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Remi HESS

Henri Lefebvre,
une pensée du possible

Théorie des moments et construction de la personne

2008

1
Sommaire
Remerciements
Préface : Sociologie et histoire, par Gabriele Weigand

Introduction

PREMIERE PARTIE : SUR LE MOMENT


Chapitre 1 : Des moments et du temps, selon Jacques Ardoino
Chapitre 2. Le moment : une singularisation anthropologique du sujet
Chapitre 3 : La dynamique du moment, concept de la logique dialectique
Chapitre 4 : Lectures de l'histoire
Chapitre 5 : Le bon moment

Interlude 1 : L'année Lefebvre

DEUXIEME PARTIE : LA THEORIE DES MOMENTS DANS L’ŒUVRE


D'H. LEFEBVRE
Prélude à la seconde partie : Henri Lefebvre, une vie bien remplie

Chapitre 6 D'une philosophie de la conscience à l'expérience de l'exclusion


Chapitre 7 : La somme et le reste
Chapitre 8 : La critique de la vie quotidienne
Chapitre 9 : Le moment de l'œuvre et l'activité créatrice
Chapitre 10 : Les moments de l'amour et de la pensée

Interlude 2 : Journal du non -moment

TROISIEME PARTIE : CONSTRUIRE LES MOMENTS PAR


L'ECRITURE DU JOURNAL
Chapitre 11 : Moment du journal et journal des moments
Chapitre 12 : L'entrée dans un moment : Le journal d'un artiste
Chapitre 13 : La conception : le moment conçu

Bibliographie

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Remerciements

De nombreuses personnes m'ont aidé dans ma recherche sur la théorie des moments. Tout
d'abord, Henri Lefebvre (1901-1991) lui-même, qui a su me former à la pensée critique. Il a dirigé ma
première thèse (1973) et m'a encouragé à le suivre dans la construction de cette théorie des moments.
Ensuite, René Lourau (1933-2000) a rêvé d'écrire ce livre avec moi. Cette coopération ne s'est pas
concrétisée, mais durant quinze ans, R. Lourau, qui avait dirigé ma thèse d'état, a suivi l'avancée de
cette recherche. Michel Trebitsch, décédé durant l'hiver 2003-2004, m'a aidé sur quelques points
décisifs.
Ensuite, je dois remercier :
Georges Lapassade (Paris 8), qui, par son opposition à cette théorie, m'a contraint à l'affirmer
sans cesse davantage.
Lucette Colin (Experice, psychanalyse) m'a aidé pour la rédaction du chapitre sur le "bon
moment". Ce livre lui doit encore beaucoup, dans la mesure où elle en a suivi les mouvements.
G. Weigand (Würzburg/Karlsruhe), a suivi l'écriture de ce livre depuis vingt ans. Ses
recherches sur l'horizon des mots, et le moment de la personne (1983-2004) lui permettent, mieux que
tout autre, d'entrer dans mon rapport au monde.
Christophe Wulf (Institut d'anthropologie historique, Berlin) m'a fait prendre conscience de
l'importance de la pensée d'H. Lefebvre pour penser l'anthropologie historique.
Christine Delory-Momberger (Experice, Paris 13) m'a fait entrer dans le monde des histoires
de vie ; Jean-Louis Le Grand m'a invité à exposer mes idées dans son séminaire ; Liz Claire a organisé
à la New York University une conférence décisive, où je fus invité à parler et à discuter avec des
collègues américains. René Barbier me soutient intellectuellement depuis 1994. Jacques Ardoino m'a
apporté ses questions sur la relation "moment et temps".
Véronique Dupont et Bernadette Bellagnech m'ont secondé dans la dimension technique de la
production de ce livre. Leur travail de secrétariat s'est toujours doublé d'une entrée dans la discussion
de ma problématique. Sophie Amar, Benyounès et Kareen Illiade m'ont aidé dans l'organisation de nos
colloques H. Lefebvre, de Paris 8. Ces rencontres aidèrent à clarifier beaucoup de choses.
Armand Ajzenberg, Arnaud Spire, et tous les camarades d'Espace-Marx et de la Fondation
Gabriel Péri m'ont souvent invité à présenter l'avancée de mes travaux. Ils m'ont associé à leurs
propres recherches.
Jenny Gabriel a été une interlocutrice essentielle à la fin de cette recherche, puisque sa thèse
s'est inscrite au cœur de mon chantier. Le livre qu'elle tire de cette thèse, sera un "moment" de cette
recherche qui nous lie.
Alcira Bixio (Argentine), Sergio Borba (Brésil), Liz Claire (Etats-Unis), Zhen Hui Hui
(Chine), Maja Nemere (Allemagne), Vito d'Armento et Fulvio Palesa (Italie) et Elena Theodoropoulou
(Grèce), mes fidèles traducteurs, m'ont aussi apporté leur soutien en m'encourageant à terminer ce
livre, me promettant de faire connaître la théorie des moments dans leurs pays.
Je remercie tout particulièrement Benyounès Bellagnech, qui m’a accompagné depuis 1999
sur le terrain de l’articulation entre la théorie des moments et la pratique du journal. La parution de son
livre Dialectique et pédagogie du possible (2 vol., 830 p.), en février 2008, est un complément de ce
travail.

3
Préface

Sociologie et histoire
par G. Weigand

La théorie des moments s'inscrit dans le moment lefebvrien de Remi Hess. L'ouvrage
Henri Lefebvre et la pensée du possible montre comment H. Lefebvre indique une voie pour
se tourner vers le possible, que cette voie est actuelle, et qu'en prolongeant H. Lefebvre, Remi
Hess propose une théorie de l'espérance qui nous engage à regarder l'horizon, plutôt que de
rester tournés vers le passé ou engloutis dans un présent sans perspective. Ce livre est aussi,
pour nous, le premier moment d'un programme plus vaste, la confrontation théorique et
pratique de deux postures, de deux identités épistémiques, que nous voudrions articuler du
point de vue de l'anthropologie philosophique : la sociologie et l'histoire. Ce fut le projet
théorique de H. Lefebvre.

Une recherche lefebvrienne

Au moment où je préparais ma thèse sur La pédagogie institutionnelle en France, à


1
l'université de Wurzburg , j'ai découvert l'oeuvre de R. Hess, à côté de celles de H. Lefebvre,
G. Lapassade, M. Lobrot, R. Lourau. Dès 1979, j'ai donc lu les quatre premiers livres de R.
Hess. A partir de 1985, nous avons été conduits à travailler ensemble, tant sur le terrain de la
2
recherche-action éducative et interculturelle , que dans un effort commun de publications en
3
Allemagne ou en France sur l'analyse institutionnelle . Je puis donc témoigner ici de la
fidélité de R. Hess à la théorie des moments.

La théorie des moments est une perspective de recherche que R. Hess doit à sa
rencontre avec la personne, et avec l’œuvre d’Henri Lefebvre (1901-1991). La pensée de H.
Lefebvre fait vivre R. Hess depuis 1967, année où il a rencontré ce philosophe pour la
première fois, dans l'amphi B de l'université de Nanterre où H. Lefebvre assurait le cours
d'introduction à la sociologie, pour les étudiants de première année de philosophie, sociologie
et psychologie. À cette époque, R. Hess était étudiant, un étudiant d'H. Lefebvre, parmi
beaucoup d’autres. Et il découvrait ses livres au rythme où H. Lefebvre les publiait (entre 2 et
4 par an à l’époque). Et, en même temps, il arrivait à R. Hess de découvrir un ouvrage
antérieur qu'il s'empressait de lire. À cette époque, R. Hess avait 20 ans et H. Lefebvre en
avait 67 ! Le philosophe avait déjà publié plus de 30 livres… Dans le même département de
sociologie de Nanterre où enseignait H. Lefebvre, se trouvaient plusieurs personnages dont R.
Hess suivait aussi les enseignements, et qui jouèrent un rôle important dans sa formation :
Jean Baudrillard (né en 1929), René Lourau (1933-2000)… Tout doucement, Henri Lefebvre
est devenu le maître de R. Hess ; il a été son directeur de thèse de sociologie (Nanterre, 1973).
4
En 1978, R. Hess publie Centre et périphérie qui s’inspire fortement de De l’État de
H. Lefebvre. Régulièrement depuis 1980, en alternance avec des phases où il développait la
1
Gabriele Weigand, Erziehung trotz Institutionen ? Die pédagogie institutionnelle in Frankreich, Wurzburg,
Königshausen + Neumann, 1983, 207 pages.
2
Dans le cadre de programmes financés par L'Office franco-allemand pour la Jeunesse.
3
Parmi la vingtaine de productions communes : Institutionnelle analyse, Francfort, Athenaum, 1988 ; La
relation pédagogique, Paris, Armand Colin, 1994, Cours d'analyse institutionnelle (Cours de la licence en ligne,
Paris 8, 2005).
4
H. Lefebvre, De l’État, 4 volumes, 10/18, 1976-77. Le volume 4 est dédié à R. Hess et R. Lourau.

4
sociologie d'intervention, l'analyse institutionnelle, l'exploration interculturelle, la pédagogie,
les sciences de l'éducation, l'histoire des danses sociales, R. Hess est passé par des périodes où
il s'est replongé dans l'œuvre de H. Lefebvre. Au départ, il s’agissait souvent pour lui d’écrire
des articles qui lui étaient demandés, en tant que proche de H. Lefebvre. Ainsi, il est l'auteur
5
de la notice Henri Lefebvre, dans le Dictionnaire des philosophes . En 1988, R. Hess publie
le premier livre français consacré au philosophe : Henri Lefebvre et l’aventure du siècle.

Ses recherches sur la vie et l’œuvre de H. Lefebvre le conduisent alors à découvrir


plusieurs ouvrages virtuels que son maître auraient pu écrire, en reprenant des thèmes
récurrents dans son itinéraire, mais pas suffisamment dégagés ou autonomisés (la théorie des
moments, la méthode régressive progressive, la théorie des résidus, la théorie des possibles...).
Si leur différence d’âge n’avait pas été si grande (47 ans), si son statut d’éditeur
d'aujourd’hui, R. Hess l’avait eu 25 ans plus tôt, il est probable qu'il aurait commandé à H.
Lefebvre ces ouvrages, mais le maître est mort sans qu’il ait été possible de lui proposer ces
synthèses. Aussi, après la mort de H. Lefebvre, R. Hess s'est décidé à donner plus
d'importance à son moment lefebvrien, pour se consacrer à cette recherche. Ce moment de
travail l’a d’ailleurs stimulé à approfondir sa connaissance de l’œuvre de son maître.

Ainsi, dans les années 2000-2002, au moment du centenaire de H. Lefebvre, il a


6
accentué son effort d'édition de la partie introuvable de l'œuvre . Editer un auteur suppose
qu’on le lise et relise, et ce d’autant plus qu’on souhaite introduire les ouvrages, les enrichir
de notes, d’index. Tout ce travail, parfois fastidieux, conduit à des découvertes, à des
perceptions nouvelles de l’œuvre. Pour écrire une préface, on s’intéresse à des auteurs
contemporains de l’œuvre que l’on redécouvre. Cela permet la construction de liens, la mise
au jour de contradictions.

Pour élargir son moment lefebvrien, R. Hess a organisé deux colloques internationaux.
Le premier eut lieu à la fin juin 2001, à l'occasion du centenaire de la naissance d'H. Lefebvre
; à cette occasion, R. Hess a mis sur pied cinq jours de rencontre à Paris 8. Cent cinquante
personnes participèrent à ces journées. Le 8 décembre 2005, il a encore organisé un colloque,
en collaboration avec Espace-Marx, sur "De la découverte du quotidien à l'invention de sa
critique, autour de l'œuvre d'H. Lefebvre". Là encore deux cents personnes participèrent ! Ces
colloques rencontrèrent un vrai succès, au sens où ils mirent en présence de vieux
Lefebvriens, des militants, et des étudiants découvrant l'œuvre d'H. Lefebvre. Ces rencontres
furent des moments d'intensité, par rapport à la perspective de durée de l'implication de
recherche que je tente de décrire. R. Hess n'hésite pas à voyager pour diffuser la pensée d'H.
Lefebvre, ainsi en septembre 2006, il participait à une rencontre sur H. Lefebvre à Rio Grande
(Brésil).
5
R. Hess, "H. Lefebvre", in Dictionnaire des philosophes, sous la direction de Denis Huisman, Paris, PUF,
1984, pp. 1542-1546.
6
Liste des livres d'H. Lefebvre édités dans des collections dirigées par R. Hess (la plupart du temps, ces livres
font l’objet de préfaces, présentations, postfaces de sa part) : (1988), 2° éd. de : Le nationalisme contre les
nations, Méridiens-Klincksieck, coll. “ Analyse institutionnelle ”. (1989), 3° éd. de La somme et le reste,
Méridiens-Klincksieck, coll. “ Analyse institutionnelle ”. (2000), 4° éd. de La production de l’espace, Paris,
Anthropos, précédé de “ Henri Lefebvre et la pensée de l’espace ”, avant-propos à la quatrième édition de p. V à
XXVIII. (2000), Seconde édition d’Espace et politique, Paris, Anthropos, précédé de “ Henri Lefebvre et
l’urbain ”, préface, p. 1 à 6. (2001), 3° édition de Du rural à l’urbain, Paris, Anthropos, présentation de la p. V à
XXVI. (2001), Seconde édition de L’existentialisme, Paris, Anthropos, précédé de “ Henri Lefebvre
philosophe ”, préface, p. VI à XLVIII. (2001), 2° édition de La fin de l’histoire, Paris, Anthropos, précédé de
Note de l’éditeur. (2001), Seconde édition du Rabelais, Paris, Anthropos, précédé d’une préface. (2001),
Contribution à l’esthétique, 2° édition, Paris, Anthropos, précédé de “ Henri Lefebvre et l’activité créatrice ”,
pp. V à LXXIII. (2002), Méthodologie des sciences, inédit de H. Lefebvre, Paris, Anthropos. précédé de “ Henri
Lefebvre et le projet avorté du Traité de matérialisme dialectique ”. (2002), 3° éd. de La survie du capitalisme,
la reproduction des rapports de production, Paris, Anthropos, suivi de “ La place d’Henri Lefebvre dans le
collège invisible, d’une critique des superstructures à l’analyse institutionnelle ”, postface.
D'autres livres sont en préparation, notamment une réédition de La somme et le reste.

5
Parmi les chantiers théoriques de R. Hess développés ainsi à partir de l’œuvre d’H.
Lefebvre, je voudrais en signaler trois.

L’un est consacré à la théorie des résidus qu’H. Lefebvre a fortement développé dans
Métaphilosophie. Pour H. Lefebvre, la philosophie vise le systématique, mais faire système a
un coût : écarter des résidus. Par exemple, le philosophe a tendance à prendre ses distances
par rapport au quotidien. Or, ce résidu est précieux. Le résidu peut devenir un irréductible. On
peut partir de lui pour critiquer le système. Sur ce terrain, avec ses étudiants, R. Hess a créé
7
une revue : Les irrAIductibles qui se donne pour objet de repérer et de fédérer les résidus du
monde actuel pour en faire des irréductibles.

Un autre chantier concerne la méthode de H. Lefebvre : la démarche régressive


progressive qui a eu un certain écho, puisque Sartre l’a reprise, et développée dans Questions
de méthode, dans La critique de la raison dialectique, puis dans son Flaubert… Je travaille
avec R. Hess à la rédaction d’un ouvrage de méthode, que H. Lefebvre a probablement eu
envie d’écrire, si l’on en juge par son projet de Traité de matérialisme historique qui n’eut
que deux volumes : le premier étant publié de son vivant et l’autre, bien qu’écrit en 1947, ne
8
fut édité que de manière posthume .

Une autre synthèse était indispensable. R. Hess s'y consacre depuis 1988. Elle
concerne la théorie des moments. Le thème est présent dans l’œuvre de H. Lefebvre comme
titre de chapitres, mais la problématique des moments est très présente (on pourrait dire :
omniprésente), dans l’ensemble de l’œuvre de H. Lefebvre, de 1924 jusqu’à ses derniers
écrits philosophiques (Philosophie de la conscience, La somme et le reste, La critique de la
vie quotidienne, La présence et l’absence, Qu’est-ce que penser ?). Cette théorie est
construite en 1924, solidifiée en 1959, présente en 1962, toujours vivante en 1980… Bref, le
terme de moment est constamment présent dans l’œuvre d'H. Lefebvre. Il y est élaboré sur le
plan théorique et longuement développé à plusieurs reprises.

H. Lefebvre n’est pas le premier à s’intéresser à ce concept de moment. Hegel lui


donne une place importante dans son œuvre. Dans la pensée philosophique allemande, cette
conceptualisation est d'ailleurs constamment présente, même si R. Hess montre qu'elle reste
9
implicite .

Chez Hegel, le concept a d’ailleurs plusieurs significations. R. Hess a trouvé un


emploi complexe de ce terme chez les auteurs contemporains de Hegel, par exemple dans Les
écrits pédagogiques de Schleiermacher (1826), mais en même temps, à cette époque, la
théorie des moments, bien que présente, n’est pas dégagée.

En droit, être l’inventeur d’un trésor, c’est le trouver ou, en philosophie, le retrouver,
et lui donner de nouvelles dimensions. Dans ce sens, on peut dire que H. Lefebvre a trouvé ce
terme, qu’il a rêvé à plusieurs reprises d’en faire un concept. Il l’a préféré à beaucoup d’autres
pour penser la complexité des objets du social, qu’il s’était donné : le quotidien, la
philosophie, l’urbain, la présence et l'absence, etc. Il me semble qu’il en a fait un bon usage.
C’est la perspective que R. Hess dégage ici, même s'il élargit sa recherche aux questions
actuelles qui sont les nôtres aujourd’hui. R. Hess est fidèle à la pensée de H. Lefebvre, dans
7
Crée en 2002 (après le vote Le Pen), les irrAIductibles ont déjà publié 10 numéros, représentant 4000 pages.
8
H. Lefebvre, Méthodologie des sciences, précédé de "H. Lefebvre et le projet avorté du Traité de matérialisme
dialectique", par R. Hess, Paris, Anthropos, 2002, XXVI + 228 p.
9
R. Hess me faisait remarquer que mon livre Schule der Person, Zur anthropologischen Grundlegung einer
Theorie der Schule, (Wurzburg, Ergon, 2004, 430 p.) était une illustration de la théorie des moments historiques
et philosophiques. J'y dégage les grands moments de la pédagogie de la personne, depuis l'époque de
Charlemagne.

6
plusieurs chapitres où il restitue l'apport du maître. Sans vouloir faire de plagiat, il cherche
alors à coller à ses mots.

Dans d'autres chapitres, R. Hess explore le concept avant H. Lefebvre (Hegel,


Schleiermacher). Ce travail éclaire un contexte philosophique que H. Lefebvre s'est
approprié, et qui modifie forcément la première théorie des moments, celle de 1924, qui
ignorait Hegel, Marx, etc. Enfin, R. Hess se réfère à des concepts produits par G. Lapassade,
R. Lourau, F. Guattari, tels que dissociation, transduction, transversalité que H. Lefebvre
10
n’emploie pas ou peu .

En 1994, il est apparu à R. Hess que le concept de "moment", très vivant dans l’œuvre
de H. Lefebvre avait plus de force que celui de situation qui dominait les débats intellectuels,
auxquels il participait alors. Avec lui, je me lançais dans la rédaction d’un ouvrage sur
Situations et moments, mais une mauvaise manipulation d’ordinateur engendra la destruction
de notre texte. Les quelques morceaux qui survécurent furent recyclés dans La relation
pédagogique que je terminais avec R. Hess. Nous fûmes assez malheureux de cette
mésaventure, mais nous n'avons pas abandonné ce projet.

En 1996, R. Hess inscrivait ce projet de La théorie des moments, à côté de celui de La


méthode régressive progressive, parmi les premiers titres à produire dans la collection
"Ethnosociologie" qu'il lancait. Ces livres sont toujours en chantier. Bien que ce discours sur
les moments commence à se faire connaître, notamment par la transmission orale (les cours
de R. Hess font un emploi permanent de ce terme, il a dirigé des thèses illustrant ce concept),
cette théorie des moments restait à l'état de projet, de perspective. Car, même si R. Hess a
11
utilisé ce terme dans certains de ses titres d'ouvrages , il existe une différence entre les écrits
analytiques (illustratifs d’un point de vue) comme les journaux, la correspondance (essentiels
pour les Institutionnalistes), etc. et les écrits synthétiques ou théoriques. Dans les années
1996-2004, R. Hess a donné priorité aux textes biographiques, car il tentait une synthèse sur
les méthodes biographiques, et il ne voulait pas écrire sur la technique du journal, par
exemple, sans pratiquer cette forme d’enquête… Cette forte implication dans ce projet diariste
ou autobiographique l’a obligé à remettre le moment théorique à plus tard…

Dans la biographie d’un auteur, d’un chercheur, il est parfois des thèmes qui sont
présents constamment, mais qui ne parviennent pas à s'expliciter de manière synthétique. Ces
termes deviennent alors obsessionnels. Henri Lefebvre lui-même, bloqué pour des raisons
techniques (il ne frappait pas ses textes lui-même), a réécrit plusieurs versions de livres qui lui
tenaient particulièrement à cœur, à la fin de sa vie, sur la rythmanalyse, le secret, etc.

Lorsque nous travaillons à une construction théorique, nous tentons de clarifier des
aspects confus de la problématique, de surmonter des contradictions internes, de résoudre des
conflits entre plusieurs sens possibles d’un mot qui peuvent entraîner des emplois
contradictoires ; nous tentons de résoudre des objections qui peuvent être soulevées, etc. Nous
construisons une cohérence plus grande ; bref, le travail théorique formalise. On donne à lire
un texte écrit de manière plus élaborée, et cette élaboration nous permet d’aller plus loin, de
regarder l’horizon réflexif autrement. Au moment où il se lance dans l’écriture de ce livre, R.
Hess a conscience qu’il y a un chemin à parcourir, un travail à accomplir pour faire passer la
notion de moment au statut de concept. Il le fait en recensant tout d’abord les morceaux
théoriques contenus dans l’œuvre de H. Lefebvre, en y articulant les emplois du terme. En
10
Concernant la transduction chez H. Lefebvre, voir R. Hess et G. Weigand, De la dissociation à l'autre
logique, préface au Mythe de l'identité, éloge de la dissociation, de Patrick Boumard, Georges Lapassade,
Michel Lobrot, Paris, Anthropos, 2006.
11
Remi Hess, Le moment tango, Paris, Anthropos, 1997, 320 pages ; R. Hess et Hubert de Luze, Le moment de
la création, Paris, Anthropos, 2001, 358 pages ; Remi Hess, Produire son œuvre, le moment de la thèse, Paris,
Téraèdre, 2003, etc.

7
même temps, il tente une synthèse. Enfin, il tente d’appliquer la théorie à l’analyse d’objets
actuels que H. Lefebvre n’a pas explorés. De ce point de vue, R. Hess entretient à H. Lefebvre
le rapport que ce dernier voulait entretenir à K. Marx : reprendre sa méthode, pour porter plus
loin la théorie et la pratique. La théorie des moments est un premier essai de formalisation. R.
Hess a trouvé une forme qui articule les fragments d'une recherche, conduite depuis vingt ans.
Il n'est pas inconcevable que cet ouvrage ait une suite, ou soit refondu par l'auteur à l'occasion
d'une édition ultérieure.

Sociologie et histoire : un programme


La théorie des moments est le premier volume d'une série "Sociologie et histoire" que
nous envisageons de produire ensemble, éventuellement avec l'aide d'autres collaborateurs.
Nous travaillons, R. Hess et moi-même, certaines problématiques depuis 1985. Lors de nos
premiers terrains communs, R. Hess, sociologue fortement influencé par G. Lapassade, avait
une tendance à travailler sur "l'ici et maintenant". Il privilégiait la "structure" sur la genèse. Il
avait un parti-pris pour l'ethnographie. Ma formation de philosophe et d'historienne me
poussait à explorer l'horizon des mots. Ainsi, même lorsqu'ils employaient des mots
identiques (pédagogie, éducation, famille, élève), les instituteurs allemands et français des
rencontres de classes que nous observions, ne mettaient pas la même réalité derrière ces mots.
Aussi, lors de ces terrains faits avec R. Hess, dans des échanges de classes franco-allemandes
(nous avons passé 200 jours ensemble dans des écoles allemandes ou française entre 1985 et
12
1997 ), nous passions de longues heures à discuter nos perceptions des situations que nous
étions censées observer. La propension sociologique ou anthropologique de R. Hess se ressent
encore dans Le sens de l'histoire (2001).

C'est lors de son séjour en Californie (Stanford et Berkeley) en 2005, que R. Hess a
13
tenu un journal "Suis-je un historien ?" où il réfléchit à son rapport à l'histoire . C'est dans ce
contexte de recherche où il était invité par des historiens américains, qu'il prend conscience de
la dimension historique de certaines de ses recherches (histoire de la danse, histoire de la
famille, histoire de l'analyse institutionnelle, histoire de l'écriture diaire, forte implication
dans le mouvement des histoires de vie). Il projette alors la concrétisation d'un chantier avec
moi pour reprendre les questions que nous nous sommes posées depuis vingt ans. Ce chantier
imaginé dès les années 1980, devient envisageable, car j'ai accédé en 2004 au statut de
professeur d'université. Jusqu'alors, excepté 5 années où j'ai été maître de conférence à
l'université de Würzburg (dans les années 1980), j'avais fait le choix d'être enseignante du
secondaire. Cette position me semblait congruente avec mon domaine de recherche : les
sciences de l'éducation. Dans cette discipline, trop d'universitaires ignorent la réalité du
terrain. La relation entre théorie et pratique est, pour R. Hess et moi-même, une composante
essentielle de notre paradigme de recherche. Cependant, il est un moment, dans une
biographie, où la mise en forme des résultats de la recherche demande un investissement à
plein temps. Quand je vois le travail réalisé par Henri Lefebvre en collaboration avec Norbert
14
Guterman , il me semble que R. Hess inscrit notre relation dans ce continuum.

Histoire et Sociologie se fera donc en plusieurs volumes ; tout d'abord : La théorie des
moments, La méthode régressive-progressive. Ces deux volumes correspondent à des
urgences. Nous avons encore le projet de Théorie et pratique, (sur la pédagogie, sur la
recherche-action, notamment), La construction de l’expérience, (à partir d'une relecture de
Dilthey, on y explorera biographie, auto-biographie et histoire), L’horizon des mots, (sur

12
R. Hess, G. Weigand, L'observation participante dans les situations interculturelles, Paris, Anthropos, 2006,
278 pages.
13
Remi Hess, Suis-je historien ?, colloques en Californie (16-26 mars 2005), 90 pages.
14
H. Lefebvre, La somme et le reste, pp. 45-46.

8
l’herméneutique depuis Schleiermacher), Théorie critique et analyse institutionnelle(dans le
mouvement institutionnaliste, personne n'a encore pris le temps d'inscrire l'analyse
institutionnelle dans la théorie critique), Le chercheur et son objet (sur l'implication),
L’écriture impliquée, Penser le mondial, Théorie des résidus, Continuum et rupture… On
voit clairement l'inscription de ce programme dans le continuum lefebvrien.

H. Lefebvre est sensible à l'approche du temps et des moments de Gurvitch. Dans La


fin de l’histoire, il souligne l'extrême perspicacité du rapport au temps de Gurvitch. Pour ce
sociologue, le temps n'est jamais contemporain à soi-même, mais toujours en avance vers le
possible, ou en retard sur le possible, scandé par des opérations et des actes distincts selon les
niveaux, tel niveau dominant à tel moment (révolutionnaire, effervescent, ou bien au
contraire, régularisé et freiné). Pour Gurvitch, comme pour H. Lefebvre, il n'y a donc pas
seulement un temps social, un temps mental, un temps physique ou biologique, mais chaque
temporalité en proie à la différence diffère d'elle-même. Georges Gurvitch établit un lien
dialectique entre l'histoire et la sociologie : une lutte dans l'unité. À l'histoire, appartiennent
les continuités dans le temps, la sociologie préférant les discontinuités et les établissant avec
force ainsi que leurs conséquences (périodes, typologies). Chez Gurvitch, le phénomène total
(la totalité) relève du social et de la sociologie, non de l'histoire et de l'historicité. Ainsi, "la
théorie du temps devient différentielle, comme celle de l'espace et par conséquent de
l'espace-temps et/ou du temps-espace. Ce n'est pas seulement que le temps et l'espace se diffé-
rencient passivement (pour et devant la pensée). Ils se conçoivent et se perçoivent comme
capacités de différer : temps et moments multiples – topies diversifiées, contrastées. Le
champ de la conscience (réflexion-action) se diversifie et devient effectivement un champ,
15
multiplicité de parcours et de sens ". Cette problématique du rapport à l'histoire a opposé
violemment H. Lefebvre à L. Althusser. Il existe des gens qui voient les ruptures temporelles
ou structurelles, d'autres qui reconnaissent plus volontiers les continuités. Ce débat n'est donc
pas clos. Commencer notre chantier "histoire et sociologie" par la théorie des moments est un
moyen de donner, d'entrée, une réponse, notre réponse, au chantier que nous ouvrons.

Certains critiques penseront que notre programme est présomptueux. Je dois dire qu'il
y a chez R. Hess une certaine audace qui s'éloigne de la modestie que les Staliniens
demandaient à H. Lefebvre dans les années 1950. Mais pour sa défense, je dirai que le
16
reproche que Lucien Sève, dans La différence (1960) , faisait à La somme et le reste, d'H.
Lefebvre, livre de 777 pages, dans lequel H. Lefebvre décrivait son programme
philosophique, ne s'est pas justifié. Lucien Sève se questionnait alors sur cette philosophie
imaginative de H. Lefebvre, osant mettre le philosophe en avant. Il y voit un travers petit-
bourgeois, le contraire de l'esprit de parti ! C'est ainsi qu'il justifie l'exclusion de H. Lefebvre
du Parti communiste ! Il pronostique la décrépitude du "renégat". Il se moque de son emploi
du futur : "Un linguiste s'amuserait à étudier dans les derniers chapitres de La somme et le
reste, la subtilité des modes de l'affirmation verbale … Dans la nouvelle philosophie de H.
Lefebvre, on ne montre rien : on montrera. Mieux encore : on pourrait montrer. La grande
17
formule, le grand mot magique découvert, c'est le programmatisme …".

Avec le recul, cependant, on peut dire que l'histoire a jugé le sociologue. Entre 1959 et
1989, les quarante années qui ont suivies son exclusion du Parti, H. Lefebvre a réalisé le
programme, tiré de ce bilan et cette "critique" de 1959. Durant ces années, il a publié 40
livres, s'inscrivant parfaitement dans le programme conçu dans La somme et le reste. Ces
livres ont été traduits en trente langues ! Quand on relit Lucien Sève, on mesure mieux
l'énergie qui se dégage de l'auto-évaluation que H. Lefebvre fait de son rapport au marxisme.
Lucien Sève écrivait : "Le prétexte de La somme et le reste, c'est la prétendue infécondité de
15
H. Lefebvre, La fin de l'histoire, 2° éd., p. 164.
16
Lucien Sève, La différence, Les essais de la Nouvelles Critique, n°7, 1960, 222 pages.
17
L. Sève, La différence, p. 215.

9
18
la boue nauséeuse que constitueraient le marxisme dogmatique et le communisme stalinisé.
Par un juste retour des choses, nous nous permettons de mettre en question la fécondité de
l'attitude à laquelle H. Lefebvre aboutit." L'histoire a jugé le sociologue, mais aussi son
critique. H. Lefebvre a eu raison de se dégager du stalinisme. Quelle aurait été sa "fécondité"
s'il était resté entravé par les dogmatiques ? Sa leçon est actuelle. Aujourd'hui encore, le
monde est peuplé de dogmatismes. H. Lefebvre nous montre qu'il est possible de s'en dégager.

R. Hess partage avec H. Lefebvre l'idée qu'il faut affirmer haut et fort son projet
identificatoire. Oser jouer la singularité maximum, telle est l'enjeu de la théorie des moments.
Pour R. Hess, on se construit en affirmant ses projets, en n'hésitant pas à faire des pas de côté,
en construisant ses moments ! La sortie de La théorie des moments est donc le premier jalon
d'un programme en cours. Je m'y sens fortement impliquée ! Peut-être d'autres, avec nous, se
reconnaîtront-ils dans ce programme ? Notre désir de confronter sociologie et histoire ne sera
pas seulement théorique, mais aussi pratique. Il s'inscrira dans un effort de comprendre les
contradictions de l'époque d'aujourd'hui, et les limites des disciplines académiques
fragmentées les analyser. Ce furent des dimensions essentielles de l'œuvre de H. Lefebvre.

Parmi les apports plus spécifiques de R. Hess, je voudrais signaler les chapitres du
présent livre sur le moment du journal et le journal des moments. H. Lefebvre ne laisse que
peu d'informations sur ses pratiques de recueil de données, lorsqu'il faisait du terrain. R. Hess
conçoit le journal comme un outil ethno-sociologique qui permet de capter le quotidien pour
19
en faire la critique . La critique du quotidien a été posée philosophiquement par H. Lefebvre.
L'intérêt de l'apport de R. Hess, c'est de donner un outil pour entrer dans cette critique. On
voit ainsi que, par rapport à son maître H. Lefebvre, le travail de R. Hess n'est pas seulement
restitution. Il est aussi prospection. La construction d'outils est un élément de la pratique, de la
praxis. C'est une médiation entre théorie et pratique.

Je voudrais terminer cette présentation en disant que la publication du livre de Remi


Hess s’inscrit dans un ensemble de textes et d’ouvrages qui s’inscrivent dans une perspective
d’ensemble, dans laquelle se mêlent la question politique, le soucis pédagogique 20 , et un
effort constant pour développer une critique de la vie quotidienne. Notre relation à Henri
Lefebvre, c’est une reconnaissance de la nécessité d’intervenir dans le camp social pour le
transformer ; c’est aussi notre intérêt pour une analyse institutionnelle sur les lieux de nos
pratiques 21 .

En 2007 a eu lieu un colloque sur l’œuvre de Remi Hess à l’occasion de son 60°
anniversaire. Le thème de la rencontre, L’homme total, le fait qu’elle rassemblait des
participants venant d’une vingtaine de pays, montre l’ancrage de la pensée de R. Hess au
niveau mondial. De ce point de vue, il est bien le disciple d’Henri Lefebvre 22 .

Gabriele Weigand
Professeur d'université à Karlsruhe (Pädagogische Hochschule),
en philosophie et histoire de l'éducation,
18
H. Lefebvre, La somme et le reste, p. 725.
19
R. Hess, La pratique du journal, l'enquête au quotidien, Paris, Anthropos, 1998.
20
Gabriele Weigand, La passion pédagogique, Paris, Anthropos, 2007. G. Weigand, R. Hess, La relation
pédagogique, Paris, Anthropos, 2007.
21
Gabriele Weigand, Remi Hess, Analyse institutionnelle et pédagogie, fragments pour une nouvelle théorie,
préface de Mohamed Daoud, Dar El-Houda, Ain M’Lila, Algérie, 2008, 239 p.
22
Mohamed Daoud, Gabriele Weigand, Quelle éducation pour l’homme total ? Remi Hess et la théorie des
moments, Dar Et-Houda, Ain M’Lila, 2007, 428 p.

10
Doyenne de la faculté de philosophie et pédagogie.

Würzburg/Paris, le 25 février 2008.

11
Introduction :

"Les propositions portant sur le possible s'examinent, se confrontent,


se discutent. La confrontation des projets avec le "réel" (la pratique) exige la
participation des intéressés".
H. Lefebvre, Critique de la vie quotidienne 2 (1961), p. 120.

"La totalité ? Dialectiquement parlant, elle est là, ici et maintenant. Et


elle n'y est pas. Dans tout acte, et peut-être selon certains dans la nature , il y a
tous les moments : travail et jeu, connaissance et repos, effort et jouissance,
joie et douleur. Mais ces moments exigent d'une part une objectivation dans la
réalité et dans la société ; ils attendent également une mise en forme qui les
élucide et les propose. Proche en ce sens, la totalité est donc aussi lointaine :
immédiateté vécue et horizon".
H. Lefebvre, Du rural à l’urbain, Paris, Anthropos, 3° éd., p. 265

Henri Lefebvre est le théoricien du "Possible". Il y a quarante ans, dans Position :


contre les technocrates, en finir avec l'humanité-fiction, il nous propose les "fragments d'un
manifeste du Possible". Il écrit : "Par rapport aux possibilités, les plans, projets et
programmes représentent à peu près ce qu'est un briquet par rapport au dispositif de mise à
feu d'une fusée. Ni les matériaux, ni les procédés d'utilisation, n'ont la moindre proportion
avec ce que permettraient les techniques. On ne peut même pas affirmer qu'ils sont en retard,
qu'il y a un décalage. C'est d'un abîme qu'il faut parler (p. 15)." Alors que l'on envoie des
fusées dans la lune, on est incapable de produire des logements aux cloisons insonorisées !
Nous nous trouvons face à la loi d'inégal développement.

En quarante ans, les choses n'ont pas changé. La pensée de H. Lefebvre reste
d'actualité. La technocratie a toujours le "fétichisme de la cohérence, de la forme et de la
structure (p. 17)". H. Lefebvre montre que c'est dans le quotidien, "bien instauré dans le creux
entre le passé folklorique et les virtualités de la technique (p. 26)", qu'il faut introduire
l'exploration du possible. C'est dans le quotidien que les progrès de la technique doivent
pénétrer. Utopie ? "Dès lors qu'il y a mouvement, il y a utopie. Comment un mouvement réel,
social et politique ne proposerait-il pas, sur la voie qui mène au possible, ses représentations
du possible et de l'impossible ? L'unité et le conflit dialectique du possible et de l'impossible
font partie du mouvement réel. Dans la mesure même où les "révolutionnaires" ont condamné
l'utopie, ils ont avoué et entériné leur stagnation (p. 54)." L'utopie de gauche, pour H.
Lefebvre, est celle qui imagine un saut immédiat de la vie quotidienne dans la fête…

Le combat pour s'inventer dans le sens du possible, c'est s'affronter à la montée du


cybernathrope, technique pour la technique. Dans cet ouvrage, H. Lefebvre analyse ce combat
que l'homme doit mener contre le développement de la technique pour elle-même. Et contre le
cybernanthrope, il nous propose l'homme, "l'anthrope" :
"L'anthrope devra savoir qu'il ne représente rien et qu'il prescrit une manière de vivre
plus qu'une théorie philosophico-scientifique. Il devra perpétuellement inventer, s'inventer, se
réinventer, créer sans crier à la création, brouiller les pistes et les cartes du cybernanthrope, le
décevoir et le surprendre. Pour vaincre et même engager la bataille, il ne peut d'abord que
valoriser ses imperfections : déséquilibre, troubles, oublis, lacunes, excès et défaut de
conscience, dérèglements, désirs, passion, ironie. Il le sait déjà. Il sera toujours battu sur le
plan de la logique, de la perfection technique, de la rigueur formelle, des fonctions et des

12
structures. Autour des rocs de l'équilibre, il sera le flot, l'air, l'élément qui ronge et qui
recouvre.
Il mènera le combat du rétiaire contre le myrmidon, le filet contre l'armure.
Il vaincra par le style (p. 230)."

Ce livre participe à la construction d'une théorie du possible. Il vise à trouver une


perspective de dépassement des contradictions, dissociations, dilemmes, différents de la
société post-moderne, produits par la montée du système, de la bureaucratie qui, trop souvent,
tourmentent la personne. Accompagnant un mouvement politique qui veut fédérer les résidus
des systèmes, nous voudrions montrer qu'un effort de l'individu est possible pour développer
les germes qu'il porte en lui, pour les développer et se tourner systématiquement vers une
création de la personne comme oeuvre.

Alors que la société moderne, celle du XIX° siècle, avait cru pouvoir construire une
identité unifiée du sujet, la post-modernité fait le constat d'une dissociation du sujet, et plus
généralement de la société tout entière. Peut-on sortir des impasses (traumatisantes) des
dissociations imposées par le monde d'aujourd'hui ?

La théorie des moments voudrait se proposer pour penser la dissociation, pour


transformer en ressource ce que l'homme d'aujourd'hui vit comme dispersion, fragmentation.
La théorie des moments est un effort pour articuler continuité et discontinuité, unité et
diversité, forme et fragments, thème déjà réfléchi, au niveau de l'œuvre, par les Romantiques
allemands (1799-1800), dans leur revue, l'Athenaum. Cette théorie peut donc s'inscrire dans
un continuum de pensée. Elle a sa place dans une histoire de la philosophie de la conscience.

Qu’est-ce qu’une théorie ?

Une théorie est "un ensemble organisé de principe, de règles, de lois scientifiques,
23
visant à décrire et à expliquer un ensemble de faits ." On trouve aussi cette autre définition :
"Ensemble des principes, des concepts qui fondent une activité, un art, qui en fixe la
pratique"… Et en effet, en matière de théorie des moments, il y a une relation étroite entre
théorie et pratique. Penser sa vie en termes de moments, implique une mise en pratique des
moments. Ici, la théorie et la pratique sont dans un rapport d'interaction. La théorie résulte de
la pratique et à son tour exerce son influence sur la pratique.

A qui s’adresse cette théorie ?

Ce livre voudrait tenter de penser un niveau de la réalité, une forme de la présence et


de l'absence, du continuum et de la rupture, le moment, terme encore assez flou, bien qu’il ait
le mérite d’accéder à un niveau complexe de la vie. Cherchant à construire une forme de
présence articulant vécu, conçu et perçu, ce terme a l’avantage de ses inconvénients. Ce terme
de moment n’enferme pas autant que d’autres (situation, instant, structure, fonction…), la
complexité caractéristique du vécu humain. Cette recherche relève donc quelque part de la
philosophie, mais voudrait jouer un jeu différent de celui de la philosophie. Il se frayera un
chemin entre le sérieux et le jeu, l’errance et la demeure. La posture philosophique qui sera la
nôtre se trouve à l'intersection de la sociologie (ou anthropologie), de la dialectique et de
l'histoire.

Construire une théorie des moments constitue un enjeu déterminé : apporter des outils
à ceux qui veulent penser leur vie au-delà de l’année scolaire, comptable ou fiscale, à ceux

23
Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, en 10 volumes, 1985, p. 10193.

13
qui veulent construire une unité, une cohérence, une totalité dans l’œuvre de leur vie, sans la
réduire à une seule de ses dimensions. Le moment, c'est l'effort pour donner de la consistance
aux germes que nous portons. C'est une méthode qui, partant que quotidien, tente de nos faire
entrer dans le possible.

Les pratiques obligées (l’école pour l’enfant et l’adolescent, la fac ou la recherche du


premier emploi pour le jeune adulte, le métier ou l'absence de travail pour l’adulte) nous
objectivent. Elles nous engluent dans un présent. En conséquence, l’élève a tendance à vivre
sa vie d’élève sur le mode du jour le jour, sur le mode du métier. Il faut répondre aux
sollicitations externes, le moins mal possible, mais sans projet d’ensemble. Plus tard, les
pratiques professionnelles ont tendances à simplifier les représentations à ce qui peut être
efficace. Les pratiques du quotidien acceptent davantage la complexité, mais elles sont peu
l’objet d’une méditation systématique et d’une réflexion. Ainsi, très souvent, le quotidien est
tellement absorbant qu’il est vécu sur le mode de la passivité ou de l’extro-détermination. Ce
sont les sollicitations externes qui construisent votre quotidien (les exigences des parents pour
les enfants, les exigences des enfants pour les parents, celles des agents de l’eau ou de
l’électricité, du contrôleur des impôts, les factures à payer, les abonnements à renouveler, les
fins de mois à boucler, etc). Ainsi, le quotidien nous objective… On cherche à le fuir dans des
conduites passives (on s’installe devant la télévision, etc.), ou dans la production de ruptures
(fêtes)…

Pourtant, derrière tout ce flux héraclitéen du quotidien qui pourrait nous submerger, il
y a, parfois chez nous, une force de subjectivation qui transforme les obligations. Je ressens
un fort désir de devenir sujet. Je travaille à être sujet de mes déterminations. J'y mets de la
volonté. Ainsi, il y a des moments où le quotidien se transforme. Je prends du temps pour
moi. Je fais le projet de devenir moi. Je veux me penser comme une personne qui, au-delà de
ses dissociations, construit son unité dans la diversité. Concrètement, je fais des projets,
auxquels je m'identifie. Je décide de lire, de passer du temps à une activité, que j'ai décidée :
le jeu avec les enfants ou petits-enfants, la pratique sportive, l’amour, le repos… Ou des amis
surviennent. Je suis heureux de les revoir. Je les reçois. Je sors une nappe. Je prépare un
repas. J'expérimente un moment d’humanisation dans lequel je me sens totalement sujet…
Ces moments ne sont pas les mêmes pour tous, mais les observer met au jour qu’ils nous
constituent une identité, notre identité. Comment s’est façonné notre art de manger, de boire,
d’étudier, peut-être de faire notre jardin, de recevoir nos amis ou mille autres choses ?
Comment ces modes de présence peuvent se créer des horizons ? Comment constituons-nous
nos moments ? Quelle est la part qui relève de l’héritage du passé, quelle est la part de notre
volonté, de notre intervention ? Quelle ouverture sur le possible ?

Si La théorie des moments s’adresse quelque part aux philosophes et plus


généralement aux théoriciens, qui croient qu’une avancée conceptuelle peut aider à penser le
monde, cette théorie s’adresse surtout à tous ceux qui pensent qu’en une part d’eux-mêmes,
sommeille le moment philosophique, le moment théorique. Ce moment est celui de la
distanciation, de la prise de distance, de l'effort pour objectiver, analyser et critiquer le
quotidien, pour en dépasser l'aliénation. Objectiver ce qui nous objective, tel est l'enjeu d'une
théorie des moments, conçue comme critique du quotidien, et comme pensée anticipative.

Ainsi, cet ouvrage se veut théorie de l'effort de mise en contexte du vécu, à la fois
anthropologique et historique. L'inscription disciplinaire de cette théorie, plutôt que purement
philosophique, sera donc davantage du côté d’une anthropologie historique et philosophique.
La théorie des moments a sa place dans une posture, celle qu’a tenté de dégager Henri
24
Lefebvre, dans sa Métaphilosophie .

24
H. Lefebvre, Métaphilosophie (1965), 2° édition, Paris, Syllepse, 2001.

14
Le terme de moment est fort répandu. Il est polysémique. Il conviendra donc
progressivement d’en dégager les contenus. Pour aider à avancer, nous allons tenter une
première définition.

Définition du moment

Le terme de moment est polysémique. On peut cependant identifier trois


principales instances de ce terme : le moment logique, le moment historique, enfin le
moment comme singularisation anthropologique d’un sujet ou d’une société.

Pour entrer dans cette distinction, on peut remarquer que la langue allemande
distingue deux genres au terme de "moment". D’abord, le neutre : Das Moment renvoie au
latin momentum (poids) proche parent de movimentum (mouvement), c’est-à-dire facteur
déterminant dans une dynamique. Par contre, au masculin, der Moment renvoie à une durée
temporelle à confronter à la notion d’instant. Le moment est alors un espace-temps d’une
certaine durée, d’une certaine épaisseur. Le moment historique est identifiable dans une
dynamique temporelle. Le moment anthropologique sera davantage dans la spacialisation. Il
apparaît alors comme le conçu d’une forme que l’on donne à un vécu qui se produit et se
reproduit dans un même cadre psychique et/ou matériel.

I).- Le moment logique dans la dialectique

Dans son acception dynamique, on peut trouver au concept de moment des origines
“ mécaniques ”. Le moment entre dans une dynamique. Entre 1725 et 1803, plusieurs
théoriciens, s’intéressant au mouvement, ou en statique ou en dynamique, utilisent le concept
de moment. Ainsi, dans son traité La Nouvelle mécanique (1725), Pierre Varignon énonce,
pour la première fois, la règle de composition des forces concourantes. C’est dans ce livre que
se trouve développée la première théorie des moments. Leonhard Euler, mathématicien, dans
son Traité complet de mécanique (1736) fait entrer le terme de moment dans une analyse et
une science du mouvement. En 1803, Louis Poinsot, mathématicien français reprend ce terme
dans l’étude mécanique du couple et développe une théorie importante sur la rotation d’un
corps (Sylvester et Foucault reprendront cette théorie).

Ce contexte sémantique n’échappe pas à Hegel lorsqu’il conçoit sa logique


dialectique. Dans son Introduction à la critique de la philosophie du droit, Hegel élabore le
modèle d’une dialectique organisée en trois moments. La dialectique hégélienne distingue
l’universalité, la particularité et la singularité. Comme le souligne l’étymologie des mots,
l’UNiversalité renvoie à l’unité positive, la PARTicularité renvoie à la partie, élément du
tout, et la SINgularité renvoie au principe de conjonction (sun en grec, ce pourrait être la
conjonction entre le tout et ses parties).
Les propriétés des trois moments hégéliens sont les suivantes : chaque moment est
négation des deux autres, chaque moment est affirmation des deux autres ; ils sont
indissociables ; ils sont à la fois en relation négative et en relation positive avec chacun des
deux autres 25 .

II).- Le moment historique

25
Voir à ce sujet la thèse de Patrice Ville, Une socianalyse institutionnelle, Gens d’école et gens du tas, Paris 8,
thèse d’état, 12 septembre 2001, p. 45 à 57.

15
Pour définir le moment dans l’histoire, nous devons tout d’abord le distinguer de
l’instant, temps très bref, instantané. L’instant se pose comme la “ révélation ”, sorte
d’ “ insight ”. Le “ c’est ça ” est une forme de cette révélation. L’instant est éphémère
(Kierkegaard). Il ne dure qu’un instant. Il n’a lieu qu’une fois. Par opposition le moment a
une consistance temporelle.

Par exemple, dans l’histoire de la philosophie, on pourra définir Socrate ou Platon,


Saint Augustin, Descartes, etc (et donc avec eux leurs œuvres) comme des “ moments ” de la
pensée systématique. Dans l’histoire de l’économie, K. Marx reprendra ce concept en
distinguant des phases, des stades dans l’histoire humaine qui sont les moments de cette
histoire. K. Marx distingue les principaux modes de production : l’esclavage, le servage, le
salariat, le communisme. Dans le même mouvement, il distingue des phases ou des moments
dans le devenir de l’homme : la conception, la naissance, l’enfance, l’âge adulte. Ces
différents moments s’interpénètrent logiquement dans la dynamique de vie d’un sujet comme,
à une certaine date historique, un mode de production dominant peut voir survivre d’autres
moments du travail : il y aura déjà un espace pour le salariat dans une société à dominante
féodale, par exemple.

Dans ce contexte historique, chez Hegel ou Marx, le moment garde quelque chose du
sens logique. L’histoire de l’humanité se développe selon une logique, celle du sens de
l’histoire.

Mais, dans la genèse historique, on utilisera aussi le terme de moment dans un sens
plus limité, en parlant de “ moment décisif ”, par exemple. H. Lefebvre parle de la bataille de
Varsovie (1917) comme d’un tel moment. Si Trotski avait gagné cette bataille, le devenir de
l’Europe, et du communisme, aurait été autre. Le “ moment décisif ” est une intensité
stratégique dans la vie d’une société.

En éducation, dans ses écrits pédagogiques, Friedrich Schleiermacher montre que la


difficulté de l’école est de mobiliser l’enfant qui vit dans le présent pour travailler à se
préparer un avenir. Le moment présent lutte contre le moment à venir : “ Dans chaque
moment pédagogique, on produira donc toujours quelque chose que l'enfant ne veut pas.
Chaque moment précisément pédagogique s'avère ainsi comme un moment inhibant. La
conscience immédiate est égale à zéro. ” Et plus loin : “ Chaque influence pédagogique se
présente comme le sacrifice d'un moment précis pour un moment futur. On se demande donc
si on a le droit d'effecteur de tels sacrifices [p. 46]. ”

Dans l’histoire du sujet, Francis Lesourd parle de “ moment privilégié ”, dans lequel le
sujet adulte refonde ses projets et ses perspectives de formation. Il s’agit d’intensité dans la
vie du sujet. Sigmund Freud parlera, quant à lui du “ bon moment de l’interprétation ”.

III). Le moment comme singularisation anthropologique d’un sujet ou d’une


société

Pour définir cette acception, nous devons distinguer le moment de la situation.


La situation pose les différents évènements qui, matériellement parlant, ont permis un
avènement. Ces événements s’organisent par “ Tâtonnement expérimental ” (C. Freinet) et
créent un contexte dont l’origine (pourquoi tel moment, telle personne etc.) nous échappe en
grande partie, et que nous ne pouvons que constater. La situation est donc la résultante d’une
série de conditions qui adviennent, émergent, se mettent en place d’elles-mêmes, conditions
dont l’origine, le pourquoi et le futur nous échappent.

16
C’est la “ sédimentation ” de cette série de situations qui, comme au carrefour de
lignes de fuite, créent le moment anthropologique. La prise de conscience d’un déjà vécu,
dans une situation aux conditions similaires, permet de dénommer et de structurer le moment
(moment du travail, moment de la création) et de pouvoir à nouveau l’identifier, à partir de
ses critères connus, liés aux éléments constituant sa situation. En prenant conscience du
moment, on prend également conscience de son épaisseur à la fois dans l’espace (situation) et
dans le temps ouvert (le retour du moment sous une forme comparable). Dans le déroulement
du temps, on va pouvoir distinguer différents moments anthropologiques (le moment du
repas, le moment de l’amour, le moment du travail, le moment philosophique, le moment de
la formation, etc).

Le moment, comme “ singularisation anthropologie d’un sujet ou d’un groupe social ”,


existe déjà chez Hegel, qui distingue dans la société le moment de la famille, le moment du
travail et le moment de l’Etat. En 1808, Marc-Antoine Jullien propose de distinguer le
moment du corps et de la santé, le moment de la rencontre avec les autres, et le moment du
travail intellectuel. Mais c’est surtout à Henri Lefebvre que l’on doit un développement et une
diversification de cette théorisation du moment anthropologique.

Nous n’avons pas de prise sur l’instant, ni sur les situations (imprévisibles), sinon en
développant un sens de l’improvisation permettant de faire face à cet imprévu. Par contre, à
condition d’être “ conscientisé, réfléchi, voulu ”, le moment, parce qu’il revient, parce qu’il se
connaît de mieux en mieux, finit par “ s’instituer ”, se laisse redéployer, déplisser dans une
histoire personnelle ou collective. Son auteur lui donne forme, et lui-même donne forme à son
auteur. Se former, c’est donner forme et signification à ses moments. C'est aussi une
possibilité pour concevoir l'advenir.

La rencontre avec l’autre, la rencontre interculturelle, peut se développer au niveau


d’un moment (dimension ethnographique) : on compare par exemple notre moment du repas
ou notre moment de l’école, en France et en Allemagne. Mais la rencontre peut aussi se
donner comme objet le principe de production et de reproduction des moments de deux
sociétés (dimension ethnologique). En situant ces comparaisons culturelles dans un ensemble
plus vaste, ou sur le plan historique ou sur le plan géographique, on accède à un niveau encore
plus distancé (dimension anthropologique).

Avec Christine Delory-Momberger, j'ai pu orienter la pratique des histoires de vie en


formation, vers une anthropologie des moments du sujet. Dans ce type de chantier, on voit
bien comment les différentes instances du concept de moment se ploient et se déploient, dans
une constante interaction avec les autres instances. Le moment est le lieu où jouent, dans un
mouvement d’ensemble donnant un sentiment d’improvisation, la logique, l’histoire et
l’anthropologie, tendant vers, mais refusant l’absolu 26 .

26
R. Hess, Ch. Delory-Momberger, Le sens de l'histoire, moments d'une biographie, Paris, Anthropos, 2001,
414 pages.

17
PREMIERE PARTIE
SUR LE MOMENT
Chapitre 1 : Des moments et du temps, selon Jacques Ardoino
Chapitre 2. Le moment : une singularisation anthropologique du sujet
Chapitre 3 : La dynamique du moment, concept de la logique dialectique
Chapitre 4 : Lectures de l'histoire
Chapitre 5 : Le bon moment

Chapitre 1 :
Des moments et du temps,
selon Jacques Ardoino

En juillet 2001, au lendemain du colloque du centenaire d'H. Lefebvre, pour lequel il


avait participé au conseil scientifique, j'ai demandé à Jacques Ardoino de me dire, lui qui a
tellement réfléchi sur le temps, mais qui n'avait pas en mémoire les théories de H. Lefebvre
concernant la théorie des moments, de me dire la manière dont il se représentait la relation
entre moment et temps. La suite de ce chapitre est la réponse qu'il m'a faite. Je la publie
intégralement, (avec son aimable autorisation), comme réponse à mon questionnaire, dans la
mesure où, par contraste, cette réponse pourra aider à mieux saisir, dans les chapitres
suivants, l'apport d'H. Lefebvre.

Dans les échanges langagiers qui n’ont pas encore fait l’objet d’une critique
linguistique et sémantique appropriée, les rapports entre temps et moments sont finalement
beaucoup plus complexes qu’il n’y paraissait plus superficiellement. Pour reprendre, ici, une
expression devenue familière lorsque nous ânonnions nos “ humanités ” et exercions
l’apprentissage des langues étrangères, le moment est, littéralement, un “ faux ami ” du
temps 27 dans la mesure où il affecte celui-ci d’un nouveau paradigme incontestablement
réducteur. Essayons de voir comment s’opèrent ces transformations.

Le “ moment ” est essentiellement un “ intervalle ” de temps (court espace par rapport


à une durée totale, en insistant sur la brièveté du vécu de cette durée). Sont aussi à rapprocher
d’un tel concept, l’instant (relativement plus bref encore que le moment), l’hic et nunc
(centration sur l’ici et maintenant) et le temps (logique ou grammatical - passé, présent, futur-,
temps décomposés par l’analyse d’une séquence historique ou chronologique, temps, ou
moments, de la dialectique hégélienne). Provenant du latin momentum (XIIème siècle), lui-
même contraction de movimentum (mouvement), il atteste ainsi son ancrage résolument
spatial ou étendu. Même s’il peut s’accommoder d’acceptions plus vagues (je vais travailler
un moment, plus indéfini ; de moments en moments ; à tout moment ; par moments ; d’un
moment à l’autre…), il est assez précisément défini dans la plupart de ses usages, notamment
à travers ses nombreux emplois scientifiques (ce seront, en mathématiques, en physique, en
mécanique, en électro-magnétique, les moments : cinétique, dipolaire, d’inertie, statistique :
“ moment d’un vecteur ” par rapport à un point ; “ moment magnétique ”, “ moment d’un
couple ”, d’une force…) 28 . Ce sera la coïncidence dans le temps, voire dans la durée, pouvant
27
Cf. Jacques Ardoino, “ Le temps dénié dans (et par) l’école ” in Le temps en éducation et en formation, Actes
du colloque de l’AFIRSE 1992, AFIRSE, Lyon, 1993
28
Par exemple, le moment d’un couple est le “ produit de la distance des deux forces du couple par leur intensité
commune ”. Dans la plupart de ces emplois, nous avons affaire à des nombres. E. B. Uvarov et D. R. Chapman,
Dictionnaire des sciences, PUF, Paris, 1956

18
constituer le point de départ d’une nouvelle séquence, désormais seule prise en considération
(au moment où, à ce moment, à partir de ce moment…), qui va prédominer. Nous sommes
plutôt, alors, dans le temps logique et abstrait d’un raisonnement, d’un enchaînement de
propositions et d’arguments rationnels, juridiques, mathématiques, débouchant au mieux sur
une chronologie. La mesure de l’étendue, avec ses fonctions de repérage, va ainsi tout
naturellement s’associer à l’espace, à la faveur des “ moments ”. À la brièveté s’ajoutera
parfois l’intensité. Ce seront, de la sorte, les moments de l’illumination, de la jouissance, de
l’extase, du sacré. Du point du vue psychologique, le moment semblerait correspondre à un
vécu plus émotionnel, tandis que les sentiments s’éprouveraient plus pleinement dans la
durée. Dans la langue allemande, justement, le vocable “ moment ” prend surtout le sens
psychologique de décisif, crucial, à la fois qualitatif et logico-rationnel.

Les philosophes (André Lalande 29 ) distinguent, de même, entre plusieurs acceptions :


puissance de mouvoir et cause de mouvement (A, subdivisé en “ physique ” et “ mental ”) ;
courte durée, instant (B) ; chacune des phases qu’on peut assigner dans un développement
quelconque (transformation matérielle, processus psychiques ou social, dialectique (C).
L’Encyclopédie philosophique universelle 30 analyse ainsi ce concept sous les angles de la
philosophie générale et de l’esthétique, cette dernière à partir de l’exemple musical. Dans son
sens le plus général, le terme y désigne : “ … un aspect - partie, phase ou étape – au sein d’un
processus global ”. Il retient donc les significations courantes d’instant, de laps de temps très
court, mais il constitue en même temps un mouvement essentiellement transitif “ … qui met
en lumière la connotation suivante : le moment est toujours une réalité relative et, comme tel,
il est à entendre et à replacer au sein d’une relation et d’un système ”. Mais lorsque l’intensité
du moment prédomine, ce peut être au détriment de cette relation à un tout. C’est alors le
moment qui devient totalité en estompant tout le reste. La notion de “ moment ”, en musique,
renvoie, pour sa part, au problème fondamental de l’existence d’un temps musical, autonome
ou non, par rapport au temps philosophique. La composition musicale, elle-même, est
évidemment temporelle et suppose que son exécution, son écoute par l’auditoire, renvoient à
des vécus singuliers et ou collectifs, groupaux, interactifs, culturels, jouent inter
subjectivement avec des mémoires. L’évolution des conceptions du temps dans l’histoire
influera donc sur les genres et les conceptions de la musique supposant toujours l’intelligence
des dialectiques du continu et du discontinu, du particulier et de l’universel. L’avènement
d’une musique électronique, d’un son numérique, avec leurs possibilités de conservation et
leurs combinatoires propres, faciliteront l’émergence de formes musicales modernes,
transgressant la dualité continuité-discontinuité, favorisant une concentration sur l’ici et
maintenant, au mépris d’une rhétorique plus traditionnelle, faisant du moment une sorte
d’entité temporelle, d’où seraient évacuées toutes connotations philosophiques et
métaphysiques.

Tout à fait indépendamment du “ temps qu’il fait ” (climat, météorologie), le temps


qui s’égrène, s’écoule, passe, se compte ou se conte, se spécifie, dans nos usages, en temps
universel, objectif, physique, homogène (donc susceptible de mesure), ou en temps-durée
(temporalité), vécu, intersubjectif, hétérogène, fait de mémoire et d’implications, beaucoup
plus explicitement particularisé ou singularisé. Tandis que le premier, chronique,
chronologique ou chronométrique, se place sous les signes de Chronos, voire de Kayros 31 , et
se décompte principalement dans la modernité de façon quantitative en unités de mesure du
temps (nano-secondes, tierces, secondes, minutes, heures, jours, mois ans, décennies, siècles,
millénaires, millions ou milliards d’années-lumière…), évidemment référées à un idéal

29
Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, Paris, 1947.
30
Les notions philosophiques – dictionnaire, (respectivement, articles de P-J. Labarrière et D. Bosseur), PUF,
Paris, 1992.
31
Kayros est une divinité heureuse du panthéon grec, accompagnant le succès, la prouesse, la victoire (donc
conservant un parfum d’éphémère). N’y aurait-il pas dans cette représentation apollinienne, quant on l’oppose à
Chronos un soupçon de la dialectique des pulsions de mort et de vie ?

19
d’homogénéité, le second, plus qualitatif, et, de ce fait, plus hétérogène, affirme sa
complexité. Celle-ci n’est pas, comme nous avons tenté de le montrer par ailleurs 32 , une
propriété spécifique, réelle, de l’objet étudié, mais bien plutôt une hypothèse de travail et de
lecture de cet objet étudié, quand les entreprises d’intelligibilité tenant à tel ou tel parti-pris
épistémologique (cartésien, notamment), plus classique, s’avèrent impuissantes. Complexité
et complication doivent alors être soigneusement distinguées, pour ne pas s’abîmer dans la
confusion, ce qui n’empêchera pas de vouloir les articuler ensuite 33 . La “ durée ” pensée par
Henri Bergson, elle-même caractéristique d’un élan vital, partiellement biologique et
évolutionniste et, surtout, d’une philosophie de la continuité, est déjà d’une toute autre nature
que le temps astro-physique calendaire. Bergson n’échappe pas tout à fait à l’emprise
phénoménologique de son temps. Le choix d’une rupture avec les dualismes traditionnels,
avec les côtés encombrants de la nature, avec les curiosités empiriques, autrement dit avec les
philosophies de la représentation, si répandues par ailleurs, pour ne s’intéresser qu’aux
données immédiates d’une conscience et d’une subjectivité (elle même inscrite dans une vie
psychique inconsciente quand il s’agira de la psychanalyse) n’en contient pas moins ses
enfermements, aussi intentionnels et délibérés qu’ils se veuillent. Le prix à payer est
notamment le naufrage d’un “ autre ” qui, enfin, ne se réduirait plus au même. Une fois
enfermé dans l’epoche, le sujet se cogne en vain la tête contre ses murs, pour retrouver cet
autre qui lui opposerait justement des limites, conduisant peut être au deuil nécessaire de la
toute puissance (dont la rencontre avec la nature était sans doute la première expérience
réellement éprouvée). À son tour, de ce point de vue, l’anecdotisme chronique de “ loft
story ” 34 , ne peut-il être regardé comme une dégénérescence médiatique d’une
phénoménologie très mal comprise ? La subjectivité, ainsi conçue, risque de devenir
l’impasse de l’intersubjectivité. La durée bergsonienne en garde encore elle même des traces.
Elle ne se partage pas facilement. Notons qu’avec ces questions, nous sommes au cœur de
toute problématique philosophique : le continu et le discontinu, l’un et le multiple, l’universel
et le particulier, le temps et l’espace, l’homogène et l’hétérogène… Comme au monde, la
relation à l’autre (aussi bien dans ses formes individuelles que collectives, groupales ou
sociales) y reste fondamentale. Quand la durée rejoindra la temporalité (Jean-Paul Sartre) et
l’historicité (Henri Lefebvre), elles s’ouvriront nécessairement davantage, les unes comme les
autres, à l’intersubjectivité. Celle-ci nous semble devenir alors la trame ultime de la
complexité. Complicité et complexité sont intimement liées, et mériteraient, en ce sens, une
analyse plus approfondie. Au niveau des pratiques sociales, on retrouvera facilement trace de
ces hétérogénéités avec l’alternance de langages tantôt d’inspiration résolument mécanique
privilégiant les métaphores de la machine pour conforter l’ambition de maîtrise et de
transparence, tantôt biologique, conservant l’idée et l’intelligence du vivant et de sa
complexité propre, plus accessible à l’incertitude et à la vanité de l’attente d’une maîtrise
totale. Les balancements de l’histoire des idées feront peut-être du structuralisme, plus centré
sur les agencements, une ré-interrogation critique des excès de la phénoménologie (Claude
Lévi-Strauss, Jacques Lacan), mais des éclectismes, des complémentarismes (Charles
Devereux, Cornelius Castoriadis, Edgar Morin) ou des multiréférentialités (Jacques Ardoino,
Guy Berger, René Barbier, Michel Bataille…), se feront aussi jour pour reconnaître aux
hétérogénéités les vertus de leurs spécificités respectives.

32
Cf. Jacques Ardoino, “ La complexité ” in Edgar Morin (dir.) Relier les connaissances, le défi du XXème
siècle, Seuil, Paris, 1999.
33
Cf. Jacques Ardoino et André de Peretti, Penser l’hétérogène, Desclée de Brouwer, Paris, 1998
34
Nous nous y retrouvons immergés, voire submergés, dans l’océan d’un feuilleton inhabité, totalement
construit, manipulé, factice, “ reconstruction narrative de la réalité ” ou “ narrato-cratie ” (Christian Salmon,
écrivain, in Libération du 6 juillet 2001), s’achevant en manteau d’Arlequin. Les “ moments ” juxtaposés s’y
succèdent sans aucune référence à une durée. Le temps est aboli. Nous retrouvons, ici, la distinction plus
radicale entre fiction et facticité que nous avions introduite, dès 1969, in “ Réflexions sur le psychodrame en tant
que situation cruciale ”, Bulletin de psychologie, numéro spécial 285, 1969-70, Paris.

20
Dans le sillage, justement, de Bergson (et de Minkowski), le psychiatre et sociologue
marxiste de la connaissance, Joseph Gabel, a excellemment mis en lumière, avec le
phénomène de fausse conscience 35 , le processus de réification (Luckacs 36 ) caractérisant la
modernité. La spatialisation outrancière du temps (plus sécurisante en regard des attentes de
stabilité épistémologique et scientifique, de la régulation néo-libérale homéostasique des
marchés, de l’évitement des conflits, surtout dans leurs formes radicales) entraîne la
déchéance de la temporalité. À vrai dire, celle-ci est effective dès qu’une centration excessive
(réification) sur l’un des trois temps (ou moments) du temps (passé avec ses cultes
commémoratifs, présent : ici et maintenant, ou futur - de la vie de “ l’au-delà ” aux
“ lendemains qui chantent ”), le “ substantialisant ” littéralement estompe les deux autres.
Dans les usages gestionnaires les plus répandus, le temps calendaire se transforme facilement
en espace ou en étendue 37 (les “ emplois du temps ”, les échéanciers, les programmes et les
plans, avec leurs exigences de mensuration et de quantification, d’évaluation, les rapports
coûts-efficacité…) ; ils se dévitalisent, se déréalisent et se déshumanisent à partir d’une
rupture dialectique avec la praxis (celle-ci soigneusement distinguée des pratiques 38 plus
routinières). Une homogénéisation galopante que tout contribue aujourd’hui à renforcer
(politique-spectacle, recherche de conformisation, “ politiquement correct ”, mondialisation-
globalisation, concertation au lieu de négociation…) en résulte encourageant une sorte de
médiocratisation généralisée. Retrouvant la “ pensée unidimensionnelle ” dénoncée par
Herbert Marcuse 39 , la gestion manageriale des conflits les digère littéralement, pour mieux
les contrôler et les maîtriser 40 . Mais, évidemment, de façon, cette fois, toute dialectique, une
telle “ anesthésie sociale ” aboutit à faire de ce cimetière de conflits, inconsidérément réduits
et “ traités ”, le lit d’une violence beaucoup plus dangereuse, parce que “ déniant ” la réalité
de l’autre en désaccord, et n’entrevoyant plus comme issue que l’éradication pure et simple
des “ obstacles ”. Ici encore, si la coupure est trop radicale entre le sujet et ses autres 41 ,
inscrits dans différents contextes, le rétablissement salutaire de la liaison entre haine des
autres et haine de soi deviendra tout à fait impossible. Nous devons donc comprendre, à partir
d’une telle approche critique, que non seulement il y à des temps, voire des temporalités,
quantitativement très différents en fonction de leurs échelles respectives, en physique, en
astrophysique, en biologie, en psychologie, en sociologie, mais aussi des temps parfaitement
hétérogènes : la durée vécue intersubjective et le temps sidéral. Ces “ allant de soi ”
épistémologiques, parfois héritiers clandestins d’une théologie rémanente, de toute façon
constituant toujours, plus ou moins, des fragments de “ visions du monde ”, doivent être mis
au jour en vue d’une communication moins babelienne. La prise en considération de la façon
même en fonction de laquelle se constituent et se développent nos structures mentales, nos
organisations conceptuelles, nos modes de connaissances, au fil même de nos expériences de
vie, en tenant également compte des apports disciplinaires scolaires et universitaires, des
acquis professionnels, nous permettra peut-être de repérer (notamment à travers les langages
et les métaphores naturellement privilégiés) ensuite chez nos différents interlocuteurs des
formes d’intelligences plus spatiales, ou plus temporelles, qui influeront, bien entendu, sur
leurs formes de représentation. On ne saurait donc, non plus, vouloir établir sérieusement des
correspondances entre des “ moments ” référés à un “ entendement ”, voulu plus universel,
fruits d’une imagination et d’une postulation théoriques, tels qu’en physique, l’hypothèse
indémontrable d’un “ big bang ” initial, et des “ moments ” explicitement psychiques ou
mentaux, vécus, toujours plus ou moins relatifs à une durée, au cœur de laquelle ils se

35
La fausse conscience, Editions de Minuit, Paris, 1962.
36
Georges Luckacs, Histoire et conscience de classe, Editions de Minuit, 1960.
37
Cf. De Chalendar, J., L’aménagement du temps ; Desclée de Brouwer, Paris, 1971.
38
Cf. Francis Imbert, Pour une Praxis pédagogique, Matrice, Pi, Paris, 1985.
39
Cf. Herbert Marcuse, Eros et civilisation – contribution à Freud, Editions de Minuit, Paris, 1963 et L’homme
unidimensionnel, Editions de Minuit, Paris, 1964
40
Cf. Jean-Pierre Le Goff, Le mythe de l’entreprise, La Découverte/essais, Paris, 1992.
41
Cf. Jacques Ardoino, “ D’un sujet, l’autre ”, in Les avatars de l’éducation, PUF, Collection Education et
formation, pédagogie théorique et critique, Paris, 2000.

21
constituent et s’inscrivent. Comme le disait très bien Henri Lefebvre : “ Jusqu’à l’époque
moderne, on attribuait avec générosité l’espace à l ‘espèce humaine et le temps au seigneur.
Cette séparation est en voie d’être comblée, encore qu’il reste plus d’une lacune. L’histoire du
temps et le temps de l’histoire gardent plus d’une énigme ” 42 .

42
Eléments de rythmanalyse, introduction à la connaissance des rythmes, collection “ Explorations et
découvertes en terres humaines ”, éditions Syllepse, Paris, 1992.

22
Chapitre 2
Le moment :
Une singularisation anthropologique du sujet

"Rhapsodique et discontinu par tempérament, par méthode et par inspiration,


par extrême individualisation des moments de sa vie, Nietzsche devait nécessairement
se proposer ce qu’il avait de plus difficile pour lui : l’organisation systématique."
H. Lefebvre, Nietzsche, Editions sociales internationales, Paris, 1939,
p. 69.

Dans cette citation tirée du Nietzsche d’Henri Lefebvre, on trouve une bonne
utilisation de ce qu’est le concept de "moment" pour Henri Lefebvre, tel qu’il le développera
dans "la théorie des moments" qu’il présente de manière consistante dans La somme et le
reste (1959), Critique de la vie quotidienne II (1962) et La présence et l’absence (1980). Mais
ce concept fait partie de sa philosophie avant même sa lecture de Hegel qui date de sa
rencontre avec André Breton (1925 ; il avait 24 ans). H. Lefebvre conçoit sa notion du
moment, probablement à partir de sa lecture de Nietzsche, qu’il entreprend dès l’âge de
quinze ans et qu’il reprendra, comme il l’explique, à chaque fois qu’il se sent dépressif. Elle
lui donne une piqûre d’orgueil.

Le moment, forme produite de l’éternel retour

Le “ moment ” a quelque chose à voir avec “ l’éternel retour ” de Nietzsche. Pour ce


dernier, la puissance n’est pas infinie. C’est même la thèse centrale du nietzschéisme, selon
H. Lefebvre. “ Le monde est un infini fini. Son aspect infini, c’est le temps. Les énergies et
les possibles, les actes, les moments sont finis, c’est-à-dire à la fois déterminés, discontinus,
non épuisables ” 43 . Et H. Lefebvre poursuit son raisonnement : “ Un instant quelconque
réapparaît inéluctablement dans le devenir lorsque toutes les possibilités ont été épuisées.
Tout est périodique et cyclique dans la nature. “ Un trouble, un regard, une nostalgie ou une
sérénité, une couleur du ciel ou de la mer passent en nous comme des instants ” 44 . Ce que
produit Nietzsche, c’est une transformation de ces instants furtifs qui se répètent en moments.
“ Le moment peut s’approfondir, donner un poème, un thème, une œuvre, un style et même le
sentiment de la vie – une certaine éternité. Dans les poèmes de Nietzsche, ces moments
cherchent à se précipiter, à s’unir. Il veut exprimer et retenir ces essences, ces possibles
éternels, ces tumultes ou ces grands calmes de l’existence ” 45 .

"Les moments ne sont pas inépuisables et ne sont pas en nombre illimité. Et c’est
précisément pourquoi le néant nous menace, mais aussi pourquoi l’homme devient conscient
du tout et doit devenir tout 46 ". H. Lefebvre montre que Nietzsche cherche à nous enfermer
dans un dilemme. Il y a l’être et le connaître, la nature et l’esprit. On ne peut, comme le
propose la métaphysique idéaliste, réduire l’être au connaître, ni les considérer comme
extérieurs, l’un à l’autre. En fait, l’esprit surgit de la nature, et le connaître de l’être. Ce

43
H. Lefebvre, Nietzsche, Editions sociales internationales, Paris, 1939, p. 83. Ce livre a été réédité en 2003
chez Syllepse (Paris).
44
Ibid., p. 83.
45
Ibid., p. 83.
46
Ibid., p. 84.

23
mouvement est cyclique. Il recommence toujours. L’esprit naît, se développe, meurt et surgit
à nouveau 47 .

Pour Nietzsche, la puissance, finie, se crée et se recrée elle-même dans le devenir, en


surmontant ses formes successives. En nous, elle se reconnaît. L’idée du retour, de l’éternel
retour, est l’acte dans lequel notre puissance devient volonté et se veut à travers le monde
(rapport à l’espace), et le passé (rapport à la temporalité), le vouloir cessant d’être un vouloir
aliéné, un vouloir du divin (faux infini) ou du néant. L’hypothèse du retour résout la
contradiction entre l’infini et le fini, le fini du possible dans l’infini du temps, la durée dans
l’éternité. “ Et puisque les moments, les essences et les êtres géniaux ne sont pas en nombre
illimité, ils doivent revenir dans cette infinité du temps bien plus effrayante que celle des
espaces qui déjà épouvantait Pascal 48 ". Suivant le mouvement de l’œuvre de Nietzsche, H.
Lefebvre montre qu’à partir du moment où l’homme agit sous l’empire de la vision du retour,
il crée pour l’éternité : “ Loin de trouver l’existence vaine parce qu’elle ressuscite et
recommence, il échappe par cette vision au déroulement mécanique et monotone des instants,
au bonheur doucereux comme à la douleur qui souhaite la mort 49 ".

Le moment tel que le formule ici H. Lefebvre est donc quelque chose qui revient, une
forme que l’homme donne à ce qui revient. C’est une forme, une Bildung 50 , terme qu’il
emploie, dans le même ouvrage, à propos du travail que Marx et Engels avaient opéré par
rapport à l’œuvre de Hegel : “ Marx et Engels avaient donné une forme – une Bildung –
européenne au sentiment germanique et hégélien du devenir. Le moment où il avait été
possible de concevoir cette grande synthèse, où ses éléments s’étaient, comme spontanément,
présentés à la méditation, était passé 51 ".

Il y a, dans le moment, un effort de l’individu de constituer une synthèse à la fois


temporelle et d’un contenu. Ainsi, lorsqu’il présente le style de Nietzsche qui est pour lui
élément essentiel de son œuvre, H. Lefebvre montre que le poète-philosophe tente une
synthèse de ce que furent les philosophes et les poètes. “ La mort même recule devant
l’alliance de la poésie et de la philosophie. L’impossible n’est pas nietzschéen ; mais
l’impatience est nietzschéenne. Le possible s’ouvre devant cette impatience, et le passé
ressuscite. Anticipant ou ravivant les moments suprêmes de tout ce qui fut et de tout ce qui
sera, nous pouvons être dès maintenant, – hic et nunc –, tout ce que furent les êtres, bêtes et
homme, à condition que nous le voulions dans un effort héroïque. Le néant, comme la
maladie, doit être utilisé 52 . ”

L’auteur de Zarathoustra montre qu’il faut dire non à tout instant limité et en proie au
néant et dire oui à l’accomplissement. "La volonté nietzschéenne est une inflexible volonté de
totalité immédiate et pour l’individu. Les mystiques voulaient devenir divins. Ce n’est plus en
un dieu que Nietzsche veut tout posséder, mais en la nature, en Dionysos. L’impatience est
une vertu essentielle : je puis être tout – et tout de suite –, à condition de le vouloir ! 53 ".

Quand il écrit son Nietzsche, H. Lefebvre a probablement lu le Nietzsche de Stefan


Zweig, traduit en français en 1930 54 . Il peut reconnaître la richesse de cette lecture, même si

47
Nietzsche, La volonté de puissance, I, livre 2, § 317.
48
H. Lefebvre, Nietzsche, 1939, p. 85-86.
49
Ibid., p. 87.
50
Dans ce contexte, G. Weigand préfère le mot allemand Form au mot Bildung. C'est le mot qu'utilise
Humboldt.
51
Ibid., p. 26.
52
Ibid., p. 97.
53
Ibid., p. 97.
54
Stefan Zweig, Nietzsche, Paris, Stock, nouvelle édition, coll. "La cosmopolite", 2004.

24
la manière dont Nietzsche apparaît dans ce portrait ne donne pas vraiment la clé de la théorie
des moments, qui sera celle de H. Lefebvre. Stefan Zweig oppose le style de Nietzsche à celui
des philosophes allemands qui l'ont précédé en suggérant que si Emmanuel Kant, et après lui
Schelling, Fichte, Hegel et Schopenhauer ont entretenu un rapport à la connaissance qui peut
être comparé au modèle conjugal, Nietzsche est comparable à un don Juan de la
connaissance, pour qui "ce qui importe, c'est l'éternelle vivacité et non la vie éternelle". Pour
Zweig, Kant et les autres ont l'amour de la vérité, "un amour honnête, durable, tout à fait
fidèle. Mais cet amour est complètement dépourvu d'érotisme, du désir flamboyant de
consumer et de se consumer soi-même ; ils voient dans la vérité, dans leur vérité, une épouse
et un bien assuré, dont ils ne se séparent jamais qu'à l'heure de la mort et à qui ils ne sont
jamais infidèles 55 ." Le rapport de Kant à la vérité est de certitude conjugale. Cela rappelle le
ménage, les choses domestiques. Kant et les philosophes allemands qui ont suivi ont construit
leur maison ; ils y ont installé leur fiancée. Ils travaillent de main de maître à la valorisation
du terrain qui entoure la maison.

