacrée à l'his-
toire pré-islamique de l'Egypte. Cf. Carra de Vaux, introd. à la
traduction de l'Abrégé, op. cit.; C. F. Seybold, compte rendu de
cette traduction dans Orientalistische Literaturzeitung, I, 1898,
p. 146-150 (important : rectifie un certain nombre d'interprétations
du traducteur, signale la distinction entre l'auteur de l'Abrégé et
un homonyme, contemporain de Soliman le Magnifique, et fixe la
datation de l'œuvre : réviser sur ce point l'affirmation de S. Maq-
bul Ahmad, dans «Djughrâfiyâ », op. cit., p. 601 [1], qui déclare
qu'Ibrahim écrit en 605/1209 [mauvaise interprétation d'une
phrase de Seybold, p. 147 : «Aus der Datierung der Handschrift
ergab sich von selbst, dass der Verfasser... vor 606 gelebt haben
muss » ; ou référence trop stricte à F. Wüstenfeld, Geschichtschreiber
(cité infra, chap. I, p. 28, note 1), dont Seybold, ibid., déclare :
«auch in Wüstenfeld, Geschichtschreiber n° 373 a, herrscht U n g e -
nauigkeit und Konfusion»]); Sauvaget, Relation, p. X X V I .
Miskawayh (ou Ibn Miskawayh) (Abü 'Ali Ahmad b. Muhammad b. Y a ' -
qüb). Mort en 421/1030, l'auteur du Tahdïb al-ahlâq est avant t o u t
préoccupé de considérations et développements philosophiques : les
thèmes géographiques n'interviennent donc qu'autant qu'ils four-
nissent, à un degré supérieur d'abstraction, matière à philosopher.
Sur Miskawayh historien, m ê m e s conclusions que pour Balâçlurï.

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xxxvi Géographie humaine du monde musulman

Cf. El, t . III, p. 429 (art. anonyme) ; GAL, t . I, p. 417-418 et


Suppl., t. I, p. 582-584.
Ta'âlibï (Abu Mansûr 'Abd al-Malik b. Muhammad b. Ismâ'ïl at-Ta'âlibï).
Ce célèbre polygraphe, mort en 429/1038, consacre à la géographie,
dans son anthologie des Latâ'if al-ma'ârif(Fleurs de la connaissance),
un chapitre essentiel pour l'appréciation de la place tenue par cette
discipline dans la culture fondamentale de l'époque. Cf. C. Brockel-
mann, dans El, t. IV, p. 768-769 ; GAL, t. I, p. 337 sq. et Suppl.,
t. I, p. 499 sq.
* ûundigânï (Abu Muhammad al-Aswad al-ôundigânï). Mort en 433/1041,
poursuit, semble-t-il, la tradition lexicographique d'Asma'i (q. v.),
avec un livre, perdu, sur les eaux de la péninsule arabique. Cf. réfé-
rences au chap. VII, p. 246, note 1.
Abu 1-Hasan 'Alï ar-Raba'î (b. Muhammad b. Sugâ' al-Mâlikï). Mort en
435/1043, auteur d'un ouvrage de topographie historique sur Damas
et la Syrie (Kitâb al-i'lâm fï fadâ'il as-Sâm wa Dimasq). Cf. GAL,
t. I., p. 403 et Suppl., t. I, p. 566 ; S. Munaggid, introd. à l'édition
de Yl'lâm, Damas, 1951.
Birûnï (Abu r-Rayhân Muframmad b. Aljmad al-Bïrûnï). Un des plus
grands et des plus complets savants musulmans du Moyen Age,
né dans le ijuwârizm en 362/973, mort sans doute à Gazna, après
442/1050. Se situe en marge de notre étude, pour les raisons expli-
quées au chap. VI. Cf. D. J. Boilot, dans El (2), t. I, p. 1273-1275
(qui donne l'état des questions et une bibliographie ; y ajouter
Kratchkovsky, p. 244-262 [245-258]).
Husrï (Abu Ishâq Ibrahim b. 'Al! b. Tamïm al-Husrï). Mort vers 452/1060,
l'auteur du Zahr al-âdâb montre, en prenant quelques thèmes géo-
graphiques comme prétexte à développements stylistiques, à quel
point les données classiques de la géographie sont alors intégrées à
la culture de l'honnête homme. Cf. GAL, t. I, p. 314-315 et Suppl.,
t. I, p. 472-473.
* Qudâ'ï (Abu 'Ali Muhammad b. Salâma (Sâlim) b. û a ' f a r b. Aljmad b.
Hakmûn al-Qudâ'ï). Mort en 454/1062, un des premiers repré-
sentants, pour l'Egypte, du genre topographique des bifat. Cf.
GAL, t. I, p. 418-419 et Suppl., t. I, p. 584-585.
Hatïb (al-) (Abu Bakr Ahmad b.'Alï b. Tâbit al-Hatib al-Bagdâdï).
Mort en 463/1071, historien de Bagdad, célèbre surtout pour l'intro-
duction de son œuvre, consacrée à la topographie de la ville.
Composa aussi, en supplément à une œuvre de ce genre écrite par
Dâraqutnï (q.v.), un dictionnaire d'ethniques intitulé Kitâb al-
mu'tanaf fi takmilat al-mu'talaf wa l-muhtalaf. Cf. W. Marçais,
dans El, t. II, p. 981 ; GAL, t. I, p. 400-401 et Suppl., t. I, p. 562.

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Tableau des auteurs xxxvn

II. — LISTE DES A U T E U R S * A EXPLOITER


POUR UNE ÉTUDE DU CONTENU DES THÈMES GÉOGRAPHIQUES

Cal : Calendrier de Cordoue.


FAD : Ibn Fadlân, Risala.
FAQ : Ibn al-Faqih, Kitâb al-buldân.
GÀH (a) : Gahiz, Kitàb al-amsâr wa 'agâ'ib al-buldân.
GÀH (h) : Gâhiz, Kitâb al-hayawân.
GÀH (t) : pseudo-Gâhiz, Kitâb at-tabassur bi t-tigâra.
GAZ (C) : Gazai, « Relation de voyage à Constantinople ».
GAZ (n) : Gazai, « Relation de voyage chez les Normands ».
HAM : Hamdânî, Sifat Gazïrat al-Arab.
HAW : Ibn Hawqal, Kitâb sûrat al-ard.
Hud : Hudûd al-'âlam.
HUn : Ibn Hiurdâdbeh, Kitâb al-masâlik wa l-mamâlik.
H U W (m) : Huwârizmï (Muhammad b. Ahmad), Kitâb mafâtïh al-'ulûm.
B U W (s) : Huwârizmï (Muhammad b. Miisâ), Kitâb sûrat al-ard.
IBR (e) : Ibrahim b. Ya'qub, «Relation de voyage en Europe occiden-
tale ».
IBR (s) : Ibrahim b. Ya'qûb, «Relation de voyage chez les Slaves».
IHW : Ibwàn as-Safâ', Rasâ'il.
ISH : Isljâq b. al-Husayn, Kitâb âkâm al-margân.
1ST : Istabrï, Kitâb al-masâlik wa l-mamâlik.
MAG : Magrùrùn (al-), «Récit de voyage».
MAQ : Maqdisi, Kitâb al-bad' wa t-ta'ril}.
MAS (p) : Mas'udï, Prairies d'or.
MAS (t) : Mas'udï, Kitâb at-tanblh wa l-isrâf.
Merv : Merveilles de l'Inde.
MIS (a) : Abu Dulaf Mis'ar, De itinere asiatico.
MIS (b) : Abu Dulaf Mis'ar, ar-Risâla at-tâniga.
M§A : Mâ §â' Allah, Kitâb al-as'âr.
MUH (f) : Muhallabï, extraits chez Abû I-Fidâ'.
MUH (m) : Muhallabï, extraits chez S. Munag^id.
MUH (y) : Muhallabï, extraits chez Yâqùt.
MUQ : Muqaddasï, Ahsan at-taqâsîm fi ma'rifat al-aqâllm.
NAD : Ibn an-Nadïm, Fihrist.

•Voir Addenda, page 402

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xxxviii Géographie humaine du monde musulman

QUD : Qudâma b. Ga'far, Kilâb al-harâg wa çinâ'at al-kitâba.


RÀZ : Râzî, «Description de l'Espagne».
Rei : Relation de la Chine et de l'Inde.
RST : Ibn Rusteh, Kitâb al-a'lâq an-nafîsa.
SÀB : SâbuStï, Kitâb ad-diyârât.
SER : Ibn Serapion, Kitâb 'agâ'ib al-aqâllm as-sab'a.
SIR : Abu Zayd as-Sïrâfî, Supplément à la Relation de la Chine
et de l'Inde.
TA'À : Ta'âlibï, Latâ'if al-ma'ârif.
USW : Uswânï, Kitâb af}bâr an-Nûba.
WAR : Warrâq, Kitâb al-masâlik wa l-mamâlik.
WAS : Ibrâhïm b. Wasïf Sàh, Muhtasar al-agâ'ib.
YA'Q : Ya'qûbï, Kitâb al-buldân.

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Bibliographie

N. B. — Trois ouvrages de base n'ont paru ou ne m'ont été accessibles


que lorsque la rédaction et l'annotation du présent livre étaient déjà
trop avancées pour qu'il me f û t possible de m ' y référer systématiquement.

Ce sont : 'U.R. Kafcljâla, Mu'gam al-mu'allifln, Damas, 1376-1380/


1957-1961, 15 vol. ;
H. Laoust, Les schismes dans l'Islam, Paris, 1965 ;
G. Wiet, Introduction à la littérature arabe, Paris, 1966.

Abd el-Jalil (J.M.), Histoire de la littérature arabe, Paris, 1960.


Abrégé : Abrégé des merveilles : voir Ibrahim b. Wasïf Sâh.
Abu Dulaf Mis'ar, De itinere asiatico commeptarius, pubi, et traduction
latine, par C. de Schloezer, de la première Risala, d'après le texte
reproduit par Y â q û t et Qazwïnï (la pubi, de la Risàia par A. von
Rohr-Sauer d'après le manuscrit de MeShed m'est restée inaccessi-
ble ; mais V. Minorsky, dans Oriens, V, 1952, p. 23, souligne que
cette rédaction diffère très peu du texte fourni par Yâqût et
Qazwïnï).

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XL Géographie humaine du monde musulman

Abu Dulaf Mis'ar, ar-Risâla at-tâniya, publ. par P. G. Bulgakov et A.B.


Khalidov, Moscou, 1960 (édition préférable, sur le plan du texte,
à celle de V. Minorsky, Abu Dulaf Mis'ar travels in Iran, Le Caire,
1955, malheureusement entachée d'omissions et de coquilles :
cf. éd. Bulgakov-Khalidov, p. 19).
Abu 1-Farag al-Isfahânï, Kitâb al-agânï, Bûlâq, 1285 et suiv., et Leyde,
1305, 21 t. en 6 vol. ; index d'I. Guidi, Leyde, 1895-1900, 2 vol.
Abu 1-Fidà', Géographie, publ. par M. Reinaud, au t. II de la Géographie
d'Aboulféda : I, I e partie, trad, par M. Reinaud, Paris, 1848;
II, 2 e partie (et index), trad, par S. Guyard, Paris, 1883.
Abu Yûsuf Ya'qûb, Kitâb al-harâg, trad, par E. Fagnan, Paris, 1921.
Abu Zayd as-Sïràfî, supplément à la Relation de la Chine et de l'Inde
(q.v.). Ce supplément se trouve à la suite de la traduction de la
Relation, dans G. Ferrand, Voyage du marchand arabe Sulaymân
en Inde et en Chine, Paris, 1922 (le supplément d'Abû Zayd fait
l'objet des p. 74 à 140 du livre II de la traduction).
Agânï : voir Abu 1-Farag al-Isfahânï.
Afomad Amïn, Duhâ al-Islâm, Le Caire, 1365/1946, 1356/1938 et 1368/
1949, 3 vol.
Ahmad Amïn, Fagr al-Islâm, avec préface de Taha Husayn, Le Caire,
1380/1961.
Afomad Amïn, %uhr al-Islâm, Le Caire, 1376/1957-1380/1961, 4 vol.
AIEO : Annales de l'Institut d'études orientales de la Faculté des Lettres
de l'Univçrsité d'Alger.
Aristote, Histoire des animaux, trad, par J . Barthélemy-Saint-Hilaire,
Paris, 1883, 3 vol.
Aristote, Traité de la génération des animaux, trad, par J. Barthélemy-
Saint-Hilaire, Paris, 1887, 2 vol.
Aristote, Traité des parties des animaux, publ. par P. Louis, Paris, 1956.
A SI : Actes du Symposium international d'histoire de la civilisation musul-
mane, Paris, 1957.
Bakrï (al-), Description de l'Afrique septentrionale, trad, par M. Guckin
de Slane, Alger-Paris, 1913.
Balâdurî (al-), Kitâb futuh al-buldân, publ. par de Goeje (Liber expugna-
tonis...), Leyde, 1866.
Battâni (al-), Kitâb az-zïg as-sâbi', publ. par C. A. Nallino (Opus astro-
nomicum), Milan, 1903.
Bayhaql (al-), Kitâb al-mahâsin wa l-masâwi', Beyrouth, 1380/1960.
BEO : Bulletin d'Etudes orientales de l'Institut français de Damas.

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Bibliographie XLI

BGA : Bibliotheca geographorum arabicorum, publ. par M. J. de Goeje,


Leyde (se reporter aux auteurs ci-dessous indiqués) :
t. I : Istabrï
t. II : IbnHawqal
t. III : Muqaddasï
t. IV : Index et glossaire
t. V : Ibn al-Faqïh
t. VI : Ibn tfurdâçjbeh et Qudàma (éd. partielle)
t. VII : Ibn Rusteh et Ya'qûbï
t. VIII : Mas'ûdî(Tan6î/!)
Bïrûnï (al-), al-Atâr al bâqiya 'an al-qurûn al-hâliya, publ. par C.E. Sachau
(reproduction hélioplan de l'éd. de 1878), Leipzig, 1923 ; traduction
anglaise par Sachau ( The chronology of ancient nations), Londres 1879.
Bïrûnï (al-), al-Hind ( Kitâb fï tahqïq ma li l-Hind min maqùla maqbûla
fl l-aql aw mardùla), publ. par C.E. Sachau, Londres, 1887, traduc-
tion anglaise par Sachau (Alberuni's India), Londres, 1910, 2 vol.
Blachère (R.), Le Coran, Paris, 1947-1950, 3 vol.
Blachère (R.) : voir EGA.
Blachère (R.), Histoire de la littérature arabe des origines à la fin du X Ve siè-
cle de J.-C., Paris, 1952-1966, 3 vol. parus.
Brockelmann (C.), Geschichte der arabischen Literatur, Leyde, 1943-1949,
2 vol. ; Supplément, Leyde, 1937-1939, 3 vol.
Brunschvig (R.), « Un aspect de la littérature historico-géographique de
l'Islam» : voir tableau des auteurs, s.v. « Warrâq».
BSOAS : Bulletin of the School of Oriental and African Studies, Londres.
Bubârî (al-), al ùâmï as-sahlh, trad, par O. Houdas et W. Marçais (Les
traditions islamiques), Paris, 1903-1914, 4 vol.
Buzurg b. Sahriyâr : voir Merveilles de l'Inde.
Cahen (C.), « Mouvements populaires et autonomisme urbain dans l'Asie
musulmane du Moyen Age», dans Arabica, V, 1958, p. 225-250,
VI, 1959, p. 25-56 et 233-265.
Calendrier de Cordoue, publ. et trad, par C. Pellat, Leyde, 1961.
Canard (M.), « Ibrahim b. Ya'qûb et sa relation de voyage en Europe »,
dans EOLP, t. II, p. 503-508.
Canard (M.) : voir Ibn Fadlàn.
Carra de Vaux (B.), Les penseurs de l'Islam, t. I et II, Paris, 1921.
Codazzi (A.) : voir Isljàq b. al-Husayn.
Croiset (A. et M.), Histoire de la littérature grecque ; les références renvoient,
avec indication de tomaison, à la grande édition en 5 vol., t. IV et V,
Paris, respectivement 2 e et I e éd., sans date; sans indication de
tomaison, à l'édition abrégée en 1 vol., 10« éd., Paris, s.d.

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XLii Géographie humaine du monde musulman

Dahabï (ad-), Taikirat al-huffâz, Hyderabad, 1375-1377/1955-1958.


Darmaun (H.) : voir EGA.
Dînawarî (ad-), Kitâb al-ahbâr at-tiwâl, publ. par I. Kratchkovsky,
Leyde, 1912.
Dozy (R.), Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde-Paris, 1927, 2 vol.
EGA : Extraits des principaux géographes arabes du Moyen Age, publ. par
R . Blachère et H. Darmaun, Paris, 1957.
El : Encyclopédie de l'Islam, 4 vol. et Supplément, Leyde, 1908-1934 et
1938.
El (2) : Encyclopédie de l'Islam, nouvelle édition, en cours, Leyde, 1954
et suiv.
EOLP : Etudes d'orientalisme dédiées à la mémoire de Lévi-Provençal,
Paris, 1962, 2 vol.
Ferrand (G.), Relations de voyages et textes géographiques arabes, persans
et turks relatifs à l'Extrême-Orient du VIIIe au XVIIIe siècles,
Paris, 1913-1914.
Ferrand (G.), Voyage du marchand arabe Sulaymdn : voir Abu Zayd
as-Sïràfî.
Fihrist : voir Ibn an-Nadim.
Gâtiiz (al-), Kitâb al-amsâr wa 'agâ'ib al-buldân, publ. par C. Pellat, dans
al-Maàriq, mars-avril 1966, p. 169-205.
Gâbiz (al-), Kitâb al-bayân wa t-tabyïn, publ. par A.M. Hârun, Le Caire
1367-1368/1948-1949, 4 t. en 2 vol.
Gâtiiz (al-), Kitâb al-buhalâ', Beyrouth, 1380/1960 ; trad, par C. Pellat,
Le livre des avares, Paris, 1951 (les corrections à apporter au texte
de l'éd. de Beyrouth sont suggérées en appendice à la traduction).
ôâfriz (al-), Kitâb fahr as-Sûdân 'aid l-Bîdân, publ. par G. van Vloten
(p. 57-85 de Tria opuscula auctore al-Djahiz), Leyde, 1903.
û â ^ i z (al-), Kitâb al-hayawân, publ. par A.M. Hârun, Le Caire, 1356-1364/
' 1938-1945, 7 vol.
Gâfciz (al-), Kitâb al-qawlfï l-bigâl, publ. par C. Pellat, Le Caire, 1375/1955.
(jâhi? (pseudo-), Kitâb at-tabassur bi t-tigâra, publ. par H.H. 'Abd al-
Wahhâb, tiré à part de RAAD, Damas, 1351/1932; trad, par
C. Pellat (« Gâljiziana, I»), dans Arabica, I, 1954, p. 153-165. Nos
références renvoient à la traduction.
Gâfriz (pseudo-), Kitâb at-tâg fi ahlâq al-mulûk, trad, par C. Pellat (Le
livre de la couronné), Paris, 1954.
Gàhiz (al-), Kitâb al-tarbV wa t-tadwïr, publ. par G. van Vloten (p. 86-157
de Tria opuscula auctore al-Djahiz), Leyde, 1903 ; nouvelle publ.
par C. Pellat, Damas (IFD), 1955. Nos références renvoient à ce
dernier texte.

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Bibliographie XLIII

Gâtjiz (al-), Magmû' rasâ'il al-ùâhiz, pubi, par P. Kraus et M. Tâhâ al-
I.Iâgirî, Le Caire, 1943. Comprend : Risala al-ma'âd wa l-ma'âs,
p. 1-36 ; Kitâb kitmân as-sirr wa hifz al-lisân, p. 37-60 ; Risàia fî
l-gidd wa l-hazl, p. 61-98 ; Risâlat fasi ma bayn al-'adâwa wa l-hasad,
p. 99-124. Trad, inédite par C. Vial.
Gâtiiz (al-), Risàia ila Fath b. IJâqân fï manàqib at-Turk wa 'àmmat gund
al-hilàfa, pubi, par G. van Vloten (p. 1-56 de Tria opuscula alidore
al-Djahiz), Leyde, 1903.
GAL : voir Brockelmann.
Gazai (al-) : relation de voyage à Constantinople, dans Maqqarï (al-) :
R. Dozy, G. Dugat, C. Krehl et W. Wright, Analectes sur l'histoire
et la littérature des Arabes d'Espagne par al-Maqqarï, t. I, Leyde,
1855-1860, p. 223, 630-634 (le texte de Maqqarï contenant aussi
certains détails renvoyant à l'ambassade au Jutland).
Gazai (al-) : relation de voyage chez les Normands du Jutland : texte arabe
d'Ibn Difoya, dans A. Seippel, Rerum Normannicarum fontes Arabici,
Oslo, 1928, 21. en 1 vol. (p. 13-20 du texte arabe et X-XI de l'anno-
tation). Pubi, plus ancienne par R. Dozy, Recherches sur l'histoire
et la littérature de l'Espagne pendant le Moyen Age, t. II, Paris-Leyde,
1881 (p. L X X V I - L X X X V I I I du texte et 267-278 de la traduction).
Nos références renvoient à l'éd. Seippel.
Griinebaum (G. von), L'Islam médiéval, histoire et civilisation, Paris, 1962.
Hâggï Halifa, Kasf az-zunûn, pubi, par G. Fliigel, Leipzig, 1835-1858, 7 vol.
Hamdânî (al-), Sifat Gazïrat al-'Arab, pubi, par D. H. Millier, Leyde,
1884 et 1891, 2 vol. Sauf indication spéciale, nos références ren-
voient au texte arabe du t . I ; on se méfiera de la vocalisation de
celui-ci, parfois hésitante ou franchement fausse.
Heyd (W.), Histoire du commerce du Levant au Moyen Age, pubi, française
par Furcy Raynaud, t. I, Leipzig, 1923 ; reproduction anastatique
de l'éd. de 1885, réimprimée, Amsterdam, 1959.
H u a r t (C.), Littérature arabe, Paris, 1939.
Jludûd al-'âlam, pubi, et trad, par V. Minorsky, Oxford, 1937 (les p. 3 à 44
sont une traduction de la préface russe de V. Barthold à une I e éd.
restée inachevée).
Husri (al-), Zahr al-àdàb, pubi, par 'A.M. al-Bagâwî, Le Caire, 1372/1953,
2 t. en 1 vol.
Huwârizmï (al-), Kitâb az-zïg, pubi, par O. Neugebauer (The astrono-
mical tables of al-Khwârizmt), Copenhague, 1962.
Huwârizmï (al-), Kitâb sûrat al-ard, pubi, par H. von Mzik, Leipzig, 1926.
Reproduit en photochromographie en 1963.

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XLiv Géographie humaine du monde musulman

Huwârizmï (al-), Kitâb mafâtïh al-'ulûm, publ. par G. van Vloten,


Leyde, 1895 (préférée à la publ. anonyme par « Idârat at-tibâ'a
al-munlriyya », Le Caire, 1342/1923).
I b n ' A b d Rabbih, al -Iqd al-farïd, publ. par Ahmad Amin, 'A.S.Härün,
A. az-Zayn et I. al-Abyârî, Le Caire, 1367-1369/1948-1950, 6 vol.
Ibn Diljya : voir ûazâl.
Ibn Fadlân, Risâla fï wasf ar-rihla ilä bilâd at-Turk wa r-Rus was-Saqâliba,
publ. par S. Dahan, Damas, 1379/1959 (sur la base de l'éd. russe de
Kovalevsky-Kratchkovsky de 1939); trad, (sur la base de la
2 e éd. de Kovalevsky, 1956) par M. Canard, dans AIEO, XVI,
1958, p. 41-146 (fondamental). Sans précision supplémentaire,
nos références renvoient au texte arabe de l'éd. Dahan.
Ibn al-Faqïh, Muhtasar kitâb al-buldân, au t. V de la BGA, Leyde, 1885 ;
trad, partielle par M. Hadj-Sadok : voir Ibn tjurdâçjbeh.
Ibn Hallikân, Wafâyât al-a'yân, Le Caire, 1367/1948, 6 vol.
Ibn Hawqal, Kitâb sûrat al-ard, publ. par J.H. Kramers, t. II de la BGA,
2 e éd., Leyde, 1938 ; trad, par G. Wiet (Configuration de la terre),
Paris-Beyrouth, 1964. Sans indication supplémentaire, nos réfé-
rences renvoient au texte arabe.
Ibn y u r d a d b e h , Kitâb al-masâlik wa l-mamâlik, au t. VI de la BGA,
Leyde, 1889 (texte et traduction). Sans autre indication, nos réfé-
rences renvoient au texte arabe. Les p. 178-183 (trad., p. 138-144)
sont précédées, dans le manuscrit, d'une nouvelle basmala, et le
style du passage (cf. p. 180 i.f.) ne rappelle guère celui d'Ibn
Hurdädbeh : cf. la note h de la p. 177. Trad, partielle (avec textes-
d'Ibn al-Faqïh et d'Ibn Rusteh) dans M. Hadj-Sadok, Description
du Maghreb et de l'Europe au I I I e / I X e siècle, Alger, 1949.
Ibn Manzûr, Lisân al-Arab, Beyrouth, 1374-1376/1955-1956, 15 vol.
Ibn al-Muqaffa", al-Adab as-sagïr, suivi d'al-Adab al-kabïr, Beyrouth,
1380/1960.
Ibn al-Muqaffa', Kallla wa Dimma, trad, par A. Miquel, Paris, 1957.
Ibn al-Muqaffa", Risâla fï s-§ahâba, p. 117-134 des Rasâ'il al-bulagâ',
publ. par M. Kurd 'Ali (q.v.).
Ibn an-Nadim, Fihrist, publ. par G. Flügel, Leipzig, 1871-1872, 2 t. en
1 vol. Nos références renvoient au texte arabe du t . I.
Ibn Qutayba, Kitâb adab al-kätib, Le Caire, 1377/1958.
Ibn Qutayba, Kitâb al-anwâ', publ. par M. Hamidullah et C. Pellat,
Hyderabad, 1375/1956.
Ibn Qutayba, Kitâb al-ma'ârif, Le Caire, 1353/1934.

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Bibliographie XLV

Ibn Q u t a v b a , Kitab as-si'r-wa s-sii'arâ', publication partielle, avec intro-


duction et trad. par M. Gaudefoy-Demombynes, Paris, 1947.
Ibn Qutayba, Kitäb 'uyüri al-ahbär, Le Caire, 1925-1930, 4 vol.
Ibn Rusteh, Kitäb al-a'läq an-nafisa, au t. VII de la BGA, Leyde, 1892 ;
trad. par G. Wiet (Les atours précieux), Le Caire, 1955. Sans autre
indication, nos références renvoient au texte arabe ; avec mention
de la traduction, à la trad. Wiet. Autres traductions (partielles) :
M. Hadj-Sadok, Description (voir Ibn üurdädbeh) et D.A. Khvol-
son, Saint-Petersbourg, 1869 (sous le nom d'Ibn Dasta ; autre
version de cette traduction dans le Journal du Ministère de l'Edu-
cation nationale, Saint Petersbourg, t. CXL, p. 657-771).
Ibn Serapion, Kilâb 'agâ'ib al-aqâlïm as-sab'a, ms. du British Museum en
68 fol. (Add. 23379). Publ. et t r a d . partielles par G. Le Strange,
dans J R A S , 1895, p. 1-76, 255-315. Nos références s'entendent
ainsi : chiffre simple : éd. Le Strange; chiffre suivi de a (recto)
ou de b (verso) : fol. du manuscrit. L'éd. H. von Mzik («Das Kitäb
'agâ'ib al-aqâlïm as-sab'a» des Suhrâb, Leipzig, 1930) ne m'a
été accessible qu'en fin de travail, mais les références aux folios
du manuscrit s'y retrouveront facilement.
Ibrahim b. Waslf Sah, Mufrtasar al-'agä'ib, trad. par B. Carra de Vaux
(Abrégé des merveilles), Paris, 1898, à corriger d'après les remarques
faites par C. F. Seybold (cf. références au tableau des auteurs),
p. 148 sq.
Ibrahim b. Ya'qüb, Relatio Ibrählm b. Ya'kûb de itinere slavico, quae
tradilur apud al-Bakrï, publ. par T. Kowalski, Cracovie, 1946.
Ibrahim b. Ya'qüb, notices diverses sur des villes ou pays d'Europe occi-
dentale dans Qazwïnï, Ätär al-biläd (q.v.), passim. Traduction de
certaines notices dans G. Jacob, Ein arabischer Berichterstatter
aus dem 10. Jahrhundert, Berlin, 1891, 2« éd. (t. I des Studien in
arabischen Geographen, du même, q.v. ; repris plus tard [Ein
arabischer Berichterstatter (Artikel aus Qazwînîs « Athâr al-bilâd»).
Berlin, 1896, 3 e éd.], mais sous une forme confuse). Trad., avec
essai de classement, par A. Miquel, « L'Europe occidentale dans la
relation arabe d'Ibrâhîm b. Ya'qüb», dans Annales E.S.C., X X I ,
n° 5, septembre-octobre 1966. Sans autre indication, nos références
renvoient au texte de Qazwïnï; avec mention de la traduction,
à la traduction parue dans Annales.
IFAO : collections de l'Institut français d'Archéologie orientale du Caire.
IFD : collections de l'Institut français d'Etudes arabes de Damas.
Ibwän as-safä', Rasä'il, Beyrouth, 1376-1377/1957, 4 vol.

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XLVi Géographie humaine du monde musulman

Isfräq b. al-Husayn, Kitäb âkâm al-margän fl dikr al-madä'in al-mashüra


bikull makân, pubi, et trad, par A. Codazzi (« Il compendio geografico
di Ishäq b. al-Husayn»), dans Rendiconti della Reale Accademia
dei Lincei, Classe di scienze morali, storiche et filologiche, VI, n° 5,
p. 373-463, Rome, 1929.
Istabrì (al-), Kitäb al-masâlik u>a l-mamälik, pubi, par M. G. 'Abd al-'Äl
al-Hïnï, Le Caire, 1381/1961. Ancienne pubi., t. I de la BGA,
Leyde, 1927. Nos références renvoient à l'éd. Hïnï.
Jacob (G.), Ein arabischer Berichterstatter : voir Ibrahim b. Ya'qüb.
Jacob (G.), Studien in arabischen Geographen, Berlin 1891-1892, 1 vol.
en 4 fase, (le fase. 1 [p. 1-34] est constitué par Ein arabischer
Berichterstatter, q.v.).
J. As. : Journal Asiatique.
JRAS : Journal of the Royal Asiatic Society, Londres.
Jwaïdeh (W.) : voir Yâqût, Mu'gam al-buldän.
Kabhala ('U.R.), Mu'gam al-mu'allifln, Damas, 1376-1380/1957-1961,
15 vol.
Kowalski (T.) : voir Ibrahim b. Ya'qüb.
Kramers (J.H.), « La question Balbï-Istabrï et l'atlas de l'Islam», dans
Acta Orientalia, X, 1932, p. 9-30.
Kratchkovsky (I. J.), Arabskaïa geografitcheskaïa literatura, Moscou-
Leningrad, 1957. Trad, partielle par S.A.D. 'Utmän Hââim,
Le Caire, 1963. Dans nos références, la mention de l'éd. originale
est suivie, entre parenthèses, par celle de la traduction.
Kurd 'Ali (M.), Rasä'il al-bulagâ', Le Caire, 1365-1946.
Laoust (H.), La profession de foi d'Ibn Batta, Damas ( I F D ) , 1958.
Laoust (H.), Les schismes dans l'Islam, Paris, 1965.
Lazard (G.), La langue des plus anciens monuments de la prose persane,
Paris, 1963.
Lecomte (G.), Ibn Qutayba, l'homme, son œuvre, ses idées, Damas (IFD),
1965.
Lecomte (G.), «L'introduction du Kitâb adab al-kâtib d'Ibn Qutayba»,
dans Mélanges Massignon, t. I l l , p. 45-64, Damas (IFD), 1957.
Lévi-Provençal (É.), La péninsule ibérique au Moyen Age d'après le
« Kitâb ar-rawd al-mi'târ » : voir Magrûrun (al-).
Lévi-Provençal (Ë.) : voir Râzï (ar-).
Lisân al-'Arab : voir Ibn Manzûr.
Magrürün (al-), fragments de récit de voyage à Madère et aux Canaries,
conservés par Idrïsï ; traduction dans le Kitâb ar-rawd al-mi'târ,

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Bibliographie XLVII

publ. par Ë. Lévi-Provençal (La péninsule ibérique au Moyen Age),


p. 16-18 du texte arabe et 23-24 de la traduction, Leyde, 1938.
Nos références renvoient à cette édition. Autres références plus
anciennes, pour le texte d'Idrïsî, dans Kratchkovsky, trad., p. 150,
note 119. Le même texte d'Idrïsî est reproduit par Abü Hamid
al-Ciarnâtï et Ibn Fadl Allah al-'Umarï (cf. Fagnan, Extraits
inédits relatifs au Maghreb. Géographie et histoire, p. 30-31, 90-91,
Alger, 1924).
Makkï (A.), Qudâma b. ôa'far et son œuvre, thèse dactylographiée, Paris,
1955.
Maqdisî (al-), Kitâb al-bad' wa t-ta'rïh, publ. et trad. par C. Huart,
Le livre de la création et de l'histoire (faussement sous le nom d'Abü
Zayd al-Balhï), Paris, 1899-1919, 6 vol. Nos références renvoient
à la traduction ; dans les cas où la référence au texte a été jugée
indispensable, elle a été notée entre parenthèses après la référence
à la traduction.
Maqrïzî : voir Uswânï.
Marquart (J.), Osteuropäische und ostasiatische Streijzüge, Leipzig, 1903.
Mä Sâ' Allah, Kitâb al-as'är, ms. Bibl. bodléienne, Marsh 618, fol. 224 b-
230 a.
Mas'üdl (al-), Murüg ai-iahab, publ. et trad. par C. Barbier de Meynard
et J . Pavet de Courteille (Les prairies d'or), Paris, 1861-1877,
9 vol. ; nouvelle trad., sous le même titre, par C. Pellat, Paris, en
cours de publication. Nos références renvoient, par tomaison et
pagination, à l'éd. ancienne ; par §, à l'éd. Pellat (§ 1-1440, corres-
pondant à t. I à IV de l'éd. ancienne).
Mas'üdl (al-), Kitâb at-tanbïh wa l-isrâf, t. V I I I de la BGA, Leyde, 1894;
trad. par B. Carra de Vaux (Le livre de l'avertissement), Paris, 1896.
Nos références renvoient, pour des raisons de commodité, à la
traduction; dans les cas où on l'a jugé utile, on a indiqué, entre
parenthèses, la pagination du texte arabe.
Merveilles de l'Inde (Kitâb 'agâ'ib al-Hind), faussement attribué à
Buzurg b. Sahriyâr, publ. par P. A. van der Lith, avec trad. par
L. M. Devic, Leyde, 1883-1886 ; nouvelle trad. par J . Sauvaget
(posthume), aux p. 189-309 du t. I du Mémorial Sauvaget, Damas
(IFD), 1954. Nos références renvoient à cette dernière traduction.
MIFAO : Mémoires publiés par l'Institut français d'Archéologie orientale
du Caire.
Mille et une Nuits, Le Caire, 1957-1959, 13 vol.
Minorsky (V.) : voir Hudûd al-'âlam.
Miquel (A.) : voir MuqaddasI.

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XLViii Géographie humaine du monde musulman

Miskawayh, Kitäb tagärib al-umam wa ta'âqib al-himam, pubi, partielle


par de Goeje (Fragmenta historicorum arabicorum, t. II), Leyde,
1871.
Miskawayh, Kitäb tahilb al-ahläq, Beyrouth, 1961.
MRAL : Memorie della Reale Accademia dei Lincei, Classe di scienze morali.
MuhallabI (al-), Kitäb al-masälik ma l-mamälik (ou al-Kitäb al-'AzîzT),
extraits conservés dans Yäqüt, Mu'gam al-buldän, et Abü 1-Fidâ',
Géographie (qq. v.). Autres extraits dans S. Munaggid, op. cit.
Munaggid (S.), « Qit'a min kitäb mafqüd : al-masâlik wa 1-mamâlik li 1-Mu-
hallabï», dans Magallat ma'had al-mahtûtât al-'arabiyya, IV,
p. 43-72, Le Caire, 1377/1958.
Muqaddasï (al-), Ahsan at-taqâsïm fï ma'rifai al-aqâllm, t. I I I de la BGA,
Leyde, 1906 ; trad, partielle par A. Miquel (La meilleure répartition
pour la connaissance des provinces), Damas ( I F D ) , 1963 (à laquelle
renvoient nos références, lorsqu'il est fait mention de la traduction).
Autres traductions partielles indiquées chez Kratchkovsky, p. 213-
214 (211-212) ; y ajouter : J. Gildemeister, dans ZDPV, VII, 1884,
p. 143-172, 215-226 ; G. Le Strange, Description of Syria, Londres,
1886, repris et corrigé dans Palestine under the Moslems, Londres,
1890 ; C. Pellat, Description de l'Occident musulman au I V e / X e siècle,
par al-Muqaddasi, t. IX de la Bibliothèque arabe-francaise de l'Ins-
titut d'Etudes orientales de la Faculté des Lettres de l'Université
d'Alger, Alger, 1950. Sur l'éd. Ranking-Azoo, cf. trad., p. XXVI,
note 1.
Nallino (C. A.), La littérature arabe des origines à l'époque de la dynastie
umayyade, trad, par C. Pellat, Paris, 1950.
Pellat (C.), « Essai d'inventaire de l'œuvre gähizienne (Cähiziana, III) »,
dans Arabica, III, 1956, p. 147-180.
Pellat (C.), Langue et littérature arabes, Paris, 1952.
Pellat (C.), Le milieu basrien et la formation de Gâhiz, Paris, 1953.
Pellat (C.) : voir Calendrier de Cordoue, Gâhiz et Muqaddasï.
Pfaff (F.), Historisch-kritische Untersuchungen zu dem Grundsteuerbuch
des Jahjä ibn Adam, Berlin, 1917.
Prairies : voir Mas'üdi (al-).
Ptolémée, Géographie, pubi, par C. Müller, Paris, 1883-1901.
Qazwïnî (al-), A tär al-bilâd, pubi, par F. Wüstenfeld (Kosmographie, t. II),
Göttingen, 1848.
Qudâma b. û a ' f a r , Kitäb al-haräg wasinä'at al-kitàba (extraits), au t. VI
de la BGA, Leyde, 1889. Compléter avec l'éd. A. Makkï, thèse
complémentaire (dactylographiée), Paris, 1955 (cette édition, fondée
sur le ms. 1076 de la bibliothèque de Köprülü, donne uniquement
[cf. p. 1, note 6] le texte laissé de côté dans l'édition de la BGA, sans

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Bibliographie XLIX

plus reproduire que ne l'avait fait la BGA le chap. X I X du livre VII,


lequel reprend, les isnâd-s en moins, le Kitâb futûh al-buldân de
Balâdurî). Nos références sont à interpréter comme suit : chiffre
simple : texte arabe de la BGA ; mention de la traduction : traduc-
tion de la BGA ; chiffre précédé de M : éd. Makkï.
RAAD : Revue de l'Académie arabe de Damas.
Râzï (ar-) : «Description de l'Espagne», trad, par Ë. Lévi-Provençal,
dans al-Andalus, XVIII, 1953, p. 51-108.
REI : Revue des Eludes islamiques.
Reinaud (M.), Introduction générale à la géographie des Orientaux (t. I de la
Géographie d'Aboulféda ; cf. Abü 1-Fidä'), Paris, 1848.
Reitemeyer(E.), Die Städtegründungen der Araber im Islam nach den arabis-
chen Historikern und Geographen, Leipzig, 1912.
Relation de la Chine et de l'Inde (Ahbär as-Sln wa l-Hind), pubi, par
J . Sauvaget, Paris, 1948.
Rosenthal (F.), Ahmad b. at-Tayyib as-Sarahsï, New Haven, 1943.
RSO : Rivista degli Studi orientali.
Sâbustï (aä-), Kitäb ad-diyârât, pubi, par K. 'Awwâd, Bagdad, 1951.
Sahl b. Härün, Risala ilä Muhammad b. Ziyâd wa ilä banî 'ammihi..., dans
Gähiz, Kitäb al-buhalä' (q. v.), p. 16-22.
Sauvaget (J.), Historiens arabes, Paris, 1946.
Sauvaget (J.), Introduction à l'étude de l'Orient musulman, Paris, 1946, 3 e éd.
(posthume), refondue et complétée par C. Cahen, Paris, 1961.
Sauvaget (J.) : voir Relation.
Seippel (A.) : voir Gazai (al-).
Sourdel (D.), Le vizirat 'abbâside de 749 à 936, Damas (IFD), 1959-1960.
Steinschneider (M.), Die arabische Literatur der Juden, Francfort sur-le-
Mein, 1902.
St. Ist. : Studia Islamica, Paris, 1954 et suiv.
Supplément : voir Abü Zayd as-Sïrâfï.
Ta'âlibï (at-), Latä'if al-ma'ärif, pubi, par P. de Jong, Leyde, 1867.
l a b a r i (at-), Annales quos scripsit... at-Tabarl, pubi, par M. J . de Goeje,
Leyde, 1879-1901, 15 vol. en 3 t .
Tanbïh : voir Mas'ûdï.
Tanûhï (at-), al-Farag ba'd as-sidda, Le Caire-Bagdad, 1375/1955, 2 t. en
1 vol.
Taton (R.) (sous la direction de), Histoire générale des sciences, t. I, La
science antique et médiévale, Paris, 1958.
Tawhïdï (Abu Hayyân at-), al-Imta' iva l-mu'ânasa, pubi. par. Ahmad
Amin et A. az-Zayn, Le Caire, 1373/1953, 3 vol.
A n d r é MIQUEL. 4

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L Géographie humaine du monde musulman

Tawljîdï (Abü Hayyän at-), al-Muqäbasät, publ. par. H. as-Sandûbï, Le


Caire, 1347/1929.
Troupeau (G.) : voir Uswânï.
Uswânï (al-), Kitâb ahbâr an-Nûba, texte arabe dans Maqrîzï, al-Mawâ'iz
wa l-i'tibâr fl dikr al-hitat wa l-âtâr, t. III (publ. par G. Wiet), Le
Caire (M IF AO, XLVI), 1922, p. 252-265 (chap. X X X , § 2-chap.
X X X I , § 2), 267-278 (chap. X X X I I , § 1-6), 285-286 (chap. X X X I I I ,
§ 13-15), 287 (chap. XXXIV), 289-296 (chap. X X X V I , § 2) ; sur
la délimitation de ces textes, cf. p. 255, note 3, p. 256, note 10, p. 259,
note 2, p. 261, note 3 (p. 262), p. 265, note 6, p. 267, note 2, p. 286,
notes 1, 3, 7, p. 287, note 1, p. 289, note 6 ; l'auteur est cité sous son
nom aux chap. X X X , § 2, et X X X I I I , § 13, et sous la périphrase
d'« historien de la Nubie» (mu'arrih an-Nûba) aux chap. X X X I , § 2,
X X X I I , § 6 (i. f.) et XXXVI, § 2 (i. f.). Trad, partielle par
G. Troupeau dans Arabica, I, 1954, p. 276-288, correspondant aux
p. 252-264 (moins p. 257 [1. 6-9] et p. 262 [1. 1J-263 [1. 3], dont le
propos ne répond pas à la double exigence nubienne et géographique
qui a guidé le traducteur). Nos références, sans précision supplémen-
taire, renvoient au texte arabe.
Vasiliev (A. A.), Byzance et les Arabes, publ. par M. Canard et H. Grégoire,
Bruxelles, 1935 et 1950.
Warrâq (al-), extraits du Kitâb al-masälik wa l-mamâlik dans Bakrï,
Description, q.v.
WaäSä' (al-), al-Muwassä, Beyrouth, 1385/1965.
Wiet (G.) : voir Ibn Hawqal, Ibn Rusteh et Ya'qûbî.
Yahyä b. Adam, Kitâb al-harâg, publ. par T. W. Juynboll, Leyde, 1896.
Ya'qûbî (al-), Ta'rîh, Beyrouth, 1379/1960, 2 vol.
Ya'qûbî (al-), Kitâb al-buldân, au t. VII de la BGA, Leyde, 1892; trad,
par G. Wiet (Les pays), Le Caire (IFA 0), 1937. Sans indication
supplémentaire, nos références renvoient au texte arabe ; avec la
mention de la traduction, à la trad. Wiet. A noter en outre publ.
et trad, partielles par G. Marçais, H. Pérès et G. Wiet, Description
du Maghreb en 276/889, t. IV de la Bibliothèque arabe-française,
nouvelle série, de l'Institut d'Etudes orientales de la Faculté des
Lettres de l'Université d'Alger, Alger, 1381/1962.
Yâqût, Mu'gam al-buldân, Beyrouth, 1374-1376/1955-1957, 20 vol. en
5 t. ; trad, partielle par W. Jwaideh, The introductory chapters of
Yâqût's Mu'jam al-buldân, Leyde, 1959.
Yâqût, Mu'gam al-udabâ', publ. par A.F. Rifâ'ï, Le Caire, 1355-1357/
1936-1938, 20 vol.
ZDMG : Zeitschrift der deutschen rnorgenländischen Gesellschaft.
ZDPV : Zeitschrift des deutschen Palästinavereins.

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Introduction

La géographie arabe 1 est fille du califat de Bagdad : par certaines de ses


composantes, certes, elle plonge bien au-delà de l'installation des Abbassi-
des en Irak, mais, dans les faits, ne serait-ce qu'à considérer l'apparition
des premiers textes 8 , elle eût été, nous le verrons, impossible sans la
rencontre de vieux thèmes avec le double héritage de l'orient indo-persan
et de l'occident grec. Et c'est parce que la renaissance abbasside a tiré
des couvents où elle dormait l'antique science, qu'à l'heure du Moyen
Age occidental, celle-là même des serments de Strasbourg 8 , des œuvres
naissent qui vont ressusciter l'écho de voix que l'on croyait perdues.
Née des grands courants de pensée qui ont agité le siècle arabe des lumières,
la géographie du temps participe à plein de ses inquiétudes et de leur
expression ; première caractéristique : elle sera vite, autant qu'un champ
de recherches, un genre littéraire qui aura ses noms. Mais aussi, dans le
grand débat qui a présidé à sa naissance, et qui intéresse avant tout le
rôle et la place, dans le monde, de l'homme nouveau créé par l'Islam
et la conquête, elle sera, dès ses débuts, un exposé de situations humaines

1. Pour un exposé d'ensemble, ef. S. Maqbul Ahmad, dans El (2), t. II, p. 590 sq.,
a v e c bibliographie, et Kratchkovsky, op. cit.
2. Ibn Burdàfjbeh, Kitâb al-masdlik wa l-mamâlik (232/846-272/885); Ya'qubi,
Kitab al-buldûn (276/889) (pour ne parler que des œuvres qui nous sont parvenues).
3. 842 ap. J.-C.

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2 Géographie humaine du monde musulman

et les rares chapitres de ce que nous appellerions géographie physique


envelopperont au premier chef des problèmes humains 1 ; d'où sa seconde
caractéristique : en concevant ce terme au sens large, on peut dire qu'au
moins à ses débuts, la géographie arabe est tout entière géographie humaine
dans la mesure où, non contente de faire des hommes l'objet de son étude,
elle a tendance à considérer le milieu où ils vivent comme leur posant un
certain nombre de problèmes. Troisième caractéristique enfin : cette géo-
graphie du monde musulman sera, dans sa quasi-totalité, d'expression
arabe 2 ; la main qui l'écrit peut être persane 3 par exemple, il n'importe :
l'esprit qui la conçoit reste, malgré les divergences locales, parfois violentes,
éminemment représentatif de «cette conviction claire et puissante que
partagèrent tous les Musulmans du Moyen Age, de quelque origine qu'ils
fussent, d'appartenir à une civilisation arabe qui reflétait le dessein du
Créateur» 4 : sentiment qui définit, fondamentalement, cette civilisation
et explique, venant d'étrangers par la race, d'aussi remarquables monu-
ments en langue arabe que les Âtâr de Bïrûnï ou le Mu'gam de Yâqût.
Ainsi que le souligne très justement R. Blachère \ il serait faux de croire
que les diverses influences qui ont présidé à l'élaboration de la géographie
arabe ont «joué séparément et à tour de rôle». D'où la tentation, pour
éviter les redites à quoi entraînerait une étude uniquement chronologique,
de distinguer plutôt entre des tendances, à condition d'admettre que rares
sont non seulement les générations, mais même les auteurs qui ne par-
ticipent pas de plusieurs de ces mouvements. Il nous a paru toutefois
qu'à sérier ainsi les choses, on risque de les fausser tout autant. La pers-
pective chronologique en effet ne doit, dans ces débuts, être restituée ni
de façon accessoire, ni dans un cadre aussi diffus que celui des débuts du
califat abbasside en général, mais bien réintégrée à chaque instant dans
la perspective littéraire, qu'elle seule éclaire, et ramassée autour des années
décisives qui président à la naissance de la géographie. Or, dans l'incer-
titude où nous plongent parfois le mystère d'époques aussi lointaines, la
fantaisie des transmetteurs, l'adultération ou la perte d'ouvrages fonda-

1. P a r e x e m p l e le problème des mers ou des i l e u v e s et ses i m p l i c a t i o n s pour celui


d e la foi : cf. M u q a d d a s ï , trad., § 39 sq. On e x c e p t e r a les considérations d e m a t h é m a t i q u e
pure, dans la mesure où, i n t é r e s s a n t la seule science, elles sonL s a n s r é s o n a n c e dans
la c o n s c i e n c e m o y e n n e reflétée par la littérature.
2. L e s d e u x e x c e p t i o n s v r a i m e n t notables s o n t celles de Persans : l ' a u t e u r a n o n y m e
des Hudiid at-'âlam et Nâsir-i t i u s r a w : cf. infra, appendice.
3. N o t a m m e n t celle des premiers auteurs : Ibn Burdâçlbeli, Ibn R u s t e h .
4. Cette d é f i n i t i o n est de R. E t t i n g h a u s e n , La peinture arabe, G e n è v e , 1962, p. 11.
11 c o n v i e n t t o u t e f o i s de ne p a s perdre de v u e qu'elle d é f i n i t une m o y e n n e , en dehors
des m o u v e m e n t s de résistance n a t i o n a l e ( S u ' û b i y y a ) . Elle s e m b l e s u r t o u t v a l a b l e pour
la l a n g u e , d o n t la p r i m a u t é , de fait ou de droit, est dans l'ensemble i n c o n t e s t é e , au
m o i n s dans t o u t e la période d e s d é b u t s du califat abbasside.
5. EGA, p. 14. P o i n t de v u e d u même ordre dans J. M. A b d - e l - J a l i l , Littérature,
p. 136-137.

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Introduction 3

m e n t a u x 1 , une chose au moins est sûre : au témoignage des écrivains


e u x - m ê m e s I b n Hurdâdbeh est bien, par son propos, le premier géo-
graphe 3, le premier écrivain à lancer dans le siècle le nouveau genre de
l'étude des pays. Si l'on admet que ce phénomène décisif eut lieu autour des
années 236-267/850-880 4 , on se place dès lors à une époque où les grands
mouvements de la pensée future viennent d'être tracés, les grandes options
proposées. Trois facteurs décisifs vont peser sur l'avènement de l'esprit
géographique : le premier, qui porte ici les fruits des lumières du siècle
d'al-Ma'mûn (199-218/813-833), c'est, des années 205/820 à 256/870,
l'apogée de la grande école des traducteurs de Bagdad. 6 Le second, c'est
la vigueur des disciplines traditionnelles et notamment de l'histoire 6 ,
le troisième, enfin, le problème posé, autour des deux grands noms de
Gâhïz et d'Ibn Qutayba 7 , de la formation des élites et des esprits. Ce
n'est qu'une fois passés en revue les éléments de ce cadre chronologique
qu'on pourra aborder l'étude des différents courants de la géographie
jusqu'au milieu du xi e siècle après J.-C. 8

1. EGA, p. 9.
2. Cf. Mas'ûdî, Tanblh, p. 109 ; Muqaddasï, trad., 5 10 sq.
3. Les auteurs géographiques citent bien Gâhi? (cf. Muqaddasï, |trad., § 13 bis),
mais c'est un polygraphe qui s'occupe, à l'occasion, de géographie : sur le problème,
cf. infra, chap. II. E t du reste, Gâhi? mourant en 255/868, le problème n'est pas modifié
fondamentalement quant aux dates. On ne tient, ici non plus, aucun compte dei
astronomes ni des cosmographes purs.
4. La première version du Kitâb al-masdtik est de 232/846 et sa mise au point
définitive de 272/885. Nous aurons l'occasion de revenir (cf. infra, p. 90) sur le problème
posé par ces deux versions.
5. Cf. infra, chap. I. Pour la plupart chrétiens non bagdadiens de naissance, mais
en relation constante avec le califat : cf. Abd-el-Jalil, op. cit., p. 133, et R. Arnaldez,
« Sciences et philosophie dans la civilisation de Bagdad sous les premiers 'Abbâsides >,
dans Arabica, IX, 1962, p. 357 sq.
6. Ibn Sa'd meurt en 230/845 et Balàduri en 279/892.
7. Morts respectivement en 255/868 et vers 270-276/883-889.
8. Nous retrouvons ici un des repères fondamentaux de R. Blachère dans sesExtraits.

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SAVANTS ET ÉCRIVAINS VIE RELIGI

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HISTOIRE GÉNÉRALE
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CHAPITRE I

Aux
sources de la géographie arabe :
les sciences nouvelles
et les sciences traditionnelles

La mathématique de la Création

C'est un fait reconnu qu'aux origines de la géographie arabe, la recherche


spéculative occupe une place importante. 1 Est-ce bien le lieu, dira-t-on,
d'oublier un propos qui tient avant tout à l'étude de l'homme pour des
préoccupations d'un autre ordre ? Les choses ne sont pas si simples, car
ici, la géographie des étoiles mérite mieux qu'une sèche mention. D'abord,
on peut se demander, comme nous le ferons, si les Arabes auraient su

1. Cf. Heinaud, Introduction, passim; Blachère, Extraits, p. 13-14; S. Maqbul


Ahmad, « Djughrâflyâ », dans El (2), t. II, p. 592. Sur l'astronomie, cf. Nalllno, s.p.,
dans El, t. I, p. 505-508 ; du même, 'Ilm al-falak, Le Caire, 1911-1912 ; P. Duhem,
Le système du monde, passim ; L. A. Mayer, Islamic astrolabists and their works, Genève,
1956; Kratchkovsky, p. 91 sq. (98 sq.) ; W. Hartner, « falak», dans El (2), t. II,
p. 780-782.

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8 Géographie humaine du monde musulman

regarder la terre sans en avoir auparavant trouvé la raison dans le ciel.


Ensuite, l'esprit ségrégatif et l'ordre parcellaire de notre siècle ne sont pas-
de mise avec l'ambition totalisante des savants du Moyen Age, pour qui
le savoir ne se dissocie pas. E t enfin, quand nous serons, beaucoup plus
tard amenés à pénétrer les mentalités telles qu'elles se font jour à travers
les pages de nos auteurs, nous verrons quelle place y tiennent la distri-
bution du monde et la représentation qu'ils se font de la terre en son sein.
Pour toutes ces raisons, et ce dès les origines, il n'est pas de géographe,
s'il se pique de sérieux, qui ne commence son exposé sans sacrifier à cette
recherche royale par quoi l'homme repense le dessein du Créateur.
Un mot ici pour rappeler les origines de la géographie astronomique
chez les Arabes. Au sens rigoureusement scientifique du terme, celle-ci
est venue de l'étranger. 2 Les traductions hindoues et persanes qui, en
initiant Bagdad au système du sindhind et du zlg3, donnent le branle à
l'astronomie arabe, remontent sans doute au dernier quart du v m e siècle
de J.-C. ; il semble toutefois qu'au moins au niveau de la formation des
savants, cette influence a dû cesser de jouer un rôle de premier plan 4
dès que la nouvelle venue, la grecque, a pris le relais, on sait avec quelle
puissance. La première version arabe de YAlmageste de Ptolémée a sans
doute vu le jour autour de l'an 800 6 ; suivront bientôt, aux mains des
traducteurs célèbres que furent Hunayn b. Ishâq, Tâbit b. Qurra. Qustâ
b. Lûqâ et tant d'autres 8 , la Géographie du même Ptolémée, ses Tables,
ses Hypothèses des planètes et son Planisphère ; de Théon d'Alexandrie,
les Tables ; de Marin de Tyr, la Géographie ; d'Aristarque, d'Autolycus,
de Théodose, d'Ammonius, d'Hypsiclès et de leurs pareils, divers traités
sur les planètes. A partir de ces traductions éclosent à leur tour les œuvres

1. D a n s le v o l u m e q u i fera suite à celui-ci.


2. Cf. Nallino, d a n s El, loc. cit. : on e x c e p t e r a bien e n t e n d u de notre p r o p o s l e s
c o n n a i s s a n c e s p o p u l a i r e s d'astronomie p r a t i q u e .
3. D u sanscrit siddhânta (traité d'astronomie) et du p e r s a n zlg (table a s t r o n o m i q u e ) ;
cf. N a l l i n o , op. cit.
4. Elle se c o n s e r v e s o u s la forme de s u r v i v a n c e s isolées dans la masse des d o n n é e s
h e l l é n i s t i q u e s ; e n littérature au contraire, le t h è m e de la science a s t r o n o m i q u e h i n d o u e
laissera u n s o u v e n i r v i v a c e : cf. Relation, § 7 2 ; Gâhi?, Risâla fi manâqib at-Turk,
p. 3 8 , 43-46 et passim.
5. Cf. Nallino, d a n s El, t. I, p. 506 ; Mas'ûdï, Prairies, t. V I I I , p. 2 9 1 - 2 9 2 .
(i. La grande g é n é r a t i o n de H i m a v n , f o r m é e autour du bayt al-hikma d ' a l - M a ' m ù n ,
f o n d é e en 2 1 7 / 8 3 2 . H u n a y n m e u r t en 2 6 0 / 8 7 3 , Q u s t â en 3 0 0 / 9 1 2 (mais, né e n 2 0 5 / 8 2 0 ,
11 a sans d o u t e p r o d u i t à partir des années 2 3 0 - 2 3 5 / 8 4 5 - 8 5 0 ) ; T â b i t v i t de 2 2 1 / 8 3 6 à
2 8 8 / 9 0 1 . Il f a u d r a i t citer encore Y a h y à b. M â s a w a y h i , m o r t en 2 3 4 / 8 5 7 , I s h â q b.
H u n a y n , l é g è r e m e n t postérieur puisqu'il m e u r t e n 2 9 8 - 2 9 9 / 9 1 0 - 9 1 1 . Sur le p r o b l è m e
des traductions syro-arabes, cf., après les t r a v a u x de R y s s e l et de T k a t s c h , celui d e
K h a l i l Georr : Les Catégories d'Aristote dans leurs versions syro-arabes, Damas ( I F D ) ,
1 9 4 8 , p. 1 - 3 2 , 3 8 7 sq. (bibliographie). A n o t e r , au chapitre de la géographie, le rôle d e
p i o n n i e r q u e s e m b l e avoir joué, parmi les t r a d u c t e u r s s y r i a q u e s , J a c q u e s d ' E d e s s e
(p. 27).

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Aux sources de la géographie arabe 9

nouvelles de la première génération d'astronomes bagdadiens, pléiade


de noms d'où émergent ceux de Muframmad b. Musa al-Uuwârizmï, mort
vers 232/846, de Fargânï, notre Alfraganus (mort après 247/861) et
d'Abù Ma'Sar (Albumasar, mort en 272/886). 1 Nouvelles, à vrai dire,
ces œuvres ne le sont guère sur le plan théorique a , les auteurs reprenant
pour leur compte bon nombre des idées des vieux maîtres, et notamment
la cosmographie ptoléméenne des cercles intérieurs et des épicycles or-
donnés autour d'une terre immobile au centre du système. 3 Le mérite
des Arabes se situe, nous le verrons bientôt, sur un autre plan que celui de
la théorie pure * ; mais, avant que de la quitter, force nous est de poser
le problème de ses relations avec la géographie arabe à ses origines. A ne
considérer que les intentions, on peut déjà avancer que c'est dans les étoiles,
par une méditation sur l'ordre du monde dont notre globe est le noyau »,
que la géographie de la terre a voulu se fonder en droit. « Dieu, écrit Ibn
Rusteh », n'a pas laissé cette mission [de l'étude des astres] en monopole
à ceux qui s'estiment satisfaits en jetant un regard sur le ciel et ses astres,
pour constater que ceux-ci se cachent de jour et sont visibles de nuit,
et distinguer les points de leur lever et de leur coucher. Tel n'est pas le
dessein essentiel de Dieu, et ce ne serait pas combler ses désirs que de se
contenter d'observations aussi vagues, qui ne mènent pas à la science de
la causalité et ne donnent même pas la notion d'une cause quelconque... 7
P a r conséquent, les astronomes se sont conformés à la volonté de Dieu...
On s'éloigne de Dieu, on cherche à échapper à sa bonne direction en négli-
geant de consacrer sa pensée, son cœur, son action, ses regards à la création
des cieux et de la terre. » C'est peu toutefois que, par de tels propos, où
passe l'écho des luttes entre une soif ardente de connaître et une ortho-
doxie inquiète 8 , la géographie ait voulu se donner une raison de vivre :
elle a trouvé aussi, dans cet exposé nombré de la création, de quoi projeter

1. Pour ne parler bien entendu, et ce sur le plan des œuvres théoriques seules, que
des premiers auteurs ; sinon, il faut aussi songer à d'autres grands noms, notamment
à Battânï (Albatenius), mort en 317/929. A noter qu'Abu Ma'Jar est connu surtout
c o m m e astrologue : cf. infra. Sur ces astronomes, cf. les articles de \'E1, s.v., et les
ouvrages ou articles déjà cités. On n'omettra pas enfin que les traducteurs, Tâbit b.
Qurra notamment, ont composé eux aussi des traités théoriques. Bon exemple de ces
œuvres avec The astronomical tables of al- Khwârizml (cf. bibl.).
2 . Sauf peut-être par la systématisation de l'emploi des procédés trigonométriques,
où survit sans doute une influence indienne.
3. Place faite, toutefois, à la théorie d'un mouvement de la terre autour de son a x e :
I b n Rusteh, p. 23, i.f. -24 (cf. Nallino, dans El, t. I, p. 507 [21, 1. 24-26).
4. Pour l'astronomie s'entend. On ne dira rien ici des autres disciplines mathéma-
tiques, qui n'entrent pas dans notre propos.
5. «Le jaune dans l ' œ u f « : Ibn Hurdâdbeh, p. 4 ; Ibn Rusteh, p. 8 ; Ibn al-Faqîh,
p. 4 ; Muqaddasî, p. 58, etc.
6. Trad., p. 4-6 (citation de Sarabsï : sur celui-ci, cf. infra, p. 78-79).
7. Sur cette conception de la science, cf. infra, p. 200.
8. Cf. infra, chap. II.

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10 Géographie humaine du monde musulman

ici-bas l'ordonnance rigoureuse du ciel. Qu'on voie dans le nombre une


simple méthode de la magie traditionnelle 1 ou, avec Lévi-Strauss, une
constante quasi-instinctive de notre nature, une systématique de l'univers
qui est un peu comme « l'ombre» de la science, on constate qu'au départ
la géographie arabe, dans la présentation d'ensemble qu'elle fait de la
terre 2 , opère par le même esprit de classement numérique qui préside
à la connaissance du cosmos, et la répartition des terres habitées ou des
climats, les chiffres qui ponctuent la description de la planète reflètent
bien le même tempérament distributif que la science des étoiles. 3
Il reste que l'étude du globe va bien au-delà des termes que lui assigne
la prière d'Alexandre 4 , de la simple projection ici-bas des « distributions
calculées » et des « vérités mathématiques » de l'univers. Au départ en
effet, le développement des thèmes géographiques proprement dits est
justiciable de deux tendances : l'une, linéaire et diachronique si l'on veut,
représente le passage normal de l'astronomie pure à la cartographie ;
l'autre, d'ordre synchronique, nous rappelle ce qui appartient en propre
à ce siècle, et que cette science porte la marque de celles qui naissent ou,
pour certaines, prennent leur essor au même instant.

Les sciences de la terre : la géodésie, l'astrologie et l'élaboration du genre


cartographique de la sûrat al-ard

Par une idée chère aux héritiers de la science grecque, il n'est pas de
recherche fondamentale qui ne trouve, sous la forme de dérivées ou de com-
posantes ( f u r û ' ) , son application dans les faits. 6 L'astronomie se subdi-
vise ainsi, aux yeux des savants arabes du Moyen Age, en un certain nom-
bre de disciplines, dont certaines lui appartiennent en propre et d'autres,
au contraire, lui sont communes avec la géométrie. C'est à cette seconde
espèce qu'il convient de rattacher la « science de l'astrolabe», notre géo-
désie, qui fut, on le sait, une des gloires les moins discutables de la pensée
arabe au Moyen Age. 9 Mais l'appréciation exacte des mesures de la terre
et de sa position dans l'univers n'allait pas toutefois sans la volonté d'en

1. Rapprocher de cette mentalité la mystique du nombre dans la cosmologie cora-


nique, notamment les sept cieux et les sept terres : cf. références de Toufy Fahd, dans
La naissance du monde, Paris, 1959, p. 250 sq.
2. Cf. par exemple Ibn Rusteh, p. 15-22 ; Muqaddasï, trad., § 97 sq.
3. Formule caractéristique chez Ibn Rusteh, trad., p. 19 : « Les villes de la terre
sont, dit-on, au nombre de 21 600, nombre égal à celui des minutes de la sphère ».
4. Cf. Ibn Rusteh, p. 5.
5. Cf. par exemple Avicenne, Épltre sur la classification des sciences (Aqsâm al-'ulâm)
et la VI e partie d'Ibn Baldûn, Muqaddima. Pour une vue d'ensemble du problème
chez les Grecs, cf. P. Duhem, Système, t. II, 1914, p. 71.
6. On sait que c'est en astronomie pratique (cf. la mesure d'un arc de méridien sous
al-Ma'mûn) que se solde l'apport le plus positif de l'astronomie arabe. Cf. Nallino,
dans El, t. I, p. 505 sq.

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Aux sources de la géographie arabe 11

éclaircir aussi la destinée : on s'étonnera peut-être de voir figurer ici, avec


l'astrologie, une démarche de l'esprit à laquelle nous refusons aujourd'hui
et le nom de science et, partant, tout droit à se dire représentative d'une
quelconque réalité terrestre ; mais dans l'Antiquité et au Moyen Age,
l'astrologie, branche de la science des astres, était comme elle soumise à
des lois. 1 Pour le sujet qui nous occupe, cette considération est d'une
importance capitale, dans la mesure où c'est par l'astrologie que s'opère
l'intégration de l'homme et des êtres vivants au système de l'univers :
en établissant entre eux et l'ordre du monde un ensemble très étroit de
relations, l'astrologie ouvrira la voie à un chapitre essentiel de la science
géographique, celui des rapports des créatures au milieu qu'elles occupent.
A l'origine toutefois, et pour rester dans la perspective où nous nous
sommes placé jusqu'ici, ces relations s'ordonnent dans un cadre strictement
astrologique, que Mas'ûdï trace assez bien lorsque, rappelant des données
désormais traditionnelles, il place chacun des sept « climats» 2 sous l'in-
fluence d'une planète et que, ébauchant à travers certains exemples une
loi d'adaptation à l'environnement astral, il conclut 3 : « D'après certains
astrologues, chaque partie de la terre se rapporte à une partie de la sphère
et en reçoit son caractère propre. Des parties de la sphère, les unes, en effet,
sont éclairées, les autres obscures, celles-ci parlent avec éclat, celles-là
sont muettes, les unes émettent des sons, les autres sont creuses, et elles
ont encore d'autres qualités variables dans chaque degré. C'est pourquoi
le langage des habitants de chaque pays varie selon les influences avanta-
geuses ou funestes qui y dominent ; c'est aussi pourquoi les hommes par-
lant une même langue ont une prononciation et des intonations particu-
lières à chacun d'eux ».4 Ailleurs encore, reprenant l'idée maintes fois
exploitée par Cràhiz 6, selon laquelle la couleur de la peau est en rapport
avec l'influence du soleil lors de la formation de l'embryon 6 , il déclare :
« Chez eux (les peuples de l'Afrique sub-équatoriale), la chaleur est in-
tense, l'humidité rare ; ils sont noirs de teint, ont les yeux rouges, un natu-
rel emporté ; car l'atmosphère est enflammée et les enfants se développent
tellement dans la matrice que leur teint en est brûlé ; leurs cheveux sont
crépus par l'effet des radiations de la chaleur sèche ; c'est ainsi que les
cheveux lisses qu'on approche du feu se contractent d'abord, puis se

1. Mas'ûdï, Tanbih, trad., p. 19-20, explique les rapports des deux sciences. Sur
l'astrologie chez les Arabes, cf. Nallino, dans El, t. I, p. 502 sq.
2. Tanbih, trad., p. 54. Sur l'interprétation du mot «climat», cf. ci-après.
3. Ibid., p. 47.
4. Une illustration exemplaire en est donnée (p. 55 sq.) par le ciimat médian, le
quatrième, celui de l'Irak et de Babylone, auquel sa position confère un rôle primordial
dans le monde et dont les habitants, en vertu du même principe, donnent de la per-
sonne humaine une image idéalement composée.
5. Cf., entre autres passages, Hayaivân, t. III, p. 245 ; t. V, p. 35-3G.
ti. Tanbih, trad., p. 40.

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12 Géographie humaine du monde musulman

c o u r b e n t o u se t o r d e n t e n b o u c l e s à m e s u r e q u ' o n les p o r t e p l u s p r è s d u
foyer ou qu'on les en éloigne.»
A i n s i s ' é l a b o r e p e u à p e u ce q u e l'on a a p p e l é la f o r m e o u r e p r é s e n t a t i o n
d e la t e r r e (sûrat al-ard), g e n r e i n c e r t a i n q u i j u x t a p o s e les d o n n é e s m a t h é -
m a t i q u e s d e l ' a s t r o n o m i e a p p l i q u é e e t la « science, d e s c l i m a t s ». 1 G e n r e
i n c e r t a i n , dis-je, car, d a n s l ' é t a t a c t u e l d e n o s c o n n a i s s a n c e s , c e t t e c a r t o g r a -
phie® s e m b l e a v o i r t r è s t ô t , d a n s s e s d e u x c o m p o s a n t e s f o n d a m e n t a l e s
d e la g é o d é s i e e t d e la r é p a r t i t i o n a s t r o l o g i q u e d e s c l i m a t s , r e f u s é d e s ' e n
t e n i r à la t h é o r i e p u r e . E n ce qui c o n c e r n e , t o u t d ' a b o r d , la s c i e n c e d e s
m e s u r e s d e la t e r r e e t de la r é p a r t i t i o n de ses d i f f é r e n t s é l é m e n t s o n
c o n s t a t e qu'elle f a i t place, m ê m e de f a ç o n rudimentaire, à des considéra-
t i o n s d e p h y s i q u e n a t u r e l l e q u i n e s o n t p e u t - ê t r e à l e u r tour, a u m o i n s à
l ' o r i g i n e , q u e l ' a p p l i c a t i o n , a u x d o n n é e s n o u v e l l e s , d e s t h è m e s d e la m é c a -
n i q u e . * E t déjà, p a r là m ê m e , s o n t f i x é e s les l i m i t e s d e la p e r s p e c t i v e e n v i -
s a g é e : car — s a n s p a r l e r de t a n t d ' a u t r e s sujets, si é l o i g n é s de l ' a s t r o n o m i e
p u r e e t p o u r t a n t p r é s e n t s c h e z les t o u t p r e m i e r s c a r t o g r a p h e s 6 — r e c o n -

1. Il faut entendre ici le mot au sens]du grec xÂÎtioc, dont les Arabes ont fait iqllm :
inclinaison de la terre vers le pôle à partir de l'équateur, d'où : climat, région, zone
terrestre en rapport avec l'astre influent. L'idée est connue aussi des Persans, mais
les keSivar iraniens, bien qu'ils soient sept eux aussi, sont des entités politico-ethniques
( R û m , Inde, Chine, etc.) et non plus géodésiques. Cf. T. H. Weir, « iklïm dans El,
t. II, p. 488-489.
Le titre célèbre de Kitâb sûrat al-ard s'applique aux traductions de la Géographie
de Ptolémée (dont une de Tâbit b. Qurra : cf. Nallino, commentaire de Battànî, Opat
astronomicum, p. 210-211) et aussi à ses adaptations, dont la principale consiste, dans
la répartition des lieux par climats, à ajouter à la nomenclature ptoléméenne les prin-
cipaux toponymes arabes : le type de ces ouvrages reste Huwârizmï, Kitâb fûrat
al-ard (cf. bibl. et C. A. Nallino, « al-tjuwàrizmï e il suo rifacimento délia Geografia di
Tolomeo », dans MRAL, série V, t. II, 1894-1895, p. 3-53) et le chap. VI de Battânl,
Opus astronomicum (éd. Nallino), un peu plus tardif il est vrai.
2. Cartographie en effet, en ce sens que cette recherche nouvelle se borne à donner,
en ses lignes essentielles, une image graphique du passage de notre globe, le texte,
si texte il y a, n'étant guère que le commentaire technique du dessin : tel est le cas
de tjuwârizmï, dont le Kitâb apparaît comme la consignation, dans un texte, des
données graphiques de l'atlas élaboré par les savants du règne d'al-Ma'mûn, tel est le
cas aussi de Balbî : cf. Muqaddasi, p. 4 (trad., § 12); J. H. Kramers, «La question
Balbî-Irtabri e t l'atlas de l'Islam», dans Acta Or., XI, 1932, p. 9-30. Huwàrizmî, qui
juxtapose le Kitâb et des traités d'astronomie pure, est un des exemples les plus inté-
ressants, mais on voit que la tendance est vivace, puisqu'on la retrouve encore chez
Balbî (cf. infra, chap. III). Sur les aspects techniques de la cartographie arabe, cf.
K. Miller, Mappae arabicae, Stuttgart, 1926-1927, 3 vol.
3. Par exemple, les évaluations, remontant à Ptolémée, des distances maritimes
et terrestres ou du nombre des îles de la mer Orientale (1378 clans Géographie, VII, 4;
1370 chez Ilm Rusteh [p. 81} et lîaLlâni (p. 2(>|), la configuration générale des
mers aussi (cf. Nallino, commentaire de Battâni, Opus astronomicum, p. 166 sq.).
4. Rapport des masses terrestres et aquatiques dans l'équilibre du globe, mouvement
des fleuves, phénomènes d'attraction, marées : un bon exemple dans Tanbïh, p. 45-46.
5. Nous savons que Huwàrizmï lui-même fait place dans son œuvre à des thèmes
d'adab (sur ce mot, cf. chap. II) : cf. la classification des édifices les plus somptueux

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Aux sources de la géographie arabe 13

naître l'élément étranger qu'est la mécanique revient à constater que,


si l'astronomie peut donner naissance à une géodésie, au sens large du
terme, ce n'est pas d'elle seule, en vertu d ' u n e espèce de nécessité interne
qui ferait sortir la nouvelle science t o u t armée des carnets des savants.
Le retour au point de vue synchronique, à un examen, m ê m e rapide, des
autres disciplines dont l'éclosion ou l'essor accompagnent les premiers bal-
butiements de la science géographique s'impose d ' a u t a n t mieux que cette
géodésie elle-même, si tributaire qu'elle reste de l'astronomie pure,
n'échappe pas à la coloration particulière de son siècle : d'abord, le déve-
loppement établi, qui la fait dériver de l'astronomie, m ê m e s'il est dans
l'ordre naturel des choses a été considérablement facilité, dans le cas
précis qui nous occupe, p a r la traduction, parallèlement aux traités d'as-
tronomie pure, des Géographies de Ptolémée et de Marin, qui ont pu pré-
figurer assez bien, aux y e u x des savants arabes du m e / i x e siècle — et ce
non plus de façon théorique, mais dans la pratique, le poids de l'autorité
et de la raison aidant — les voies dans lesquelles pouvaient s'engager
les techniques de présentation de la t e r r e . 2 II convient de noter, d ' a u t r e
part, que cette curiosité pour l'astronomie appliquée n'est pas quelque
chose d'artificiellement plaqué sur les productions du siècle, d'imposé d u
dehors à la mentalité des contemporains : bien au contraire, elle recoupe u n
goût du concret et de l'observation empirique des astres déjà signalé. 8
Enfin, l'intérêt porté à la géodésie s'explique, t o u t a u t a n t q u e dans u n
prolongement naturel de l'astronomie pure, par des considérations reli-
gieuses : il importe, à u n e c o m m u n a u t é désormais épandue très loin a u
dehors de son territoire d'origine, de connaître assez bien la configuration
générale du globe pour y trouver, aux heures canoniques, la direction de
la prière. 4 P o u r toutes ces raisons, et une fois la p a r t faite au rôle géné-
rateur de la m a t h é m a t i q u e astronomique pure, il convient de réintégrer

au monde, reprise par Ibn Rusteh, p. 83, et, dans le Kitâb (éd. von Mzik, p. 106, 108),
le thème des sources et du delta du Nil : ces notations restent toutefois très rares e t
sèches, et n'enlèvent rien à la présentation mathématique et sévère de l'ouvrage.
1. Il faudrait, en tout état de cause — ce qui n'est pas le lieu ici — reposer le pro-
blème aux origines, dans le cadre de la science grecque.
2. Sur l'absence de l'œuvre de Strabon parmi ces traductions, cf. infra, p. 270.
3. Cf. Nallino, dans El, p. 505-506. Cet intérêt et les nécessités de la communauté
nouvelle expliquent, comme on l'a dit (cf. p. 12, note 1), que ces oeuvres juxtaposent,
dans la répartition des climats, une nomenclature de tradition ptoléméenne et celle
des lieux les plus célèbres d'Arabie : un exemple avec tJuwârizmï, introd. de von Mzik,
p. I X - X .
4. Cf. Schoy, «kibla», dans El, t. II, p. 1045-1047. Muqaddasï illustre assez bien
la façon dont s'est développée cette science de la qibla. Venant plus d'un siècle après
les premiers géographes, il ne la mentionne plus au nombre des rubriques qui composent
la science géographique totale (trad., § 2) ; la question de la qibla ne réapparaît que
dans son cadre d'origine, c'est-à-dire dans le chapitre réservé à la description géné-
rale du globe et des « climats» (trad., § 95).

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14 Géographie humaine du monde musulman

la géodésie au grand ensemble des sciences de la terre qui se sont dévelop-


pées dans le même cadre historique.
La même remarque vaut pour l'astrologie, la seconde des deux compo-
santes de la sûrat al-ard. L'exemple de l'influence solaire prouve bien
l'incapacité de cette recherche à se satisfaire de conditions idéales : dans
le même contexte, à côté de l'idée fondamentale de la conjonction se
fait jour celle des effets non plus du soleil en tant qu'astre, mais du phéno-
mène physique du rayonnement. Et ainsi, de même que les considérations
propres au siècle et l'observation concrète de la conformation du globe
viennent tempérer, dans la géodésie, ce que la science des sphères peut
avoir de trop schématique, de même la physique de la terre vient proposer
à l'astrologie un système de relations plus naturelles entre la vie et le
milieu où elle se développe : la relation perçue, étudiée, de l'homme à la
nature prendra le pas sur la relation théorique de l'homme à son astre.
Si donc la cartographie de la sûra, sous ses aspects géodésiques et astro-
logiques, joue un rôle fondamental dans l'élaboration de la géographie
arabe, c'est, au total, beaucoup moins par l'importance de ses thèmes 2
que comme moteur et cadre des recherches dont il nous faut maintenant
parler.

Les sciences de la terre : la physique du globe

L'étude du milieu physique, qui vient doubler, puis reléguer à l'arrière-


plan la climatologie 3 théorique des cartographes, a pour elle quelques
grands noms et un programme. Les œuvres d'Aristote, d'Apollonius de
Tyane, de Zosime, et tant d'autres disparues 4 couvrent un domaine fort
vaste, où se mêlent la météorologie, l'hydrographie, l'orographie, la pédo-
logie et la minéralogie, cette dernière avec sa dynamique, l'alchimie. 5

1. Théorie générale de l'influence des planètes mâles ou femelles (p. 38) et parallé-
lisme du feu interne des entrailles, qui opère la maturation de l'embryon, avec le feu
solaire (p. 11).
2. Quelques pages à peine dans les traités de masälik wa l-mamâlik comme ceux
d'Ibn Hawqal ou Muqaddasï.
3. Au sens défini plus haut, p. 12, note 1.
4. Cf. M. Steinschneider, Die arabischen Übersetzungen aus dem Griechischen, Leipzig,
1889-1893, 2 vol., et les articles de \'EJ, notamment : R. Walzer, « Aristütälis », EI (2),
t . I, p. 651-654 (documentation bibliographique très abondante) ; M. Plessner, « Balï-
nûs », ibid., p. 1024-1026 ; sur Zosime le Panopolitain, cf. bibl. par C. Pellat, Le Livre
des avares, p. 345.
5. Sur cette dernière, cf. E. Wiedemann, « kïmiyâ' », dans El, t. II, p. 1068-1076
(avec bibliographie, mais compléter avec J. Ruska, « Alchemy in Islam », dans Islamic
Culture, X I , 1937, p. 30-36 ; « Arabische Alchemie », dans Archeion, X I V , p. 425-535) ;
cf. également P. Kraus, « Djâbir b. Hayyân», dans El (2), t. II, p. 367-369. Sur la
météorologie (traductions d'Aristote et de Théophraste), cf. B. Lewin, « al-âthâr
al-'ulwiyya », dans El (2), t. I, p. 758-759.

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Aux sources de la géographie arabe 15

Le programme de cette recherche relative au milieu, il est, au sein d ' a m b i -


tions plus vastes, tracé par ô â h i z vers les années 227-230/842-845, d a n s
1t Kitâb at-tarbï' ma t-tadwïr1, lorsque l'auteur demande « depuis q u a n d
ont paru les montagnes, et les eaux coulé des collines ; quelle est la plus
ancienne, des vallées de Bactres, du Nil, de l'Euphrate... ; d'où vient la
terre de ces vallées, d'où l'argile qui s'étend du pied des montagnes à leur
sommet ; quelles mers elle a emplies, quelles dépressions comblées, et
combien de terre s'est ainsi formée, combien de sources ont vu le jour... 2 ;
quelle était la n a t u r e de l'eau a u x origines, aux t o u t premiers t e m p s
qu'elle était versée dans son réceptacle; si c'était une nappe (bahr) sau-
mâtre, qui se changea ensuite en eau douce et limpide, ou une eau douce
et limpide qui se changea en une nappe s a u m â t r e » . 3 Q u a n t à Mas'udï,
il déclare : « Les climats des lieux diffèrent même s'ils ont, comme nous
l'avons dit, des latitudes ou d ' a u t r e s conditions communes, par suite de
circonstances particulières. P a r exemple, s'il y a des vapeurs froides dans
les profondeurs de la terre, et qu'elles apparaissent au dehors en certains
lieux, alors m ê m e que ces lieux sont soumis à des planètes dont l'influence
est chaude, l'influence du froid de la terre y domine et détruit l'action des
astres ». 4 L ' o n a ainsi « diversifié les pays en quatre manières : premiè-
rement par contrées, deuxièmement par l'élévation ou la dépression des
lieux, troisièmement par leur proximité des chaînes montagneuses ou des
mers, quatrièmement par la n a t u r e du sol en chaque lieu ». 5 E t Mas'udï
de conclure : « Le caractère de chaque lieu s'imprime sur ce qui y vit» 6 ,
car « les effets et influences des lieux sur le t e m p é r a m e n t varient sous
trois r a p p o r t s : avec l'abondance des eaux, avec la qualité des bois, avec
l'altitude ou la dépressitude (sic) du lieu ». 7
Y a-t-il, d a n s ces conditions, étude désintéressée des phénomènes n a t u -
rels, je veux dire en eux-mêmes et pour eux-mêmes ? Il f a u t répondre p a r
la négative. A l'heure en effet où s'élabore ce qu'on peut appeler le nouvel
esprit scientifique du i n e / i x e siècle, l'ensemble des phénomènes physiques
prend sa place, à la f a v e u r des traductions du grec, dans le réseau serré des
implications qui relient les unes aux autres les composantes de l ' u n i v e r s . 8

1. P. X I I de l'introd. de C. Pellat. Un autre programme de connaissances, mais


plus sujet à caution, étant donné les incertitudes quant à la date de composition et
au genre de l'œuvre, est donné par l'interrogatoire de la sage esclave Tawaddud des
Mille et une Nuits (cf. infra, p. 39). Sur le Tarbï, cf. infra, chap. II.
2. P. 26.
3. P. 29. Cf. encore, entre autres questions, le débat entre l'explication mytholo-
gique et l'explication mécanique de la marée (p. 91).
4. Tanblh, trad., p. 68.
5. Ibid., p. 46.
6. Ibid., p. 47.
7. Ibid., p. 46.
8. Cf., sur ces constructions d'ensemble, P. Duhem, op. cit. ; Browne (cité infra,
p. 16, note 6), p. 130.
A n d r é MIQUEL. 5

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16 Géographie humaine du monde musulman

Rien, comme nous le disions en commençant, qui soit moins parcellaire


que cette science, rien non plus qui soit aussi dynamique : chaque être,
chaque phénomène y sont le résultat d'un jeu de forces où interviennent
les influences des astres et des quatre éléments fondamentaux. L'étude de
l'apparence extérieure et mobile du monde est donc, en dernière analyse,
celle de la vie : ces minéraux qui se transmuent, ces tempêtes qui sont la
bile de la mer 1 et cet homme enfin, qui est la merveilleuse réduction du
macrocosme, participent tous de ce monde en travail. Un des géographes,
comme on le dira, les plus pénétrés de ce nouvel esprit 2 , Ibn Rusteh,
évoquera, pour clore un de ses plus beaux passages, cette harmonie de forces
ordonnée par le mystère imprescriptible de la force souveraine 3 : « Tous
les astres partagent avec le soleil une influence sur les climats, sur la spécia-
lisation des individus et des espèces, sur la formation de chaque individu
et ses conditions d'existence, suivant la nature des localités et la situation
de leurs habitants, et tous les phénomènes qu'on peut y observer. Mais
outre son action sur les climats, le soleil concourt à la formation des indivi-
dus et des êtres animés, ainsi que des mélanges variés, comme les groupes
urbains, le caractère, les mœurs, les religions, les mines, les plantes, et la
naissance d'un être vivant, avec la permission de Dieu ».

