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médecine/sciences 2000 ; 16 : 171-80

Le cerveau humain
et les origines du langage

Michel Habib
 Pourquoi parlons-nous ? D’où
nous vient cette faculté
Yves Joanette
remarquable et unique qui fait de André Roch Lecours
l’homme le « sommet de
l’évolution » ? Pourquoi l’enfant M. Habib : Assistance publique, Hôpitaux
acquiert-il en quelques mois des de Marseille et Laboratoire parole et lan-
gage, Cnrs ESA 6057, Marseille et Aix-en-
aptitudes linguistiques qui Provence et Service de neurologie adultes,
CHU Timone, boulevard Jean-Moulin,
dépassent largement ce que les 13385 Marseille Cedex 5, France. Y. Joa-
ordinateurs actuels les plus nette, André Roch Lecours : Institut universi-
taire de gériatrie de Montréal et Faculté de
puissants sont capables de médecine, Université de Montréal, 4565,
chemin Queen Mary, Montréal, Québec,
produire ? Autant de questions qui H3W 1W5, Canada.
ont fait l’objet de débats parfois
acharnés au cours du siècle qui
vient de s’écouler mais n’ont pas
encore trouvé de réelle réponse.
epuis l’apparition sur terre tion sémantique). Ainsi défini, le lan-

D
Une certitude toutefois : c’est dans
de l’homme moderne, gage a un but principal, celui de per-
le cerveau humain qu’il faut homo sapiens sapiens, il y mettre la communication entre les
chercher les clés du mystère, dans a environ 50 000 ans, le individus, mais il a acquis, sans doute
ses circonvolutions que la langage est devenu la secondairement, des propriétés plus
technologie moderne nous permet caractéristique par excellence de vastes le rendant indissociable de
de mieux en mieux d’explorer et l’être humain, à la fois ce qui nous l’intelligence humaine et de sa pro-
différencie des animaux, même de gression à travers les siècles.
dans la connaissance de ses nos plus proches cousins dans l’ordre Toutes ces caractéristiques et proprié-
pathologies que la médecine décrit des primates, et ce qui nous permet tés sont généralement mises en relation
avec de plus en plus de précision. d’accroître sans cesse cette diffé- avec l’évolution du cerveau, l’organe
Cet article présente ainsi des rence, en tant qu’instrument indis- qui a probablement subi les plus
pensable de l’évolution sociale et grandes modifications au cours du
éléments de réflexion autour de cognitive de l’espèce humaine. temps, modifications dont la plus
ces deux axes de recherche : la Pour le neurologue, le psychologue et notable se situe précisément lors de
neuroanatomie fonctionnelle et la le linguiste, le langage est un l’apparition de l’homme moderne.
pathologie du développement du ensemble discret de symboles organi- Que l’apparition du langage ait été la
sés selon plusieurs dimensions, dont la conséquence de cette modification
langage. Globalement, les données combinatoire permet un nombre suffi- considérable du cerveau, ou au
actuelles convergent pour faire du samment large d’entités pour fournir contraire que des contraintes phy-
langage une aptitude complexe, une étiquette à chacune des notions, siques, en particulier celles liées au
profondément ancrée dans notre concrètes ou abstraites, que l’esprit développement concomitant de
humain est capable de concevoir l’appareil phonatoire, aient été déter-
patrimoine génétique mais (c’est la fonction lexicale du langage), minantes, est encore l’objet d’un débat
susceptible d’évoluer encore pour organiser ces entités entre elles de spécialistes que nous ne ferons
radicalement en fonction des selon une logique universelle (fonction qu’effleurer ici. En revanche, nous vou-
modifications de l’environnement syntaxique ou grammaire) aboutissant drions montrer comment les connais-
auquel notre cerveau sera à figurer les liens entre elles, à tisser sances sur les relations entre le cerveau
un réseau de relations entre les mots et et le langage, acquises au cours du
exposé.  les concepts qu’ils représentent (fonc- siècle écoulé et tout particulièrement