Par opposition, Nietzsche est d'un autre tempérament. Chez lui, le sentiment du
connaître se situe aux antipodes du conjugal. Son attitude par rapport à la vérité est
démoniaque. C'est une passion tremblante, "à l'haleine brûlante, avide et nerveuse, qui ne se
satisfait et ne s'épuise jamais, qui ne s'arrête à aucun résultat et poursuit au-delà de toute
réponse son questionnement impatient et rétif 56 ". Jamais, Nietzsche ne s'installe dans une
connaissance de manière durable. Il ne prête jamais de serment de fidélité vis-à-vis de
quelque système ou doctrine. Toutes les doctrines l'excitent. Mais aucune ne le retient : "Dès
qu'un problème a perdu sa virginité, le charme et le secret de la pudeur, il l'abandonne sans
pitié et sans jalousie aux autres après lui, tout comme don Juan - son propre frère en instinct -
fait pour ses mille e tre, sans plus se soucier d'elles 57 ."

Nietzsche cherche à travers toutes les connaissances, la connaissance, une


connaissance éternellement irréelle et jamais complètement accessible. C'est le mouvement de
conquête qui excite Nietzsche. Il ne cherche pas à posséder. Son amour est incertitude. C'est
un vrai chercheur impliqué. Comme don Juan, il aime non pas la durée du sentiment mais les
"moments de grandeur et de ravissement 58 ." Nietzsche interroge uniquement pour interroger :
"Pour don Juan, le secret est dans toute et dans aucune, dans chacune pour une nuit et dans
aucune pour toujours : c'est exactement ainsi que, pour le psychologue, la vérité n'existe, dans
tous les problèmes, que pour un moment et il n'y en a pas où elle existe pour toujours 59 ."
Alors que chez les autres philosophes allemands, l'existence s'écoule avec une tranquillité
épique, l'aventure intellectuelle de Nietzsche prend une forme tout à fait dramatique. C'est une
succession d'épisodes dangereux, surprenants. Il n'y a pas d'arrêt. On est dans des transports
permanents. Nietzsche ne connaît pas le repos dans la recherche. Il est soumis à une constante
obligation de penser. Il est contraint d'aller de l'avant. Sa vie a la forme d'une œuvre d'art.
C'est aussi une souffrance de ne pouvoir s'arrêter.

Ce n'est pas du côté des philosophes allemands que l'on peut trouver cette tragique
exaltation qui pousse à toujours se tourner vers le nouveau. Stefan Zweig ne voit une telle
ardeur que du côté des mystiques du Moyen Age, les hérétiques, les saints de l'âge gothique 60 .
Chez Pascal, aussi, plongé dans le purgatoire du doute 61 . Mais on ne trouve pas cette quête
chez Leibniz, Kant, Hegel ou Schopenhauer. "Car, pour aussi loyales que soient leurs natures
scientifiques, pour aussi courageuse et résolue que nous apparaisse leur concentration vers le

55
S. Zweig, op. cit., p. 45-46.
56
Ibid., pp 46-47.
57
Ibid., p. 47.
58
Ibid., p. 48.
59
Ibid., p. 50.
60
Henri Lefebvre se passionnera pour Joaquim de Flore et ses lecteurs hérétiques.
61
Lefebvre écrira un Pascal en deux volumes.

25
tout, ils ne se jettent pourtant pas de cette manière, avec tout leur être, sans partage, cœur et
entrailles, nerfs et chair, avec tout leur destin, dans le jeu héroïque de la connaissance. Ils ne
brûlent jamais qu'à la manière des bougies, c'est-à-dire seulement par le haut, par la tête, par
l'esprit. Une partie de leur existence, la partie temporelle, privée et par conséquent, aussi la
plus personnelle, reste toujours à l'abri du destin, tandis que Nietzsche se risque
complètement et entièrement 62 …"

Mais, laissons un moment Stefan Zweig, et revenons à la lecture de ce Nietzsche d'H.


Lefebvre. Il constate que les instants ne sont pas d’égale densité. Certains acquièrent une
certaine épaisseur. Ils s’enracinent profondément dans la vie. Ils concentrent, grâce à
l’activité du sujet, une plus grande part d’existence. Ainsi les idées qui enveloppent toutes les
démarches de pensée qui ont permis leur émergence. Il y a aussi des paroles plus expressives
que d’autres. Certains actes se distinguent dans la masse des émotions et des instants, comme
s’ils éclairaient un long cheminement du temps. L’œuvre d’art, dans sa présence, suinte d’une
densité de présent, de passé et de futur. “ A ces instants, le temps se transforme ; il cesse de se
dérouler au niveau de l’activité banale. La durée de notre vie semble s’approfondir. La ligne
du temps semble devenir une spirale, une vivante volute, une involution de tout le passé. Le
contenu de la conscience s’élargit. Nous saisissons notre être avec une sorte de force
rétroactive qui éclaire le passé, le concentre et le porte au niveau du présent. 63 ”

H. Lefebvre montre que toute philosophie, et celle de Nietzsche tout particulièrement,


a pour projet d’approfondir ces moments trop rares qui sont comme la générosité de la vie :
"Toute philosophie a cherché (dans la magie, ou la prière, ou la contemplation, ou la poésie,
ou la rigueur logique), à obtenir le retour (la répétition de ces moments, et aussi leur
intensification et leur union en un moment absolu 64 ". Les philosophes analysent des contenus
essentiels de l’esprit et ils veulent agir sur eux. Ils veulent saisir dans l’obscurité de la
conscience les lois du surgissement, du départ et du retour de ces moments exceptionnels. En
même temps, ils cherchent à étendre l’influence de ces moments à toute la conscience, de
façon à élever la conscience, toute entière, au niveau de ces instants les plus précieux, au
niveau de ce qu’ils nommaient l’absolu. "Le problème spirituel des moments de la conscience
devenait ainsi le problème philosophique du moment éternel. Le moment éternel selon
Nietzsche se trouve dans la vision du retour : la vie éternelle, éternellement elle-même dans le
devenir, se reconnaît et se saisit dans cet instant 65 ".

Nous verrons ultérieurement que cette idée du moment qui veut s’ériger en absolu sera
reprise par H. Lefebvre dans sa définition du moment, bien qu’il pense que cette
revendication puisse conduire à la folie. Cette théorie nietzschéenne résulte d’une
confrontation entre l’esprit en tant que réalité supérieure, et la nature dont on reconnaît la
réalité énorme. "Il faut comprendre comment l’un peut sortir de l’autre… 66 ". Et plus loin :
"Nietzsche a admirablement saisi dans tous ses aspects (philosophique, scientifique, poétique,
humain) le caractère déterminé, donc fini, du monde à travers l’infini du temps. L’univers ne
peut être ni absolument infini, ni limité au sens où l’entendement prend ce mot. Il est donc à
la fois infini et déterminé. C’est un infini-fini 67 ".

Il faut souligner la dimension stable du moment qui cumule, qui accumule les vécus
instantanés et les organise dans des formes qui ont à la fois une dimension temporelle (le
retour) et une dimension d’épaisseur quasi-spatiale qui structure la conscience de la présence
dans une singularisation anthropologique de l’humain. L’individu est actif dans la

62
Stefan Zweig, Nietzsche, p. 54.
63
H. Lefebvre, Nietzsche, op. cit., p. 125-126.
64
Ibid., p. 126.
65
Ibid., p. 126.
66
Ibid., p. 127.
67
Ibid., p. 128.

26
construction de ses moments. Le questionnement de H. Lefebvre à propos des moments, que
l'on découvre ici dans sa lecture de Nietzsche, est constant dans l’ensemble de son œuvre.

27
Chapitre 3 :
La dynamique du moment, concept de la logique dialectique

"Ce moment à la fois synthétique et analytique du jugement par


lequel l'universel du début se détermine de lui-même comme l'autre de lui-
même, nous l'appellerons le moment dialectique."
68
G. W. F. Hegel, Science de la logique, dernier chapitre, livre III .

Il y a chez Hegel, une utilisation constante du concept de moment. Pourtant, nous


l’avons vu, ce terme n’a pas toujours la même acception. Ou plutôt, il prend une inflexion
différente suivant le contexte dans lequel il est employé. Nous voudrions, dans ce chapitre,
d’abord présenter le concept de moment comme élément constitutif de la dialectique
hégélienne qui sera intégralement, dans sa forme logique et méthodologique, reprise par K.
Marx dans sa présentation du capitalisme. H. Lefebvre utilise assez fréquemment le mot dans
les sens hégéliens, même s'il se défend d'avoir déduit sa théorie des moments de sa lecture de
Hegel. H. Lefebvre conçoit la théorie des moments avant sa lecture de Hegel, mais en même
temps celle-ci l'influence. L'écriture de La somme et le reste en témoigne. Plus récemment,
69
René Lourau (dans son effort pour dialectiser le concept d’institution ) ou Jean-Marie
70
Brohm (pour penser la dialectique ) recourent à ce concept, en en reprenant les acceptions
hégéliennes ou marxiennes.

Le moment, comme instance logique

Hegel distingue à propos du concept 71 , du jugement 72 et du syllogisme 73 , trois


moments logiques essentiels : l'universel, le particulier et le singulier (ou l'individuel).
Précisons que la théorie hégélienne du jugement ne s’attache pas au jugement, comme forme
de la pensée ou de la connaissance, par suite éventuellement comme construction logique,
mais comme à un phénomène fondamental de l’Etre-même, phénomène que l’on ne fait que
découvrir et que mettre en œuvre dans les jugements humains. La théorie hégélienne du
jugement s’attache à la dé-cision de l’Etre dans la Différence absolue de l’être-en-soi et de
l’être-là, du Concept et de l’Etre. Le phénomène fondamental de la dé-cision originaire est
inscrite dès l’un premier écrit de Hegel (Différence ses systèmes philosophiques de Fichte et
Schelling) 74 . Dans ce texte, Hegel montre que tout étant s’impose d’abord à nous dans une

68
G. W. F. Hegel, Morceaux choisis, par Henri Lefebvre et Norbert Guterman, Paris, idées, Gallimard, vol. 1, p.
294.
69
R. Lourau, L'analyse institutionnelle, Paris, Minuit, 1969.
70
Jean-Marie Brohm, Contre Althusser, pour Marx, Paris, Les Éditions de la Passion, 1999.
71
G. W. F. Hegel, Enzyclopädie der philosophischen Wissenschaften I, Die Wissenschaft der Logik, 3° partie :
Die Lehre vom Begriff, A, a, Der Begriff als solcher § 163-165, Werke 8, Suhrkamp, p. 311-316 et G. W. F.
Hegel, Wissenschaft der Logik, 2° partie : Die subjektive Logik oder der Lehre vom Begrif, I, Der Begriff,
Werke 6, Suhrkamp, pp. 272-301.
72
Sur le jugement : G. W. F. Hegel, Enzyclopädie der philosophischen Wissenschaften I, Die Wissenschaft der
Logik, 3° partie : Die Lehre vom Begriff, A, b, Das Urteil, § 166-180, Werke 8, Suhrkamp, p. 316-331 ; et G.
W. F. Hegel, Wissenschaft der Logik, 2° partie : Die subjektive Logik oder der Lehre vom Begrif, I, Das Urteil,
Werke 6, Suhrkamp, pp. 301-351.
73
G. W. F. Hegel, Enzyclopädie der philosophischen Wissenschaften I, Die Wissenschaft der Logik, 3° partie :
Die Lehre vom Begriff, A, b, Der Schluss, § 181-193, Werke 8, Suhrkamp, p. 316-331 ; et G. W. F. Hegel,
Wissenschaft der Logik, 2° partie : Die subjektive Logik oder der Lehre vom Begrif, I, Der Schluss, Werke 6,
Suhrkamp, pp. 351-401.
74
G. W. F. Hegel, Differenz des Fichtschen und Schelingschen Systems der Philosoiphie (1801), Werke 2,
Suhrkamp, p. 9-138, trad. fr. de Marcel Méry, 2° éd., Ophrys, Gap, 1964.

28
déterminité claire et univoque, comme point fixe au sein de la diversité du monde et parmi
elle pour ainsi dire, avec des limites sûres, comme un “ moment limité du présent ”, ici et
maintenant. Dès l’origine, la pensée de Hegel s’organise donc dans une opposition : à la
présence, moment de l’ici et maintenant, s’oppose l’absence, ce qui est ailleurs et/ou dans un
autre temps. La présence, moment positif, ne se saisit que dans sa confrontation à son négatif :
l’absent de l’Etre-là.

Les relations entre les étants singuliers apparaissent avec la même fixité et la même
univocité : cet étant-ci est cela, il est cela et pas autre chose, il est le positif déterminé de telle
et telle manière et il exclut de soi, en tant que négatif, ce qu’à chaque fois il n’est pas. Mais,
Hegel y regarde de plus près, et il constate que ce monde fixe et univoque se trouve ébranlé.
Tout étant est un positif, c’est-à-dire un posé ; en même temps qu’il est posé comme tel et
comme étant, se trouve simultanément posé un étant qui l’environne et que lui n’est pas, de
telle sorte que ceci “ qu’il n’est pas ”, le négatif appartient à l’être même du positif et est son
négatif qui seul le rend possible comme tel et tel étant, comme positif en général. Hegel
montre par exemple que la prairie n’est prairie que dans son opposition à la forêt ou aux
champs cultivés. Du fait qu’il est posé, chaque être est un opposé, un conditionné qui
conditionne. Dans son être-saisi, il renvoie par delà lui-même. Il a besoin d’être complété. Il
n’est pas autonome.

L’exemple de la prairie est spatial, mais l’être-là de l’ici est maintenant s’oppose
aussi, dans le développement du temps, à d’autres singularisations. La plante en fleur que je
puis observer comme être-là est un être-devenu et devenir d’un autre être. La fleur a été
précédé du germe, lui-même précédé de la graine. Le devenir de la fleur sera à son tour le
fruit, etc. Dès les premiers textes de Hegel, on voir que l’étant-, hic et nunc, n’existe que dans
une tension avec sa négation ou spatiale ou temporelle. La négativité est donc au cœur de
cette pensée hégélienne et de cette tension entre le posé, positif, et l’absence, négation de ce
positif, se dégage un mouvement. L’Etre hégélien est une mobilité, un mouvement, une
dynamique. L’Etre-en-soi n’existera que dans des singularisations multiples, à la fois
spatiales et temporelles, et dans le travail de dépassement, d’intégration des oppositions, des
contradictions, des tensions dans le Concept. Chaque moment spatial ou historique sera
conservé dans ce dépassement-élévation (Aufhebung, notion que nous reprenons
ultérieurement).

Pour donner un autre exemple de ce mouvement dialectique, on pourrait citer le


moment du désir qu’explore Hegel. H. Lefebvre dans La fin de l’histoire note en effet que la
(double) catégorie de “ signification ” et “ sens ”, très élaborée chez Hegel qui la transmet à
ses successeurs, désigne une ambiguïté, mais subordonnée à la vérité, c'est-à-dire conçue
75
selon un rapport vrai à la totalité . "Le plaisir venu à la jouissance a bien la signification
positive d'être devenu certitude de soi, mais comme conscience de soi objective ; mais il a
76
aussi une signification négative, celle de s'être supprimé soi-même ". La double
signification fait le sens, qui a sa place dans la vérité, sans qu'il puisse y avoir conflit
insoluble entre ces termes. Comme l’explique H. Lefebvre, le sens, chez Hegel, ne menace
pas la vérité : "Le désir veut et se veut. Il devient désir de ceci et de cela, sans pour autant
cesser d'être désir : désir de désirer, désir d'être désiré. Il se change en besoin d'un objet, en
proie à cet objet, obstacle, distance, résistance. C'est à travers l'objet désiré qu'il est et se
connaît et se reconnaît désir. Il veut s'accomplir. En tant que désir double et redoublé, il se fait
besoin, langage, action. Que veut-il ? Jouir de l'objet, le tenir, le consommer. Ainsi agissant,
le désir veut sa fin. Il se supprime en s'accomplissant dans la jouissance. Ainsi se termine son

75
Voir par exemple Phénoménologie, 1, 263, sur l'ambiguïté de la signification et du signe, par rapport à la
conscience et par rapport à l'être, par rapport au contenu et à la forme : expression par rapport à l'être et au
contenu,
76
signification par rapport à la conscience, à la forme, à la connaissance.
. Id, p. 299.

29
histoire. Tel est son sens. Telle est sa vérité : totalité partielle dans la Totalité (totale).
Conflictuellement. La signification est actuelle, le sens se révèle après coup. Y compris le
sens du temps et de l'histoire (de la totalité historique). Pourtant, en chaque acte, il y a le
moment du Désir. Mais le Désir n'est jamais qu'un moment, qui se supprime en jouissant pour
laisser apparaître la vérité de la conscience, de la réflexion, du concept. À la fin, le Sujet
reconnaît et la vérité de chaque moment, de chaque désir, de chaque plaisir, et la vérité de
l'ensemble. Il unit la signification des moments, y compris le désir et la jouissance, avec le
77
sens, c'est-à-dire la vérité totale ".

Les trois moments (l'universel, le particulier et le singulier) produisent la dialectique.


Toute analyse concrète d'une situation concrète se doit de repérer l’articulation des différents
moments, et le niveau ou le statut de la contradiction entre les différents moments. “ La
définition, écrit Hegel, contient en elle-même les trois moments du concept : l'universel,
comme le genre prochain (genus proximum), le particulier comme la déterminité du genre
(qualitas specifica), et le singulier, comme l'objet défini lui-même 78 ".

Ainsi, le concept de chien est universel en ceci qu'il comprend dans son extension la
totalité des chiens (canis familiaris). Mais ce concept se particularise dans la mesure où le
chien en général est une abstraction qui n'existe pas comme telle. En effet, seuls n’existent
que des races particulières : fox, berger allemand, teckel, doberman, etc. Celles-ci se
singularisent dans leur diversité par un pullulement d'existences individuelles de chiens
singuliers : le chien de Jean-Marie Brohm, par exemple, qui s'appelait Voutsy ne ressemblait
à aucun autre : “ il était singulier, c'est-à-dire que sa compréhension (nombre de caractères
distinctifs) était maximale ” 79 . Commentant cet exemple du chien, J.-M. Brohm montre que la
dialectique doit être comprise comme une série d'unités des contraires. L'universel est l'unité
de l'universel et du particulier dans la mesure où tout universel n'est jamais que le particulier
d'un autre universel, plus universel encore. “ Ainsi, le chien comme universel n'est qu'un cas
particulier de l'universel englobant canis qui comprend à la fois les canis familiaris (chien),
les canis lupus (loup), les canis aureus (chacal), les canis vulpes (renard), etc.

De même, le particulier est l'unité de l'universel et du particulier, parce que le


particulier ne peut se comprendre que par le rapport différentiel avec d'autres particuliers,
donc dans un rapport avec l'universel, en tant que totalité des particuliers. “ Ainsi le racisme,
ajoute J.-M. Brohm, en tant que pensée rigide de la différence et de la prétendue supériorité
d'une “ race ” sur une autre (ou toutes les autres) oublie que les différences particulières entre
les humains ne peuvent se comprendre qu'en référence à l'universalité du genre humain. Bien
que noirs, jaunes, blancs ou multicolores (métissés), les êtres humains manifestent leur

77
H. Lefebvre, La fin de l’histoire, Paris, Anthropos, 2° éd., 2001, p. 24-25.
78
“ Der Begriff als solcher enthält die Momente des Allgemeinheit, als freier Gleichheit mit sich selbst in ihrer
Bestimmtheit, - der Besonderheit, der Bestimmtheit, in welcher das Allgemeine ungetrübt sich selbst gleich
bleibt, und der Einzelheit, als der Reflexion-in-sich der Bestimmtheiten der Allgemeinheit und Besonderheit,
welche negative Einheit mit sich das an und für sich Bestimmte und zugleich mit sich Identische oder
Allgemeine ist.“, G. W. F. Hegel, Enzyclopädie der philosophischen Wissenschaften I, Die Wissenschaft der
Logik, 3° partie : Die Lehre vom Begriff, § 163, Werke 8, Suhrkamp, p. 311 (“ Le concept comme tel comprend
les moments suivants : l'universalité (Allgemeinheit) comme égalité libre avec elle-même dans sa détermination
concrète (Bestimmtheit) ; la particularité (Besonderheit), la détermination concrète, où l'universel demeure, sans
altération, égal à lui-même ; et la singularité (Einzelheit) en tant que réflexion sur soi des déterminations
concrètes de l'universalité et de la particularité ”. G. W. F. Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques. I.
La science de la logique, Paris, Vrin, 1986, p. 619. Voir aussi G. W. F. Hegel, Précis de l'encyclopédie des
sciences philosophiques. La logique, la philosophie de la nature, la philosophie de l'esprit, Paris, Vrin, 1978, p.
108.
79
Jean-Marie Brohm, “ Au sujet d'une sainte trinité dialectique : l'universel, le particulier, le singulier ”, in Les
IrrAIductibles, revue interculturelle et planétaire d’analyse institutionnelle n°1, juin-juillet 2002, p 242. Ce
texte est une excellente présentation didactique de la dialectique. J’en reprends ici le mouvement.

30
appartenance à l'humanité comme universel concret, qui n'est concret que par la totalité
concrète des différences 80 ".

Cette dialectique entre universel et singularité est ainsi commentée par Herbert
Marcuse : “ Le Concept est en tant que tel un mode de l’Etre, l’universalité du concept est un
mode de maintien, et donc un étant ; être un étant, c’est toujours une singularisation de
l’universalité : c’est le singulier. Mais quand l’étant est une singularité effectivement réelle,
étant en soi et pour soi, il ne détient cette réalité effective que grâce à quelque chose qui se
maintient comme soi dans chacune des singularités données à un certain moment, dans
chaque hic et nunc : elle lui vient de sa nature universelle, telle qu’elle est conçue dans le
Concept de cet étant. (…) Le Concept, nature universelle de l’étant, désigne son Etre
véritable, c’est-à-dire ce par quoi il est ce qu’il est à un moment donné, ce qui reste
constamment le même et sert de fondement (subjectum) à chacune de ses singularités, et qui,
en tant que fondement, est quelque chose qui se maintient (le Sujet comme Moi) 81 ".

Les moments de l'universalité, de la particularité et de la singularité représentent par


conséquent des contraires qui se médiatisent réciproquement. L'universel est le moment de la
détermination la plus simple, absolue égalité à soi, identité à soi qui embrasse toutes les
particularités contenues en lui et les résume ou médiatise. L'universel est toujours dans le
particulier, il reste tranquillement lui-même dans son autre, le particulier. Hegel précise :
"L'universel, même s'il se pose dans une détermination [particulière], demeure là ce qu'il est.
Il est l'âme du concret auquel il est immanent, sans obstacle et égal à soi-même dans la variété
et la diversité de ce concret. Il ne se trouve pas emporté dans le devenir, mais se continue
inaltéré au travers de ce même devenir, et a la force d'une auto-conservation invariable,
immortelle 82 ".

J.-M. Brohm remarque que l'empirisme et le positivisme refusent de considérer


l'existence de l'universel et s'en tiennent aux “ faits ” identifiés à des données particulières,
mais ce faisant ils oublient que “ le particulier est l'universel lui-même ” 83 , comme le note
Hegel dans une formule paradoxale, ou, exprimé plus simplement, l'universel particularisé.
“ Le particulier, écrit en effet Hegel, contient l'universalité, qui constitue sa substance ; le
genre est inchangé dans ses espèces ; les espèces ne sont pas diverses par rapport à
l'universel, mais seulement en regard les unes des autres. Le particulier a une seule et même
universalité avec les autres particuliers auxquels il se rapporte. En même temps, la diversité
de ces mêmes particuliers, en raison de leur identité avec l'universel, est en tant que telle
universelle ; elle est totalité. Le particulier ne contient donc pas seulement l'universel, mais
présente aussi ce même universel par sa déterminité 84 ". L’idéalisme ne jure que par
l'universel abstrait oubliant que les concepts généraux n'existent pas au même titre que les
êtres singuliers. Ainsi, le concept de chien n'aboie pas et les universaux n'ont d'existence que
conceptuelle, c'est-à-dire idéelle. "Les concepts se doivent donc d'être étayés sur des réalités
empiriques effectivement existantes, sinon ils risquent de ne représenter que de pures fictions.
L'écart entre la réalité et le concept est certes toujours plus ou moins béant, mais il doit
pouvoir être en principe réduit. Autrement dit, l'universel doit toujours être spécifié par des
particularités. Et la précision doit elle-même être précisée jusqu'à l'individualité ou la
singularité. Ici aussi le singulier est la négation de la négation (la négation du particulier,
lequel est la négation de l'universel) 85 ". Le singulier est alors la particularisation du

80
Jean-Marie Brohm, op. cit., p. 242.
81
Marcuse (Herbert), L’ontologie de Hegel et la théorie de l’historicité, 1932, trad. de l’allemand par G. Raulet
et H. A. Baatsch, Paris, Minuit, 1972, pp. 124-125.
82
G. W. F. Hegel, Science de la logique. Deuxième tome : La logique subjective ou doctrine du concept, Paris,
Aubier, 1981, p. 71
83
Ibid., p. 76.
84
Ibid., p. 75.
85
Jean-Marie Brohm, op. cit., p. 244.

31
particulier, “ la déterminité déterminée 86 ". Dire par exemple d'une chose qu'elle est singulière,
c'est dire qu'elle est unique, un pur ceci, un immédiat cela. “ Ainsi le singulier est-il un Un ou
un ceci qualitatifs 87 ". Mais en même temps désigner un singulier, c'est le désigner comme
singulier d'une particularité, laquelle n'est que particularité d'une universalité.

Les trois moments dialectiques du concept sont intimement liés. "De soi, il saute aux
yeux que chaque détermination qui s'est trouvée faite jusqu'à maintenant dans l'exposition du
concept s'est dissoute immédiatement et s'est perdue dans son autre. Chaque différenciation se
confond dans la considération qui doit l'isoler et la maintenir-fermement. Seule la simple
représentation, pour laquelle l'acte-d'abstraire les a isolés, se permet de maintenir-fermement
en dehors les uns des autres l'universel, le particulier et le singulier 88 ".

J.-M. Brohm note que peu de marxistes, à l'exception notable de Roman Rosdolsky 89 ,
se sont rendus compte que cette trinité dialectique avait été intégralement reprise par Marx
dans son analyse du capital 90 . Il aurait pu ajouter Henri Lefebvre. Marx retrouve en effet dans
la totalité concrète du capitalisme concret les trois moments, contradictoirement unis, que
sont l'universalité, la particularité et la singularité du capital. Le capital comme rapport et
différence entre valeur et argent est le capital en général, "c'est-à-dire la quintessence des
déterminations qui différencient la valeur comme capital d'elle-même comme simple valeur
ou argent. Valeur, argent, circulation, etc., prix, etc., sont présupposés, tout comme le travail,
etc. Mais nous n'avons affaire ni à une forme particulière du capital ni au capital individuel
en ce qu'il se distingue d'autres capitaux individuels, etc. Nous assistons au procès de sa
formation. Ce procès dialectique de formation n'est que l'expression idéale du mouvement réel
au cours duquel le capital devient capital. Ses relations ultérieures doivent être considérées
comme un développement à partir de ce noyau 91 ".

Autrement dit, le devenir universel est un procès, une genèse qui transcende les
particularités, c'est le devenir-réalité d'une abstraction. “ Le capital en général, écrit Marx, à
la différence des capitaux particuliers, apparaît, certes, 1) seulement comme une abstraction ;
non pas une abstraction arbitraire, mais une abstraction qui porte en elle la differentia
specifica du capital, par opposition à toutes les autres formes de la richesse – ou aux modes de
développement de la production (sociale). Ce sont des déterminations communes à chaque
capital en tant que tel, ou qui, de chaque somme de valeurs déterminée, font un capital. Et les
différences à l'intérieur de cette abstraction sont des particularités tout aussi abstraites,
caractérisant chaque type de capital qui constitue, lui, soit leur affirmation positive, soit leur
négation (par exemple, capital fixe ou capital circulant). Mais 2) le capital en général, par
opposition aux capitaux particuliers réels, est lui-même une existence réelle [...]. Si l'universel
n'est donc, d'une part, qu'une differentia specifica seulement pensée, il est en même temps une
forme réelle particulière, à côté de la forme du particulier et du singulier 92 ".

Même si le capital n'apparaît que dans la pluralité concurrentielle des capitaux


particuliers, “ considérer le capital en général n'est pas une pure abstraction. Si je considère le
capital global d'une nation, par exemple, par opposition au travail salarié global (ou encore à
la propriété foncière), ou si je considère le capital comme la base générale économique d'une
classe par opposition à une autre classe, je le considère d'une façon générale. Comme quand je
considère l'homme, par exemple, d'un point de vue physiologique par opposition à l'animal 93 ".

86
G. W. F. Hegel, op. cit., p. 95.
87
Ibid., pp. 95 et 96.
88
Ibid., p. 94.
89
Roman Rosdolsky, La Genèse du“ Capital ” chez Karl Marx, Paris, Maspero, 1976.
90
Jean-Marie Brohm, op. cit., pp. 244-245.
91
Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 (“ Grundrisse ”), Paris, Éditions sociales, 1980, tome I, p. 249.
92
Ibid., pp. 388 et 389.
93
Ibid., tome II, p. 345.

32
J.-M. Brohm montre que ces réflexions peuvent et doivent évidemment s'appliquer à
l'analyse des contradictions dans les institutions. L'analyse dialectique concrète se doit en
effet de repérer le moment de l'universalité, de la particularité et de la singularité dans la
contradiction. Il montre que la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat par exemple
est certes une contradiction universelle dans tous les pays, soumis à la dictature du capital.
Mais cette contradiction générale est toujours particularisée : contradiction entre bourgeoisie
industrielle et prolétariat industriel, contradiction entre capital commercial et salariés
commerciaux, contradictions entre capital financier et employés de banque. Et d'autre part,
explique J.-M. Brohm, les contradictions particulières sont elles-mêmes singulières : "Il ne
s'agit pas par exemple de la banque en général, mais du Crédit agricole, de la BNP, de la
Société générale, avec leurs agences singulières, etc. Les chaînes de contradictions
comportent un enchevêtrement de contradictions générales, particulières et singulières et il est
essentiel de repérer leur importance relative dans la totalité contradictoire". Ainsi, dans la
lutte des classes, il s'agit de déterminer la spécificité de la contradiction.

Dans une entreprise en grève, il est juste de rappeler que le conflit social n'est en
dernière instance que la réfraction dialectique de la contradiction générale entre le salariat et
le capital, comme il est juste de rattacher le conflit en cours à tous les conflits similaires
propres à cette contradiction particulière-là (par exemple propre à toute la branche de
l'industrie automobile en cas de “ restructuration ” massive). Mais il est surtout décisif de ne
pas noyer la contradiction singulière, spécifique, individuelle, concrète, en ce lieu et en ce
moment – ici et maintenant – dans la contradiction particulière ou dans la contradiction
générale. "Au contraire, il est nécessaire d'articuler concrètement les moments de
l'universalité, de la particularité et de la singularité. Il serait par exemple irréaliste de vouloir
mobiliser sur une grève générale à propos d'un conflit spécifique localisé à une entreprise sans
avoir auparavant exacerbé le conflit sur le point précis, singulier, du conflit. Ainsi, chaque
contradiction, selon son degré de généralité ou de particularité, a une forme propre de
résolution. Et J.-M. Brohm de poursuivre : “ On ne résout pas un conflit conjugal singulier par
une proposition de loi de réforme générale du divorce, pas plus qu'on ne résout la question du
dopage et de la violence particulière à tel sport sans résoudre la question du dopage et de la
violence sportive en général. En somme la compréhension de la nature exacte de la
contradiction, et notamment de son degré d'universalité dans le temps (sa durée) et dans
l'espace (son extension), est au cœur de la méthode dialectique 94 ".

Mao TséToung, remarque encore J.-M. Brohm, a produit une synthèse de cet aspect
des choses à propos de la guerre des classes en Chine. "Les lois de la guerre sont un problème
que doit étudier et résoudre quiconque dirige une guerre. Les lois de la guerre révolutionnaire
sont un problème que doit étudier et résoudre quiconque dirige une guerre révolutionnaire.
Les lois de la guerre révolutionnaire en Chine sont un problème que doit étudier et résoudre
quiconque dirige une guerre révolutionnaire en Chine [...]. C'est pourquoi nous devons étudier
non seulement les lois de la guerre en général, mais également les lois spécifiques de la guerre
révolutionnaire et les lois spécifiques particulières de la guerre révolutionnaire en Chine [...].
La guerre qui a commencé avec l'apparition de la propriété privée et des classes est la forme
suprême de lutte pour résoudre, à une étape déterminée de leur développement, les
contradictions entre classes, entre nations, entre États ou blocs politiques. Si l'on ne comprend
pas les conditions de la guerre, son caractère, ses rapports avec les autres phénomènes, on
ignore les lois de la guerre, on ne sait comment la conduire, on est incapable de vaincre. La
guerre révolutionnaire, qu'elle soit une guerre révolutionnaire de classe ou une guerre
révolutionnaire nationale, outre les conditions et le caractère propres à la guerre en général, a
ses conditions et son caractère particuliers, et c'est pourquoi elle est soumise non seulement
aux lois de la guerre en général, mais également à des lois spécifiques. Si l'on ne comprend

94
Jean-Marie Brohm, op. cit., pp. 246-247.

33
pas les conditions et le caractère particuliers de cette guerre, si l'on en ignore les lois
spécifiques, on ne peut diriger une guerre révolutionnaire, on ne peut y remporter la victoire.
La guerre révolutionnaire en Chine, qu'il s'agisse d'une guerre civile ou d'une guerre
nationale, se déroule dans les conditions propres à la Chine et se distingue de la guerre en
général ou de la guerre révolutionnaire en général, par ses conditions et son caractère
particuliers. C'est pourquoi elle a, outre les lois de la guerre en général et les lois de la guerre
révolutionnaire en général, des lois qui lui sont propres. Si l'on ne connaît pas toutes ces lois,
on ne peut remporter la victoire dans une guerre révolutionnaire en Chine 95 ".

On voit que la dialectique marxiste s'efforce d'articuler ces différentes contradictions


et surtout de ne pas les confondre. Les dogmatiques s’attachent toujours à la pure généralité,
c'est-à-dire à l'abstraction vide, en répétant que toutes les contradictions particulières sont
identiques, et que seule importe la contradiction générale qui est semblable à elle-même dans
le temps. Cette attitude revient à nier la loi essentielle de la dialectique : rien ne reste égal à
soi-même, tout se métamorphose, tout se transforme en son contraire : "Les dogmatiques sont
incapables de repérer ce qui est nouveau, inédit, mais surtout de comprendre la spécificité
concrète (les maoïstes français, par exemple, qui après 1968 répétaient mécaniquement les
mots d'ordre de la révolution culturelle chinoise ou les militants de Lutte Ouvrière qui
scandent invariablement les mêmes slogans). Les opportunistes et empiristes, au contraire,
s'en tiennent aux conditions concrètes et récusent l'idée même de contradiction générale en
invoquant les faits particuliers. Ainsi les bavures, déviations et excès du sport sont-ils
toujours pris pour des cas isolés, certes regrettables, mais jamais analysés comme les effets
particuliers d'une pratique sportive institutionnelle, l'expression particulière d'un problème
général : la violence de la compétition de tous contre tous 96 ".

L'analyse dialectique combine le singulier et l'universel par la médiation du particulier


et cela de double manière : synchroniquement et diachroniquement. Avec Marx, on peut
considérer que la totalité sociale constitue à un moment donné une articulation complexe de
contradictions. Le capital, par exemple, est la totalité des capitaux industriels, financiers,
commerciaux, donc la totalité des capitaux particuliers. De même, chaque capital particulier
est la somme des capitaux individuels et c'est cette totalité contradictoire qui constitue le
capital social total. Le mouvement du capital à un moment donné est donc "non seulement
une forme de mouvement commune à tous les capitaux industriels individuels, mais en même
temps la forme de mouvement de la somme des capitaux individuels. C'est donc la forme de
mouvement du capital collectif de la classe capitaliste, un mouvement tel que celui de chaque
capital industriel individuel apparaît dans son sein seulement comme mouvement partiel,
entremêlé à l'autre et conditionné par lui [...]. Le fait que le capital social est la somme des
capitaux individuels (y compris les capitaux par actions et le capital d'État, dans la mesure où
les gouvernements emploient le travail salarié productif dans les mines, les chemins de fer,
etc., et fonctionnent comme des capitalistes individuels) et que le mouvement total du capital
social est égal à la somme algébrique des mouvements des capitaux individuels, n'empêche
nullement ce mouvement, en tant que mouvement d'un capital individuel isolé, de présenter
d'autres phénomènes que le même mouvement étudié comme partie du mouvement total du
capital social, donc en connexion avec les mouvements des autres parties 97 ".

95
Mao Tsé Toung, Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine, in Œuvres choisies, Pékin,
Éditions en langues étrangères, 1967, tome I, pp. 199 et 200. Voir aussi ibid., p. 202 : “ Si l'on parle du facteur
temps, on voit qu'avec le temps évoluent et la guerre et les lois de la conduite d'une guerre ; chaque étape
historique présente ses particularités, il s'ensuit que les lois de la guerre ont leurs particularités à chaque étape, et
qu'il ne faut pas transposer ces lois mécaniquement d'une étape à l'autre ” (cité par Jean-Marie Brohm, op. cit.,
pp. 247-248).
96
Jean-Marie Brohm, op. cit., pp. 248-249. Sur le dogmatisme, voir encore H. Lefebvre, La somme et le reste,
première partie.
97
Karl Marx, Le Capital, Livre Deuxième, Paris, Éditions sociales, 1974, tome I, pp. 90 et 91.

34
À un moment donné, il s'agit donc de repérer la place de telle ou telle contradiction
dans la totalité sociale et de lui assigner son degré d'universalité ou de particularité, en
l'étudiant soit comme aspect particulier d'une contradiction universelle (la particularisation de
l'universel), soit comme aspect universel d'une contradiction particulière (l'universalisation du
particulier). On peut par exemple examiner un événement particulier soit comme répétition du
même et donc comme particularité, parmi d'autres, d'un processus général, autrement dit
comme événement banal, ordinaire, routinier, coutumier, soit comme événement singulier,
exceptionnel, inédit. Un accident de la route, par exemple, est à la fois un événement
extraordinaire pour ceux qui le subissent douloureusement et un cas parmi de milliers d'autres
pour les services de sécurité routière qui établissent des statistiques.

Dans un cas, c'est un drame individuel unique, dans l'autre un élément d'un ensemble
ou d'un échantillon. Vladimir Jankélévich a rappelé de ce point de vue que l'on pouvait penser
la mort sous les trois modalités dialectiques : la mort universelle (la mort en troisième
personne, anonyme, abstraite, statistique), la mort particulière (la mort en deuxième personne,
la mort d'un proche, d'un être cher) et la mort singulière (la mort en première personne, ma
mort) 98 .

La méthode dialectique consiste donc à saisir l'universel dans le particulier et le


particulier dans l'universel, c’est-à-dire à viser le singulier en tant que combinaison
dialectique originale et unique de l'universel et du particulier. Ces considérations théoriques
peuvent être appliquées à des situations très concrètes et actuelles. Ainsi, au sujet de la notion
d'élève, J.-M. Brohm remarque que l’on ne sait pas distinguer les trois moments du concept :
“ Quel élève ? Un élément abstrait d'un ensemble statistique (le “ stock ” cher à certains
socialistes ?) ; un type particulier d'élève : l'élève en difficulté, l'élève doué, l'élève
récalcitrant ; ou tel élève singulier avec son histoire individuelle ? Quand les microcéphales
socialistes clament extasiés : “ il faut mettre l'élève au centre du processus éducatif ”, de quel
élève parlent-ils donc ? ” 99 . J.-M. Brohm poursuit en prenant l’exemple de la lutte contre la
bureaucratie dans l'université. Il écrit : "Abstraitement, dans l'opposition universelle à la
bureaucratie en général, il y a consensus universel : tout le monde est contre la bureaucratie.
Mais dans le cas particulier de l'université française, ou mieux encore de telle ou telle
université particulière, les universitaires concernés renvoient toujours à d'autres cas
particuliers, alibi commode pour ne rien faire : ailleurs ce n'est guère différent, c'est même
pire le plus souvent. Autrement dit, on nage dans l'impuissance de l'universel abstrait et l'on
accepte résigné le labyrinthe administratif avec ses paperasseries ubuesques, ses tracasseries
et ses mesquineries. Et quand on envisage sa propre pratique professionnelle, singulière,
concrète, individuelle, alors là, évidemment, le bureaucrate, c'est toujours l'autre :
l'universalité de la bureaucratie ne saurait corrompre ma pureté ou mon innocence
singulières : l'unique et sa propriété 100 "...

La dialectique hégélienne, prise dans son sens logique, a été développée dans le
mouvement de l’analyse institutionnelle, par René Lourau, dans L’Analyse institutionnelle 101 .
Il reprend les trois moments hégéliens d’universalité, particularité et singularité. En tant que
théorie, l’analyse institutionnelle est fondée par René Lourau dans cet effort pour redéployer
les moments de la logique hégélienne pour penser l’institution. En effet, avant cette
inscription théorique dans la dialectique, le paradigme de l’analyse institutionnelle n’était pas
vraiment constitué théoriquement, même si pragmatiquement des concepts et des pratiques

98
Vladimir Jankélévitch, La Mort, Paris, Flammarion, 1977.
99
Jean-Marie Brohm, op. cit., p. 251.
100
Ibid., p. 251-252.
101
René Lourau, L’Analyse institutionnelle, Paris, Minuit, 1970, p.

35
dynamiques, supposant cette théorie, avaient déjà été posés, notamment inventés par Georges
Lapassade et Félix Guattari.

Patrice Ville rappelle que les propriétés des trois moments hégéliens sont les
suivantes : chaque moment est négation des deux autres, chaque moment est affirmation des
deux autres, ils sont indissociables, ils sont à la fois en relation négative et en relation positive
avec chacun des deux autres 102 .

Il explore la spécificité de la lecture institutionnaliste de la dialectique chez


René Lourau 103 . Ce dernier emprunte, et complète diverses notions à différents courants de
pensée, notions qu’il réorganise dialectiquement. Cela donne : l’institué, l’instituant,
l’institutionnalisation qui ont les mêmes propriétés que les notions hégéliennes. Semblables
aux trois moments hégéliens, ces trois termes sont en étroite relation. Mais ils ne sont pas
synonymes des trois moments hégéliens. Enfin, à partir de réflexions sur les situations
socianalytiques et les divers types de déviance qu’il a pu y rencontrer, René Lourau propose
une dernière "triplette dialectique" : le moment idéologique, le moment libidinal, le moment
organisationnel

Patrice Ville précise : "Entre les trois "triplettes", il existe des combinaisons : des
éléments qui vont ensemble et peuvent être identifiés comme proches. Au point que ces mots
peuvent sembler redondants, ce qui pourtant est inexact. En fait, la pratique montre qu’il est
intéressant de considérer ces trois dialectiques, comme distinctes.
Dans les situations sociales, il existe des combinaisons de ces dialectiques et non pas des
équivalences. L’institué tend à être universel. On peut avoir de l’idéologique institué
universel. Mais l’idéologique peut très bien tenir lieu de singularité, ou être instituant et
particularité par rapport à un autre universel. L’instituant, c’est-à-dire le caractère novateur de
quelque chose, est en général tout à fait associé à de la particularité, à des phénomènes
marginaux, à des idées non standardisées, à des émergences particulières. Mais pas
forcément, ni systématiquement. L’institutionnalisation renvoie à la nécessité de
reconnaissance, donc aux systèmes d’échanges, de conjonction, d’organisation. Mais
paradoxalement il y a de l’institutionnalisation dans certaines formes de non-reconnaissance,
donc dans des particularités etc.

Dans le même chapitre de sa thèse, Patrice Ville note encore : "L’idéologique tend à se
faire reconnaître comme universel. Le libidinal tend à s’identifier à la pulsion, au désir, au
non maîtrisé. L’organisation tend au contrôle. Mais ce ne sont que des tendances. Certes pour
l’Analyse Institutionnelle l’Institution est une forme ou une structure fondamentale, mais
cette forme est à la fois résultante et enjeu de la dialectique institutionnelle telle qu’elle est
décrite par ces trois triades. La forme triadique n’est pas innocente et soutient une intention
politique : l’éthique du lien, selon Paul Ricoeur 104 . Le tiers ne dicte pas le lien, mais il le fait
travailler, il est “ le pôle “ il ” pour qu’entre “ je ” et “ tu ” se glisse un référent commun ”. Ce
qui caractérise l’intervention est la valorisation de la triade, selon Gilles Herreros 105 . La triade
est définie par ce chercheur comme “ la construction permettant à la fois de penser et de vivre

102
Patrice Ville, Une socianalyse institutionnelle, Gens d’école et gens du tas, Paris 8, thèse d’état, 12
septembre 2001, p. 45 à 57.
103
Lourau (René), L’analyse institutionnelle, Paris, Minuit, 1970.
104
Ricoeur (Paul), Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1970.
105
Herreros (Gilles), Revisiter l’intervention sociologique, in “ Gérer et comprendre ”, revue de l’Ecole des
Mines, Paris, EKSA, 1997.

36
le lien social ”. Pour G. Simmel 106 (1992), "la triade est la figure de l’étranger" : pont, porte,
intrus, gêneur, juste, impartial 107 .

Le moment dialectique

Le dernier chapitre de La science de la logique, de Hegel, est intitulé : l’idée absolue.


En fait, il est une reprise très explicite de la méthode dialectique de Hegel, que l’auteur situe
dans l’histoire de la pensée. On y trouve une réflexion sur l’articulation des moments dans la
dialectique. Je renvoie ici à ce chapitre.

106
Simmel (Georges), Le conflit , Paris, Circé, 1992.
107
Patrice Ville, Une socianalyse institutionnelle, Gens d’école et gens du tas, Paris 8, thèse d’état, 12
septembre 2001, p. 45 à 57.

37
Chapitre 4 :
Lectures de l'histoire

Dans La fin de l'histoire, H. Lefebvre reprend sa lecture de Nietzsche, Hegel et Marx,


concernant l'histoire. Dans cet ouvrage, l'auteur nous montre sa bonne connaissance du
"moment historique" chez Hegel, notamment. Il nous semble utile ici, de reprendre quelques
passages de cette lecture.

Le moment du savoir absolu : l'histoire et le système chez Hegel

La relation entre l'histoire et le système chez Hegel a été soulignée par Alexandre Kojève,
dans son Introduction à la lecture de Hegel. Pour Hegel, le lieu de cette rencontre se découvre
dans la finitude, et par conséquent dans la mort (y compris celle de l'histoire, le système
régnant sur le désert de l'essence). H. Lefebvre commente :
"Si c'est l'esclave qui devient l'homme historique en travaillant et luttant, en renversant le
Maître, si l'Esclave devient “ l'homme ” délivré et satisfait (befriedigt), s'il donne lieu à
“ l'homme ” porteur du vrai accompli – le Philosophe –, cela met fin à l'histoire. S'il est vrai
que la connaissance est dans son fond re-connaissance, elle achève le devenir en le
comprenant, en le concevant. Si la nature se transforme (par le travail et par la lutte) en
monde historique, la fin souhaitable de ces luttes sanglantes supprime le devenir historique. Si
la philosophie systématique résume et contient les philosophies antérieures, le moment
capital est celui où toutes les attitudes philosophiques ont été formulées et réalisées. C'est le
moment de la philosophie totale, donc vraie, conservant et abolissant toutes les philosophies,
les réalisant. C'est le moment du savoir absolu 108 ".
Ainsi, à travers l'histoire et les luttes historiques, la philosophie est devenue pratique,
politique. Le système philosophique et le système politique ne font plus qu'un : nous sommes
face à une totalité à double aspect. D'abord dissociés l'un de l'autre (aliénés), le réel s'élève au
rationnel, le rationnel s'incarne dans le réel. La rationalité (la philosophie) coïncide avec la
réalité (l'État). La philosophie est réalisée et l'histoire achevée. Ce thème de la réalisation de
la philosophie est, pour H. Lefebvre, un thème récurrent 109 .

Le moment de la praxis

H. Lefebvre reconnaît à Hegel un mérite : avoir dégagé la notion de praxis 110 . Tout naît
chez Hegel de la praxis, tout est produit par la pratique théorique, tous les moments de la
société civile et politique. L'histoire aussi est production et produite. Pour Hegel, la
connaissance théorique est l'élément dominant de la pratique, c'est précisément ainsi qu'il
définit le concept de “ pratique théorique ”. Cette notion est-elle un concept ? H. Lefebvre en
doute. Mais c'est à Hegel qu'il faudrait attribuer ce concept s'il se vérifiait que c'en est bien un.

Le moment s’acquiert dans une lutte réelle

108
H. Lefebvre, La fin de l'histoire, pp. 18-19.
109
Voir les 50 premières pages de La somme et le reste.
110
H. Lefebvre, La fin de l'histoire, p. 21.

38
Chez Hegel, il y a un nombre fini des figures, des moments inhérents au devenir. On peut
les dénombrer. Leur rapport, leur re-connaissance, leur enchaînement permettent ce récit
global que Hegel nomme “ histoire ”. Hegel ré-écrit ainsi le temps sans le moindre obstacle :
"La philosophie fournit le paradigme (tableau systématique et fermé des oppositions) ainsi
que le syntagme (liaison, enchaînement) du processus (chaîne vécue sans conscience de
l'enchaînement). De quelle histoire s'agit-il ? De l'histoire de l'esprit (idéelle et/ou idéale)
coïncidant par hypothèse avec l'histoire réelle. Les figures, moments, éléments, peut-on les
combiner par la seule pensée ? Non. Dans la réflexion hégélienne, une pensée combinatoire
ne peut venir que tardivement, comme mise en forme ultime. Les moments et leurs
connexions (opposition et enchaînement), il a fallu les parcourir dans une lutte réelle.
L'homme, ou plutôt l'esprit, passe par les épreuves qui le mènent de l'originel à la
connaissance. Tel est le destin et l'ordre ; tour à tour l'esprit fut le désir et l'entendement, le
maître et l'esclave, le travailleur et le désabusé. Cette contrainte, cette exigence, cette
nécessité se rattachent-elles selon Hegel à une naturalité originelle et originaire ? Non. L'exi-
gence de la lutte à mort ne vient pas d'une nature mais de l'esprit lui-même : de la finitude en
laquelle se réalise l'esprit absolu 111 ".
De ces remarques, H. Lefebvre déduit la fin de l'histoire. Il montre que la logique
immanente à l'histoire n'empêche en rien qu'il faille parcourir (et re-parcourir) l'histoire sans
sauter du commencement à la fin : "La connaissance philosophique elle-même ne peut abolir
le temps et substituer le tableau achevé à l'inachèvement phénoménologique. Et cependant,
qu'il y ait logique et vérité de l'histoire, unité réglée de figures dans le mouvement, cela
n'annonce-t-il pas la possibilité du tableau (de la synchronisation terminale) ? Oui. La
formulation de la Logique coïncide avec la fin : vieillesse, sagesse, crépuscule, nuit. Morte
l'histoire, finie, terminée, car on ne peut qu'imaginer (non pas concevoir et non pas faire) un
temps non historique 112 ".

La succession des moments de la révolution

Chez Marx, aussi, H. Lefebvre retrouve la fin de l'histoire : "Ce que nous appelons
l'histoire se termine par une révolution totale (même si les phases et les “ moments ” de cette
révolution se succèdent dans le temps). L'histoire apparaît alors, dans cette perspective,
comme préhistoire. Mais peut-être cette “ pré-histoire ” devrait-elle s'appeler “ histoire
naturelle de l'humanité ”, en désignant ainsi la période pendant laquelle l'être générique,
“ l'homme ”, lutte contre la nature en son sein, sans se détacher d'elle, sans maîtriser la
matière ? L'histoire proprement dite serait alors celle de “ l'humain ”, croissance et
développement social) ce double aspect définissant l'historicité. Cette histoire finit-elle ? Oui,
pour autant qu'elle se déroule à l'aveuglette, que “ l'homme ” tâtonne, en proie à des
déterminismes qu'il ne connaît et ne domine pas. Mais alors, la post-histoire ? Elle peut se
donner pour historicité accomplie. Le fonds opaque de l'être humain, sa naturalité, se voient
dominés, appropriés. Le temps de l'appropriation remplace le temps de l'aveuglement dans
lequel l'enchaînement des effets et des causes (y compris les volontés et les idées) échappait à
la connaissance, à la raison, à la prévision 113 ".

Pour Marx, l’enfant est un “ moment ” de l’homme

111
Ibid., p. 25.
112
Ibid., p. 25.
113
La fin de l’histoire, p. 45

39
Marx montre que l'adulte permet de comprendre l'enfant, et l'homme de connaître le
singe. Non l'inverse, comme le suppose la démarche génétique. Car l'adulte sort de l'enfant et
l'homme du singe : "Le problème est de savoir comment l'enfant mène à l'adulte, en contient
la possibilité tout en étant enfant - et comment le singe a été un moment de l'homme en
formation dans la nature. Ni l'enfant, ni le singe, ne peuvent s'isoler du devenir global dont ils
sont des moments : de l'histoire (naturelle, sociale, psychique). D'ailleurs, il reste en l'adulte
assez de l'enfant, assez du singe en l'homme, pour que cette marche puisse revenir vers
l'actuel, enfin saisi dans ses différences : dans sa genèse concrète 114 ".

Le devenir

Pour Hegel et pour Marx, l'histoire se définit comme maturation (de l'espèce, de la
société, de la pensée), et marche vers l'achèvement. Pour eux, l'histoire se définit par sa fin :
l'état adulte de l'homme générique, c'est-à-dire de l'espèce humaine, de la pensée, de la
société, etc. Aucun doute en ce qui concerne la maturité et sa valeur suprême, malgré le
caractère ambigu (à la fois naturaliste et historisant) de ce concept. La relation entre le temps
individuel et le temps historique doit s'élever au concept. Les fondateurs de la pensée histori-
que ne les séparaient pas. Ils concevaient l'un en l'autre, l'un par l'autre, dans une harmonie
préétablie ; l'espèce, la société, la pensée, l'État (pour Hegel) vont comme l'individu vers le
moment supérieur : la maturité, l'état adulte, l'achèvement.
Or, nous dit H. Lefebvre, "aujourd'hui, une réponse inverse vient aux lèvres. Spon-
tanément, c'est-à-dire comme une expression d'une spontanéité. L'histoire et l'historicité, ce
serait l'inachèvement. Comment pourrait-il y avoir histoire s'il y a achèvement ? Qu'est-ce que
l'achèvement sinon la fin de l'être, qui a eu son histoire, qui l'a terminée, qui est fini ?"

D'où vient cette idée ? De Nietzsche qui a eu le courage de déclarer l'inachèvement de


“ l'homme ”, de la société, de la culture. Nietzsche proclame qu'il en est bien ainsi : "Avec
l'hypothèse : peut-être l'espèce humaine est-elle ratée, irrémédiablement. Dès lors, il faut la
dépasser, la surpasser, la précipiter dans le passé (Uberwinden et non pas Aufheben).
L'hypothèse nietzschéenne a été reprise avec audace par la littérature (Witold Gombrovitz),
par la théorie dite “ néo-ténique ” (Bolk), par la psycho-sociologie (Georges Lapassade et
René Lourau)". Toutefois, H. Lefebvre fait rebondir la problématique. Il s'interroge : "Ina-
chèvement de qui ? L'enfance, l'adolescence, deviennent-elles modèles ? En admettant que
l'achèvement de l'adulte ne soit qu'un mythe, il se profile cependant un achèvement sans
réplique : la mort. La représentation de l'inachèvement se dédouble – devoir-être sans fin et
sans terme, avenir illimité, tâche infinie – fin mortelle. Un vieux problème philosophique
va-t-il ressusciter : “ Sollen oder Sein ? ” Oui, si l'on en reste là. Non, si l'on trouve un autre
sens en évitant de ressusciter une idéologie 115 ".

Le devenir historique et ses moments

Le devenir, l'histoire, possèdent chez Hegel un caractère implacable : "Le devenir


universel dépasse tous les moments limités, les broie, les emporte dans son torrent destructeur
et créateur. Impossible de demander des comptes à l'Idée, à l'Histoire ! – Les hommes,
instruments de l'Idée, sont en définitive irresponsables ; l'idée de responsabilité – qui apparaît
spéculativement dans le système hégélien – n'est alors qu'une apparence, une sorte d'illusion
de la conscience malheureuse à un certain niveau 116 ".

114
La fin de l’histoire, p. 79
115
La fin de l’histoire, p. 101
116
Henri Lefebvre, L’existentialisme (1946), 2° éd., Paris, Anthropos, 2001, p. 102.

40
Le moment déterminé

Chez Hegel, nous avons vu qu’est posé un rapport particulier à l’hic et nunc qu’il faut
saisir, logiquement, avec sa négation : l’ailleurs et dans un autre temps. Dès ses premiers
écrits, Hegel part donc de ce moment déterminé du présent. Lorsqu’il recense tous les travaux
de Descartes en sciences entre 1618 et 1648, Henri Lefebvre montre bien l’étendue des
domaines étudiés et son apport à chaque question : "La simple lecture de cette série montre le
caractère encyclopédique du génie cartésien. Comme tout savant, il prend la science acquise,
et la continue ; il trouve des problèmes posés, et il cherche à les résoudre. Il prend place à un
moment déterminé, à un niveau dans le développement de la connaissance. Le propre du génie
cartésien, sa puissance, son originalité, c’est d’abord qu’il s’empare de l’acquis, et cela dans
les domaines les plus différents, allant des mathématiques à la physiologie et à la médecine ;
dans chaque domaine, à partir des travaux de ses prédécesseurs, il va plus loin ; il en tire ce
que ces prédécesseurs n’avaient pas aperçu : une loi, une hypothèse, une généralisation".
Mais, surtout, cette exploration tous azimuts, explique H. Lefebvre, débouche sur la
découverte d’une forme et d’un instrument de connaissance : la méthode.

41
Chapitre 5 :
Le bon moment

Dès 1978, dans Centre et périphérie 117 , une introduction à l’analyse institutionnelle,
j'introduis la notion de moment socianalytique. La socianalyse, c’est l’intervention de
sociologues institutionnalistes dans un groupe, une organisation ou une institution. Dans la
dynamique d’une institution, pour aider les acteurs à analyser la crise qui les traverse, l’appel
à des personnes extérieures permet de construire une distance. Cette intervention n’est
concevable que lorsqu’une analyse interne a déjà été faite qui a conduit le collectif client à
formuler ce constat : “ nous avons besoin de quelqu’un d’extérieur pour nous aider à
comprendre nos difficultés. ” Ce qui est valable pour un groupe ou une institution vaut
également pour la personne. L’entrée en psychanalyse survient à un moment particulier de la
vie du sujet, lorsqu’il formule pour lui-même l’idée que le dispositif de la cure lui serait utile
pour sortir des difficultés qu’il traverse. Toute entrée en thérapie (psychologique, mais aussi
somatique), correspond à un moment de prise de conscience, à une demande.

Les socianalystes ont montré le cheminement qui s’opère entre le moment de la


demande conscientisée, et la commande. L’analyse, c’est justement l’analyse des chemins
conduisant d’une demande à une commande. L’entrée dans le dispositif est le moment du
passage de la demande qui s’est formulée à l’intérieur, en commande vis-à-vis d’un tiers, et
de ses outils de travail. La commande est le passage à l’acte qui conduit le demandeur à
choisir un dispositif de traitement de sa demande. La notion d’urgence n’est pas absente,
notamment lorsqu’il s’agit d’une intervention chirurgicale qui permet d’éviter des
complications de santé. Mais l’adéquation temporelle entre la dynamique interne du sujet
(individuel ou collectif), et le recours à une forme de dispositif d’analyse ou d’intervention
fait émerger la notion de "bon moment". C’est le bon moment pour s’analyser, pour se
former, pour se soigner, pour raconter son histoire de vie, pour changer son mode
d’organisation domestique ou politique 118 , etc. Dans la gestion d’une maison, le bon moment
de refaire son toit peut être la survenance d’une tempête qui a soulevé le toit… En politique,
le bon moment d’une réforme suppose une prise de conscience d’un collectif assez large sur la
nécessité d’un changement. Ce collectif va appuyer la réforme auprès de ceux qui ne veulent
pas changer.

La notion de bon moment existe déjà dans la philosophie grecque, c’est la notion de
kairos, notamment chez Aristote chez qui la notion s’inscrit dans sa recherche de l’équilibre,
et plus particulièrement de sa recherche du juste milieu, que l’on retrouvera d’une certaine
manière, dans la notion de tact que développera, à la suite de Herbart, F. Schleiermacher,
lorsqu’il développera les qualités requises par le pédagogue 119 . Le kairos est à la fois une
recherche du juste milieu, dans l’espace et dans le temps. Chez les Grecs, il y a un bon
moment de la rencontre, du plaisir, du travail, du débat, etc. Michel Foucault l’a souligné dans
L’usage des plaisirs 120 .

117
R. Hess, Centre et périphérie, une introduction à l’analyse institutionnelle (1978, 2° éd. Paris, Anthropos,
2001).
118
Christine Delory-Momberger, Remi Hess, Le sens de l’histoire, moments d’une biographie, Paris, Anthropos,
2001, 414 pages.
119
Herbart, Allgemeine Pädagogik (1806) ; F.E.D. Schleiermacher, Ausgewählte pädagogische Schriften,
Paderborn, Ferdinad Schöningh, 4° éd., 1994, 311 p.
120
Michel Foucault, L’usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1984.

42
Dans sa présentation à sa traduction de L’homme de génie et la mélancolie,
d’Aristote 121 , Jackie Pigeaud, propose une définition du kairos comme "moment où le
technicien (à l’évidence c’est de l’homme de l’art – tékhnè – qu’il est là question et qui
s’oppose au praticien de la science – epistémè), qu’il soit médecin, orateur, général, doit
intervenir."

Comme l’indique J. Pigeaud, le kairos est lié au temps, par l’urgence que nécessite
l’état des choses. Du point de vue du temps, le kairos est donc un instant quasiment
intemporel, sans durée. Le kairos est donc davantage dans l’insight de l’instant, que dans
l’épaisseur du moment, au sens où nous employons ici ce mot. Si l’on traduit kairos par bon
moment, le moment est pris ici dans le sens du der Moment allemand (par opposition à das
Moment). Et à la limite, on pourrait le traduire par instant adéquat ou temps propice, ou
encore temps opportun.

Dans sa réflexion à partir du Malaise dans la culture, de Freud, Michel Plon montre
que cette question du bon moment est un problème central pour les trois métiers impossibles
selon Freud : gouverner, soigner, éduquer (Regieren, Analysieren, Erziehen) 122 . Dans ces
métiers, la question est toujours de choisir le "bon moment pour intervenir". Dans le "bon
moment", le juste milieu, le tact concerne non seulement le moment de l’intervention, mais
aussi la gestion du rapport au temps dans le travail lui-même. On touche à la question de
l’analyse herméneutique du contexte, et la qualité que le professionnel, le praticien dans sa
manière de porter un diagnostic, et de décider du moment opportun pour optimiser son
intervention. Ce qui différencie le bon professionnel du mauvais, c’est justement cette
maîtrise du "bon moment", et qui correspond à un bon redéploiement de son expérience
clinique.

Sigmund Freud connaît bien la démarche herméneutique de F. Schleiermacher. S’il le


cite explicitement dans Die Traumdeutung, über den Traum, et dans Der Witz und seine
Beziehung zum Unbewussten, on peut dire que toute sa théorie de l’interprétation est
redevable à la posture herméneutique de F. Scheiermacher. Tous les deux ont identifié la
notion de moment, comme importante dans le travail pédagogique ou analytique. F.
Schleiermacher constate qu’il y a un conflit, entre le moment présent, dans lequel vit l’enfant,
et le moment de l’avenir de l’élève auquel pense le pédagogue lorsqu’il lui propose des
apprentissages. L’enfant veut éviter de penser à son futur, et donc, selon F. Schleiermacher, la
pédagogie est un combat entre les deux moments, dans lesquels sont installés le jeune et
l’adulte. Ils ont du mal à se rencontrer. Chez Freud, la qualité du clinicien, c’est d’accepter de
ne pas brusquer les choses, et d’être capable d’attendre en espérant parvenir à rencontrer un
jour le moment adéquat d’une parole : le bon moment de l’interprétation.

Selon lui, rien ne sert de forcer l’autre, même quand on a raison, qu’on détient le
savoir sur lui. Il faut attendre le "bon moment", c’est-à-dire ce temps propice, cet instant
adéquat, où l’autre est capable d’entendre ce qu’on veut lui dire. Sans cette attente,
l’interprétation brutale, et immédiate dès qu’elle survient dans la tête de l’analyste, est
incongrue. Le patient lui répondra : "Tu dois savoir que je n’ai rien à apprendre de toi !". Le
bon moment de parler, de dire, c’est le moment où l’autre a quelque chose à attendre de vous,
se trouve être en demande, bref vous écoute dans ce que vous pensez pouvoir lui dire de lui.

Il est important qu’il y ait demande (de distanciation), dans la vie du sujet ou du
collectif, pour qu’il y ait confrontation à un dispositif de soin, de formation, de réforme. Mais
à l’intérieur du dispositif lui-même, il faut à nouveau attendre le "bon moment" pour
121
Aristote, L’homme de génie et la mélancolie, traduit et présenté par Jackie Pigeaud, Paris, Petite Bibliothèque
Rivages, 1988.
122
Michel Plon “ De la politique dans le Malaise au malaise de la politique ”, in Jacques Le Rider, Michel Plon,
Gérard Raulet, Henri Rey-Flaud, Autour de Malaise dans la culture de Freud, Paris, PUF, 1998, 154 pages.

43
s’autoriser à l’interprétation. Selon Freud, le "métier" du pédagogue, de thérapeute ou du
politique, serait dans leur capacité à attendre le "bon moment" avant d’intervenir.

En politique, c’est le "moment décisif" selon H. Lefebvre. Quand Lacan, évoquant


Socrate, dit que "si Thémistocle et Périclès ont été de grands hommes, c’est qu’ils étaient bon
psychanalystes", il veut souligner que chez le psychanalyste, comme chez l’homme politique,
l’art est de choisir le bon moment de conclure. L’art consiste à "répondre ce qu’il faut à un
événement en tant qu’il est significatif, qu’il est fonction d’un échange symbolique entre les
êtres humains – ce peut être, précise Lacan, l’ordre donné à la flotte de sortir du Pirée". Faire
la bonne analyse de la situation, au moment opportun, est un enjeu stratégique considérable.
"Faire la bonne interprétation au moment où il faut, c’est être bon psychanalyste", ajoute J.
Lacan 123 .

Le rapprochement qu’a fait Freud entre le gouvernement, le soin et l’éducation,


comme métier "impossibles", vient du fait que ces arts reposent en définitive sur la maîtrise
du tact, de l’intuition, du talent, ou pour parler comme Machiavel de la virtu, qui relève d’un
domaine difficile à contrôler qui est la subjectivité. Cet art de l’adéquation, entre la situation
et la posture, n’est pas infaillible. Le maître, comme le médecin ou le politique peuvent
toujours se tromper. On se trouve dans un univers qui échappe au contrôle : on se trouve dans
l’inachèvement, dans une sorte d’idéal de perfection, impossible à atteindre. Celui qui réussit
fascine, mais l’échec est à l’horizon, dans l’analyse, comme dans l’éducation ou la politique.

Celui qui sera perçu comme "mauvais professionnel", c’est celui qui, au moment
décisif, se trompe dans son choix. Ainsi, H. Lefebvre évoque Léon Trotski, lecteur de
Clausewitz, qui fait le choix, mauvais, lors de la bataille de Varsovie en 1917, d’envoyer ses
fantassins, avant d’utiliser les canons. Cette décision, inadéquate par rapport à l’évolution des
batailles, depuis l’époque napoléonienne, lui fait perdre la bataille, et d’une certaine manière
la guerre. Si son choix avait été inverse, le sort de l’Europe aurait été changé : le
communisme aurait gagné toute l’Europe. L. Trotski croit maîtriser le savoir stratégique, mais
il ne prend pas en compte, depuis l’époque de Clausewitz, la nouvelle portée des canons.

Dans cette exploration du "bon moment" en politique, Michel Plon explore le travail
de clinicien du politique qu’opère Machiavel qui, lui aussi, découvre que la réussite de la
praxis politique est liée à la capacité de saisir l’occasion lorsque celle-ci se présente.
Machiavel n’est pas un philosophe, mais un praticien. Il est au service du pouvoir florentin,
entre 1498 et 1512. Et il observe. Il écrit des textes en relation directe avec sa pratique. Son
journal prend la forme de lettres qu’il envoie ici ou là. Dans ces courriers, Machiavel
reproche aux dirigeants d’hésiter constamment, de ne jamais poser d’acte, de manquer les
occasions d’agir. Il réfléchit sur les différences entre les personnes. Ces lettres et rapports de
mission confidentiels lui serviront d’ébauche pour l’œuvre à venir. Plus qu’une théorie du
politique, Machiavel fonde une clinique de l’expérience. Dans cette clinique du politique, il
médite tout particulièrement sur le rapport au temps.

Rappelons que pour lui, la vraie différence ne vient pas de la naissance, mais de
l’éducation. "Il est très important qu’un enfant commence dès son jeune âge à entendre dire
du bien ou du mal d’une chose, car cela l’impressionne nécessairement et il détermine ainsi
son comportement sa vie durant 124 ."

Et concernant sa conception des rapports entre les hommes, on sait qu’elle anticipe la
conception selon laquelle "l’homme est un loup pour l’homme" (Hobbes). Cette conception
123
Jacques Lacan, Le séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la
psychanalyse (1954-1955), Paris, Seuil, 1978.
124
Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, in Œuvres, trad. et présentation par Christian Bec,
Paris, Laffont, 1996, p. 458.

44
implique un certain rapport au politique : l’action politique efficace doit prendre les hommes
tels qu’ils sont. Son projet n’est pas de décrire l’idée que l’on se fait des choses, mais la vérité
effective des choses. Il écrit : "Laissant de côté les choses que l’on a imaginées, à propos d’un
prince et discourant de celles qui sont vraies, je dis que tous les hommes, lorsqu’on en parle,
et surtout les princes, parce qu’ils sont plus haut placés, sont jugés en fonction des qualités
qui leur apportent blâme ou louange 125 ."

Dans la vérité des choses, la dimension du temps apparaît essentielle. C’est la matière
première de l’action politique. C’est la substance d’où l’on va tirer les occasions de l’action.
Le politique est celui qui sait saisir l’occasion, lorsqu’elle se présente. Machiavel observe
César Borgia, qu’il accompagne lors d’une opération que celui-ci mène, entre octobre 1502 et
janvier 1503, pour agrandir ses territoires. Ce vécu à proximité d’un prince, fonctionne
comme une Erlebnis (expérience vécue), qui lui permet de découvrir l’exercice du pouvoir. Il
décrit la dimension psychique dans la matérialité du rapport au temps, du prince. Celle-ci est
fragile, fugace, quasi impossible. Lors d’un complot qui se fomente contre lui, Machiavel
observe comment le Prince entre dans ce temps, où ses paroles et ses gestes se fondent
totalement dans la temporalité de la menace. Alors que le prince dit calmement qu’il jugera
les Seigneurs de Florence sur leurs actes, il glisse une petite phrase que Machiavel note
aussitôt, comme significative : "Je temporise, je tends l’oreille à tous les bruits, et j’attends
mon heure 126 ."

Quelques jours plus tard, le complot échoue d’un rien : le duc s’en sort, car il s’est
totalement inscrit dans la réalité. Il s’était préparé, en comptant sur les hommes du Roi, et
l’argent du pape. La fascination de Machiavel vient du rapport au temps que le prince a
construit : il est à la fois dans et hors du moment de l’adversaire ; il a su jouer sur les lenteurs
des adversaires à l’affronter.

Dans la stratégie, le côté décisionnel du kairos suppose un temps préalable, durant


lequel on a pris soin de construire un dispositif. Le rapport de l’autre au temps est un élément
essentiel de l’analyse stratégique, et il déterminera le choix tactique d’intervenir ou pas.
Comme le remarque Michel Plon 127 , l’évolution du rapport de force et son devenir, se
définissent du fait que le temps pour l’un inclut le temps, différent, de l’autre. De cet
enchevêtrement des temps d’avant le "bon moment", on peut proposer une théorie des
moments qui soit dialectique. Il nous faudra tenter de la dégager, tant dans la temporalité que
dans son étendue. On verra que cette dialectique a été pensée dès le moment grec de la
philosophie.

Machiavel constate que la bonne maîtrise de la temporalité est liée au fait que le
prince ne rêve pas, mais fait du terrain. Il construit des leurres, en donnant une dimension
ostentatoire à ses préparatifs de guerre. Il fait beaucoup de bruits autour de la préparation
d’une campagne : l’art du politique est cette maîtrise du concret. Machiavel s’étonne que,
derrière ce vacarme, les autres n’aient rien soupçonné de ce qui se préparait !

La ponctuation de cette histoire sera l’élimination des traîtres qui aura lieue le jour de
la Saint Sylvestre 1502. Machiavel est stupéfait de la manière, dont procède le prince. En
dehors de lui, personne ne connaît le lieu de l’attentat qu’il organise : "Ce Seigneur est le plus
secret des hommes… Ses secrétaires m’ont, plus d’une fois, attesté qu’il ne publie chose
aucune qu’au moment même de l’exécuter, et qu’il ne l’exécute que quand la nécessité le
talonne, quand les faits sont là et pas autrement, d’où il s’ensuit que l’on doit l’excuser et non
pas le taxer de négligence 128 ."
125
Machiavel, Le prince, in Œuvres, 1996, p. 148.
126
Toutes les lettres de Machiavel, 2 vol., Paris, Gallimard, 1955, vol. 1, p. 221.
127
Michel Plon, op. cit., p. 142.
128
Toutes les lettres de Machiavel, p. 285.

45
Tous les auteurs qui se sont intéressés à la théorie du "bon moment", développe une
temporalité qui dialectise, à la manière hégélienne, trois moments : le perçu, le conçu, l’action
(H. Lefebvre), voir, juger, agir (formulation des militants de l’action catholique dans les
années 1930), ce que J. Lacan reformule dans son célèbre sophisme du temps logique et de la
certitude anticipée : l’instant de voir, le temps pour comprendre, le moment de conclure. On
sait que, dans une première période de sa vie, Lacan s’est beaucoup intéressé à Hegel !

Ces trois moments sont bien antérieurs à Hegel : ils sont déjà présents chez
Hippocrate. Le médecin grec inscrit sa théorie du bon moment dans une trilogie du même
type :
-Hippocrate dégage d’abord le moment de l’enquête. C’est le recueil des données : le
praticien examine le cas, tel qu’il se présente sous ses yeux. Il décrit la situation en dégageant
les caractéristiques, les spécificités de cette situation singulière qui n’a pas d’équivalent. Ce
travail d’enquête demande du temps. Aujourd’hui, dans telle ou telle situation, on va
demander des analyses (de sang, d’urine, etc). Peut-être ce moment existait-il déjà, sous une
forme ou sous une autre, à l’époque d’Hippocrate ? Toujours est-il que l’enquête demande un
temps de travail, qui suppose une organisation.
-Le second moment est celui du diagnostic. On fait des prévisions. On élabore un
pronostic. C’est le stade de la stratégie. Il faut tenir compte de l’adversaire, qui tient une
position antagoniste à l’intervenant, dans un mouvement propre et autonome. Il faut
reconnaître cette position puisqu’on veut la modifier ou la vaincre. Ce moment prend en
compte à la fois le temps et l’espace : on mesure la surface de l’autre, ses forces, ses moyens.
On évalue nos propres moyens et nos chances de victoire possible.
-Le troisième moment est celui de l’intervention. Cet acte est définitif par rapport à la
situation singulière. Si je manque mon coup, l’autre ne me manquera pas. Comme le dit le
proverbe : "Le lion ne bondit qu’une fois !". Le temps d’un éclair, la situation se dénoue.

Soulignons la dialectique, lors des trois moments, entre l’universel, le particulier et le


singulier. La situation est particulière, on l’étudie en tant que telle. Elle a des particularités. Et
cette dynamique se développe dans un contexte, qui s’étend jusqu’à l’universel. Dans toute
situation d’analyse, de politique ou d’éducation, le praticien doit aller jusqu’au boût, de ces
trois étapes, de ces trois moments, de ces trois temporalités.
Percevoir, comprendre et juger, intervenir pour conclure sont donc les trois moments
de ce processus qui ouvre sur le "bon moment". La pratique impose donc une prise en compte
permanente de l’étendue et de la durée.

Dans la socianalyse, telle que nous l’avons pratiquée avec Georges Lapassade et René
Lourau, le dispositif que propose l’intervenant est une assemblée générale, la plus large
possible, permettant l’accès aux éléments transversaux les plus divers (transversalité) de
l’établissement en analyse 129 . Mais sur le plan de la durée, le temps de l’intervention est
limité (trois à cinq jours). Chez les Van Bockstaele, les règles sont sensiblement différentes.
Les séances sont plus courtes, mais pensées dans la succession, comme dans la
psychanalyse 130 .

Les discussions concernant la construction du dispositif ont été très vives, au sein du
mouvement psychanalytique, tant sur la durée des séances, que sur la longueur de la cure.
Celle-ci a pu être courte au début, puis s’est allongée. Mais Freud avait conscience de s’être
trompé dans le cas de "l’homme au loup". Aussi, refusa-t-il de fixer à l’avance le terme d’une

129
Une première description des règles de la socianalyse est donnée dans G. Lapassade, R. Lourau, Clefs pour la
sociologie, Paris, Seghers, 1971.
130
Jacques et Maria Van Bockstaele, La socianalyse, Imaginer –coopter, Paris, Anthropos, 2004, 224 pages.
Voir également des mêmes auteurs “ Le dispositif de la socianalyse ”, in Les irrAIductibles n°6, Dispositifs I,
Université de Paris 8, octobre 2004, p. 15 à 26.

46
cure ! Cependant, avec son concept de "bon moment", il voit la possibilité d’accélérer les
choses.

Dans la socianalyse, un moyen d’accélérer certains processus est la mise en place


d’analyseurs construits 131 . Ceux-ci doivent susciter l’appropriation par le collectif client d’un
problème resté implicite. La psychanalyste fragmente aussi le temps, en montrant que toutes
les séances ne sont pas vécues avec la même intensité. Certains moments comptent davantage
que d’autres. Chez Freud, il y a un lien, qui s’établit entre l’interprétation et le bon moment :
“Quand vous avez trouvé les interprétations justes, une nouvelle tâche se présente à
vous. Il vous faut attendre le moment opportun pour communiquer votre interprétation au
patient avec quelque chance de succès. À quoi reconnaît-on chaque fois le moment opportun ?
C’est l’affaire d’un tact, qui peut être considérablement affiné par l’expérience. Vous
commettez une faute grave si, par exemple, dans votre souci d’abréger l’analyse, vous jetez
vos interprétations à la tête du patient dès que vous les avez trouvées 132 . ”

On retrouve ce point de vue dans l’Abrégé de psychanalyse : "Evitons de lui faire


immédiatement part de ce que nous avons deviné".

L’attente des bons moments : le plaisir du spectacle sportif

Il en est de même pour moi, par rapport au sport. Je puis être ailleurs ou être dedans,
mais, selon que je suis dedans ou dehors, je n’ai plus le même rapport au monde. Le foot
m’absorbe : il me capte. Je ne peux pas dire que lorsque je regarde une émission sur le Tour
du Dauphiné ou sur le Grand prix de formule 1 du Canada, je sois "mobilisé" à 100%. Je
regarde cela de loin, en pensant à autre chose ; je fais plusieurs choses à la fois (d’où le fait
que je vive mal de devoir écouter les commentaires techniques des coups de pied arrêtés de
David Beeckam, par mon épouse). Pour moi, l’analyse des gestes techniques se fait quasiment
instantanément sans grande mobilisation. J’expérimente une sorte de veille, mais cette veille
peut déclencher une mobilisation psychique totale, lorsque l’évaluation du jeu l’implique. Je
regarde ce type de spectacle en étant ailleurs, mais avec une demande de ne pas être dérangé
au cas où, par hasard, surviendrait un moment décisif du jeu qui ferait basculer la
présentation 133 . La représentation, en football, au moment des informations générales, n’étant
que le montage télévisuel de moments décisifs (les buts marqués, par exemple).

Bon moment et formation

Dans sa thèse sur Les moments privilégiés en formation existentielle 134 , Francis
Lesourd se donne pour objet, les moments privilégiés. Ce travail veut apporter une
intelligibilité nouvelle à la problématique des transformations du sujet adulte. En
l’occurrence, les moments privilégiés désignent les discontinuités qui, dans un parcours de
vie, apparaissent moins comme des aménagements que comme des altérations radicales des
représentations que se donne le sujet de ce qu’il a été, de ce qu’il est, et de ce qu’il souhaite
devenir. Ces moments peuvent être heureux, mais ne le sont pas nécessairement; leur
caractère privilégié réside dans le potentiel de naissance à soi-même dont ils sont porteurs. En
tant qu'interrogation de discontinuités créatrices, dans le cheminement du sujet, ce travail de

131
G. Lapassade, L’analyseur et l’analyste, Gauthier-Villars, 1971.
132
S. Freud, “ La question de l’analyse profane, ” in Résultats, idées, problèmes, vol. II, Paris, PUF, 1985, p. 89.
133
Husserl, Ecrit sur la conscience phénoménologique de la conscience intime du temps, 1905, trad. fr. Paris,
PUF, 3° éd. 1991, 204 p.
134
Lesourd, Francis, Les moments privilégiés en formation existentielle, Contribution multiréférentielle à la
recherche sur les temporalités éducatives chez les adultes en transformation dans les situations liminaires, thèse
de sciences de l’éducation, sous la direction de Jean-Louis Le Grand, LAMCEEP, soutenue à Paris 8, 29 octobre
2004.

47
F. Lesourd rejoint les recherches qui, en formation des adultes, interrogent les moments-clés
d’engagement dans un processus de formation institué, les turning points mis au travail dans
les pratiques d’histoires de vie, l’accompagnement des sujets en situations liminaires et, de
façon plus générale, les transformations de perspective (Mezirow) et l’émergence des quêtes
de sens de l’adulte.

Le questionnement des moments privilégiés se fonde sur trois prises de position.