Les sciences de la terre : les êtres uivants

Sauf la réserve faite plus haut 4 , l'étude de l'être animé est ainsi la plus
complexe, la moins théorique 5 qui soit : au premier rang, la médecine 9 ,
déjà illustrée par la rencontre de la Grèce et de l'Orient à Gunday-Säbür 7 ,
associe aux deux grands noms de Galien et d'Hippocrate ceux de Rufus
d'Ëphèse, Aetius, Oribase, Paul d'Égine, Alexandre de Tralles, Dioscoride et

1. Ibn Rusteh, p. 8 7 ; trad., p. 95-96.


2. Cf. infra, chap. yi.
3. P. 103 ; trad. p. 114.
4. L'intégration des minéraux au cycle vital.
5. La moins scientifique au sens aristotélicien du terme. Cf. Duhem, op. cit., t. II,
p. 71.
6. Sur elle, on pourra s'en tenir à L. Leclerc, Histoire de la médecine arabe,
Paris, 1876, 2 vol. ; B. Carra de Vaux, « tfbb», dans El, t. IV, p. 779-780; surtout
E. G. Browne, La médecine arabe (traduction française par H. P. J. Renaud), Paris, 1933
(on négligera l'introduction de A. K. Chehade à son livre sur Ibn an-Nafis et la décou-
verte de la circulation pulmonaire, Damas [IFD\, 1955). E n arabe, l'œuvre de base
reste Ibn Abï Uçaybi'a, 'Uyùn al-anbä' fi (abaqät al-a(ibbä', publ. par A. Müller, Le
Caire, 1299/1882, 2 vol. On trouvera un exemple du succès de l'école de ö u n d a y -
Sâbûr dans Gähi?, Buhald' (trad., p. 147-148). L'embryologie exposée dans le Kallla
wa Dimna (trad., p. 43 sq) est, elle, d'inspiration indienne (cf. F. Gabriel!, « L'opéra di
Ibn al-Muqaffa' », dans RSO, X I I I , 1931-1932, p. 203).
7. Cf. Browne, op. cit., p. 24-25.

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Aux sources de la géographie arabe 17

Théodose 1 ; elle domine les autres sciences de la vie par l'ampleur de ses
matériaux, par la prééminence de son objet, par ses implications aussi : s'il
est vrai qu'elle se subdivise en plusieurs champs de r e c h e r c h e e l l e est
aussi, comme l'homme au centre de l'univers, située à un carrefour : p a r un
certain côté, elle touche à ce que nous appellerions l'ethnologie », p a r les
caractéristiques de l'hominien qu'elle met en lumière, elle s'intègre à la
science plus vaste de la zoologie, où l'influence d'Aristote est souve-
raine *, par la pharmacologie, avec Galien, Hippocrate et surtout Dios-
coride, elle ouvre la voie à la botanique 6 , parce qu'elle est enfin, à cette
époque, la science très vaste de l'adaptation de l'homme au milieu, elle
n'est pas absente d'un certain ordre de recherches domestiques, et n o t a m -
m e n t de l'agronomie

Science grecque et géographie

A ce point de notre recherche, nous nous sentons à n'en pas douter assez
loin des considérations de géographie pure ; mais n ' y a-t-il pas au juste,
dans cette espèce de dépaysement, comme une première caractérisation,
par la négative, de cette géographie qui seule nous intéresse ? Si, t a b l a n t
sur le phénomène historique des traductions du grec et de leur développe-
m e n t postérieur en une science arabe, nous cherchons, dans le parterre des
fleurs nouvelles, celle qui nous appartient en propre, nous ne pouvons
guère, pour l'instant, que désigner à l'évidence celles que nous ne recon-
naissons pas : la géographie est bien faite d'astronomie, mais le Zïg d ' I b n

1. Cf. R. Walzer, «Djàlïnûs», dans El (2), t. II, p. 413-414; B. Carra de Vaux,


«Buqràt», dans El, t. I, p. 804 et Browne, op. cit. Sur Théodose en particulier, cf.
Browne, p. 19 ; Ibn al-Faqlh, p. 223 (Tayâdus) : ne pas confondre avec tagdduritûs
(8eo8<ôp7)Toç), médicament : cf. Ibn al-Faqlh, p. 127 ; D o z y , t. I, p. 861.
2. Voir une bonne analyse de ce qu'ils étaient alors chez Browne, op. cit., p. 47-48
(analyse du contenu du Firdam al-hikma, composé vers 850 ap. J.-C. par 'Alï b. Rabban
at-Tabarl).
3. Etude des variations du complexe humain en fonction du climat et de la situation
géographique : cf. op. cit, p. 47-48.
4. Cf. infra, chap. II, p. 45.
5. Cf. B. Carra de Vaux, Penseurs, t. II, p. 290-291, 294 sq. ; B. Lewin, • adwiya»,
dans El (2), t. I, p. 219-221 ; C. E . Dubler, • Diyuskuridîs », dans El (2), t. I I p. 359.
Sur Dïnawarï (mort a v a n t 290/902-903), KitSb an-nabât, cf. infra, p. 24, note 5.
6. Sur l'agronomie, cf. M. ash-Shihabi, • filâha », dans El (2), t. II, p. 920 ; Ibn
al-Faqlh, p. 152 (références à Fasfûs [à identifier sans doute avec Casthos ou Costus : cf.
Prairies, trad. Pellat, § 308, note 4 et M. ash-Shihabi, op. ci/.], Kitâb al-filâha). Par
recherches domestiques, on entend les traités de domestication et d'utilisation des
animaux (cf. Penseurs, chap. X , passim), de choix d'un site convenable pour l'habitation
(cf. Ibn al-Faqïh, p. 152, 154), de cuisine et d'hygiène alimentaire, d'organisation de
la vie quotidienne (tadblr al-manzil : cf. la traduction arabe de rOtxovo[iixèç de Bry-
son) : cf. B. Walzer et H. A. R. Gibb, • akhlâk », dans El (2), t. I, p. 337 (1) e t 338 (1).

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18 Géographie humaine du monde musulman

Yûnus, par exemple, n'est pas de la géographie ; les œuvres que nous quali-
fions de géographiques font bien la place aux variations du comportement
physique de l'homme, mais les œuvres des grands médecins arabes ne sont
pas pour a u t a n t de la géographie ; on peut bien enfin trouver chez les
géographes quelques développements sur les plantes ou l'agriculture, mais
ni le Traité des simples d'Ibn al-Baytâr, ni le Traité d'agronomie d'Ibn al-
'Awwâm ne sont de la géographie. Nous pouvons ainsi poser, comme un
premier jalon de notre recherche, que la géographie n'appartient à aucune
discipline spécialisée. Toutefois, énoncer cette proposition n'est pas imposer
un signe irréductiblement négatif à la définition que nous voulons trouver :
car il revient au même de dire — et nous aurons maintes fois l'occasion de
le vérifier — que la géographie, puisqu'elle n'est tributaire en propre d'au-
cune discipline spécialisée, l'est donc de toutes : ce n'est pas une fleur qui
répondra à notre attente, mais le parterre t o u t entier. 1
Du même coup est posée une caractéristique fondamentale de cette
recherche : parmi toutes les branches du savoir, telles qu'elles s'élaborent au
m e / i x e siècle, elle est, de très loin, la plus représentative des inquiétudes
de l'époque, de cet appétit encyclopédique qui la marque. Si « les sciences
de toutes sortes sont cultivées avec une extrême ardeur», si, « dans toutes
les directions, on trouve une immense curiosité, un besoin universel et in-
tense de connaître les choses de la nature et celles de l'humanité», si
« l'érudition est la marque propre de cette période », il semble que la géogra-
phie en soit conçue comme l'expression souveraine : « tableau complet des
divers pays », qui fait « la place aux mœurs, aux idées, aux légendes mêmes
et à une histoire rapide du passé », elle donne des œuvres « d'un caractère
généralement encyclopédique, qui ont surtout pour objet de condenser les
renseignements épars». Ces lignes 2 , qui s'appliquent, à quelques siècles
d'intervalle, aux splendeurs hellénistique et romaine de la science grecque,
et notamment de la géographie, peuvent, presque à la lettre, exalter
encore le miracle de leur résurrection.
Ainsi se précisent les voies de notre prochaine recherche : la géographie
face à son objet. Car, d'entre toutes les manières de traiter une donnée
encyclopédique, lesquelles seront préférées ? La nouvelle science sera-t-elle
vraiment, dans les intentions ou dans les faits, exhaustive, ou simplement
éclectique, voire sélective ? Une pareille étude est inséparable toutefois de
celle qui, sur un plan plus général, aura traité auparavant des attitudes
d'ensemble du i n e / i x e siècle face au monde nouveau créé par l'essor de la
connaissance. » Or, dans cet essor, la pensée grecque n'est pas seule en

1. Je renvoie à la comparaison voisine établie entre l'âme arabe et l'abeille qui


prend à toutes les fleurs, par Ahmad Amïn (Fatjr al-Islâm, p. 31-43, et plus spécia-
lement p. 42, 1. 16-17).
2. A. et M. Croiset, Littérature grecque, 10« éd., Paris, s. d., p. 622, 632, 696.
3. Cf. chap. II.

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Aux sources de la géographie arabe 19

cause : dans le domaine particulier de la géographie, l'examen des m a t i è r e s


étudiées jusqu'ici et qui, pour l'essentiel, recouvrent ce que nous appelle-
rions a u j o u r d ' h u i les sciences théoriques e t les sciences naturelles, n'épuise
pas le champ de la recherche : car la géographie arabe f a i t aussi leur place
a u x sciences « humaines » ou morales, comme l'histoire, la lexicographie ou
m ê m e une certaine philosophie, dans lesquelles la Grèce, cette fois, inter-
vient à peine. Si leur présence en effet est constatée parallèlement d a n s
les géographies grecque et arabe, il n'est p a s du t o u t sûr q u e ce ne soit pas ici
le résultat d'un simple h a s a r d . 1 E t en serait-il a u t r e m e n t qu'en t o u t é t a t
de cause il ne s'agirait plus guère q u e d'exemple formel, le contenu de la
pensée étant, en l'occurrence, infiniment moins justiciable de la Grèce q u e
d'influences traditionnelles : on étudiera m a i n t e n a n t celles-ci, en allant
j u s t e m e n t dans le sens de leur emprise croissante.

Les sciences morales : Véthique*

Ce singulier est à vrai dire impropre : c'est d'éthiques qu'il f a u d r a i t p a r -


ler. 2 L'élaboration d'une éthique musulmane, telle qu'elle se fera a v e c
I b n Q u t a y b a 3, puis avec un Miskawayh ou un Gazâlï, n ' a pas encore com-
mencé à l'époque où nous nous plaçons 4 , soit aux années où la conscience
m u s u l m a n e entasse et inventorie ses m a t é r i a u x a v a n t d'en faire la critique.
Il existe ainsi une éthique grecque et nous retrouvons, a u x mains des t r a -
ducteurs déjà signalés, les noms de Galien etd'Aristote, auxquels se j o i g n e n t
ici ceux de Platon et de Pythagore, de Cébès et de Thémistius. C'est a u x
Grecs sans doute et à leur théorie de la connaissance que les Musulmans du
u i e / i x e siècle ont dû de considérer la philosophie pratique de la c o n d u i t e
humaine comme une « science ». 5 Ces recherches, toutefois, comme celles
que nous avons évoquées jusqu'ici, restent encore affaire de savants. L e
grand nom d ' I b n al-Muqaffa", m o r t vers 139/757, est au contraire repré-
sentatif d'une éthique beaucoup plus répandue, très composite, mi-savante
mi-populaire, qui combine, dans l'unité de la jeune prose, les réminiscences
littéraires de l'Inde et de la Perse avec les classiques apophtegmes popu-
laires (hikma) : leçons des sages, souvenirs bibliques, dictons venus du
vieux fonds méditerranéen ou mésopotamien, peut-être mis de ci de là sous
l'autorité d'un grand nom, mais en fait refondus et brassés au creuset de
la traditionnelle sagesse des nations. 9

1. On a déjà évoqué (cf. p. 13, note 2) l'absence, parmi les traductions i!u grec, de la
géographie strabonienne, à laquelle on pense bien évidemment ici.
2. Cf. Walzeret Gibb, op. cit., p. 335-339 ; Ahmad Amîn, Zuhr al-Islam, t. II, p. 175 sq.
3. Cf. infra, chap. II, p. 63, note 2.
4. Soit le premier tiers du ix" siècle ap. J.-C., de façon un peu théorique, nous en
convenons, pour la clarté de l'exposé.
5. Cf. les définitions citées dans l'art, de R. W'alzer, p. 337.
6. Sur l'œuvre d'Ibn al-Muqaffa', cf. C. Brockelmann, dans El, t. II, p. 738 ; F. Ga-
brieli, op. cil. (supra, p. 16, note 6). Autre exemple de cette éthique avec Gàlji?, Ma§mû'.
•Voir Addenda. |>ai><' l°2

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20 Géographie humaine du monde musulman

Dans cette éthique, la religion nouvelle intervient peu. A la limite, on


peut dire que les écrits d'Ibn al-Muqaffa' consistent à remplacer, dans le
texte, le zoroastrisme sassanide par l'Islam, qui ne fournit guère qu'un
cadre ou des mots commodes, mais certainement pas encore un esprit. 1
Pourtant, si l'Islam apparaît peu dans ces textes écrits, il est présent, on
s'en doute, dans la conscience collective, sous la forme des obligations
canoniques et r i t u e l l e s d e s récits des prédicateurs et des traditions qui
se colportent : ainsi s'élabore une troisième éthique, arabe sinon musulmane
et qui mêle au souvenir édifiant du Prophète et de ses Compagnons
les vertus très païennes des grands ancêtres de l'Arabie pré-islami-
que. 8
Les trois tendances signalées se retrouvent dans les textes des géogra-
phes. 4 En fait, elles nous intéressent moins ici comme composantes — au
reste secondaires, par la place tenue — de la géographie future que comme
éléments essentiels du grand débat qui, au deuxième tiers du m e / i x e siècle,
va ouvrir le dossier de la connaissance et proposer, à la géographie comme
aux autres recherches, les options fondamentales. Les mêmes inquiétudes,
la même confrontation de l'esprit venu du dehors aux exigences du monde
nouveau de l'Islam vont se faire jour dans le domaine de la science
politique, mais ici, déjà, avec un avantage marqué en faveur du
second.

Les sciences politiques : la technique du pouvoir

Fait significatif : les traductions cèdent le pas, sinon aux œuvres originales,
du moins aux adaptations. On cite, certes, de prétendues lettres d'Aristote

1. Cf., dans le Kalila waDimna,l'absence quasi totale de référence à l'Islam, l'invo-


cation mise à part, et le déisme qui se donne libre cours dans le célèbre passage sur
l'égalité des religions et la morale naturelle (trad., p. 35-40). L'Adab al-kablr et l'Adab
af-?a<)ir sont plus discrets encore quant à la religion nouvelle : on n'oubliera pas que
l'auteur était un mazdéen converti de fraîche date et de façon peut-être peu sincère :
cf. D. Sourde], « La biographie d'Ibn al-Muqaffa' d'après les sources anciennes», dans
Arabica, I, 1954, p. 307-323. Même discrétion quant à l'Islam dans pseudo-ôâhi?,
Kitâb at-tcij (cité infra, p. 21) : cf. l'introd. de C. Pellat, passim.
2. Cf. infra, sur la littérature juridico-théologique.
3. L'ensemble des vertus qui composent la murîi'a ou vertu de l'homme. Cf. B.
Farès, L'honneur chez les Arabes avant l'Islam, Paris, 1932 ; R. Blachère, Littérature,
t. I, p. 23-36 (avec bibliographie).
4. Cf. infra, p. 167-169. Citons, par exemple, chez Ibn al-Faqlh (p. 160-161), une
anecdotc bur le thème de « passe encor de bâtir... i ; de même, on lit, sur le texte gravé
dans le rocher de Tabânabar, près de Hamadân, une apologie traditionnelle de la fran-
chise, dont on donne lecture à Alexandre, lors de son passage (p. 243-244). Il n'est pas
Jusqu'à la fable qui ne soit réintégrée dans un développement d'allure technique :
cf. la fable du renard et de l'huître, à propos d'un exposé sur la perle, dans Abtt Zayd
as-SIrâfi, Supplément, p. 135-137.

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Aux sources de la géographie arabe 21

à Alexandre et quelques autres titres g r e c s a , m a i s l ' é t h i q u e des rois,


l'étiquette, l'art du p o u v o i r f a c e a u x sujets, a u x courtisans ou a u x e n n e m i s ,
l ' a p t i t u d e du souverain à j u g e r du caractère des h o m m e s 3 et des p r é m o -
nitions v e n u e s de Dieu *, s o n t e s s e n t i e l l e m e n t inspirés, d e p u i s les a n n é e s
1 3 3 / 7 5 0 , par un Orient o ù la Perse s a s s a n i d e t i e n t u n e p l a c e de choix,
c o m m e e n f o n t foi lesRasâ'il de 'Abd a l - H a m ï d , le Kalïla wa Dimna d ' I b n
al-Muqaffa' ou le Kitâb at-tâg du p s e u d o - ô â h i z . " Science t o u t e théorique,
d'ailleurs, d'allure moralisante, et qui n'est, après tout, q u e l'expression aris-
t o c r a t i q u e de l'éthique des ahlâq.6 T o u t autre est la t e c h n i q u e du p o u -

1. Ibn al-Faqïh, p. 160, selon lequel cette lettre aurait été 'lue en présence d'al-Ma'-
mun.
2. La littérature politique intitulée al-ahkâm as-sultdniyya (Màwardî et Abu Ya* là),
décrivant le fonctionnement idéal des institutions du droit public musulman, n'inter-
viendra qu'au v e /xi e siècle. La politique à la manière grecque semble mal connue ou
très vite remodelée : la Politique d'Aristote ne parait pas avoir été traduite (cf. R. Walzer,
op. cit.), contrairement à la République de Platon (au moins partiellement : cf. R. Wal-
zer, « Aflâtun », dans El [2], t. I, p. 242), mais les œuvres que la philosophie grecque
inspire et qui portent le titre attendu de Kitâb as-siyâsà (Fâràbï, Avicenne, Abu
1-Qâsim al-Magribï) sont, en fait, des ouvrages d'éthique personnelle et sociale plus que
des exposés des principes du pouvoir et de l'organisation de l'Etat : cf. L. Strauss,
« How Fârâbl read Plato's laws», dans Mélanges Massignon, t. III, Damas (JFD),
1957, p. 319 sq; S. Dahan, introd. à Abû 1-Qâsim al-Magribï, Kitâb as-siyûsa, Damas,
(IFD), 1948, p. 32-42.
3. Rôle de la physiognomonie (firâsa). Cf. T. Fahd, |S. ,v., dans El (2), t. II, p. 937-
938 ; KalUa wa Dimna, trad., § 34, 45 (et note 11), 297 (avec ébauche de critique de
cette science,*! 299) ; Y. Mourad, La physiognomonie arabe et le Kitâb al-firâsa de
Fakhr al-Din al-RSzl, Paris, 1939 ; et le traité du pseudo-ûàlji? cité à la note suivante ;
compléter avec bibl. indiquée par C. Pellat, index ¡de Gâ\ii?, Kitâb at-tarbl', s. v.
« Polémon». Les apports arabes (cf. D. B. MacDonald, « kiyâfa», dans El, t. II, p. 1108-
1109) semblent inexistants dans le Kalila.
4. Sur les présages et la divination, cf. KalUa, trad., § 524 |et passim, et le Bib
al- 'irûfa wa z-za$r wa l-fir&sa 'alâ madhab al-Furs, faussement attribué à fiâtùg ; sur
cet ouvrage et sur les rapports entre cette science et la Perse sassanide, cf. la biblio-
graphie donnée par T. Fahd, «Les présages par le corbeau», dans Arabica, VIII,
1961, p. 30-58 (notamment p. 54). Sur l'oniromancie, cf. KalUa, trad., § 541-545,
564-568 (avec réminiscences hindoues) ; B. Doutté, Magie et religion dans l'Afrique du
Nord, Alger, 1909, p. 395 sq. ; T. Fahd, « DInawarl», dans El (2), t. II, p. 309 et, du
même, Le Livre des songes (Kitâb ta'blr ar-ru'yâ), publ. de la trad., par Hunayn b.
Isbâq, de l'œuvre d'Artémidore d'Éphèse, Damas (IFD), 1964.
5. Les Ras/fil de "Abd al-Hamïd b. Yafcyà al-Kâtib ont été éditées dans les Rasd'il
al-bulagâ' (publ. par M. Kurd'AU, 3« éd., Le Caire, 1946, p. 173-226). Sur le Kitâb
at-ta§ fi abiaq al-multtk, composé sous le règne d'al-Mutawakkil (232-247/847-861),
cf. la traduction de C. Pellat (Le livre de la couronne attribué à Gihiï, Paris, 1954).
Sur cette présence de la Perse, cf. notamment introd. de ce dernier ouvrage, p. 9, 15 ;
F. Gabriel!, « Etichetta di corte e costumi Sasânidi nel Kitâb ablâq al-Mulflk di al-
6âW? », dans RSO, XI, n° 3, 1928, p. 292-305 ; D. Sourdel, Vizirat, p. 59-60, 719-720.
Voir aussi Hilàl aj-Çâbi', RusOm dur al-bilâfa, publ. par M.'Awâd, Bagdad, 1964.
6. Cf. Qudâma, trad., p. 192 (conseils généraux aux princes), 200-201 (cas d'Anfl-
tirwân), 204 (cas d'Alexandre). La tradition est vlvace : on la retrouvera notamment

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22 Géographie humaine du monde musulman

voir considérée maintenant non pas chez celui qui l'incarne, mais chez ceux
qui l'exercent en son nom : les Grecs, aux i v e e t v e siècles après J.-C., s'étaient
bien donné pour tâche, autour de professeurs célèbres, Themistios* et
Libanios surtout, de former les cadres de l'administration impériale 1
et l'on pouvait, dans le principe, sous réserve d'heureux hasards dans la
transmission des œuvres, s'attendre à retrouver, dans la science du parfait
fonctionnaire, un écho des grandes écoles d'Athènes, de Constantinople ou
d'Antioche. Or, ici, l'absence des œ u v e s grecques est, autant que je sache,
totale : eussent-elles été connues, dans la réalité des faits, que les exigences
de l'heure auraient évincé cette influence traditionnelle au profit des néces-
sités du nouvel empire : celui-ci est en effet bien décidé à ne pas retomber
dans l'erreur de son prédécesseur umayyade, qui avait cru gouverner en
plaquant une aristocratie arabe sur un pays qu'elle connaissait d'autant
plus mal qu'il restait, au moins dans les débuts, administré par des fonc-
tionnaires auxquels Byzance et la Perse donnaient leurs traditions et leurs
routines, leur langue et parfois même encore leur religion. 2 Le succès du
califat abbasside, c'est d'abord celui d'une administration nouvelle fondée
en fonction de trois impératifs : l'impôt, la paix intérieure, la frontière.
Les trois thèmes fondamentaux de la géographie politique des Gayhânï
ou des Qudâma, à savoir les listes de l'impôt foncier (harâg), les itinéraires
(masâlik) et la description des places-frontières ( t u g û r ) , s'organisent autour
du thème central de la poste, du barld traditionnel, mais rénové, remar-
quable outil de renseignements autant que de communications. 3 Sans
doute aussi faut-il rattacher aux préoccupations de l'administration centrale
Les catalogues de prix de denrées4 et les itinéraires de pèlerinage. 5
Ces connaissances, du reste, ne retiennent guère qu'une catégorie de fonc-
tionnaires, ceux-là mêmes qui seront à l'origine d'une certaine géogra-
phie 8 ; mais il y en a bien d'autres, qui seront intéressés, selon les cas, à

dans Harawl (mort en 611/1215), Kiiâb at-taikira (traduit et annoté par J. Sourdel-
Thomine, dans BEO, XVII, p. 205 sq.).
1. Cf. Croiset, op. cit., p. 790-791.
2. Cf. Sourdel, op. cit., p. 59-61 ; Blachère, Extraits, p. 11-12 ; G. Lecomte, « L'intro-
duction du Kitâb adab at-kâtib d'Ibn Qutayba », dans Mélanges Massignon, t. III,
Damas, (IFD), 1957, p. 46.
3. Cf. D. Sourdel, >• baiîd », dans El (2), t. I, p. 1077-1078 (mais cette institution
remonte, bien que l'article ne le signale pas, à l'Empire achéménide) ; Qudâma, trad.,
p. 144-145; chap. III, p. 85, note 3.
4. Le premier en date semble être celui de Ma 5â' Allah, mort en 205/820, mais le
plus célèbre est le Tabassur bi t-tigâra, attribué à ôâhi? : sur ces œuvres, cf. infra,
chap. III i. f .
5. E n relation, eux aussi, avec les impôts (taxes perçues sur les voyageurs), l'organi-
sation de la poste et le maintien de la sécurité en présence de mouvements de foule
parfois considérables. L'on verra infra (chap. IV i f.) les développements propres du
thème.
6. La géographie politique d'Ibn tjurdâdbeh ou de Qudâma ne fera qu'intégrer à
un cadre plus vaste ces thèmes administratifs.

•Voir Addenda, page 40IS

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Aux sources de la géographie arabe 23

des notions d'art militaire, d'irrigation ou de police par exemple. E t si,


comme nous le verrons au chapitre suivant, le problème de la formation
intellectuelle du fonctionnaire (kâtib) est un de ceux qui vont le plus agiter
la conscience du rn e /ix e siècle, il n'existe pas, en revanche, lorsqu'il s'agit
de sa formation professionnelle, de divergences fondamentales. Assez tôt
en effet, après les ébauches que constituent la Risâla fï s-sahâba1, d'Ibn
al Muqaffa' ou le Kitâb al-harâg d'Abû Yûsuf Ya'qub, on verra des
écrivains comme Saybânî, 'Abd Allah al-Bagdâdï et Ibn Qutayba 3 ,
pourtant si divisés sur la culture générale (adab) de cet homme nouveau,
s'accorder, dans les faits, sur sa formation technique, à savoir : quelques
disciplines différenciées selon l'affectation du fonctionnaire, et un pro-
gramme de base, commun à toutes les catégories et visant à la formation
du scribe-arpenteur-juriste. 4

La tradition : les sciences philologiques. Géographie, iranisme et langue arabe.

Tous sont d'accord, au demeurant, pour réserver à la mise en forme des


actes administratifs, à l'expression, une place de choix. » L'élaboration
d'une langue arabe en tant qu'instrument de chancellerie va évidemment
de pair avec le souci des califes abbassides « d'affirmer, par réaction contre
leurs prédécesseurs, le caractère religieux de leur fonction et l'aspect pro-
fondément musulman de la communauté qu'ils dirigent »6, mais elle
s'explique aussi par la vivacité, en matière de langue, d'une tradition
« nationale» déjà établie : car la communauté musulmane a, sur ce point,
défini une culture originale. Les modèles, elle les trouve dans la prose pro-

1. Dans Rasa il al-bulaga , op. cit., p. 117-134. Adressée au calife al-Mansûr, elle
passe en revue certaines questions touchant l'armée, la justice et l'impôt.
2. Ce Livre de l'impôt foncier, rédigé à l'intention de Hârun ar-RaSïd, est consacré aux
principes qui règlent la perception de l'impôt et à des notions de justice criminelle et de
finances publiques ; son auteur, un des fondateurs de l'école Ijanafite, est surtout connu
pour avoir été le premier Grand Cadi : cf. J. Schacht, s. v., dans El (2), t. I, p. 169 et
infra, p. 97 (compléter avec GAL, t. I, p. 177 et Suppl., t. I, p. 668). Il faudrait évoquer
encore, dès la fin du califat umayyade, les Rasâ'il de 'Abd al-Hamïd (citées supra, p. 21,
note 5).
3. Ibrahim b. Muhammad a5 Saybânî est, ainsi que le montre D. Sourdel (« Le
Livre des Secrétaires de 'Abdallah al Bagdâdï», dans BEO, X I V , 1954, p. 116, note 2),
l'auteur de la Risâla al-'adrâ' (La lettre vierge), sur la technique épistolaire et les con-
naissances requises du kâtib. Cf. infra, chap. II, où l'on verra que Gâhi?, par son épître
sur les fonctionnaires, joue également un rôle important.
4. L'expression de «scribe-géomètre-ingénieur », qui est de D. Sourdel (op. cit., p. 122,
note 90), nous paraît un peu étroite, compte tenu des disciplines indiquées à la fois par
Bagdâdï (même art., p. 115-127) et par Ibn Qutayba (cf. G. Lecomte, op. cit., p. 59-60).
Du reste, D. Sourdel l'élargit lui-même ( Vizirat, p. 569) en « styliste, géomètre, juriste ».
5. Cf. les art. cités, et, sur les modalités de cette préférence, infra, chap. II.
6. Cf. Sourdel, Vizirat, p. 61.

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24 Géographie humaine du monde musulman

fane de 'Abd al-Hamïd, Ibn al-Muqaffa', Madà'inï ou Sahl b. Hàrûn 1 ;


quant à l'école, elle a sa doctrine : l'exemplarité — d'ailleurs inimitable —
du Coran et son corollaire, la recherche au désert de la langue la plus pure ;
ses écoles : Basra et Kûfa surtout 2 ; ses noms : al-Halïl, Sibawayh, Ki-
sâ'ï 3 et tant d'autres. Les recherches lexicographiques, les réflexions
grammaticales, l'enregistrement des monuments, surtout poétiques, de
la vieille langue, ont une telle résonance, religieuse et sentimentale, que
non seulement toutes les disciplines leur sacrifient peu ou prou 4, mais
même que certaines sciences étrangères, venues par les traducteurs, seront
remodelées dans un cadre arabe à la faveur des recherches linguistiques. 6
La géographie, quant à elle, doit plus que des thèmes à cette philologie :
presque son existence. Ibn Hurdâçlbeh, Ibn al-Faqïh, Ibn Rusteh, pour
ne parler que de ceux-là parmi les premiers géographes, sont des Persans, et
Qudâma est né chrétien. 6 Mais, en même temps, ces non-Arabes ne sont
pas géographes de façon exclusive ou systématique ; ils restent avant tout
des polygraphes 7 , et nous pouvons voir dans cette conjonction des deux

1. Morts respectivement vers 132/750, 139/757, 215-231/830-845 et 244/858.


2. Sur ces écoles, et pour une vue d'ensemble de la grammaire arabe, cf. H. Fleisch,
Traité de philologie arabe, t. I, Beyrouth, 1961, p. 1-49 ; Abd-el-Jalil, op. cit., p. 117 sq.
Le premier minimise avec raison l'influence grecque en matière de sciences de la langue
(p. 23-26; compléter la bibliographie avec A. Schaade, «balâga», dans El [2], t. I,
p. 1012 ; Georr, op. cit., p. 40 sq.).
3. Morts respectivement vers 175/791, 177/793 et 183/799.
4. Muqaddasî par exemple consacrera des pages entières à des questions de vocabu-
laire (trad., § 18-19, 58/2, 92-93 et passim) et sera très attentif à noter le degré de
pureté de l'arabe parlé ici ou là (cf. notamment trad., § 58/6; éd. de Goeje, p. 128 et
passim).
5. Le cas le plut remarquable est celui de Dinawari (mort peut-être vers 281-282/894-
895, et en tout cas avant 290/902-903 : cf. B. I.ewin, dans El (2), t . II, p. 308) ; ayant
reçu la culture hellénistique, il s'intéresse aux sciences, astronomie et botanique notam-
ment, mais il les aborde dans l'esprit lexicographique et selon la tradition péninsulaire
qui étaient en honneur chez les philologues irakiens, desquels il a reçu aussi l'ensei-
gnement. Cf., sur les applications de la lexicographie arabe, dans El (2), t . I, les articles
de B. Lewin (« Açma'î», p. 740 [1]) et J. Hell («Bàhilï», p. 949).
6. Son père était du reste en relation avec Ibn Hurdâdbeh : cf. Ajûni, t. X I X ,
p. 133. Si l'on considère les premiers géographes, soit ceux dont les œuvres paraissent
jusqu'à l'année, arbitrairement fixée, de 318/930, et si, éliminant les relations de
voyage, les ouvrages de théorie pure et les opuscules spécialisés, on s'en tient (cf. le
tableau des auteurs) à ceux qui ont conçu véritablement — ceci est essentiel pour le
propos qui nous occupe — une œuvre géographique, on constate que seul Hamdânl
est Arabe de souche ; en revanche, on trouve, comme non-Arabes Çajam, Persans
essentiellement) : Ibn Hurdâdbeh, MarwazI (Ga'far b. Ahmad), Ya'qObI, Saraljsl (Animad
b. af-Tayyib), Ibn al-Faqïh, Ibn Rusteh, Gayhânï et Baltjl ; Qudâma, on l'a dit,
est un Chrétien converti ; quant à Gâljiï, qui intervient ici par son Kilûb al-amfûr
(cf. chap. II), cf., sur ses origines, Pellat, Milieu, p. 51-54. Le cas d'Ibn an-Nâglm me
reste obscur.
7. L'histoire, chez Ya'qûbï et MarwazI, la philosophie, chez Sarabsï, la musicologie,
chez Ibn Hurdâdbeh, le comportement (âdSb), chez MarwazI et Ibn Uurdfidbeh, la

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Aux sources de la géographie arabe 25

faits racial et littéraire la marque même de la politique suivie, dès l'avène-


ment du califat abbasside, par ses clients (mawâlï) iraniens, politique qui
tendait à prouver, par opportunisme et engagement sincère à la fois 1 ,
leur aptitude à prendre en charge 2 l'unité linguistique et morale de la
communauté. C'est cette « conviction claire et puissante 3» qui explique,
sur le plan littéraire, que ces étrangers par la race aient voulu faire de l'arabe
une langue à la fois p u r e 4 et moderne, adaptée a u x multiples besoins du
monde nouveau. Or, dans cette entreprise, quasi systématique, d'élaboration
d'une langue polyvalente, la géographie, au même titre que l'histoire, la lit-
térature scientifique ou la prose d'agrément, avait son rôle à tenir 6 , et
c'est peut-être ainsi, en dernière analyse, qu'il f a u t expliquer le succès, au
moins dans une élite, du nouveau genre à ses débuts. On peut dire en effet
que, si la géographie a réussi, c'est parce que, loin d'être un genre privilégié,
elle n'était q u ' u n genre parmi d'autres, et cela n'est paradoxal que d'appa-
rence : car si elle s'est ainsi affirmée d'emblée, c'est que son avènement
servait, à son heure, le grand dessein d'unification poursuivi par les Persans,
qu'elle présentait ensemble l'attrait pour l'inédit et les lettres de noblesse
de la langue, en un mot qu'elle concourait, avec les autres disciplines, au
monopole de la langue à l'exclusion de tout monopole racial.

La tradition : les sciences religieuses

Les années 850 après J.-C. sont également décisives pour l'histoiie des
sciences religieuses arabes, en ce sens qu'elles marquent la fin de la période
d'élaboration, a v a n t les développements ultérieurs. 6 Les grandes répar-
titions de l'ensemble musulman — sunnisme, si'isme, bârigisme — sont
acquises. La science de la tradition (hadït) ne sera, certes, vraiment codifiée

critique littéraire, chez Marwazï et Qudâma, la poésie, chez Ibn al-Faqlh, sont autant
de préoccupations fondamentales, qui donnent lieu à des traités distincts.
1. Cf., pour l'exemple typique des Barmécides, D. Sourdel, « Barâmika», dans
El (2), t. I, p. 1066-1067.
2. On retrouvera chez les géographes le thème du 'aijami donnant des leçons de
pur arabe aux Arabes eux-mêmes : cf. par exemple MuqaddasI, trad., § 213.
3. Cf. supra, p. 2, note 4.
4. Des maîtres en philologie, comme Sibawayh, Kisâ'î, al-Farrâ', sont iraniens.
Tradition vivace : un monument de la grammaire arabe, le Mufafçal, sera écrit par
un Persan, ZamabSarï, au début du v i e / x u » siècle.
5. Cf. le propos d'Ibn Hurdâ(]beh : traduire Ptolémée de la langue 'ajamiyya
en arabe, pour le rendre compréhensible (éd. de Goeje, p. 3).
6. Ceci a été remarquablement mis en lumière, dans l'ensemble de ses ouvrages,
par H. Laoust, qui place au iv«/x" siècle l'époque où l'orthodoxie engagera, de façon
décisive, son existence contre les mouvements dissidents. Cf. également Lecomte,
op. cit., p. 47. On notera, comme dates exemplaires, 232/847, début de la réaction
antl-mu'tazilite avec le califat d'al-Mutawakkil, et 241/855 : mort d'Ibn Çanbal,
le plus tardif des quatre imams.

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26 Géographie humaine du monde musulman

qu'avec les recueils célèbres de Buhârï et de Muslim comme l'exégèse


coranique (tafsïf) avec Tabarï a , mais le Musnad d'Ibn Hanbal, l'une des
gloires de la pensée religieuse arabe, a déjà paru et surtout, à défaut d'autres
maîtres, hadît et tafsïr sont bien vivants dans les consciences, ne fût-ce que
par les enseignements des prédicateurs et par des recueils qui circulent dès
cette d a t e . 3 La jurisprudence (fiqh) a ses quatre écoles (madàhib) *,
et deux grands noms au moins illustrent la mystique, ceux d'al-Hasan
al-Basrï et de Muhâsibï. 6 La théologie dogmatique (kalâm), enfin, est en
pleine gloire avec l'école mu'tazilite, florissante sous les califats d'al-
Ma'mûn, d'al-Mu'tasim et d'al-Wâtiq. 6
Ces recherches, au même titre que les autres, auront leur rôle à jouer
dans la géographie future, non pas seulement dans la lettre des textes 7 ,
mais surtout par les options spirituelles ou politico-religieuses qu'elles
entraîneront chez les auteurs. 9 C'est qu'avec elles, plus encore qu'avec
les études philologiques, qui n'en sont qu'un prolongement, on entre enfin
dans un domaine de valeurs spécifiquement arabes, qui engagent l'essence
même de la communauté en tant que telle. Certes, on note encore, sur cer-
tains points, des présences é t r a n g è r e s m a i s si l'on considère les moteurs
de cette recherche, on voit à l'évidence que ce n'est plus dans la résurrection
grecque qu'il faut les chercher, mais bien dans les exigences de la commu-
nauté. Quant aux résultats, on est frappé par l'originalité foncière des
concepts élaborés, soit qu'ils appartiennent en propre à l'esprit musul-
man 1 0 , soit que d'anciens concepts aient été remodelés et profondément
transformés : la puissance assimilatrice de l'Islam, comme elle a adapté à
son credo même les figures étrangères des prophètes bibliques et du Christ,
a fait de même ici pour l'héritage hellénique. A ce titre, l'apport de la

1. Morts en 256/870 et '261/875.


2. Mort en 310/923.
3. Cf. I. Goidziher, cité par Lecorate, loc. cit., note 1, et J . S c h a c h t , Esquisse d'une
histoire du droit musulman ( t r a d . p a r J. et F. Arin), Paris, 1953, p. 30-33.
4. Abu H a n ï f a m e u r t en 150/767, Mâlik en 179/795, Sâfi'ï en 2 0 4 / 8 2 0 ; sur Ibn
H a n b a l , cf. supra, p. 25, note 6. Sur l'histoire du droit m u s u l m a n j u s q u ' à cette époque,
cf. S c h a c h t , op. cit., p. 9-55.
5. Morts en 110/728 et 243/857. Cf. un exposé des tendances et caractéristiques
de cette « m y s t i q u e » dans P e l l a t , Milieu, p. 93 sq. (voyez n o t a m m e n t p. 102).
(i. Soit j u s q u ' e n 232/847, d a t e de l ' a v è n e m e n t d'al-Mutawakkil (cf. supra, p. 25,
note (i).
7. Cf. le rôle que le fiqh et ses méthodes j o u e n t chez u n M u q a d d a s i : cf. infra,
chap. V I I I .
8. Cf. infra, chap. I X .
9. On pense é v i d e m m e n t a u x rapports — d'interférence et d ' o p p o s i t i o n — de la
philosophie grecque et du mu'lazilisme. A u t r e exemple, p o u r le hadît c e t t e fois, dans
I. Goidziher, « É t u d e s islamologiques » (dans Arabica, VII, 1960, p. 11-12 [trad. p a r
G. H . Bousquet);, et dans T. W. J u y n b o l l , s.v., dans El, t. II, p. 201-202.
10. Concepts juridiques tels qu'igmâ', istihsân, istislâh..., création originale du
hadil c o m m e élément du droit (cf. Schacht, op. cit., p. 31), etc.

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Aux sources de la géographie arabe 27

Grèce, lorsqu'il existe, n'est plus guère qu'une modalité : les Mu'tazilites
eux-mêmes 1 ne mettent pas en cause le primat des valeurs ¡islamiques, et
les démarches grecques sont simplement réemployées, comme les matériaux
des anciens temples dans les nouvelles constructions : on conviendra par
exemple que la doctrine du Coran créé, même si elle se situe dans un
contexte rationaliste où la Grèce joue son rôle, a une signification et un
contenu émotionnel purement musulmans. C'est donc, au bout du compte,
sur un terrain neuf que nous nous trouvons, et véritablement « national » :
car, si les autres disciplines faisaient la part belle aux étrangers, Persans
surtout, pour l'élaboration d'une culture fondamentalement composite,
ici au contraire, les grands noms de la science sont ceux ou bien d'Arabes
de souche, ou bien de Persans qui, loin de s'affirmer comme tels — ne
fût-ce qu'en gardant un nom aux consonances étrangères — sont au
contraire déjà intégrés au noyau arabe de la communauté. »
On a pu ainsi mesurer, dans la hiérarchie des sciences, le degré d'origi-
nalité et de puissance d'une langue et d'une mentalité arabes et aussi,
à travers les rapports des cultures et des traditions, le rôle subtil et com-
plexe, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir 3 , des divers groupes
ethniques et linguistiques à l'intérieur d'une communauté musulmane
de langue arabe. L'histoire au contraire, jusqu'au milieu du ix e siècle de
J.-C., nous offre une construction d'une incomparable et rigide unité.

1. Il faudrait dire, pour les débuts de l'école : surtout pas eux, puisqu'ils se posent
en défenseurs de l'orthodoxie contre la pensée grecque ; on n'a retenu ici que la méthode
employée, cette argumentation rationaliste qui, quoi qu'ils en aient, fait d'eux des
héritiers, lointains mais hardis, de cette pensée, et les entraîne souvent fort loin de
l'orthodoxie (voyez par exemple le cas d'Abû ' Isa al-Warrâq).
2. Pour le droit, trois des quatre imams (Mâlik, Sâfi'î, Ibn Hanbal) sont arabes de
souche ; le quatrième, Abu Hanïfa, est d'ascendance iranienne, mais son père est déjà
membre de plein droit de la tribu des Banu Taym Allah. Pour le hadit, sans parler
d'Ibn Hanbal, Muslim, l'un des deux grands maîtres de cette discipline, est a r a b e ;
l'autre, Bubârî, est persan, comme les auteurs des quatre autres recueils officiels
(çahih), au reste beaucoup moins importants, mais on remarquera, en tout état de
cause, qu'il ne s'agit pas ici de science créatrice, mais d'enregistrement d'un donné
déjà établi, où seule joue une tradition arabe, pure ou syncrétiste (cf. Juynboll, op. cit.,
p. 205 [1]) ; la même remarque, avec plus de nuances toutefois, joue pour Tabarï
et le tafsir. La science de la lecture du Coran (qirâ'a) est aux mains d'Arabes ou de
Persans arabisés (cf. R. Blachère, Introduction au Coran, Paris, 1959, p. 118 sq.). Pour
la mystique, le grand maître, al-Hasan al-Baçrï, est irakien par son père, mais lui-même
est arabisé, né à Médine, et, quoique connaissant le persan, ne s'exprime qu'en arabe.
Pour le kalâm, nous avons affaire, en majorité, à des mawâli de grandes tribus arabes
(par exemple Wâçil b. ' A f â ' , 'Amr b. 'Ubayd, Abu 1-Hudayl al-'Allâf), très arabisés,
et dont Gàhi?, comme eux mu'tazilite et comme eux arabe de cœur, sinon d'origine,
incarnera assez bien les sentiments ; cf. Pellat, Milieu, p. 54.
3. Dans le volume qui suivra celui-ci.

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28 Géographie humaine du monde musulman

La tradition: l'histoire*

T e r r a i n r é s e r v é 1, r e c h e r c h e qu'il f a u t placer, du p o i n t d e v u e d e la
s t r i c t e a r a b i c i t é , a u s o m m e t d e la h i é r a r c h i e d e s s c i e n c e s t r a d i t i o n n e l l e s ,
t e l l e n o u s a p p a r a î t l ' h i s t o i r e e n ce m i l i e u d u i x e siècle a p r è s J.-C. E l l e e s t e n
e f f e t le s e u l d o m a i n e o ù les i n f l u e n c e s é t r a n g è r e s n ' o n t p a s d u t o u t j o u é . »
N o n q u e l ' h i s t o i r e a r a b e , q u i n'a c o n n u , s e m b l e - t - i l , a u c u n e t r a d u c t i o n
d e s g r a n d e s œ u v r e s g r e c q u e s \ ne s ' i n s p i r e p a s p o u r a u t a n t de c o n s i d é -
r a t i o n s o u d e p r o c é d é s d u m ê m e ordre : o n p e u t , par e x e m p l e , n o t e r q u e
l ' e s p r i t d e l ' h i s t o i r e q u i i n t e r v i e n d r a , il e s t vrai, u n p e u p l u s t a r d , d a n s la
d e u x i è m e m o i t i é d u i x e siècle de J . - C . 4 , n ' e s t p a s si éloigné, mutatis
mutandis, d e celui des a u t e u r s grecs : la c o n c e p t i o n t o t a l i s a n t e de l ' h i s t o i r e
u n i v e r s e l l e c o m m e r é p e r t o i r e de l ' e x p é r i e n c e é d i f i a n t e d e s n a t i o n s 5 ,
c o n j u g u é e a v e c le m o u v e m e n t inverse, p a r lequel l ' e n s e m b l e d u d o n n é
h i s t o r i q u e e s t relié à l ' é v é n e m e n t c e n t r a l q u i e n e s t la c h a r n i è r e — R o m e
p o u r P o l y b e , l ' I s l a m p o u r Tabarï — , s e r e t r o u v e d a n s les d e u x cas. E t
p e u t - ê t r e f a u t - i l , e n l'occurrence, ne p a s s e c o n t e n t e r d e v o i r là c o m m e u n
é t r a n g e a c c o r d , à q u e l q u e s siècles d ' i n t e r v a l l e , m a i s b i e n r a p p o r t e r l ' a v è n e -
m e n t d e la n o u v e l l e h i s t o i r e 6 à celui d ' u n e g é n é r a t i o n e t h n i q u e m e n t e t
culturellement très m ê l é e 7 , ouverte a u x influences et n o t a m m e n t à

1. Sur l'histoire, cf. D. S. Margoliouth, Lectures on arabic historians, Calcutta, 1930;


Sauvaget-Cahen, Introduction, p. 24-39 et passim ; Sauvaget, choix de textes traduits
dans Historiens arabes, Paris, 1946 ; F. Wiistenfeld, Die Geschitschreiber der Araber
und ihre Werke, Gôttingen, 1882 ; Pellat, Milieu, p. 139 sq. ; du même, Langue et
littérature, p. 142 sq. ; Blachère, Littérature, t . I, p. 128 sq. ; Ahmad Amïn, Çuhà al-Islâm,
t. II, p. 319-360 ; Historians of the Middle East (sous la direction de B. Lewis et P. M.
Holt), Oxford, 1962 ; H.A.R. Gibb, « ta'rïkh », dans El, Suppl., p. 250-263.
2. On se place sur le terrain de la conception même de l'histoire (cf.. infra), et non
sur celui des matériaux qu'elle traite, où, bien évidemment, le contexte extra-musulman
intervient : cf. Abd-el-Jalil, Littérature, p. 124-125. Les influences persanes floc. cit.
et H u a r t , Littérature, p. 173-174) ne font que confirmer un mouvement déjà lancé et
valent par leur contenu plus que par leur esprit.
3. Les œuvres d'Hérodote, Xénophon, Thucydide, Polybe, Diodore, Strabon,
Plutarque (cf. toutefois infra, p. 213 (n. 6) et 216), Dion Cassius, semblent inconnues.
4. Quatre grands noms : Balâdurî (mort vers 279/892), Dïnawarï (mort vers 281-
282/894-895 : cf. p. 24, note 5), Ya'qubï (mort après 292/905) et Tabarï (224/839-310/
923).
5. On rapprochera sur ce point l'histoire-éthique de Plutarque et le thème
des tagârib al-umam {cf. Ahmad Amïn, Zuhr al-Islâm, p. 201 sq.).
6. En dernière analyse, peut-être, à une constante de la pensée humaine : l'anti-
nomie fondamentale de la connaissance historique (cf. Pensée sauvage, p. 342 sq.), qui
expliquerait du reste l'échec d'un Tabarï, abandonnant son propos universaliste à
l'apparition de l'Islam.
7. Intervention de Persans, arabisés peut-être (je songe surtout à Ya'qubï et Balâ-
durï), mais tout imprégnés de la culture composite de l'Irak d'alors, et de surcroît,
pour certains, grands voyageurs, notamment dans les pays de carrefour : Irak bien

*Voir Addenda, page 403

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Aux sources de la géographie arabe 29

cette éthique gréco-persane alors à la mode, volontiers encline, on l'a


vu, à consigner, derrière les cas exemplaires des rois, les leçons morales du
passé.
Si l'apparition de l'histoire annalistique ou encyclopédique reste
ainsi liée « au grand mouvement culturel qui imprima l'élan à toutes
les recherches scientifiques comme à l'activité littéraire proprement
dite » S il n'en reste pas moins que, bien avant le ix e siècle,
dans le secret de la péninsule arabique, une autre histoire a vu le
jour. 2 Celle-ci, rien ne la rapproche de sa devancière grecque 3 , tant
est grande la distance entre le propos de cette dernière et celui des
Médinois. Je dis médinois de façon symbolique, car c'est dans la ville
du Prophète que, pour une large part, l'histoire arabe est née*

sûr, mais aussi Syrie et É g y p t e . Cf. C. H. Becker, « Balàdhurî », dans El (2), t. I,


p. 1001-1002 (et Sourdel, Vizirat, p. 22, qui confirme l'origine iranienne) ; B. Lewin,
« DInawarî », dans El (2), t . II, p. 308 ; C. Brockelmann, « Y a ' k u b ï » , dans El, t. IV,
p. 1215-1216; R. Paret, «Tabari», dans El, t. IV, p. 607-608."
1. Abd-el-Jalil, op. cit., p. 123.
2. Sur cette histoire, cf. H u a r t , Littérature, p. 59 sq., 173 sq. ; Abd-el-Jalil, p. 79,
81, 83, 127-128; Sauvaget-Cahen, Introduction, p. 24-31.
3. Sinon quelques parallèles de surface, comme celui qu'on pourrait établir entre
la méthode des Vies et celle des Tabaqât.
4. Puisque c'est là, a u t o u r du Prophète, que se sont d'abord trouvés ceux auxquels
on pouvait demander les traditions nécessaires. Malgré l'obscurité qui enveloppe ces
débuts (cf. Sauvaget-Cahen, op. cit., p. 31), on constate que, j u s q u ' a u milieu du II e siècle
de l'Hégire (année 767 de J.-C.), les historiens connus (on fait abstraction des simples
Informateurs comme llm 'Alihas. W'ahb h. Muiuibliih*. les l'iinlonrs i-oiium- T h i i v i l .
b. Sarya [ou Sariyya ; cf. Pellat, introd. à ô à h i ï , Kitâb at-tarbV, p. X V I I , 21]), sont
nés à Médine (Zuhrï, m o r t en 124/742 ; Musa b. ' U q b a b. Abl 'AyyâS, m o r t en 141 /758 ;
Ibn Is^âq, m o r t vers 151 /768). Seuls de cette période M u l j a m m a d al- Kalbl ( m o r t
en 146/763) et Abû Mitjnaf ( m o r t en 157/774) sont nés en Irak, mais ils a p p a r t i e n n e n t
à u n milieu arabe ou arabisé t o u t imprégné de traditions, et leurs grand'père et arrière-
grand'père respectifs ont c o m b a t t u aux côtés de 'Ali : c'est q u ' e n effet, j u s q u ' à la chute
des Umayyades, l'histoire reste dominée, au travers des dissensions internes (Abû
Mlbnaf p a r exemple représente u n point de vue irakien et k û f i e n , foncièrement anti-
umayyade), par la tradition arabe, particulièrement vivace à la cour de Damas, et
les historiens ou les t r a n s m e t t e u r s ( ' U b a y d b. Sariyya, Wahb, Zuhrï) feront le voyage
de Syrie (sur le cas, moins clair de 'Awâna b. al-I^akam, cf. Saleh el-Ali, dans El [2],
t. I, p. 782-783). Ce n'esf qu'ensuite, comme en d'autres domaines, q u e l ' I r a k intervient
de façon plus prononcée avec Sayf b. ' U m a r ( m o r t après 170/786-787), Abû 1-Yaq?ân
(Suhaym b. Haf?, à ne pas confondre avec le Compagnon du P r o p h è t e , appelé également
Abu 1-Yaqîàn, mort en 190/805-806), a l - H a y t a m b . ' A d ï (mort vers 206-209/821-824),
HiSâm al-Kalbl (mort en 204/819), Abû ' U b a y d a (mort vers 210/825), Ibn HiSâm
(mort en 218/834), Abû N u ' a y m al-Mulâ'i (mort en 219/834, au reste connu comme
informateur), Madâ'inï ( m o r t vers 215-231/839-845), Ibn Sa'd ( m o r t en 230/845), etc.,
mais on p e u t considérer qu'il s'agit là d'écrivains travaillant sur u n donné déjà acquis
(Ibn Sa'd en particulier a été secrétaire de Wâqidî [cf. ci-après] et I b n HiSàm s'inspire
d ' I b n Ishâq) et qui reste, malgré les prises de position divergentes, f o n d a m e n t a l e m e n t
arabe (cf. les titres donnés p a r C. Pellat dans Milieu, p. 142, 144) ; du reste, la t r a d i t i o n
péninsulaire reste vivace avec Ibn Zabâla à Médine (il écrit son histoire de la ville

•Voir A d d e n d a , page 404

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30 Géographie humaine du monde musulman

et, même exportée l , elle garde jalousement ses souvenirs. Répon-


dant en effet à « une exigence interne et naturelle de la communauté
musulmane» 2 , elle vise à garder en l'état, in illo tempore, les actes essen-
tiels des Arabes et du Prophète. Les récits qu'elle colporte sont de deux
ordres 3 : il y a, d'un côté, une histoire exclusivement populaire, celle des
faits de gloire des tribus (aygâm) et de Muhammad (magâzl), sorte d'épo-
pée en prose et vers mêlés, fondée sur la répétition et l'enregistrement
mécanique du passé national par la voie orale et sur leur corollaire : le
passage progressif à la légende. Mais, de bonne heure, le souci de lutter
contre la dégradation continue du souvenir des instants ou des gestes
fondamentaux, la nécessité de se référer au passé pour y retrouver, une fois
le Prophète mort, des exemples et des conseils, ont entraîné leur consi-
gnation par écrit, selon une méthode d'investigation plus rigoureuse. L'acte
d'écrire, bien que simple support d'une transmission restée profondément
populaire et orale 4 , fait intervenir une démarche plus scientifique,
celle de la chaîne de garants (isnâd), fondement même du hadït : l'histoire
est ainsi comme une parente de la science de la tradition, et ce d'autant plus
qu'au-delà des méthodes, elle s'en rapproche aussi par une remarquable
communauté des fins. La frontière est en effet imprécise et les empiéte-
ments fréquents, entre la notation du fait historique, la collecte philo-
logique et l'enregistrement d'une jurisprudence ou d'un dogme fondés
sur un passé idéal 6 : en ce sens, l'histoire est réellement « une discipline
auxiliaire des sciences de la loi». « Mais l'unité de style, si patente en elle,
n'implique pas l'unité de vues : car, si elle participe du hadït pour la ri-
gueur de la méthode, elle est tout autant, pour ses données, tributaire

en 198/814 : cf. Ibn Rusteh, trad., p. VI, 63 [et note 3], 66, 81 [et note 4), 84 [note 5] ;
J. Sauvaget, La mosquée omeyyade de Médine, Paris, 1947, p. 26), Azraqï à La Mekke
(mort en 244/858), az-Zubayr b. Bakkâr, biographe et généalogiste des QurayS (mort
en 2 5 6 / 8 7 0 ; cf. DahabI, Tadhira, t. II, p. 528) et Wâqidï (mort en 208/823), cadi de
Bagdad, mais né à Médine. Dans un troisième temps enfin, qui déborde le cadre chrono-
logique de ce chapitre, soit après les années 246/860 —• ou, si l'on préfère, parallèlement
à une vision plus large de l'histoire : Balàdurî, Tabarî... — le genre des monographies
s'étend à la Haute-Mésopotamie, à l'Iran et au Hurâsân, avec des auteurs originaires
de ces contrées : cf. Huart, op. cit., p. 177 (les notices sur les auteurs sont à chercher
dans DahabI, Taikira, s.v.).
1. Dans l'espace (les Médinois et les Mekkois en Irak) ou dans le temps (en 272/885
par exemple, Fâkihi compose encore à La Mekke une histoire de cette ville).
2. Abd-el-Jalil, op. cit., p. 125.
3. Sauvaget-Cahen, Introduction, p. 25 sq.
4. Cf. L. Massignon, Parole donnée, Paris, 1962, p. 234, 237.
5. Ce qui explique que les historiens sont en même temps philologues ( A b û ' U b a y d a
et, à la limite, Açma'I, plus philologue qu'historien) ou traditionnistes (l'énorme majo-
rité des premiers historiens arabes est consignée dans la Tadkirat al-huffâ} de DahabI ;
cf. également, en matière de transmission, le double rôle de Wahb b. Munabbih ou
d'Ibn 'Abbâs pour le hadit et pour l'histoire).
6. Sauvaget-Cahen, op. cit., p. 31.

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Aux sources de la géographie arabe 31

de ses flottements : ce qu'elle enregistre avec lui, au gré des options défor-
mantes des auteurs, ce sont les divisions internes, jadis fixées, avant l'Is-
lam, sur l'honneur des clans et l'antagonisme des tribus, et transposées
désormais, depuis la mort du Prophète, en des affrontements politiques
plus vastes autour de la dévolution du califat.
Ainsi naît le genre des ahbâr (récits rapportés), de style uniforme
mais de contenu varié, où se rencontrent, sous la même estampille de la
tradition, les généalogies (ansâb), les vies de Muhammad et de ses Compa-
gnons, les tableaux de générations (tabaqât) de personnages célèbres, l'his-
toire de telle ville, de tel groupe ethnique, professionnel ou social 1 : en
un mot, l'art des monographies.

Histoire, géographie et tradition. Science grecque et science arabe

Il manque, certes, à cette histoire une composante nécessaire : celle de la


continuité synthétique d'un récit regroupé autour de quelques dates
majeures. Jusqu'à Wâqidî 2 , la datation ne sera cultivée que de façon
épisodique et finalement accessoire, puisque aussi bien l'essentiel n'est
pas tant, dans l'ensemble, d'enregistrer un déroulement historique que
de remonter à un passé désormais arrêté. Le caractère fragmentaire de
l'histoire arabe à ses débuts n'est, de ce point de vue, que le résultat de
la projection dans l'actualité, au hasard des besoins de la politique, de la
jurisprudence ou de l'exégèse, de tel ou tel aspect du passé idéal pris
comme système de référence. C'est par là que l'histoire est, fondamenta-
lement, la science de la tradition. Non que son existence soit traditionnelle
au sens courant du terme, puisque son apparition est liée au mouvement,
jeune encore, de l'Islam, mais parce qu'elle vise, avec le hadït et les sciences
de la langue, à maintenir et à rendre précisément traditionnelle cette
irruption, dans l'histoire, du phénomène dont elle est fille. Ainsi chargée
des valeurs du passé, elle se situe, semble-t-il, à l'opposé d'une certaine
géographie, de celle qui, par une démarche inverse de la sienne, emprunte
au dehors une science très ancienne, certes, mais dont la renaissance fait,
au milieu du in e /ix e siècle, figure de révolution. La distance entre le donné
islamique, vieux à peine de deux cents ans, mais en voie de fixation, et le
donné grec, plusieurs fois séculaire, mais alors dans toute la fraîcheur de
sa résurrection, n'est qu'un des aspects de la grande controverse où va se
trouver plongé l'Irak d'après 850.
Celle-ci va être d'autant plus âpre que les deux sciences arabe et étran-
gère ne vont pas se contenter de s'opposer de part et d'autre d'une fron-
tière idéale qui délimiterait leurs domaines respectifs, mais bien s'atta-

1. Tradition vivace : plus tard, soit à partir de la fin du i n e / i x e siècle, la nouvelle


fonction du wazir aura ses ahbâr : cf. Sourdel, op. cit., p. 6-7.
2. Cf. Sauvaget, Introduction, 2« éd., p. 33.
André Miquel. 6

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32 Géographie humaine du monde musulman

quer sur leurs propres terrains. L'astronomie grecque, par exemple, va


mettre à rude épreuve la conception de l'architecture terrestre et cosmique
telle qu'elle découle du Coran et du hadlt. Inversement, les pratiques en
honneur dans la Péninsule, touchant l'observation des étoiles, le traite-
ment des maladies ou la connaissance des simples, se heurteront d'aven-
ture à celles que recommandaient les maîtres grecs. 1 Or, au centre de
ces interférences, dans ce brassage des connaissances de tous ordres et de
toutes origines qui caractérise la Bagdad cosmopolite des années 850,
la géographie s'affirme précisément, on l'a vu, comme le symbole de la
totalité, du refus de la spécialisation ou de l'exclusive. Aucune autre disci-
pline ne peut lui disputer l'honneur d'avoir été comme elle ouverte à toutes
les influences sans exception. C'est par cette vocation éminente à repré-
senter l'ensemble du grand mouvement scientifique d'alors que la géo-
graphie, touchant à toutes les autres recherches, est autre chose que chacune
d'entre elles.
Sa relation avec l'histoire*, qui nous occupe ici, est de cet ordre. 2
Comme les autres sciences, l'histoire intervient, pour une large part, dans les
œuvres géographiques, par exemple à l'occasion d'un lieu célèbre : on voit
alors apparaître un de ces ahbâr dont nous avons parlé, appuyé ou non sur
une chaîne de garants. 3 Cette histoire que nous appellerons tradition-
nelle, pour la distinguer de celle qui voit le jour dans la deuxième moitié
du m e / i x e siècle, loin de déformer la géographie à son profit, s'intègre au
contraire parfaitement, on y reviendra 4 , à son propos. Même chez un
auteur comme Ibn al-Faqïh, où elle tient un rôle prépondérant, elle ne
réussit pas à faire de l'ouvrage une histoire, par le simple fait que, dans
l'énorme majorité des cas, les développements de cet ordre sont reliés
à un propos qui ne ressortit pas à l'histoire, mais à la description du monde,
et qui, n'étant perdu de vue à aucun stade du déroulement sinueux de
l'œuvre, suffit à lui conférer une unité à laquelle l'histoire, avec les autres
sciences, se plie.
Inversement, et même si l'on ne peut parler de soumission de la géo-
graphie à l'histoire, ne peut-on du moins établir, à l'origine, une filiation
de l'une à l'autre ? Cela nous paraît tout à fait problématique. Dire en
e f f e t 8 que la géographie se trouve d'abord dans les ouvrages d'histoire,
comme ceux de Wâqidï, sous la forme de monographies, relève, nous le
craignons, d'une erreur d'interprétation. Car ces passages ne peuvent être
qualifiés de géographiques que parce que l'on se réfère inconsciemment,
pour en juger, à l'image que les textes postérieurs, voire notre conception

1. On renverra, pour l'ensemble de ces questions, aux ouvrages déjà indiqués.


2. Pour les rapports de la géographie et de l'histoire, on se reportera au chap. VI i. f.
3. Cf., entre autres exemples, Muqaddasi, trad., § 51, 81, 123, 187 et passim.
4. Infra, chap. V, à propos d'Ibn al-Faqîh.
5. Cf. Blachère, Extraits, p. 10-11 (repris par Abd el-Jalil, Littérature, p. 136).

*Yoir Addenda, page 404

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Aux sources de la géographie arabe 33

moderne, donnent de la géographie. En réalité, tout ce que nous avons le


droit de dire, c'est qu'il existe alors, d'un côté des descriptions de villes
ou de pays qui appartiennent au genre historique, et, de l'autre, il faut
y insister, des ouvrages d'un ton et d'un style nouveaux, qui sont aussi
radicalement différents de l'histoire que de toutes les autres disciplines
auxquelles ils empruntent une part de leurs données. On retiendra donc en
définitive de la géographie que son originalité fondamentale n'est pas tant
d'être née avec les préoccupations du siècle 1 que d'en avoir présenté
une vue d'ensemble, qualification qui la rend, entre toutes, apte à donner
la meilleure image des affrontements qui marquent le monde de sa nais-
sance, pris entre la nouveauté et la tradition.

1. Elle n'est pas la seule, en effet : les sciences théoriques, pour une large part,
sont dans ce cas.

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CHAPITRE II

Les orientations décisives


du IIIe/IXe siècle;
V

géographie et adab ; Gahiz et Ibn Qutayba

Le problème de Z'adab 1

Poser, comme on le doit, le problème des relations entre les diverses


disciplines ainsi inventoriées, c'est, en réalité, traiter de l'élaboration d'une
culture sur deux plans essentiels : compte tenu des prédominances, arabes
ou étrangères, qui jouent selon les branches du savoir, on peut prôner,
selon les résistances ou les assimilations possibles, l'unité ou la pluralité
de la culture ; ensuite, selon le but qui lui est assigné — approfondissements
parallèles de disciplines prises une à une ou interpénétration en vue d'un
savoir moins technique, mais plus vaste —, on choisit de spécialiser ou
au contraire, de littérariser a les thèmes, on opte ou pour les cénacles de

1. J e suis largement redevable, pour ce chapitre, aux ouvrages de M. C. Pellat


touchant l'ensemble de l'œuvre gâl}i?ienne et l'adab. Sur Gâhi? et Ibn Qutayba < géo-
graphes», cf. Kratchkovsky, p. 123-126 (128-130), 66-67 (71).
2. L'expression est de G. E. von Grunebaum, op. cit., p. 249-252, 281-282.

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36 Géographie humaine du monde musulman

savants ou pour l'avènement d'un public moyen. La discussion sur l'objet


du savoir, à quoi se réduit en définitive ce double débat, se sublime dans
le problème de l'adab.
On donne en général à ce mot le correspondant français de culture,
qui ne le serre pas de très près s mais a au moins le mérite d'indiquer en
quel sens s'est faite une des deux options signalées. Si le genre de l'adab
domine en effet, de façon écrasante, la prose arabe, c'est donc que celle-ci
s'est délibérément prononcée non pour la publication de problèmes ou de
résultats strictement, techniques*, mais pour l'élaboration d'une mentalité
moyenne, avec les dangers que cela comporte. 2 De fait, la mode qui s'in-
carne dans l'adab se propose d'instruire en amusant, en touchant à tout,
en parlant de tout sans insister sur rien, sans approfondir ou du moins
sans retomber dans cette autre spécialité qu'est la spéculation pure, elle
considère, en un mot, que le goût est affaire de connaissances plus que de
science, d'ampleur plus que de profondeur. Facile, donc plaisant, cet adab,
qui a marqué la prose arabe presque à ses origines, a pris dès le berceau
les proportions d'un monstre. Né de cette éthique composite dont on a
parlé, à la fois hindoue, grecque et surtout persane, il transforme très vite
son programme en englobant celle-ci dans un ensemble plus vaste. 3
Quittant en effet le domaine un peu austère 4 que lui avait assigné un Ibn
al-Muqaffa', il aspire, de code moral qu'il était, à devenir un système
d'étude qui tient en une formule : de tout un peu, et en une méthode :
l'agrément. Il va ainsi, à travers une prose souple et subtile, s'élever à
la hauteur d'un genre littéraire, avant de se figer — et avec lui la prose
arabe — en une sorte d'institution qui couvrira et, pour certains, paraly-
sera désormais l'art d'écrire, voué définitivement aux mauvais génies
de la digression, de la parenthèse et du coq-à-l'âne.
Cette ankylose, perceptible, nous le verrons, à travers l'évolution
de la géographie, procède avant tout de la nécessité interne d'un genre qui

1. La traduction française est impossible, en vertu des valeurs multiples prises par le
mot au cours de son histoire, dont l'étude reste à faire. Cf., en attendant cette étude
d'ensemble, Griinebaum, op. cit., p. 274 sq ; Gabrieli, s.v., dans El (2), t. I, p. 180-181 ;
Nallino, Littérature, p. 7 sq. ; Pellat, Langue et littérature arabes, p. 127-128 ; R. Paret,
< Contribution à l'étude des milieux culturels dans le Proche-Orient médiéval : 1'« ency-
clopédisme » arabo-musulman de 850 à 950 de l'ère chrétienne », dans Revue historique,
C C X X X V , janvier-mars, 1966, p. 47-100.
2. « Littérarisation de toute pensée qui marque la fin de la contribution de l'Islam
médiéval au progrès de l'humanité » (Griinebaum, op. cit., p. 282). Vue à nuancer, certes,
mais il reste qu'en façonnant le goût du public pour le facile, en faisant de celui-ci la
clé d'un succès qui reste au Moyen Age la fin essentielle de l'acte d'écrire, l'adab n'a pas,
tant s'en faut, encouragé la recherche pure.
3. Le processus de cette évolution est mal connu, dans la mesure où nous ignorons
presque t o u t d'auteurs essentiels comme 'Abd al-Hamld, Sahl b. Hârûn ou Madâ'inï
(sur l'importance de ce dernier, cf. Pellat, Milieu, p. 144-145). Mais peut-être faut-il,
dans ce processus, laisser une part importante au phénomène gâhi?ien : cf. infra, p. 45.
4. La tentative d'égaiement par la fable (cf. Kallla wa Dimna, trad., p. 9) n'enlève
rien au ton sentencieux de l'ensemble.
•Voir Addenda, page 101

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Les orientations décisives du IIIe/IXe siècle 37

encourage à la facilité et aux redites, à la compilation et aux banalités


plus qu'à la recherche originale, nécessité qui se renforce naturellement,
en l'espèce, par le rôle écrasant et stérilisateur qu'y prennent inéluctable-
ment les pionniers, très tôt devenus modèles. De ces maîtres du m e /
ix e siècle, chez qui Y'adab élabore son programme et ses méthodes, Gàhiz
et Ibn Qutayba restent les figures les plus représentatives. 1 C'est avec
eux, d'une part, que Yadab choisit d'être, sous certaines variantes, une
culture moyenne, avec eux aussi qu'il délimite les choix possibles entre
les diverses influences traditionnelles ou étrangères, la légère distance
chronologique qui sépare Gâhi? d'Ibn Qutayba 2 pouvant être considérée,
sur le plan de la mentalité collective, comme symbolique de deux attitudes
successives par rapport aux sciences nouvelles : l'ouverture et le repli.

Gâhiz : son importance dans l'élaboration de la géographie arabe

Une étude d'ensemble sur (jâfriz pourrait ici normalement trouver place,
compte tenu de sa situation chronologique, qui le fait contemporain des
premières œuvres géographiques connues 3 , et de l'importance de son
œuvre : dans l'élaboration de la culture arabo-islamique, Gâhiz intervient
en effet non seulement en tant que personne, par la vertu de son génie
propre, mais aussi en tant que personnage, par l'autorité que lui confère
une légende 4 désireuse d'accréditer sous son nom des thèmes et des styles
dont il assume ainsi, volens nolens, la paternité. Sans parler toutefois des
dimensions que requerrait une pareille étude 5 , il nous a paru plus oppor-
tun d'aborder l'œuvre de Gâljiz en fonction des thèmes qui serrent au
plus près ceux que nous retrouverons chez les géographes : dans cet esprit,
une place devra, bien entendu, être faite aux fragments conservés du
Kitâb al-amsâr wa 'agâ'ib al-buldân (Livre des métropoles et des curiosités
du monde), qui pourront donner la mesure d'une certaine géographie
gâljizienne. « Mais celle-ci, compte tenu de la personne de l'auteur et de

1. Par leurs mérites propres et aussi par la grâce du temps. Cf. p. 36, note 3.
2. né vers 160/776, meurt en 255/868 (cf. Pellat, Milieu, p. 50). Ibn Qutayba,
né en 213/828, meurt sans doute en 276/889.
3. D'Ibn Uurdâdbeh, qui met, rappelons-le, la dernière main à son œuvre en 272/885,
la première rédaction étant de 232/846.
4. « Chaque époque a son Gâhi? (Hamadânï, Maqûma jûhifiyya, pourtant assez
critique à l'égard de la prose de Gàhi? : cf. éd. de Beyrouth, avec commentaire de Muham-
mad 'Abduh, 4« éd., 1959, p. 75).
5. Entreprise par M. C. Pellat, à qui je suis redevable des orientations de lecture
signalées.
6. D'autres œuvres sont perdues (exemples : Kitâb al-ma'âdin wa l-qawl fi jawâhir
al-ard [Des mines et pierres précieuses], Kitab al-afnâm [Des idoles], etc.), ou ne répondent
guère à l'annonce du titre, arbitrairement choisi par le copiste (cf. Kitâb al-tarbi',
introd. de C. Pellat, p. X , note 1) : exemple : Kitâb al-awfân wa l-buldân (Des patries
et des pays).

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38 Géographie humaine du monde musulman

l'unité 1 de son œuvre, ne saurait être isolée du contexte de la culture


gâhizienne dans son ensemble. Or, la somme de cette culture n'est pas à
chercher dans un répertoire des thèmes confiés aux divers livres et opus-
cules spécialisés 2 — tâche qui demeure arbitraire parce qu'opérée du
dehors et a posteriori par le lecteur, obérée aussi par toutes les œuvres
perdues qu'elle laisse forcément dans l'ombre —, mais dans les ouvrages
mêmes que Gàljiz a conçus comme une somme, soit au plan d'un programme
de connaissances et de questions à approfondir, soit au plan de l'exécution
dudit programme, en un m o t : le Kitâb at-tarbV wa t-tadwïr (Du carré et
du rond) et le Kitâb al-hayawân (De la création animée).3

Le Kitâb at-tarbï' wa t-tadwïr : une inquiétude nouvelle

Le livre du carré et du rond4 est une épître (risâla) adressée à un person-


nage auquel on prête, par ironie, d'éminentes qualités et qu'on somme de
donner un avis magistral sur une foule de questions, dont l'énoncé est la
partie essentielle de l'œuvre. Sont ainsi abordés trois domaines fonda-
m e n t a u x de recherches : l'histoire universelle, la religion, le monde.
L'étude de la première couvre les données bibliques, mythologiques e t
eschatologiques, l'histoire des nations et les traditions relatives à l'Arabie
pré-islamique 5 ; elle dessine ainsi le cadre d'ensemble à l'intérieur duquel

1. Dont les études de C. Pellat (bonne vue d'ensemble dans E l [2], t. II, p. 395-398)
tendent fort justement à rétablir l'idée, trop obscurcie par la légende et les infortunes
de la transmission.
2. On nous objectera que, même sous un titre spécialisé, les écrits de Gâhi? touchent
à tout. Cela n'est pas si sûr. Une fois la part faite aux avatars des textes et à la fantaisie
des titres, on constate qu'en réalité les essais (rasà'il) comme les grandes œuvres
(Bayân, Bubalà') restent caractérisés par un dessein parfaitement net. C'est précisé-
ment ce dessein et sa délimitation, selon les cas, dans l'ordre apologétique, littéraire,
politique, moraliste, ethnographique, etc., qui nous incitent à voir dans ces œuvres
l'illustration, sur tel ou tel point qu'elles approfondissent, d'une conception générale
de la connaissance, ce qui nous autorise, le cas échéant, à faire référence à ces ouvrages
pour éclairer tel point du Tarbl' ou des Hayawân. Reste l'objection chronologique :
l'illustration dont nous parlions ne tient pas, puisque les HayawHn prennent place à la
fin de la carrière gâhizienne (immédiatement avant 232 : cf. Pellat, Inventaire, n° 57,
et introd. au Tarbl', p. XII). Je vois là,pour ma part, un argument inverse : une ency-
clopédie comme les Hayawân ne s'improvise pas, elle se porte des années durant. La
même remarque vaut pour le catalogue qu'est le Tarbl' : à quelque date qu'il ait été
mis par écrit (il l'a été, en fait, vers 227-230/842-845, soit plus de vingt ans avant la
mort de &âhi? : cf. Pellat, Inventaire, n° 164, et introd. au Tarbl', p. XII), il apparaît
bien que ces problèmes innombrables sont ceux-là mêmes qui ont agité l'auteur toute
sa vie durant.
3. Il s'agit, en fait, on le verra, de la création dans son ensemble. Sur ce titre, cf.
p. 45, note 3.
4. Titre dû sans doute à un copiste (Pellat, op. et loc. cit.), qui l'a tiré du § 30
de l'ouvrage.
5. Bible, mythologie, eschatologie : § 38, 39, 40,43,47, 60, 63, 76, 77, 188; religions

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Les orientations décisives du IIIe//Xe siècle 39

viendra, à son heure, s'inscrire la nouvelle religion. Celle-ci, du reste,


n'est pas t a n t abordée par son histoire propre qu'à travers les problèmes,
d'ordres divers, qu'elle suscite. 1 Elle met ainsi en cause une certaine
conception de la connaissance du monde dont la place et l'intérêt sont
primordiaux, puisqu'elle englobe les sciences cosmologiques et mathéma-
tiques, la physique, la géographie générale et la géologie, la zoologie,
l'ethnographie, la médecine et la magie. 2
Le TarbV n'est pourtant pas un simple catalogue, il ne présente pas,
da façon statique, quelques connaissances prises au hasard, mais « les pro-
blèmes les plus délicats qui se posent à la conscience d'un rationaliste
musulman du m e siècle de l'Hégire. 3 » Il est sans doute ainsi le premier
ouvrage qui développe, de façon systématique et dynamique, le problème,
évoqué au début de ce chapitre, des interférences entre les diverses préoccu-
pations du siècle. E t le titre apocryphe de l'ouvrage, qui évoque, à travers
on ne sait quelle quadrature du cercle, une inquiétude fondamentale de
l'esprit, reconquiert ainsi une authenticité que la stricte histoire lui refuse.
Le chemin est considérable entre cette inquiétude et un examen d'une autre
sorte, celui de l'esclave Tawaddud des Mille et une Nuits4 : ici, la connais-
sance, devenue stéréotypée, est instrument de succès social et objet
d'une joute dont la mise en scène n'est pas sans rappeler certains
«jeux» de notre époque. Rien de cela dans le TarbV, où l'esprit cher-
che, pour son propre compte, à dépasser les contradictions possibles
de deux sortes de systèmes : le patrimoine de la tradition arabe
et le rationalisme de la gensée grecque. 6 Une bonne part de
l'attitude de Gâhiz s'explique par cette confrontation entre les néces-
sités du sentiment, qui le lient à la première, et celles de l'esprit, qui
l'inclinent à la seconde; confrontation d'autant plus délicate que la
position de fiâhiz, sur le premier des deux termes, n'est pas forcément la

diverses : § 133, 137, 163-164 ; histoire et civilisation des nations étrangères : § 44, 45,
46, 48, 155, 156 ; Arabie pré-islamique : § 38, 41, 134-135, 145.
1. Légende musulmane : § 63 ; théologie, mystique, philosophie jurisprudence ( f i q h ) ,
problème de l'imamat : § 43, 73, 74, 130, 133, 135, 136, 157-160, 171.
2. Cosmologie, mathématiques, musique : § 64, 147-148, 150-153 ; physique (optique
surtout) : § 167-170, 173-174, 1 7 7 ; géographie générale (pûrat al-arçt, merveilles du
monde) et géologie : § 39, 44, 46, 47, 51, 63, 64, 78, 80, 175 ; zoologie (bestiaire naturel
ou légendaire) : § 40, 41, 42, 44, 49, 50, 53, 56, 73, 78, 79, 1 4 6 , 1 8 0 , 1 8 1 , 1 8 7 , 1 8 8 ; ethno-
graphie (aptitudes des races, description des techniques) : § 48, 64, 78, 172 ; médecine
(théorie des humeurs) : § 144, 152 ; magie (sous diverses formes) : § 68-70, 75, 76,
139-142, 176, 183, 184.
3. Pellat, op. cit., p. X .
4. Cycle bagdadien du x" siècle, déjà touché par l'ankylose de Yadab. Cf. E. Litt-
mann, dans El (2), t. I, p. 369-375 (avec renvoi, p. 375 [1], à l'étude de J. Horovitz,
t D i e Entstehung v o n Tausendundeine Nacht», dans The Rtview of nations, n ° 4,
avril 1927).
5. Pour l'exposé, qui suit, de l'attitude gâbUienne, nous renvoyons aux divers
ouvrages de C. Pellat.