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au cours de ces dernières années, peu- sente chez le singe voire chez les semble très spécifiquement activée
vent nous permettre de mieux com- prosimiens [2]. lorsque le sujet prononce mentale-
prendre les origines de cette fonction à Depuis les travaux initiaux ayant per- ment un mot (par exemple lorsqu’il
la fois si banale et si étrange. mis de mettre en évidence la contri- doit juger si deux mots comme
bution de ces deux aires cérébrales « argent » et « volcan » riment ou
Le langage et le cerveau dans le langage, plusieurs autres non). En revanche, le processus
structures corticales et sous-corticales d’articulation lui-même est plutôt
Tout autour de la profonde scissure de ont été identifiées dans le contexte sous la dépendance de la partie basse
Sylvius, qui coupe d’avant en arrière d’un réseau complexe tout à la fois de l’aire motrice, et ce de manière
la face latérale de l’hémisphère intra- et interhémisphérique. En parti- bilatérale, de même que la percep-
gauche, se situe une zone continue de culier, il a été prouvé qu’une vaste tion auditive des mots est sous la
cortex qui possède la particularité zone de l’hémisphère gauche située dépendance des régions moyennes
d’être spécialisée dans différents tout autour de l’aire du langage est du cortex auditif, de manière égale-
aspects du langage (figure 1). Deux constituée de modules probablement ment bilatérale.
noms de cliniciens sont attachés à la relativement autonomes permettant Enfin, le rôle des parties de la zone
description de cette zone du langage, de relier les régions de production du langage autres que les aires de
Broca (1865) et Wernicke (1875), des mots aux différents concepts Broca et de Wernicke elles-mêmes a
chacun des deux ayant donné son qu’ils représentent (zones dites de pu être précisé par diverses expé-
nom à la fois à un syndrome clinique « médiation », [3]) (figure 1). C’est riences. La figure 2 résume une expé-
et à la région du cerveau dont la des- dans ce contexte que la possibilité de rience proposée à des volontaires
truction provoque ce syndrome. visualiser le cerveau en fonctionne- sains par l’équipe de J.F. Démonet
On pense actuellement que ces deux ment, à l’aide de la TEP (tomographie (Inserm U. 455, Toulouse) [3bis]. Il
aires, de Broca et de Wernicke, for- à émission de positons) ou de l’IRM s’agissait de deux conditions expéri-
ment chacune l’épicentre d’un réseau fonctionnelle (IRMf), s’est avérée un mentales conçues pour être les plus
impliqué dans le langage, dont le rôle apport précieux, confirmant pour comparables possible, l’une explorant
et probablement l’origine sont diffé- l’essentiel les principales données les processus phonologiques, l’autre
rents, rôle moteur ou « pré-moteur » acquises jusqu’alors. Ainsi, lors de les processus sémantiques. Pour cha-
pour l’aire de Broca, zone éminem- tâches faisant appel à la compréhen- cune de ces conditions, le sujet
ment récente et nettement moins sion des mots, en particulier la com- devait réaliser un jugement sur un
développée chez le singe [1], rôle préhension auditive, la zone de Wer- mot entendu, soit quant à son
« sensoriel » et/ou sémantique pour nicke est systématiquement mise en contenu sonore (« appuyer sur la sou-
l’aire de Wernicke, qui elle serait pré- action, alors que la zone de Broca ris lorsque vous entendez un mot qui
contient le son /b/ précédé du son /d/
dans la syllabe précédente ») ou son
Aire de Broca Aire classique du langage sens (« appuyez lorsque vous enten-
dez le nom d’un animal de petite
taille précédé d’un adjectif positif »,
Aire de tel que « gentille souris » mais non
Wernicke « aimable éléphant » ou « affreuse
punaise »). Les deux types d’épreuves
activaient une vaste zone hémisphé-
rique gauche incluant les principales
zones périsylviennes. Grâce à un arti-
40 fice technique (appelé « soustraction
3, 1, 2 39 cognitive »), les auteurs ont pu appor-
4,6 ter une double information intéres-
44 22
45 sante : la soustraction « sémantique –
Outils phonologique », destinée à mettre en
évidence les zones plus fortement
Animaux activées par la tâche sémantique, a
Personnes montré plusieurs foyers situés autour
Zone de l’aire classique du langage : frontal
de médiation Concepts supérieur, pariétal postérieur et tem-
des verbes des couleurs poral moyen, confirmant le rôle de
Zone ces zones « de médiation » dans
de médiation l’accès au lexique et la recherche en
des noms mémoire à long terme des attributs
sémantiques des mots entendus. A
Figure 1. Schéma de l’hémisphère gauche du cerveau humain. La zone clas- l’opposé, la soustraction inverse,
sique du langage a été indiquée (en rouge), entourée par les zones dites de « phonologique – sémantique », a
médiation, comportant la représentation de différentes catégories de mots. révélé les zones plus franchement
(D’après [3].) activées par la tâche phonologique,