La première, épistémologique, tient au choix d’une approche multiréférentielle qui,
d’emblée, implique le renoncement à un point de vue totalisant et achevé. Le choix de cette
approche ne se justifie certes pas de la complexité intrinsèque de l’objet ; il relève d’un pari
selon quoi l’inter-questionnement d’une pluralité de références (psychanalytiques,
psychologiques, sociologiques, anthropologiques, éducatives) favorise l’émergence d’une
intelligibilité de l’objet autre que celle à quoi un regard monodisciplinaire aurait pu conduire.
La seconde prise de position, axiologique, consiste à aborder le sujet adulte comme
co-auteur de ses propres transformations existentielles. Cette notion de co-auteur suggère
que, au cours de ces transformations, le sujet n’est ni tout-puissant ni tout-impuissant. Par
voie de conséquence, ce choix axiologique conduit à questionner tout particulièrement
l’action – matérielle ou mentale – effectuée par le sujet à l’occasion de ses moments
privilégiés.
La troisième prise de position, théorique, s’appuie sur un questionnement des
moments privilégiés du point de vue des temps qu’ils mobilisent. En l’occurrence, ce travail
se réclame d’un pluralisme temporel (Bachelard) selon quoi, loin d’être donné au monde, le
temps en provient ; il est produit par les phénomènes, les actes, les œuvres et les vies. Dans
cette perspective, on peut ainsi considérer une multiplicité de temporalités à la fois
synchroniques et diachroniques : les temporalités co-présentes sociétales, institutionnelles,
interpersonnelles, intrapsychiques se présentent comme un “ système ” complexe en
interaction permanente ; les temps successifs d’une vie apparaissent éclairés, oblitérés ou
reconstruits après-coup en fonction des réorientations des projets du sujet.

F. Lesourd propose de considérer que cette multiplicité de temps constitue, pour


chaque sujet, une infrastructure temporelle personnelle, spécifique, sur quoi s’étaye sa
cohésion identitaire. C’est cette infrastructure temporelle qui se transforme au cours des
moments privilégiés. Parmi les chantiers de recherche qu’a ouvert, en Sciences de
l’éducation, la prise en compte d’une multiplicité des temps, cette thèse se situe plus
particulièrement dans la filiation des recherches de Gaston Pineau relatives à une chrono-
formation. La chrono-formation est définie comme formation de temps formateurs ; elle
souligne l’importance de l’action du sujet qui, pour se former dans des temps est conduit à
former ses temps.

Au cours des moments privilégiés, l’action du sujet adulte se porte sur sa propre
infrastructure temporelle, l’altère profondément et, partant, fait émerger ce qui lui apparaît
après-coup comme une transformation existentielle. En d’autres termes, l’infrastructure
temporelle personnelle constitue la matière première sur quoi et avec quoi le sujet travaille
lorsque, de façon semi-délibérée, il participe, en tant que co-auteur, à la production et au
guidage du processus par quoi il se transforme.

En outre, les actes effectués à ce moment par le sujet, en particulier ses actes
mentaux, sont tout particulièrement questionnés. En tant qu’ils favorisent le guidage des
transformations personnelles, ces actes mentaux renvoient à une forme particulière de savoir
d’action, nommée savoir-passer en référence au caractère liminaire du processus.
L’hypothèse de l'auteur est qu'actes mentaux et savoir-passer sont appris par l’expérience
mais peuvent être ultérieurement conscientisés. De ce point de vue, il est possible d’envisager
le guidage pour le sujet lui-même de ses transformations existentielles comme objet de
recherche en formation. Cette hypothèse est mise à l’épreuve de vécus rapportés par une

48
enquête. Le mode d’observation s’appuie sur des histoires de vie en formation et des
entretiens. L’explicitation biographique constitue un mode d’observation rétrospective de la
mise en œuvre concrète des savoir-passer. Ce mode d’observation des savoir-passer constitue
également, pour le sujet, un mode d’accompagnement de leur conscientisation.

Le repérage de certaines conditions de conscientisation et d’apprentissage des savoir-


passer contribue à enrichir le fonds commun des ressources transitionnelles en éducation et en
formation des adultes. Il favorise la mobilisation de ses ressources par le sujet en situations et
leur compréhension par ceux qui les accompagnent.

49
INTERLUDE 1

L’Année Lefebvre
14 septembre 1999 (Extrait d’une lettre de R.H. à Hubert de Luze)

“ Et le travail éditorial a donc repris, intensément. Il y a un an, j’avais proposé de


rééditer La production de l’espace, d’Henri Lefebvre : ce livre avait eu 3 éditions chez
Anthropos. Je m’étais occupé de demander les droits à la veuve d’Henri. Celle-ci avait
accepté à condition, de recevoir une avance. J’avais transmis le dossier à Anthropos, mais
n’avais pas eu d’écho à cette demande. Or, depuis quelque temps, le Centre national des
lettres a décidé d’avoir une politique incitative sur le terrain de l’architecture, et ils ont fait la
liste des ouvrages urgents à rééditer : le livre de Lefebvre était sur la liste. J’avais emmené le
dossier à Jean ; celui-ci, en fouillant dans les archives, découvrit que le contrat avait été signé
et l’avance versée. Le livre pouvait donc être envoyé au CNL, mais il fallait une préface.
Lundi après midi, je me suis mis à écrire ce texte, terminé le lendemain matin très tôt. Huit
pages. Hier après midi, l’ensemble du dossier était au CNL. Cela va permettre de sortir ce
livre à un prix excessivement raisonnable (le même qu’en 1986 : 140 fr pour 500 pages).”

Jeudi 18 mai 2000, 9 heures,


Valence est déjà passé : la vitesse est formidable, si, en plus, on parvient à se
concentrer sur quelque chose. De la pourriture, de Jean-François Raguet, est un livre
fort : j'ai téléphoné à l'auteur pour le féliciter. Certes, il m'égratigne injustement
comme beaucoup d'autres, mais globalement l'idée centrale est juste : la réédition du
Dictionnaire des philosophes correspondait à une entreprise de liquidation de la
pensée des auteurs influencés par le mouvement de mai 1968. René Lourau aurait
beaucoup aimé ce livre. Avec Lapassade, Lobrot, Lefebvre, Lefort, Brohm… il voit
sa rubrique terriblement réduite. Et ce que l'on enlève est justement ce qui fait
politiquement sens. Lundi dernier, j'ai eu, à la maison, la réunion du groupe de travail
sur le colloque H. Lefebvre. Armand Azjenberg (qui a beaucoup travaillé avec René
Lourau en 1985 et 1993) a mis sur le net des textes de René. On en a parlé avec Dan
Ferrand-Bechman, mardi midi à table, car elle est inscrite à ce colloque (Patrice aussi
d'ailleurs) qui aura lieu en novembre prochain. J'ai affiché des informations sur ce
colloque dans la salle de l'AI.

Mercredi 20 septembre 2000, Square Clignancourt


Hier, j'ai trouvé une lettre de Jean Pavlevski me demandant de préfacer la
réédition d'Espace et politique, d'H. Lefebvre : grande responsabilité. Il faut le faire
vite et bien. Comme le livre ne fait que 170 pages, je peux facilement faire 20 pages ;
il me faut faire une préface vraiment originale, différente de la préface de la
Production de l'espace. Il faut aller plus loin, penser moi-même l'espace. Qu'est-ce
que l'espace aujourd'hui ?

Aujourd'hui, au courrier, un très beau livre d'un ancien thésard de René


Lourau. Je n'ai pas eu le temps de me plonger dedans (seulement dans la lettre
d'accompagnement) : je suis avec Romain, et il est difficile de suivre mes propres
projets quand je suis avec lui. Le fait d'avoir ce carnet dans ma poche est une chance

50
pour moi, maintenant. Il joue avec des amis ; il a l'air heureux : une occasion de
prendre le soleil, (qui vient de se lever et qui est très beau), et d'écrire.

J'ai relu Espace et politique hier soir : une lecture rapide, mais nécessaire
pour que le travail commence à s'élaborer en moi… Pourquoi est-ce que je donne
priorité psychique à ce projet, alors qu'il me faudrait terminer le numéro de Pratiques
de formation sur René Lourau qui dort dans un coin ? Jacques Ardoino me presse de
coups de fil, mais la mort de Raymond Fonvieille m'a un peu déstabilisé. Il faut que
je reprenne à bras le corps ce chantier, un enjeu important, mais l'idée de publier un
texte sur H. Lefebvre m'importe, notamment sur "espace et politique".… Je sais que
j'aurai au moins une lectrice : Corinne Jaquand, et dans le contexte des municipales,
le texte que je conçois pourrait avoir un impact. Je pense à Alain Lipietz. Ma préface
doit être le texte de mon intervention au colloque H. Lefebvre de novembre. Je vis
actuellement un bouleversement organisationnel : j'ai Internet chez moi depuis 3
mois. Je suis rentré dedans totalement. Cela modifie fondamentalement mon rapport
à l'espace et au temps.

Je vis des relations suivies avec Ahmed Lamihi. Il est à Tétouan. Je ne sais
pas tout de ses activités, mais concernant la préparation des Dossiers pédagogiques,
je suis la progression du cahier sur Raymond. Il me demande conseil et je lui
réponds. Ce mode de travail est vraiment rapide, efficace et permet de vivre l'espace
autrement : j'ai des contacts aussi avec Sonia Altoé au Brésil, avec Driss à la
Réunion, avec M.-J. Siméoni à Mayotte, avec un prof argentin sur le tango, etc avec
Gaby Weigand à Würzburg, avec les Verts de Munich, etc. Comment concevoir
l'espace maintenant ? Cette inscription sur le mail rend aussi plus proches, des gens
de quartiers voisins. Bernard Wattez, par exemple, ou Christine Delory-Momberger.
C'est important, cette proximité, y compris avec ses voisins. Dans le découpage de
l'espace virtuel, il y a donc un clivage entre ceux qui disposent d'un mail et les
autres… Mais il y a des clivages aussi, entre ceux dont on a les adresses et ceux dont
on ignore que l'on peut les toucher…

La théorie "centre et périphérie" fonctionne donc très fort. Par exemple,


Jacky Anding n'a pas de mail : il vit par procuration. Bernard l'a et c'est autre chose.
Une partie des Verts qui ont un mail dans le 18e ne m'ont pas donné leur adresse, je
ne peux pas les joindre. Il y a donc un cloisonnement technique qui structure les
clivages. Peut-être Antoine Lagneau dispose-t-il des adresses électroniques des gens
des deux clans ? Il faudrait que je le questionne à ce propos. Vert-horizon est un
enjeu. Il faut donner les adresses électroniques de chaque adhérent mailé. Henri
Lefebvre, René Lourau et Raymond Fonvieille sont morts, avant d'avoir eu le temps
de découvrir ce monde du virtuel. Cet espace virtuel se superpose à l'espace
institutionnel et à l'espace tout court.

Samedi 25 novembre 2000, 10 h, "Espace Marx" (64 rue Blanqui, Paris), Colloque
Henri Lefebvre

Georges Labica ouvre les rencontres. Il rend hommage à René Lourau "qui aurait été
là, s'il n'était pas mort en janvier". Dans le public d'une quarantaine de personnes, dont Nicole
Beaurain, Pierre Lantz, et beaucoup de gens qui connaissent H. Lefebvre. Un professeur de
Paris VIII (dont je ne connais pas encore le nom) avait avec lui le Rabelais, livre que je ne
connaissais pas encore : il accepte de me le prêter. Je lui rendrais demain.

Georges Labica parle de l'éclipse d'Henri Lefebvre en France, qui contraste avec
l'accueil qu'il a encore dans un certain nombre de pays. H. Lefebvre est victime de la

51
relégation des auteurs qui ont refusé le système ; il contestait la cathédrale de concepts, à la
manière de Hegel. H. Lefebvre acceptait de se contredire, à l'intérieur même d'un ouvrage ; il
est un ouvreur de chemins ; il a ouvert des voies. Il a introduit Marx en France, la sociologie
agraire, la ville, la théorie du chaos, la théorie de l'information : sa pensée apparaît comme un
jaillissement permanent. Pas d'achèvement dans les voies ouvertes : cet inachèvement est
insupportable pour l'intellectuel fermé ; cette exaspération contre la pensée ouverte trouve des
raisons dans l'éclectisme des références : Sylvie Vartan côtoie Hegel !
-Althusser mesure 25 centimètres dans ma bibliothèque, dit G. Labica, Henri
Lefebvre 2 mètres. Pourtant il n'était pas un polygraphe : H. Lefebvre n'ignorait pas L.
Althusser, mais L. Althusser ignorait H. Lefebvre. Mai 1968 n'a pas donné à H. Lefebvre
l'importance d'Althusser.
Ce point fait l'objet d'une contestation, au fond de la salle, de la part d’Anne Querrien
(du CERFI). Je partage son sentiment, puisqu’à Nanterre (où j’étais étudiant), H. Lefebvre
avait 2000 étudiants dans son amphi !

Makan Rafatdjou, membre de l’équipe d’animation, va être le modérateur de la


séance suivante sur le thème de la matinée : "Ville, urbain, espace et territoire".
Je note la sortie d'Espace et politique (2e édition) que j’ai préfacé : j'en ai apporté
vingt-quatre exemplaires et huit exemplaires de La production de l'espace... Chez Anthropos,
j'ai appris que 560 exemplaires de La production de l'espace avaient été vendus depuis
janvier, un très bon chiffre : Jean Pavlevski a donc voulu nous offrir le champagne à Lucette
et à moi, pour fêter la sortie d'Espace et Politique. Peut-être me faudrait-il travailler à la
réédition de nouveaux ouvrages... Jean semble ouvert à cette possibilité.

Sylvia Ostrowetsky fait l'éloge du Droit à la ville, livre important. Elle parle de
l'influence de ce livre sur la technocratie (Delouvrier, par exemple). Robert Joly rappelle le
succès de H. Lefebvre, dans les milieux de l'urbanisme et de l'architecture. Les étudiants qui
avaient fait mai 1968 dans une optique de changer les choses en profondeur considéraient H.
Lefebvre comme leur référence. Anne Querrien, responsable des Annales urbaines, vient de
faire un texte pour étudier l'influence des Français sur la pensée de l'urbanisme mondial :
Henri Lefebvre y est très présent. Elle a fait une sortie contre Normale Supérieure, qui a
méconnu et méconnaît la pensée vivante. Jean-Pierre Lefebvre évoque le "post-modernisme".
Le débat part très vite. Jean-Pierre Garnier intervient fortement. Il cite Brossat pour critiquer
la notion de citoyenneté, galvaudée aujourd'hui : cette idée est partagée par B. Charlot. Je suis
d'accord.

Reprenant la balle au bond d'une intervention de Makan, j'insiste sur l'importance de


la temporalité chez H. Lefebvre : La production de l'espace est un éloge de la méthode
régressive-progressive. Robert Joly insiste sur la critique de la vie quotidienne, mais il s'égare
dans une sorte de conférence. Je me retourne et regarde le public, qui décroche. J'aperçois
Benyounes Bellagnech, Clémentine Dujon. En moi-même, je me dis qu'il y a ici même un
constat : la faillite du politique, de la pensée aussi. La vie institutionnelle se développe, selon
une logique de falsification. Les Verts proclament la proportionnelle comme exigence, mais
ne l'appliquent pas dans le XVIIIe. Paris VIII prétend être une université ouverte aux
travailleurs et aux étrangers ; et en même temps le CA refuse la convention avec Mayotte.

L'exigence de la théorie. Le sentiment du professeur qui vit le chahut dans sa classe,


et qui croit que ce vécu est particulier, que les autres ne vivent pas cela. Nécessité de décrire
et d'accepter ce quotidien singulier et de tenter de le comprendre. L'AI doit être confrontée
aux grands thèmes lefebvriens.

Qu'est ce que penser ? est évoqué par un enseignant de Saint Denis (militant
GFEN) : Pascal Diard (diardmp@wanadoo.fr). La dialectique entre la théorie et la pratique lui
semble être au cœur de ce livre. Nicole Beaurain fait appel à La proclamation de la commune,

52
comme fondement de la pensée de H. Lefebvre, en matière politique. Laurent Devisme
(laurent.devisme@wanadoo.fr) fait une magnifique intervention sur la transduction chez
Lefebvre : j'évoque René Lourau et Implication et transduction. Anne Querrien me répond, en
disant qu'effectivement H. Lefebvre était le dernier intellectuel, un homme passant d'un
domaine à un autre, à une époque où l'on dit (Foucault, par exemple) qu'il n'est plus possible
d'être un honnête homme. Pierre Lantz a relu La présence et l'absence. Il souligne la tension,
chez Henri Lefebvre, entre nostalgie du passé et vision de l'avenir, la pensée du centre et celle
de la périphérie. Sylvain Sangla inscrit dans Nietzsche l'intérêt de H. Lefebvre pour la
différence (il a raison !) : différence et égalité doivent être tenues ensemble. Georges Labica :
chez H. Lefebvre, les concepts forment des constellations ; il ne s'agit pas d'une pensée
éclatée, mais ouverte qui s'enracine dans le quotidien.

Samedi 25 novembre 2000, 15 heures

Georges Labica parle du mondial : je le relaie en me situant ; je dis que je suis chez
les Verts, et j’explique pourquoi H. Lefebvre a du sens pour moi, etc. La question de
l'émancipation, la question de l'autogestion sont des thèmes qui intéressaient H. Lefebvre ; il
en parlait avec des militants de base (syndicalistes). À quoi ça sert l'auto-émancipation? De
quoi veut-on s'émanciper ? L'expérience de Lip est évoquée. Comment les acteurs voyaient-ils
cette utopie réalisée ? Les ouvriers voulaient garder leur emploi, mais Piaget projetait autre
chose. Henri Lefebvre pense profondément que l'État est suspect. Il faut viser à son
dépérissement. Son analyse (De l'État, quatre tomes) est fondamentalement anarchiste. Pour
lui, le peuple qui se croit en démocratie fait de la figuration.

Pierre Lantz : “ Henri Lefebvre a été quelque chose d'important : le suivre était un
moyen d'entrer dans le marxisme, mais pas dans le stalinisme. Il a fait du bien au marxisme ;
il a donné de l'air. Au parti, c'était confiné ; j'ai connu la cellule de l'ENS de Saint Cloud... ”.
Ayant été à Besançon, Pierre raconte Lip en 1973 : l'assemblée générale journalière ; on
fabrique, on vend, on se sert. Relation au mouvement étudiant : les Lip n'étaient pas candidats
à gérer leur propre entreprise. Trente six personnes présentes à ce moment de la discussion…
Jean-Pierre Garnier évoque L'analyseur Lip, de René Lourau qu’il critique : "mythe de la
lutte", une "avancée pour l'émancipation". Le paradoxe du texte de René Lourau : il a
transsubstantié un vécu qu'il n'a pas connu de l'intérieur ; il en a fait une œuvre émancipative.
- Lourau a été à Besançon, dit Benyounès.
Pierre Lantz n'est pas d'accord : René Lourau a exagéré en tournant la réalité à ce
point : de Paris, on ne peut pas produire un discours sur une pratique qui se développe dans
les profondeurs de la province. Boltanski et Capello distinguent "critique artiste" et "critique
sociale" (Gallimard). Cette distinction ne se retrouve pas dans toutes les luttes sociales. Le
mouvement des Lip a été un mouvement au-delà des Lip.

Qu'est-ce qu'il y a comme constante dans la pensée d'Henri Lefebvre ?


Henri Lefebvre cherche à penser les transformations d'une société, et à peser sur
elles. Une pensée devenue monde est un titre pragmatique et problématique. La cohabitation
des anciens rapports sociaux dans les nouveaux. La question de la temporalité est centrale
aujourd'hui. Avant, la tradition utopiste permettait de se représenter un futur différent
d'aujourd'hui : le présentisme, le mouvementisme : différence entre une élite délocalisée et
une population "assignée à résidence". La bourgeoisie n'est plus prisonnière de l'espace. Le
temps devient le facteur majeur de la différenciation : privilège et vitesse (Salmon) : ce n'est
pas la vitesse en soi, mais l'accélération des processus qui est à prendre en compte. Le capital
n'est pas évanescent, mais les centres de diffusion deviennent diffus : le local peut être
repensé, mais sans être idolâtré.

53
Daniel Bensaïd raconte qu'il a fait une maîtrise sur Lénine avec Henri Lefebvre en
1967 : “À cette époque, on pouvait encore lire Lénine !”. Georges Labica dit que, chez
Lefebvre, l'autogestion est un processus, un outil de lutte prenant sa place, dans la lutte des
classes. Une élue locale pose la question de l'État : étouffe-t-il ou, au contraire, manque-t-il
dans la vie de quartier ? Le long terme devient de plus en plus court : les personnes peuvent
être victimes de décisions prises de leur vivant.

En relisant ces lignes le lundi 27 novembre, je regrette que ces notes ne soient pas
suffisamment explicites, pour quelqu'un qui n'a pas vécu la rencontre : on s'aperçoit, pourtant,
de la richesse des discussions, des ouvertures multiples proposées par les uns et les autres :
ces échanges m'ont stimulé. Beaucoup continuent à lire l'œuvre d'Henri, de penser à partir de
lui, et pas seulement des intellectuels. Je regrette de ne pas avoir restituer tous les noms des
personnes qui sont intervenues, et nombreux sont ceux qui sont restés silencieux ! Notamment
ses trois traducteurs anglais ou américains présents, Kurt Meyer, de Lausanne, auteur du
livre : Henri Lefebvre Ein Romantischer Revolutionnär 135 , et un Chinois traducteur de H.
Lefebvre et que je n'ai pas eu le temps de rencontrer.

Dimanche 26 novembre, 10 heures

Thème de la journée : la transformation sociale et l'alternative politique.

Séance animée par David Bénichou et Sylvain Sangla. Le manifeste différentialiste est, au
départ, un livre qui devait s'appeler Le droit à la différence (Henri Lefebvre le présente ainsi,
comme livre à paraître, dans l'avant-propos d'Espace et politique).
La discussion d'hier sur le concept de "transduction" a eu un effet : j'ai vendu les huit
exemplaires d'Implication et transduction, de René Lourau, que j'avais dans mon coffre de
voiture. Parmi les acheteurs : Armand, Kurt Meyer.

Arnaud Spire me dit que mon livre sur H. Lefebvre est remarquable ; il regrette
rétrospectivement, ne pas en avoir rendu compte dans L'humanité ; si on sort quelque chose
de nouveau, et si L'humanité survit, il est prêt à faire un texte !

On parle du droit à la ville comme d'un socle théorique, intégrant l'utopie et l'appel
au mouvement, cela fait sens, mais le sens ne se donne pas ; le sens se construit. Le juridisme,
l'accumulation des textes réglementaires va souvent contre le droit : cela me fait penser au
Droit à l'université. L'affaire de Mayotte pose la question d'un nouveau droit : le droit à
l'université, s'inscrivant dans un droit à la formation, au développement durable, au droit à la
centralité, bref, au droit à la ville. Les professeurs (de première classe) sont les nouveaux
prolétaires de l'université : ils bossent au jour le jour, produisent la valeur pédagogique,
produisent et reproduisent le savoir, et leur activité productive est aliénée par la classe des
technocrates ; on pourrait même dire que leur travail est empêché par la classe des buveurs de
sang, des "criminels de paix 136 " , des fascistes ordinaires que sont des gens comme Jeanne
Chaos et Martin Bouffon-Poussière.

Fin de la matinée. Avec Armand, on s'est décidé à poser les questions


organisationnelles ; on veut aller plus loin ensemble dans trois directions : forum Internet,
réédition d'ouvrages d'Henri Lefebvre (Pierre Lantz a proposé La fin de l'histoire), création
d'une revue. Plusieurs interventions vont dans ce sens : on est content d'avoir participé à ce
forum interdisciplinaire autogéré, qui a innové par les échanges électroniques qui ont précédé
ces rencontres.

135
Kurt Meyer, Henri Lefebvre Ein Romantischer Revolutionnär, Wien, Europaverlag, 1973.
136
L'expression se retrouve chez F. Basaglia et R. Lourau.

54
Lundi 27 novembre 2000, 7 h 30

Ma sœur Odile est encore dans sa chambre, je fais passer le café. Aujourd’hui est un
nouveau jour : je vais avoir à la maison une secrétaire pour m'aider dans mon travail. À la
sortie du colloque hier, j'ai rencontré Jean-Sébastien et Véronique : Véro, ma nièce, ne
parvient pas à trouver du boulot ; cela inquiète Odile, sa mère. Lucette, partie en Alsace pour
une semaine : j'en profite pour me lancer dans une opération "rangement général". Je veux
remonter le courant : faire les livres que j'ai à faire, un par un. Voilà le chantier : Véro va être
ma secrétaire de direction.

La vente de neuf exemplaires d'Implication et transduction de René Lourau aux


Lefebvriens est le signe de quelque chose. J'étais le seul institutionnaliste "historique" (car il y
avait Clémentine et Benyounès qui sont de vrais institutionnalistes, mais ils sont jeunes) à être
présent à cette rencontre est le signe de quelque chose : je suis celui qui peut maintenir le lien
que René Lourau avait construit entre Henri Lefebvre et la pensée institutionnaliste. Pour le
moment, et en attendant mieux, il me faut, dans l'ordre, rééditer : Du rural à l'urbain, La fin
de l'histoire, Rabelais, L'existentialisme... Reprendre contact avec Catherine devient urgent.
Dans la même collection, il faudrait reprendre L'analyse institutionnelle de René Lourau,
mais je dois m'assurer d'abord qu'il n'est plus disponible.

Je n'ai pas noté que Benyounès a lu rapidement ce carnet lundi : “Il faut le publier
rapidement”, a-t-il dit. En rentrant de la fac, j'ai trouvé à la maison : Odile, Véronique, Hélène
et Nolwenn ; quelle chance d'être entouré par des femmes aussi charmantes ! Pendant
qu'Odile préparait une salade, j'ai appelé Jean Pavlevski : je lui ai fait un compte-rendu du
colloque H. Lefebvre. Je lui ai parlé de mes propositions de rééditions : il est d'accord. Je vais
me mettre à la préparation des textes dès aujourd'hui. Idée de créer une nouvelle collection :
"Anthropologie historique", qui correspondrait mieux aux titres que j'ai envie de sortir.

Mercredi 29 novembre 2000,

Réfléchir à l'écriture des autres bouquins en cours : au téléphone, Armand Ajzenberg


me disait hier, qu'il lui semblait important que je sorte La théorie des moments : il a raison. Ce
doit être ma priorité intellectuelle, mais avant, il faut refondre La relation pédagogique, après
avoir terminé Centre et périphérie 2 rapidement, puis pendant les vacances de Noël : La
théorie des moments.

Jeudi 30 novembre, Saint André, 7 heures,

Long appel d'Anne Querrien, qui me prenait pour A. S., pensant que j'avais fait un
livre sur Le Play avec Bernard Kalaora, qu'elle avait réécrit, etc. Je lui ai dit que nous étions
deux personnes distinctes : je lui ai parlé de mon itinéraire. Anne a deux ans de plus que moi,
mais elle était en avance à l’école, et moi en retard. Du coup, j'étais en première année de
sociologie, alors qu'elle était déjà en troisième cycle avec H. Lefebvre, pour écrire une thèse
qu'elle n'a jamais terminée : nous avons évoqué notre rapport à Henri. Elle a lu La somme et le
reste à quinze ans ; ce livre se trouvait dans la bibliothèque de son père, haut fonctionnaire ; à
quelle époque a-t-elle rencontré Félix Guattari ? Elle parle de plusieurs générations
d'étudiants, ayant deux ou trois ans de plus qu'elle, et qu'elle considérait comme des anciens
(Murard, Liane Mozère, etc). Anne m'explique ses liens avec F. Guattari. Je lui dis mon
intérêt pour Psychanalyse et transversalité, et mon désir de le rééditer. Elle me parle du
CERFI, de Chimère, m'invite à la prochaine réunion. Je lui explique que les 9 et 10 décembre,

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j'anime la réunion de la commission "Éducation, enfance, formation" des Verts. Elle me parle
des Verts dans le XIVe : Danielle Auffray, l'ami d'Alain Guillerm est seconde de liste. Je ne le
savais pas, même si je rencontre ces deux vieux Lefebvriens, dans les rencontres des Verts.

Je lui parle de René Lourau, de mes projets éditoriaux, de l'état du mouvement chez
nous ; elle m'explique alors sa brouille avec Félix, sa dépression, son hospitalisation suite à la
rupture. On aurait pu parler toute la nuit : Anne aurait voulu passer un texte sur la liste
Lefebvre, pour dire que H. Lefebvre avait été exclu du PC et que l'on n’a pas évoqué ce point
dans le colloque. Elle va m'envoyer ce texte. Armand n'a pas jugé devoir le diffuser. J'ai dit à
Anne que je pensais qu'il nous fallait faire un groupe de travail institutionnaliste dans cette
mouvance, mais aussi garder contact avec les gens du PC : ensemble, on peut aider à une
remise à l'ordre du jour de H. Lefebvre, et c'est cela l'important. Après réflexion, je ne pense
pas que la suspension de H. Lefebvre par le PC soit oubliée : elle est intégrée ; on est
seulement au-delà. En même temps, c'est un thème à travailler ; j'en parlerai avec Armand.

Samedi 9 décembre, 11 heures 45

Hier soir, j’étais invité à parler au séminaire de DEA par Florence Giust-Desprairies
et J-Y. Rochex ; le thème : l’interculturel. J’ai choisi de parler de Mayotte, en montrant mon
accès au terrain, ma tenue du journal, puis l’élaboration que j’envisage de faire en utilisant la
méthode régressive-progressive ; mon livre sur Mayotte doit être une illustration de cette
méthode. H. Lefebvre est très présent dans ma vie : je veux travailler le lien entre H. Lefebvre
et R. Lourau, par le biais de la relation entre théories des moments et transduction. Je suis
absorbé par la lecture de Kurt Meyer : sa présentation de H. Lefebvre, comme romantique
révolutionnaire ou plutôt comme révolutionnaire romantique, est tout à fait passionnante.

Mercredi 13 décembre, 9 heures

Hier midi, déjeuner avec Pascal Dibie, Lucette, Christine


Delory et Véronique. Pascal annonce qu’il contribue à un ouvrage
de Jean Malory, qui va paraître chez Economica.
Le soir, dîner avec Jean Pavlevski qui m’annonce qu’il a
rencontré Jean Malory :
Tu connais Malory ?
-Oui, et je peux même te dire que tu vas publier un livre de
lui, chez Economica. En fait je trouve que ce serait mieux de
l’éditer dans une collection Anthropologie historique chez
Anthropos.
Jean est soufflé :
-Comment sais-tu tout cela ?
Jean accepte une nouvelle collection "Anthropologie" où
l’on pourra placer Christoph Wulf, Henri Lefebvre et Jean
Malory. Le projet reste à engager, mais il est accepté sur le
principe.
Hier, en lisant Kurt Meyer, je pensais, que le travail de H. Lefebvre à l’intérieur du
Parti Communiste entre 1928 et 1958 a souvent pris la forme d’une analyse interne : c’est ce

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que je dégage de ma lecture des chapitres sur le stalinisme. Kurt Meyer ne comprend pas que
Lefebvre n’ait pas quitté le Parti en 1938, en 1945, etc. Pourquoi a-t-il attendu d’être
suspendu pour partir ? La logique de H. Lefebvre a été le combat de l’intérieur contre le
dogmatisme, contre le stalinisme. Ainsi, pour faire paraître Contribution à l’esthétique (refusé
par la censure), il a mis en exergue une phrase de Janov (le censeur stalinien) d’une banalité
totale, et en même temps une phrase de Karl Marx qu’il avait totalement inventé : “L’art est la
plus belle joie que l’homme se donne à lui-même”. C'est un type d'action qui ressemble
beaucoup au dispositif que j’ai construit avec Les cahiers de l’implication.

L’exclusion de H. Lefebvre du Parti a une cause proche : le rapport Khrouchtchev


que H. Lefebvre avait lu à Berlin, et que les Communistes français considéraient comme un
faux, mais cette histoire de fabrication d’une phrase de Marx, qui ridiculisait totalement la
censure soviétique a aussi joué. Lefebvre montrait qu’il suffisait d’écrire deux phrases en
exergue, pour faire passer un texte refusé quatre ans durant : qu’est-ce qu’un comité de
lecture ? comment fonctionne la censure ? etc. qu’est-ce que le pouvoir des censeurs ?

Vendredi 15 décembre,

J’ai lu les passages de K. Meyer sur la conception de


l’œuvre, que construit H. Lefebvre (pp. 112-115) : faire ces
lectures, en pratiquant le rassemblement de pièces, qui peuvent
s’agencer dans un livre, une autobiographie, est tout à fait
important.

Samedi 16 décembre, midi

Hier soir vers 23 h 30, à la fête donnée en l’honneur de Jean-


Marie Brohm, à l’occasion de ses soixante ans, j’ai eu une
discussion longue et prolongée avec Marc Perelman, professeur
d’université, qui a un Institut universitaire professionnel sur les
métiers du livre à Saint Cloud ; il dirige les Éditions de la passion.
Tout naturellement, la discussion est venue sur H. Lefebvre et R.
Lourau : les Éditions de la passion seraient intéressées de rééditer
L’analyse institutionnelle. Ils voulaient aussi refaire La production
et l’espace : j’ai eu de la chance de passer avant. Cette discussion
sera prolongée : on s’est promis de se revoir.
Le climat de la soirée était “marxiste”. Boris Fraenkel, malgré ses 80 ans, n’a pu
s’empêcher de me dire : “Pourquoi t’intéresses-tu à Lefebvre ? Tu n’es pas marxiste !” Boris
m’a fait raconter ma relation avec H. Lefebvre ; il ne savait pas que j’ai fait un livre sur lui. Je
lui ai dit : “Actuellement, je trouve que cela manque d’intellectuels capables de repenser
politiquement le monde actuel. J’ai envie de me replonger dans le marxisme.” Il était
dubitatif. On a dû se séparer, car il devait être une heure du matin, et il avait trouvé une
voiture pour rentrer à Montreuil, où il habite. Pour moi, Boris c’est celui qu’avec Lapassade,
Patrice et Antoine, on a fait entrer à l’université de Paris 8, au département des sciences de
l’éducation en 1974, et qui, quatre mois après son élection, proposait l’exclusion de notre
groupe, recevant alors l’appui de tous les staliniens du département ! Boris est trop vieux,

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pour saisir le lien entre K. Marx et R. Lourau ; lorsque mes livres paraîtront sur cette
question, il risque de ne plus être en mesure de changer sa Weltanschauung ! J’ai eu le temps
de lui parler de Kurt Meyer et Ulrich Müller-Schöll : pendant ce temps, Lucette parlait avec
Jacques Ardoino.

Dimanche 17 décembre, 8 heures

En relisant le compte-rendu du séminaire d’AI d’hier, je


ressens le besoin de prolonger ma réflexion. J’ai été conduit à
parler de H. Lefebvre, lors de mes interventions. Régine Angel
m’a dit, à la sortie, que, dans son séminaire, R. Lourau n’avait
jamais évoqué H. Lefebvre : voulait-elle dire par là que H.
Lefebvre ne comptait pas pour R. Lourau ? Je ne pense pas. La
fixation de l’étudiant, sur le discours du professeur (son mot à
mot), oublie de contextualiser une réflexion : j’aurais voulu parler
d’herméneutique (terme employé par Jean-Louis Le Grand) ;
c’est dans cette direction qu’il faut aller. Il y a, chez Dominique
Samson et Régine Angel, une centration sur "les mots" de R.
Lourau, mais le manque de contextualisation de sa pensée, le
manque de mise en perspective laisse sur sa faim.

Mercredi 20 décembre,

Lorsqu’il rencontre Georges Lapassade, René Lourau est attiré par une thèse
littéraire sur le surréalisme : il a écrit à Henri Lefebvre, s’est lié avec lui. Leur rencontre est
aussi importante pour lui, que la rencontre ultérieure avec Georges Lapassade. H. Lefebvre a
accepté une thèse sur le surréalisme ; G. Lapassade détourne R. Lourau de ce projet : il l’initie
à l’AI, en lui faisant visiter la clinique de La Borde, en lui faisant lire les textes de la
psychothérapie institutionnelle ; il lui fait rencontrer J. Oury, F. Guattari. En 1964, lorsque
naît le Groupe de pédagogie institutionnelle (GPI), René Lourau voit ce qu’il peut faire : il
s’implique dans sa classe pour mettre en place l’autogestion pédagogique. Très vite, Georges
Lapassade donne à René le choix des textes, fait par Gilles Deleuze sur le thème Instinct et
institution (Hachette, 1953) ; il y a là des textes d’Hauriou, de G. Tarde.
-Si tu reprends ces textes, lui explique G. Lapassade, tu peux expliquer le concept
d’institution. Fais ta thèse à partir de ça.
René Lourau abandonne l’idée de travailler sur le surréalisme, et il dépose un sujet
sur l’analyse institutionnelle, déjà pratiquement composé : il suffit de reprendre les textes
choisis par G. Deleuze, et de rajouter une partie pratique (psychothérapie institutionnelle,
pédagogie institutionnelle, socianalyse) qui, dans un premier moment, devait constituer le
corps de la thèse. Quand R. Lourau soutient sa thèse, je partage déjà le paradigme : j’anime le
séminaire d’AI de Reims (1969-70), dont le bilan paraît en 1970 ; je lis la thèse de R. Lourau,
avant même qu’elle ne soit publiée ; je fais alors ma maîtrise avec H. Lefebvre.

Une lettre de Catherine Lefebvre m’autorise à rééditer L’existentialisme, le Rabelais,


Du rural à l’urbain… La fin de l’histoire ! On est sur la bonne voie. J’ai téléphoné à
Economica ! Voici pas mal de travail, pour les prochaines vacances !

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Mercredi 20 décembre,

Qu’est-ce que Georges rassemble en 1962 ? Sartre, la néotomie, et quoi d’autre dans
la psychologie ? Quand, en 1973, au nom de l’AI, je me battais contre la psychosociologie, je
ne voyais pas que les psychologues de l’ARIP que j’affrontais, étaient présents à la fondation
de l’AI. Quand l’adolescent dénonce ses parents, il oublie que ce sont eux qui l’on fait :
refonder l’AI passe, pour moi, par un travail d’exploration des origines ; remonter dans le
passé pour dégager les virtualités du présent. Pourquoi G. Lapassade est-il contre H.
Lefebvre ? N’est-ce pas parce que Sartre doit quelque chose à H. Lefebvre ? Pourquoi H.
Lefebvre, que j’ai vécu comme un libérateur, comme l’auteur de théories m’aidant à dépasser
mes aliénations personnelles (tant psychologiques que politiques), est-il encore aujourd’hui
vécu, par Georges, comme un stalinien ? Il faut que je parvienne à parler de ces choses avec
lui, à moins qu’H. Lefebvre ne soit une ombre entre Georges et René, entre Georges et moi ?
Ma condition d’exister passe par la conciliation de plusieurs héritages.

Suzy Guth, qui travaille sur les "Post-modernes" américains, m’a dit qu’H. Lefebvre
était dans toutes les bibliographies américaines : il apparaît comme l’inspirateur du post-
modernisme, ou mieux, de la post-modernité, thème à développer dans la préface à
L’existentialisme.

Vendredi 22 décembre, 23 heures,

Hier, à la fac, deux soutenances de DEA avec Patrice Ville (et Daniel Lindenberg,
pour la première) : beaucoup d’étudiants présents. Exode a eu la mention assez bien, Isabelle
Nicolas (sur l’espéranto) a eu la mention très bien. Ensuite, un séminaire improvisé a
regroupé 10 personnes dans la salle A 428 : on a signé un manifeste pour créer un site
“analyse institutionnelle” sur Internet.

Lucette et Charlotte viennent de prendre la route de Charleville ; Véronique a rangé


toute la journée : les choses avancent vite et bien. De mon côté, je suis allé chez Anthropos ;
j’ai déposé L’existentialisme qui devrait être scanné. Pendant ce temps, je vais m’occuper de
la présentation de Du rural à l’urbain, que j’ai à Sainte Gemme. Annie Bouffet ne pensait pas
que le livre fût sorti chez Anthropos : elle l’a retrouvé comme “annoncé” dans un catalogue,
mais elle pensait qu’il n’était jamais paru ! Ma connaissance de la maison Anthropos des
origines, est précieuse pour cette maison : il me faut trouver un exemplaire du Rabelais.

Jean accepte le principe de rééditer L’analyse institutionnelle de René Lourau,


L’instituant contre l’institué ; par contre, il est réticent pour un livre sur René Lourau ; il
préférerait un livre sur Le mouvement institutionnaliste. De plus, il accepte que l’on remette
sur le chantier Itinéraire de Georges Lapassade, à condition que l’on trouve un autre titre. Le
mouvement institutionnaliste sera la version française, du Manuel d’analyse institutionnelle,
demandé par Christoph Wulf.

J’ai écrit ce matin la préface à la seconde édition de Centre et périphérie (rendu ce


matin). Je suis très actif en ce moment : j’ai une sorte d’hyper vision de ce que je veux faire.
Tout commence à s’agencer, à s’articuler : il ne me reste plus qu’à trouver un éditeur pour Le
droit à l’université, et tout se déroulera comme une mécanique bien huilée. Je suis entré dans
“le moment créateur”, ou mieux, dans le “moment de la création” : j’ai connu cette transe
chez G. Lapassade et R. Lourau, lorsqu’ils composaient ensemble Les clés pour la sociologie
(1971) qui eut un beau succès. Ce livre serait à rééditer : il est quelque part dans la veine
“marxiste”.

59
Lundi 25 décembre, Charleville, 19 heures,

Hier matin, j’ai bien avancé la relecture de ma correspondance avec de Luze : j’ai
décidé de supprimer les lettres concernant les conflits à la fac, manière de régler le problème
d’attaques éventuelles, de la part des personnes concernées, mais surtout un moyen de centrer
l’ouvrage sur le thème du Moment de la création. Dès que j’aurai terminé cette relecture, je
me mettrai à la rédaction de l’introduction, sur le moment de l’œuvre, à partir de ma lecture
de La présence et l’absence.

Départ pour Charleville à 13 heures avec Miguel. On fait halte à Sainte Gemme où je
prends plusieurs ouvrages de H. Lefebvre, dont Du rural à l’urbain. Ce matin, vers 7 heures,
je commence ma relecture de Qu’est-ce que penser ?, un ouvrage important que j’aime
particulièrement, puis après le petit-déjeuner, je me mets à Du rural à l’urbain, que je termine
vers 14 heures 30. Mon introduction doit signaler le texte de 1953, sur la méthode régressive-
progressive, les trois pages de développement sur la transduction (p. 155-157). Mais il y a de
très bons passages sur des thèmes variés : livre important, sorti en 1970, et réédité en 1973.
Mon édition sera donc la troisième.

Après ce livre, je me suis mis à une lecture systématique du livre de Laurent


Chollet : L’insurrection situationniste (Dagorno, 2000), un cadeau de Charlotte et Miguel, est
un livre très complet ; il intègre à la bibliographie : tout F. Guattari, tout H. Lefebvre (67
références), deux livres de Jacques Guigou. Dans la bibliographie sur l’IS, mon livre sur H.
Lefebvre ; de plus, dans le texte, l’auteur fait l’éloge de mon livre sur les Maos ; par contre,
aucune référence à G. Lapassade et R. Lourau. Cet ouvrage récupère H. Lefebvre comme “de
l’intérieur” ? Le ton de l’ouvrage est juste, il réfléchit sur des aspects peu explorés jusqu’à
maintenant.
À Sainte Gemme, j’ai trouvé deux éditions différentes de La survie du capitalisme,
sorties à six mois d’intervalle en 1973, mais sur papier différent.

Ce soir, Lucette a choisi de boire un Graves 1994 : un Château L. de la Louvière 137 :


Noël se termine de façon très studieuse ; lire à côté de la cheminée est fort agréable.

Mardi 26 décembre, Charleville, 11 heures,

Dans Introduction à la modernité 138 , je relis les pages sur la construction des
situations (p. 328 et 338), sur la théorie des moments (p. 338) : beaucoup de chose dans ce
livre. Les développements sur le classicisme et le romantisme recoupent la philosophie qui se
trouve derrière ma Valse. Je suis en phase, 5 sur 5, avec la sensibilité de H. Lefebvre,
concernant l’institué et l’instituant social depuis le moyen âge : sa lecture de Stendhal serait
autonomisable (12e prélude).

Dans Qu’est-ce que penser ? je relis attentivement les pages 16 et suivantes, sur
“savoir et connaître” : fondamentales pour une critique de l’équipe Charlot (Rapport au
savoir).

15 heures,

Dans Introduction à la modernité, j’ai vu apparaître Simondon ; la transduction


apparait dans mes lectures du jour.

137
R. Lourau habitait rue de la Louvière !
138
H. Lefebvre, Introduction à la modernité, Paris, éd. de Minuit, avril 1962.

60
Je viens de terminer La survie du capitalisme : bonne critique sur l’AI de 1971 (p.
77).

Mercredi 27 décembre, 12 heures,

Je me replonge dans Qu’est-ce que penser ? Parallèlement, je commence une


indexation des thèmes à reprendre ; je ne domine pas Le manifeste différentialiste (à relire de
toute urgence). Relisant H. Lefebvre, je pense à Lourau : a-t-il pensé ? Que pensait-il ? Quel
était son objet ? Qu’est-ce que penser ? (p. 145) : Lefebvre invite à rassembler les textes de
Philosophies (1925), Esprit… : un nouveau livre à faire, dont il propose le mode d’emploi.

Jeudi 28 décembre, 11 heures 15

Ce matin, j’ai commencé ma journée par la lecture de 20 pages de Das System und
der Rest : j’y trouve une idée pour construire mon livre sur René Lourau. Ulrich Müller-
Schöll consacre un passage, à survoler l’œuvre de H. Lefebvre, en tentant une
systématisation. Ce travail peut avoir sa place dans le livre sur R. Lourau, moyen de
redéployer le chapitre du Dictionnaire des philosophes en le réactualisant.

Hier soir, long moment avec Philippe Lenice, tête de liste des Verts à Charleville :
Philippe a une licence de philosophie, et il est inscrit avec moi en maîtrise sur “Formation au
développement durable” : je lui ai expliqué que je m’étais mis à penser, et que je voulais
proposer une issue au mouvement, en dehors des tribulations bureaucratiques du Parti. Relire
H. Lefebvre et R. Lourau permet de dégager des pistes : Philippe a été stimulé. On a pensé
son travail intellectuel :
-Penses-tu qu’être adjoint au maire de Charleville est conciliable avec l’activité
intellectuelle ?, m’a-t-il demandé.
-Pourquoi pas. Il faut s’organiser pour dégager du temps. Penser demande une
organisation de vie, mais plusieurs moments différents, que l’on développe parallèlement,
peuvent s’enrichir mutuellement.
En marchant avec lui, j’ai senti qu’il me fallait penser l’Université de Charleville
(voir L’Ardennais du 27 décembre 2000) dans Le droit à l’université. Philippe a besoin d’une
théorie sur les Ardennes.
-Il faut qu’un intellectuel s’attèle aux Ardennes, m’a-t-il dit.
-Il faut que tu nous écrive un projet de développement durable, a-t-il continué.
Je repense à mon article “La sociologie périphérique dans les Ardennes”, paru dans
Les temps modernes vers 1976. Je voulais alors penser les Ardennes, comme H. Lefebvre a
pensé Campan, Navarrenx, les Pyrénées.

Pépé pense que j’ai raison de m’orienter dans cette voie. Lucette me donne des coups
de genoux sous la table : réinvestir sur les Ardennes n’a pas de sens pour elle. L’exemplaire
de Du rural à l’urbain (1973), que je souhaitais rééditer était dédicacé à A. qui partageait
avec moi cet intérêt pour l’engagement théorique à la périphérie.

Vendredi 29 décembre, Sainte Gemme, 13 heures

Dans Le manifeste différentialiste, de très beaux passages : ce qui est dit de la


religion catholique est proche de ce qui deviendra Éloge du péché.

Dans le livre d’or de Sainte Gemme, je viens de relire les pages concernant le 10 juin
1995, où nous nous retrouvions : Antoine Savoye, Patrice Ville, René Lourau Dominique

61
Hocquard, Yves Etienne, Gilles Monceau et moi-même. René avait écrit ce jour-là :
“Actualiser le potentiel, en sachant que l’actuel se potentialise, bref : l’avenir existe, je l’ai
rencontré à Sainte Gemme”. Patrice : “Une journée d’exploration des possibles à la lueur des
éclairs du passé dans une maison propice, et un excellent accueil du maître de céans”. Je n’ai
pas le temps de noter les autres commentaires. Gancho est rentré du jardin, et nous allons
reprendre la route de Paris. J’ai chargé deux gros cartons de livres : ma bibliothèque
“Lefebvre”, les numéros de revues (1966 à 1980), où ont écrit G. Lapassade, R. Lourau, H.
Lefebvre.

Samedi 30 décembre, 9 heures,

Hier, au retour de Saint Gemme, long mail de Gaby Weigand, commentant ce journal
: pour mon livre sur R. Lourau, Gaby pense que développer une partie sur les relations entre
H. Lefebvre et R. Lourau sera important. Selon elle, personne ne peut faire cela mieux que
moi : Gaby est vraiment quelqu’un qui m’encourage. Je travaille sur H. Lefebvre, plus
précisément sur ma présentation de Du rural à l’urbain.

Je vais écrire une lettre à Catherine Lefebvre pour lui demander de m’accorder les
droits de : La survie du capitalisme, Contribution à l’esthétique, Le droit à la ville, Qu’est-ce
que penser ? Si j’arrivais à republier ces livres cette année, ce serait bien. C’est mon chantier
du centenaire ! Je vais ouvrir un nouveau journal sur H. Lefebvre, pour dissocier mes études
lefebvriennes de mes études louraldiennes.

Dimanche 31 décembre, 15 heures,

G. Lapassade vient d’appeler : il rentre des Pyrénées. Je dois aller le chercher, à 19


heures 30, pour se joindre à R. Barbier, Christine Delory et une dizaine d’autres convives,
dont G. Gromer et les Anding qui viennent dîner.

Je travaille depuis deux jours à la préface de Du rural à l’urbain. J’en suis à 13


pages. Mais je veux aller jusqu’à 20 : cela me demande plus de travail que je ne l’imaginais.
Je veux vérifier toutes mes sources ; je suis amené à relire mon livre sur H. Lefebvre : R.
Lourau m’avait bien aidé pour ce livre, en me donnant trois entretiens faits avec Henri.

Dans La somme et le reste, j’ai relu avec plaisir la présentation de la troisième


édition : brillante et éclairante, sur le rapport de René à Henri. La collection AI, que j’ai
développée avec Antoine, était vraiment une réussite, il y a dix ans ; dommage que je sois
parti à Reims : cet exode est sans aucun doute à l’origine de ma marginalisation de l’équipe
parisienne. Il en est de même pour R. Lourau, lorsqu’il est parti à Poitiers : il perd sa place
(centrale) à Autogestion ; c’est sensible à la relecture du numéro bilan, où il n’est même plus
présent (1978).

Pour H. Lefebvre, F. Le Play est vraiment réactionnaire et non scientifique (1er


chapitre de Du rural à l’urbain) : pourquoi A. S. s’est-il embourbé dans l’école le
playsienne ?

Lundi 1er janvier 2001,

J’ai reconduit G. Lapassade, chez lui, vers 4 heures 30. La soirée a été riche. On a
parlé de mon projet de livre sur R. Lourau.
-Il faut être rigoureux, a dit Georges. Il faut tout dire.

62
Je lui ai demandé de mon donner son texte sur la secte.
-Tu l’as déjà mille fois.
-Je voudrais la disquette, pour travailler plus vite…

Christine m’a apporté, ce 31, de nombreuses pages du Sens de l’histoire : je passe


l’après-midi dedans ; je relis sa première partie : parfaite ; puis les chapitres sur le jardin,
l’interculturel : cela marche, le livre tient la route. Le soir, je rédige dix pages pour la
troisième partie ; c’est fatigant d’écrire dix pages le 1er janvier, mais je m’impose ce rythme
pour l’année de mes 54 ans. Je veux tenter une expérience d’écriture totale : j’envoie ces
pages à Christine par mail, mais elle est partie à Francfort.

Mardi 2 janvier 2001,

Lorsque Véro arrive, j’ai bien avancé la bibliographie d’H. Lefebvre qui doit
compléter Du rural à l’urbain : elle me relaie dans cette tache. Je veux aller porter ce livre
e
terminé aujourd’hui, pour en être débarrassé ; ensuite, je me consacrerai à la relecture (2
partie) de ma correspondance avec de H. de Luze, puis à la rédaction de mon introduction sur
le moment de l’œuvre. Et si je parvenais à écrire un ou deux rapports de thèse, pour ne pas
laisser en rade mes tâches administratives !

Il me faut l'accord de Jean, pour la réédition de La survie du capitalisme. Ce livre est


en contrat chez Anthropos : on peut le rééditer, mais il faut faire la préface ; ce nouveau
chantier est urgent.

Mercredi 3 janvier 2001,

Travail avec Madame Bensouiki, de Constantine, sur sa thèse. Je continue à écrire Le


sens de l’histoire.

Jeudi 4 janvier 2001,

Hier soir, j’ai trouvé le message suivant, envoyé par Jean-François Marchat :
-René Lourau a pris la clé des champs, quelque part entre Rambouillet et Paris 8, le 11
janvier 2000. Un an après, le jeudi 11 janvier 2001, ceux qui ont été enrichis de sa présence se
retrouveront au Restaurant Violas, 38/44 av. de Stalingrad à Saint-Denis, à partir de 18h30.
Chacun est invité à apporter l'extrait d'une œuvre de René ou encore d'un texte qu'il aimait à
citer, une musique, un dessin, une photo autrefois partagés avec lui. Merci de prévenir les
amis de René qui ne figurent pas sur la liste des destinataires de ce message : tous sont
attendus. Merci d'annoncer votre participation en réponse à ce courriel et, si vous ne pouvez
vous joindre à cette réunion, d'envoyer le document que vous auriez apporté : ce sera aussi
une façon d'être ensemble. À bientôt.

J’y ai répondu immédiatement, pour dire que je serai là. Ce matin, j’ai laissé un
message à Pierre Lourau, pour lui demander de me procurer la réédition de Pyrénées, de H.
Lefebvre, avec sa postface et la préface de R. Lourau.

Message (de Francfort) de Christine : elle a lu la première ébauche de mon texte, et


le trouve très fort : je suis sur la bonne voie.

Hier, relecture de mon livre sur H. Lefebvre, très fort : j’ai fait un courrier à Anne-
Marie Métailié, pour lui en proposer un abrégé pour sa collection de poche.

63
J’ai lu également Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires de Michael
139
Lowy . Ce livre, daté mais passionnant sur G. Lukacs : pas mal de chose sur Max Weber et
la pensée allemande du début du XXe siècle. R. Lourau en cite une édition de 1978, dans Le
lapsus des intellectuels (bibliographie), mais il ne semble pas l’utiliser. Ce livre ne mentionne
que deux fois le nom de H. Lefebvre, ignorant le rencontre de H. Lefebvre avec G. Lukacs. Le
Lapsus était dédié par René à Henri Lefebvre, Georges Lapassade, ses parents et Françoise ;
au téléphone, Armand me dit qu’il connaît M. Lowy.

Vendredi 5 janvier,

J’écris aux éditions Casterman, Gallimard et aux Presses universitaires de France,


pour leur parler du Centenaire d’Henri Lefebvre. J’écris une lettre à Catherine Lefebvre, pour
lui demander de m’accorder les droits de : La survie du capitalisme, Contribution à
l’esthétique, Le droit à la ville. En effet, j’ai appris que Publisud n’a pas épuisé la première
édition de Qu’est-ce que penser ?

Toute la journée, je travaille sur Le sens de l’histoire, tout en rangeant la maison


avec Véronique : je téléphone à Pierre Lourau ; il s’est procuré Pyrénées qu’il m’envoie
demain matin en colissimo. Il m’invite à descendre chez lui, pour parler : il se réjouit que ce
livre sur René paraisse ; il me demand pourquoi je n’ai pas encore édité les inédits de René.

Charlotte m’apporte son texte "De la notation à l’interprétation en danse


contemporaine", que je lis immédiatement et que je trouve bon ; nous envisageons ensemble
quelques développements possibles. Elle me donne aussi "L’anamnèse du visible", de J. F.
Lyotard, qui doit m’aider à élaborer mon texte pour Le sens de l’histoire : cette réflexion est
en phase avec mon travail. En échange, je lui fais lire “L’œuvre”, chapitre de La présence et
l’absence, de H. Lefebvre. Elle aime le style d’Henri, qu’elle a connu, alors qu’elle n’avait
que 10 ans.

Samedi 6 et Dimanche 7 janvier 2001,

Je passe tout le week-end à écrire mon “retour” sur Le sens de l’histoire : j’ai déjà fait
42 pages. Pour densifier, j’utilise Âme et compétences, livre important, mais difficile à
présenter à un large public : les auteurs élèvent à un très haut niveau de réflexion, une
question pratique assez banale.

Lundi 8 janvier, 23 h. 30,

Je termine la lecture de la seconde édition de Pyrénées, d'H. Lefebvre, trouvée ce


soir, vers 19 heures, en rentrant d’une négociation d’intervention d’analyse institutionnelle à
Créteil. J’avais beaucoup aimé la première édition, mais je trouve celle-ci encore plus
émouvante avec une préface de René, parue en février 2000, un mois après sa mort, où il y a
un paragraphe génial sur Du rural à l’urbain. Il faudrait publier en ouvrage autonome, les
préfaces de René aux livres d’Henri.

La postface de Pierre Lourau donne un certain nombre d’informations erronées (lieu


de la soutenance de thèse, directeur de thèse, disparition d’une thèse déjà écrite sur le
surréalisme…), qui me font prendre avec précaution des anecdotes attrayantes, que le

139
Michael Lowy, Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires, Paris, PUF, 1976.

64
biographe a envie de s’approprier ! Mais il dit quelque chose de lui qui est émouvant. G.
Lapassade, s’étonne que Pierre consacre la postface à son frère, plutôt qu’à H. Lefebvre :
chance d’avoir ce témoignage de ce que la famille de René a retenu de lui. Mon frère parlera-
t-il, ainsi de moi ? et mes filles ? et mon fils ?

Mardi 9 janvier, 16 heures,

Ce matin, rangement me permettant de remettre la main sur des documents, ayant


une certaine importance par rapport à mon projet de livre sur René ; je reçois un pli apporté
par coursier : les épreuves de mes préfaces de Du rural à l'urbain et de Centre et périphérie.
Je mets au propre ma bibliographie pour Centre et périphérie, avant d'aller reporter le tout
chez Anthropos. Je me suis mis à la correction d'épreuves immédiatement ; j'ai aussi
découvert la belle bibliographie faite des ouvrages d'Henri : j'ai rajouté la nouvelle édition de
Pyrénées.

Appel de Pascal Dibie. Je lui dis mon idée, de publier chez Anne-Marie Métailié un
petit livre de poche sur H. Lefebvre : il est enthousiaste ; il veut le voir centré sur le mondial.
Il me propose de lui donner la Théorie des moments, en 200 pages.

Invité ce soir à la cérémonie des vœux du Ministère de l'éducation : j'aurais eu envie


d'écrire, mais je ne veux pas manquer l'occasion de rencontrer Jack Lang et Jean-Luc
Mélanchon.

Mercredi 10 janvier 2001,

Nous sommes arrivés à l’heure, avec Romain, pour le mini-tennis. Ce matin, levé
très tôt pour terminer mon texte sur Le sens de l’histoire, je rentre dans mon bureau, avec mon
café à la main sans allumer la lumière. Et je renverse mon café sur le clavier de l’IMAC qui,
du coup, ne fonctionne plus. J’étais bien parti pourtant hier soir dans la relecture de ce texte,
que j’ai suspendu à 18 heures 45, pour aller 110, rue de Grenelle.

Le moment mondain a succédé au moment d’écriture sans transition : je n’ai pas eu


le temps de me changer, ce qui me donnait un look “différent” des recteurs, inspecteurs
généraux invités au Ministère, mais j’étais là pour les Verts, et c’est normal d’être différent,
quand on représente les écolos ! Beaucoup de gens, dont un certain nombre de connaissances
: j’ai pu échanger quelques mots avec Jacques Lang qui était heureux d’apprendre qu’un
étudiant de Reims (il y enseignait quand je faisais ma licence de droit) était devenu prof de
fac, mais c’est surtout avec Jean-Luc Mélanchon, secrétaire d’état à l’enseignement
professionnel, que j’ai pu parler de notre commission éducation : si nous l’invitions, il est prêt
à participer à l’une de nos réunions.

Échanges avec Renaud Fabre : il voudrait que je passe le voir à la présidence de


Paris VIII ; avec lui, j’ai évoqué le centenaire de H. Lefebvre. Il a lu Logique formelle et
logique dialectique (2e édition chez Anthropos) : il trouve bonne, l’idée de rééditer l’œuvre
d’Henri. J’ai également rencontré Noëlle Châtelet, qui fut l’épouse de François, le philosophe,
de 1964 à 1985 ; elle est l’auteur de onze romans chez Stock, Gallimard. J’ai salué Francine
Demichel. J’ai discuté avec Denis Huisman qui m’a proposé d’écrire un chapitre sur “Le
marxisme français en philosophie”, pour un ouvrage collectif qu’il coordonne chez Plon sur
L’histoire de la philosophie française. Il m’a raconté tous les potins entourant l’aventure du

65
Dictionnaire des philosophes : on a parlé des effets du livre de Jean-François Raguet 140 sur
les PUF. J’ai retrouvé quelques amis ayant des fonctions au ministère, dont Thierry Talon
(qui fut chargé de cours à Paris VIII, à la grande époque de Georges Lapassade). On a parlé
de H. Lefebvre : il a suivi ses cours à l’école pratique en 1968-1969 ! Je n’ai pas pu voir E.
Morin, qui était là. Bref, trois heures de contacts riches, et cinq ou six coupes d’un excellent
champagne : le buffet était magnifique.

Chaque jour, je parviens à lire de l’allemand. J’ai abandonné U. Müller-Schöll pour


Paragrana, la revue internationale d’anthropologie historique, très importante dont je veux
connaître à fond l’ensemble des numéros : je repère les lignes réflexives d’auteurs comme
Alois Hahn, dont je partage les perspectives.

Il y a deux moments dans l’écriture d’un livre : celui où l’on façonne les briques,
celui où l’on élève les murs pour construire l’œuvre. La deuxième phase est celle où les
choses s’agencent : on écrit des transitions. La logique du plan apparaît alors
progressivement, et conduit à refaire des morceaux nécessaires, pour l’harmonie de
l’ensemble. La relecture est longue : elle est multiple et plurielle. À ce moment-là, on
introduit des notes, des renvois qui valorisent le texte, et il faut savoir finir. Dans le journal, la
construction est une ligne de production de briques : on escamote la seconde phase du travail.

En direct du Violas, 18 h 30.

Présents à la cérémonie d’hommage à René Lourau, organisé par J.F. Marchat au


restaurant Violas, le 11 janvier 2001 : Remi Hess, Ourega K., Exode Daplex, Mostafa
Bellagnech, Bernard Jabin, Régine Angel, Bernard Lathuillère, Anne-Laure Eme, Tani
Dupeyron, Petit Roland, Christine Delory-Monberger, Jean-François Marchat, Alain
Grassaud, Dominique Samson. On a décidé de lire un passage de René, que nous aimons
particulièrement : je choisis le passage de la préface de Lourau à Pyrénées, d’Henri Lefebvre,
sur la méthode régressive-progressive.

Samedi 13 janvier, 7 h 30

Réveil à 7 heures, en pleine forme : je pensais commencer mon livre sur R. Lourau,
mais sur l’écran de mon ordinateur, j’avais la bibliographie secondaire concernant les travaux
écrits sur H. Lefebvre. Nous avons fait ce texte, avec Véronique, à partir de plusieurs
bibliographies : celles d’Ulrich Schöll-Müller dans Das System und der Rest, de mon livre sur
H. Lefebvre, la préface de Georges Labica à Métaphilosophie qui signale 3 textes que
j’ignorais, ainsi que tous les travaux récents que j’ai pu archiver. J’ai donc travaillé cette
bibliographie, relue et corrigée, comme premier exercice matinal.

Hier, Véronique a encore tapé mon article sur Henri Lefebvre, dans le Dictionnaire
des philosophe : je n’en disposais pas de version numérisée.

Je commence mon journal L’année Lefebvre ; jusqu’à aujourd’hui, je n’avais pas


ouvert de nouveau cahier : je continuais à écrire sur H. Lefebvre dans mon journal d’AI,
mélangeant les notations sur R. Lourau et celles sur H. Lefebvre. Maintenant, il y a deux
supports distincts. Pour moi, L’année Lefebvre a commencé avant le 1er janvier : je relirai

140
Jean-François Raguet, De la pourriture, compariason des deux éditions, 1984 et 1993, du Dictionnaire des
philosophes, L’insomniaque, 2000, 262 pages.

66
donc mon journal d’AI, pour reprendre tout ce qui concerne H. Lefebvre et je le rapporterai
ici devant.

Hier à midi, j’ai reçu Métaphilosophie, accompagné d’un petit mot d’Armand :
Aussitôt, je me suis mis à la lecture de ce livre, que je découvre. Peut-être l’avais-je lu ? Il me
dit quelque chose, mais il y a très longtemps, et de manière superficielle. Pour m’obliger à
une lecture attentive, j’ai construit un index matière. Ce livre est difficile. J'ai lu des extraits à
Charlotte, venue à la maison le soir : elle adore ce texte. J’ai promis à Charlotte de lui donner
un exemplaire de ce livre (j’ai souscrit à 20 exemplaires). À 23 heures, je n’en étais qu’à la
page 140 (il y en a 300). Je vais donc continuer aujourd’hui.

Relecture de Conversation avec Henri Lefebvre, le texte de Patricia Latour et Francis


Combes, paru chez Messidor.
En même temps, je veux me mettre à l’écriture du livre sur R. Lourau.

Lundi 15 janvier 2001, 8 h 30.

Je viens de terminer les 4° de couverture de Du rural à l’urbain et Centre et


périphérie, que je viens d’envoyer par mail à Caroline Hugo, pour permettre aux livres de
sortir en février.

Samedi et dimanche, journées de travail autour du livre sur R. Lourau : La mort d’un
maître. À cette occasion-là, je relis l’ensemble de mon journal 2000, et je trie ce qui concerne
H. Lefebvre pour l’intégrer au début de ce journal : je fais le même tri en ce qui concerne
Mayotte. Ainsi, je dispose de réflexions, mieux centrées sur des objets.

À l’occasion de ce travail, j’ai découvert un début d’indexicalisation, commencée à


Charleville : en lisant les pp. 140 à 225 de Métaphilosophie, j’ai donc continué à en faire un
index minutieux, qui va me permettre d’avoir accès immédiatement aux idées que je cherche.
Je décide d’élargir ce chantier : tous mes livres de H. Lefebvre devront être relus dans cette
perspective. Ce gros travail permettra une efficacité ultérieure.

Hier, j’ai survolé Contribution à l’esthétique : la préface sera difficile à faire pour
moi.

Mercredi 17 janvier 2001, 9 heures

Relecture de l’ensemble de mon journal d’AI : j’ai dégagé de ce journal, centré sur
mes rapports avec R. Lourau, les parties concernant H. Lefebvre. Hier, j’ai relu mes lettres à
Hubert de Luze (février 1999-février 2000) : là encore, j’ai recopié les passages concernant H.
Lefebvre. Ainsi, on peut voir les prémices de ce qui va devenir cette année : une recherche
systématique.

Depuis que je le connais, H. Lefebvre est présent dans ma vie, un signe : depuis
1990-92, j’avais transporté ma bibliothèque H. Lefebvre à Sainte Gemme, mais
inconsciemment, j’ai reconstitué à Paris un rayonnage de livres de H. Lefebvre : j’achetais ses
dernières rééditions en deux exemplaires, pour avoir ses livres constamment disponibles. Ce
fut assez intuitif, non réfléchi : depuis longtemps, j’avais l’idée de rééditer La production de
l’espace, mais les choses se sont faites sur une longue durée.

67
La théorie des moments est un autre projet que je traîne depuis dix ans : j'y pense, je
l’enseigne, mais sans prendre le temps de l’écrire vraiment. Une raison qui explique cette
résistance : depuis toujours, je savais que Métaphilosophie contenait des développements
importants sur les moments, et l’exemplaire de la première édition que j’ai feuilleté, peut-être
lu il y a longtemps (à l’époque de la rédaction d’Henri Lefebvre et l’aventure du siècle), a
disparu : comme depuis quatre ans la réédition du livre était annoncée par Syllepse,
j’attendais ce livre pour m’y mettre.

Sylvain Sangla m’a dit qu’un exemplaire de la première édition était disponible place
de la Sorbonne (chez Vrin), mais je n’ai pas fait les bouquinistes systématiquement ;
d’ailleurs, lorsque j’ai cherché H. Lefebvre chez les bouquinistes, je ne l’ai pas trouvé : quand
on possède des livres de H. Lefebvre, on se les garde.

Métaphilosophie : j’en suis à la page 282. Je termine un index matières, qui aurait dû
être fait par Syllepse : cet outil est essentiel. Que me révèle ce travail d’élaboration d’un
index ? Le “moment” est l’occurrence qui revient le plus fréquemment. J’avais donc raison
d’attendre la sortie de l’ouvrage, pour faire de ma Théorie des moments, totalisation de la
pensée de H. Lefebvre sur cette question; faire référence aux pages de la seconde édition sera
une manière de saluer le travail accompli par Syllepse, et permettre à mes étudiants d’entrer
dans cette lecture avec des outils. Une autre occurrence importante dans l’ouvrage, c’est la
notion de résidu, d’irréductible : Ulrich Müller-Schöll a développé son dernier livre (1999),
Das System und der Rest, autour de ce concept. Le reste, de La somme et le reste, est un
résidu : une théorie du résidu, de l’irréductible peut être dégagé de l’œuvre de H. Lefebvre.

Puis-je confrontater ce terme avec celui d’analyseur (révélateur), dans la théorie de


l’analyse institutionnelle ? L’irréductible est toujours l’analyseur de la théorie ou du système ;
l’irréductible révèle les limites de validité d’un système théorique. Dans Métaphilosophie, les
cibles sont la philosophie, le structuralisme et la robotique (partie sur la mimesis). Le résidu
n'est pas seulement l’analyseur. Chez H. Lefebvre, l’analyseur ayant fait son chemin, il
semble qu’il faille se mettre en route pour s’engager dans une praxis : cette pratique part des
analyseurs, des irréductibles, mais engage dans une pratique d’intervention sociale, de lutte
politique. Ainsi, dans le contexte de la gauche d’aujourd’hui, l’un des résidus, l’un des
problèmes non pensé, non intégrable : la question des Sans Papiers, non pensable par la
Gauche, qui accepte finalement de voir ce problème rester en plan, non traité, mal traité
administrativement, politiquement. Toute mon implication, tous mes engagements dans cette
direction me révèlent l’impossibilité, pour la France de la gauche plurielle de prendre en
compte cette question.

L’édition du Mandarin et du clandestin, livre traduit de l’italien par moi, et que je


n’ai pas édité, faute d’une préface à la hauteur de ce texte, s'impose. Ce texte était court ; pour
l’éditer, il me fallait faire cinquante pages de préface, mais je ne me sentais pas le souffle. Je
ne sentais pas l’inspiration d’un tel texte : tout ce que j’avais sur le sujet était “résiduel” : je
ne parvenais pas à trouver un point de vue qui organise tout cela. Les pratiques parcellaires,
éclatées, que j’ai pu avoir sur ce terrain n’étaient pas satisfaisantes : elles ne constituaient pas
une praxis. La praxis contient un projet, une perspective, pas seulement une subversion, mais
aussi une perspective révolutionnaire. Il m’est possible de réintégrer dans ce texte ce que j’ai
trouvé : sur le terrain de Mayotte, de la lutte des Sans Papiers, dans le travail de la
commission pédagogique, et plus généralement sur l’interculturel. L’étranger qui n’a pas de
papiers est aliéné : il faut décrire la pathologie que développe Miguel ; son désir d’avoir une
carte de séjour, sa demande à notre endroit de faire un “miracle”. Hier, Charlotte m’a révélé
un fait important : Miguel n’aime pas le statut d’étudiant : il veut un statut d’artiste.
Pourquoi ? En Argentine, pour vivre, les gens doivent faire trois ou quatre métiers, ils sont
dissociés, éclatés : lorsqu’ils parviennent à vivre d’une seule activité, ils ont l’impression

68
d’avoir réussi. Miguel “réussit” : sa danse est appréciée, reconnue, en France, en Belgique, en
Italie, en Espagne. Il gagne de l’argent, s’est acheté son appartement ; or, pour lui permettre
d’avoir une carte de séjour, je lui suggère de continuer la fac, de faire une maîtrise : ce
diplôme n’a pas de sens pour lui, qui veut réaliser son moment d’artiste. Or, pour lui donner
une carte de séjour, Madame ? exige qu’il ait une “licence d’entrepreneur de spectacle” ! Il y
a un an, on a dû créer une association pour le salarier : cette forme institutionnelle entraîne
des coûts importants. Une partie de ses revenus partent en charge, une bureaucratie pas
possible ! Voilà un exemple d’aliénation, pas seulement pour lui, mais aussi pour moi, pour
Lucette. Pour permettre à Miguel d’avoir des papiers, il nous faut créer une entreprise de
spectacle : il y aurait bien le mariage avec Charlotte, mais celle-ci n’en veut pas !

La question des Sans Papiers ronge mon quotidien au niveau du domestique, au


niveau de ma pratique professionnelle (fac), etc : elle est partout dans ma vie. C’est elle qui
m’empêche d’avancer dans le travail théorique, c’est elle qui me vole tout mon temps.
Comment résister à ces Marocains, Africains que je connais, avec qui je travaille
pédagogiquement, et qui me demandent une lettre pour retarder leur reconduite à la frontière,
peut-être leur obtention de papiers ?

12 heures,

J’ai oublié de noter qu’étant chez Anthropos, hier, pour porter mon livre Le moment
de la création, j’ai trouvé Actualité de Fourier, paru en 1975, et diriger par H. Lefebvre : son
texte est excellent. Qui lit Fourier ? se demande-t-il, et comment ? Pourquoi ? au niveau de
son mouvement, ce petit texte pourrait être repris pour être appliqué à d’autres auteurs :
Lourau, Lefebvre lui-même. Voir aussi la distinction d'H. L. entre subversion et révolution.
Cette lecture révèle que toute l'œuvre de H. Lefebvre est passionnante : tout texte de lui
renvoie à un mouvement. Idée d’écrire à Desclée de Brouwer, pour leur proposer un livre
dans leur collection “Témoins d’humanité 141 ”.

14 heures,

Je viens de terminer Métaphilosophie et son index.

Jeudi 18 janvier, 10 heures 30,

Je ai présenté aujourd’hui à mes étudiants de licence Métaphilosophie : je leur ai


montré le travail d’index que j’ai fait sur ce livre. Je leur ai fait passer mon exemplaire du
livre avec l’index, et je suis parti sans reprendre l’ouvrage. J’espère que l’étudiant qui l’a
entre les mains, se rendra compte du travail accompli, et me rendra le livre et les trois pages
d’index, dont je n’ai pas de double, au moins pour le dernier tiers de l’index ! Tant que je
n’aurais pas récupéré ce travail, je ne serais pas tranquille.

Cet index dégage les grands thèmes de cet ouvrage : huit sortent. En comparant cet
index avec la préface de Georges Labica, relue au retour d’une sortie de théâtre (Les Bacantes
d’Euripide), je me suis aperçu que, si celui-ci traite bien sept des dix principaux thèmes, trois
ne sont pas vraiment abordés : la théorie des moments, par exemple. L’intérêt de l’index est
de ne laisser aucun thème, de côté : on évite ainsi les résidus.

141
Cf. chez cet éditeur : Penser l’hétérogène, d’Ardoino et de Peretti.

69
Quels sont les livres les plus importants de H. Lefebvre ? Pour Georges Labica, ce
pourrait être Métaphilosophie, mais d’autres donnent d’autres titres ; quinze peuvent être
cités 142 : cette question est abordée à la fin du cours.

Vendredi 19 janvier, 9 heures

Avant de partir à Lyon, pour une soutenance de thèse, je note qu’en rentrant hier, j’ai
trouvé les épreuves de L’existentialisme, que je vais corriger dans le train : je ferais la préface
ce week-end, et je porterais le tout lundi. Ce gros chantier : il faut réussir à le boucler, vite et
bien ; je pense proposer un index des noms cités et un index des matières.

15 heures,

J’ai parlé brièvement, mais personnellement, comme l’a souligné R. Raymond, en


tant que rapporteur de la thèse de Philippe Da Costa, sur les Scouts de France : nous sommes
six dans le jury. J’ai parlé le premier : me voici donc libre. Oserai-je corriger les épreuves de
L’existentialisme, travail commencé dans le train entre Paris et Lyon ? Je ne sais.

À l’occasion du repas de midi, j’ai pu formuler quelques questions à René Raymond,


à propos de H. Lefebvre :
-J’ai apprécié l’œuvre, mais l’homme me déplaisait totalement, m’a-t-il dit.
Il évoque l’attitude subversive de H. Lefebvre, soufflant sur le feu en 1967-68 à
Nanterre.
-Il refusait d’assumer toute responsabilité.
À propos des “ listes noires ” (des étudiants qui auraient été inscrits sur une liste pour
leurs activités subversives), et qui “n’existaient pas”, au lieu d’être clair, H. Lefebvre laissait
accroire qu’elles existaient.
-Pour dépasser les tensions entre nous, la femme d’Henri Raymond qui était mon
étudiante, a voulu organiser un repas entre nous. Mais cela s’est très mal passé. Le premier
contact entre H. L. et moi datait de 1959 ou 1960.
René Raymond avait invité Henri Lefebvre, après la sortie de La somme et le reste,
pour participer à un colloque à Sciences Politiques, sur les intellectuels français. Henri
Lefebvre n’avait pas fait de vague ; ensuite, il a revu H.L. lorsque celui-ci, en poste à
Strasbourg, “vint faire sa cours à Paris X”, pour obtenir le poste de prof de socio. L’argument
lancé par Lefebvre : “J’en ai marre de faire Paris-Strasbourg en train. Je connais tous les
arbres du parcours.”

J’ai expliqué à Guy Avanzini mon travail sur H.L. Il trouve cela très intéressant. De
même que mon livre sur Lourau. “Tu l’as bien connu. C’était quelqu’un de complexe,
compliqué. C’est intéressant de tenter de démêler cette complexité”, m’a-t-il dit.

Que dire sur L’existentialisme ? J’ai relu le premier chapitre. J’avance lentement (du
fait de la relecture technique), mais cela m’oblige à aller au fond des choses : ce chapitre est
une autobiographie de groupe, intéressante en soi. Dans le développement de l’œuvre de H.L.,
il est important de voir que ce vécu et cette description seront repris dans La Somme et le
Reste. Comment ? Tel quel ou retravaillé ? à revoir ! Sur l’existentialisme lui-même, réflexion
philosophique intéressante : on ne peut pas critiquer la production de cette pensée qui se
déploie…

142
Cf. Colloque de Lefebvre de novembre 2000.

70
Métaphilosophie est déjà présent dans cet ouvrage : H.L. montre que J.P. Sartre ne
fait que redonner aux lecteurs des questions déjà explorées en 1928-29. Les rapports sont
complexes entre H.L. et Sartre. H.L. suit un fil, dans sa biographie, qui démontre, qui dit des
choses, s’inscrivant dans une logique de construction d’un point de vue sur le monde ; par
exemple, il défend l’idée que la philosophie ne peut pas se faire, dans les postes de la fonction
publique. La philo se fait aux marges ; lui est manœuvre puis chauffeur de taxi : cette
expérience est riche pour se confronter à la ville.

Samedi 20 janvier 2001,

Relecture des épreuves de L’existentialisme. Durant l’été à Sainte-Gemme, j'ai


décidé de rééditer ce livre, dont je disposais depuis 1992 : je l'ai reçu en cadeau d’un ami,
Pascal Nicolas-Le Strat, que je n’ai jamais assez remercié. J’avais déjà lu ce livre, à la
Bibliothèque nationale de France, en 1987 : à l’époque j’écrivais mon Lefebvre et l'aventure
du siècle. J'en ai parlé avec Henri : “Pourquoi n’avez-vous jamais réédité ce livre?” Lefebvre
avait haussé les épaules, en me laissant entendre que répondre à cette question serait vraiment
trop long et difficile. J’avais compris qu’Henri avait été violemment attaqué par les Sartriens,
pour avoir employé des termes “orduriers” contre leur maître, et qu’il avait laissé les choses
en l’état, reprenant telle ou telle pensée ou développement dans d’autres ouvrages.
Après lecture, j’ai décidé de faire un index auteurs, puis j’ai relu la bibliographie de
H. Lefebvre (livres) : j’ai commencé à relire les articles.

Dimanche 21 janvier 2001,

Après avoir tenu mes journaux, je reprends la relecture des


articles de H. Lefebvre : je commence à penser à la préface.
Pourquoi ne pas l’intituler : “De la beauté d’avoir des ennemis” ?
Hier, je pensais davantage à “Le moment philosophique d’HL”.
Ensuite, je me lancerai dans l’index des matières : ce sera un
travail subtil, il me faudra être terriblement concentré ; je dois le
faire d’un trait, sans pause.

Lundi 22 janvier 2001, 5 h 30

Réveil trop tôt, mais je me suis couché de bonne heure, hier, épuisé que j’étais par la
production de l’index-matières de L’existentialisme. J’ai terminé la bibliographie vers 11 h
45, hier, et aussitôt, je me suis mis à l’index matières : je n’ai terminé que vers 22 heures. Cet
exercice est totalement fou : dans de nombreux passages, le texte est difficile à comprendre ;
relire plusieurs fois le texte permet de décider du terme que l’on va appeler. Pour
Métaphilosophie, ce travail ne m’avait pas demandé la même énergie, mais je l’avais fait, sur
une durée plus longue : faire ce travail en une fois, permet de coller davantage au texte, et de
ne pas laisser échapper un thème mineur. Mon index valorise ce texte.

En me réveillant, idée de donner comme “annexe” à L’existentialisme, l’index de


Métaphilosophie, pour permettre ainsi au lecteur de comparer les thèmes abordés : dans la
préface, que je n’ai pas encore commencée, j’ai l’intention comparer les deux ouvrages ;
beaucoup de thèmes de Métaphilosophie sont déjà dans L’existentialisme… Pour renvoyer au

71
texte de L’existentialisme, il me faut avoir la pagination définitive. Je vais donc donner à
Anthropos le travail déjà accompli, et attendre le retour du prochain jeu d’épreuves pour
rendre ma préface.
Dès que j’aurai lu, et répondu aux mails qui ont dû
s’entasser, je me mettrai à la préface, telle que je l’ai dans la tête
en ce moment : son écriture amènera forcément des
développements, dont je n’ai pas encore l’idée.

Mardi 23 janvier 2001, 5 heures,

J’avance la préface de L’existentialisme dont j’ai été reporter les épreuves hier. Mais
Caroline m’a rappelé pour me dire que l’idée de publier l’index de Métaphilosophie, comme
annexe de ce livre n’est pas une bonne idée.