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40 Géographie humaine du monde musulman

même selon qu'il s'agit de patrimoine spirituel ou de patrimoine scientifi-


que. C'est pour pour celui-ci que Câtiiz ressent, en vertu de son rationa-
lisme mu'tazilite\ la nécessité d'une réforme ; mais il reste entendu que
la révision des vieilles données de la mythologie arabe dans le cadre d'un
système de pensée mieux adapté aux temps nouveaux ne doit pas se faire
au détriment du patrimoine spirituel.a La Perse, vue sous cet angle,
paraît dangereuse à ôâhiz, sans doute parce que voisine, présente même
dans les mœurs, l'armature du califat ou la littérature d'adab à la manière
d'un Ibn al-Muqaffa'. Devant le succès de l'Iran et les conséquences qu'il
entraîne, d'une part sur le plan politique avec la remise en cause de la
préséance arabe 3 , d'autre part sur le plan religieux avec la résistance
vivace du zoroastrisme, sur le plan de la culture enfin avec la contamina-
tion du système de valeurs traditionnel4, Cafti? refuse la rencontre et
se tourne vers la Grèce, qui est loin et qui est morte. J e veux dire par là
qu'elle offre l'avantage de fournir un système de pensée et de connaissances
sans menacer, de façon directe et présente comme le fait la Perse, l'arabisme
dans ses sources vives. Le rationalisme qui inspire la démarche grecque
comme celle des Mu'tazilites permet, aux yeux de Gâhiz, de rénover l'Is-
lam sans en mettre en cause les fondements et notamment le substrat
arabe. L'attitude de Càhiz vise donc, au fond, à préserver du contact de la
Perse les structures traditionnelles de la société et de la mentalité arabes,
tout en élargissant, par le contact avec la Grèce, le champ des connaissances
de cette société : c'est une attitude expansive sur le plan du savoir et
défensive sur celui des valeurs. 6
Elle est très perceptible dans le TarbV et dans les orientations que l'ou-
vrage suggère, chemin faisant, à la faveur des problèmes évoqués. L'idée
centrale est qu'il faut récuser toute interprétation des faits qui ne tient
son autorité que du mythe. ' En s'attaquant, sur ces questions, à des per-

1. Sur le mu'tazilisme, cf. A. N. Nader, Le système philosophique des Mu'lazila,


Beyrouth, 1956 ; Ahmad Amln, Duhti al-Islâm, t. III, p. 21-207.
2. Ceci est une constante de l'attitude moderniste arabe : les Salafiyya du xix*
siècle situeront eux aussi leur mouvement dans un contexte de progrès scientifique par
imitation de l'Occident et de traditionalisme moral par refus du matérialisme de ce
même Occident.
3. Sur le mouvement nationaliste de la Su'ûbiyya, cf. D. B. Macdonnald, dans El,
t. IV, p. 410. Sur les raisons de l'attachement de Gàhi? à l'arabisme, cf. Pellat, Milieu,
p. 54.
4. E t ce d'autant plus que les valeurs iraniennes — honneur, noblesse, chevalerie...
— sont très proches du système traditionnel arabe, qui peut bien les assimiler, mais y
perd un peu le souvenir de ses origines et la gloire de les avoir inventées par lui-même
(cf. Grûnebaum, op. cit., p. 279; B. Farès, L'honneur chez les Arabes avant l'Islam,
op. cit.). Au fond, le danger, avec la Perse, c'est qu'elle est trop proche, à tous les points
de vue.
5. On verra (p. 47-48 et 61) qu'il convient de nuancer un peu ce jugement.
6. Un exemple : celui de la marée (§ 175), à propos duquel Gâhi? combat le mythe
selon lequel le flux et le reflux sont produits par un ange qui trempe son pied dans

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Les orientations décisives du IIIe//Xe siècle 41

sonnages aussi légendaires que K a ' b al-Aljbâr ou 'Ubayd b. Sariyya, 1


Gâljiz entend bien, sans doute, par souci national, dégager l'univers men-
tal des Arabes de tous les emprunts étrangers qui se sont accrédités sous
ces noms prestigieux. ' Mais il veut aussi, en faisant table rase, revenir
à une saine interprétation du monde fondée sur trois critères : la raison,
l'observation, le Coran. 3
La raison est donc celle qu'on emprunte à la Grèce, chaque fois que les
données de sa science sont recevables au regard du dogme musulman»,
chaque fois aussi qu'est possible un mode de discussion dialectique inspiré
de la philosophie grecque : « Direz-vous que les corps célestes ont une cou-
leur ? demande Gâhiz. 5 Si oui, c'est qu'ils assument toutes les modalités
de la forme corporelle, ce qui est contraire à l'opinion reçue ; s'ils sont
sans couleur, c'est que le ciel n'est pas entièrement réductible à la nature
céleste ». Grecque encore la croyance à la vie propre de l'idée 6 : « Le beau
(,husn, xaXov), étant synonyme de liberté, de mérite, de noblesse et d'absolu,
ne laisse aucune prise au temps, qui ne le flétrit ni ne l'altère ; il se moque
des amulettes, des précautions, des cachotteries, des pinceaux et du fard ».
Cette primauté de la raison Çaql), le monde en effet, qu'il s'agit d'étudier,
en offre, par son ordre, le spectacle : aussi bien Gâljiz ouvre-t-il la porte,
sur le plan de la théorie pure où se place le TarbV, à une attitude fondamen-
tale de l'esprit : l'acte de la vue, l'observation directe Çiyân), dont on
verra l'importance à propos des Hayaœân, mais que le TarbV, déjà, fonde
en droit, comme moyen privilégié de connaissance, complémentaire du
raisonnement. « J ' a i vu, écrit Gâljiz 7 , des gens renâcler à la vérité lors-
qu'elle est connue par une démarche de l'esprit (istinbât a n ), mais je n'en
ai jamais vu qui s'entêtent lorsqu'elle est connue de visu Çiyâna") », et plus
loin : « La tradition, lorsque son origine est fondée et sa propagation par
conséquent valable, prouve la vérité avec autant de force que le témoi-
gnage direct Çiyân) ». 8 Ce que Gâljiz entend ainsi promouvoir, avec ce

l'eau ou l'en retire. La tradition remonterait au Prophète lui-même : références dans


TarbV, p. 196.
X. Ou Sarya : cf. références p. 29, note 4.
2. Cf. Pellat, op. cit., p. XV-XVII.
3. La sunna du Prophète n'est pas citée une seule fois dans le Tarbi'.
4. Nombreux exemples d'interprétations grecques : théorie des humeurs (§ 144, 152),
philosophie platonicienne et aristotélicienne (§ 83), théorie de la musique selon Euclide,
Mûristus (cf. H. G. Farmer, dans El, Suppl., s.o.) et Pythagore (§ 150), théorie de la
balance (§ 172 : garas/un, ¿apia-ricov ; cf. E. Wiedemann, dans El, t. II, p. 802-805), etc.
5. § 174. Autre exemple : § 62 (à propos des personnages mythologiques de haute
taille et de longue vie). Cf. toutefois infra, p. 47, note 5.
6. Le passage est peut-être interpolé (cf. Pellat, p. VII-VIII), mais le ton reste
en accord avec le reste de l'œuvre.
7. § 129.
8. § 81. Les droits de la tradition orale imposent d'ajouter, comme le fait Gâhiç :
• et donne & l'esprit la même satisfaction que l'information orale [directe, sans inter-

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42 Géographie humaine du monde musulman

« réalisme rationaliste» 1 , c'est une science vraiment humaine, dégagée


de toutes les mentalités mythiques et magiques : mutatis mutandis, un
positivisme avant la lettre.
Reste, dira-t-on, que l'étude du monde, même ordonné, ne s'ouvre pas
entière à la r a i s o n r e s t e , en d'autres termes, la part imprescriptible du
mystère, c'est-à-dire de Dieu. E t pourtant, même ici, la raison garde sa
place, car le concept de merveilleux Çagïb)3, qui est le signe de l'irré-
ductibilité à cette raison, admet plusieurs approches. La première consiste à
considérer que le merveilleux est, en fait, un caractère tranchant sur l'ordre
prédominant d'une série, mais qui reste a priori justiciable de l'examen
rationnel. Lorsque Gâhiz, par exemple, conteste les caractéristiques « mer-
veilleuses » de la chauve-souris 4 , réduites par lui de soixante-dix à sept
seulement, il ne fait guère que cerner une sorte de champ d'originalité dans
l'ordre d'une espèce animale, que décrire les apparents mystères comme des
phénomènes perceptibles, analysables et limités. Le merveilleux n'est donc,
à la limite, que l'occasion de la recherche : ceci est fort visible en un passage
du TarbV où Gâhiz, de façon systématique, pose le pourquoi de l'inquié-
tude rationnelle devant des phénomènes qu'une tradition paresseuse
explique par le seul m y t h e 6 : pourquoi l'or, au contraire du verre, ne
se fabrique-t-il pas ? 6 Pourquoi l'habitude, en matière de poisons, en-
traîne-t-elle l'immunité ? Pourquoi la couleur noire s'impose-t-elle aux
autres couleurs, qui toutes à leur tour s'imposent à la blanche ?
Inquiétude donc, mais pas seulement, au bout du compte, intellectuelle :
car le propos de ô â h i z 7 se teinte, en fin d'ouvrage, d'une très nette reli-
giosité qui éclaire a posteriori l'attitude du penseur face à la divinité de la
création. Admettre le mythe sans réflexion, cela revient sans doute à

médiaire : sarnâ'] », Gâhi?, après avoir ainsi fait du ' iyàn une sorte de critère idéal,
ajoute encore : « Cela posé, la tradition ne fait pas connaître (comme le ' i y â n ) les choses
dans le détail de leur être ( t a k a y y u f ) , mais seulement dans leur ensemble. »
1. Fortifié par le contact avec la Grèce, mais déjà en germe à Baçra : cf. Pellat,
Milieu, passim ; El (2), loc. cit.
2. Sur la conception mu'tazilite d'une construction rationnelle de l'univers, et sur ses
limites, cf. Hayawàn, t. I, p. 33 ; Nader, op. cit. ; et dans El (2), t. I, p. 360 (TJ. de Boer,
« 'àlam ») et 418 sq. (L. Gardet, « Allah »). Un exemple de la croyance à cette construction
est donné par les IJayaivân, avec les deux ordres de preuve de la création : l'infiniment
grand et l'infiniment petit (cf. infra).
3. Du développement duquel on verra l'importance (cf. chap. Y). Pour l'étude qui
suit, nous nous en tenons aux exemples où la raoine 'gb est prise en son sens fort de
« merveilleux », en laissant par ailleurs de côté les parties du Tarbi' dont l'appartenance
au texte initial est douteuse (indiquées typographiquement dans l'éd. Pellat).
4. § 181.
5. § 78, 79.
6. On remarquera au passage que ôàhiz semble refuser pour son compte la croyance
à la transmutation de l'or.
7. On se souviendra, ici encore, que le mu'tazilisme se propose avant tout, par le
recours à l'argumentation rationaliste, une meilleure défense de la foi : cf. p. 27, note 1.

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Les orientations décisives du IIIe/IXe siècle 43

refuser de s'interroger sur le mystère, mais aussi à imiter les adversaires


du Prophète, qui ironisaient sur la merveille de sa prédication et, laissant
leurs esprits en friche, reculaient devant l'effort de réflexion nécessaire :
car « les cœurs sont secs, sourds a u x appels et aux questions, paralysés par
la routine ». 1 Ainsi donc, l'inquiétude, la recherche sont plus que la règle
d'or : l'action de grâces par excellence. E t si le mystère semble décidément
sur certains points inattaquable 2 , l'acte de dévotion sera non pas d'inven-
ter, pour l'expliquer, un conte à dormir debout, mais de poser « un doute
méthodique » 3 qui préserve au moins la possibilité de recherches futures :
en ce qui concerne les récits relatifs à la longévité des personnages du passé,
« nous ne trouvons, écrit Gâhiz 4 , pour ou contre eux, aucun témoignage
péremptoire, aucune preuve formelle : la recevabilité de leur message nous
interdit de les réfuter, mais l'absence de tout argument probant nous inter-
dit de les considérer comme fondés». C'est donc, poursuit Gâhiz, le doute
qui prévaut, synonyme non pas d'arrêt de la recherche, mais d'acharne-
m e n t à celle-ci, avec ce qu'elle entraîne de difficultés, physiques ou morales.
Que le «merveilleux», ainsi réinterprété, soit la source d'une attitude
spirituelle, que la recherche, formant l'intelligence, donne en même temps
à l'homme les moyens de sa conduite, expliquent que le TarbV s'achève
sur une série de sentences. E t par là, l'adab exclusivement moralisateur des
pionniers de la prose arabe s'intègre, pour le polariser, à cet adab plus vaste
qu'est pour Gâhiz la recherche totale. L a Grèce sert à la fois ici de symbole
et de cadre : de symbole, car, en demandant à ses sages, et à eux exclusi-
v e m e n t 6 , les règles de la conduite humaine, Gâhiz entend bien montrer
que la Grèce est la seule qui ait réussi à englober harmonieusement la
totalité de la connaissance, par l'intégration de la démarche scientifique
au système plus vaste de la formation de l'esprit. D'où l'importance du
cadre ainsi tracé : les maximes finales du TarbV, même habillées à la grec-
que, ressemblent en fait de fort près à celles d'Ibn al-Muqaffa' et peuvent
venir de l'Iran aussi bien que de l ' o u e s t 6 ; que l'Iran, pour les raisons
qu'on a dites, ne soit pas mentionné ici, importe peu, puisque aussi bien
un peu de son esprit demeure. Ce qui s'opère en réalité, sous le patronage

1. § 204-205.
2. P a r exemple sur le nombre infini (§ 37).
3. Pellat, introd. au TarbV, p. XV. Cf. Kilâb al amsâr, p. 171 : « le doute, de par
la volonté de Dieu, mène à la certitude. » Même idée dans Tarbi', p. 19.
4 . § 59.
5. Ce couronnement moral du Tarbi' est placé uniquement sous des noms grecs
(Hippocrate, Platon, Polémon, Démocrite, Aristote, etc. : § 190 sq. ; à noter toutefois
la présence [§ 194] du médecin juif Mâsargis, au reste simple t r a n s m e t t e u r [traducteur
du syriaque en arabe]) ; on trouvera n o t a m m e n t (§ 190) le f a m e u x « tout ce que je sais,
c'est que je ne sais rien».
6. Un t e x t e comme celui du § 197 rappelle les aphorismes de Kallla tva Dimna
ou de l'Adab a$-$agir, et le Kallla est expressément cité au § 156.

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44 Géographie humaine du monde musulman

conciliateur de la Grèce, c'est l'intégration de l'adaô-éthique à Yadab-re-


cherche.
Peut-être tenons-nous là, en définitive, une des clés de l'évolution et de
l'élargissement du genre. E t a n t donné que la géographie, comme toutes
les productions de la littérature arabe, porte l'empreinte de Yadab, ce
n'est pas sortir du sujet qui nous occupe que de marquer le pas un ins-
tant. 1 A qui tente de définir ce concept fuyant et multiforme, une double
vérité s'impose, apparemment contradictoire en ses deux propositions :
d'une part, on l'a dit, Yadab, quand il est conçu par un Gâljiz : comme un
programme et un esprit de recherche, est, objectivement, tout à fait diffé-
rent de Yadab quand il est traité par un Ibn al-Muqaffa' : comme un recueil
de maximes. Mais d'autre part, il apparaît que, dans l'esprit des Arabes —
lesquels, d'ailleurs, n'ont guère éprouvé le besoin d'une distinction au
niveau du mot —, il s'agit là d'une seule et même chose, vague certes puis-
qu'elle admet des traductions aussi diverses que culture, politesse, honneur,
étiquette, code inhérent à telle ou telle activité, mais qui retrouve pourtant
une assez forte unité sous le vocable commun de « règles pour une conduite »,
que celle-ci intéresse le corps, le cœur ou l'esprit. Il n'y a donc, dans ce
concept de Yadab tel qu'il est ressenti par les Arabes, aucune coupure
entre Ibn al-Muqaffa' et ftâhiz, entre un code moral et une démarche de
la connaissance. Tout se tient, et le savoir ne se dissocie pas.
Or, nous venons de le voir, il en était déjà ainsi pour Gâhiz lui-même :
car il a, pour son compte, refusé cette dissociation, en transformant une
morale jusque là édictée en une recherche devant figurer, au même titre
que les autres — voire avant elles, on l'a vu, puisqu'elle couronne l'édifice
— dans ce programme général de la connaissance qu'est précisément, pour
lui Gahiz, Yadab. E t non content de s'en tenir à l'énoncé théorique du
TarbV, il a prêché d'exemple dans certaines de ses œuvres qu'il a voulues
réservées à cet ordre de problèmes 2 : la morale et les maximes de
Yadab précédent y sont, certes, partout présentes 3 , mais l'esprit n'est
plus le même. En effet, différence essentielle, elles ne sont plus présentées
comme sous le masque définitif et intangible de la norme une fois pour
toutes énoncée, mais comme le prétexte et le point de départ d'une étude,
celle des moteurs réels de la conduite humaine, que l'on confronte ainsi
avec la règle idéale. On quitte donc, en un sens, la morale pour la psycho-

1. De la même façon, nous serons amené, pour mieux comprendre les orientations
de certains géographes, à nous interroger sur l'évolution de l'adab après ôâhi?.
2. Gàhi?, Magmù' (cf. bibl.). Je suis redevable, pour ce passage, aux observations de
C. Vial consignées dans l'introduction à sa traduction de ces oeuvres (en préparation).
3. Cf., entre autres exemples, les chaînes de causes et d'effets ( M a j m û ' , p. 17
et passim) et les répertoires (ibid., p. 20, 21, 24 et passim), si fréquents chez un Ibn
al-Muqaffa'.

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Les orientations décisives du IIIe/IXe siècle 45

logie, et la règle du catéchisme pour la méditation personnelle du philo-


sophe, voire du s a v a n t . 1
Si donc les Arabes ont tendance à considérer l'adab comme un tout,
c'est peut-être en vertu d'une habitude littéraire instaurée malgré eux par
des écrivains comme Gâljiz, dont on sait le prestige. J e dis bien habitude
littéraire, car, étant donné le respect qui s'attache ici aux modèles, il
suffira, pour accréditer les maximes ou les contes moraux comme une pièce
indispensable du bagage des connaissances humaines, non pas que Gâhiz
ait eu de bonnes raisons de le faire, mais qu'il l'ait fait, tout simplement.
C'est là sans doute, dans ce poids des modèles, qu'il f a u t selon nous cher-
cher la raison de l'intégration définitive de l'éthique aux œuvres d'adab
après Gâhiz. 2 Avec cette différence essentielle toutefois, on y insistera
encore, que l'esprit de l'œuvre tend à être oublié au profit de sa seule
contexture, l'architecture interne au profit de la seule carapace.

Le Kitâb al-hayawàn : l'ébauche d'une géographie humaine

L'œuvre maîtresse de Grâliiz, ce Livre de la création animée (Kitâb al-


hayawân)3, qui domine l'ensemble de sa production et sans doute de sa vie
même 4 , procède de plusieurs sources 6 : le fonds arabe, plus ou moins
légendaire, facile alors à inventorier grâce aux travaux des critiques ou lexi-
cographes, mais aussi, bien sûr, l'érudition livresque, traductions grecques
surtout, avec, au premier plan, Aristote, dont on cite le Livre des animaux.
Cette simple mention pose à elle seule un problème : car, si elle renvoie, de
prime abord, à l'Histoire des animaux, on peut t o u t aussi bien penser aux
deux traités sur les Parties des animaux et la Génération des animaux.a
La question est importante, car elle dépasse le simple problème des sources

1. Cf. p. 6-7 (plaidoyer pour l'étude des causes et motivations), 75 (• la fonction crée
l'organe"), 77 (description clinique de la rétention d'urine et de son influence sur le
caractère), etc.
2. Celles des géographes, on le verra, aussi bien que les autres.
3. La traduction par « création animée • rend mieux compte, selon nous, du sujet
que celle, plus courante, par » animaux » ; car l'homme, on le verra, est au centre du
système et, du reste, il s'agit en fait, de façon très générale, de création, animée ou non.
Cf. p. 51, note 1.
4. Cf. supra, p. 38, note 2.
5. Sur ces sources, cf. l'introduction de l'éd. A. M. Hàrûn. On retiendra, en parti-
culier, d'une part la trad. du Livre des animaux (sic) d'Aristote par Ibn al-Bitrïq (p. 14 ;
cf. ci-dessous, note 6) et, d'autre part, les ouvrages arabes, à but essentiellement lexico-
graphique, composés, avant ûâhi?, sur divers animaux (p. 16). Il faut ajouter, aux deux
sources signalées ici, l'expérience personnelle : cf. infra, p. 52-53.
6. Les trois œuvres semblent avoir été connues par une traduction de Yahyà b.
al-Bitriq : cf. R. Walzer, «Aristûtàlïs », dans El (2), t. I, p. 653 (1). Il faudrait ajouter
deux autres traités moins importants sur la Marche des animaux et le Mouaement des
animaux.

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46 Géographie humaine du monde musulman

pour toucher à celui de l'élaboration, dans son ensemble, de l'esprit arabo-


islamique du m e /ix e siècle. En effet, les trois œuvres en question sont
très différentes d'allure, les Parties et la Génération, qui se font d'ailleurs
suite se présentant comme des traités théoriques, régulièrement mis en
forme et s'adressant à une élite cultivée, mais non spécialisée, l'Histoire au
contraire consistant en une série de notes, dispersées et fragmentaires, sans
doute de la main d'Aristote, destinées à être distribuées, comme thèmes
de travail ou de recherche, à ses disciples, donc œuvre de technicien, dans
une prose à peine élaborée. 2 Or, une lecture parallèle d'Aristote et de
Gâhiz montre assez que c'est l'Histoire, en son contenu comme en sa
forme, qui est passée dans le Kitâb al-hayawân, et non les deux autres
traités. 3 Et du même coup, ce que Gâhiz offre au public cultivé de son
époque se trouve être — à peine dégagée, la prose mise à part, du cadre de
la fiche de recherches — l'ancienne pâture des spécialistes, et non plus ces
traités ordonnés et généraux qu'Aristote réservait en son temps à un
public du même genre, à ces 7tsTiaiSsu;^évoi cités, dans la préface des Parties,
comme justiciables de la dernière des deux démarches de l'esprit ainsi
présentées : « En tout genre de spéculation et de recherche, la plus banale
comme la plus relevée, il semble qu'il y ait deux attitudes possibles : à
l'une convient le nom de science de l'objet, à l'autre celui d'une espèce de
culture (tï)V S' otov TtoiiSeíav Tivá) ».
Un changement est donc intervenu dans le concept de culture. Elle n'est
plus l'ordre aristotélicien de l'exposé théorique, soucieux de synthèse et
d'organisation ; elle réside désormais dans une exaltation de l'esprit de
curiosité, qui a pour corollaire, sinon l'inexistence d'un ordre interne, d'un
dessein d'ensemble4, du moins l'incapacité à le disposer en pleine lumière,
à regrouper un propos autour de lui, la tendance à laisser l'acte d'écrire

1. Aristote le dit expressément au livre I de la Génération et à la fin des Parties.


2. Cf. l'introduction de P. Louis à son éd. des Parties (cf. bibl.), qui définit les nsKtxi-
Seujjtévoi (Parties, I, 1, 639) comme « ceux qui ne sont pas précisément des savants,
mais qui ont reçu une certaine culture générale » : cf. le début des Parties, dont nous
donnons la traduction infra. « Il y a, écrit P. Louis, dans l'expression rf)v toO 7TpàYHaTOî
è7tKTT7)(i7]v (science de l'objet), un pléonasme qui s'expliquerait par le fait qu'Aristote
s'adresse à un public d'hommes cultivés et non de techniciens» (op. cit., p. 1, note 1).
On va parfois jusqu'à attribuer aux disciples d'Aristote une partie de la rédaction
de l'Histoire (cf. Louis, op. cit., p. X X ) , et même à estimer que la mise en forme définitive
de l'œuvre est postérieure à Aristote, ce qui expliquerait la caractère apocryphe des
livres I X et X (cf. Groiset, Littérature grecque, t. IV, p. 709, note 1).
3. Le parallélisme des thèmes chez Aristote et 6âhi? pourrait être exposé systéma-
tiquement ; à titre d'exemples : pour la salamandre : Histoire (éd. J . Barthélemy-Saint-
Hilaire), t. II, p. 215 ; Hayawân, t. V, p. 309-310 ; t. VI, p. 434-435 ; sur l'influence du
climat et des eaux quant aux caractéristiques d'une espèce : Histoire, t. I, p. 271 sq. ;
t. III, p. 86 sq., 114 sq., 121 sq., ; Hayawân, t. III, p. 434-435 et passim. Pour un inven-
taire plus complet de ce parallélisme, cf. T. al-Hâèirï, « TaUrîë nuçûç aristatàliyya min
Kitâb al-hayawân», dans Maijallat Kultiyyat al-Âdâb, Alexandrie, 1953 et suiv.
4. Cf. p. 38, note 1.

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Les orientations décisives du I IIe//Xe siècle 47

s'éparpiller dans les sollicitations de l'instant. Mais où chercher les raisons


de cet é t a t de choses ? D a n s une méconnaissance des textes, qui a u r a i t
interdit à Gâhiz de consulter, en dehors de celle de l'Histoire, les traductions
des Parties et de la Génération ? D a n s une inclination propre à notre au-
teur ? Il est bien difficile de se prononcer à coup sûr. T o u t au plus peut-on
noter que, pour ce cas particulier, la sélection opéi ée historiquement entre
les trois ouvrages d'Aristote semble répondre à une certaine tendance de
l'esprit a r a b e d'alors. C'est Gâhiz lui-même qui l'a défini dans un de ces
passages où il s'essaie avec bonheur à la psychologie des peuples : il note
le don de l'improvisation et du verbe, la prédominance d'une spontanéité
naturelle ( f i t r a ) qui ne s'attache ni a u x causes ni a u x visions globales,
mais qui se met en branle sur un détail particulier, lequel déclenche inven-
tion et jeu ; c'est, au propre, un génie qui papillonne. 1
Posée en ces termes, pourtant, l'irréductibilité de cette a t t i t u d e à un
esprit venu de la Grèce reste du domaine de l'abstraction et l'on n'explique
pas, dans les faits, le phénomène historique en cause, qui n'est rien de
moins que « l'inefficacité relative de l'héritage grec ». 2 Selon nous, cette
inefficacité tient beaucoup moins à l'absence d'une tradition dialectique
chez les Arabes d'alors q u ' à une croyance innée aux vertus de cette absence.
On veut dire par là que les Arabes, au départ, n'étaient pas, bien évidem-
ment, moins doués que d'autres pour recueillir la succession des Grecs,
mais qu'ils ne l'ont pas, fondamentalement, voulu, persuadés qu'ils ont été
d'emblée de la supériorité des structures sociales et mentales du groupe
auquel ils appartenaient, et par conséquent décidés à aborder la Grèce non
d a n s l'esprit d'humilité qui est celui de la leçon 3, mais dans une optique
utilitaire qui visait, a v a n t tout, à l'utilisation de la pensée grecque 4 au
profit d ' u n e civilisation arabe et islamique dont les valeurs, posées a priori
comme supérieures, ne pouvaient être engagées dans le débat. L ' a t t i t u d e
d'un Gâhiz, p o u r t a n t marginale et qui représente la limite extrême des
concessions consenties, est t o u t à fait p r o b a n t e à cet égard, dans la mesure,
on l'a vu, où le b u t qu'il vise, à travers les emprunts qu'il fait à la Grèce 5 ,

1. Cette définition est du Kitâb al-bayân iva t-tabijin (citée dans Alimad A m ï n ,
Fagr al-Islâm : cf. supra, p. 18, note 1). E t A h m a d Amïn de conclure (p. 37) : « Disons, si
v o u s le voulez, que la langue est plus déliée que la capacité de réflexion. » Cf. ce que
disent Grunebaum, op. cit., p. 291, sur « la vision atomisante », et Blachère, Littérature,
t. I, p. 3 0 sg.
2. Grunebaum, op. cit., p. 254.
3. û à h i ? ( H a y a u i â n , t. III, p. 268) déclare expressément que les Arabes n'ont rien à
envier a u x « philosophes » ( c'est-à-dire aux Grecs) pour la connaissance des a n i m a u x .
4. Quand ce n'est pas à « l'effort concerté pour éliminer la n o t e étrangère » :
cf. Grunebaum, toc. cit., et infra, à propos d ' I b n Qutayba.
5. Soit au plan de la connaissance — et l'appétit de savoir, un peu brouillon, du
n é o p h y t e joue peut-être aussi son rôle dans l'inaptitude à la dialectique — , soit au
plan de certains procédés méthodologiques (cf. p. 41), dont on peut se demander, après
tout, s'ils n'ont pas perdu, en quittant la Grèce, leur vertu dialectique pour devenir
de simples instruments d'exposition.

André MIQUEL. 7

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48 Géographie humaine du monde musulman

n'est pas autre chose que la conservation rigoureuse et même l'épuration


du patrimoine arabe et des structures de la civilisation islamique.
Il reste que, dans les limites du cadre ainsi tracé, dont on peut dire, en
schématisant, qu'elles sont celles qu'imposent une réaction d'auto-défense,
une répugnance marquée à mener jusqu'à leur terme, comme le fit la
Grèce, les exigences du raisonnement discursif, l'esprit du siècle pouvait,
selon ses processus et ses moyens propres, s'ouvrir à des connaissances
venues du dehors. Ce fut, au fond, le mérite de Gâhiz de le comprendre. Si
l'on songe qu'avant lui, la littérature arabe, poésie mise à part, ne nous
présente guère, en son état connu, que des textes dont le propos se situe
entre les considérations religieuses, les maximes morales, les développe-
ments philologiques et l'évocation de souvenirs traditionnels, on voit
d'emblée en quoi réside l'apport principal de cet auteur, notamment dans
les Hayawân : dans l'ouverture du monde de la vie aux nouvelles recherches
de l'homme. Le thème révolutionnaire donc, c'est celui de la création, non
plus réduite aux considérations théoriques de l'astrologie, mais cernée d'une
part dans sa réalité concrète, observée, et d'autre part, dans sa totalité,
dans l'ensemble des relations et des implications qui relient l'un à l'autre, de
façon dynamique, les divers éléments qui la composent. 1 Relisons, à ce
propos, la notice que les Hayawân consacrent à la ville d'al-Ahwâz * : « La
capitale [de la région] d'al-Ahwâz transforme tout Hâîimite qu'elle héberge
en lui conférant une bonne part du naturel et du caractère de ses habitants
à elle. Or, laid ou beau, mal bâti ou charmant, un HâSimite se distingue
toujours, par quelque trait du visage ou du caractère, de [l'ensemble] des
Qurays et des Arabes. 3 Si donc al-Ahwàz peut, sur un Hàëimite, opérer
de telles mutations et quasiment en faire un autre homme, le faire déchoir,
le dégrader et imprimer sur lui ses effets avec une telle évidence, que penser
alors de son influence sur des hommes d'une autre race ? L'esprit taré des
gens d'al-Ahwâz et la nature hostile de leur pays font que, malgré d'im-

1. Cette référence au réel, après tout naturelle dans une œuvre comme les Hayawân,
se constate aussi dans d'autres ouvrages, comme le Baydn ou les Bubalâ', dont le propos
initial se situe non plus dans le monde extérieur, mais dans des considérations morales
ou théoriques. Le souci de localisation géographique, par exemple, distingue radicale-
lement l'étude des mœurs, telle qu'elle est pratiquée dans les Bubalâ', de l'œuvre
d'un La Bruyère ; même remarque pour le Bayân (à opposer, dans le même esprit,
à l'ouvrage d'un Quintilien) : plus de trois cents noms de lieux et autres éléments
géographiques ou toponymiques, organisés autour de quelques grands thèmes privilégiés
qui ne sont autres, déjà, que ces amfâr sur lesquels, après ôàhi?, les géographes insis-
teront : Baçra, Küfa, l'Irak, le Sàm, le Hurâsàn, Médine, La Mekke : cf. l'anecdote
rapportée par Muqaddasï (trad., § 61).
2. Choisie (t IV, p. 140-143) comme exemple des effets ^néfastes du climat. Le choix
de l'interprétation, en quelques passages, s'inspire de l'annotation de l'éditeur. On
lira, p. 142 i.f., muqâm au lieu de ma'àm.
3. Thème traditionnel (cf. Kitâb al-arnfûr, p. 180 sq.), mais qui va être prétexte à un
développement d'inspiration et de ton nouveaux.

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Les orientations décisives du IIIe ¡IXe siècle 49

menses richesses et de vastes domaines, on ne les voit guère aimer, quand


il s'agit de leurs garçons ou de leurs filles, ce qu'on aime d'ordinaire dans
les grandes villes (amsâr), où chacun consent, parfois de façon durable, les
efforts qu'autorisent sa richesse et ses moyens ; or, c'est par l'argent,
comme vous le savez, que les hommes se font connaître : car enfin, il
suffit que quelqu'un, ailleurs qu'à al-Ahwâz, acquière un petit rien pour
qu'aussitôt il ne se sente heureux qu'une fois donnés des précepteurs à ses
enfants et assurées à ses femmes des satisfactions qui n'ont rien à voir avec
celles du passé. Ici au contraire, le sort n'a pas voulu qu'on participe, si peu
que ce soit, aux artisanats célèbres de la terre, aux gloires de la culture ou
aux renommées des écoles. J e n'ai pas vu, aux garçons et aux petites filles
du pays, de bonnes joues rouges, avec du sang à fleur de peau, ni rien
d'approchant. Al-Ahwâz est une machine à tuer l'étranger : non que les
fièvres, en particulier, l'y saisissent plus vite qu'un autre, mais c'est dans
la déclaration de l'épidémie ou dans la disparition de la fièvre que ce pays
marque son originalité. En effet, quand la fièvre, ailleurs qu'ici, abandonne
quelqu'un, cela veut dire qu'il n'en reste en lui aucune séquelle : si elle
l'a quitté, c'est qu'il a trouvé en lui-même le principe de sa guérison, et il
restera guéri aussi longtemps qu'en s'abstenant des mélanges, il ne réunira
pas en ses entrailles des principes de corruption. Tout autre est le cas d'al-
Ahwâz : ici, la fièvre, après avoir quitté le malade, le reprend, qu'il ait ou
non absorbé une impureté ; c'est donc bien qu'il ne s'agit plus ici de glou-
tonnerie, de mélanges ou d'excès, mais que c'est le pays lui-même qui est
en cause. Autre désagrément : al-Ahwâz accumule les vipères dans sa
montagne, qui domine et écrase ses maisons, et les scorpions dans ses
habitations, ses cimetières et les chaires (manâbir) [de ses moquées]. E t s'il
y avait au monde une chose pire que les scorpions et les vipères, al-Ahwâz
n'aurait pas été en reste pour la produire et reproduire. Le malheur est
qu'il existe, au-delà de la ville, sur des terres salées, des étangs aux eaux
lourdes et, dans la ville même, des canaux où viennent se déverser les
conduites d'évacuation des latrines, des eaux de pluie et des bassins à
ablutions. D'autre part, quand le soleil monte et qu'il reste longtemps face
à la montagne, elle attire les scorpions sur ses rocailles ; puis, quand les
pierres, sèches et chaudes, sont devenues comme a u t a n t de tisons, elles
renvoient aux habitants d'al-Ahwâz tout ce qu'elles ont reçu. E t quand la
vapeur malsaine, venue des étangs et des canaux, se conjugue, pour tom-
ber sur la ville, avec le rayonnement de la montagne, l'atmophère se
corrompt et avec elle tout ce qu'elle peut embrasser».
C'est peu que des monographies de ce genre aient été reproduites par des
géographes de tempérament aussi différent que Muqaddasï ou Y â q û t . 1

1. Sur la notice de YâqOt, inspirée de celle-ci, cf. Mu'jam, t. I, p. 286 (rapportée &
Hamdânl). Muqaddasï, quant à lui, déclare, à propos d'al-Ahwâz, qu'elle est « la
poubelle du monde • (mazbalat ad-dunyd : éd. de Goeje, p. 403) et 11 dit de ses habitants

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50 Géographie humaine du monde musulman

N o n s e u l e m e n t elles o n t pu, c o m m e n o u s le v e r r o n s plus loin, p a r t i c i p e r


d i r e c t e m e n t à l ' a v è n e m e n t d ' u n c e r t a i n e s p r i t d e la g é o g r a p h i e arabe,
m a i s a v a n t t o u t , elles o n t , en s y s t é m a t i s a n t l ' é c h a n t i l l o n n a g e des o b s e r -
v a t i o n s e t en é l a b o r a n t , c h e m i n f a i s a n t , l ' é t u d e d u m o n d e à t r a v e r s celle
d e s p h é n o m è n e s h u m a i n s , o u v e r t la v o i e a u x r e c h e r c h e s f u t u r e s e t é b a u -
c h é , d a n s les f a i t s , les différentes c o m p o s a n t e s de la g é o g r a p h i e h u m a i n e ,
à s a v o i r : d ' u n e p a r t , la r e l a t i o n — d é s o r m a i s é t u d i é e e m p i r i q u e m e n t —
d e l ' h o m m e a u m i l i e u p h y s i q u e ( r é p a r t i t i o n des t y p e s h u m a i n s , g é o g r a p h i e
m é d i c a l e , g é o g r a p h i e des r é g i m e s a l i m e n t a i r e s e t de la t o i l e t t e ) e t , d ' a u t r e
part, en un d o m a i n e s é p a r é q u ' a u c u n e p r é f i g u r a t i o n , même lointaine,
d ' u n e a n a l y s e d e t y p e m a r x i s t e ne s a u r a i t , p o u r c e t t e époque, rattacher
a u x données p r é c é d e n t e s , la g é o g r a p h i e des s t r u c t u r e s sociales : c i r c u l a t i o n
des biens et d e s p e r s o n n e s , o r g a n i s a t i o n s p o l i t i q u e s e t g r o u p e s s o c i a u x ,
g r o u p e s r e l i g i e u x e t c o u t u m e s , aires linguistiques e t culturelles.1

qu'« on ne les voit guère, malgré l'abondance des biens, l'incroyable prospérité du
commerce et la qualité de leur artisanat, apporter à l'organisation de leur vie la distinc-
tion que d'autres y apporteraient en pareil cas. Quand leurs enfants sont grands, ils
les chassent à l'étranger et leur imposent l'épreuve du voyage et du gain, les faisant
errer de pays en pays. Le sort leur a refusé toute science et toute culture » (op. et loc. cit.).
Le thème est développé plus amplement, un peu plus loin aussi de l'original gâhi?ien,
p. 410 et 411 de la même édition. Il se retrouve aussi chez Ta'âlibî, Latâ'if al-Ma'ârif,
p. 107-109.
1. Ces différentes composantes d'une géographie ne sont pas à chercher dans le
propos même de l'auteur ( H a y a w â n , t. I, p. 42), qui énumère pêle-mêle divers aspects
de cette culture qu'on appelle adab, mais dans les livres eux-mêmes (selon l'esprit
défini, p. 38, note 2). Sur les types humains, il suffirait de rappeler l'intérêt porté par
Gâhi? à l'étude des peuples et des grands groupes ethniques, principalement Arabes,
Persans, Zang et Turcs. Citons toutefois, à titre d'exemple, Hayawân, t. V, p. 35-36
(théorie de la « maturation » des races).
Sur les considérations médicales et les effets du milieu physique sur l'espèce, cf.
Hayawân, t . I, p. 157 (longévité au Fargâna) ; t. I I I , p. 434-435 (effets du désert sur
les étrangers) ; t. IV, p. 135, 139 (effets du site du Tibet, de Mossoul et du pays des
Zang) ; Bayân, t. I, p. 94 (considérations médicales) ; Bigâl, p. 86 (changement des
caractères acquis d'une race lors du transfert d'un pays dans un autre), etc.
Sur l'alimentation, cf. Hayawân, t. III, p. 525-526 (sur quelques mets des Arabes);
t. IV, p. 46 (sur certains usages alimentaires à al-Ahwâz) ; t. V, p. 429 (sur la fabri-
cation de l'hydromel en Égypte : repris par Ibn al-Faqïh, p. 6 6 ) ; Bubalâ', p. 117 et
passim.
Sur la toilette et le costume, cf. Hayawân, t. IV, p. 172 (sur un rapport inverse entre
fécondité et soins intimes) ; Bayân, t. II, p. 88, 342 ; t. I I I , p. 6, 97, 101, 114 et passim
(considérations générales sur l'habillement et le port du turban) ; Bubalâ', p. 123
(sur les sandales du Sind).
Sur la circulation des biens et les lieux d'origine de divers produits, cf. Hayawân,
t. I I I , p. 143 (sabres hindous); Bubalâ', p. 59, 66, 78-79 et passim; sur la circulation
des personnes, cf. Bubalâ', p. 123.
Sur les groupements ethniques ou sociaux impliqués dans les luttes politiques, cf.
Bubalâ', p. 60-61, 105 ; sur la poste, long exposé dans BiQâl, p. 55-72.
Sur les religions, cf. Hayawân, t. V, p. 157 sq. (Juifs, Zoroastriens, Chrétiens), 327-328

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Les orientations décisives du IIIe//Xe siècle 51

Ce à quoi aboutit ainsi l'œuvre gâhizienne, c'est à peindre, a u sein


d'une création totale 1 et en relation avec elle, les activités et les a t t i t u -
des de l'animal humain. Il y a donc plus q u ' u n e découverte de thèmes : u n
esprit, dont la littérature géographique, après ôâhiz, profitera et s'ins-
pirera. Même s'il est abusif, au sens moderne du mot, de parler d ' u n h u m a -
nisme de Gâhiz, convenons du moins qu'il est le premier, en l ' é t a t actuel
de nos connaissances, à poser le problème de l'homme dans le monde,
particulièrement en ces Hayawân qui, sous les fioretti de l'adab, sont, t o u t
a u t a n t q u ' u n e anthologie d'histoire naturelle, une revue de la création :
« Sachez, écrit ô â h i z 2, que le caillou n'est p a s moins p r o b a n t de Dieu
que la montagne, ni le corps h u m a i n que la v o û t e céleste qui embrasse notre
monde. Dans ce domaine, le petit et l'insignifiant sont du m ê m e ordre q u e
l'immense et l'important. Ce ne sont pas les choses, dans leur réalité,
qui diffèrent, mais seulement les hommes qui les interprètent». E t , après
avoir développé le thème selon lequel, en matière d'études zoologiques,
les critères h u m a i n s de b e a u t é et d'utilité, de mal ou de bien, ne sauraient
avoir cours, Gâhiz, plus loin, insiste encore : « L a grenouille n'est pas plus
probante de Dieu que le papillon ». 3 Ainsi, l'étude du réel, sans aucune
exclusive, est désormais fondée en droit : de m ê m e que la géographie astro-
nomique se prévalait des desseins divins pour justifier de sa nécessité,
de même, avec Gâhiz, au nom du même principe, on assiste à la promotion
littéraire des choses et des êtres. Dans cette création totale, qui embrasse
le cloporte comme l'ange, l'homme trouve à la fois sa limite et sa gloire.
Limite, car, réintégré dans les hiérarchies de l'univers, il est situé sous les
anges et assimilé à une espèce animale parmi d'autres, celle des a n i m a u x
à poils, rapproché du singe, e t sa voix mise en parallèle avec celle du chat.
Mais gloire de cet « hominien », car non seulement, placé, de par sa nature,
à mi-chemin de l'échelle de la création, il en est le centre et, à ce titre, le
représentant le plus souvent cité, mais surtout, s'il se distingue des autres
animaux, c'est moins p a r ses traits physiques que par l'ensemble des
qualités de l'intellect qui le font précisément homme : sens associatif
(igtimâ'), de la communication (bayân), usage de la main, calcul, écriture,
surtout — en un rappel des données fondamentales du mu'tazilisme —
capacité d'agir (istitâ'a), et celle-ci, qui a été donnée aussi a u x êtres supé-

(sur les rapports entre religion et intelligence) ; t. VII, p. 25-29 (sur la circoncision) ;
sur quelques coutumes, cf. Hayawân, t. VI, p. 145-147 (jeux des Arabes) ; Bubalâ',
p. 83 (usages de la table chez la petite noblesse terrienne d'origine persane).
Quant aux considérations linguistiques et culturelles, cf. Hayawân, t. IV, p. 21-23 ;
t. V, p. 289-290 ; Bubalâ', p. 122 ; Bayân, t. I, p. 18, 92, 144 ; t. II, p. 323 et passim.
1. On voit qu'il ne s'agit pas seulement de création animée, comme le titre de Haya-
wân le laisserait croire.
2. Hayawân, t. III, p. 299.
3. Ibid., p. 371.

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52 Géographie humaine du .nonde musulman

rieurs, djinns et anges, fixe à l'homme son rôle d'animal pensant et sa


place : à l'articulation des deux cycles biologique et céleste. 1
La même nouveauté règne dans les méthodes : le discours se caractérise
par l'insistance qu'il apporte à mettre en valeur les tableaux vécus :
« J'ai vu, chez nous, à Basra», ne cesse de répéter ûâljiz, préfigurant par
là une mise en avant de l'anecdote personnelle qui va jalonner les meilleures
pages d'un Ya'qûbï ou d'un Muqaddasï. « J'ai fréquenté, dit un des héros des
Buhalâ'a, les grands et les pauvres, j'ai servi les califes et les mendiants,
j'ai eu commerce avec les ascètes et les brigands, j'ai fréquenté les prisons
comme j'ai assisté aux réunions pieuses, j'ai été allaité aux bonnes et aux
mauvaises mamelles du destin et j'ai connu des époques fertiles en évé-
nements curieux». E t Muqaddasï, un peu plus d'un siècle après, sur le
même thème 3 : « J'ai étudié le droit et les lettres, pratiqué l'ascétisme
et la dévotion, enseigné le droit et les lettres, fait le prône en chaire, appelé
à la prière sur les minarets, tenu le rôle d'imam dans les mosquées, pro-
noncé les sermons dans les mosquées-cathédrales, fréquenté les écoles,
invoqué Dieu dans des réunions, pris la parole à des séances, partagé le
pâté des mystiques, le potage des moines et la bouillie des matelots, dé-
guerpi des mosquées la nuit, voyagé dans les solitudes, erré dans les
déserts, pratiqué souvent et sincèrement l'abstinence, et puis mangé
ouvertement des aliments interdits, acquis l'amitié des dévots de la
montagne du Liban et fréquenté quelquefois les gouvernants, possédé
des esclaves et puis laissé charger des paniers sur ma tête, manqué de peu
et à plusieurs reprises la noyade, vu la route de mes caravanes coupée,
servi les cadis et les grands, adressé la parole aux puissants et aux vizirs,
lié amitié, chemin faisant, avec les libertins, vendu des produits au marché,
connu les prisons ou les accusations d'espionnage. » Ainsi, ce qui, après

1. Sur la création des êtres supérieurs, djinns et anges, eux aussi rangés en classe»
hiérarchisées (marâtib), cf. Hayawân, t. I I I , p. 231-235 (discussion sur les ailes des
anges) ; t. VI, p. 190-194.
Sur l'homme défini comme animal à poils, cf. Hayaœdn, t. V, p. 484 ; semblable
au singe : t. I, p. 2 1 5 ; rapproché du pigeon : t. I I I , p. 163-168, 211 et passim; changé
en cochon : t. IV, p. 72 (donné sous toutes réserves par Gàhi? ; sans doute réminiscence
de contes d'origine grecque (épisode de Circé) : cf. Griinebaum, op. cit., p. 331-332 ;
notation probante, toutefois, car elle s'inscrit dans la même intention de ne pas isoler
l'homme dans la création, mais au contraire de le relier aux autres espèces) ; sa voix
mise en parallèle avec celle du chat : t. IV, p. 21-23, avec, en manière de conclusion :
i quand les manifestations de la connaissance et des besoins sont rares, rares sont aussi
les manifestations de l'émission de la voix ».
Sur les références concernant l'homme dans son ensemble, cf. Hayawân, index,
s.v. «insân». Sur les caractéristiques intellectuelles de 1'« hominien», cf. t. I, p. 42 sq.,
71 ; sur Vistitâ'a, cf. t. V, p. 442-453, où l'homme est présenté comme l'animal qui doit
penser et bien penser (fonction rendue d'autant plus nécessaire par le rappel de l'exempla
des anges et peuples châtiés).
2. Buhalâ', p. 59 (extrait d'un ensemble beaucoup plus long : p. 56-62).
3. Éd. de Goeje, p. 44 (extrait de p. 43-45) ; trad., § 83-87.

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Les orientations décisives du II Ie//Xe siècle 53

ô â h i z , gagne droit de cité dans les lettres arabes, même à travers la simple
imitation d'un modèle, c'est l'observation empirique, fondée en droit
dans le TarbV et en fait dans les Hayawân et dans toute l ' œ u v r e gàhi-
zienne, c'est l'aventure personnelle, toute cette magie de l'instant vécu,
de ce ' i y â n 1 dont Muqaddasï fera l'un des fondements de sa méthode.
Allons plus loin : quand on f a i t la somme des passages où un auteur comme
celui-ci se réfère à sa propre expérience, on peut dire que, sur bien des
points, l'attitude de la meilleure géographie arabe n'est guère autre chose
que la systématisation de la référence personnelle dont Gâhiz a jeté les
bases vers le milieu du m e / i x e siècle, avec cette réserve essentielle, que
l'expérience du réel devient objet même de recherche, et non plus seule-
ment, comme chez Gâljiz, contexte ou illustration, ce qui a pour corollaire,
quelquefois dans les intentions et presque toujours dans les faits, une
présentation sobre, voire sèche, laissant peu de place aux considérations
morales et aux soucis de style qui font, ici, la différence fondamentale
d'avec la "manière d'un Gâhiz.2
N e confondons pas pourtant, en la matière, l'apparence extérieure d'une
écriture, le jeu des mots, bref ce qu'il est convenu d'appeler, comme plus
haut, le style, dont la fonction est l'expression d'une pensée, avec la f o r m e
même de l'esprit qui la pense, f o r m e que le style, certes, n'a pas pour
objet d'exprimer, à de rares exceptions près, mais qu'il ne peut s'empêcher

1. Ce sens de l'observation et du détail concret a été bien|mis"en lumière ¡par C. Pel-


lat ( M i l i e u , p. 63, 223-224 et passim). Comme exemples de références à une obser-
vation personnelle, citons Bijjâl, p. 54; Bubalâ', p. 25; Hayawân, t. I I I , p. 261;
t. IV, p. 316 ; t. V I I ; p. 41. Formulation très nette du même principe, t. I I I , p. 361 :
« Les choses ne sont pas comme les gens le prétendent, et il n'est pas d'erreur plus
scandaleuse, de théorie plus ridicule ni plus révélatrice d'un entêtement forcené ou
d'une légèreté par trop grande que de parler en sachant qu'on va contre l'observation
du réel ».
2. Sur les intentions^ parfois ¡contradictoires, d'un Muqaddasï en matière de style,
cf. trad., § 16-17, 20. Chez lui, écrire se caractérise finalement par une application
mécanique des règles stylistiques d'alors, non par une recherche, avec ce que cela com-
porte, comme chez Gàhi?, de souplesse : cf. infra, chap. I X . Sur le style de Ôâhi?, cf., en
attendant l'étude souhaitée par C. Pellat ( M i l i e u , p. 146), les remarques pertinentes
de J. M. Abd-el-Jalil, Littérature, p. 114 (avec citation de W . Marçais). Par considé-
rations morales, j'entends le propos du moraliste, ce qu'est Gàhi? à bien des égards,
et non une intention moralisatrice à la mode d'Ibn al-Muqaffa' : ce dernier aspect
de l'adab, s'il est encore, stylistiquement parlant, présent dans certaines œuvres de
Gâhi? (cf. supra, p. 44, note 3), ne subsiste plus dans les textes géographiques qu'à
l'état de vestiges (cf.. supra, p. 20 et note 4) et disparaît complètement chez un auteur
comme Muqaddasï. Muqaddasï lui-même laissait entrevoir la double nécessité de
systématisation et de dépouillement lorsqu'il déclarait (trad., § 13 bis), à propos du
Kitâb al-am$âr, que ôâhi? avait inséré dans son livre, « pour détendre un lecteur qui
s'ennuierait», des incidentes et des anecdotes, à dire le vrai un peu moins qu'Ibn
al-Faqïh, mais encore trop sans doute dans un livre de dimensions restreintes (§ 13).
Même attitude chez Mas'udï, Prairies, t. I, p. 206-207 (cité dans Pellat, Milieu, p. 68,
note 7).

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ol Géographie humaine du monde musulman

de trahir. Si donc nous voulons étudier la pensée, non plus dans son contenu
comme tout à l'heure, mais dans sa l'orme, ne reslons pas confinés dans les
limites de son expression, qui, n'en étant que l'épiphénomène, demeure
ambiguë et fuyante à l'examen — puisqu'aussi bien, si son existence est
nécessaire à la pensée, sa spécificité, elle, ne l'est pas — et attachons-nous
plutôt à ce qui lui préexiste, c'est a-dire aux démarches mêmes de la
pensée, aux structures et aux attitudes mentales, telles qu'elles appa-
raissent au travers, et presque à F insu, des fantaisies de l'expression. Si
donc, en ce domaine, nous recherchons les points de comparaison possibles,
que constatons-nous ? Comme fxâhiz, des auteurs aussi représentatifs,
dans diverses tendances de la géographie, qu'Ibn Hurdâdbeh, Ibn Rusteh,
Ya'qûbï ou Muqaddasî ont lendance à procéder, dès qu'ils s'évadent du
cadre de l'observation partielle, et de la monographie pour tenter de
s'élever à des considérations générales, par le schéma classique du cata-
logue, dont la devinette, les listes de spécialités (hasâ'is) ou rémunération
ne constituent guère qu'autant de spécimens. 1 E t même dans la des-
cription détaillée, je note les mêmes symptômes, la même propension à une
systématique rudimentaire : une notice comme celle d'al-Ahwâz préfigure,

1. Cf., chez Gâhiz, Buhala , p. 78 (les vipères du Siëistân.î les serpents d'Ëgypte et
les couleuvres d'al-Ahwâz), 79, 1. 12-13 (liste de spécialités); Hayawân, t. IV, p. 106
(sur les particularités de quelques pays) ; t. VII, p. 230 (énumération de lieux avec indi-
cation des effets correspondants sur la psychologie des hommes). Plus probante est
la citation de ûâhiz par Muqaddasî — dans l'esprit sans doute du Kitâb al-am?âr —,
qui s'intègre parfaitement (trad., § 61) à un chapitre entièrement consacré à un cata-
logue des spécialités (hasâ'is) des pays (catalogue de même esprit chez Ibn al-Faqîh,
p. 92-93) ; comparer de même Bayân, t. II, p. 297 : « Nous n'avons pas vu de ville plus
proche qu'al-Ubulla, ni plus douce pour l'eau, plus égale pour les montures, plus
favorable aux commerçants, plus secrète aux gens pieux... » et Muqaddasî, § 63 : « Point
de gens aussi nombreux ni aussi ignobles que les chantres de Nïsâbûr, ni aussi avides
qu'à La Mekke, ni plus pauvres qu'à Yatrib, ni plus chastes qu'à Jérusalem », § 78
(classification des caractéristiques des adeptes des diverses écoles juridiques), etc.
Présentations de même esprit chez Ya'qubi (trad., p. 5, à propos de la population de
Bagdad : « Nul n'est plus instruit que leurs savants, mieux informé que leurs tradi-
tionnistes, mieux doué pour le raisonnement que leurs théologiens, plus fort en syntaxe
que leurs grammairiens, plus sûr que leur lecteurs, plus expert que leurs médecins », etc. ;
trad., p. 235 [citation de Ya'qubi par Nuwayri : sur les différentes catégories de musc]) ;
Ibn Rusteh (trad., p. 122 : « Ni au Yémen, ni au Tihama, ni au Hidjaz, on ne rencontre
une cité plus grandiose, plus populeuse, où les richesses soient plus abondantes, la
nourriture plus délicate », p. 147-148 : énumération des richesses de Rome, etc.) ; Ibn
Hurdàdbeh (beaucoup plus rarement : cf. infra, p. 56 et note 3 ; voir toutefois trad.,
p. 123, 133 : « La ville la plus favorisée de la nature est ar-Rayy, avec ses beaux quartiers
d'as-Sorr et d'as-Sarbân ; celle qui l'emporte par l'industrie de l'homme est Djordjân ;
la ville la plus productive, Naisâbour»); Ibn al-Faqîh, p. 29 (sur les mérites de la
Yamàma), 35 (sur le Yémen), 92, etc. (le même auteur développe également le thème
de la répartition [exemple p. 84 : « La violence a été répartie en dix parts, dont neuf
sont allées aux Berbères et la dixième au reste de l'humanité » ; cf. également p. 92]).
Sur ce mode de pensée, voir références ci-après, p. 55, note 2.

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Les orientations décisives du 1 i ¡''¡IX' siècle 55

les considérations du moraliste mises à part, deux démarches f o n d a m e n t a -


les de l'esprit des géographes : d ' u n e p a r t le pointillisme de l'observation
c o n j u g u é avec l'aptitude, concurrente et concomitante, au tableau d'en-
semble 1 et, d ' a u t r e p a r t — et c'est ici que nous retrouvons la t e n d a n c e
signalée —, la systématisation, en ce domaine, de l'opposition t r a d i t i o n -
nelle des vieux t h è m e s arabes de la satire et du panégyrique, des qualités
et des d " luts ( a l - m a f â h i r wa l-matâlib), appliquée soit à un sujet unique
source ... , • 'rmiietjons. soit à plusieurs sujets soumis à des j u g e m e n t s
en f o r m e de confrontations, de hiérarchies ou de parallèles. 2
Cet engouement pour t o u t ce qui est comparaison, catégories, classi-
fication, échelle ue valeurs n'est certes pas un t r a i t distinctif du seul
û â h i z , et lui-même rapporte du reste expressément à des dictons ou à
l'opinion générale quelques-unes de ces sentences. Aussi bien la l i t t é r a t u r e

1. Comparer la n o t a t i o n de Gâhiz sur les joncs des e n f a n t s , d a n s la notice sur al-Ahwàz


(supra, p. 49), avec M u q a d d a s ï , éd. de Goeje, p. 397 (à propos d ' u n insecte analogue
au ver luisant : « L a région de l'incandescence, vue au j o u r , est verte»). Sur le parallé-
lisme pointillisme-vue d'ensemble, cf. p a r exemple Ibn H a w q a l , p. 419 (« B u s t est,
a p r è s Zarang, la plus grande ville sur le territoire du Sigistân. C'est u n toyer de pesti-
lence. On s'y habille c o m m e en Irak, et o n y r e t r o u v e noblesse et aisance. On y voit
des maisons de commerce qui f o n t le relais avec l ' I n d e , des palmiers, des raisins. C'est
u n p a y s t r è s fertile. ») et Muqaddasï, t r a d . , § 148-149, qui j u x t a p o s e , à p r o p o s de
Tibériade, les n o t a t i o n s sur le gravier de la mosquée à : « T o u t le p o u r t o u r d u lac est
j a l o n n é de villages et de palmiers, et les b a t e a u x y v o n t et viennent... La m o n t a g n e ,
t r è s h a u t e , domine le p a y s ».
2. Sur le double c o u r a n t satirique et p a n é g y r i q u e et l'esprit de classification (parti-
cularités, mérites, d é f a u t s ) , cf. K r a t c h k o v s k y , p. 124 (128 i.f.), 128 (132), 162 (166 i.f.)
( a v e c accent mis sur la période u m a y y a d e ) ; Blachère, Littérature, t. I, p. 24 sq., 30 sq.
( a v e c n o t a t i o n des contradictions du c a r a c t è r e arabe d a n s la ô â h i l i y y a ) ; G r u n e b a u m ,
op. cit., p. 287 sq. ; Sauvaget-Cahen, Introduction, p. 2 5 ; A. Trabulsï, La critique
poétique chez les Arabes, D a m a s (IFD), 1956, p. 215 sq. L ' a p p l i c a t i o n des d e u x t h è m e s
c o n j u g u é s (cf., p o u r Gâhiz, Pellat, Milieu, p. X I I , note 1, et aussi la Risdla fi manâqib-
ai-Turk, p. 45, qui f a i t des mafâbir wa l-matâlib u n t h è m e obligé des connaissances
h u m a i n e s ) est une c o n s t a n t e chez les géographes. On se référera, à t i t r e d ' e x e m p l e ,
à la notice d ' I b n H a w q a l citée à la n o t e précédente, et à ce passage, choisi e n t r e t a n t
d ' a u t r e s , de M u q a d d a s ï (éd. de Goeje, p. 118) : «Baçra a des bains excellents, poisson
e t d a t t e s à profusion, v i a n d e , légumes, cotonnades, laitages, science, négoce. Malheu-
r e u s e m e n t , l'eau y est insuffisante, le climat c h a n g e a n t et pestilentiel, les séditions
extraordinaires». U n tel mécanisme m e n t a l de compensation était d é j à dans la notice
de (jâhi? sur al-Ahwâz, où la pestilence v i e n t à r e n c o n t r e du b o n h e u r suggéré de l'eau
vive, l'avarice à r e n c o n t r e de la richesse ; il est plus n e t toutefois, s'agissant t o u j o u r s
de ô â h i ? , lorsqu'il est appliqué à une collection de s u j e t s : cf. Bukalâ', p. 116 : « Il est
c o u r a n t de dire que l'eau d u Tigre et de l ' I n d u s est plus salubre que celle de l ' E u p h r a t e
e t d u fleuve de Bactres..., que l'eau proche des n a p p e s de n a p h t e est plus p r o f i t a b l e que
celle qui se r e n c o n t r e près des nappes de goudron » (inspiré de la t r a d . de C. Pellat,
p. 140-141); cf. encore Hayawân, t. I, p. 157 (sur les durées de la vie en divers p a y s ) ;
Fahr as-Sùdân, p. 67-68 (sur les qualités intellectuelles comparées des divers groupes
h u m a i n s ) ; et les références portées ci-dessus, p. 54, note 1, auxquelles n o u s n o u s en
t i e n d r o n s également p o u r les comparaisons établies p a r les géographes entre des s u j e t s
différents.

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56 Géographie humaine du monde musulman

arabe, avec Ibn al-Muqaffa' notamment, en offrait déjà avant lui de nom-
breux exemples. 1 II n'entre pas dans les limites tracées à notre recher-
che de déterminer la part respective des influences arabes, grecques ou
orientales dans l'élaboration de pareils schèmes de pensée.11 Constatons
simplement qu'au niveau littéraire, ûâbiz leur a donné définitivement des
lettres de noblesse et qu'ainsi, après avoir introduit, on l'a vu, une méthode
nouvelle d'investigation des faits, son prestige accrédite, pour leur exposé,
des méthodes traditionnelles. Et la meilleure preuve en est qu'un Ibn
tJurdâdbeh, moins à cause d'une manière qui lui serait propre que parce
que, contemporain ou presque de GShiz, il ne subit pas encore son in-
fluence de façon aussi pregnante que les générations suivantes, éprouve
beaucoup plus de répugnance, non pas à penser de la sorte — qui le saura
jamais ? —, mais à écrire dans cet esprit, je dirais presque : à écrire tout
court, dans la mesure où un tel acte, le libérant de la notation technique et
quasi arithmétique à laquelle il entendait se borner, l'eût engagé, venant,
comme d'autres, quelques décennies après, à se livrer ou, à tout le moins
porté à se trahir. Il suffisait, en d'autres termes, de donner à une certaine
formulation de l'œuvre littéraire le temps de devenir classique et de
s'inscrire dans les faits pour qu'on la vît ensuite s'appliquer tout naturelle-
ment à des domaines comme l'exposé des itinéraires, où l'on n'eût pas
pensé peut-être, au temps qu'elle s'élaborait, qu'elle dût un jour trouver
place. 3

1. Cf. Gâhi?, HayawOn, t. "VII, p. 203 (devinette sur les choses les plus étonnantes
au monde) ; Fahr as-Sûdân, p. 58 : « D'après Luqmân, il est trois sortes d'hommes
qui se révèlent dans trois sortes de circonstances : le sage face à la colère, l'intrépide
face à la crainte, le frère face à tes besoins ». Pour Ibn al-Muqaffa", cf. Kallla, trad.,
p. 56-57, 96, 116, 147, 150, 161, 181, 183, 191 et surtout 214-225, long écheveau de ces
sortes d'apophtegmes, dont nous extrayons celui-ci : « Il est trois solitudes : celles
d'une mer sans eau, d'un pays sans roi et d'une femme sans époux». Dans la même
tendance naturelle à classer, citons la variante de la chaîne (exemple pris, entre t a n t
d'autres, à VAdab a$-sa<jir, p. 11) : « Toute créature a une tendance, toute tendance
une fin, toute fin un moyen ». Nombreux exemples aussi dans le Kallla, trad., p. 41,141
et passim. Pastiche de ce style dans Hamadânl, maqâma cjâhiiiyya (éd. M. 'Abduh,
op. cit., p. 75).
2. Sur les influences qui ont façonné l'adab, cf. Griinebaum, op. cit., p. 278-282.
L'universalité de cet esprit apparaît bien comme une constante — mais comment
situer les influences possibles ? — dans les mondes hellénistique, romain et oriental :
sans parler, par exemple, du goût de la comparaison qui est une des prédilections de
l'expression poétique en grec et en latin, on retrouve chez un Sénèque, sur le thème de
la vertu, les mêmes développements que dans la prose moralisante de l'adab (cf. De
constanlia sapientis, III-VI, et préface de 'Ali b. a5-§àh al-FàrisI au Kalila, trad.,
p. 291).
3. Ce que nous savons de la vie d'Ibn Hurdâdbeh, et ce qui e s t ' d i t par ailleurs de
son œuvre, historique ou autre (cf. Mas'ûdï, Prairies, t. I, p. 13 ; de Goeje, introd. au
Kitâb al-masâlik wa l-mamâlik, p. X I - X I I ; R. Blachère, compte rendu de la publ.
du Kitâb al-lahw wa l-malâhi par 'A. Khalifé, dans Arabica, V I I I , 1961, p. 102) nous
inclinent à penser que nous avons affaire à un homme représentant assez bien le type

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Les orientations décisives du IIIe ¡IXe siècle 57

Le K i t â b a l - a m s â r w a 'agâ'ib al-buldân : géographie et tradition

D e l ' œ u v r e q u e G à h i z a v a i t réservée a u x p r o b l è m e s s t r i c t e m e n t g é o g r a -
p h i q u e s , nous n e c o n s e r v o n s q u e q u e l q u e s e x t r a i t s . N o u s n e p o u v o n s
c e p e n d a n t n o u s en désintéresser, e n droit ou e n fait. E n droit, c a r l'in-
f l u e n c e du Livre des métropoles et des curiosités du monde a é t é m a n i f e s t e
sur les a u t e u r s g é o g r a p h i q u e s des m e / i x e et i v e / x e s i è c l e s . 1 E n fait, car,
si u n e certaine p r u d e n c e reste de m i s e q u a n d il f a u t juger une œ u v r e
ainsi mutilée, le v o l u m e substantiel de c e s f r a g m e n t s limite d ' a u t a n t p l u s
le péril que le Kitâb al-amsâr n ' é t a i t s a n s d o u t e pas u n e œ u v r e m o n u m e n -
t a l e 3 , e t donc q u e le rapport du v e s t i g e au t o u t reste satisfaisant.
Ce q u i frappe à la première lecture de l'œuvre, c'est la part é n o r m e q u ' y
t i e n t la tradition, e t particulièrement la t r a d i t i o n a r a b e . 3 On v e r r a i t
alors, dans c e t t e t a r d i v e c o m p o s i t i o n des t o u t e s dernières a n n é e s de l a
v i e de ( j â h i z * , la m a r q u e d'une retraite où les i n q u i é t u d e s de la j e u n e s s e ,
les p r é o c c u p a t i o n s de l'âge mûr, s ' e s t o m p e n t d e v a n t la résignation, l e s
n é c e s s i t é s de la p r u d e n c e 5 , p e u t - ê t r e aussi le désir sincère du vieillard d e

même de l'adib. Or, son œuvre géographique, qui nous occupe seule, semble assez
peu ouverte, en sa technicité, aux thèmes et aux schèmes de pensée dont il est ici
question, sauf dans certains passages (cf. citation, p. 54, note 1) qui posent précisément,
selon nous, le problème de l'ouverture du genre technique qu'est la géographie d'alors
aux influences proprement littéraires. Nous sommes en effet, avec ces passages, dans
une zone du livre qui représente un ensemble d'adjonctions apportées, jusque vers 272
de l'Hégire (date de parution d'une seconde et définitive version), à une première
rédaction de l'œuvre (en gros, les itinéraires et la description des quatre • quarts » de
la terre) faite, elle, en 232 de l'Hégire (cf. de Goeje, introd., p. XVIII, XX). Or, dans
la même zone de l'ouvrage, soit trad., p. 132, nous retrouvons — et nous n'avons
aucune raison de penser qu'il s'agit là d'une glose — la notice de Gâhi? sur al-Ahwâz,
avec mention expresse du nom de cet écrivain et reprise des termes mêmes de son
texte (exemple : magnat"" hamrû'" : teinte rosée des pommettes). Que le présent
emprunt ne remonte pas à la version de 232 ne peut raisonnablement être mis en doute,
en raison, on l'a dit, de sa localisation dans l'ouvrage et aussi du fait que la version
de 232 et les Hayawân sont quasiment contemporains (cf. supra, p. 38 . note 2). Ainsi
donc, la version définitive qui est donnée du Kitâb al-masâlik iva l-mamâlik en 272,
soit dix-sept ans après la mort de Gâhi?, fait la place, contrairement à la version de 232,
aux thèmes propres à Vadab et à son maître prestigieux : les merveilles et les particu-
larités de la terre et des régions. Volonté, par conséquent, de se mettre au goût du jour
et d'appliquer au genre des itinéraires les nouvelles formes littéraires.
1. Il est cité notamment par Ibn al-Faqïh, Mas'udï, MuqaddasI (cf. index de ces
auteurs), inspire Ibn Rusteh (trad., p. 60-63 : Hayawân, mais peut-être tout aussi bien
Amsâr [cf. p. 187 s?.]), Qudâma sans doute (cf. A. Makkï, Qtidâma b. Ga 'far et son œuvre,
p. 275-276). Ya'qûbï, en revanche, semble suivre une documentation originale (déjà
signalé par Sauvaget [Relation, p. XXVIII]).
2. Cf. MuqaddasI, trad., § 13, 13 bis.
3. Cf. par exemple le thème des QurayS : p. 174-187.
4. Composé en 248/862 (cf. p. 181), le Kitâb al-amçâr est antérieur de sept ans à
la mort de son auteur.
5. Cf. Pellat, dans El (2), t. II, p. 397 [1].

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58 Géographie humaine du monde musulman

s'endormir dans la sérénité des valeurs traditionnelles. 1 On conviendrait


alors que le propos avoué du livre, à savoir l'étude des rapports de l'homme
à son environnement spatial et temporel, jure quelque peu avec sa mise
en œuvre, laquelle revient, pour une large part, à accréditer littérairement
des thèmes traditionnels.
L a part faite à ces derniers, on peut toutefois interpréter la « retraite »
de Gâhiz sur un a u t r e plan : que Mas'ûdï lui reproche 2 de parler de géo-
graphie sans avoir voyagé ou MuqaddasI 3 d'écrire un opuscule avare de
renseignements précis, revient à dire que la science des Amsâr est une
science de cabinet, spéculative, générale et abstraite, l'antithèse de celle-là
même que préconisent, environ un siècle après, deux des plus brillants
défenseurs de la géographie sur le terrain. Le procès d'intention ai; • ; fait
à Gâhiz et à son « opuscule» illustre bien cette vérité, que le b u t de Gâhiz
n'est pas de donner, comme d'autres, une somme de renseignements
techniques, mais seulement les conclusions d'une réflexion d'ensemble
sur le phénomène humain : géographie « générale» donc, qui, tablant sur
les illustrations déjà données dans une œuvre immense •», fait le point en
se contentant de fournir les clés de quelques mécanismes fondamentaux
des associations de l'homme à son milieu, naturel ou social. On reste
ainsi, malgré les apparences, dans la ligne du TarbV, puisque aussi bien
la tradition n'intervient jamais de son propre poids, mais en fonction des
exigences du contexte : présentée non pas en soi, comme une pièce indis-
pensable de la culture, mais dans le cadre général de l'illustration d'un
phénomène, essentielle donc en vertu non de son donné, mais de sa capa-
cité démonstrative. 5
Vue sous l'angle de la géographie humaine, l'œuvre de Gâhiz apparaît
donc comme mue par un ordre interne qui demeure, sous les fantaisies de
l'expression 6 : ordre dû à la continuité d'une réflexion sur la situation
de l'homme dans le monde et à une méthode qui fait reposer sur l'observa-
tion et sur l'analyse l'élaboration des lois réglant les mécanismes généraux
et les attitudes fondamentales de l'être humain. Œ u v r e essentielle donc,
puisqu'elle offre à la géographie, sinon un donné — qui n'intervient ici

1. Ainsi s'expliquerait l'importance donnée a u x thèmes arabes, que Gâhi? d'ailleurs,


on l'a vu, n'a jamais reniés.
2. Prairies, t. I, p. 206.
3. Cf. supra, p. 57, note 2.
4. «Toutes choses déjà illustrées dans nos livres» (p. 186).
5. Interprétation du thème des QurayS e t des Banü HâSim dans le cadre de l'étude
de l'influence des infrastructures économiques (guerre ou commerce) sur les mœurs
(p. 174 sq.), réintroduction du thème traditionnel de l'attachement au pays (al-hanin ilâ
l-awtân) comme fondement essentiel des sociétés humaines (p. 171 i.f.), même attitude
pour le thème du voyage et de l'exil (igiirâb), explicitation, à propos du parallèle rebattu
entre Basra et Küfa, de quelques faits relatifs a u x mécanismes des prix (p. 200-201) etc.
6. A u demeurant pas toutes imputables à ô â h i z : cf. supra, p. 38, notes 1, 2.

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Les orientations décisives du III0//Xe siècle 59

q u ' à l'occasion et sur le m o d e de l'exemple — , d u moins u n esprit et u n


p r o g r a m m e . C o m m e n t expliquer alors les réserves d ' u n Mas'ùdï ou d ' u n
M u q a d d a s ï ? Sans doute, selon nous, p a r le m ê m e p h é n o m è n e déjà si-
g n a l é 1 : leur position est justifiée non p a s vis-à-vis du Gâhiz q u e la criti-
q u e c o n t e m p o r a i n e nous r e s t i t u e sur le p l a n de l'histoire, mais vis-à-vis d u
personnage d e Gâhiz t e l q u e l'a déjà élaboré p o u r e u x la légende. L a
subtilité d ' u n e réflexion sur Gâhiz et sur les c o n s t a n t e s profondes d e
son œ u v r e a échappé, semble-t-il, à ses c o n t e m p o r a i n s , puis à ses succes-
seurs, q u i l ' o n t pris p o u r modèle sans d o u t e , m a i s d a n s l'ordre superficiel
de l ' a p p a r e n c e 2 : d u coup, la t r a d i t i o n d e v i e n t c u l t u r e en soi et le m e r -
veilleux ('agïb), de source de réflexion qu'il était, va, p a r le simple j e u
de la r e d i t e et du plagiat, grossir l'arsenal des t h è m e s éculés. E n p r o t e s t a n t ,
au nom de principes p a r f a i t e m e n t valables p a r ailleurs, c o n t r e la géogra-
phie de Gâhiz, Mas'ùdï et M u q a d d a s ï f o n t donc la p r e u v e que, lorsqu'ils
lisent son t e x t e , ils sont prisonniers d ' u n e légende qui les empêche d ' e n
saisir la véritable signification. Mais l ' a t t i t u d e mentale, si elle explique
ce p h é n o m è n e , ne s'explique pas elle-même. D ' a u t r e s phénomènes, e x t r ê -
m e m e n t précis, o n t joué à sa naissance e t c o n t i n u e n t de j o u e r chaque fois
qu'elle i n t e r v i e n t , m ê m e et s u r t o u t de f a ç o n inconsciente. Dès l ' é p o q u e
de Gâhiz, l'histoire n o t e u n e certaine t e n d a n c e , politique et religieuse,
à freiner le m o u v e m e n t d ' e x p a n s i o n de la recherche et de la spéculation
m u s u l m a n e s , ou, si l'on préfère, de Yadab tel q u e le c o m p r e n a i t Gâhiz,
p o u r le g a u c h i r au profit d ' u n e t r è s jalouse orthodoxie. E t Gâhiz ne f û t
p e u t - ê t r e p a s devenu, d a n s la légende, u n a i m a b l e a m u s e u r et rien d ' a u t r e ,
si, face a u m o u v e m e n t que nous savons, nous, qu'il r e p r é s e n t e histori-
q u e m e n t , u n a u t r e ne s ' é t a i t manifesté, q u ' I b n Q u t a y b a incarne au pre-
mier chef.

Ibn Qutayba : les exigences de l'orthodoxie

L a critique c o n t e m p o r a i n e assigne à I b n Q u t a y b a u n rôle f o n d a m e n t a l


d a n s le vieillissement de la culture arabo-islamique e n t a m é a u déclin d u
m e / i x e siècle. 3 Elle oppose, à l'inquiétude et à la recherche de Gâhiz,

1. Cf. supra, p. 37, n o t e 4 et p. 45, et l'art, d e C. P e l l a t , dans El, loc. cil.


2. A g r é m e n t d u s t y l e , détails curieux, e n j o u e m e n t , cocasserie, etc.
3. Cf. ¡G. L e c o m t e , Ibn Qutayba, D a m a s ( I F D ) , 1 9 6 5 ; A b d el-Jalil, Littérature,
p. 122 ; C. P e l l a t , « Ibn Q u t a y b a e t la culture arabe », dans Mélanges Taha Husayn,
Le Caire, 1962, p. 29-37 (en arabe) ; du m ê m e , « L e s é t a p e s de la d é c a d e n c e culturelle
d a n s les p a y s arabes d'Orient », d a n s ASI, p. 81 sq. V o i r le p o i n t de v u e traditionnel — e t
dépassé — d a n s M. G a u d e f r o y - D e m o m b y n e s , i n t r o d u c t i o n au Livre de la poésie et
des poètes, cité infra, e t S. 'UkâSa, introd. à une éd. d u KUâb]al-ma'drif, L e Caire, 1 9 6 0 ,
c i t é dans Mélanges Taha Husayn, op. cit., p. 33.

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60 Géographie humaine du monde musulman

le dogmatisme de son c a d e t . 1 Celui-ci en effet est guidé p a r u n b u t


très précis, qui est de former les cadres de l'administration abbasside dans
un double souci d'efficience et de respect jaloux et exclusif de la vocation
a r a b e de l'Islam. La première préoccupation est donc d'ordre technique :
Ibn Qutayba entend que le fonctionnaire (kâtib) de l'administration impé-
riale soit à même de remplir les devoirs de sa charge, par une spécialisation
appropriée. Que l'on ait précisément recours, pour la désigner, au vieux
concept de Yadab prouve, comme nous le disions, le changement radical
des mentalités. Il ne s'agit plus de recherche absolue, comme chez Gâliiz,
mais de connaissance technique et relative, qui trouve sa justification
non plus en soi, mais dans le r a p p o r t qui l'unit à son objet. Limitation
délibérée, nous y reviendrons, et liée à des préoccupations politiques :
le Kilâb adab al-kâtib " est rédigé sous le règne d'al-Mutawakkil, soit
à une époque où « le domaine réellement contrôlé par l'administration
centrale s'amenuise j u s q u ' à se réduire aux provinces avoisinant immé-
d i a t e m e n t l ' I r a k » 3 , où il importe par conséquent de réagir, au nom de
l'orthodoxie t r i o m p h a n t à Bagdad, contre les tendances centrifuges et
particularistes, en r a p p e l a n t cette vérité trop oubliée, « que les Arabes
sont les dépositaires de la Sagesse e t de la Preuve décisive ». 4
Ainsi s'explique, au premier chef, que l'édifice de ce nouvel adab repose
presque uniquement sur une connaissance poussée de la langue : l'arabe,
avec les valeurs qu'il véhicule dans les deux ordres du politique et du
sacré, épuise presque le champ de Y Adab al-kâtib. Les rares matières,
comme la géométrie pratique et les rudiments du droit, qui interviennent
à t i t r e « annexe » c o m p l è t e n t , certes, la figure du scribe-arpenteur-
juriste», mais elles restent marginales. La réintroduction de la poésie,
non seulement comme terrain privilégié d ' é t u d e de la langue, mais comme
source de connaissances de tous ordres est probante à cet égard : la
plus arabe des disciplines arabes, elle est la charnière de l ' A d a b al-kâtib,
et la connaissance qu'elle livre, codifiée par le r y t h m e , sanctifiée par la

1. Plus que la distance chronologique en valeur absolue, d'ailleurs faussée par l'ex-
ceptionnelle longévité de Gâhi? (160/776-777-255/868-869 ; Ibn Qutayba : 213/828-270-
276/882-889), ce qui est parlant, c'est le fait que la plénitude de l'âge adulte coïncide,
pour le premier, avec le mu'tazilisme et le mouvement scientifique du règne d'al-Ma'-
m û n (198/813-218/833), pour le second avec la réaction orthodoxe qui commence au
règne d'al-Mutawakkil (232/847-247/861).
2. Cf. G. Lecomte, dans Mélanges Massignon, t. III, p. 45 sq. (art. cité).
3. Op. cit., p. 47.
4. Adab al-kâtib, cité dans Mélanges Massignon, op. cit., p. 55 i.f.
5. Ibid., p. 59 i.f.
6. Cf. supra, p. 23, note 4.
7. Ainsi s'explique le nombre des citations poétiques dans l ' A d a b al-kâtib. Voir par
ailleurs une illustration typique, sur l'équitation, dans le Kitâb aS-ii'r wa S-Su'arâ',
cité dans l'introd. de M. Gaudefroy-Demombynes, p. X I I .

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Les orientations décisives du IIIe¡IXe siècle 61

tradition, tend à privilégier, chez le lecteur ou l'auditeur, en place de


la réflexion un état d'intuitive et immédiate réceptivité.
L'importance du mécanisme ainsi mis en jeu apparaît mieux si l'on
replace Ibn Qutayba dans le contexte général de la littérature relative
au kâtib.1 Les subtiles différences qui séparent les spécialistes en la
matière proviennent des parts respectives qu'ils assignent à deux couples
de tendances contraires : exotisme et arabisme, d'un côté, spécialisation ou
savoir exhaustif, de l'autre. 'Abd Allah al-Bagdâdï 3 voit dans le kâtib
le représentant éminent d'une culture très vaste, d'inspiration fondamen-
talement iranienne, et débordant les préoccupations quotidiennes du
fonctionnaire pour devenir comme le répertoire de l'honnête homme.
Crâhiz3, au contraire, commence par dénier aux administrateurs la
prétention à se donner pour beaux esprits : sa critique, très corrosive,
insiste sur les ravages exercés par les traditions iraniennes aux dépens de
la langue arabe et de l'Islam. 4 La pensée de Crâhiz ménage donc, ici
encore, le même souci, déjà signalé, du patrimoine national : si l'homme
éclairé peut, suivant la leçon donnée par ailleurs, combiner ce patrimoine
intact, épuré même, aux connaissances reçues de la Grèce, le kâtib, lui,
reste en dehors : pièce du pouvoir arabo-islamique, il en incarne, à son
échelon, la tradition intangible ; il n'est pas là pour penser, mais pour
obéir, et servilement. 4
Ibn Qutayba, lui, commence apparemment comme ôâhiz : c'est en des
termes très voisins des siens « qu'il critique la fatuité, l'impéritie, l'irré-
ligion et la frivolité des fonctionnaires ; d'où, on l'a vu, le programme très
précis qui leur est fixé. Mais la parenté avec ôâhiz est de façade, car le
kâtib, ici, quoique très bridé, n'est pas un spécialiste au sens plein du terme,
mais bien le représentant d'une culture qu'on veut justement très restreinte
ou, si l'on veut, la variante de cette culture dans l'ordre de l'adminis-
tration. Ce n'est pas pour rien que l'Adab al-kâtib s'ouvre par une critique

1. Nous aurons l'occasion de le retrouver à propos de Qudâma. Sur cette littéra-


ture de formation du kâtib, cf. Sourdel, Vizirat, t. I, p. 14-17, et supra, p. 20-23.
2. Même inspiration iranienne chez 'Abd al-Hamîd (avec même conception élevée
du métier de kâtib), le pseudo-Gahi? du Livre de la couronne et Saybànî, mais Bagdad!
se distingue des premiers par certains points de son programme, où la Grèce peut jouer
son rôle (astrologie et médecine notamment), et de Saybànî en ce que celui-ci accuse,
dans un même cadre de connaissances générales, un plus grand souci de technicité et de
spécialisation. Cf. Sourdel, op. cit., dans BEO, XIV, p. 115 sq.
3. Dans son opuscule Fl iamm ablâq al-kuttâb (Talât rasà'il, éd. Finkel, Le
Caire, 1926, p. 40 sq. ; étude et trad. par C. Pellat dans Hesperis, 1956, p. 29-50).
4. Sur Gâbi? et l'Iran, cf. supra, p. 40. On trouvera un passage particulière-
ment probant de cette critique de l'Iran et de la défense de la tradition arabe dans
Talât rasa'il, op. cit., p. 41-42.
5. Op. cit., p. 41.
6. Cf. Adab al-kâtib, cité dans Lecomte, op. cit., p. 50-51.