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2 1
cette constatation, en particulier de semble encore plus nettement liée à
A déterminer si, comme le suspectaient l’asymétrie de fonction que ne l’est
ces auteurs, l’asymétrie de l’aire du celle du planum temporal [10].
langage était le substrat, voire la base,
de l’écrasante prépondérance de Des équivalents animaux
l’hémisphère gauche pour le langage. de l’aire du langage ?
La majorité de ces études a consisté à
étudier les asymétries du cortex sur Dès la fin du siècle dernier, une asy-
des examens en IRM du cerveau de métrie de la fissure sylvienne avait été
sujets volontaires et à mettre en rap- décrite sur les cerveaux des grands
port les résultats de cette analyse primates non humains, le chimpanzé,
B 4 5 3 avec divers indices du degré de supé- le gorille et l’orang-outang. LeMay
riorité (ou de dominance) de l’hémi- [11], entre autres auteurs, a confirmé
sphère gauche pour le langage. Elles cette curieuse analogie entre le cer-
ont démontré un lien statistique avec veau humain et celui d’autres pri-
la latéralité manuelle, prise comme mates. De telles constatations, jointes
témoin de la latéralisation du lan- à des découvertes similaires sur des
gage* (voir pour des revues récentes : crânes fossiles vieux de plusieurs
[5-8]. dizaines de milliers d’années, sem-
Assez curieusement, les asymétries blent témoigner d’une prédisposition
observées dans la partie postérieure évolutive à l’éclosion de systèmes
de l’aire du langage ne se retrouvent latéralisés dont le langage humain
Figure 2. L’imagerie fonctionnelle du pas de façon aussi nette dans les serait l’aboutissement moderne.
cerveau permet d’activer séparé- régions antérieures, c’est-à-dire l’aire Récemment, le débat a connu un
ment les parties phonologiques (A) de Broca [9]. En outre, il apparaît que nouveau regain d’intérêt avec la
et sémantiques (B) de l’aire céré- le planum n’est pas la seule partie de publication de deux travaux dans les-
brale du langage (superposition de la région postérieure du langage à quels des mesures du planum chez
zones activées en tomographie à posséder une asymétrie fonctionnelle- des grands primates ont permis de
positons sur la reconstitution tridi- ment significative. Sur la berge oppo- mettre en évidence une asymétrie
mensionnelle en IRM d’un hémi- sée de la scissure sylvienne se trouve étrangement superposable à celle de
sphère gauche). 1 : opercule pariétal ; l’opercule pariétal dont l’asymétrie l’homme [12, 13]. Sur 18 chimpanzés
2 : cortex sensori-moteur inférieur ; examinés, 17 présentaient ainsi une
3 : gyrus supra-marginal ; 4 : cortex nette asymétrie en faveur du planum
fronto-latéral supérieur ; 5 : cortex gauche. Les auteurs de ces travaux en
temporal latéral. (D’après [3bis].) * Les liens entre langage et manualité sont
complexes, et ne seront pas envisagés en détail concluent qu’il s’agit là d’un très pro-
ici. Le lecteur pourra se reporter à une revue bable précurseur biologique du lan-
récente de cette question [47]. gage humain.
située à l’intérieur même de l’aire du
langage, spécialement la région pré-
centrale inférieure (aire motrice, juste
en arrière de l’aire de Broca) et parié-
tale antérieure (opercule pariétal).
Cette dernière zone est considérée
comme un lieu de stockage à court
terme (quelques secondes) des infor-
mations sonores afférentes aux mots
qui doivent être maintenus en
mémoire immédiate pour réaliser la
tâche phonologique.
Gauche Droit
Asymétrie des aires
du langage :
un marqueur anatomique
de l’évolution
Depuis la publication initiale de Ges-
chwind et Levitsky [4], démontrant
que le planum temporal est plus vaste
à gauche chez environ 2/3 des indivi- Planum temporal
dus (figure 3), de nombreux travaux
ont été réalisés afin de mieux com- Figure 3. Le planum temporal (partie de l’aire de Wernicke) et son asymétrie
prendre la signification et la portée de typique en faveur de l’hémisphère gauche.