Mercredi 24 janvier, 9 heures,

Hier, avec Véro, constitution d'une bibliographie de R. Lourau ; au cours de ce travail,


l'idée de faire un mail collectif à toute ma liste d'AI, en donnant la bibliographie dans l'état, et
en proposant aux destinataires de me faire parvenir des textes que je ne connais pas. Au cours
de la journée, nous avons retrouvé plusieurs listes d'articles de René : Véro les a entrées en
mémoire. Ce matin, en regardant mon courrier électronique, plusieurs messages de
participants au concours : Jacques Guigou et Bernard Lathuillière me donnent quatre
nouvelles références chacun. Dans la biblio de Gaby Weigand (1984), on trouve douze
références nouvelles, etc : ce matin, je puis annoncer la première liste de gagnants, et lancer
une liste de publication trois fois plus longue qu'hier. Le même travail coopératif est à faire
pour G. Lapassade, et surtout H. Lefebvre ; à Saint Gemme je dois retrouver mes propres
listes de publications : je ne dispose pas de mise au net de mes propres textes !

Hier, travail sur ma préface à L'existentialisme : j'ai regroupé des textes (briques,)
pouvant trouver leur place dans cette préface, essentielle car le texte que je donne à lire n'est
pas facile à comprendre, sans explication.

Le travail de gestion d'archives, fait avec Véro, me conduit à retrouver des textes
importants dans cette perspective : “Le marxisme et la pensée française” (1956), publié en
1957 dans Les temps modernes, ainsi que la partie (pas seulement le chapitre) concernant la
contextualisation de L'existentialisme dans La somme et le reste. Ces textes m'aident à
contextualiser le débat. Le texte de Michel Contat, relu hier et avant-hier, sur "Sartre"
(Dictionnaire des philosophes de 1984) est une autre ressource. Dans La somme et le reste,
j'ai trouvé cette expression d’H. Lefebvre concernant son livre : "J'aurais pu lui donner
comme sous-titre : l'art de se faire des ennemis", titre à donner à ma présentation.

Maïté Clavel m'a téléphoné hier ; nous avons parlé d’H. Lefebvre. Elle m'a dit
qu'Henri avait toujours eu un côté mondain : il ne parlait que de son dernier livre et d'oubliait
tout ce qui a pu le précéder. Nous nous sommes promis de nous revoir : Maïté Clavel, qui
admire mon efficacité, m'a dit aussi que La production de l'espace était très bien acceptée par
les étudiants d'aujourd'hui. Elle pense donc que Du rural à l'urbain va marcher, je le crois
aussi. Le prix de vente est à 149 francs : j'aurais préféré 140, mais on n'en a pas parlé avec
Jean. J'ai corrigé hier les épreuves des couvertures de Du rural à l'urbain et de Centre et
périphérie : ces livres seront en librairie en février. J'aurais des services de presse, à envoyer
aux Lefebvriens, plus qu'aux Institutionnalistes, qui le connaissent déjà.

72
Thierry Paquot m'annonce l'envoi du Rabelais, chance pour moi, de retrouver Th.
Paquot : comment arriver à échanger avec lui ? comment l'aider à s'impliquer dans le
centenaire d’H. Lefebvre ?

Chez Anthropos, ils sont saturés : ils n'en peuvent plus. Dois-je donner d'abord le
Rabelais, ou dois-je faire passer avant La survie du capitalisme ? Il y a moins de travail
dessus... Il faut que j'en parle avec Jean. Mon but est de tenir le rythme : un livre par mois !

L'index de Métaphilosophie ayant été écarté de la réédition de L'existentialisme,


j'établis la relation thématique des deux livres... La somme et le reste représente un
déplacement, une avancée sur plusieurs points. Dans ce travail, je vis la superposition des
temps, des époques. Dans L'existentialisme (B), en 1943, il relit ses textes de 1924-28 (A) ;
dans La somme et le reste, il relit A+B et quelques autres. Dans Le temps des méprises
(1975), il réévalue le tout ; avec moi, lors de nos entretiens, encore une fois : dans le texte de
1958, il parle de l'ennui du communisme, thème qu'il reprendra dans un article de 1990, dont
j'ai perdu les références : chez Henri Lefebvre, suivi et évolution des thèmes sont des
questions centrales : éternel retour ? à plusieurs endroits, il développe l’idée de continuum.

Dans La somme et le reste, Henri dit que, pour lui, les meilleurs chapitres de
L'existentialisme sont ceux sur Kierkegaard et Nietzsche ; je suis d'accord, mais les autres
aussi sont excellents. En relisant La somme et le reste, j'ai découvert qu'il oublie le Rabelais :
cela ne va pas rendre facile la préface : autant je vais pouvoir trouver beaucoup de choses à
dire sur L'existentialisme, autant pour le Rabelais je risque de devoir rester dans le général :
comment faire autant de préfaces sans se répéter ? véritable défi, d'autant plus que ces textes
deviennent de plus en plus longs.

Hier, j'ai écrit à Suzy Guth, professeur de sociologie à Strasbourg, pour lui demander
des sources post-modernes sur Henri Lefebvre : je ne sais pas si elle se sentira motivée pour
faire ce travail, mais les références anglaises ou américaines manquent dans mes travaux : je
suis trop centré sur l'Allemagne, même si les Allemands ont énormément travaillé sur H.
Lefebvre.

Ce qui me fait plaisir, c'est que la fille qui est prof d'urbanisme à Lille (son nom
m'échappe) et à qui j'ai donné Espace et politique m'a dit ne pas connaître vraiment H.
Lefebvre, mais avoir envie de le lire : elle est jeune, signe encourageant. Nous faisons du
tango ensemble, et c'est amusant de pouvoir ainsi échanger sur son boulot : Corinne Jaquand
ne me donne pas signe de vie ; elle aussi enseigne en urbanisme ; penser à la mettre sur les
services de presse.

Véro a commencé à faire des listes de service de presse, pour Du rural à l'urbain et
Centre et périphérie. Il faut penser à L'existentialisme aussi. Réussir ces services de presse
aidera à la dynamique. Véro fait avancer les choses de façon remarquable. Les philosophes
jouissent de travailler sur un mode artisanal, et moi, je suis en train d'inventer une philosophie
industrielle. Comment Henri Lefebvre a-t-il fait pour produire autant ? cette question qui
m'est souvent posée.
La productivité est liée à un engagement, et à la construction d'ethnométhodes
particulièrement efficaces, par exemple : ses "programmes". Lefebvre se donne des
programmes, comme des Traités, en huit volumes, dont il fait le plan. Il ne les réalise pas
toujours, mais deux livres peuvent sortir d'un tel projet. Pour la littérature, le chantier va plus
loin. Avec Lucette, hier, on parlait de la saturation d'Anthropos que je provoque, par ma
surimplication : pour desserrer l'étreinte, il me faut rapidement me mettre à mon livre sur R.
Lourau, puis à celui sur Les moments qu'Anne-Marie Métailié veut publier. Ce livre sera
fantastique : je trouve chaque jour de nouvelles idées et de nouvelles sources.

73
Samedi 27 janvier 2001, 14 h 35

Je viens d’envoyer les messages suivant à T. Paquot et


Armand Ajzenberg :
“Cher Thierry, J'ai bien reçu le Rabelais. Je vous en remercie. Je termine ma préface à
L'existentialisme qui sortira en mars ; en février, sortira chez Anthropos Du rural à l'urbain.
Je ne sais pas encore si le Rabelais sera pour avril ou mai : cela dépend de La fin de l'histoire
; Pierre Lantz doit le préfacer, et je ne connais pas sa vitesse d'écriture. Vous voyez que le
centenaire d'Henri Lefebvre ne passera pas inaperçu dans notre maison d'édition : je suis très
heureux que ce soit vous qui m'aidiez pour le Rabelais. J'ai relu cette semaine vos entretiens
avec H. Lefebvre en 1982 (Le Monde et Autogestions) : je rêve de vous trouver une place
pour la célébration du centenaire. Laquelle ? je voudrais susciter en juin (Henri est né le 16
juin) une pluie d'articles ou de dossiers, dans les revues ou la presse. L'École émancipée a
retenu 8 pages, d'autres journaux aussi ; après une période d'éclipse, H. Lefebvre bénéficie
d'une conjoncture favorable en Allemagne et aux États-Unis (qui projettent l'édition de De
l'état). Syllepse vient de sortir Métaphilosophie. Mon ouvrage sur H. Lefebvre va sortir en
poche chez Métailié, qui publiera également ma Théorie des moments, inspirée de H.
Lefebvre. Avez-vous la première édition de L’existentialisme ? sinon, je serais heureux de
vous faire parvenir la seconde. Encore merci.”

“Mon Cher Armand, merci beaucoup de ta visite de jeudi : elle est porteuse de
possibles ! J'ai oublié de te donner l'index-matières de Métaphilosophie. Je suis parti
précipitamment aux PUF, où j'ai vu Prigent, très occupé, qui m'a seulement dit qu'il allait
m'écrire en réponse à mon courrier (il fait la recherche documentaire, que je lui avais
demandée). On n'a pas pu parler "Que sais-je ?" et autre. Pour La fin de l'histoire, pour sa
préface, Pierre Lantz aurait besoin d'une photocopie du Nietzsche (La fin de l'histoire est
marquée par ce livre sur Nietzsche) : peux-tu me procurer cette photo ? S'il y a un coût, je
puis payer ; il est important d'annoncer ce livre, comme à paraître. De mon côté, je lui donne
les épreuves de L'existentialisme, où il y a un chapitre sur Nietzsche, dont H. Lefebvre se dit
content dans La somme et le reste. Je te confirme mon véritable intérêt pour les disquettes de
La conscience et Méta. Bien à toi. ”

Dimanche 28 janvier,
Armand me téléphone ce matin : Jacques Rouge a noté des articles d’Henri, qui ne
sont pas dans ma biblio. Je prends contact avec lui : il va m’en faire des photos.

Ulrich m’écrit : “Cher Remi, je suis très impressionné de ton courage de lire mon
livre en allemand, merci beaucoup (dans la dernière lettre, tu m'as tutoyé, comme quand nous
nous sommes rencontrés à Paris ; je continue donc de la sorte). En effet, Métaphilosophie est,
en un certain sens, le livre plus important de Lefebvre, au moins d'un point de vue
philosophique. Malheureusement, en Allemagne, les livres de Lefebvre n'ont pas la chance de
reparaître en ce moment. Je lis les travaux de Christoph Wulf sur l'anthropologie historique ;
bien qu'il ne cite pas H. Lefebvre, je trouve que ce courant de pensée est très proche de lui.
Qu'en penses-tu ? Je me souviens que vous avez parlé de Christoph Wulf, mais ces derniers
temps je n'ai rien lu de lui. Je vais m'en occuper ! Récemment, j'ai écrit un article sur Lefebvre
et le problème de l'état, qui va paraître en mai, dans un livre dédié à Eberhard Braun. J'aurais
dû faire une conférence sur Lefebvre et l'espace à Dubrovnik, qui n'a pas eu lieu à cause de la

74
situation politique au Balkan : je saisis toujours les occasions de travailler sur Lefebvre. N'as-
tu pas parlé d'un truc web sur Lefebvre ? Comme je l'ai déjà écrit, je suis très intéressé de
recevoir toute information possible, sur les activités autour de Lefebvre ! Herzlichste Grüße.
Uli Müller-Schöll ”.

Lundi 29 janvier 2001,

Jacques Guigou m’envoie le message suivant : “Cher Rémi, ta dernière lettre présente
une orientation et un plan de travail intéressant pour l'histoire de l’A.I. L’université, en effet,
n’est pas le lieu idéal pour réaliser des activités qui nécessitent une indépendance vis-à-vis du
capital, de l’État et de leurs représentations, et la contre-dépendance à ces puissances n’est
pas non plus très créative. René Lourau et ses disciples se sont trop souvent stérilisés, dans
cette contre-dépendance à l’université, au sein des universités modernistes. L'intention de
renouer des fils (ce qui ne signifie pas commémorer, ni relégitimer) avec le passé politique de
notre génération (les années 55/75), a été un des fondements de notre revue Temps critiques.
Comment et pourquoi le capitalisme a-t-il “survécu” ? (La survie du capitalisme de Lefebvre
avait déjà bien amorcé cette analyse, mais il reste trop productiviste, et trop peu attentif à la
suppression du travail productif réalisé par le capital lui-même). C’est ce qui me fait
actuellement écrire une critique de l’institution imaginaire de la société de Castoriadis ; tu as
bien fait de faire rééditer L’existentialisme. En 1991, en arrivant à Montpellier, pour prendre
mon poste à l'IUFM et à l'UPV, j’ai trouvé ce livre en bon état chez un bouquiniste (l’achevé
d’imprimer est du 7 novembre 1946). Bien sûr qu’il comporte des rengaines staliniennes,
mais il porte une critique politique des métaphysiques (Heidegger), des phénoménologies
(Husserl) et des philosophies de la subjectivité (Kierkegaard, Nietzsche), qui vont être le
socle idéologique de la domination social-moderniste après la Seconde Guerre mondiale. Là-
dessus, il est proche des Minima Moralia d’Adorno, tout en s’en séparant sur le plan
stratégique puisque ce dernier avait finalement choisi le camp du despotisme étasunien. Bon
vent Rémi, et à plus tard. Jacques”.

Je lui réponds : “Cher Jacques, Je te remercie de ton message. Cela compte pour moi
d'avoir cet avis. Je prends conscience que je ne t'ai pas vraiment lu ces dernières années : je
veux rattraper mon retard. C'est fou ce que j'ai lu depuis trois mois ! Dans le mouvement de
réédition d'Henri, je sollicite des préfaces des uns et des autres, parmi les animateurs du
mouvement de renouveau. J'étais intéressé de rééditer La survie du capitalisme que tu
évoques : étant donné que j'ai déjà préfacé la série : Production de l'espace, Espace et
politique, Du Rural à l'urbain, sans compter L'existentialisme, que je travaille
particulièrement, je cherche des personnes susceptibles de faire des préfaces nouvelles. Pierre
Lantz va préfacer La fin de l'histoire. Je cherche quelqu'un pour le Rabelais. On envisage de
demander à G. Labica de préfacer le vol 2 du Traité de matérialisme dialectique qui avait été
mis de côté (il est déjà le préfacier de la réédition chez Syllepse de Métaphilosophie qui vient
de sortir), détruit, alors qu'il sortait des presses, par décision de la censure stalinienne.
Armand Ajzenberg pense qu'il faut demander aux éditions sociales de le rééditer (pour les
punir), mais je préférerais faire cela chez Anthropos, car comme c'est un livre faible, s'il est
aux éditions sociales, il n'aura aucun lecteur tandis que s'il participe à un paquet, il peut être
découvert, et commenté. On en discute dans notre groupe de travail, mais toi, qui a des idées
sur La survie du capitalisme, te sentirais-tu l'envie de faire la préface à ce livre. R. Lourau a
préfacé 5 livres différents de Lefebvre de La somme et le reste jusqu'à Pyrénées : j'estime
important que l'AI continue à être présente dans ce mouvement, dans toutes ses sensibilités.
Toutes les tendances idéologiques et politiques qui ont lu Lefebvre, ont leur place dans ces
rééditions ; on fait du "Lefebvre pluriel". Tu représentes une sensibilité qui a participé à
l'Anthropos de la période Lefebvre, et mon désir est d'amener les anciens auteurs à retrouver
une place dans cette maison. Au départ, Jean n'était pas contre, mais maintenant, il est
vraiment pour : je ne me souviens plus si je t'ai dit que L'insurrection situationniste, en dehors

75
de te citer, mentionne 67 références à Lefebvre. Il est classé comme auteur du mouvement,
comme toi, d'ailleurs, alors que je n'apparais que dans les auteurs ayant écrit sur le
mouvement. C'est donc, d'une certaine manière, pour Lefebvre aussi, une réhabilitation, un
dépassement de vieilles histoires qui, après la mort de G. Debord, se narrent maintenant
autrement !

Si tu es d'accord pour préfacer La survie du capitalisme, dis-le moi. À ce moment-là,


avant de te passer la commande officielle, je ferai le nécessaire pour qu'un contrat soit fait
pour nous autoriser à rééditer ce livre (actuellement Catherine a les droits de son mari : elle
accepte toutes mes propositions). Elle m'a même invité chez elle pour l'aider à régler une
traduction américaine de De l'état, livre introuvable en français d'ailleurs. Il me manque le
tome 4. Je vais te faire parvenir un exemplaire du Rural à l'urbain à sa sortie (nouvelle
édition). Cela te donnera l'état de la biblio que l'on enrichit au fur et à mesure, comme pour R.
Lourau : il y a aussi ma préface qui explique le contexte du travail actuel. À quelle adresse
dois-je te faire parvenir ce livre ? espérant que tu accepteras l'idée de préfacer La survie du
capitalisme. Lis-tu l'allemand ? plusieurs livres importants sur Lefebvre sont sortis ces
dernières années dans cette langue. Je suis dans la lecture de Das System und der Rest, de
Müller-Schöll, sorti en 1999 : c'est vraiment très fort. À très bientôt. Remi.”

Mardi 30 janvier 2001,

Hier, j’ai pris contact pour des articles éventuels avec


Cultures en mouvement, Sciences humaines et L’homme et la
société. Le soir, j’ai eu les réponses d’Armand Touati et Nicole
Beaurain.

Armand Touati : “Cher Rémi, Merci pour ta suggestion.


Cette œuvre, l'actualité éditoriale, ce colloque le justifient
largement. Compte tenu du planning assez chargé de Cultures en
mouvement, je te propose de rédiger un article rappelant le travail
théorique et la trajectoire d'Henri Lefebvre, dans la rubrique "
idées-histoire du présent". Ce texte devrait introduire à l'œuvre
des lecteurs qui ne la connaissent pas ou peu, avant d'aborder ta
lecture, et la conceptualisation qui en a découlé dans ton travail.
D'un volume de 15 000 signes y compris un encadré sur les
publications et le colloque de juin. Qu'en pense-tu ? Je pense
pouvoir le publier dans le numéro de mai (parution fin avril, texte
à nous envoyer avant le 5 mars). Amitiés, Armand Touati.”
Nicole Beaurain : “Cher Rémi, bonjour ! Pour René, je vais regarder dans les tables de
la revue, et te préciserai ultérieurement s'il manque un article (mais seulement à partir de 1987
car malheureusement je n'ai pas la collection entière). Pour un compte rendu sur HL et
Métaphilosophie : Pierre Lantz s'est chargé de faire une longue note critique, sur la réédition
de ses œuvres. Armelle : sa boîte à lettres étant moins que sûre, le mieux est que tu lui écrives
ici (31, rue des Messiers 93100 Montreuil). À bientôt. Amitiés de Nicole Beaurain.”

76
Hier après-midi, j’ai travaillé sur mes archives d’AI : G. Lapassade m’a téléphoné. Il
était rassuré que je travaille sur ce livre ; il n’apprécie pas que je travaille sur H. Lefebvre. Je
réfléchis à mener de front tous ces projets : mon travail sur Lefebvre n’est pas, pour moi,
contradictoire avec le travail sur l’AI, mais complémentaire… Mais, évidemment, cela fait
des chantiers chargés à gérer en même temps. Véronique m’aide merveilleusement bien. Pour
Lucette, mon livre important, cette année : la Théorie des moments ; elle a raison, mais ce
livre passe par d’autres détours…

Mercredi 31 janvier 2001, Championnet,

Cette semaine, j’ai commencé à relire les archives de l’AI, et à sélectionner quelques
textes à faire taper à Véro. Georges suit par téléphone l’avancée du projet… Christine était à
Berlin. Elle va repartir faire une tournée, et elle me demande la fin de mon livre : je ne
parviens pas à me remettre dedans. Je suis trop capté par le chantier R. Lourau et le chantier
H. Lefebvre. Je me suis replongé dans Das System und der Rest de Müller-Schöll : tous les
jours, j’avance un peu dans sa lecture de Métaphilosophie. Ce livre situe la pensée de
Lefebvre par rapport aux pensées de Bloch, Marcuse, etc. Armand m’a demandé si ce livre
méritait d’être traduit ; aujourd’hui je réponds : oui. Ce livre mérite d’être traduit, mais je me
vois mal traduire 350 pages. Je comprends le mouvement de ce livre, mais combien de jours,
d’heures de travail cela me demanderait-il ? Il faudrait le faire à deux, mais quel Allemand
serait assez motivé, pour me dicter une traduction approximative que je mettrais en bon
français en tapant le texte à la vitesse de l’énonciation ?

Avec Véronique, nous sommes sur la bonne voie. Je travaille souvent le matin très
tôt ; lorsque Véro est là, je traverse des phases de fatigue. Mon rythme biologique doit être
réfléchi ; il me faudrait faire une sieste après le repas de midi. Je crois qu’alors, je
retrouverais une certaine efficacité dans l’après-midi. Véronique a formidablement avancé les
bibliographies de Lefebvre et Lourau : elles sont pratiquement parfaites. On va lancer le
chantier Lapassade, puis les chantiers Lobrot, Guattari, car cette année, je tente de travailler
parallèlement l’AI et Lefebvre.

L’an prochain, je sens l’importance de lancer un chantier Interculturel et éducation.


Il faut refaire La relation pédagogique, un ouvrage sur l’éducation nouvelle, notre livre sur
L’école, l’enfant et l’étranger. D’autres choses surgiront alors d’elles-mêmes : traduction de
Schleiermacher, etc. Ce chantier sera conduit avec Lucette ; Christine, par sa réflexion sur
l’herméneutique, pourrait y participer.

Lors d'un petit échange avec Lucette hier (nos relations sont trop dispersées du fait
des charges administratives qui pèsent sur elle), j’ai essayé de lui dire que ma relecture de
l’œuvre d’Henri me donne une clé pour aborder l’éducation nouvelle. H. Lefebvre analyse
l’histoire de la philosophie, comme la résolution de questions parcellaires qui, d’un auteur à
l’autre, d’un système à un autre, permet la progression de la pensée 143 . En même temps, il
dépasse la philosophie dans une métaphilosophie : aujourd’hui ne, ne faut-il pas refaire
l’histoire des grandes étapes de la pensée pédagogique, en en proposant un dépassement ?
Mais quel changement proposer aujourd’hui du système éducatif : il y a une tension entre
pédagogues et fonctionnaires du savoir. Comment dépasser cela ? J’ai lu dans le Monde hier
que les choses bougeaient à la FSU ; il n’y a plus d’hostilité entre les différents discours. On
prend conscience, chez les syndicalistes qu’il y a une cause pédagogique à certains problèmes
: ce qu’il faut repenser, c’est la pédagogie institutionnelle et la posture de l’autogestion
pédagogique ; il faudrait refaire un vrai livre sur ces questions.

143
Métaphilosophie, mais aussi L’existentialisme.

77
J’ai relu le dossier du conflit de 1980 (chercheurs et praticiens) : très dur. Ce dossier
doit permettre de penser tous les problèmes actuels de l’AI. Les tensions entre moi et
Georges, sont celles que vivent maintenant les étudiants avec moi ; René Lourau, qui était en
réserve, récolte une partie de la mise.

Pour Lefebvre, ma préface pour L’existentialisme me demande du temps… Le week-


end est le moment le plus adapté pour moi pour me lancer dans un travail solide, de longue
durée. Un texte de trente pages suppose une vue d’ensemble, je dois faire cela bientôt, car les
épreuves vont arriver, et le week-end prochain va être bouffé par les Verts : c’est la réunion
de la commission Éducation. Actuellement il me faut terminer d’urgence mon texte sur
Mayotte pour Gaby : elle a besoin d’un délai pour traduire ; c’est le plus urgent, mais il y a
aussi le texte pour Christine. Si je ne parviens pas à conclure certains chantiers, lorsque les
épreuves de tel ou tel livre vont arriver, je vais être entièrement noyé.

Comment faire pour avoir du temps devant soi, être calme et garder une vue globale
d’un chantier ? Ai-je eu raison d’interrompre ma troisième partie du Sens de l’histoire, alors
que je n’avais besoin que de trois heures pour la conclure définitivement ? La version
provisoire, mais presque terminée, a permis à Christine de la relire et de la commenter.

Comment bien vivre avec Romain, tout en tenant mon cap ? vraie question ! Il y a
aussi le chantier “interventions” que je n’aurais pas dû accepter pour l’académie de Créteil :
huit jours, c’est énorme ! En même temps, c’est l’occasion de former Véro à la réalité du
terrain, et cela est très important. Globalement, je suis assez lucide sur ce qu’il faut faire et je
le fais.

L’organisation du colloque Lefebvre a beaucoup avancé hier, lors d’une discussion


matinale avec Lucette. Le fait que Christian Dubar passe la soirée d’hier à la maison me fait
me demander : ne faudrait-il pas faire un come-back en danse en 2003 ? Il faudrait reprendre
des initiatives sur ce terrain aussi. Nous avons tellement d’avance sur les autres. J’ai rêvé que
Charlotte acceptait de signer avec moi Les trois temps de la valse. Le fait que Romain se
mette au tango, avec le même sérieux que le tennis me fait certainement quelque chose au
plus profond de moi.

Jeudi 1er février 2001,

Je travaille à un élargissement du comité d’organisation du colloque Lefebvre.


J’invite de nombreuses personnes à s’y associer. J’écris à Ulrich : “Cher ami, merci de te
joindre à notre comité. As-tu les coordonnées d'autres Allemands susceptibles d'être intéressés
(Heinz Sünker, par exemple) ? Merci”. Il me répond :

“Cher Remi, voilà des adresses d'autres Allemands : Heinz Sünker, Eberhard Braun,
prof de philo à Tübingen (il a fait une conférence sur Lefebvre), Correl Wex (il a écrit sur
Lefebvre et l'état), Christian Schmidt, un Suisse qui est en train de préparer un "doctorat" sur
Lefebvre ; Wolf Dietrich Schmied-Kowarzik, prof à Kassel, (qui est le plus intéressé en ce qui
concerne le marxisme non-dogmatique en Allemagne en ce moment) ; informer aussi :
Helmut Fahrenbach, Paul-Löffler-Weg 7, 72076 Tübingen (c'est sous sa direction que j'ai
écrit ma thèse sur Lefebvre (il n'a pas de e-mail). Puisqu'il y a beaucoup de points communs
entre H. Lefebvre et Ernst Bloch, voir aussi la Ernst-Bloch-Assoziazion (page web :
www.ernst-bloch.net), qui a organisé un colloque sur l'état. Dans ce contexte, il y avait des
conférences sur Lefebvre : l'organisatrice s'appelle Doris Zeilinger. Voilà tout pour le
moment... Salut, Ulrich ”

Le soir, j’envoie un rapport du travail de la journée à Armand Ajzenberg :

78
“Cher Armand, j'ai dû faire une faute en recopiant l'adresse électronique d'Élisabeth
Lucas. Peux-tu me la donner, s'il te plait ? Réponses favorables d'Ahmed Lamihi, L. Bonnafé,
P. Ville, J. Guigou, A. Coulon, D. Bechman, D. Bensaïd. Refus de Th. Paquot, qui viendra,
mais est trop chargé, etc. M. Authier ne peut pas venir. Très long mail de Müller-Schöll, qui
me donne les adresses de 6 Allemands branchés sur Lefebvre. Je les contacte.”

Ensuite, arrive l’acceptation d’Arnaud Spire ; à la fac, j’ai distribué l’annonce du


colloque à mes étudiants, peu nombreux du fait de la grève, comme je l’avais fait la veille
auprès des membres du conseil d’UFR : le colloque Lefebvre est sur orbite. J’envoie à Gaby
le mail suivant : “Chère Gaby, Ulrich Müller-Schöll hat mir 6 Adressen von
Lefebvresdeutschenautoren gegeben. Kann Ich dieser klein Texte Schicken ? Kannst Du
meine Fehler korigieren ? Danke. Bist Du einverstranden in unsere Komite zu sein ? Remi. ”

Colloque " Centenaire d’Henri Lefebvre "


Université de Paris 8, du mardi 26 juin au jeudi 28 juin 2001.

Né le 16 juin 1901, Henri Lefebvre est décédé en juin 1991. Auteur de 68 livres, traduit en trente
langues, son œuvre bénéficie aujourd’hui d’un regain d’intérêt autant aux États-Unis qu’en France. En
témoignent le nombre impressionnant de rééditions de ses livres depuis deux ans. Marxiste ayant refusé le
dogmatisme, il a pensé de nouveaux objets. Sa pensée nous invite à l’invention, à la lutte pour un monde plus
humain et à l’ouverture.

Comité scientifique et d’organisation en cours de constitution :

Armand Ajzenberg, Dan Bechmann, Daniel Bensaïd, Benyounes Bellagnech, Nicole Beaurain, David Benichou,
Lucien Bonnafé, Maïté Clavel, Lucette Colin, Alain Coulon, Christine Delory-Momberger, Laurent Devisme,
Clémentine Dujon, Jacques Guigou, Remi Hess, Robert Joly, Georges Labica, Ahmed Lamihi (Maroc), Pierre
Lantz, Elisabeth Lebas (Grande-Bretagne), Jean-Pierre Lefebvre, Kurt Meyer (Suisse), Ulrich Müller-Schöll
(Berlin), Anne Querrien, Makan Rafatdjou, Sylvain Sangla, Christian Schmid (Suisse), Arnaud Spire, Patrice
Ville, ZENG Zhisheng (Chine).

Mardi 26 juin : Lefebvre, penseur du quotidien et du mondial (matin : la critique de la vie quotidienne
aujourd’hui ; après midi : être sujet des processus de mondialisation, du local - la ville - au global).

Mercredi 27 juin : Lefebvre métaphilosophe (matin : son travail pour dépasser la philosophie après-midi :
théorie des moments et méthode régressive-progressive).

Jeudi 28 juin : Lefebvre pédagogue (le matin : son art de l’enseignement, de la pédagogie, de l’explication et de
l’explicitation, son travail de vulgarisation ; l’après-midi : s’inscrire dans le prolongement de l’œuvre d’Henri :
l’œuvre de René Lourau (1933-2000), et d’autres chercheurs, vivants, qui viendront témoigner).

Le président de l’université de Paris 8, Renaud Fabre, accepte de présider cette rencontre.

Pour tout contact : Remi HESS remihess@noos.fr

Vendredi 1 février 2001,

Corrigé de ma lettre par Gaby :

“Liebe Leser von Henri Lefebvre in Deutschland, Henri Lefebvre ist im Juni 1901 geboren. Zu Ehren
seines 100. Geburtstags werden wir vom 26. bis 28. Juni 2001 eine kleine Tagung an der Universität Paris 8
(Saint-Denis) veranstalten. Dazu möchten wir Sie herzlich einladen.
Zahlreiche Werke von Lefebvre sind ins Deutsche übersetzt, und wir würden uns gerade deshalb auch
sehr freuen, wenn möglichst viele deutschsprachige leser von Lefebvre zu der Tagung kommen könnten.
Das Treffen wird eher informellen Charakter haben. Es sind keine langen Vortäge geplant, sondern eher
kurze Beiträge zu unterschiedlichen Themen. Wichtig erscheint uns vor allem der interindividuelle Austausch.

79
Falls Sie Interesse an unserem Treffen hätten, würden wir uns sehr freuen und möchten Sie bitten, uns in den
nächsten Wochen eine kurze Antwort zukommen zu lassen. Mit besten Grüßen. Remi Hess”.

Samedi 3 février 2001,

Ce matin, alors que j’avançais La mort d’un maître, j’ai reçu un appel d’Armand
Ajzenberg, que j'informe du travail accompli par Nicole Beaurain : il a fait la moue par
rapport à certains noms, proposés par Nicole. Establet ? Pas de place, selon lui, dans ce
colloque pour les Althussériens ; pareil pour Jean Baudrillard et quelques autres. J’avais la
tête ailleurs, je n’ai pas trop réagi ; mais, il est clair que nous buttons là sur un clivage
concernant ouverture et fermeture. “ Si on l’invitait, Cohn-Bendit, a dit Armand, ne serait pas
capable de ne pas être la vedette de la rencontre.”

Dimanche 4 février,

Ce matin, lecture à 7 heures, puis gestion du courrier. J’envoie l’annonce du colloque


Lefebvre à ma liste allemande. Gaby m’a fait deux brouillons de lettres. Il me faut faire la
même chose en anglais, espagnol, italien… Je passe la journée à la Commission éducation. Le
soir, échanges téléphoniques avec Madeleine Grawitz, Michel Trebitsch, Sylvia Ostrowetsky,
Victoria Man, François Dosse, Gérard Althabe, Alain Bihr, Eugène Enriquez. Je n’ai pas
encore noté qu’Alain Guillerm et Jean-Marie Vincent ont accepté d’entrer dans le comité
scientifique.

Lundi 5 février 2001,

Lever à 5 h 30, lecture de U. Müller-Schöll sur Lefebvre ; génial : j’ai passé la page
200. Je vais travailler toute la journée à Montreuil. Je m’aperçois que depuis quelques temps,
je n’ai pas écrit ; je suis absorbé par l’organisation du comité scientifique du colloque
Lefebvre. Je téléphone à la liste d’adresses envoyées par Nicole Beaurain. Hier soir, j’ai été
suspendu dans mon travail par une affaire de Sans Papiers (intervention des CRS à la chapelle
Saint-Bernard où s’étaient regroupés 200 Sans Papiers).

Mercredi 7 février 2001,

Aujourd’hui, je voudrais faire le point sur ma transversalité. Ma priorité quotidienne


reste actuellement la mise en place du comité scientifique du colloque H.Lefebvre : nombre
de personnalités sont heureuses de donner leur nom (hier : A. Lipietz, H. Sünker, C. Wulf).
Les trois jours que j’ai prévus pour cette rencontre ne seront pas de trop, pour permettre tous
les échanges possibles. Dans le texte de présentation du colloque, il me faut expliquer
comment on va travailler ; ceux qui veulent faire une communication doivent passer leur texte
sur le forum de discussion. Les rencontres elles-mêmes ne seront pas des moments d’exposé,
mais des moments d’échanges, sur des communications déjà connues : pour le moment, ce
n’est pas dit. Il faut faire traduire un texte de présentation générale.

Sur le plan des autres éléments de ma transversalité, Lucette me fait prendre


conscience de la nécessité de sortir d’urgence ma Théorie des moments. Depuis le temps que
j’en parle, elle s’étonne que personne n’ait encore pris ma place sur cette question : il est
étonnant que le grand nombre d’ouvrages sur H. Lefebvre n’ait pas dégagé ce sujet. Lucette
pense que je devrais faire ce livre avant le Lourau, mais pour moi, ce n’est pas possible. Le
Lourau est une exploration concrète de la méthode régressive progressive : il est nécessaire

80
d’explorer cette méthode concrètement, pour pouvoir écrire dessus ensuite. De même que j’ai
pas mal travaillé sur la notion de moment, avant d’écrire la théorie des moments, de même je
dois expérimenter la méthode régressive progressive, avant d’écrire un livre théorique dessus.
Or, pour cette année du centenaire, je dois être capable de sortir mes deux livres théoriques :
La théorie des moments et La méthode régressive-progressive, mais, auparavant je dois sortir
La mort d’un maître.

Hier, Christoph Wulf m’a confirmé sa commande d’un livre sur Le mouvement
institutionnaliste (avec Gaby Weigand), en message mail. Ce livre ne sera écrit que durant
l’été : il n’est pas urgent ; il peut reprendre ce que je vais trouver dans mon enquête sur René
Lourau. Véronique sera d’une aide précieuse, pour reprendre un certain nombre de textes déjà
écrits.

Au cours de l’intervention faite avec Véro à Montreuil, une autre idée : un livre qui
s’intitule Le moment socianalytique (Le temps des médiateurs 2). Ce livre doit se composer
de trois textes : La socianalyse (réécrit), L’institution sur le divan, L’intervention actuelle
auprès des AS de l’académie de Créteil.
La notion de moment socianalytique est présente dans Centre et périphérie : monter
comment ce moment survient dans la vie d’un groupe, d’une organisation, d’une institution.

Ce chantier d’écriture est ralenti par des tâches urgentes quotidiennes qu’il me faut tout de
même assurer :
-ce matin, j’ai écrit le compte rendu de la réunion des Verts de samedi dimanche sur
l’éducation : un petit texte, important sur le plan politique, que je devais absolument rendre
rapidement.
-Un autre chantier urgent : le texte sur Mayotte que Christoph attend avec impatience. Je
dois le terminer en corrigeant en même temps les épreuves de la transcription de ma
conférence de Toulouse, que Philippe Lenice a fait décrypter, un texte précieux, aussi pour le
texte allemand. Ce travail ne me demanderait que trois heures de concentration, mais quand
les trouver ?

Cette semaine, deux nouvelles demandes de texte : une émanant d’une revue
allemande : 15 000 signes sur l’anthropologie de la danse ; la demande vient d’une ancienne
étudiante, Kolle. Sur la danse, encore, un texte pour le groupe de recherche “art et
cognitique”. Si je ne m’oblige pas à faire ces choses vite, je risque de perdre pied, et quitter
l’état de grâce, dans lequel je me trouve actuellement.

Courrier encourageant reçu hier de Gérard Chalut-Natal , en phase avec mon texte de
conclusion de La Sens de l’histoire (60 pages). Il développe sur quatre pages les points
d’accord avec ma théorie des moments : ces échanges sont une vraie recherche scientifique.
Bonheur d’avoir un tel interlocuteur !

Sur l’éducation, je suis pour sortir un texte dans Le Monde sur les IUFM, lorsque Jack
Lang sortira ses mesures pour la formation des enseignants.

Vendredi 9 février 2001, 9 heures

Hier, au séminaire, je parle de Métaphilosophie : j’en vends 5 exemplaires (Philippe


Lenice, Benyounès, son frère et deux étudiants inconnus).

Ce matin, je lis le journal de Benyounès dans lequel je veux recopier un passage (daté
du 6 février 2001) :

81
“Après le café, nous montons au quatrième étage salle 428, nous parlons beaucoup de la
situation actuelle de l’AI, Patrice dit qu’il reçoit beaucoup d’e-mails en ce moment, il juge la situation
très critique, je suis d’accord avec lui. Mostafa a assisté à la rencontre du 11 janvier en hommage à
René Lourau, nous lui avons demandé de nous raconter ce qui s’est passé. J’ai l’impression qu’il n’est
pas dans le coup, même s’il connaît l’AI depuis 10 ans. Je retiens une chose de tout ce qu’il a dit :
Remi a pris des notes lors de cette rencontre d’hommage. C’est pour moi le plus important, car Remi
écrit beaucoup, et donne à lire ce qu’il écrit, avant même que ce ne soit publié. Ainsi il est en train
d’introduire quelque chose de nouveau à l’université : le maître se donne à lire à chaud, et l’écriture
prend une grande place, dans les échanges entre les acteurs de l’université et de la recherche. Patrice
explique que le fait de ne pas consulter Remi, après la mort de René, sur le devenir du labo et du
courant de l’AI, est une grave erreur de la part de Gilles Monceau et d’Antoine Savoye. Je suis tout à
fait d’accord avec lui ; un jour, j’ai dit à René que je considère Remi comme faisant partie du courant
de l’AI. En effet René, d’après Patrice, n’a jamais contesté cette évidence, et le fait de donner ses
derniers livres à Remi, pour les publier ne peut être qu’une consécration et une reconnaissance d’un
long parcours commun d’une trentaine d’années. En 1999, je faisais le va et vient entre le séminaire de
René, et celui de Remi, je me sentais aussi à l’aise dans l’un que dans l’autre. Il m’est arrivé de parler
à l’un ou à l’autre de leurs séminaires respectifs, et je n’ai pas senti de distance entre eux. Avec Remi,
le lien s’est renforcé et la confiance s’est installée une fois pour toute, lors de la lutte contre les
invalideurs et les scientistes de l’institution universitaire : l'institutionnaliste est principalement
critique vis-à-vis des institutions. En voulant institutionnaliser le labo, Gilles Monceau entreprend une
manœuvre anti-institutionnaliste. C’est ce que j’ai compris lors de la dernière réunion à laquelle j’ai
assisté en juin 2000. J’étais assis à côté de Raymond Fontvieille. J’ai quitté cette réunion, en me disant
que je ne me reconnaissais pas dans ce groupe, et ce n’est pas l’esprit de l’AI. Aujourd’hui, ce mardi,
je redis cela et je le confirme dans ce séminaire.”

19 h. 30,

Aujourd’hui, journée intense de travail. J’ai commencé à 4 heures, et je n’ai fait


qu’une demi-heure de pause à midi : Véro met à jour les bibliographies de Lefebvre,
Lapassade et Lourau ; elle frappe mon journal de mercredi, elle fait une photo d’un livre
introuvable de H. L. que veut lire Kurt Meyer : il faut que je lui demande son adresse pour lui
expédier. Elle relit et corrige le journal de Georges.

De mon côté, j’avance à grands pas le livre de Müller. Quel boulot que de lire ce livre
en allemand ! J’en suis aux rapports avec Sartre. Cette lecture me conduit à relire mon livre
sur Lefebvre, important : je ne savais plus que j’avais noté tant de choses. J’ai lu l’article de
Michel Trebitsch sur la correspondance d’Henri avec Norbert Guterman, avec un très beau
passage sur Sartre que je ne connaissais pas. Il me faut le reprendre dans ma préface pour
L’existentialisme. Celle-ci a beaucoup avancé aujourd’hui (dans ma tête). Je me suis replongé
dans Nizan, Sartre : Müller dit que leurs relations sont difficiles à expliquer. Pour moi,
aujourd’hui, pas trop. J’avance dans l’éclairage des choses. Dans l’article Sartre de Michel
Contat, dans le Dictionnaire des philosophes, aucune allusion à H. Lefebvre : c’est une erreur
de ne pas citer L’existentialisme. Sartre n’a pas pu ne pas être marqué par ce livre. Le livre de
G. Lukacz n’arrive qu’après…

Lundi 12 février 2001, 9 heures,

Vendredi soir, j’ai lu une lettre circulaire du directeur de ma formation doctorale qui
me labellisait, encore, comme mauvais élève. J’ai passé une nuit blanche. Samedi, j’étais un
véritable zombie. Nuit très courte encore de samedi à dimanche. Mais j’ai eu assez de force
hier pour écrire une lettre de huit pages (ironiques) pour défendre Patrice qui était encore
davantage attaqué que moi.

Charlotte, ma fille, est venue préparer une chorégraphie chez nous. Je regardais d’un
œil, tout en terminant le livre de Müller-Schöll : agréable de suivre l’analyse comparative de

82
la notion de praxis chez Sartre et Lefebvre, tout en regardant Charlotte pratiquer, se “réaliser”
(Verwichlichung) !

Monique Coornaert m’a téléphoné longuement : elle ne veut pas faire partie du comité
du colloque Lefebvre, tout en disant qu’elle veut m’aider. Elle a coordonné le n° d’Espace et
société sur H. Lefebvre, avec Jean-Pierre Garnier. Je ne connais pas ce numéro de revue ; elle
va me l’envoyer, mais j’ai envie d’en commander un autre exemplaire aujourd’hui.

Lundi 19 février 2001, 6 heures,

Mardi dernier (14/02), j’ai passé sept heures avec Maïté Clavel, venue apporter son
manuscrit sur La sociologie de l’urbain. On a parlé d’H. Lefebvre sans discontinuer ; elle a
vraiment bien connu Henri, depuis Strasbourg jusqu’à la fin. Entre 1962 (elle a assisté à la
première rencontre de R. Lourau avec H. Lefebvre) et 1975, elle a été pratiquement chaque
année à Navarrenx chez Lefebvre, passer des vacances.

Pourquoi ne suis-je pas parvenu à écrire ce journal alors que je travaille beaucoup sur
Henri en ce moment ? Il y a eu l’affaire de Paris 8 (volonté de Dany Dufour d’organiser le
chaos dans la formation doctorale) qui a pesé sur la qualité de ma présence à moi-même :
cependant, je suis parvenu à me mettre à la correction des épreuves de L’existentialisme. Ce
travail m’a pris jusqu’à mercredi. Ensuite, j’ai essayé d’avancer dans la préface, mais, celle-ci
apparaît plus compliquée à écrire que je ne me l’imaginais. Cela suppose de relire pas mal de
choses…

Christine m’a apporté des chapitres du Sens de l’histoire à relire… Et comme Véro
manque de travail pour la semaine qui vient, il m’a fallu relire ma Théorie des moments, pour
voir ce qu’elle pourrait faire sur ce terrain. J’ai relu le volume 2 de La critique de la vie
quotidienne (dernier chapitre, ainsi que le passage sur la transduction). Le dernier week-end,
je me suis retapé La somme et le reste, en essayant de dégager les passages que je veux
reprendre dans La théorie des moments. J’ai donc interrompu l’écriture de ma préface.
Normalement, je vais tenter de m’y mettre aujourd’hui. Je n’irai chercher Romain que
demain. Gérard viendra le conduire à Sainte-Gemme. Je crois que je vais alors prendre
quelques jours de congé pour me refaire une santé. Je me contenterai de lire et d’écrire ce
journal, quand il dormira…

Aujourd’hui, dès que Véro arrive, je lui montre ce qu’elle a à faire dans les 4 jours qui
viennent, et je tente de boucler la préface…

Paris le 28 février 2001,

Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit mon journal. Cela vient du fait que depuis que
j’ai reçu ma préface à l’Existentialisme, le chantier H. Lefebvre est passé au second plan.
Deux ou trois choses urgentes sont venues le recouvrir. J’ai dû m’occuper de Romain quatre
jours, et le Sens de l’histoire avance à grands pas : Christine a fini de sortir l’ensemble des 18
chapitres de la seconde partie. Lundi et mardi, j’ai passé deux fois douze heures, à relire ce
bouquin dont je dois revoir et réécrire la troisième partie, en fonction de la relecture de la
seconde partie. À midi, Christine est venue déjeuner. C’était la Saint Romain. Romain n’a
rien mangé. Véro était venue, pour avancer un texte, entrepris la semaine passée à Sainte
Gemme, sur une expérience de tango que je vis avec une Allemande débarquée à Paris, il y a
dix jours… Nous avons dansé 10 heures ensemble et c’est une expérience nouvelle pour moi
que d’avoir une partenaire attitrée. Bien qu’elle soit débutante, je prends beaucoup de plaisir à
danser avec elle…

83
Hajo Schimdt m’a envoyé son livre sur Henri Lefebvre (1990), que je vais commencer
à lire très bientôt.

Je suis dans le métro. Je vais chez A.M. Métailié. Cela fait très longtemps que l’on ne
s’est pas vu. Il faut que je décroche un contrat. Mais sur quoi ? L’idée de lui donner La
théorie des moments n’est pas bonne. J’ai déjà un contrat chez Anthropos. Il faut trouver un
autre thème. Chez Anthropos, hier, Jean a accepté que je fasse passer le Sens de l’histoire de
260 à 320 pages. De plus, il accepte 8 pages de photos. Ce sera vraiment un beau livre. Avec
Christine, le temps manquait, pour que nous puissions nous dire tout ce qu’il restait à faire.
Mais on a commencé à regarder les photos ramenées de Sainte Gemme. Véro m’a
accompagné hier chez Anthropos : cela lui a permis de découvrir la maison. On a fait les
services de presse de Du rural à l’urbain et de Centre et périphérie. Jean nous a offert le
champagne, pour mon anniversaire !

***

Je sors de chez Anne-Marie. J’avais oublié de prévenir Pascal. Nous étions donc deux.
L’échange a été bref, mais productif. Anne-Marie a accepté un ouvrage Penser le mondial :
Henri Lefebvre. Je dois le rendre le 12 juin. Il sera sorti le 15 septembre et en librairie le 4
octobre. Il aura 160 pages (320 000 signes). Plan : La mondialisation aujourd’hui, description
de cette réalité, des contradictions du mondial, et en même temps difficultés de le penser.
D’où le recours à la pensée d’Henri Lefebvre. Enquête sur le mondial chez Lefebvre. Cette
solution a un triple avantage : un nouveau livre d’introduction à la pensée de Henri, plus
philosophique que le précédent, mais aussi plus branché sur l’actuel.

Jeudi 1er mars,

Coup de fil de Sylvain Sangla, Armand… Ils ont reçu les services de presse de Du
rural à l’urbain et sont heureux de ma préface.

Mercredi 4 avril, 9 heures,

Long moment sans tenir mon journal “Lefebvre” : je suis mobilisé par d’autres textes :
relecture des épreuves du Moment de la création, et surtout avancée du Printemps du tango,
le récit d’une aventure, où je tente d’explorer le moment du renouveau et le renouveau des
moments. Je ne puis pas dire que j’oublie Henri. Je travaille à la préparation du colloque, et
Véro me seconde merveilleusement. Nous avons fait une brochure de 12 pages contenant une
bibliographie complète de Lefebvre. Cette brochure a été distribuée dans l’université, envoyé
aux inscrits du colloque de novembre. De plus, je pense la distribuer largement aux étudiants
de Paris 8. Mais pour le moment, son tirage a été limité à 200 exemplaires. J’en attends 600
supplémentaires.

J’ai terminé L’existentialisme ; ce chantier s’est terminé par la couverture : j’ai fait un
beau dessin, il plaît à tous ceux qui l’ont vu. Je pense que cela crée un nouveau style pour la
collection “anthropologie” qui existe maintenant (un contrat m’a été fait par Jean).

26-28 juin,

84
Colloque H. Lefebvre à Paris 8. L’école émancipée sort un dossier de 8 belles pages
(articles de Philippe Geneste, R. Hess, Maïté Clavel, Sylvain Sangla). Beaucoup de traces. Je
n’ai pas le temps d’écrire. Une seule remarque de Christoph Wulf :
-Remi, H. Lefebvre était un grand auteur. Tu es en train d’en faire un classique.

9 juillet,

Je viens de lire l’article d’Arnaud Spire, rendant compte du colloque "Centenaire


d’Henri Lefebvre" et publié dans L’Humanité du lundi 9 juillet 2001. Je le recopie :

“ Henri Lefebvre, le retour

Il aurait eu cent ans en juin. Dix ans après sa mort, se sont tenus trois jours de colloque
à l'Université Paris VIII (Saint-Denis). Sans doute davantage pour le continuer que pour le
célébrer.

Cette rencontre ne consistait pas à ressasser le passé, mais à le dépasser afin d'intégrer
la vie, l'œuvre et la pensée d'Henri Lefebvre dans la compréhension du moment actuel. En
somme, une initiative en forme de manifestation ! De nombreux participants sont sortis
spontanément de leur réserve. Henri Lefebvre savait faire parler ses interlocuteurs. Mieux. Il
savait les écouter. Beaucoup de personnalités illustres se sont enorgueillies de l'avoir
fréquenté de son vivant. Privilège de l'âge et signe des temps. Beaucoup de jeunes étudiants
ont suivi assidûment les travaux, subjugués qu'ils étaient par la mise à jour d'un trésor enfoui
sous l'œuvre. Soixante-huit livres traduits en trente langues. Beaucoup de simples lecteurs ont
été surpris par la verdeur et l'actualité du propos. Certains venus d'Italie, d'Allemagne, de
Grande-Bretagne, des États-Unis, du Brésil, du Maroc, etc. Une moyenne de cent cinquante
sièges occupés en permanence. Un succès qui semble avoir été au-delà des prévisions des
organisateurs. Tant est vert l'arbre de la vie et aussi celui de la théorie lorsqu'elle l'épouse.

Saluons à cet égard l'émancipante directivité de Remi Hess, d'Armand Ajzenberg, et


de quelques autres gentils organisateurs.

La partie électronique du colloque avait commencé dans le sillage de la rencontre


"Henri Lefebvre" qui a eu lieu en novembre 2000 dans les locaux d'Espaces Marx. De
nombreuses communications venues des quatre coins du monde, des témoignages, des
réflexions, de nouvelles lectures. La partie orale du colloque s'est située au-delà, sur le mode
de la conversation informée. Point d'interventions interminables et rédigées à l'avance. Un
vrai dialogue, comme le maître les affectionnait. La première matinée, consacrée à "la critique
de la vie quotidienne aujourd'hui", fut introduite par Georges Lapassade, auteur d'une récente
Microsociologie de la vie scolaire : comment crédibiliser un discours sur l'autogestion,
paradoxalement destiné à des autogestionnaires ! L'après-midi fut occupée à savoir qui peut
"être le sujet des processus de mondialisation, du local - la ville - au global". On évoqua
l'urbanisme, le devenir-monde du local, et la proximité du global, via le quotidien. Georges
Labica insista sur le fait qu'Henri Lefebvre, philosophe, dépassait l'opposition entre les
spécialistes qui se méfient de la critique philosophique et le sens commun qui rejette
volontiers les généralités abstraites. Robert Joly objecta qu'aujourd'hui la généralisation avait
été portée à un point de paroxysme par la publicité et les médias. Christoph Wulf, de
l'université de Berlin, mit en évidence l'idée d'une "critique préalable" quasi systématique tout
à fait primordiale pour Henri Lefebvre. Un long débat s'en suivit sur la question de
l'aliénation. Remi Hess soutint qu'il s'agissait, pour le philosophe, d'un "moment de l'homme
total en devenir". Sylvia Ostrowetsky déplora que la Critique de la vie quotidienne ne
consacre pas une ligne au partage des rôles entre femmes et hommes. Anne Querrien montra
comment la conception lefebvrienne du monde est marquée par l'irruption de la violence dans

85
la vie quotidienne. Makan Rafatdjou mit en avant la notion d' "urbain-monde" qui concerne la
quasi totalité de la population de la planète. Le devenir-monde, vécu comme une aspiration,
pose la question de la mobilité, que cette dernière soit choisie ou imposée. Georges Labica fit
remarquer que la mondialité chez Lefebvre n'est pas le processus de mondialisation mais une
conscience historique commune marquée par l'optimisme. La discussion s'étendit ensuite à
l'articulation du concept lefebvrien d'espace avec celui de temps.

La seconde journée, consacrée à la métaphilosophie, s'ouvrit par un exposé de Georges


Labica sur la manière dont la onzième thèse de Marx sur Feuerbach a travaillé l'itinéraire de
Lefebvre : "Les philosophes n'ont fait qu'interpréter diversement le monde, il s'agit de le
transformer". Ce que la philosophie n'avait jamais pensé avant Lefebvre, c'est le quotidien. Le
concept de quotidienneté renvoie au concept de résidu qui est une véritable transgression de la
tradition philosophique. Après avoir insisté sur le moment de la praxis - c'est-à-dire de la
pratique investissant la théorie -, le moment de la mimesis où l'imitation l'emporte sur la
créativité, et enfin le moment de la poièsis qui contredit le précédent en lui substituant une
franche innovation, Georges Labica montre comment l'éclatement de la philosophie va, chez
Lefebvre, de pair avec la construction d'une nouvelle unité philosophique (la
métaphilosophie). Ulrich Müller-Schöll et d'autres ont évoqué la polysémie du préfixe "meta"
qui signifie à la fois "après", "au-delà", "théorie qui réfléchit sur sa propre validité". Méfions-
nous, a dit Pierre Lantz, des effets apologétiques du dépassement (Aufhebung), qu'il s'agisse
de Hegel, de Marx ou d'Henri Lefebvre. Remi Hess a, cette fois-ci encore, fait profiter de sa
connaissance quasi encyclopédique de l'œuvre en renvoyant aux petits préfixes - meta, para,
auto - de Qu'est-ce que penser ?. René Schérer, qui vient de publier une Ecosophie de
Charles Fourier, a insisté sur le fait que son lien avec Henri Lefebvre devait tout autant à son
apport créateur sur la pensée de Marx qu'à celle de Charles Fourier. Un participant ayant
souligné la façon dont Lefebvre a été attaché toute sa vie à la dialectique d'Hegel et à ses
préliminaires chez Héraclite, s'est loué de la volonté constante d'Henri Lefebvre de faire sortir
l'opinion française de son incompréhension vis-à-vis de la dialectique. L'attaque d'Althusser
contre le concept d'aliénation a contribué à limiter, dans les années 60-70, le marxisme à sa
base économique. Un échange sur l'absence de rencontre entre Henri Lefebvre et Althusser a
eu lieu dans la plus grande sérénité. Puis, après que Georges Labica ait situé l'éventuelle
résurrection de la philosophie dans le domaine de l'utopie, Remi Hess a mis l'accent sur
"Henri Lefebvre anthropologue" qui a construit avec ténacité, avec patience historique, et d'un
point de vue philosophique "sa" discipline.

La troisième journée a permis de tracer le portrait d'un "Henri Lefebvre pédagogue",


moins connu que les deux précédents : le penseur du quotidien, de l'urbain, et le philosophe.
Pascal Diard, enseignant en histoire, a expliqué comment lui-même fondait sa pédagogie de
projet sur le dépassement de toute pédagogie, laissant la place à l'imprévu, faisant de
l'enseignant un artisan "débrouillard", avec un regard en positif. Remi Hess, professeur en
sciences de l'éducation, n'a pas hésité à présenter Henri Lefebvre comme fondateur de la
pédagogie nouvelle, même si cet épithète relève un peu - dans ce cas - du "grand écart". Le
maître préférait "penser à chaud" en public plutôt que d'enseigner la pensée de façon
méthodologique. Un autre participant a même affirmé qu'Henri Lefebvre avait horreur du
"tout fait" et qu'il préférait, de loin, le "se faisant". Quant à l'après-midi, elle fut remplie par
différentes réponses à l'interrogation : "qu'est-ce qu'être lefebvrien aujourd'hui ?". Armand
Ajzenberg, qui a personnellement connu Lefebvre dans le cadre du groupe de Navarrenx, a
remarqué qu'il prenait autant de plaisir à écouter qu'à parler. Trois questions ouvertes ont
finalement été retenues : celle de la critique, celle de la relation entre l'espace et le temps, et
celle de la quotidienneté. Christoph Wulf y a rajouté la question du possible : il s'agit de
savoir si le futur est ouvert ou prédéterminé par le passé. À suivre...

Encadré : Rééditions en cours. En France, Syllepse a réédité La conscience mystifiée,


écrit en collaboration avec Norbert Guterman (1999), Métaphilosophie (2001). Cette maison

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prépare la réédition du Nietzsche. En 2000, Cairn a réédité Pyrénées avec une préface du
défunt René Lourau, et les éditions Anthropos ont sorti la quatrième édition de la Production
de l'espace, la seconde édition d'Espace et politique ; en 2001, elles sortent Du rural à
l'urbain (3e édition), L'existentialisme (2e édition), puis Rabelais, La fin de l'histoire et La
survie du capitalisme. ”

Vendredi 14 septembre, 16 h.

Le 11 septembre, j’ai terminé et envoyé mon introduction à Contribution à


l’esthétique, puis j’ai entendu dans la cuisine Lucette dire qu’il se passait quelque chose à
New York (elle rentrait de la fac). Nous avons mis la télé. Moment de la sidération (3 heures
durant, sans aucune autre possibilité que d’être là stupéfaits, nous avons regardé les mêmes
images), moment de la compassion (volonté de dire à notre voisin américain notre amitié),
puis moment de l’analyse. J’ai très vite décidé d’écrire un livre sur ce qui se passe. Une
analyse institutionnelle généralisée au niveau mondial se développe. Organisation d’un réseau
d’informations (qui sollicite mes amis, mes étudiants)… Contact avec Anne-Marie Métailié.
Pour lui proposer de lui rendre le livre fin septembre. Elle est d’accord pour La lutte à mort,
penser le mondial. Depuis mardi, je lis la presse mondiale. Je construis mon plan.

La lutte à mort, penser le mondial

La mondialisation est à l’ordre du jour. On en parle tous les jours. On est pour, on est contre :
mais se passe-t-il quelque chose d’important à Seattle, Gène, etc ?

I).- L’éclatement de l’institué symbolique


New-York, 11 septembre 2001, événement analyseur, qui s’impose comme un moment
historique dans l’histoire de la mondialisation. Exposé descriptif des faits et les commentaires à travers
la presse ; ma problématique : depuis la chute du mur de Berlin, le mondial se pensait comme spatial ;
on avait oublié l’histoire et la lutte à mort : l’histoire revient.

II).- Philosophie de l’histoire et histoire de la philosophie politique


Depuis Héraclite, la philosophie se construit comme logos, et se conçoit comme pensée du
monde ; qu’en reste-t-il ? (reprendre ici les pages sur l’histoire de la philo dans Métaphilosophie).
Introduire le moment du sublime chez Kant complété par l’introduction de Déotte et Brossat (lus, cette
nuit, suite à un appel de Charlotte du Brésil), la lutte à mort chez Hegel, Marx et la lutte des classes,
De l’état de H. Lefebvre et la construction de la problématique mondiale, et R. Lourau au niveau de
l’AI et de L’État inconscient…

III).- La lutte à mort peut-elle être dépassée ?


1914. Première guerre mondiale. Le 19 septembre, symbole de l’incendie de la Cathédrale de
Reims : le franco-allemand comme lutte à mort ; aux origines : L’humiliation de Goethe, puis de
Herder et Fichte à 1870, 1914, 1945, 1962. L’ofaj. La construction européenne.

Conclusion. L’avenir : vers un nouveau travail interculturel.

Parallèlement, rencontre d’étudiants : Nathalie Amice, Virginie Vigne, Lucia Ozorio,


André Vachet… Ahmed Lamihi appelle de Tétouan. Véro me seconde magnifiquement.

Lundi 8 octobre 2001,

J’ouvre, par hasard, ce journal, interrompu au moment de mon “accident”, le 11 juillet


: j’ai passé sept semaines allongé ; j’ai été opéré du ménisque le 29 août, puis j’ai suivi une
rééducation. Pendant tout ce temps, je n’ai pratiquement pas écrit de journal, mais je n’ai pas

87
arrêté de lire : Hegel, Marcuse, Lukacs, Gabel, Lefebvre, Lourau, Morin, Axelos… Je me suis
replongé dans les auteurs que fréquentaient H. Lefebvre.

Sur le terrain lefevrien, mille choses : cet été, j’ai l’idée de relire De l’état ; j’avais
récupéré le vol. 4, qui me manquait : lecture du lexique. J'y découvre l’importance de la
présence de R. Lourau. Je fais l'index minutieux du volume 3 : tout le passage sur le principe
d’équivalence, mis en perspective avec L’État inconscient de R. Lourau. Je me lance dans la
relecture de plusieurs livres d’Henri, tout en écrivant sur R. Lourau dont je relis la moitié de
l’œuvre pour avancer La mort d’un maître.

Mise au point du Rabelais, dont je fais la présentation avec Christine Delory-


Momberger, et de La fin de l’histoire dont j’ai fait les index. Opportunité de rééditer
Contribution à l’esthétique (Tamara peut y travailler) : je lance les choses en juillet. Index,
puis je me lance dans une introduction qui devient un long texte (70 pages) : Henri Lefebvre
et l’activité créatrice, que je termine le 11 septembre, juste avant l’attaque des tours du Word
Trade Center.

En septembre, sortent le Rabelais et La fin de l’histoire (préface de Pierre Lantz).


Parallèlement sortent : Le moment de la création et Le sens de l’histoire.
La survie du capitalisme est bloquée par la préface de J. Guigou qui n’arrive pas.
Fin juillet, idée de ressortir De l’État ( Jean Pavlevski est d’accord, mais compte tenu
du volume : 1700 pages, ressent le nécessité de constituer un dossier CNL ; Syllepse voudrait
s’associer à cette réédition).
Méthodologie des sciences est partie en fabrication.

Je retrouve une version manuscrite de La rythmanalyse, donnée par Henri en 1989 :


idée de le faire saisir par Véronique qui travaille merveilleusement pour moi 144 .

Aujourd’hui, profitant de l’absence de Lucia Ozorio qui devait venir travailler sa thèse
à la maison, repensant à la demande de Vito d’Armento (Lecce, Italie) d’un texte de 50 pages
de moi sur Henri, pour servir à d’introduction à des morceaux choisis, je me mets au travail.
Je suis stimulé, car j’ai eu la même demande au Brésil et en Iran (Monadi) : j’ai passé la
journée sur ce dossier. Lucette pense que je devrais donner priorité au dossier La lutte à
mort : penser le mondial. C’est la forme qu’a le livre pour Anne-Marie Métailié depuis le 11
septembre. J’ai déjà écrit 4 chapitres !

Je n’ai pas pu animer, fin septembre, au colloque Marx 3 à Nanterre l’atelier H.


Lefebvre, avec Georges Labica, car René Barbier m’a frappé sur la jambe (sans le faire
exprès) et mon genou a regonflé.

Ce bilan, malgré trois mois d’absence à mon journal, montre que beaucoup de choses
avancent.

Mardi 9 octobre, 5 h 30,

Je me réveille tôt, excité par les idées qui se précipitent dans ma tête. Cette nuit, j’ai
rêvé. Mon rêve : Je devais déménager. Climat d’évacuation (ce doit être le contexte de la
guerre qui a débuté dimanche en Afghanistan !). Il y a des centaines de bagages, ici ou là dans
un grand hall, une sorte de gare routière, type Tétouan ; c’est la désorganisation : des gens
recherchent leurs valises. J’en ai quatre remplies de livres ; mes bagages ne sont pas

144
Je renoncerai à ce projet, en découvrant que c’est la même version que celle éditée par Syllepse en 1992,
après la mort de Lefebvre

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regroupés. Je parviens à repérer trois colis, mais le quatrième, une grosse valise plutôt banche,
est introuvable. Je la cherche, et j’essaie de recenser, dans ma tête, les livres qui sont à
l’intérieur : ces livres manquants seront-ils un handicap pour sauver ma mémoire
intellectuelle. Pourrais-je continuer mon œuvre, sans ces livres ? Ce rêve a un rapport avec
l’idée d'hier soir de faire des morceaux choisis de Lefebvre, qui supposerait que je prenne des
textes chez d’autres éditeurs qu’Anthropos : beaucoup de livres ont été publiés chez
Gallimard, PUF, Casterman. Cela demanderait un vrai boulot de gestion : pour l’édition
française, ma petite introduction ne serait-elle pas suffisante ? Mon objectif de départ est de
faire une introduction, qui puisse être traduite dans différents pays : ce sont les autres qui
pensent à un recueil de textes.

La lecture n’a jamais autant compté pour moi que ces derniers mois ; avant, je lisais
mes livres globalement ; aujourd’hui, je rentre dans le détail des raisonnements : j’apprends
des passages par cœur, à force de les relire, de les retravailler. Je suis étonné du travail
accompli sur La fin de l’histoire, que je continue à relire de façon thématique à partir de
l’index : il en est de même pour d’autres ouvrages.

Dimanche soir, dîner chez Hélène. J’ai demandé à Yves de me retrouver le Pascal, le
Descartes, comme il m’a retrouvé le 4° volume de De l’État : les rééditer aurait vraiment du
sens ; faut-il faire une réédition du Pascal en deux volumes ?

Alors que je relis ce journal, appel d’Arnaud Spire qui m’invite à intervenir au Café
philosophique organisé au Croissant, rue Montmartre, le 7 février 2002 à 18 h 30. Thème :
mon travail de réédition d’H. Lefebvre. Il me faut écrire dix lignes :
“Henri Lefebvre (1901-1991) a publié une œuvre philosophique, sociologique considérable. À
l’occasion de son centenaire, R. Hess s’est lancé dans une réédition méthodique d’ouvrages épuisés,
dans les deux collections qu’il anime chez Anthropos. Il a réédité en 2000 : La production de l’espace
et Espace et politique, et en 2001 : Du rural à l’urbain, L’existentialisme, Rabelais, La fin de
l’histoire, Contribution à l’esthétique. Il poursuivra son effort en 2002 avec La survie du capitalisme,
Méthodologie des sciences, etc. Chaque ouvrage fait l’objet d’une présentation, mais aussi de
rédaction d’index, bibliographie, etc.
Remi Hess, ancien étudiant de H. Lefebvre, professeur à l’université de Paris 8, est l’auteur de
Henri Lefebvre et l’aventure du siècle, Métailié, 1988. Il avait déjà réédité chez Méridiens
Klincksieck : Le nationalisme contre les nations (1988) et La somme et le reste (1989). À partir de
l’œuvre d’H. Lefebvre, il prépare plusieurs ouvrages pour penser les contradictions du mondial
d’aujourd’hui.”

10 h 20,

Je viens de relire et corriger ce journal, qui met en relief mes retards dans mon
programme lefebvrien. Il me faudrait écrire à plein temps, pour me sortir de l’ornière, mais
des étudiants occupent mon temps de travail : la thèse de Lucia m’a pris plusieurs semaines
cet été, et elle n’est pas finie.

Mail de Sao Paulo (Brésil), où je suis invité pour une conférence le 17 octobre, sur
Henri Lefebvre : je dois décider aujourd’hui si j’y vais ou non ; j’y réfléchirai pendant la
soutenance de thèse de Paris 7 (à 13 h).

Mercredi 10 octobre 2001, 7 h. 30

Hier, j’ai appris que Paulo, l’étudiant brésilien que j’héberge dans ma maison de
Sainte-Gemme a eu un accident de vélo, et qu’il est hospitalisé à Épernay. Je dois modifier
mes projets, et partir ce matin m’occuper de lui : Paulo a fait son DEA avec R. Lourau en
1984 et, lorsque je suis allé au Brésil en mai, je lui ai mis dans la tête de faire sa thèse : il a

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tout quitté à Rio pour venir, sans argent, sans statut, à Paris. Il voulait déposer son sujet ces
jours-ci : L’évolution du vocabulaire de l’AI, de la pédagogie institutionnelle et de
l’autogestion pédagogique, 1962-2002 : le mouvement de la dialectique éducation et
politique.

Cette annonce, vers 17 h, m’a perturbé ; jusqu’à cette heure, j’avais bien travaillé.
Relecture des 120 premières pages de La vie quotidienne dans le monde moderne, intitulées :
présentation d’une recherche, puis lecture attentive de Le langage et la société, ce livre que
Jean-René Ladmiral trouve le plus fort de Lefebvre.

Le soir, appel de Christine Delory-Momberger : elle a lu La fin de l’histoire ; elle


comprend ma logique de réédition des œuvres de Lefebvre. Elle veut faire un long papier, sur
ce chantier pour Cultures en mouvement ; elle a rencontré à Francfort des lecteurs de
Lefebvre.

Vendredi 12 octobre,

Longue discussion avec Michel Cornaton qui me raconte H. Lefebvre chez Vaillant
dans les années 1960 ; discussions avec Gaby, J. Demorgon aussi, et quelques autres : on est
tous d’accord que Henri Lefebvre peut être relu.

Dimanche 14 octobre 2001,

Avec Lucette, ce matin, évocation des passages d’Henri sur l’interculturel, dans Le
langage et la société et dans Le manifeste différencialiste : il faut ouvrir un dossier là-dessus.
C’est plus fort que ce qu’écrit Michel Wiedworka, dans La différence, lue ce matin, où il n’y
a aucune référence à la philo de la différence.

Dimanche 21 octobre 2001,

Contribution à l’esthétique doit être paru : je ne l’ai pas encore vu. J’ai hâte de le voir
; c’est pour moi un nouveau moment qui s’ouvre : je voudrais continuer à travailler sur
l’esthétique.

Mardi 23 octobre 2001,

Vers 8 h, Robert Joly me téléphone pour me demander de venir ce soir à Espace-Marx,


pour faire une conférence devant le groupe de recherche : Critique de la vie quotidienne (qui
rassemble 12 Lefebvriens). J’accepte : je dois aller faire les services de presse de
Contribution à l’esthétique, et je serai content de présenter ce nouveau livre à mes amis, dès
sa sortie. Je dois parler sur les méthodes pour décrire et critiquer le quotidien : j’ai envie de
parler du Sens de l’histoire et de la théorie des moments.

Chez Anthropos, Jean Pavlevski n’est pas chaud pour un livre de morceaux choisis
d’Henri : il vaut mieux que les lecteurs lisent les textes intégraux, me dit-il. Il a raison. “Mais
pour l’étranger, écris ton texte de 60 pages sur Lefebvre, car pour eux les morceaux choisis
ont du sens…”. Jean me fait parler longuement de mon analyse du politique depuis le 12
septembre ; on en conclut qu’il faut travailler à des analyses politiques profondes, qui doivent
s’enraciner dans la philosophie.

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Projets d’écriture : peut-être mettre en forme un texte théorique sur la vie et l’œuvre
de Lefebvre, et le compléter par l’édition de ce journal ? En rentrant chez moi, je me plonge
dans Contribution à l’esthétique : ma préface, solide, indique une voie ; je vais continuer dans
ce sens.

Mercredi 24 octobre 2001,

Relecture de Contribution à l’esthétique. Dans les travaux sur H. Lefebvre, je n’ai pas
entré les publications Espace et société, numéro spécial sur Lefebvre, le dossier Urbanisme de
juillet, ni le dossier École émancipée.
J'actualiserai cette bibliographie ; Maïté Clavel a reçu son contrat pour Sociologie
urbaine : ce livre sort.

Hier, à Espace-Marx : j’ai exposé longuement la théorie des moments, comme outil
pour analyser et critiquer la vie quotidienne. Mon exposé a été enregistré : la discussion est
partie des questions de Chantal, Armand, Arnaud et un architecte de Saint-Denis, dont j’ai
oublié de noter le nom.

Samedi 27 octobre 2001,

Armand pense que j’ai tort de quitter les Verts : H. Lefebvre écrivait des livres, me
dit-il, mais il était aussi à l’intérieur du Parti, à l’intérieur de la pratique sociale. Oui,
d’accord, mais je ne me sens pas exclu des pratiques : j’ai seulement l’impression que la vie
de Parti n’est pas vraiment une pratique sociale ; elle m'apparaît comme une pratique
bureaucratique, coupée du social. Lorsqu’il s’est trouvé à l’extérieur du Parti, Henri a été
beaucoup plus productif qu’à l’intérieur. Les personnes autonomes n'ont pas besoin de cette
prothése.

Mardi 8 octobre 2002,

Message de Brigitte : “J'ai écouté, ce matin, de 11h 30 à midi, sur France Culture, un
entretien d'un journaliste avec Henri Lefebvre (entretien enregistré en 1970). La suite a lieu
tous les jours de la semaine dans le même créneau horaire ! ”

Dimanche 3 novembre 2002,

J’ouvre par hasard ce journal. Je ne l’ai pas tenu durant cette année 2002. Pourtant, j’ai
travaillé sur Lefebvre. J’ai travaillé à l’édition de Méthodologie des sciences, ouvrage sorti au
premier semestre, et à La survie du capitalisme, ouvrage sorti en octobre. De plus, j’ai passé
du temps cet été à lire le Descartes, le Nietzsche et le Pascal qui me furent aimablement
photocopiés, à partir des exemplaires d’Arnaud Spire, qui est toujours très gentil avec moi.

Il y a quinze jours, j’apprends les chiffres des ventes des ouvrages publiés depuis deux
ans. Les ventes sont inégales, suivant les titres. Il faudrait que je réfléchisse à la manière de
faire connaître ces parutions.
Je prends conscience qu’il faut que je me relise pour pouvoir avancer.
Cet été, j’ai vraiment travaillé à La théorie des moments. Pour faire avancer mon
travail sur Lefebvre, il faut que je termine cet ouvrage, un très gros chantier. Il y a encore pas
mal de choses à faire. Je vais ouvrir un journal spécifique sur La théorie des moments.

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Lundi 9 novembre 2002,

Espace Marx. Réunion du comité de rédaction de La Somme et le Reste. On regarde le


numéro 1. Il est beau. Makan n’est pas là. Mais, il y a Armand et Sylvain Sangla. Pierre Lantz
est excusé. Armand parle d’un livre brésilien, qui utilise l’œuvre de Lefebvre : il voudrait le
faire éditer chez Syllepse. On parle d'un colloque de La Sorbonne, qui doit avoir lieu début
2003. On parle du livre sur R. Lourau (chez Syllepse) qui ne dit rien sur les rapports de René
à Lefebvre.

La Somme et le Reste est une revue qui doit paraître 4 fois par an. Il faut refonder
l’association : quels sommaires pour l’avenir ? L’urbain pourrait rassembler pas mal de
contributions.

Pascal Dibie m’a écrit la préface de Voyage à Rio.

Mardi 24 décembre 2002, 8 h 55,

Je viens de relire la première moitié de ce journal. J’ai ressenti le besoin de le relire,


car il me semble que je lambine concernant l’écriture de plusieurs textes (Lefebvre, Lourau).
Le travail de relecture peut aider à évaluer le travail accumulé, à trouver une énergie pour
développer les virtualités qu’il contient. J’ai l’idée que ce texte serait à publier, pour les
étudiants qui voudraient s’inspirer de ma méthode de recherche. Je pense tout
particulièrement à Nayakava, qui cherche à se construire une méthodologie de recherche.
C’est curieux comme c’est toujours aux environs de Noël que je réinvestis sur Lefebvre !

Jeudi 26 décembre 2002, 9 h 30,

J’ai terminé la relecture de ce journal, ainsi que le petit bout écrit sur La théorie des
moments. Ce matin, au réveil, je me disais qu’il me fallait faire un numéro des irrAIductibles
sur Lefebvre et Lourau. C’est une idée que je vais creuser en relisant mon journal sur R.
Lourau.

Constat, à la relecture de ce texte : j’ai eu trop de projets ces dernières années, et,
même si j’en ai conduit plusieurs à terme, un certain nombre de chantiers importants restent
en plan. Ces dernières années, j’ai eu l’intuition de devoir écrire un livre sur Lefebvre et le
mondial, avant même le 11 septembre 2001 ! Cela explique que j’ai écrit aussitôt après le 11
septembre. Malheureusement, cette écriture a été interrompue. Se relire apparaît aujourd’hui
comme l’urgence. La composition de mes livres peut sortir de cette relecture.

Vendredi 17 janvier 2003, 9 h 30

Hier, j’ai porté ma Valse 2 à Anne-Marie Métaillié. Longues discussions sympathiques


: je décide avec elle d’une postface, et d’un avertissement pour justifier cet inédit. Anne-
Marie me propose 1500 euros d’avance. Je refuse les droits d’auteur pour l’édition française
de ce livre. Par contre, en échange, je demande des exemplaires pour distribuer aux amis…
Anne-Marie est étonnée : elle me dit qu’elle va bien vendre ce livre. Je lui explique que ma
carrière universitaire a changé de rythme lorsque j’ai eu mon triomphe médiatique, grâce à La
valse.

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Henri Lefebvre et l’aventure du siècle, aussi, m’a permis d’avoir une légitimité pour
rééditer cet auteur, en faire “ un classique ” (Wulf). Je lui dis que j’ai envie de publier un
Lefebvre, un inédit, dans sa collection de poche “Suite”. Je lui explique que, depuis 1988, j’ai
beaucoup amélioré ma lecture de cet auteur, et que, dans de très nombreux pays, on me
demande un texte bref sur cet auteur qui puisse être traduit. Anne-Marie en accepte le
principe.

Nous évoquons les bons moments, vécus avec Henri. Elle se souvient du repas qu’elle
avait organisé avec Lefebvre et Haudricourt. Celui-ci avait dit à Henri : “Si vous aviez passé
moins de temps avec les femmes, vous auriez produit une œuvre plus abondante !”. Henri,
auteur de 68 livres, n’était absolument pas d’accord. Il avait alors 87 ans. Prétextant une
grande fatigue, il avait demandé à être raccompagné en voiture. J., l’attachée de presse de la
maison se proposa. Trois heures plus tard, celle-ci n’était pas rentrée. Anne-Marie s’était
inquiétée. J. finit par arriver, tout ébouriffée. Elle dit seulement : “Ce monsieur a des mains
partout !”.

Vendredi 13 juin 2003,

Appel de Robert Joly (Espace Marx). Un colloque serait en préparation pour mars
2004 à la Sorbonne sur “Ontologie et pratique des marxistes du 20° siècle”. Une demi-journée
serait consacrée à Henri. On me propose de traiter la théorie des moments. Cela me motive
pour m’y remettre cet été.

Lundi 19 janvier 2004,

Armand Ajzenberg m’envoie l’article de Robert Maggiori paru dans LIBÉRATION du


jeudi 15 janvier 2004, à propos d'Henri Lefebvre et de la réédition de son NIETZSCHE :

Philosophie

Lefebvre l'éternel retour

Ecrit en 1939, pilonné en 1940 et jamais réédité, le Nietzsche d'Henri


Lefebvre, père putatif de Mai 68, a vieilli comme un grand cru.

Par Robert MAGGIORI

Un Nietzsche arraché au fascisme.

Henri Lefebvre, Nietzsche, Préface de Michel Trebitsch. Syllepse, 208 pp., 22 Euros.

Personne n'aurait aujourd'hui l'idée de parler de Carlos Marx ou de Ludovic


Wittgenstein, mais à une époque, il était loisible de dire Renato Cartesio ou
Benoît Spinoza. Quand un ouvrage sur l'un de ces philosophes date un peu, on le voit à ce
détail. C'est le cas de celui d'Henri Lefebvre, sur "la destinée spirituelle de Frédéric
Nietzsche”. Mais, plutôt que par péremption en gâter la teneur, être daté lui donne tout son
intérêt - comme à une bouteille de vin. Ce vieux Nietzsche est en effet un livre neuf, qu'hors
quelques proches, nul n'a pu lire. Achevé d'imprimer le 18 mai 1939, il n'a guère eu le temps
de vivre : dès l'automne, sa diffusion est bloquée par les mesures prises à l'encontre du Parti
communiste, et, début 1940, quand le gouvernement Daladier s'attaque aux maisons d'édition
du PC, il est saisi et mis au pilon. Il n'a jamais, depuis, été réédité. S'il est néanmoins cité par
les historiens des idées qui s'intéressent à la “réception” de Nietzsche en France, c'est qu'il est

93
paru justement à l'heure où le philosophe allemand faisait l'objet des plus âpres luttes
d'appropriation, philosophique et surtout politique. Nietzsche est donc comme une carte
postale qui, parvenue avec plus d'un demi-siècle de retard, d'un côté réévoquerait la figure
quelque peu estompée d'Henri Lefebvre, et, de l'autre, illustrerait ce moment, autour du Front
populaire, où une part de la pensée marxiste française - en consonance avec certains courants
allemands, marxistes ou non, représentés par des intellectuels exilés, par Karl Jaspers ou Karl
Löwith - tente “d'arracher Nietzsche au fascisme”.