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62 Géographie humaine du monde musulman

d u m a u v a i s savoir, dont le fonctionnaire incarne, du coup, l'heureuse


antithèse. D e fait, l'adab en question n'est rien d ' a u t r e — les connaissances
techniques de l ' a r p e n t a g e mises à p a r t — q u ' u n e application du programme
plus général défini dans les 'Uyûn al-ahbâr (Sources des traditions profanes)
e t le Kitâb al-ma'ârif (Livre des connaissances), lequel p r o g r a m m e en
définitive se réduit précisément à la connaissance de la langue et de la
tradition.1
Cette définition générale, dira-t-on, est contradictoire à la précédente,
qui faisait de l'adab la méthode efficiente d ' u n e activité déterminée.
P o u r t a n t , n'est-on pas ici la dupe des m o t s ? Il est courant de prononcer,
à propos de cette p r é t e n d u e culture générale des 'Uyûn et d e s M a ' â r i f , les
m o t s de « s y n t h è s e » ou d'« éclectisme». 11 Mais où sont ces vastes vues,
comparées à celles d'un Bagdâdî ou d'un Gâlii? ? L'« éclectisme » d ' I b n
Q u t a y b a revient, en fait, à délimiter la plus p e t i t e culture possible dans
t o u s les cas, et sa démarche est exactement inverse de celle de Crâhiz : au
lieu de chercher, au départ, la vraie synthèse — fût-ce dans un cadre qui
reste arabe et m u s u l m a n — et de poser en principe, comme pour le kâtib,
que l'exercice d ' u n métier est incompatible avec cette vision large, on t e n d
à circonscrire, compte t e n u d'abord de ses éventuelles applications, une
culture m o y e n n e et p a r conséquent restreinte. Le caractère de spécialisa-
tion que le m o t d'adab semble revêtir ici ou là n'est ainsi rien d ' a u t r e que le
résultat d ' u n e réduction de la culture à des normes qui la r e n d e n t applica-
ble à toutes les situations.
Pour l'écolier, l'usager de la table, l'ami, le vizir 3 , pour le poète
aussi 4, un parler correct, u n respect pointilleux de la religion et de la t r a -
dition arabes resteront donc la base de la réussite. On nous dira, certes, que
l ' I r a n est réintégré dans c e t t e « synthèse», et m ê m e la Grèce : mais peut-on
qualifier de présence réelle les timides apparitions de cette dernière, qui,
exceptionnellement produite, semble taire ses origines, ou lorsqu'elle les
avoue, fait la p r e u v e qu'elle nous arrive, non au contact direct des œuvres,
mais par une tradition orale qui reste f o n d a m e n t a l e m e n t a r a b e ? 5 L ' I r a n

1. Tradition historico-religieuse"(c/'. 'Uyûn et Ma'ârif, bit)].), que VAdab al-kâtib


applique, dans son ordre, sous la forme des préceptes réglant la moralité du fonction-
naire et des traditions relatives à la jurisprudence et au droit (cf. Lecomte, op. cit.,
p. 60-61). Quant à l'étude (le la langue, on en a déjà souligné l'importance.
2. Cf. C. Pellat, Langue et littérature, p. 132 (mais cf. |Mélanges Taha Husayn,
loc. cit.) et Abd el-Jalil, op. et loc. cit. (plus précisément, il est vrai, d'Ibn Qutayba
grammairien).
3. 'Uyûn al-ahbâr, respectivement I. V, IX, VII et I.
4. Ici encore, un prétendu éclectisme d'Ibn Qutayba recouvre en fait une admira-
tion jalouse de la tradition : cf. A. Trabulsï, La critique poétique des Arabes, Damas
(IFD), 1956, p. 70-73.
5. Voiries notations très justes île F.S. Bodenheimer dans son introd. à la traduction
partielle des 'Vijùn (trad. par L. Kopf), Paris-Leyde, 1949, p. 14-19. Un bon exemple
de la réintégration de la Grèce à un contexte oriental est fourni p. 7 et 11-12 de cette

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Les orientations décisives du ]Jle/IX°- siècle 63

est quantitativement mieux traité, mais dans le même esprit : cet Iranien
de souche qu'est Ibn Qutayba, que retient-il de son patrimoine ? Une cer-
taine histoire et une certaine littérature populaire. Pour l'histoire, je'veux
dire que l'Iran, pas plus que les autres nations, n'intervient jamais pour
lui-même, mais dans le contexte très précis de l'avènement de l'Islam. Mais
passe encore sur ce fait : car ce point de vue, courant chez l'historien arabe,
ne l'empêche pas du moins d'accorder, même dans ce contexte, une place
importante à l'étude des peuples étrangers. Or, la comparaison entre un
Mas'ûdï et un Ya'qûbï, d'un côté, et Ibn Qutayba de l'autre, est éclai-
r a n t e 1 : on y verra que le fait iranien joue dans les Ma'ârif un rôle à peu
près nul. Quant aux 'Uyûn, ils ne le présentent qu'en relation avec l'éthique
arabo-musulmane, thème central et quasi unique de l'ouvrage. 2 On
rejoint par là, en fait, un traitement de l'histoire par la littérature populaire,
le but étant d'intégrer la traditionnelle sagesse des nations au cadre de la
religion nouvelle. E t encore faut-il noter que les sentences ou dictons rap-
portés à la Perse 3 ne peuvent jamais, pour leur nombre, être mis en
balance avec l'énorme masse de la poésie, du folklore et de la tradition
arabes, qui restent, de très loin, les sources fondamentales. 4
L'entreprise d'Ibn Qutayba, qui vise à former non plus l'honnête homme
de l'époque, mais le bon musulman, lui a valu les éloges de l'orthodoxie,
pour qui il est le chef de file des Sunnites, tout comme Gâliiz est celui des
Mu'tazilites. 5 La formule fixe et résume à la fois l'esprit et les méthodes
de cette connaissance, ainsi que la position d'Ibn Qutayba par rapport à
l'Iran, à la Grèce et à Gâhiz. En livrant aux musulmans le catalogue des
connaissances à posséder, on opte pour l'encyclopédie et contre la recherche,

introduction : Ibn Qutayba emprunte des matériaux à la Grèce par l'intermédiaire


de ôàhi? (on rectifiera ici l'assertion de Bodenheimer, p. 7 : si Ibn Qutayba ne mentionne
pas ôâhi?, ce peut être pour la simple raison qu'il le détestait), mais sa taxinomie de
la création reste arabe (inspirée, en l'occurrence, delà tradition biblique). Pour un rapport
entre les citations grecques et la tradition arabe, voir par exemple * Uyûn, t. II, p. 62-69,
73-78.
1. Elle a été faite par C. Pellat, dans Mélanges Taha Husayn, op. cit., p. 36-37.
2. C'est en ce |sens qu'il faut interpréter l'exploitation, dans les ' Uyûn, du IJudaynâ-
meh (cf. Lecomte, op. cit., p. 56). Le fait iranien n'intervient jamais par larges tranches,
sous une forme globale qui mettrait en lumière son caractère unitaire et national, mais
de façon pointilliste et fragmentaire, en courtes citations illustrant un contexte d'inspi-
ration arabe. Il y a, au propre, démantèlement du thème iranien. Cf. le propos de
R . Walzer et H . A. R . Gibb, dans El (2), t. I, p. 336 [2 i.f.] (art. «akhlâk»),
3. Cf. 'Uyûn, t. II, passim.
4. La remarque v a u t aussi pour la Grèce (cf. supra, p. 62, note 5) e t l'Inde
(cf. par exemple 'Uyun, t. II, p. 8 3 , 1 0 5 : citations isolées dans le contexte déjà défini).
5. La formule est d'Ibn T a y m i y y a (commentaire de la surate al-Iblâf, cité dans
H. Laoust, Essai sur les doctrines sociales et politiques d'Ibn Taimiya, Le Caire, 1939,
p. 75, note 2). Au même souci de stricte orthodoxie doit être rattachée la méthode
d'interprétation littérale (zâhir) du Coran, qui a fait parfois taxer Ibn Qutayba d'an-
thropomorphisme (taSbih) : cf. M. Zaglûl Salâm, Ibn Qutayba, Beyrouth, 1957, p. 23, 27.

André MIQUEL. 8

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64 Géographie humaine du monde musulman

pour l'enregistrement du passé et contre l'inconnu, on codifie, on classe,


on légifère presque : est-ce un hasard si, au moment où on ferme la barrière
sur le champ — vaste peut-être, mais désormais clos — de la connaissance,
on la tire aussi sur le champ voisin de la Loi et du droit? 1 La formation
de l'esprit s'oriente ainsi vers une sorte de savoir « révélé» qui est, sur le
plan profane, le pendant — et d'ailleurs, pour une bonne part, le produit —
de la connaissance religieuse. Par voie de conséquence, la culture, quittant
le plan de la spéculation, passe à la didactique, et les moyens deviennent
scolaires 2 : poésie, sentences, traditions, anecdotes, généalogies 3 ne
sont pas seulement la clé du savoir, elles l'infléchissent, par le jeu de la
mémoire, de l'imitation et des automatismes, dans des voies nouvelles où
la mécanique de l'expression tend à se tailler une place de plus en plus
grande au détriment de la pensée. 4
De la même façon, donc, que la poésie devra rester ou retourner aux
jeux d'autrefois, la pensée des modernes, elle aussi, se contentera de ce
qu'on a trouvé avant elle, l'apport de l'étranger, aussi limité que possible,
étant réintégré à un système de connaissances d'inspiration arabo-musul-
mane, jugé seul vrai, à l'évidence comme à l'examen. e Ainsi donc, Ibn
Qutayba incarne un moment décisif de l'histoire du concept d'adab, qu'il
condense et arrête sous ses trois aspects : si Gâljiz, comme nous l'avons vu,
a opéré la fusion de l'adaô-éthique à l'adaft-recherche, Ibn Qutayba, lui, en
marquant cette culture d'une couleur résolument arabe, et surtout en la
déclarant désormais close aux recherches de l'avenir, la fixe sous la forme
quasi intangible qu'elle revêtira chez bon nombre de ses successeurs : celle
d'un arfaft-répertoire éclairé par la tradition, religieuse ou profane, de
l'Islam. Le « Tout est dit, et l'on vient trop tard» n'a pas ici un accent de
désespoir, mais de triomphe.

1. La «fermeture des portes du raisonnement personnel» (igtihâd) en cette matière


s'ébauche à partir du milieu du i i r e / i x e siècle, et Ibn Qutayba, là encore, a joué dans
le mouvement un rôle capital. Cf. J. Schacht, Esquisse d'une histoire du droit musulman
(trad. par J. et F. Arin), Paris, 1952, p. 64-65, et G. Lecomte, Ibn Qutayba, op. cit.,
p. 256-258. La même attitude est adoptée en matière de poésie : cf. supra, p. 62, note 4 :
A. Trabulsï (op. et toc. cit.) parle d'un « législateur de poésie ».
2. « Primaires », dirait C. Pellat (Mélanges faha Hnsayn, p. 37).
3. Ce programme est extrait de l'introd. du Kitâb aS-Si'r wa S-Su'arâ', op. cit., p. 5,
qui souligne «la haute valeur de la poésie et la gravité de son caractère».
4. Un tel envahissement est visible dans l'introd. des Ma'ârif, p. 2, où l'on sent déjà
poindre, en même temps, à la faveur de ces automatismes, un goût des associations
homophoniques qui annonce, pour cent ans après, l'essor de la prose rimée (sa<T),
sur lequel on reviendra (cf. chap. IX). Mêmes traces dans l'introd. du Kitâb al-anwâ*, p. 1-
4, passim. Sur ce plan, une étude comparative mériterait d'être faite entre un Ibn
Qutayba et un Gàhi?, chez lequel au contraire la prose reste toujours fidèlement soumise
à l'idée à exprimer : compte tenu de l'ensemble de l'œuvre gâhi?ienne, on peut légitime-
ment tenir pour rares les passages où ââhi? s'essaie à une prose «rimé» : cf. TarbV,
§ 105, du reste interpolé (cf. les indications typographiques données par l'éditeur,
p. VIII), ce qui peut faire penser à quelque initiative d'un copiste.
5. Ce sont les termes mêmes d'Ibn Qutayba (Kitâb al-anwâ', p. 2).

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Les orientations décisives du I I I e / / X e siècle 65

Gâhiz et l'esprit qu'il incarne font évidemment les frais de cette opéra-
tion, et la façon dont Ibn Qutayba attaque son rival est tout à fait sympto-
matique de la vivacité de la lutte. Tantôt, on tourne l'obstacle, on emprunte
au grand homme, mais en lui faisant porter un autre drapeau : quand on
déclare 1 que « Dieu n'a réservé ni la science, ni la poésie, ni l'éloquence
à une époque en la refusant à une autre», qu'il n'en a « pas doué un peuple
à l'exclusion d'un autre», mais qu'il a « partagé tout cela comme un bien
commun entre tous ses adorateurs, en tous les siècles », on reprend, certes, un
propos courant chez Gâljiz 2 , mais en en renversant le sens, l'intention
universaliste et humaniste de Gâhiz permettant ici d'attaquer l'étranger
quel qu'il soit et, en montrant que les Arabes n'ont rien à envier aux « bar-
bares », de présenter, comme il est dit ailleurs », ceux-là seuls comme les
«dépositaires de la Sagesse et de la Preuve décisive». D'autres fois, on
préfère attaquer de front : on se propose alors de ruiner l'audience de Gâhiz
en s'en tenant aux apparences extérieures de l'homme, en dénonçant tout
à la fois le caractère pernicieux de ses doctrines et la bouffonnerie de leur
auteur. 1
Il reste à expliquer pourquoi la légende d'un Crâliiz histrion a pu s'accré-
diter aussi vite : le goût du public n'explique pas tout et aux raisons ordinai-
rement invoquées" doivent en être ajoutées d'autres, qui tiennent aux
conditions historiques de l'œuvre. Si Ibn Qutayba a pu se poser en homme
sérieux, face à un baladin de caricature dont il contribue à accréditer
l'image, c'est parce qu'il oppose, dans la réalité des faits, à l'inquiétude et à
la nervosité de la recherche gâhizienne, une construction parfaitement
ordonnée qui répond aux angoisses d'une conscience musulmane désem-
parée par les premiers signes de l'échec temporel et le spectacle de la disper-
sion spirituelle : programme religieux, politique, moral et culturel, l'œuvre
d'Ibn Qutayba trouve dans ces circonstances son illustration et sa grandeur.
Celle-ci ne tient pas, comme le croit une tradition trop tenace, à l'ampleur
exigeante du savoir, mais presque à son contraire, à cette construction,
synonyme de cohérence et de contrainte, où Ibn Qutayba enferme l'homme
nouveau.
Le problème de la culture et de son public, posé au début de ce chapitre,
peut donc recevoir deux solutions : Gâhiz, préoccupé des droits de l'esprit,
pose la nécessité de la recherche en tant que telle, tout en ménageant les

1. Kiiàb aS-Si'r wa S-Su'arS', p. 4.


2. Par exemple, Risâla... fl manâqib at-Tark, p. 21, 23.
3. Cf. supra, p. 60, note 4.
4. Je renvoie ici au célèbre passage du Ta'wil mubialaf al-fiadli (trad. par G. Le-
c o m t e . i e Traité des divergences du hadït d'Ibn Qutayba, Damas [IFD\, 1962, p. 65-67),
exemple typique d'attaques qui ont certainement joué un rôle décisif dans l'élaboration
de la légende d'un Gâhi? bouffon.
5. Cf. C. Pellat, « Djâhi? », dans El (2), toc. cit.

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66 Géographie humaine du monde musulman

impératifs de l'Islam, t a n d i s que la pensée militante d ' I b n Qutayba, plus


soucieuse de praxis, affirme l'incompatibilité de ces impératifs avec la
liberté de la recherche. Le premier fait marcher de pair la connaissance
rationaliste de la Grèce et l'héritage spirituel de l'Islam, en réduisant l'in-
fluence de la Perse, t a n d i s que l'autre intègre cette tradition à un système
ordonné a u t o u r du message de l'Islam et laissant en dehors les théories des
« philosophes », c'est-à-dire des Grecs. E t si tous deux optent, en définitive,
pour un savoir non spécialisé, donc pour un public aussi large que possible,
cette « largeur» n'est p a s entendue par eux dans le même sens : pour Ibn
Q u t a y b a , il s'agit de niveler les connaissances et les esprits, de diffuser une
image idéale du bon Musulman qui devra être celle du plus grand nombre ;
l'entreprise de Ciâhiz, elle, pose a priori, dans son mu'tazilisme, que t o u t
homme a, de par sa capacité à réfléchir, les moyens de la recherche, mais
elle n'en considère pas moins que celle-ci est difficile 1 et que le savoir,
comme l'argent ou la noblesse, a son élite. 2 On opposera donc, au total,
sous le dénominateur c o m m u n de culture générale, non spécialisée, en fait
deux conceptions radicalement différentes de la connaissance : une con-
naissance close, pour un public déjà donné, et une connaissance ouverte,
dont le public se définit a v a n t tout p a r une vocation.

Ibn Qutayba et la géographie

L a géographie sera, nous le verrons, tributaire des deux tendances signalées


et Ibn Q u t a y b a , aussi bien que Gâljiiz, joue un rôle essentiel dans la nais-
sance du nouveau genre : contemporain, lui aussi, des premières œuvres
géographiques connues 3 , il est directement à l'origine de divers thèmes,
méthodes ou manières qui se développeront presque aussitôt : lorsque Ibn
Rusteh, par exemple, à la fin de ses Atours précieux (Kitâb al-a'lâq an-
naflsa), composés à la charnière des n i e / i x - i v e / x e siècles, soit quelque vingt
ans après la mort d ' I b n Qutayba,livre des listes de personnages célèbres p a r
une caractéristique quelconque, il s'inspire directement des Ma'ârif * et,
n o t a m m e n t , de cet esprit de classification qui introduit dans les lettres les
iabaqât héritées, à travers l'histoire, de la science de la tradition ( h a d ï t ) . 5
La littérarisation de thèmes jusque là réservés aux spécialistes est visible
également, quoique dans une moindre mesure, pour l'astronomie et le droit.

1. « L a p o r t e du savoir s ' o u v r e à qui a l o n g t e m p s f r a p p é » (Hayaumn, t. I, p. 205).


2. « N e raisonnez p a s c o m m e le vulgaire, q u a n d Dieu vous Ja rangés au n o m b r e de
l'élite (hâssa), car vous avez à répondre de c e t t e grâce» (Hayawân, t. I I I , p. 302 i.f.).
3. Cf. supra, p. 37, note 3, p. 60, note 1.
4. Cf. la t r a d . de G. W i e t , p. 221 sq., et l ' a n n o t a t i o n afférente.
5. Cf. M. G a u d e f r o y - D e m o m b y n e s , introd. au Kitâb aS-Sïr wa S-Su'arff, p. X X V I I ,
et supra, c h a p . I, p. 30-31.

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Les orientations décisives du IIIe//Xe siècle 67

La première, avec le Kitâb al-anwà' \ donne au grand public un réper-


toire fondamental des connaissances arabes 2 en la matière, l'austérité
de la nomenclature technique y étant allégée par des citations et commen-
taires de vers et de dictons. L'exemple du droit est toutefois plus probant.
Un thème comme celui des amsâr (grandes villes, métropoles), par exemple,
est, au départ, juridique par bien des côtés : il s'agit de connaître les villes
où réside une autorité directement investie par le pouvoir suprême et où
s'appliquent les peines de droit (hudùd). 3 Mais ce concept juridique est
très tôt voilé, pour les deux métropoles prestigieuses que sontBasra et Kûfa,
par une puissante convention littéraire, sous la double forme de récits
traditionnels (ahbâr) et du parallèle des mafâhir wa l-matâlib.4 Ainsi
s'opère, pour une notion technique comme celle du misr, à travers deux
exemples de choix, une littérarisation qui ne fera que se développer, pour
l'ensemble des autres amsâr, chez les géographes de l'avenir. 6
Certes, cette acclimatation de thèmes n'est pas le fait du seul Ibn Qu-
tayba ; bien au contraire, il ne fait que participer, sur ce point, de l'esprit
de son époque, tout comme Gâhiz. « Mais ces habitudes héritées de leur
siècle, les deux auteurs les appliquent à un donné et dans un esprit tout à
fait différents. Chez ôâhiz, nous l'avons vu, une certaine littérarisation,
au reste non exclusive d'autres styles, ne demeure guère qu'une manière
d'écrire, elle n'influe pas, de façon directe, sur les thèmes de la recherche.
Chez Ibn Qutayba, en revanche, elle est bien plus, précisément, qu'une
manière : presque l'œuvre elle-même, t a n t est forte sa marque sur une
entreprise tout entière tournée vers l'enregistrement didactique d'un uni-
vers clos. C'est elle, avec les thèmes qu'elle véhicule — y compris ceux d'un
Crâhiz, qu'elle isole de leur contexte et livre bruts, eux aussi objets de con-
naissance en soi —, qui va constituer l'essentiel d'un très important cou-
rant de la géographie arabe : celui qui s'incarne notamment en Ibn al-
Faqih, représentant éminent, pour cette discipline, de cette « littérature

1. Sur les sens du mot anwâ' (à l'origine, système de comput fondé sur les cou-
chers acronyques des étoiles et les levers héliaques de leurs opposites) et la littérature
de ce type, cf. C. Pellat, dans El (2), t. I, p. 538-540.
2. A v e c des emprunts indiens, mais le contexte reste arabe : cf. Pellat, op. cit.
3. Cf. Ibn al-Muqaffa', Risâla fi s-sahâba, traduction dans C. Pellat, Milieu,
p. 286, et, plus tard, MuqaddasI, trad., § 92.
4. Pour les ahbâr, cf. les renseignements donnés par Ibn Qutayba sur Ba$ra (cinq
lignes d'ahbâr, constituant toute la notice relative à Baçra dans les Ma'ârif, p. 245-246).
Sur la «joute» des mafâhir wa l-matâlib, cf. supra, p. 55. U n exemple relatif à Basra-
K u f a est celui de Madâ'inï, un des prédécesseurs de Gâhi? (cf. Pellat, Milieu, p. 144).
5. Muqaddasï, traitant de l'ensemble des amsâr, est typique à cet égard. Il juxta-
pose les données techniques du thème (§ 92) aux données traditionnelles de Yadab
(§ 61 : liste des caractéristiques des dix amsâr, explicitement rapportée à Gâhi?, il est
vrai : sur ce point, cf. infra).
6. Cf. supra, p. 54-56.

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68 Géographie humaine du monde musulman

patriotique» 1 qui, sous des titres divers, se consacre uniformément à la


répétition des thèmes d'un adab désormais codifié et largement arabisé :
tendance vivace, parfois envahissante, et qui subsistera en tous cas pendant
toute cette première période de la géographie arabe a , soit seule, soit
associée, dans le genre des masâlik wa l-mamâlik, à des préoccupations
plus réalistes ou plus techniques.

1. Je dois cette heureuse expression à M. G. Wlet.


2. Jusqu'au milieu du v'/xi» siècle (cf. supra, p. 3).

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CHAPITRE III

Les préoccupations techniques :


la cartographie de la surat al-ard et son évolution ;
la littérature administrative et son développement;
les enquêtes commerciales

Définition et données de la surat al-ard.

Nous avons vu plus h a u t 1 que la cartographie de la surat al-ard, née de


l'astronomie pratique, s'était élargie assez vite par l'incorporation, à ses
deux composantes fondamentales de la géodésie et de l'astrologie, de consi-
dérations touchant à la physique du globe et à l'étude du milieu. Le genre
ainsi défini, qui va être à l'origine d'une certaine géographie humaine,
paraît d'emblée assez fuyant à l'examen. Pourtant, il se laisse cerner si l'on
applique, ici encore, un critère de différenciation vis-à-vis des disciplines
jugées à première vue similaires. Par rapport, d'une part, à l'astronomie
ou à la géodésie dont elle procède, la sûra se distingue par un moindre degré

1. Cf. chap. I, p. 10 sq. Sur ce chapitre, cf. Kratchkovsky, p. 99 (105), 127 (131),
147-150 (155-158), 160-162 (165-166), 195-196 (198-199), 219-225 (219-223).

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70 Géographie humaine du monde musulman

de technicité, elle représente une certaine vulgarisation de données techni-


ques ou, si l'on veut, le passage du traité spécialisé au livre ; mais d ' a u t r e
p a r t , dans cette évolution vers l'œuvre littéraire, qui intéresse aussi le
genre voisin de la géographie administrative à l'usage des- fonctionnaires
(kutiâb) », cette cartographie élargie gardera longtemps, à technicité à peu
près égale, l'originalité propre que lui confèrent son public et, p a r t a n t , les
connaissances qu'il réclame : réservé à des esprits éclairés et curieux, le
donné de la sûra se distinguera ainsi, dans sa présentation, sa répartition
et même sa nature, par un caractère de gratuité et d'éclectisme qui t r a n -
chera avec les préoccupations très particulières des fonctionnaires.
Ce donné combine au départ, de façon presque exemplaire, les traditions
grecque, indo-persane et arabe. La première, avec Marin de T y r et P t o -
lémée, se définit par la ligne, le chiffre et l'homme. Linéaire, cette géogra-
phie l'est parce qu'elle institue, avec les climats 2, une représentation de
la planète déterminée, pour chaque lieu, par la latitude, la longitude et la
verticale. 3 La figure du monde ainsi obtenue se complète par l'énoncé des
nombres f o n d a m e n t a u x à l'échelon du globe : dimensions des terres e t des
mers, population de la terre, total des îles. 4 Mais déjà, dans ce jeu nombré
de notre création, se dessine une figure, ou mieux, un paysage de l ' h o m m e :
si sèche en effet que soit la nomenclature ptoléméenne, elle ne s'en a t t a c h e
pas moins, de façon exclusive, à la terre de l'homme, à l'œcoumène, et non
à la terre en t a n t qu'élément d'un système astronomique ou physique.
Surtout, elle ouvre la voie à deux ordres de recherches, ou encore à deux
façons de t r a i t e r l'étude de l'homme dans son milieu : la « chorographie »
ou étude particulière des pays (nous dirions : monographie) et la géographie
ou étude de la terre entière. 6 Or, dans chacune d'elles, l'homme a sa place,

1. Cf. infra, p. 85 sq.


2. Sur la définition du terme, cf. p. 12, note 1.
3. A cause de l'astre influent, au zénith.
4. Cf. p. 12, note 3. 8 000 données numériques, au total, chez Ptolémée (R. Taton,
op. cit., t. I, p. 365 sq).
5. « La géographie est la représentation graphique (jjLt(i.7)Oiç Sià Ypaçijç) de la terre
conçue comme ensemble, avec les traits généraux correspondants ; elle diffère donc de
la chorographie (^ojpoypatpia), qui traite les pays séparément et un à un, décrivant pra-
tiquement tout en allant jusqu'aux plus petits détails, comme les ports, les villages,
les districts (STKIOUÇ), les cours d'eau secondaires, etc. Le propre de la géographie est au
contraire de nous monter la terre connue (èyvcoo[iévY)v) en bloc et d'un seul tenant, de nous
dire par exemple quels sont sa nature, sa position, les éléments qui en font partie,
mais tout cela considéré à l'échelle du total et du général, par exemple les golfes et
les états (TC6XECOV) importants ((¿syàXtov), les peuples et les fleuves les plus célèbres (âÇioXo-
YCûxépGiv), en bref les traits les plus significatifs (èm.<TY]|j.OTlpoûv) de chaque entité considérée
(eTSoç). La chorographie se propose donc une perspective partielle, comme perçue par
un œil seul ou une oreille seule, tandis que la géographie e x i g e u n e visée totale (xa06Xoo
ôecùpLtxç), une esquisse d'ensemble où la tête entière est requise. » (Géographie, 1 , 1 , 1 - 2 ;
c'est nous qui soulignons).

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Les préoccupations techniques 71

p a r le seul f a i t d e l'inscription brute, sur la terre représentée, p r é c i s é m e n t


de la place qu'il o c c u p e , sous la f o r m e de localités e t de peuples, à la s u r f a c e
d e la terre réelle. L a première m a n i f e s t a t i o n d ' u n e certaine g é o g r a p h i e
h u m a i n e , r é d u i t e à un d o n n é e s s e n t i e l l e m e n t g r a p h i q u e , est ainsi, a v a n t
de décrire l ' h o m m e , d e le l o c a l i s e r . 1
L a t r a d i t i o n indo-persane, qui est a n t é r i e u r e à la p r é c é d e n t e 2 , a s a n s
d o u t e joué, e n t a n t q u e c o n t e x t e d'accueil, u n rôle décisif d a n s l'acclima-
t a t i o n des t h è m e s grecs, d o n t o n p e u t se d e m a n d e r si, s a n s elle, ils n e
s e r a i e n t pas r e s t é s confinés, c o m m e les t h è m e s de l ' a s t r o n o m i e pure, a u x
t r a i t é s de spécialistes. L'Iran, e n effet, m e t à la disposition des t h è m e s
n o u v e a u x u n c a d r e t o u t tracé, u n p u b l i c 3 e t s u r t o u t son g é n i e propre, qui
n e sépare p a s ici la r é f l e x i o n sur le m o n d e de la m é d i t a t i o n sur l ' h o m m e .
A la c o n s t r u c t i o n m a t h é m a t i q u e de l'univers, le m o n d e indo-iranien en
o p p o s e une autre, où la r o t a t i o n des s p h è r e s n ' e s t p a s a u t r e chose q u e
l'expression astrale de la d u a l i t é d y n a m i q u e d e l'être, p a r t a g é e n t r e b i e n
e t mal, lumière e t t é n è b r e s . 4 A la r e p r é s e n t a t i o n linéaire e t g é o m é t r i q u e
d e la terre d e P t o l é m é e s'oppose é g a l e m e n t u n e t r a d i t i o n g r a p h i q u e où les
a n i m a u x e t les o b j e t s du m o n d e des h o m m e s o n t la part essentielle. »

1. Sous la réserve toutefois que les noms de peuples sont parfois déjà une ébauche
de description, d'autant mieux qu'ils sont moins connus, exemple : ' A(j.aÇ66iot : ceux qui
vivent dans des chariots (peuple scythe); Troglodytes (peuple d'Ëthiopie) ; AIOÎcoteî; :
les hommes au visage brûlé, etc.
2. Rayonnement, ici encore, de l'école de âunday-Sâbûr ; quant aux influences
indiennes — non exemptes, peut-être, d'influences grecques antérieures —, la mesure en
est donnée par la traduction, sous le règne d'al-Mansûr, du Sûrya-siddhânta, lequel
inspire le Kitâb az-zijj d'Ibrahim al-Fazârï, écrit dans le dernier quart du n / v i n e siècle.
3. Nous retombons ici sur un problème fondamental : celui de la langue. Le public
cultivé qui accueille les thèmes grecs à l'époque d'al-Ma'mun (813-833 de J.-C.) dis-
pose d'un véhicule de pensée arabe, mais cette pensée même, étant donné les conditions
de création de la prose arabe, est tout imbibée de thèmes iraniens : c'est l'éthique
iranienne, l'histoire, la médecine et même la religion de l'Iran (parfois de l'Inde à travers
l'Iran) qui inspirent, on l'a vu, pour une très large part et presque sans partage, la
pensée littéraire des débuts du califat abbasside. N'oublions pas non plus que les
influences iraniennes étaient vivaces jusque dans les milieux chrétiens, dont on sait la
part qu'ils ont prise à la traduction des œuvres grecques : un bon exemple de ces in-
fluences, pour une époque antérieure, est donné par Bardesane (Bar Disân, né en 154
ap. J.-C. : cf. A. Abel « Dayjâniyya », dans El (2), t. II, p. 205-206).
4. Cf. « Dâtastân-i dënïk », trad. par. M. Molé, dans La naissance du monde, Paris,
1959, p. 308-314 et notamment 312 : « Au sommet du tiers [intermédiaire], [le Créateur]
fixa le soleil lumineux, la brillante lune et les étoiles... Il décréta qu'à l'arrivée de
l'adversaire ils se mettraient en mouvement et tourneraient autour de la création,
projetant sur la vaste terre la lumière et la pluie... »
5. C'est sans doute de l'Iran (avec appropriation, parfois, par la tradition arabe)
que provient l'habitude de donner, sur les cartes, aux grands ensembles maritimes ou
terrestres la figure d'objets ou d'êtres familiers : oiseau, manteau court (taylasân),
quwâra (cf. infra, p. 80, note 3), etc. (cf. S. Maqbul Ahmad, « Djughrâfiyâ », dans El [2],
loc. cit., p. 590 [2], 592 [1], 596 [1]). Cette tradition jouera un rôle considérale chez les

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72 Géographie humaine du monde musulman

E n f i n et s u r t o u t , à la c o n c e p t i o n g é o d é s i q u e d e s c l i m a t s s ' o p p o s e la c o n s -
t r u c t i o n g é o p o l i t i q u e des keswar-s, q u i j o u e r a u n rôle c a p i t a l d a n s la g é o -
g r a p h i e a r a b e : il y a, au p r o p r e , h u m a n i s a t i o n d e la g é o g r a p h i e , d a n s la
m e s u r e o ù la t h é o r i e des keswar-s r e n v e r s e les t e r m e s de la p r é s e n t a t i o n
d e l ' œ c o u m è n e : alors q u e la Grèce p o s e , a u d é p a r t , u n e r é p a r t i t i o n m a t h é -
m a t i q u e d e « c l i m a t s » à l'intérieur d e l a q u e l l e les g r a n d s e n s e m b l e s h u -
m a i n s v i e n n e n t t r o u v e r l e u r s p l a c e s r e s p e c t i v e s , l'Iran, q u i a a u s s i sa
c o n s t r u c t i o n m a t h é m a t i q u e d u m o n d e , p r é s u p p o s e , lui, q u e c e t t e o r g a n i -
s a t i o n m é n a g e , a v a n t t o u t e c h o s e , la d i s t r i b u t i o n é t o i l é e d e s d i t s e n s e m b l e s
a u t o u r d u keswar central, q u i e s t celui d e l ' I r a n et d e l ' I r a k . 1 C'est d o n c
l ' h o m m e q u i d e v i e n t , par s a s i t u a t i o n , ses c a r a c t é r i s t i q u e s e t s e s v a r i a n t e s ,
le p i v o t d u m o n d e . E n m ê m e t e m p s , d a n s l'ordre d e l ' e x p r e s s i o n , c e t t e
c o n c e p t i o n e n t r a î n e le p a s s a g e de t y p e s p u r e m e n t m a t h é m a t i q u e s à d e s
t y p e s p l u s littéraires, le g e n r e d e la n o m e n c l a t u r e a r i t h m é t i q u e p a r d e g r é s
se f o n d , s ' e s t o m p e m ê m e d a n s u n e p r é s e n t a t i o n p l u s i m a g é e e t p l u s v i v a n t e
d e la terre, où d o m i n e n t c e t t e f o i s les t h è m e s p r i v i l é g i é s d e s rois d u m o n d e ,
d e s g r a n d e s v i l l e s d e la c r é a t i o n o u d e s t r a i t s f o n d a m e n t a u x d e s p e u -
p l e s . 1 P o u r t o u t dire, la sura p o r t e en elle, e n c o r e c o n f u s , les g e r m e s

géographes arabes, qui la signaleront ou l'adopteront selon les cas : cf. Ibn al-Faqïh,
p. 3-4 ; Mas' ûdî, § 193 ; Muqaddasî, trad., § 26, 28, etc. Mas 'ûdï, loc. cit., semble rappor-
ter cette habitude à la Grèce, mais il peut s'agir d'une simple aberration visuelle, les
formes vues par lui sur les cartes « de Ptolémée » n'ayant existé que dans son imagination.
Certes, nous ne savons pas comment Ptolémée dessinait ses cartes et «on n'est même pas
sûr qu'il en ait publié de son vivant », les seules cartes que nous lui attribuions ayant été,
en réalité, dressées dans des ateliers byzantins des x m e et x i v e siècles (R. Taton,
op. cit., 1.1, p. 369). Pourtant, et malgré l'argument contraire que peuvent constituer les
noms des constellations, la technique figurative parait incompatible avec celle du poin-
tage minutieux de Ptolémée : cf. infra, p. 74, note 4.
Faut-il rapprocher l'oiseau dont la forme embrasse toutes les parties de la terre
(cf. Ibn al-Faqih, loc. cit. et p. 119) de ces animaux à fonction pan-symbolique, « dont
le corps est une véritable imago mundi » (Pensée sauvage, p. 80) ?
1. Par la suite, ce centre irano-irakien (dont la tradition se devine encore chez Ibn
Rusteh, p a r exemple [p. 151 sg], ou, plus clairement encore, chez Mas' üdi [ Tanbih,
p. 55-57)) se fixe sur l'Irak seul (cf. Ya 'qûbl, p. 233 sq.) ou même se déplace aux lieux
saints d'Arabie (cf. Ibn al-Faqïh, p. 16 sq., et aussi Ibn Rusteh, p. 24). Nombre de
géographes toutefois juxtaposent les deux systèmes de divisions climatiques longitu-
dinales et de répartition rayonnante autour d'un ¿(¿cpaXôç : cf. Muqaddasî, p. 58 sq.,
67, 113. Sur les fondements mythologiques de cette répartition ethnique, cf. M. Molé,
« Le partage du monde dans la tradition iranienne », dans J. As., CCLX, 1952,p.4 55-463.
2. Cf. p a r exemple Mas 'ûdî, Prairies, § 395-397 (ou apparaît, pour le roi suprême,
celui du centre, le titre de Sâhân Sàh : thème iranisé, sinon iranien : cf. références dans
Relation, § 24, note 1). Même littérarisation pour les thèmes d'astronomie pure : cf.
l'image du «jaune dans l'œuf», répétée à l'envi pour illustrer la position centrale de
la terre dans l'univers ; cf. Ibn tJurdâdbeh, p. 4 ; Ibn al-Faqïh, p. 4-5 ; Ibn Rusteh, p. 8,
etc. L'image ne semble pas être grecque et Mas'ûdï (§187 sq.), qui parait suivre Ptolé-
mée d'assez près, ne la reproduit pas (notamment § 187 et 197, où on' l'attendrait et où
ne se trouve, en réalité, que la notion géométrique de point ; même attitude dans
Tanbih, p. 15).

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Les préoccupations techniques 73

d'une géographie humaine et de l'expression littéraire de cette géo-


graphie.
Considéré sous l'angle de la sùra, l'héritage arabe, précédemment passé
en revue, couvre deux ordres de données ou, si l'on préfère, deux façons
d'utiliser à des fins arabes les cadres transmis par la Grèce et l'Iran. A la
nomenclature qui est celle des « climats », on intègre les toponymes les
plus célèbres de la Péninsule, conservés par la tradition poétique et lexico-
graphique. 1 A une certaine distribution en rosace du monde habité, que
la Perse a mise à la mode, on impose, dans certains cas, une légère trans-
lation qui fait passer le cœur de Fœcoumène des régions de l'ancienne
Médie aux villes saintes d'Arabie : le fait d'entamer une présentation
de la terre, comme chez Ibn Rusteh, Ibn al-Faqïh, Muqaddasî et tant
d'autres», par la Mekke et Médine», traduit l'intrusion, dans la car-
tographie de la sùra, d'un nouveau phénomène humain, non plus celui de
la géopolitique comme pour les keSwar-s, mais celui de la foi. La géographie
de la terre s'affirme ainsi comme musulmane et elle oppose, aux deux
pôles traditionnels nord et sud de la terre comme planète, un nouveau
pôle, spécial celui-là à la terre habitée. *
Le résultat est une imago mundi que ses hésitations rendent terrible-

1. Cf. supra, p. 12, note 1.


2. Cf. supra, p. 72, note 1. Dans nombre de cas du reste, les auteurs, dont les trois
cités ici, prennent aux deux conceptions : souvenir de la position centrale de la Médie,
devenue thème littéraire de panégyrique, combiné avec début de l'exposé par l'Arabie.
On nous objectera peut-être que les ouvrages cités ici sont postérieurs aux premiers
ouvrages de cartographie pure (dont le Kitâb fûrat al-ard de Buwârizmi) et débordent
largement le cadre de la fûra. Mais précisément, ce qui nous intéresse n'est pas tant la
fûra pure, œuvre de techniciens, que ce qu'elle est devenue aux mains des écrivains, par
le jeu des rencontres, de l'acclimatation des thèmes littéraires, brel de l'entrée de thèmes
humains dans la cartographie.
3. Prééminence liée à des thèmes cosmogoniques et mythiques : chute d'Adam,
Déluge, Abraham (cf. Ibn Rusteh, p. 24-26 ; Ibn al-Faqïh, p. 16 sq.). Pour nombre
d'entre eux, du reste, il doit s'agir de thèmes que la tradition a transférés de Jérusalem
sur l'Arabie, parallèlement au changement d'orientation (qibla) dans la prière : cf., pour
l'ensemble de ces thèmes et de ces lieux, Ibn al-Faqïh p. 19 sq., 93-101, 258. Une preuve
assez nette de cette « valorisation » des villes d'Arabie est fournie par le fait qu' Ibn
Rusteh (p. 25-26) déclare que les lieux saints ont été effacés par le Déluge, tandis
qu'Ibn al-Faqïh (p. 23) fait d'eux le point le plus haut de la terre, en rapport avec le
mont d'al-Gûdï, sur lequel s'arrêta l'Arche (p. 20).
4. Phénomène encore plus net sur le terrain de la géographie astronomique, la
qibla ou direction de La Mekke étant définie comme l'ensemble des grands cercles de
la sphère terrestre passant par le point M de La Mekke : cf. G. Schoy, dans El,
t. II, p. 1045-1047. Le thème de la qibla a développé toute une littérature : citons
Dïnawari, Battânï, plus tard Ibn al-Haytam (cités par R. Arnaldez, dans Arabica,
IX, 1962, p. 369, en même temps qu'une autre application humaine de l'astronomie,
savoir : la science des heures ['i/m al-mawâqit], qui sert à déterminer le moment des
cinq prières quotidiennes). Sur les rapports du thème de la qibla et de la littérature
géographique, cf. infra, p. 83, note 2.

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74 Géographie humaine du monde musulman

ment complexe et désordonnée. Le désir de science totale propre au siècle,


les tendances assimilatrices et syncrétistes de l'Islam, la résistance des
traditions antérieures font voisiner, chez les auteurs, tous les thèmes
ensemble. Ils veulent tenir pied partout : présenter la terre dans sa totalité,
comme les astronomes, mais épuiser la description de l'œcoumène, comme
les géographes ; parler de l'humanité entière, mais approfondir surtout,
comme y invite la foi nouvelle, le domaine de l'Islam ; dessiner le monde
selon un quadrillage à la manière grecque et le distribuer autour d'un
centre, selon la tradition livrée par l'Orient ; affirmer la position centrale
de l'Arabie, mais sans rien sacrifier des vieux thèmes qui fixent ce centre
à la Babylonie, à la Perse, quand ce n'est pas à Jérusalem ou à Ceylan. 1
La confusion même des données et la littérarisation qu'elle entraîne sont
sans doute en grande partie responsables de la dégradation progressive
des concepts mathématiques 2 ; elles ont facilité, selon nous, l'éclatement
de la sûra, la fusion de ses thèmes dans des ensembles plus vastes, et c'est,
du reste, dans des milieux non exclusivement voués à la recherche mathé-
matique pure que s'est produit, semble-t-il, pour la première fois ce
glissement.

L'école de Kindï et les développements de la sûra : Sarahsï, Ibn Serapion,


Balhï

La plus célèbre représentation de la terre est l'atlas qui fut dressé par les
astronomes du règne d'al-Ma'mûn (813-833 de J.-C.) dans le cadre de cet
institut de recherches qu'était le bayt al-hikma. Il est à peu près certain,
du reste, que cette sûra ma'mùniyya s'inspirait fondamentalement des
données fournies par Marin et Ptolémée, complétées en l'occurrence par
l'inscription, sur la carte, des toponymes livrés par la tradition arabo-
musulmane : c'est en ce sens qu'il faut prendre l'affirmation de Mas'ûdï 3 ,
qui déclare la nouvelle sura supérieure à celle des maîtres grecs : supérieure
parce qu'adaptée aux exigences nouvelles. 4 La théorie de cette carto-

1. Conception bien entendu héritée de l'Inde : cf. Maqbul Ahmad, op. cit., p. 591
[2|. Un exemple dans Ibn Rusteh, p. 22.
2. On opposera, sur ce point, le sérieux de l'exposé d'un Ibn Rusteh au caractère
précaire des données « scientifiques » de Muqaddasï, qui, écrivant dans les dernières
années du x e siècle, est séparé de son prédécesseur par quatre-vingts ans ou plus.
3. Tanblh, p. 53.
4. Mas'ûdï déclare, en cette matière, jugersur pièces,puisqu'il dit avoir vu les cartes
de Marin ( T a n b l h , loc. cit.) et de Ptolémée (Prairies, § 191, 193). Pareille affirmation
relance le problème, posé supra (p. 71, note 5), de la cartographie ptoléméenne. Etait-
ce les originaux que voyait Mas'ûdï, ou des cartes dressées, d'après les données du t e x t e
de Ptolémée et de Marin, par les traducteurs, lors du passage du grec au syriaque ou
du syriaque à l'arabe ? Dans ce dernier cas, o n s'expliquerait mieux, à la faveur des
influences signalées (cf. p. 71, note 3), l'origine de cette cartographie figurative que

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Les préoccupations techniques 75

graphie ainsi mise au point a été, parallèlement, exposée dans des traités
techniques : le plus célèbre, et aussi le plus ancien, semble être le Kitâb
sûrat al-ard1 de Muhammad b. Mûsâ al-Huwârizmï. Or, ce traité, q u o i q u e
technique d'allure, fait déjà place, encore que de façon épisodique, à des
t h è m e s d'adab.2 N o u s savons, certes, au témoignage de Mas'ûdî 3 , q u e
Huwârizmï s'est intéressé à l'histoire ; pourtant, le caractère d o m i n a n t
du personnage reste celui du savant très spécialisé : surtout algébriste
et astronome, il n'a sans doute vu dans sa participation à la sûra ma'mû-
niyya q u e le prolongement d'une recherche fondamentale. Si donc les
t h è m e s développés par Yadab se font déjà, m ê m e modestement, une place
chez un pur savant contemporain de l'apparition du genre de la sûra, o n
est en droit de penser qu'avec le t e m p s et chez des personnages plus éclec-
tiques, plus portés à composer entre la littérature et la science, la carto-
graphie primitive va s'élargir d a v a n t a g e encore.
Mas'ûdî 4 signale la différence qui existe, pour l'appréciation des m e s u -
res de l'œcoumène, entre les astronomes purs et les disciples de Kindï, d o n t
le plus éminent et le plus fréquemment cité par lui est A h m a d b. a t - T a y y i b
as-Sarahsï. Ces préoccupations particulières qui distinguent l'école de
Kindï, quelles sont-elles ? Kindï, tout d'abord, le maître très écouté, e s t
un phénomène rare à cette époque : celui d'un Arabe, qu'on peut donc
supposer pétri de la tradition de la Péninsule, mais en m ê m e temps né à
Kufa, élevé à Basra ou Bagdad, et rompu à la nouvelle science grecque. 5

Mas'ûdî croit pouvoir r a p p o r t e r à Ptolémée et qui me p a r a i t d é c i d é m e n t incompatible


avec le c a r a c t è r e m a t h é m a t i q u e de l'original grec. Q u a n t à r«inintelligibilité»des t e r m e s
grecs sur ladite carte de Ptolémée (Prairies, § 193), elle p e u t s'expliquer par le f a i t q u e
les t r a d u c t e u r s ou bien o n t p o r t é tels quels les noms grecs sur la carte, ou bien les o n t
transcrits en arabe, mais sous une forme telle (déformés, par exemple, pour les besoins
de l ' a d a p t a t i o n à l'image) qu'ils n'en r e s t e n t pas moins obscurs de cette façon.
1. Qui semble avoir été conçu pour a c c o m p a g n e r 'la 'sûra ma'mûnii/ya : cf. la bi-
bliographie citée par E. W i e d e m a n n d a n s El, t. II, p. 966 |2].
2. Cf. p . 12, note 5. Le t h è m e des plus b e a u x édifices du m o n d e est d'ailleurs sys-
t é m a t i q u e m e n t exploité p a r un a u t r e a s t r o n o m e , Abu Ma'Sar, qui lui consacre u n
t r a i t é spécial, le Iiitab al-ulûf fi buyut al-'ibàdât ou é t u d e sur les lieux de culte classés
d ' a p r è s le millénaire de leur construction (cf. J . Horovitz, d a n s El [2], t. I, p. 144).
Or, Abu Ma'Sar (l'Albumasar de notre Moyen Age) est une personnalité plus c o m p l e x e
que H u w â r i z m ï : a s t r o n o m e , mais aussi et s u r t o u t astrologue, ce qui, en v e r t u du s y s t è m e
du m o n d e alors en vigueur (cf. supra, c h a p . I, p. 1 1 , 1 6 ) , le f a i t t o u c h e r un p e u à t o u t
( p a r exemple à la théorie des marées) et lui assure une Immense célébrité. C'est en p a r t i e
sans d o u t e sous le poids de pareilles autorités q u e , très t ô t , les t h è m e s de vulgarisation
c o m m e celui des édifices « merveilleux» se f r a y e n t un chemin j u s q u ' a u x œuvres les plus
techniques.
3. Prairies, § 8.
4. Prairies, § 298 (et note 6).
5. La t r a d i t i o n (cf. infra, p. 76, note 3) d i t qu'il est un « t r a d u c t e u r et a d a p t a t e u r
des œ u v r e s grecques» : cf. T j . de Boer, d a n s El, t. II, p. 1078. E n f a i t , il est peu p r o b a -
ble qu'il ait lu les œ u v r e s grecques dans leur langue originale, l b u an-Nadîm (Fihrisl,

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76 Géographie humaine du monde musulman

La production de KindI porte la marque de cette formation : on y trouve


des traités de musique, d'astronomie ou astrologie, de géométrie, de méde-
cine, surtout d'optique, de météorologie et de philosophie. 1 Mais il a
écrit aussi» deux traités qui relèvent des disciplines géographiques :
l'un sur les mers et le phénomène du flux et du reflux, l'autre — directe-
ment inspiré de Ptolémée 3 — sur la représentation de l'œcoumène. Or,
bien que ces deux œuvres soient perdues 4 , le témoignage de Mas'ûdï
nous en dit assez les traits caractéristiques, à savoir, comme on le verra
dans un instant, l'intervention du témoignage direct et l'arabisation des
données*.
On dira qu'en cela Kindï, mort après 256/870, ne fait que participer
de l'esprit de son siècle, de ce siècle soucieux d'expérimenter sur le terrain
les données théoriques de la géodésie 6 aussi bien que d'incorporer les
toponymes arabes au cadre emprunté de la sûra. Mais justement, l'origi-
nalité de Kindï, autant que nous en puissions juger, semble avoir été
d'appliquer ce souci de l'expérimentation au contexte arabe lui-même,
mieux : d'en avoir fait le signe de l'arabisation des données fournies par la
Grèce. J e m'explique par un exemple : pour la « mer Orientale », qui,
s'étendant jusqu'à l'Extrême-Orient, échappe en sa plus grande partie
au monde arabe, Kindï et son école admettent sans broncher les chiffres
de Ptolémée 6 ; pour la Méditerranée au contraire, qui, au moins par ses
rivages méridionaux, est une mer arabe, on s'empresse de rectifier l'héritage
grec. Le résultat, une fois de plus 7 , importe moins que l'esprit qui anime

p. 268) dit qu'« on a traduit pour lui, Kindï, au demeurant assez mal, la Géographie
de Ptolémée. » L'ensemble de la notice du Fihrist sur Kindï (p. 255-261) n'est pas plus
explicite et Carra de V a u x (Penseurs, t. IV, p. 5) avait déjà douté que Kindï eût connu
le grec.
1. Il est connu sous le titre de « philosophe des Arabes» et est l'auteur d'un traité
célèbre (Risâla fi l-'aql) que le Moyen Age occidental connaîtra par une traduction
latine intitulée De intellectu (cf. GAL, Suppl., t. I, p. 373, 1. 4).
2. Tanbih, p. 42, 77.
3. Cf. Tanbih, p. 42, note 2 (avec citation de source arabe reprenant la tradition
d'un Kindï connaisseur du grec [cf. supra, p. 75, noie 5], qui peut être d'ailleurs un
mauvais démarquage du Fihrist).
4. Tout au moins sous leur forme arabe ; le traité du flux et du reflux a inspiré
une traduction latine (cf. GAL, Suppl., t. I, p. 373, 1. 31).
5. Mesure de l'arc de méridien sous al-Ma'mun. Sur le sens de l'observation chez
Kindï, cf. Tj. de Boer, op. cit. (on corrigera l'expression de la p. 1079 [1] : «l'auteur
a vérifié à l'aide d'expériences les fondements de sa théorie qui, il est vrai, est fausse»),
6. Cf. Tanbih, p. 77 ; même attitude pour d'autres régions inconnues, au septentrion
ou au sud de l'Équateur par exemple : Tanbih, p. 42 ; Prairies, § 297.
7. Il se traduit, en fait, par une accentuation des erreurs de Ptolémée. La Méditer-
ranée est longue d'environ 3 900 km. Avec Ptolémée, d'après la différence approxi-
m a t i v e de 62° qui sépare les Colonnes d'Hercule de la ville d'Issos, on arrive, sur la
base de 500 stades au degré, à 31 000 stades environ, soit 5 580 km. Les chiffres des
auteurs arabes sont largement supérieurs, quelque valeur que l'on donne au mille,

»Voir Addcndn. |>ii«c 105

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Les préoccupations techniques 77

la démarche : la rectification des chiffres avancés par les Grecs ou les


théoriciens qui se réclament d'eux me paraît ne pouvoir être faite qu'au
nom de l'expérience directe, et cette expérience à son tour ne peut se
réclamer, en la circonstance, que du désir d'opposer aux données théoriques
de l'étranger le témoignage de l'occupant des lieux, du propriétaire 1 :
ladite rectification est le signe d'une prise de possession au nom de la
communauté nouvelle, d'une appropriation. C'est déjà l'ébauche de la
notion de l'empire, de cette mamlakat al-Islâm qui est réellement la chose
possédée, détenue : le concept, certes, se développera surtout au iv e /
x e siècle 2 , après avoir reçu, comme on le verra bientôt, l'appoint de la
géographie administrative, il n'importe : il est déjà en germe dans un
certain développement de la sûra qui, non contente d'intégrer le domaine
arabe au monde traditionnel de l'Antiquité, prend désormais ce monde en
charge, se l'approprie, le reconnaît.
L'humanisation de la géographie ptoléméenne s'opère donc, d'abord,
par une subjectivisation du donné scientifique grec : l'étude de l'œcou-
mène tend à ne plus être séparable du sentiment jaloux d'en posséder la
meilleure part, dévolue à l'Islam par un « devisement» d'ordre d i v i n . »
L a reconnaissance de cette terre d'Islam, son étude appliquée, singulière,
presque amoureuse en découleront naturellement : est-ce un hasard si
une des premières apparitions du thème des masâlik wa l-mamâlik, signi-
ficatif de la volonté d'établir, à l'intérieur de l'œcoumène, la carte de

qui est, avec la parasange (farsah), leur unité de mesure la plus fréquemment citée,
unité extrêmement flottante puisqu'elle oscille entre X /56 et 1 /87 de degré terrestre
(cf. Tanbih, p. 45 ; Prairies, t. I, p. 182-183 = § 190 et note 8 : sur ces difficultés d'éva-
luation, cf. Prairies, éd. Pellat, § 194, note 8, et ma traduction de Muqaddasï, § 97,
note 8, § 102, note 25). Battânï donne, comme longueur, 5 000 milles et l'école de Kindl,
prétendant rectifier ce chiffre, 6 000 milles (Prairies, § 298), ce qui nous amène à une
longueur de 11 500 km sur la base du mille ordinaire (1/3 de parasange, soit 5,7628:
3 = 1,92 km), ou de 8 100 km sur la base du mille ptoléméen de 7 stades et demi ( T a n -
bih, p. 42, note 3 ; 1 stade = 180 m), ou enfin, sur la base de 1/87 de degré (le degré
valant lui-même [cf. Prairies, t. I I I , p. 441] 25 parasanges, soit 144 km environ, ce
qui donne au mille 1,656 km), 9 900 km (9 700 dans l'art, anonyme « Bahr ar-Rûrn»,
dans El [2], t. I, p. 963).
1. Sans parler du sentiment de fierté qui le pousserait à gonfler les estimations des
Grecs.
2. Phénomène signalé aussi pour la cartographie pure : cf. Kramers, « La question
Balbl», p. 9-12.
3. C'est le terme employé par Marco Polo (Le devisement du monde, éd. A . t'Sterste-
vens, Paris, 1960), mais dans un sens profane, le mot exprimant alors une idée de
disposition, d'arrangement, dans les faits ou au niveau du langage. Ici, le taqœim
al-buldân (autre titre de l'ouvrage de Balbî) n'est pas séparable du thème de rènqxxXéç,
de l'Islam centre du monde, que ce soit par l'Irak, La Mekke ou Jérusalem, ni de la
distinction juridique entre le dâr al-Islâm et le dâi al-harb, séparés par cette région
mouvante des marches (iugûr), que la géographie administrative, ici encore, traitera
de son côté, mais sur le plan technique qui lui est propre.

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78 Géographie humaine du inonde musulman

l ' I s l a m , de ses itinéraires ( m a s â l i k ) et d e s t e r r e s p o s s é d é e s ( m a m â l i k )


e n s o n n o m , e s t à p o r t e r a u c r é d i t d ' u n d e s d i s c i p l e s d e K i n d ï , Sarahsï e n
l'occurrence ? 1 Certes, le m ê m e titre e s t d o n n é au Kitâb d e s o n c o n t e m -
p o r a i n Ibn H u r d â d b e h , qui représente, lui, la g é o g r a p h i e a d m i n i s t r a t i v e ;
m a i s o n v o i t q u e le désir d e peindre l ' e m p i r e de l ' I s l a m , la mamlaka,
a p u naître a u s s i d ' u n e a u t r e t e n d a n c e , hors d e s p r é o c c u p a t i o n s p r o p r e s
a u x f o n c t i o n n a i r e s : j e v e u x parler d e celle qui, l a r g e m e n t n o u r r i e d e s
disciplines les p l u s d i v e r s e s , a r a b e s o u étrangères, i n t é r e s s e d e s l i t t é r a t e u r s
e t d e s p h i l o s o p h e s 2 d o n t les œ u v r e s recueillent e t p r é c i s e n t e n u n s e n s
i s l a m i q u e l ' h é r i t a g e t e c h n i q u e de l ' a t l a s du m o n d e grec.
D e la p r o d u c t i o n d e S a r a h s ï , mort en 2 8 6 / 8 9 9 , g é n é r a l e m e n t p r é s e n t é
c o m m e le p o r t e - p a r o l e e t s u c c e s s e u r d e K i n d ï 3 , la p o s t é r i t é n ' a c o n s e r v é
q u ' u n e série d e t i t r e s 4 , q u i s e p a r t a g e n t e n t r e les s c i e n c e s t h é o r i q u e s 6
e t e x p é r i m e n t a l e s . D a n s ce dernier cas, Sarahsï a t r a i t é d e « l ' u t i l i t é d e s

1. Cf. Tanbih, p. 109. Sur les œuvres de Saraljsl, cf. infra.


2. Sarabsï, régulièrement présenté comme le disciple de Kindï, est surtout connu
(cf. ci-dessous, note 5) comme philosophe, astronome et géographe. La liste de ses
œuvres (cf. Rosenthal, Sarabsi, passim) est probante : les seuls ouvrages direc-
tement en rapport avec les thèmes tournant autour du pouvoir semblent être, sous
des titres variables, un livre d'éthique (cf. Rosenthal, op. cit., p. 81 : « a book for nadim-s,
b u t it might also be a Fiirstenspiegel, or a simple adab work») et une brève histoire
du monde écrite pour al-Mu'tadid, dont Sarabsï était le précepteur (ibid., p. 82).
Culture générale, donc, comme il sied à un éducateur, exempte des soucis techniques
des fonctionnaires. Il est bien signalé par Mas'udi (Prairies, t. V I I I , p. 179) comme
waliyy al-hisba (responsable de la police des marchés et des mœurs) à Bagdad, mais
cette fonction, de par le caractère municipal ou provincial de son ressort et ses fonde-
ments religieux et moraux (cf. C. Cahen, « Mouvements populaires et autonomisme
urbain dans l'Asie musulmane au Moyen Age», dans Arabica, VI, 1959, p. 253-254,
et E. Tyan, Histoire de l'organisation judiciaire en pays d'Islam, Leyde, 1960, p. 621-622,
628-630), est tout à fait différente, même à Bagdad, de celles qui sont assumées par
la chancellerie centrale. Le renseignement donné par Mas'udi, s'il est exact, confirme
les rapports des gens de la sûra et du pouvoir, mais sans cet engagement absolu dans
l'appareil administratif central qui caractérise la géographie administrative.
Un autre Kitâb al-masâlik wa l-mamâlik (cf. tableau des auteurs) est dû à un certain
Ga'far b. Ahmad al-Marwazï, m o r t vers 274/887, par conséquent contemporain de
Kindï, mort après 256/870, et de Sarabsï, mort en 286/899, et comme eux très éclec-
tique si l'on en juge par la liste de ses ouvrages (cf. Yâqût, Udabâ', loc. cit.), en tout
cas non signalé, lui non plus, comme fonctionnaire (kâtib).
3. Cf. Prairies, § 268 (note 1), 297, 298 ; Rosenthal, op. cit., p. 17-18.
4. Cf. Rosenthal, op. cit., p. 40 sq., qui signale quelques emplois, à travers les auteurs
qui les citent, de titres différents pour un même ouvrage, ce qui explique l'échec de
G. Wiet à retrouver ailleurs un titre avancé par Ibn Rusteh (p. 6 et trad., p. 4, note 1).
5. Par exemple l'Abrégé des livres de la logique (Muhta.sar kutub al-mantiq) : cf. Tan-
bih, texte, p. 60 et trad., p. 89 ; Les bases de la philosophie et la science approfondie des
lois stellaires (Arkân al-falsafa wa taibit 'ilm ahkâm an-nujjùm) : cf. Ibn Rusteh, loc. cit.
L'ensemble de la production touche aux disciplines suivantes : religion et philosophie,
physique et géographie, éthique, histoire, adab, astronomie et astrologie, mathéma-
tiques, musique et médecine.

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Les préoccupations techniques 79

mers, des montagnes et des fleuves» 1 , en reprenant à ce sujet les opi-


nions de son maître 2 ; ce qui est incomparablement plus important, c'est
le nouvel esprit qui préside à l'exposition de ces données : dans son Kitâb
al-masâlik wa l-mamàlik, Sarahsï ouvre largement la sûra aux autres dis-
ciplines et réalise ainsi un progrès décisif par rapport à Kindî. 3 De ce
phénomène, nous avons au moins une preuve assez nette. 4 Mas'ûdl,
parlant des Masâlik, présente 5 cet ouvrage comme un traité « sur les voies
et les royaumes, les mers et les fleuves, les histoires des divers pays, etc. » :
il semble donc bien, malgré la maigreur de notre documentation, que nous
ayons là l'indice d'une humanisation progressive du genre de la sûra,
de son évolution vers un syncrétisme marqué par l'adab, vers un exposé
plus soucieux d'intégrer à la présentation nombrée de la terre celle, moins
dogmatique, plus littéraire, de l'homme en rapport avec ses paysages et
son passé.
C'est le même esprit qui, par des voies différentes, anime la démarche
d'Ibn Serapion et de Balhï. Le premier 6 , dans son Kitâb 'agâ'ib al-
aqâlîm as-sab'a (Les merveilles des sept climats) se propose une description
classique de la terre 7 , mais — et sans parler, ici encore, de quelques

1. Kitâb manfa'at ou manâfi' al-bihâr wa l-gibâl wa l-anhâr : cf. Tanbïh, texte,


p. 51 et trad., p. 77.
2. Par exemple sur les dimensions des mers (Prairies, § 298), la marée (ibid., § 268),
les grands fleuves (ibid., § 187, note 1, § 213, note 1), la vulcanologie ( T a n b i h , p. 89 :
il est vrai qu'ici la référence se r a p p o r t e à l'Abrégé, mais ce genre de renseignements
p a r a î t spécifique du Kitâb manfa'at al-bihâr. E n t o u t é t a t de cause, si la référence
est juste, elle confirme chez Sarafosi le même désir d'interpénétration des disciplines
que dans le Kitâb al-masâlik wa l-mamâlik : cf. infra).
3. Lequel, bien qu'il ait arabisé la sura, ne semble pas avoir réalisé cette ouverture
du genre à d ' a u t r e s sciences, par exemple à cette ébauche de géographie h u m a i n e ,
alors à la mode (cf. supra, p. 11, 14, 17, 48-50), par laquelle l'homme est relié à son
milieu astral et physique, et que, p o u r t a n t , lui, Kindî, connaissait (cf. Prairies, § 171).
4. Une autre, qui intéresse l'ouverture de la sûra à des données légendaires, p e u t
être vue dans l'affirmation de Mas'udî (Prairies, § 297, note 3), qui semble r a p p o r t e r
au Kitâb al-masâlik diverses affirmations relatives à la ville légendaire de Thulé.
Mais peut-être s'agit-il là, en dernière analyse, d'une de ces pigmentations de la sûra
p a r quelques rares données de l'adab, comme chez BuwSrizmï (cf. p. 12, note 5), pro-
cédé qui n'engage pas f o n d a m e n t a l e m e n t le caractère technique de la sûra.
5. Tanbih, p. 109.
6. Personnage énigmatique dont l'œuvre aurait été reprise par un certain Suhrâb
(cf. manuscrit, 3 a, 67 b ; éd. von Mzik, p. 5, 192 [note] ; GAL, t. I, p. 261 et Suppl.,
t. I, p. 406). La longue histoire de ce manuscrit, exposée au fol. 67 b, nous inclinerait à
beaucoup de scepticisme q u a n t à l'état originel du texte, si Le Strange n ' a v a i t montré
(op. cit., p. 2) qu'il remonte, tel qu'il est, à une époque comprise entre 289/902 et
334/945.
7. Conseils p r a t i q u e s pour le tracé de la sûra : 3 a-10 a ; mers : 10 a-18 b ; îles :
18 b-24 b ; lacs : 24 b-25 b ; montagnes : 25 b-30 a ; cours d'eau i m p o r t a n t s : 30 a-50 a ;
sources et autres cours d'eau : 50 a-67 a. L'œuvre est peut-être inachevée, puisqu'elle
ne comporte pas certaines descriptions annoncées, n o t a m m e n t celle des villes (cf. 67 a,

André MIQUEL. 9

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80 Géographie humaine du monde musulman

insertions dans le goût de Yadab1 — il introduit dans cette süra deux


nouveautés. Parallèlement au tableau des latitudes et longitudes, un
texte se développe, qui, quoique grêle et uniforme 2, représente incontes-
tablement une mise en forme littéraire de données arithmétiques. Surtout,
on s'attache de temps à autre à faire surgir, au travers de notations plus
précises, un paysage : montagnes de Syrie-Palestine, delta du Nil, mais plus
encore cette campagne mésopotamienne, toute striée de rivières et de
canaux, dont l'évocation est sans doute le noyau de l'œuvre. 3 Je dis bien
évocation, car la présentation dépasse à plusieurs reprises le cadre pure-
ment graphique du cheminement des eaux pour déboucher sur la chose
vue, sur cette observation directe du 'iyân qui apparaît ainsi pour la
première fois, avec le climat poétique qui l'entoure, dans une süra qu'il
renouvelle. L'eau n'est plus seulement, comme les montagnes ou les îles,
prétexte à l'inscription de coordonnées géographiques sur une carte, elle
est l'élément premier d'un paysage auquel elle donne son sens, et son cours
descendu fait trouver les villages, les ponts, les bateaux, les cultures, tout
ce qui fait que le monde est vivant. 4
Avec Abü Zayd al-Balhï (vers 236/850-322/934), nous touchons à un
auteur de premier plan pour l'histoire du développement de la géographie
humaine, puisqu'on sait, depuis les travaux de de G o e j e q u e les Suwar
al-aqâlïm (Caries des climats)« sont directement à l'origine des ouvrages
d'Istahrï et d'Ibn Hawqal, deux des plus grands représentants de la

i.f.) et des itinéraires (cf. Le S t r a n g e , op. cit., p. 7). Mais c e t t e h y p o t h è s e reste précaire,
le m a n u s c r i t précisant (cf. 2 b) qu'il s'agit là d ' u n résumé (fa ahbabtu an afrtasira min
¿ami'i kutubihim).
1. Cf. p a r exemple les «idoles de cuivre» a u x limites occidentales de la Méditer-
ranée (10 b), l'ile de l ' a r g e n t et celle des pierres précieuses, dans la m e r des T é n è b r e s
(17 b), les lies de la mer Verte (23 a et b), le dialogue de Dieu et de Moïse sur le Sinaï
(29 a et b), les sources d u Nil (41 b), Gog et Magog (46 a et 48 b), R o m e (50 a). Si ces
incursions au domaine de i'adab ne suffisent p a s à expliquer le t i t r e de l'ouvrage, il
f a u t voir alors dans ce t i t r e u n certain désir de publicité, car a t t i r e r un public en
lui p r o m e t t a n t des t h è m e s d'adab prouve t o u t e la f a v e u r de ceux-ci.
2. Les chaînes de m o n t a g n e s y sont t r a i t é e s c o m m e les mers : elles « passent à »,
« v i e n n e n t de », « r e n c o n t r e n t » ou « reçoivent » : cf. 14 a sq. et 28 a-30 a.
3. J u g é si indispensable q u e , m ê m e dans ce « résumé », il a été, semble-t-il, intégra-
l e m e n t conservé (plus de dix folios [30 à 41] s u r u n t o t a l de 68). On sait d u reste que
c e t t e description de la Mésopotamie a inspiré, parfois m o t p o u r m o t , a l - t j a t ï b al-Bag-
dàdï (et, à t r a v e r s lui, Y à q û t ) et A b ü 1-Fidà' : cf. Le Strange, op. cit., p. 6 : le m o t de
qawwâra, employé p a r ce dernier auteur et p o u r lequel Dozy (t. II, p. 417) propose
la leçon plus correcte de quivâra (morceau rond), se t r o u v e précisément, dans le t e x t e
d ' I b n Serapion (cf. 15 b, 16 a et b, 19 b e t passim), sous sa f o r m e défectueuse, ce qui
est une p r e u v e s u p p l é m e n t a i r e de la parenté des deux textes.
4. « Un g r a n d cours d ' e a u f r é q u e n t é des navires » (36 b) ; « un p o n t de pierre » (35 b) ;
« à l'entrée du canal, un i m m e n s e pont... sous lequel l'eau s'élance en force, a v a n t de
t r a v e r s e r villages et cultures » (34 b).
5. « D i e Istabrî-Balbï F r a g e » , d a n s ZDMG, X X V , p . 42-58.
6. Ou encore Kitâb laqivim al-buldân (De la répartition des pays) : cf. p. 77, note 3.

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Les préoccupations techniques 81

géographie humaine des masâlik wa l-mamâlik telle qu'elle sera définiti-


vement élaborée au iv e /x e siècle. C'est que Balhï marque lui-même une
étape décisive dans l'évolution de la sûra, l'aboutissement de deux ten-
dances essentielles déjà signalées. Esprit rigoureux, volontiers porté à la
schématisation \ il n'en opère pas moins, sur le terrain qu'il connaît,
dans le même sens qu'Ibn Serapion, à cette réserve que le centre de l'œuvre
se déplace ici de l'Irak au Hurâsân, où Balhï aurait été fonctionnaire
(kâtib) au service de la dynastie sâmânide. 2 Muqaddasï lui reconnaît
explicitement à plusieurs reprises 3 le mérite d'avoir épuisé la description
de cette région, et notamment — fait nouveau sur lequel nous allons reve-
nir — de son organisation administrative et financière. 4
Autre développement, peut-être plus important encore, de la sûra :
l'avènement définitif du concept de mamlaka, que Balbï va traiter dans
l'esprit de l'école de Kindl, à laquelle il a un moment appartenu. 5 La
sûra ma'mûniyya connaît ici son évolution dernière, au nom du principe,
exposé plus h a u t 8 , de son adaptation aux exigences du monde nouveau
qu'est l'Islam. Reléguée dans l'introduction de l'œuvre 7 ou dans des
mappemondes routinières 8 , de plus en plus mal comprise", la vieille
distinction ptoléméenne des climats ne fait plus que se survivre. Elle laisse
la place à ce domaine (mamlaka) de l'Islam, qui, partant du centre, l'occupe
peu à peu tout entière, l'envahit en la refoulant sur ses marges 1 0 et inau-
gure ainsi une nouvelle définition de Viqlîm. Balbï, le premier, renonce aux
sept climats longitudinaux de Ptolémée au profit d'une répartition du

1. Muqaddasï (trad., § 12) nous présente son œuvre comme livresque, très condensée,
consistant surtout en cartes accompagnées de brefs commentaires ; sur ses rapports,
controversés, avec l'œuvre du mathématicien Abu 6 a ' f a r al-Hâzin, cf. GAL, Suppl.,
t. I, p. 387 ; D. M. Dunlop, « BalkhI», dans El (2), t. I, p. 1034 (1) ; J. H. Kramers,
« Djughrâfiyâ», dans El, Suppl., p. 70 (1).
2. Cf. Yâqut, Udabd', cité dans Dunlop, op. cit., p. 1034 (1) i.f. Il a d'ailleurs connu
la famille des Gayhânï (le père ou le fils : sur cette question, cf. tableau des auteurs,
s.v. « ôayhânï »).
3. Cf. éd. de Goeje, p. 67-68, 269-270, 280 (note a), 306 (note b), 307.
4. Ibid., p. 307.
5. Etant donné le mystère qui entoure le personnage d'Ibn Serapion, nous ne pouvons
savoir s'il a été lui aussi en rapport avec cette école.
6. P. 74 i.f.
7. Cf. Içtabrî, Ibn Hawqal et Muqaddasï, qui, pour le plan d'ensemble, se situent,
on le sait, dans ce qu'on appelle « l'école de Balhï» : cf. Maqbul Ahmad, op. cit., p. 595-
596.
8. D e u x ou trois cartes traditionnelles (œcoumène, mers) sur une vingtaine pour
les géographes de cette « école » : cf. Kramers, « La question Balbï », p. 10.
9. Ibn Serapion en donne de fâcheux exemples (cf. 59 b sq.), tout comme Muqaddasï
(cf. trad., § 102, note 25) et Mas'ûdï (cf. Tanbih, p. 68), qui croit que toutes les villes
d'un iqlim sont situées sur une même latitude.
10. Dans la géographie de la mamlaka, la mention des terres non musulmanes est,
avec les autres notions venues de la ?ûra, confinée a u x chapitres d'introduction, et
elle disparaît complètement de la cartographie.

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82 Géographie humaine du monde musulman

monde musulman en vingt provinces : et si le même mot d'iqllm, donc de


« climat », leur est appliqué, le sens n'en est plus identique, car il s'agit désor-
mais des entités territoriales de l'Islam 1 : entités non plus théoriques,
mais existant réellement, presque vécues, ressenties, pourrait-on dire, et
dont l'apparition pose le problème d'influences nouvelles s'exerçant sur
la sûra.
Le seul chiffre de vingt tendrait à prouver que cette répartition ne doit
pas plus aux climats des Grecs qu'aux keswar-s iraniens, lesquels sont
chaque fois au nombre de sept. 2 En fait, sous des formes différentes,
c'est l'esprit de l'Iran qui l'emporte incontestablement sur celui de la
Grèce 3 , une conception géopolitique du monde sur une conception ma-
thématique. Simplement, le centre du monde se déplace, on l'a dit, de la
Médie à l'Arabie 4 et le nombre des entités change. Mais précisément ce
changement est la preuve que l'inspiration, elle, reste identique : tout
comme l'ancien nombre des keswar-s voulait recouvrir celui des anciens
Empires, byzantin, turc, chinois, sassanide..., le nouveau, de la même façon,
correspond aux données politiques du i v e / x e siècle à ses débuts. 5 C'est

1. La r é p a r t i t i o n de base est la suivante (cf. K r a m e r s , « La question Balbï p. 10) :


Arabie, Magrib, É g y p t e , Syrie-Palestine, H a u t e - M é s o p o t a m i e (Gazïra), Irak, H û z i s t â n ,
F a r s , K i r m â n , Sind, Arménie, Caucase ( A r r â n ) , À d a r b a y g â n , Médie (Gibâl), Gïlân,
T a b a r i s t â n , désert de Perse, Sigistân, U u r à s â n et T r a n s o x i a n e (Mâ -warâ' a n - N a h r ) ;
c h i f f r e r é d u i t à q u a t o r z e chez Muqaddasï, p a r inclusion de l ' A r m é n i e , d u Caucase e t
de l ' A d a r b a y g â n d a n s le t e r r i t o i r e unique des R i h â b ( H a u t e s Plaines), du Gïlân e t
d u T a b a r i s t â n d a n s celui d u D a y l e m , du H u r â s à n , de la T r a n s o x i a n e et du Sigistân
d a n s celui d u MaSriq (province d'Orient), le désert de Perse c o n s t i t u a n t p a r ailleurs
une e n t i t é à p a r t , extra-provinciale.
2. On o b j e c t e r a ^ l e c h i f f r e de quatorze, r e t e n u p a r M u q a d d a s ï , q u i , p o u r t a n t , o n
l'a dit, f a i t sur ce p l a n p a r t i e de 1'« école» (cf. supra, p. 81, note 7), et l'on p e u t en
effet (cf. M a q b u l A h m a d , op. cit., p. 597 [1]) estimer q u e ce chiffre r é p o n d au désir de
r e t r o u v e r u n e t r a d i t i o n , a t t r i b u é e à Hermès, q u i opposait, a u x s e p t climats h a b i t é s
d u n o r d de l ' É q u a t e u r , s e p t climats inhabités au sud (cf. M u q a d d a s ï , trad., § 95).
Mais la v é r i t a b l e raison d u chiffre de q u a t o r z e est d ' u n t o u t a u t r e ordre : cf. infra,
n o t e 5.
3. Cf. K r a m e r s , « D j u g h r â f i y â » , op. cit., p. 70 ( 1 ) ; opinion contestée p a r M a q b u l
A h m a d , op. cit., p . 596 (1) : m a i s si la r é p a r t i t i o n territoriale est différente, l'esprit,
selon nous, reste f o n d a m e n t a l e m e n t le m ê m e . Même p e r m a n e n c e d a n s les procédés
g r a p h i q u e s : on conserve les représentations symboliques d é j à vues (cf. supra, p. 71,
note 5) : M u q a d d a s ï ( t r a d . , § 26) l'affirme e x p r e s s é m e n t à propos de Balbï.
4. T o u t en laissant subsister des traces de conceptions anciennes : cf. supra, p. 72,
n o t e 1, p. 73-74.
5 / ; Il serait facile de m o n t r e r q u e ces entités provinciales sont, d a n s la p l u p a r t des
cas, le ressort de pouvoirs à q u e l q u e degré a u t o n o m e s : lorsque Balbï écrit, vers 308/920,
le Magrib (avec l'Andalus) é c h a p p e au p o u v o i r abbasside, l ' É g y p t e a déjà subi les
raids f â t i m i d e s et t o u t e s les p r o v i n c e s du nord et d e l'est o n t vu l'installation de p o u v o i r s
locaux : Tâhirides, Saffârides, Daylémites, S â m â n i d e s . Ce n ' e s t p a s sans raison n o n
plus que M u q a d d a s ï (cf. supra, note 1) opère des r e g r o u p e m e n t s de provinces : le
MaSriq r e c o u v r e chez lui (cf. t r a d . , § 19) l'ensemble des é t a t s s â m â n i d e s , alors à leur

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Les préoccupations techniques 83

d o n c , en dernière a n a l y s e , l'histoire, a v e c ses c h a n g e m e n t s , qui f a i t s o n


e n t r é e d a n s le d o m a i n e de la sûra.1
C e t t e p e r m a n e n c e de l ' e s p r i t g é o p o l i t i q u e de l ' I r a n 3 s ' e x p l i q u e elle-
m ê m e , en la c i r c o n s t a n c e , p a r le m i l i e u où elle a é t é e n t r e t e n u e : c e l u i
d ' u n e a d m i n i s t r a t i o n o ù l'on sait q u e les t r a d i t i o n s i r a n i e n n e s r e s t a i e n t
t r è s f o r t e s . N o u s t o u c h o n s là à u n a u t r e o r d r e d e p r o b l è m e s , qui i n t é r e s -
s e n t les r a p p o r t s d e la sûra e t de la g é o g r a p h i e a d m i n i s t r a t i v e . Balhî,
en effet, on l'a v u , a u r a i t é t é en c o n t a c t a v e c l ' a d m i n i s t r a t i o n s â m â n i d e .
M a i s s u r t o u t , il e s t p a s s é p a r B a g d a d o ù il a pu c o n n a î t r e , e n d e h o r s d e
l ' é c o l e de K i n d I , d ' a u t r e s m i l i e u x e t n o t a m m e n t c e u x de l ' a d m i n i s t r a t i o n
c e n t r a l e . S a l o n g é v i t é , d ' a u t r e p a r t , e s t un f a c t e u r de première impor-
t a n c e : q u a n d il c o m p o s e , en 3 0 8 / 9 2 0 o u plus t a r d , il ne p e u t p a s n e p a s
c o n n a î t r e les œ u v r e s d ' I b n U u r d S d b e h , de Y a ' q û b ï , d e G a y h â n î e t m ê m e
de Q u d â m a 3 , lesquelles r e t r o u v e n t , p a r la p r a t i q u e a d m i n i s t r a t i v e d o n t
elles s o n t l'émanation, les m ê m e s grands ensembles provinciaux que
définissait la g é o p o l i t i q u e de l ' é p o q u e . 4 II n e f a u t d o n c p a s s ' é t o n n e r q u e
la sûra, a u p o i n t e x a c t de son é v o l u t i o n où elle se s i t u e a v e c B a l h î , m a n i -

apogée, tout comme son Daylem correspond à la gloire de la domination exercée par
les habitants de cette région (cf. V. Minorsky, « Daylam», dans El [2], t. II, p. 199 [1]),
et ses Rihâb à celle de la dynastie musâfiride au milieu du i v e / x e siècle (cf. dans El [2],
t. I, V. Minorsky, « Àdharbaydjân », p. 194 [2] ; M. Canard, « Armîniya>, p. 658 [ 2 ] ;
R . N. Frye, « Arrân », p. 681 [2|).
1. Confirmé par la définition, donnée par Mas'ûdï, de l'œuvre de Saraljsï : cf. supra,
p. 79.
2. Son triomphe sur l'esprit de la géographie mathématique expliquerait que la
notion, très technique, de la qibla, ne s'intègre pas, malgré son importance pour la
communauté nouvelle, à la nouvelle sûra ; elle reste réservée à des traités spécialisés,
mais ne figure, dans les oeuvres géographiques, que comme souvenir, sous la forme
d'une simple mention (une seule mention chez Ibn Serapion : p. 67 a i.f.) ; voir toutefois
infra, chap. VI, p. 235, note 1. Sur les traités relatifs à la qibla, cf. supra, p. 73, note 4.
Le triomphe en question (celui de l'iranisme comme d'une certaine littérarisation
des thèmes) me paraît être l'illustration, pour la géographie, de la tendance qu'Ibn
Qutayba anime au plan plus général de l'histoire des idées ; contre un courant moder-
niste et scientiste, on délimite un sujet arabo-islamique (ici, la mamlaka) qu'on traite
selon l'esprit et les méthodes venus de l'Iran, mais en vidant ceux-ci de leur ancien
contenu iranien, en les adaptant aux données nouvelles : nous retrouvons, ici encore,
un Iran comme forme, non comme contenu.
3. Ils écrivent respectivement (cf. tableau des auteurs) en 232/846 (deuxième version
en 272/885), 276/889, entre 279/892 et 295/907, et en 320/932 (mais ici, pour Qudâma,
il s'agit de la fin de la rédaction d'une œuvre sans doute entreprise depuis longtemps :
cf. A. Makkï, Qudâma b. Ùa'far, op. cit., p. 256-258).
4. Cf. par exemple les listes de préfets du Sigistân ou du tJuràsân données par
Ya'qûbï (trad., p. 91 sq., 114 sq.), les mentions du conquérant de chaque province
(par exemple Àçjarbaygân : ibid., p. 71 ; Kirmân, p. 99 ; Égypte, p. 185 ; etc.), ou des
notations plus précises (ibid., p. 81 : « Le Tabaristàn est un pays indépendant, siège
d'une importante principauté » ; mention des principautés d'Afrique du Nord : p. 207 sq.).

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84 Géographie humaine du Monde musulman

feste dans ses thèmes, encore que de façon modeste une certaine conver-
gence avec la géographie administrative.
Cet intérêt porté à l'entité provinciale participe du mouvement par
lequel la sûra, limitant sa vision du monde à tout ou partie du domaine
islamique, répudie ou révise, au nom de la nécessité de l'observation
directe, les notions théoriques et trop générales héritées de l'étranger.
Mais d'autre part, on l'a vu, un mouvement de sens contraire porte la
même sûra, dès ses origines, à refuser de se fermer tout à fait aux thèmes
de l'adab. Si elle est ainsi soumise à l'apparente contradiction de deux
mouvements de sens inverse, c'est bien évidemment parce qu'elle est le
reflet de tendances connues, qui existent en dehors d'elle et qu'elle tente
d'intégrer, avec plus ou moins de bonheur et au prix de son unité. Mais
le problème reste posé, des voies par lesquelles se sont imposées ces in-
fluences : on peut admettre, certes, que, la notion de mamlaka et l'adab
étant alors deux idées-forces, la sûra s'en est imprégnée naturellement,
comme en respirant l'air du temps. Prenons garde toutefois qu'elle n'a
pas été seule — et ce dès l'époque de sa naissance — à porter les destinées
de la géographie : cette géographie administrative, dont nous venons de
voir que la sûra la rencontrait, sur le thème essentiel des provinces de
l'empire, autour des années 920-930, est presque aussi ancienne qu'elle. a
Il est possible par conséquent que, loin de cheminer parallèlement, les
deux genres aient influé l'un sur l'autre. Mais dans quelles proportions ?
J'ai tendance à penser que la sûra a pris à la géographie administrative
beaucoup plus qu'elle ne lui a donné et que l'apparition en elle du concept
de province, précisément, n'est qu'une illustration parmi d'autres d'une
convergence beaucoup plus générale et ancienne. La géographie adminis-
trative, nous allons le voir, a pour elle non seulement l'autorité d'une
tradition au moins aussi vénérable que celle de la sûra, mais le nombre et
surtout le prestige de ses auteurs : il flotte autour d'elle un parfum de
pouvoir, d'officialité, de capitale, et qui dit tout cela dit mode, goût du
jour. 3 Si donc nous décelons dans cette littérature géographique née au-

1. Muqaddasi (éd. de Goeje, p. 307) signale sa compétence en matière d'impôts,


mais lui reproche (ibid., p. 64) d'ignorer les itinéraires, autre élément important de la
géographie administrative. E n outre, Balbl ne s'attache qu'au Qurâsân, le seul pays
dont il connaisse vraiment l'organisation territoriale et administrative. Mais, si Balbl
est l'initiateur de l'atlas de l'Islam et si, d'autre part, cet atlas est inséparable de la
géographie impériale de la mamlaka (cf. Kramers, « La question Balbl », op. cit., p. 11-
12), o n conviendra qu'il p e u t exister un lien logique entre les intentions de Balbl et
les conceptions de cette géographie.
2. Cf. supra, p. 83, note 3, les dates de composition des œuvres. Pour les repères
chronologiques concernant la ?ûra, cf. p. 74, 76, 78 (et note 2), 79, note 6, 80.
3. Cf. par exemple le prestige d'un Ibn Qurdâdbeh : Tanbîh, p. 109 ; Prairies, § 9.
Muqaddasi peut émettre u n jugement plus sévère (trad., § 13), il ne s'en tient pas moins
souvent tributaire de son ainé (cf. § 94, 95 [note 1], 236).
Mon opinion sur les rapports de la géographie administrative et de la fùra se renforce

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Les préoccupations techniques 85

tour du califat les mêmes tendances que dans la sûra, nous serons, semble-
t-il, en droit de conclure que c'est à travers les œuvres des hauts fonction-
naires que s'est effectuée l'ouverture de la sûra aux grands thèmes indiqués.