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Les primates non humains sont avec ceux du langage humain, en devait posséder la même particula-
capables de produire et de discriminer particulier de par l’implication de rité. Par exemple, une caractéristique
des sons ayant une fonction qui peut structures corticales latéralisées, il commune à l’homme et au chim-
être considérée comme analogue à la n’en va pas de même pour la produc- panzé peut être datée à environ
fonction de communication humaine. tion vocale de ces animaux. Ploog 10 millions d’années, alors qu’une
Bien que de répertoire réduit, ces [18] a réalisé une investigation systé- caractéristique présente aussi chez un
vocalisations possèdent des caractéris- matique des corrélats anatomiques de babouin peut être datée avant 40 mil-
tiques acoustiques qui les rendent spé- différents cris produits par le singe- lions d’années. L’existence d’une pré-
cifiques à une signification donnée. Il écureuil par le biais de stimulations férence pour la main droite est attes-
est connu, par exemple, qu’il existe électriques cérébrales. Différents tée par des peintures rupestres datant
chez le singe vervet, des cris d’alarme types de vocalisations ont pu être de 2 à 4 millions d’années. Donc la
différents selon le danger qui se pré- ainsi provoquées par la stimulation caractéristique humaine d’un biais de
sente, l’un signalant la proximité d’un de divers sites cérébraux, mais les population pour la main droite est
léopard, amenant les autres animaux à seuls sites capables de provoquer ces déjà présente depuis plusieurs mil-
monter dans les arbres, un autre aver- vocalisations furent retrouvés dans les lions d’années. Qu’en est-il alors de
tissant de la présence d’un aigle et régions sous-corticales et limbiques. l’apparition du langage ? Plusieurs
incitant les congénères à regarder vers En d’autres termes, la communication hypothèses ont été avancées. L’une
le ciel. Chez le macaque, il existe deux chez le singe est sous la dépendance des plus populaires est celle qui fait
cris différents en fonction de la locali- exclusive de structures archaïques et du langage une conséquence de l’uti-
sation temporelle d’un pic de fré- en aucun cas de structures néocorti- lisation d’outils et qui stipule que la
quence fondamentale, l’un utilisé par cales comme chez l’homme. Chez communication gestuelle préexistait à
les femelles en phase d’œstrus pour l’homme, le contrôle exercé par l’aire la communication par la parole.
solliciter le mâle, l’autre qui est plus motrice supplémentaire, en connexion Selon Leroi-Gourhan [20], « il y a
généralement un cri de recherche du avec les structures limbiques, est possibilité de langage à partir du
contact. Peterson et al. [14] ont mon- essentiellement constitué de produc- moment où la préhistoire livre des
tré, en utilisant un paradigme d’écoute tions émotionnelles et probablement outils, puisque outils et langage sont
dichotique*, que l’hémisphère gauche une capacité résiduelle des vocalisa- neurologiquement liés et puisque l’un
(oreille droite) du macaque est supé- tions des autres primates. Les capaci- et l’autre sont indissociables de la
rieur dans la discrimination de ces cris. tés étonnantes de compréhension du structure sociale de l’humanité ». Cor-
En revanche, l’oreille gauche est supé- langage chez le singe Bonobo, par ballis [21] a proposé un lien entre les
rieure s’il s’agit seulement de discrimi- exemple, [19] suggèrent à certains propriétés cognitives présidant à la
ner la hauteur de deux sons sans signi- spécialistes que les capacités de com- manufacture d’un outil et l’utilisation
fication sociale. Reprenant ces préhension du langage auraient pré- du langage pour la communication.
résultats, Heffner et Heffner [15] ont cédé de plusieurs millions d’années La capacité, par exemple, d’extraire
montré que seules les lésions du cortex les capacités d’expression. Leurs un outil d’un bloc de pierre serait une
temporal auditif gauche altéraient la capacités d’apprentissage de règles propriété commune avec certains
capacité de discrimination des singes, quasi linguistiques prouveraient pour aspects grammaticaux et syntaxiques
et que les lésions bilatérales suppri- leur part que, bien avant les pre- de la langue. Ce système se mettant
maient définitivement cette aptitude. mières productions vocales organi- en place avant l’apparition probable
Enfin, chez diverses espèces, une laté- sées d’homo sapiens, le cerveau des de vocalisations, volontiers considé-
ralisation a été démontrée pour la dis- hominidés était prêt à appliquer cer- rées comme prémices du langage
crimination de sons de parole taines règles symboliques et des humain, laisse penser que la domi-
humaine, en particulier dans des combinaisons élémentaires. En aucun nance gauche pour les praxies ges-
épreuves de catégorisation de syllabes cas, cependant, les plus érudits des tuelles est une caractéristique plus
s’opposant soit par leur degré de voi- singes n’atteignent les capacités de ancienne que le langage et a pu être
sement (/ba/-/pa/) soit par leur place « générativité » des enfants humains à l’origine de la localisation gauche
d’articulation (/ba/-/ga/) [16, 17]. même en tout début d’acquisition de de ce dernier chez l’homme. Selon
la parole. un autre point de vue, la communica-
La production de la parole : tion par la parole et par les gestes
le fossé entre le singe et l’homme De la latéralisation à la parole : nécessitent toutes deux une organisa-
plusieurs hypothèses tion séquentielle et temporelle des
Si les mécanismes perceptifs sem- mouvements, et l’évolution a pu favo-
blent donc intervenir chez le singe Toutes ces données obtenues chez riser la latéralisation des deux fonc-
selon une analogie très troublante l’animal sont un support indéniable à tions dans un hémisphère, le gauche
la recherche sur la latéralisation céré- en l’occurrence, sans pour autant
* Le test d’écoute dichotique est une épreuve brale humaine. En particulier, à faire dériver le langage humain des
réalisée de manière courante en neuropsycho- chaque fois qu’on identifie une vocalisations animales [22].
logie clinique qui consiste à présenter par des homologie entre un comportement A cet égard, les données issues de
écouteurs des paires de mots différents, et de ou un résultat expérimental chez le l’étude de sujets congénitalement
demander au sujet de les répéter. L’avantage
de l’oreille droite est considéré comme un primate et chez l’homme, on est sourds peuvent être d’un apport pré-
témoin indirect de la dominance de l’hémi- autorisé à en déduire qu’un ancêtre cieux. En effet, le langage des signes
sphère gauche pour le langage. commun à l’homme et à ce primate utilisé (bien que de manière très