Dès la publication en 1936 de la Conscience mystifiée (avec Norbert Guterman) et,


surtout, de la Critique de la vie quotidienne en 1947 (1), Henri Lefebvre a été l'un des
philosophes et sociologues les plus connus en France (sait-on qu'on lui doit le terme de
“société de consommation” ?). Généralement, on en fait le “père putatif” de Mai 68, par son
projet de “changer la vie”, l'idée de la révolution comme fête et de l'insurrection esthétique
contre le quotidien. Mais Lefebvre, “de façon nietzschéenne”, se voyait lui-même comme un
“chaos subjectif”, “bien plus et bien pire qu'un enchevêtrement de flux”. Né en 1901 à
Hagetmau (Landes), fils d'une “bigote” et d'un “libertin”, élève de Maurice Blondel, membre
du PCF dès 1928, révoqué par Vichy en mars 1941, capitaine FFI à Toulouse, très tôt attaqué
pour son idéalisme hégélien, accusé de “révisionnisme”, expulsé de la Nouvelle Critique en
1957, “suspendu” par le Parti en 1958, proche des surréalistes, décisif dans l'élaboration des
manifestes situationnistes (c'est lui qui fait connaître Raoul Vaneigem à Guy Debord et
Michèle Bernstein), longtemps professeur de collège (Montargis) avant d'entrer au CNRS
puis d'enseigner la sociologie aux universités de Strasbourg et de Nanterre (où il a pour
assistants Jean Baudrillard, Henri Raymond et René Lourau), altermondialiste avant l'heure, il
eût pu être prêtre, homme de théâtre (le Maître et la servante a été joué aux Mathurins), poète,
paysan, peut-être peintre, urbaniste ou architecte. Il aura été un hérétique, un homme des
frontières, ou un explorateur qui, une fois ouverts de nouveaux chemins, laisse passer tous
ceux qui suivent.

La réflexion marxiste, il l'a approfondie en repensant le noeud Marx-Hegel -


qu'Althusser s'escrimera à délier - et en mettant l'accent sur les concepts de conscience,
mystification, aliénation. Il quittera toute orthodoxie, à laquelle il était rebelle, lorsqu'il
élaborera la critique de la quotidienneté, dont il voulait qu'elle pût s'affranchir du rôle qu'elle
a sous le capitalisme, qui est de reproduire les caractères imposés à la vie collective par la
classe dominante, de constituer une sorte de dépôt chimique où se sédimentent les
conventions, les mensonges et les trafics idéologiques du pouvoir, et, ainsi, d'empêcher que
l'imagination, la créativité, la liberté trouvent des voies d'expression autonomes. Quant à la
définition de la modernité - on laisse de côté ses autres travaux, sur la sociologie rurale, la
ville, la mondialité, etc. -,
Lefebvre la bâtit en “mixant”, si on peut dire, des pensées qui semblent “incompatibles” :
celles de Hegel (Etat), de Marx (société) et de Nietzsche
(civilisation). Hegel, Marx, Nietzsche ou le royaume des ombres paraît en 1975.
L'interprétation lefebvrienne de Nietzsche apparaît de la façon la plus claire dans cet ouvrage-
là, comme elle était apparue dans la Fin de l'histoire (1971) ou apparaîtra dans la Présence et
l'absence (1980). Mais sa passion pour l'auteur du Zarathoustra est bien antérieure, et date de
l'époque où, jeune philosophe, il suivait les cours de Blondel à Aix-en-Provence et, une fois à
Paris, participait, avec les autres membres du groupe Philosophies (Pierre Morhange, Norbert
Guterman, Georges Politzer...), aux expériences avant-gardistes des années 1920.

Son Nietzsche de 1939 n'est donc pas une improvisation. Mais il introduit à une
“dialectique tragique”, à un nietzschéisme s'intégrant “naturellement dans la conception
marxiste de l'homme”, à un Nietzsche qu'aujourd'hui, après le travail d'édition critique de
Giorgio Colli et Mazzino Montinari, après les lectures de Nietzsche effectuées par Jaspers,
Heidegger, Cacciari, Foucault, Vattimo, Lyotard, Derrida, et évidemment Deleuze, on ne
reconnaît presque plus. Aussi, indépendamment de l'opération politique décisive qu'il traduit -

94
consistant à montrer tout ce qui chez Nietzsche ne pouvait pas être récupéré par la pensée
d'extrême droite ou “l'idéologie hitlérienne” -, le livre dit-il davantage de Lefebvre lui-même,
qui, à l'époque, plaçant les premières balises de son cheminement, entre Nietzsche et Marx,
saint Augustin et Pascal, savait peut-être qu'il chercherait toujours à concilier “le conçu et le
vécu”. Il est un mot de Nietzsche, “quelque chose d'infiniment saluble”, qu'il continuera à
entendre toute sa vie : “Refusez les consolations !”

(1) Les éditions Syllepse, depuis 1999, rééditent tout Lefebvre. Sont
disponibles : la Conscience mystifiée, Métaphilosophie, Eléments de rythmanalyse, Du
contrat de citoyenneté, Mai 68, l'irruption... Parmi les autres livres de
Lefebvre, on citera : le Marxisme (Que sais-je ?), Introduction à la modernité
(Minuit, 1962), Marx (PUF, 1964), Sociologie de Marx (PUF, 1966), le Langage et
la société (Gallimard, 1966), le Droit à la ville (Anthropos, 1968),
l'Irruption de Nanterre au sommet (Anthropos, 1968), Du rural à l'urbain (Anthropos, 1969),
Manifeste différentialiste (Gallimard, 1970), la Somme et le reste
(Bélibaste, 1970), la Fin de l'histoire (Minuit, 1970), Hegel, Marx, Nietzsche
(Castermann, 1975), le Temps des méprises (Stock, 1975), De l'Etat (4 vol., 10/18,
1975-78), Une pensée devenue monde (Fayard, 1980), Qu'est-ce que penser ?
(Publisud, 1985)...

Je réagis en envoyant à R. Maggiori le courrier suivant :

Paris, le 19 janvier 2004,

à Robert MAGGIORI
Libération,
Cher Robert MAGGIORI,

J’ai lu avec un vif intérêt votre article Un Nietzsche arraché au fascisme sur la
réédition du Nietzsche d’Henri Lefebvre par les éditions Syllepse. Il est très tonique. Et je
vous en remercie au nom de tous les Lefebvriens.

Un seul élément nous a un tout petit peu fait frêmir : “Les éditions Syllepse, depuis
1999, rééditent tout Lefebvre. Sont disponibles : la Conscience mystifiée, Métaphilosophie,
Eléments de rythmanalyse, Du contrat de citoyenneté, Mai 68, l'irruption...”. A notre
connaissance, malgré les points de suspension qui semblent indiquer d’autres rééditions, il n’y
a pas d’autre ouvrage d’Henri Lefebvre publiés chez Syllepse.

Par contre, depuis 2000, les collections que je dirige aux éditions Anthropos ont édité
un inédit d’Henri Lefebvre : Méthodologie des sciences, et ont réédités des livres introuvables
comme Contribution à l’esthétique (première éd. 1946), L’existentialisme (première édition
1946), mais aussi La survie du capitalisme, La fin de l’histoire, que vous signalez chez
Minuit, mais qui a été abandonné par cet éditeur, Production de l’espace (4° édition), Du
rural à l’urbain, Espace et politique. Tous ces ouvrages sont indexicalisés, préfacés, annotés,
etc. Nous prévoyons d’autres rééditions. Il y a donc au moins deux maisons qui s’intéressent à
rééditer Lefebvre !

J’ai également réédité La somme et le reste chez Méridiens Klincksieck en version


intégrale en 1989 (l’édition Bélibaste que vous signalez était allégée). Dans cette maison, j’ai
publié également Le nationalisme contre les nations (1988).

95
J’ai organisé un colloque de 5 jours en juin 2001 pour célébrer le 100° anniversaire
d’Henri Lefebvre. Cette rencontre a réuni 200 personnes à l’Université de Paris 8. Les
intervenants et participants sont venus du monde entier.

J’admire le travail des éditions Syllepse, cependant le “tout” de votre note me semble
superflu. De grands journaux français et étrangers ont suivi ce travail éditorial qui semble
vous avoir échappé, ainsi qu’à Libé. Dommage ! Vous aviez rendu compte de façon
élogieuse, en son temps, de mon Henri Lefebvre et l’aventure du siècle !

Bien amicalement,

Remi HESS

Mardi 19 septembre 2005,

Je n’ai pas noté la visite, la semaine passée, d’Arnaud Spire, venu me proposer
d’organiser un colloque le 8 décembre 2005, dans le cadre de notre master, sur La critique de
la vie quotidienne d’H. Lefebvre. Le prétexte : la thèse, à Poitiers, d’une Italienne :
Alessandra Dall’Ara, Henri Lefebvre. La vie quotidienne, “mère-terre” de la société
moderne. Ce travail a été préparé sous la direction de Jean-Claude Bourdin. Nous avons
accepté, Lucette et moi, cette proposition.

96
DEUXIEME PARTIE
LA THEORIE DES MOMENTS
DANS L’ŒUVRE DE H. LEFEBVRE

La théorie des moments est un thème récurrent dans toute l’œuvre de H. Lefebvre. On
trouve le thème comme titre de chapitres dans plusieurs ouvrages. Et la problématique des
moments est omniprésente dans l’ensemble de l’œuvre de H. Lefebvre, de 1924 jusqu’à ses
derniers écrits philosophiques.

De la Philosophie de la conscience, à La somme et le reste, à La critique de la vie


quotidienne, à La présence et l’absence, ou à Qu’est-ce que penser ?, cette théorie apparaît
construite en 1924, mais elle évolue fortement en 1959, lors de la rupture du Parti avec H.
Lefebvre. Celui-ci médite alors à son aliénation politique. La théorie des moments l'aide à
penser sa traversée du dogmatisme stalinien. En 1962, H. Lefebvre fait encore évoluer cette
théorie. On constate qu'elle est toujours vivante en 1980, dans La présence et l'absence…

Bref, le terme de moment est constamment présent dans l’œuvre de H. Lefebvre. Il y


est élaboré sur le plan théorique et longuement développé à plusieurs reprises. Essayons de
revisiter les grandes étapes de ce travail. Je distinguerai 5 moments essentiels qui se
structureront chronologiquement : le chapitre 6 (De philosophie de la conscience à
l'expérience de l'exclusion) étudiera cette théorie entre 1924 et 1955. Ensuite, le chapitre 7
sera une relecture de La somme et le reste, le chapitre 8, une relecture de La critique de la vie
quotidienne. Quant aux chapitre 9 et 10 (Le moment de l'œuvre et l'activité créatrice et La
présence et l'absence), ils seront la lecture du livre La présence et l'absence.

Avant d'entrer dans cette théorie, permettons-nous un pas de côté en nous autorisant à
un survol de la vie et de l'œuvre d'H. Lefebvre, qui a eu, c'est le moins qu'on puisse dire, une
vie bien remplie.

97
Prélude à la seconde partie

Henri Lefebvre, Une vie bien remplie

Philosophe français, né en 1901 à Hagetmau, dans les Pyrénées, Henri Lefebvre va se


trouver mêlé à tous les grands débats philosophiques du "monde moderne". C'est ce qui
explique, peut-être, qu'il apparaisse aujourd'hui Outre-Atlantique, comme le concepteur de la
post-modernité.

Il lit Nietzsche et Spinoza à quinze ans. Mais, à ce moment, il se préparait à une


carrière d’ingénieur. C’est une pleurésie assez grave qui l’oblige à interrompre sa préparation
à l’École polytechnique, au lycée Louis-le-Grand, et à partir à Aix-en-Provence pour faire du
droit et de la philosophie. H. Lefebvre gardera de sa première orientation vers les
mathématiques une empreinte certaine. Sans cette année de mathématiques spéciales, se
serait-il autant intéressé à la logique, à la technique ? Probablement pas… Toujours est-il qu’à
Aix son contact avec Maurice Blondel va le déterminer à se donner à fond dans la
philosophie.

De cet enseignement de Maurice Blondel, H. Lefebvre tire une bonne connaissance de


la philosophie catholique, notamment de Saint Augustin. Mais sa relation à cette philosophie,
dans laquelle il se sent impliqué, est complexe. Il trouve que Blondel, pour un hérétique, ne
va pas assez loin. M. Blondel se veut orthodoxe. H. Lefebvre le désirerait vraiment hérétique.
Une amitié lie le professeur à son étudiant qui vit aussi sur le mode paradoxal son contact
avec le thomisme. De l’étude d’Augustin, H. Lefebvre garde une violente antipathie pour la
tradition aristotélicienne et pour le Logos véhiculé par elle à travers les âges. Il lit aussi des
théologiens déviants. Il se référera souvent à Joaquim de Flore.

À vingt ans, il arrive à Paris où il rencontre Pierre Morhange, Norbert Guterman,


Georges Politzer et Georges Friedmann avec lesquels il fonde un groupe de philosophes qui
va publier la revue Philosophies. Ce groupe se forme en compétition avec le groupe des
Surréalistes. Ce qu’ont en commun les “ philosophes ”, c’est qu’ils refusent l’idéologie
dominante (bergsonienne) en Sorbonne et la philosophie intellectualiste de Léon Brunschvicg
et d’Alain. Ce groupe cherche donc sa voie de façon autonome. H. Lefebvre lit Schopenhauer
et Schelling.

Relue aujourd’hui, la revue Philosophie apparaît comme un carrefour de ce qui allait


devenir "existentialisme", "phénoménologie", "psychanalyse" et "ontologie".
L’existentialisme, dans son premier chapitre, nous donne à lire une évaluation de cette
période, de cette recherche du groupe des Philosophes ! C’est une dimension
autobiographique du livre, passionnante, qui sera reprise et développée en 1959 dans La
somme et le reste.

La rencontre, entre le groupe des philosophes et celui des surréalistes, est difficile :
conflits, incompréhensions. H. Lefebvre se lie pourtant à Tristan Tzara, suite à un article qu’il
a écrit sur Dada en 1924. H. Lefebvre rencontre également Max Jacob avec qui il se brouille
quand il décide d’adhérer au Parti communiste. Car à cette époque, H. Lefebvre découvre F.
Hegel puis K. Marx. Il faut dire que dans les années 1920 l’Université ne s’intéressait pas
encore à ces auteurs. Si André Breton fait découvrir la Logique de Hegel à H. Lefebvre, Léon
Brunschvicg lui déconseille de faire une thèse de philosophie sur ce penseur ! L’évolution de

98
H. Lefebvre ne s’arrêtera pas là puisque, dans le prolongement de sa lecture de Hegel, il
découvre Marx.

H. Lefebvre va être marqué par cette rencontre théorique. En effet, ce n’est pas par la
pratique de la lutte politique qu’il est amené à lire K. Marx, mais par la théorie. C’est en
philosophe. H. Lefebvre adopte le marxisme sur le plan doctrinal au nom d’une thèse qui a
ensuite été annihilée par Staline et le stalinisme, à savoir la théorie du dépérissement de
l’État. Dès sa première lecture de K. Marx, de F. Engels et de Lénine, H. Lefebvre découvre
une critique radicale de l’État. C’est donc une coupure politique (et non philosophique ou
épistémologique) qui apparaît à H. Lefebvre entre K. Marx et ses prédécesseurs. Pour H.
Lefebvre, entre K. Marx et Bakounine, il n’y a pas de désaccord fondamental. Il n’y a que
quelques malentendus au sujet de la fameuse période de transition.

Cette découverte intellectuelle de la pensée marxiste conduit H. Lefebvre à adhérer au


Parti communiste en 1928, avec ses camarades du groupe Philosophie, et parallèlement à la
réflexion du groupe surréaliste… 1928, le communisme est encore un mouvement. Il n’est pas
institutionnalisé : "L’appareil est encore faible, travaillé par toutes sortes de contradictions"…
H. Lefebvre y adhère donc en voyant dans K. Marx un adversaire du socialisme d’État. H.
Lefebvre croit à la force des "soviets" en Russie. C’est cette ignorance sur ce qui se passe
réellement en Russie à l’époque, qui va permettre le quiproquo entre le PC et H. Lefebvre qui
va durer trente ans. H. Lefebvre expliquera plus tard que "le mouvement communiste naissant
ne se recruta pas parmi les personnalités autoritaires, mais parmi les anarchisants" 145 . Si
beaucoup se transforment en intégristes, en dogmatiques, H. Lefebvre reste fidèle à lui-
même ; ce qui va l’amener assez souvent dans l’opposition à la direction. D’ailleurs, sa simple
lecture de K. Marx le conduit à rappeler continuellement la "prophétie" du mouvement (il ne
faut pas appliquer des principes figés, mais reprendre la méthode de K. Marx pour penser des
objets nouveaux) le rend suspect, auprès des militants de base qui sont surtout des empiristes.

Les premières difficultés apparaissent à l’occasion de la Revue marxiste, qui sera


supprimée en 1928-1929. Le groupe des philosophes avait déjà publié deux revues,
Philosophies et L’esprit. L’adhésion au Parti le conduisit à créer la Revue marxiste qui se
voulait une nouvelle étape dans la démarche du groupe. P. Morhange, N. Guterman, G.
Friedmann, G. Politzer puis P. Nizan participèrent à cette initiative. En fait, cette revue se
voulait très ouverte. La plupart des collaborateurs refusaient l’économisme qui traversait déjà
la pensée marxiste. Cette revue fonctionna comme un analyseur du fait qu’à cette époque déjà
une telle initiative qui partait d’un autre lieu que la direction du mouvement communiste était
intolérable.

La "moindre déviation idéologique se mit à passer pour une opération policière" (H.
Lefebvre). Finalement, l’argent venant à manquer, la revue disparut. La direction du Parti ne
fut pas étrangère à la faillite de la Revue 146 … À la suite de cette aventure, le groupe des
philosophes éclata. N. Guterman quitta la France pour les États-Unis ; P. Morhange partit en
province… Quant à H. Lefebvre, il est professeur de philosophie à Privas !

En même temps qu’il milite à la base, H. Lefebvre écrit. Il commence à publier en


collaboration avec N. Guterman les œuvres de jeunesse de Marx, dans la revue Avant-Poste.
C’est dans cette revue que paraissent également les premiers chapitres de La conscience
mystifiée 147 . Quelle est la thèse centrale de ce livre ? Ni la conscience individuelle, ni la
conscience collective ne peuvent passer pour critère de la vérité. Les formes de la conscience
sont manipulées. La société moderne tout entière s’est construite sur la méconnaissance de ce

145
Le temps des méprises, p. 65.
146
Sur le contexte de cette affaire, voir R. Hess, Henri Lefebvre et l’aventure du siècle, op. cit. p. 75 et s.
147
Ce livre a été réédité en 1999 chez Syllepse.

99
qui la fonde, c’est-à-dire le mécanisme de la plus-value. La classe ouvrière elle-même ne
connaît pas le mécanisme de sa propre exploitation. Elle le vit sur le mode de la
méconnaissance, de l’humiliation. Rien de plus difficile que de faire entrer cette connaissance
dans la classe ouvrière elle-même. C’est ce qui permet au fascisme d’imposer des
représentations inverses de la réalité. Le fascisme peut se faire passer pour socialisme puisque
l’inversion des rapports est possible. Ils n’impliquent pas en eux-mêmes, dans la pratique,
leur propre connaissance mais au contraire leur propre méconnaissance.

Ce livre est mal accueilli dans le mouvement communiste. La censure soviétique


refuse les services de presse. Politzer écrit un article violent contre H. Lefebvre que Maurice
Thorez juge lui-même dogmatique et sectaire. En fait, le livre de H. Lefebvre et N. Guterman
pose des problèmes que ne se posait pas le Parti. À l’époque (1936), les communistes ne
voient dans la montée du nazisme qu’un épisode qui ne pouvait durer. La conscience
mystifiée, écrite entre 1933 et 1935 (en partie à New York), fut un livre maudit. Rejeté par les
communistes, il fut proscrit et détruit quelques années plus tard par les Nazis.

Dans ces années, même G. Politzer estime que la politique n’est pas du ressort des
militants : "Seul le dirigeant politique, le chef a le droit à la parole sur ces questions." C’est le
moment où lui-même abandonne ses ambitions scientifiques, son projet de psychologie
concrète, et plus encore sa position psychanalytique des débuts.

C’est une période de suspicion entre les militants. H. Lefebvre découvre que P. Nizan
lui subtilise sa correspondance pour la montrer en haut lieu… Ce climat n’empêche pas H.
Lefebvre de rester au Parti. Il y trouve un appui : "Je pense que j’ai évité plus d’une fois une
crise personnelle à cause du militantisme", écrit-il. Il tente de mettre au point un contre-
enseignement de la philosophie, dans son lycée de Privas. Avec d’autres, il publie des Cahiers
du contre-enseignement.

La seconde partie des années 1930 correspond à une énorme activité de traduction
(avec Norbert Guterman) et de présentation des œuvres de F. Hegel, K. Marx et Lénine. Ce
travail sera complété par de nombreux textes de présentations du marxisme (Le matérialisme
dialectique 1939, puis Marx et la liberté 1947, Le marxisme 1948, Pour connaître la pensée
de K. Marx 1948, etc.).

H. Lefebvre est donc resté au Parti durant la guerre : cela l’a conduit à être suspendu
de ses fonctions d’enseignant par Vichy, et à être recherché. Il se cache dans les Pyrénées où,
dans un grenier, il explore les archives de la vallée de Campan. À partir de ce travail, il
s’intéressera à la sociologie rurale, thème de sa thèse soutenue plus tard.

Dans l’immédiat après-guerre, H. Lefebvre retrouve l’opportunité de publier : il écrit


presque simultanément L’existentialisme et le premier tome de La critique de la vie
quotidienne, thématique qui aura, pour lui, un bel avenir théorique. Nous reviendrons sur ce
contexte.

Dans les années 1950, H. Lefebvre reste encore au Parti communiste parce que la lutte
interne contre le stalinisme est engagée. Lutte idéologique, théorique et politique. C’est la
période où H. Lefebvre engage une polémique contre l’idée dominante dans le Parti de
"sciences prolétarienne". Le nœud du conflit va être la logique. Il écrit un Traité de logique,
dont un premier volume, publié aux éditions du Parti, est retiré de la circulation avant même
sa sortie 148 . Un autre ouvrage consacré à la méthodologie des mathématiques et des sciences
(qui devait être le second volume du Traité de matérialisme dialectique), déjà imprimé, ne fut
jamais distribué… Époque difficile pour H. Lefebvre qui n’arrivait pas à faire admettre au

148
H. Lefebvre, Méthodologie des sciences, édité pour la première fois, chez Anthropos, en 2002.

100
sein du Parti qu’un plus un égale deux est aussi vrai ou aussi faux à Moscou qu’à Paris…
"Les relations d’inclusion ou d’exclusion ne sont pas fausses ici et vrai là-bas." H. Lefebvre
se bat contre l’idée d’une logique de classe. Aucune conclusion pratique n’est tirée de la
publication de l’essai de Staline sur la linguistique. C’est ainsi que prend forme l’activité
oppositionnelle de H. Lefebvre qui se renforcera à partir de 1953, date de la mort de Staline.

Depuis 1948, il travaille au CNRS. Il écrit la version définitive de sa thèse, à partir de


recherches menées pendant la guerre lorsqu’il se cachait dans les Pyrénées. Cette thèse de
sociologie rurale porte sur La vallée de Campan (parue au PUF, rééditée en 1990, dans la très
belle collection Dito). Sur les Pyrénées, il publie encore un ouvrage méditatif et impliqué 149 .

Dans les années 1947-1955, il écrit une série d’ouvrages consacrés à de grands
écrivains français (Descartes, Diderot, Pascal, Musset, Rabelais) pour construire le
mouvement de la pensée de libération de l’homme. Il veut montrer que l’on ne peut pas
rejeter ces auteurs comme des penseurs "bourgeois", mais qu’il faut voir comment les idées se
forment, comment le matérialisme dialectique puise dans ces œuvres les conditions de son
émergence.

H. Lefebvre écrit des articles préconisant l’introduction dans le marxisme des


développements modernes de la logique, de l’informatique et de la cybernétique, ce dont ne
voulaient pas entendre parler ni les philosophes russes ni les penseurs plus ou moins officiels
du Parti français comme Roger Garaudy. Dans Voies nouvelles, il produit quelques idées
neuves, qui feront leur chemin vingt années plus tard (notamment l’idée de la nécessité de
définir un programme avant la prise de pouvoir). Le Parti ne les retient pas. Pour lui, quelques
mots d’ordre simplistes suffisent. Ensuite, tout se précipite. Les révélations du rapport
Khrouchtchev vont bien plus loin que ce que ne pouvaient imaginer les oppositionnels. C’est
l’époque des exclusions du Parti (Morin, etc.). H. Lefebvre est suspendu en 1958. Il choisit de
partir et de prendre du large. En tant que philosophe, il s’autorise alors une entière autonomie
de pensée.

Après La somme et le reste, livre essentiel (780 pages), écrit entre juin et octobre 1958
(dans un contexte politique très particulier, en France), dans lequel il fait le bilan de sa vie
philosophique et de son aventure dans le Parti (nous y reviendrons), il va se lancer dans la
rédaction d’ouvrages importants. Il participe à la définition de la base théorique de ce qui va
devenir l’Internationale situationniste 150 de Guy Debord, avec lequel il s’est lié d’amitié.
Cette amitié ne dure pas. Il y a rupture violente 151 .

Cette confrontation avec les situationnistes va stimuler sa grande productivité de


l’époque. Sa critique de la vie quotidienne, amorcée dès la fin de la guerre, est reprise,
reformulée. Une nouvelle version de L’introduction à la critique de la vie quotidienne est
rééditée en 1958. Le volume 2, sur Les fondements d’une sociologie de la quotidienneté,
paraît en 1961.

Cette année-là, H. Lefebvre entre dans l’Université. Il devient professeur à Strasbourg.


À partir de 1965, il entre à Nanterre. H. Lefebvre a attendu d’avoir plus de soixante ans, pour
se lancer dans l’aventure de l’enseignement universitaire. Jusqu’en 1958, sa réputation de
militant communiste, malgré l’aspect déjà monumental de son œuvre, lui en avait interdit
l’accès. Cela explique peut-être pourquoi il est entré dans cette nouvelle expérience avec tant

149
H. Lefebvre, Pyrénées, réédité en 2000 (avec une préface de R. Lourau).
150
Laurent Chollet, L’insurrection situationniste, Paris, Dagorno, 2000. Dans ce livre, H. Lefebvre qui avait été
dénoncé par les Situs dans les années 1960, comme un "Versaillais de la culture" se trouve entièrement
réhabilité, puisque ses œuvres complètes sont inscrites comme "publications du mouvement".
151
Sur le contexte de cette rupture, voir R. Hess, Henri Lefebvre et l’aventure du siècle, op. cit. p. 214 et
suivantes.

101
de fougue. Tant à Strasbourg qu’à Nanterre, son influence sur les étudiants va être
extraordinaire. Rarement un professeur d’Université aura eu autant d’influence sur les
étudiants qu’Henri Lefebvre.

Simultanément, H. Lefebvre entreprend La proclamation de la commune. Ce livre ne


paraîtra qu’en 1965. Il rédige aussi Introduction à la modernité (1962) et Métaphilosophie
(1965). Ce dernier livre aura et a toujours une influence considérable en Allemagne 152 . Il fait
apparaître H. Lefebvre comme un théoricien proche des auteurs de l’École de Francfort. Ces
livres seront lus par certains des étudiants, qui feront 1968. C’est l’époque de l’émergence
d’Althusser à l’École normale supérieure. Pour Marx et Lire le capital sont parus en 1965,
aussi. Althusser et sa théorie de la "coupure épistémologique" chez Marx seront l’occasion de
nouvelles confrontations.

Henri Lefebvre refuse tout système. H. Lefebvre attaque le monde bourgeois, le


capitalisme de la marchandise, le monde de l’argent, du profit. Tout en s’affrontant aux
partisans du scientisme, du positivisme, du structuralisme, il élabore le soubassement
théorique du mouvement de contestation, qui va se former dans le département de sociologie
de Nanterre qu’il dirige. Rapidement, la majorité des étudiants adhère à l’analyse
contestatrice du vécu, de la sexualité, de la vie quotidienne, des conditions concrètes de la
société existante que développe H. Lefebvre. H. Lefebvre laisse ses assistants développer
leurs propres recherches. Il les encourage à enseigner leur propre pensée, ce qui n’était pas
fréquent avant Mai 1968, où l’assistant était le répétiteur des idées du professeur. C’est ainsi
qu’aux enseignements de H. Lefebvre se surajoutent ceux d’Eugène Enriquez, Jean
Baudrillard, René Lourau et Henri Raymond, Maïté Clavel…

L’attitude de H. Lefebvre lors du surgissement des évènements de Mai, c’est celle du


philosophe qui voit se réaliser socialement, au niveau du mouvement social, les intuitions et
les concepts qu’ils tentaient de formuler, depuis de très nombreuses années. On lui donne la
paternité des évènements de Mai 153 .

H. Lefebvre n’en reste pas là. Il continue à travailler. Il publie un très grand nombre de
livres entre 1968 et 1980, qui lui permettent de préciser sa théorie du politique. Le manifeste
différentialiste (1970) élabore la notion de différence. Ce livre tend à indiquer la voie qu’il
faut suivre si l’on veut échapper à la standardisation généralisée qui menace la "société
bureaucratique de consommation dirigée", dans laquelle vivent les pays développés. La fin de
l’histoire renoue avec la lecture de Nietzsche, Au-delà du structuralisme (1971) regroupe tous
les articles écrits dans la période antérieure contre Althusser. Plusieurs ouvrages sur l’espace
et la ville : Le droit à la ville (1968), Du Rural à l’urbain (1970), La pensée marxiste et la
ville (1972), Espace et politique (1973) et surtout La production de l’espace (1974). Après
Hegel, Nietzsche, Marx ou le royaume des ombres, H. Lefebvre se lance dans une synthèse
sur la question de l’État : De l’État aura quatre tomes.

152
Voir Ulrich Müller-Schöll, Das System und der Rest, 1999.
153
A l’occasion d’un jury de thèse à Lyon (janvier 2001), j’ai partagé un repas avec René Raymond,
académicien, historien nanterrois, auquel j’ai posé quelques questions à propos de H. Lefebvre : “ J’ai apprécié
l’œuvre, mais l’homme me déplaisait totalement. Le premier contact entre H. L. et moi datait de 1959 ou 1960. ”
René Raymond avait invité H. Lefebvre, après la sortie de La somme et le reste, pour participer à un colloque à
Sciences Politiques sur les intellectuels français. H. Lefebvre n’avait pas fait de vague. Ensuite R. R. a revu H.
L. lorsque celui-ci, en poste à Strasbourg, est venu à Paris X pour poser sa candidature sur un poste de
professeur de sociologie. L’argument lancé par H. Lefebvre : “ J’en ai marre de faire Paris-Strasbourg en train.
Je connais tous les arbres du parcours. ” Mais René Raymond évoque surtout l’attitude subversive de H. L.
soufflant sur le feu en 1967-68 à Nanterre. “ Il refusait d’assumer toute responsabilité ”. On parlait de “ listes
noires ” sur lesquelles des étudiants auraient été inscrits pour leurs activités subversives et qui “ n’existaient
pas ”. Au lieu d’être clair, H. Lefebvre laissait accroire qu’elles existaient. "Pour dépasser les tensions, la femme
d’Henri Raymond qui était mon étudiante a voulu organiser un repas entre nous. Mais cela s’est très mal passé".

102
Entre-temps, H. Lefebvre a pris sa retraite. Il n’enseigne plus à Nanterre, mais il
voyage beaucoup. Il fait des conférences dans le monde entier. Il écrit chaque matin. Il lit
beaucoup. À partir de 1978, il revient plus systématiquement à la philosophie. Il relit les
tragiques grecs. Il lui semble que la clé de la philosophie, la clé du monde, soit à chercher de
ce côté. H. Lefebvre ne pense pas que l’on puisse tirer quelques choses des mythes. C’est
dans le tragique qu’il faut chercher. H. Lefebvre voit la solution davantage du côté de
Prométhée que du côté de Dionysos. Prométhée ! Image terrible, prodigieuse. Attaché au
rocher par le pouvoir et par la force, il porte en lui que la libération viendra de la mort des
dieux. Zeus perdra le pouvoir. Mais Prométhée lui-même peut mourir ! H. Lefebvre se trouve
davantage dans la tragédie que dans le drame, car dans la tragédie, il y a victoire sur le temps
et la mort. La tragédie ressuscite le héros tragique qui réapparaît et revit sa mort. C’est de là
qu’on peut tirer une philosophie. Cette démarche peut sembler très loin du marxisme. Mais
pas si loin qu’on ne le croit. Marx ne dit-il pas lui-même qu’il a incarné Prométhée ? Ces
thèmes seront repris dans Qu’est-ce que penser ?(1985).

Ce cheminement, H. Lefebvre l’inscrit aussi dans la Présence et l’absence (1980), qui


paraît en même temps qu’Une pensée devenue monde, livre dans lequel H. Lefebvre évalue
encore une fois le marxisme. Faut-il abandonner Marx ? se demande H. Lefebvre.
Évidemment, cette évaluation critique est difficile. H. Lefebvre renoue pourtant avec l’idée
qui a guidé sa première lecture de l’auteur du Capital : Marx est aux antipodes du stalinisme,
il porte en lui des ferments anti-étatiques dont, plus que jamais, nous avons besoin
aujourd’hui.

Dans La présence et l’absence, la question qui est posée, c’est celle de la philosophie.
Après K. Marx, peut-on philosopher ? H. Lefebvre répond à la question par l’exemple. Ce
livre s’inscrit aussi dans cette veine philosophique. Il y explore le moment de l’œuvre. Il nous
donne une théorie philosophique de la représentation. Qu’est-ce que la représentation ? Un
intermédiaire entre l’être et le non-être : toute la question est de savoir si la connaissance peut
– ou ne peut pas – dépasser cet intermédiaire pour atteindre l’être véritable. E. Kant ne le
croyait pas ; K. Marx, lui, appelait le philosophe à sortir de la représentation, qui est toujours
illusoire, tandis que F. Nietzsche proposait de rejeter à la fois philosophie et représentation,
de les dépasser vers un au-delà accessible seulement au surhomme.

Après avoir esquissé une histoire du concept de représentation, H. Lefebvre conclut


que la représentation est un fait social et psychique dont on ne peut se passer, mais qu’il faut
savoir choisir. Il faut choisir les représentations fécondes, celles qui permettent d’explorer le
possible, et dépasser les représentations illusoires (celles qui fascinent les hommes mais
bloquent l’évolution de la société). Ce livre qui, d’une certaine manière, est une sorte de bilan
de l’œuvre philosophique de H. Lefebvre prend en compte la pensée de K. Marx, mais aussi
celle de Spinoza ou celle de Joachim de Flore. C’est un livre étonnant, reposant sur une
culture énorme, mais surtout mû par une pensée frémissante "tendue vers des possibles jamais
réalisés, ouverte à tous les horizons de la modernité" (C. Delacampagne). H. Lefebvre s’est
imposé comme philosophe et comme sociologue. La présence et l’absence déploie le moment
philosophique. L’intérêt de l’ouvrage, c’est de rappeler une fois encore que la philosophie ne
peut se laisser enfermer dans aucun dogmatisme. La pensée n’est pas un jeu fermé sur soi.
C’est un instrument d’exploration du réel.

Dans quel sens évolue la pensée de H. Lefebvre à la fin de sa vie ? C’est difficile à
dire. Auteur de dizaines et de dizaines d’ouvrages, H. Lefebvre n’a pas clos son œuvre. Celle-
ci est restée ouverte, inachevée. H. Lefebvre est revenu à l’œuvre d’art. Il a relu Musil. Pour
lui, L’homme sans qualité est le roman de la dissolution du monde moderne. Le héros de
Musil parle en philosophe. Il énonce sa philosophie en tenant compte de la technique mais en
la dépassant. À côté de Musil, H. Lefebvre a lu Shakespeare, les tragiques grecs, René Thom

103
(théorie des catastrophes). Il constate que la tragédie grecque a permis aux Grecs de vivre,
qu’elle leur a permis de s’accepter, d’accepter leur monde (leur cosmos). La tragédie porte
donc en elle une affirmation. Dans la tragédie, la souffrance et la mort sont niées. Nietzsche
l’a pressenti. H. Lefebvre le découvre… La chute du mur de Berlin a été un choc pour H.
Lefebvre. C’est sur cet événement historique qu’il a médité à la fin de sa vie. Il est mort en
juin 1991. Peu auparavant, il s’était exprimé pour faire le bilan du communisme, trop souvent
générateur d’ennui, incapable de porter une utopie et de mener la critique du quotidien.

S’il fallait définir en un mot le mouvement de l’œuvre de H. Lefebvre, on pourrait dire


que c’est autour de la notion d’aventure, que celle-ci peut s’organiser. H. Lefebvre n’a jamais
séparé le vécu et le conçu : l’un et l’autre s’entremêlent. Cette idée est déjà présente dans
L’existentialisme. C’est dans le contexte de la confrontation intellectuelle, mais aussi
personnelle, avec les mouvements d’avant-garde (groupe des philosophes, surréalisme,
marxisme, mouvement d’opposition dans le Parti communiste, situationnisme, mouvement
étudiant…) qu’H. Lefebvre a développé son activité de philosophe (penseur, théoricien,
écrivain). À chaque fois, la confrontation est une nouvelle aventure. Le contact avec l’œuvre
de K. Marx remet en cause la philosophie. Comment philosopher après K. Marx ? H.
Lefebvre propose donc un horizon : la métaphilosophie.

Il faut souligner l’importance de H. Lefebvre comme philosophe marxien. Il a restitué


la véritable pensée de Marx autour de deux fils conducteurs : la théorie de l’aliénation et la
critique de l’État. H. Lefebvre pense que la théorie de l’aliénation traverse Le capital, que la
notion de travail aliénant – aliéné conduit à l’idée que le capital s’autonomise par rapport à la
pratique comme toutes les puissances aliénantes – aliénées. Ce que la métaphilosophie de H.
Lefebvre a apporté, c’est une suite de concepts qui ne font pas système. Ils proviennent de la
pratique et ils y reviennent : "espace social", "différence ", "quotidien", "mystification",
"mondial" et "aliénation" sont des concepts qui entrent en relation mais ne font pas système.
Leur rôle a été se servir de ferment, de levain. Ils ont fécondé la société contemporaine et se
sont dissous en elle. C’est en cela qu’ils sont très distincts des concepts philosophiques
classiques qui restent pris dans leur armature, dans leur structure, dans leur architectonique
philosophique. Pour H. Lefebvre, peu importe le statut épistémologique du concept. Ce qui
importe, c’est son trajet dans la pratique, dans le vécu.

De ce point de vue, on peut dire que le travail de H. Lefebvre a été efficace. Sa théorie
de l’aliénation par exemple s’est imposée chez les jeunes, chez les colonisés, chez les
femmes… Trajet foudroyant du concept qui le rend obsolescent. Le succès du concept, image
ou métaphore, épuise ses virtualités, ses possibilités. Le philosophe en produit alors un autre.
Cette dialectique permanente entre le vécu (intense) de H. Lefebvre et le conçu est ce qui
caractérise son apport à la philosophie. Vécu et conçu s’enrichissent mutuellement.

Henri Lefebvre a vécu longtemps au 30 de la rue Rambuteau, à Paris, dans un très bel
appartement dont il n'était pas propriétaire. La banque qui le possédait lui proposa de racheter
cet appartement. Mais H. Lefebvre refusa. Il quitta alors le centre de Paris, pour se retirer à
Navarrenx, dans la maison familiale, où il mourut en 1991. Il est enterré au cimetière de
Navarrenx.

H. Lefebvre a vu tomber le mur de Berlin. Son commentaire politique de cet


événement ("à l'est, le communisme était lourd, pesant, ennuyeux"), n'a pas étonné ceux qui
l'ont connu comme le théoricien de la révolution comme fête.

Pédagogue de talent, H. Lefebvre a formé de nombreux professeurs d'université. Entre


1962 et 1973, période de sa vie où il a exercé le métier d'universitaire, il a fait passer 96
thèses. Ce chiffre exceptionnel s'explique par le fait qu'il était très bien entouré. Une équipe

104
nombreuse le secondait dans tous les domaines de son activité (recherche, enseignement,
écriture, pédagogie).

Après sa retraite, il continue à avoir une réelle influence. Ses voyages le conduisirent à
se confronter au mondial, et à suivre, sur le plan politique, les luttes à l'échelle planétaire. Il
entretient des relations avec tous les groupes qui agissaient (partis politiques, mais aussi
mouvements de libération, mouvement des femmes, groupes de recherche, etc).

Chapitre 6
De philosophie de la conscience à l'expérience de
l'exclusion

La théorie des moments existe chez H. Lefebvre, avant sa lecture de Hegel. Dans La
somme et le reste, dans le chapitre sur Le normal et l'anormal, Henri Lefebvre écrit : "Je ne
voulais pas faire appel à mes essais antérieurs, à une longue esquisse d’une "philosophie de la
conscience", que j’avais envisagée un moment de transformer en thèse, et qui contenait en
vrac la théorie des moments, des aperçus risqués sur la conscience transcendantale, et bien
d’autres choses encore 154 ."

La première théorie (idéaliste) des moments

Dans un article écrit en septembre 1924, mais publié en 1925, "Positions d'attaque et
de défense du nouveau mysticisme", H. Lefebvre utilise déjà le concept de moment. Il venait
de terminer un ouvrage (que j'ai eu entre les mains ; il est inédit), sur La philosophie de la
conscience 155 , dans lequel se trouve déjà cette notion de moment. Dans l’article de 1925 156 ,
une première partie contient une attaque contre les mysticismes passés, théologiques et
métaphysiques, attaque fondée sur la distinction entre deux formes de pensée : l'une, la pensée
magique, arrête la recherche en réalisant "des forces, des substances, des idées, des plans
irréels ou surréels ; elle croit alors s'être soumis le monde, comme un magicien croit dompter
des génies...". La pensée magique transpose en absolus des moments de la conscience. Elle se
contredit ; voulant posséder elle ne peut éluder l'aventure, et il lui faut se "livrer, s'abandonner
à des signes humains crus magiques, c'est-à-dire s'absorber en eux ; voilà pourquoi le
mystique veut s'abolir ; c'est pour se posséder qu'il cherche à disparaître...". Cette première
partie se termine sur l'annonce d'un humanisme fondé sur la seule forme de pensée valable,
celle qui ne pose pas l'absolu "par une transposition d'éléments humains". – "L'absolu ne
s'exprimera, que par la loi suivant laquelle le vouloir authentique s'exalte et s'aventure 157 "...

On retrouve dès ce premier texte une influence nietzschéenne. La discussion lancée


dans le Nietzsche, concernant le fini et l’infini avait donc des prémices.
154
H. Lefebvre renvoie ici aux "Fragments" parus dans Philosophies (1924-1925) et L’esprit (1926-1927). La
note poursuit : " Manuscrit complet remis en 1925 au plus célèbre des professeurs de philosophie en Sorbonne,
qui le reçut avec courtoisie et me le rendit de même, sans y attacher la moindre importance. Je pense encore que
ce manuscrit (long, diffus, confus) n’était pas inintéressant. J’ai eu le tort, depuis, de manifester de la rancune à
l’égard de ce philosophe. Il ne pouvait pas comprendre les germes contenus dans ce texte de ce qui devait
s’appeler plus tard: L’existentialisme." La somme et le reste, p. 299.
155
Un extrait de cet ouvrage est paru : H. Lefebvre, "Critique de la qualité et de l'être. Fragments de la
philosophie de la conscience", Philosophies, 1924, n° 4, pp. 241 et sv. Michel Trebietsch, chercheur lefebvrien,
décédé en 2004, était en relation avec moi pour envisager la publication de cet ouvrage.
156
H. Lefebvre, "Positions d'attaque et de défense du nouveau mysticisme", Philosophies, n° 5/6, mars 1925, pp.
471 et sv.
157
Philosophies, 5-6, p. 479-482.

105
Critique de la théorie des moments : une manière d'en parler

Vingt ans plus tard, en 1946, dans L’existentialisme, H. Lefebvre établit un lien entre
son expérience dans le groupe des philosophes, et l’existentialisme. Il oppose les deux
expériences. Ce groupe de 1924-28 regroupait Georges Politzer, Pierre Morhange, Paul
Nizan, Norbert Guterman, Henri Lefebvre, et quelques autres. Il vivait déjà selon des
moments bien construits 158 . Sa critique "marxiste" des "nouveaux existentialistes" (Sartre et
les autres) est l'occasion de revisiter le concept de moment.

Entre 1945 et 1959, H. Lefebvre utilise constamment, mais très prudemment, sa


référence aux moments. La théorie des moments n’est pas explicitée, en tant que telle,
publiée. Elle n’est pas disponible, pour l'autre, du fait de sa dimension "idéaliste". C’est lors
de son exclusion du Parti, en 1959, qu’il la publie expressément.

Pourtant, auparavant, elle traverse tous ses travaux. Puisque H. Lefebvre craint que sa
théorie ne soit pas conforme à ce qu’on attendait d’un théoricien du Parti communiste 159 , il a
la subtilité de critiquer ce rapport au moment qu'il trouve chez Sartre, Merleau-Ponty et les
autres existentialistes. Ainsi, il signale sa théorie dans plusieurs de ses ouvrages, y fait
référence, mais en même temps montre le risque idéaliste qu’il y a derrière le fait d’isoler,
d’autonomiser des moments, justement pour en faire des absolus. Dans plusieurs ouvrages, H.
Lefebvre exprime cette idée, que la pensée idéaliste a tendance d’autonomiser le moment.

L’existentialisme

Dans L’existentialisme, dans le chapitre sur "la scolastique moderne et le déclin de la


philosophie" , à propos de l’existentialisme, il montre que la philosophie "moderne" a tout
essayé : mélancolie, inquiétude, douleur, vertige, fascination, férocité, angoisse, voire même
ennui et sentiment de l’absurde : "Ici, l'humanisme marxiste proteste une fois de plus, au nom
de son effort pour saisir la totalité. Abandonnons le rêve, l'espoir de découvrir le Secret, en un
moment privilégié de révélation enivrée ou d'extase, nous serons aussi délivrés du
cauchemar ; nous ne voudrons plus trouver le secret de l'univers en un moment privilégié de
tristesse ou d'abjection. Alors nous pourrons accepter la vie ("l'existence") dans sa totalité,
joie et douleur. L'humanisme doit accepter la vie dans sa totalité, sans conférer à un moment
quelconque un caractère exceptionnel." Et il poursuit : "Affirmer que l'angoisse nous dévoile
ou nous révèle le "monde", c'est bel et bien retourner à une "pensée magique". La douleur,
l'angoisse, la tristesse sont d'incontestables réalités, des "moments" de la vie ; à la différence
d'une pensée (d'une idée), ces moments ont un caractère immédiat ; ils s'insèrent dans nos
relations immédiates, directes, avec le "monde". Isoler un de ces moments, le porter à l'absolu
en le considérant comme une révélation, c'est accomplir l'opération de la pensée
métaphysique, mais sur le plan de l'immédiat et non sur le plan de la pensée (des idées). C'est
continuer la métaphysique, mais en régression sur elle – vers la magie 160 ".

Il reprend cette idée dans le chapitre sur Kierkegaard : "On pourrait croire qu'il s'agit
de déterminer – en faisant appel s'il le faut à l'histoire, à la connaissance objective, à la
pensée, les "conditions d'existence" d'une vie humaine totalement épanouie. Il n'en est rien...
Kierkegaard affirme l'irréductibilité absolue de l'expérience individuelle, de l'existence

158
H. Lefebvre, La somme et le reste, 3° édition, Paris, Méridiens-Klincsieck, 1989, p. 389 et suivantes, ainsi
que L'existentialisme, 2° éd., 2001, premier chapitre (pp. 1 à 38).
159
Il se pose la question dans La somme et le reste. Le dogmatisme aurait servi de censure. Il craignait qu'on lui
reproche son "idéalisme".
160
H. Lefebvre, L’existentialisme (1946), Paris, Anthropos, 2° éd., 2001, p. 71.

106
individuelle. C'est au cœur de l'individu isolé, que chacun doit chercher son secret et le sens
tragique de son existence. C'est ainsi qu'il croit poser concrètement, et mettre au premier plan
le problème de l'humain. Chacun doit descendre dans les profondeurs strictement “ privées ”
de sa conscience et comprendre la valeur infinie de certaines découvertes, de certains mo-
ments absolus et d'ailleurs uniques 161 ".

Et plus loin : "Il (Kierkegaard) distingue plusieurs "stades", plusieurs moments, dans
la vie du microcosme individuel : le stade esthétique et érotique – le stade éthique – le stade
religieux, celui de la foi. Comment passe-t-on de l'un à l'autre ? Par une sorte de mouvement
dialectique, non conceptuel et spéculatif, mais vécu. Ce sont les contradictions qui, à chaque
stade, obligent à en sortir ; non quelle se réso1vent ; au contraire ! pas de solution pour la
"dialectique" existentielle. Ces contradictions obligent à sortir d'une sphère, d'un stade, pour
passer sur un autre plan qui "transcende" le premier 162 ".

La théorie lefebvrienne des moments sera effectivement mieux articulée, que les
stades chez Kierkegaard. Pourtant, au-delà de la critique de Kierkegaard, le lecteur
d'aujourd'hui est bien obligé de sentir la proximité qu’il y a entre les moments dégagés par
l’existentialisme, que rejette H. Lefebvre dans la forme qu’elle prend alors, et l'effort de
conceptualisation de H. Lefebvre lui-même. Cette dialectique d’alors entre la critique et
l’intérêt d’une théorie à redéployer, on le retrouve dans un passage sur la phénoménologie de
Sartre : "Tout n'est pas faux, loin de là, dans les descriptions phénoménologiques. Comme la
psychanalyse, la phénoménologie a attiré l'attention sur certains "moments" de l'existence peu
connus, délaissés ou dépréciés par le vieux rationalisme ; cette école de philosophes a, comme
tout idéalisme, une base, des justifications. Ce que conteste la critique dialectique, ce n'est pas
tant la "description" par M. Sartre du vertige, de la fascination, du sadisme. Non. C'est surtout
la place de ces descriptions dans l'ensemble des vérités. Pour le critique dialecticien, ces des-
criptions se situent à un degré inférieur de la vérité, dans le domaine de l'immédiat. Cette
vérité relative, assez modeste, se transforme en une très grande erreur, dès que l'on prétend
résoudre par l'immédiat les questions suprêmes, qui supposent précisément la totalité de
l'expérience humaine, y compris la science, la connaissance, la pratique sociale, l'action 163 ".

En fait, H. Lefebvre ne rejette pas, en soi et pour soi, le moment tel que le décrit la
phénoménologie, mais il lui semble que le moment, en tant que singularisation
anthropologique du sujet, même lorsqu’on le dégage, doit être remis en perspective avec le
tout. Faire du moment un absolu, c’est-à-dire un infini, était déjà inscrit dans l’œuvre de
Nietzsche, mais avant lui dans le vertige spéculatif de tout philosophe. Ainsi, dans son
Descartes, paru en 1947, H. Lefebvre montre que le Cogito cartésien est bien un moment de
la pensée, c’est un acquis important. Mais là encore, il refuse la prétention de Descartes d’en
faire un absolu. Avant Descartes, explique-t-il, la pensée ou connaissance sont des produits
sociaux que l’individu accueille dès son enfance, et qu’il reçoit sous la forme travestie d’une
révélation, d’un don venu d’en haut (de ses parents, des autorités, des ancêtres, des dieux). La
conscience humaine de l’individu naît, mais ne se reconnaît pas encore, en tant que telle.
L’apport de Descartes, c’est de poser l’individu pensant qui se pose et s’affirme : "Il prend
toute la pensée en charge, s’affirme comme conscience et centre de pensée – et réel, et libre
comme tel. Moment capital dans l’histoire concrète de l’individualité 164 ".

H. Lefebvre montre cependant que cette acquisition ne s’opère qu’au prix d’un double
et illusoire illusion. Il conclut son raisonnement : "Non seulement il se prendra pour le point
de départ et le commencement absolu, alors qu’il est un moment, mais il se rattachera

161
L’existentialisme, 2° éd., p. 89.
162
L’existentialisme, 2° éd., p. 104.
163
L’existentialisme, 2° éd., p. 182.
164
H. Lefebvre, Descartes, Paris, éd. d’hier et d’aujourd’hui, 1947, p. 127.

107
165
fatalement à une substance métaphysique, immobile, éternelle : la Pensée en soi "… Il y a
donc un lien établi par H. Lefebvre entre l’idéalisme et la tendance à construire les moments
comme absolu !

La somme et le reste, une affirmation positive

Avec La somme et le reste, la théorie des moments s'affirme positivement. Elle est
constamment présente dans l'ouvrage. Pourquoi ? L'idée qui sous-tend le livre est la suivante.
H. Lefebvre nous dit en quelque sorte : "Entre 1928 et 1958, j'ai été communiste. D'accord.
Parce que j'étais marxiste. Il y avait un qui pro quo, car le Parti communiste n'était pas
marxiste, mais stalinien. Ce qui m'a permis de survivre, c'est que, durant toute cette période
d'épreuve dogmatique, je suis toujours resté philosophe. C'est mon appartenance à la
philosophie (comme moment autonome) qui m'a permis de survivre au dogmatisme stalinien."

La somme et le reste est donc un livre passionnant, pour nous aujourd'hui, parce qu'il
donne à lire une théorie des moments, qui trouve son illustration dans la biographie
personnelle et collective du philosophe qui la produit. La théorie des moments est le levier qui
permet au philosophe exclu de rebondir, de renaître. S'il n'avait eu qu'une appartenance, H.
Lefebvre aurait certainement été détruit par son exclusion, mais ce n'est pas le cas. H.
Lefebvre ne se réduit pas à une seule appartenance. De ce point de vue, le philosophe militant
refusait (et quelques autres avec lui), les principes léninistes de Que faire ? (1902), où Lénine
166
nous propose un modèle de militant totalement réduit à son appartenance au Parti . H.
Lefebvre est resté "plusieurs", malgré cette tendance du Parti à aplatir ses membres à une
seule appartenance. "Je me suis beaucoup prêté, je ne me suis jamais donné", a-t-il pu me
dire, lorsque je préparais mon livre sur lui, le rencontrant alors chaque semaine, durant un an.
Ce qui l'a sauvé : l'appartenance au Parti se trouvant fermée, (et ce ne fut pas de son fait), il
voit un moment important de sa vie (sur le plan temporel et anthropologique) se dissoudre,
mais cette fermeture du moment lui ouvre de nouvelles possibilités. Son moment du politique
ou du marxisme prend une autonomie par rapport au dogmatisme. Ainsi, se redéploient les
moments …

Je ne reprends pas ici le détail de la théorie des moments définie dans La somme et le
reste. Je crois que ce thème constituerait un livre en soi. Sur les 777 pages de cet ouvrage, la
théorie des moments est présente dans un tiers des chapitres, ou sous forme spécifique et
dégagée, ou sous forme implicite. Quatre chapitres s'y réfèrent explicitement :
-trois dans la troisième partie (la vie philosophique) : "Moments", "Le moment
philosophique", "Encore sur les moments : l'amour, le rêve, le jeu",
-un dans la cinquième partie (L'inventaire), où le chapitre VII s'intitule "théorie des
moments".
167
Je vais me contenter de citer quelques passages de ce chapitre , pour montrer la
rupture avec le moment de la phase dogmatique. Pour H. Lefebvre, ce chapitre vise à
condenser des aperçus jusqu'ici dispersés.

165
Descartes, p. 129.
166
Dans Groupe, organisation, institution, (5° éd., Paris, Anthropos, 2006), G. Lapassade montre que cette
conception organisationnelle de Lénine ne diffère en rien de celle de Taylor, au même moment, dans l'entreprise
capitaliste.
167
Henri Lefebvre, La somme et le reste, V° partie (L'inventaire), Chapitre VII, p. 637 et suivantes.

108
Chapitre 7 :
La somme et le reste

Dans le chapitre "Moments" de La somme et le reste, H. Lefebvre a déjà défini les


moments comme modalités de la présence 168 . Il a déjà montré que, dès sa première théorie
(1924), il voyait les germes de ces moments dans la nature 169 . C'est de cette idée qu'il part
pour nous offrir une première synthèse de sa pensée. En effet, dans le chapitre VII, de la
cinquième partie de La somme et le reste, H. Lefebvre part de la nature. Il montre d'abord que
la réalité dément sans cesse les schémas d'équilibre, les modèles de stabilité qui fournissent
des formes ou des structures formelles capables de cerner un objet, de le connaître, de le
dominer. La réalité les "réduit perpétuellement à leur statut d'abstraction scientifique
nécessaire, mais lointaine par rapport à la présence du réel objectif. Elle manifeste leur
distance. Cette réalité n'est pas seulement sensible, ce qui signifie colorée, toujours franche et
vive, mais elle se découvre par contraste avec les modèles autrement complexe, c'est-à-dire
plus complexe que les modèles et d'une autre façon 170 ".

Le jeu de la nature

Ce qui surprend toujours Lefebvre, dans la nature, c'est sa profusion. Elle déborde les
schémas d'équilibre. Ils éclatent. Ils ne se maintiennent, théoriquement et pratiquement, que
par un effort incessant pour les protéger. Pour lui, les impressions sensibles n’ont rien d'une
langue naturelle, par laquelle la réalité matérielle nous signifierait ce qui se formule
rigoureusement en lois, en fonctions mathématiques. "Il n'y a pas deux langues équivalentes,
aussi précises l'une que l'autre pour dire les mêmes choses : le langage des phénomènes, le
langage de la science. Le sensible ressemble davantage à la parole humaine qu'à la langue,
comme forme et structure. Dans la parole, la redondance est aussi considérable ; et c'est
pourquoi la parole vivante exprime, suggère, évoque, au lieu de simplement signifier 171 ". La
parole déborde de phénomènes inutiles pour la signification précise. Mais, c'est à cet endroit
que se construit l'humain. La parole ne peut se réduire à une algèbre ; "elle vient d'un être et
présente cet être". La signification (l'algèbre des signes) est le désert de l'essentiel. Les
impressions sensibles ont donc la richesse inutile de la parole. Le chant, la musique, les
expriment donc autrement, mais aussi véritablement que les formulations mathématiques et
les schémas abstraits. Le monde rationalisé, où tout serait significatif, équivaut à un
cauchemar absurde. La "modernité", et encore davantage la post-modernité, vont vers un tel
monde. Mais, dans le même mouvement, l'inutile réagit contre lui. "La profusion dans la
nature renouvelle sans cesse l'étonnement". La figure du soleil, mythique et symbolique,
représente l'énergie, la chaleur, la lumière répandues à travers l'espace et le temps. Ce n'est
pas la seule image de l'exubérance. "La poussée des feuillages au printemps, les frondaisons
pendant l'été, l'épaisseur des feuilles mortes pendant l'automne suggèrent aussi fortement
l'abondance 172 ".

Le jeu de la nature n'a pas de sens si on l'applique à un objet, à une chose séparée. Les
expressions : "jeux de lumière", "jeux de reflets", "jeux d'eaux", ont du sens. L'expression

168
H. Lefebvre, La somme et le reste, op. cit., p. 234. Dans la suite de ce chapitre, les notes renvoient à La
somme et le reste sous la forme : H.L., S. et r., avec l'indication de la page.
169
H.L., S. et r., p. 635.
170
H.L., S. et r., p. 637.
171
H.L., S. et r., p. 638.
172
H.L., S. et r., p. 638.

109
"jeu" rend bien "l'inutilité et la beauté des reflets et des scintillements de la lumière à la
surface des éléments, du soleil ou de la terre sur la mer, de l'aube ou du crépuscule 173 ".
Aucun mot que le jeu ne désigne cet illimité qui se manifeste justement aux limites
incertaines et pourtant précises de la nature. Et nous avons besoin de ces inutilités, de ce luxe
naturel, de ces spectacles offerts. "Nous aspirons à la re-naissance, autour de nous, en nous,
de ce jeu illimité, que nous dominerions sans que le règne de la volonté et du savoir se
traduise en sécheresse". La nature est le plus grand des spectacles. Nous la re-créons de
façon intime et secrète, dans nos œuvres, "dans la musique, parfaite et sublime inutilité,
exubérance sensorielle retrouvée 174 ".

La nature offre des contrastes : tempêtes et calmes, violences et apaisements. "Dans la


nature, ce qui vivifie est aussi ce qui tue ; le soleil inondant d'énergies cosmiques les espaces
les brûle, les consume et règne sur des déserts. Le feu dévore en même temps qu'il
féconde 175 ". Cette vue de la nature que nous propose H. Lefebvre veut souligner "l'absence de
séparation entre la nature et l'homme (social) même quand le social croit se séparer de la
nature 176 ".

La vie joue avec elle-même un jeu mortel

L'analyse, puissance du négatif, sépare le lié, elle relie le séparé : "Sans cesse, dans la
nature sensible, les éléments tombent les uns hors des autres, dans un état d'indifférence
réciproque. Aux tumultes et aux tempêtes cosmiques qui les brassent,
répondent d'inexplicables stagnations. La terre qui n’est que terre soustrait ses cavernes à la
lumière et aux feux du soleil. Les “ corps ” s'isolent et s’affirment. Les aspects se proclament
chacun pour soi : cette bille n'est que corpuscule, et les vagues de la mer ne sont
qu’ondulations. La prolixe et généreuse mère se révèle tout à coup muette, avare, terne. La
réflexion pourchasse dans leurs repaires ces ordres indépendants qui engendreraient le plus
grand désordre ; elle les fait rentrer dans la danse 177 ".

Par rapport à l'ordre humain, la nature est désordre. Mais l’ordre humain n’a rien
d'absolu. Il contient une aliénation qui se révèle à une réflexion plus profonde. Dans la nature
végétale et animale, H. Lefebvre retrouve la surabondance, l'expansion démesurée de la vie
qui ne trouve qu'en elle-même ses propres limites. "La vie se nourrit de soi, et se dévore 178 ".
Les vivants sont des proies les uns des autres. "Dans la vie biologique, rien qui ne soit
fonctionnel, utile, indispensable. L'inutile disparaît. Tout est déterminé. Et cependant, la loi
la plus générale, c'est celle d'une prodigalité insensée. Tout, y compris chaque espèce et le
maintien de telle espèce, semble soumis au hasard. Il y a dans la vie (végétale et animale) une
sorte d'immense gratuité, qui tantôt peut s'identifier avec la bonté de la nature, tantôt avec une
effroyable ironie 179 ".

Dans les profondeurs originaires de la nature, la lutte, la faim, l'amour et la


reproduction, le jeu, le repos se mêlent inextricablement. Dans la hiérarchie des êtres vivants,
les modalités élémentaires de la vie se différencient en même temps que les organismes. Les
modalités élémentaires incombent à des tissus et organes différents. Elles se distinguent dans
le temps et l'espace : dans les activités. H. Lefebvre remarque que "l'animal supérieur (un
fauve, par exemple) sait se reposer, partir en chasse, guetter sa proie ; il a ses saisons d'amour

173
H.L., S. et r., p. 639.
174
H.L., S. et r., p. 639.
175
H.L., S. et r., p. 639.
176
H.L., S. et r., p. 639.
177
H.L., S. et r., p. 640.
178
H.L., S. et r., p. 641.
179
H.L., S. et r., p. 641.

110
; il a sa tanière ; il a donc une série de fonctions réparties avec une sorte de raison intuitive.
Ces fonctions sont celles de la vie la plus primitive. La différence, c'est qu’elles sont
différenciées 180 ". Mais, l'animal supérieur continue à mêler les fonctions. Il ne dort jamais
que d'un œil. "Jamais la crainte ou l'inquiétude devant le danger possible ne le quitte
complètement 181 ". Les chats ne distinguent pas totalement la poursuite de la proie, l'amour, la
lutte, ni même la volupté de la douleur et de la crainte. "Ainsi, dans la nature animale comme
dans la nature matérielle, les discernables se confondent, ou inversement se séparent et
tombent les uns en dehors des autres 182 ".

Chez l'homme

On retrouve dans l'homme les éléments ou attributions élémentaires observés dans les
origines de la vie et de la nature matérielle : la lutte, le jeu, la nourriture, l'amour et la
reproduction, le repos. Mais en plus, l'homme peut se reconnaître et s'attribuer les possibilités.
Ce qui diffère du tout au tout, entre l'animal et l'homme, c'est la répartition des moments, leur
discernement, leur distinction, une hiérarchie entre les moments, et la manière de passer de
l'un à l'autre, de les unir : "Dans l'homme socio-individuel, une raison vivante et ordonnatrice
tend à distinguer ce qui restait mêlé, dans la vie animale (disons par exemple : le repos et la
lutte) et aussi à relier ce qui restait séparé (disons : la grâce et la puissance). Cette raison
tend. Son œuvre rencontre beaucoup d'obstacles, aussi bien du côté de la vie immédiate et
spontanée qui rétablit brusquement ses exigences, que du côté de la répartition sociale des
biens et des objets, qui ne se soumettent pas à l'ordre que tend à imposer cette raison 183 ".
Ainsi, la raison à l'œuvre dans la civilisation tend à constituer des moments, dans lesquels
l'individuel ne se sépare pas du social.

La présentation de moments

À ce moment de sa synthèse, H. Lefebvre va s'appuyer sur plusieurs "études de cas". Il


introduit des illustrations en présentant le moment du jeu, le moment du repos, le moment de
la justice et le moment de la poésie. Signalons que dans les chapitres antérieurs de La somme
et le reste, il a déjà présenté le moment philosophique 184 , le moment de l'amour 185 , le moment
du rêve 186 . Je ne développe pas ces moments ici, préférant faire l'analyse précise du chapitre
de synthèse. Mais j'y renvoie le lecteur.

Le moment du jeu

L'analyse de ce moment est une reprise. En effet, H. Lefebvre l'a déjà abordé dans le
chapitre "Encore sur les moments" 187 . Dans cette page, il n'y a que l'esquisse de l'analyse qui
suit. On y apprend cependant que H. Lefebvre n'a jamais voulu jouer à aucun jeu, car s'il avait
joué, il aurait tout perdu...

En s'affinant, les plus hautes civilisations créent des jeux qui ne sont que des jeux.
Dans l'enfance des sociétés, comme dans l'enfance individuelle et dans l'animalité, le jeu se

180
H.L., S. et r., p. 641.
181
H.L., S. et r., p. 641.
182
H.L., S. et r., p. 642.
183
H.L., S. et r., p. 642.
184
H.L., S. et r., p. 239-250.
185
H.L., S. et r., p. 343-353.
186
H.L., S. et r., p. 337-343.
187
H.L., S. et r., p. 353.

111
discernait mal de l'action, du travail, de la lutte ; il y a confusion, mélange. L'enfant joue
quand il travaille : il travaille en jouant. H. Lefebvre montre que les ethnographes écrivent des
sociétés où le jeu prélude à la lutte, où la danse confond les figures de l'amour et de la guerre
avec le jeu, etc. "Dans une civilisation avancée, le jeu constitue un moment. Il ne s'isole pas.
Les figures de la guerre ou de l'amour s'y intègrent, mais subordonnées aux règles qui font le
jeu spécifique. Ainsi les échecs correspondent à une bataille rangée entre les armées royales,
mais les combinaisons se définissent rigoureusement sur le terrain de jeu. Ainsi les cartes
comprennent les figures de l'amour, mais subordonnées à des règles de nécessité et de hasard.
Ces jeux spécifiques ne naissent pas brusquement, produits par une volonté abstraite de
jouer 188 ".

Dans l'abstrait, la volonté de jouer ne crée que des jeux sans profondeur, sans réalité -
des petits jeux de société. Les vrais jeux gardent quelque chose de leur participation initiale à
la totalité. "Le déplacement vers les jeux des objets magiques s'accompagne évidemment de
métamorphoses radicales, telles qu'une formalisation très particulière : la règle du jeu 189 ".

Le jeu définit ses catégories : la règle, le partenaire, l'enjeu, le risque et le pari, la


chance, l'adresse, la stratégie. "La sphère de ces catégories, les frontières du jeu, ne
s'établissent pas de façon absolue. Aucun gardien n'ordonne : "Ici cesse le jeu, ici commence
le sérieux". Les frontières des moments dépendent des moments et des hommes. Tout peut se
jouer et devenir jeu. L'amour peut se jouer et se présenter comme jeu (mais alors ce n'est pas,
ce n'est plus ou ce n'est pas encore l’amour) 190 ".

Au théâtre, l’acteur joue, l'auteur dramatique se fait jouer. Mais comme l'acteur a un
métier, on ne définira pas l'art ou le spectacle dramatique comme jeux. "La vie sociale peut
se feindre, se mimer : se jouer 191 ". La frivolité l'emporte alors sur les intérêts réels qui rendent
la vie sociale intéressante.

Avec ses catégories propres, le jeu révèle une modalité de la présence : "Mon
partenaire apparaît jouant, en tant que joueur ; et bien que je puisse retrouver dans le jeu les
qualités ou défauts que je lui connais par ailleurs, il peut s'y montrer extrêmement différent de
ce qu'il est par ailleurs. Enfin, parce qu'il a ses catégories propres, le jeu présente un monde".
On s'engage jusqu’à s’y laisser prendre : "Parce que le jeu est un moment, il tend un piège. Je
deviens un joueur. Il présente quelque chose : un gouffre, un vertige possible. Il y a un absolu
dans le moment du jeu ; et cet absolu, comme chaque réalité ou moment porté à l'absolu,
représente une aliénation spécifique 192 ".

Le moment du jeu est donc une substantialité sans substance (au sens ontologique).
Cette substantialité se manifeste par l'existence d'un absolu au sein du relatif. Dans toute
substantialité, est posée une tautologie : le jeu, c'est le jeu. H. Lefebvre remarque que "cette
proposition identique en apparence, et vide comme l'identité logique ne se réduit absolument
pas à un pléonasme. Dans sa première partie, le jeu se présente comme activité spécifique ;
dans la deuxième partie, c'est le jeu, se condensent les catégories de cette activité spécifique,
qui doivent ensuite s'expliciter ; de sorte que l'identité se déploie indéfiniment en une non-
identité qui dit ce qu’est le jeu : ce que sont les jeux". Ainsi, le jeu relève de la formalisation,
mais il ne s'y réduit pas. "Il est bien plutôt gouffre et vertige, fascination, plaisir infernal :
aliénation. L’activité élémentaire, née dans les profondeurs obscures de la nature, a pris cette
forme transparente pour retrouver les profondeurs obscures 193 ".

188
H.L., S. et r., p. 643.
189
H.L., S. et r., p. 643.
190
H.L., S. et r., p. 643.
191
H.L., S. et r., p. 643.
192
H.L., S. et r., p. 644.
193
H.L., S. et r., p. 644.

112
Le moment du repos

Qu'est-ce que le repos ? Les termes de décontraction ou de détente confondent


idéologie, mythe, besoin. "Les techniques du repos existent depuis que la civilisation existe
mais assez mal dégagées et utilisées. On s'aperçoit seulement aujourd'hui qu’une science du
repos, ménageant les conditions objectives et subjectives de ce moment, doit se constituer. Il
n'est pas facile de se reposer pour l'être humain, qui a pour essence l'activité. Il ne suffit pas
de s'étendre pour se décontracter, de fermer les yeux et de boucher ses oreilles pour atteindre
l'apaisement ou la paix. L’absence du mouvement, ce n’est pas encore la décontraction
méthodique, car elle laisse dans des tensions résiduelles et mal proportionnées la plupart des
muscles du corps 194 ". Ainsi, notre société constitue le moment du repos. "Elle l'institue par le
moyen d'éléments divers, matériels ou non : techniques du corps, lieux de repos, couleurs ou
sons apaisants, etc 195 "… Le monde moderne constitue un moment du repos qui ne se rétrécit
pas à la relaxation. La re-création prend des formes multiples dans et par le loisir qui
s'ébauchent socialement. Le sociologue se donne ces formes pour objet.

Le moment de la justice

Le moment de la justice et du jugement ne se forme pas dans la nature. Ce moment est


invention de l'homme civilisé. La pensée ontologique le projeta en l'être absolu, en voyant en
Dieu, le juge suprême. Aujourd'hui, la vie entière relève de la justice et du jugement ;
pourtant, le jugement n'est qu'un moment.

Longtemps, on a extrapolé la justice dans l'éternité. On concevait le jugement suprême


et dernier. Cette image qui grandissait la figure du juge aux proportions de l'univers,
s'estompe. H. Lefebvre a rêvé d'écrire un roman pour raviver cette image, qui se serait
intitulé : Le jugement dernier : "Un jour, un jour quelconque, à une heure ou à une minute
quelconques, le jugement dernier commence ; et les gens ne le savent pas ; ils n'ont pas
entendu la trompette des anges. Mais lentement, lentement, ils commencent à revoir leurs
souvenirs abolis ; les actes et les événements qu'ils ont oubliés remontent avec mauvais goût à
leur conscience et à leurs lèvres ; ils commencent à transparaître les uns pour les autres, sous
leurs paroles, sous leurs dissimulations et leurs masques ; ils récupèrent leur passé, pendant
que leurs secrets et leurs hontes se révèlent, les lapsus devenant plus nombreux, puis les
aveux. Lentement, lentement. Le jugement dernier a le temps devant lui. Lorsque le juge va
survenir, les hommes se sont déjà jugés les uns les autres, dans leur vie de chaque jour, maris
et femmes, enfants et parents et amis, nus, déjà damnés ou déjà sauvés. Le grand Juge n'a
plus qu'à exécuter la suprême sentence 196 ". H. Lefebvre aurait aimé que ce roman se passe
dans la famille d'un notable bien-pensant.

Aujourd'hui, il n'y a plus de Juge suprême. Pourtant, les thèmes du Juge, du Procès, de
la culpabilité obsèdent les consciences. "Le moment de la justice se définit lui aussi par une
forme, par une procédure : convocation, comparution, témoignage et confrontation des
témoignages, accusations, plaidoirie, délibération, application de la loi, sentence, exécution de
la sentence. Tel ou tel moment partiel peut manquer, leur ordre s'intervertir, peu importe.
Cette forme est à peu près la même au sein de la conscience individuelle et de la société 197 ".

194
H.L., S. et r., p. 645.
195
H.L., S. et r., p. 645.
196
H.L., S. et r., p. 645.
197
H.L., S. et r., p. 646.

113
Le rituel de la justice se déroule avec la même gravité et le même ridicule, intérieur ou
extérieur : "La justice a son appareil et son Temps. Dans les deux cas, faute d'un Juge absolu,
le Juge est toujours en même temps juge et partie. La justice n'est pas de ce monde et il n'y a
pas d'autre monde. La justice est une modalité (et n'est qu'une modalité) de la présence. Elle
ne parvient ni à se justifier totalement, ni à s'imposer, ni à pleinement légitimer la sentence, ni
à imposer pleinement l'exécution, sauf quand elle est injuste 198 ". H. Lefebvre montre que la
justice est un absolu. Cet absolu nous donne le vertige : "Comme tout absolu, celui-ci appelle
et il aliène. Il y a un absolu de la justice, aussi insaisissable que les autres, aussi prenant, aussi
pressant ; pourtant, comme moment, la justice est nécessaire 199 ".

H. Lefebvre montrer l'utilisation que Brecht a fait de cette forme dramatique du


moment de la justice. Chez lui, le cérémonial devient spectacle. Il se subordonne les éléments
de ce spectacle. Le moment dramatique est défini par la comparution, le dialogue est défini
par le témoignage et la confrontation des témoins, et le dénouement est défini par la sentence.
La figure centrale est le juge. "L'absence du juge, la fin de la grande image du jugement
dernier a donné lieu à une grande forme dramatique. Elle correspond au désespoir qui ne croit
plus au juge et le recrée dans une fiction. Si la vie sociale offre des éléments et de grandes
formes ébauchées, il n’en faut pas moins un penseur ou un artiste pour s'en saisir et les
formuler dans une conjoncture définie 200 ".

Ce moment de la justice tient à cœur à H. Lefebvre qui le développera dans La critique


de la vie quotidienne 201 . Dans ce texte, il insiste sur la proclamation du rituel, du cérémonial,
c'est-à-dire d'une forme qui devient formalisme. "Celui qui juge, c'est-à-dire qui veut juger,
convoque les actes et les évènements, ceux de sa propre vie et ceux de la vie d'autrui (dans
laquelle il s'introduit indûment). Sa conscience se solennise, revêt robe rouge et bonnet carré.
L'acte incriminé avance devant l'auditoire des passions et des autres actes accomplis, témoins
plus ou moins compromis dans l'affaire litigieuse. Celui qui juge fait comparaître par devers
lui, en tant que juge investi par lui-même (indûment, car il est juge et partie) de ce
pouvoir 202 ". Le juge instruit le procès. Il recherche les circonstances et les motivations des
actes (et généralement s'y perd). Il procède à l'audition de divers témoins. Puis, il se
prononce. Il fait exécuter le jugement…

H. Lefebvre souligne la coïncidence du cérémonial intérieur, celui de la conscience


vertueuse, et du formalisme le plus extérieur, celui de la justice comme institution. Le
problème "vertu ou institution" serait donc un faux problème, surmonté par la théorie des
moments : "La théorie permet de comprendre comment et pourquoi la justice, dès que conçue,
devient un absolu. Celui qui aime et qui veut la justice - le Juste - ne veut plus qu'elle, et juge
tout selon la justice. Et cependant, il n'arrive jamais à la définir, encore moins à la réaliser. Il
détermine la justice par le juste, et le juste par la justice. Il tombe ainsi dans une aliénation
spécifique, celle de la conscience morale qui se veut absolue 203 ". Ainsi, la justice comme but
de l'action suppose une action qui va bien au-delà de ce but et s'inspire d'autres motifs. La
Justice ne peut se réaliser ni même s'approcher par ses propres forces. Sa réalisation implique
sa suppression et son dépassement… Mais revenons à La somme et le reste. H. Lefebvre
propose d'inscrire la poésie, dans la liste des moments.

Le moment de la poésie

198
H.L., S. et r., p. 646.
199
H.L., S. et r., p. 646.
200
H.L., S. et r., p. 646.
201
H. L., Critique de la vie quotidienne, tome 2, p. 353-55.
202
H. L., CVQ2, p. 354.
203
H. L., CVQ2, p. 354.

114
Ce moment s'installe dans le langage. "Un objet, un être, un aspect fugitif reçoivent
ainsi le privilège d’une charge intolérable, incroyable, inexplicable de présence. Un sourire
ou une larme, une maison, un arbre, devient un monde. Ils le sont véritablement, pour un
moment qui dure, et qui, se fixant en parole se retrouvera et se répètera presque à volonté
dans le devenir. Un sourire, un nuage s'éternisent ainsi 204 ".

Le poète suscite une émotion spécifique. Elle ne se définit que par une tautologie : la
poésie, c'est la poésie. On peut expliciter cette tautologie indéfiniment. Le moment poétique a
sa procédure : chant et sens, surcharge émotionnelle de l'objet, signifiant la sensibilité entière
du poète. H. Lefebvre pointe le malentendu fréquent entre le poète lyrique et l'esprit de
sérieux. Pour un romantique, "la chute d'une feuille a autant d'importance que la chute d'un
État. C'est Amiel, je crois, qui a écrit cette phrase à propos de la poésie romantique
allemande. Nous pouvons imaginer un tel poète écrivant un fort beau poème, très pur, sur la
chute d'une feuille, en déclarant qu'elle a pour lui une importance capitale, plus d'importance
qu'une guerre mondiale ou qu’une révolution 205 ".

Le moment de la poésie n'existe que parce qu'il s'impose au poète et à celui qui
l'écoute. Chanter son amour, le sourire ou le baiser de la bien-aimée, oblige le poète à y
montrer un monde. Sinon, il risque d'entendre celui qui l'écoute lui dire que ce qu'il évoque
n'est pas réel, que sa "poésie" n'est qu'une plaisanterie ! Et effectivement, nous pouvons nous
questionner sur la chute d'une feuille ! sur l'importance du sourire ou du baiser d'une femme !
" Pour l'esprit de sérieux et de lourdeur, les instants et les moments se valent ; on les passe au
crible de l'utilité, au critère politique. L'ennuyeux, c'est évidemment la pédanterie qui en
découle. Lorsque l'esprit de sérieux prend entièrement au sérieux le poète et s'écrie : “ Mais
non, voyons, tu es frivole, le socialisme interdit que l'on donne autant d'importance à un
baiser, que l'on cherche à émouvoir les gens par la chute d'une feuille... ”, et lorsque cet esprit
de sérieux envisage l'abus de pouvoir, alors la situation devient délicate". Dans ce cas, H.
Lefebvre veut alors restituer les droits du moment de poésie et les pouvoirs de la légèreté
comme moment. "Le poète ne ment pas ; il ne trompe pas. Il dévoile une présence, en
transférant sur elle le pouvoir, venu d'une totalité qui la dépasse et le dépasse : le langage. Il
use d'un sortilège. Mais est-ce qu'on brûle encore les sorciers et sorcières, au XXe siècle
? 206 "

Peut-on dénombrer les moments ?

Pour H. Lefebvre, les moments sont en nombre limité : jeu, amour, travail, repos, lutte,
connaissance, poésie... La liste n'est pas close, mais le nombre des moments ne peut pas être
indéfini, car les moments sont justement ce que l'on peut définir. L'énumération n'est
cependant jamais exhaustive, puisqu'il est toujours possible de découvrir ou de constituer un
nouveau moment, du moins en principe, dans la vie individuelle. Certes, en prenant de la
consistance, la théorie devrait énoncer un critère pour déterminer ce qu'est le moment et ce
qu'il n'est pas. Mais la théorie n'a pas à assumer la tache d'une énumération exhaustive.

Caractères généraux des moments

Un moment définit une forme et se définit par une forme. "Partout où s'emploie le
terme moment, dans un sens plus ou moins précis, il désigne une certaine constance au cours
du déroulement du temps, un élément commun à un ensemble d'instants, d'événements, de

204
H.L., S. et r., p. 646-47.
205
H.L., S. et r., p. 647.
206
H.L., S. et r., p. 647-48.

115
conjonctures et de mouvements dialectiques (ainsi dans moment historique ou dans moment
négatif, moment de la réflexion). Il tend donc à désigner un élément structural que la pensée
ne doit séparer du conjoncturel qu'avec précautions. Le mot désigne clairement une forme,
mais cette forme a dans chaque cas une spécificité. Qu'est-ce que la forme du jeu ?
L’ensemble de règles et de conventions (catégories du jeu). Qu'est-ce que la forme de la
justice ? Un rituel extérieur ou intérieur, un cérémonial qui règle la succession des
événements, le lien, la convocation ou citation des accusés et témoins, la comparution, etc…
Quelle est la forme de l'amour ? Une étiquette qui prescrit la manière et le style, la
progression de la cour (déclaration, aveu) aux gestes de la possession et de la volupté. Cette
étiquette exclut la brutalité, et inclut en principe le plaisir partagé comme but de l'amour. Elle
fixe avec une exigence nécessaire laissant place aux contingences et à l'imprévu le rôle du
baiser, de la conversation, de l'audace, du respect, de la discrétion, de la pudeur, de
l'impudeur, de l'abandon, de la reprise, etc 207 ".