Naissance de la géographie administrative


1
On a indiqué plus h a u t dans quelles conditions et pour quels motifs
l'administration abbasside a développé une littérature technique qu'à
première vue on peut appeler production en vase clos, puisqu'elle est
à la fois émanation et guide de la politique appliquée par les bureaux :
rédigée par des fonctionnaires (kuttâb), destinée à des fonctionnaires, elle
couvre en principe toutes les matières dont ils peuvent être amenés à con-
naître. Dans le programme de formation du « scribe-arpenteur-juriste» 2 ,
c'est évidemment le deuxième terme, entendu en un sens large, qui nous
intéresse en priorité, puisque touchant la connaissance du sol et des rapports
avec les hommes qui vivent dessus : or, on l'a vu, ces institutions que sont
l'impôt foncier (tarâg), les routes (masâlik) et la défense des villes-frontiè-
res (tugûr) gravitent toutes — et ce qui est valable au plan des institutions
l'est aussi, bien entendu, pour les thèmes de la littérature administrative —
autour du service du courrier (barïd), hérité d'une longue tradition. 3
Expérience concrète, par conséquent, fondée sur le renseignement direct :
ce n'est pas un hasard si, chez Qudàma, le barïd est placé à une articulation
essentielle de l'ouvrage : au terme de la description des services impériaux
(dïwân-s), qu'il couronne, et en introduction au livre VI, celui de la con-
naissance concrète de la terre, qu'il permet. *
Les thèmes une fois définis, il reste à savoir par quelles voies ils peuvent
déboucher sur une géographie humaine, intéresser ou développer une

au fait que les représentants de cette dernière sont des hommes qui gravitent autour
du pouvoir : on sait le rôle de Uuwârizmî comme savant officiel, pourrait-on dire, du
califat d'al-Ma'mûn ; mais Kindï joua le même rôle sous al-Mu'taçim, et Saratjsï
fut précepteur, puis familier d'al-Mu'taiJid ; Balbi, enfin, joint à sa qualité d'élève de
Kindï l'expérience du kâtib, de province il est vrai (cf. supra, p. 81, 83).
1. P. 22.
2. Cf. p. 23, note 4.
3. Les auteurs arabes en font généralement remonter l'institution a u x Sassanides
(cf. Ibn al-Faqîh, p. 198), mais celle-ci est en réalité achéménide : cf. Hérodote, V,
52-53; Xénophon, Cyropédie, VIII, 7, 18.
4. Rôle confirmé par l'exposé des qualités exigées du directeur du service : cf. Qudâma,
p. 184-185 (on ne consultera qu'avec réserve la trad., p. 144-145). Autre exposé fonda-
mental chez Abû Yiisuf Ya'qûb (pp. cit., p. 287-288), qui accuse les fonctionnaires du
barld, m u s par leur dévouement aveugle au pouvoir, d'être partiaux dans les renseigne-
ments qu'ils transmettent et de prendre systématiquement le parti de l'administration
centrale contre les sujets : réaction du juridisme égalitaire de l'Islam (sur Abu YOsuf
Ya'qûb, cf. infra, p. 88, note 1) contre l'organisation du califat selon les normes de la
monarchie traditionnelle à l'orientale.

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86 Géographie humaine du monde musulman

conception plus raisonnée, plus vaste, de la terre habitée. Un tel élargisse-


ment n'est évidemment possible, dans le principe, qu'au prix d'un aban-
don de la technicité pure, soit que la liste et les chiffres passent tels quels,
en bloc, dans des ensembles plus vastes, soit qu'ils changent eux-mêmes de
signification et, dépassant la simple mention des phénomènes, fournissent
le départ et l'armature d'une réflexion sur ces phénomènes. Dans ce dernier
cas, il faut s'attendre que la notation des revenus de l'impôt devienne, de
fin en soi, le prétexte et l'illustration d'un exposé sur la richesse comparée
des provinces, les mouvements du commerce et des prix, que les listes des
relais d'étapes s'ornent peu à peu de la description des choses et des êtres
rencontrés en chemin, que l'énumération des places-frontières enfin
déborde, comme le regard, au-delà, vers les terres et les mystères de
l'étranger.
Or, au vu des textes, on constate que le schéma de cette double évolution
reste idéal, en ce sens qu'on est placé d'emblée, aussi loin que l'on remonte,
devant son terme, autrement dit qu'à de rares exceptions près 1 , la litté-
rature administrative et ses thèmes, en leurs débuts, ne se sont jamais ni
exclusivement réduits à la pure technicité. Avant d'éclaircir les raisons de
ce fait, constatons qu'il explique, pour une large part, les insuffisances des
critères et des classements traditionnels en la matière : si les historiens de
la littérature arabe éprouvent tant de peine à cerner un certain concept de
géographie administrative, c'est qu'il échappe à la prise et qu'en réalité,
ramené au seul critère des œuvres, il ne recouvre à peu près rien : le Kitâb
al-masâlik d'Ibn IJurdâdbeh est, on y reviendra, l'œuvre d'un dilettante
soucieux de culture autant que de métier, le Kitâb al-harâg de Qudâma
une encyclopédie, et la vision de Y a ' q û b ï 4 déborde si largement le cadre
administratif qu'on a pu voir en lui 3 le précurseur de cette tendance
syncrétiste qui s'épanouira avec Muqaddasî. 4 La seule méthode valable
est donc de juger les œuvres non pas en elles-mêmes, de façon absolue,
mais par référence aux intentions et à la situation de leurs auteurs.

1. La plus notable est celle des catalogue de prix (cf. infra) ; un tableau des dimen-
sions des places fortes syriennes (cf. Sauvaget, Relation, p. X V ) ne saurait être invoqué
ici, en raison de sa date tardive (seconde moitié du x n e siècle).
2. G. Wiet est, à ma connaissance, le premier à avoir mis clairement en lumière les
relations de cet auteur avec le pouvoir central : cf. Pays, p. V I I I , X I I I - X I V , X V .
3. Cf. notamment le classement de R. Blachère dans EGA.
4. Peut-être faut-il se défier ici, comme en d'autres occasions (cf. supra, p. 32, 62),
de certains mécanismes de pensées : à parler, au x x e siècle, de compendia, de mementos,
de vademecum (EGA, p. 15, 18, 32, 55), on évoque, en vertu de nos habitudes mentales,
des volumes spécialisés, techniques et condensés, sortes de « manuels du parfait fonc-
tionnaire », en faisant oublier toute la distance qui les sépare des grands ouvrages éclec-
tiques dont nous venons de parler. Confusion d'autant plus marquée, que, pour prévenir
inconsciemment cette critique, on parle en même temps (ibid., p. 18, 54), au prix d'une
contradiction, d'« encyclopédies».

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Les préoccupations techniques 87

E t c'est aussi, précisément, la seule qui nous permette d'aborder claire-


ment le problème posé plus haut, en nous libérant des jugements purement
littéraires, sujets à caution parce que toujours déformés plus ou moins par
nos propres conceptions des genres et des styles, et en nous ramenant à une
appréciation historique. Nous parlerons donc d'une littérature de techni-
ciens, en ce sens qu'elle émane d'administrateurs et qu'elle s'adresse égale-
ment à des administrateurs, chargés de fonctions précises, mais en souli-
gnant tout aussitôt qu'elle refuse de se laisser enfermer dans les seules pré-
occupations techniques propres à ces administrateurs. On nous dira que
nous ne faisons pas autre chose que retourner à la contradiction évoquée plus
haut, entre le milieu de spécialistes dont cette littérature est issue et l'allure
éclectique sous laquelle elle se présente ; mais cette fois, nous avons posé
historiquement, chemin faisant, deux termes essentiels : le personnage du
kâtib, d'un côté, et, de l'autre, un souci de culture large, non spécialisée,
qui n'est autre que l'adab. C'est donc, en dernière analyse, le problème cen-
tral de la culture du fonctionnaire que nous retrouvons, comme au chapitre
précédent, mais en l'examinant ici sous l'angle de certains thèmes de géo-
graphie humaine nés de l'exercice concret des fonctions de kâtib. Nous
étudierons donc les rapports qui s'instaurent, dans une équation à trois
termes, entre une culture (adab), un savoir (les trois thèmes fondamentaux
de la géographie administrative) et un métier (celui du kâtib ): rapports
qui peuvent, du reste, s'établir à travers les auteurs ou en dehors d'eux-
mêmes, à leur insu.

Le pionnier de la géographie administrative : Ibn Hurdâdbeh

Quoi d'étonnant à ce que la technicité n'occupe pas exclusivement les œu-


vres des techniciens, si l'on se reporte aux conditions historiques dans les-
quelles est née la fonction du kâtib ? Dès le départ, on l'a vu 1, la création
de la chancellerie abbasside exigeant celle d'une langue pour cette chancel-
lerie, l'aventure politique a été inséparable de l'aventure linguistique, et
celle-ci, à son tour, de l'aventure littéraire et culturelle, dans la mesure où
les Iraniens, créateurs du nouvel arabe, véhiculaient à travers lui l'éthique
et les concepts de la Perse et suscitaient du même coup, tant au plan géné-
ral que sur le problème précis de la formation du kâtib, les réactions du néo-
hellénisme et de l'arabisme. 2 Puisque donc l'exercice du métier n'est alors
nullement dissociable du contexte culturel dans son ensemble ni des orie n

1. Cf. supra, chap. I, p. 2 2 ; chap. II, p. 61-63.


2. C'est toujours l'avènement littéraire de l'arabe à travers des écrivains d'origine
et de culture iraniennes qui explique que les thèmes littéraires se fraient un passage
jusqu'aux disciplines mathématiques : cf. ce qui a été dit plus haut sur Huwârizmï et
Abu Ma'Sar (chap. I, p. 12, note 5, et supra, p. 75, note 2), et, plus généralement,
supra, p. 71, note 3.

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88 Géographie humaine du monde musulman

tations qu'on est amené à y prendre, les fonctionnaires du courrier, loin


d'être originaux sur ce point, ne feront que participer de cette puissante
tendance, qui intéresse la totalité de la littérature administrative à ses
débuts 1 et vise, au-delà des pures considérations de culture générale et
d'éclectisme, à ce que nous appellerions aujourd'hui un engagement.
Chez le premier en date de ces géographes fonctionnaires, Ibn Hur-
dâdbeh, le dessein politique se fait jour assez nettement : Iranien converti,
fonctionnaire et peut-être chef du service du courrier, il dédie son livre à
un haut personnage du pouvoir a ; s'il s'abrite derrière un propos général
— la description de la terre — et un souci de stricte imitation des Anciens
et de Ptolémée 3 , en fait, l'essentiel de son œuvre porte sur l'empire de
l'Islam et c'est à une connaissance détaillée de cet empire qu'il entraîne

1. L'absence de technicité pure est patente dans l'inventaire dressé par D. Sourdel
( Vizirat, p. 6-40), qui souligne le caractère « littéraire » de ces textes (p. 2, 4) et déplore,
en t a n t qu'historien, précisément leur absence de technicité (cf. p. 3, citation de R. Brun-
schvig). Seuls peuvent faire exception, à première vue, les ouvrages que D. Sourdel
(p. 38) qualifie d'«écrits de théorie politique». Pourtant, la Risâla fi s-sahâba, d'Ibn
al-Muqaffa', si elle évoque des problèmes concrets comme l'obéissance de l'armée
(cf. Rasâ'il at-buta^â', p. 120-121), le gouvernement de l'Irak et la rivalité entre Basra
et Kufa (p. 124-125), ou les rapports de l'Arabie et du pouvoir central (p. 132-133),
traite néanmoins ces questions dans un style qui porte la marque de son auteur : on y
retrouve le souci de rattacher les problèmes traités aux maximes d'une éthique tradi-
tionnelle (cf. notamment p. 122) venue de l'Iran et l'emploi constant d'une prose élé-
gante, parfois recherchée, ne sacrifiant en aucun cas à la sécheresse d'un quelconque
style administratif : cf. p. 117-119 et passim.
Le Kitâb al-barâj, d'Abû Yusuf Ya'qûb, mort en 182/798 (cf. éd. Fagnan p. IX),
est, lui, infiniment plus technique d'allure. Consacré aux problèmes des divers impôts,
contributions et capitations, il ne fait appel à d'autres thèmes — récits historiques,
traditions et même éthique (ibid., p. 6-27, 168-184) — que par référence au propos prin-
cipal, qu'ils expliquent ou illustrent. Surtout, émanant d'un pur Arabe de souche
(cf. J . Schacht, dans El [2], t . I, p. 168-169), l'ouvrage s'appuie exclusivement, y
compris pour l'histoire et l'éthique, sur des autorités arabes. Comme son auteur, ju-
riste et juge (cadi), fait, de par ses fonctions et la formation — précisément religieuse
et arabe — qu'elles réclament, figure de personnage à part dans l'ensemble de l'appareil
administratif, le Kitâb al-barâtj joue donc assez bien le rôle de preuve a contrario
par rapport aux œuvres de la majorité des fonctionnaires, nourris, eux, de traditions
persanes et soucieux, on l'a dit, d'éclectisme et de style à l'occasion.
Cette dernière remarque vaut pour le KitSb al-bar⧠de Yaljyâ b. Adam, non signalé
par D. Sourdel. Certes, l'auteur, mort en 203/818 (cf. éd. Juynboll, p. V), s'inspire
d'intentions différentes : il livre bruts, en historien impartial, ses matériaux, tandis qu'Abû
Yûsuf Ya'qub prêche, avec ses matériaux à lui, pour l'école d'Abû Hanïfa à laquelle
il appartient (cf. sur ce point F. Pfaff, op. cit., p. 10, 50). Mais il se fonde, lui aussi,
exclusivement sur la tradition arabe, dont l'emploi et la citation deviennent chez lui
systématiques : c'est qu'il est lui aussi, à défaut d'Arabe de souche, rattaché au milieu
des juristes et des traditionnistes dont il est un représentant (cf. DahabI, Tadkirat
al-huffât, t. I, p. 359-360), milieu où régnent sans partage les modes de pensée arabes
(cf. supra, p. 25-27).
2. Cf. introd. au Kitâb al-masâlik, p. XV, X X I .
3. Cf. Kitâb al-masâlik, p; 3.

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Les préoccupations techniques 89

son lecteur. Le but atteint, sinon avoué, par le livre est ainsi fondamenta-
lement musulman. Musulman et non pas arabe : car, si Ibn Uurdâdbeh
joue fidèlement, avec ces mawâlï iraniens qu'il représente si bien, le jeu de
l'unité linguistique il ne concède en revanche à l'Arabie, dans sa des-
cription des terres d'Islam, que la situation d'une pièce parmi d'autres 2 :
la qibla religieuse de La Mekke, brièvement mentionnée 3 , se voit opposer,
sur l'ensemble du livre, le centre politique de la Mésopotamie et de la
Médie, le vieil IrânSahr 4 , siège du pouvoir et foyer commun des itiné-
raires, et les souvenirs du Yémen s'estompent largement derrière ceux
de la Perse. 5
C'est donc en faveur d'un Islam exprimé en arabe, mais nourri de sou-
venirs persans, que s'opère, chez Ibn Hurdâijbeh, une des deux options
devant lesquelles est placé le kâtib.6 L'autre option intéresse la spécia-
lisation technique ou le savoir étendu : nous savons déjà en quel sens elle
se fait, mais ses modalités restent à découvrir. On peut répartir les thèmes
traités par le Kitâb al-masâlik wa l-mamâlik en trois grandes catégories :
la première, de loin la plus importante, englobe donc les notations techni-
ques, itinéraires et impôt ; la seconde relève directement de l'adab et
représente à peu près la moitié des développements consacrés à la précé-
dente 7 ; la troisième enfin comprend un ensemble de thèmes historiques
et géographiques, non techniques donc à la différence des premiers, mais qui
peuvent intéresser l'exercice du métier de kâtib : d'importance supérieure à

1. Cf. supra, notamment p. 2, note 4, p. 24-25. Il accorde, pour son compte, une large
place à l'expression la plus haute de la langue arabe : les vers, desquels je n'ai pas relevé
moins de 97 citations dans le Kitâb al-masâlik.
2. Si les itinéraires intéressant l'Arabie occupent une place un peu plus importante
que les autres (p. 125-153), on peut répondre que leur connaissance, compte tenu des
mouvements de population suscités par le Pèlerinage, fait partie de celles qu'un res-
ponsable de l'autorité se doit de posséder.
3. Quelques lignes en p. 5.
4. P. 5 i.f. Cf. supra, p. 71-72, 81-83.
5. Pour les premiers, cf. p. 144-145 (monuments), 136-143 (vieille division admi-
nistrative en mabâlif) ; même indigence pour l'évocation du territoire sacré (haram)
de La Mekke-Médine (quelques lignes p. 132 i.f. -133). Pour la Perse cf., entre autres
citations, p. 14-15, 17-18 (rois), 161-162 (monuments), 171-172 (villes célèbres), 173
(Cour de Chosroès).
6. Cf. supra, p. 61-62.
7. On peut évidemment objecter le caractère relatif de ce classement, étant donné les
mutilations de l'œuvre. Pourtant, l'imbrication des thèmes de toutes catégories est telle
qu'on peut raisonnablement uenser aue ces mutilations'ne transforment pas radicalement
les proportions indiquées ici. Je range au nombre des thèmes d'adab ceux des rois du
monde, des Sept Dormants, de Rome, du passage légendaire de Moïse au Caucase, des
monuments du Yémen, des merveilles du monde, de Gog et Magog, des curiosités des
pays, soit un total d'environ 22 pages dans la traduction (j'exclus de ce compte les
thèmes traités p. 138 sq. de la traduction qui ne sont sans doute pas de la main d'Ibn
Uurdâdbeh : cf. la note 1 de ladite page), contre près de 75 pour les thèmes techniques.

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90 Géographie humaine du monde musulman

la précédente cet ensemble ne réussit pas à compromettre la suprématie


des notations strictement techniques. C'est pourquoi l'allure générale de
l'œuvre, avec cette présence en elle, réelle et modeste à la fois, de l'adab,
fait qu'Ibn IJurdâdbeh occupe à nos yeux une place si importante dans
l'évolution des thèmes techniques et leur ouverture à des notions plus diver-
sifiées. On a cru pouvoir avancer plus haut 2 que c'est l'adab précisément
qui fait la différence fondamentale entre les deux éditions du Kitâb al-
masâlik wa l-mamâlik, datées respectivement de 232/846-847 et 272/885-886.
En effet, si la mise à jour strictement historique ne joue dans la deuxième
version qu'un rôle minime 3 , il n'en est pas de même des thèmes qui relè-
vent de la culture générale d'alors : car nous pouvons dater expressément
de la deuxième version certains passages empruntés à Gâhiz sur les particu-
larités étranges (a'âgïb) de divers pays 4 , le récit de l'exploration d'une
pyramide 11 et enfin, selon toutes probabilités, divers thèmes relatifs à
l'Extrême-Orient et à la route maritime qui y mène 6 , tout comme de
nombreux passages interpolés, inspirés du même esprit. 7 Si d'autres

1. E n v i r o n 34 pages, consacrées à la cosmographie (en relation avec la f i Ma [cf. p. 5],


d o n t la direction doit être p a r t o u t connue), à l'historique de l ' i m p ô t d u sawâd ( c a m p a g n e
irakienne), a u x surnoms des rois d u t j u r â s â n et de l'Orient ( c o u t u m e s locales utiles à
c o n n a î t r e pour un a d m i n i s t r a t e u r ) , a u x débouchés de la r o u t e m a r i t i m e d ' E x t r ê m e -
Orient et à c e t t e r o u t e elle-même (préoccupations commerciales avec, concédons-le,
des récits traditionnels r e l e v a n t de Vadab), à la c a r t e politique des p r i n c i p a u t é s d ' A f r i q u e
d u N o r d , à la r o u t e de B y z a n c e et à l'organisation de son empire (en r a p p o r t avec le t h è -
m e des places-frontières), a u x itinéraires des m a r c h a n d s étrangers, enfin a u x m o n t a g n e s
et a u x fleuves. Ici encore, j ' e x c e p t e , pour les raisons indiquées à la n o t e précédente, les
p. 157 i. f . et 158 (cf. t r a d . , p. 118, note 1), consacrées à quelques n o t i o n s cosmographi-
ques, qui f o n t é v i d e m m e n t double emploi a v e c celles que l ' a u t e u r expose au d é b u t d u
l i v r e ; j ' e x c e p t e aussi, mais p o u r d'autres raisons, le voyage de Sallâm l ' I n t e r p r è t e
(p. 162 sq)., qui est, certes, u n voyage de reconnaissance a u x frontières, d a n s le b u t de
p r é v e n i r des invasions (cette i n t e n t i o n perce p . 163 i.f.), mais a été r a n g é a v e c les t h è m e s
d ' a d a b en raison de ses implications avec le t h è m e d e Gog et Magog.
2. Cf. c h a p . II, p. 56 et n o t e 3.
3. De Goeje n'en p e u t citer q u ' u n seul e x e m p l e (cf. son i n t r o d . a u Kitâb, p. X V I I I -
X I X ) , q u i recoupe d'ailleurs u n t h è m e d'adab : cf. infra, n o t e 5.
4. Cf. supra, p. 56, note 3 ( r e n v o y a n t à u n t e x t e où le nom de Gâhi? est cité en toutes
lettres) ; m ê m e s e m p r u n t s au texte des Hayawân à propos d u T i b e t et de Mossoul (cf.
Masàlik, p. 170, et Hayawân, t . IV, p. 135, ou t . V I I , p. 230), de l'absence en Sicile de
l'espèce de f o u r m i dite fursân ou aqraSàn (Masâlik, p . 156 ; Hayawân, t . IV, p. 106 ;
m a i s l'exemple est moins sûr).
5. Cf. Masâlik, p. 159-160 (et supra, note 3).
6. Ils seraient e m p r u n t é s à la Relation, qui, écrite en 237/851, p r e n d t r è s e x a c t e m e n t
place e n t r e les deux versions d u Kitâb al-masâlik : il s'agit d ' a d j o n c t i o n s de détail a u
t e x t e des p. 61-69 du Kitâb, adjonctions q u i seront recherchées à p a r t i r de S a u v a g e t ,
Relation, p. X X I I I - X X I V et a n n o t a t i o n des § 1-9. 24-25. 28, 33, 55 (corriger en 66-67
la référence 46-47 donnée p a r Sauvaget).
7. Les interpolations évidentes, ajoutées à la première version selon les procédés
é v o q u é s p a r de Goeje (op.cit., p. X V I I i.f.) p o r t e n t t o u t e s en effet sur des t h è m e s d'adab :
p h a r e d ' A l e x a n d r i e (p. 114-115), ruines « r o m a i n e s » e t captivité des J u i f s (p. 117-118),
s a n s p a r l e r , bien e n t e n d u , des passages cités à la note précédente.

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Les préoccupations techniques 91

t h è m e s d'adab peuvent appartenir à la première version et n'être pas inter-


polés il n'en reste pas moins que les adjonctions à l'œuvre originale v o n t
ainsi résolument dans le sens d'un renforcement de Vadab.
Ce dilettante donc, cet homme cultivé (adïb) 2 marque, avec son œ u v r e
à demi ouverte à la culture générale de son siècle, un souci naissant»
de ne pas isoler le métier d'une part, la culture et le loisir de l'autre, de n e
p a s séparer, en deux personnages distincts, le kâtib et l'aciïi», mais de les
fondre en une même personnalité : interpénétration t y p i q u e de la t e n d a n c e
q u ' a n i m e n t ces Iraniens, de langue arabe certes, mais de culture tradition-
nellement éclectique et soucieux d'accréditer, à travers cet éclectisme, le
passé de leur pays. Typique aussi, sur le plan de la formation du kâtib, d u
programme prôné par le contemporain d ' i b n H u r d â d b e h , 'Abd Allah al-
B a g d â d ï . 4 L'adab est ici plus q u ' u n moyen commode d'initier le fonc-
tionnaire aux matières techniques en y incorporant, de ci de là, des notions
moins austères, un peu, disions-nous, comme l'air du t e m p s qu'on respire :
il s'agit, en réalité, d'une pièce indispensable au savoir de cet h o n n ê t e
h o m m e que le kâtib i n c a r n e 6 : du coup, l'œuvre, p a r un propos délibéré
de l'auteur ou, plus vraisemblablement, à son insu, déborde le milieu des
kuttâb pour un public plus vaste, la frontière entre spécialistes e t gens
cultivés s'estompe.
E t la géographie h u m a i n e peu à peu apparaît, b a l b u t i a n t e encore, certes,
mais réelle : car, à la faveur de Vadab, l'œuvre s'ouvre aux thèmes classiques
d é j à illustrés par un 6 â h i ? — rapports des hommes à la situation et à la
configuration des pays qu'ils o c c u p e n t 6 , particularités comparées d e s

1. Notamment ceux qui sont le prolongement normal des itinéraires, par exemple les
thèmes des Sept Dormants (p. 106-107 ; en relation avec le thème des voies d'accès
à Constantinople), de Moïse (p. 124 ; en relation avec l'itinéraire du nord vers le Caucase) ;
quant au thème de la route maritime d'Extrême-Orient (p. 60 sq.), s'il peut remonter, en
son principe, à la première version (il est en relation avec le thème de Basra), on a v u
néanmoins (supra, p. 90, note 6) que le passage a très vraisemblablement subi, par la
suite, diverses adjonctions de détail tirées de la Relation.
2. Cf. supra, chap. II, p. 56, note 3.
3. Il ne naît pas de lui-même, bien entendu, mais, comme nous l'avons dit supra,
p. 87-88, d'une tendance générale. Pour apprécier l'originalité d'ibn Hurdâdbeh, repor-
tons-nous au trinôme, déjà évoqué, du scribe-arpenteur-juriste. Jusqu'à Ibn Hurdâdbeh,
les seuls termes du trinôme traités par la littérature administrative, dans l'esprit défini,
sont le premier et le troisième. Avec Ibn Hurdâdbeh, c'est le deuxième, celui de la con-
naissance concrète du terroir, qui accède, à travers l'expression écrite, à l'univers
éclectique des kuttâb.
4. Peut-être toutefois avec un souci d'efficacité et de précision concrète qui n'est pas
sans rappeler celui de Gâhi? ou, plus encore, de Saybânî : cf. références supra, chap. II,
p. 61, note 2.
5. « Quiconque prend pour métier celui de secrétaire (kâtib) et se fait désigner comme
tel ne doit pas manquer de s'intéresser aux branches de la culture générale (adab) » :
citation de Saybânî par Bagdâdï, trad. D. Sourdel, op. cit. (cf. supra, chap. II, toc. cit.).
6. Thème surtout inspiré, on l'a vu par la Grèce : cf. supra, p. 16-17, 48 sq. ; il se
trouve chez Ibn Hurdâçjbeh, p. 170, déjà citée (supra, p. 90, note 4).

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92 Géographie humaine du monde musulman

villes 1 — ou à ceux qui viennent de l'Iran, du pays soucieux de tradi-


tions et d'histoire, et qui rattachent, eux, l'homme vivant sur la terre à son
passé et à son environnement culturel. 2 Mais surtout, cette géographie
humaine traditionnelle se double d'une autre, plus concrète et comme
vécue : tels quels, les thèmes techniques des itinéraires et de l'impôt en sont
déjà une ébauche, dans la mesure où ils nous donnent un aperçu de l'im-
plantation des hommes, des villes et des champs. On concède bien volontiers
que cette dernière géographie reste encore, le plus souvent, au stade de la
note ; pourtant, il lui suffit d'être et d'attendre l'impulsion qui la fasse
se développer, à partir de la note, vers une étude concrète du terrain.
Ibn Hurdâçlbeh ignore peut-être encore la valeur irremplaçable de l'acte
direct et personnel de la vision, mais il la pressent confusément » : de ci
de là, il s'affranchit du cadre strict de la liste d'étapes et s'arrête en chemin :
« Les Idrissides, écrit-il, tiennent Tâhart et son territoire tout en cultures,
Tanger et Fès, qui est leur résidence ». * Peu à peu ainsi se dessine une
image : celle d'un monde inventorié, celui de l'Islam, vu de l'intérieur,
avec quelques regards jetés au dehors, vers le voisin, au travers d'une tradi-
tion plus ou moins légendaire. Le cadre ainsi esquissé connaîtra rapidement
une grande fortune.

Un continuateur d'Ibn Hurdâdbeh : ùayhânï

Au dire des auteurs arabes eux-mêmes, qui le considèrent comme le premier


en date des géographes, Ibn Hurdâdbeh fit école : même lorsqu'ils sont
amenés à le critiquer ils ne se font pas faute de le citer, de le piller
même 8 , mais reconnaissent parfois avec objectivité ce qu'ils lui doi-
vent. 7 De ceux qui assument ainsi, délibérément ou non, sa succession, le
plus proche, quant à la lettre de son texte », a sans doute été Gayhânï.

1. Cf. p. 171-172, à comparer avec la liste de (îâhi? donnée par Muqaddasî, trad.,
§ 61.
2. Cf., entre autres, les thèmes des rois du monde et de l'impôt du sawâd, cités supra,
p. 89, note 7, 90, note 1.
3. « J'espère avoir fait un livre, déclare-t-il dans sa préface au grand personnage dont
il a été question (cf. supra, p. 88, note 2), qui cerne ton propos et réponde à ce
que t u désires, aussi bien que si tu voyais [les choses] par toi-même (kal-muSâhid) »
(Masâlik, p. 3) : l'acte de la vision, bien ¡qu'on lui substitue une lecture livresque,
est tout de même pris comme terme de référence.
4. P. 88-89 ; cf. également p. 19, 25, 28, 38, etc.
5. Ibn Rusteh, p. 149, lui reproche sa crédulité, Muqaddasî, trad., § 13, sa concision ;
critiques plus voilées chez Ibn Hawqal, p. 5.
6. Le cas le plus net est celui d'Ibn Rusteh, qui ne cite pas son nom : cf. références
dans Atours, trad. Wiet, index, p. 295.
7. Ainsi Mas'udï, après lui avoir reproché d'écrire pour un public restreint et de
manquer de rigueur scientifique (Prairies, t. II, p. 70-71) ; Muqaddasî, qui ne le ménage
pas non plus, on l'a v u (supra, note 5), l'appelle « imâm » en cette science (géographie
ou connaissance des régions orientales) : cf. éd. de Goeje, p. 68.
8. Cf. Muqaddasî, trad,, § 11 i.f., et éd. de Goeje, p. 241.

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Les préoccupations techniques 93

De cette œuvre à peu près entièrement perdue S nous connaissons au


moins les grandes lignes. Son auteur (dernier quart du ix e siècle et premier
q u a r t du x e siècle) a été vizir de la dynastie sâmânide du Hiurâsân. C'est dire
que les préoccupations politiques sont une des raisons essentielles de son
ouvrage : la connaissance concrète des pays — à travers, notamment, les
deux thèmes majeurs de l'impôt et des itinéraires 2 — est inséparable
de visées conquérantes ou fiscales. 3 Mais ces thèmes, bien qu'ils repren-
nent ceux d'Ibn Hurdâdbeh, sont traités déjà dans un esprit différent : car
ils débordent le cadre de l'action politique pour déboucher au-delà, vers la
science elle-même, à travers l'expérimentation concrète de la cosmographie.
Certes, celle-ci figurait chez Ibn Hurdâdbeh, mais juxtaposée, concurrem-
ment avec d'autres thèmes relevant de l'adabaux connaissances
techniques du kâtib. Ici, au contraire, la géographie théorique s'intègre au
propos même de la géographie administrative, puisque celle-ci vise, a u t a n t
qu'à un but pratique immédiat, à l'expérimentation concrète des thèmes
scientifiques de la première : « Abu 'Abd Allah al-Gayhânï, vizir de l'émir
du Uurâsân, philosophe, astrologue et astronome, écrit Muqaddasï
réunit les gens qui connaissaient les pays étrangers pour les interroger sur
les Etats, leurs ressources, leurs voies d'accès, la hauteur sous laquelle y
gravitent les astres et la position qu'y prend l'ombre. C'était pour lui le
moyen d'arriver à conquérir ces pays, à connaître leurs ressources et à
perfectionner sa science des astres et de la sphère céleste ». Texte fonda-
mental, car, en l'absence de l'œuvre elle-même, il nous éclaire sur l'inten-
tion essentielle de son auteur : Crayhânï opère la fusion de la géographie
administrative dans un ensemble plus vaste où elle devient source de
science et non plus fin en elle-même, il réalise, si l'on préfère, l'expéri-
mentation concrète des données de la sûra8 à travers les données
techniques des kultâb.

1. Mis à part les simples références à son œuvre, quelques passages de ûayhânï
peuvent avoir été démarqués de très près : bon aperçu d'ensemble dans l'introd. de
V. Minorsky aux Hudud al-'âlam, p. X V I - X V I I I ; le récit de Sallâm l'Interprète à la
muraille de Gog et Magog (cf. p. 89, note 7, 90, note 1), démarqué d'Ibn Hurdâdbeh par
Gayhânï a été ensuite copié par Idrîsî sur le t e x t e de Gayhânï : cf. de Goeje, introd. aux
Masâlik d'Ibn Hurdâdbeh, p. X V I .
2. Cf. Muqaddasï, trad. § 10-11.
3. Cf. le texte de Muqaddasï, cité ci-après.
4. Cf. supra, p. 90, note 1.
5. Trad., § 10.
6. Preuve de ces soucis scientifiques : malgré les traditions iraniennes, dont on va
parler, traditions en vertu desquelles Balbï, autre fonctionnaire, opte pour une réparti-
tion inspirée des keSwar-s (cf. supra, p. 81-83), Gayhânï conserve la répartition tradi-
tionnelle en sept « climats», chacun sous l'influence d'une planète (cf. Muqaddasï, trad.,
§ 10), auxquels s'ajoutent sept climats inhabités (cf. Muqaddasï, éd. de Goeje, p. 387,
note n). L'influence iranienne se fait toutefois sentir en matière de cartographie
(ibid., éd. de Goeje, p. 269 ; cf. supra, p. 71, note 5).

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94 Géographie humaine du monde musulman

Mais il y a plus : Gayhânï est un kâtib sâmânide, dont la v i e 1 et les


fonctions ne paraissent pas séparables du Hurâsân où il a vécu. Nous som-
mes ainsi en présence d'un homme qui échappe déjà, par le seul fait de ce
provincialisme, à la définition moyenne du kâtib telle que nous l'avons posée,
ou plutôt qui renforce cette définition dans le sens de l'iranisme, dont les
Sâmânides, on le sait, se sont faits les champions : ceci nous explique sans
doute l'insistance particulière avec laquelle Gayhânï, comme son contem-
porain Balhï, s'attache à décrire les provinces o r i e n t a l e s m a i s aussi le
développement considérable des thèmes d'adab, à travers lesquels l'œuvre
est spécialement connue et exploitée des auteurs postérieurs. » Surtout,
cette œuvre développe systématiquement un thème essentiel pour l'avenir
de la géographie arabe : situé aux frontières de l'adab et des préoccupations
politiques de défense ou de conquête, le thème du voyage en pays étranger
est sans doute, par son importance, l'apport le plus original de Gayhânï.
La situation stratégique exceptionnelle des possessions sâmânides, jointe
à cet esprit de curiosité dont nous avons déjà eu plusieurs preuves, explique
le souci marqué par Gayhânï de savoir ce qui se passe au dehors, chez le
voisin : prenant, comme on l'a vu, l'initiative des enquêtes, ou saisissant les
occasions offertes 4 , il livre à ses successeurs une mine de renseignements
sur l'Inde, la Chine, les Turcs et les peuples de la Russie méridionale. Ces
renseignements, certes, participent de Yadab par leur caractère de diver-
tissante curiosité, mais, fait essentiel, ils proviennent, dans l'ensemble,
d'une observation directe et ils donnent en outre à la géographie humaine
de l'Islam, telle qu'elle s'ébauche à travers l'étude concrète de ses terri-
toires, un indispensable cadre de référence. Islam observé, Islam situé :
avec Gayhânï apparaît un indéniable souci d'expérimentation, de remise
en cause des données théoriques ou traditionnelles, pour tout dire une

1. L'affirmation de Maqrïzi, qui développe un propos d ' I b n R u s t e h en é v o q u a n t


un voyage de G a y h â n ï en Ê g y p t e (cf. Atours, trad. Wiet, p. 90, note 1) apparaît c o m m e
une extrapolation sans fondement.
2. Pour B a l b ï , cf. supra, p. 81, note 3. Pour Gayhânï, cf. Muqaddasï, éd. de Goeje,
p. 6 8 , 269, 2 8 0 (note a) ; c ' e s t peut-être dans le même sens d'une spécialisation tjurâ-
sânienne, mais c e t t e fois excessive, qu'il f a u t entendre la critique de Muqaddasï (trad.,
| 11) : « Il a fait mention de relais ignorés et d'étapes abandonnées».
3 . Cf. Muqaddasï, trad., § 11, 5 0 ; éd. de Goeje, p. 115 ( I n d e , Nil, B a b y l o n e ) ; voir
aussi V. Minorsky, introd. a u x Hudùd, p. X V I I - X V I I I , et G. W i e t , Atours, introd.,
p. V I - V I I (la référence à l ' É g y p t e est plus suspecte : cf. supra, note 1).
4. Plus intéressante que le démarquage, à p a r t i r d ' I b n t J u r d â d b e h , du voyage de
S a l l à m (supra, p. 93, note 1), est l'exploitation du voyage d ' I b n F a d l â n : si Gayhânï
a lui-même reçu à B u t j â r â c e t envoyé du califat dans les pays de la Volga méridionale,
on peut penser qu'il a pu rédiger, sous une forme personnelle, les informations q u ' Ibn
F a d l â n lui a données à son retour (cf. S. D a h à n , introd. à la Risâla d'Ibn Fadlân,
p. 5 3 sq.), sans doute en échange des services (hébergement et r a v i t a i l l e m e n t ) q u ' I b n
F a d l â n déclare avoir reçus de Gayhânï à l'aller (Risâla, p. 76). Cf. aussi tableau des
a u t e u r s , s.v. « I b n F a d l â n » .

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Les préoccupations techniques 95

vision personnelle Çiyân). Comme toute nouveauté, certes, celle-ci a ses


excès : il manque à cette géographie, pour qu'elle mérite pleinement le
titre d'humaine, le sens de la relation des choses observées avec les êtres qui
les hantent. 1 II reste que la voie est ouverte, comme nous le disions
plus haut 2 , à un développement personnel et concret des trois thèmes
essentiels de la géographie administrative.
Déjà, au moment où écrit Gayhânï, un homme a fait le pas décisif : Ya'-
qûbî. Mais cet auteur, dont l'originalité est aussi éclatante que précoce 3 ,
est une sorte de phénomène qui échappe aux classifications trop schéma-
tiques et demande à être traité à part. Qudâma, au contraire, s'inscrit sans
réserve au nombre des successeurs d'Ibn tjurdâdbeh. 4

Qudâma b. Ga'far ou la science administrative totale

L'œuvre, impressionnante», de Qudâma b. Ga'far, est de celles qui


posent avec le plus d'évidence le double problème de la place du kâtib dans
la culture arabo-musulmane des m e / i x e - i v / x e siècles et de la place de la
géographie dans cette culture. Qudâma est un converti : il appartient à une
famille chrétienne» où l'exercice de la fonction publique semble de
tradition 7 et il a lui-même assumé, au terme d'une assez longue carrière,

1. Muqaddasï reprochera à Gayhânï d'avoir écrit, en maint passage, une géographie


purement physique : « Il n'a pas réparti les districts (kuwar), précisé les zones militaires
(ialjnâd), décrit les chefs-lieux (madun) ni épuisé leur énumération, mais il est allé
mentionner les routes... en s'étendant sur leur tracé : plaines, montagnes, vallées, tells,
bois et cours d'eau, ce qui a enflé son livre et lui a fait négliger de mentionner la plupart
des routes des zones militaires et de décrire les villes importantes» (trad., § 11).
2. P. 85-86.
3. Il écrit (cf. Wiet, Pays, p. XI) en 276/889, par conséquent plus tôt que Gayhânï,
mort en 301/914.
4. Il faut dire ici un mot d'un autre auteur, expressément mentionné comme kâtib,
mort en 322/934, et qui semble avoir participé lui aussi à l'avènement, dans les cercles
de fonctionnaires, d'une géographie plus éclectique : il s'agit d'Ibn Abî 'Awn, appelé
aussi Ibn an-Nàgim, qui aurait, selon Mas'ûdl (Tanblh, loc. cit.), composé un traité
sur « les contrées et les horizons » (voir tableau des auteurs). Ibn an-Nadïin, l-'ihrist,
loc. cit., en signalant le même ouvrage, sous un titre un peu différent, attribue aussi à
Ibn Abî 'Awn, entre autres œuvres, un livre sur les diivân-s. Les renseignements donnés
sur cet auteur sont toutefois si minces au total qu'on ne saurait émettre de jugement
valable sur son œuvre.
5. Elle aussi, comme tant d'autres, malheureusement mutilée : du Kitâb al-barâ$,
qui comportait neuf livres, nous n'avons conservé que les livres V, VI, VII et, en
partie seulement, VIII. Les pages perdues portaient sur des notions de stylistique et
de rhétorique, d'une part, d'histoire (pour le livre IX), d'autre part : cf. Makkï, Qudâma
b. 6a'far et son œuvre, p. 258 et Fihrist, cité ci-après, p. 96, note 3 (avec références pour
un aperçu d'ensemble sur l'œuvre de Qudâma).
6. Cf. Makkï, op. cit., p. 77 sg., 86-87.
7. Ibid., p. 74, 82-83, 88-89.

André MIQUEL. 10

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96 Géographie humaine du monde musulman

semble-t-il, la responsabilité du service du contrôle financier. 1 II a reçu


une éducation soignée, extrêmement vaste, et a sans doute connu Ibn
LJurdâdbeh 2 : toutes choses qui peuvent expliquer, d'emblée, l'optique
très large de son œuvre majeure, le Kitâb al-harâg wa sinâ'at al-kitâba
(De l'impôt foncier et de la technique de la fonction administrative).3
L e service du Foncier (harâg) occupe en effet une position centrale dans
l'ensemble des dïwân-s califiens : c'est que, partagés entre les exigences
de la connaissance concrète du terroir, celles du droit qui le régit avec
les hommes qui l'habitent, et enfin celles, communes à tous les kuttàb,
de la mise en forme des actes administratifs, les employés du Foncier sont
l'illustration éminente du personnage, déjà défini, du scribe-arpenteur-
juriste : ce qui fera dire à Q u d â m a 4 qu'on ne peut bien connaître les
activités du Foncier qu'en les reliant à celles des autres services, dont la
description occupe à elle seule tout le livre V de l'œuvre. Sous un titre
modeste, c'est donc à une illustration de la science totale du kâtib que
nous invite le Kitâb al-harâg. Mais l'exhaustivité n'est pas que le souci
technique de l'efficience : elle le déborde largement, en un exposé vérita-
blement immense d'une culture entendue au sens le plus large. Serons-
nous étonnés de, constater que, comme chez t a n t d'autres convertis, le
goût de Qudâma réside dans l'expression en arabe d'une culture qui ne
l'est pas, ou n'est pas que cela ? Les questions relatives à la rédaction
semblent avoir occupé une très large place dans la partie malheureusement
perdue du Kitâb, puisque Qudâma 6 renvoie globalement au livre IV
pour l'apprentissage de la prose technique et au livre I I I pour la balâga, qu'à
défaut d'autre terme nous traduirions par stylistique. 6 Cette connais-
sance du pur arabe va de pair, certes, avec celle de la tradition islamique,
mais, prenons-y garde, dans la seule mesure où celle-ci est utile à l'expli-
cation des règles du droit foncier : le livre V I I , qui leur est consacré, peut
bien déclarer son souci d'être en accord constant avec la règle de l'Islam
( s a r i ' a ) 1 , illustrée, le cas échéant, par les citations de la jurisprudence

1. Cf. Y â q u t , Udaba, t. X V I I , p. 1 5 ; sur les attributions exactes de ce service


(zimâm), cf. Sourdel, Vizirat, p. 599-605.
2 . Cf. Makkî, op. cit., p. 1 2 1 - 1 4 8 , 94, 9 6 (sur les relations entre son père Ga'far
e t Ibn Uurdâdbeh).
3. Œuvre majeure en effet, et sans doute celle de toute une vie ; cf. Makkï, op. cit.,
p. 2 5 8 ; une autre œuvre importante, dans l'ordre de la critique littéraire, est la Critique
de la poésie (Naqd aS-ii'r) ; sur l'attribution à Qudâma de la Critique de la prose (Naqd
an-nalr), cf. Makkî, op. cit., p. 1 8 0 - 1 8 3 ; voir liste totale des œuvres chez Ibn an-Nadim,
Fihrist, p. 1 3 0 , et Y â q u t , Udabâ', t. X V I I , p. 13 : discussion dans Makkî, op. cit.,
p. 1 6 8 sq.
4. Hardy, M 1.
5. Au chap. IV du livre V : cf. tfarâg, M 14.
6. Cf. A. Schaade et G. von Grûnebaum, dans El (2), t . I, p. 1 0 1 2 - 1 0 1 3 .
7. P a r exemple Uarâj, M 73 (où l'on voit définie la fonction administrative [kitdbaj
c o m m e une dérivée [far'] de la Sari'a, qui est la science de principe [ a ? / ] ) , 75.

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Les préoccupations techniques 97

ou de la tradition, il reste, p a r son allure de recueil de droit concret et


appliqué, très différent et d ' u n ouvrage de théorie juridique à la manière
d'Abù Yûsuf Y a ' q u b et d'un pur recueil de traditions comme celui d ' I b n
À d a m . 1 Des remarques de m ê m e ordre peuvent être faites sur la place
d'une autre discipline définie précédemment comme arabe, l'histoire a ,
d o n t l'intervention, en fin du livre V I I et sur un t e x t e qui reproduit celui de
Balâdurï, s'explique par le souci de donner le cadre historique et coutumier
de l'occupation du sol. 3 E n revanche, Vadab se taille, dans la culture
du kâtib, une place de choix, n o t a m m e n t à la f a v e u r du livre V I I I , consa-
cré à des considérations sur les r a p p o r t s h u m a i n s et n o t a m m e n t ceux qui
unissent le souverain et les sujets : belle occasion de reprendre les thèmes
classiques de l'éthique des rois, en des formes littéraires déjà éprou-
v é e s 4 et sous les patronages de l'Iran et de la Grèce. 6
On dira avec raison que Q u d â m a ne fait ainsi q u e porter à son t e r m e
l'évolution esquissée par Ibn H u r d â d b e h et poursuivie par (jayhânï. •
P o u r t a n t , le Kilâb al-harâg se distingue des œuvres précédentes par une
puissante et rigoureuse architecture qui r a t t a c h e sans exception tous les
sujets traités à ce kâtib qui en est le destinataire : c'est en ce sens qu'on
p e u t parler de science administrative totale. Nous avons vu, p a r exemple,
q u e le droit exposé par Qudâma était celui-là même, celui-là seul, dont le
kâtib pouvait être amené à traiter. Même point de v u e en ce qui concerne
l'exercice de la fonction administrative : rien n'est plus éloigné des ouvrages
de théorie politique comme le seront les ahkâm sultâniyya 7 q u e cette
œuvre-ci, avec sa préoccupation permanente non pas d'empirisme pur,
mais plutôt d'illustration constante de la théorie : c'est peu de dire, par
exemple, dans quel style on doit rédiger une pièce officielle, mieux v a u t

1. Cf. Makkï, op. cit., p. 285.


2. Cf. supra, chap. I, p. 28 sq.
3. Cf. Sauvaget, Historiens, p. 15 : Balâdurï est « particulièrement précieux par
ses nombreuses digressions sur des points d'institutions historiquement ou juridiquement
liés à la conquête».
4. Même si Ibn al-Muqaffa', par exemple, n'est pas cité, l'influence de la littérature
de son siècle est manifeste : cf. (Uarâg, M 178) un spécimen de « chaîne» (sur ce terme,
cf. supra, chap. II, p. 44, note 3, 56, note 1) et une fable (ibid., M 159).
5. Aristote et Alexandre, « sages» de la Perse (et de l'Inde), AnùSirwàn, Pythagore,
Platon, etc. : cf. Uarâg, M 131-132, 141, 142, 158, 159, 168, 172, 178 et passim ; les
références arabes, notamment avec les califes Mu'âwiya, Marwân II et Mançur et les
stylistes (bulaQâ'), sont infiniment plus rares : M 141, 156, 178. On n'oubliera pas que,
selon le Fihrist (p. 250), Qudâma aurait participé à certains commentaires de l'œuvre
d'Aristote, ce qui ne prouve pas, comme le remarque justement A. Jrabulsï (La critique
poétique des Arabes [cité supra, p. 62, note 4], p. 86), qu'il ait connu les œuvres grecques
autrement qu'en traduction. Sur les rapports éventuels de l'œuvre de Qudâma avec
celle du néo-pythagoricien Bryson, cf. C. Cahen, t Ein arabisches Handbuch der Han-
delswissenschaft », dans Oriens, X V , 1962, p. 168-171.
6. Qudâma a-t-il connu l'œuvre de ce dernier ? L'argumentation d'A. Makki pour
le prouver (op. cit., p. 276) n'est guère convaincante.
7. Cf. supra, chap. I, p. 21, note 2.

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98 Géographie humaine du monde musulman

donner des modèles de rescrits. 1 Mais c'est avec l'éthique que le propos
de Qudâma s'éclaire à plein : qu'elle se présente dans les formes de la tra-
dition n'empêche pas qu'elle soit, dans son fond, très peu traditionnelle ;
car elle est reliée très fortement, elle aussi, à l'exercice du métier de kâtib :
il ne s'agit plus, comme chez Ibn al-Muqaffa", d'aligner des aphorismes
sur le comportement du souverain et des sujets, mais de savoir exacte-
ment quelles qualités doivent se déployer, aux divers échelons de l'admi-
nistration, pour que l ' E t a t fonctionne. C'est ce qui explique, d'une part
que l'éthique soit avant tout, comme chez Gâhiz, une réflexion psycho-
logique sur les comportements humains 3 , et, surtout, que le livreVIII,
consacré à ces problèmes et qui est comme le couronnement de l'œuvre,
dresse, à partir de ces analyses des relations humaines, un tableau très
cohérent de l'ensemble du corps social.
La théorie du pouvoir exposée par Qudâma au livre V I I I revêt ainsi
une importance fondamentale : nécessaire au kâtib en ce qu'elle lui donne,
en tant que fonctionnaire, l'explication des mécanismes du pouvoir, et,
en tant qu'homme, celle des comportements de son espèce, elle élargit
la science administrative — sans pour autant cesser de se justifier par
rapport à elle — à la dimension d'une réflexion générale sur la société.
En un exposé remarquable où le point de vue historique est toujours
présent, Qudâma fait du pouvoir et de ses hiérarchies l'aboutissement
d'une évolution entamée à partir de la distinction fondamentale entre
l'homme et la bête et poursuivie à travers une série de phases où inter-
viennent peu à peu les grandes composantes de la société des hommes :
la nourriture, le vêtement, la propagation de l'espèce, le fait urbain et la
monnaie. 3 A ce point de l'analyse et des thèmes de géographie hu-
maine qu'elle découvre, la question qui se pose est de savoir s'il existe,
à parti d'eux, précisément une géographie humaine véritable.
Celle-ci étant définie comme l'étude de la situation de l'homme sur la
terre, on conviendra qu'avec Qudâma les deux termes de la relation sont
définitivement posés. Car la terre n'est pas moins indispensable à connaître

1. A propos de la description du Diwân ar-rasail (service de la chancellerie) : ffarâg,


M 15-27 ; cf. aussi un type de réponse à un placet, ibid., M 28.
2. Cf. supra, chap. II, p. 44-45 ; pour Qudâma, voir Hardg, M 138, sur une distinction
entre deux formes de générosité (karam et sahâ') qui rappelle la méthode de Gâhi?
à propos de la jalousie (distinction entre 'adâwa et hasad : cf. Magmû', op. cit., passim) ;
même façon de repenser les données classiques, op. cit., M 138-139 (sur le courage),
139-140 (sur la miséricorde, qui n'est pas nécessairement une qualité pour le souverain),
147 (sur diverses attitudes), 163-164 (sur l'envie encore), etc. Cette réflexion entraîne,
dans bon nombre de passages, un style personnel qui échappe au mécanisme des
maximes (hikam) traditionnelles.
3. Chap. I - VII du livre V I I I , débouchant sur le pouvoir (chap. VIII) et la connais-
sance, qui s'ensuit, des rapports entre souverain et sujets (chap. I X - X I ) , ce qui fait
que le livre VIII, entamé sur l'éthique avec la distinction fondamentale de l'ange et
de la bête (chap. I), se referme sur elle en une architecture très rigoureuse.

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Les préoccupations techniques 99

q u e l ' h o m m e : le livre V I du Kilâb al-harâg e x p o s e les d o n n é e s c l a s s i q u e s


de la sûra \ puis, en ses chapitres V I et V I I c e l l e s qui intéressent l ' e m p i r e
de l ' I s l a m : i m p ô t s , zones-frontières et peuples v o i s i n s . C'est dire q u e
l'empire, c e t t e mamlaka que Q u d à m a est, à m a connaissance, le p r e m i e r
à désigner sous ce n o m 3 , e s t d é f i n i t i v e m e n t intégré à l ' œ c o u m è n e et q u ' a v e c
Q u d â m a s'achève e n c o n s é q u e n c e le processus déjà e n t a m é du c ô t é e t de l a
sûra et de la littérature a d m i n i s t r a t i v e 4 : puisque la relation des terres
d ' I s l a m au reste d e l ' œ c o u m è n e f a i t apparaître le caractère privilégié
de leur position, c'est d o n c à elles, meilleure part des h o m m e s sur la terre,
q u e les h o m m e s réserveront la meilleure part de leur curiosité.
P o u r q u o i d o n c faut-il constater chez Q u d â m a , m a l g r é t a n t de p r o m e s s e s
p o u r l'étude de la terre e t de l'homme, l'absence d ' u n e relation v i v a n t e
e n t r e e u x ? Car enfin, nulle part n'est t e n t é e la s y n t h è s e des d o n n é e s
fournies, en c h a c u n de ces d e u x d o m a i n e s , r e s p e c t i v e m e n t a u x livres V I
et V I I I de l ' œ u v r e . 6 La raison en est q u ' a v e c Q u d â m a , l'adab, q u i e s t
le p i v o t de ce s y s t è m e culturel, a t t e i n t la limite e x t r ê m e de ses possibilités
et révèle ses i n s u f f i s a n c e s . C'est au n o m de l'adab, c o n ç u et a p p r o f o n d i
c o m m e éthique, q u ' o n arrive, par r é f l e x i o n sur le fait h u m a i n , à d é g a g e r
les lois générales de la société, c'est au n o m de l'adab c o n ç u c o m m e pro-
g r a m m e de c o n n a i s s a n c e s qu'on f a i t entrer dans la culture les n o t i o n s
f o n d a m e n t a l e s f o u r n i e s par la sûra. Certes, le m é r i t e de Q u d â m a est g r a n d ,

1. Chap. II - V, sur les sept «climats», les mers, les montagnes et les cours d ' e a u ;
noter que la division grecque en «climats» est préférée aux divisions traditionnelles
(iraniennes ou autres) exposées dans M 51 sq. En outre, références à Pto'émée, Marin,
Hipparque et Timosthène (M 48 ; l'éditeur déclare ce personnage «non identifié» :
introd., p. VIII, note 5. Il s'agit sans doute de l'amiral de Ptolémée Philadelphe,
célèbre pour son inventaire des ports et escales de la Méditerranée [cf. Strabon, I, 21 ;
II, 40; IX, 10; Croiset, Littérature grecque, t. V, p. 118], Le même Timosthène est
cité aussi par Mas'udî dans Tanblh, p. 48).
2. Ce sont eux qui ont été publiés par de Goeje dans le t. VI de la BGA.
3. ûâhi? (Amsâr, p. 181) parle de mamlakat at-'Arab et de mamlakat al-'Agam, mais
Qudâma de mamlakat ai-Islam : cf. Harâg, p. 234 et M 45 ; si le mot n'est pas encore
employé au sens absolu, comme ii le sera par exemple chez Muqaddasï, il a déjà, toute-
fois, un sens unitaire très net : lorsque Qudâma évoque ( t f a r â g , p. 252) la reconstitution
du vieil empire de Médie-Mésopotamie par le Sassanide ArdeSîr I, il oppose celle mamlaka
aux principautés et groupements locaux (tawâ'if) au détriment desquels elle se constitue.
A noter au passage l'ambiguïté de cet idéal de mamlaka, ainsi partagé entre le souvenir
du vieux groupement national et le nouvel idéal égalitaire de l'Islam. La conciliation
est trouvée dans le thème de l'ennemi héréditaire : le Rûm (Empire romain ou byzan-
tin) : « à grand peine et après de longs efforts, ArdeSïr regroupa l'empire et put refuser
de payer le tribut que la Perse versait au Rûm : aussi convient-il que les Musulmans
réservent au Rûm, plus qu'à tous autres ennemis, une extrême défiance, laquelle est
d'ailleurs justifiée par certains versets [du Coran], » (Uarâij, loc. cit. ; sur le passage
du Coran, cf. Blachère, Coran, t. III, p. 419-420).
4. Cf. supra, p. 77, 81, 92, 94.
5. Sans parler de la description des itinéraires au chap. X I (relatif au barld) du
livre V.

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100 Géographie humaine du monde musulman

de fonder définitivement en droit, au nom de l'idée-force de son siècle,


ces divers aspects de la géographie 1 ; plus grande encore, peut-être, cette
ampleur de vues qui concilie, pour la formation du kâtib, l'exigence
de technicité, formulée par (jâhiz et Ibn Qutayba, avec celle d'une vaste
culture, et déborde ainsi à la fois ftâhiz, qui pose les deux termes comme
inconciliables, et Ibn Qutayba, qui ne les concilie qu'au prix d'une tau-
tologie, en définissant le kâtib comme pivot de cette culture et la culture
comme la connaissance spécialisée de la tradition arabo-islamique, celle-là
même précisément qui est le pivot du métier de kâtib.2 Position exactement
inverse, on le voit, de celle de Qudâma, lequel impose au kâtib une culture
qui déborde considérablement l'exercice de sa fonction. 8 Mais, même si
on donne à l'adab la plus grande extension possible, même si, grâce à
l'autorité de ses modèles, on accrédite des thèmes nouveaux, il reste qu'une
culture ainsi comprise ne tire rien d'elle-même : capable d'intégrer n'im-
porte quel thème à condition que ce thème existe déjà, l'adab n'est qu'un
procédé d'enregistrement, parfois de reproduction, jamais de création ;
comme ces monstres dont les entrailles ouvertes laissent voir intacts les
corps ingurgités 4, l'adab fait son profit de tout, mais ne profite en rien à
ce qu'il exploite. L'adaô-recherche lui-même, tel que nous l'avons défini
à propos de Gâhiz 6, est marqué par cette attitude : les thèmes originaux
exposés par Gâhiz, et notamment ceux qui pouvaient déboucher sur une
géographie humaine, sont, cinquante ans après lui, définitivement enre-
gistrés, mais ils n'ont pas progressé. 8 Bien plus, l'acte de réflexion ou

1. Assez n e t t e m e n t p e r ç u s p o u r justifier le t i t r e de Kitâb al-buldân (Livre des pays)


sous lequel on a parfois désigné le livre VI d u Uarây (cf. Makkï, op. cil., p. 174) ; I b n
H a w q a l (p. 329) parle de Tadkiral Qudâma (Memento de Qudâma).
2. Cf. supra, chap. II, p. 61 sq.
3. Elle p e u t être t o u t aussi bien le cadre c o m m o d e et séduisant où on e n f e r m e des
n o t i o n s plus r é b a r b a t i v e s (droit, administration) ; mais l ' o p t i q u e f o n d a m e n t a l e , celle
des r a p p o r t s du métier à la culture, reste la m ê m e .
4. L ' i m a g e est de William Marçais à propos de T a b a r ï .
On p e u t faire sur Q u d â m a critique littéraire les mêmes o b s e r v a t i o n s q u ' à p r o p o s
de sa géographie : ici encore, la valeur de l ' œ u v r e t i e n t à la conception originale e t
p u i s s a n t e de sa s t r u c t u r e , mais l'emprise de l'héritage t r a d i t i o n n e l y r e s t e immense :
cf. T r a b u l s l , op. cil., p . 86-89.
5. Supra, p. 52-53, 64.
6. P r e n o n s p a r exemple la relation de l ' h o m m e au milieu p h y s i q u e , si f o n d a m e n t a l e
d a n s les Hayawân (cf. supra, chap. II, p. 48) : les illustrations q u i en s o n t données
d ' o r d i n a i r e a p p a r a i s s e n t t r è s s o u v e n t chez u n enregistreur, p r e s q u e un c o d i f i c a t e u r
de l'adab, lequel écrit vers 290/903 : Ibn a l - F a q ï h (cf. p. 151 : sur l ' h a b i t a t ; p. 152 :
différences e t h n i q u e s ; p. 151, 162 : reprise du t h è m e gâhi?ien de la relation, dès le
s t a d e f œ t a l , e n t r e soleil et négritude ; etc.) ; mais, un p e u plus de v i n g t a n s après, ces
illustrations sont absentes de l ' œ u v r e de Q u d â m a . Absence d ' a u t a n t plus é t o n n a n t e
que le t h è m e , lui, est p r é s e n t (au livre V I I I , on l'a v u ) ; si d o n c le livre V I I I r e s t e ,
en son originalité, e n t i è r e m e n t spéculatif et coupé des illustrations q u i a u r a i e n t p u le
r e n d r e v i v a n t , n'est-ce p a s précisément p a r c e q u e celles-ci s o n t ressenties, de f a ç o n
consciente ou non, c o m m e intégrées à un s y s t è m e clos, en dehors d u q u e l elles n ' o n t
ni raison d ' ê t r e ni pouvoir c r é a t e u r 1

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Les préoccupations techniques 101

d'observation personnelle Çiyân) reste, en vertu sans doute de la force


stérilisante des modèles, en l'état où l'avait laissé Gain?, chez qui il était,
nous l'avons dit S contexte ou illustration d'un propos et non propos en
soi. P o u r s u i v a n t cette tradition, un esprit aussi éclairé que Q u d â m a ne
s'en tient pas moins à une science essentiellement sédentaire, qui p e u t ,
certes, laisser place à u n e certaine prise du sujet sur les phénomènes et les
êtres, mais à la condition que ceux-ci soient là, à portée lorsque le propos
l'exige. Cette science ne va donc pas au-devant des choses, et les vrais
continuateurs de l'esprit de l'adaft-recherche tel que Gâhiz l'avait inauguré
seront ceux qui, ici comme toujours, a u r o n t compris q u ' u n e pensée n e
reste efficace et valable q u ' a u t a n t qu'elle va de l ' a v a n t , se remodèle,
que le 'iyân, par conséquent, pour garder sa pleine fraîcheur, devait faire
un pas décisif et l'œil aller aux choses a u t a n t que les choses à l'œil. Il
y f a u d r a une révolution : ce sera celle du voyage. 2 Arrivées à leur point
extrême par les voies de Yadab et de la connaissance, désormais classique,
de l'œcoumène ou des terres d'Islam, la sûra et la géographie adminis-
t r a t i v e devront opérer, chacune pour leur compte, leur révolution, la
première avec I s t a b r ï s , la seconde avec Ya'qûbï, lesquels inaugurent ainsi
le genre des masâlik wa l-mamâlik (routes et Etats), où se fondent, désor-
mais renouvelées par le voyage, les deux traditions. L'évolution est
certes plus achevée chez Istabrï, qui a l'avantage d'écrire un demi-siècle
environ après Y a ' q u b ï 4 , mais c'est à Y a ' q û b ï que revient le premier hon-
n e u r d'avoir compris que littérature et voyage n'étaient p a s deux m o n d e s
clos, irréductibles l'un à l ' a u t r e . 0

1. Chap. II, p. 52 I./-.-53.


2. Le paysage tel qu'il s'ébauche, comme nous l'avons vu, à travers Ibn Serapion
(supra, p. 80) ou Ibn Uurdâdbeh (p. 92), ne progresse guère chez Qudâma : cf., sur
l'ensemble des itinéraires (JJarâg, p. 185-229), de trop rares exemples de notations
concrètes, sans doute rapportées par les informateurs (ibid., p. 185, 189-190, 204-209).
L'exception que constitue la description des marais irakiens (ibid., p. 240 sq.) s'explique
par des considérations administratives (connaissance des digues et de leur histoire)
et tous les détails donnés leur sont subordonnés : ici encore, aucune notation des êtres
et des choses pour eux-mêmes.
3. Qui remodèle et développe l'oeuvre de Balbï.
4. Ya'qûbï écrit en 276/889-890 et meurt dans les dernières années du ix c ou les
premières années du x e siècle, tandis qu'Istabri est encore vivant en 340/951.
5. Il existe alors, comme on le verra au chapitre suivant, ce que nous appelons une
littérature de voyage (récits de marins, d'envoyés officiels), mais ce n'est guère, aux
yeux des contemporains, qu'un réservoir de thèmes pour une littérature qui reste
définie comme spéculative et sédentaire : la preuve en est que, de rares textes mis à
part, les thèmes qui nous ont été conservés l'ont été par le truchement de l'adab et de
son estampille littéraire ; mais les œuvres elles-mêmes, et avec elles l'esprit de curiosité
naïve qui les guide, n'ont assuré ni le succès à leurs auteurs, ni à elles-mêmes la consé-
cration comme genre littéraire. Le mérite de Ya'qûbï sera d'insérer dans la « littérature »
l'esprit qui souffle en dehors d'elle : originalité soulignée par Sauvaget, Relation,
p. X X V I I I .

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102 Géographie humaine du monde musulman

Ya'qùbl el la littérature administrative

L'influence de cet a u t e u r apparaît comme doublement d é t e r m i n a n t e pour


l'évolution ultérieure de la géographie : sur le plan strictement historique,
nous avons laissé entendre 1 que l'ouverture de la sûra au thème de la
mamlaka et à Yadab ne faisait que reproduire le m o u v e m e n t m ê m e qui
a n i m a i t la l i t t é r a t u r e administrative, à laquelle revient sans doute u n
rôle décisif en m a t i è r e de modes et d'influences : de tous ces auteurs offi-
ciels qui gravitent a u t o u r du pouvoir, Y a ' q û b ï est parmi les plus célèbres,
car il ajoute au prestige personnel de ses fonctions de kâtib 2 celui d ' u n e
lignée qui accéda a u x plus hauts postes et f i t partie, dans des relations
de clientèle, de l'entourage immédiat des califes abbassides 3 : a u t o r i t é
politique 4 et littéraire, donc, que confirme l'abondance des citations
du Kitâb al-buldân (Livre des pays) par les a u t e u r s postérieurs et qui
joue une influence d ' a u t a n t plus g r a n d e que Ya'qûbï s'inscrit, chrono-
logiquement, à un m o m e n t décisif : comme il compose en 276/889, il
prend place, si on le réfère aux représentants de la sûra, entre Kindï
et Sarahsï, d'une p a r t , Ibn Serapion et Balhï, d ' a u t r e p a r t . 8
Si i m p o r t a n t s que soient la localisation historique et sociale de Y a ' q û b ï
et le rôle qu'elle a pu jouer dans l'acclimatation des thèmes de Yadab
et de la mamlaka 7, ils cèdent toutefois le pas au changement décisif qui
s'accomplit, avec cet auteur, dans l'ordre m ê m e de la pensée géographique
et, au-delà, dans u n certain mode de la culture arabo-musulmane au
i v e / x e siècle : la révolution du voyage et les thèmes h u m a i n s qu'elle intro-
duit dans la l i t t é r a t u r e géographique aboutiront, on l'a dit, à ce genre

1. Supra, p. 84-85.
2. Souvent désigné sous ce terme (cf. trad. Wiet, p. 231, 243, 244), il a peut-être
appartenu au service du barid : ibid., introd., p. VIII.
3. Cf. Huart, Littérature arabe, p. 296 ; Pays, trad. Wiet, p. 234.
4. On n'oubliera pas que la famille de Ya'qûbï a joué un rôle très important dans
l'histoire du mouvement Sï'ite : cf. Wiet, op. cit., p. V I I ; tradition reprise par Ya'qûbï
lui-même dans son œuvre historique : ibid., p. X - X I .
5. Trad. Wiet, p. 228-246 ; je ne vois pas pourquoi G. Wiet dans son introduction
(p. X X ) déclare : « Le Livre des pays n'est pas cité souvent. » Sur le problème des
citations de Ya'qûbï, qui n'en demeurent pas moins assez tardives, cf. infra, chap. V,
p. 188, note 3, et chap. VI, p. 238.
6. Comme on l'a vu plus haut, Kindï meurt après 256/870 et Sarabsï en 286/899,
Ibn Serapion écrit entre 289/902 et 334/945 et Balfoï vit vers 236/850-322/934 ; ajou-
tons, pour compléter cet aperçu des interférences possibles entre la fûra et la littérature
administrative, qu'à la génération d'Ibn Serapion et de Balbî appartiennent ô a y h â n ï ,
mort en 301 /914, et Qudâma, mort en 337/948 : voir tableau des auteurs.
7. Indiquons ici simplement que le Kitâb al-buldân traite exclusivement de l'Empire
musulman, avec de brèves mentions de peuples voisins, comme Turcs et Nubiens, et
que les thèmes traditionnels d'adab y sont fréquents : voir des exemples signalés par
G. Wiet, op. cit., p. X V I , X V I I I (climat de Bagdad et monuments célèbres).

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Les préoccupations techniques 103

nouveau des masâlik wa l-mamâlik où, pour la première fois, la géographie


humaine, passant le cap de la formulation inconsciente, livresque et
fragmentaire, se définira et se percevra elle-même, de façon à la fois volon-
taire, concrète et globale. Ya'qubl est, sur ce point, indissociable de cette
géographie des années 950-1000 qu'illustreront Istahrï, Ibn Hawqal et
Muqaddasï. Si nous le mentionnons une première fois ici, c'est non seu-
lement en raison des nécessités de la chronologie, dont on a v u plus h a u t
l'importance, mais surtout parce que le propos de son œ u v r e est encore
de se regrouper autour de quelques t h è m e s fondamentaux inspirés de préoc-
cupations politiques ou administratives : moins que la distribution de
l'exposé à partir de B a g d a d \ l'attention portée à l'impôt, a u x itinéraires,
a u x antécédents historiques et à la situation administrative des provin-
ces 2 m e paraît, compte t e n u de son ampleur, confirmer l'appartenance au
moins formelle de Y a ' q u b ï à la géographie administrative. Le v o y a g e
lui-même n'est pas e x e m p t de ces préoccupations : s'il trahit, chez Ya'qubï,
une curiosité presque n a t i v e 3, celle-ci s'est sans doute trouvée éclore dans
le cadre précis de missions officielles. 4 Ainsi s'explique que les descrip-
tions, loin de suivre un cheminement choisi par l'auteur, soient encore
tributaires des itinéraires 6 et que l'essentiel de l'attention de Ya'qubï
se porte a u x détails socio-historiques, qui commandent l'implantation
locale du pouvoir 6 , et a u x données économiques, base de la fiscalité :

1. G. Wiet (op. cit., p. X V ) y voit une i n t e n t i o n politique, alors qu'il s'agit, à m o n


sens, d ' u n simple schème culture! : cf. supra, p. 89, n o t e 4.
2. Les m o r c e a u x de b r a v o u r e sont la t o p o g r a p h i e (avec indication des concessions
allouées) de B a g d a d , S â m a r r à e t K û f a (p. 242-250, 252-254, 259-263, 310-311), les listes
de gouverneurs de provinces (Sigistàn et H u r â s â n : p. 282-286, 295-308), la c a r t e poli-
t i q u e et tribale de l ' A f r i q u e d u N o r d (p. 342-353, 356-360) : on r a p p r o c h e r a ces t h è m e s
de ceux qu'expose, dans le m ê m e esprit, u n I b n H u r d à d b e h (supra, p. 90, note 1). L e
reste de l'ouvrage de Y a ' q u b ï (au total, p. 231-260 du t. V I I de la BGA) est c o n s a c r é
a u x itinéraires, à l'occasion desquels sont t r a i t é s les t h è m e s descriptifs, fiscaux ou
historiques.
3. « A la fleur de m a jeunesse», « q u a n d j ' é t a i s jeune», dit Y a ' q u b ï à propos de ses
voyages (p. 232 : fi 'unfuwdni Sababi, sâfartu hadïîa s-sinn). a T e n d r e enfance», c o m m e
t r a d u i t G. W i e t ( t r a d . p. 2), m e p a r a i t excessif p u i s q u e le t r a d u c t e u r signale (introd.,
p. V I I I ) q u e Y a ' q u b ï p a s s a sa jeunesse à B a g d a d .
4. Il n ' e s t p a s i n t e r d i t de penser, avec G. W i e t (op. cit., p . V I I I ) , qu'il s'agissait là
de missions de renseignements p o u r le Service d u barid : cf. ce q u e d i t Ibn a l - F a q ï h
(p. 290 i.f.) s u r la c o r r e s p o n d a n c e e n t r e t e n u e p a r Y a ' q u b ï avec divers princes et fonc-
t i o n n a i r e s d'Arménie.
5. Chez Muqaddasï, a u contraire, ceux-ci, r é d u i t s à leur s q u e l e t t e technique, s o n t
bloqués c h a q u e fois en f i n de c h a p i t r e , laissant ainsi l ' a u t e u r libre, p o u r le reste, d'or-
d o n n e r le s u j e t à son gré.
6. J e pense ici moins a u x a n t é c é d e n t s historiques ou a u x données politiques signalées
plus h a u t , n o t e 2, q u ' à ces n o t a t i o n s très brèves qui fourmillent d a n s le Kitâb al-
butdân et intéressent les origines d ' u n e population, ses c o u t u m e s , sa composition,
son h a b i t a t , tous détails nécessaires à une connaissance précise d u p a y s .

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104 Géographie humaine du monde musulman

cultures, artisanat, commerce ; de ce point de vue, on peut estimer à bon


droit que l'intérêt porté à une province est en relation directe avec sa
richesse. 1 « Géographie politique », conclut G. Wiet en ramenant à cette
optique l'ensemble des renseignements fournis par le Kitâb al-buldân. *
Sans doute, mais en rénovant cette géographie par l'enquête personnelle,
Ya'qubï en a brisé les cadres : montrant la voie à la sûra aussi bien qu'à
la littérature administrative, il prépare, un demi-siècle avant Istabrî,
l'avènement d'une véritable géographie humaine : son programme de
recherches, exposé dans sa préface s, est en gros celui que nous retrouve-
rons sous la plume d'un Muqaddasî. Il ne manque guère qu'une chose à
cette science : la conscience de sa vocation. Mais telle quelle, avec Ya'qubï,
elle est déjà géographie humaine, à mi-chemin de sa formulation.

Les thèmes administratifs en dehors de la littérature administrative

Les thèmes de la littérature administrative ne sont pas seulement destinés


à évoluer à l'intérieur même de la géographie, qu'il s'agisse du passage de
l'itinéraire à la description personnelle, des listes fiscales à un tableau plus
général des productions et des richesses, ou des énumérations de places-
frontières à une curiosité plus profonde pour l'étranger. Les mêmes thèmes,
une fois enregistrés par écrit, vont être intégrés au catalogue général des
connaissances d'usage, à Yadab. A la vérité, on peut même se demander
s'ils ont jamais vécu, au moins à l'origine, en dehors de lui. Ce que nous
avons dit plus h a u t à propos de l'Orient chez Ibn fcjurdâdbeh 4 tendrait
à nous confirmer dans ce doute : cette curiosité pour l'au-delà des frontiè-
res, loin d'être originale, suivrait elle-même une mode, elle serait, en quel-
que sorte, elle aussi présupposée par l'adab. Les mêmes réflexions peuvent
être faites à propos du thème central du courrier, de ce barid dont Ibn
al-Faqïh souligne bien les origines antiques 5 et qu'avant lui, déjà, ôâhiz
avait illustré dans son Kitâb al-qawl fi l-bigâl (Mémoire sur les mulets),
où il s'étendait longuement sur l'utilisation de cet animal par les services
de la poste. 6 II n'est pas jusqu'à l'impôt foncier qui ne relève de ces
catégories : il voisine, en un exemple célèbre, avec le thème traditionnel—•
on le retrouve aux mosaïques de Saint-Marc à Venise — des Pyramides

1. G. Wiet (op. cit., p. X V ) écrit : « les détails données sur les Villes saintes et l'Arabie
sont d'une pauvreté déconcertante : on sent bien que cette région n'est d'aucun rapport
au point de vue fiscal. »
2. Op. cit., p. X I V .
3. P. 232-233.
4. Supra, p. 90,note 6.
5. Cf. références, supra, p. 85, note 3 ; autres survivances à chercher dans le main-
tien d'une unité de mesure persane, portant le même nom de barld, à côté de la mesure
arabe : cf. Muqaddasî, trad., § 115 (et note 20).
6. Éd. Pellat, op. cit., p. 55-72.

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Les préoccupations techniques 105

transformées en greniers à blé par J o s e p h . 1 P o u r tous ces thèmes e t t a n t


d'autres, le mérite de la géographie administrative aurait donc été, non de
les découvrir, mais de les repenser, de les contrôler et de les développer à
la lumière des nécessités concrètes de la pratique administrative, a v a n t
que le sens de l'observation personnelle e t le goût du voyage les reprennent
en charge à leur tour pour leur donner de nouveaux prolongements. Ainsi,
parallèlement à leur évolution définitive dans le genre des masâlik wa
l-mamâlik, lesdits thèmes poursuivraient à travers Yadab une sorte de
carrière naturelle où l'intervention des administrateurs, férus de réalisme,
n ' a u r a i t guère été q u ' u n accident.
Le problème ainsi posé, d'ordre général, est celui du cheminement
de ces thèmes, ou encore des interférences réciproques entre innovation
et adab 2 : l'étude diachronique ainsi requise n'est malheureusement possi-
ble qu'à p a r t i r des années 900, date à laquelle on p e u t noter la place q u e
tel ou tel s u j e t tient dans les œuvres d'adab, chez Ibn al-Faqîh par exem-
ple en ce qui concerne la littérature géographique. Mais des constatations
de ce genre laissent sans réponse l'investigation fondamentale, celle qui
porte sur la période essentielle des découvertes et de leur acclimatation,
antérieure précisément au x e siècle : si le problème des origines peut, dans
bon nombre de cas, être résolu par le recours à une t h é m a t i q u e comparée 3 ,
celui des voies par lesquelles les thèmes se sont accrédités dans le domaine
arabo-islamique — folklore, voyage ou l i t t é r a t u r e écrite — reste malheu-
reusement sans réponse : les pertes sont décidément trop fortes, qui affec-
t e n t à la fois une grande partie des traductions du grec, t a n t de t e x t e s
m a j e u r s de la littérature arabe p e n d a n t les années décisives 750-900 et
enfin les thèmes populaires privés d'une tradition d'enregistrement systé-
matique p a r écrit.
Le problème se complique du fait que, comme nous l'avons vu, les spécia-
listes de la littérature administrative ne sont, au niveau de l'expression
littéraire, rien moins que techniciens et que, loin de fermer leurs œuvres
a u x thèmes de l'adab, ils sont eux-mêmes les t r a n s m e t t e u r s de cette culture

1. Le thème, né d'interférence? biblico-islamiques (Coran, XII, 54 sq.) et populaires,


se trouve chez Ibn Rusteh (p. 116) ; MuqaddasI, qui le traite de façon allusive, le rat-
tache expressément en revanche à celui du harâj (trad., § 110). Ibn al-Faqïh (p. 68),
pour son compte, déclare que le coût de la démolition des monuments ne serait pas équi-
libré par le har⧠de la terre entière.
2. On en a vu plus haut, p. 100, note 6, un exemple à propos de Qudâma.
3. La présence de l'Odyssée dans les Mille et une Nuits, et notamment des thèmes de
Circé et de Polyphème, a été étudiée par G. von Grilnebaum (Islam médiéval, p. 321 sq.).
A noter que Grilnebaum souligne qu'il s'agit d'emprunts effectués « au plus tard en
900 environ après J.-C. » (p. 325). Dans d'autres cas, le problème des origines participe
lui aussi de l'obscurité de la transmission : dans quelle mesure l'histoire d'Irâbt, au
livre de Kalila et Dimna, d'origine si visiblement orientale, ne ressortit-elle pas aussi au
thème d'Alceste ?