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variable d’un milieu à un autre) par quel que soit le support utilisé pour la fait que les bilingues « anglais/langue
les sourds-muets est organisé dans le communication. Une étude récente des signes » n’activent que l’aire de
cerveau de manière très similaire à en imagerie fonctionnelle [26] a Broca gauche dans la même tâche.
une langue parlée. Poizner et al. [23] cependant montré que des sujets uni-
ont montré que dans cette population lingues pour la langue des signes acti- Le développement du langage
spéciale, l’aphasie pour la langue des vaient leurs aires du langage de et son substrat cérébral
signes survenait également après une manière différente à des sujets
lésion de l’hémisphère gauche. De bilingues (sujets normo-entendants L‘apparition du langage chez l’enfant
même, leur aptitude à comprendre la nés de parents sourds, donc ayant est sans doute l’un des phénomènes
langue des signes pouvait être perdue appris les deux langages). Les uni- les plus fascinants qui puissent être
alors que la signification de gestes lingues activaient de manière symé- donnés à l’observation scientifique.
non linguistiques était préservée [24]. trique l’aire de Broca et le cortex L’acquisition du langage est un proces-
Enfin, des études en champ visuel auditif temporal droit et gauche, alors sus « naturel », réalisé sans effort, grâce
divisé chez des sourds au cerveau que les bilingues « anglais/langue des à l’interaction entre l’enfant et son envi-
intact ont montré un avantage de signes » activaient les deux régions ronnement, mais à l’évidence selon des
l’hémisphère droit pour la reconnais- temporales mais seulement l’aire de étapes largement précâblées et indé-
sance de gestes non signifiants et de Broca gauche (figure 4). Ainsi, il pendantes de la nature de ces interac-
l’hémisphère gauche pour les signes à semble que le décodage de la langue tions. Seules de graves insuffisances de
valeur linguistique [25]. Ainsi, la spé- des signes chez le sourd congénital cet environnement ou des pathologies
cialisation de l’hémisphère gauche implique les zones classiques du lan- neuro-cognitives et sensori-motrices du
pour le langage ne serait pas spéci- gage, mais aussi leur contrepartie développement peuvent entraver
fique à la modalité auditivo-verbale, droite. En revanche, le fait d’avoir l’émergence de cette activité.
mais existerait de manière intrinsèque également appris un langage parlé L’acquisition du langage se fait selon
des étapes successives, commençant
par le babillage, vers 6-8 mois, pour
arriver progressivement vers 4 ans à
une parole parfaitement intelligible et
une grammaire globalement consti-
tuée de manière définitive (pour une
revue détaillée, voir [27]). Le point
important pour notre propos est que
la chronologie de ces étapes est
curieusement fixe d’un individu à un
autre, et même entre des enfants de
différentes langues maternelles. Tel est
le cas, par exemple, du nombre et du
Sourds congénitaux rythme d’acquisition des mots du
vocabulaire qui ont été retrouvés de
façon très similaires chez des enfants
de différentes langues maternelles. Il
en va de même des erreurs de syntaxe
qui prouvent l’universalité de l’utilisa-
tion, même encore maladroite, d’un
système de règles préétablies, mani-
festation d’un équipement génétique
puissant qui permettrait et contrain-
drait le développement linguistique.
Entendants locuteurs
de la langue des signes P<0,0005 P<0,005 Finalement, tout laisse à penser que
les étapes de l’acquisition du langage
correspondent à des étapes du déve-
loppement des zones cérébrales qui
Figure 4. Résultats d’une étude d’imagerie fonctionnelle (IRMf) comparant la
compréhension du langage des signes chez des sourds congénitaux et des
sous-tendent ces fonctions. Diverses
individus entendants bilingues (ayant appris la langue des signes pendant approches ont tenté une investigation
l’enfance). L’aire de Broca est activée de façon bilatérale chez les premiers, des bases cérébrales de cette acquisi-
mais seulement de façon unilatérale gauche chez les seconds. Ce résultat tion. L’une des plus célèbres est sans
montre (1) que le langage des signes implique les mêmes zones du cerveau doute l’étude de la myélinogenèse.
que le langage parlé, y compris l’aire de Broca, à laquelle on attribue tradi-
tionnellement un rôle d’articulation orale de la parole (2), que des zones Myélinogenèse,
hémisphériques droites sont également impliquées pour cette forme particu- un précieux indicateur
lière de langage, et (3) que le fait d’avoir également appris un langage parlé
« latéralise » à l’aire de Broca gauche les mécanismes en jeu dans le déco- La substance blanche qui occupe la
dage de la langue des signes. (D’après [26].) majeure partie du volume des hémi-