Forme et contenu

H. Lefebvre regrette que le terme “ forme ” soit, sous "sa fausse précision", l'un des
plus confus de notre vocabulaire. Il ose dire que toute civilisation est créatrice de formes.
"Elle diffère en ceci de la société (qui consiste en une structure économique, en un mode de
production, en rapports de propriété, etc ...) et de la culture (qui consiste en connaissances,
contenus appris, faits retenus, en œuvres admises)". H. Lefebvre veut relier ces trois termes
sans les confondre ; il veut les distinguer sans les séparer. "La civilisation crée des formes
dont il y aurait lieu de suivre la constitution dans l'histoire. Ainsi le formalisme des paroles et
le rituel des gestes, courtoisie et politesse, comme modes de contact et de communication. Le
chemin long et sinueux des sociétés archaïques aux civilisations (ou à la civilisation en
général) permet la stylisation, des gestes naturels, leur organisation en un agencement de
gestes significatifs. Les groupés sociaux partent de paroles et d'actes magiques, destinés à
protéger un moment, à désarmer les inimitiés, à mettre ce moment sous le signe de l'accord ou
de la poésie (formules qui deviennent ainsi rituel de la vie sociale dans la quotidienneté :
salut, bénédiction, serrement de mains). Cela signifie que la théorie de la civilisation ne
couvre pas l'ensemble de la réalité (de la praxis). Elle n'empiète ni sur l'étude de la société (de
l'économie à l'idéologie) ni sur l'étude de la culture, encore qu'elle doive en tenir compte et ne
puisse s'en séparer 208 ".

Le rapport entre forme et contenu diffère ici du rapport entre contenu et forme dans la
connaissance ou dans la praxis productrice. "La forme de civilisation permet l'introduction
d'éléments matériels extrêmement différents ; elle règle leur ordre, leur succession, non leur
matérialité 209 ". Ainsi la comparution exige la venue devant le tribunal de personnages
quelconques. Le tribunal de la conscience fait comparaître événements, impressions, idées,
décisions, sentiments lointains ou proches. La forme ne déforme pas le contenu. Elle lui laisse
une certaine liberté. Cependant, elle lui assigne un rôle et une place dans l'ensemble. Les
éléments matériels se prélèvent dans l'ensemble de la praxis. La praxis entière relève de la
justice, elle est du ressort du jugement, bien que la justice et le jugement ne représentent qu'un
moment. Ainsi, "la vie entière d'un individu peut se pénétrer de son amour et son amour peut
devenir coextensif à la totalité de sa vie, bien que l'amour ne soit qu'une modalité de la
présence 210 ". Rites et cérémoniaux sont élaborés et stylisés dans une civilisation déterminée,
par des groupes sociaux déterminés, peuples, classes, dans une conjoncture historique. Ils ne
laissent rien hors de leur stylisation : ni les objets usuels, ni les gestes, ni les œuvres d'art,
encore que les rituels se forment dans la vie immédiate et dans les rapports directs quotidiens
207
H.L., S. et r., p. 648.
208
H.L., S. et r., p. 649.
209
H.L., S. et r., p. 649.
210
H.L., S. et r., p. 649-650.

116
: "Non rigoureuses, les formes décrites ici ne sont pas complètement stables ; elles oscillent
entre l'extrême sérieux et l'extrême frivolité, entre la facticité conventionnelle et la nature
presque spontanée. Malgré ces oscillations, elles existent d'une existence spécifique, et se
confirment à travers les éléments circonstantiels 211 ".

Moment et totalité

Ainsi, chaque moment est une totalité partielle qui reflète ou réfracte la praxis globale.
Chaque moment a une modalité de perception spécifique des autres. Il n'existe plus de
frontière rigoureuse entre nature et société dans cette théorie des moments. "Les germes qui
se développent en moments existent dans les profondeurs de la nature, non-animée ou animée.
Cependant, ils y gisent ensevelis, enfouis, à la fois confondus et séparés. Les formes de
civilisation prélèvent leurs éléments dans la nature, dans les instincts et besoins naturels. Elles
insèrent le naturel dans les structures de la conscience civilisée. Ainsi, la civilisation reflète la
nature, matérielle ou vivante ; mais le rapport qu'elle implique diffère radicalement d'un reflet
passif. Elle arrache à la nature des éléments naturels pour les métamorphoser profondément
en les insérant dans des formes : dans un ordre humain 212 ".

Les instincts de la réalité vitale animale se reconnaissent dans leur forme humaine,
mais transposés, transformés. La civilisation reprend le naturel. Mais, le processus comble la
distance, pour reconstituer la totalité. Il n'y a pas de barrière entre nature et civilisation, mais
un espace et un temps dans lequel se constituent les moments. " L'être se réfléchit dans
l'homme social - dans la totalité - et non dans un acte privilégié de réflexion. La vie reflète la
vie, et non point la pure pensée 213 ".

Les moments (et leurs catégories) sont d'abord des réalités sociologiques. "Ainsi les
catégories du jeu ne peuvent s'atteindre que sociologiquement. Seule la sociologie peut
étudier la diffusion des jeux, les groupes qui s'adonnent à tel ou tel jeu, etc. De même pour
l'amour, ou le repos, ou le connaître. Il y a là une sociologie des formes encore mal
développée. Pourrait-on l'appeler sociologie structurale ? Le terme paraît scabreux. La
sociologie étudie la formation des moments ; plus que les moments elle saisit les groupes qui
les élaborent 214 ". Pour H. Lefebvre, les moments et leur théorie se situent au niveau de la
philosophie. Mais on pourrait ajouter qu'ils ont une épaisseur historique. L'expression :
sociologie structurale est donc bien inadéquate.

La théorie des moments n'est concevable que dans une transduction entre le
sociologique et l'individuel. Rien ne les sépare : "Les moments que l'individu peut vivre sont
élaborés (formés ou formalisés) par l'ensemble de la société à laquelle il participe, ou par tel
groupe social qui diffuse dans l'ensemble de la société son œuvre collective (tel rituel, telle
forme de sentiments, etc.) 215 ". Ces réalités relèvent de la sociologie. Elles constituent des
moments en tant que la nature et le naturel entrent dans les structures de la conscience sociale.
"Cette immanence réciproque n'entraîne pas la confusion entre le psychologique et le
collectif. Ils ne sont pas la même chose d'autant plus qu'il n'est pas question de choses. La
conscience individuelle s'ouvre sur des moments qui font aussi partie de la conscience
sociale 216 ". Des tensions demeurent. Elles sont toujours possibles. La conscience individuelle
refuse parfois la forme sociale et historique d'un moment. Elle peut concevoir d'autres formes.
Les propositions viennent du dehors. La conscience individuelle fait son choix. Elle modifie

211
H.L., S. et r., p. 650.
212
H.L., S. et r., p. 650.
213
H.L., S. et r., p. 651.
214
H.L., S. et r., p. 651.
215
H.L., S. et r., p. 651.
216
H.L., S. et r., p. 651.

117
les éléments matériels qui s’insèrent dans les formes. Elle adapte et remanie aussi les formes.
L’unité de l'individuel et du social se construit dans ces tensions dialectiques, qui tendent vers
le dépassement. "La civilisation se conçoit sous cet angle comme ce qui naît des conflits entre
l'individuel et le social dans leur unité dialectique, et tend à résoudre le conflit en partant des
éléments matériels et formels qui constituent les données du problème 217 ".

Les moments, formes de communication

Les modalités de la présence que constituent les moments présentent et rendent


présentes dans une unité : la nature, les autres et soi. Le moment est une forme dans laquelle
l'autre et moi-même nous présentons l'un à l'autre. Le jeu propose un mode d'être pour chaque
partenaire. L'acte ne diffère pas de la communication. Une telle conception dépasse le
pluralisme comme le totalitarisme : "Discernant une multiplicité de moments, la théorie relève
d'un pluralisme ; d'autant qu’elle ne s'affirme ni exhaustive ni close. Elle tient compte d’une
pluralité de modes de présence et d'activité ; mais chaque modalité de la présence se
détermine elle-même comme totalité partielle ouverte et point de vue sur la totalité, immanent
à cette totalité. L’idée du tout naturel et social ou plutôt ce tout lui-même considéré
concrètement se manifeste et se saisit en une multiplicité d'attributs et de modes : le jeu,
l'amour, la connaissance, la justice, le repos, etc. Aucun de ces modes ne reçoit un privilège
métaphysique. En dépassant l'ontologisme, on dépasse les antinomies qui en dérivaient et
notamment celles qui séparaient le tout des parties en érigeant le multiple contre le total ou
inversement. La théorie des moments reprend ainsi avec une signification nouvelle la théorie
de l'homme total 218 ".

Conjoncture et structure

Cette théorie dépasse l'opposition du conjoncturel et du structural. Elle laisse leur part
à chacun de ces aspects du devenir. Elle dépasse encore l’opposition entre l’ontologie et
l'axiologie. "Elle exclut l'ontologie, mais conçoit l'être comme réfléchi par la totalité humaine
ou l'homme total. Elle exclut l'antinomie entre constater (ou découvrir) et créer ou poser".
Pour être vécu, le moment doit être recréé : on le découvre, mais comme forme, de sorte que
pour rendre sienne cette forme, on doit la réinventer en réinventant la disposition des
éléments. En chaque occasion, on recrée, on réinvente à notre usage le jeu, et chaque fois de
façon nouvelle. Dans cette théorie, la "découverte et la constatation, le fait et la valeur, la
fréquence et la normativité cessent donc de s'exclure 219 ".

Mémoire et son temps spécifique du moment

La temporalité du moment consiste en sa répétition. "La répétition des moments oblige


à affiner le concept de répétition. Il se libère de la psychologie ou de la métaphysique. Ce
n’est plus une répétition de nature ontique ou ontologique ; et ce n'est pas davantage une
répétition calquée sur des phénomènes de mémoire, poussés à la limite. La représentation
d'une forme, chaque fois redécouverte et réinventée, déborde les concepts antérieurs de la
répétition. Elle les enveloppe, d'ailleurs ; car il s'agit aussi de la reprise et de la réintégration à
un niveau élevé - dans l'individuel et dans le social - des éléments du passé et du dépassé 220 ".
En se confrontant au moment et la théorie des formes, le concept de répétition se reprend et
s'affine. Ce concept de répétition, dans le contexte de la pensée psychologique ou
217
H.L., S. et r., p. 652.
218
H.L., S. et r., p. 652.
219
H.L., S. et r., p. 653.
220
H.L., S. et r., p. 653.

118
métaphysique, restait proche de la matérialité. Or, la répétition d'une forme diffère de la
répétition matérielle. La stabilité, l’équilibre et la constance matérielles ne peuvent pas se
confondre avec la répétition formelle. H. Lefebvre propose alors ici le projet d'une théorie
générale des formes. Cette théorie distingue les différents emplois et les spécificités de la
forme.

Le moment tend vers l'absolu

L'aliénation a aussi sa place dans la théorie des moments. "Chaque moment, modalité
de la présence, offre à la pensée et au vivre un absolu. Le critère par l'absurde du moment
pourrait même se déterminer ainsi. Le moment peut s'ériger en absolu ; ou plutôt : EST UN
MOMENT CE QUI S'ERIGE EN ABSOLU 221 ".

Le moment enveloppe et tend à se constituer en absolu. Tout moment va vers


l'hypertrophie et l'hypostasie. Ainsi, il y a un absolu du jeu. "Cet absolu aliène et définit une
aliénation spécifique. Jouer, c'est une activité normale ou normalisante ; le joueur est un
aliéné. Il n'y a d'ailleurs pas, à l'intérieur du moment, séparation nette. L'aliéné s'enferme dans
le moment : il s’y rend prisonnier ; en le poussant au paroxysme, il s'y perd ; il y égare sa
conscience et son être 222 ".

Il en est de même de l'amour et de l'aliénation amoureuse : rien ne peut les démarquer.


Même si aucune frontière ne les sépare, le moment et l'aliénation ne peuvent être confondus.
Dans le moment, il y forme de communication. Dans l'aliénation, on se confronte à
l'isolement et à l'incommunicabilité. "La modalité de la présence se métamorphose en
modalité de l'absence. Le mode d'être ou attribut de l'existence se transforme en néantisation.
L'action se change en passion, et d'autant plus trouble que plus pure et plus proche de l'absolu.
L'absolu se définit ainsi comme tentation permanente, à l'intérieur de chaque moment 223 ".

La tentation de l'absolu est une possibilité présente dès la constitution du moment. A


vouloir l'éviter, la liberté agissante se stabiliserait au niveau de la vie quotidienne. Celle-ci
offre d'abord "le mélange des moments : leurs éléments matériels indispensables, très riches
(naturels et sociaux) et même certains éléments formels, stylisés mais encore dépourvus de la
structure la plus fine. Des tentatives de structuration se discernent et s'élaborent au niveau de
la quotidienneté. Il y faut cependant quelque chose de plus : l'ordonnance 224 ".

La quotidienneté est le terreau du moment. Elle lui est nécessaire, mais elle ne suffit
pas. Les moments virtuels sont à la fois mêlés et séparés, dans le quotidien. Elle représente à
son niveau certains caractères de la vie naturelle. L'émergence du moment se fait par une
intervention du sujet : style, ordre, liberté, civilisation, et aussi, peut-être, philosophie.
L'intervention sur la vie quotidienne consiste à répartir, les éléments et les instants du
quotidien dans les moments, afin d'en intensifier le rendement vital. Extraits de la
quotidienneté, les moments permettent une meilleure communication, une meilleure
information. Ils permettent aussi de définir de nouveaux modes de jouissance de la vie
naturelle et sociale. La théorie des moments ne se situe donc pas hors de la quotidienneté,
mais s'articuler avec elle en s'unissant à sa critique pour y introduire ce qui manque à sa
richesse. Penser ses moments permet alors de "dépasser au sein du quotidien, dans une forme
nouvelle de jouissance particulière unie au total, les vieilles oppositions de la légèreté et de la
lourdeur, du sérieux et de l'absence de sérieux 225 ".

221
H.L., S. et r., p. 653.
222
H.L., S. et r., p. 654.
223
H.L., S. et r., p. 654.
224
H.L., S. et r., p. 654.
225
H.L., S. et r., p. 655.

119
De l'aliénation à la liberté

L'émancipation de l'aliénation doit se frayer un passage entre la tendance à faire du


moment séparé un absolu, et la confusion qui vient du mélange et de l'ambiguïté. La théorie
propose une voie et une forme de la liberté (individuelle). Devenir sujet de ses moments, est
une lutte perpétuelle contre l'aliénation. "Si le choix absolu entraîne une mutilation, donc une
aliénation, ne pas choisir, hésiter sans fin, se maintenir dans le chaos et l'informel, menace
aussi d'aliénation la liberté. Celle-ci ne peut se rendre efficace en se voulant arbitraire. Elle
doit utiliser les moyens et les médiations que lui offre la quotidienneté". La liberté s'affirme
dans cette constitution des moments. Elle prélève ici et là les éléments matériels auxquels la
forme peut conférer un ordre supérieur. Elle se démêle de l'ambiguïté et du mélange, sans
pour autant s'engager à fond dans un moment ; elle se réserve ses possibilités, choix,
sélections, dégagement et engagement relatifs 226 ". Ainsi, la théorie des moments indique une
certaine notion de la liberté.

La théorie des moments n'est pas exhaustive.

Point de vue sur la totalité, cette théorie se situe au niveau d'une théorie de la
civilisation ou d'une théorie des formes. "Elle prélève des éléments à d'autres niveaux, dans
d'autres théories ; loin de les contester, elle leur laisse expressément leurs spécificités. Elle
n'empiète donc pas sur l'étude de la formation économique-sociale (l'analyse de la société
considérée comme mode de production avec ses répercussions dans l'idéologie) ou la culture
(le savoir comme fait social). En particulier, les considérants sur l'aliénation ne suppriment en
rien la théorie du fétichisme et de la réification économique. Les considérants sur la liberté ne
suppriment pas d'autres aspects de la liberté 227 ". Cette théorie des moments respecte donc les
sciences de la réalité humaine, même si elle a un rapport plus étroit avec la sociologie qu'avec
l'économie politique. C'est une forme de la philosophie de la présence. H. Lefebvre a
conscience de faire l'esquisse d'une philosophie d'un type nouveau.

226
H.L., S. et r., p. 655.
227
H.L., S. et r., p. 655.

120
Chapitre 8 :
La critique de la vie quotidienne
:
"La théorie des moments surmonte l'opposition du sérieux (éthique) et
du frivole (esthétique) comme celle du quotidien et de ce qui est noble, élevé,
supérieur (culturel). Elle révèle la diversité des puissances de l'être humain
total, puissances qui viennent à l'homme de son être et de "l'être" (disons, pour
éviter l'interprétation spéculative: de la Nature, de la nature en lui, de sa
nature). Restituant et réhabilitant le ludique dans son authenticité et son
intensité, elle ne lui accorde aucun statut privilégié, aucune profondeur
ontologique. Pas plus au jeu qu'au connaître ou à l'angoisse, au désir qu'au
repos".
H. Lefebvre, Métaphilosophie, 2° éd., p. 139

Deux années après la parution de La somme et le reste, H. Lefebvre publie le second


volume de sa Critique de la vie quotidienne. Il ressent le besoin de donner une suite à un
livre, paru en 1947, sur ce thème. Déjà, dans le premier volume, H. Lefebvre introduisait
l'idée de moments. Il réfléchissait le rythme de la vie paysanne (l'opposition entre le travail et
la fête). Par opposition au Tome 1 qui se voulait la présentation d'une problématique, le Tome
2 se veut technique. H. Lefebvre donne des outils conceptuels (instruments formels,
catégories spécifiques) pour analyser le quotidien. Il propose aussi 3 théories : théorie
sémantique, théorie des processus et enfin théorie des moments (Chapitre VI, p 340 et 357). Il
me semble intéressant de reprendre ici ces pages pour les comparer au travail conduit dans La
somme et le reste.

La théorie des moments de ce tome 2 de la Critique de la vie quotidienne est présentée


en 6 paragraphes : typologie de la répétition, moment et langage, la constellation des
moments (ce paragraphe se subdivisant lui-même en nombreuses sous-parties), définition du
moment, analytique des moments, moment et quotidienneté. Alors que dans le chapitre
précédent, j'avais créé moi-même des inter-titres qui n'existent pas dans le chapitre Théorie
des moments de La somme et le reste, je reprends ici les inter-titres proposés par H. Lefebvre,
dans ce tome 2 de la Critique de la vie quotidienne.

1- Typologie de la répétition

H. Lefebvre rappelle que dans les pages qui précédent ce chapitre, il a souligné les
différences entre plusieurs formes ou types de répétitions, irréductibles les uns aux autres. Il
poursuit : "La répétition des cycles et rythmes cycliques diffère de la répétition des gestes
mécaniques : le premier type fait partie des processus non-cumulatifs, avec leur temporalité
propre, le second fait partie des processus cumulatifs, avec leur temporalité linéaire, tantôt
continue, tantôt discontinue 228 ". H. Lefebvre montre alors que l'on ne peut pas assimiler la
répétition des comportements stimulés par des signaux à la répétition des "états", émotions ou
attitudes, qui, eux, sont liés à des symboles et à des noyaux émotionnels. "La répétition des
situations (notamment dans les cas pathologiques) doit se distinguer de la répétition postulée
par certains systèmes (Kierkegaard, Nietzsche) 229 ". H. Lefebvre pense que la répétition, le

228
H. Lefebvre, Critique de la vie quotidienne tome 2 (Chapitre VI), p 340. Dans la suite de ce chapitre, les
notes se référant à ce chapitre seront indiquées par H. L., CVQ2, p.
229
H. L., CVQ2, p. 340.

121
retour ou le recommencement du même phénomène doit être analysé de manière spécifique
dans chaque cas. L'analyse doit également porter sur le rapport entre ce qui se répète et le
nouveau qui jaillit du répétitif : "en musique, les répétitions des sons et des rythmes donnent
un mouvement perpétuel et perpétuellement inventé 230 ".

De plus, pour H. Lefebvre, "la répétition de l'instant, si souvent étudiée par les
philosophes (le hic et nunc, la pure immédiateté, le pur transitoire dans la perception et le
vécu), ne peut s'assimiler à celle du moment".

Dans ce paragraphe, il évoque deux notions à opposer au moment : la situation et


l'instant.

2- Moment et langage

Le terme : moment correspond au sens (expression + signification = direction) et au


contenu vécu d'un mot couramment employé. H. Lefebvre considère le mot "amour" : "À quoi
correspond-il ? Est-ce une entité supérieure qu'indique le mot et qui lui confère un sens
général parce qu'elle se subordonne un ensemble de situations et d'états émotionnels ou
affectifs ? Cette théorie classique, platonicienne et rationaliste, ne peut plus se soutenir. Et
cependant, s'il n'y a pas unité des situations et des états dits amoureux, le mot amour n'a plus
de sens. Serait-il seulement la connotation abstraite d'une diversité d'états et de situations sans
rapports concrets les uns avec les autres ? Dans ce cas, non seulement il n'y a que des amours,
et non pas quelques types d'amour, mais une multiplicité indéfinie, une poussière informe.
Cette théorie également classique, empiriste et sceptique, ne peut plus se soutenir 231 ".

Pour H. Lefebvre, le discours est lié à la praxis. C'est un niveau de l'expérience. Le


discours a "un sens parce qu'il possède, avec une forme logique (disjonctive), un contenu
émotionnel et affectif, efficacement transmis 232 ".

Le discours fonctionne d'une articulation subtile entre sa forme et sa structure, d'un


côté, et une souplesse. "La communication présuppose tous les niveaux, toutes les tensions et
jusqu'aux conflits entre ces niveaux ; jamais complète, rarement réelle, elle suppose que le
champ sémantique ne soit ni opaque et dur comme la pierre, ni fluctuant à la façon d'un
brouillard 233 ". La communication exige du mouvement et des constantes relatives. Les mots
reviennent. Ils se font entendre, parce qu'on leur associe des images et des symboles. Quand
j'emploie le mot amour, qu'est-ce qui fait que je puisse être compris de l'autre, malgré le
changements des situations ? Où se situe cette rencontre entre l'émotion exprimée par l'un et
l'émotion suscitée chez l'autre ? "Qu'est-ce qui permet à ceux qui s'aiment ou qui ne s'aiment
pas, ou qui croient s'aimer ou se haïr, de se parler, de se dire ce qu'ils sentent ou ne sentent
pas, de s'entretenir, de se reconnaître, de susciter des malentendus et de les éclaircir (jusqu'à
un certain point), de sortir du sous-entendu ou du silence, en bref de ne pas tenir un dialogue
de sourds qui serait la somme de deux ou plusieurs soliloques (auquel cas le langage,
dépourvu de sens c'est-à-dire d'efficacité, dépérirait inévitablement et même aurait depuis
longtemps disparu) ? 234 " Malgré le changement des situations, quelque chose demeure. Ce
quelque chose est le moment lefebvrien.

Les termes psychologiques (états, émotions, attitudes, comportements, etc.) sont


insuffisants pour le caractériser, car le moment suppose à la fois la re-connaissance d'autrui et

230
H. L., CVQ2, p. 340.
231
H. L., CVQ2, p. 341.
232
H. L., CVQ2, p. 341.
233
H. L., CVQ2, p. 341.
234
H. L., CVQ2, p. 341-42.

122
de soi. La re-connaissance s'impose aux deux, malgré le mélange des connaissances à des
ignorances dans la situation originale qu'ils expérimente ensemble.

Dans la rencontre, il y a reconnaissance de l'analogie et de la différence de


l'expérience de chacun dans le temps vécu. Chacun vit une modalité spécifique de la
répétition. "Quelque chose" se rencontre à nouveau : "Illusion ou réalité, le temps vécu se
retrouve à travers les épaisseurs et le chemin parcourus. En même temps, il s'évanouit et se
connaît. Aucune détermination proprement sociologique ou historique ne suffit à définir cette
temporalité 235 ".

Ainsi, H. Lefebvre pose que la théorie des moments est un effort pour rendre portée et
valeur au langage. Elle s'oppose au bergsonisme et à "l'informe continuum psychologique que
prônait la philosophie bergsonienne" 236 . H. Lefebvre rattacherait plus volontiers cette théorie
à une interprétation de Leibniz, pour qui le lien substantiel (viniculum substantiale) des
monades serait aussi une monade. La connaissance, l'amour, etc. En tant qu'attributs divers ou
puissances de l'être auraient une réalité égale à celle des consciences reliées. Ici, H. Lefebvre
renvoie aux pages de La somme et le reste que nous avons étudiées, dans le chapitre
précédent.

La théorie des moments permet de revaloriser le discontinu. Elle le saisit dans le tissu
même du vécu, sur la trame de continuité qu'il présuppose. Cette posture ne part pas du Logos
(discours et langage), elle y vient et y revient. Cette théorie ne postule pas la valeur ou la
réalité substantielle du langage. "Elle ne prend pas pour axe de référence le Logos. Au
contraire : elle tente de restituer dans sa puissance le langage, en comprenant (en connaissant)
certaines conditions de son plein exercice. Le voyant ébranlé théoriquement par les attaques
de quelques philosophes et poètes, et pratiquement (socialement) par les signaux, par les
imageries audiovisuelles, par les jargons, par la solitude des consciences incapables de la
communication 237 ".

Pour H. Lefebvre, la communication n'est pas une communion de "consciences


angéliques", désincarnées. L'idée d'un langage parfait où tout serait tout de suite clair,
transparent n'a même pas la beauté d'un rêve, car ce type de communication supposerait une
absence de profondeur, de niveaux et de plans, dans la vie vécue. Il existe des différences
entre ceux qui se rencontrent. Un langage parfait les laisseraient dans l'opacité. Tel qu'il est, le
langage est complexe, mouvant, structuré par des constances, des moments. Il est utile, tel
quel... De plus, cette théorie aider à organiser, programmer, structurer la vie quotidienne.
Cette théorie aide à "discerner les possibilités et donner à l'être humain une constitution en
constituant ses puissances, ne fût-ce qu'à l'état d'indications ou d'ébauches 238 ".

Le terme de moment a donc chez H. Lefebvre un sens assez particulier, qui précise
l'usage courant du mot, et cherche à définir une qualité ou propriété généralisable de certains
mots d'usage courant. "Dans le langage commun, le mot moment se distingue peu du mot
instant. Et cependant, il s'en distingue. On dit : Ce fut un bon moment..., ce qui implique à la
fois une certaine durée, une valeur, un regret et l'espoir de revivre ce moment ou de le
conserver comme un laps de temps privilégié, embaumé dans le souvenir. Ce n'était pas un
instant quelconque, ni un simple instant éphémère et passager 239 ".

235
H. L., CVQ2, p. 342.
236
H. Lefebvre renvoie ici au pamphlet philosophique de Georges Politzer, Le bergsonisme, la fin d'une parade
philosophique.
237
H. L., CVQ2, p. 342-43.
238
H. L., CVQ2, p. 343.
239
H. L., CVQ2, p. 343.

123
À ce moment de son exposé, H. Lefebvre évoque le système hégélien, dans lequel le
terme : moment reçoit une promotion. H. Lefebvre rappelle que chez Hegel, le moment
désigne les grandes figures de la conscience. La conscience du maître et celle de l'esclave
dans leurs rapports, la conscience stoïcienne ou sceptique, la conscience malheureuse, etc.
sont des moments de la dialectique de la conscience de soi. Ainsi, le moment dialectique
"marque le tournant de la réalité et du concept : l'intervention capitale du négatif qui entraîne
désaliénation mais aliénation nouvelle, dépassement par négation de la négation, mais
nouvelles étapes du devenir et nouvelles figures de la conscience 240 ".

H. Lefebvre montre que Hegel a influencé le langage courant. Ainsi, dans un sens
hégélien, on parle de moments historiques. L'emploi lefebvrien du terme est à fois plus
humble et plus large que chez Hegel. H. Lefebvre conçoit le moment en fonction de l'histoire
individuelle. L'histoire de l'individu est son œuvre, et il s'y reconnaît. Cette histoire de
l'individu ne se sépare pas d'ailleurs du social. La théorie des moments n'explore pas toutes les
relations entre l'individuel et le social. Elle abstrait légitimement, pour dégager son objet.
Mais, en même temps, la théorie s'intéresse au moment en général, et aux moments
particuliers dans leur rapport au quotidien. Ainsi, le moment est "une forme supérieure de la
répétition, de la reprise et de la réapparition, de la reconnaissance portant sur certains rapports
déterminables avec l'autre (ou l'autrui) et avec soi. A l'égard de cette forme relativement
privilégiée, les autres formes de répétitions ne seraient donc que du matériau ou du matériel, à
savoir : la succession des instants, les gestes et les comportements, les états stables qui
réapparaissent après interruption ou intermittences, les objets ou les œuvres, les symboles
enfin les stéréotypes affectifs 241 ".

3- La constellation des moments

Ce paragraphe va explorer plusieurs niveaux dans différentes sous-parties. Je les


énonce ici pour permettre au lecteur une vue d'ensemble :
a- Le moment se discerne ou se détache à partir d'un mélange ou d'une confusion, c'est-à-
dire d'une ambiguïté initiale, par un choix qui le constitue.
b- Le moment a une certaine durée et une durée propre.
c- Le moment a sa mémoire.
d- Le moment a son contenu.
e- Le moment a également sa forme
f- Tout moment devient un absolu.
g- Ce sous-paragraphe n'a pas de titre, mais porte sur la question de l'aliénation.

On reconnaît bien les thèmes explorés dans La somme et le reste. Parmi les moments, H.
Lefebvre inscrit ici l'amour, le jeu, le repos, la connaissance, etc. Il rappelle que leur
énumération ne peut pas se vouloir exhaustive, car rien n'interdit l'invention de moments
nouveaux. La question qu'il se pose est de savoir ce qui peut décider d'inclure telle activité ou
tel "état" parmi les moments. Il cherche à déterminer les indices ou critères du moment.

a- Le moment se discerne ou se détache à partir d'un mélange ou d'une confusion, c'est-à-


dire d'une ambiguïté initiale, par un choix qui le constitue. Comme dans La somme et le reste,
H. Lefebvre part du constat que la vie naturelle et spontanée (animale ou humaine) n'offre
qu'ambiguïté. Le quotidien est banal. C'est un mélange informe. L'analyse y reconnaît,
pourtant, les germes de tous les possibles. "Les germes des moments s'y pressent et s'y
distinguent mal. Ainsi dans l'enfance et l'adolescence, le jeu et le travail, le jeu et l'amour, il
faut une pédagogie sévère et un effort pour arriver à particulariser le travail, à spécifier

240
H. L., CVQ2, p. 344.
241
H. L., CVQ2, p. 344.

124
l'ensemble d'attitudes, de comportements et de gestes qu'il groupe, que ce travail soit matériel
ou intellectuel 242 ". H. Lefebvre s'arrête alors sur le jeu amoureux. Là encore se distinguent
mal le badinage, le flirt, l'entretien enjoué, le défi, ce que les jeunes d'aujourd'hui nomme la
"drague". Ces jeux précèdent l'amour. L'amour se distingue difficilement de l'ambiguïté. Il
n'émerge que tardivement, parfois jamais, de ce mélange équivoque. "Tant que le jeu et
l'amour se distinguent mal, ce n'est pas encore ou ce n'est plus l'amour. L'amour a sa gravité.
S'il joue, il domine le jeu. En ce sens, l'amour implique le projet de l'amour, d'aimer et d'être
aimé. Il choisit de constituer le moment. Il commence par la tentative du moment (et par la
tentation du moment, inquiétante et souvent refusée) 243 ".

b- Le moment a une certaine durée et une durée propre. Le moment dure. Il se détache
dans le continuum du temps psychique. Le moment cherche à durer. Mais en même temps, il
ne peut pas durer trop longtemps. L'intensité du moment vient de cette contradiction interne.
L'intensité du moment est paroxystique lorsque, dans sa plénitude, se présente l'inéluctabilité
de sa fin. La durée du moment n'est pas une évolution continue ni à du pur discontinu, comme
dans le cas d'une révolution. Cette durée se définit comme involution. Le moment, en tant que
modalité de la présence, a un commencement, un accomplissement et une fin. L'avant et
l'après du moment peuvent être définis. Le moment a une histoire. Par exemple, le moment de
l'amour est à la fois l'amour que je porte à telle femme, mais c'est aussi la succession des
amours que j'ai pu vivre, la suite de mes "passions amoureuses dans une histoire plus large,
celle d'une famille, d'un groupe, de la société (et finalement de l'être humain) 244 ". Les
analogies et différences de toutes ces expériences se condensent dans ce que H. Lefebvre
désigne du terme "moment".

c- Le moment a sa mémoire. La mémoire de chaque moment est spécifique. Ainsi ma


mémoire amoureuse ne coïncidera pas avec celle de mon moment de la connaissance ou celle
du jeu. Chaque moment a sa mémoire tant chez l'individu, que dans les groupes. "L'entrée
dans le moment appelle une mémoire particularisée (elle n'exclut pas complètement les autres,
elle se les subordonne, les ramène au second plan et les relègue dans le méconnu ou le
"méconscient"). C'est à l'intérieur de cette mémoire spécifique que se produit la re-
connaissance du moment et de ses implications 245 ".

d- Le moment a son contenu. Le moment prélève son contenu dans ce qui entoure
l'individu (circonstances, conjoncture), pour se les incorporer. Le contenu des moments vient
essentiellement de la vie quotidienne. Chaque moment sort, mais en même temps se dégage,
du quotidien. C'est dans le quotidien que le moment puise les matériaux ou le matériel dont il
a besoin. "L'originalité du moment vient en partie - en partie seulement - du contenu
circonstanciel. Il s'insère dans le tissu de la quotidienneté qu'il ne déchire pas mais tend à
transformer (partiellement et momentanément, à la manière de l'art, comme un dessin sur ce
tissu) 246 ". Le moment utilise ainsi ce qui passe à sa portée : le contingent et l'accidentel. "Il y
a aussi l'urgence du moment et les hasards circonstanciels 247 ". Le moment s'érige en instance
et en nécessité tant qu'il dure.

e- Le moment a également sa forme. La règle du jeu, le cérémonial de l'amour sont les


formes que se donne le moment. Figures et rites, symbolisme créent une forme qui s'impose
au temps et à l'espace. Temps et un espace sont à la fois objectifs (socialement réglés) et
subjectifs (individuels et inter-individuels). Le moment est une dialectique permanente entre
une forme et un contenu : la forme est cet ordre que le moment impose au contenu.

242
H. L., CVQ2, p. 345.
243
H. L., CVQ2, p. 345.
244
H. L., CVQ2, p. 345.
245
H. L., CVQ2, p. 346.
246
H. L., CVQ2, p. 345.
247
H. L., CVQ2, p. 345.

125
f- Tout moment devient un absolu. On sait que le moment s'érige en absolu. S'ériger en
absolu est pour le moment un critère de sa définition. Mais l'absolu ne peut ni se concevoir, ni
se vivre. Le moment propose donc l'impossible. L'amour se veut amour unique et total ! Si,
dès l'entrée en amour, on admet les compromis, l'amant ne mérite pas ce titre. "Celui qui veut
la connaissance sacrifie à la connaissance ce qui n'est pas elle : tout devient pour lui objet à
connaître et moyen de connaître l'objet qu'il a désigné 248 ". Le moment est donc passion, avec
le risque d'une inévitable destruction ou auto-destruction de cet état passionnel. "Le moment
c'est le possible-impossible, visé, voulu, choisi comme tel. L'impossible dans le quotidien
devient alors le possible, et même la règle de la possibilité. Alors commence le mouvement
dialectique : impossible-possible avec ses conséquences 249 ".

g- Le moment veut désaliéner l'individu de la trivialité du quotidien. Mais, le moment


devient lui-même aliénation, puisqu'il tend vers l'absolu. Le moment provoque une aliénation
: "la folie (non pathologique, mais parfois proche du délire) de l'amant, du joueur, de l'homme
théorique voué au pur connaître, du travailleur acharné, etc. Cette aliénation spécifique rentre
dans un type général d'aliénation, celle qui menace toute activité au cœur de son
accomplissement 250 ". Aliénant et aliéné, le moment a une négativité spécifique. Il risque
l'échec. Celui qui change en monde sa passion, risque l'échec, par son repli sur soi, et par ce
repli sur un tout définitif que l'on veut suspendre. De ce destin du moment, naît sa dimension
tragique. "Le lien du tragique avec le quotidien nous apparaît profond ; le tragique se forme
dans le quotidien, naît du quotidien et y entre : tragique de la décision initiale et constitutive,
de l'échec au cœur de l'accomplissement, du retour dans le quotidien pour recommencer 251 ".
H. Lefebvre pense que cette contradiction entre trivialité et tragédie peut se surmonter. C'est
la théorie des moments qui ouvre sur l'horizon du dépassement de cette contradiction...

Ainsi, la vie spirituelle apparaît à H. Lefebvre comme une constellation. Il adopte ce


symbole. Le quotidien occulte la constellation des moments qui monte à l'horizon. "Chacun
choisit son étoile, librement, c'est-à-dire avec l'impression d'une irrésistible nécessité
intérieure. Personne n'est obligé de choisir. La constellation des moments ne se prête à aucune
astrologie : point d'horoscope pour la liberté 252 ". Les moments s'opposent aux faux soleils qui
éclairent la vie quotidienne : la morale, l'État, l'idéologie. Ces soleils empêchent l'individu de
jouer des possibilités du quotidien. "Malheureusement les étoiles des possibles ne brillent que
la nuit. Tôt ou tard, le jour quotidien se lève, et les soleils (y compris le soleil noir de
l'angoisse vide) remontent au zénith. Les étoiles ne brilleront que la nuit, tant que l'homme
n'aura pas transformé ce jour et cette nuit 253 ".

La vie spirituelle propose des absolus distincts, qui sont des tentatives de totalisation. Ces
voies vers l'accomplissement conduisent à l'échec. C'est l'ordre. L'homme, s'il se veut homme,
se crée en avançant aussi loin que possible sur l'une de ces voies. Il s'aliène à un espace de
configuration, avec ses dimensions données.
L'hypothèse du moment, c'est la rupture avec les accomplissements imposés. C'est l'idée
qu'une fête individuelle, et librement célébrée, fête tragique, donc véritable fête, est possible ;
et qu'il ne dépend de chacun d'entre nous de la créer. La perspective d'H. Lefebvre n'est pas de
supprimer les fêtes ou de les laisser tomber en désuétude, dans la prose du monde. C'est d'unir
la Fête à la vie quotidienne.

248
H. L., CVQ2, p. 347.
249
H. L., CVQ2, p. 347.
250
H. L., CVQ2, p. 347.
251
H. L., CVQ2, p. 347.
252
H. L., CVQ2, p. 347-48.
253
H. L., CVQ2, p. 348.

126
4-- Définition du moment.

H. Lefebvre nomme "moment" la tentative visant la réalisation totale d'une


possibilité. "La possibilité se donne ; elle se découvre ; elle est déterminée et par conséquent
limitée et partielle. Vouloir la vivre comme totalité, c'est donc nécessairement l'épuiser en
même temps que l'accomplir. Le Moment se veut librement total ; il s'épuise en se vivant.
Toute réalisation comme totalité implique une action constitutive, un acte inaugural. Cet acte,
simultanément, dégage un sens et le crée. Il pose une structuration sur le fond incertain et
transitoire de la quotidienneté (qu'il révèle ainsi : incertaine et transitoire, alors qu'elle
apparaissait comme le réel solide et certain) 254 ".

H. Lefebvre s'interroge pour savoir si cette définition est philosophique. La théorie des
moments utilise des concepts et catégories élaborés par la philosophie. Mais elle refuse tout
système et de toute tentative de systématisation. Surtout, elle les applique à la praxis, au
quotidien, au rapport de l'homme individuel avec la nature, la société et soi-même. Cette
théorie n'est pas exclusive. Elle autorise d'autres théories ou d'autres perspectives. Elle ouvre
une investigation plus large que la philosophie classique, mais elle prolonge son effort. Elle
envisage l'expérience critique et totalisante. Elle se veut programme, sans se réduire à un
dogmatisme ou à une pure problématique. Cette théorie des moments cherche une unité du
Moment et du quotidien, de la poésie et de la prose du monde, bref de la Fête et de la vie
ordinaire.
Cette théorie a un rapport avec l'existentialisme, puisqu'elle décrit et analyse les formes de
l'existence. Mais elle s'en distingue en se disant essentialiste. "Les moments pourraient se
nommer aussi bien des essences que des attributs et modalités de l'être ou des expériences
existentielles". H. Lefebvre parlerait plus volontiers de puissances que d'essences, car le but
pratique de la théorie est "la transformation de ces puissances, totalités partielles vouées à
l'échec, en quelque chose d'imprévisiblement neuf et véritablement total, qui surmonterait la
contradiction trivialité-tragédie 255 ".

Dans la théorie des moments, la description du vécu pourrait se baptiser


phénoménologique, mais H. Lefebvre n'utilise qu'avec précaution la mise entre parenthèses
des phénoménologues, car il restitue ce qui a pu être momentanément éliminé. Il ne veut
jamais réduire la totalité de l'expérience. Sa description porte sur la praxis et non sur la
conscience comme telle. Chez lui, il s'agit toujours de possibles. Sa détermination d'une
structure de possibilités et de projets, s'écarte d'un structuralisme qui prédéterminerait les
actes.

La théorie des moments apporte sa contribution à une anthropologie, qui ne serait pas
un culturalisme (définition de l'homme hors de la nature et de la spontanéité par la culture), et
qui intégrerait la critique radicale de toutes les spécialisations, y compris l'anthropologie. Car
celle-ci ne peut échapper à la règle qu'aucune connaissance, dans le domaine des sciences
sociales, doit se soumettre à une double critique : celle de la réalité à surmonter, celle des
connaissances acquises ainsi que des instruments conceptuels de la connaissance à acquérir.

5- Analytique des moments

Chaque moment est discerné, situé, distancié par rapport à un autre moment et par
rapport à la quotidienneté. Cependant, la relation du moment au quotidien ne se détermine pas
par la seule extériorité. Le moment est né dans la vie quotidienne. Il s'en nourrit. Il y prend sa
substance. Le quotidien découvre une possibilité : le jeu, le travail, l'amour, etc. à l'état

254
H. L., CVQ2, p. 348.
255
H. L., CVQ2, p. 349.

127
spontané, brut, ambigu. Dans le flux du quotidien, l'individu pose la décision inaugurale, celle
qui fonde le moment. C'est une ouverture. Cette décision accepte un possible, le discerne, le
choisit entre d'autres possibilités. On s'y engage alors sans réserve. Ce choix a une
composante dramatique, car, lors de la décision, rien n'est encore clair. Comment construire
comme absolu du relatif et de l'ambigu ? Le possible et l'impossible se mélangent. La décision
ne peut donner les limites bornant le possible de l'impossible. Le choix du moment fait, le
sujet" veut l'impossible. C'est une rupture avec le quotidien. La décision change en possibilité
l'impossible lointain. "Pour la passion prise en charge, l'impossible devient précisément le
critère de possibilité : Elle veut l'impossible ; elle ne risque que le possible pour atteindre
l'impossible qui semblait d'abord au-delà même du risque et de l'aventure ; la décision recule
effectivement les bornes de l'impossibilité 256 ". Ainsi, la décision accepte complètement le
risque de l'échec. Elle prend en charge librement (avec l'espérance qu'elle l'évitera) l'échec
terminal, celui qui mettra fin au magnifique trajet du moment. "S'il y a montée et chute,
commencement et fin, le tragique est omniprésent dans le véritable moment. Son
accomplissement, c'est sa perte. Nous reconnaissons le mouvement dialectique totalisation-
négativité, ou aliénation-désaliénation-alliénation nouvelle 257 ".

Le moment n'est pas la situation, car il résulte d'un choix, d'une tentative. Le moment
suscite, crée des situations. Il condense les situations en les reliant. Grâce au moment, les
situations ne sont plus subies dans le vécu banal, mais prise en charge au sein du vivre. H.
Lefebvre éclaire le rapport du moment à la situation en partant de la différence conjoncture-
structure : "La conjoncture, c'est presque la situation, et le moment presque la structure.
Toutefois dans la conjoncture, il y a moins que la situation, et dans le moment plus qu'une
structure. L'être conscient en situation vit en proie à une conjoncture extérieure dans laquelle
il doit s'insérer ; s'il tente un moment, il y a dès lors dans sa situation une aventure voulue :
une série engagée dès le début d'articulations nécessaires dans le temps et l'espace, un ordre et
une forme imposée aux éléments prélevés dans la conjoncture. Ce qui constitue proprement et
spécifiquement la situation 258 ".

H. Lefebvre montre que le moment commence et re-commence. Le moment est une


reprise du moment antérieur (le même moment). Il réinvestit sa forme, le moment continue
donc, après une interruption. Il se déroule selon la forme du moment : rite, cérémonial,
succession nécessaire. Les moments se formalisent, comme celui de l'amour, du jeu, etc. Mais
le moment disparaît quand triomphe le formalisme. La fin d'un moment est une rupture.

Le moment remanie l'espace environnant : espace affectif - espace peuplé des


symboles retenus et changés en thèmes adoptés (par l'amour, le jeu, la connaissance, etc.) :
"L'espace du moment, comme le temps, est clos par décision constitutive. Ce qui ne s'y inclut
pas s'en voit chassé 259 ".

La contemplation est-elle un moment ? H. Lefebvre remarque que de nombreux


philosophes supposent la contemplation comme moment ou la pose comme telle. Toute
philosophie est tentée de se refermer sur la contemplation comme moment. "La philosophie se
définirait ainsi comme structuration intentionnelle du vécu dans la contemplation, unissant en
celle-ci valeur et fait, spontanéité et culture. Ainsi définie, la philosophie ne peut plus se
maintenir, nous le savons trop bien. Les moments meurent-ils ? Sans doute. La contemplation
serait ainsi un moment mort 260 ".

256
H. L., CVQ2, p. 351.
257
H. L., CVQ2, p. 351.
258
H. L., CVQ2, p. 351.
259
H. L., CVQ2, p. 352.
260
H. L., CVQ2, p. 352.

128
Pour H. Lefebvre, le regard, n'est pas un moment. Il est attrayant d'imaginer se
constituer en pur regard. Le regard serait alors moment. Mais que devrait-on regarder avec
clairvoyance : la vie quotidienne des autres ? En tant que fait pratique et social, mais aussi
organe sensoriel important, comme forme, le regard pourrait supporter cette tentative. La
décision prise, on deviendrait regard pur, et clair, et clairvoyance : voyant et voyeur.
Cependant, de cette tentative d'extériorité par rapport à ce qui intéresse les gens semble vouée
à l'échec. Car, dès le début, ce regard apparaît comme désincarné. Cette tentative n'est pas un
échec tragique, mais une comédie, "une des comédie de notre époque". Dans notre monde,
tout devient spectacle pour tous, mais sans participation vivante. Le pur regard n'a pas
conscience de cette situation. Dans la philosophie contemporaine, on observe un balancement
perpétuel et toujours ambigu entre le regard et la connaissance : "Un tel mélange ambigu de
connaissance effective et de regard "pur" paraît instable, intenable, insoutenable. Le
philosophe, dans la période dépérissante de la philosophie, ne serait-il pas la Belle Ame des
temps modernes ? 261 ".

Pour H. Lefebvre, la paternité, la maternité, l'amitié, l'honnêteté, etc., ne constituent


pas des moments, même si ces qualités peuvent susciter des tentatives et des situations.
Comme ces cas, le plus souvent, la tentative dégénère aussitôt.

Les moments, s'ils ne sont pas en nombre illimité ou indéfini, ne peuvent pas être listés
de façon exhaustive. Ce désir de clôture changerait la théorie en système. "Les moments, eux
aussi, sont mortels ; en tant que tels, ils naissent, vivent et disparaissent. Il y a une place non
seulement pour une liberté, une liberté limitée mais réelle (qui se constitue en structurant,
déstructurant ou restructurant la vie quotidienne), mais pour l'invention et la découverte 262 ".

Certains moments apparaissent dans un contexte. Aujourd'hui, le repos se forme


comme moment : "Avec beaucoup d'ambiguïté (le non-travail, le loisir) et beaucoup
d'idéologie et de technicité (la "déconcentration", la détente, le "training autogène", etc.),
l'homme moderne - parce qu'il en a besoin - s'efforce de vivre le repos comme une totalité
propre, c'est-à-dire comme un moment. Jusqu'ici, le repos se distinguait mal du jeu et de la vie
quotidienne hors du travail 263 ".

Si la justice est définie comme une vertu ou comme institution, H. Lefebvre y verrait
plutôt un moment. "Le moment se constitue à partir de la possibilité d'un acte : juger. Cet acte
s'accomplit perpétuellement. Sans cesse on juge. Et sans cesse on juge mal, et l'on sait qu'on
juge mal, que l'on a des préjugés, des faux jugements, et même que l'on n'a pas le droit de
juger. Pratiquement, cet acte est donc à la fois possible et impossible et s'efforce de se vivre
comme totalité. Il prélève ses éléments dans la vie quotidienne, qu'il n'accepte donc plus
purement et simplement, puisqu'il s'efforce de l'apprécier 264 ".

6- Moment et quotidienneté

Ce rapport du moment au quotidien a déjà été abordé dans La somme et le reste. H.


Lefebvre reprend ici son analyse selon laquelle les moments critiquent, en acte, la vie
quotidienne et la quotidienneté critique, en fait, l'absolu des moments.
Le moment n'est pas purement du quotidien ni de l'exceptionnel. Le moment donne une forme
à la quotidienneté, mais cette forme ne peut pas être prise en soi. Le moment permet de sortir
du chaos de l'ambiguïté, en proposant un ordre. Mais cet ordre ne peut pas exister uniquement
pour soi. "Le moment n'apparaît pas n'importe quand ni n'importe où. Fête, merveille, mais
point miracle, il a des raisons et n'intervient pas sans ces raisons dans la quotidienneté. La
261
H. L., CVQ2, p. 353.
262
H. L., CVQ2, p. 353.
263
H. L., CVQ2, p. 353.
264
H. L., CVQ2, p. 354.

129
Fête n'a de sens qu'en tranchant par son éclat sur le fond terne et morne du quotidien. Elle
dépense en un moment ce qu'accumulèrent la patience et le sérieux de la quotidienneté 265 ".

Les moments en tant qu'aventure échappent au quotidien. La vie quotidienne est un


niveau dans la totalité, mais est privée de totalité. Les actes qui s’érigent en totalité sortent du
quotidien, tentent de vivre à part. Ainsi, ils échouent. Les moments se présentent ainsi comme
des doubles, tragiquement magnifiés, de la vie quotidienne 266 .

Quand Lukacs parle de "l’anarchie et du clair-obscur de la vie quotidienne" ou Husserl


du flux héraclitéen et informe du vécu", ils les opposent aux moments privilégiés que sont
l’art ou la philosophie. Mais H. Lefebvre montre que des hommes qui ne sont ni artistes ni
philosophes parviennent aussi à s'élever au dessus du quotidien en se construisant des
moments : amour, travail, jeu, etc. "La vie spontanée n’offre que mélange et confusion :
connaissance, action, jeu, amour. Par rapport à cette vie, l’homme cultivé tend à séparer ce
qui est donné comme mélangé, les éléments ou formants de la vitalité spontanée, dont il se
servira pour constituer les moments 267 ". L’homme cultivé unit ce qui se donne séparément à
la conscience spontanée : la vie et la mort, la vitalité et le tragique de l’échec.

Selon cette théorie des moments, la culture ne se dissocie pas de la nature. Elle
sélectionne, distingue, unit. Ce lent travail de sélection et d’unification s'élabore dans le
quotidien. C’est dans ce travail que les germes des moments trouvent l'humus dont ils ont
besoin pour se développer.

Si la nature apparaît comme un gigantesque gaspillage d’êtres et de formes, ne


comptant ni les échecs, les monstres, les avortements, les réussites, la vie quotidienne installe
déjà une certaine économie dans ce chaos, bien qu'elle apparaisse encore ambiguë et triviale
par rapport aux activités dites supérieures que sont les moments. Cependant, personne ne peut
se passer de sa spontanéité. La quotidienneté, même subie, sert de médiation entre la nature et
la culture. "La lumière fausse qui l’éclaire se dissipe et laisse place à la vraie clarté de la
critique. En même temps, sa solidité apparente s’ébranle, laisse apparaître la nature et la
culture qu’elle relie. La culture qui la maintient dans cette situation se dissout théoriquement,
et la nature reprend sa force, mais à distance, loin de l’homme et de l’humain, qu’il s’agit de
redéfinir 268 ".

La théorie permet, dans le flux du quotidien, d'observer la naissance et la formation


des moments, avec leurs composantes psychiques et sociologiques, les lents cheminements
souterrains et les étapes à ras de terre du besoin au désir.

Quand on réfléchit à ce que nous apporte cette lecture de la Critique de la vie


quotidienne, par rapport à celle de La somme et le reste, on s'aperçoit que la théorie des
moments se trouve racontée deux fois, à deux années d'intervalle. Les deux narrations sont
proches. Mais il ne s'agit pas vraiment d'une même histoire. Dans les deux cas, il y a
explication, mais si certaines idées sont reprises, d'autres émergent. Ce que H. Lefebvre dit du
moment : il est répétition, reprise, élargissement, dépassement…, s'applique à sa théorie des
moments. C'est, pour lui, un moment de son moment philosophique. Il y a donc, chez H.
Lefebvre, un moment de la théorie des moments. C'est ce que je partage avec lui. D'une part,
la décision, le choix, la volonté de créer des moments, de les vivre de manière tragique, et en
même temps d'en tenter la théorie. On peut d'ailleurs se demander si faire la théorie des

265
H. L., CVQ2, p. 355.
266
Lefebvre cite Michel Butor : “Le roman et la poésie”, Les lettres nouvelles, février 1961, p. 53 et sq. Michel
Butor énonce très justement que “l’un des propos du roman sera de rétablir une continuité entre les moments
merveilleux et les moments nuls”.
267
H. L., CVQ2, p. 356.
268
H. L., CVQ2, p. 356-57.

130
moments n'est pas un moment du projet de se construire des moments.

131
Chapitre 9 :

Le moment de l’œuvre et l’action créatrice

Il existe, chez H. Lefebvre, une relation étroite entre la théorie des moments et la
question de l’œuvre. Pour lui, l’œuvre de l’homme, c’est sa vie, c’est la production de lui-
même. En même temps, cette œuvre se concrétise dans des réalisations : le travail, l’amour, le
jeu, l’œuvre d’art… Abordons, dans ce chapitre, la question des moments dans l’œuvre d’art
et la création à partir d’une lecture d’un ouvrage philosophique : La présence et l’absence
d’H. Lefebvre.

L’apport de La présence et l’absence

Henri Lefebvre a exploré la théorie des moments en la confrontant à l’œuvre et à la


création dans La présence et l’absence 269 . Ce livre se présente comme une contribution à la
théorie des représentations. Dans cet ouvrage, H. Lefebvre montre que le thème
représentation apparaît un peu partout, aussi bien dans le langage courant que dans la
philosophie, l’esthétique, etc. Peut-on dégager un sens général du mot qui réunisse et qui
explique toutes les significations particulières ? Autrement dit, peut-on former un concept et
une théorie de la représentation ? La présence et l’absence cherche à répondre à cette
question. La réponse implique une analyse approfondie de son enjeu : la présence et
l’absence. Le concept de représentation se découvre, pour H. Lefebvre, plus vaste et plus
fécond que ceux d’idéologie, d’imaginaire ou de symbole.

Le livre est organisé autour de cinq chapitres. Le premier définit le concept de


représentation, le second montre que la philosophie est une introduction au monde des
représentations et aussi une sortie de ce monde, le troisième aborde les représentations non
philosophiques, le quatrième s’intitule “ l’œuvre ”, le cinquième “ la présence et l’absence ”.
C’est dans ces deux derniers chapitres qu’apparaît l’un des développements les plus féconds
de H. Lefebvre sur la théorie des moments. Nous allons tenter de reprendre cette élaboration
en soulignant le fait que le terme de moment n’apparaît pas dans les titres de chapitres, même
si, de notre point de vue, notamment le chapitre sur l’œuvre, ces deux chapitres (qui
représentent 60 pages) sont essentiellement consacrés à la théorie des moments.

Avant d’entrer dans une lecture analytique de ces textes, il convient de souligner le
fait que cette théorie surgit ici dans une réflexion sur la représentation. Dans le contexte de
l’ouvrage, la représentation est quelque chose qui permet une transition entre la présence et
l’absence. Je puis me représenter l’autre en dehors de sa présence ; je puis me représenter
l’œuvre en dehors de sa présence. La représentation est donc un lien entre la présence et
l’absence.

Chose, produit, œuvre

Avant d’aborder la théorie des moments proprement dite, le chapitre sur l’œuvre
définit ce concept d’œuvre. Avant de réfléchir à la partie spécifique qui nous intéresse ici, il
me semble utile de reprendre les grands points de ce chapitre qui servent de cadre à cette
réflexion.

269
Henri Lefebvre, La présence et l’absence, Paris, Casterman, 1980, 244 pages.

132
Tout d’abord, l’auteur montre que le discernement entre la chose, le produit, l’œuvre,
s’inscrit dans ne tradition philosophique de longue date. H. Lefebvre rappelle que le
christianisme distinguait ce qui provient de la nature, ce qui vient de l’homme, ce qui survient
de Dieu. "La différence émerge chez les cartésiens et prend forme à partir de Kant donc à
partir du moment philosophique et historique où se découvre comme telle la représentation.
Pour Kant, la chose en soi ne peut s’atteindre, mais "la chose pour nous" est le produit d’une
activité, celle des catégories a priori de la sensibilité et de l’entendement (p. 189)." Quant à
l’œuvre, elle relève du jugement, appréciation spécifique. Hegel, avant Marx, introduit la
notion de travail productif, action de l’homme social sur la nature. Marx surestime le produit.
Ainsi dévalorise-t-il l’œuvre. Nietzsche méconnaît le produit, mais surestime l’œuvre…
Cependant, à travers Hegel, Marx, Nietzsche, se développe un rapport complexe entre la
chose, le produit et l’œuvre dont nous héritons. Schelling, Schopenhauer et Heidegger
s’inscrivent aussi dans ce mouvement. Ce que note H. Lefebvre, c’est que ces auteurs ont eu
tendance à préférer l’un de ces termes, à le valoriser, voire à le porter à l’absolu, ce qui a
entraîné de leur part des analyses réductrices. Cependant, ensemble, ils ont permis d’établir
que le produit se situe entre la chose brute et l’œuvre, produite par un artiste, de sorte que
l’espace (par exemple) est produit par l’activité économique et sociale, mais mis en forme,
mis en œuvre par les projets architecturaux et urbanistiques…

Le capitalisme et l’étatisme modernes ont eu tendance à écraser la capacité créatrice


d’œuvres. H. Lefebvre veut restituer l’œuvre comme moyen de dépasser les tendances
réductrices : le faire, le produire, le jouir… Pour lui, l’œuvre doit apparaître dans toute son
ampleur. "Ce qu’on a l’habitude d’appeler "inconscient" n’est-il pas œuvre ? N’est-il pas ce
que le "sujet" en se constituant plus ou moins adroitement comme tel a exclu de soi mais n’a
pu ou su expulser, – ce qu’il méconnaît ou ne reconnaît pas de lui, ce à quoi il ne s’identifie
pas tout en le contenant – de sorte que "l’inconscient" n’est autre que la conscience elle-
même en acte ?" H. Lefebvre analyse ainsi "l’inconscient des psychanalystes" comme une
représentation (de soi, pour soi), un produit (le résultat d’une histoire), une œuvre (l’ombre du
sujet, l’autre en moi et pour moi). Ainsi, l’individuel est œuvre au sens le plus large (p. 192).

Vécu et savoir dans l’œuvre

L’œuvre, parce qu’elle est ainsi spécifiquement humaine, implique un respect qui a
une portée éthique. Il faut éviter d’en faire une théorie qui donnerait des leçons. La
civilisation est une œuvre éclatée. L’œuvre ne peut s’accomplir sans constituer une totalité.
"Dans toute œuvre, on retrouve donc un moment technique et un moment du savoir, un
moment du désir et un moment du travail, un moment du ludique et un moment du sérieux, un
moment social et un moment extra-social, etc. (p. 197)." Expliquer l’œuvre suppose que l’on
prenne en compte la complexité de ses moments. Car autonomiser un aspect : l’économique,
par exemple, détruit l’œuvre… "L’œuvre implique du jeu et des enjeux, mais elle est quelque
chose de plus et d’autre que la somme de ces éléments, de ces ressources, de ces conditions et
circonstances. Elle propose une forme, qui a un contenu multiforme – sensoriel, sensuel,
intellectuel – avec prédominance de telle ou telle nuance de la sensualité ou de la sensibilité,
de tel sens, de telle technique ou idéologie, mais sans que cette prédominance écrase les
autres aspects ou moments (p. 197)."

L’œuvre est le point de rencontre entre le vécu et le conçu. H. Lefebvre a montré que
la représentation est une médiation entre les deux. Le vécu est quelque chose de flou que les
chevaliers du savoir et les champions de la scientificité ne savent que réduire et exclure… Or,
il s’agit de trouver une solution à la conceptualisation du vécu. Il ne faut pas en faire un
absolu, mais il ne faut pas non plus le nier. "Le vécu ne coïncide pas avec le singulier, avec
l’individuel, avec le subjectif, car les rapports sociaux sont aussi vécus avant d’être conçus ; il

133
y a du vécu social lié à l’individuel mais différent de sa singularité (p. 198)." Husserl a tenté
d’avoir une approche du vécu qui en permette l’émergence dans la lucidité. Bergson a été
sensible à la question, mais, selon H. Lefebvre, en ayant tendance à réduire le vécu à
l’immédiateté…

Par opposition à la démarche scientifique qui a eu tendance à chercher à construire un


savoir absolu, coupé de la vie, l’artiste part du vécu. “ Le créateur d’œuvres trouve dans le
vécu son lieu de naissance, son terrain nourricier (p. 199). ” Cependant, le créateur n’habite
pas le vécu. Il s’en dégage. Il n’y séjourne pas longtemps. Le créateur d’œuvres trouve dans le
vécu son inspiration initiale, l’impulsion originale et vitale qui suscite l’œuvre. Mais il se
dégage du vécu, même s’il y revient. Il ex-prime le vécu. Mais cette expression se fait dans un
mouvement où se développent des contradictions et des conflits. De plus, le créateur assimile
du savoir. Le créateur est sujet. Mais il n’est pas sujet déjà là qui s’exprimerait dans l’œuvre.
Non, c’est la production de l’œuvre qui produit le sujet. Le sujet se constitue dans l’action
poiétique, celle qui donne forme à l’œuvre. À la différence du simple producteur, le créateur
vit les contradictions de la création qu’il dépasse en assimilant le plus de savoir possible.
Savoir et vécu interagissent dans la production de l’œuvre. Alors que le producteur se trouve
exproprié de son produit, le créateur reste au cœur des formes qu’il invente. Le créateur se
distingue du savant, non par le savoir ou le non-savoir, mais par le trajet qui conduit à l’œuvre
et qui intègre le savoir dans le processus de création. Ici, savoir et vécu ne sont pas
antinomiques. Le savoir sert à retourner au vécu. Le savant accumule du savoir. L’artiste
s’adresse au vécu pour l’intensifier. Il ne cherche en aucun cas à le soumettre. Si l’artiste
privilégie le savoir ou la technique, ce rapport conflictuel entre vécu et savoir débouche sur le
maniérisme. Le travail de l’art, c’est d’exalter le vécu, voire de le transfigurer. L’art et la
création se développent dans le registre des représentations. Mais la création en sort d’une
part par la spontanéité, la vitalité, l’immédiateté perdue et retrouvée, et d’autre part par
l’ampleur des horizons et par la pluralité des sens. Le créateur dépasse les représentations non
seulement par le travail d’écriture, mais aussi par le dépassement des perspectives.

L’homme des frontières

Il ne faut pas réduire la création à une “ créativité ” que l’on enseignerait. La


créativité, c’est la volonté des institutions d’encadrer la production de l’œuvre, mais cela
n’aboutit qu’à tuer l’oeuvre. La création est d’un autre ordre. Elle ne s’opère qu’à la
périphérie du système. Les marginaux sont souvent objectivés par le système. Mais, à la
marge, il existe aussi des hommes des frontières qui réussissent à défier le système, pour le
mesurer du regard et de la pensée, pour faire émerger une connaissance critique. H. Lefebvre
écrit : "Alors que les gens pris dans la masse n’en aperçoivent qu’un recoin –leur lieu, leurs
alentours, leur groupe, leurs intérêts – l’homme des frontières supporte une tension qui en
tuerait d’autres : il est à la fois dedans et dehors, inclus et exclu, sans pour autant se déchirer
jusqu’à la séparation… L’homme des frontières suit des chemins qui d’abord surprennent,
deviennent ensuite des routes et passent alors pour évidences. Il chemine le long des lignes de
partage des eaux et choisit la voie qui va vers l’horizon. ll lui arrive de passer le long des
terres promises ; il n’entre pas. C’est son épreuve. Il va toujours vers d’autres terres, vers
l’horizon des horizons, de moments en moments, jusqu’à ce qu’il aperçoive les lignes
lointaines d’un continent inexploré. Découvrir, c’est sa passion (p. 202)."

L’œuvre lutte pour sa durée. Elle immortalise un instant, une beauté mortelle et
fugitive, un acte, un héros… L’oeuvre contient le temps, le retient. Elle cristallise le devenir.
L’œuvre a donc un temps propre. Elle échappe à la division du travail bien qu’elle soit un
travail. Mais elle n’est pas un produit. Même si elle se vend, l’œuvre n’a pas de prix.
L’œuvre restitue la valeur d’usage. Elle est totalité.

134
L’œuvre comme monade

C’est Adorno, dans son esthétique, qui a proposé de voir l’œuvre comme une monade
leibnizienne. Cela signifie que l’on n’y entre pas "comme dans un moulin". L’œuvre n’est pas
immédiatement accessible, bien que l’on puisse avoir avec elle un contact sensitif et perceptif
immédiat. L’œuvre est ouverte. Elle se constitue d’une infinité de points de vue, de
perspectives plus ou moins éclairantes sur toutes les autres œuvres, c’est-à-dire sur la totalité
de l’univers… Cette définition de l’œuvre comme monade oublie quelque peu la substance de
l’œuvre, mais elle a le mérite de montrer comment on peut aborder l’œuvre en général et
l’œuvre d’art en particulier. L’œuvre est "infiniment riche, inépuisable à l’analyse,
indécodable, hypercomplexe, totale et cependant non close, ouverte sur le monde entier (p.
204)"… C’est à ce moment de sa réflexion que H. Lefebvre aborde la question des moments
de manière systématique.

Les moments de l’œuvre

L’œuvre est un centre provisoire qui rassemble ce qui, par ailleurs, se disperse. Toute
œuvre a cette qualité. L’enjeu de l’œuvre, c’est un projet qui peut échouer : se proposer
l’unité, la totalité des moments.

D’origine philosophique, le terme de moment se préfère à d’autres rendus trop


familiers par les sciences humaines ou sociales : niveau, dimension, fonction, structure. Ce
terme veut aider l’analyse à s’assouplir, se différencier et surtout éviter l’écueil de prétendre
épuiser son "objet". L’objet de l’œuvre n’a rien à voir avec un objet scientifique. L’analyse
sera infinie et surtout imprévisible. Et le processus créatif, en effet, a pu contourner ou
détourner tel pouvoir ou telle catégorie. Le moment n’apparaît donc que dans sa négation.
L’analyse qui discerne les moments s’inscrit dans la tradition philosophique, mais la
déborde :
a) Unité-totalité-multiplicité. L’œuvre peut se décomposer en différents moments,
mais la diversité de ceux-ci est transsubstranciée en une unité d’autant plus forte
que la diversité interne est plus grande.
b) Critique-distanciation-contradiction. L’œuvre se démarque de la société existante,
du mode de production, de l’économique et du politique. L’œuvre s’approprie ces
moments en les contournant et en les détournant, en les approuvant et en les
refusant. L’analyse doit en tenir compte.
c) Projet. L’œuvre est une utopie abstraite ou concrète. Elle explore le possible par
les propositions, les représentations, le symbolique et l’imaginaire. On peut
dissocier la rationalité (des moyens et des buts) et l’irrationalité (du vécu, des
émotions, des sentiments… affects inhérents à l’oeuvre. L’analyse dialectique met
à jour le mouvement de l’aliénation et de la désaliénation, les représentations
traversées (adoptées puis rejetées) et surmontées.

H. Lefebvre a déjà tenté ce type d’analyse sur le terrain de la ville comme œuvre, sur
celui de l’espace architectural et urbanistique, etc .

Le moment de l’immédiateté

Difficile à re-connaître, ce moment est en effet nié par l’œuvre qui le rétablit
transformé ou transfiguré. L’immédiat peut être objectif (la sensation, le sensoriel, la
perception sensible) ou subjectif (le vécu, le spontané, les émotions). L’ “ expression ”, au
sens habituel, ne sort pas de ce moment de l’immédiat. La création le surmonte par un codage

135
subtil du signifiant et du signifié. Mais ce travail sophistiqué, dissimulé, intégré
profondément, finit par revenir à l’immédiat, c’est-à-dire au son, à la mélodie, au rythme, etc.
Dans ce retour à l’immédiat, l’œuvre devient don. Au-delà du codage complexe de
significations, de représentations diverses, l’oeuvre se donne à voir, à entendre, à
s’approprier. Contrairement au produit qui s’inscrit dans une logique d’échange, l’œuvre est
là, présente. Son mouvement est en elle. Et, quelque soit sa valeur sur un marché, elle s’offre
à nous. L’œuvre donne et se donne. La dialectique de la création, c’est cette perlaboration de
l’oeuvre qui se caractérise par une accumulation de travail qui se dissipe soudain dans un
retour à l’immédiat dans la présence. Dans ce mouvement, se dépasse l’opposition entre
“ expression ” et “ signification ” de l’œuvre.

Le moment de la mémoire

L’œuvre intègre la tradition, les œuvres antérieures, la mémoire et l’histoire de l’art.


Mais dans le même temps, l’œuvre a une capacité d’oubli. Le travail sur le passé est
contourné, détourné. L’œuvre implique une non-mémoire au profit d’un usage et d’une
jouissance donnés dans le présent.

Le moment du travail

L’œuvre est une accumulation de travail, mais il faut comprendre ce terme dans un
sens très large. La négation, le savoir critique, l’oubli des opérations accomplies par des
moyens techniques appropriés participent de ce travail. En allemand, on distingue arbeiten et
erarbeiten. Les deux termes signifient travail. Mais le surplus de sens du second terme, c’est
la notion d’élaboration, mieux de perlaboration. "Le travail patient et appliqué se dépasse
constamment par l’inspiration qui reprend contact avec le vécu, avec l’immédiateté passée ou
possible ; mais il faut aussi revenir au travail (p. 207)." Le travail est une médiation entre la
production et la création. De temps en temps, le travail est davantage dans la production (on
recopie un texte ou une phrase musicale écrite par un autre et qui va être utilisée comme
citation dans son propre texte : cette copie est un travail de reproduction) ; à d’autres, le
travail entraîne une trouvaille. On invente en travaillant. Le chemin de la création se trouve
dans cette tension entre la reproduction et l’invention… Mais le travail n’est lui-même qu’un
moment qui va se trouver très vite nié par le non-travail. La création de l’œuvre passe par des
phases de contemplation, de désir, de jouissance. L’œuvre implique un désoeuvrement. De
toute façon, lorsqu’elle se donne, le travail a déjà cessé. Ce don entraîne un apaisement, un
repos.

Le moment interne-externe de la détermination

La recherche entre dans le travail. Mais l’important, ce n’est pas de chercher, mais de
trouver, comme le disait Picasso. Aristote l’avait déjà remarquer : il faut commencer, il faut
finir. L’œuvre suppose une tension entre infini et fini. Oser conclure, oser donner est
absolument indispensable… La recherche infinie a tendance à rapprocher l’art de
l’accumulation du savoir. Or, le savoir qui ne se définit que par la recherche du savoir ou par
la méthode prend l’allure d’une dérision. Il faut que survienne un moment de l’arrêt. Le
moment de la finitude annonce l’exigence de la finition. Mais il n’y a pas de vraie
coïncidence entre les deux. Ce moment où l’on décide que c’est fini, c’est celui de la
détermination. C’est finalement le moment où l’oeuvre trouve sa forme, où elle s’invente une
forme.

136
Le moment de la forme

Il n’y a pas d’œuvre sans forme. L’artiste doit faire le choix d’une détermination. Il
doit respecter des règles de composition (qui peuvent se démentir au cours du travail par une
innovation). Il doit tenir compte aussi des règles de réception. Ces deux systèmes de règles
peuvent différer, mais ils ne peuvent pas engendrer une antinomie, car il n’existe pas d’œuvre
sans cohésion. Cette cohésion accepte les contradictions, mais les domine. Ce qui caractérise
la forme, c’est de donner dans l’ici et maintenant la totalité des moments de l’œuvre, la
totalité des déterminations, significations intégrées et dépassées. La forme c’est l’objet
concret, produit d’un travail, donné avec son contenu dans l’œuvre. C’est la simultanéité, la
contemporanéité des moments donnés ensemble. L’analyse intellectuelle peut les
déconstruire, les dissocier. Mais l’œuvre est d’abord cohérence, cohésion. C’est une
construction qui se donne à travers sa forme. L’œuvre est ouverte. On peut la déconstruire.
On peut reconstruire sa genèse, sa technique, sa place et sa date, c’est-à-dire la décoder selon
diverses grilles de lecture, mais l’œuvre reste d’abord une présence. Le savoir qui voudrait
supplanter cette présence détruirait l’œuvre.

H. Lefebvre a tenté de faire avancer une théorie de la forme (notamment dans Logique
formelle et logique dialectique ou encore dans Le droit à la ville). Le terme de forme est d’un
emploi commun. Mais en même temps, la notion de forme est confuse. Peut-on choisir une
forme ? Est-on conduit à la découvrir à partir d’un contenu ? Se déduit-elle d’une autre
forme ? Par dérivation ? Par déformation ? Par détournement ? Trouve-t-on le contenu à partir
de la forme ? D’un point de vue théorique, on peut distinguer la forme logique pure des autres
formes. Le référentiel logique a la plus grande importance. Il persiste dans l’effondrement des
formes non formelles. Le principe d’identité : A=A est la forme logique pure. Mais cette
identité pose problème. Il faut distinguer l’identité abstraite de l’identité concrète. Cette
dernière est une chose ou un être qui se maintient, qui persévère dans son être. Il se reconnaît
dans le devenir. Or, bien que je sois le même, je ne suis plus aujourd’hui exactement le même
que celui que j’étais hier. L’identité concrète se différencie de l’identité abstraite. Dans
l’économie, dans la politique, dans le jeu institutionnel, le principe d’équivalence joue un rôle
considérable dans le monde de la marchandise. Il s’applique partout. Il réduit les identités
concrètes à des identités abstraites. Il abolit les différences dans un processus
d’homogénéisation générale. La forme mathématique se caractérise par l’égalité. La forme
contractuelle par la réciprocité… Dans les contrats, les contenus peuvent être différents , mais
la forme reste identique. Il y a une multitude de contrats de travail, de contrats de mariages,
de contrats de vente… Mais ils ont tous une forme en commun : la réciprocité. Cette
réciprocité postule une égalité formelle entre les parties. Ce postulat est évidemment faux. Les
parties contractantes ne sont que très rarement en position d’égalité… Au niveau de l’art, les
formes esthétiques se distinguent des autres formes. Elles dépendraient de leur contenu…
Mais quel est ce contenu ? Comme nous l’avons vu, il incorpore à la fois du vécu, des
représentations acceptées ou refusées, des idéologies, une influence de la tradition et de
l’histoire de l’art, l’esprit du temps, du milieu, etc. Mais dresser cette liste ne permet pas
d’élucider la question. Les formes esthétiques sont-elles à démultiplier en fonction de la
diversité des œuvres, ou au contraire doit-on les ramener à certains caractères limités
(symétrie et dissymétrie ; effets, figures) ?

On voit bien qu’il existe un moment de la forme et que celui-ci est extrêmement divers
en fonction des contextes, des situations, des milieux. La réflexion de H. Lefebvre peut
s’inscrire ici dans une tradition, davantage celle de la phénoménologie plutôt que celle de la
psychologie de la forme. L’œuvre d’art comme unité, comme totalité rassemblant des
éléments éparts, avait déjà été utilisée comme métaphore par Maurice Merleau-Ponty,
lorsqu’il cherchait à donner une idée de l’unité et de la synthèse du corps propre. Il parlait de

137
la poésie comme quelque chose de plus que la somme de ses parties : "… La poésie, si elle est
par accident narrative et signifiante, est essentiellement une modulation de l’existence 270 ."

Le moment de la présence et de l’absence

Au moment de la conception de l’oeuvre, l’absence apparaît lorsque l’artiste prend ses


distances avec les matériaux qu’il a rassemblés. Le créateur a besoin de prendre du recul par
rapport à ce qu’il a déjà produit ou amassé : expériences, techniques, souvenirs, projets. Sa
pensée prend alors la posture du rejet, de la critique, de la confrontation, de la négation. Le
travail exige du recul, des blancs, des vides… Survient alors l’objet. Celui-ci figure-t-il dans
le tableau ? N’est-il que suggéré ? "Dans la peinture, comme dans la poésie, l’objet s’invoque,
s’évoque, se convoque. Il devient actuel, donc présence, autre face de son absence, puisqu’il
ne peut être là en personne (p. 210)."

Le travail de construction et d’élaboration de l’oeuvre consiste à articuler les parties


au tout. On peut distinguer les œuvres qui se déroulent dans le temps (musique, poésie,
théâtre) et celles qui se déploient dans l’espace (peinture, architecture). Dans les deux cas,
l’art consiste à proposer une simultanéité formelle de l’espace et du temps. Les procédés de
composition (annonce du thème, exposition, répétition, reprise, leitmotiv, etc) aident à
produire l’impression de simultanéité. Ils créent une sorte d’espace de l’œuvre. De même,
l’œuvre qui se déploie dans l’espace joue de la temporalité. Même en architecture, il existe
des rythmes pour les yeux qui suivent la forme, des renvois de la partie au tout, des
correspondances, des détails qui attirent l’œil dans une promenade qui s’inscrit dans une
certaine temporalité.

Dans Le droit à la ville, H. Lefebvre a décrit cette simultanéité de l’œuvre. La ville se


caractérise comme la rencontre et le rassemblement de tout ce qui caractérise une société :
produits et œuvres. Ainsi, elle est de l’ordre du "méta". Elle est l’œuvre suprême 271 .
Comment aborder la ville ? Par l’extérieur, par le dessus (en avion) pour permettre une saisie
de la globalité, de la trame des rues et des avenues ? Par l’intérieur, par le détour des rues ?
Cette hésitation explique la difficulté, parfois, à entrer dans une œuvre. Comment
l’approcher ? On hésite. On cherche. Et puis, tout d’un coup, il y a pénétration. Une sorte
d’insight. Le point d’entrer a quelque chose d’arbitraire. L’exploration de l’œuvre n’a pas
grand-chose à voir avec sa genèse. Entrer dans l’œuvre suscite la joie, la jouissance qu’offre
la perception et la conscience de cette présence.

Les grands artistes sont parvenus à tenir en même temps la présence et l’absence.
L’œuvre, c’est la tragédie qui fait exister un héros, un dieu ; c’est un poème qui évoque un
être cher mais perdu, lointain, amé ou haï. L’architecture fait aussi exister des évènements ou
des personnes disparues. Elle évoque des victoires (plus que des défaites), des disparus
(statues ou tombeaux), la divinité (temples ou églises). Elle suscite une présence… La pièce
théâtrale, elle aussi, permet de susciter la co-présence : celle de l’auteur à l’œuvre, celle de
l’œuvre à l’acteur ou au metteur en scène, celle de l’acteur au public. Alors que le producteur
ou le politique cherchent à réaliser les représentations, le créateur joue des représentations. Ils
les utilisent, mais les dépassent. Il ne rejette pas les illusions, mais s'en servent. L’auteur,
l’acteur jouent des apparences sans se laisser attraper, ni duper. L’acte créateur passe à travers
le monde des représentations qu’il soumet à l’épreuve de l’action poiétique. "L’œuvre a de
dures contraintes : permettre et même exiger cette transversalité qui se retrouve dans toutes

270
M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, p. 176.
271
Dans La production de l’espace, Paris, Anthropos, 1974, 4° édition : 2000 (pp. 89-96), H. Lefebvre réfléchit
à cette question : la ville est-elle une œuvre ? Contrairement au point de vue défendu dans l’ouvrage que nous
abordons ici, il a tendance à répondre non dans la mesure où l’intention, le projet initial n’existe pas dans la
ville.

138
les stratégies ; celles-ci ne s’en tiennent jamais à une donnée, à un secteur, à un domaine,
encore moins à une opinion, à une interprétation, à une perspective (p. 213)."

Le processus de réalisation implique une attitude critique (qui n’a pas besoin de
s’expliciter en tant que telle dans une théorie ou un savoir critique). Représentations de la
nature, du sexe, du pouvoir, de la vie et de la mort sont passées au crible. L’action poiétique,
par le biais de la couleur, d’un dessin, d’une mélodie choisit les représentations qui
permettent de susciter la présence. Le moment de la représentation traverse, dépasse au sens
dialectique en surmontant ce qu’il y a d’incertain, de glissant, de superficiel dans le rapport
"représentation-représenté-représentant". Le travail du négatif ne se confond pas avec le non-
travail (une pure contemplation).

Le moment de la centralité

"L’œuvre concentre pour un moment, le sien, les intérêts et les passions (p. 213)."
L’œuvre condense des sentiments, des affects, des sensations, des impressions, des
représentations. Mais la totalité s’organise autour d’un centre. Il peut s’agir d’une émotion,
d’une représentation choisie. Le concept de centre se retrouve dans l’action, dans la
connaissance de la nature, du social et du mental. L’œuvre se centre. Chaque partie s’articule
à l’ensemble. Sans être un organisme naturel, cet ensemble, totalité de l’œuvre, a un caractère
organique. Il y a une vie entre la partie et le tout. Cette vie s’organise à partir du centre. Celui-
ci peut se déplacer. Il peut se dissimuler. Mais il est présent. Du centre dépendent des
périphéries qui évoluent à partir de lui de manière durable ou momentanée. Ce centre est le
point nodal de l’œuvre. Centre et périphéries font partie de la composition de l’œuvre.