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106 Géographie humaine du monde musulman

qui paraît si éloignée des exigences concrètes de leurs fonctions. Mais, qu'ils
soient nés de la mode ou du métier, les thèmes de la géographie adminis-
trative doivent sans aucun doute au moins une chose à Ibn Hurdâdbeh et
à ses successeurs : c'est d'avoir connu, à côté de leur forme légendaire — et
ceci jusque dans les propres œuvres de la géographie administrative —, une
expression concrète et chiffrée. A partir des premières années du i v e / x e
siècle, un choix est posé, dont nous pourrons cette fois étudier historique-
ment les conséquences : ou bien, comme on l'a dit, poursuivant sur la voie
du concret, les thèmes de la géographie administrative se développeront
dans les masâlik wa l-mamâlik, ou bien ils seront pris en charge par l'adab,
qui va, à leur propos, faire une fois de plus la preuve de sa puissance assi-
milatrice : car nous les y trouverons non seulement sous leur forme légen-
daire — celle-là même dont ils procèdent peut-être, en dernière analyse —,
mais aussi sous l'aspect empirique qu'ils tiennent de la géographie admi-
nistrative : je dis bien aspect, car l'adab n'est, ici encore, qu'un revêtement
plaqué sur le réel. Il prête, dans le cas présent, au donné qu'il enregistre
une apparence contradictoirement concrète et inerte puisqu'il se contente,
en tant que procédé d'enregistrement, de fixer telles quelles, en l'état où il
les trouve, les notions qu'il s'approprie : systématisation, on le voit, où le
chiffre quitte la réalité mouvante du signe pour devenir simple objet de
vitrine. 1

1. Chez Ibn a l - F a q ï h :
a) Le chiffre est t r a i t é sur le m ê m e plan que les a u t r e s t h è m e s à'adab et son a p p a r i -
tion participe de la p r é s e n t a t i o n pointilliste de ce genre d'oeuvres : donnons-en, e n t r e
t a n t d ' a u t r e s , d e u x exemples : p o u r l ' Ë g y p t e , le t h è m e d u barâg i n t e r v i e n t (p. 76)
après celui des curiosités du pays, pour H i m ç (p. 109-110) e n t r e celui des p a r a d i s t e r -
restres et une légende relative à P a l m y r e .
b) S u r t o u t , le chiffre échappe désormais, comme t h è m e A'adab, à l ' e n q u ê t e . Même
conçu c o m m e fin en soi, il p o u r r a i t faire q u e l'intérêt q u i s'y a t t a c h e s ' a c c o m m o d â t des
révisions q u e l'histoire r e n d indispensables. Mais tel n ' e s t p a s le cas : la codification p a r
Vadab revient à reproduire, à diverses époques, le m ê m e chiffre i n c h a n g é , c o m m e u n
s t é r é o t y p e : les s o m m e s avancées p a r I b n al-Faqïh (vers 290/903) p o u r le barâg de
différents pays s o n t les mêmes que chez I b n H u r d â d b e h , d o n t le t e x t e (sans n u l doute
celui de la première version, vers 231 /846 : cf. supra, p. 90) est copié à la l e t t r e ; le
c h i f f r e demeure d o n c inchangé sur une période de plus de c i n q u a n t e a n s : cf., p o u r
l ' É g y p t e , r e s p e c t i v e m e n t Ibn H u r d â d b e h , p. 84, et I b n al-Faqïh, p. 76 ; p o u r la Pales-
tine, p. 79 et 103 ; p o u r H i m s , p. 76 et 110 ; p o u r le D i y â r R a b i ' a , p. 95 et 133 ; p o u r
I s p a h a n , p. 20 et 263 ; pour l ' À d a r b a y | â n , p. 121 et 286 ; p o u r le H u r â s â n , p . 39 e t
328 (avec f a u t e d u copiste : cf. la note k). Comparer au contraire avec l ' i n f o r m a t i o n
originale et sérieuse de Y a ' q û b ï , fondée sur des pièces officielles (Buldân, p . 325) :
I s p a h a n , p. 275 ; H u r â s â n , p. 308 ; Himç, p. 325 ; P a l e s t i n e , p. 329.
c) Un a u t r e registre prévu pour le t r a i t e m e n t du chiffre est l'exagération s y s t é m a t i -
q u e , sur laquelle n o u s aurons l'occasion de revenir : les 40 000 bains et 1 200 églises d e
la description de R o m e chez Ibn H u r d â d b e h (p. 113-115) p a s s e n t à 600 000 e t 24 000
chez Ibn a l - F a q ï h (p. 149-150), d o n t le t e x t e s'inspire p a r ailleurs de t r è s près d e celui-
d'Ibn Hurdâdbeh.
d) E n f i n , la dévalorisation du concret provient de la référence c o n s t a n t e que le

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Les préoccupations techniques 107

Survivance de la géographie administrative et de la sûrat al-ard

La géographie administrative, après Qudâma, est donc appelée à trouver


dans l'adab des survivances littéraires et dans les masâlik wa l-mamâlik sa
survivance véritable : le premier est là pour accroître son domaine et les
seconds pour assurer une relève. Comme le même schéma peut s'appliquer
à la sûra après Balhï on est en droit d'estimer qu'à partir des années 950,
l'évolution des thèmes conduit à confier à ces deux genres fondamentaux
les destinées de la géographie arabe : et c'est bien à travers eux en effet
qu'on pourra prendre conscience des deux formes essentielles de la
géographie humaine d'alors, jusqu'au milieu du xi e siècle. Mais une
remarque s'impose, qui tient aux caractères résolument inverses que
les masâlik wa l-mamâlik et l'adab revêtent dans les deux ordres clas-
siques de la synchronie et de la diachronie. Les premiers sont parfai-
tement délimités et analysables, comme genre littéraire, dans la seconde
moitié du x e s i è c l e m a i s précisément, en tant que tel, ils ne re-
présentent qu'une étape de l'évolution d'ensemble de la géographie,
un moment dialectique qui se prépare, se réalise et meurt. L'adab au
contraire, pris à une époque donnée, n'est réductible ni à un genre, ni
même à un critère purement littéraire, puisqu'il représente, en dernière
analyse, un ensemble d'attitudes et de formes qui intéressent tout le corps
social 3 ; mais précisément, sa place au sein des structures mêmes de la
société, la puissance de ses mécanismes et l'ancienneté de ses origines font
que son histoire s'incorpore pratiquement à celle de ladite société et de la
littérature qui en est l'expression. Cette pérennité de l'adab, qui préexiste
et survit à la géographie, explique qu'il ait pu intégrer, au fur et à mesure
de leur apparition, les divers thèmes de cette discipline 4 et nous indique

lecteur opère inconsciemment entre ce donné, qui reste marginal, et les thèmes qui lui
correspondent dans l'ordre du traditionnel et du légendaire : les clichés des curiosités
locales, les listes de spécialités, les tableaux comparatifs de l'agrément et des richesses
des diverses contrées, etc., écrasent sous leur poids les estimations chiffrées du fcarâg.
Des remarques du même ordre peuvent être faites pour les itinéraires (par exemple
p. 133 [1. 14-15], 303, 305), qui ne sauraient donner une évocation concrète de pays pris
surtout comme prétexte à des récits merveilleux, ou encore pour les places-frontières
(p. 111), dont le souvenir s'efface presque entièrement au profit de la curiosité portée à
l'étranger (thème du Rûm, p. 136-151).
1. Dont Yadab prend en charge les thèmes (dimensions et figure de la terre, mers,
climats, etc.), tandis que les masâlik wa l-mamâlik en recueillent et développent l'esprit
(connaissance concrète de la terre).
2. Sur les épigones que sont Bakrî et Idrîsï, cf. infra, note 4.
3. On renverra, sur se point, globalement, au chap. II et aux références qui y sont
données.
4. E t notamment, quand leur tour viendra, ceux des masâlik wa l-mamâlik : lorsque
Bakrî ou Idrîsï reprennent, pour les pays d'Orient, les données de Muqaddasï ou d'Ibn
Hawqal, que font-ils d'autre que traiter celles-ci comme des thèmes désormais classiques,

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108 Géographie humaine du monde musulman

clairement que nous ne saurions faire de différence, pour notre étude, entre
les ouvrages présentés comme géographiques et ceux qui ne s'annoncent
pas comme tels, mais où, pourtant, la géographie se cache.
Le cas des masâlik wa l-mamâlik étant clair, comment classer les œuvres
traitant la géographie sous la forme de l'adab ? Ici encore, le seul critère
valable réside dans le propos des auteurs et dans la distance éventuelle
existant entre ce propos et l'œuvre telle que nous la connaissons. On dis-
tinguera donc trois manières de ce qu'on pourrait appeler l'adab géogra-
phique : dans un premier groupe d'œuvres, le propos est encyclopédique et
la géographie présentée tout naturellement avec les autres composantes du
savoir ; ailleurs, le propos est spécialisé, mais dans un ordre autre que celui
de la géographie, l'histoire par exemple, et la géographie intervient alors
comme complément ou digression; enfin, la géographie peut faire l'objet
même du livre, dans les intentions comme dans les faits. La classification,
qui définit ainsi les trois chapitres futurs de notre recherche sur l'adab
géographique, illustre les difficultés d'une définition univoque du terme,
puisque l'adab intervient successivement comme principe de connaissance
(volonté d'exhaustivité ou d'éclectisme), comme motivation inconsciente
(goût du détail curieux ou de l'accessoire), comme méthode enfin, par
l'application systématique de certains procédés à un propos géographique.
C'est évidemment sous ce dernier aspect, illustré par le Livre des pays
( Kitâb al-buldân), d'Ibn al-Faqïh, qu'on a le plus de chances de pénétrer,
au-delà des mécanismes de l'adab, le sens d'une géographie interprétée
de la sorte et de découvrir en quelle mesure — très large, comme nous le
verrons, mais selon d'autres critères que les nôtres — elle est géographie
humaine.
Toutefois, avant d'ouvrir les enquêtes suggérées, il nous faudra encore
ajouter, à la panoplie de ce qui constituera l'adab géographique, deux sortes
de connaissances : l'une, technique et qui, comme telle, trouve place en ce
chapitre, intéresse les prix des denrées, l'autre, infiniment plus importante
quant au volume des œuvres, vient des professionnels du voyage, auxquels
sera consacré le chapitre suivant.

Les catalogues de prix et de denrées

Littérature technique ou littérature tout court ? La même question se


repose à propos des thèmes commerciaux : comme tant d'autres, c'est dans
des textes qui les débordent qu'ils semblent d'abord trouver place. Aux
alentours des années 800, donc avant même le grand mouvement scientifi-

à volonté utilisables et ayant reçu l'estampille de l'adab ? Et que dire de l'exploitation


de ces mêmes données dans des ouvrages à prétention encyclopédique, comme ceux
de Yâqût ou de 'Umarî ?

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Les préoccupations techniques 109

que de l'époque d'al-Ma'mün, le Juif Má §â' Allah (770-820) 1 écrit un


Livre des prix (Kitab al-as'âr), où il nous livre une théorie strictement
astrologique de leurs mécanismes : comme la marée, les vents ou les socié-
tés humaines s , les mouvements des prix sont directement liés à la conjonc-
tion ou à la position des astres. Le traité est conçu comme une œuvre scien-
tifique, suite de théorèmes 3 où les termes ont nom Vénus, Soleil ou Jupiter.
Gardons-nous de juger de l'œuvre à ce travesti, et référons-la plutôt à la
tradition musulmane. Celle-ci, confrontée au milieu mercantile dans lequel
elle est née, a toujours considéré la réussite commerciale comme le produit
de la seule action de Dieu, et le gain comme exigeant, de la part de son
bénéficiaire, l'attitude d'un croyant : sur le plan moral, la réserve, toujours
de mise devant le bonheur, se traduira ici par le contentement d'un profit
équitable ou d'un juste p r i x ; sur le plan intellectuel, puisqu'il s'agit de
décret divin, on l'acceptera comme tel sans chercher à en percer les mystè-
res : péché grave, affirme l'orthodoxie arabo-musulmane, que de toucher
aux mécanismes des prix, qui sont « dans la main de Dieu». 4 C'est précisé-
ment contre des impératifs de ce genre que se dressent, ici comme en t a n t
d'autres domaines de la connaissance profane, ceux-qui, étrangers d'origine
et nourris de traditions extérieures — hindoues, persanes ou grecques —
entendent explorer scientifiquement les phénomènes.
E t Gâhiz ? Il déclare, dans le Kitâb al-amsâr : « La pauvreté tient, entre
autres raisons, à la durée de la résidence, tout comme la richesse est liée au
mouvement». 5 E t plus loin, avec l'appui de citations coraniques : « Dieu,
cela est clair, n'a jamais imposé aux hommes, comme une clause impérative
et absolue, de s'attacher à un pays. Il ne leur a jamais mesuré la satisfac-
tion de leurs besoins en l'enfermant dans les limites de leur pays ». 6 Nous
retrouvons là les constantes gâhiziennes : dans le respect intégral, mais
éclairé, de l'Islam, Gàhiz se fait l'avocat de la découverte. A mi-chemin
de la tradition et du modernisme, il reste en deçà des explorations hasar-
deuses d'un Ma sa' Allah, mais maintient au commerce et au voyage,
sources de connaissance, tous leurs droits : réaction anti-iranienne, ici

1. Sur cet auteur, dont le nom d'origine était peut-être Joël ou Joab, cf. Stein-
schneider, op. cit., p. 15-23.
2. Le manuscrit (cf. bibl.) élargit sur la lin (fol. 229 b-230 a) son optique à quelques
données classiques plus générales ; le Kitdb al-as'dr fait d'ailleurs suite, dans le manuscrit,
à une série d'œuvres d'un autre astrologue, Abü Ma'Sar ; l'ensemble du document pré-
sente une grande unité, puisqu'il s'ouvre sur une dissertation astronomique (zi/j) et
s'achève sur un exposé (maqâla) de Hunayn b. Isljâq et diverses tables.
3. Enoncés de situations données (itfâ kâna..., in kâna...) et des mouvements de
prix correspondants.
4. Cf. Abü Yüsuf Ya'qüb, op. cit., trad. Fagnan, p. 75-76, et A. J. Wensinck, Hand-
book of early Muhammadan tradition, Leyde, 1960, p. 30-33.
5. Op. cit., p. 171.
6. Ibid., p. 173.

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110 Géographie humaine du monde musulman

encore, dirigée contre une éthique qui déconsidère le marchand au profit


du fonctionnaire. 1 Surtout, à travers ce modèle, le commerce et le voyage
s'accréditent en tant que thèmes littéraires : la voie s'ouvre, comme pour
d'autres sujets, et aux enquêtes techniques et aux développements de
l'adab.
Des premières, nous avons un document remarquable, unique, à ma
connaissance, pour l'époque : le Kilâb al-tabassur bi t-iigâra (De la clair-
voyance en matière commerciale). Si l'attribution à Gâhiz est très improbable,
la date en paraît plus sûre : étant donné les produits et les provenances
mentionnés, l'ouvrage remonte sans doute à l'apogée du mouvement com-
mercial en Irak, soit aux années 850-900. 2 Les thèmes traités sont de deux
ordres : l'essentiel du document consiste en des listes techniques de denrées,
avec indication des pays producteurs, des variétés et, accessoirement, des
prix. L'intérêt qui s'y manifeste est le même que celui qu'on retrouve, sous
une forme plus discontinue, mais tout aussi systématique, dans les œuvres
de la géographie administrative 3, et peut-être, après tout, le destinataire
du Kitâb at-tabassur était-il encore un de ces fonctionnaires, soucieux
d'obtenir d'un expert 4 un catalogue fondamental du commerce. Plus
intéressants, toutefois, sont les rapports de cette œuvre avec les thèmes de
l'adab : assez rigoureusement construite, elle s'ouvre et se referme sur deux
passages où se reconnaissent l'inspiration et les techniques de l'éthique
iranienne » ; en outre, certains développements touchant des variétés remar-
quables ou des classifications traditionnelles de denrées sont promis, en
t a n t que genre littéraire, à une grande fortune 6 : je veux parler d'abord
de la distinction entre les divers produits, qui s'opère presque toujours
en termes de valeur 7 et s'intègre par là au genre de la muqâbala (comparai-

1. Dans la Risâla fi madh at-lugtjâr (De l'éloge des marchands) (éd. H. Sandubï,
Ihdà 'aSrata risâla, Le Caire, 1324/1906), p. 156-158 ; cette position confirme ce qui a été
dit supra, p. 61, sur Gâhiz et les kuttâb. L'éloge des marchands se nuance d'ailleurs de
réserves : le Kitâb al-amsâr parle de leur avarice (p. 176, 185), et les Hayawân des exa-
gérations qui émaillent leurs récits de navigation (op. cit., t. VI, p. 19 ; idée reprise par
Qudâraa à propos des informateurs des géographes grecs : Harâg, M 48).
2. Cf. Sauvaget, Relation, p. X X X V I I , et Historiens, p. 7, et infra, p. 114, note 5.
3. Cf. par exemple les longs passages consacrés par Ya'qûbï aux différentes variétés
de parfums ( B u l d â n , p. 364-370; cf. Tabassur, p. 157) et, surtout, la généralisation
du procédé, inauguré avec Ibn IJurdâdbeh, qui consiste à signaler, à l'occasion de la
citation d'un pays ou d'une ville, les productions locales : Buldân, passim. Cf. également
infra, p. 111, note 5.
4. Hakim : cf. Pellat, introd. au Tabassur, p. 154.
5. Cf., aux p. 154-155 et 161, les références non arabes et les techniques du style :
enchaînements, parallélismes, dissociations et classifications.
6. On reposera ici encore, comme plus haut à propos d'autres thèmes (p. 104-105
et sans pouvoir davantage la résoudre, la question de l'origine elle-même : littérature
administrative ou adab 1
7. Cf. Tabassur, p. 156-158.

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Les préoccupations techniques 111

son ou antithèse), dont on a vu plus h a u t l'importance 1 : les étoffes d e


Merv, le musc du Tibet et la pomme du Liban 2 composent ainsi, avec u n e
m u l t i t u d e d'échantillons inventoriés et classés, une sorte d'exposition
universelle où tous les pays du monde, devant des étalages inchangés,
transporteraient l ' h a b i t u d e de leurs classiques joutes oratoires. En m ê m e
temps, pour un m ê m e produit cette fois, la distinction entre les espèces, q u i
sera reprise, elle aussi, par les géographes 3, va connaître, à la faveur d e s
synthèses de l'adab, de nouveaux développements p a r l'appoint de la
philologie : le cas est typique chez Ibn al-Faqîh, lequel juxtapose un sys-
tème d'appellations géographiques, lorsqu'il s'agit des territoires conquis
ou étrangers, à un système traditionnel de distinctions essentiellement
lexicographiques, q u a n d il traite du domaine de l ' A r a b i e . 4
On abrégera les conclusions auxquelles nous amène l'exposé des t h è m e s
précédents, puisqu'aussi bien elles rejoignent celles qui ont été portées
plus h a u t à propos de la géographie administrative et de l'adab. Ici encore,
l'adab intègre des données techniques, soit en les figeant telles quelles,
soit en les coulant dans ses propres moules ; la littérature administrative,
de son côté, naturellement réceptive a u x thèmes économiques, t a n t ô t
les emprunte dans les termes où l'adab les a fixés, t a n t ô t y voit, n o t a m m e n t
avec Ya'qûbï, un nouveau champ ouvert à la curiosité du géographe, n o n
plus l'exposé théorique de quelques sujets privilégiés, mais l'investigation
systématique, à l'occasion des pays étudiés, d ' u n aspect de l'activité des
hommes. En faisant du thème économique, de fin en so ; qu'il é t a i t s , un
élément, parmi d'autres, de la connaissance concrète du monde, Y a ' q û b ï
confirme son rôle de pionnier par r a p p o r t au genre f u t u r des masâlik wa
l-mamâlik.

1. Supra, chap. II, p. 54, note 1, 55, note 2.


2. Cf. Ya'qûbï, p. 279, 365 (sur cette dernière page, cf. infra, note 5) ; Ibn al-Faqîh,
p. 254, 255, 117 : il faudrait citer encore les dattes deBaçra, les peries du golfe Persique,
les sabres du Yémen, les raisins secs de Tâ'if, les rubis de Ceylan, etc.
3. Cf. Ya'qûbï, p. 279 (vêtements dits ¡¡urâsânl-s), 368 (dénominations de diverses
variétés d'aloès), 321, 331 (tapis d'Arménie), etc. ; Muqaddasï, trad., § 16 (sur diverses
appellations de fruits), etc.
4. Cf. Buldân, p. 36, 1. 8-10 (cornaline et onyx) et 29-30 (dattes de la Yamâma).
5. E t qu'il reste aussi parfois, chez Ya'qûbï lui-même, parallèlement à sa forme con-
crète : je veux parler ici des dernières pages du Kitâb al-buldân (p. 361-373), où se
trouvent consignées des données traditionnelles sur le musc, l'ambre, l'aloés, etc.
On peut évidemment poser le problème de l'authenticité de ces pages, puisqu'il s'agit
là de citations de Ya'qûbï par des auteurs postérieurs, et se demander si le but re-
cherché par ceux-ci n'est pas précisément de reprendre, sous l'autorité de Ya'qûbï,
des thèmes traditionnels, accrédités par l'adab et qui restent très éloignés du reste de
l'œuvre de Ya'qûbï et de l'esprit réaliste qui l'anime. Mais, en tout état de cause, cet
adab « économique » se trouve aussi, en quantité bien moindre il est vrai, dans des
zones plus sûres de l'ouvrage : cf. p. 279 (citée supra, note 3), 277 (tapis du Tabaristân),
338 (tissus de Tinnïs et de Damiette), etc.

A n d r é MIQUEL. 11

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112 Géographie humaine du monde musulman

Reste à étudier maintenant une dernière composante de la connaissance


géographique, celle du voyage, commercial ou autre, et à préciser la part
qu'elle joue dans l'élaboration des différents thèmes de la géographie
humaine d'alors sous ses deux formes essentielles : les masâlik et la géo-
graphie de l'adab.

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CHAPITRE IV

Les gens du voyage


C'est une belle chose, mon ami, que les
voyages ; mais il faut avoir perdu son père,
sa mère, ses enfants, ses amis, ou n'en avoir
jamais eu, pour errer, par état, sur la surface
du globe.

(Diderot, Salon de 1767)

Les vocations

Son septième et dernier voyage, le plus beau des voyages de Sindbad le


marin, c'est vers le ciel qu'il l'entreprend : sur les ailes des hommes-
oiseaux, il découvre le monde, non plus celui que ses pas ont à peine
effleuré : le monde immédiatement total. Mais la vieille tentation promé-
théenne, le cri poussé, dans les hautes sphères, avec les anges ses égaux,
Sindbad les paie, lui aussi, de l'échec : « Tu ne tenteras pas le Seigneur
ton Dieu » ; car l'homme-oiseau, c'est Satan, et le retour sur terre, le seul
bonheur possible auprès d'une épouse très sage, ne se conquièrent décidé-

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114 Géographie humaine du monde musulman

ment qu'au prix du savoir. 1 La ville lointaine, la Rome des merveilles,


n'est pas mieux partagée, et toutes les beautés, toute la science du monde
y sont la négation de la seule beauté, du seul savoir : n'était le bruit du
peuple de Rome, écrit Ibn al-Faqïh, on entendrait les chœurs des anges
et, à l'horizon, la rumeur du soleil qui se lève ou décline. a
E t pourtant, l'existence du voyage n'est pas moins réelle que son échec,
le thème du dépaysement (igtirâb), cher, nous l'avons vu, à Gâljiz 3,
résiste d'autant plus qu'il est couplé, dans la conscience populaire, avec
son contraire, l'attachement au pays natal (al-hanïn ilà l-watan).4 C'est
que l'on reconnaît au voyage tout ensemble une nécessité et une dignité.
Nécessaire, il l'est, bien évidemment, eu égard aux biens de ce monde
puisqu'il permet la fortune rapide, la spéculation ; le palais de Sindbad
est avant tout la victoire de l'esprit d'entreprise, et les conclusions du
septième voyage, si elles reprennent le ton des anciennes maximes à la
manière d'Ibn al-Muqaffa', les corrigent toutefois dans l'optique mercan-
tile des années 800-900. 5 Mais il n'est pas de profit que matériel : un
savoir et une éthique se cachent derrière le vagabondage. Sindbad enrichi
s'entend dire 6 par son homonyme malheureux, le portefaix : « Tu as
voulu apprendre, pour avoir souffert, ce qu'est le bonheur, pour avoir
lutté, ce qu'est le repos. Tu es homme véritablement ! » E t Ibn al-Faqïh,
ramassant tous ces thèmes : « Que l'exil (gurba) ne vous effraie pas, s'il
s'accompagne des moyens de vivre, que la séparation ne vous afflige pas,
si elle vous fait rencontrer l'aisance, car la pauvreté est plus effrayante
que l'exil et la compagnie de la richesse plus douce que celle du pays natal...
La pauvreté au pays natal est comme un exil, la fortune dans l'exil, comme
un pays natal. » E t de conclure : « Allez donc au loin chercher votre

1. Mille et une Nuits, Le Caire, 1957, vol. 2, p. 119-144. Sur ce chapitre, cf. Kratch-
k o v s k y , p. 129 sq. (132 sq.), 184 sq. (186 sq).
2. Nous ramassons en une seule deux citations ( B u l d â n , p. 149, 1. 11-17) où les
thèmes interfèrent.
3. Supra, p. 109.
4. Lui aussi traité par Gâhi?, notamment dans la Risâla qui porte ce titre (cf. Pellat,
Inventaire, n° 53).
5. Op. cit., p. 146. On peut considérer en effet, avec Heyd, op. cit., p. 31-32, et
Ferrand, Voyages, p. 75 sq., que les troubles intervenant en Chine à partir de 875
ap. J.-C. et l'anarchie générale qu'ils entraînent marquent la fin des grands échanges
avec la Chine, la presqu'île de Malacca devenant, de simple étape sur la route maritime
chinoise, terminus des navigations chinoise et arabe. Le mouvement, ainsi freiné, se
ralentit encore au x e siècle, par suite de « l'anarchie prolongée» (du monde musulman
cette fois) et « de la misère générale qu'elle provoqua » : cf. Sauvaget, Relation,
p. X X X V I I (cf. également Mas'ûdï, Prairies, § 329, 336).
L'histoire de Sindbad, à quelque époque qu'elle ait été enregistrée par écrit, remonte,
à l'évidence, à la grande période commerciale du ix" siècle (cf. E. Littmann, • Alf
layla wa l a y l a d a n s El [2], t. I, p. 372 [2], 374 [2]).
6. Op. cit., p. 146.

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Les gens du voyage 115

subsistance : à défaut de grande fortune, vous y ferez provision d'es-


prit ». 1
Si « les tropiques sont moins exotiques que démodés », si le voyage,
comme l'écrit Cl. Lévi-Strauss, se présente comme un triple déplacement
« dans le temps, dans l'espace et dans la hiérarchie sociale » 3 , comment
les voyageurs arabes des ix e et x e siècles se situent-ils p a r r a p p o r t à ce
dépaysement ? La réponse est n e t t e : leurs périples satisfont aux trois
exigences formulées, car ils s'opèrent sur des terres extérieures à l'Islam
et, p a r t a n t , sur des sociétés et des styles de vie venus d'autres âges. Non
que les déplacements soient inexistants dans le monde musulman, l'évi-
dence dit le contraire. Mais la littérature, sédentaire, est u n e chose, et
le voyage en est une a u t r e : leur réunion en une description concrète et
personnelle du domaine islamique, la formulation définitive, par écrit,
du voyage chez soi en t a n t que thème littéraire, n ' a p p a r a î t r o n t guère,
on l'a vu — l'exception de Y a ' q u b l mise à p a r t — q u ' a v e c Istahrî e t
les masâlik wa l-mamâlik, soit vers le milieu du i v e / x e siècle. A cette époque,
bien des témoignages écrits sur le monde étranger à l'Islam a u r o n t déjà
été produits, un peu comme si le sentiment d'une unité intérieure indi-
visible a v a i t reporté aux frontières le souci de la curiosité, l'Islam m e t t a n t
trois cents ans, du milieu du v n e siècle à celui du x e , pour trouver en
lui-même, sous l'unité du message, la diversité de l'humain.
On peut, avec Ibn R u s t e h 3, répartir en q u a t r e groupes ceux qui sont
appelés, sous des titres divers, au voyage : au premier rang, les marins
et commerçants, particulièrement nombreux et actifs, puis les ambassa-
deurs et courriers, personnages officiellement chargés d'enquêter en pays
étranger ou d'y porter le message de la vraie foi, ensuite les pèlerins et
missionnaires, qui constituent un groupe par bien des côtés marginal,
enfin, comme dit Ibn R u s t e h , «les autres», c'est-à-dire t o u s ceux qui
voyagent sans d'autre motif que l'occasion ou le plaisir personnel. Pareil
classement est évidemment schématique : il sépare ce qui parfois interfère,
par exemple le commerce et la mission de renseignements, ou la curiosité
personnelle et l'ambassade ; inversement, il ne fait aucune place à la caté-
gorie des compilateurs qui, « douillettement installés » *, ne voyagent q u e
dans le t e x t e des autres. E n f i n , il se substitue peut-être arbitrairement à
un classement t o u t aussi justifié, qui regrouperait les œuvres par régions
traitées, soit : Extrême-Orient (route maritime de l ' I n d e et de la Chine),
Russie du Sud et Asie centrale (Turcs, Hazars, Russes, Bulgares), E m p i r e
byzantin (Rum) et Europe, enfin régions méridionales (Nubie et rivages
africains de l'océan Indien). Tel quel, p o u r t a n t , le classement adopté a

1. Op. cit., p. 48, 49.


2. Tristes tropiques, Paris, 1962, p. 68, 70.
3. Trad., p. 176, 1. 11-13.
4. MuqaddasI, trad., § 87.

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116 Géographie humaine du monde musulman

le mérite de mettre en relief certaines optiques fondamentales du voyage,


tout en recoupant, pour les plus importantes d'entre elles, la répartiton
en zones géographiques : si, dans les récits qui nous sont parvenus, le
commerce est surtout affaire de vent d'est, accessoirement du sud, la
politique, en revanche, sous la forme de l'ambassade, de l'espionnage ou
de la guerre, regarde en priorité les régions septentrionales, depuis le
Turkestan jusqu'à l'Europe méditerranéenne. Or, c'est précisément en
gardant présente à l'esprit une relation mutuelle entre les deux termes
envisagés qu'on pourra, dans chaque cas, apprécier, à travers un genre
littéraire donné —• récits de marins ou rapports d'ambassadeurs — et
par référence à un même cadre géographique, l'évolution des mentalités,
les changements qui interviennent dans les rapports de l'auteur à son
sujet, les parts respectives du réalisme et de la légende, telles qu'elles
peuvent apparaître dans une étude globale où les compilateurs retrouvent
cette fois tout naturellement leur place.

Le commerce et les routes maritimes de l'océan Indien : la Relation de la


Chine et de l'Inde

On sait l'importance que revêt, au ix e siècle, le commerce maritime avec


l'Inde, la Chine et l'Afrique orientale. 1 De ces commerçants, marins et
patrons de navires (nâhudâ-s), la littérature arabe a conservé le souvenir et,
parfois, les noms. 2 Un des témoignages les plus anciens et les plus remar-
quables des récits rapportés par ces voyageurs est l'anonyme Relation
de la Chine et de l'Inde (Ahbâr as-Sïn wa l-Hind), rédigée en 237/851. 8
En sa forme, elle n'est guère originale : elle représente simplement l'appli-
cation, à un sujet alors dans toute sa fraîcheur, de la technique éprouvée
des ahbâr (traditions profanes). Suite de récits discontinus et fragmentaires,

1. Cf. supra, p. 114, note 5 et Heyd, op. cit. ; compléter la bibliographie avec Sauvaget-
Cahen, Introduction, p. 98-99.
2. Cf. Ibn Rusteh, p. 132-134 (citant un Abu 'Abd Allah Muhammad b. Ishàq ;
compte tenu de la durée du séjour chez le souverain khmer, il s'agit bien, comme le
note Sauvaget, d'un commerçant : cf. Relation, p. X X X I I I , note 2) ; Mas'udî, Prairies,
§ 246 (pour l'Afrique ; orthographe nâhûia) ; Merveilles de l'Inde, passim ; MuqaddasI,
trad., § 28.
A la même époque est née la littérature technique maritime (cartes et portulans),
qui devait s'épanouir aux i x e / x v e - x e / x v i e siècles, n o t a m m e n t avec Ibn Mâgid, le
pilote de Vasco de Gama. Malheureusement, ces premières œuvres ont disparu et
nous ne conservons que le souvenir de leurs auteurs : Muhammad b. Sâdân, Sahl b.
Abân, Layt b. Kahlàn (fin du m e / i x e siècle) et, plus tard, HawâSïr b. Yûsuf al-Arikï
(vers 400/1009) : cf. Maqbul Ahmad, dans El (2), t. II, p. 597 (2), 600 (2) ; Krat-
chkovsky, p. 243 (237).
3. Nous sommes largement redevable, pour les observations qui suivent, à l'intro-
duction de Sauvaget (p. X V - X L I ) , à laquelle nous renvoyons globalement, afin de ne pas
alourdir l'annotation, en nous contentant des quelques références jugées indispensables.

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Les gens du voyage 117

dont le seul lien, extérieur à l'œuvre, est précisément la référence géo-


graphique à l'Extrême-Orient, elle ne met d'autre acte en jeu, sur le plan
littéraire, que celui du simple enregistrement par écrit de récits oraux,
qu'elle transcrit dans le jaillissement spontané de la parole. Il manque,
certes, à ce « recueil de matériaux bruts » la mention, noir sur blanc, des
noms des informateurs 2 , mais l'absence de cette formulation ne change
rien à l'esprit ni aux méthodes.
Cette discontinuité, de principe et d'effet, explique deux aspects appa-
remment 8 contradictoires de l'ouvrage. D'une part, les échantillons d'in-
formation qu'il offre sont destinés, en vertu de leur anonymat, de leurs
dimensions et, bien entendu, de leur agrément, à devenir la proie des
compilateurs de Yadab ; ici encore, cette Relation, largement pillée ne
fait que participer de la destinée commune des atbâr, dont une anecdote
célèbre nous montre quel rôle ils jouaient, avec les contes et les fables,
dans cet adab récréatif et composite qui faisait la joie des classes culti-
vées. ' Mais que les données de cette œuvre soient passées, plus tard, dans
l'adab, ne signifie pas que l'œuvre soit adab elle-même. Et sans doute en
effet avons-nous trop tendance à la juger dans la diachronie : alors, certes,
elle n'est guère séparable de son destin propre, qui est, dès sa naissance,
l'éparpillement de ses thèmes dans l'adab, ni de sa postérité : car, ainsi
qu'on le verra, les œuvres directement inspirées de cette tradition — Sup-

1. Sauvaget, op. cit., p. X X .


2. Ce procédé n'interviendra que plus tard, notamment dans les Merveilles de /' Inde,
lorsque la jurisprudence et l'histoire en auront définitivement accrédité l'usage :
cf. Sauvaget, p. X X I X - X X X .
3. L'adverbe se trouve chez Sauvaget, p. X X I I I .
4. Aux auteurs cités par Sauvaget, p. X X I I I - X X I X , il convient d'ajouter cer-
taines préoccupations communes à la Relation et aux Hayawân de ûâhi? (exem-
ple : les poissons se mangent les uns les autres [as-samaku kulluhu ya'kulu
ba'duhu ba dan] : Relation, § 3 i. f . ; texte quasi identique dans Hayawân, t. III, p. 265 ;
t . IV, p. 171 ; t. V, p. 321 ; de même, attention portée à la taille de la baleine [20 ou
50 coudées] : Relation, § 2 ; Hayawân, t. V, p. 362). Mais ces rapprochements sont
sans doute dus, en dernière analyse, à une communauté de sources : les récits de marins,
d ' a u t a n t plus que les deux exemples cités sont à l'évidence des stéréotypes.
5. L'anecdote, rapportée par l'historien Çûlî (références dans Relation, p. X X X ,
note 2), est relative à ar-Hâdï, héritier désigné du califat. Furieux qu'on ait saisi ses
livres, celui-ci apostrophe ses adversaires en ces termes : « Ce ne sont pas de ces livres
que vous-mêmes prisez t a n t , comme les Merveilles de la mer, l'Histoire de Sindbad et
le Chat et le rat (trad. Sauvaget). Ahmad Amïn, qui rapporte lui aussi le fait (?uhr,
t. I, p. 27-28), souligne qu'en arrachant au prince ses livres de droit, de religion, de
philologie et d'histoire, et en cherchant à le cantonner dans des amusettes, les prétoriens
turcs poursuivaient leur politique méthodique de mise en tutelle du califat.
Sur les Merveilles de la mer, ouvrage perdu, cf. Sauvaget, p. X X X , § 3. Le Chat et le rat
est une fable du Livre de Kalila et Dimna (trad. A. Miquel, Paris, 1957, p. 229-235).
Sur d'autres titres de « merveilles» (de la terre et de la mer), c f . Fihrist, p. 308.

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118 Géographie humaine du monde musulman

plément à la Relation et Merveilles de l'Inde1 — voient le jour environ


cinquante et cent ans après la Relation, a u t r e m e n t dit dans un climat
littéraire définitivement envahi par l'adab, d o n t on p o u r r a ainsi mesurer
les influences sur une l i t t é r a t u r e de la mer. Mais, en 237/851, ces influences
n ' o n t pas encore joué : ce qu'une synchronie rigoureuse nous montre,
c'est une œ u v r e spontanée, aux thèmes d ' u n e incomparable fraîcheur,
un ensemble qui, soit en raison de sa date, soit parce que sa nouveauté
se m o q u e tranquillement des conventions et des styles, se situe à l'opposé
m ê m e de l'adab.
Rien en effet ne vient rompre l'unité de cette œuvre, exclusivement
consacrée a u x thèmes de la mer, de l ' I n d e et de la Chine. Ce n'est certes
pas, on l'a dit, un exposé en forme : les conditions de collecte des récits,
leur caractère primesautier e t naïf f o n t d'elle une suite de contes et d'ima-
ges. Mais cette spontanéité d'ensemble n'est rien moins que désordre ou
digression. L ' œ u v r e est m u e par un ordre interne qui la distingue radi-
calement de la t e c h n i q u e de l'adab, fondée, elle, sur le passage perpétuel
de tout t h è m e t r a i t é au t h è m e voisin, parallèle ou contraire. C'est qu'ici
l'écrivain n ' a p p a r a î t pas ; on pourrait en effet se d e m a n d e r si une des
raisons de la dissipation de l'adab n'est pas à rechercher dans sa vocation
é m i n e m m e n t sociale. P o u r u n écrivain de métier, à cette époque, l'acte
d'écrire, rigoureusement différent de celui que nous imaginons aujourd'hui,
vise à affirmer son a u t e u r n o n pas comme individu, mais comme membre,
à p a r t entière, d ' u n groupe social. D'où, d e v a n t le jeu qui s'impose à lui,
la volonté latente non pas t a n t de le bien jouer que de le jouer aussi bien
ou mieux que d'autres, q u e de faire juger son t a l e n t a v a n t t o u t à la
q u a n t i t é . Cette optique fait, à la limite, de t o u t écrivain u n compilateur
et de t o u t e œ u v r e un p r é t e x t e à la parade. D a n s la Relation, au contraire,
l'écrivain, c a n t o n n é au rôle de consignateur, s'efface d e v a n t son sujet.
L e souci n ' e s t plus de la n o r m e sociale, mais de la simple vérité. A travers
l'enregistrement écrit passe, fidèle, le souvenir des acteurs eux-mêmes,
le « j ' é t a i s là, telle chose m'avint», en u n m o t ce témoignage visuel et
direct ('iyân) d o n t le milieu du ix e siècle voit l'irruption dans la prose
arabe.a
U n e a u t r e preuve de l'intérêt porté par la Relation à l'information objec-
tive, fût-ce au d é t r i m e n t du merveilleux qui plaît, t i e n t au fait que cette
i n f o r m a t i o n est d e m a n d é e non aux marins, mais a u x commerçants. Les
premiers en effet connaissent, bien évidemment, en priorité la mer, et

1. Sans compter des pans entiers d'œuvres plus vastes, par exemple les § 165-186,
243 sq. ou 328-355 des Prairies, ou encore la première partie de l'Abrégé des merveilles,
les deux œuvres étant respectivement postérieures d'environ cent et cent cinquante ans
à la Relation (sur la date de composition des Prairies, cf. infra, p. 121, note 4 ; sur celle
de l'Abrégé, cf. tableau des auteurs, s.v. « Ibrahim b. Waçîf Sàh»),
2. Cf. supra, p. 48, 52-53, ce qui a été dit à propos de Gâhi?.

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Les gens du voyage 119

e n s u i t e s e u l e m e n t — et v u e t o u j o u r s du côté d e la m e r — la terre a v e c
ses rivages et ses ports. Les m a r c h a n d s , au contraire, franchies la m e r e t
la f a ç a d e portuaire des c o n t i n e n t s v o i e n t du d e d a n s les p a y s où ils
séjournent, parfois des a n n é e s d u r a n t . Ainsi s ' e x p l i q u e le sérieux de leurs
n o t a t i o n s , ainsi s'explique, fait f o n d a m e n t a l , q u e plus Yadab se fera e n v a h i s -
sant, et plus les c o m m e r ç a n t s c é d e r o n t l i t t é r a i r e m e n t le pas a u x m a r i n s ,
g e n s t r a d i t i o n n e l l e m e n t hâbleurs, spécialistes d ' u n d o m a i n e réservé et
étrange, colporteurs de c o n t e s d i f f i c i l e m e n t v é r i f i a b l e s . 2
Mais quelle v i s i o n les m a r c h a n d s ont-ils des p a y s , m ê m e occasionnels,
de leur résidence ? A v a n t t o u t , n a t u r e l l e m e n t , ils p o r t e n t leurs regards
sur les p r o d u i t s l o c a u x et les m o n n a i e s . 3 S o u v e n t , t o u t e f o i s , les n é c e s s i t é s
q u ' i m p o s e n t u n séjour prolongé et les rapports a v e c la clientèle f o n t q u e
l'intérêt s'élargit à u n e peinture g l o b a l e de la s o c i é t é i n d i e n n e ou chinoise.
La Relation est ainsi, pour u n e large part*, une m i n e d e r e n s e i g n e m e n t s sur
l'organisation politique, é c o n o m i q u e , sociale et culturelle des p a y s tra-
versés. L ' a p p l i c a t i o n , à ces r e n s e i g n e m e n t s , des t e r m e s m o d e r n e s d ' e t h n o -
graphie, d ' e t h n o l o g i e ou de g é o g r a p h i e h u m a i n e n e v a u t é v i d e m m e n t q u e
si l'on a c c e p t e qu'ils r e c o u v r e n t des m é t h o d e s e t u n esprit s o u v e n t diffé-
r e n t s des nôtres. Certes, on p e u t trouver, dans la Relation, bien des préfi-
g u r a t i o n s d'un esprit v r a i m e n t scientifique, s o u c i e u x de poser des f a i t s et
rien que cela : tel e x p o s é du s y s t è m e des castes, ou des l u t t e s p o l i t i q u e s en
Chine », telle é v o c a t i o n de la fourmilière chinoise 6 se signalent à nous,

1. On peut dire, avec toute la prudence qu'inspire l'état du manuscrit (cf. Sauvaget,
p. XVI), que les récits relatifs à la mer ou aux franges maritimes des terres sont très
rares dans la Relation : cf. § 1-3,9-10, 17, 19, et notations isolées dans § 4-8, 11, 13-17
(sur un total de 73 paragraphes).
2. Et qu'on tentera d'autant moins de vérifier que le goût de l'extraordinaire aura
pris de plus en plus le pas sur celui du savoir objectif. Les auteurs qui se veulent sérieux
ont toujours stigmatisé la forfanterie des matelots (cf. ôâhi?, Hayawân, t. VI, p. 19),
ou tout au moins pris vis-à-vis d'eux une certaine distance (cf. Mas'ûdï, Prairies,
§ 245, 305) ; à noter l'affirmation d'Abu Zayd as-Sïrâfi (Supplément, p. 139) : « Je me
suis abstenu de reproduire les histoires mensongères que racontent les marins et aux-
quelles ils ne croient pas eux-mêmes», affirmation que contredit sur bien des points,
on le verra, l'attitude de l'auteur, prisonnier, avec son époque, du goût pour le mer-
veilleux. Par référence à cette attitude, un test du sérieux de la Relation est l'absence
en elle du thème du Wâq-Wâq (pays de l'Extrême-Orient [Japon ?] ou de l'extrême sud
[Madagascar ? Afrique orientale ?]) : cf. Abrégé des merveilles, p. 26, 29; Merveilles de
l'Inde, § 7, 31, 38, 110, 122-123, 126-127, 134 (sur la localisation du Wâq-Wâq, cf.
R. Hartmann et D. M. Dunlop, « Bahr al-Hind», dans El [2], t. I, p. 958 [2]-959 [1] ;
Ferrand, Voyages, t. I, p. r v ; du même, « Wâk-Wâk », dans El, t. IV, p. 1164-1168).
3. Cf. Relation, § 4-7, 9, 14, 25-26, etc.
4. Cf. § 21-23, 33-49, 59, 64 (sur la Chine), 24-32, 50-53, 66 (sur l'Inde), 54-58, 60-63,
65, 67-72 (tableau comparatif des deux pays) ; le § 73 parle de la situation du Tibet
et de quelques traits relatifs à la Corée. Il faut enfin ajouter des renseignements épars,
sur les habitants des différentes Iles (§ 4-20, passim).
5. § 53, 56.
6. Début et fin du § 72.

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120 Géographie humaine du monde musulman

comme la fiche du spécialiste, par l'objectivité de l'information et la réduc-


tion essentielle du style. A propos du vêtement chinois ou d'un trait de
géographie biologique, nous retrouvons l'idée-force du rapport entre la
situation d'un pays et les phénomènes naturels ou humains qui s'y dérou-
lent. 1 Mais cette objectivité est trompeuse, car elle ne dépasse pas le
simple exercice de la faculté de voir ou de noter. Dès qu'on s'élève aux
critères mêmes du jugement, on retrouve toujours la référence, explicite
ou non, à l'Islam. Partout, dans la Relation, l'intérêt porté aux sociétés
étrangères s'explique dans la mesure où celles-ci, sous la forme du sembla-
ble ou du contraire, ont le pouvoir éminent de rappeler la société à laquelle
on appartient : tantôt criante, par exemple à propos des usages alimentai-
res 2, tantôt formulée dans un vocabulaire qui révèle, à son insu, la men-
talité du rédacteur 3, la référence à la société islamique est latente dans
l'ensemble de la description de la Chine et de l'Inde. 4
Ainsi, puisque le jugement, consciemment ou non, est ramené à des
critères de valeur, ce n'est pas d'objectivité qu'il faut parler à propos de
la Relation, mais de tolérance. Que cette géographie humaine ou cette
ethnologie soient loyales, compréhensives, n'est pas douteux ; mais elles
ne touchent jamais à l'ordre de la connaissance du vrai, lequel est présup-
posé. 6 Cette vision égocentrique du monde est patente également dans le
domaine économique, l'enregistrement des faits commerciaux contredi-
sant partiellement leur réalité : car, si les centres irakiens ont été, au
ix e siècle, le principal moteur du commerce avec l'Extrême-Orient, il
reste que la relation commerciale, ici comme ailleurs, implique une réci-
procité de l'échange, et nous savons en effet, sans parler des opérations
de troc réalisées à l'étranger par les marchands arabes que le commerce
chinois a poussé, de son côté, jusqu'à l'ouest de l'océan Indien, Sïrâf
étant le point extrême de navigation et de chargement des lourdes jon-
ques cantonaises. 7 Or, à l'époque même où ce trafic est intense dans les

1. § 21, 7 2 (sur le c l i m a t , les f l e u v e s et l ' é t a t sanitaire d e la Chine e t de l'Inde).


2. Sur la c o n s o m m a t i o n d e la v i a n d e de porc, cf. § 22 ; sur l ' a b s e n c e d ' é g o r g e m e n t
rituel des b ê t e s à c o n s o m m e r , § 71 ; sur l'usage d u cure-dent, ibid. ( e t n o t e 6).
3. É p o u s e désignée par firâS ( f e m m e qu'on épouse a v a n t t o u t p o u r a v o i r des e n f a n t s )
au § 61, m a l p r o p r e t é par ganâba (pollution m a j e u r e ) au § 71, guerre par (jihâd (guerre
sainte) au § 72, etc.
4. L e cas est p a r t i c u l i è r e m e n t n e t pour le droit pénal : interdiction de l ' a d u l t è r e (§ 57),
e x é c u t i o n des v o l e u r s de g r a n d chemin (§ 69). Mais tels d é t a i l s sur u n e m o r a l e de
l ' a b s t i n e n c e du v i n (§ 55), s u r les rituels d u m a r i a g e (§ 57) ou sur le p o r t de la barbe
et d e la m o u s t a c h e (§ 65) s ' i n s p i r e n t du m ê m e esprit.
5. T y p i q u e d e la p e n s é e d u M o y e n A g e e n général, qui d e v r a a t t e n d r e q u ' o n lui
s u b s t i t u e , à partir de la R e n a i s s a n c e , des s y s t è m e s d ' e x p l i c a t i o n s rationnelles, a v a n t
que l ' a n a l y s e m o d e r n e , p o u s s a n t plus loin, s ' e m p l o i e à d i s t i n g u e r e n ceux-ci la p a r t
qui r e v i e n t au s y s t è m e global de la culture d o n t ils r e l è v e n t .
6. Cf. Relation, § 7, 14.
7. Sur les d é b u t s et les m o d a l i t é s de cette n a v i g a t i o n , cf. S a u v a g e t , op. cit., p. X X X I X -
X L ; Relation, § 11, 13, 14.

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Les gens du voyage 121

deux sens 1 . la Relation, comme le Kitâb at-tabassur bi t-tigâra, son contem-


porain, ne mentionne que les produits qui prennent le chemin de l'Irak
— ambre, camphre, pierres, métaux et bois précieux —, et jamais les
autres 2 : vision qui substitue, par conséquent, à la notion économique de
l'échange, celle, unilatérale, du besoin.
Ce qui vient d'être dit emporte deux conséquences. Si une géographie
humaine qui fait constamment référence à la société dont elle est issue
diffère, sur ce point, de l'image que nous nous faisons aujourd'hui de la
connaissance, ce parti pris nous autorise en revanche à considérer qu'une
étude du monde musulman se prolonge naturellement dans celle des
sociétés étrangères, puisque l'Islam y est toujours vu en filigrane, et nous
tenterons, le moment venu, d'expliciter toutes les nuances de cette rela-
tion. D'autre part, si l'étranger, toujours dans cette optique de référence
à soi-même où baigne la géographie d'alors, est saisi à la fois par ce qui
le rapproche ou le distingue de l'Islam, qui ne voit que le simple mouve-
ment naturel de la curiosité ira bien entendu en priorité aux différences
insolites, à tout ce qui fait coïncider l'étranger et l'étrange ? A fortiori
en sera-t-il ainsi dans une société modelée par le goût d'un savoir récréatif,
qui fait du merveilleux ('agïb) une des bases de Yadab. Les circonstances
historiques, l'environnement social et culturel vont ainsi donner à la
Relation une suite logique avec la géographie des merveilles 3.

Abu Zayd as-Slrâfï : la Relation revue et complétée

Abü Zayd as-Sïràfï, qui fut un des informateurs de Mas'udï, écrit, dans les
premières années du x e siècle, un supplément à la Relation * où se marquent

1. Soit au ix e siècle : cf. supra, p. 114, note 5.


2. Alors qu'elle connaît, on l'a vu, le fait du commerce chinois : exemple : « La plupart
des navires chinois font leur chargement à Sïràf » (§ 13). Le Tabassur est encore plus
systématique, puisqu'il étend le principe de la notation exclusive des mouvements vers
Bagdad à l'intérieur même du monde musulman.
3. Sur ce thème, cf. C. E. Dubler, « El Extreme Oriente visto por los musulmanes
anteriores a la invasion de los Mongoles en el siglo XIII (la deformación del saber
geográfico y etnológico en los cuentos orientales) », dans Homenaje a Millás Vallicrosa,
t. I, p. 465 sq.
La force des normes culturelles est telle que le merveilleux habille même, non plus
les différences, mais les identités : l'exotisme hindou a déjà prêté un cadre commode,
dans la fable, aux apophtegmes traditionnels (cf. Kalila wa Dimna, passim).
4. Sur les rapports entre Abu Zayd (al-Hasan b. Yazîd) et Mas'udï, cf. Relation,
p. XXIV-XXV. La rencontre des deux hommes à Basra a permis à Abu Zayd de
communiquer à Mas'ûdï la Relation revue et complétée par ses soins. Cette rencontre,
rapportée dans les Prairies (§ 351), se situe entre 303/915-916, date de l'installation
d'Abü Zayd à Basra (toujours d'après Prairies, loc. cit.), et, bien évidemment, 332/943,
date de composition des Prairies (cf. Tanbih, p. 213). Mais déjà, dès les années 313-
315/925-927, Mas'ûdï semble se cantonner en Mésopotamie supérieure, en Syrie et

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122 Géographie humaine du monde musulman

déjà, par rapport à l'œuvre originale, des différences essentielles. L'auteur,


comme le déclare Ferrand « n'est ni voyageur ni marin ; c'est un simple
érudit que la géographie intéresse. » Sans doute, mais, après tout, ces
qualificatifs s'appliquaient aussi à l'auteur de la Relation ; ce n'est pas la
méthode qui varie d'une œuvre à l'autre, c'est plutôt la « géographie »
elle-même qui change de sens. En effet, une première constatation qui
s'impose à la lecture du Supplément est le rôle accru qu'y jouent les récits
de marins : le départ, certes, est quelquefois difficile à faire entre eux et
les m a r c h a n d s e t des récits comme ceux qui nous dépeignent la baleine
ne font qu'exploiter un champ déjà o u v e r t 3 ; mais, avec le Supplément,
apparaissent des données qui intéressent, de façon prioritaire sinon exclu-
sive, les matelots, notamment celles qui touchent aux conditions de la
navigation ou aux techniques de construction de navires. 4 E t surtout,
pour n'apparaître expressément qu'au hasard de ces notations, les marins
n'en sont pas moins présents derrière de larges pans de l'œuvre : malgré
l'affirmation superbe d'Abu Zayd, qui clôt son livre en proclamant sa
défiance pour les matelots et son souci de la seule information objective 6,
c'est bien aux marins qu'il faut attribuer la part accrue du merveilleux
dans le Supplément.
Qu'on les considère, en effet, comme directement responsables du fait
ou qu'on voie dans leurs récits, au contraire, le reflet de ce goût systé-
matique pour l'insolite qui marque la culture d'alors, l'avenir du mer-
veilleux est, dès ce moment, sur l'eau. Cela tient, d'abord, à des circons-
tances historiques : on a dit plus h a u t 6 que l'apogée du commerce avec
l'Extrême-Orient se situait de 800 à 900 environ, date à partir de laquelle
le système des échanges évolue radicalement. Lorsque Abü Zayd écrit 7 que

en E g y p t e ( Tanbih, p. 73, 150, 213, 433, 488), alors qu'au contraire, jusqu'à ces années-
là, ses voyages « orientaux » nécessitent sa présence dans les régions du golfe Persique
(cf. C. Brockelmann, dans El, t. III, p. 457-458) : il est, en particulier, à Içtabr en
l'an 303 même ( T a n b i h , p. 150) et revient en 'Umàn, au terme de sa dernière navi-
gation sur l'Océan Indien, en 304/916-917 (Prairies, § 246). On peut donc déduire rai-
sonnablement que la rencontre entre Mas'ûdï et Abü Zayd se situe en 303/915-916
ou dans les années immédiatement postérieures, et par conséquent que le Supplément,
antérieur à la rencontre, se situe, lui, au plus tard vers 915-916 : opinion admise, sans
discussion, par Sauvaget (¡oc. cit.) et Ferrand (notamment dans l'intitulé d u titre
du Voyage du marchand arabe Sulaymân : cf. tableau des auteurs, s.v. « Abü Zayd
as-Sïràfï »).
1. P. 13.
2. Par exemple pour des produits intéressant à la fois la vie maritime et le com-
merce, ambre et perles notamment : cf. Supplément, p. 132-135.
3. Cf. Relation, § 1-2, et Supplément, p. 133.
4. Cf. Supplément, p. 93, 126, 130-131.
5. Cf. supra, p. 119, note 2.
6. Cf. supra, p. 114, note 5.
7. P. 95-96.

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Les gens du voyage 123

« la ville de K a l a h est le marché où se centralise le commerce de l'aloès,


du camphre, du sandal, de l'ivoire, de l'étain, de l'ébène, du bois de
brésil et de tous les épices et aromates », il enregistre u n f a i t historique,
à savoir le repli du t e r m i n u s de la navigation arabe depuis Canton jus-
qu'au détroit de Malacca e t la substitution d'un système de comptoirs
portuaires à celui qui se fondait sur l'implantation d ' a g e n t s commerciaux
arabes loin à l'intérieur des pays visités. 1 E t puisque ainsi semble close
la grande époque des marchands-résidants, comment s'étonner qu'à l'aube
du x e siècle, un t e x t e comme le Supplément commence à leur substituer
un nouveau personnage, celui qui, marin ou m a r c h a n d - a r m a t e u r , passe
sa vie en courses perpétuelles et, de ses voyages j u s q u ' a u x terres étran-
gères, retient surtout les mers qui l'y ont mené ?
E t quoi d ' é t o n n a n t que le merveilleux trouve tellement son compte à
cette substitution ? Ce n'est pas le travail quotidien du sédentaire qui
h a n t e les cervelles des hommes, mais l'éternel voyageur, le m a r c h a n d
errant : à quelque époque qu'il soit né, c'est sous cet aspect, c'est sous son
nom de marin que Sindbad vivra. A ces amoureux de l'étranger deux
voies sont ouvertes, dès le Supplément. D'abord, a j o u t e r le voyage au
voyage, chercher l'inconnu sous d'autres latitudes : l'Extrême-Orient
disparaissant peu à peu, d a n s le souvenir comme sur la carte 2 , Socotra,
la mer Rouge et les rivages africains de l'océan Indien p r e n n e n t le relais. 3
Mais on p e u t t o u t aussi bien, en restant dans une région du monde définie,
se complaire dans son évocation, a j o u t e r cette fois la légende à la légende,
d ' a u t a n t plus puissante que le passé est plus lointain, le pays moins connu.
De fait, pour l'Extrême-Orient, le Supplément, s'il a j o u t e peu à la Relation
q u a n t a u x thèmes la développe en revanche beaucoup dans le sens de la
fabulation. Il exagère, d'abord, purement et simplement, les données de

1. Quelques c o m m e r ç a n t s m u s u l m a n s c o n t i n u e r o n t à p o u s s e r j u s q u ' à la Chine


(cf. infra, p. 127, n o t e 2), m a i s leurs récits s o n t si s u s p e c t s q u ' o n p e u t douter, malgré
leurs dires, qu'ils aient s é j o u r n é dans le p a y s . N o s r e n s e i g n e m e n t s sur le c o m m e r c e
a v e c l'Inde n e sont guère, d e leur côté, très s u b s t a n t i e l s (cf. Relation, p. X X X V I ,
n o t e 8). Il semble avoir s o u f f e r t , bien e n t e n d u , de la r é d u c t i o n du c o m m e r c e a v e c la
Chine et, plus p r o f o n d é m e n t , de la baisse de t r a f i c d u e à l'anarchie irakienne (Relation,
p. X X X V I I , i.f.) : cf. Supplément, p. 139, qui signale qu'on i m p o r t a i t « autrefois» a u x
I n d e s d e s dinars d u Sind, des é m e r a u d e s d ' É g y p t e et d u corail, m a i s q u e ces i m p o r -
t a t i o n s o n t cessé ; autre n o t a t i o n i n t é r e s s a n t e , p. 118, sur le b a n d i t i s m e à Ceylan e t
ses effets f â c h e u x sur le n é g o c e arabe. Cf. é g a l e m e n t Merveilles de l'Inde, § 112 ( d é b u t
et fin), qui rapporte a u x a n n é e s 918-919 l ' a c c e n t u a t i o n du déclin d u trafic.
2. Conséquence des p e r t u r b a t i o n s d u c o m m e r c e a v e c l ' E x t r ê m e - O r i e n t : la carte
du m o n d e se brouille, le K h m e r é t a n t situé « sur la partie [du c o n t i n e n t a s i a t i q u e ]
qui c o n f i n e au p a y s des A r a b e s » : Supplément, p. 98.
3. Le Supplément leur f a i t d é j à une part n o t a b l e : cf. p. 127 sq. ; le t h è m e s'amplifiera
e n s u i t e a v e c les Merveilles de l'Inde e t la première partie de l'Abrégé des merveilles.
4. Cf. p. 109 (géographie p h y s i q u e d e la Chine), 110 (sur le c h e v r o t a i n p o r t e - m u s c ) ,
1 2 2 (régime des m o u s s o n s ) e t passim.

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124 Géographie humaine du monde musulman

l'œuvre originale : que, dans certaines circonstances relevant de la magie


politique, les Chinois se livrent à l'anthropophagie, et le thème devient
spécifique de leurs pays, où cette pratique, conçue comme châtiment, en
cas d'adultère par exemple, se transforme en disposition courante du
droit pénal. 1 Que la Relation habitue les esprits à l'idée de la sainteté
des ermites hindous, et voilà déclenché le même processus : c'est peu qu'un
homme, avant de se jeter dans les flammes, s'ouvre le ventre et s'en extraie
le foie, encore faut-il qu'il le fasse tout en continuant de deviser norma-
lement avec ceux qui l'entourent. 4 On voit, par ces deux exemples pris
entre bien d'autres, comment se systématise, en ce domaine du voyage,
une littérature des merveilles, dont les titres d'ouvrages, Merveilles de
l'Inde, Abrégé des merveilles », consacreront bientôt l'avènement définitif.
E n même temps apparaît une fabulation d'allure plus littéraire : je
veux parler de celle par laquelle on répudie constamment la technique
de la notation pure au profit du récit continu. Par exemple, pour illus-
trer le thème, classique dans l'adab et notamment chez ôâhiz de l'har-
monieuse répartition des qualités entre les différentes nations, la Relation
se contentait de noter : « Les Chinois aiment la musique », « ils ont de la
poterie d'excellente qualité », « sont astronomes, mais moins qu'aux In-
des », ou encore : « La médecine est florissante dans l'Inde, de même que la
philosophie». 11 Dans le Supplément, au contraire, on voit apparaître, pour
la Chine, l'histoire de l'artisan critiqué par un homme du peuple pour avoir
représenté une tige de blé toute droite, non affaissée sous le poids de
l'oiseau qui s'y pose. 6 On dira peut-être que le thème, étant littéraire, se
prête à de pareils développements. Mais le même phénomène se retrouve
partout, à propos de faits naturels ou d'institutions : la fable du renard
et de l'huître ' se dépouille de sa leçon commune pour illustrer ici cette
constatation, « que le coquillage garde aussi jalousement la perle que la
mère son enfant » e, tandis que le conte moralisateur se taille une part plus
belle encore : Abu Zayd narre par exemple 8 l'histoire du jeune roi khmer,
tête folle et prétentieuse, qui voulut un jour qu'on lui apportât sur un

1. Cf. Relation, § 56, et Supplément, p. 78, 79-80.


2. Cf. Relation, § 52, et Supplément, p. 115.
3. On traitera de cette dernière œuvre au chap. VII, où l'on justifiera le classement
adopté.
4. Cf. Risâla fl manâqib at-Turk, p. 38, 43-46 et passim : les Grecs sont doués pour
les sciences théoriques, les Chinois pour l'art et l'artisanat, les Hindous pour les sciences
(astronomie et médecine surtout), les Persans pour la politique, et les Turcs, comme
les Arabes, se distinguent par l'amour du pays et de la liberté ; thème repris, pour
les Chinois qui nous intéressent ici, dans Hayawân, t. V, p. 36.
5. Respectivement § 55, 34 et 72.
6. Supplément, p. 84 ; repris dans Prairies, § 354.
7. Le renard jouant le rôle du rat chez La Fontaine (Fables, V I I I , 9).
8. Supplément, p. 135-137.
9. Supplément, p. 98-102 ; repris dans Prairies, § 179 sq.

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Les gens du voyage 125

plateau la tête de son puissant voisin, le « maharadjah » du Jâvaga,


souverain éclairé autant que ferme et qui, outré du propos du roi khmer,
entreprend contre lui une expédition, lui inflige le traitement qu'il avait
rêvé pour d'autres et revient chez lui après avoir laissé intacts royaume
et sujets khmers et félicité le vizir local pour avoir essayé, en son temps,
de dissuader son jeune écervelé de monarque. Rien ne manque à l'histoire :
ni l'esprit du Kalïla, ni le ton moralisateur, les formules, le goût de la
justice distributive ou de l'éthique des rois, sauf que cette dernière change
ici de pays et quitte la Perse ou l'Inde pour aller plus à l'est. Enfin et
surtout, au beau milieu de l'expédition du maharadjah : « ...le roi, dit
Abu Zayd, fit route à destination du royaume khmer. Le roi et ses compa-
gnons se servaient du cure-dent ; chacun d'eux s'en servait plusieurs
fois par jour. Chacun emportait un cure-dent et ne s'en séparait pas ou le
donnait à garder à son domestique. Le roi khmer n'eut soupçon de ces
événements que lorsque le Maharadjah...». On voit, par cet exemple,
comment s'opère, par le passage au récit continu, la littérarisation des
thèmes. Un cure-dent, noté par le vieux texte de la Relation 1 en raison
des correspondances qu'il évoque avec les usages du monde musulman,
s'incorpore ici à une histoire et participe du merveilleux du conte.
Mais il y a plus que cela : la conviction, aussi, que sagesse, bonheur,
succès se situent du côté de ceux qui s'inspirent, au plus près, de normes
semblables à celles de l'Islam. Cette référence, on l'a vu, n'était pas absente,
loin de là, de la Relation, mais à tout le moins y était-elle formulée d'une
façon objective qui laissait au lecteur lui-même le soin d'édicter explici-
tement le jugement de valeur. Dans le Supplément, au contraire, le ton
devient beaucoup plus incisif, la charge et la condamnation péremptoire
apparaissent. Des hommes qui se mutilent par esprit de bravade ou qui
jouent au trictrac les doigts de leurs mains, des rois qui prostituent leurs
filles, des pratiques où l'insolence s'imagine trouver un moyen d'entrer
en contact direct avec Dieu 1 s'attirent le mépris que dicte le sentiment
d'appartenir pour son compte à la seule vraie foi : « Louons Allah, s'exclame
Abu Zayd, qu'il nous ait purifiés de tels vices», par lesquels les étrangers
«croient s'acquérir des mérites».» En méconnaissant le contexte local,
désormais jugé autant et plus qu'observé, la littérature du voyage s'en-
ferme en elle-même, elle se définit comme spécifiquement islamique. Peut-
être ne fait-elle ainsi que traduire à son plan la prépondérance que les
marchands musulmans, on l'a vu, s'assurent, sur la réalité des eaux, au
détriment des Chinois paralysés par leurs luttes internes. Que le fait histo-
rique de la prépondérance, sinon de la solitude musulmane sur la mer,

1. Cf. supra, p. 120, note 2.


2. Supplément, p. 116-117, 121, 122, 123.
3. Supplément, p. 81, 124, où l'on voit que la prostitution sacrée est réduite à une
simple pratique commerciale.

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126 Géographie humaine du monde musulman

suscite dans les textes l'écho d'une exaltation religieuse et nationale ne fait
dans le fond, ici encore, qu'entretenir une tradition née de l'adab. Celui-ci
s'est très tôt attaché à montrer le rôle important effectivement joué par
les Arabes en matière de navigation, non pas seulement à l'époque du
grand commerce maritime, mais même au v m e siècle, où ils ont pu passer
pour des pionniers. 1 C'est en ce sens qu'il faut prendre l'affirmation de
Gàhiz, copié par Ibn R u s t e h s e l o n lesquels le célèbre gouverneur umay-
yade de l'Irak, al-Haggâg, mort en 95/714, aurait été le premier à lancer sur
mer des navires non plus cousus, mais cloutés et goudronnés.
Ainsi, les circonstances historiques, jointes au poids des modèles cultu-
rels, font que, pour un temps, du côté de l'Orient, la littérature va inver-
ser son point de vue initial : alors que la Relation, mettant les mers au
second plan, s'intéresse aux terres avec les hommes qu'elles portent, les
œuvres postérieures, soucieuses d'insolite et à qui, de toute façon, certains
continents sont fermés, s'attachent à la mer et ne voient plus, dans les
pays — perdus ou non — qui la bordent, qu'un accessoire, un prétexte à
redites, à contes et à merveilles. 8 Ici comme pour la géographie adminis-
trative 4, la survivance spirituelle d'une œuvre est à distinguer de sa sur-
vivance littéraire. L'esprit de curiosité, objective ou tolérante, de la Rela-
tion n'a rien à voir avec le goût systématique du curieux qu'illustrent,
souvent au prix de la réalité 6, le Supplément et les Merveilles de l'Inde ;
les véritables successeurs de la Relation seront, beaucoup plus tard, les
journaux de voyage en Extrême-Orient, ceux que composeront par exem-
ple un Ibn B a t t u t a ou, pourquoi pas ? avant lui, notre Marco Polo :
renaissance qui n'est pas fortuite, car c'est l'époque où la paix mongole,
qui s'étend jusqu'en Chine, rouvre à la curiosité des hommes les pays
devenus inaccessibles ou délaissés depuis le x e siècle. «

1. Cf. Relation, p. X X X V I , X X X V I I I ; L. Massignon, « L e s N u a g e s d e Magellan»,


e x t r a i t de REI, 1961, repris dans Parole donnée, Paris, 1962, p. 421 sq.
2. Hayawân, t. I, p. 82, et Atours, trad., p. 227.
3. L ' e x c e p t i o n q u e c o n s t i t u e l ' é t u d e de Bïrûnï sur l ' I n d e s ' e x p l i q u e , a u t a n t q u e par
les dons du p e r s o n n a g e , par les circonstances d e s o n v o y a g e : l ' o u v e r t u r e forcée du
p a y s a u x t r o u p e s g a z n é v i d e s , qui laisse à Bïrûnï t o u t e sa liberté d'action.
4. Cf. supra, p. 107.
5. Sans d o u t e e s t - c e une des raisons pour lesquelles S a u v a g e t , qui m e t t r è s h a u t
le sérieux de la Relation (op. cit., p. X X X I I ) , e n a disjoint, dans son é d i t i o n , l e Supplé-
ment ; il qualifie d'ailleurs les d e u x œ u v r e s d'« e f f e c t i v e m e n t d i s t i n c t e s q u a n t à leur
a u t e u r et à leur d a t e , et d i s s e m b l a b l e s q u a n t à leur caractère» (p. X V I I I ) .
6. D a t e s principales : 2 6 4 / 8 7 8 : d é b u t de la révolte de H u a n g - T c h ' a o ( Y â n - s h û ) ,
m a s s a c r e des c o m m e r ç a n t s arabes et fin du c o m m e r c e direct a v e c la Chine ; milieu
d u x i n e siècle - 1 3 6 8 : d y n a s t i e m o n g o l e Y u a n e n Chine ( 1 3 6 8 : a v è n e m e n t d e la d y n a s t i e
n a t i o n a l e des Ming) ; 1275-1291 : séjour de Marco P o l o e n Chine (retour à V e n i s e par
S u m a t r a , Ceylan, I n d e e t Perse : 1 2 9 1 - 1 2 9 5 ) ; 7 3 4 / 1 3 3 3 - 7 4 8 / 1 3 4 7 : v o y a g e d ' I b n
B a t t u t a en Inde e t en Chine (la première d a t e est celle d e son arrivée sur i ' I n d u s :
cf. Rihla, éd. de B e y r o u t h , 1 3 7 9 / 1 9 6 0 , p. 3 9 3 [confirmé p a r H. A . R . Gibb, The travels

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Le s yens (in uoyiuje 127

Les Merveilles de l'Inde

Composé e x a c t e m e n t un siècle après la Relation, le recueil intitulé Mer-


veilles de l'Inde, dont le titre véritable et l'auteur nous sont inconnus
reprend, en les amplifiant encore vers le fabuleux, les t h è m e s déjà traités
dans la Relation et le Supplément. C'est que les merveilles du m o n d e ,
c o m m e nous l'explique la préface de l'œuvre, sont localisées, pour leurs
neuf dixièmes, dans l'Orient, lequel mérite ainsi toutes les attentions. Ce
parti pris de merveilleux, d'emblée affirmé, guide pratiquement l'inspi-
ration du recueil, où la terre s'efface au profit de la mer, l'homme d e v a n t
le bestiaire et l'étranger devant le triomphalisme de l'Islam.
D e la terre, ce sont les îles, l'Afrique orientale et l'Inde qui subsistent
a v a n t tout, la Chine étant reléguée dans une ombre d'où elle n'émerge
que pour jeter les feux intermittents de ces pays que seule la légende fait
vivre dans la mémoire des h o m m e s . 2 Encore t o u t e s ces contrées baignent-
elles indistinctement, la plupart du temps, dans une atmosphère fabuleuse,
qui met sur le m ê m e plan l'Inde e t le p a y s du W â q - W â q , 3 Ceylan et l'île
des animaux m a r i n s . 4 C'est q u e les terres, visitées ou racontées, participent
désormais de la mer et des rêves qu'elle véhicule ; elle règne ici sans partage
et l'air, tout chargé de sel, qu'on respire dans les Merveilles, est insépara-
ble de cet autre sel de la légende q u e les navires et les marins, dans t o u s les
p a y s du monde, traînent après e u x comme la constante et meilleure part

of Ibn Battùla, C a m b r i d g e , t. II, 1962, p . 528 i. f., 530] ; la seconde d a t e est celle d u
r e t o u r en A r a b i e : Rihla, p . 648 ; d a n s l ' I n d e , qui é c h a p p e encore à la d o m i n a t i o n
mongole, le r è g n e d e M u h a m m a d b . T u g l u q [725/1325-752/1351], p é r i o d e de f a s t e d u
s u l t a n a t d e Delhi, coïncide e x a c t e m e n t a v e c le p a s s a g e d ' I b n B a t t u t a en ces régions).
1. S a u v a g e t ( R e l a t i o n , p. X X I X - X X X ) a f a i t j u s t i c e d e l ' a t t r i b u t i o n des Merveilles
à B u z u r g b. S a h r i y â r : le p e r s o n n a g e (cf. Merveilles, § 46) n ' e s t q u ' u n de ces g e n s de m e r
d o n t les récits c o m p o s e n t le livre ; m a i s il n ' y a a u c u n e raison de le lui a t t r i b u e r , e t
ce d ' a u t a n t m o i n s q u ' i l n ' e s t c i t é q u ' u n e fois, c o n t r a i r e m e n t à d ' a u t r e s m a r i n s d o n t
les n o m s r e v i e n n e n t assez s o u v e n t . S u r la d a t e de c o m p o s i t i o n , c f . § 93, qui r a p p o r t e
u n f a i t r e m o n t a n t à 342/953-954, d a t e la p l u s r é c e n t e p a r m i t o u t e s celles q u e cite
le livre (cf. infra, p. 131, n o t e 3), ce q u i s i t u e la c o m p o s i t i o n a u x a n n é e s 3 4 3 / 9 5 4 - 5
(cf. S a u v a g e t , Relation, p. X X X , n o t e 1).
2. Merveilles, § 47, 60-61, 84, 91, 109, 114 : seul, le § 91 semble se r a p p o r t e r à u n
t r a i t de m œ u r s . L e reste, collection d e « merveilles », a c c r é d i t e l'idée d ' u n E l d o r a d o
p e r d u . L a d a t a t i o n d e ces v o y a g e s à l a Chine n ' e s t p a s i n d i q u é e a u x § 47, 91, 109
et 1 1 4 ; elle renvoie a u x a n n é e s 296-312/908-924 ( é p o q u e des trois v i z i r a t s d ' I b n al-
F u r â t ) a u x § 60-61, a u x années 3 0 8 / 9 2 0 (?) a u § 84. Mais les a n e c d o t e s r a p p o r t é e s s o n t
si e x t r a o r d i n a i r e s q u ' o n p e u t l é g i t i m e m e n t d o u t e r , sinon q u e leurs r a p p o r t e u r s s o i e n t
e f f e c t i v e m e n t allés en Chine, du m o i n s qu'ils a i e n t v u ce d o n t ils p a r l e n t e t s é j o u r n é
d a n s le p a y s .
3. Cf. supra, p . 119, n o t e 2 ; Merveilles, § 7, 31, 1 1 0 , 1 2 2 - 1 2 3 , 126-127, 134. On v o i t
q u e le t h è m e d e v i e n t ici m a j e u r .
4. Merveilles, § 15 ; il y a aussi l'Ile des f e m m e s (§ 14), l'île des singes e t de l'or
(§ 41), etc.

André Miquel. 12

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128 Géographie humaine du monde musulman

de leurs cargaisons. La fresque de la mer, c'est celle que composent son


imagerie, son vocabulaire, les techniques, les dangers, mais aussi la déon-
tologie qu'elle suppose. 1 Car la mer est « un autre monde », dont les êtres
séjournent « dans les creux des rochers et dans des fourrés, des forêts,
des arbres effrayants, bien plus effrayants et plus grands que les arbres
que nous avons sur terre». 2 Tous ceux qui, comme Ulysse, attendent de
« se rouler passionnément » sur la terre retrouvée, « la désirant passionné-
ment après ce qu'ils ont enduré »», sont en proie aux ombres immenses des
vagues qui tour à tour les soulèvent jusqu'aux nuages ou leur cachent le
ciel, à la « noirceur de poix des flots et de la brume », au vacarme du vent
dans les cordages et les voiles. 4 A la limite, lâché sous Canope, entraîné
par une masse d'eau déclive qui lui interdit tout retour, le navire, comme
celui d'Arthur Gordon Pym, touche à une zone de plus en plus chaude,
où contrastent les ténèbres de la mer et le ciel illuminé d'un feu « qui se
voit depuis l'Espagne». » Ce monde à part, si loin du nôtre, marque partout
les hommes qui l'explorent, ces marins-marchands dont les récits trahis-
sent la forfanterie, la brutalité, l'amour de la farce et de l'argent : ils parlent
haut des dangers de leur métier et exagèrent leurs exploits 9, traitent leurs
passagers avec cynisme violent les filles et embrouillent les ménages 8,
proclament leur richesse tout en se plaignant des procédés du fisc. 9
Et puis, ils côtoient, dans leurs longs voyages, des êtres étrangers dont
la fréquentation contribue à leur donner ce comportement en marge de la
société. Les bêtes, tout d'abord : le monde marin où régnent la baleine, le

1. P o u r l'imagerie, cf. infra, à propos du bestiaire, e t aussi § 46, 60, 92, 1 1 2 et passim
( t y p e s de récits m a r i t i m e s classiques) ; sur le v o c a b u l a i r e , § 17 e t 48 ( n o m s d e navires) ;
sur les t e c h n i q u e s de la n a v i g a t i o n , § 40-41 e t passim ; sur les dangers, § 4 6 ( é n o n c i a t i o n
e x p l i c i t e d u t h è m e ) e t passim ( p o u r son illustration) ; sur la d é o n t o l o g i e , § 14 (p. 203).
2. Merveilles, § 13, 18.
3 . / b l d . , p. 2 0 5 i. f., 237.
4. Ibid., p. 2 0 2 - 2 0 3 , 218, 2 9 1 - 2 9 2 .
5. Ibid., p. 2 0 2 - 2 0 5 , a v e c c e t t e différence qu'ici, le f e u , produit d u c h o c des v a g u e s
(cf. é g a l e m e n t § 23), signale s i m p l e m e n t les f l o t s qui se brisent a u x récifs d ' u n e lie.
L ' e n s e m b l e de c e s c r o y a n c e s e s t à rattacher au c y c l e d u N u a g e f i x e de M a g e l l a n (cf.
t e r m e qumr, « clarté lunaire c e n d r é e m o n t r a n t le s u d » ) : cf. Massignon, op. cit., p. 4 2 6 -
427. L e t h è m e d e la lumière e t d e la cendre, c o n j u g u é à celui des t é n è b r e s de la mer,
c l ô t p r é c i s é m e n t l ' a v e n t u r e de P y m .
6. A v è n e m e n t d'un t h è m e i m p o r t a n t : celui d e la piraterie (Merveilles, § 6 2 , 63,
81 b) ; sur d e s e x e m p l e s d ' e x a g é r a t i o n , cf. § 27, 4 6 bis e t passim.
7. « Il t r a i t a i t les m a r c h a n d s à s o n bord c o m m e les t r a i t e n t les notaires » (Merveilles,
§ 49). T h è m e e s s e n t i e l , traité d a n s u n éclairage d ' u n r u d e réalisme : l ' e s c l a v a g e (Mer-
veilles, p. 196, 2 0 8 , e t § 32).
8. Merveilles, § 89, 9 6 (sur les h é m é r a l o p e s e t la f a ç o n d o n t o n p e u t leur faire p r e n d r e
leur f e m m e p o u r une autre). A u t r e s e x e m p l e s d e f a r c e s ou c o n t e s g r a v e l e u x § 67,
90, 102.
9. G o û t e t o s t e n t a t i o n de l'argent : § 32, 49, 5 0 i.f., 86, 87 e t passim ; plaintes contre
le f i s c : p. 2 5 7 - 2 5 9 e t § 81 b.

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Les gens du voyage 129

crabe, la tortue et les poissons fortement différenciés 1 est, on l'a vu,


présenté comme profondément original, distinct de celui de la terre,
où pourtant ne sont précisément retenus que ceux-là mêmes des animaux
dont les particularités peuvent soutenir la comparaison avec celles qui
se rencontrent sur l'eau : serpents, fourmis, singes, éléphants, crocodiles
et oiseaux fabuleux. 2 Par ces derniers, qui flottent entre les quatre élé-
ments », un pont est jeté sur l'ensemble des mondes, qui a valeur de
symbole. Car, si les paysages sont ressentis comme différents, il n'existe
pas en revanche de clivage fondamental entre les êtres qui les peuplent.
La constance du merveilleux revient à poser, lorsqu'on va au fond des
choses, qu'il n'y a pas de rupture entre les règnes, les espèces ou les
éléments : de la même façon que le feu peut naître de l'eau *, de même
« à chaque oiseau qui existe dans l'air ou sur la terre correspond dans la
mer un animal... semblable à lui». 5 Le bestiaire présenté dans les Mer-
veilles, c'est, fondamentalement, celui des êtres composites : salamandre,
dragon, poissons et scorpions volants, quadrupèdes bisexués », et l'homme
lui-même, situé par Gâhi? et les Mu'tazilites au centre de la création 7, doit
à cette position de s'unir avec bien d'autres espèces, quand ce n'est pas
de laisser sa marque aux plantes elles-mêmes 8 : thème courant du croise-
ment biologique, mais présenté dans une optique où le souci du merveil-
leux l'emporte une fois de plus au détriment du sérieux qui caractérisait
les premières œuvres de Vadab. »

1. Sur la baleine, cf. Merveilles, § 9 , 1 0 , 1 1 , 1 3 , 16 (début ; comparer avec Supplément


p. 133), 33, 54 ; sur le crabe, § 5-6 ; sur la tortue, § 18 ; sur le poisson-scie et le poisson
volant, § 16, 22.
2. Sur les serpents, cf. Merveilles, § 25-26 ; sur les fourmis (sans doute à cause des
réminiscences coraniques : Coran, X X V I I , 18), § 37, 75 ; sur les singes, § 39 sq. ;
sur les éléphants, § 111 ; sur les crocodiles, § 58, 105.
3. Oiseaux aquatiques : Merveilles, § 120 et surtout 55 ; oiseaux v i v a n t dans le f e u :
§ 122. Même variété en ce qui concerne les tailles : on insiste surtout sur l'immensité
de certains oiseaux fabuleux, où se reconnaît l'oiseau-rubb des deuxième et cinquième
voyages de Sindbad : § 8, 34-36, 52-53, 130.
4. Cf. supra, p. 128, note 5.
5. Merveilles, § 22.
6. Sur la salamandre, cf. Merveilles, § 122 déjà cité; sur le dragon, § 2 4 ; sur les
poissons volants, § 22 déjà cité ; sur les scorpions volants, § 31 ; sur les quadrupèdes
bisexués, § 123.
7. Cf. supra, p. 51-52.
8. De la même façon qu'il est uni aux singes et aux oiseaux dans les troisième et
septième voyages de Sindbad, l'homme s'unit ici au singe (Merveilles, § 20, 40, 74),
aux panthères et aux hyènes (§ 20), aux animaux marins (§ 15, 19 [?]. 20) ; u n animal
mystérieux dispose d'un appareil génital qui rappelle celui de la femme : § 21 ; sur
l'arbre aux fruits qui rappellent une t ê t e humaine, cf. § 38.
9. Gâfri? connaît ces thèmes (par exemple pour le mulet : Hayaivân, t. I, p. 103,
2 2 2 ; thème général du rapprochement entre espèces différentes : t. V I I , p. 243-244);
mais, s'il cite des exemples insolites, il se garde bien de les prendre à son compte ( I f a y a -

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130 Géographie humaine du monde musulman

L'imagerie des Merveilles et les thèmes qu'elle exploite donnent ainsi


à l'œuvre l'apparence d'un recueil d'histoires beaucoup plus que d'une
consignation de faits bruts. La farce, l'aventure à la Sindbad y prédo-
minent largement, et les ombres de Polyphème et des sirènes s'y devi-
nent. 1 Un certain esprit scientifique, inauguré par la Relation, connaît
ici sa déformation ultime avant de se dissoudre complètement soit dans
les purs recueils de contes comme les Mille et une Nuits, soit dans de
véritables encyclopédies de l'insolite comme l'Abrégé des merveilles.a
Evolution normale, sans doute, si l'on s'en réfère à celle de la littérature
d'adab, poussant toujours plus avant la recherche du bizarre. Mais il y
a plus : à l'époque où sont rédigées les Merveilles, en ce milieu du iv e /
x e siècle, l'éthique musulmane est définitivement sortie de sa phase d'éla-
boration. Le succès d'un Ibn Qutayba, mort quelque cinquante ans au-
paravant, a doté la pensée musulmane d'un code de devoirs, « compo-
santes de la morale orthodoxe» que vient renforcer, dans les esprits,
l'accoutumance religieuse et sociale à un Islam vieux alors de trois siè-
cles. 3 L'avènement d'une éthique musulmane et, plus encore, de la cons-
cience qu'on en a prise, n'est certainement pas étranger à l'usage croissant
du jugement de valeur, à l'amplification de la distance entre l'observateur
et son sujet, tous phénomènes déjà perceptibles, on l'a vu, dans là Relation,
mais qui, au fil des œuvres, se manifestent davantage. La position musul-
mane recueille ainsi, volens nolens, l'héritage de la psychologie classique,
qui oppose, à l'ordre commun de la raison et de la vertu, l'ordre du bizarre
et du mal. L'Islam, dont le message s'impose à toutes les nations et dont
les principes sont constamment rappelés 4, est ressenti comme la seule

wân, t. I, p. 146 ; t. VII, p. 171, 204 : sur une parenté entre l'éléphant et le porc ; ibid.,
t. VII, p. 204 : rapprochement entre le buffle et l'éléphant). On comparera avec le
ton catégorique des Merveilles donnant (§ 20) quelques exemples de croisements. S'agis-
sant des égarements de l'homme (Hayawân, t. III, p. 203-204), Gàhi'f ne livre pas ses
données brutes, comme un prétexte à récits excitants, mais assorties à la fois d'une
condamnation morale et d'une réflexion sur les causes physiologiques et psycholo-
giques de ces comportements (sur cette attitude, cf. supra, chap. II, p. 44-45).
1. Types de contes (certains se retrouvent dans les Mille et une Nuits, par exemple
§ 12 [thème de la bague retrouvée dans le ventre d'un poisson : cf. par exemple l'histoire
d'Abu Qïr et Abu Sir, Mille et une Nuits, t. IV, p. 50-51], 81 a [vallée aux pierres pré-
cieuses gardées par les serpents : cf. deuxième voyage de Sindbad] ; sur les farces, cf. su-
pra, p. 128, note 8) : § 8, 12, 26-27, 41, 45 (d'où mer >t Orient sont totalement absents),
50, 59, 81 a, 88,105, 112 (début de l'histoire du « petit navire •). Le personnage de Poly-
phème, qu'on retrouvera au troisième voyage de Sindbad, est ébauché au § 133; les
femmes de l'Ile dont il est question au § 14 sont une variante, sur le plan sexuel, du
mythe de la femme dévoreuse, de la sirène.
2. Cf. supra, p. 124, note 3.
3. Cf. supra, p. 19-20; Walzer et Gibb, « a k h l â j , - d a n s El (2), t. I, p. 337 (1).
4. Il s'impose aux Indes (§ 1, 14 [début] et 90), à Ceylan (§ 103), à l'Afrique (§ 32),
au Wâq-Wâq et aux lies lointaines (§ 7, 14). Rappel des principes musulmans : § 86
(p. 275), et aussi 13, 14, 32, etc. Un passage (p. 202) est particulièrement révélateur :

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Les gens du voyage 131

expression de l'homme véritable, présente c o m m e un ennoblissement,


et ce n'est pas sans fierté qu'un Africain proclame : « D i t e s aux Musulmans
de venir chez nous, puisque maintenant nous voilà devenus leurs frères,
musulmans comme eux ». 1
On voit pourquoi l'Orient et la mer s o n t des t h è m e s de prédilection 3 :
ils cumulent, en leur insolite, les sentiments contradictoires d'attirance
et de refus que l'homme éprouve toujours pour un monde qui se définit
comme extérieur à la Loi. On s'explique ainsi la dualité — ou la dupli-
cité — fondamentale des Merveilles : au souci de localiser les faits dans le
t e m p s et dans l'espace 3 répond l'invocation à Dieu, qui intervient d'autant
plus sûrement que les faits, accrédités c o m m e on vient de dire, dépassent
les normes de la crédibilité et de la raison. 4 D e la m ê m e façon, plus la
légende se renforce, plus le vrai se fait a priori plus lointain, et plus le
désir d'y croire devient m a n i f e s t e . 8 T o u t se passe donc comme si l'on
voulait à la fois attirer le lecteur par la bizarrerie des thèmes, le convaincre
de leur véracité par la rigueur de la méthode et le dissuader, au n o m des
impératifs religieux, de s'y complaire ou tout au m o i n s de s'en inspirer.
h'adab, qui substitue ainsi, chemin faisant, le goût du merveilleux à
l'esprit de recherche, vise peut-être, en définitive, à beaucoup plus q u ' u n
art d'écrire ou de connaître : en reportant dans « un autre monde» la soif
du bizarre, de l'irrationnel et du péché que t o u t h o m m e porte en lui, il
présuppose et préserve tout à la fois l'homogénéité sans faille du m o n d e

extension de la notion de qibla à diverses religions. Plus révélatrice encore est l ' i r r u p t i o n
des t h è m e s de l'histoire m u s u l m a n e : le s t r a t a g è m e de M u ' â w i y a à Çiffïn et le souvenir d e
la révolte d'esclaves (celle des Zang du B a s - I r a k en 877-883) sont p a t e n t s au § 7.
1. Merveilles, § 32 i.f.
2. Le souci de ne laisser é c h a p p e r rien de ce qui peut p r ê t e r à des développements s u r
le bizarre r e n d plus n a ï v e encore l ' a f f i r m a t i o n d u § 20 i.f. : « Si n o u s nous laissions aller
à d é n o m b r e r t o u t ce qui résulte de l ' a c c o u p l e m e n t d'espèces différentes, nous fatiguerions
l ' a t t e n t i o n d u lecteur et nous nous écarterions de n o t r e dessein qui est de t r a i t e r spé-
cialement des merveilles de l ' I n d e . »
3. Les d a t a t i o n s sont f r é q u e n t e s : § 1, 9, 10, 29, 32, 33, 37, 41, 48, 60, 81 b, 83, 93, 107,
112, 125,1127, c i t a n t des faits compris e n t r e 288/900-901 et 342/953-954. L a citation des
sources intervient plus f r é q u e m m e n t encore : § 1-2, 3-5, 6, 7,;8, 9, 10, etc.-Sur l ' u s a g e
de ces citations, cf. S a u v a g e t (cité supra, p. 117, note 2).
4. Cf. § 13, 14, 15, 24, 27, 77, 117, 127.
5. Voir p a r exemple § 5 (sur le t h è m e : t r o p ' b e a u p o u r être vrai, et p o u r t a n t . . . ) , 92,
d é b u t (souci de ne pas faire rejaillir sur l'ensemble d u récit une imprécision, a u r e s t e
minime, due au r é d a c t e u r seul) ; opposer à ce souci divers passages qui m o n t r e n t l ' e n j o -
livement des thèmes depuis le Supplément (l'idole d'or p u r , à Ceylan. d o n t le poids est
e x t r a o r d i n a i r e [Supplément, p . 119), passe la m e r dans les Merveilles [§ 73] et se v o i t
flanquée d ' u n a r b r e de cuivre [ibid., § 3] d o n t on p e u t se d e m a n d e r s'il ne r e p r é s e n t e
pas une a d a p t a t i o n d u t h è m e de l'arbre merveilleux de m ê m e genre, à R o m e ou à Cons-
t a n t i n o p l e [cf. Ibn Hurdâçjbeh, p. 116; I b n a l - F a q ï h , p. 7 2 ; I b n R u s t e h , p. 79, 128]).
A l'intérieur même des Merveilles, l'insistance sur le f a b u l e u x s'opère a u t r e m e n t : le
t h è m e se dédouble ou se relance en se r é p é t a n t , parfois m o t p o u r m o t (§ 34, 36, 77-78).