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sphères cérébraux, est constituée de
multiples faisceaux d’axones des neu- Voie auditive
rones corticaux projetant soit vers
d’autres régions corticales (faisceaux
dits d’association, comme le corps 5 mois
calleux) soit vers des régions sous-
corticales (faisceaux de projection). 1 an 2 ans 3 ans 4 ans
Au cours de leur croissance, ces Naissance
axones s’entourent d’une gaine pro- De la cochlée au thalamus, court et largement prénatal
tectrice de substance graisseuse, la
myéline, dont l’épaisseur est très Du thalamus au cortex auditif primaire, long (4 ans)
variable d’une région à une autre et
détermine, entre autres, la vitesse à Voie visuelle
laquelle s’effectue la progression de
l’influx électrique dans la fibre.
L’étude du développement de ces 5 mois
gaines, ou myélinogenèse, fournit un
témoin du degré de maturation fonc- 1 an 2 ans 3 ans 4 ans
tionnelle des faisceaux et de leur Naissance
région corticale d’origine qui a été De la rétine au thalamus, court et périnatal
proposé comme indicateur temporel
de la mise en place des fonctions cor- Du thalamus au cortex visuel primaire, court (4mois)
ticales. En effet, chacun de ces fais-
ceaux possède son propre rythme de Figure 5. Comparaison des cycles myélogénétiques pré- et post-thalamiques
développement, réalisant un cycle au cours du développement des voies auditive (en haut) et visuelle (en bas).
myélinogénétique qui peut être
apprécié grâce à des colorations spé-
ciales effectuées sur des cerveaux de afférences du cortex auditif et de sont reconnaissables les sillons qui
foetus et d’enfants d’âge différent. On l’aire de Wernicke, se prolonge sur délimitent les régions fonctionnelles
peut ainsi dater avec précision le une grande partie de l’enfance, du cortex [28, 29]. Cette date corres-
moment où telle ou telle région a ter- contrairement au système perceptif pond également, du point de vue de
miné sa myélinisation, donc com- visuel qui a terminé son développe- la corticogenèse, à la fin de la
mence à fonctionner de manière ment au bout de quelques mois de période de migration et au début de
mature. Il est même possible d’appré- vie. Cette maturation tardive du sys- la phase de synaptogenèse. Lors de
cier la myélinogenèse intracorticale, tème auditif est sans doute à mettre cette période, qui s’étend depuis la
c’est-à-dire de définir quand une aire en relation avec le perfectionnement deuxième moitié de la grossesse et se
corticale elle-même a terminé sa des habiletés linguistiques et peut- poursuivrait plus ou moins longtemps
maturation. être aussi de l’apprentissage tardif du après la naissance, se produit une éli-
Ce type d’études a permis à André langage écrit qui est étroitement mination massive, génétiquement
Roch Lecours et Paul Yakovlev de tra- dépendant du traitement des sons du déterminée, de neurones corticaux,
cer un véritable « indicateur horaire » langage. Enfin, il faut noter le carac- phénomène qui pourrait par ailleurs
du développement des différentes tère tardif de la maturation d’une part être influencé ou modifié par des fac-
zones potentiellement impliquées des aires associatives, en particulier teurs d’environnement.
dans le langage et de les mettre en du gyrus angulaire impliqué dans Parmi ces facteurs, on a beaucoup
relations avec les étapes du dévelop- l’acquisition du langage écrit, et insisté sur le rôle des hormones
pement du langage chez l’enfant. La d’autre part du corps calleux, dont sexuelles, dont l’importance poten-
figure 5 résume les résultats de ces nous verrons ci-dessous l’importance tielle a été initialement suggérée par
recherches. Les régions dont le déve- cruciale dans le développement Geschwind et ses collaborateurs [30,
loppement est le plus précoce sont cognitif. 31]. La testostérone, l’hormone mâle,
sans conteste les régions sous-corti- sécrétée en excès lors d’une période
cales, c’est-à-dire les noyaux du tronc Développement critique soit par le placenta maternel,
cérébral et les noyaux gris centraux. des asymétries corticales soit par le fœtus lui-même, agirait
En ce qui concerne le langage, on ainsi comme un véritable « facteur de
remarque la précocité de la matura- Un des éléments les plus importants croissance », inhibant la perte cellu-
tion des fibres auditives sous-thala- pour la compréhension des phéno- laire et pouvant modifier l’établisse-
miques, c’est-à-dire de la portion mènes de latéralisation du langage a ment des asymétries corticales. Un tel
sous-corticale des voies cérébrales été la démonstration que l’asymétrie effet de la testostérone a été mis en
auditives, qui débute dès avant la du planum, probablement un des fac- évidence sur divers modèles ani-
naissance, et celle un peu plus tar- teurs, on l’a vu, déterminant l’asymé- maux, mais est beaucoup plus diffi-
dive des voies visuelles. En revanche, trie du langage, est déjà présente sur cile à prouver chez l’homme. Une
la maturation des fibres auditives des cerveaux de fœtus à peine âgés étude intéressante à cet égard [32] a
post-thalamiques, c’est-à-dire des de 30 semaines, c’est-à-dire dès que analysé la manualité et la latéralisa-