Le moment du quotidien

Le créateur d’œuvre n’échappe pas au quotidien. Il lui faut une demeure, un lieu, un
espace où il puisse manger, dormir, travailler. Mais, à la différence des gens du sens commun,
le créateur ne se laisse pas engloutir dans le quotidien. Il se l’approprie, mais s’en dégage. Il
tire du quotidien les représentations dont il a besoin, mais il crée une distance par rapport au
quotidien. Le philosophe vit aussi ce destin, mais il a tendance à s’installer dans cette
distanciation. L’artiste, lui, ne s’installe pas dans la distance au quotidien. Il construit son
espace d’action poiétique. Ainsi, il profite des phases de distanciation pour entrer en contact
avec d’autres œuvres, avec d’autres influences. Cependant, il y a une proximité entre le
créateur d’œuvre et le philosophe, mais ils ne le savent pas.

Il en est de même du rapport au social. Le créateur d’œuvre, comme le philosophe,


sont ancrés dans le social. Ils y sont immergés. Mais dans leurs phases créatrices, ils ont
tendance à s’installer dans un espace extra-social. À la manière des amants, des passionnés,
des délinquants. Cette dissociation vécue entre le social et l’extra-social rend le créateur
d’oeuvre suspect. On ne voit pas comment on peut cohabiter dans deux continuités
simultanément : la pratique sociale et l’action poiétique.

Le moment utopien

"Il va de soi que ces moments ne se succèdent pas dans le temps, encore que la
contemplation, la compréhension, la saisie d’une œuvre réclament du temps. L’ordre des
moments n’est pas déterminé d’avance ; il change selon l’humeur de celui qui perçoit et reçoit
l’œuvre. Le commencement (le moment premier) a quelque chose d’arbitraire ; et cependant
tous les moments sont là, présents dès le début, offerts et pour ainsi dire disposés et

139
disponibles (p. 215)." Entrer dans une œuvre, c’est découvrir un pays où règne une utopie. En
effet, il y a toujours dans une œuvre le moment de l’utopie. L’artiste a imaginé. Il a perçu le
possible et l’impossible, le prochain et le lointain. Il se dégage du réel. Il propose une autre
façon de voir, de percevoir, de vivre. Il définit une liberté, un destin, une raison ou une
déraison. Bref, il suscite la présence et l’absence. Il invite à un accomplissement, un
épanouissement.

Les moments critiques

L’œuvre peut renvoyer à une crise, à un pathos. En elle-même, elle est le dépassement
des contradictions, des crises, des épisodes critiques. Mais le récepteur de l’œuvre, sans
forcément entrer dans la biographie du créateur, peut entrer en contact avec ces moments
critiques qui sont contenus dans la création, même s’ils ont été dominés. Le moment critique
est souvent pathétique. Il est au cœur du drame, de la souffrance que l’ethos du récepteur
comprend en le dominant.

Les moments du jeu et du sérieux

Dans l’action poiétique, créatrice de présence, il y a une imbrication du moment du jeu


et du moment du sérieux. Faire une œuvre nécessite une discipline, une organisation de
l’emploi du temps, un projet. C’est l’aspect sérieux. Mais en même temps, l’œuvre est une
aventure, c’est un jeu dans lequel on rencontre, comme dans tous les grands jeux, des
embûches, des obstacles qu’il faut lever ou contourner pour avancer. Le jeu, comme l’amour
ou la fête, est occasion de gratuité, d’énergie surabondante, de gaspillage de ressources et de
temps. Mais le jeu est aussi beaucoup plus. Le jeu comporte un enjeu, et donc un risque.
Chaque tentative créatrice, le long du trajet, risque beaucoup : échec, abandon, blocage en
chemin. Comme dans le jeu, il y a une règle que le créateur se donne au départ. Pour arriver à
destination, il faut surmonter les obstacles, les forces adverses. On les prend de front ou on les
contourne. Cela demande une stratégie et une tactique. La tactique permet d’utiliser les
ressources rencontrées sur le parcours pour avancer dans la voie dégagée par la stratégie.
Mais parfois, il faut réviser ses plans de départ. Ainsi, il y a constamment présent dans le
travail de l’oeuvre une posture rigoureuse, sérieuse qui maintient le cap, mais sans que cela
ait quelque chose à voir avec l’esprit de sérieux, lourd, cérémoniel. Pour cheminer, le créateur
exécute des figures dansantes. "Le moment du jeu implique non seulement le risque, mais le
hasard (chance ou malchance), l’ouverture, l’aventure, la découverte de l’inconnu et peut-être
du mystère. Le moment du sérieux implique l’inquiétude, la découverte de l’enjeu et de son
importance (p. 216)."

***

Ce chapitre sur l’œuvre se termine par une réflexion sur la distinction entre produit et
œuvre et sur l’abolition du travail.

Alors que le produit se reproduit par répétition, équivalence, identification, ce qui a


tendance à l’autonomiser, l’œuvre ne peut qu’être du registre de l’appropriation. L’œuvre
s’approprie la transversalité d’un espace-temps particulier. Elle s’approprie et elle transforme
tous les fragments de l’unité éclatée. L’œuvre est "économique, sociale, politique, technique,
impliquant un savoir et un marché, etc. Loin de s’autonomiser, elle établit un lien de
communication, une médiation universelle (p. 217)."

L’œuvre porte en elle la fin du travail. Alors que le capitalisme ou le socialisme d’état
ont tenté de faire du travail non seulement un espace de production, mais aussi un espace de

140
domination, le moment créateur transforme le travail en activité appropriée, une sorte de non-
travail. "Le passage du travail au non-travail suppose un déplacement de l’intérêt social du
produit à l’œuvre, du travail productif à l’action poiétique, et par conséquent du quantitatif au
qualitatif, de la valeur d’échange à la valeur d’usage. Déplacement difficile, qui ne peut aller
sans détours ni détournements (p. 217)."

H. Lefebvre refuse de donner des exemples pour renforcer ses thèses et hypothèses.
Les exemples ne prouvent généralement rien. Par contre, il choisit d’illustrer son point de vue
théorique. Il choisit la musique et l’architecture.

La réussite de l’œuvre musicale suppose que le musicien ait une bonne connaissance
de la musicologie et de l’histoire de la musique, mais il doit les oublier lorsqu’il se met à
composer. Un musicien qui composerait uniquement à partir de principes théoriques serait
ennuyeux. Composer, c’est subordonner la connaissance musicale et l’utiliser. L’analyse
montre que trois facteurs entrent dans la composition musicale : la mélodie, l’harmonie, les
rythmes. La tentative créatrice qui part du savoir isole trop souvent l’un des moments. Cette
tentative a alors quelque chose de limité, d’incomplet, de mutilé. C’est triste. L’articulation
des trois dimensions ouvre sur "un infini virtuel (p. 218)." Mais ce n’est pas tout, la
composition s’inscrit dans un contexte social, politique qui propose des techniques, des
instruments particuliers qui portent des sonorités, des symboles, des représentations d’une
époque… Beethoven s’inscrit dans la période révolutionnaire et post-révolutionnaire. Rien à
voir avec l’Antiquité où la lyre ou l’aulos (flûte) créent un autre environnement, que les
cordes et les cuivres… L’accord et la marche harmonique ont un sens qui dépasse la musique.
Ils traduisent le lent vécu de l’histoire en un vécu intense et bref. Chez Beethoven, le vécu
d’un enthousiasme s’accorde avec la technique et le savoir.

Dans l’architecture également, la réussite de l’œuvre suppose la maîtrise technique.


Mais celle-ci, si elle doit être appropriée, ne doit pas déterminer le contenu de l’œuvre. Le
vécu des corps qui va traverser le monument ne doit pas être oublié. C’est lui qui valide
l’œuvre architecturale. "L’architecte fait de l’espace socialement produit un lieu, ou il échoue
(p. 219)." Chaque agent de production de l’espace a ses représentations. Le banquier en a
d’autres que le promoteur, l’autorité administrative ou politique, l’urbaniste, le planificateur,
le commerçant, le propriétaire du terrain ou l’usager… L’art de l’architecte et d’écouter,
d’entendre toutes ces représentations, mais de les traiter comme telles et de l’en privilégier
aucune. Sa vocation est de reprendre ces images, de les rassembler, de les confronter, de les
dépasser et de les transsubtancier en œuvre. Réussir à traverser la technique et le savoir
appliqué, les images et les représentations sociales, telle est la vocation de l’architecte.

Ainsi l’œuvre est-elle transsubstanciation (Lefebvre n’emploie pas ce terme


théologique), dépassement de tous les moments qui la constituent. Et dans le même temps,
l’action créatrice est un effort, un mouvement d’intégration des savoirs, des techniques, du
vécu, du conçu, des représentations et idéologies d’une époque dans la production de quelque
chose qui dépasse tous ces éléments dans une construction cohérente, trouvant son style.

La lecture de ce chapitre est essentielle pour la construction de la théorie des


moments. On voit le travail d’agencement et de construction à partir de fragments. Une
question qui n’est pas abordée ici, c’est l’articulation entre l’œuvre comme objet et l’œuvre
comme ensemble d’œuvre. Beethoven a composé beaucoup : des sonates, des symphonies. H.
Lefebvre a beaucoup produit de livres, d’articles, de poèmes, de pièces de théâtre, etc. Chaque
composition ou texte est une œuvre en soi. Chaque composition ou texte doit résoudre les
questions posées par la théorie des moments de l’œuvre. Mais, plus largement, l’ensemble des
compositions ou des textes constitue une autre œuvre. On parle de l’œuvre de Rousseau, de
l’œuvre de Rameau, de l’œuvre de Picasso… Chaque créateur invente un style, invente un
rapport au monde qui lui est spécifique. Parler d’œuvre ici est peut-être abusif, si l’on reprend

141
les critères énoncés précédemment. En effet, à la mort du créateur, son œuvre reste inachevée,
et l’une des conditions pour que l’œuvre existe, c’est qu’elle soit finie. Alors conviendrait-il
mieux de parler de l’art ou du style du créateur. Pourtant, chaque œuvre constitue à son tour
un moment de l’œuvre d’un artiste. On parle de la période bleue pour Picasso, par opposition
à d’autres moments (au sens d’espace-temps)… Il me semble que chaque fragment d’une
œuvre peut aider à comprendre le projet d’ensemble, même si chaque œuvre répond à cette
exigence de cohérence, d’unité et de totalité… Les œuvres complètes d’un auteur répondent
parfois au critère de l’œuvre…

Il existe, chez H. Lefebvre, une relation étroite entre la théorie des moments et la
question de l’œuvre, nous venons de l’explorer à partir de la lecture du chapitre IV de La
présence et l’absence. Ce livre se poursuit par un chapitre de synthèse sur l’objet du livre, et
qui continue, en l’approfondissant, la réflexion sur les moments. Cette réflexion est recentrée
sur cette tension entre présence et absence. C’est ce chapitre V que je voudrais maintenant
relire.

La présence, l’absence

Henri Lefebvre rappelle que la présence peut être terrible (la confrontation avec
l’adversaire) et l’absence douloureuse (l’éloignement de l’être aimé). Le troisième terme de la
tension entre présence et absence, c’est l’Autre, avec ce que ce terme porte en lui (altérité,
altération-aliénation). La présence se trouve par excellence dans l’œuvre, l’amour et le
concept. Mais, on peut aussi rechercher la présence dans la représentation, ce qui est une
illusion. On n’atteint alors que l’ombre et le simulacre. La présence n’a rien de substantiel.
Elle se donne toujours dans une forme. La présence n’advient qu’au prix d’un effort qui
précède la surprise. Pour rencontrer quelqu’un ou quelque œuvre, il faut aller à la rencontre.
La présence est un moment, c’est-à-dire dépassement de la substance et de la forme pure dans
une sorte d’acte poiétique.

Il existe des échappatoires à la présence. "Le jeu comme le savoir et le travail et la


quête amoureuse (quête de l’autre) ne sont que des moments où se révèle l’absence, où
transparaît la présence (p. 226)." La rencontre de l’œuvre ou de l’autre peut s’éviter par des
représentations qui bloquent la confrontation. Ce que l’on nomme les “ défenses ” est une
forme d’armure, d’armature, de fermeture qui vise à protéger de l’angoisse, de la dissolution.
Mais ces défenses sont des pièges, des leurres, des illusions de puissance qui ne font
qu’empêcher la présence. La présence comme la puissance et la création se simulent.

Lors de l’enfance et de l’adolescence, c’est-à-dire pendant l’éducation, la présence


s’atteint par l’imprégnation. Plus tard, par le choix qui suppose un risque.

La volonté de puissance entre dans le désir et l’activité poiétique comme moment.


Mais il faut s’en dégager pour ne pas fixer l’autre dans la domination, ce qui aurait pour effet
de l’instrumentaliser, d’en faire un objet.

L’analyse dialectique du rapport présence-absence oblige à dépasser l’opposition


binaire. Il y a unité et contradiction des deux termes. Il n’y a pas de présence absolue. La
présence n’est jamais substance. Pas d’absence absolue non plus : même la mort n’empêche
pas la pensée, la représentation… "D’un côté, à l’extrême, à la limite, l’angoisse qui s’attache
à une ombre, à un double, à un écho lointain, à une simulation. De l’autre, à la limite, une
plénitude, une richesse (jamais possédée). Entre les deux, intermédiaires et médiatrices, des
représentations en foule (p. 227)." L’entre-deux est aussi espace de conflits.

142
L’absence ? La représentation comble les vides de l’absence. Le signe dit l’absence et
l’assigne. Les signes nomment le lointain. Le langage, en nommant, éloigne d’autant plus.
L’image, elle, tente l’accès à la présence. Magique, elle veut suspendre l’absence. La transe
veut, elle aussi, exorciser l’absence. Mais les actions magiques laissent désabusé. L’ivresse
n’a rien à voir avec l’action poiétique, avec l’oeuvre, l’amour, la création ou la connaissance.

Le monde moderne se caractérise par la perte des références. Il n’y a plus d’assise.
L’anormalité, la déficience psychique, la névrose deviennent la norme. La simulation sans foi
ni crédibilité de la "présence" l’emporte. Ainsi, en politique, on mime le substantiel en se
servant des représentations. On présente le politique ou l’économique comme des vérités, des
absolus. La consistance s’obtient par la publicité ou la propagande. La vérité ne se distingue
plus de la représentation, de l’idéologie, du mythe ou de la mystification. L’homme normal a
dès lors toutes les maladies mentales. Mais il ne se fixe sur aucune. Le traitement ? Ce serait
une présence. Celle-ci est simulée, imitée.

Dans la présence-absence, se retrouvent les termes de la philosophie classique : le


Même et l’Autre, le Sujet et l’Objet, l’Un et le Tout. Ils s’y retrouvent sans s’y confondre, car
ils se relient à la pratique productrice et créatrice, ce qui dépasse la philosophie classique.
Accéder à la présence, obtenir les dons du hasard et de la rencontre, suppose de prendre des
risques. Le risque, c’est celui de l’échec, de la pauvreté, de la poursuite vaine, celui de la fin
du moment de la présence, qui laisse blessure et nostalgie. Accéder à la présence suppose
d’accepter la souffrance qui glisse le désespoir dans le lieu de la joie. Le désespoir (qui n’est
pas l’angoisse) est un moment de l’action poiétique. Ceux qui refusent le risque du désespoir
parce qu’ils ne veulent pas souffrir n’ont aucune chance d’accéder à la joie de la présence.

La présence a, en elle-même, une origine et une fin. "Référence dernière, elle ne


fonctionne pas comme un référentiel, comme un principe de décodage-codage. Vouloir pour
la retenir, la définir ainsi, c’est provoquer sa fuite, sans pour autant que se manifeste la
stimulation de l’absence (p. 229)." Le savoir a sa magie : il fait croire à la possession de
l’objet, mais la vraie connaissance, celle de l’action poétique, implique un autre rapport du
sujet à l’objet. L’unité du sujet et de l’objet s’opère ici dans l’acte et non dans la
représentation. Dans cet acte de construction de l’unité, de la cohérence, le sujet se constitue
(il ne pré-existe pas à l’acte comme une substance) dans le même mouvement qui lui permet
de percevoir l’objet. L’unité se constitue dans la différence du sujet et de l’objet.

La surabondance d’informations, de communications, de discours, de discours sur le


discours dépouille l’homme de toute essence et définition générique. La disparition des
références, l’éclatement de l’unité vécue et conçue, la prédominance des représentations
laissent l’homme en proie à une absence ressentie comme ressentiment… La critique radicale
peut déboucher sur le vertige du néant. Le véritable problème ne serait-il pas de redécouvrir la
présence, de "restituer le présent au sein de l’actuel" (p. 230) ?

Les philosophes et les mystiques ont prospecté la voie de la présence. Leurs méthodes,
en Orient comme en Occident, débouchent sur la représentation d’un centre (ontologique) du
réel et du spirituel. Ils prétendent le capturer, s’y installer. Ce centre est ou bien un Être plein,
présence absolue, ou un vide, une béance, un néant, absence absolue. Pour H. Lefebvre, il n’y
a pas de moment absolu, de moment éternel : "À coup sûr, il y a des moments plus ou moins
profonds et sublimes, mais toujours relatifs : elle est rare la minute à laquelle je dirais
"Arrête-toi" (p. 231)."

L’absence, comme moment, n’est pas pathogénique. Elle suscite. Elle incite. C’est
lorsque le rapport à l’absence s’installe dans l’immobilité que l’angoisse et la maladie
surviennent. L’absence doit susciter le mouvement de création.

143
La recherche de la présence est-elle un élitisme ? Oui, mais un élitisme
"modeste, insolent à l’occasion mais discret et presque secret (p. 231)." Ce serait une sorte de
stoïcisme sans fatum uni à un épicurisme subtil (Épicure prenait le plus grand des plaisirs à
boire un verre de bonne eau fraîche). Il s’agit d’un élitisme par rapport à ceux qui ne se
soucient que du confort et ignorent que "bonheur et malheur sont des jumeaux qui grandissent
en même temps 272 ." L’aventure est une prise de risque, celle de la rencontre, récompense
méritée ou non. Au bout de l’aventure : une présence, une passion. Lors du vieillissement,
l’absence s’installe. On tente de la suppléer par des signes, des images. C’est la déception. On
prend conscience qu’une source se tarit. Même si je suis de plus en plus malin, rien ne
remplace l’inexplicable qui vient de la naissance et que j’ai gaspillé follement : la présence.

Présence et situation

La présence se manifeste dans une situation : celle-ci peut se définir comme un rapport
momentané entre des éléments nombreux, les uns grossiers (quotidiens) et les autres fins,
dans une conjoncture où joue le hasard. Il faut constater qu’il est des situations sans présence.
Distance, séparation, éloignement, silence, absence peuvent aussi définir des situations. La
présence-absence est constitutive de la situation. Car sur le plan des représentations, le
concept de situation se réduit à une combinaison finie. Mais dès qu’intervient la tension entre
la présence et l’absence, on entre dans l’infini des possibles.

Instants et moments

Ces deux termes, qu’il est maintenant nécessaire d’expliciter, sont deux modes
différents de la présence et de l’absence.
Les instants sont des déchirures, des fractures. L’instant est quelque chose en instance
et qui se précipite. C’est l’entrée brusque d’une personne, le surgissement d’une intuition,
d’un événement. C’est bref. S’il fallait indiquer un rythme, ce serait l’allegro. C’est intense,
mais éphémère. Cependant, même si la temporalité retrouve sa fluidité, dans l’instant quelque
chose est arrivé qui modifie. H. Lefebvre évoque, dans Le temps des méprises 273 , cet instant
où, devant un objet du quotidien, une femme lui dit : "C’est un bon produit". Tout à coup se
cristallise l’impression de platitude dans le quotidien. Définitivement. Pourquoi ? C’est
difficile à expliquer, mais de cet instant va sortir sa recherche sur la critique de la vie
quotidienne qu’il développera entre 1947 et 1981 dans une série d’ouvrages importants 274 …
La lecture de deux lignes du Capital sur la marchandise le bouleverse. Ces lignes "fulgurent,
explosent, changent tout (p. 234)."

Le moment est plus profond. Il dure. Il est inséré dans le temps. Chaque moment a sa
mémoire, ses reconnaissances. Alors que les instants ne se reproduisent pas, les moments
reviennent. Ils bondissent de ceci à cela à travers les diversités. Chaque moment a sa
cohérence, son unité qu’il construit autour d’un centre ou foyer autour duquel se rassemblent
tous les éléments et les données. Le moment est une lente maturation qui se parachève, c’est
un développement qui s’enveloppe (prend, avec le temps, une forme qui s’identifie et qu’il
identifie). Il a un rythme : en général d’adagio. Le moment retourne constamment vers sa
genèse et la ressaisit grâce au travail de la mémoire et la patience des concepts. H. Lefebvre
évoque les moments de l’amour, de la méditation, du savoir, de la lutte. Sa découverte de la
ville est un moment. Il découvre l’urbain, à New York, juste avant la seconde guerre

272
F. Nietzsche, Le Gai savoir, fragment 338, cité par Lefebvre.
273
H. Lefebvre, Le temps des méprises, Paris, Stock, 1975.
274
Voir bibliographie.

144
mondiale, puis à Bologne (1950), puis à Mourenx (1954), puis de nouveau à New York. C’est
la répétition qui construit le moment.

H. Lefebvre voit dans cette tension entre instants et moments l’espace d’une écriture
biographique : "Je pourrais écrire ma vie par instants et moments, ce ne serait pas un récit ou
une autobiographie selon les formes habituelles, en commençant par l’actuel, et remonter le
temps jusqu’à l’enfance." Car les moments impliquent le souvenir et la re-connaissance : ils
éclairent le passé, et le contiennent. Les instants, eux, procèdent autrement 275 et chacun peut
se dire pour lui-même. "S’ils déchirent le tissu du temps et de la subjectivité, c’est qu’il y a
tissu. Les moments en sont la trame ; les faits, les activités et les actes quotidiens complètent
ce tissu (p. 234)."

Parmi les expériences qu’il évoque comme "moment", H. Lefebvre évoque un voyage
à Tulan, le 7 décembre 1975. D’une certaine manière ce qu’il nous décrit est une situation, ne
serait-ce que par la date qui est donnée avec autant de précision. Il est avec une femme qui
s’accorde au pays (p. 235) : "Le petit avion nous dépose sur l’aérodrome. Deux minutes de
taxi, les ruines mayas en bordure de mer. Toute l’architecture s’évoque. Bain de mer, avec A.,
entre les ruines. Elle s’accorde au pays, au paysage, les résume en elle. Le temps se recourbe
comme la coque d’un navire, comme une conque. Il n’y a plus de passé ni d’avenir, parce que
le présent reprend l’histoire et l’offre – parce que l’avenir s’accueille avec un espoir… Je rêve
au Parthénon, à Paestum, à Persépolis, à…"

Il y a une situation : un homme et une femme sont dans l’eau au bord de ruines. Mais,
pour l’un des protagonistes de la situation, cette situation est vécue comme un moment, car le
vécu métamorphose l’instantané de la situation en une cohérence déjà rencontrée, intégrant la
durée, la temporalité et l’espace tout entier de l’histoire humaine. Henri Lefebvre nage-t-il ? Il
est dans l’eau, mais il vit intensément l’histoire de l’homme à travers son architecture. Le
temps et l’espace se condensent soudain dans une durée, dans une épaisseur particulière, qui
intègre d’autres temps et d’autres espaces. Le temps évoqué ici, c’est le temps des hommes et
le temps de sa propre histoire. L’espace évoqué, c’est la pluralité des lieux, représentant ici
des mondes, des sociétés, des monuments qu’il a déjà connus et reconnus, qu’il s’est
approprié.

Le moment ainsi décrit a quelque chose à voir avec l’œuvre, car c’est l’homme qui est
l’auteur de cet acte créateur qui transmue une situation en moment, qui installe
psychiquement un morceau de vécu situé dans l’espace d’un moment en lui donnant une
unité, une cohérence, une épaisseur temporelle. En même temps, le moment n’est pas une
œuvre dans la mesure où le moment n’est pas un produit. Il n’est pas "objectivable" en lui-
même. L’œuvre d’art est matière transformée. Elle a à voir avec la production, avec le travail.
Ici, le travail est psychique. Le moment de Tulan serait de l’ordre de l’œuvre virtuelle,
imaginée, projetée. Ce n’est pas une représentation, car ici les représentations sont dépassées,
fusionnées, intégrées. Elles s’entremêlent avec des émotions, des sensations, des sentiments.

Ce chapitre, qui conclut l’ouvrage, se termine par une méditation sur le désir, les
opérations magiques, la nature, le réel, l’être et la pensée.

275
Par condensation ?

145
Chapitre 10
Les moments de l'amour et de la pensée

Dans La Somme et le reste, au chapitre II, intitulé "Le moment philosophique", H.


Lefebvre, avant de tenter une réponse, pose une question préjudicielle : “ Y a-t-il un moment
philosophique ou moment du philosophe ? Comment caractériser ce moment ? Selon quel
critère ? Comment l'authentifier ou le rejeter comme non-authentique ? ” Henri Lefebvre
reprend une question proche dans Qu’est-ce que penser ? 276

Pour Lefebvre, de la pensée, il en va comme de l'amour : "toujours unique, toujours


nouveau. Et toujours reprenant ses thèmes, les siens. Acte et non état. Provenant d'une
rencontre, d'un mot, d'un détail infime, ascendant puis se dégradant et parfois reprenant son
ascension. Inégal à soi et à son destin. Partie prenante d'un moment appartenant comme tel à
l'espèce humaine, à un peuple, à un groupe, et cependant individuel."

L'amour est un acte social et en même temps extra-social, souvent aberrant. La passion
est proche de la névrose. Elle est décrite comme telle par les philosophes et les psychologues.
L'amour entre dans une mémoire, celle du vécu individuel et celle du "milieu social" de
l'individu.

Le moment est l'inverse de l'instant : "Bref, bouleversant, éclairant à la manière d'un


éclair, l'instant fait irruption : un mot, un geste, un signe. Il révèle. Il exprime l'instance : ce
qui restait au-dessus, au-dehors et attendait l'occasion de se manifester. Par contre, le moment
(dans une acception qui diffère de l'hégélienne tout en l'enveloppant) entre dans une histoire,
celle de l'individu lié à un groupe, à une classe, à un peuple".

L'identité concrète a deux formes : l'identité culturelle, celle d'une collectivité qui se
retrouve ou se reconstitue en reconnaissant ses valeurs, ses représentations, voire ses lieux et
coutumes, et les moments, plus individuels : "Forme éminente de la répétition, de la reprise,
de la mémoire et reconnaissance de certains rapports, le moment se détache de l'ambiguïté
vécue pour prendre forme. Il se pose à partir d'une circonstance, comme acte central ; il
s'approprie le vécu à travers une unité d'ensemble, rassemblant des paroles et des actes, des
situations et des attitudes, des sentiments et des représentations. Il devient une façon d'être
c'est-à-dire présence à soi et aux autres, centre au moins “ momentané ”, c'est-à-dire durable,
du vécu".

Le vécu s'organise autour d'un centre qui n'est pas fixe, mais se présente plutôt comme
la "constellation changeante des moments qui brillent au-dessus du fleuve héraclitéen du
temps".

Dans cette constellation, reviennent avec une certaine constance : l'amour et la pensée,
le jeu, le repos, l'action, l’œuvre d'art, etc. Pour Lefebvre, cette énumération ne peut pas être
exhaustive. Car il y a de l'innovation parmi les moments : "Si l'amour a sa mémoire
(individuelle et/ou populaire) ainsi que son histoire, il y a en amour des inventions : l'amour
courtois par exemple - ou l'amour spirituel, (Diotime, Béatrice) - ou l'amour sacrificiel
(Gretchen). Ces figures ont changé ; partant de l'immédiateté antique pour traverser les
médiations (l'aimée et l'amour comme médiateurs) et revenir aujourd'hui vers l'immédiateté
du désir, des sens, du corps, non sans difficulté et sans risques de perdre une partie des
richesses conquises le long de ce parcours qui va de l'amour vers l'amour".

276
Henri Lefebvre, Qu’est-ce que penser ?, pp. 83-94.

146
H. Lefebvre voit quelques analogies entre le penser et l'aimer : la différence - la
dissemblance - ne disparaît pas. La pensée ne peut penser l'amour que parce qu'elle n'est pas
l'amour : le moment de l'amour ne peut se situer comme identique, encore moins comme
étranger à la pensée. Les philosophes ont proscrit les passions, parce qu'ils y voyaient une
aliénation du penser. "L'amour ne peut se dire ni objet, ou objectif, ni subjectivité, car il
transforme et le sujet et l'objet".

Ces remarques de H. Lefebvre sur l'amour, il peut aussi le dire du jeu : "La pensée se
crée en pensant le jeu, c'est-à-dire le risque, les possibilités multiples (enjeux, gains et pertes).
Le moment du jeu a son temps propre, sa mémoire propre et spécifique. Toujours ayant une
forme, chaque jeu a des règles ; l'on entre dans le jeu en appliquant ces règles - ces formes -
au temps qui vient, spontané, informe". Par opposition, la pensée ne joue pas. Elle comprend
de l'intérieur, se refusant à une objectivité figée du savoir : "La pensée qui s'auto-définit ainsi,
qui renaît de ses cendres, de ses échecs, de ses régressions, acte plutôt qu'état, possède un trait
commun à tous les moments : une activité d'appropriation".

Ce concept d'appropriation renverse et inverse celui de propriété : "L'amour


s'approprie la sexualité, sa “ matière première ”, qu'il transforme. Le jeu s'approprie le hasard
et la décision, avec leurs rapports qui n'ont rien de simple ; il les transforme. Les moments ont
ces puissances - ou plutôt ils sont ces puissances de métamorphose par rapport au “ donné ”,
au sensible, à l'ambiguïté du vécu. Les changements dans les contenus - dans les activités
pratiques - réagissent sur les formes et par suite sur les moments. Cette interaction fait partie
de l'histoire et de la genèse, celle de l'individu, des groupes où il figure, des normes et valeurs
de la société où il se déploie ou bien dépérit".

Ainsi, la pensée n'est pas un état. H. Lefebvre remarque que le “ cogito ” s'est donné
pour un état, une substance. La "res cogitans" est pensante par définition.

Cette opposition de l'état et de l'acte remonte à la plus haute antiquité. Pour Dante,
rappelle H. Lefebvre, l'amour est un état. Selon la Vita Nova, Béatrice, que n'est aperçu que
deux fois, l'une lors de sa neuvième année, l'autre dix ans plus tard, et cependant l'amour-état
traverse la vie et la mort, inaltérable. Cette forme d'amour se lie à l'état des choses dans le
cosmos, à l'amour qui meut le soleil et les étoiles.

Pour H. Lefebvre, l'amour humain est un acte en même temps qu'un rapport au monde,
au temps et à l'espace, une capacité de transfigurer le "réel" autant qu'une réalité
psychologique et sociale : "De même le penser, acte impur. Nécessaire, il ne suffit pas et ne se
suffit pas. Il lui faut "l'autre" pour le penser ; il se crée (auto-création), mais dans une
poursuite de ce qui le fuit et que cependant il peut atteindre mais non captiver et posséder,
encore moins dévorer. Il naît et renaît de sa propre absence, de son vide, et c'est une
renaissance perpétuelle. Si le penser naît des ambiguïtés, des flux informes du vécu, de
l'irréductible qui surgit devant la réflexion et d'elle lorsqu'elle s'applique à saisir et à définir
une activité quelconque, cette re-naissance l'oblige à refaire son parcours, à une vitesse
accélérée, du lieu de départ jusqu'à l'horizon visé : le jeu, l'amour, l'apaisement, ou l'action, la
violence, etc. Sans s'arrêter nulle part en un “ état ”, en une chose acquise".

Ne consistant pas en une ex-istence ou ex-stase, mais en un acte, la pensée, ayant


atteint son but (son autre), peut alors jeter un regard en arrière. La pensée reconnaît son trajet.
Elle le rassemble, en intégrant la mémoire à l'acte et à l'immédiateté présente. La pensée peut
chercher à persister dans cet état, à s'y maintenir, mais la résistance au devenir, interne ou
externe, reste fragile : elle ne peut durer longtemps. "L'acte de penser revient alors vers sa
source et recommence son effort, son parcours, son trajet : jamais stabilisé, jamais établi,

147
contenant sa dialectique du devenir". Ainsi, la pensée est un rapport au monde en même
temps qu'à son autre et à travers cet autre.

Il ne peut y avoir de fermeture. On ne possède ni soi, ni l'être. La force du penser vient de


ce mouvement interne-externe. Son auto-reproduction ne fait pas sa fécondité. Le penser a la
puissance de transformer son lieu de départ, en un lieu de nouveau départ. Le moment de la
pensée "se constitue ainsi par négation de ce lieu de départ, puis par sa restitution qui le situe
dans la constellation mouvante des moments, des interactions entre l'ambiguïté des concepts,
et finalement entre le vécu et le “ vivre ” qui comporte lui-même le penser".

Le Même devient l'Autre et l'Autre se change en le Même, sans fusion ni confusion. Le


penser ne poursuit son auto-création qu'entre le Même et l'Autre, comme médiation qui part
de l'immédiat et le retrouve. De même, il passe entre le vécu informe et le savoir formalisé
(conceptualisé, acquis) sans s'en tenir aux médiations instituées. "L'acte de penser entre donc
parmi les moments, c'est-à-dire dans une unité qui se constitue (qui se crée) à partir d'une
matière première et naturelle d'émotions et d'activités, de sensations et de besoins, de gestes et
de représentations, réalisant une modalité de la présence (à qui ? à soi, aux autres et à l'autre,
au monde). C'est-à-dire en constituant un centre “ momentané ” qui confère un sens (c'est-à-
dire une signification et une orientation au “ vécu ”, sans quoi celui-ci resterait dans les flux
informes et s'y égarerait). Les moments, qui se constituent en “ êtres ” concrets et divers,
s'opposent aux instants, épreuves, irruptions bouleversantes, révélations subites, intuitions
brusques".

En tant que moment, le penser cherche à constituer une totalité qui toujours se brise :
"Parce que le moment de penser a une relation avec tous les autres moments, sans s'identifier
à aucun, il les pense successivement et non simultanément". Le monde est le fond sur lequel
se détachent ces constellations et ces nébuleuses : moments et instants, évènements et
concepts. La réflexion gère sans fin les aspects contradictoires du rapport au monde : "D'un
côté, la mort, la souffrance, le vieillissement - et de l'autre la joie, les plaisirs et les voluptés.
D'un côté la sécurité et la certitude, celles du savoir acquis et des institutions stables - de
l'autre le risque, les jeux et enjeux, les menaces". Une telle confrontation donne lieu à un
discours infini, qui oscille entre les moments, puis opte pour l'un d'eux en refusant l'autre. La
méditation se perd dans l'indéterminé. La pensée naît dans l'entre-deux des moments, mais
elle parvient à surmonter le conflit en considérant les moments dans le devenir, dans leur
rapport au monde, de même importance, sans confusion ni séparation. "Le moment convient à
la fois au conçu et au vécu. Concept, il saisit le vécu comme tel ; sortant de l'ambiguïté, de la
fluidité, il se donne une forme, en même temps qu'une mémoire et un temps propre (dans le
devenir du monde). Par cette forme qu'il se donne, le moment fait transition entre la
connaissance (le concept) et l'art. Les créations esthétiques présentent ou représentent des
moments : l'amour, le jeu, l'action, etc. Elles ne peuvent trouver un objet ni dans le conçu ni
dans le vécu qui n'a pas revêtu une forme". Si les moments sont dans un temps et un espace
relatifs, les oeuvres d'art cherchent à proposer un temps absolu (musique) ou un espace absolu
(l'architecture).

148
INTERLUDE 2

JOURNAL DU NON-MOMENT

(5 mai 2004 – 25 novembre 2004)

Mardi 5 mai 2004, soutenance de thèse de Jean-Yves Robin (Villetaneuse),

Je suis venu à cette soutenance comme “ auditeur libre ”, en sortant du séminaire de


Patrice Ville à Saint-Denis. Je suis venu avec Sergio Borba. Je le promène un peu autour de
moi, pour le faire connaître. Dans le public, il y a aussi Guy Avanzini et des collègues
d’Angers. Au jury, je retrouve Françoise Cros, Jean-Marie Barbier, Gilles Brougères,
Christine Delory-Momberger, et un prof que je ne connais pas (on m’a parlé d’un Allemand).
J’aperçois aussi Jean-Louis Le Grand.

Mais je ne suis pas là pour raconter, une fois de plus, une soutenance de thèse, mais
pour essayer de penser un nouvel objet : Le non-moment. L’idée s’est imposée à moi ce matin.
Je venais de lire le Journal de voyage d’Albert Camus, et je m’étais replongé dans le très beau
livre de Pierre Sansot : Du bon usage de la lenteur, découvert dimanche au “ Salon du livre de
voyage ” de Magny-en-Vexin, où j’étais invité à faire une petite conférence sur mon Voyage à
Rio. J’en ai profité pour acquérir 6 livres sur le journal de voyage (Gide, Camus, David Le
Breton sur la marche…), et je me suis plongé dans ces ouvrages avec une forte implication
(puisque je viens de terminer mon Voyage à New York). D’ailleurs aujourd’hui j’ai passé une
partie de la matinée à écrire mon journal. En apprenant la maladie de mon ami Hubert de
Luze, j’ai voulu trouver un bon support pour noter cette nouvelle. Je ne l’ai pas trouvé, de
façon "évidente". J’ai ouvert La mort d’un maître 277 , mais ce n’était pas la place. Alors, du
coup, j’ai regardé mes autres journaux. En ouvrant Journal d’un lecteur, Journal d’un éditeur,
j’ai pris conscience qu’il n’y avait pas de Journal d’un auteur. J’ai donc du vécu qui ne se
trouve pas enregistré dans le Journal des Moments. On pourrait se dire : le Journal d’un
auteur est à ouvrir ; être auteur est, pour moi, un moment non contestable ; donc, il y a des
moments, que je ne décris pas dans mon Journal des moments.

Cette prise de conscience m’a conduit à faire un pas de côté, en me posant la


question : qu’en est-il de mon vécu, de la fluidité du sujet que je suis, qui ne rentre pas dans le
cadre (framework, "dispositif") des moments. Si j’ouvre un Journal du Non-Moment, c’est
qu’il me semble que pour rendre fluides, les moments les uns par rapport aux autres, dans le
jeu de la transversalité, il est nécessaire qu’il y ait du jeu entre les moments, donc un espace
qui est libre, fluide. Le jeu des moments (passage de l’un à l’autre) suppose une sorte d’huile
de coude. C’est cela que je voudrais explorer, découvrir. Qu’en est-il du vécu, non installé
dans nos moments ?

277
Ce chantier est un ouvrage en préparation sur René Lourau, pour lequel Hubert de Luze, en tant que directeur
des éditions Loris Talmart, m'avait signé un contrat dès 2001.

149
L’idée m’est venue ce matin, mais comme une sorte de redondance. Ce matin, je lisais
Du bon usage de la lenteur, livre sur le non-moment, ou plutôt sur les rythmes du non-
moment, quand le vécu prend la forme d’un quasi-moment : le moment de la flânerie, de la
rêverie, du vin, etc. Je parlerai ici plutôt d’un quasi-moment, plutôt que d’un moment, encore
que le chapitre sur l’écriture est bien une réflexion sur la construction du moment d’auteur. Il
me faudrait expliciter pourquoi je suis tenté d’inscrire le quasi-moment, du côté du non-
moment, plutôt que du côté du moment. Ce fut ma première impression, intuition. En la
restituant, je trouve cette première impulsion moins évidente que lors de l’insight (l’insight
est de l’ordre de l’instant).

En même temps, il s’agissait d’un insight déjà expérimenté, lors de la lecture en


décembre 2003 de deux livres importants, Non-lieux de Marc Augé et Arts et schizophrénie,
de Jean Oury. Chez Augé, le point commun avec ma recherche, c’est le non. Car le moment
est un espace-temps, donc, d’une certaine manière : un lieu. Le non-lieu est virtuellement un
non-moment. Chez Jean Oury, il faudrait reprendre la construction archaïque de la
personnalité : Jean Oury ne parle pas vraiment d’autre chose que du moment, même s’il en
ignore, semble-t-il, le concept. Dans son effort de théorisation du sujet, il y a l’espace-temps
disponible entre ici et là : ici et là sont des moments ; et entre les deux, il y a un entre-deux.
Donc M. Augé, J. Oury, P. Sansot viennent étayer une réalité essentielle, pour parler du non-
moment, et donc du moment. Quelle place faire au non-moment dans la théorie des moments ?

J’aime l’éloge de la lenteur que fait P. Sansot. Elle est utile ; elle s’oppose à l’activisme, au
fonctionnement mécanique du sujet, dans le mode de production, à son effort pour se donner
comme efficace, utile, rentable : contre la vitesse, le calme. Chez Camus, j’ai trouvé une
critique de la conduite automobile, à Rio de Janeiro. Comment décrire le non-moment, dans
lequel je me trouve maintenant : la soutenance de HDR, commencée avant que j’arrive, et qui
commente un mémoire de synthèse, que je n’ai pas lu. C’est pour moi : une salle chauffée, un
espace agréable (une belle table), pour écrire, une musique dialogique entre Christine, Gilles,
Jean-Yves, que j’entends comme un fond musical ou plutôt culturel, à la manière des grandes
émissions de France-Culture. Je ne suis pas dans le moment de la thèse ; suis-je dans le
moment de l’écriture ? Non, je suis dans un non-moment, que je pose entre deux autres
moments, saturés, mais il faut décrire le non-moment qui est tout de même traversé par des
moments, des vrais.

Qu’est-ce qu’on laisse derrière soi ? se demande Jean-Yves Robin. Qu’est-ce que l’on
conçoit transmettre à ses enfants ?
["Est-ce effectivement transmis ?" serait une autre question].
On peut transmettre des maisons, des livres, des tableaux, mais, il me semble qu’on
transmet surtout des moments. Puis-je penser cette question, par rapport à mes enfants : est-ce
analysable, descriptible ? Puis-je demander à Hélène, Charlotte, Romain, ce qu’ils ont repris
de mes moments ? En quoi ai-je aidé mes enfants à se construire leurs moments ? Cette
question peut être dialectisée par cette autre : comment mes enfants se sont-ils construits des
moments, contre moi ?

Le repas d’hier midi avec Charlotte, fut riche en auto-célébration de notre commune
transversalité (danse/philosophie) :
-On est les mêmes, au-delà de nos différences !
On a produit ce manifeste, dans une performance commune : celle d’un repas à la
terrasse d’un café ; elle mangeant un steak haché, moi une choucroute ! Il nous manquait du
vin frais. Mais la Loburg était excellente. Manger, prendre l’air, observer des classes prendre
l’autobus, dans une succession imprévue, et non structurée, sans savoir à quelle heure notre
entretien serait suspendu : voilà du non-moment. Dans les temps qui viennent, je veux tenter
de penser le non-moment ; le risque : en faire un moment !

150
Lyon Perrache, le 6 mai 2004, 12 h 40
J’attends le départ de mon TGV pour Paris ; je viens de présider la soutenance de
thèse d’Antoine Caballé. Ayant rédigé le rapport en situation, je suis tranquille : pas de devoir
à la maison. Michel Lobrot trouve que ce rituel est un peu ennuyeux :
-On n’a pas suffisamment parlé de nos croyances, a-t-il dit.
Sujet de la thèse : Bible et éducation, qui n’est pas le thème que je voudrais
développer aujourd’hui. Ma question : y a-t-il des gens, qui vivent en dehors de tout
moment ? Le problème : quelqu’un placé en prison se voit détruire progressivement tous ses
moments, mais, pas seulement le prisonnier ! Le malade hospitalisé en hôpital psychiatrique,
celui que l’on appelle un chronique, n’a plus de moment : les rythmes bureaucratiques de
l’institution agencent sa vie. Par extension, les institutions totalitaires ne connaissent pas les
moments. Pour le chronique, l’institué de l’institution objective la vie : on mange, on se
promène, on se couche : ces modalités doivent être distinguées du moment du repas, du
moment de la marche, ou du moment du repos. Ce sont des activités contraintes ; dans le
moment, il y a une part subjective : le moment est construction du sujet. Donc, les institutions
totales sont des dispositifs, sans moment : le chronique est dans le non-moment. Et d’une
certaine manière, on peut tous être des chroniques de quelque chose, de la conjugalité, par
exemple, qui peut être un non-moment. Pour un animal, l’étable n’est pas un moment : c’est
un espace-temps, comme le moment. Mais dans le moment, il y a davantage : il y a la
conscience du moment, le désir de ce moment, la volonté du moment. Ainsi, le non-moment
nous aide à définir ce que serait le moment.

Cette méditation peut être rapprocher des réflexions de Félix Guattari, dans
Psychanalyse et transversalité, à propos de sa distinction entre groupe objet et groupe sujet :
dans le moment, il y a de l’objectif, de la matérialité, mais aussi une grande part de subjectif,
voire de subjectivation. Je choisis mon moment, contre un autre possible : je l’habite, je rentre
dedans. Quand je quitte un moment, pour entrer dans un autre, j’ai des rites de passage :
notamment des rites d’entrée à respecter ; entre deux moments, des rituels de sortie et des
rituels d’entrée sont ménagés. Ces rituels n’existent pas dans le non-moment. Dans le non-
moment, on entre un peu au hasard, poussé par le flux héraclitéen du quotidien 278 : beaucoup
d’adeptes sont entrés en religion, contraints ; ils sont religieux, par statut social, par
appartenance culturelle, ou par déterminisme familial. Le converti, par opposition, construit
son moment religieux, cependant, il me faut distinguer le moment hérité (transmis par ma
famille), le moment refusé (j’aurais pu en hériter, mais j’ai refusé le legs), et le moment voulu.

Le moment, dont j’assume l’héritage, est un moment, du fait de la conscience que j’ai
d’accepter ce legs. Ainsi, je suis conscient d’appartenir, par ma famille, à une tradition
familiale dans laquelle j’estime, par ailleurs, qu’il y a à boire et à manger : je fais le tri, entre
ce que je conserve, et ce que j’abandonne de mon héritage. J’ai refusé certains moments
familiaux, d’autres sont ma fierté.

Dans les Eglises, il y a une dimension totalitaire, qui entraîne le non-moment. J’ai
posé l’hypothèse qu’il n’y a pas de moment, dans le quotidien totalitaire ; et cette
qualification totalitaire du quotidien n’a rien de péjoratif. La vie au Moyen Age, pour les
paysans, était sans surprise : ils travaillaient tout le temps. Le rythme des champs décidait
chaque matin de leur activité ; pour les femmes, elles étaient rivées au domestique. La vie
était construite de l'extérieur ; la seule rupture permise avec le quotidien : la fête.

278
Expression de Husserl.

151
Dans le métro, vers Saint-Denis, 15 heures 30

Je viens de terminer Du bon usage de la lenteur : excellentes pages sur le non-


moment, à propos de la sieste, de la grasse matinée, mais peut-être s’agit-il du moment du
repos ? Oui, P. Santot parle du repos : il parle de la digestion, du sommeil, etc. Alors, tout
pourrait être moment ?

En partant à Lyon, je retrouve un livre commencé en avril : Georges Snyders, Deux


pensées qui contribuent à me maintenir communiste : B. Brecht - A. Gramsci 279 : dans le taxi
qui nous conduisait à l’Université, j’en parlais avec Michel Lobrot ; le titre de cet ouvrage
nous a surpris, pourtant, les notions de maintenance, de maintien m’intéressent : j’y ai
réfléchi. Cela renvoie à l’institué, par opposition à l’instituant ; je ne peux pas réfléchir à ce
qui me maintient communiste, puisque je ne l’ai jamais été : je continue à me sentir
écologiste, vert ; même si j’ai renoncé à l’adhésion à ce Parti. Je vote vert, je voterai vert,
malgré mes expériences insatisfaisantes, chez les Verts. Mais ce parti-pris est davantage étayé
par mon expérience du monde actuel, que par des lectures : idéologiquement, je me sens
institutionnaliste. Qu’est-ce qui me maintient institutionnaliste ? Pour moi, trois pensées : H.
Lefebvre, R. Lourau, G. Lapassade. J’y ajouterai la mienne : ma pensée, mes œuvres me
maintiennent institutionnaliste ; il s’agit de quelque chose d’instituant, bien que le
mouvement institutionnaliste soit difficile à définir.

Institut catholique, le vendredi 7 mai, 17 heures. Colloque de


la société européenne d’ethnographie de l’éducation.
Je suis venu à pied de Saint Placide, accompagné de Sergio Borba ; nous sommes
passés devant la librairie Letouzey et Ané, qui avait changé d’adresse après 1989 (époque où
j’avais découvert le Dictionnaire de théologie catholique de Vacant, Mangerot et Amann) :
j’ai beaucoup utilisé l’article Danse, dans ma première valse. Pendant la pause repas, je
retourne à la librairie, acheter le volume sur le péché (1933) : ce volume de 1400 pages m’est
vendu 98 euros (mais je pourrais avoir une réduction de 25%, si j’avais un bon de commande
de mon éditeur). Les développements sur le péché (450 pages de petits caractères) sont à
dévorer avec passion. L’ensemble du Dictionnaire est une perle.

Les participants à cette rencontre se présentent : trois doctorants 280 , Francesco de


Saragosse, Patrick Tapernoux, Vito d’Armento qui vient de traduire mon ouvrage Produire
son œuvre, le moment de la thèse en italien, Jacques André Bizet, Sergio Borba, Patrick
Boumard et Driss Alaoui. Georges Lapassade était là, ce matin. Je suis proche des membres
de ce groupe.

Impression de vivre dans le non-moment. En me levant, j’ai dû me mettre à la


rédaction du discours, que le président Lunel devra prononcer lundi, lors de la fête des 80 ans
de Lapassade : j’ai écrit 6 pages, assez sérieuses. Au moment de relecture de mon texte,
Sergio est arrivé ; Lucette téléphonait à Paris 8 pour avoir la présidence… Je me suis senti
dissocié, incapable de structurer mon identité : quand on se trouve ainsi, entre plusieurs
moments, on est dans un non-moment. Ce non-moment est alors parfois vécu sur le mode de
l’éclatement, ou plutôt de l’implosion du sujet ; maintenant, je me vis dans un non-moment,
mais sans angoisse, sans harcèlement. Je me sens bien : je sais qu’il me faudrait rentrer chez
moi, pour avancer ma toile pour Georges 281 , mais, je traîne un peu ici. Je sais que je

279
Georges Snyders, Deux pensées qui contribuent à me maintenir communiste : B. Brecht - A. Gramsci,
Matrice, 2004, 92 pages.
280
Un Colombien, un Congolais, un Vietnamien.
281
Portrait de mon maître, peint pour son anniversaire.

152
retrouverai tout ce petit monde dans la soirée : je suis invité au dîner organisé par Patrick
Tapernoux. Vito parle en italien : les deux Patrick tentent de le traduire, mais, j’ai du mal à
suivre son discours.

Je suis dans un non-lieu, un non-moment : celui d’une langue hachée, qui a du mal à
émerger ; tout à l’heure, j’ai revu avec Vito une partie de la traduction de mon livre, qui
rédige des notes du traducteur : je me sentais dans un entre-deux. Je me sentais dissocié, du
fait des lacunes de mon italien, langue que je voudrais m’approprier bientôt. Travaille dans
une langue, que l’on maîtrise mal, nous rend extérieur à ce qui se passe : cette extériorité est
un non-moment. Let espace social, auquel on tente de s’accrocher, échappe ; la prise
échappe : on ne comprend pas. Que fait l’esprit, se heurtant à pareille situation ? Driss Alaoui,
à côté de moi, feuillette bruyamment ses notes ; j’écris, mais je n’ai pas conscience d’être
dans le moment de l’écriture : j’écris mécaniquement ; en fait, j’ai sommeil.
Soudain, je me sens obligé de me recentrer sur la discussion, car Vito parle de moi :
mon ami voudrait que je sois davantage présent en Italie. J’ai envie de partir de cette
réunion...

Samedi 8 mai 2004, Institut catholique, 11 heures 45.

Présents dans le groupe : Francesco, Patrick Tapernoux, Vito d’Armento, Jacques-


André Bizet, Bernard Jabin, Patrick Boumard, Driss Alaoui et Rose-Marie. J’arrive,
accompagné de Gorgio de Martino : j’espère qu’il va prendre le pouvoir de la traduction. Idée
de l’amener avec moi pour résoudre ma dissociation : je dois faire mille choses à la fois.
J’avais donné un rendez-vous à Giorgio, pour qu’il me parle de lui ; quand il est arrivé, je
lisais le mémoire d’Abdelwahed Mabrouki, intitulé finalement La dissociation, un processus
organisateur des récits de vie, qui porte sur Lapassade, sa vie, son œuvre.

Hier soir, chez Patrick Tapernoux, Georges m’a reproché de ne pas avoir lu ce
mémoire. Il me fallait donc le lire rapidement : c’est une introduction polémique, opposant le
concept de dissociation au concept de moment ; ce texte est suivi d’entretiens avec Georges
Lapassade ; ces entretiens sont riches : ils complètent beaucoup d'informations, que j’ai moi-
même déjà organisées. Idée d'un chapitre Lapassade, dans mon livre sur René Lourau : il y a
de la matière. Cette idée me fut donnée jadis par Hubert de Luze, qui voulait que je fasse un
chapitre sur "René et Lefebvre", et ensuite un autre sur "René et Lapassade". Le mémoire de
Mabrouki donne envie de faire aussi quelque chose, dans la théorie des moments sur la
dissociation. J’écris ces remarques dans ce texte, parce que ma vie, difficile, est une
transduction permanente d’une activité à une autre, avec une perspective unique : la
préparation des 80 ans de Georges. Cette perspective me fait écarter d’autres activités
importantes, comme l’organisation de la thèse de Mohamed Daoud. Comment peindre un
tableau pour lundi, tout en faisant mille autres choses ? Vivre un moment, suppose de
construire un dispositif avant, s’installer dans un dispositif, et être disponible pour vivre le
performatif.

G. Lapassade a une posture : Je m’engage, et ensuite je vois (Napoléon, cité par


Trotski). Depuis Groupes, organisations, institutions, G. Lapassade a fait sienne cette
posture, qui est observable dans le social : après Napoléon, Trotski, Lapassade, chacun
d’entre nous peut privilégier l’engagement, avant la réflexion sur le dispositif. Beaucoup de
professeurs préparent leurs cours : ils travaillent à la construction d’un dispositif
pédagogique, qu’ils imposent ensuite à leurs étudiants. G. Lapassade raconte que, même s’il
travaille tout le temps (en rédigeant des textes sur l’observation participante, par exemple), il
change son idée en arrivant face à son auditoire : il improvise. Il raconte maintenant une
situation dans laquelle il avait demandé à ses étudiants de lire Le château de Kafka, et ensuite
il eut une autre idée ; les étudiants sont restés, avec Le château à la main ! G. Lapassade parle

153
du transductif, qui le conduit d’une chose à une autre : cet état fait partie du non-moment. Ce
mouvement, cette énergie circulent dans l’entre-les-moments. Quand on entre dans un
moment, on prend le temps de le construire : il y a une transition, une installation dans le
moment. Cette installation exige une conversion ; la conversion est un changement de posture
intérieure et extérieure. Une différence existe entre les moments individuels (se mettre à
l’écriture d’un livre), et les moments que l’on construit avec d’autres (le repas familial, le bal,
etc.). Impliquer d’autres personnes dans la construction de ses moments, suppose une
articulation collective de l’espace et du temps. Les 80 ans de Lapassade est un vécu collectif,
où tous les participants viendront mettre en commun leur moment Lapassade : c’est un
moment historique (donc qui s’inscrit dans la temporalité), qui rassemble, relie, assemble des
moments anthropologiques traversés par, et avec Georges Lapassade. Comment vivre le non-
moment, sur un mode cool ?

Lien psychologique qui relie deux choses, deux idées, deux moments, la transduction
est un mouvement. R. Lourau oppose la logique transductive à la logique hypothético-
déductive.

Rencontre étrange hier avec Charlotte Tempier, une étudiante de Paris 8 (hyper-
média), qui travaille sur l’autodidaxie : elle a lu Christian Verrier, mais ne le connaît pas. Elle
a fait 4 ans de philosophie à Paris IV ; elle était simultanément inscrite à la Catho, sur Saint
Thomas d’Aquin. Or, avant de venir chez P. Tapernoux, je me suis mis à couper les pages de
mon volume acheté hier du Dictionnaire de théologie catholique ; j’ai eu le temps de lire 20
pages, sur la notion de péché : j’ai retenu que Saint Thomas d’Aquin a fait la synthèse de tout
ce qui s’est écrit avant lui. Je me lance dans une discussion avec Charlotte : Oui, moi aussi, je
suis passionné de théologie ; mon objet : le péché ; mon auteur privilégié : Saint Thomas.
Assez vite, dans ce jeu de séduction, j’introduis les fondements de ma théologie : Je suis le
fils de Dieu, donc je suis Dieu.
-Ah bon, tu es un hérétique ! me dit Guy Avanzini , présent à cette soirée.
-Pourquoi ? Si je suis fils de Dieu, je suis Dieu. Fils d’André Hess, je suis Hess. Cette
déduction logique ne semble pas évidente aux théologiens présents.
Cette théorie me semble évidente, même si elle ne l’est pas théologiquement. Que
Dieu existe ou non, ne m’a jamais préoccupé : ce que j’ai accepté est d’être son fils, donc
d’être Dieu moi-même : je crois moins en Dieu, qu’en mon destin de créateur. Je dois être un
inventeur, non par ambition ou par orgueil, mais par simple affirmation de mon Essence : Je
suis celui qui est, dit Dieu ; Je suis celui qui devient, dit-il aussi. Dali disait aussi : Je ne suis
pas Dali, je le deviens. Quand je fais ce type d’associations, suis-je dans un moment ?
Lequel ? La pensée transductive est-elle un moment ? Pour H. Lefebvre, il y a le moment de
la philosophie, mais il ne parle pas du moment de la pensée 282 . La pensée associative ne
serait-elle pas le non-moment, par excellence ?

Groupe d’ethnographes de l’éducation : j’ai été boire un café avec Driss, puis Sergio Borba
est arrivé : il présente sa recherche. Je suis bien là : j'ai un espace, un lieu qui n'est pas un lieu,
mais un lieu qui est un non-lieu, un non-moment. Je ne suis pas membre à part entière de la
SEEE, mais je m’y sens chez moi, comme visiteur. On m’accepte ici ; cela ne dérange pas
mes collègues que j’écrive. Je pourrais devenir membre à part entière de la SEEE.

16 heures 50,

Je me suis arrêté d’écrire, lorsque Sergio a commencé à parler : j’étais pris, par ce
qu’il racontait sur sa vie. Je me remets à écrire, parce que Vito fait un exposé en italien, et que
je ne puis me brancher sur ce qu’il dit. J’ai payé les 40 euros d’adhésion à la Société
d’ethnographie de l’éducation : j'en suis donc membre à part entière. J’ai parlé de la situation

282
C'est faux. Il élabore le moment de la pensée dans Qu'est-ce que penser ? (Voir le chapitre sur ce thème).

154
à Paris 8, puis Patrick Boumard, de la situation à Rennes 2, mais il nous faut maintenant sortir
de la salle.

Lundi 10 mai, Paris 8, 80 ans de Georges Lapassade, 8 heures 40.

Réunion de la commission de spécialistes : on recrute un maître de conférence. Il y a 60


candidats, on sait déjà qui on va recruter, mais le travail institutionnel exige que chaque
dossier soit lu par deux rapporteurs (120 rapports à rédiger). Nous parlions avec Lucette de ce
travail, que je juge totalement inutile : c’est le travail de l’institution, me dit Lucette. Eh oui,
il y a de nombreuses tâches, totalement inutiles qui occupent des gens compétents ! Par
exemple, Lucette me parlait d’un questionnaire remis aux UFR, pour répondre au projet
d’évaluation lancé par le Ministère. L’université a décidé de répondre par elle-même à ce
questionnaire, et a donc laissé de côté les réponses des UFR : ce travail considérable s’est
trouvé mis à la poubelle purement et simplement. Ce type de travail (bureaucratique) occupe
les journées de gens comme Lucette : elle travaille 7 jours sur 7, 10 heures par jour, pour faire
des tâches importantes, qui finissent assez souvent à la poubelle. Le travail institutionnel est-
il un moment ou un non-moment ? Le travail, le temps de travail est un moment chez Hegel ;
il relève de l’entreprise ; la bureaucratie d’Etat relève d’un autre moment chez Hegel : celui
de l’Etat. Notre statut de fonctionnaire implique ce travail de l’institution. Certes, ce travail a
son importance, mais il ne faut pas lui consacrer plus de temps qu’il n'en mérite : j’ai mis
moins d’une heure à écrire mes 4 rapports ; ils concernent des dossiers de personnes
sympathiques, intéressantes, mais "hors profil", comme on dit. Quand j’entends lire les
rapports, je me dis que les rapporteurs ont passé des heures à rédiger ces textes longs,
totalement inutiles.

Le mémoire de DEA consacré à Lapassade, sa vie, son œuvre d’Abdelwahed


Mabrouki va être soutenu aujourd’hui : j’y ai découvert que Lapassade avoue qu’il lisait
Bergson pendant ses classes, lorsqu’il était instituteur, donnant des devoirs aux élèves ; il en
garde de la culpabilité, encore aujourd'hui ; il poursuit ensuite des études de psychologie de
l’enfant, et de pédagogie ! Ce passage correspond bien à ce que j’ai moi-même vécu : à
certains moments de ma carrière de professeur de lycée, de professeur d’école normale, ou
même de professeur d’université. Ne suis-je pas en train de faire autre chose que ce que je
suis censé faire ? Je suis censé participer à une réunion : j’y suis, mais en même temps, je
n’écoute que d’une oreille (écoute flottante), je concentre mon attention principalement sur
mon écriture. J’écris maintenant, parce que je savais que j’allais devoir passer 3 heures à
m’ennuyer, ou du moins à être totalement passif : la plupart de mes collègues sont venus pour
écouter attentivement cette lecture des 120 rapports. Ils sont honnêtes, mais au bout d’un
certain temps, cependant, leur attention s’émousse : ils commencent à associer mentalement
sur d'autres objets. Ils ont toujours la posture d’écoute, mais je vois bien que le fil de leur
pensée commence à échapper au moment du travail bureaucratique (transduction sur d’autres
thèmes).

Du point de vue de la bureaucratie, s’il y a un moment du travail institutionnel,


l’analyse du vécu des acteurs permet de montrer que ceux-ci ne s’installent pas dans ce
moment de façon active ; leur activité est réelle, pendant des séquences extrêmement courtes :
le temps de lecture de leurs rapports, et puis ils se remettent en stand bye. Dans la vie du
quotidien bureaucratique, l’esprit passe d’une forme à une autre. Pour décrire cet état, prenons
un autre exemple. Une personne conduit sa voiture, tout en discutant avec les autres passagers
de la voiture, tout en fumant, en écoutant de la musique.

Dans ces situations, le sujet est mobilisé en même temps, psychiquement, dans
plusieurs activités : le conducteur suit les aléas de la circulation, le collègue ou ami discute, le
fumeur surveille son mégot pour empêcher les cendres de tomber dans la voiture, l’auditeur

155
apprécie l’interprétation de l’orchestre philharmonique de Berlin d’un morceau de Beethoven,
qu’il n’avait pas écouté depuis longtemps, etc. Dans ce type de situation, le sujet se dissocie
en plusieurs personnes. Peut-on alors parler de moment, ou ne serait-il pas plus juste de parler
de non-moment ?

Selon moi, il ne s’agit pas d’un moment, mais d’une situation, dans laquelle le vécu
donne de temps en temps priorité à la conduite, lorsque surviennent des épisodes exigeant une
forte présence, mais le plus souvent la mobilisation psychique sur la conduite ne représente
que 20% ; l’essentiel de la mobilisation psychique se fait sur la conversation, le plus souvent,
mais avec des ruptures, concernant le rapport à la cigarette, ou à l’audition du triple concerto.

La situation n'est pas un moment. Est-ce un non-moment ? C’est un vécu spécifique,


nouveau pour le sujet ; dans l’exemple donné, la situation se tisse de situations déjà
expérimentées : la conduite automobile, la conversation, etc., peut-être aussi de fragments de
formes sociales, qui pourraient être, ou devenir des moments ? Dans ce type de vécu, les
spécificités qui déterminent le moment ne sont pas réunies. Le moment est un espace-temps,
une modalité de la présence : dans la situation décrite, il y a plutôt une modalité de l’absence,
de la fuite de la présence ; on se trouve donc dans une modalité du non-moment. Le quotidien
nous confronte souvent à ces situations exigeant des mobilisations multiples. Le moment se
construit, contre ce type de dissociation du quotidien : construire un projet d’écriture, écrire
un livre ou son journal, par exemple, est un combat pour structurer un moment, contre cette
dissociation du quotidien.

Mon travail sur le non-moment avance. Je dois y introduire une variable nouvelle :
celle de l’individuel, à opposer au collectif. Les moments peuvent être individuels : le
moment de l’écriture, le moment de la peinture ; ils peuvent être collectifs : le moment de la
vie associative ; de même pour le non-moment. Dans les moments groupaux, la présence de
tous est requise ; ainsi, dans la vie d’une classe, il y a des états de garderie. Le moment
pédagogique ne peut surgir que lorsque les élèves et le professeur sont mobilisés
collectivement, dans une même conscience qu’il se passe une rencontre pédagogique. Très
souvent à l’école, même si le prof fait son cours, personne n’est vraiment présent dans le
pédagogique. Que font les élèves ? Sont-ils présents à un autre moment ? Non, cela serait trop
voyant ; ce serait subversif ! Alors, on laisse l’esprit à la dérive, celui-ci s’adonne à l’une de
ses activités préférées : la transduction ! Dans les situations contraintes, dans les institutions
totales qui ne prennent pas en compte les sujets, les membres, les participants au dispositif ont
toujours tendance à transduquer.

La transduction est une activité positive, solution pour fuire la situation contrainte ; la
transduction s’inscrit donc dans le non-moment, car cette activité n’habite pas une forme,
mais dérive de forme en forme. Activité créative, créatrice et inventive, la transduction n’est
pas un moment : le plus souvent, la transduction n’est pas captée, enregistrée : elle n’est pas
capitalisée ; elle retourne à l’oubli, au refoulement, même si certaines associations reviennent.
La pensée dérive : dans la vie, la transduction occupe beaucoup de temps ; elle n’a pas de
statut : elle se caractérise comme non-moment.

Pas de côté.

Hier, lors de ma lecture de l’article Péché, du Dictionnaire de théologie catholique


ème
publié en 1933, Elisabeth Bautier m’annonce que je suis 4 sur 13 candidats, pour
l'obtention d'un congé sabbatique, mais il n’y avait que 3 semestres à attribuer. Selon elle, je
ne dois pas me décourager ; le Ministère donnera ce 4ème semestre. Je suis le premier recalé.
Cette annonce m’installe dans un non-moment. Je n’ai pas envie de m’installer dans la posture
du congé sabbatique, et en même temps, je ne veux pas investir la fac outre mesure, au cas
où ! Cette situation est caractéristique du non-moment institutionnel : être contraint au pas de

156
côté, par rapport au travail routinier : en tant que créateur de moment, ce non-lieu est une
opportunité d’entrer dans un moment choisi, l’écriture, par exemple.

La maladie d’Hubert : moment ou non-moment ? La maladie, est-elle un moment ?


Pas toujours ; ce peut être un état parasite, par rapport aux autres moments. Sur la maladie, le
Sida, en particulier, il faudrait revoir les entretiens de Lapassade avec Abdel : en 1983, G.
Lapassade est décidé à vivre coûte que coûte ; pour cela, il décide de renoncer à la sexualité,
comme il avait renoncé à fumer précédemment ; contrairement à Guy Hocquengem, ou
Michel Foucault, G. Lapassade prend au sérieux les informations sur la maladie.

Nous commentons le travail d’Abdel, avec Lucette qui trouve ce texte non construit.
Selon elle, la transduction est pauvre, car il n’y a pas de question, pas de perspective, pas de
problématique : on associe, au hasard, sans idée préalable. Pour Lucette et moi, les propos de
Georges ont de l’intérêt : plusieurs questions abordées sont riches d’informations, parce
qu’elles viennent combler des trous dans sa biographie, construite au fil des trente ans, vécus
dans sa proximité. Mon enquête sur Georges a suivi une autre procédure : j’ai tapé, et fait
taper des textes de Georges (plusieurs centaines de pages), et j’ai également fait des entretiens
avec lui (en compagnie de Gaby Weigand), mais très centrés, très organisés autour de la
question de l’éducation nouvelle. Le mémoire d’Abdel se centre sur la dissociation, comme
modèle d’organisation de l’histoire de vie : Lucette trouve ce choix absurde, selon elle, la
dissociation ne peut rien organiser, car elle est un principe de désorganisation. Suivant son
mouvement transductif personnel, comme fondement de son dispositif pédagogique (situation
décrite dans le DEA), Georges fait le choix de briser le cadre du moment pédagogique : ses
étudiants le suivent d'abord, et puis finissent par abandonner.

Abdel n’a lu qu’un seul livre de Georges, L’Autobiographe. Il domine pas l’œuvre de
Georges : peut-on dialoguer avec quelqu’un qui a passé sa vie à écrire, lorsqu’on a fait le
choix de passer à côté de son œuvre ? Malgré tout, Lucette trouve de bonnes remarques sur le
contexte d’écriture de certains livres (Le Bordel Andalou, notamment). Ce mémoire a écarté
tout ce qui avait été produit par Abdel en 2002-2003.

Pas de côté.

Le surdoué ? Il comprend plus vite que les autres : il s’ennuie à l’école, ou dans les
autres institutions où le travail institutionnel fonctionne sur le mode de la lenteur. Le surdoué
s’organise des vies parallèles : il pense, à autre chose. Le monde de la science est aussi un
monde lent, dominé par les rallentis, où le surdoué s’ennuie. Ainsi, dans notre commission,
nous relisons maintenant des dossiers déjà lus : on reprend tout ; on relit les choses : on
évalue, dans la lenteur ; lorsqu’on ne suit pas tous les méandres du cheminement du groupe,
le risque est de se retrouver à la marge, au moment de prendre la décision… Il faut penser la
situation de surdoué ; lui aussi vit souvent avec intensité la transduction : ses associations sont
rapides et elliptiques, donc difficiles à suivre ; il se replie donc, assez facilement sur lui. Il a
tendance à juger les autres, en fonction de leur incapacité à suivre son mouvement intellectuel
; moins on est doué, plus on travaille dans une transversalité limitée. Le surdoué se passionne
pour des choses différentes : savant dans des domaines très éloignés, il établit des liens entre
ces mondes, que ne perçoivent pas les moins doués.

13 heures : 5 candidats sont retenus ; celui qui sera élu est dans les 5 ; la commission
ne s’est pas trompée : mais il a fallu 4 heures 30, à 16 personnes, pour arriver à une décision,
dont on connaissait déjà la nature, cinq heures plus tôt… Travail de l’institution ! Pour ma
part, j’ai l’impression que le seul moment intéressant de cette longue matinée a été la pause.
J’ai pu parler du mémoire d’Abdel avec G. Lapassade : Lucette a dit son mot ; Georges a été
content de notre investissement dans cette lecture. Danielle Lemeunier m’a dit que le portrait

157
de Georges lui plaisait. Hélène Bézille, aussi, a apprécié : elle se demandait quel peintre de
nos amis avait fait cette toile !

Georges Lapassade a voulu construire ses 80 ans, comme un anniversaire ; il a insisté


pour qu’une fête ait lieu ce jour-là : notion du moment historique. La date de mon
anniversaire est un non-moment historique. Le non-moment historique se distingue-t-il du
non-moment anthropologique ? Existe-il une qualification du non-moment ?

Mardi 11 mai 2004, 15 heures.

J’arrive en retard, au séminaire : je suis d'abord passé au Service des thèses, pour
l’organisation de la soutenance de Mohammed Daoud ; j’avais oublié qu’il fallait maintenant
une disquette.

L’après-midi d’hier ? Les 80 ans de Georges, peuvent-ils être définis comme un non-
moment ? Ce fut un événement : j’en suis encore soufflé ; par son intensité, l’événement se
rapproche davantage de l’instant que du moment. Un événement survient, sans que l’on
puisse vraiment savoir qu’il va avoir lieu : comment une fête improvisée, 10 jours auparavant,
peut-elle rassembler 300 personnes ? Dans l’événement, il y a la mise en place de l’événement
; parmi ceux qui ont travaillé à la construction du dispositif, il faut nommer Abdelwahed (le
fils de Dieu, le fils de l’Unité, le serviteur de l’Unité) Mabrouki ; les 170 pages, à partir de ses
entretiens avec Georges Lapassade, donnèrent lieu à une pré-soutenance d'un texte, qui a
vocation de devenir un DEA. Le jury de soutenance était composé de 16 professeurs
d’Université : Barbier, Colin, Hess, Boumard, Abdelaziz (Rabat), Sergio Borba (Macéio,
Brésil), Christine Delory-Momberger, Roger Tebib, Jean-Yves Rochex, Patrice Ville,
Francine Demichel (ancienne présidente de l’Université, directrice de l’Enseignement
supérieur), René Schérer, Jean-Louis Le Grand, Pascal Dibie (Paris 7). D'autres professeurs
faisaient partie du public. Ainsi, Stéphanette Vendeville, la directrice de l’UFR Arts, a parlé
du rapport de Georges au Living Theater.

Vers 17 heures, le président de l’Université a prononcé son discours, occasion pour lui
de découvrir la personnalité de Georges Lapassade. Puis, ce fut la fête. J’ai offert le tableau de
Georges, fait pour lui ; un groupe des musiciens Gnaouas a joué quelques morceaux ; Denis
Gautherie a chanté des chansons corses (accompagné d’un accordéon), puis nous nous
sommes mis au tango. Le buffet, offert par l’UFR, fut superbe : les 35 bouteilles de
champagne disparurent bien vite, mais à la fin de la soirée il y avait encore du vin blanc et du
Perrier.

Mon résumé ne rentre pas dans les détails : de quoi a-t-on parlé ? qui étaient les gens,
qui se sont déplacés ? Des retraités du personnel sont venus.
Patrice commente la journée d’hier : il raconte ce qu’il aurait voulu dire. Yvan Ducos :
-Avec Georges, il n’y a pas de répit.
-C’est un taureau !
Benyounès :
-C’est un praticien de l’analyse interne, qui pose continuellement la question : "qu’est-
ce que je fais là ?"

Ma fille Charlotte était contente de sa soirée. René Schérer et Jean-Yves Rochex aussi
: ils m’ont envoyé des mails pour me remercier. Roger Tebib va me faire des photocopies de
textes, écrits contre Georges Lapassade ; je demande à Roger sa date de naissance ; il ne la
connaît pas : il répond 1941, puis 1945. Il suit son discours intérieur, sans parvenir à le
brancher sur le moment du groupe.

158
Pour moi, le fil de mon écriture n’est pas de raconter, mais de faire une élaboration du
concept d’événement, comme non-moment.

Mercredi 12 mai, à Saint Denis, dans la réunion du laboratoire LAMCEEP,

Je propose à Martine de diriger notre option du Master : il semblait évident au groupe, que ce
serait moi le responsable. On accepte mes arguments, me voilà donc “libéré” de cette
responsabilité : je suis dans une phase, où je cherche à me désimpliquer. Hier à midi, j’ai
longuement discuté avec Audrey, qui traverse une crise personnelle de désimplication : elle
ne travaille plus depuis un an. Prendre du champ me permettrait de me ré-investir dans
d’autres projets : apprentissage des langues, écriture, peinture. La perspective de nouveaux
moments suppose une phase de déconstruction, une phase de latence dans le non-moment. Ma
vie, très remplie, ne me permet pas d'investir aucun moment important. Je vis au jour le jour,
porté par le quotidien. La présence de Sergio, à Paris pour un mois encore, me contraint à
penser mon futur. Je n’ai pas obtenu mon congé sabbatique. Idée de me construire une
situation d’entre-deux : être en sabbatique, sans sabbatique. Cela signifie ne plus assurer de
cours !

Lucette m’a appris que la Cour des comptes, lors de son inspection à Paris 8, s’était
interrogée sur moi, ainsi que sur Jean-Marie Vincent et Pierre-Philippe Rey : nous sommes
trois professeurs, dirigeant un excès de thèses. Lucette a répondu aux inspecteurs : "C’est sa
spécialité ! Si je comprends bien, il n’y a pas à être sur-impliqué : Il n’y aucune raison de
faire plus que les autres !

Jeudi 13 mai, au Conseil d’UFR (perceuses dans le couloir).

Nouvelle mauvaise nuit, impression de ne rien faire : hier, je me suis endormi à 4 h 30


; aujourd’hui, je me suis réveillé à 4 heures 30, alors que je ne me suis pas endormi avant
minuit trente. Cette impression vient de ne pouvoir me consacrer à ce que je voudrais faire :
écrire à Hubert de Luze. Hier, je ne suis parvenu qu'à répondre à une lettre à Georges
Snyders du 29 mars. Parmi les destinataires de lettres à écrire : Cécile et Bernadette, mes
cousines. Je ne parviens pas à faire ces courriers ? De passage à Paris, ma sœur Odile aura son
anniversaire dimanche 16 mai. Je contacte Hélène et Yves, mais ils seront à Reims, paraît-il.

15 heures : soutenance de maîtrise de Mondher Bouchaoua


(L’évaluation scolaire dans les écoles primaires tunisiennes).

Je suis directeur du mémoire, Sergio est dans le jury : ce


dispositif est un non-moment. Je suis là, mais la tête vide : je connais
déjà ce mémoire ; je n’apprends donc rien. Je voudrais fuir, faire autre
chose, mais je suis trop fatigué pour cela : l'écriture de mon journal est
ma seule possibilité de fuite.
À midi, comme hier, repas avec René Barbier : le thème de notre conversation d'hier
était l’enfance de René, qui se lance dans un récit biographique. Ce midi, le thème : nos
amours. René n’a jamais aimé deux femmes en même temps ; s’il a été polygame, ce fut en
succession : il oppose son rapport aux femmes à celui de X et Y, qui, bien que fidèles à une
épouse, multiplient les aventures parallèles ; chez X, multiplicité de relations sexuelles, mais

159
grande maintenance de son mariage ; Idem chez Y, qui organise la transgression dans deux
(ou plusieurs) lieux. À chaque espace, correspond une relation : ce découpage géographique
questionne la théorie des moments. René, lui, a toujours unifié son moi, autour d’un amour :
après la mort d’Agnès, S depuis 5 ans.

Pendant que j'écris, Mondher continue à très bien parler, de sa recherche sur
l’évaluation.

-As-tu aimé la mère de ton fils ? me demande René. La question me surprend ; je


réfléchis. Je repense au contexte de 1993-94 : mon exil à Reims, ma solitude là-bas, le refus
de Lu de me suivre, mes problèmes avec Paris, Marseille ; un stage et Alex, dans ce stage ;
une nuit, sa survenance dans ma chambre. Retour à Paris : elle est enceinte ; elle veut garder
l’enfant ; Lu me trouve un poste à Paris 8 : crise aiguë.
La plupart de mes relations extra-conjugales se sont inscrites, dans un moment non-
partagé avec mon épouse. La pratique sportive fut un moment fort de ma vie, non partagé ni
par Brigitte ou ni par Lucette. D'où une aventure assez forte avec une sportive, à un âge où je
retrouvais le désir de reprendre le sport : mes transgressions conjugales s’inscrivent donc dans
un moment. En ai-je eu dans le non-moment, peut-être ? Il faudrait y réfléchir ; j’ai entendu
Lu parler hier soir des amours d’A et B, d'où ma surprise qu’aujourd’hui, René me parle de
cela, lui aussi. Je n’ai jamais parlé de ce sujet, avec personne. Lucette est entière : j’entretiens
avec elle, une relation très forte depuis si longtemps.
-La vie ne tient qu’à un fil, me dit René.
-Oui, et l’amour aussi !
Cet écriture impliquée ne m’empêche pas de suivre ce que dit Mondher.

-Mes amours n’ont pas toujours été sexuels, ou plutôt, une relation sexuelle n’est pas
sortie de certains de mes grandes amours transgressives, mais toujours, ces grandes petites
aventures ont été liées à un désir de stimulation intellectuelle. Je repense à F, en 1973 ; et plus
près de moi à Maja : une femme m’aide à entrer dans un nouveau moment. Depuis 5 ans,
décision de ne plus être transgressif, pour ne pas affaiblir Lu, dans son entreprise de travail
institutionnel : je vis une sorte de fidélité naturelle qui s’oppose, de fait, à une fidélité
s’accommodant bien d’une posture transgressive. La date des 5 ans correspond à un mandat
de l'institution. D’une certaine façon, j’ai conservé, mon identité et mes dissociations, mais
sans trop m’y investir : écoute flottante, désir errant qui inscrit ou non, une rencontre dans
l’aventure d’un moment. Ces réflexions me conduisent à proposer l'idée que ma relation à Lu,
nécessaire, s’inscrit au niveau de ma transversalité 283 , alors qu’une relation contingente
s’inscrit, au mieux, dans un moment.

Mardi 18 mai, le séminaire de Patrice.

Lorsqu’on arrive avec Patrice, K. et quelques étudiants, déjà Christoph Wulf parle : à midi,
avec Laurence Valentin, on a parlé de son mémoire : très bon. Je l’ai lu, ce matin. Un étudiant
comorien qui travaille sur les conflits parents enfants, veut que je retrouve un texte qu’il m’a
donné. En remuant des papiers, je retrouve huit pages dactylographiées, qui pourraient être de
lui : je les lis ; c'est incompréhensible. Que dire ? Il dit lire Karl Marx, pour comprendre les
conflits de génération. Il existe un fossé entre ce que me rend Laurence, à la fois branchée sur
la théorie et sur la pratique, et ce projet de DEA qui n’a aucun sens. Comment m’inscrire par
rapport à lui ? On est dans le non-moment. Je ne vois plus ce que je peux apporter à ce type de
personne : c’est le chaos, le non-sens, le non-moment. Son texte est le symptôme de ce qu’est
devenu le DEA.

283
Ici, je définis la transversalité comme l'harmonique des moments (relecture du 24 janvier 2006).

160
Dans le séminaire : Sergio Borba, Benyounès, Léonore, Aziz, le Japonais, Natalia qui
travaille sur Makarenko, Tebib, Isabelle Nicolas.
Christoph dit qu’il travaille actuellement sur l’amitié, dans le cadre de son groupe de
recherche sur l’anthropologie historique (100 personnes titulaires d’un diplôme équivalent au
DEA).
L’amitié est un bon sujet.
Le séminaire : j’y viens volontiers, mais pour moi, c’est un non-moment. C’est un
temps où je puis venir écrire mon journal, sans être dérangé : Christoph parle de la diversité
culturelle.