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132 Géographie humaine du monde musulman

de l'Islam. Et c'est peut-être, en dernière analyse, à ce souci latent d'apo-


logétique que les mers et les terres étrangères doivent, comme nous le
disions plus haut 1 , d'être apparues en priorité dans la littérature du
voyage.

La route du nord et les voyageurs officiels : Ibn Fadlân

Vers le nord, les préoccupations commerciales, pour n'être absentes ni


de la réalité ni des œuvres 2 , s'intègrent toutefois à un contexte d'ensemble
où les visées politiques tiennent une place majeure. Le souci de défendre
les frontières du Caucase et du ijuràsân 8, d'exporter la foi aussi, ont été,
dès l'époque umayyade 4, des obligations dévolues au pouvoir califal ou
aux principautés frontalières. 5 La nécessité de connaître l'adversaire ou
le feudataire éventuel, ses coutumes, son territoire, explique le nombre
des expéditions ou missions entreprises, et que la littérature arabe ait pu
nous conserver, des rapports consignés à cette occasion, le souvenir et
parfois le texte : si M u h a m m a d b. Mïisa, Garmï* et Sallâm l ' I n t e r p r è t e
ne nous sont connus, au mieux, que par des extraits de leurs œuvres repris
par d'autres écrivains, « l'histoire a préservé trois récits essentiels, l'un
d'Ibn Fadlân et les deux autres d'Abù Dulaf Mis'ar.
Tous portent le titre classique de Risâla qui nous fixe assez sur les inten-
tions des auteurs et la délimitation de leur propos ' : il s'agit de fournir,
en réponse à une demande supposée ou réelle, les renseignements touchant
un sujet quelconque, mais précis, circonscrit, dont la caractéristique est
moins à trouver dans son intitulé que dans les dimensions, toujours

1. P. 115.
2. A titre d'exemple, citons seulement le Kitâb al-tabaçsur bi t-tijâra du pseudo-
Ôâiji?, p. 157 i.f., 159.
3. Par où passe aussi la route terrestre avec la Chine : cf. Sauvaget, Relation,
p. X X X V I I , note 2.
4. Ajouter aux ambassades arabes en Chine, citées par Sauvaget (loc.cit.), pour l'épo-
que umayyade, la lettre de l'empereur de Chine à Mu'âwiya, citée par ôâhi?, Ifayawân,
t. V I I , p. 113.
5. N o t a m m e n t aux Sâmânides (et à leur vizir ôayhânï), qui ont joué leur rôle dans
l'organisation des voyages d'Ibn Fadlân e t d'Abû Dulaf Mis'ar. Sallâm l'Interprète,
dont il sera question plus bas, a, de la même façon, été aidé par les Tâhirides. Cf. Risâla
d'Ibn Fadlân, p. 76, et autres références au tableau des auteurs.
6. Le premier de ces personnages, vraisemblablement le célèbre mathématicien et
astronome Muljammad b. Musa b. Sâkir, a parfois été confondu avec son homonyme,
non moins célèbre que lui et comme lui mathématicien et astronome, Muljammad b.
Mûsâ al-Uuwârizmï. Cf. infra, p. 145-146, et tableau des auteurs (auquel on renvoie éga-
l e m e n t pour Garmï et Sallâm). Sur Garmï, cf. aussi infra, p. 146.
7. Accessoirement, le volume des extraits conservés nous est garant, par référence au
caractère limité de ce propos, que le temps n'a pas été ici l'occasion de pertes trop impor-
tantes.

"Voir Addenda, page 405

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Les gens du voyage 133

modestes, du développement auquel il donnera lieu. Déjà largement


accréditée dans les lettres arabes S la risâla aborde ainsi la littérature ad-
ministrative, dont elle est, sur un point essentiel, celui des frontières, la
composante et le prolongement. Composante, car ses données sont inté-
grées, dans l'esprit qu'on a dit plus h a u t a , aux œuvres des kuttâb : Ibn
ÎJurdâçJbeh reproduit Sallâm 3 , cependant que Gayhânï systématise le
procédé, empruntant à une foule de voyageurs et peut-être à Ibn Fadlân
lui-même. 4 Mais prolongement aussi, car, parallèlement à l'utilisation qui
est faite d'elle par la géographie administrative, la risâla vit aussi, litté-
rairement, de sa vie propre. Si donc, au lieu de rester confinée dans les
cadres que sa définition première lui assigne — archives des chancelleries
ou œuvres qui en sont l'émanation —, la risâla subsiste en même temps
comme une forme originale, c'est qu'elle répond beaucoup plus qu'à des
préoccupations officielles : à un goût, déjà connu, pour le bizarre, qui
s'offre ici au public de l'adab sous la forme de la Grande Muraille de Chine
devenue, chez Sallâm, le rempart de Gog et Magog, ou encore sous les traits
des peuplades de la Volga visitées par Ibn Fadlân. Il n'y aurait, à tout
prendre, entre la risâla et les récits de marins, d'autre différence qu'une
variation géographique dans le champ de l'insolite, et l'on s'explique que
la risâla partage le sort commun à tous ces thèmes en passant, elle aussi,
dans les recueils d'adab.5
Elle n'échapperait donc à la géographie administrative que pour
retomber dans le catalogue des connaissances générales du siècle : chemi-
nement classique, si, comme on l'a vu plus haut 8 , les administrateurs ne
sont eux-mêmes que les produits et les représentants de cette culture, si
leurs œuvres, par conséquent, ne remettent pas fondamentalement en
cause le processus général qui porte tout thème nouvellement apparu,
fût-il technique au départ, à s'inscrire dans un répertoire de connaissances
essentiellement littéraire. On peut donc, d'ores et déjà, poser en principe

1. Peu importe, au fond, que l'œuvre d'Ibn Fadlân s'intitule kilâb, si l'on en croit
le manuscrit, ou risâla, si l'on suit Yâqût (cf. Canard, trad.. p. 42, note 8) et l'usage
courant : ce sont les traits essentiels de l'œuvre qui comptent et qui en font, sous cet
intitulé ou sous un autre, une risila (« mémoire », plutôt qu'« épltre ») : il faudrait, natu-
rellement, reposer ici le problème de l'influence des modèles, de Gâhi? notamment ;
la risâla touche aussi, avec Kindï, aux sujets scientifiques (cf. Fihrisl., p. 255-261,
passim) et, avec Sarabsï, à l'historiographie (sur l'expédition d'Aljmad b. al-Muwaffaq,
futur calife al-Mu'tadid, contre Bumârawayh : cf. Rosenthal, op. cit., p. 59).
2. P. ¿4.
3. P. 162 sq. du Kitâb al-masâlik wa l-mamâlik.
4. Cf. supra, chap. III, p. 93, 94, note 4. Sur d'autres emprunts, cf. Muqaddasî, éd.
de Goeje, p. 346 (345, note b) ; Wiet, introd. aux Atours précieux d'Ibn Rusteh,
p. V I - V I I ; S. Maqbul Ahmad, « Djughrâfiyà », dans El (2), t. II, p. 595 (2).
5. Sallâm est exploité, entre autres, par Ibn al-Faqïh (p. 298-301, cf. p. 301, note h).
Voir autres références chez Ibn Rusteh, trad., p. 167, note 7.
6. P. 104-106.

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134 Géographie humaine du monde musulman

q u e le passage de la risâla à l'adab se fera par les voies que nous avons
indiquées, n o t a m m e n t par la systématisation du merveilleux et l'efface-
m e n t progressif de la découverte au profit de la redite. En même t e m p s ,
comme pour toutes les autres formes d'expression déjà passées en revue,
on estimera, sans grande crainte d'erreur, que la véritable postérité de
la risâla est à chercher en dehors des données où l'adab la fige, qu'ici
encore l'originalité profonde d'un genre est indissociable de sa nécessaire
évolution. La grande innovation de la risâla a y a n t été de consigner les
choses vues dans l'ordre d ' u n itinéraire, de systématiser la relation entre
le t e m p s vécu et l'espace parcouru, ses héritiers véritables seront, d ' u n e
p a r t les masâlik wa l-mamâlik du i v e / x e siècle, et, plus encore, au-delà
de l'époque qui nous occupe, le journal de voyage (rihla) tel que l'illustre-
r o n t , aux v i e / x u e et v m e / x i v e siècles, un Ibn Gubayr ou un Ibn B a t t ù t a .
Au bout du compte, le périple d ' I b n Fadlân ne différerait guère de
ceux de ses grands successeurs que p a r le caractère intéressé de son o b j e t .
R é p o n d a n t à un souci extérieur au lieu d'être à soi-même sa propre j u s t i -
fication, il s'enferme à l'avance, du m ê m e coup, dans des paysages déter-
minés au lieu de se maintenir perpétuellement disponible à de n o u v e a u x
horizons. Mais, ces réserves faites, la technique de consignation des f a i t s
est p a r t o u t identique : le premier, Ibn F a d l â n établit cette relation fon-
d a m e n t a l e espace-temps qui sera u n des traits distinctifs de la rihla :
genre intermédiaire, donc, entre la géographie et l'histoire, puisque, comme
la première, il s'exprime dans un espace, mais en le réordonnant selon
des critères temporels qui relèvent de la seconde. 1
D e u x dates essentielles jalonnent l'œuvre d ' I b n Fadlân : le d é p a r t
de B a g d a d au 11 safar 309/21 juin 921 et l'arrivée au pays des Bulgares, le
12 m u h a r r a m 310/12 mai 922. E n t r e ces deux dates, décrits au hasard du
chemin, les Huwârizmiens, les Turcs, les Petchénègues et les B a c h k i r s 2
interviennent non seulement comme sujets d'observation, mais, plus
encore, comme acteurs d'une histoire vécue, leur attitude, amicale, indif-
férente ou hostile, c o m m a n d a n t directement l'avenir de la mission e t
suscitant, chez l ' a u t e u r lui-même, ces réactions diverses de joie e t de
désespoir, de frayeur et de quiétude, qui donnent à la Risâla un e x t r a -
ordinaire accent de vérité.
On peut voir par là q u ' u n e telle œ u v r e doit ressortir en principe à deux
ordres différents, selon que l'évrivain y intervient en t a n t qu'observateur
ou en t a n t que personne : dans le premier cas, elle énonce une vérité scien-

1. P a r t i c u l i è r e m e n t de l'histoire annalistique, telle qu'on la p r a t i q u e alors. L a d i f f é -


rence e n t r e la risâla et la géographie « classique » e s t soulignée par S. D a h â n , op. cit., p. 28.
2. A u x q u e l s il f a u t é v i d e m m e n t ajouter les B u l g a r e s , mais aussi d e u x peuples v o i s i n s :
les R u s s e s ( R u s ) , décrits d'après certains s p é c i m e n s résidant c h e z les Bulgares (cf. t r a d . ,
p. 1 1 0 aq.) et les O a z a r s , sur lesquels l'auteur ne possédait q u e des i n f o r m a t i o n s orales
(ibid., 11. 135, n o t e 362).

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Les gens du voyage 135

tifique, statique, fondée sur le témoignage direct Çiyân) e t dont l'expres-


sion relève des techniques de la description, de la note ou du portrait,
tandis qu'elle se réfère, dans le second cas, à une vérité singulière et dyna-
mique, vécue plus qu'observée, et dont la présentation s'inspire, cette
fois, spontanément des techniques du récit. Ce dernier aspect de l'œuvre
a porté certains critiques, qui en estiment le volume excessif pour u n
compte rendu officiel de mission, à contester que nous soyons en présence
du véritable rapport dressé par Ibn Fadlân à l'issue de son voyage. 1
Le texte actuel, qui ne nous dit rien, au demeurant, du voyage de retour,
alors que le récit de ce voyage existait originellement, au témoignage
de Y â q û t 2 , serait donc un démarquage fait à partir de la leçon officielle
et ne r e t e n a n t de celle-ci que les détails propres à attirer la curiosité du
public cultivé de l'époque. Mais, à vouloir ainsi que l'œuvre originale ait
été plus conforme à son propos officiel, sommes-nous si sûrs que nous ne
nous inspirons pas, pour en juger, de critères qui sont les nôtres a u j o u r -
d'hui, et non ceux du r v e / x e siècle ? Ne traçons-nous pas, entre gens cultivés
et fonctionnaires, entre adab et administration, une limite dont nous
avons vu qu'elle risquait fort d'être imaginaire ? Même si l'on a d m e t que
le texte d ' I b n Fadlân s'est allégé, en passant au public, de considérations
strictement politiques, on p e u t penser que ces variations n ' o n t pas altéré
profondément le visage de l'œuvre tel qu'il a été dessiné plus h a u t , et rien
ne prouve, en t o u t cas, que t o u t ce qui nous paraît a u j o u r d ' h u i incompa-
tible avec le caractère officiel d'un r a p p o r t n'ait pas fait partie du t e x t e
initial et ait été r a j o u t é après coup, dans une version spécialement destinée
à un public plus vaste.
Il n'était pas concevable, en effet, pour que le calife f û t convaincu de la
véracité de l'ouvrage 3 , que celui-ci f û t a m p u t é , précisément, de ce qui
lui donnait un incomparable accent de vérité, à savoir l'intervention d'une
aventure personnelle, mais aussi le souci du style, dans la mesure où
celui-ci est destiné à m e t t r e en relief l'aspect vécu de cette aventure.
Or, si l'on note, à juste titre, q u ' I b n Fadlân s'exprime selon les normes de
la prose littéraire d'alors et non selon la technique dépouillée de certains
géographes 4 , l'on convient par là que le meilleur moyen de capter l'at-

1. Cf. Canard, op. cit., p. 43, 142-143.


2. Buldán, t. I, p. 486. M. Canard, dans sa conclusion à la trad. de la Risâla, op. cit.,
situe le retour à Bagdad en 311/923.
3. R. Blachère (EGA, p. 94-95) pose en effet le problème de la véracité de la Risâla
dans son rapport avec le lecteur auquel elle était destinée, mais c'est, comme on va le
voir, un problème de forme et non de fond. Faut-il rappeler que le souci de la forme passe
parfois encore, de nos jours, pour une des marques de la correspondance diplomatique ?
4. Cf. S. Dahân, op. cit., p. 28, les traits caractéristiques de cette prose étant l'art du
récit continu (qu'on opposera aux nomenclatures des géographes-administrateurs) et
de l'effet littéraire (dont on verra quelques exemples infra ; à noter que cette recherche
ne va jamais jusqu'à la prose rimée ou sa/j').

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136 Géographie humaine du monde musulman

t e n t i o n du l e c t e u r é t a i t de l u i p r é s e n t e r u n r a p p o r t où les e x i g e n c e s
d e l ' i n f o r m a t i o n se c o n c i l i a i e n t a v e c l ' a g r é m e n t d e la l e c t u r e , e n u n
m o t , de m é n a g e r , ici encore, l e s droits de l'adab. Le souci du
s t y l e , a c t e d ' h o n n e u r v i s - à - v i s du calife, a priori s u p p o s é l e t t r é e n t r e
l e s lettrés, est, d a n s le c a s d ' I b n F a d l â n , d ' a u t a n t p l u s n é c e s s a i r e q u e le
v é r i t a b l e l e c t e u r e t u t i l i s a t e u r d e l ' o u v r a g e d e v a i t être, a u - d e l à d e s a p p a -
r e n c e s du p o u v o i r r e p r é s e n t é e s par le calife ou le p â l e vizir H â m i d b. al-' A b -
b â s , le célèbre kalib, à la f o i s a n c i e n e t f u t u r v i z i r l u i - m ê m e , "Alï b. 'Isa,
d o n t on c o n n a î t les d o n s l i t t é r a i r e s . 1
R e s t e r a i t à d é b a t t r e d u p r o b l è m e du m e r v e i l l e u x , d o n t o n s ' e s t p l u
à t r o u v e r d e ci d e là d e s t r a c e s dans la Risâla.2 On éliminera, b i e n é v i d e m -
m e n t , de ce m e r v e i l l e u x les p a s s a g e s q u i t i r e n t l e u r o r i g i n a l i t é s o i t d e s
s u j e t s e u x - m ê m e s , p a r e x e m p l e l'extraordinaire r é c i t d e s f u n é r a i l l e s d ' u n
n o b l e russe», s o i t d e s q u a l i t é s de la prose d ' I b n F a d l â n : « I l a v a i t ,
déclare-t-il à p r o p o s d ' u n T u r c , épilé sa b a r b e t o u t en g a r d a n t q u e l q u e s
p o i l s au m e n t o n , e t c o m m e il é t a i t v ê t u d ' u n e p e l i s s e , il p a s s a i t , v u d e loin,
à t o u t c o u p p o u r u n b o u c » . 4 E n t o u t cela, il y a , c e r t e s , d é p a y s e m e n t p u r
o u t r a n s f i g u r a t i o n littéraire, m a i s rien q u i ne s o i t s t r i c t e m e n t vrai. L o r s -
q u e Ibn F a d l â n , e n r e v a n c h e , a g r é m e n t e s o n r é c i t d e q u e l q u e s t r a i t s réso-

1. Cf. Risâla, p. 114, note 8 ; Sourde], Vizirat, t. II, p. 414 sq., 520-521 (et notes 1, 2)
et passim. Hâmid b. al-'Abbâs est explicitement désigné, dans la Risâla (p. 114 i.f.),
comme l'auteur de la lettre d'introduction auprès du roi des Bulgares.
2. Cf. EGA, p. 97.
3. P. 155-165 ; trad., p. 122-134. Il faudrait citer de même, entre bien d'autres traits,
tous ceux qui tirent leur étrangeté de leur opposition aux coutumes de l'Islam (cf. p. 92-
93, 94, 115, 131-132 et passim). Mais, à la différence de ce qui se passe dans la Relation,
le Supplément ou les Merveilles de l'Inde (cf. supra, p. 120, 125, 130-131), la notation de
ces différences s'inspire ici de soucis en réalité politiques : la conversion des Bulgares
est la mission dévolue en propre à Ibn Fadlân (cf. en particulier, sur cette attitude, les
p. 117, 131-132 [déjà citées], 134).
4. P. 101. Autres exemples : p. 120, à propos d'un Bulgare : « C'était un homme im-
posant, gros et corpulent, avec une voix qu'on eût dite sortant d'une jarre. • P. 83-87 :
notations concrètes sur le froid au Buwârizm, les vêtements qu'il nécessite et certaines
coutumes ou attitudes qu'il inspire, le tout représentant la transcription vécue, expé-
rimentale, du thème théorique de la relation de l'homme au sol et au climat : cf. supra,
chap. I et II, p. 14-16 et passim). Un dernier exemple est plus intéressant encore, car
il nous montre de quel profit pourrait être pour l'étude de la littérature arabe, de ses
motifs et de ses techniques, l'observation du cheminement de certains thèmes fondamen-
t a u x . Soit le thème de l'habileté du Turc, dont Gâhi? traite dans le contexte général
du partage des qualités diverses de l'être humain entre les grands groupes ethniques du
globe (cf. Risâla ilâ Fath b. tfâqân, passim) ; Ibn Fadlân (p. 103) représentele stade du
passage du thème théorique à son illustration vécue : « Un jour que ce Turc nous accom-
pagnait à cheval, je l'ai vu, une oie venant à passer, bander son arc, presser sa monture,
tirer sur sa cible et l'abattre. » Voici enfin, avec Hamadânï (Maqâma asadiyya, éd.
M. 'Abduh, Beyrouth, 1957, p. 33 [et note 7) — 35), dans la prose rimée propre à cet
auteur, un Turc qui « prend un arc, le bande, fait voler une flèche dans les airs, puis une
autre qui fend la première en plein vol. »

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Les gens du voyage 137

lument merveilleux, on n'a guère le choix qu'entre deux opinions : ou bien


le lecteur de la Risâla, considéré comme un représentant éminent des
milieux lettrés tout autant que comme un personnage investi de fonctions
officielles, devait être à même de faire le départ entre l'information véri-
table et certains traits légendaires, assez rares du reste, destinés à la rendre
plus attrayante, ou bien alors, tout simplement, ce merveilleux est moins
merveilleux qu'il n'y paraît, dans sa présentation ou même dans sa réalité.
Une analyse des quelques passages de la Risâla généralement incriminés
convainc vite, tout d'abord, qu'Ibn Fadlân ne prend jamais à son compte
les récits extraordinaires : pour Gog et Magog, il note, fidèle à sa mission,
ce qui se dit à propos d'une peuplade réputée voisine des régions visitées,
tout en prenant soin de citer ses sources sans s'engager lui-même, et l'on
conviendra qu'un merveilleux présenté de cette façon perd, à ce compte,
beaucoup de sa crédibilité La description du rhinocéros est de la même
veine, mais en outre elle se trouve, elle, objectivement recouper certaines
réalités entretenues par les traditions locales. a Enfin, la forme épique
sous laquelle est dépeinte une aurore boréale 3 n'enlève rien à la réalité
du phénomène; encore faut-il souligner qu'Ibn Fadlân, malgré le trouble
où le jette la nouveauté du phénomène, ne voit, dans les formes étranges
qui balaient l'atmosphère, que des « apparences» d'hommes et de chevaux,
des « ombres» plus ou moins imaginaires 4 ; s'il parle d'un combat de djinns,
c'est, ici encore, la tradition locale qui le lui souffle, et il retrouve en
d'autres endroits, pour des phénomènes de même ordre 5 , les justes appré-
ciations que nous lui connaissons. 6

1. Risâla, p. 136-140; trad., p. 108-110 : passage assez bref, par conséquent, et


présenté comme emprunté à un informateur (parfois même, l'information est au second
degré : cf. p. 137 i. f.-138). On dira qu'Ibn Fadlân prétend avoir été mené, selon les
dires de ses hôtes, aux ossements d'un spécimen de Gog et Magog (p. 139-140 : passage,
du reste, très altéré) ; mais nulle part, l'auteur ne déclare expressément avoir reconnu
dans ces ossements des débris humains, et il aurait même, si l'on en croit Yâqût (Buldân,
t. I, p. 88, qui donne une leçon beaucoup plus concise et prudente quant aux dimensions
des ossements), déclaré formellement son scepticisme à ce sujet.
2. Souvenirs, notamment, d'animaux anciens comme le mammouth ou le rhino-
céros du nord (rhinocéros anliquitalis), certains auteurs allant jusqu'à penser que le rhi-
nocéros « n'avait pas encore disparu en Sibérie à cette époque » : Risâla, p. 141-142;
trad., p. 112-113, et note 271.
3. P. 123-124 ; trad., p. 95-96 et note 198.
4. Amlâl an-nâs wa d-daœâbb... aSbâh tuSbihu n-nâs... atabayyanuhâ wa ataàayyaluhâ.
5. P. 125-127.
6. Il n'y aurait guère, en définitive, que ce qu'Ibn Fadlân déclare sur le serpent
« gros comme un arbre» qui porterait une marque indélébile de merveilleux. C'est,du
reste, un des thèmes favoris de Vadab, comme le remarque justement M. Canard (trad.
p. 100, note 211) ; Yâqut, lui (Buldân, t. I, p. 487-488), ne mentionne pas le fait, ce
qui doit nous inciter à nous demander {cf. également supra, note 1) si le texte suivi
par lui, plus bref en général, ne représentait pas une version plus fidèle de l'original,
les additions du manuscrit de MeShed allant, ici comme ailleurs, dans le sens du mer-
veilleux et de l'adab.

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138 Géographie humaine du monde musulman

Ce n'est pas, au total, de merveilleux qu'il faudrait parler à propos de


la Risâla, mais d'émerveillement : différence essentielle qui sépare la
convention littéraire, avec ce qu'elle implique de références aux normes
culturelles d'un groupe, de l'intervention directe de la personne. En effet,
des thèmes qui, par leur caractère insolite, relèvent du domaine de l'adab,
ne sont, dans la Risâla, jamais traités précisément comme l'adab a coutume
de le faire : non pas livrés bruts, comme des articles de savoir que l'on se
repasse, de lettré à lettré, selon la règle mécanique d'un jeu, mais réservant
toujours les droits de celui qui les présente, soit qu'ils nous viennent, en
t a n t qu'aventures, dans l'émotion singulière où ils ont été vécus, soit que,
recueillis d'une autre bouche, ils laissent percer l'incertitude, la critique
ou le doute de l'écrivain. Si l'on peut parler d'adab à propos de la Risâla,
ce ne peut donc être qu'au plan de la forme qu'elle revêt, du souci de style
manifesté par un auteur qui se sait devoir être lu par un public de connais-
seurs. En dehors de là, par l'allure personnelle et la vérité constante du
voyage, la Risâla occupe, selon nous, une place tout à fait à part dans les
lettres arabes. Le cas est d'autant plus remarquable qu'à l'époque d'Ibn
Fadlân, les thèmes du nord sont largement accrédités dans l'adab1 :
on eût donc pu s'attendre qu'un récit intervenant après les premières
œuvres consacrées à ces contrées, celles de Sallâm et de Crarmï, se com-
portât vis-à-vis d'elles comme le Supplément d'Abû Zayd as-Sïrâfï par
rapport à la Relation, c'est-à-dire en systématisant les données dans le sens
du merveilleux. Le parallèle est d'autant plus valable que non seulement
les situations chronologiques sont exactement semblables dans les deux
cas 2 , mais surtout que, pour Ibn Fadlân, les œuvres-modèles étaient déjà
— à travers le thème de Gog et Magog chez Sallâm, par exemple —
largement ouvertes au merveilleux, infiniment plus, en tout état de cause,
que la Relation, dont on a vu plus haut les mérites. A quoi donc attribuer
ceux d'Ibn Fadlân ? Au caractère officiel du compte rendu de mission ?
Mais il n'est pas besoin de rappeler les limites de l'argument. Pourquoi
ne pas songer, comme on l'a fait pour Ya'qûbï et la littérature adminis-
trative, à l'intervention de personnalités qui, ici comme dans tous les
pays du monde, éprouvent le besoin de quitter les sentiers battus, de voir
et de réfléchir par elles-mêmes ? Ya'qubï, Ibn Fadlân, plus tard Ibn
Gubayr, et t a n t d'autres 3, la liste serait longue de ceux qui maintiennent
les droits de la spontanéité : les masâlik wa l-mamâlik, au moment de leur

t . Voir, par exemple, au tableau des auteurs, les références relatives au récit de
Sallâm l'Interprète.
2. On a vu que la Relation est de 237/851 et le Suppément d'Abu Zayd des années
303-304/915-916 (supra, p. 121, note 4). Sallâm et Garmî sont tous deux en relation avec
le califat d'al-Wâtiq (227/842-232/847) et la Risâla d'Ibn Fadlân date des années 309-311 /
921-923 (cf. supra, p. 134, 135, note 2).
3. Autre cas éclatant, en dehors de la géographie pure : l'autobiographie d'Usâma
b. Munqid, au v ° / x i e siècle.

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Les gens du voyage 139

meilleure production, soit au iv e /x e siècle, ne feront pas autre chose que


reprendre, dans un climat de syncrétisme qui emprunte aux genres éprou-
vés de la géographie d'alors, cette autre tradition, combien vivace, de
l'observation directe et vécue.

La route du nord : Abu Dulaf Mis'ar ; le voyage réel et le voyage imaginaire

Abu Dulaf Mis'ar 1 est un héros de roman : poète qui eut ses heures de
célébrité, en même temps que minéralogiste compétent, il fait sa cour,
entre les années 330/940 et 380/990, successivement aux Sâmânides de
Buhârâ 2, à leurs vassaux, les princes saffârides du Sigistân 3 et au célèbre
as-Sâhib Ibn 'Abbàd, vizir des Buyides à ar-Rayy. Mais il fréquente les
truands aussi bien que les princes et s'affilie à la célèbre compagnie
des Banû Sâsân. Dans cette vie longue de près de quatre-vingt-dix ans*,
les séjours citadins semblent avoir été coupés de nombreux voyages et
Ibn an-Nadïm, qui aurait connu Abu Dulaf personnellement, le qualifie
de « globe-trotter » (gawwâla). 5
Son œuvre n'est pas moins originale : il compose, presque simultané-
ment«, deux risâla-s aussi dissemblabes qu'on puisse l'imaginer, l'une,
sur les Turcs, accessoirement sur l'Inde et la Malaisie, l'autre sur l'Iran
et l'Arménie. Aussi sérieux et personnel dans la seconde que plagiaire et
suspect dans la première, il hésite ainsi, d'oeuvre à œuvre, entre les procé-
dés de l'adab et l'observation directe, comme s'il s'ingéniait, jusque dans
ses écrits, à confirmer l'image d'une personnalité double. Cet Arabe de
souche vivant en milieu iranien, cet homme connu pour son amour des
pierres comme pour avoir composé un poème célèbre dans l'argot des
coquillards, est décidément plus qu'un écrivain : une figure, et des plus
grandes parmi toutes celles qui illustrèrent, en Orient, une vie et une

1. A distinguer de son homonyme, Abu Dulaf al-'Igli (al-Qàsim b. 'Isa), fondateur


d'une petite dynastie locale dans la région comprise entre Ispahan et Hamaçjân, mort
en 225/839-840. Cf. K . V. Zetterstéen, «al-IJâslm», dans El, t. I I I , p. 8 4 4 - 8 4 5 ;
E. Marin, « Dulafides », dans El (2), t. I I , 6 3 9 ; Abu Dulaf II, trad., p. 50, 9 8 ; Ibn
Rusteh, trad., p. 179 (et note 4), 204, 242.
2. A propos des Sâmânides, il convient de poser, comme on l'a fait, le problème des
rapports éventuels d'Abû Dulaf avec le vizir de cette dynastie, le géographe âayhânl
(cf. la trad. de Minorsky de la deuxième Risâla, op. cit., p. 14, 24). En réalité, si Abu
Dulaf a sans doute connu l'œuvre de Gayhânï, dont il a pu s'inspirer pour les détails
de sa première Risâla concernant les Turcs (cf. Minorsky, loc. cit.), il est en revanche
à peu près sûr (cf. tableau des auteurs) que Gayhânï était mort à cette époque :
Abû Dulaf n'a pu connaître, au mieux, que son fils, Abu 'Ali al-Gayhànî, mort en
330/941-942.
3. Cf. Minorsky, op. cit., p. 17-18 ; Muqaddasï, éd. de Goeje, p. 337.
4. Selon Ta'âlibï, cité par Minorsky, op. cit., p. 9.
5. Voir références au tableau des auteurs.
6. Minorsky, op. cit., p. 26.

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140 Géographie humaine du monde musulman

littérature picaresques avant la lettre. 1 Car le trait essentiel de cette


dernière est d'émaner d'auteurs qui, tout en disposant de la culture re-
quise par leur groupe, sont privés, dans ce groupe, de la position sociale
qu'elle leur assigne, ou bien ont refusé de la prendre, ou bien encore, tout
en l'occupant, manifestent vis-à-vis d'elle de l'impatience ou du détache-
ment. Vies ou âmes de picaros, ils font passer dans leurs oeuvres ce divorce
entre ce qu'ils sont et ce qu'ils pourraient ou devraient être : ainsi, leur
production n'est pas t a n t caractérisée par la composition d'œuvres en
rupture de ban avec les normes culturelles de leur siècle — ici par la
langue choisie, là par le sujet, là encore par l'intrusion de l'auteur dans son
livre — que par la juxtaposition de ces œuvres avec d'autres qui, elles,
respectent lesdites normes : geste de défi ou d'honneur, par lequel on
montre à la fois et l'aptitude que l'on a à respecter les Muses et le plaisir
qu'on p rend à les violer. 2
Abu Dulaf est dans ce cas. Faut-il disserter, pour un protecteur ou un
mécène 3, des Turcs ou de l'Inde ? Qu'à cela ne tienne : rompu que l'on est
aux goûts du public lettré, on décrira, d'après un itinéraire de fantaisie,
les principaux pays ou tribus qu'on prétend avoir visités, un peu avec
les souvenirs que l'on a effectivement retenus aux lieux où l'on a voyagé
— mais infiniment moins nombreux ou lointains qu'on ne le dit —,
beaucoup en compilant les œuvres des prédécesseurs. 1 L'invention frise
l'insolence, car le «je», qui intervient régulièrement dans cette première
Risâla, n'est jamais le constat d'un témoignage direct : simplement un
exercice de style assuré de l'impunité. De là naissent quelques paysages
fantastiques, où les poivriers se racornissent sous l'effet du vent et où les

1. Pour l'Orient, cf. l'étude de R. Blachère et P. Masnou dans l'introd. à leur Choix
de séances de Hamaiâni, Paris, 1957, p. 10-13.
2. Cyrano et Régnard illustrent assez bien, par leurs aventures, les « vies » dont nous
parlions ; leurs œuvres juxtaposent le Voyage dans la lune ou le Voyage en Laponie
au goût pour les genres affirmés que sont la tragédie pour le premier et la comédie
pour l'autre. Furetière et Le Sage représentent, eux, les « âmes • : le second, qui cultive
à la fois la comédie, genre classique, et le roman picaresque ou d'aventures avec Gil
Blas ou les Aventures de Beauchêne, poursuit une vie systématiquement exempte
d'honneurs ; le premier est un Académicien, mais son mépris des conventions littéraires
ou sociales va jusqu'à la composition du Roman bourgeois et de fables, et surtout
jusqu'à braver, par la publication de son dictionnaire, l'Académie qui l'exclura.
3. Ces deux hypothèses sont envisagées par V. Minorsky dans El (2), t. I, p. 119,
et Oriens, V, 1952, p. 24 : « A b u Dulaf, toujours à court d'argent, a pu fabriquer) s o n
factum... pour s'assurer une récompense plus abondante. »
4. Cf. Marquart, Streifziige, p. 77 sç.,| 83 sq. ; seconde Risâla, trad. Minorsky,
p. 12-18, où il est montré qu'AbQ Dulaf est sans doute allé de Bubârâ au Sigistân, mais
que sa prétendue expédition jusqu'aux provinces de Nan-Chan et de Kan-Sou (à
500-700 k m au sud de la frontière méridionale de l'actuelle Mongolie Extérieure) ne laisse
pas d'être suspecte en raison de l'incroyable désordre de la nomenclature des tribus
turques traversées ; tous les renseignements qui se rapportent à la Malaisie et à l'Inde,
maigres au demeurant, sont des emprunts.

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Les gens du voyage 141

serpents, confinés sur une montagne magique, tuent, rien qu'en les regar-
dant, tous ceux qui s'en approchent. 1 Mais ces traits d'insolite outrancier
sont assez rares. 4 Dans ce jeu — puisqu'il ne s'agit, après tout, que de
cela —, Abu Dulaf garde l'habileté de rester en deçà des limites imposées,
à une espèce de moyenne dans le dépaysement, au-delà de laquelle il
risque de passer pour un simple fabulateur. Car, si la règle du merveilleux
Çagïb) est en effet, pour lui donner le plus de force et d'attrait, non pas
de le créer de toutes pièces, mais de le rendre vraisemblable en l'inscrivant
dans un contexte plus ou moins authentique qui lui sert de garant, il
importe chaque fois d'en doser les effets. Et comme la règle devient d'au-
t a n t plus valable que l'on se rapproche de terrains connus, on comprend
pourquoi les Turcs d'Abû Dulaf représentent assez bien cet amalgame
idéal de bizarre et de quotidien par lequel seul, pour reprendre l'expression
célèbre, l'artiste peut les «figurer». C'est pourquoi il n'est pas besoin de
suivre V. Minorsky lorsqu'il affirme 3 , au vu du caractère décousu de cet
itinéraire, que le destinataire de la Risâla ne pouvait vivre que loin de
Buljârâ : en admettant que l'on connût alors exactement l'emplacement
des tribus turques, rien ne prouve que le protecteur d'Abû Dulaf ait été
dans les dispositions d'esprit que nous lui prêtons aujourd'hui, avec notre
souci d'information objective et précise. Comme on peut présumer, au
contraire, qu'Abû Dulaf a modelé sa Risâla dans le sens requis par la
personnalité du demandeur 4 , il n'est pas besoin de chercher, avec l'éloi-
gnement géographique, une cause extérieure à t a n t de tranquille et plaisant
désordre : si la Risâla n'est pas une étude en forme, mais un mémoire
récréatif, si elle se préoccupe moins de vérité que de thèmes à la mode,
c'est, tout simplement, parce que son destinataire lui-même voulait qu'elle
f û t cela. Ainsi nous est prouvé, si besoin en était, que les pays du nord,
tout comme les mers orientales, sont devenus, vers le milieu du i v e / x e siè-
cle, de simples articles au catalogue de l'adab.
Tout autre apparaît, nous l'avons dit, la seconde Risâla, qui porte, elle,
sur l'Iran et l'Arménie. Les thèmes y deviennent l'affaire personnelle de
l'auteur et non plus le prétexte à une démonstration mondaine de sa
culture, à l'exercice social d'un savoir. Cet examen passé, pourrait-on dire,
Abu Dulaf revient à ce qu'il aime : les roches, les plantes, la thérapeuti-

1. Risâla, p. 15, 19.


2. Un cas remarquable est celui de la notation relative à la péninsule malaise ( Kalah),
signalée justement (p. 18) comme le terminus de la navigation vers l'Orient ; mais les
circonstances historiques qui en ont fait un terminus (cf. supra, p. 114, note 5, p. 123,
note 1) deviennent ici comme le pendant, à l'est, des lies Fortunées à l'Occident, une
sorte de « bout du monde > magique, « point extrême pour les navires, qui ne peuvent,
sous peine de naufrage, aller au-delà. »
3. Dans Oriens, op. cit., p. 24.
4. A plus forte raison si, comme on l'a v u plus haut (p. 140, note 3), cette compo-
sition est dictée par un besoin d'argent.

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142 Géographie humaine du monde musulman

que... Ici, il ne procède plus par emprunts littéraires, mais travaille de


mémoire, d'après des observations consignées au cours du voyage, selon
un itinéraire parfaitement clair. 1 II suit ainsi une méthode originale qui
n'est pas sans rappeler celle qui va connaître t a n t de succès avec les masâ-
lik wa l-mamâlik. Mais est-ce un hasard que cette parenté entre les deux
genres ? Au moment même où Abu Dulaf compose, les masâlik wa l-
mamâlik connaissent, avec Istahrï, leur première illustration vraiment
caractéristique. Dans l'impossibilité où nous sommes de tracer le jeu des
influences éventuelles 2 , constatons du moins que ce milieu du iv/x e siècle
propose aux écrivains, parallèlement aux modèles culturels qui s'incarnent
dans Vadab, un autre type d'homme, de savoir et de style. L'homme,
c'est le voyageur, courant le monde pour son plaisir ou du moins en trou-
vant du plaisir aux obligations qui lui imposent ces courses, vivant comme
il peut, parfois très mal selon les exigences de la faim ou celles de la morale,
et subordonnant tout à la possibilité de voir, de ses yeux, le plus grand
nombre de choses. De cette vie, les auteurs des masâlik wa l-mamâlik
ont été les illustrateurs exemplaires et Muqaddasï nous en a laissé un ta-
bleau mémorable à travers lequel il ne nous est pas interdit d'imaginer,
avant lui, Abu Dulaf, puisqu'il a, comme lui, « revêtu les robes d'hon-
neur», mais aussi «connu les républiques de gueux». 3 Le savoir, c'est
donc celui qu'on cueille, avec la vie et l'aventure, au fil des routes : pay-
sages, itinéraires, monuments ou «merveilles», villes, produits du sol ou
de l'industrie des hommes, tarifs commerciaux, tableaux de mœurs, célé-
brités ou spécialités locales. 4 Tout cela ne va pas sans quelques contra-
dictions : car le goût du concret jure avec cet autre engouement qu'Abû
Dulaf, en bon lettré, éprouve pour les choses insolites (a'âgïb), la quasi-
totalité des exemples cités dans ce dernier cas se rapportant soit aux sou-
venirs archéologiques de l'Iran, soit aux phénomènes naturels. Prenons

1. Cf. Minorsky, introd. à la Risâla, p. 20, 21, 23 ; P. G. Bulgakov et A. B. Khalidov,


dans leur éd. de la même Risâla, p. 22, 23, où ils déclarent, sans plus de précision, que
l'intérêt de l'auteur pour les sciences naturelles et médico-pharmacologiques est lié à
son appartenance aux Banû Sâsân. Pour mon compte, je trouve dans l'exposé de ces
préoccupations des accents classiques : des références à l'influence des lieux sur la santé
ou ie comportement des êtres humains (Risâla, p. 38, 40) sont tout à fait dans l'esprit
de Gâhi?, et les célèbres scorpions de Nasïbïn ou Sahrazûr ( H a y a w â n , t. IV, p. 226 ;
t. V, p. 358) sont rappelés à la p. 18 de la Risâla.
2. La deuxième Risâla, comme on l'a dit, ne porte pas trace de réminiscences litté-
raires ; inversement, Abu Dulaf n'est pas cité et ne parait pas copié par Istabri, Ibn
Hawqal ou Muqaddasï.
3. Trad., § 85-86; une partie du texte est citée supra, p. 52.
4. Cf. Risâla : sur les fleuves : p. 13 et passim ; sur les montagnes : p. 18 ; sur les
itinéraires : p. 20, 22, 3 0 ; sur les monuments et merveilles : p. 11, 13, 20, 21, e t c . ;
sur les villes ; p. 33, 39 et passim ; sur les produits : p. 7, 10, 11, 12, etc. ; sur les prix ;
p. 17 ; sur les caractères et les mœurs : p. 18, 32 ; sur les hommes célèbres : p. 32 ; sur
les spécialités locales : p. 32, 37-38.

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Les gens du voyage 143

g a r d e t o u t e f o i s q u e les premiers o n t leur raison d'être dans la p e r s o n n a l i t é


du destinataire d e la Risâla : si l'on e s t e n droit d e penser, c o m p t e t e n u des
régions décrites d a n s l ' œ u v r e c o m m e des relations qui o n t m a r q u é la v i e
d ' A b u D u l a f , q u e ce destinataire d e v a i t être e n rapport plus ou m o i n s
direct a v e c les princes s â m â n i d e s ou b û y i d e s 1 , on c o n v i e n d r a alors qu'il
é t a i t normal q u ' u n protégé de ces princes r a p p e l â t d a n s son livre les m o n u -
m e n t s et les l é g e n d e s d'un p a y s d o n t ils p r é t e n d a i e n t reprendre en c h a r g e
les t r a d i t i o n s 2 : le g o û t du m o n u m e n t p e u t n'être ainsi qu'une parure
n o b l e j e t é e sur c e t t e p i t o y a b l e nécessité de v i v r e qui a t t a c h e l ' é c r i v a i n
a u m é c è n e . Mais il en v a t o u t a u t r e m e n t pour les p h é n o m è n e s n a t u r e l s :
ici, A b u Dulaf reproduit bien t o u t ce qui se dit, d e réel ou d'étrange, m a i s
s o n intérêt personnel et presque son honneur de spécialiste lui f o n t u n
devoir, c h a q u e f o i s qu'il le peut, de se rendre c o m p t e par l u i - m ê m e d e s
c o n d i t i o n s du p h é n o m è n e cité. D e u x e x e m p l e s célèbres, entre bien d'autres,
t é m o i g n e n t de son souci de s o u m e t t r e les d o n n é e s traditionnelles sur le
m e r v e i l l e u x au contrôle de l ' i n v e s t i g a t i o n directe Çiyân)3 : Abu Dulaf
est, à notre connaissance, le premier a u t e u r arabe à décrire les s o u r c e s
d e pétrole de B a k o u 4 ; p a r f a i t e m e n t conscient du caractère m y t h i q u e des
récits colportés sur la m o n t a g n e de D e m â v e n d , il la gravit « au péril d e
sa v i e » jusqu'à m i - h a u t e u r , assez pour se rendre c o m p t e que les v a p e u r s
d e la m o n t a g n e n ' o n t de causes q u e naturelles. 1 1
T a n t de choses à dire, dans l ' i m p r o v i s a t i o n de la route ou du s o u v e n i r ,

1. Les raisons invoquées par Y. Minorsky (introd. à la Risâla, p. 25-26) en faveur


d'un destinataire résidant en Irak, non susceptible, par conséquent, d'être choqué
par les exagérations d'Abu Dulaf, doivent être rejetées au nom des mêmes principes
que ceux que l'on a déjà invoqués pour la première Risâla.
2. Cf. P. G. Bulgakov et A. B. Khalidov, op. cit., p. 22. Ce goût du passé iranien
et daylamite va parfois jusqu'au nationalisme (Su'ùbiyya), étrange chez un Arabe, dont
la plume sert ainsi, par conviction ou intérêt, le camp traditionnellement adverse.
Cf. p. 31 (trad., p. 51), où il est dit que les Arabes ont détruit, dans la région d'ar-Rayy,
toute trace des anciens monuments iraniens. La même exploitation politique des
«merveilles» peut être décelée chez Muqaddasï : cf. trad., § 88, note 1.
3. Un cas unique, à ma connaissance, d'exagération manifeste et impudente (trad.,
p. 60 : « my listeners will take this for an exaggeration on my part, though I have
stated only what I have witnessed ») concerne Nïsâbûr, où une tige de rhubarbe pourrait
peser jusqu'à 40 kg et un coing jusqu'à 1,3 kg {ibid., avec commentaire, p. 107).
4. P. 12 ; trad., p. 35.
5. Risâla, p. 34-35 ; trad., p. 54-55 ; le point culminant de l'Elbourz (Demâvend,
Dunbàwand) est en effet un massif volcanique dont l'activité était sans doute plus
forte qu'aujourd'hui, ce qui donne leur juste prix aux risques qu'Abfl Dulaf dit avoir
courus. Il a très bien noté les phénomènes, sulfureux notamment, et il conclut fort
justement : « The smoke which is taken for the breath (des êtres mythiques enfermés
dans la montagne) is simply the vapour of t h a t sulphurous spring. And this combination
gives an air of plausibility to what the common people allege ». Sur cette montagne,
cf. M. Streck, dans El (2), t. II, p. 108-109 (ne signale pas Abu Dulaf). On comparera
Abu Dulaf avec Ibn al-Faqïh, p. 274-279.

A n d r é MIQUEL. 13

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144 Géographie humaine du monde musulman

ne supportent qu'un style spontané qui suit, comme il le peut, les solli-
citations de l'œil ou de l'esprit. « Les pommes, à Ispahan, restent fraîches
sept années durant et les charançons n'y attaquent pas le blé. On y voit
des ruines superbes ». 1 La moisson serait abondante, s'il fallait relever
les notations de ce genre, typiques d'une expression désordonnée, truffée
de coq-à-l'âne, qui caractérisera tant de passages des masâlik wa l-mamâ-
lik.2 Que manque-t-il donc à Abû Dulaf, malgré le mode de vie, le savoir
et le style qu'il propose, pour être vraiment géographe, au sens où l'est
son contemporain Istahrï ? Précisément la conscience de cette vocation,
qui lui eût fait, d'une part, élargir le champ de vision trop restreint d'une
risâla et, d'autre part, regrouper ses données autour de quelques grandes
rubriques, territoriales ou autres : en un mot, de trouver, comme les masâ-
lik wa l-mamâlik, le moyen terme attendu entre la partitio mundi à la
mode de la sûrat al-ard, trop schématique et théorique, et l'observation
concrète du monde, qui mène à la vérité, sans doute, mais à travers une
expression désordonnée.
On ne saurait, bien entendu, faire à Abû Dulaf le procès de n'être pas
géographe, puisqu'il ne visait pas après tout à cela. Son mérite est ailleurs :
dans sa personnalité ambiguë, vivant d'attitudes contradictoires et
opposant, aux formules dépassées de la mode, les engagements libres de
la personne. Pour tout dire, mérite de la contestation, mais exprimée dans
les formes que lui prête, on l'a vu, la mentalité picaresque. Or, des pro-
testations de ce genre ne valent pas seulement par l'image qu'elles donnent
d'un certain type de mentalité. Les inquiétudes d'Abu Dulaf, rapprochées
de celles qui se font jour au même moment dans les masâlik wa l-mamâlik
d'Istahrï 3 , témoignent qu'en ce milieu du iv e /x e siècle, la curiosité de
quelques lettrés évolue de façon décisive et proclame périmés un certain
nombre de modèles : périmé le rapport d'ambassade 4 , traité cavalièrement,
bâclé même, et qui se voit opposer le plaisir du voyage en soi ; périmée
l'excursion imaginaire dans les livres et les dires d'autrui, car l'époque
arrive de l'aventure personnelle ; périmé enfin l'au-delà des frontières, au
profit de la découverte chez soi. Si l'on ne peut établir de liaison formelle

1. Risâla, p. 41 ; trad., p. 60.


2. On peut même, en tenant compte du goût croissant pour la prose rimée ( s a f ) qui
se manifestera dans les masâlik, prévoir la transformation des notations comme celles
d'Abu Dulaf dans le style de Muqaddasî. Soit (Risâla, p. 17) la phrase suivante : « l'Ar-
ménie connaît des prix modérés, mais parfois des sécheresses redoutables» : Arml-
niyyatu rahisatu l-as'âr wa rubbamâ kâna l-qahtu bihâ 'animan giddan. On peut très
bien envisager, chez un Muqaddasî, le schéma suivant : Arminiyyatu / rahisatu l-as'âr /
qalilatu l-amtâr / rubbamâ kâna..., avec institution de doublets phonétiques.
3. Il faut repenser, ici encore, au caractère exceptionnel et précurseur de l'œuvre
de Ya'qûbï.
4. N'oublions pas que la première Risâla est rédigée à l'occasion d'une ambassade
destinée à traiter, pour le compte des Sâmânides de Bubàrâ, l'affaire des « mariages
turcs ».

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Les gens du voyage 145

entre un Abu Dulaf et un Istahrï, du moins la commune présence, en leurs


œuvres, de ce manifeste d'un nouveau style témoigne-t-elle, dans la litté-
rature géographique d'alors, de l'intervention de changements décisifs.

Les routes du nord-ouest et du sud : l'Europe et l'Afrique

Les préoccupations déjà signalées se retrouvent aux routes d'Europe et


d'Afrique. Les ambassadeurs et agents de renseignements, ici encore,
jouent un rôle essentiel : le pôle des visées extérieures du monde musul-
man est évidemment Byzance, engagée avec lui dans un subtil complexe
de guerres et d'échanges 1 : 'Umâra b. Hamza la visite, avec tant d'autres 3 ,
au nom du calife, et ûazâl pour le compte de l'émir de Cordoue. Mais
Byzance, malgré son importance, n'épuise pas l'activité diplomatique :
le même ûazâl, quelque temps après, se rend dans le Jutland pour y trou-
ver un modus vivendi entre les envahisseurs normands de l'Espagne e t
l'émir 'Abd ar-Rahmân II, tandis que, vers les années 359/969-363/973,
Uswânï opère en Nubie et chez les Bedja, comme envoyé du général
fàtimide ôawhar. 3 Ces personnages officiels, toutefois, ne sont que les
points de mire d'une immense piétaille vivant, sous toutes ses formes, la
même aventure de conquête, d'argent ou de curiosité : soldats ou prison-
niers 4, commerçants qui passent au travers des guerres, et tous ceux-là
aussi en qui l'explorateur sommeille. Muliammad b. Miïsâ, que nous avons

1. Cf. M. Hamidullah, « L'Europe et l'Orient musulman», dans Arabica, VII, 1960,


p. 281-300 (avec bibliographie) ; A. Vasiliev, Byzance et les Arabes, passim ; M. Canard,
« Les expéditions des Arabes contre Constantinople dans l'histoire et dans la légende »,
dans J. As., 1926, p. 61-121. Du même, une étude d'ensemble des rapports militaires,
diplomatiques, économiques et culturels entre Byzance et l'Islam : «Les relations
politiques et sociales entre Byzance et les Arabes», dans Dumbarton Oaks papers,
n° 18, p. 35-56. Voir aussi Mas'udî, Prairies, t. II, p. 335 sq., et Muqaddasï, trad., § 123.
2. Il ne saurait être question de passer en revue toutes les ambassades arabes dans
l'Empire byzantin, sur lesquelles on renverra aux ouvrages et articles déjà cités, mais
d'indiquer celles qui semblent avoir donné lieu à des relations de voyage : à ma connais-
sance, celle de 'Umâra, reprise par Ibn al-Faqïh (cf. tableau des auteurs) en est jusqu'à
présent le seul spécimen, qui a d'ailleurs échappé à l'habituelle sagacité de Kratch-
kovsky. J e n'ai pas retrouvé trace, chez Ibn Hawqal, de cet agent de renseignements
que S. Dahan (introd. à la Risâla d'Ibn Fadlân, p. 17) donne, d'après cet auteur, comme
étant resté vingt ans à Constantinople, sur l'ordre de H â r û n ar-Ra5id. L'histoire
est connue, mais elle remonte à des sources beaucoup plus tardives, et son authenticité
est très contestable : cf. Kratchkovsky, p. 129-130 (133).
3. Sur Mûsà b. Nuçayr, cf. tableau des auteurs.
4. Sur des récits d'échanges de prisonniers, cf. Mas'udî, Tanbih, p. 255 sq. (à noter,
parmi ces échanges, celui qui comprend ôarmï) ; récits recueillis oralement de prisonniers
ou autres voyageurs musulmans dans l'Empire byzantin chez Ibn Hawqal, p. 195 sq.
Cette tradition de voyage, forcé ou non, vers Constantinople, restera vivace jusqu'à
une époque tardive : voir la traduction du récit du HSgg 'Abd Allah b. Muhammad,
qui visita Constantinople sous Andronic I I Paléologue (1282-1328), par M. Izeddin,
dans J. As., 1958, p. 453-457.

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146 Géographie humaine du monde musulman

déjà trouvé sur les routes du nord parcourt en Asie Mineure, vers les
années 845 de J.-C., la région de la Caverne des Sept Dormants. Garmî,
prisonnier des Byzantins, écrit un ouvrage sur leur Empire et les peuples
voisins. 2 Hârun b. Yaljyâ, surpris par des pirates sur les rivages de
Palestine, sans doute à l'extrême fin du ix e siècle, visite, sur les chemins
de sa captivité, Constantinople, Salonique, les pays slaves du sud, Venise,
Pavie et Rome, où il recueille des renseignements sur la France, la Bour-
gogne et la Grande-Bretagne. Le Juif espagnol Ibrahim b. Ya'qùb, pour
des raisons commerciales ou religieuses 3 , entreprend en Europe, vers
354/965, un très long périple qui le mène de la Bretagne — peut-être
de l'Irlande ou même de l'Islande — en Pologne et du Schleswig à la Sicile,
en passant par les Pays-Bas et l'Allemagne de l'empereur Othon le Grand,
qui le reçoit à sa cour. A l'extrême ouest, enfin, le iv e /x e siècle voit huit
jeunes hommes, que l'histoire a surnommés les Fils de l'Aventure (al-
Magrûrûn), quitter par mer Lisbonne et explorer les parages de Madère
et des Canaries.
On a beau jeu, certes de dénoncer le caractère parfois suspect des pré-
tendus résultats de ces expéditions. 4 C'est qu'en effet, si la réalité de ces
voyages peut être à peu près sûrement affirmée, et tout autant celle des
récits qui les consignèrent, le doute règne, en revanche, sur la forme et le
contenu originels de ces récits, tant les épaves conservées sont réduites,
et grande la distance chronologique entre ces originaux et les textes dans
lesquels, aujourd'hui, nous les lisons. 6 Sur le plan quantitatif, donc, on
peut à peine, devant quelques pages ou même quelques lignes, parler
d'œuvres, au sens courant du terme, le récit des Magrûrûn, ou du moins
ce qu'il en reste, occupant, de par sa minceur, une position extrême au-
delà de laquelle le souvenir des voyageurs est réduit à la simple mention
d'un nom, sans qu'on puisse savoir si ce nom, en son temps, était bien
synonyme d'un récit de voyage effectivement sanctionné par l'écriture. 6

1. Cf. supra, p. 132. Sur l'identification du personnage, cf. t a b l e a u des a u t e u r s .


2. Ibid.
3. Cf. Canard, dans EOLP, op. cil.
4. K r a t c h k o v s k y , par e x e m p l e , p. 135 ( 1 3 7 ) , p e u t , après de Goeje, t r o u v e r , d a n s
le récit des MaQrùrûn, des traces é v i d e n t e s d e « folklore ».
5. Si le mal parait m o i n d r e , a priori, p o u r u n ' U m â r a b. H a m z a , reproduit p a r
Ibn a l - F a q ï h , un M u h a m m a d b. Mûsâ ( p a r Ibn H u r d â d b e h et Mas'ûdï), un flarmî
(par Ibn H u r d â d b e h ) , u n H â r u n b. Y a h y â (par Ibn R u s t e h ) , q u e dire pour U s w â n ï ,
c o n n u s e u l e m e n t à travers Maqrîzï ( x i v e - x v B siècles), à son t o u r repris par M a n û f ï e t
Ibn I y à s ( x v e siècle ; cf. G. T r o u p e a u , dans Arabica, I, 1954, p. 276-277), pour I b r a h i m
b. Y a ' q û b , t r a n s m i s par Bakrï ( x i e siècle) e t Qazwïnï ( x i n e siècle), pour les Magrûrûn
(Idrïsï [ x n e siècle], repris par A b u H â m i d a l - û a r n à t ï [ x n e siècle] et ' U m a r ï [ x i v B siècle]),
et s u r t o u t p o u r Gazàl ( I b n D i h y a [ x n e - x m e siècles] e t Maqqarï [ x v i e - x v n e siècles]) ?
Le p r o b l è m e e s t repris infra, p. 147-148.
6. Tel e s t le cas, n o t a m m e n t , de Hâlid a l - B a r l d ï ( M u q a d d a s î , trad., § 123, o ù X'isnâd
d o n n é n ' e s t pas i n c o m p a t i b l e , dans le principe, a v e c la p r o d u c t i o n , par c e p e r s o n n a g e
et e n son t e m p s , d'une relation écrite) et des e n v o y é s de H â r u n ar-Ra5îd en A r a b i e

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Les gens du voyage 147

Mais en définitive, si t o u t jugement sur l'authenticité des fragments


conservés, t o u t effort en v u e de leur exploitation apparaissent ainsi très
difficiles, cela tient moins au caractère discontinu et parcellaire des t e x t e s
sauvés qu'aux formes dans lesquelles la littérature arabe a pu les reprendre
et les couler, depuis le t e m p s de leur rédaction jusqu'à celui de leur consi-
gnation par des écrivains pour la plupart largement postérieurs. Les
modes de l'adab, sa recherche du merveilleux, parfois aussi une certaine
tradition poétique arabe ont si bien marqué, sur plus d'un point, les t e x t e s
conservés que chacun des auteurs doit être jugé non pas en lui-même, mais
toujours dans son rapport à son transmetteur et selon un double critère :
la distance chronologique qui sépare ce transmetteur de ses sources et
son goût plus ou moins prononcé pour les formes homologuées de l'art
d'écrire. Aussi peut-on établir, semble-t-il, quatre degrés dans l'appré-
ciation de la fidélité a u x t e x t e s anciens. L'image la plus sûre naît sans
doute du rapport entre un écrivain reconnu pour sérieux et un modèle
assez rapproché dans le t e m p s : c'est le cas pour Muhammad b. Mûsà
et ûarmî, démarqués et cités par Ibn Hurdâdbeh, ou pour Hârun b.
Y a h y â à travers Ibn R u s t e h . 1 La fidélité aux sources diminue lorsqu'elle
est compromise par le seul effet de la distance chronologique entre d e u x
auteurs, m ê m e si l'on a d m e t leur goût de la recherche objective, c o m m e
pour les Magrûrûn2 et Idrïsï, ou pour U s w â n ï 3 et Maqrïzî, qui ne nous livre,
du t e x t e de son modèle, que la matière de quelques paragraphes.
Les m ê m e s déficiences 4 peuvent se faire jour lorsque le modèle est cité par

du sud (Idrïsï, éd. J a u b e r t , t. I, p. 64, cité p a r K r a t c h k o v s k y , p. 129 [132]). Il convient


de ne p a s oublier, enfin, t o u t e s les sources orales (cf. p a r exemple supra, p. 145, n o t e 4),
qui ne p e u v e n t t r o u v e r leur place dans le p r é s e n t chapitre, conçu c o m m e u n réper-
toire des sources écrites (connues d i r e c t e m e n t ou non).
1. Sur le premier et son sens critique, cf. K r a t c h k o v s k y , p. 130 (133) ; sur ô a r m î
et l ' e x a c t i t u d e de sa description a d m i n i s t r a t i v e de l ' E m p i r e b y z a n t i n , ibid., p. 132 (134) ;
H â r u n b. Y a h y â , s'il se laisse aller, dans sa description de R o m e , à u n goût du m e r -
veilleux qui n ' e x c l u t d'ailleurs p a s un fond de réalité, nous a d o n n é , en t o u t é t a t de
cause, sur Gonstantinople, des renseignements d ' u n e x t r a o r d i n a i r e intérêt. R e s t e
é v i d e m m e n t le problème m ê m e du volume, e x t r ê m e m e n t r é d u i t , de ces e x t r a i t s : la
perte la plus sensible semble affecter l ' œ u v r e de Garmî, plus a m p l e à l'origine q u e
les a u t r e s (cf. K r a t c h k o v s k y , p. 132 ;'. f . [135]).
2. Le b u t de leur expédition est donné c o m m e s t r i c t e m e n t scientifique : r e c o n n a î t r e
la configuration et les limites de la mer des Ténèbres (océan).
3. Il nous livre une r e p r é s e n t a t i o n assez e x a c t e du système du Nil et de ses a f f l u e n t s ,
en m ê m e t e m p s q u ' u n t a b l e a u r e m a r q u a b l e m e n t détaillé et précis de l'organisation
territoriale et politique de la Nubie et des B e d j a . Mais le f a i t m ê m e que ce t a b l e a u
soit r e p r o d u i t fidèlement p a r Maqrizï, s'il t é m o i g n e , chez celui-ci, d ' u n e conception
élevée de son h o n n e u r d'écrivain, le f a i t t o m b e r dans u n a u t r e t r a v e r s : l'absence
d ' u n e conception de l'histoire. T o u t se passe c o m m e si les q u a t r e siècles qui le s é p a r e n t
d ' U s w â n ï é t a i e n t passés sur ces p a y s sans y rien changer.
4. On p r e n d r a ce t e r m e , bien e n t e n d u , t o u j o u r s sur le plan de l'appréciation o b j e c t i v e
d ' u n e réalité historique, é t a n t e n t e n d u que, p o u r l'étude sociologique des m e n t a l i t é s ,
les t e x t e s n ' o n t pas moins de valeur que les a u t r e s .

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148 Géographie humaine du monde musulman

un écrivain assez peu éloigné de lui dans le temps, mais dont nouf connais-
sons le goût avéré pour les formes littéraires en honneur dans son siècle :
q u ' I b n al-Faqïh ait déformé 'Umâra b. Hamza dans le sens du merveil-
leux ou qu'il se réfère à lui parce qu'il trouve en cet auteur comme un
modèle, précisément, au regard de ses propres tendances, le résultat est
le même : l'envahissement du récit par le prodige 1 . Enfin, les atteintes les
plus graves seront portées à l'original lorsque l'utilisation de formes litté-
raires conventionnelles se conjugue à la distance chronologique : que reste-
t-il de l'œuvre d'Ibrahim b. Ya'qflb, mutilée, confondue avec d'autres,
éparpillée aux quatre coins de l'ouvrage d'un Qazwïnï, vulgarisateur
honnête, certes, mais pour lequel l'apprentissage du savoir est rarement
séparable du plaisir que procure l'insolite ? E t ce Gazai qu'on nous pré-
sente, quatre ou huit siècles après, dans les mêmes formes stéréotypées
de l'amour courtois et de l'honneur 2 , s'était-il vraiment comporté ainsi
dans ces affaires en principe sérieuses que sont une ambassade et la rédac-
tion des rapports que l'on en donne ? 3 On le voit, la distance chronologique
doit être, en tous ces cas, jugée à deux niveaux : à celui de la connaissance
historique, on devra évidemment faire de sérieuses réserves sur l'authen-
ticité de l'œuvre transmise ; mais précisément l'ampleur de la défiguration
historique des textes originaux est la preuve, sociologique cette fois, de
son remodelage en fonction du système culturel accrédité dans les cons-
ciences. Ce sont les Arabes du Moyen Age, et non pas nous, qui désignent
ce remodelage, une fois de plus sous le même terme d'adab.

1. Même si celui-ci existait, dans son principe, à la cour de l'empereur byzantin,


les modes sous lesquels il nous est présenté ici (Ibn al-Faqïh, p. 137-139) n'en demeurent
pas moins extravagants.
p 2. Lévi-Provençal (repris par A. Huici Miranda, dans El (2), t. II, p. 1062) a pu
noter (« U n échange d'ambassadeurs entre Cordoue et Byzance au i x e siècle », dans
Byzantion, X I I , 1937, p. 1-24) l'inquiétante constance des mêmes thèmes dans le
récit des deux ambassades de Gazai à Constantinople et au Jutland : ruse pour éviter
l'entrée à l'audience du souverain par une porte-joug, amitié amoureuse avec la reine
et envoi de poèmes. Lévi-Provençal en concluait que le récit du Jutland était « une
contamination postérieure », l'ambassade à Constantinople recouvrant seule une réalité
historique. Kratchkovsky, p. 133-134 (136), a fait justice de cette hypothèse, mais
l'article de Lévi-Provençal n'en demeure pas moins essentiel, dans la mesure où il
démontre la constance de ces thèmes : il se réfère en effet à une chronique-compi-
lation sans doute antérieure aux textes d'Ibn Diljya et de Maqqari, mais où, déjà,
ces thèmes existaient : thèmes, par conséquent, dont l'aura poétique et merveilleuse
ne pouvait que s'aflirmer au cours des âges*.
3. Même si l'on admet, comme plus haut (p. 135-136, 141), que cette rédaction elle-
m ê m e n'est pas incompatible avec certaines formes littéraires, il n'en demeure pas
moins étrange, ici, que les souvenirs des ambassades de ûazâl se réduisent exclusi-
vement à ces formes.

•Voir Aildcndii. |);i«c 10.",

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Les gens du voyage 149

Les débuts d'une « géographie spirituelle des intercessions »

On connaît, à travers certaines remarques de Goldziher et d'autres études


plus r é c e n t e s u n e littérature née des thèmes, rites ou lieux de pèlerinage.
Si le genre des manâsik al-hagg ou des traités de rituel 2 n'intéresse pas
notre propos, il n'en est pas de même des Pilgerfiihrer « à base topogra-
phique». Ceux-ci, dont l'apparition semble avoir été assez tardive 3 ,
sont en réalité des œuvres à deux visages : l'un, que l'on pourrait appeler
de topographie profane, regarde en effet les lieux et observe parfois, à cette
occasion, leurs particularités ou leurs productions ; l'autre, qui nous fait
reprendre les termes employés à propos de Massignon \ vise une « géogra-
phie spirituelle des intercessions », pour laquelle les lieux décrits « ne sont
pas des sites attirants pour les yeux », mais ceux-là mêmes que regroupe,
au-delà des différences de situation sur le globe, la commune et active
mémoire des saints qui les hantèrent.
On voit bien, certes, en quoi cette littérature, en son souci de décrire
les pays et les villes, est tributaire des œuvres géographiques : particu-
lière à un ensemble régional, elle s'inscrit dans la tradition des mono-
graphies»; générale, comme c'est le cas avec Harawï (mort en 611/1215),
elle puise au genre, non moins établi alors, des masâlik wa l-mamâlik. «
Il est beaucoup plus difficile, en revanche, de lui trouver, à l'époque qui
nous occupe, des antécédents en tant que géographie spirituelle. Les seuls
livres qui, à ma connaissance, se présentent avant l'an mil comme des
répertoires systématiques de lieux saints, se situent dans une perspective
radicalement différente : le Livre des monastères (Kitâb ad-diyârâf),
de Sâbustï, le seul que l'histoire nous ait conservé, n'est ni plus ni moins
qu'un recueil très profane, tout comme devaient l'être, avant lui ou à son
époque, ceux qu'avaient composés, sur ce même sujet, quelques-uns des
plus grands noms de la littérature arabe : HiSâm b. MuJjammad al-Kalbï
et Abu 1-Farag al-Isfahànï, pour ne citer que ces deux-là. 7 Recueil pro-
fane, en effet, disions-nous, et à plus d'un titre : au regard de la religion
islamique, d'abord, car les monastères dont parlent ces Musulmans sont

1. « Muhammedanische Tradltionen... », dans ZDPV, II, 1879, p. 1 4 ; Muhammeda-


nische Studien, t. II, p. 318, note 2. Dernier état de la question dans J. Sourdel-Thomine
introd. à la trad. de Harawï, Kitâb az-ziyârât, D a m a s (IFD), 1957.
2. Voir références chez J. Sourdel-Thomine, op. cit., p. X X X , notes 2, 3.
3. A de très rares exceptions près, représentant d'ailleurs des œuvres disparues :
cf. Muhammedanische Studien, loc. cit., et J. Sourdel-Thomine, p. X X X - X X X V .
4. Cf. V. Monteil, introd. à Parole donnée, p. 27 sg.
5. Cf. infra, chap. VII. Genre lui-même développé à partir du thème de la compa-
raison et des mafâbir wa l-matâlib : cf. supra, chap. II, p. 54, note 1, p. 55, note 2.
6. Et, comme lui, accessoirement à la littérature des « merveilles » : cf. J. Sourdel-
Thomine, p. X X X V I I .
7. Autres noms dans K. 'Awwâd, introd. à l'éd. du Kitâb ad-diyârât, p. 22-26.

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150 Géographie humaine du monde musulman

e x c l u s i v e m e n t chrétiens, mais aussi en un sens absolu, p a r l'absence totale,


en ces r a p p o r t s , de la m o i n d r e religiosité. Qu'est-ce q u ' u n m o n a s t è r e
p o u r S â b u s t ï ? A v a n t t o u t , le lieu d'origine d ' u n certain n o m b r e de t r a -
ditions historiques (ahbâr) où le couvent intervient, à l'occasion des vicis-
situdes politiques d o n t il f u t le témoin, des personnages célèbres qu'il
accueillit ou des poèmes qu'il inspira. Mais ces récits, qui occupent l'énorme
m a j o r i t é de l'ouvrage, sont introduits, pour chaque couvent, p a r quel-
ques lignes stéréotypées, qui nous le p r é s e n t e n t comme un lieu d o n t la
fonction essentielle est le plaisir : celui des yeux, qui s ' a t t a r d e n t au m ê m e
p a y s a g e de verdure, de fontaines et de cours d'eau, et aussi ceux que
procure, à la foule des villes, chrétienne ou m u s u l m a n e , lors de la fête
annuelle d u saint surtout, le vin tiré a u x pressoirs du m o n a s t è r e et bu
d a n s des t a v e r n e s voisines où les filles ne m a n q u e n t pas. Vu p a r ce b o u t ,
le m o n a c h i s m e chrétien, en Mésopotamie n o t a m m e n t , est, p o u r un lettré
m u s u l m a n de l'époque, s y n o n y m e de ripaille et c'est, f o r t j u s t e m e n t , au
m o t d'adab encore que recourt l'éditeur du Kitâb ad-diyârât p o u r carac-
tériser, dans ses thèmes, ses formes et son esprit, cette l i t t é r a t u r e du
plaisir.1
Or, à p a r t i r du x i e siècle, on assiste, en ce domaine particulier, à un
r e n v e r s e m e n t de la t e n d a n c e : l'histoire et la topographie des couvents
chrétiens s o n t abandonnées p a r les Musulmans, au moins sous la f o r m e
s y s t é m a t i q u e où nous les a v o n s connues, et prises en charge p a r les Chré-
tiens eux-mêmes, dans un esprit, on s'en doute, t o u t d i f f é r e n t 2 , c e p e n d a n t
q u e les Musulmans se p r é p a r e n t , de leur côté, à t r a v e r s l ' é t u d e de leurs
p r o p r e s sanctuaires et l'essor du culte des saints, à inaugurer réellement une
géographie spirituelle qui leur a p p a r t i e n n e en propre. Ce double mouve-
m e n t n'a p a s de quoi s u r p r e n d r e : il est permis d'y voir le r é s u l t a t des
nouvelles conditions politiques et religieuses faites a u x deux c o m m u n a u -
tés. Chez les Chrétiens, la prise en charge de c e t t e l i t t é r a t u r e des couvents
s'inspire, à n ' e n pas douter, d ' u n souci d'apologétique, de défense et illus-
t r a t i o n des monastères, alors menacés p a r le renouveau de l'orthodoxie
m u s u l m a n e et, plus encore, p a r le raidissement général de l'Islam à la
suite de l ' i m p a c t des Croisades. Ce sont ces mêmes raisons qui expliquent,
avec plus de nuances, du côté m u s u l m a n , le désir de promouvoir une hagio-
g r a p h i e spécifiquement islamique, soit que les écoles, en ordre dispersé,
recherchent, chacune pour leur propre compte, les g a r a n t s que c o n s t i t u e n t

1. Op. cit., p. 19 : l'auteur (que l'on a p r é c é d e m m e n t qualifié d'adlb) « n e parle


q u e de ce qui p e u t procurer plaisir et a g r é m e n t (ma ladda wa tâba) : belles histoires,
jolies descriptions... Il écrit dans le s t y l e é l é g a n t et c h a r m a n t des plus grands lettrés
d e ce i v ° / x e siècle». Sans partager l ' e n t h o u s i a s m e de l'éditeur pour la manière d'un
SâbuStî, on p e u t lui reconnaître de la simplicité, de l'aisance et parfois, malgré les
f o r m u l e s s t é r é o t y p é e s , quelques trouvailles heureuses : e n bref, une certaine a t t e n t i o n
p o r t é e au s t y l e , laquelle est une d e s m a r q u e s de l'adab.
2. Voir les n o m s cités dans K. ' A w w â d , op. cit., p. 27 sq.

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Les gens du voyage 151

tel ou tel groupe de lieux saints, tel ou tel personnage dont elles se récla-
m e n t , soit qu'on devine, au-delà des préférences personnelles des auteurs,
u n e volonté de donner, dans une vision syncrétiste et globale, le dénomi-
nateur commun de l'Islam à l'ensemble des lieux saints, un souci « de
reconstruire, par une réconciliation entre Sunnites et Chiites, l'unité
primitive de l ' I s l a m » . 1
Si, à partir du x i e siècle, les efforts de conciliation islamo-chrétienne
qui avaient pu être tentés j u s q u e là, sur le plan social et politique 3 ,
semblent réduits à néant, si, sur le plan religieux, chacune des deux com-
m u n a u t é s se m o n t r e désormais soucieuse de s'affirmer essentiellement en
se distinguant de l'autre, on s'étonnera moins que, sur le plan littéraire,
cet autre syncrétisme soit rompu, que représentait le t r a i t e m e n t d ' u n
thème chrétien, celui des monastères, selon les normes en usage dans la
littérature arabo-musulmane du x e siècle. Auteur marginal 3 si l'on s'en
t i e n t aux limites historiques imposées à cette étude, Sâbustî ne l'est plus
si on le replace dans l'évolution d'ensemble de ce genre que nous avons
appelé la géographie spirituelle. Car il est u n peu, à l'itinéraire religieux
d ' u n Harawï ou au récit de pèlerinage d ' u n Ibn Gubayr, ce que la géogra-
phie théorique, sous sa forme administrative ou cartographique, est a u x
masâlik wa l-mamâlik. Ici aussi, les thèmes livresques seront appelés à
être revus, vivifiés par l'expérience visuelle et directe, à cette différence
que, d'une p a r t , le phénomène se produira, pour cette géographie spiri-
tuelle, avec quelques siècles de retard et, surtout, qu'il ne naîtra pas de
simples motifs personnels de curiosité, mais de raisons plus profondes
ressortissant, on l'a vu, à de nouvelles circonstances historiques. Le schéma
de l'évolution, toutefois, reste le même et substitue, il faut y insister, à
une expérience livresque la confrontation avec les lieux d'une expérience
personnelle, qui est ici celle de la foi.

Conclusion

On a posé, chemin faisant, deux termes essentiels de cette géographie du


voyage, termes opposés et en m ê m e temps indissociables : le témoignage

1. H. Laoust, Le précis de droit d'Ibn Qudàma, Damas ( I F D ) , 1950, p. X X (cité


dans J. Sourdel-Thomine, op. cit., p. X X , qui cite également, avec Harawï, quelques
autres exemples de ce syncrétisme chez les pèlerins). Sur l'ensemble des problèmes
évoqués ici, cf. J. Sourdel-Thomine, p. X X I I - X X I I I ; D. Sourdel, « dayr», dans El (2),
t. II, p. 201 ; II. Laoust, La profession de foi d'Ibn Datta, Damas (IFD), 1958, p. X X V I I I ,
X C I I sq. ; C. Cahcn, « dliimma», dans El (2), t. II, p. 234 sq. (dans une perspective
plus historique et socio-économique que culturelle) ; G Graf, Geschiehte der chrisllichen
arabischen Lileratur, Vatican, 1944-1953, 5 vol., t. I, p. 52-77 ; t. II, passim.
2. On pense notamment au rôle joué par les kuttâb d'origine chrétienne : cf. D. Sour-
del, Vizirat, passim, et « Dayr Kunnâ », dans El (2), t. II, p. 203-204.
3. Et donc justiciable, en soi, du chapitre « La géographie sans les géographes».

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152 Géographie humaine du monde musulman

direct Çiyân) et les données d'une culture (adab). Ces deux constantes
voisinent toujours et toujours s'affrontent ou se modèlent l'une l'autre,
soit chez un même auteur, soit au niveau d'un jugement global sur l'en-
semble des œuvres. 1 II semblerait à première vue normal, au terme d'une
étude sur les voyages, d'essayer de préciser ce qu'est, pour un Musulman
de cette époque, l'acte de voir; mais précisément celui-ci ne peut jamais
être défini de façon absolue, jugé en lui-même, autrement dit en dehors
de tout rapport avec les données de la culture qui est celle des voyageurs.
Il importe donc de s'attacher maintenant à étudier les thèmes, l'esprit
et les mécanismes de l'adab, en définissant en même temps ses rapports
avec l'expérience personnelle : ainsi qu'on l'a dit plus haut 2 , c'est à Ibn
al-Faqïh qu'on demandera d'éclairer cette recherche.

1. Dans le premier cas, on pensera par exemple à un Abu Du] ai Mis'ar; dans le
second, on opposera les données de la Relation au traitement qu'elles subissent dans
le Supplément ou les Merveilles.
2. P. 108.

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CHAPITRE V

lbn al-Faqïh
ou la géographie vue par l'adab

L'œuvre d'Ibn al-Faqih et le problème de sa transmission

D'entrée de jeu, après une invocation d'une extrême concision, lbn al-
Faqih déclare : « Il existe, selon al-Fadl b. Yaljyà \ quatre classes d'hom-
mes : les rois, que distingue leur mérite, les ministres, dont la précellence
est fondée sur la sagacité et le jugement, les nobles, qui s'élèvent par leur
aisance, et tout homme moyen (awsât) qui, par l'apprentissage de la cul-
ture (ta'addub), gagne sa place avec les précédents. Hors de ceux-là, il n'y
a que déchets et écume, qu'un torrent de débris, d'abjections et d'ordures,
un compagnonnage de la médiocrité dont le commun souci a nom pain et
sommeil. A Mu'âwiya qui lui demandait de parler des êtres humains, al-
Atinaf 2 répondait : «Il y a les têtes, que la chance place tout en haut, les
« épaules », qui doivent leur grandeur à leur conduite et la somptueuse publi-

1. Sur ce Barmécide, cf. D. Sourdcl, dans El (2), t. II, p. 750. Les passages d'Ibn
al-Faqih cités ici se trouvent p. 1-3 du KitSb al-buldûn.
2. Sur ce notable et général tamlmite, cf. C. Pellat, dans El (2), t. I,p. 313-314.