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tion du langage en écoute dichotique bien que non encore myélinisé chez sens large interviennent à ce moment
chez des enfants dont la mère avait la plupart d’entre elles, y compris de manière prioritaire. Il a ainsi été
subi une amniocentèse pendant la l’homme. Il a été démontré qu’une prouvé que l’exercice intensif d’une
grossesse. Les enfants dans le liquide perte importante de projections cal- activité bimanuelle avant l’âge de
amniotique desquels les taux préna- leuses survient au cours de la période 7 ans était encore capable de modifier
taux de testostérone étaient élevés post-natale précoce, perte en rapport la taille du corps calleux [37]. De
étaient significativement plus latérali- avec un processus d’« élagage » neuro- même, l’absence de contact avec le
sés (plus fort avantage de l’oreille nal physiologique ayant pour consé- langage écrit semble également modi-
droite) mais seulement chez les filles. quence l’élimination de projections fier la taille du corps calleux [38].
Par des mesures effectuées plus sim- calleuses transitoires au cours d’une Les liens entre développement du
plement dans la salive [33] il a pu période critique précédant la phase de corps calleux et acquisition du lan-
être retrouvé chez l’adulte des taux myélinisation. Chez l’homme, cette gage sont mal élucidés, mais il est
de testostérone significativement plus période d’élagage des axones calleux probable que la mise en place des
bas chez les gauchers des deux sexes, s’étendrait depuis les dernières relations interhémisphériques joue un
avec des taux plus bas chez ceux semaines de gestation jusqu’à la fin du rôle fondamental dans l’établissement
ayant un avantage de l’oreille droite 3e mois de la vie extra-utérine. On de la dominance hémisphérique
en écoute dichotique. Enfin, les conçoit ainsi que cet événement, gauche du langage. Les recherches
mêmes auteurs [34] ont montré que aboutissant à une perte massive les plus fructueuses à ce propos,
les taux de testostérone salivaire d’axones (jusqu’à 70 %), puisse consi- comme du reste celles concernant la
étaient corrélés à la surface d’une dérablement influencer le type de signification des asymétries morpho-
région postérieure du corps calleux. connectivité intra- et interhémisphé- logiques des aires du langage, sont
rique. Des facteurs hormonaux pour- celles qui portent sur les sujets souf-
Le corps calleux : raient également agir au cours de frant de troubles de l’apprentissage
une fenêtre ouverte cette phase du développement et don- du langage, oral et écrit.
sur le développement du cerveau ner au corps calleux sa morphologie
définitive. Ainsi, l’injection de testo- Les troubles
L’une des structures les plus souvent stérone au cours de la période péri- de l’apprentissage
étudiées dans le cadre de recherches natale chez le rat peut modifier la du langage : un modèle
sur les facteurs du développement morphologie du corps calleux. Par la d’étude privilégié
cérébral est le corps calleux, cette suite, la surface calleuse continue à
masse de millions de fibres qui unis- croître tout au long de la période de Au cours de ces dix dernières années,
sent principalement les régions corti- myélinisation qui se prolonge pendant des progrès considérables ont été réa-
cales homologues de chaque hémi- toute l’enfance, probablement jusqu’à lisés dans la compréhension des
sphère. La raison de cet intérêt est l’adolescence. Il est probable que mécanismes cérébraux sous-jacents à
double : d’une part, c’est une struc- l’environnement et « l’expérience » au certains troubles d’apprentissage,
ture aisément mesurable car toutes
ses fibres sont rassemblées sur la
ligne médiane entre les hémisphères
sous la forme d’un arc de cercle
caractéristique. D’autre part, il peut
être aisément visualisé in vivo chez
l’homme, dès le plus jeune âge, grâce
à l’IRM qui en donne une image très
nette et contrastée (figure 6).
Les travaux réalisés chez l’adulte ont
ainsi permis de montrer que d’une
part la taille du corps calleux est cor-
rélée avec certains indices de latérali-
CC
sation hémisphérique fonctionnelle,
en particulier la manualité, mais aussi
et surtout que cette corrélation est
fortement dépendante du facteur
sexe, puisque l’effet est inversé
lorsqu’on croise les deux facteurs
[35]. En outre, il a été prouvé que les
mesures réalisées sur la surface sagit- Figure 6. Apparence du corps calleux (CC) sur une coupe sagittale médiane
tale du corps calleux reflètent bien le du cerveau en IRM. La mesure de la surface calleuse reflète l’intervention des
nombre et la densité des fibres qui le différents facteurs capables d’influencer la mise en place des connexions
composent, en particulier les fibres cortico-corticales. Par exemple, il a été démontré que cette surface est plus
de petit calibre [36]. vaste chez les hommes gauchers, chez les musiciens ayant eu un entraîne-
Le corps calleux est présent à la nais- ment intensif pendant la petite enfance et chez les adultes anciens dys-
sance chez la majorité des espèces, lexiques.

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naguère considérés comme des lexie de l’enfance ont tout à la fois sage particulier ou encore l’effet de la
troubles « fonctionnels », voire pour des particularités morphologiques et rééducation intensive).
certains comme de simples consé- neurofonctionnelles. Du point de vue L’imagerie fonctionnelle, quant à elle,
quences de carences éducatives. Les morphologique, il a été démontré à apporte des informations plus pré-
progrès réalisés l’ont été sur trois plusieurs reprises une plus forte inci- cises, mais à la fois plus complexes.
principaux points : (1) la reconnais- dence d’asymétrie atypique (absente Lorsqu’on demande à un sujet de lire
sance par les deux principales classi- ou inversée) du planum temporal une série de mots, deux régions
fications des maladies mentales (celle chez les dyslexiques. De même, la hémisphériques gauches s’activent
de l’OMS et le DSM-IV) d’entités taille du corps calleux a été retrouvée principalement. La première est
séméiologiques distinctes à part plus vaste que chez des témoins située dans la zone frontale infé-
entière dénommées troubles spéci- appariés [43]. Enfin, une corrélation rieure, donc dans la partie la plus
fiques d’acquisition du langage oral, entre la taille de la région postérieure centrale de la zone instrumentale du
de la lecture et de l’orthographe, du du langage et les aptitudes métapho- langage et correspond certainement à
calcul, etc., autant d’entités corres- nologiques a été retrouvée à plusieurs la nécessité, plus ou moins impor-
pondant à des réalités cliniques que reprises [44]. Cette dernière constata- tante selon les mots (et probablement
les neurologues avaient de longue tion prouve que les particularités aussi selon les lecteurs) de prononcer
date rapprochées de pathologies morphologiques constatées sont bien mentalement les mots lus. La seconde
cérébrales* ; (2) l’attribution de ces en relation avec le déficit du langage. se trouve dans la zone temporale
troubles à un défaut spécifique du En revanche, il est toujours possible, inférieure, à la partie la plus basse de
développement du cerveau [39], dont comme du reste pour le corps cal- l’hémisphère donc dans la partie
l’origine génétique, bien que non leux, que les anomalies décrites ne toute périphérique de la zone de
encore identifiée de façon certaine, soient pas causalement reliées aux médiation qui entoure l’aire centrale
est devenue au fil des années plus troubles (en étant par exemple la du langage (aire 37 de Brodmann).
que probable [40] ; et (3) la mise en conséquence d’un mode d’apprentis- Par comparaison aux sujets témoins,
évidence, grâce aux avancées de la
neuropsychologie, du mécanisme
développemental à l’origine de la
plupart de ces troubles, à savoir un
déficit du traitement des sons du lan-
Sagittal Coronal
gage (trouble dit phonologique), qu’il
y ait ou non anomalie évidente du
langage oral**.
Les progrès récents de l’imagerie
cérébrale ont trouvé dans ces troubles
un de leurs domaines de prédilection,
permettant du reste, à travers l’étude
de sujets ayant ces difficultés,
d’accroître significativement notre
compréhension des mécanismes
cérébraux sous-tendant la parole et la
lecture normale, de même que leurs
liens réciproques [41, 42]. Ainsi, les Transverse
sujets adultes ayant souffert de dys-

* Par exemple, dès le début du XXe siècle, Hin-


shelwood, en1917, avait remarqué la simili-
tude entre le trouble de la lecture d’un adoles-
cent dyslexique et celui de sujets souffrant 3
Valeur de Z

d’alexie après une lésion du lobe occipital


gauche. 4
** Il est usuel, au moins en France de désigner
sous le terme de dysphasie les troubles sévères
de l’apprentissage du langage oral, réservant le
terme de dyslexie aux sujets présentant des dif- 1
ficultés spécifiques à l’apprentissage de l’écrit.
En fait, la fréquence des dyslexies consécutives
aux dysphasies, de même que la mise en évi- 0
dence de troubles métaphonologiques chez
pratiquement tous les dyslexiques, incitent Figure 7. Représentation de la différence maximale d’activation en tomogra-
actuellement à regrouper les deux types phie à positons entre des adultes anciens dyslexiques et des témoins lors
d’affections sous un même vocable. Celui de
Specific Language Impairment est largement
d’une tâche de lecture. C’est au niveau du cortex inféro-temporal, dans la
utilisé aux États-Unis. Le terme de dyslexie (du partie toute inférieure de l’aire 37, que les deux populations diffèrent le plus
grec lexis, mot) s’appliquerait tout aussi bien significativement l’une de l’autre. Cette région est présumée jouer un rôle
aux troubles de l’oral qu’à ceux de l’écrit. déterminant dans les processus d’accès à l’orthographe des mots.

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les sujets dyslexiques activent signifi- 2. Aboitiz F, García VR. The evolutionary 15. Heffner HE, Heffner RS. Temporal lobe
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7), ce qui suggère qu’une partie de Res Rev 1997 ; 25 : 381-96. 226 : 75-6.
leur déficit pourrait être liée au dys-
fonctionnement de cette zone. La 3. Damasio AR, Damasio H. Language and 16. Kuhl PK, Miller JD. Speech Perception
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http://www.fondation-fyssen.org
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from brain imaging studies. In : Mazziotta J, sur le thème « Anthropologie linguistique et cognitive »
Toga A, Frackowiak R, eds. New York : Aca- sera remis à Monsieur le Professeur Brent Berlin
demic Press, 2000 (sous presse). du département Anthropologie de l’Université de Georgie, en l’honneur de ses travaux dans
ce domaine. Ses travaux sur la classification des couleurs et les classifications ethnobiolo-
giques sont sans nul doute les contributions les plus importantes de l’anthropologie cognitive
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sal morphology in male adult dyslexics : Vendredi 31 mars 2000, à 18 h 00, à la Maison des Polytechniciens, 12, rue de Poitiers,
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