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154 Géographie humaine du monde musulman

cité qu'elles se font, et les lettrés (udabâ'), qui peuvent rejoindre les rangs
des précédents en se cultivant (ta'addub). Après eux, les hommes sont
comme des bêtes : affamés, ils courent au pré, rassasiés, ils courent au lit ».
B u z u r g m i h r \ lui, conseillait à qui voulait parvenir au plus degré jamais a t -
t e i n t par les maîtres de la culture (âdâb), de fréquenter un roi ou un minis-
tre : le zèle, disait-il, qu'ils apportent à connaître l'épopée et l'histoire des
rois 2 , la culture (âdâb) et ses maîtres vous inciteront à cette recherche. Le
moyen de s'approprier ce savoir ? L'exercice de l'intelligence, car une telle
q u ê t e est la matière de notre être e t la culture (âdâb) n'est pas sépara-
ble de l'effort».
Il ne reste plus à Ibn al-Faqïh, après quelques citations du même ordre,
q u ' à demander au lecteur de bien accueillir un ouvrage inspiré d'un aussi
noble dessein, « r e n f e r m a n t toutes sortes de traditions (ahbâr) sur les diffé-
rents pays, sur les m o n u m e n t s et autres merveilles Çagâ'ib) que l'on p e u t
voir d a n s les provinces » 3 , u n livre enfin « dont t o u t e la substance est faite
de t r a d i t i o n s (ahbâr), de poésies, de citations et de sentences, enregistrées
sur le vif p a r une mémoire toujours à l'écoute».
Cette entrée en matière, assez fracassante, nous est précieuse à plus d ' u n
titre, car la définition, par Ibn al-Faqïh, des lignes de force de son ouvrage
n'est pas seulement utile en soi : elle intervient, t o u t a u t a n t , si l'on posé
le problème de la fidélité de notre t e x t e à l'original. Le Kitâb al-buldân
(Livre des pays) se présentait, lorsqu'il f u t composé vers 290/903, comme
une encyclopédie, en cinq volumes, du monde de l'Islam, alors que nous
ne le connaissons a u j o u r d ' h u i que par le résumé (muhtasar) qui en f u t fait
par un certain 'Ali as-Sayzarï en 413/1022. 4 Une œuvre ainsi transmise
appelle, dans le principe, de sérieuses réserves ; mais une chose est la
réduction quantitative — qui reste, hélas 1 acquise — de l'original », et une
autre, l'esprit même dans lequel f u t effectuée cette réduction. Nous
serons, semble-t-il, en droit d'étudier l'œuvre d ' I b n al-Faqïh selon des
approximations suffisantes si nous nous rassurons sur deux ordres de
fidélité : l'une tient au respect des intentions de l'œuvre originale, et p e u t
donc, à ce titre, être jugée de façon absolue ; l'autre, qui intéresse la m a -
tière traitée, doit l'être au contraire de façon relative, par référence au

1. Sur ce personnage célèbre des légendes iraniennes, qui apparaît notamment dans
le Kalila wa Dimna, cf. H. Massé, dans E.I (2), t. I, p. 1399.
2. Ma 'rifat ayyâmi l-mulûk wa aàbârihim.
3. Littéralement: les districts (kuwar, choisi par euphonie avec ahbâr, qui précède).
4. Références dans Kratchkovsky, p. 156-158 (162-163) ; on signale ici, pour mémoire,
la thèse selon laquelle l'auteur du résumé serait Ibn al-Faqïh lui-même, thèse difficile-
ment défendable, comme le souligne de Goeje (introd. au Kitâb al-buldân, p. VIII).
5. Le manuscrit conservé à Me5hed*eût donné sans doute un t e x t e plus complet, mais
il est malheureusement réduit à la première partie de l'œuvre : cf. V. Minorsky, « A
false Jayhânï», dans BSOAS, X I I I , 1949-1950, p. 89, note 5, et introd. à la deuxième
Risâla d'Abû Dulaf Mis'ar, op. cit., p. 2, note 3 (avec bibliographie).

"•Voir Addenda, page 105

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Ibn al-Faqïh 155

maintien, lors du passage au Muhiasar, non pas évidemment du v o l u m e


b r u t des divers thèmes, mais de leurs proportions respectives, entre eux e t
par r a p p o r t à l'ensemble.
Le premier point ne paraît pas soulever de difficultés : une première
certitude est la cohérence de l'ouvrage, le corps du livre répondant pleine-
ment, on y reviendra, aux intentions de la préface. Cette cohérence posée,
on doit logiquement en inférer une unité d'inspiration, soit que le livre
ait été entièrement refondu par Sayzarï, soit que le transmetteur, scrupu-
leusement soucieux de son rôle, ait mis son honneur, en s'effaçant derrière
le maître, à conserver le ton et l'esprit de l'œuvre originale. A ce point du
débat, on se retournera vers ceux-là mêmes qui eurent sur nous le privilège
de connaître le Livre des pays en sa forme complète et l'on conclura, si la
définition qu'ils nous en donnent s'accorde à son t o u r avec le texte q u e
nous avons sous les yeux, à une filiation directe entre l'original et son
abrégé. Or, la définition attendue est p r o b a n t e : « Ibn al-Faqïh, déclare
MuqaddasI, a suivi une voie originale 1 : il ne mentionne guère que les
villes les plus importantes, ne précise ni districts ni zones militaires e t
introduit dans son œ u v r e des sciences qui n'y ont point leur place ; t a n t ô t
il se détache de ce monde, t a n t ô t il le convoite ; ici, il suscite nos larmes, là
il nous amuse et nous divertit». E t plus loin 3 : « C'est t o u t un, dit le m ê m e
auteur, que de lire Ibn al-Faqïh ou Gâhiz. » Lignes essentielles pour notre
propos puisque les qualités qu'elles prêtaient en leur temps à l'œuvre ori-
ginale sont les mêmes encore qui définissent, pour les lecteurs d'aujourd'hui,
l'abrégé de Sayzarï, et donc que nous pouvons considérer celui-ci comme
fidèle 3 : le disciple aussi bien que le m a î t r e se maintiennent dans la voie
d'une culture moyenne que la préface citée, la lettre même du t e x t e d u
Muhtasar et le propos de Muqaddasï s'accordent à définir par l'absence de
technicité, la volonté d'éclectisme et le souci d'intéresser le lecteur à t o u t
prix, toutes caractéristiques que nous avons déjà rapportées, chemin
faisant, à l'adab. Il n'est pas étonnant, en dernière analyse, que la raison
fondamentale de la fidélité de l'abrégé à l'original doive ainsi être recherchée
au niveau plus général de leur commune fidélité aux normes d'une culture,

1 . « U n e autre voie», dans la traduction que j'ai donnée de ce passage (§ 13) : cet
t autre » doit s'entendre par rapport à la sùrat al-ard et Balbï, dont il est question immé-
diatement avant.
2. Ed. de Goeje, p. 241.
3. C'est aussi l'avis de de Goeje (introd. au Kiiâb at-buldân, p. VIII), qui note, après
Loth, que presque tous les passages de l'original cités par Yâqût se trouvent dans
l'abrégé : cela peut donner à penser que la réduction opérée n'est pas, même en volume,
aussi ample que le laisseraient croire les chiffres bruts (les 5 volumes de l'original
[cf. Muqaddasï, trad. § 13 bis] contre le résumé, les 1 000 feuillets du même original
[cf. Fihrist, p. 154 et Yâqût, Udabâ', t. IV, p. 199-200] contre les 330 p. de l'éd. de
Goeje). La discussion sur ce point précis sera reprise plus bas.

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156 Géographie humaine du monde musulman

sous le commun patronage d'un Gâhiz définitivement fixé par la légende


dans un rôle d'amuseur. 1
Reste à juger de la fidélité aux divers thèmes originaux ou, comme on l'a
dit, à apprécier l'importance et les volumes relatifs des thèmes les uns par
rapport aux autres. Une première approximation peut être cherchée dans
l'étude des dominantes : compte tenu de ce qu'on sait de la personnalité
d'Ibn al-Faqïh et, le cas échéant, de l'œuvre originale, on déterminera a
priori quels devaient en être les thèmes majeurs et on se demandera s'ils
prévalent encore dans le Muhtasar. Or, la postérité nous a conservé de notre
auteur trois images essentielles : comme son nom complet d'Abfl Bakr
Ahmad b. Muhammad b. Ishâq b. Ibrâhïm Ibn al-Faqïh al Hamaçlânî
nous l'indique, il était iranien, originaire d'une des plus glorieuses villes de
Perse, l'antique Ecbatane. Sa famille y était apparemment fort connue, et
particulièrement ce Muhammad b. Ishâq dont le fils, par son nom, fit passer
à l'histoire la qualité de juriste (faqïh). Tradition familiale, donc, de
jurisprudence et de connaissance de la tradition orale, qui est, à n'en pas
douter, le second trait dominant de la formation de notre personnage :
Y â q u t 3 le donne, après son père, comme traditionniste et cite, en bonne
méthode, ses maîtres et ses élèves. Point essentiel toutefois : il semble que la
spécialisation de la famille en ces matières ait été avant tout profane, fondée
sur les ahbâr plus que sur le hadît, ce qui expliquerait à la fois et la seconde
nisba d'Ibn al-Faqïh, celle d'al-Aljbârï (maître en traditions profanes), et
que son nom ne figure pas dans les répertoires usuels où sont consignées les
vies des pieux muhadditûn.a Si, en revanche, le Fihrist et Yâqùt lui font
l'honneur de leurs rubriques, c'est bien, précisément, en t a n t que maître en
culture profane, le terme d'adïb4 définissant incontestablement sa troisième
et suprême qualité.
Iranien, il ne pouvait, en bonne logique, que consacrer à la Perse une
p a r t essentielle de son œuvre, prévision que le Muhtasar ne dément pas,
les pages relatives au pays natal occupant environ, selon qu'on entend l'ex-
pression au sens restreint ou au sens large, un peu moins d'un quart ou d'un

1. Cf. supra, p. 37 (et note 4), 45, 59, 65. Ajouter a u x références données la formule
d'Ibn H a z m (citée dans Grilnebaum, op. cit., p. 228, note 2), pour qui Gâhi? est « l'un
de ces hommes frivoles qui sont dominés par le désir de plaisanter et l'un de ceux qui
induisent en erreur, mais cependant, comme nous l'avons vu, un homme qui, dans ses
livres, n'avance jamais un mensonge délibérément et avec assurance, bien qu'il expose
s o u v e n t les mensonges des autres » : phrase embarrassée, dont les hésitations montrent
bien le conflit entre une légende reçue et un jugement personnel, sensible à l'inquiétude
êâhi?ienne, à toute une recherche qui se méfie du dogmatisme.
2. Cf. supra, p. 155, note 3.
3. La Taikirat al-huffâi de Dahabï, notamment, un des exemples les plus complets
du genre.
4. Le Fihrist et Yâqut (foc. cit.) le classent expressément « parmi les gens de Vadab »
(min ahl al-adab).

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Ibn al-Faqïh 157

tiers du volume total. 1 Féru de traditions orales, Ibn al-Faqïh se devait


de bâtir un livre inspiré d'elles : fidèle au programme tracé dans la préface,
le Muhtasar, dont il est difficile de penser, ici encore, qu'il diffère de l'ori-
ginal, est fondé, en sa quasi-totalité, sur une science empruntée aux récits,
aux sentences et aux citations poétiques. 2 Enfin, puisque, au témoignage
même de Muqaddasî, l'ouvrage original puisait aussi évidemment à l'esprit
de ï'adab, il est normal d'estimer que tous ces thèmes nés du goût pour
l'insolite, l'éclectique et le littéraire ne devaient pas occuper dans l'original
une place moins grande que dans le Muhtasar, où ils régnent décidément à
peu près sans partage. Cette domination devant faire l'objet même de
notre étude, on nous permettra, afin de ne pas allonger inutilement cette
discussion sur l'authenticité du Muhtasar, de nous contenter ici d'une sorte
de contre-épreuve, au demeurant importante pour la connaissance de
l'original. Il existe un thème dont nous savons, de façon certaine, qu'il a
fait les frais du passage de l'original à l'abrégé. La formule de Muqaddasî,
citée plus haut, est en réalité, dans sa version intégrale : « C'est tout un
que de lire Ibn al-Faqïh, ou de lire Gâhiz et la grande Table astronomique ».8
L'assertion est à première vue étrange, qui associe ainsi un maître delà prose
littéraire et la géographie astronomique, et elle semble battre en brèche ce
que nous avons dit du caractère présumé de l'original. Mais elle pose aussi
un autre problème : on voit mal comment un Sayzarî, cent ans après la
parution du Kitâb al-buldân et alors que celui-ci circulait toujours 4 sous
sa forme originale, aurait pu lui infliger impunément un traitement aussi
radical. Les deux questions que nous venons de soulever sont en réalité
justiciables des mêmes réponses. Si Sayzarî a pu agir comme il l'a fait sans
qu'une voix se soit élevée pour lui demander compte de son attitude envers
une œuvre pourtant très en faveur auprès des lettrés s, c'est, ou bien que le

1. P. 195-286 (Fârs, Kirmân, Ûabal, Àtfarbaygân), 301-314 (Tabaristàn), le seul


û a b a l o c c u p a n t les p. 209-284, sur le total des 330 p. du Mubtasar.
2. Ibn al-Faqîh était également connu en s o n t e m p s par une anthologie critique de
poètes « modernes » : cf. Fihrist et Y â q û t , loc. cit.
3. Az-zij al-a'jam : ce p e u t être le ziij de M u h a m m a d b. Musa al-tfuwârizmï, qui
f u t en effet très répandu (cf. C. A. Nallino, « A s t r o n o m i e », dans El, t . I, p. 506), ou
celui d ' A b u Ma'Sar (cf. de Goeje, op. cit., p. V I I I ) .
4. E t pour des siècles encore, puisque Y â q û t , a u v n e / x n i e siècle, le connaît visi-
b l e m e n t toujours sous cette forme : cf. supra, p. 155, note 3. C'est aussi l'avis de de Goeje,
op. cit., p. V I I - V I I I .
5. Y â q û t le cite très s o u v e n t : cf. les références données par de Goeje, op. cit., p. V I I I -
I X , et ci-après, p. 159. On objectera peut-être que l'appropriation de l'œuvre d'autrui
n'est p a s v u e alors avec les m ê m e s y e u x qu'aujourd'hui. Mais une chose e s t la p r o t e c t i o n
légale des originaux — qui n'est pas si ancienne — et une autre le j u g e m e n t porté sur le
plagiat : u n Muqaddasî sait très bien dire, par exemple, qu'un û a y h â n î a copié I b n
B u r d â d b e h (éd. de Goeje, p. 241), et u n Y â q û t , précisément à propos d'Ibn a l - F a q ï h
que, p o u r t a n t , il estime assez pour l'exploiter a b o n d a m m e n t , ne m a n q u e p a s de lui
reprocher d'avoir démarqué û a y h â n î sans le citer : salaba kitâba l-ôaghâni, dit-il
(loc. cit.), littéralement : il a écorché l'ouvrage de û a y h â n î , il s'en e s t i n d û m e n t paré
(formule reprise du Fihrist, loc. cit.).

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158 Géographie humaine du monde musulman

Muhtasar, à l'époque de Y ä q ü t , soit deux siècles après sa composition, était


encore inconnu, ce qui paraît à peine probable, ou bien que Y ä q ü t , dis-
p o s a n t de l'œuvre originale, préférait naturellement se fonder sur elle
p l u t ô t que sur son abrégé, que celui-ci p a r conséquent était tenu précisé-
m e n t pour ce qu'il était : un résumé, n i plus — car alors Y ä q ü t l'eût signalé,
sans doute en bien, et exploité —, ni moins — car, dans ce cas, le m ê m e
Y ä q ü t n ' e û t pas m a n q u é de mettre ses lecteurs en garde contre le caractère
déformé et infidèle de l'ouvrage. Si donc le résumé pouvait passer, j u s q u e
d a n s son insignifiance même, pour conforme à l'original, c'est que les par-
ties du Kitäb al-buldän résolument supprimées lors du passage au Muh-
tasar n'étaient pas intimement ressenties comme relevant de l ' œ u v r e
véritable. Ce dont il f a u d r a i t s'étonner en fin de compte, ce n'est pas q u e la
m o d e alors prévalente eût, par la main de Sayzarï, donné à l'original, en le
spécialisant définitivement dans Yadab, une unité qui lui m a n q u a i t : ce
serait que des thèmes de géographie astronomique figurassent dans l'ori-
ginal. Mais cet étonnement ne serait pas de mise : à moins de p r e n d r e le
m o t de Muqaddasï comme une simple boutade on peut penser q u e le
chiffre est lui aussi intégrable dans Yadab : il n'est pas, en effet contradic-
toire avec le propos d'ensemble, essentiellement littéraire, de Yadab, d a n s
la mesure où, comme nous l'avons d i t 2 , ce chiffre-là n'est pas le signe d'une
recherche, par définition mouvante, mais, à l'égal des autres t h è m e s de
Yadab, une réalité désormais figée, « un objet de vitrine». Ce qu'on pourra
conclure alors, c'est que Yadab, lorsqu'on le réduit, comme le fait le Muh-
tasar, à ses lignes essentielles, lorsqu'on le cristallise, si on nous permet cette
image, en vient à ne plus tolérer m ê m e les simples apparences de la techni-
cité, même la plus légère mise en question du caractère littéraire d ' u n en-
semble par t o u t ce qui, de près ou de loin, s'apparente a u x sciences exactes. »
Mise en présence d'un Kitäb al-buldân qui intégrait, sous la forme stéréo-
t y p é e que l'on a dite, les tables astronomiques à la connaissance générale
des pays, la postérité était amenée à considérer qu'il s'agissait, avec les
premières, de thèmes marginaux, rapportés même, et qui pouvaient être
détachés de l'œuvre originale, sans détriment pour elle et même à son a v a n -
tage. Mais alors, si tel est bien le cas, si vraiment des pans entiers du Kitâb
al-buldän sont tombés lors du passage au Muhtasar, cela doit nous rassurer
d ' a u t a n t sur le compte des autres thèmes, dont on peut penser, sous béné-
fice d'inventaire et par rapport à un volume total initialement donné, que

1. A prendre au sens suivant : les renseignements géographiques sur les villes sont
aussi secs que dans une table astronomique (laquelle se contente d'en donner la position
sur le globe), propos qui serait confirmé par le texte cité p. 155, 1. 16-17.
2. P. 106, note 1.
3. On renvoie, ici encore, à la note de la p. 106, déjà citée, où l'on montre c o m m e n t les
rares exemples de notations chiffrées sont traités dans un contexte qui précisément les
littérarise.

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Ibn al-Faqïh 159

les amputations qui les affectent connaîtront un volume d'autant plus


réduit qu'elles seront plus élevées en ce qui concerne les thèmes astrono-
miques, ou, en d'autres termes et comme on pouvait s'y attendre, que la
fidélité à la littérature d'adab est en raison inverse de la fidélité à la géogra-
phie astronomique, qu'elle doit accuser par conséquent, au stade final,
un relief d'autant plus saisissant que seront davantage oubliés les souvenirs
de la littérature technique. L'inventaire qui reste à établir, s'il est probant,
doit compléter à nos yeux l'analyse des dominantes, mais selon une démar-
che inverse : alors que cette analyse, telle qu'on l'a poursuivie jusqu'ici,
consistait à poser les chances d'une conformité de l'œuvre originale aux
données du Muhtasar, nous tablerons maintenant sur les thèmes que nous
savons, par référence au texte de Yâqût, avoir appartenu à l'original et
nous les utiliserons, comme autant de tests, pour apprécier cette fois, jus-
que dans la lettre des textes, la conformité de l'abrégé aux leçons du Kitâb
al-buldân.
Dans son édition du Muhtasar, de Goeje a systématiquement indiqué
les passages qui se retrouvent chez Yâqût, soit mot pour mot, soit sous une
forme plus développée, mais dans tous les cas d'une façon telle qu'aucun
doute ne peut être émis quant à leur origine. Le nombre total de ces concor-
dances entre l'original, démarqué par Yâqût, et l'abrégé est si élevé que de
Goeje avait renoncé à en dresser la liste dans la préface de son édition,
alors qu'il avait pu, au contraire, mener cette opération à bien pour les
passages de l'original qui se trouvent chez Yâqût, mais sont absents de
l'abrégé. 1 Reprenant l'apparat critique de de Goeje, nous avons voulu,
pour notre compte, nous faire une idée du chiffre minimum des concordances
signalées : pour ce faire, nous avons laissé de côté tout emprunt dont le
volume nous paraissait trop réduit, schématiquement de l'ordre du mot
ou de la ligne, pour ne retenir exclusivement que les emprunts d'un volume
supérieur, les passages véritablement. 2 Le dépouillement donne exactement
le chiffre minimum de cent trente-deux passages, total auquel de Goeje ne
peut opposer que trente et une rubriques citées par Yâqût et entièrement
disparues du Muhtasar3 : le rapport des deux nombres permet ainsi de fixer

1. Op. cit., p. ix-x.


2. Toutes ces différences de volume apparaissent très clairement dans l'apparat,
grâce à la constante et admirable rigueur de de Goeje.
3. De Goeje (loc. cit.) donne exactement 57 exemples, mais il faut retrancher de ceux-
ci : I o 2 passages qu'Ibn al-Faqïh a lui-même empruntés à Balàçjuri (cités loc. cit.,
p. IX, 1. 8-9, 36-37) ; 2° 9 autres qui ont été, certes, réduits lors du passage à l'abrégé,
mais dont celui-ci garde tout de même la trace, dans des proportions variables (p. IX, 1.
12-13, 15-16 [2 exemples], 25-27, 29-30, 31-32, 34-35, 38-39, p. X , 1. 5 - 6 ) ; 3» enfin,
15 passages sans doute intégralement disparus, mais appartenant à des thèmes qui, eux,
ont subsisté ici ou là dans le Muhtasar : Uswân, Barda'a, Barahüt, 'Aqarqüf (pour deux
passages disparus), Gundaysâbûr, Nïsâbûr, Sàbûrtjwast, ôayl.mn, Hadramawt, al-Hüz,
Empire Byzantin (pour deux passages disparus),, Zamzam et 'Àna sont autant de

A n d r é MIQUEL. 14

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160 Géographie humaine du monde musulman

autour de 81 % l'indice minimum de fidélité du Muhtasar à l'original. 1


Fidélité relative sans doute, puisque, l'abrégé ne pouvant, par définition,
conserver les thèmes dans un volume identique à leur volume initial, c'est
leur présence en lui, et non leur impossible maintien en volume absolu,
qui doit être prise en compte. Mais, dans les limites ainsi tracées, le taux
élevé de conservation des thèmes, joint à la permanence de l'esprit de
l'original, doit nous rassurer définitivement et nous habiliter à faire
d'Ibn al-Faqïh une étude valable à partir des données du Muhtasar.

Traits généraux de l'œuvre d'Ibn al-Faqïh

Présentée comme elle l'est dans la préface de l'ouvrage, la géographie ou


connaissance « des pays » consiste à recueillir tout ce qui s'est dit ou écrit à
leur propos. L'exhaustivité ainsi conçue comporte deux corollaires :
d'abord, la science sera livresque, toute ambition totalisante ne pouvant se
satisfaire qu'à travers la chose lue, et non à travers la chose vue : regarder,
certes, mais chez les autres. 2 De fait, l'inspiration n'est pas, chez Ibn al-
Faqïh, un phénomène personnel : elle est héritée, comme le reste, et tarit
dès que fait défaut non pas l'idée de la chose à dire, mais le souvenir de la
chose dite. Une province comme l'Àdarbaygân doit l'exiguïté de sa place
dans le livre à la rareté des récits qui la concernent : un peu d'histoire,
quelques noms de villes, de parcimonieuses indications sur l'impôt foncier,
et c'est t o u t . 3 Inversement, la richesse des traditions explique la place
importante tenue par des pays comme l'Arabie, la Syrie-Palestine, avec
Damas et Jérusalem, et enfin, naturellement, l'Irak. 4 Prisonnier, incons-

rubriques amputées, certes, des passages cités par de Goeje, mais par ailleurs bien pré-
sentes dans le Muhtasar, contrairement aux trente et une rubriques retenues, dont il
n'est pas jusqu'au nom qui n'ait disparu lors de la réduction à l'abrégé. Ce dernier
chiffre n'est sans doute qu'un minimum, car il est fort probable, comme l'indique de
Goeje (p. X, 1. 7-10), que Yâqût a, plus d'une fois, démarqué Ibn al-Faqïh sans le citer.
Mais il faudrait alors augmenter aussi, pour les mêmes raisons, le chiffre de cent trente-
deux. Toutes ces adjonctions seraient, on le voit, d'un ordre résolument problématique.
Notre méthode a, sur ce plan, l'avantage de mettre en relief des quantités chiffrables ;
mais elle en a un autre, dans le cadre même de la méthode chiffrée ainsi retenue : en
ne prenant en compte, pour les concordances entre le texte de Yâqût et le Muhtasar,
systématiquement que les emprunts de passage (les emprunts de ligne ou de mot
étant, on l'a dit, exclus), autrement dit en fixant le chiffre de ces concordances à leur
plafond le plus bas, nous savons que le rapport établi est vraiment l'indice minimum
de la fidélité du Muhtasar au Kitâb al-buldân.
1. Rapport des 132 thèmes conservés par l'abrégé à l'ensemble des 163 thèmes (132 +
31) traités dans l'original.
2. « Il a fait son livre avec ceux des autres » (ahadahu min kutubi n-nds) : Fihrist
et Yâqût, loc. cil.
3. P. 284-286.
4. P. 16-41, 91-127, 161-192.

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Ibn al-Faqlh 161

cient ou volontaire, de ce système, Ibn al-Faqïh le pousse jusqu'à ses der-


nières limites : car, s'il est une attitude plus rigoureuse, au regard du sys-
tème, que de toujours récuser l'observation directe Çiyâri) au profit de la
citation, c'est bien de traiter la première, elle aussi, comme une pièce de
ce savoir emprunté et d'agir en sorte qu'il n'y ait pas deux domaines possi-
bles de la connaissance, mais un seul : celui-là même qu'on hérite d'autrui.
Dans cet esprit, Ibn al-Faqïh ne répugne pas, lorsque l'occasion s'en pré-
sente, à parler témoignage, à la seule condition qu'il ne s'agisse pas du
sien, qu'il puisse produire en sa faveur la sanction de l'écriture, la garantie
du déjà dit. Lorsqu'il cite, à propos de l'Arménie, l'expérience personnelle
de Ya'qûbï 1 , c'est en vertu des mêmes motivations déjà étudiées à propos
de Gâhiz 2 : les pionniers qui ont l'audace d'enfreindre la norme et de se
citer eux-mêmes subissent presque immédiatement 3 — treize ans à peine
séparent le Kitâb al-buldân de Ya'qûbï de celui d'Ibn al-Faqïh — le jeu
de la prodigieuse puissance assimilatrice de la culture d'alors ; ils devien-
nent modèles, comme tels exploitables à merci, imitables en soi, hors du
contexte vivant et personnel où se plaçait la composition de leurs œuvres.
Ce n'est pas parce qu'il a vu, de ses yeux, l'Arménie que Ya'qûbï est cité,
mais pour la simple raison qu'il est Ya'qûbï, c'est-à-dire un auteur, presque
un aîné et par conséquent une autorité possible. Encore ne s'agit-il là
que d'un écrivain regardé, on y reviendra plus loin, comme marginal. Que
sera-ce alors avec un Gâljiz, dont l'autorité, explicitement invoquée ou
non, suffit à fonder la réalité de certains faits concrets ? 4 En tout cela, il
ne s'agit pas seulement de regarder dans l'œuvre des autres, il faut aussi
voir le monde avec leurs yeux, et le critère de la connaissance n'est pas le
fondement sur lequel elle a été acquise : c'est qu'elle soit déjà acquise, tout
simplement, ou considérée comme telle.
Second corollaire de l'exhaustivité : puisqu'il s'agit de rapporter toutes
les traditions que suscite l'énoncé du nom d'un pays, on voit clairement que
l'étude de ce pays pour lui-même, la géographie si l'on préfère, cédera le
pas bien souvent à d'autres disciplines, aussi dissemblables d'elle, dans le
principe, que l'histoije, la lexicographie, la morale ou la poésie. Il n'y a ici
de géographiques, au fond, que l'argument choisi et, par voie de consé-
quence, le système de classement des traditions rapportées ; pour le reste,
ce « livre des pays » se distingue d'autant moins de l'encyclopédie profane
telle qu'on la concevait alors, que l'argument lui-même en arrive bien
souvent à être perdu de vue : comme le monastère chez SâbuStï, il cesse

1. P. 290 i. f .
2. Cf. supra, p. 37, 45.
3. Au moins pour l'exemple cité ici ; pourl'ensembleducas Ya'qQbI,c/'.plusloin,p. 188.
4. Explicitement invoquée p. 116 (à propos d'al-Ahwâz), 253 (sur les palmiers de
Baçra) ; sur un cas de démarquage de thèmes gâljiiiens, sans citation du nom de Gâljiî,
cf. infra. |>. ll>8. noie .">.

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162 Géographie humaine du monde musulman

d'indiquer le lien, clairement perçu, de l'exposé, pour n'être plus, par le


jeu des digressions, des associations d'idées ou des automatismes de l'écri-
ture, que l'occasion lointaine, et quelquefois même oubliée, de la phrase.
A la limite, il ne s'agit pas de disserter à propos du pays, mais à partir
de lui ; bien loin de justifier à lui seul une recherche, il n'est même plus le
lieu géométrique du récit : tout au plus un prétexte à récitation. La terre,
de but qu'elle était, devient moyen et même artifice. S'il y a ici une géo-
graphie, elle n'est que de rencontre.
Ce caractère accessoire de la géographie, telle que nous la concevons,
par rapport à la science « des pays », au sens où l'entend Ibn al-Faqïh,
s'accroît encore de toute la différence qui sépare l'esprit des deux disci-
plines. Alors qu'aujourd'hui la géographie, comme toute recherche,
s'attache surtout à des faits dominants dont elle s'emploie à préciser les
causes, Ibn al-Faqïh au contraire consigne en priorité les faits qui échap-
pent à l'ordre commun, et partant, ne sont apparemment justiciables
d'aucune explication, chacune des deux disciplines considérant ainsi
comme marginal ce qui est prioritaire pour l'autre. La connaissance des
merveilles, inspirée sans doute des plus vieilles traditions est apparue
très tôt dans la littérature arabe et même, on l'a vu, au sein de la litté-
rature technique. 2 Quoi d'étonnant à la retrouver ici, chez un auteur aux
goûts duquel elle s'adapte si bien, trop bien même puisqu'elle y revêt la
forme extrême d'une géographie de l'insolite où ne serait consigné que ce
qui échappe au spectacle quotidien, et systématiquement noté que ce qui
n'est pas systématique ? Le procédé est ici poussé si loin que la frontière est
parfois imprécise entre l'ordre de l'usuel et celui du merveilleux, celui-ci
envahissant l'autre et le poussant dans ses derniers retranchements, soit
que les objets et les êtres du monde courant ne soient vus qu'autant qu'ils
participent, d'une façon ou d'une autre, du monde de l'insolite 3, soit que le
merveilleux s'entende, comme on le verra, au sens élargi de spécifique,
auquel cas on peut ranger sous cette rubrique un thème quelconque, à
la condition qu'il se rapporte à un seul lieu ou pays à l'exclusion de tout
autre. Cette extension systématique du merveilleux explique que le mot de
'agïb qualifie des sujets aussi dissemblables que l'artisanat chinois, les
chevaux grecs, la faune du Nil, les produits du Yémen, Bagdad, les palmiers
deBasra, les étoffes d'Ispahan, les soies de la Caspienne, le phare d'AIexan-

1. Sur le t h è m e et ses origines, cf. C. E. D u b l e r , dans El (2), t. I, p. 209-210.


2. Cf. supra, n o t a m m e n t c h a p . I, p. 12, n o t e 5 ; chap. III, p. 75, n o t e 2.
3. U n e x e m p l e (p. 325) : celui des fourmis, grosses c o m m e d e s c h i e n s sloughis,
qui g a r d e n t l'or dans les p a y s c o m p r i s entre le t i u r â s â n et l'Inde, e t d o n t on distrait
l ' a t t e n t i o n e n leur j e t a n t de la v i a n d e . E x e m p l e t y p i q u e : l'originalité d e s chiens sloughis
(salüqiyya), v e n u s d'Arabie d u s u d ou, selon d'autres sources, des I n d e s , e s t un t h è m e
célèbre de c e genre de littérature (voir références chez G. W i e t , t r a d . d ' I b n R u s t e h ,
p. 151, n o t e 4). Il se croise ici a v e c le thème de l'animal gardien du trésor, q u ' o n r e t r o u v e
par e x e m p l e au d e u x i è m e v o y a g e d e Sindbad et d a n s les Merveilles de l'Inde (§ 81 a).

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Ibn al-Faqïh 163

drie ou l'église d'Édesse 1 , quand ce n'est pas, pour le pays égyptien par
exemple, pêle-mêle une pla.ate textile ou un arbre phosphorescent, la pierre
qui flotte et le bois qui sombre, les phénomènes magnétiques, la sécheresse
et le nom même de l ' Ë g y p t e . 2
U n e pareille accumulation de curiosités n'est pas seulement la manifesta-
tion d'une recherche déterminée. E l l e répond aussi à des intentions litté-
raires et sociales. L ' œ u v r e n ' é t a n t pas séparable de son public, ni l ' a c t e
d'écrire, comme on l'a d i t s , de la démonstration que l'on en fait, le mer-
veilleux se révèle répondre, en même temps qu'à un goût, à une fonction
sociale, qui est d'attacher le public à l'œuvre et d'adapter l'œuvre à
l ' a t t e n t e du public, selon un principe d'efficacité extrêmement simple,
à savoir que la curiosité va aux curiosités. D a n s le même esprit, on ne
saurait concevoir une connaissance exposée de façon strictement scientifi-
que, suivant la règle d'or de l'économie du style ; l'œuvre, ici, se présente
résolument comme une composition littéraire. L e développement classi-
que sur le mélange nécessaire du sérieux et du plaisant, ainsi que les
intentions de l'écrivain, clairement affirmées dans la préface et dans le
corps du livre 4 , rattachent décidément Ibn a l - F a q ï h à la tradition des
prosateurs des m e / i x e et i v e / x e siècles. Il ne saurait, certes, être question
de comparer, sur le vu des résultats, son art à celui d'un Câhiz, par exem-
ple. Mais, pour être moins heureux, le souci du style n'en est pas moins
évident dans la lettre du texte, ni surtout moins expressément formulé
dans les intentions. Ce n'est pas un hasard si le Kitâb al-buldân invoque
justement, avec celui d'autres écrivains célèbres, le patronage d'un ô à h i z
loué surtout pour les qualités formelles de son œuvre », ni si la conception
de l'ouvrage et le but qu'on lui assigne relèvent aussi peu des préoccupa-
tions individuelles que notre tradition à nous a si longtemps assignées au
métier d'écrivain : ici, le m o t de composition retrouve son sens propre, car
il s'agit, au vrai, d'ajuster ( t a ' l î f ) , en vue de la constitution d'un tout, des
pièces qui ne sauraient qu'être prises à autrui ; l'art de la prose est donc
synonyme de l'emprunt (intihâl), puisque, comme le dit expressément Ibn
a l - F a q ï h en des pages essentielles 8 , c'est par la référence, parfois littérale,

1. Longue liste de ces « merveilles p. 251-255.


2. Respectivement p. 66, 76 et 67.
3. Supra, p. 118.
4. Sur le mélange des genres, cf. p. 41-46 ; sur la profession de foi littéraire, p. 1-3,
193-195.
5. P. 195 : « un style ample et une expression aisée » (bilafzin ¿câlin wa mabratjin
sahlin).
6. Ces théories littéraires sont exposées aux p. 193-195, déjà citées, et notamment
p. 193, 1. 9 sq., donnant, d'après «l'opinion des sages», ce conseil aux prosateurs et aux
poètes :« Si, dans leur admiration pour eux-mêmes et pour leur œuvre, ils gardent assez
de tête pour ne pas en revendiquer [immédiatement] la paternité, qu'ils aillent donc
soumettre leur production aux connaisseurs, en l'englobant [, selon les cas,] dans un

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164 Géographie humaine du monde musulman

a u x œ u v r e s des précédesseurs qu'on assurera à la sienne la c a u t i o n d e ce


m ê m e s u c c è s qui les a v a i t déjà s a n c t i o n n é e s . E m p r u n t é à l'orbe social,
l ' o u v r a g e y retourne, par l ' e f f e t d'une science prise a u x a u t r e s et d'un s t y l e
c o n ç u s e l o n les normes. « L e livre est f a i t pour s'acquérir u n e p l a c e d a n s les
c œ u r s et il n e les attire q u ' a u t a n t qu'il v e i l l e à la p u r e t é de son l a n g a g e ,
à la f l u i d i t é de ses m o t s et à la qualité d e s o n propos »
P r é é m i n e n c e de la lecture sur l'observation, r é p u g n a n c e m a r q u é e p o u r
la spécialisation et la t e c h n i c i t é , g o û t n o n m o i n s affirmé pour l'insolite,
souci du s t y l e , récit r é p o n d a n t aux sollicitations de la s p o n t a n é i t é , allure
littéraire d e l'ensemble, t o u s les traits q u ' o n v i e n t d'indiquer découlent,
en d é f i n i t i v e , des trois i n t e n t i o n s m a j e u r e s d'une c o n n a i s s a n c e qui se v e u t
éclectique, t h é o r i q u e e t sociale : i n t e n t i o n s qui, au-delà d ' I b n al-Faqïh,
c a r a c t é r i s e n t f o n d a m e n t a l e m e n t cette littérature d'adab d o n t il est u n des
plus purs représentants. C'est donc à u n e é t u d e de c e t t e f o r m e de p e n s é e e t
de c u l t u r e q u e nous convie, en dernière analyse, la lecture du Kitâb al-
buldân. C e t t e étude, disons-le d'emblée, ne p e u t être q u e partielle e t
provisoire. Partielle parce que, même si Vadab a e n v a h i , dans son a p p é t i t
insatiable, à peu près t o u s les domaines des lettres arabes, a u x q u e l s il a
i m p o s é u n m a s q u e u n i f o r m e en c o n s e n t a n t c h a q u e fois le m i n i m u m d e
c o n c e s s i o n s indispensables au genre i n t é r e s s é 2 , il reste q u e ces v a r i a t i o n s ,

ensemble d'essais, de poèmes, de discours ou de récits (a/iftâr). S'ils recueillent une


audience, s'ils voient qu'ils répondent à une attente, s'ils bénéficient d'une approbation,
qu'ils revendiquent [, alors seulement,] la paternité de leur œuvre. » Texte essentiel,
car il montre que l'agrément collectif donné à une œuvre ne peut naître que de la confor-
mité de cette œuvre à des normes dûment approuvées, à des habitudes définitivement
contractées, par conséquent que l'emprunt (de ton, d'esprit ou de matière) est si néces-
saire qu'il se confond avec l'acte même d'écrire : d'où l'association constante des deux
mots à'iddi'a (revendication) et d'intihàl, traduit en général par «emprunt »ou «plagiat«,
mais qui, en fait, est à ranger au nombre de ces antonymes (didd, pluriel addàd) dont la
langue arabe est si fière : assumer une œuvre comme étant de soi, tout en la composant
à partir de l'emprunt. En même temps, on notera une autre ambiguïté : celle de la
critique littéraire ainsi conçue, qui, tout en imposant d'écrire selon une norme, flétrit
le plagiat s'il est insolemment et systématiquement pratiqué (on ne conçoit pas en effet
ce public de « connaisseurs » s'en faisant accroire au point d'approuver comme étant
d'un auteur nouveau une œuvre déjà existante, quelle qu'elle soit, et Ibn al-
Faqïh se garde bien, de fait, de donner des conseils dans le sens d'un plagiat total).
Cette ambiguïté ne semble pas toutefois spécifique de la critique arabe : le problème
de la règle et de la novation, de 1'« imitation » et de 1'«esclavage» est en effet inhérent
à toute forme de critique.
1. P. 194 ; j'ai condensé le texte, qui dit exactement : «... une place dans les cœurs et
une position dans l'auditoire ; c'est seulement à proportion de la pureté de son langage,
de la fluidité de'ses mots et de la qualité de son propos qu'il attire les cœurs et qu'il
excite ceux qui en écoutent [la lecture] à se sentir proches de lui...»
2. Il envahit même la littérature religieuse : un exemple assez net me parait en
être le Livre des pénitents ( Kitâb at-tawwâbin), d'Ibn Qudâma, jurisconsulte hanbalite
mort en 620/1223. L'éditeur, G. Makdisi, qui n'a pas manqué d'être frappé par ce trait,
signale fort justement (Damas, IFD, 1961, p. XVIII), comme source fondamentale de
l'œuvre, « un fond littéraire musulman si abondant et varié qu'il serait vain d'établir
un rapport direct entre chaque récit et sa source précise. »

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Ibn al-Faqïh 165

si légères soient-elles, sont a u t a n t de nuances à étudier, et donc q u ' a v e c


Ibn al-Faqïh on n'en considère q u ' u n e parmi d'autres. Provisoire parce
que seule une étude systématique et complète de l'ensemble de la l i t t é r a t u r e
d'adab et de ses thèmes, étude qu'il f a u d r a bien entreprendre u n jour,
pourrait permettre, si on la poursuivait n o t a m m e n t avec les moyens de la
mécanographie, de frayer la voie à une véritable sociologie culturelle du
m o n d e arabo-musulman du Moyen Age.
Ces remarques faites, on étudiera en Ibn al-Faqïh à la fois le représen-
t a n t de l'adab et son a d a p t a t e u r au genre de la science « des pays », e t on se
demandera en quoi l'œuvre ainsi élaborée ressortit à une géographie en
général et à une géographie humaine en particulier.

Sources, composantes et thèmes du K i t â b al-buldân

L'inspiration du Kitâb al-buldân doit être envisagée sous trois aspects,


selon les périodes de l'histoire, les g r a n d s ensembles géographiques et les
diverses disciplines où elle s'alimente. Historiquement, la quasi-totalité
des données se partage entre trois grandes époques : la création et les âges
bibliques, d'une part, l'antiquité grecque et persane, ensuite, le paganisme
a r a b e et l'ère de l'Islam, enfin. Il n'y a rien là d'original, comme on s'en
doute, par r a p p o r t à Yadab et à la littérature des merveilles. 1 Mais encore
faut-il déterminer la façon même d o n t s'ordonnent, dans la pensée d ' u n
écrivain musulman du Moyen Age, ces différentes tranches du temps. Or,
u n e étude des héros historiques 2 est, sur ce point, nous semble-t-il, assez
révélatrice, si l'on table, ici encore, sur les proportions et les volumes res-
pectifs. Il existe en effet, dominant tous les autres, ceux qu'on peut appe-
ler les héros d'une histoire et les héros de l'histoire : les premiers, cités de
dix à vingt fois dans l'ouvrage, incarnent, de façon privilégiée, l'une des
étapes indiquées plus h a u t : A b r a h a m et Moïse pour les temps bibliques,
QubâcJ (Qavâdh), Chosroès I Anûsirwân et Chosroès II Abarwïz (Parvïz)
pour la Perse et, pour l'Islam, ' U t m â n , 'Alï, Mu'âwiya, al-Haggâg, as-
Saffâh, al-Mansur, H â r û n ar-Rasïd et a l - M a ' m u n . 3 Au-dessus d'eux,
q u a t r e héros transcendent les histoires pour incarner l'histoire en général :
Salomon participe non seulement de la Bible, mais aussi de l'histoire uni-
verselle, en considération de tous les monuments qu'il fit bâtir, de p a r le
monde, aux génies qu'il commanda, circulant ainsi, sans égard pour la

1. On renverra sur ce p o i n t à l'article de C. E. Dubler, déjà cité.


2. On laisse de c ô t é les penseurs e t écrivains, pour ne retenir que les personnages
s t r i c t e m e n t historiques, d o n t Ibn al-Faqîh rapporte les actes o u les propos.
3. L a Grèce n'a p a s de tels héros, représentée qu'elle e s t s u r t o u t p a r ses penseurs,
n o m b r e u x au demeurant, mais dont a u c u n n'est cité dans les proportions indiquées
i c i ; ce point sera d'ailleurs repris plus bas. Sur Alexandre, cf. ci-après. Sur les person-
n a g e s cités ici, cf. i n d e x du Kitâb al-buldân.

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166 Géographie humaine du monde musulman

chronologie, au milieu des antiquités de l'Orient gréco-romain, de la Perse


el de l'Arabie. 1 Alexandre* lui ressemble par plus d'un trait et les citations
de l'ouvrage rapprochent parfois les deux héros 2 ; de même que Salomon
pouvait être « le matin à Istahr et le soir à S a n ' â ' 3 , de même Alexandre
a reçu de Dieu « la grâce de pouvoir parcourir le monde d'une extrémité
à l'autre»* : phrases symboliques, à travers la dimension spatiale, d'une
même aptitude à voyager dans le temps et même hors de lui, qu'incarne,
ici encore, la fonction de bâtisseur à travers les âges 6 ; conquérant grec
et fondateur de la ville égyptienne qui porte son nom, Alexandre se voit,
par son épopée orientale, attribuer en bloc la paternité de toutes les villes
d'Iran, du Hurâsàn et de Transoxiane, et la légende le promène, sous le
même nom ou sous celui de Dû 1-Qarnayn (l'Homme a u x deux Cornes),
depuis la muraille de Gog et Magog, à l'est, jusqu'à la fabuleuse Ville de
Cuivre, aux extrémités occidentales du monde, où son souvenir rejoint,
une fois de plus, celui de Salomon. 6 A côté des deux héros, dans la pers-
pective d'une histoire providentielle qui fait de lui l'épanouissement et le
terme de l'universelle humanité, l'Islam a placé ses deux plus légendaires
figures, ses deux patrons les moins contestés : Muhammad et ' U m a r re-
prennent et subliment, dans le cadre du monde nouveau mais chacun plus
spécialement dans son ordre, l'œuvre des deux Anciens, comme si la
sagesse de Salomon ne faisait que préfigurer la piété de Muljammad et les
courses d'Alexandre qu'annoncer l'Empire auquel le glaive de ' U m a r
donnera l'impulsion décisive. 7

1. On le signale, entre autres lieux, à Palmyre, à Alexandrie, à Lydda, à Ecbatane,


à IstaJjr (Persépolis) et au Yémen, sans parler, bien entendu, de Jérusalem. Sur lui,
cf. p. 34, 35, 37, 73, 82, 90, 91, 94, 95, 97-99, 101, 102, 110, 112, 117, 143,173, 219, 264,
279 : au total, on le voit, une vingtaine de citations.
2. Cf. p. 84-86, 90-91 (à propos de la Ville de Cuivre, Madinat al-baht ; littéralement :
la ville d'aétite [cf. Dozy, t. I, p. 121]. Je traduis par « cuivre» eu égard à la version
plus courante du thème [madinat an-nuhàs], qui se trouve par exemple dans les Mille
et une Nuits, t. VII, p. 63 sq., et chez Mas'ûdï, Prairies, § 409), 143 (Constantinople),
219 (Ecbatane).
3. P. 34.
4. P. 88.
5. La légende d'Alexandre est résumée par Ibn al-Faqïh en cette phrase (p. 50) :
Il a parcouru les «climats »et fondé les villes (dawwahtt l-aqâlîm tua mctddana l-mudun ;
sur ce sens du verbe dawwaàa, cf. Muqaddasî, trad., p. 395). Il est d'ailleurs curieux de
constater que ce traitement pan-historique d'Alexandre (seul ou associé à Dû 1-Qarnayn :
cf. El, t. I, p. 987-988 [E. Mittwoch] ; t. II, p. 568-569 [anonyme]) n'est pas empêché
par une discussion (p. 71) où Ibn al-Faqïh tranche, au nom de la chronologie, pour une
distinction entre les deux héros.
6. Sur ce dernier point, cf. références supra, note 2. Sur Alexandre-Dû 1-Qarnayn,
cf. p. 50-52, 70, 71, 84-86, 88, 143, 160, 219, 243, 244, 262, 296, 298-300, 316, 322, 325 :
volume de citations de même ordre que pour Salomon.
7. Sur Muhammad, cf. p. 3, 9, 17-20, 23-25, 33, 36, 47, 58, 67, 69, 75, 76, 84, 92,
94, 95, 96, 103, 126, 132, 142, 143, 156, 168, 191, 192, 222, 283, 316, 318 ; sur'Umar,
p. 20, 24, 43, 47, 57, 59, 65, 66, 97,101, 103, 105, 111, 128, 129, 132, 164, 165,170,184,.
186, 188, 189, 217, 218, 228, 230, 257, 261, 268, 293, 315.
•Voir Addenda. page 105

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Ibn al-Faqïh 167

Territorialement, le Kitâb al-buldân s'intéresse, de façon exclusive ou


presque, au monde de l'Islam — la province du Sind n'intervenant qu'épi-
sodiquement — et confirme donc la tendance déjà notée en ce sens à propos
de la sûrat al ard et de la géographie administrative ; elle ne se tolère, au-
delà des frontières, que quelques excursions classiques, avec des récits
touchant l'Empire byzantin, certaines informations traditionnelles sur le
globe terrestre et enfin, sur l'Extrême-Orient, des données strictement
démarquées de la Relation.1A l'intérieur des frontières islamiques, l'exposé,
on l'a déjà souligné, s'attache en priorité à l'Iran, à l'Irak, à la Syrie-
Palestine et à l'Arabie. 2 C'est ainsi une géographie assez résolument orien-
tale, dont les choix s'expliquent par l'origine iranienne d'Ibn al-Faqïh et
par la conciliation que cette littérature entend opérer, dans la distribution
du monde autour d'un centre, entre la vieille tradition persane qui fixe
l'omphalos de la terre aux régions de Médie-Mésopotamie, et les exigences
de la croyance musulmane, qui le transfère plus au sud, aux villes saintes
d'Arabie. 3 Position syncrétiste, donc, mais peut-être pas seulement au
plan de la pure connaissance : derrière cet apparent dosage d'ancien et de
nouveau, au-delà de cet équilibre que la lettre du texte ménage savamment
entre ce qui est arabe et ce qui ne l'est pas, il n'est pas exclu que se cachent
des intentions religieuses et politiques sur lesquelles on pourra revenir
lorsqu'on sera allé plus avant dans l'étude du Kitâb al-buldân.
Restent à passer en revue les diverses disciplines dont l'ensemble, a
priori assez hétérogène, compose l'œuvre d'Ibn al-Faqïh. Une première
approximation peut être recherchée dans un simple classement des maîtres
invoqués. On n'aura aucune peine alors à distinguer une inspiration arabo-
musulmane d'une inspiration grecque. D e la première relèvent ces trois
rubriques essentielles que sont la géographie, la tradition et la littérature.
La première, dont on ne s'étonnera pas de constater qu'elle joue un rôle
assez modeste, est placée sous l'unique patronage d'Ibn Hurdâdbeh,
cité une seule fois mais qui a inspiré, directement ou à travers Gayhânï »,
quelques passages sur les itinéraires, l'impôt foncier ou les circonscriptions
administratives*. 6 La tradition, elle, pèse d'un poids beaucoup plus consi-

1. Voir à ce sujet le jugement sévère de Sauvaget, op. cit., p. X X I V . Les passages


cités se trouvent respectivement p. 136-151, 3-9 et 9-16.
2. Voir les références supra, p. 157, note 1, p. 160, note 4. Au total, un peu moins de
200 pages représentant presque les deux tiers de l'ouvrage. Une province aussi importante
que l'Egypte occupe 22 pages à peine ( p. 56-78), le Magrib 13 (p. 78-91).
3. Cf. supra, p. 73-74.
4. P. 203. On ne parlera pas de la géographie astronomique, représentée par les
quelques notions indiquées plus haut, note 1, avec une citation (p. 4) de Muhammad
b. Musa al-Huwârizmî. Sur le problème d'Abû Ma'Sar, cf. p. 157 note 3, et de
Goeje, op. cit., p. X I I .
5. Cf. de Goeje, p. X I - X I I , e t supra, p. 157, note 5.
6. Cf. pour les itinéraires, p. 133, 303, 305, 318-319, 325, 327- 328, 330 ; pour l'impôt,
p. 76, 103, 133, 147, 263, 286, 328 ; pour l'organisation territoriale et administrative,

•Voir Addenda, pagi- 4(15

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168 Géographie humaine du monde musulman

dérable 1 : on entend ici sous ce terme et la tradition religieuse, constituée


par les citations coraniques et le hadït, et la tradition profane, elle-même
sous ses deux formes essentielles : la littérature moralisante des ablâq (sen-
tences, dictons, m a x i m e s ) 2 et celle des ahbâr (récits profanes), dont le
point d'aboutissement est l'histoire, représentée par des emprunts à
Balâdurî. 3 L'ensemble de cette littérature profane fait, sous un masque
arabe, une assez large place à l'Iran, lequel, d'une part, a joué un grand
rôle dans l'élaboration d'une éthique areligieuse, mi-savante, mi-populaire,
et, d'autre part, a su intégrer, en jouant le jeu de l'unité linguistique, bon
nombre de ses traditions nationales au trésor de l'histoire de la communauté
islamique. 4 A v e c la littérature proprement dite, nous entrons au contraire
dans un domaine résolument marqué par les modes de pensée arabes : les
vers se taillent la part du lion, avec plus de cent cinquante citations et
quelques-uns des plus grands noms de cette poésie : Dû r-Rumma, Abu
Nuwâs, Abu l-'Atâhiya, Abu Tammâm (at-Tâ'I), Butiturï. Chez les prosa-
teurs, rien d'étonnant à ce q u e soient cités en priorité ceux qui passent
alors pour les maîtres de l'adab : Gàhiz sans doute, explicitement cité ou
démarqué 5 , mais surtout Madâ'inï, de l'œuvre duquel on n'a décidément
pas fini de déplorer la perte. 8 Les pionniers de la prose arabe, en revanche,
ne sont guère favorisés : même si leur manière a pu inspirer plus d'un passage
de cette littérature des ahlâq citée plus haut, leurs noms apparaissent à
peine et seule une formule consent à rappeler leur souvenir. 7 C'est qu'ils

p. 133, 263, 303, 321-322 (sur ces d e u x derniers exemples, toutefois, voir infra, l a note 4
de la p. 171).
1. On ne s a u r a i t é v i d e m m e n t épuiser t o u t e s les références qui la c o n c e r n e n t , t a n t
le v o l u m e des données est immense : o n se r e p o r t e r a p o u r cela, de façon générale, à l'index
d u Kitâb al-buldân.
2. Cf. d e u x exemples caractéristiques de ces f o r m u l e s , p. 148 et 243-244.
3. Plus s o u v e n t utilisé que ne le laisseraient croire les d e u x seules citations qui sont
f a i t e s de son n o m , p. 303 et 321 : cf. de Goeje, op. cit., p . X I I . Y a ' q u b ï n ' e s t cité (sous
le n o m d ' A h m a d b. W â d i h al-Isfahânï) que p a r exception (p. 290-292), à propos de
l ' A r m é n i e , sans q u ' o n puisse dire s'il s'agissait d ' u n e m p r u n t à son œ u v r e historique
ou géographique (G. W i e t , dans sa t r a d u c t i o n du Kitâb al-buldân de Y a ' q u b ï , range
le t e x t e (p. 232-233] d a n s la série des « f r a g m e n t s » de Y a ' q u b ï se t r o u v a n t chez d ' a u t r e s
a u t e u r s , sans préciser à laquelle des deux œ u v r e s il p o u v a i t a p p a r t e n i r , et en é m e t t a n t
d'ailleurs l ' h y p o t h è s e qu'il s'agit p e u t - ê t r e d ' u n e c o m m u n i c a t i o n faite o r a l e m e n t à I b n
a l - F a q ï h : cf. i n t r o d . d e G. Wiet, p . IX).
4. Cf. supra, p . 19, 28-29.
5. Cité p . 116 (sous son n o m de ' A m r b. B a h r ) , 195, 253 ; d é m a r q u é p. 296, à propos
des migrations des poissons, des distances de Baçra à l ' A f r i q u e et à la Chine et de
l'expérience des m a r i n s à ce s u j e t (cf. Hayawân, t . I I I , p . 261-263).
6. Cf. Pellat, Milieu, p. 144 ; Madâ'inï est cité p. 39, 105, 115, 161, 175, 192, 318.
7. « ' A b d a l - H a m ï d est la racine, Sahl b. H â r u n la b r a n c h e , I b n al-Muqaffa* le
f r u i t et A l j m a d b . Yusuf (cf. D. Sourdel, dans El [2], t . I, p. 288) la fleur» (p. 194).
I b n al-Muqaffa' est cité deux a u t r e s fois, mais de f a ç o n t o u t aussi accessoire, p. 284
(à propos de l'étymologie d u nom d ' À d a r b a y g â n ) e t 317 ( c o m m e seul e x e m p l e , avec
a l - F a d l b. Sahl, vizir d u calife a l - M a ' m u n , de P e r s a n s célèbres depuis l ' a v è n e m e n t de
l'Islam).

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Ibn al-Faqïh 169

représentent une phase de l'adab — celle qu'on a qualifiée plus haut à'adab-
éthique — beaucoup moins intéressante, pour un compilateur comme Ibn
al-Faqïh, que celle qui a suivi : l'adaft-recherche à la manière, précisément,
d'un Crâljiz ou d'un Madâ'inï 1 a été une véritable mine de renseignements
pour notre auteur et pour t a n t d'autres, qui en systématisèrent les données
et en firent peu à peu un arfaô-répertoire. 2
Face à cet Orient, la place de la Grèce apparaît bien restreinte. Elle
n'a pour elle que l'autorité d'un petit nombre de maîtres, au premier rang
desquels Hippocrate, Platon et Aristote s, mais surtout, de même que son
héros national, Alexandre, lui était retiré au bénéfice d'un syncrétisme
historique soucieux de ménager l'avènement du monde arabo-islamique,
de même tout se passe, avec les philosophes et les savants de la Grèce, comme
si la substance propre de leur pensée leur avait été arrachée : Théodose,
Hippocrate, Dorotheos ou Festos ne sont guère que des survivances per-
dues dans la masse et dispersées aux quatre coins du livre, Aristote n'existe
que comme auteur d'une brève et banale lettre à Alexandre, où il lui dit
comment régir ses sujets et garder ses trésors en sûreté, Platon enfin
devient bâtisseur d'un rempart légendaire en Egypte. 4
Le Kitâb al-buldân intègre ainsi les quelques rares données grecques
qu'il utilise à un adab qui fait la preuve, une fois de plus, de ses capacités
d'assimilation. Car enfin, étant donné la disparité des époques, des pays et des
disciplines où l'ouvrage d'Ibn al-Faqïh puise son inspiration, on s'atten-
drait à trouver un livre incohérent. Or, c'est l'inverse qui se produit :
jusqu'au cœur de ces passages où nous éprouvons le plus de peine à saisir
le déroulement du plan d'ensemble et, parfois, la suite même du propos
entamé quelques lignes plus haut, jamais nous n'avons le sentiment de
changer de ton ni de style. Cette remarquable unité de l'ouvrage tient,
selon nous, au traitement qu'y subit la connaissance : elle est, on l'a dit,

1. Leur parenté d'esprit est soulignée par C. Pellat, op. cit., p. 144-145, Madâ'inï,
antérieur du reste à Gàhi?, m a n i f e s t a n t pour l'histoire un g o û t plus marqué que s o n
cadet : goût qui est sans aucun d o u t e la raison de sa faveur auprès d ' I b n al-Faqïh.
2. Sur t o u s ces points, cf. supra, p. 19-21, 44-45, 64, 68.
3. P. 152, 238, 301 ; 60, 330 ; 160. Sont é g a l e m e n t cités : D o r o t h e o s (Sidonius),
auteur de p o è m e s astronomiques (p. 5 [et note d] ; cf. Croiset, Littérature grecque, t. V ,
p. 450, note 5), H e r m è s (p. 7 ; Croiset, t. V, p. 842-843 ; voir aussi Gâhi?, Kitâb at-
tarbl', éd. Pellat, p. 18-19 de l'index), F e s t u s (p. 152 ; ou Casthos, Coslus : cf. chap. I,
p. 17, n o t e 6), Themistios (p. 207 [et note i] ; Croiset, t. V, p. 872-877) et T h é o d o s e
(p. 223 ; p l u t ô t , d'après le c o n t e x t e , le grammairien Théodose d'Alexandrie, d e la f i n
du i v e siècle [cf. Croiset, t. V, p. 973], que le diacre Théodose, auteur d'une relation
de v o y a g e en Terre sainte [ v i e siècle ; sur lui, cf. introd. de C. Gildemeister à l'édition
de cette relation (De situ sanctae terrae, B o n n , 1882), p. 3-14], ou l'astronome et m a t h é -
maticien T h é o d o s e de Tripoli [cf. Croiset, t. V, p. 705], dont les t r a v a u x furent repris
par Nàçir a d - D ï n at-Tusï]). Le n o m « Qânbus d e la p. 296 m e reste obscur. Sur Apol-
lonios, cf. ci-après, p. 170, n o t e 1.
4. P. 60, d o n t on rectifiera le t e x t e selon la leçon indiquée n o t e l.

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170 Géographie humaine du monde musulman

connaissance moyenne, et elle ne veut ni ne sait considérer, comme l'avait


fait un Gâhiz, d'un côté un patrimoine grec essentiellement scientifique et,
de l'autre, une donnée arabo-musulmane fondée sur la tradition historique
et littéraire. Elle ne le veut ni ne le peut pour la bonne raison qu'elle est,
elle, quelques décennies après Gâhiz, désormais engagée à plein, et sans
possibilité, semble-t-il, de réflexion sur elle-même, dans un processus tout
entier animé par la tradition, et qu'elle ne saurait en concevoir d'autre. La
preuve en est qu'elle traite Gâhiz, dont elle oublie l'esprit pour n'en con-
server que la lettre, précisément comme un objet de tradition et une pièce
du patrimoine collectif.
Pratiquant et même accélérant la littérarisation des thèmes, une
connaissance de ce genre retient de la Grèce, qu'instinctivement elle t raite
en ce sens, seulement ce qui peut s'intégrer au système déjà constitué. 1
Or, le système est vaste, puisqu'il réunit, au fonds arabe venu de la Pénin-
sule 2 et aux notions héritées de la Perse, l'énorme acquis de la science et de
la pensée du m e / i x e siècle, désormais enregistré et codifié par Vadab comme
autant d'articles de savoir obligés. Ces dernières connaissances ont bien
pu, pour une part, naître de la Grèce, il n'en reste pas moins qu'elles sont
désormais arabisées et rapportées aux maîtres, comme Gâhiz, qui les
acclimatèrent. Ainsi, tout naturellement, c'est le donné traditionnel,
arabo-musulman ou arabisé, qui est premier dans la connaissance comme
dans l'inconscient d'Ibn al-Faqïh, la Grèce ne jouant plus chez lui qu'un
rôle, très mineur, d'appoint ; effacées les frontières qui délimitaient l'apport
original et spécifique de son génie, tantôt elle se voit carrément oubliée à
propos de thèmes pourtant nés d'elle s , tantôt on lui impose de les mêler à

1. Un b o n e x e m p l e p e u t en être t r o u v é avec Balïnâs (Apollonius), d o n t on rappelle


régulièrement l'origine ( a r - R û m î ) et qui intervient, ici, seulement d a n s l'histoire de
la Perse sassanide. A noter que, de tous les Grecs cités, c'est un personnage t r è s compo-
site, à demi légendaire et, s u r t o u t , présenté comme magicien et personnage historique
(et n o n c o m m e penseur), qui l'emporte, e t de loin, p a r le n o m b r e des citations (p. 212,
214, 240, 246, 265, 266, 274, 296), sans a t t e i n d r e , toutefois, le même v o l u m e que les
héros persans ou arabes cités plus h a u t . Sur Balïnâs (ou Ballnus), cf. M. Plessner,
d a n s El (2), t . I, p. 1024-1026.
2. On ne pense p a s seulement a u x t r a d i t i o n s , mais aussi à certaines connaissances
« t e c h n i q u e s » : cf. supra, p. 32.
3. P a r exemple, c'est sous le n o m d ' A b u Ma'Sar ou de Huwârizmï, et non sous ceux
des m a î t r e s grecs, que sont citées les connaissances de géographie a s t r o n o m i q u e d u
Kitâb al-buldân : supra, p. 157, note 3. Même indigence des citations grecques (p. 5,
1. 7-10, p. 7, 1. 4-5) pour l'ensemble des données de la sûra, en d é b u t de livre (p. 3-9).
S u r t o u t , le g r a n d t h è m e de la relation homme-sol-climat est t r a i t é , p. 151 sq., d ' u n e
f a ç o n m é c a n i q u e , sous la forme de phrases qui sont a u t a n t de « leçons » ou de « résumés » ;
on p e u t bien citer, à l'occasion (p. 152 i. f.j, H i p p o c r a t e et Festus, il reste que ces
n o t i o n s sont intégrées à un c h a p i t r e d o n t le c o n t e n u est en fait u n t h è m e littéraire :
« éloge de l ' a r c h i t e c t u r e » ( f l madh al-birtâ'), p. 151-155, auquel répond la « critique de
l ' a r c h i t e c t u r e » ( f i damm al-binâ'), p. 156-161.

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Ibn al-Faqih 171

des thèmes parallèles venus, eux, de la tradition littéraire arabe tantôt


enfin, on lui fait endosser, p u r e m e n t et simplement, ces derniers. 2 Ainsi
oublié, amalgamé ou annexé, l'héritage grec se dilue dans l'adab, selon u n
t r a i t e m e n t qui n'est pas sans rappeler — nous reviendrons plus loin sur ce
point — celui que nous avons vu p r a t i q u e r par Ibn Q u t a y b a . 3 On peut se
demander toutefois s'il entre, dans le propos d ' I b n al-Faqïh, u n e volonté
aussi délibérée à r e n c o n t r e de la Grèce en t a n t que telle. Après tout, nous
sommes avec lui dans une phase et une forme de l'adab, celui q u ' o n a qua-
lifié plus h a u t d'adaft-répertoire, où les mécanismes du système sont parfai-
t e m e n t rodés et jouent pour ainsi dire d'eux-mêmes. La Grèce n'est, de ce
point de vue, q u ' u n cas parmi d'autres, et elle participe de la loi générale
qui veut que t o u t donné technique ou même spécialisé, si peu que ce soit e t
dans quelque ordre que ce soit, passe, a v a n t d'être digéré par l'adab, dans
les moules qu'il impose, à savoir ceux d'un certain standard littéraire. 4
Qu'on parle ainsi, au départ, de différences spécifiques dans les époques,
les contrées ou les disciplines qui f o n t l'inspiration du Kilâb al-buldân, on
retombe toujours, en fin de compte, sur le même puissant syncrétisme de
l'Islam, étrangement minimiste e t universaliste à la fois, qui embrasse
l'histoire en la r a p p o r t a n t à son propre avènement, la terre en l ' o r d o n n a n t
a u t o u r de cet Orient qui le v i t naître, et la connaissance en la modelant
a u x normes de l'adab.

Techniques et mécanismes dans l'œuvre d'Ibn al-Faqlh

Si nous avons parlé plus h a u t de mécanismes, c'est qu'en effet les a u t o m a -


tismes jouent un rôle prépondérant dans le Kitâb al-buldân. Il i m p o r t e donc,

1. Exemple typique p. 238 : des considérations de physique médicale, attribuées


notamment à Hippocrate et relatives, ici encore, au rapport homme-pays, sont doublées
par le thème moral correspondant, très courant dans la littérature arabe (cf. l'essai
de Gàhi? qui porte ce titre), de l'attachement au pays natal (al-hanin ilà l-walan).
2. P. 330, par exemple, où Platon expose les défauts propres à chaque nation (Turcs,
Byzantins, Bazars, etc.), alors que le thème de la répartition des qualités ou tares
entre les nations est spécifique de la littérature arabe d'alors : cf. ôàhiz, Risâla ilà
Fath b. HâqSn, p. 38-46 et passim ; Ibn al-Faqïh, p. 119; Qudâma, M 153, etc.
3. Cf. supra, p. 62,66 . Une remarque de même ordre peut être faite pour l'Iran,
dont les sages (Buzurgmihr, AnûSirwân...) sont des personnages fondamentaux de la
littérature des ahlâq. Mais Ibn al-Faqïh et, avant lui, Ibn Qutayba ne font ici que
poursuivre un mouvement engagé bien avant eux, puisqu'il remonte, avec le Kalila
par exemple, aux origines mêmes de la prose arabe. Le problème de la place de l'Iran
dans le système d'Ibn al-Faqîh sera repris plus bas, p. 186.
4. Certaines données de géographie administrative, par exemple, sont vues à travers
le système des ahbâr : c'est à partir de Madâ'inI que sont citées (p. 105) les divisions
administratives de Syrie, à partir de BalâdurI que sont donnés les districts ( k u w a r )
et cantons (rasâtiq) du Tabaristân (p. 303), ainsi que les quatre divisions fondamentales
du Hurâsân (p. 321).

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172 Géographie humaine du monde musulman

pour bien cerner ce rôle, de distinguer les techniques, en tant qu'elles sont
mises au point et pratiquées par un écrivain conscient, et les mécanismes,
qui interviennent dès que ces techniques commencent à échapper à leur
utilisateur.
Le Kitâb al-buldân est fondé, on l'a dit, sur le discours indirect, l'auteur
ne parlant que par personne interposée. Ce serait donc, dans le principe,
l'application, à la science des pays, d'un procédé cher à la tradition (hadit)
et à l'histoire. Transmission orale, par conséquent, dont C. Lévi-Strauss
note fort justement qu'elle permet, en t a n t qu'« appréhension concrète d'un
sujet par un autre», « contact vécu avec des personnes», un rapport au réel
beaucoup plus intimement ressenti qu'il ne l'est dans une civilisation fon-
dée sur le document écrit. 1 Un grammairien arabe, Zaggâgï (mort en
337/949), donne par la sémantique une illustration probante du sentiment
profond de cet accord : rattachant, de façon très étroite, le mot de hadit à
sa racine hdt, dont la notion de base est celle de fait, d'événement, Zaggâgï
montre que cette racine exprime à la fois et l'idée pure de fait (hadat) et sa
réalisation (ihdât), et la relation (hadit) que l'on en fait. 2 Dans une théorie
qui estime ainsi que l'être, conçu, réalisé ou relaté, est tout un, ce hadit
que nous traduisons fort improprement par parole ou tradition, est en
réalité la recréation du fait au niveau de la communication, il ne se conçoit
que rapporté à la réalité vivante du hadat devenu chose (muhdat). On voit
tout ce que cela emporte, dans les consciences, sur la puissance vivifiante
du hadit : il s'agit, au vrai, de parole créatrice. On dira, certes, qu'Ibn al-
Faqîh s'inspire de sources écrites. Mais, d'une part, bon nombre de ces
sources, et notamment celles qui se rapportent aux premiers temps de
l'Islam, émanent elles-mêmes de traditions orales dont elles ne sont, après
tout, que l'enregistrement matériel, et, d'autre part, la connaissance réso-
lument profane ne participe pas fondamentalement, quant à elle, d'un es-
prit très différent. La citation ne vise pas seulement, en effet, à lui donner
une autorité qui la garantisse, elle a plus d'ambition que cela : dans un
système qui conçoit la connaissance comme une série de relais successifs
jusqu'à la réalité originelle, citer un maître revient à mettre le lecteur
devant la réalité du fait invoqué, ainsi perçu dans la spontanéité de ses
origines, que ce maître invoque son témoignage personnel ou, à son tour,
une autre autorité. Ce n'est pas un hasard si la formule qâla (un tel dit que)

1. Anthropologie structurale, Paris, 1958, p. 400 sq.


2. Al-Idâh fi 'ilal an-nahiv, éd. M. al-Mubàrak, Le Caire, 1378/1959, p. 57 (à propos
de la théorie du mafdar ou nom verbal, la phrase donnée étant : Zayd a frappé) :
« le masdar, c'est l'[expression du] procès [pur] ( h a d a t ) et le procès, c'est ce que Zayd
fait passer à l'acte (ahdatahu Zayd), puis qu'on rapporte (huddija 'arihu), le verbe
{fi'l) étant cette relation du procès (hadit 'anhu). » Il n'est pas inintéressant de noter
que hadit a pour synonyme, dans le même passage, le mot à'ibbâr (action de rapporter
un babar, pluriel ahbâr), ce qui nous indique que la tradition historique et profane
désignée sous ce mot participe des mêmes concepts analysés ici.

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Ibn al-Faqlh 173

annonce indistinctement les traditions orales comme les emprunts aux


textes écrits : dans les deux cas, elle témoigne que la perception de la vérité
passe par une communication.
Il serait donc faux de dire que l'acte même de voir ('iyân) est absent de
Vadab et qu'il n'entre pas dans les sources, dûment agréées, de son infor-
mation. Comme toutes les connaissances, celle-ci ne peut pas ne pas se
donner pour but, en définitive, la représentation, aussi concrète que possi-
ble, du réel ; seulement, plutôt que de toucher elle-même ce réel du doigt,
elle préfère le faire toucher aux autres. On pourrait, certes, épiloguer sur ce
qui apparaîtrait comme une incapacité à voir ou à penser par soi-même,
chaque génération s'appuyant ainsi sur les précédentes et n'étant elle-
même source de vérité qu'autant qu'elle a disparu. Un tel jugement, pour-
tant, serait erroné, car il ne tiendrait pas compte d'un fait historique, à
savoir que l'adab a progressé, sinon en profondeur, du moins en volume,
par les matériaux qu'il a ajoutés, patiemment et régulièrement, à son tré-
sor. Ce qu'il faut dire, donc, c'est que, dans cette cohésion exceptionnelle
qui marque cette institution qu'est l'Islam, le système culturel n'est pas
élaboré selon des normes différentes de celles des systèmes religieux, poli-
tique, juridique ou social, qui d'ailleurs tous interfèrent. Il serait impen-
sable que l'Islam n'eût pas connu, à chaque génération, ses génies courant
hors des sentiers battus. Seulement, ces génies sont soumis, en quelque
domaine que ce soit, au consensus omnium (igmâ'), légalement édicté ou ta-
citement approuvé, qui les adopte, totalement ou en partie, après les avoir
conformés aux normes du système : on l'a noté pour Gàhiz, largement
contesté, de son vivant, par ce représentant du système qu'est Ibn Qu-
tayba, et intégré, une génération après, mais dans l'esprit du système, au
patrimoine indivis de la collectivité. Celle-ci, l'umma, n'est pas seulement,
on le voit, une communauté religieuse, mais, globalement, le corps social en
l'ensemble de ses attitudes, et lorsqu'Ibn al-Faqlh traite la connaissance
comme une tradition communiquée, il ne fait pas autre chose, très modeste-
ment mais très logiquement eu égard au système dont il relève, que se
définir comme membre de cette umma.
Le principe de la relation — ici, celle de l'auteur à son siècle et à son
public — trouve une autre illustration dans l'opinion même qu'on porte
sur les choses. La tendance à s'exprimer en termes de valeur, par rapport à
un modèle présupposé, et le goût pour les jugements contradictoires inspi-
rent la présentation fréquente du donné sous la forme d'un parallèle que
l'on établit soit entre deux objets de l'étude, soit entre les qualités et les
inconvénients d'un même objet. Cette confrontation (munâzara) a sans
doute ses lettres de noblesse dans la littérature iranienne, mais elle a pu
aussi puiser aux plus vieilles traditions de la péninsule arabique. 1 Quoi

1. Cf. Pellat, Milieu, p. 246, et supra, p. 54, note 1, p. 55, note 2.

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174 Géographie humaine du monde musulman

qu'il en soit, à l'époque où écrit Ibn al-Faqïh, elle est devenue une manière
d'exposition privilégiée dans la littérature d'adab et le prétexte, chez des
lettrés ou de hauts personnages, à des séances où l'on improvise, en ce style,
sur un thème donné 1 . Au total, donc, rien que de classique, dans la mesure,
notamment, où les thèmes traités sont souvent largement traditionnels,
et l'on n'insisterait pas là-dessus si le procédé, loin de n'être jamais que ce
cadre, commode et obligé, où l'on présente de vieux thèmes figés une fois
pour t o u t e s n ' a p p a r a i s s a i t pas aussi, à l'égal d'un bon nombre de tous
ceux qu'utilise l'adab, comme recouvrant des forces intactes et indéfini-
ment susceptibles de modeler n'importe quelle connaissance présentée pour
en faire, à travers lui, précisément un article de l'adab. E t tel est bien le cas
en effet : appliquée d'abord à des thèmes classiques — littérature des ahlâq
ou opposition entre Basra et Kûfa, par exemple 3 —, la munâzara tend
peu à peu à s'étendre à n'importe quel objet ou pays. Ibn al-Faqïh traite
de l'Egypte sur ce mode 4 et, après lui, les auteurs des masâlik wa l-ma-
mâlik, Muqaddasï en tête, en feront un procédé systématique de leur
exposé.
Lorsque la relation établie porte sur plus de deux termes, elle devient
principe de classement et de catalogue. Ce mode de présentation du donné,
fort en honneur dans la littérature arabe, a lui aussi, sans doute, des antécé-
dents dans la littérature persane. 6 Définitivement accrédité à l'époque
d'Ibn al-Faqïh et appliqué aux thèmes les plus divers, il sera, comme la
munâzara, largement utilisé dans les masâlik wa l-mamâlik, qui présente-
ront sous cette forme les particularités (hasâ'is), ethniques, économiques,
culturelles ou autres, des pays. 6 Ibn al-Faqïh, à l'occasion, peut préfigurer
cette géographie 7 , mais, dans l'ensemble, le procédé de la nomenclature
reste, chez lui, d'inspiration essentiellement littéraire. Qu'il reprenne

1. Cf. Kitâb al-buldân, p. 167-173, 175-176.


2. Qui permettraient, dans la pensée de C. Pellat (op. cit., p. 32-33), en ce qui concerne
les vieilles métropoles irakiennes, de s'en tenir à des évocations passéistes pour éviter
« de sonder un présent moins glorieux. »
3. Cf. p. 223 : « L'eau est le principe vital de toute chose et son principe de mort,
sa prospérité et sa dissolution. » La sentence est rapportée à Théodose, mais celui-ci
est d'autant plus facilement assimilable à l'ensemble de cette littérature d'inspiration
originellement iranienne, que ce goût de l'antithèse (on peut penser à « la langue »
d'Ésope), voire la contradiction, semblent inhérents à la fameuse « sagesse des nations».
Sur Basra et Kufa, cf. les p. 167-173, 175-176 déjà citées. Compléter avec p. 184-187
(encore sur les défauts de Kûfa).
4. P. 74-75, qui traitent des tares Çuyûb) de l'Egypte, après des pages élogieuses
(voir notamment les mafâhir des p. 58 i. f., 66).
5. Cf. supra, chap. II, p. 54, note 1, p. 55, note 2, p. 56, note 1.
6. Le pionnier du genre, Ya'qûbî, traduit bien cet état d'esprit lorsqu'il écrit (trad.,
p. 185) : « Les districts d ' É g y p t e portent le nom de leurs chefs-lieux : en effet il y a
dans chaque district une ville renommée pour une spécialité quelconque. »
7. P. 251-255, où les produits interviennent avec les autres curiosités Çagaib) des
pays cités.

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Ibn al-Faqïh 175

l'énoncé des caractéristiques des peuples, qu'il énonce les mérites respec-
tifs des diverses localités du t j u r â s à n ou, plus généralement, de quelques
villes ou pays célèbres S il s'inspire, ici encore, moins d ' u n esprit que d ' u n
système, moins d ' u n Gâhiz, chez qui ces formules n ' é t a i e n t q u ' u n m o y e n
parmi d ' a u t r e s d'exposer les résultats d ' u n e recherche personnelle, que d ' u n
Ibn Q u t a y b a , chez qui elles deviennent des fins en soi et une espèce de
catéchisme de la connaissance profane. Dans bon nombre de passages
du Kitâb al-buldân, elles répondent, de fait, à des questions a r b i t r a i r e m e n t
posées 2 et reprennent, à l'évidence et presque dans la littéralité du texte,
les classifications pratiquées par Ibn Q u t a y b a . 3 A la limite, le culte de la
différenciation revient à un résultat e x a c t e m e n t inverse de celui que se
propose t o u t e systématique : la négation m ê m e du concept au profit de la
seule v a r i a n t e . 4
Nous commençons ainsi à percevoir la p a r t des a u t o m a t i s m e s : la v a -
riante, dans la mesure où elle représente un t r a i t curieux, où elle exprime
une certaine distanciation p a r r a p p o r t à la norme ou au concept commun,
est une modalité, entre t a n t d'autres, du procédé qui consiste à ne p r e n d r e
en compte que l'extraordinaire. La systématique pratiquée, on l'a dit,
touche u n i q u e m e n t ce qui n'est pas systématique ; or, si elle est déjà une
méthode consciemment et régulièrement appliquée, peut-on s'étonner que,
pris à son piège, Ibn al-Faqïh soit si souvent dépassé p a r le procédé qu'il
met en jeu ? L ' a u t o m a t i s m e du merveilleux peut, à t r a v e r s les mécanismes
impliqués, revêtir plusieurs formes : t a n t ô t , le cadre réel, topographique
n o t a m m e n t , du sujet s'estompe pour mener le récit à mi-chemin du conte ;
le « il était une fois, en un pays lointain » est très perceptible, par exemple,
dans les notations relatives à l'Extrême-Orient. Démarquées, on l'a dit, de
la Relation, elles brouillent les contours géographiques si précis de l ' œ u v r e
originale et t r a n s f o r m e n t ainsi le curieux en féérique. 8 Ailleurs, le même ré-

1. P. 330, 319-320, 114 (1. 11 sq.), 135 (1. 3 sq.).


2. P. 114, 135, 319-320, d é j à citées.
3. Voir p a r exemple, p. 106 t. f., le schéma classique : « u n tel f u t le premier à...»
(à propos d'al-Walïd), utilisé s y s t é m a t i q u e m e n t p a r Ibn Q u t a y b a (cf. références
données p a r G. W i e t dans sa t r a d . d ' I b n R u s t e h , p. 221 sq, notes 2 sq.), alors que Gâhi?
ne le p r a t i q u e que de façon t r è s rare, lorsqu'il correspond à une réalité ( H a y a w â n ,
t. I, p. 82, à propos d ' a l - H a g g â g et de la c o n s t r u c t i o n de navires cloués et goudronnés,
et non plus cousus ; repris p a r Ibn R u s t e h , t r a d . , p. 227) : ici encore, différence de
p o i n t s de vue, Gâhi? u t i l i s a n t u n système au profit d ' u n e recherche, tandis q u ' I b n
Q u t a y b a f a i t e n t r e r de force toutes les données possibles dans le cadre du s y s t è m e
devenu fin en soi.
4. P. 31-32, à propos des variétés de d a t t e s de la Y a m â m a .
5. Processus renforcé encore par la littérarisation du t h è m e de l ' E x t r ê m e - O r i e n t ,
n o t a m m e n t par la munâ^ara entre Chine et I n d e . La féérie est t r è s perceptible p. 15,
p a r exemple : la reine, située par la Relation ( § 4 , notes 4 et 5) a u x Laquedives-Maldives,
est ici d a n s un p a y s « au bord de la mer» ; de la même façon, l'absence d'indications
t o p o g r a p h i q u e s ou de distances, en isolant les n o m s des pays, en f a i t ceux de p a y s de
légende, coupés les uns des a u t r e s et rejetés d a n s une a u r a imprécise.

A n d r é MIQUEL. 15

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176 Géographie humaine du monde musulman

sultat est obtenu par l'accumulation désordonnée de la notation, laquelle,


relevant d'une écriture automatique, s'emballe, pourrait-on dire, et fait
boule de neige autour d'un sujet initial peu à peu enfoui dans les profon-
deurs. 1 Plus efficaces toutefois apparaissent deux processus déjà notés,
dans lesquels il est bien difficile d'établir les parts respectives de l'intention
consciente et des automatismes : on veut parler, d'une part, delà découverte
de nouveaux champs dans l'insolite 3 et, d'autre part, de l'irruption de
l'insolite en des thèmes qui relevaient jusque là de l'ordre naturel : passe
encore que les lieux saints d'Arabie deviennent prétexte à légende, mais il
est plus curieux qu'une banale orange grossisse au point d'intercepter la
vue entre deux personnes et que l'exposé de notions aussi connues que le
Nil et sa faune ou le nom de l'Ëgypte se fasse à la fois sur le mode normal
et sur le mode merveilleux. 3
L'accélération de la légende est la conséquence de ces phénomènes.
Quantitative, elle transforme le donné vraisemblable en prodige par une
simple multiplication : empruntant à Ibn Hurdâdbeh sa description de
Rome, Ibn al-Faqïh fait passer de 1 200 à 24 000 le nombre des églises et de
40 000 à 600 000 celui des bains. 4 Plus souvent, l'accélération signalée
s'effectue en gauchissant ou en bouleversant carrément la réalité même du
donné : il ne suffit plus, par exemple, comme dans la Relation, que l'on
brûle, à Ceylan, le corps des rois morts, il faut encore qu'on les y coupe en
q u a t r e 6 ; le poisson et le taureau de Nehâvend, en pierre au témoignage
d ' A b ü Dulaf Mis'ar, sont taillés ici dans une neige qui ne fond pas 6 ; enfin,
et pour s'en tenir à ce