Hier, journée passionnante autour de la question du dispositif : j’ai développé cette


problématique dans mon journal de New York, reçu ce matin, et que je relis. Suite à l'écriture
de ce journal, j’ai reformulé la question, que j’ai donnée comme thème, pour une réflexion
collective, avec les professeurs associés.

G. Lapassade, P. Ville, et Christiane Gilon s’investissent sur cette question : on se


retrouve à 25 à travailler la question, durant 4 heures et demie. G. Lapassade lance l’idée d’un
numéro des IrrAIductibles sur ce thème : il lance ses troupes sur la question ! Une dynamique
se crée. Un mot, avec derrière une question : "pourquoi les Anglo-Saxons n’ont-ils pas ce
concept, et lui préfèrent-ils le performatif, notion qui n’a aucun sens pour nous ?", et G.
Lapassade a apporté une énergie, une énergie gigantesque, retrouvée dans la réunion du 10
mai, où 300 personnes sont venus le célébrer.

Ses 80 ans ont été un dispositif improvisé : un rituel ? Oui, mais négocié entre
plusieurs cultures, qui traversent Georges : sa famille, nous, l’AI, le Maroc, la musique et la
danse, l’Université, la recherche intellectuelle, etc. : l’énergie d'un évènement vient du
frottement des moments. Il y eut une tension entre les musiciens Gnaouas, qui voulaient faire
une quête pour récolter de l’argent, pour faire un voyage à Essaouira et nous, les danseurs de
tango, qui voulaient imposer le bal. D’une cette rivalité pour la conquête de la parole, du
pouvoir surgit, une force se dégage des conflits.

Mercredi 19 mai,

Rien. Je n’ai pas le temps de développer.

Lundi 24 mai,

Mort d’Hubert de Luze, le soir du samedi 22 mai. Je suis écrasé. Comment parler d’Hubert ?
Je ne connaîs pas sa biographie : j’ignore sa date de naissance.
Mon livre sur René Lourau est à l’eau !
J’ai mal dormi cette nuit. Pourtant, j’avais 4 jours de chantier jardin dans les jambes, auxquels
s’ajoutaient 3 heures de danse à la pratique de Charlotte. Celle-ci était heureuse que je sois
venu avec Sergio !
La mort d’un ami, Hubert était mon co-auteur du Moment de la création, disqualifie les
moments ; du jour au lendemain, on se trouve dans le non-moment, la déstructuration
psychologique : on ne peut que mesurer l'importance des personnes présentes absentes qui
constituent notre transversalité.

Mardi 25 mai, audition des candidats au poste de maître de


conférences (sociologie de l’éducation),

161
J'écoute attentivement les candidats qui sont excellents : ils parlent de choses
concrètes, qui ont un rapport avec ma réflexion. On parle des banlieues, des jeunes
déviant(e)s. S. parle des crapuleux (ses ?). Comment devient-on crapuleux ? Comment sort-
on de ce statut ? question de l’appartenance de groupe, question de l’identité : pour ces
jeunes, la vie en banlieue se rapproche souvent de la chronicité. Antérieurement, j'ai posé
l'hypothèse que le chronique n’a pas de moments, qu’il est dans le non-moment. Le chronique
n’est que dans un fragment, qui se constitue comme Bildung autonome ; il se trouve dans le
moment, élevé à l’absolu que critique Henri Lefebvre, dans La Somme et le Reste : pour
Lefebvre, le moment qui s’érige en absolu tend vers l’autodestruction. Ainsi le jeu, lorsqu’un
joueur s’investit tant dans le jeu qu’il en vient à jouer son patrimoine, il détruit non seulement
le jeu comme moment, mais l’ensemble de ses autres moments (famille, travail…) qui
sombrent dans le chaos. H. Lefebvre donne aussi l’exemple de l’amoureux fou : l’amour élevé
en absolu se détruit ; le jaloux détruit celui ou celle qu’il aime, et se détruit lui-même. Ainsi,
le moment, lorsqu’il tend vers l’absolu, produit le chaos, forme du non-moment.

Hubert est mort.


Mauvaise nuit encore aujourd’hui ; je n’intègre pas ce décès ; comment en sortir ?
Errance : l’amitié est un moment fort, nécessaire, mais la mort de l’ami a pour effet de
transformer ce moment de l’amitié vivante, en moment passé, dépassé.
Il y avait un moment anthropologique, l'amitié, avec ses possibles
La mort de l’ami entraîne une liquidation du virtuel, du possible que portait en lui ce
moment. Le passage du virtuel à l’accompli est un changement de statut du moment :
d’anthropologique, le moment prend une dimension historique : je parle désormais de mon
ami sur le mode du passé : ainsi, de ce présent déjà passé, je constitue un passé.

Un moment se disloque : l’ensemble de ma personnalité est secouée.


L’épreuve de la mort d’un proche, difficile, est une situation qui survient inopinément,
même lorsqu’elle est annoncée, voire attendue.
On souffre de l’inachèvement : on souffre de tout ce que l’on aurait pu faire ensemble,
et que l’on ne fera jamais plus.

Hubert de Luze était un interlocuteur, une sorte de directeur de collection, qui m’aidait
à penser mon livre sur René Lourau. Il était mon éditeur, celui qui mettait de la distance par
rapport à l’objet. Je devais lui expliquer l’émergence de ma thèse et le contexte de la
discussion.
Le manque définitif de cette présence se fait sentir. Le manque de cette absence se fera
sentir, car même lorsqu’il n’était pas là, la non-présence d’Hubert, son absence était une sorte
de structuration de mon rapport au projet.
Avec qui parler maintenant ?
Georges Lapassade vit cette disparition, comme moi. Il me propose de dîner mercredi,
avec Gérard Althabe. Ce dernier a-t-il connu Hubert ? oui, nous avons partagé des repas
ensemble, au 127, rue Marcadet. Nous avons une photo du groupe : un collectif se forme
donc, pour une cérémonie de travail du deuil. Lucette semble un peu loin de cela : elle n'a
rencontré personnellement Hubert qu'assez tard, lors d'un déjeuner au Restaurant qu’il aimait,
à côté de la rue Saint Merry : c’était un repas un peu lourd, avec une excellente cuisine
gasconne, Champagne en apéritif. Hubert aimait le Saumur Champigny, moi : pas trop !
Souvenir ! Le souvenir, la stimulation de la mémoire, est-ce du moment ou du non-moment ?
j'associe : un jour, j’avais pris quelque chose dans l’œil, je pleurais énormément : Hubert
m’avait conduit à l’hôpital, à côté de chez lui…

1 juin 2004, Séminaire de Patrice Ville, avec Sergio Borba.

162
On me demande de faire le compte-rendu de la réunion historique des IrrAIductibles
de vendredi dernier : cette réunion vit surgir le numéro 5, avant le numéro 4 ! A 50 ans,
Picasso : On a besoin de beaucoup de temps pour devenir jeune ! Pourquoi exclut-on les
vieux ?
Hubert de Luze avait une épouse de 20 ans de plus que lui. Un jour que Georges
prenait la parole, dans une réunion à la fac en 1992, Antoine a dit :
-Monsieur Lapassade, vous êtes retraité. Vous fermez votre gueule !
-Ah, dit Patrice, je me souviens de cette intervention !

Le numéro 5 des IrrAIductibles est le produit d'une coopération entre Benyounès,


Kareen, Laurence Valentin, qui ont fait des choses importantes et Opapé, etc. : je suis fier de
mon école. Excellente séance du séminaire : je suis trop sur un nuage, pour prendre des
notes.
Yvan, né en 1929, parle comme un génie : pour en finir avec la recherche, il fait
l'éloge de la trouvaille.

16 h 40,
Fin du séminaire, 5 personnes sont restées dans la salle : Sergio est là. Kareen et Aziz,
Opapé, Isabelle, Boumarta, aussi. J’ouvre mon journal parce que j’ai conscience d’être dans
un nom moment (lapsus). Non ou Mon Moment. Le moment du non, mais aussi le moment du
nom. Samuel Hess me parlait samedi du moment du nom Hess. Moses, Rudolf, etc. : j’ai déjà
écrit un texte là-dessus. Pour l’anniversaire de Bernadette, aussi, évocation du nom Hess :
Nom ! Les Cahiers de l’implication m’avaient refusé un article sur ce thème.
Kareen me rend son mémoire (167 pages).

Jeudi 10 juin 2004, 14 heures 30

Au séminaire de Lucette, je retrouve Jacques Demorgon et Nelly


Carpentier. Nous avons déjeuné ensemble, au Chinois : malgré la
chaleur (30°C), j’avais faim.
-Tu es un vrai jeune homme, m’a dit Nelly.
Je me suis lavé les cheveux ce matin avant d’aller conduire
Sergio à l’aéroport. Guy Berger était sur le trottoir, avec les valises de
Sergio. Sergio ne m’a pas dit que son avion partait d’Orly. Du coup,
je suis monté jusqu’à Saint-Denis, lorsque j’ai pris conscience du
quiproquo. Cette incompréhension interculturelle serait intéressante à
analyser. Rouler dans les embouteillages des heures durant peut
rendre fou : ce ne fut pas mon cas ce matin ; je restais calme, malgré
l’heure qui pressait. Sergio me parlait : il allait reprendre l’avion,
après un séjour de deux mois à Paris. Il était en forme, heureux de
quitter la France (?), de retrouver le Brésil. Je ne puis dire. Les deux
probablement. La présence de Sergio m’a bien aidé dans ma vie
professionnelle, même si sa présence constante a aussi représenté une
pesanteur.
Jacques Demorgon parle de l'interculturel. Tour de parole, chez les étudiants, avant le
début de son exposé ; des demandes par rapport à Jacques :
-D’où vient votre intérêt pour l’interculturel ? dit une jeune femme.

163
Laurence m’a demandé de lui envoyer la maîtrise sur la traduction des Moments
pédagogiques, de Korczak. J’ai lu son mémoire : ce texte que je lui ai fait parvenir va l’aider
à bouger.

Il me faudrait parler du dîner d’hier soir avec Jacques Ardoino, Guy Berger, Sergio
Borba. Lucette avait tout préparé.
Moi, j’étais avec Renaud Fabre, l’ancien président de l’Université, au moment de la
préparation du repas.
Repas sympa. Photos. Je fais circuler Tombeau pour Henriette de Luze (1908-2002) :
Berger n’est pas admiratif. Lucette et moi, si ! Lucette s’était levée à 5 heures pour éplucher
ce livre : elle rêve de créer une collection Tombeaux.

Jacques Demorgon est parvenu à faire une œuvre assez unifiée, lorsqu’il est parti en
retraite ! Il parle de transduction : j’aurais dû prendre des notes. Jacques a lu au plus près le
livre de René Lourau, Implication Transductions. Ce que raconte Jacques sur l’auto-
organisation des sociétés, invite à repenser l’auto-production du courant de l’analyse
institutionnelle.

Quelle est l’histoire du LAI (Laboratoire d'analyse institutionnelle) ? Né en 1976, il a


été fondé par G. Lapassade, M. Lobrot, R. Lourau et Jacques Ardoino. La direction m’en fut
confiée dès sa création ; vers 1993, il y a la création du LRAI (Laboratoire de Recherche en
analyse institutionnelle). Cela signifiait-il la disparition du LAI ? Rien n’est moins sûr. Il faut
revitaliser le LAI. Patrice Ville est d’accord pour en assurer la direction. Ce laboratoire avait
une publication : Le Bulletin du Laboratoire d’analyse institutionnelle. Il faudrait ressortir ses
numéros 32-33, annonçant la dissolution de ce bulletin, et la fusion avec Les IrrAIductibles.
Première hypothèse. Seconde hypothèse. On maintient les deux revues.

Au repas de midi : décision de fonder La Revue interculturelle ; Jacques Demorgon


juge cela important ; Lucette ne pourrait-elle pas prendre la direction de cette revue ?
Parallèlement à ces chantiers, nécessité de garder présent à l’esprit la fondation de notre revue
Attraction passionnelle.

Le deuil d’Hubert m’a beaucoup touché. Je me suis trouvé complètement abattu entre
le 22 mai et le 8 juin.
Depuis mardi, les choses bougent. Je me sens mieux : je vois clair dans ce que j’ai à
faire. J’ai envie d’écrire ; nécessité, dans un premier temps de reprendre mon article sur
Hubert de Luze ; il me faut le compléter, l’enrichir.
Hubert mérite d’ouvrir notre nouvelle revue Attraction Passionnelle. Mon article doit
devenir un squelette de dossier. Tombeau pour Henriette : événement ! pour moi. Désir
d’écouter la musique d’Hubert, de mettre un CD dans la voiture, de l’écouter durant mes
voyages ; à qui offrir les 10 CD légués par Hubert ? Qui peut apprécier cette musique ? Je ne
veux pas que ces CD se perdent, soient oubliés : il faut au contraire faire que ces morceaux
soient entendus, et ces pièces rejouées par d’autres orchestres ! Plaisir de la lecture, au
programme : lire tout de Luze 284 . A Sainte-Gemme, regrouper ses œuvres, recenser celles qui
me manquent. Devoir de fidélité rétrospective.

284
Oeuvres de sciences humaines d’Hubert de Luze :
-aux Éditions Loris Talmart :
8 760 heures, journal d’une année quelconque
La science de l’homme, esquisse panoramique d’une grande aventure intellectuelle à l’usage de ceux qui n’en
ont qu’une idée vague.
Ethnométhodologie, morale et grammaires génératives des mœurs, itinéraire d’une réflexion.
Regard sur une morale ondulatoire, enquête chez les sauvages du IVe arrondissement et plus particulièrement de
l’île du Marais.

164
Vendredi 11 juin 2004, 8 heures 45. Réunion de la
commission de spécialistes. Recrutement d’ATER.
La journée va être longue : nous avons à recruter des ATER ; ensuite j’aurai un peu de
temps, puis la réunion des IrrAIductibles, puis un voyage à Lille, où je dois faire une
conférence sur le tango.

Cette journée s’inscrit encore dans le non-moment. Je vais beaucoup m’ennuyer, mais
Lucette m'annoncé que j’aurais obtenu mon congé sabbatique pour l’an prochain. Je vais
essayer d’avoir confirmation de cette information, et si c’est oui, je vais entrer dans une
période de production intellectuelle. Lucette me suggère de prendre ce congé sabbatique au
second semestre, mais je me demande si je ne devrais pas plutôt profiter de l’hiver pour partir
dans l’hémisphère sud, car en cette période, je n’ai jamais grand chose à faire dans le jardin.

On recrute Luc Bruliard comme chargé de cours. Il est spécialiste de la pédagogie


Freinet. Il faudrait que je fasse connaissance avec lui.

Mon programme éditorial. Parmi les urgences, les ouvrages qui impliquent d’autres
personnes :
- L’observation participante en coopération avec Gaby, me semble prioritaire.
- Le second livre à terminer est La relation pédagogique. Ces deux livres sont pour
Anthropos. L’idéal serait de rendre ces livres avant le 14 juillet. Le livre sur La
relation pédagogique intéresse le Brésil. Dès que j’aurai terminé ce travail, je
passerai à La théorie des moments, au Journal des moments. Ce chantier est l’un
qui me passionne le plus. Là encore, il y a vraiment du travail à faire.
L’ordre des choses :
- La théorie des moments
- Moment du journal et journal des moments (livre théorique sur la pratique du
journal).

Parallèlement à ce chantier, édition du Journal d’analyse institutionnelle, et de tous les


autres journaux écrits depuis 2000. Une fois avancé ce chantier, je me lance dans la
production de livres réflexifs sur l’AI :
- Le Petit Traité de l’AI (avec Lapassade et Ville)
- Manuel d’AI (je voudrais reprendre 3 moments : la psychothérapie institutionnelle,
la pédagogie institutionnelle et la socianalyse institutionnelle).
Tous ces chantiers devraient déboucher pour la rentrée. A prévoir pour la fin des
vacances : Livre sur René Lourau (à rendre à Loris Talmart).

Jeudi 11 juin, 16 h 10. dans le métro vers Gare du Nord,

Je sors de la réunion des IrrAIductibles. J’ai pu raconter les derniers événements :

Le certain et le précaire, essai.


Tombeau pour Henriette.
-aux Éditions Anthropos :
L’ethnométhodologie, coll. “ Ethnosociologie poche ”.
Le moment de la création, échanges de lettres 1999-2000, (avec Remi Hess), coll. “ Anthropologie ”, 2001, 358
pages.

165
- Le succès de Véronique Dupont au concours de recrutement administratif
(catégorie B). Elle vient d’apprendre qu’elle a eu la place de seconde (sur 1300
candidats). Notre secrétaire de rédaction a donc réussi quelque chose d’important.
- Mon congé sabbatique. Je suis maintenant quasi sûr de l’avoir.

Dans le train (TGV) vers Lille, 16 h 30.


(suite de la réunion de tout à l’heure).

Comment organiser l’année prochaine. J’ai vu Elisabeth Bautier ce matin, qui


proposait à Patrice de prendre l’atelier le premier semestre et à moi d’assumer le séminaire au
second, solution à mettre en place : je n’ai encore reçu aucune information officielle
concernant mon congé. Mais Chantal Hochet, du service du personnel, a téléphoné à Danielle
cette information.

D’autre part, Patrice Ville, étant exclu du LES, se trouve en errance. Le reprenons-
nous dans notre équipe ? Oui, évidemment, disent des gens comme Jean-Louis Le Grand.
Mais ils veulent attendre la réponse du Ministère, à notre demande d'habilitation pour prendre
une décision. Réponse en septembre.
Lucette veut prendre son congé au second semestre, moi au premier. Je veux me
casser au mois d’octobre. Je ne veux pas inscrire de gens en DEA, excepté les gens proches
de mes recherches. Cette période de l’année est du non-lieu.
Les réunions se succèdent et, dans la dynamique, des chocs divers se succèdent et
provoquent un changement dans le dispositif.

Georges était ému d’apprendre que j’avais un congé sabbatique, et que j’en étais
content : ce nouveau contexte repousse au second semestre le chantier que nous avions décidé
de conduire à bien en octobre : le cours commun sur l’AI.

Au cours de la réunion des IrrAIductibles, j’ai rendu compte de l’intervention de


Jacques Demorgon et de Nelly Carpentier, hier dans le séminaire de Lucette. Jacques nous a
dit que la création d'une Revue interculturelle était une opportunité à ne pas laisser passer :
c’est un créneau entièrement neuf ; personne ne s’est encore engagé dedans. Il faut foncer !
Benyounès a rappelé que nous avions aussi le projet d’une revue intitulée Autogestion
pédagogique qui avait comme projet de travailler sur l’histoire de l’éducation nouvelle. Là
encore, il faudrait s’y mettre, sans oublier Attraction passionnelle.

L’an prochain, il faudrait avoir continûment un dossier déposé au service


“reprographie” : quelque soit l’étiquette de la revue, ils travailleraient pour nous : les 4 revues
sont à faire avancer en parallèle. Il faudrait tenir Gaby au courant de tous ces projets. Dès
demain, je vais écrire 4 heures tous les matins : il faut rendre des textes tout azimut. Par
ailleurs, j’ai informé le groupe des IrrAIductibles de l’élection de 4 nouveaux ATER ce
matin. Parmi ces 4, 2 pour le LES, issus de l’AI de Limoges : Vincent Enrico et Patricia
Aloux-Bessaoud. Je ne les connais pas, mais Benyounès les connaît : ce sont les petits soldats
de Gilles Monceau. Il est certain que Gilles Monceau préfère enseigner l’AI, à des gens
comme cela, plutôt que de travailler avec des plus âgés comme Patrice Ville. Quoiqu’on dise,
je pense tout de même que ces gens-là sont, d’une certaine manière, des institutionnalistes : ils
sont irrécupérables pour nous, mais ils créent une autre dynamique ; un jour, ils se
confronteront à Benyounès, Augustin Mutuale, Kareen Illiade, Laurence Valentin et les
autres.

Je feuillette ce nouveau carnet commencé en mai. Il a déjà pas mal de pages. Je vais
les numéroter…

166
C’est fait. Je médite au succès de Véronique Dupont, ma nièce. On en parlait dans la
voiture avec Lucette, qui me reconduisait au métro pour la Gare du Nord. C’est un beau
succès qui s’est construit avec méthode. J’ai embauché Véro. Je l’ai initié à la vie
universitaire. Lucette l’a fait ensuite recruté comme vacataire à Paris 8. Hélène l’a préparé au
concours pour les épreuves juridiques. C’est formidable ce travail d’équipe. "Véro va pouvoir
tenter un recrutement de catégorie A", a dit Lucette. C’est certain. Elle réussira tous les
concours qu’elle passera. C’est une perfectionniste. Dans son genre, elle est une surdouée. Je
vais écrire un article sur elle dans le prochain numéro des IrrAIductibles. Elle est notre
secrétaire de rédaction ! Il faut que je remercie aussi Martine Abdallah-Pretceille, qui l’a
choisi comme secrétaire.
C’est formidable de pouvoir être l’adjointe d’une vice-présidente du Conseil
scientifique. Ce succès de Véronique me rend heureux, très heureux ! Ce que je trouve génial
chez elle est qu’elle a réussi cette performance, tout en faisant son boulot à la fac, mais aussi
en passant des week-ends à moto avec Jean-Sébastien, et à mettre en forme le numéro des
IrrAIductibles. Cette transversalisation des activités est fantastique : elle est une illustration
de la théorie des moments.

Lundi 14 juin 2004, 10 heures.

Réunion de notre nouveau laboratoire. Lucette me donne la parole. Je dis quelques


mots des décès de Gérard Althabe, de Hubert de Luze, et ensuite la séance commence.

Je suis déstructuré par la mort de Gérard. Samedi matin, je devais partir très tôt à
Sainte-Gemme, mais, étant rentré à une heure du matin de Lille, je n’étais pas en train :
j’avais les jambes lourdes, je cherchais un prétexte pour retarder mon départ. J’ai écouté mes
messages téléphoniques, et j’ai trouvé le message de Monique Salim, laissé la veille : elle
m’annonçait la mort de Gérard. Je sortais tout doucement de la maladie, dans laquelle j’avais
sombré après la mort d’Hubert, et voilà maintenant le décès de Gérard. Nous nous étions vus
le soir du 26 mai, veille de l’incinération de notre ami Hubert ; ce soir-là, Gérard avait raconté
une autre version de l’époque de Vichy, que celle que nous racontait Lapassade; il parlait
discrètement, ne cherchant pas à être entendu par Georges, qui, lui, parlait fort (il était très
sourd ce soir-là).

Il y avait Charlotte, Lucette, Valentin Schaepelink. Il y avait aussi Sergio Borba, notre
ami Brésilien de Maceo. La discussion était passionnante, tendue un peu du fait des positions
paradoxales de Georges. J’avais sorti les photos d’Hubert prises Rue Marcadet ; je faisais
silence cependant, sur la cérémonie du lendemain, car je n’avais pas envie de changer le
climat de ces dîners intellectuels, que nous organisons chez nous, et je pensais à Patrice qui
participait au dernier dîner où était venu de Luze en 2003. Sur le livre d’or, Gérard avait écrit
à propos des sorties de Georges : soirée inoubliable !
J’ai téléphoné à Patrice, j’ai laissé un message à Georges. Puis je me suis mis à écrire
un texte pour annoncer aux IrrAIductibles la nouvelle de cette mort.

Tard, le soir, Georges Lapassade me rappela. Je lui annonçais la mort de Gérard :


-C’est triste, très triste, dit-il . Je ne puis rien dire d’autre. Je vais raccrocher.

Hier, Georges me demanda de l’emmener à l’enterrement. Enterrement ! Gérard était à


l’enterrement de René Lourau. Il avait été stupéfait du nombre de personnes, qui étaient
présentes à cette cérémonie : des étudiants, beaucoup d’étudiants !
-Aucun collègue de l’Université française n’aura jamais autant d’étudiants le jour de
son enterrement, et tellement émus !, m’avait-il dit.
Gérard avait mesuré ce jour-là, la présence de René chez les étudiants…

167
Il faut dire qu’au moment de la mort de René, nous nous trouvions dans un
mouvement de lutte assez fantastique. Des collègues cherchaient à éliminer les étudiants du
DEA ; et parmi eux, deux ou trois anciens du Mouvement de l’AI. Cela rendait René malade.
Je me battais à ses côtés ; il y avait aussi Patrice Ville. Nous étions proches idéologiquement.
Les étudiants, dans leur très grande majorité, étaient lancés dans la lutte contre les profs
réactionnaires. La mort de R. Lourau survenait dans ce contexte de lutte. Cette lutte que
Gérard n’ignorait pas totalement, il en mesura les effets ensuite très rapidement. Le décès de
René nous rapprocha : Gérard avait beaucoup aimé René. Ils avaient eu une amitié très forte,
étant enfants, adolescents. Gérard avait ensuite pris quelques distances, car il souffrait de
l’évocation de ses années d’enfance à Gelos. La position de classe de ses parents lui faisait
honte, ceux-ci voulaient le faire sortir de son milieu : ce désir de ses parents de voir leur fils
changer de classe sociale, fut pour lui une douleur. Position de classe, origine de classe,
aspirations de classe était une dialectique qui traversa toute sa scolarité secondaire. En
terminale, il rencontra Josette, issue de la classe bourgeoise. Leur amour fut une sorte de
dépassement du problème, qui avait miné son enfance, son adolescence. J’ai écouté Gérard
raconter son histoire de vie, après la mort de René. Quand il parlait, j’avais l’impression
d’entendre René. René avait eu exactement la même enfance, les mêmes problèmes. Ce vécu
commun d’un écart important entre origine et position de classe, et ce refus du malaise, qui
découle du fait de refuser cette dissociation, explique en partie l’engagement de l’un et de
l’autre dans la construction d’une théorie de l’implication.

Pendant que j’écris, Dan Ferrand Bechmann fait un exposé sur la richesse de
l’expérience associative. René Barbier intervient pour dire qu’il est en phase avec ce que dit
Dan : elle a parlé de Saul Alinsky, Paulo Freire. Dan a parlé d’engagement, d’implication.
Frédéric Dages propose d’insister sur la notion de mobilisation…
Nous sommes une trentaine. Je m’aperçois que je n’ai pas mobilisé mes troupes.
Aucun de nos doctorants n’est présent. Je suis nul. Il aurait été important pour eux d’être là.
-La reconnaissance de l’expérience passe par une auto-reconnaissance du poids de
l’expérience, dit Lucette. Oui. En écrivant mon journal, je fais un travail de construction de
cette reconnaissance, de cette auto-reconnaissance de l’expérience. Tout le travail
biographique est une tentation, une tentative de construction de l’expérience. Dans
l’expérience de l’histoire de vie que l’on fait à deux, ce qui se passe c’est une co-construction
d’expériences. Survivre à Gérard me donne une responsabilité. Je dois transmettre son
expérience.

Suspension de séance.
Je pars avec un petit paquet de tracts (textes de 4 pages sur Gérard, que j’ai fait tirer
par Madame Guichard). Je vais donner un exemplaire à Danièle Lemeunier, lui demandant de
prévenir Georges, que je le prendrai pour partir à Boulogne, aux funérailles.
Ensuite, je me suis dit qu’il fallait aller porter mon texte en anthropologie. J’y ai vu
Marianne, et Pierre-Philippe avec qui nous avons évoqué Gérard. Pierre-Philippe Rey
reconnaît dans la personne de Gérard, plus qu’un “mao”, un anti-colonialiste.
Ce que je trouve génial, chez lui, c’est son effort pour décrire les situations dures, qu’il
a vécues, et pour les élaborer comme expérience. Ce qu’il dit sur le rapport à l’école qui
entraîne chez lui une difficulté de socialisation (rupture programmée par sa famille avec sa
classe sociale d’origine). Il raconte un vécu dans lequel je me suis retrouvé. Mes difficultés
scolaires ne venaient pas d’autre chose que du conflit décrit par Gérard. L’entendre parler de
son enfance, de son adolescence avait son origine dans la curiosité, que me donnait mon statut
de biographe de René Lourau : écouter Gérard devait m’instruire sur René. Ça, c’était le
départ, mais, en même temps, plus Gérard me parle, plus j’entends la construction de ma
propre expérience. Moi aussi, j’ai eu ce conflit en tant qu’élève. Le désir de mes parents était
plus complexe que celui des parents de Gérard, mais on peut lui trouver une dimension
commune : me faire changer de classe sociale, me porter pour aller vers le haut ; et pour cela

168
se sacrifier. Il y a de nombreuses dimensions dans une expérience. Mais le travail à deux
permet un développement de la réflexivité pour l’un et pour l’autre.

Jean Biarnès parle maintenant. Il est un ancien instituteur, praticien de la pédagogie


institutionnelle. J’aime bien ce qu’il dit, sur l’élaboration de l’expérience. Si je parviens à
prendre la parole, je proposerai de distinguer savoir et connaissance 285 . Autre idée, la co-
production de savoir, la co-élaboration de l’expérience enrichit la connaissance des différents
acteurs.

Je n’ai pas noté que j’avais vu Monceau ce matin. Je lui ai demandé s’il savait que
Gérard Althabe est mort.
-Oui. Je l’ai appris, hier…
Silence…

G. Lapassade me téléphone durant la réunion, par le canal de Véronique. Je vais le


prendre avec Rezki pour le conduire à l’enterrement. Véronique m’a dit que cette expérience
devait être dure pour moi.
-Oui, dure !, lui ai-je dit.

14 heures 45, Retour au colloque de notre groupe de recherche.

Repas amical au chinois avec Michel Manson, René Barbier et Christine Delory
Momberger qui doit intervenir maintenant… Christine et René ont bien connu Gérard.

Michel Manson travaille avec Christine. Il est historien de l’éducation. Il a étudié tout
particulièrement l’histoire du jeu et des jeux. Il est né en 1946. Son itinéraire ? Il est
professeur de sciences de l’éducation à Paris XIII. Nous avons parlé, de façon très amicale, de
choses et d’autres : résultats des élections européennes, succès de la France contre
l’Angleterre. René Barbier a dit que le football lui donnait la nausée, qu’il partageait l’analyse
de Jean-Marie Brohm, etc. Michel Manson, quant à lui, a été téléspectateur du match d’hier,
et il a attendu la fin. Comme moi ! Lucette aussi, co-auteur avec Jean-Marie Brohm de
Quelles pratiques corporelles maintenant (Delarge,1978), est restée jusqu’à la fin du match.

J’ai loupé Croatie-Suisse, car je recevais ma fille Hélène, Yves et leurs deux filles. Le
vécu avec Constance et Nolwenn fait oublier le sport, car mes petites filles sont, en elles-
mêmes, un sport. On ne s’ennuie pas à jouer à “ cheval-gendarme ”, et autres excentricités,
permettant la relation adulte-enfant.

De Luze a montré l’ambivalence, par rapport à la morale, de l’homosexuel, qui


change de norme en fonction du contexte. Il en est de même pour moi, par rapport au sport. Je
puis être ailleurs ou être dedans. Mais, selon que je suis dedans ou dehors, je n’ai plus le
même rapport au monde. Le foot m’absorbe. Il me capte. Je ne peux pas dire que, lorsque je
regarde une émission sur le Tour du Dauphiné ou sur le Grand prix de formule 1 du Canada,
je sois “ mobilisé ” à 100%. Je regarde cela de loin, en pensant à autre chose. Je fais plusieurs
choses à la fois (d’où le fait que je vive mal de devoir écouter les commentaires techniques
des coups de pied arrêtés de David Beeckam, par mon épouse). Pour moi, l’analyse des gestes
techniques se fait quasiment instantanément, sans grande mobilisation. J’expérimente une
sorte de veille. Mais cette veille peut déclencher une mobilisation psychique totale, lorsque
l’évaluation du jeu l’implique. Du coup, je regarde ça en étant ailleurs, mais avec une
demande de ne pas être dérangé au cas où, par hasard, surviendrait un moment décisif du jeu
qui ferait basculer la présentation (Husserl, Ecrit sur la conscience phénoménologique de la

285
Cf. Michel Authier, Pays de connaissance, 1998, Ed du Rocher.

169
conscience intime du temps, 1905). La “ représentation ”, en foot n’étant que le montage
télévisuel de moments décisifs.

Nous avons bu 2 bouteilles de Muscadet à midi. Je ferais volontiers une sieste.


Christine parle de l’échange conversationnel (la conversation). L’autre social me ramène à ma
propre socialité, etc. "La conversation rejoint l’expérience individuelle médiatisée par
l’autre…".

15 heures 30. J’ai rendez-vous avec Lapassade au SCUIO. Personne. Georges n’est
pas là. Nous avions rendez-vous pour partir ensemble à l’enterrement d’Althabe. La mort, fin
des moments : le non-moment total, absolu. La présence dans un non-moment : l’attente de
l’autre dans un rendez-vous, où il n’arrive pas, la queue, ces expériences sont des non-
moments. Pourquoi Lapassade m’a-t-il donné rendez-vous, dans ce non-lieu du SCIUO ?
J’entends la voix de Maryl. Pas d’étudiant aujourd’hui dans ce service que j’ai dirigé, il y a 20
ans !

A midi, échange avec Sarella, qui a assisté la semaine passée au séminaire de Marc
Augé et Gérard Althabe à l’EPHEST : Gérard était en forme. Comment passe-t-on de la mort
à la vie ? Georges ne me fera pas manquer les funérailles de Gérard. Je vais partir. Le Monde,
regarder Le Monde de samedi. Je n’ai pas Le Monde chez moi (grève de la distribution).
Regarder Le Monde, et puis partir Porte de Saint Cloud. Maintenant.

16 heures dans le métro,

J’ai décidé de laisser la voiture rue Marcadet et de continuer en métro. J’ai loupé
Georges, et je tente de rattraper mon retard. Selon Maryl, Georges a dû s’assoupir quelque
part. J’ai laissé mon sac chez moi. Je n’ai pris que ce Carnet du non-moment, et quelques
copies du texte photocopié ce matin. Je n’ai pas les jambes lourdes. Seulement, je n’ai pas
retrouvé dans ma voiture le plan, préparé ce matin avant de partir : je pars donc sans savoir où
je vais. Porte de Saint Cloud, j’espère trouver un plan. Quelle vie ! Quelle mort !

Ce matin, Lucette m’a dit que les funérailles ne me permettraient pas d’établir des
contacts : aucune décision ne sera prise aujourd’hui. En fait, je voudrais pouvoir établir une
vraie relation, aujourd’hui, avec le fils de Gérard, Marc Augé et Monique Sélim. Pour moi,
l’important serait que nous puissions prendre une décision collective concernant l’histoire de
vie de Gérard. Ensuite, je m’y mettrai à plein temps. Il faut que cela sorte en septembre.
Réminiscence : je pense au texte que Gérard m’a rendu sur l’observation participante. Il faut
aussi le sortir pour septembre. Je n’ai pas donné de nouvelles à Gaby depuis 107 ans, alors
qu'il se passe tellement de choses !

Ce matin, un mot d’Odile ma sœur :


- J’ai vu dans Le Monde la disparition de Gérard Althabe. Je crois qu’il était un
proche. Je pense à toi.
Cela m’a vraiment touché. J’en veux à Liotard, de nous avoir fait perdre un temps
précieux. Le procès Brohm a été une merde absolue. Le temps perdu dans cette affaire aurait
dû être consacré à produire la mémoire collective de notre recherche. En relisant un article
d’Althabe, hier, j’ai pris conscience que le temps bien utilisé est la chose la plus précieuse.
C’était déjà l’idée de De Luze : "Vous perdez votre temps chez les Verts, écrivez !", me
disait-il en 1999. Je ne le comprenais pas. J’avais 52 ans. Aujourd’hui, j’en ai 57. Et je
commence à comprendre que j’ai manqué de présence à mon œuvre. Certes, j’ai écrit un
journal. Mais celui-ci n’est que le témoin de ma dissociation. Aujourd’hui, il devient
important de construire, avec méthode.

170
Par exemple, les Van Bockstaele, je dois leur écrire, leur donner mon feu vert. Il faut y
aller. Il faut que leur livre paraisse en septembre 286 . C’est urgent. Ils ont plus de 80 ans ! C’est
leur premier livre. Il ne faut pas qu’ils manquent cette joie énorme de voir sortir un livre ! Le
livre collectif de leur vie !

J’ai oublié l’appareil photo. Merde ! Je voulais vraiment prendre des photos. C’était
stratégique pour moi. Gérard avait tellement parlé de l’enterrement de René Lourau. On
manque de présence à l’événement. On ne parvient pas à se “ mobiliser ”. On est soumis à une
certaine passivité. La situation est émotivement dure. Du coup, on craque, en ce qui concerne
la capacité à se mobiliser psychologiquement. Il fait 27°C. J’ai chaud. Cela ne facilite en rien
la qualité de la présence au monde. Encore une station. Il me reste 8 minutes pour trouver le
nouveau cimetière de Boulogne. Y aura-t-il d’autres IrrAIductibles au rendez-vous ?

19 heures 30, dans le bus 31 entre la Gare du Nord et chez moi,

Je suis arrivé un peu juste au cimetière : Monique Selim parlait. Ensuite, il y a eu


Marc Augé qui a sorti un papier un peu court, je trouve dans Le Monde daté du 15 juin, mais
important, car il donne quelques références précises que je peux reprendre. C’est le père de
Patrice Ville qui m’a montré ce texte. Il se trouve que les parents de Patrice habitent dans une
HLM, à côté de Boulogne. À la sortie du cimetière, Patrice m’a proposé de me ramener. J’ai
accepté. Mais, il devait faire un arrêt à deux pas de la MJC du Point du Jour, pour embrasser
ses parents. Je suis monté avec lui. Son père m’a appelé Remi, comme s’il me connaissait
depuis toujours. Il a lancé la conversation sur la mort de Gérard, sur l’Allemagne.

Mardi 15 juin 2004, Séminaire de Patrice,

Il y a beaucoup de monde aujourd’hui. On parle de Gérard Althabe. Anne-Catherine


annonce sa soutenance à 16 heures 30 en salle CO22 sur La danse de couple.
On parle du dispositif pédagogique de l’année prochaine.
Personnellement, je continue à être travaillé par mon histoire de vie de Gérard
Althabe. En faire une biographie ? Ce matin, j’ai travaillé à la correction du premier chapitre.
Je garde le texte au plus près de sa parole.
On parle de la dimension instituante de l’écriture dans la famille (Johan Tilmant).
Pour écrire, il faut accepter de faire un pas de côté, par rapport à ses parents. Dans un premier
temps, les parents ne supportent pas qu’on écrive. Il faut aller au-delà de cela, se battre pour
écrire pour soi, sur la forme et sur le fond.

Je retrouve dans mon casier un texte, écrit l’an passé par Laurence Valentin sur
l’autogestion pédagogique 287 . Amusant de relire cela avec un an de recul.

Samedi 19 juin, Sainte-Gemme

Attente, avant le retour pour Paris.

Mardi 22 juin, au Khédive,

286
Jacques et Maria Van Boackstaele, La socianalyse, Imaginer – coopter, Paris, Economica, Anthropos, 2004,
224 pages. Le livre est sorti en novembre 2004.
287
Intitulé “ Réponse à un courageux anonyme qui n’a pas encore compris l’autogestion ”, suite et réponse à
“ Critiques constructives ”.

171
Avec Ruben Bag, on parle du dispositif. Rezki Assous me donne un double de son
entretien avec Gérard Althabe. Je vais le lire ce soir, pour terminer mon introduction à
Ailleurs, ici, l’anthropologue impliqué que je relis depuis avant-hier matin. Livre fort. Ce
travail de relecture, de mise en forme est un travail terne. Mais, cela oblige à bien lire le texte,
à l’apprendre quasiment par cœur. Proximité étonnante entre les pensées de René et Gérard.
Chez René, “genèse théorique et genèse sociale” ; chez Althabe “ceux d’en haut, ceux d’en
bas”, etc.
Passage de Cristian Varela au séminaire.

Jeudi 1er juillet,

Un document du Ministère m’annonce mon congé sabbatique : je prends la mesure


de l'événement. Mon idée est de me mettre au travail, pour sortir le maximum de livres avant
de partir en voyage : au Brésil, je voudrais ajouter les Etats-Unis et l’Italie. Apprendre
l’italien me semble essentiel. Partir, voyager, ce sera, pour moi, rompre avec la routine. La
richesse d'une personne vient en partie des pas de côtés, qu’elle a la chance de pouvoir faire,
et aussi de ce qu’elle réussit à tirer de ce pas de côté.

Mon enthousiasme est modéré par mon rapport à la famille. Ce week-end, je n’ai pas
eu le temps d’écrire mon journal, car je suis parti avec Hélène, Yves, Nolwenn rejoindre
Constance, chez Brigitte. On y allait, pour le procès de Montpellier, du moins en ce qui me
concerne ; finalement, ce procès est reporté. Nouvelle expérience du non-moment. Le voyage
s’est transformé en vacances familiales : j’ai vu ma sœur Odile, la famille Chevilotte, etc. Du
coup, je me suis rapproché d’Hélène, Yves et leurs filles. Hélène verrait d’un bon œil que je
m’occupe davantage de mes petites filles. Le sabbatique serait une possibilité
d’investissement sur la famille.

Je vais entrer dans une phase d’écriture : tous les matins, je me réveille en ayant des
idées, donc un désir d’écriture. Les morts de De Luze, Althabe et Joseph Gabel (12 juin) me
font vivre intensément à l’intérieur. Jeu, illusion, réalité, manipulation.

Vendredi dernier, nous sommes partis en voiture de Paris vers 18 heures.


Embouteillages. À minuit passé, nous faisons une halte à Montélimar, sur une aire
d’autoroute : je tombe sur Alessandra, mon avocate. J’étais dans un état altéré de conscience.
J’étais crevé. J’avais hâte de me coucher, et c’était mon tour de prendre le volant. Yves avait
conduit depuis le péage après Lyon. Je le sentais épuisé. Comme il connaît moins bien la
voiture que moi, je devais le remplacer. Voir mon avocate là (elle rentrait d’un procès à
Poitiers, et se trouvait aussi dans un état altéré de conscience) ! Je reprends le volant : en
arrivant à Aix, je me couche. Il fait très chaud. Je m’endors immédiatement. Et je rêve. Je
rêve si rarement qu’il me faut noter mon rêve.

Lundi 5 juillet, dans le métro pour Montparnasse, 6 heures 30.

Je n’ai pas beaucoup dormi. Hier soir, j’ai quitté Sainte Gemme à 23 heures 30 avec
Charlotte et Lucette… Je me suis couché à une heure, et me voilà en route pour Angers où se
tient le jury de DEUG.

La journée d’hier a été marquée par les 60 ans de Nadine. On a donc passé la journée
à la Grange au bois : j’y ai retrouvé mon camarade d’enfance Jean-Jacques Valette, et son
épouse Véronique qui travaille dans la même boîte que mon frère. Avec Véronique Valette,
nous avons parlé d’histoires de vie. Je lui ai parlé du Moment de la création qu’elle a voulu
acquérir. J’en avais un exemplaire à Sainte Gemme. Elle est repartie avec.

172
Parmi les autres invités, Ginette Michaud, une amie de Nadine et Françoise Lourau.
Elles étaient ensemble à l’Ecole nationale supérieure d’éducation physique et sportive. En
1968, Gigi vivait avec Jean-Marie Brohm. Elle écrivait dans la revue Partisans. Nous avons
effectivement évoqué Jean-Marie, et un peu les Lourau. Gigi n’était pas à l’enterrement de
René : elle était hospitalisée à cette époque.

Avec Jean-Jacques, Nadine, Véronique et Gigi, il était question de retraite. Nadine


envisage de faire encore un an en 2004-2005, puis de partir. Jean-Jacques est en pré-retraite.
Gigi est déjà retraitée, et moi, j’ai encore 8 ans à faire, alors que je suis du même âge que
Jean-Jacques et que j’ai deux ans et demi de moins que Nadine. J’ai donc lancé la
conversation sur la question de la retraite, que beaucoup vivent comme la fin des moments, au
moins celui du travail. J’ai lancé mon idée de Maison de retraite autogérée, la vie de Château,
créatrice d’emploi pour la jeunesse ! J’ai fait rire la compagnie. Or, cette histoire est des plus
sérieuses. Comment vivre sa retraite dans une perspective où s’articule la gestion des besoins
individuels, inter-individuels, groupaux, organisationnels. J’ai défendu l’idée d’un ancrage au
village. Mais aussi d’une mobilité : comment voyager ? Tenir compte du soleil…

Sorte de pré-retraite, le congé sabbatique est une sorte de brouillon de retraite : il fait
expérimenter la situation de déconstruction du moment du travail. Pour un prof, pour une
pédagogue quelque peu surimpliqué comme je puis l’être, le semestre sans cours demande
une autre organisation. Je ne passerai pas à côté de cette expérience, car j’ai eu le temps de
rentrer dans l’idée, que j’allais avoir ce congé, et donc de refuser les inscriptions en maîtrise
ou en DEA. Je n’aurai que 4 nouveaux inscrits sous ma direction, des étudiants que je connais
très bien, et qui sont très proches de moi.

J’ai donc devant moi 6 mois, sans obligation pédagogique. Il faut que j’utilise ce
temps pour me faire un programme d’écriture : il me faut composer des livres. Je vais m’y
mettre dans les jours qui viennent. Je commencerai avec Ailleurs, ici, l’anthropologue
impliqué, le livre avec Althabe. Je continuerai par la Théorie des moments. Puis-je prendre le
temps de finir ces ouvrages avant le 22 juillet, date à laquelle j’aurai Romain à Sainte Gemme
? Je ne sais pas combien de temps, il restera, mais je crois jusqu’au 10 août. Ensuite, Lucette
rêve d’organiser un voyage en Italie, où Lorenzo et Diana s’ennuient de nous. Profiter des
vacances, c’est créer une suspension des moments quotidiens, pour renouer avec des moments
autres comme ceux de l’amitié, du voyage.

Aujourd’hui, je vais bénéficier d’un long moment de voyage. Le jury d’examen


d’Angers m’a toujours donné de l’espace, pour écrire. L’écriture est sans aucun doute, pour
moi, un moment. Mais ce moment exige une suspension des autres moments. Par exemple,
hier matin, j’ai choisi de rester au lit jusqu’à 9 heures 30. Je regardais une série à la télévision.
J’avais envie de découvrir les ressources de notre nouvel abonnement à Canal Satellite : avoir
45 chaînes en allemand, un bon dispositif pour faire un saut qualitatif en allemand. Puis-je lire
chaque jour une heure en allemand, et ensuite regarder la télévision dans cette langue ?
Apprendre le contenu des chaînes de télévision est une excellente entrée dans l’Allemagne
d’aujourd’hui.

Le fait de me lever à 9 heures 30 au lieu de 7 heures, m’a fait manquer le moment de


l’écriture du Journal de Sainte Gemme. Alors que j’avais raconté en détail la journée de
vendredi, j’ai manqué la narration des journées de samedi (puis dimanche), car il m’est
apparu que le chantier cerises, était prioritaire sur les autres. Puisque l’on était invité à midi
chez Nadine, il fallait cueillir les cerises. La veille, Lucette avait cueilli les framboises, les
cassis et les groseilles. J’avais cueilli 3 ou 4 kgs de cerises. Mais Charlotte, Lucette et moi
avons tout mangé ! Ce qui n’était pas sans me donner un léger mal au ventre. Il faisait un
temps mitigé : le ciel était couvert ; la pluie n’était pas loin. Il fallait cueillir les cerises : il est

173
bon pour les arbres d’être allégés de leurs fruits ; et en plus, au prix du kilo de cerises, ce
serait dommage de ne pas cueillir ces fruits. Vendredi, j’en avais cueilli pour notre
consommation personnelle. Samedi, j’avais été en porter à Antoinette Hess. Dimanche, j’en ai
cueilli pour apporter aux Neiss, puis pour en rapporter à Paris. J’ai fait des sacs de deux ou
trois kilos pour Charlotte, Hélène, Yves, Véronique, et nous évidemment… Ensuite, il s’est
mis à pleuvoir. J’ai donc remis à plus tard la cueillette ! Mais il a plu toute l’après-midi, et
nous sommes donc restés chez Nadine. Les gens parlaient. Je m’étais installé dans une
banquette. J’étais là, mais un peu distant. Je souffrais de la disparition de Gérard Althabe.
Pourquoi chez Nadine ?

Elle avait perdu un cheval, il y a deux mois, et elle en était très triste. Or, je voyais
un nouveau cheval, mis en pension par une amie. Du coup, son propre cheval n’était plus
seul, le nouveau couple semblait heureux. Les deux chevaux ne se quittaient plus… La vie
reprend, après le départ du vieux. J’étais ainsi dans des pensées nostalgiques. Je me sentais à
la fois là et ailleurs. Charlotte a beaucoup parlé de sa propre mort. Elle n’arrive pas à se
trouver un mec, et cela lui rend la vie pénible, je crois. Elle envisage de mourir à 30 ans ! Ce
genre de pensée impressionne Lucette : la disparition de Charlotte serait très douloureuse
pour sa mère. Mais pourquoi s’installer dans de tels scénarios, alors que l’on pourrait vivre, et
penser à la vie ? Charlotte a envie de sortir du tango, et elle associe la fin d’un moment à sa
mort. C’est assez curieux d’associer sa vie à un moment.

Roby a joué de l’accordéon. Il s’était installé dans la Cour de la ferme, où il


pleuvotait. Il s’était installé sous un parasol. Charlotte me proposa de danser une valse. Valse,
valse rock, valse crusado, nos pas se complexifièrent rapidement. Le regard de Mathias, celui
de Florence (qui m’a fait penser hier à la mère de Romain) stimulait ma fille, fière de danser
avec son père 288 . Charlotte va mal, aussi, parce qu’elle ne parvient pas à se mettre à l’écriture
de sa maîtrise. Elle a fait des lectures. Elle a des idées, mais elle souffre d’un épuisement
physique, qui l’empêche d’entrer dans le moment de l’écriture : elle a peur de ne pouvoir y
parvenir. Samedi, j’étais trop fatigué pour l’aider. Elle avait apporté une valise pleine de
livres, et Lucette s’est mise à lire des pages entières de Gusdorf, sur le Romantisme.
J’entendais d’une oreille : passionnant le père Gusdorf ! J’ai dit à Charlotte, que Lucette et
moi l’avions connu. C’était à Hagetmau, en 1985, dans un colloque organisé par la ville
natale d’Henri Lefebvre. Henri était là. Il y avait aussi Jean-René Ladmiral, et R. Lourau,
probablement. Je ne me souviens plus.

Gusdorf avait prononcé un texte que je devais utiliser dans l’introduction de mon
livre sur Henri, écrit deux années plus tard 289 . Ce colloque a dû jouer sur mon désir de
travailler sur Henri Lefebvre : quel avait été l’objet de ma communication ? Je ne me
souviens plus. Les actes, préparés, n’ont jamais été publiés. C’est Anne Gotman qui avait
organisé cette manifestation. Nostalgie : Gusdorf nous laisse son œuvre. Il est mort après
Lefebvre : Gusdorf avait fait venir Lefebvre à Strasbourg. Il avait une connaissance
fantastique du Romantisme allemand… Aider Charlotte à faire sa maîtrise me donnerait un
surplus de culture germanique. Cet investissement est assez contradictoire avec le désir du
Brésil. J’ai aussi un désir d’Italie, et un grand désir de solitude, à Sainte Gemme.

Ce journal sur le non-moment, que signifie-t-il ? Je me demande si la solitude à


laquelle j’aspire n’est pas le besoin de la suspension des moments. Odile m’a proposé, il y a
huit jours de m’accompagner au Brésil. Elle pense qu’elle va se faire licencier de son boulot :
à 56 ans ! Ma sœur aurait une indemnité de licenciement qui lui permettrait, à elle aussi, de
prendre un congé sabbatique, mais, comme on manque d’infirmières, elle n’aura pas trop de

288
Véronique Valette a fait des photos de cette danse, et en a produit un montage (exposé à Sainte-Gemme).
289
Remi Hess, Henri Lefebvre et l’aventure du siècle, Paris, Métailié, 1988.

174
mal à retrouver un travail, mais sans retrouver les responsabilités de chef de service qu’elle
occupe aujourd’hui.

La semaine prochaine, je recevrai à Sainte Gemme mes deux sœurs : Odile (de
Martigues) et Geneviève (de Vienne). Lucette envisage d’aller rendre visite à ses parents,
durant cette période : on va se retrouver comme il y a 50 ans ! Cette semaine sera une
occasion de méditer ensemble à notre futur, et aussi à celui de nos enfants. Constance va se
joindre à nous !

Je pense à Bernadette Bellagnech : c’est un peu pour elle que j’écris. Je sais qu’elle
est toujours la première à me lire. Hier, à la Grange aux bois, je pensais à elle, à ses enfants, à
Benyounès. Pourquoi ne sont-ils jamais venus ensemble à Sainte Gemme ? Notre maison,
actuellement, n’est pas en mesure de recevoir beaucoup de monde. Pour l’accueil de mes
sœurs, j’emprunte la maison de William, une grande maison qui jouxte la mienne. William à
qui j'annonçais l'arrivée de mes sœurs le 10 juillet, m'a dit qu’il allait faire des travaux de
petites réparations. Le soir, vers 19 heures, il taillait ses haies ! Il veut faire les choses bien.

Mardi, j’ai vu Benyounès ; j’espérais un moment avec lui, mais il a dû repartir avant
que je ne sois libéré de mes obligations (beaucoup d’étudiants à ma permanence, après deux
soutenances de maîtrise) ; avec lui, nous ne communiquons qu’à travers groupes et journaux
interposés.

Celle à qui je pense souvent, et avec qui je ne communique même plus par mail :
Gaby Weigand ; notre moment commun semble au point mort. Je sais que Gaby, elle aussi,
lira ce journal un jour. Mais quand ? J’ai l’impression d’être proche d’elle et, en même temps
nous sommes très loin l’un de l’autre.

Hier, j’évoquais la correspondance de 60 ans, que ma mère Claire a eu avec Marthe,


son amie, ma marraine. Les lettres de Claire ont été détruites par Marthe. Mais il nous reste
toutes les lettres de Marthe, précieusement archivées par Maman. Ne faudrait-il pas faire taper
cette correspondance ? Je suppose que l’on va parler de ces choses avec mes sœurs. Il y aurait
le journal de Paul à imprimer. En faire un tirage que l’on corrigerait avant de le faire
imprimer. Ce journal trouverait un public à Reims. Véronique Valette m’a parlé de journaux
de cette époque. Probablement que le journal de Paul trouvera des lecteurs intéressés. En
parlant avec Véronique, je prenais conscience que je bloque ce journal, parce que je ne le
trouve pas aussi fort que celui de 1914-1918. Mais j’oublie qu’à 280 francs, ce premier
journal de Paul a trouvé 800 acheteurs ; à 15 euros, le journal 1939-1947 trouverait aussi ses
800 acheteurs. Celui-ci justifie une édition. C’est un travail à faire rapidement : Anthropos
pourrait être intéressé ; cela ferait un ensemble. En plus, cela relancerait les ventes du premier
ouvrage. Idée à suivre. Première étape : trier sur papier le journal de Paul, le faire lire par mes
sœurs, en discuter avec Antoinette.

Le Mans. Le TGV est arrêté. Va-t-il repartir ? Oui, certainement. Je fais une pause
dans mon écriture. Je numérote les pages de ce carnet, que j’ai hâte de rendre à Bernadette. Je
voudrais terminer ce texte avant les vacances, mais j’ai encore pas mal de pages disponibles.
Ma méditation sur le non-moment doit donc être prolongée. Dans mon écriture de journaux, il
y a deux dispositifs : le premier est la frappe directe sur mon ordinateur ; le second est la
tenue de carnets que j’emmène avec moi, là où je suis sans mon ordinateur (Sainte-Gemme,
voyages). Depuis quelques années, j’ai des carnets thématiques. J’ouvre un nouveau carnet,
lorsque je sens que je puis développer un sujet qui peut structurer la narration du quotidien.
Cette technique instituante oblige à reprendre le vécu en le faisant entrer dans un moment.
Ces derniers temps, j’ai ouvert des carnets sur des sujets étranges : par exemple, ce Journal
sur le non-moment, mais aussi cet autre sur Les jambes lourdes et cet autre sur Attracteurs
étranges et détracteurs intimes. Ce sont des thèmes un peu farfelus, par rapport aux moments

175
bien identifiés qui fondent d’autres journaux : Journal d’un artiste, Journal de danse,
d’édition, etc.

L’édition du journal de mon grand-père pourrait stimuler ma réflexion sur l’édition


de mes propres journaux. Véronique Valette a dit que les enfants de mon frère écrivent :
j’aimerai bien voir cela ! Véronique serait précieuse pour moi pour assurer une médiation
avec mon frère. Je sais qu’il écrit un journal, et j’ai appris hier qu’il avait recueilli l’histoire
de vie de mon père. Est-ce vrai ? Qu’en fera-t-il ? Il semble qu’il ait été jusqu’à faire relire
par notre père, le décryptage de leurs entretiens. Ce travail serait du plus haut intérêt : cet
André Hess qui fut mon (notre) père fut un personnage assez discret! Il a peu écrit lui-même :
ses écrits ont été détruits. Son témoignage serait intéressant, pour nous conter le Vingtième
siècle !

La conversation avec Véronique Valette m’a fait prendre conscience que je devais
prendre des décisions par rapport à mon propre journal… Depuis la mort de René Lourau,
l’écriture de mes journaux est meilleure, car j’ai mis au point la méthode du journal des
moments : cette technique était présente en 1976, époque où je demandais à mes étudiants, de
centrer l’écriture de leur journal sur la description de leur quotidien dans une institution : la
plupart du temps, celle dans laquelle ils travaillaient. Je nommais cette technique Le journal
institutionnel, mais ce journal était une forme de construction du moment professionnel.

Je savais déjà à l’époque qu’une mère de famille pouvait écrire son journal
institutionnel sur ses enfants, et j’avais l’intuition du Journal des moments. Je pensais la
socianalyse comme un moment. Dans la vie institutionnelle, je situe la socianalyse comme le
moment de la refondation (Centre et périphérie, 1978).

Cette théorie des moments, pensée par Henri Lefebvre, m’était connue à cette
époque. Je n’avais lu que le second volume de La Somme et le Reste, mais je connaissais le
second tome de La critique de la vie quotidienne. La présence et l’absence n’est sortie qu’en
1980. Ma découverte de cet ouvrage à sa parution, a solidifié ma théorie des moments. Mes
premiers commentaires de cette théorie datent de 1988 (Henri Lefebvre, L’aventure du
siècle).
Je sors du non-moment pour parler de l’émergence du moment de la théorie des
moments dans mon œuvre. Mais je montre aussi que les moments comme mode de pensée de
mon quotidien étaient déjà bien là dans les années 1976. Il me semble que cette notion venait
enrichir chez moi la notion de transversalité.

Dans les années 1972 et suivantes, l’un des concepts qui étaient les plus productifs
pour m’aider à me penser moi-même était celui de transversalité. La transversalité définit le
sujet par tout ce qui le traverse. Et ce tout est ici synonyme d’institution. En 1978, la
transversalité est l'ensemble des institutions auxquelles j’appartiens. La notion d’appartenance
est alors celle à laquelle nous nous réfèrons. Dans les années 1984, par le biais de
l’ethnométhodologie, nous renouons avec la notion d’affiliation, une notion déjà présente
dans L’entrée dans la vie (chapitre sur Freud). Dans le corpus conceptuel de l’analyse
institutionnelle, le moment s’inscrit donc dans un creux théorique. Plutôt que de définir la
transversalité par l’institutionnel, je peux aussi la définir comme l’ensemble des moments.

Mohamed Rebihi a trouvé que la notion de moment n’est pas définie dans le numéro
3 des IrrAIductibles (article de Morvillers). C’est vrai et faux : le passage que Jean-Manuel a
écrit dans son texte sur le journal n’est pas confus, pour celui qui a des idées claires sur la
théorie des moments. Bien au contraire…
On arrive à Angers- Saint Laud. Je suis obligé de suspendre cette méditation, dont la
relecture me permettra de construire la théorie des moments, dans le cadre théorique de
l’analyse institutionnelle.

176
Mohamed Rebihi disait aussi que le moment devait être mis en perspective avec le
concept d’accomplissement de Garfinkel. Christian Lemeunier a introduit ce débat : pour lui,
la notion d’accomplissement, essentielle pour Garfinkel, n’a pas été développée en France, ni
par G. Lapassade (donc par A. Coulon), ni par Y. Lecerf (donc par H. De Luze). A la suite de
Christian Lemeunier, cette notion correspond, pour nous, à la notion de moment. Le moment,
dans une perspective de psychologie institutionnelle, est une élaboration de l’expérience qui
accède à la conceptualisation. Le moment qui se trouve est une mise en mots de la pratique. Il
est accomplissement progressif interactif, entre le niveau de l’expérience vécue et celui de son
élaboration théorique, tension que Lefebvre nomme vécu et conçu (et qui s’articule pour lui
au perçu). Ce travail est à penser à travers les moments (anthropologiques) du sujet.

Je suis arrivé à l’Université catholique de l’Ouest. J’ai été dire bonjour à Constantin
Xypas, pour lui signaler mon arrivée. Ensuite, j’ai été dans la salle du jury. Les documents ne
sont pas prêts : il faut attendre. Quelqu’un qui ne porterait pas son journal avec lui serait dans
le non-moment ; il vivrait cette attente comme une perte de temps ; moi, je vis cet épisode
comme une chance supplémentaire de poursuivre ma méditation.

Un membre du jury a annoncé le passage au LMD (Licence, master, doctorat) : le


contenu de la licence va être centré sur la communication et l’on me propose de rétrograder,
l’année prochaine, de la fonction de président du jury, à celle de vice-président (les sciences
de l’éducation, restant une option de la nouvelle licence). J’ai annoncé mon absence, pour fait
de congé sabbatique l’an prochain ("Je pars au Brésil", ai-je dit). Malgré cette absence, on me
demande de rester membre. Mon nom semble fait tenir l’institution. Jusqu’à maintenant, j’ai
toujours du être là, en tant que président, mais le statut de vice-président me permettra
l’absentéisme. Tant mieux ! Cela me fera une économie de temps.

Lundi 6 juillet, 16 heures.

À nouveau dans le train pour Paris. Le jury a commencé vers 13 heures 30 et s’est
terminé vers 15 heures 20. Le travail était bien préparé. Cela a donc été très vite. Entre 10
heures et midi 30, j’ai été faire une visite au Musée des Beaux Arts d’Angers. Il vient de
réouvrir, le 20 juin, après 6 années de travaux de rénovation (en profondeur) : Constantin
Xypas m’accompagnait. Il se sentait une obligation de me guider dans ma découverte des
œuvres.

Sur la publication de mes journaux, une idée pour justifier de donner tout cela en
vrac au lecteur : l’idée de fragment. Pour la préface à cette édition, relire Gusdorf, relire la
bibliothèque de Charlotte.

Le ciel est couvert, mais il fait chaud ; à midi, Salon Brissac, le repas était excellent.
J’ai parlé du péché. Cécile Albert et Claudie Rimbaud étaient intéressées par mon apologie du
péché mortel. Sujet d’une prochaine conférence : qu’en est-il de l’enfer, après le post-
modernisme ? Vous avez dix minutes pour préparer une demi-heure d’exposé introductif,
suivi d’un débat avec le public.

J’ai raconté mon péché mortel de l'île Maurice. J’y ai rajouté que le colloque auquel
je m’étais contraint d’assister était ennuyeux. Ensuite, avec mes complices, j’ai dérivé sur le
christianisme, celui qui m’a été transmis : ne pas se divertir implique d’éviter la fiction. On ne
lit que des choses utiles. Quand on est “ scientifique ”, il faut éviter les romans. C’est hors-
sujet, (le hors-sujet est-il un non-moment ?), par rapport aux essais en relation avec notre
objet.

177
Cela me rappelle un repas avec Lucien Hess. Il parlait de Mademoiselle X (je n’ai
pas mémorisé son nom). Elle chantait dans le chœur de la Cathédrale de Reims qu’il dirigeait.
Il parlait de cela avant 1968. J’étais jeune. Peut-être était-ce à la fin des années 1950. Je
devais avoir dix ans. Mon oncle, maître de chapelle à la cathédrale de Reims, expliquait que
cette femme avait une voix exceptionnelle. Il expliquait qu’il ne lui avait jamais fait l’éloge
de sa voix :
-Elle aurait pu être chanteuse d’Opéra. Elle était capable de toutes les prouesses
techniques.
Et mon oncle avait conclu :
-Une si belle voix ne peut pas être au service de la distraction. Sa place est dans la
Cathédrale.
Le concept d’opéra n’évoquait rien pour moi, à l’époque ; aujourd’hui non plus
ailleurs. Mon épouse, ma fille, sont allées à l’Opéra. Moi jamais. Il faudrait que je comprenne
pourquoi. J’aurais l’impression d’y faire quelque chose de futile, d’inessentiel : un
divertissement, la source d’émotions trop fortes. Quand j’entends certaines voix, je peux avoir
envie de pleurer.
Odile m’a dit la semaine dernière, que la première fois qu’elle m’avait vu pleurer,
c’était le jour de la naissance d’Hélène. Brigitte avait dû subir une césarienne. La situation
avait été dure. Mais les choses s’étaient bien terminées. J’avais 24 ans ! Ma sœur la plus
proche de moi ne m’avait jamais vu pleurer !

Par association, Lucien Hess (1902-1986) à Dachau refusa d’assister à un concert de


musique classique. Il avait peur d’être submergé par ses émotions, et d’en mourir. Donc, pour
lui, l’opéra, source d’émotions, donc de péché, doit être fui plus que tout spectacle. Mais on
peut aussi interdire : le roman, le théâtre (les tragédiens étaient excommuniés depuis le
Moyen-Age), la poésie et pourquoi pas la peinture. Le péché est dans n’importe quel tableau
religieux du XV ou XVIème siècle. Alors que le comédien, l’acteur est ex-communié, il n’est
pas possible d’encourager une chanteuse de la chorale, à monter sur scène pour faire du
profane. Quelle philosophie de l’éducation se trouve derrière ce type d’analyse de mon oncle,
directeur d’école ?

Cécile Albert ne lit pas de roman : cela ne l’intéresse pas. Je ne vais pas à l’Opéra.
Cela ne m’intéresse pas. J’ai pu dire que c’était bourgeois : idiot ! Peut-on transgresser ce
type d’allants de soi ? Le péché ne se trouve-t-il pas dans la transgression de ces interdits que
l’on a intégré depuis toujours ? Ne pas peindre, chez moi, était une sorte d’interdit
intériorisé… L’Opéra n’est-il pas pour moi un interdit de la même famille ? Quelle est la
nature de ces moments, qui nous ont été interdits ?

Dans le métro, 17 heures 15.

La fatigue d’une journée chargée suivant une nuit courte, commence à se faire sentir.
Cependant, il faut que je réfléchisse à ce que j’ai écrit cet après-midi. Quel rapport cela a-t-il
avec le non-moment ?

Je rentre de loin pour aller à Angers ; j’aurais préféré rester à Sainte Gemme hier
soir, mais quand j’arrive à l’UCO, le jury est reporté. Le moment institué ne peut fonctionner
: le rituel de l’institué est différé. S’ouvre alors un espace du possible… Le non-moment
institué ouvre des possibles. Sans Constantin, aurais-je eu le temps de m’organiser pour aller
au Musée ? Non, je ne pense pas. Il y a conjoncture d’un peu de temps, et de la disponibilité
de mon collègue, de mon ami.

Mardi 7 juillet 2004, 9 h 30.

178
Je suis à Paris 7, avec Maurice Gruau, Christine, Pascal pour la soutenance de thèse
de Setsuko Kokubo-Deguen, sur Analyse du traitement rituel de la mort au Japon au sein des
familles et des collectivités locales. Je ne l’ai pas lu : Christine est passée chez moi ce matin,
pour me la montrer. Pascal me place comme président du jury, ce qui va me donner le temps
pour en prendre connaissance. Sur le plan du rapport de soutenance, Pascal va coordonner nos
interventions : l’étudiante a travaillé avec Daniel de Coppet, mais celui-ci est décédé, et c’est
Pascal qui a repris la direction de cette thèse. Une fille n’a pas pu assister aux funérailles de
son père : pour se réconcilier avec l’âme du disparu, la fille décide de faire ce travail
d’ethnologie ; la candidate explique comment le mort, au Japon, devient un ancêtre, puis
parfois une divinité locale.

Je suis impliqué par rapport à cette soutenance ; j’ai manqué les funérailles de Joseph
Gabel, décédé il y a trois semaines, et je me sens coupable, d’avoir été à la fac (c’était le jour
de l’examen pratique de mes 100 étudiants, et je ne pouvais pas faire faux-bond à ce groupe),
plutôt que d’avoir été à la cérémonie de funérailles. Par contre, mon âme est en paix, par
rapport à la mort de Gérard Althabe… Hier, vers 17 heures, alors que Charlotte survenait à la
maison en pleurs, je reçois le coup de téléphone de Frédéric Althabe : il me dit qu’il veut que
je mène à bien l’ouvrage entrepris avec son père ; il veut me porter les notes de son père. Je
lui explique, où j’en suis dans la production de ce texte : nous décidons de nous voir le 23
juillet.

Pendant que j’écris, Setsuko raconte le rituel des funérailles au Japon : il n’y a pas de
si grandes différences avec nos propres rituels. Certes, les Japonais donnent plus d’ampleur
aux rituels, et encore ; je pense à Hubert, et à son Tombeau pour Henriette. Ce que raconte
Setsuko me semble intéressant par rapport à mes propres funérailles : où vais-je mourir ? à
Paris ou Sainte Gemme ? mon rêve serait d’être incinéré, si je meurs à Paris et enterré, si je
meurs à Sainte Gemme.

La thèse tourne autour de la mort normale, et de la mort anormale : la mort normale


est la mort de vieillesse sur le tatami ; la mort anormale est la mort violente. La distinction
entre les deux est délicate, dans les cas de maladie, cependant, avec le temps présent, les
rituels tendent à se confondre. On ne croit plus trop à la théorie des esprits malfaisants ; en
même temps, l’idée de dieu protecteur reste encore très présente : les ancêtres deviennent des
esprits protecteurs. Je connais le culte des ancêtres. Ma maison, à la campagne, recueille les
portraits des ancêtres protecteurs : Par exemple, il y a eu dispersion, dans ma famille des
portraits de mes ancêtres. J’ai, chez moi, le portrait de l’arrière grand-mère Ginat, la femme
de Barthélemy Hess, mais le portrait de Barthélemy a été pris par un cousin, plus âgé que moi.
Barthélemy est séparé de sa femme : je trouve cet acte criminel. Les deux portraits allaient
ensemble, ils étaient placés l’un à côté de l’autre, Rue de la Renfermerie, et je ne comprends
pas par quel mystère le cousin (j’ignore lequel) a pu séparer les deux époux. Je me suis mis à
la peinture, pour refaire le portrait de Barthélemy : il faut rendre Barthélemy à son épouse.
Comment ai-je pu aller à l’anniversaire de Bernadette, sans poser cette question aux cousins
rassemblés ?

Je suis heureux de pouvoir méditer à ces questions. Maurice Gruau dit que Setsuko a
fait cette thèse, comme une cérémonie funéraire : "Elle s’est trompée d’institution", dit-il.
Pour ma part, je ne partage pas son pessimisme : il me semble que l’on est dans une situation
extrêmement complexe. Elle fait ce travail pour se réconcilier avec l’esprit de son père, et son
directeur de recherche disparaît au cours du processus. Comment est-il mort ? mort normale,
mort anormale ? on n’en parle pas.

Christine parle de la qualité des photographies, qui nous sont données à voir. Ce
n’est pas une photo-ethnographie (Achutti), mais quand même : celui qui a pris Barthélemy a

179
dû être attiré par son uniforme ; ce portrait, pour lui, n’était peut être pas Barthélemy, mais un
militaire anonyme (il était gendarme).

Dans le métro,

Vogel, Le pêcheur et la pénitence : référence d’il y a 20 ans (environ) donnée par


Maurice Gruau, je m’entends très bien avec lui. Repas très sympa au chinois, à côté de
Charles V. J’ai appris incidemment, que le département d’ethnologie allait disparaître : Pascal
va rejoindre les sociologues pour le master. Idée d’inviter à Sainte Gemme Maurice et Pascal
; avec Maurice, on a parlé du DTC (Dictionnaire de théologie catholique) ; il le lit
régulièrement ; il connaît bien aussi le DLC (Dictionnaire de Liturgie catholique). Maurice
est né en 1930, il a été curé de Chichery, puis vicaire général ; il a fait une licence de
sociologie, un doctorat de linguistique, avant de s’intéresser à l’anthropologie. Envie de
fumer un cigare, chose que je n’ai pas faite depuis la mort d’Hubert, mais je m’abstiens.

Dimanche 11 juillet, 11 h 30

On parle de la Sonate au Clair de lune, que nous écoutons, interprétée par


Rubinstein) selon Bernard Haller, un comédien qui a joué cette sonate en l’accompagnant
d’un commentaire à lui : les cheminements de la pensée du pianiste, pendant qu’il exécute un
morceau. Cette performance m’intéresse, car c’est une illustration de la dissociation (mot
utilisé par Odile) : c’est la déconstruction du moment musical. Odile ne peut plus écouter ce
morceau, sans entendre le commentaire de Bernard Haller.

Samedi 11 septembre. Anniversaire douloureux.

Je suis à Sainte Gemme avec Liz Claire, amie de New York qui se trouvait là-bas il y
a 3 ans on crée notre nouvelle revue Attractions passionnelles. Au programme : 20 numéros
dont on dégage les thèmes, les collaborateurs éventuels ; j’avais avancé le travail ces jours
derniers. Mais une idée m’est venue, une formule plutôt qu’une idée : “trop de moments tue le
moment”. On a constaté qu’à la campagne, ici à Sainte Gemme, en particulier, on se trouve
dans une vie assez simple, et sans histoire. Il n’y a pas de moments. On aurait pu distinguer le
moment du labeur, et le moment de la fête, mais ici les gens ne portent plus d’habits du
dimanche. Même le jour du Seigneur, quand la nature l’exige, ils sont dans leurs vignes : il y
a le jour et la nuit, les jours où il fait soleil, ceux où il pleut ; l’événement redouté : la grêle.
Mais d’une certaine manière, ici, les jours défilent tranquillement : aucun tracteur aujourd’hui
n’est passé, une voiture ou deux, le camion de François ; à part cela, passage de la boulangère,
à qui nous avons acheté une baguette et deux croissants.

Quel contraste avec la vie urbaine, et tout particulièrement la vie new-yorkaise, où


constamment de nouveaux moments appellent, convoquent le promeneur : je ne parle pas des
New-Yorkais, qui sont tiraillés constamment entre de multiples sollicitations.

Cette opposition entre la vie à la ville, et la vie à la campagne est forte. À la


campagne, l’événement, c’est l’enterrement : beaucoup d’habitants de Sainte Gemme
connaissent tous les habitants du village, Antoinette, François peuvent en faire une liste, rue
par rue. Pour ma part, je pose le chiffre de 138, nombre d’habitants résidant ici en 1990, au
moment de mon arrivée ; depuis, je ne suis plus au courant. François dit que nous sommes
132 habitants. De toute façon, on voit si peu de monde ! Le camion du menuisier, tout de
même, est venu aujourd’hui me livrer une table, achetée au marché : il a fallu lui expliquer
l’itinéraire pour accéder jusqu’ici.

180
À New York, non plus, les gens n’ont plus d’habits du dimanche : la vie moderne
conduit les gens à s’habiller de façon fonctionnelle ; il faut avoir un certain look au travail,
mais l’on trouve des chaussures qui sont, à la fois, sportives et habillées.

J’essaie de faire le tour de la vie ici : il y a mille choses à faire, mais elles sont
dictées par le flux du quotidien. Je vais au jardin, pour jeter le contenu de ma poubelle sur le
compost, je passe devant mes pommes de terre, je ralentis, j’y découvre des doryphores, j’en
retire 22 aujourd’hui ! C’est le grand retour ; depuis un mois, jamais plus de deux, dans la
même journée. Je regarde mes salades, les tomates : je vais pouvoir en cueillir demain ; je
ramasse quelques prunes, que je mets au tonneau ; je redescends fermer les fenêtres, qui
claquent à cause du vent, et ainsi de suite : je suis en phase avec la nature, avec la vie de la
maison. Le matin, au réveil, je prends le temps de regarder la télévision : une heure, mais le
rythme du jour s’impose à moi. Que font mes voisins ? Monsieur et Madame Petit, je ne suis
jamais entré chez eux : M. Petit vient observer les travaux que je fais chez moi ; cela
l’intéresse. Pourquoi ? Gilbert aussi, qui m’a dit hier : "Tu vas avoir une grande maison !"
Oui, c’est vrai, eux ne vivent que dans une pièce. Ils ne chauffent l’hiver que dans leur salle à
manger-cuisine : les chambres restent froides. Antoinette et Gilbert n’ont pas de livres, donc
aucune raison de s’aménager une bibliothèque ; ils ne font pas de peinture, pourquoi
s’aménager un atelier ?

Sainte Gemme, le mercredi 15 septembre 2004, 9 heures

Pépé travaille au second, à descendre des pierres, Mémé et Liz sont encore
couchées. J’ai essayé de lire le Journal de Klee…

15 heures,

Liz m’installe maintenant, dans le moment du travail intellectuel : il faut envoyer ce


soir à Stanford, un programme d’intervention pour un groupe. Charlotte, Liz et moi seront les
orateurs. Christine serait commentator, c’est-à-dire coordinatrice de la table ronde. Charlotte
aura un sujet : "L’exploration de l’impact de la Révolution à la périphérie : le fragment". Liz
propose : "Révolution du couple dansant, l’imaginaire féminin suspendu au vertige". Pour ma
part : "L’écriture de soi, faire des traces" (sur le journal). Titre du panel : Fragment,
suspension, trace, l’impact de la Révolution à la périphérie.

Résumé de mon intervention possible : "Un aspect peu exploré de la Révolution,


c’est le travail d’écriture de soi des acteurs. Souvent, disciples ou fils de disciples de l’auteur
des Confessions, les Révolutionnaires se formèrent, mais aussi se racontèrent dans des formes
d’écriture impliquée : monographies, thèses, discours ; mais aussi et surtout : correspondances
et journaux. Le cas de Marc-Antoine Jullien est tout à fait significatif ; responsable de
l’Instruction publique sous Robespierre à 19 ans, il avait quitté l’école à 16 ans ; sa formation
se fit, par une correspondance journalière avec sa mère, disciple de Rousseau. Par la suite, il
devint le théoricien et le pédagogue du journal, dont s’inspirèrent, à la suite de Maine de
Biran, des centaines de diaristes du XIXème siècle, en France, en Europe, mais dans le
monde, puisque ses travaux furent, de son vivant, traduits en huit langues".

Charlotte. Il faut suppléer son absence. On écrit : "En 1775, l’Allemagne qui pense,
(Herder, Goethe, etc) rompt avec le classicisme français inspiré par Rome. La Révolution
française secoue fortement les héritiers du Sturm und Drang, du Kantisme, etc. La notion de
fragment défendue par les Romantiques d’Iéna (Schlegel, Novalis) déplace le projet
révolutionnaire du politique (qui semble avoir échoué dans la Terreur), vers l’esthétique.

181
Avec Schiller, les Romantiques refondent la vie autour de l’œuvre, mais une œuvre dont la
forme se cherche sans fin. On entre dans une esthétique de l’inachèvement".

Vendredi 17 septembre 2004, thèse de Jenny Gabriel,

Jenny expose. Le jury s’est réuni pour choisir le président (Jean-Louis Le Grand), et
déterminer l’ordre de passage des membres du jury : Patrice Ville (directeur), Remi Hess,
Martine Lani-Bayle, rapporteur, Georges Lapassade, Christine Delory-Momberger et Jean-
Louis Le Grand.

Impetus. Rencontre foudroyante avec Le sens de l’histoire, ce fut le point de départ


du travail soutenu aujourd’hui : L’institutionnalisation du sujet. Je ne parviens pas à écrire,
tant je suis pris par l’exposé de Jenny, une femme qui a du talent : elle parle très bien. J’avais
lu son texte : ce qu’elle dit ne me surprend donc pas. Cependant, la manière, l’art de le dire
m’impressionne. Dans la salle, Rezki, Tebib, Yvan et Madame Ducos, Catherine Gall,
Salvatore Panu, Zouari Jilani, Mohammed Rebihi, Kareen Illiade, Isabelle Nicolas, Leonore,
Liz Claire et sept à huit personnes dont les noms m’échappent maintenant.

L’art d’habiter les moments. Patrice parle de la dimension agonistique, qui a quelque
chose à voir avec l’impetus : ces moments foudroyants réorientent entièrement la vie du sujet.

Je parle en second : j’insiste sur la dimension instituante de Jenny, sa participation


aux collectifs des IrrAIductibles, d’Attractions passionnelles. J’ai évoqué le travail de
Benyounès, et de Jenny dans notre collectif ; je travaille sur le rapport entre les Romantiques
d’Iéna (Schlegel, Novalis), et nous, rapport que j’ai beaucoup travaillé à partir des recherches
de ma fille Charlotte, cet été.

Martine Lani-Bayle suggère à Jenny l’emploi de l’arbre généalogique, de la bio-


scopie. Georges est fatigué : il veut parler tout de suite, avant la pause. Je fais une série de
photos. "Cette thèse est intellectuelle, dit Martine, mais elle est surtout humaine ; c’est très
rare". La seule question que pose Georges : "Tu parles de transe, à propos de ton travail ;
quand tu écris, tu es en transe : peux-tu nous expliquer ?"

Prendre les thèses en diagonale, dit maintenant Christine. C’est un peu notre lot. Ici,
aujourd’hui, ce n’est pas vraiment possible. Lire Jenny, jusqu’au bout. On est pris par son
écriture. Lorsque Jean-Louis Le Grand parle, j’ose regarder Schule der Person, Zur
anthropologischen Grundlegung einer Theorie der Schule, de Gaby Weigand (Ergon, 2004).
Il me semble que j’ai de la chance d’avoir une vraie œuvre, entre les mains. Il me faut la
traduire, immédiatement. Le seul problème : elle fait 430 pages de petits caractères. Et mon
éditeur n’aime pas les gros livres. Ce livre fera 600 pages.

13 heures 10, Soutenance de maîtrise d’Yvan Ducos

Yvan a voulu soutenir avant d’aller manger. Bon d’accord. Je fais signer le procès
verbal par Christine Delory-Momberger, Roger Tebib, Georges Lapassade et Patrice Ville. La
femme d’Yvan (né en 1929) est là. Il parle de la tenue d’un journal dans lequel il racontait les
séances d’entraînement. Ensuite, il a introduit la photo. Je regrette que les délibérations du
jury aient duré plus d’une demi-heure. Finalement, Jenny a eu les félicitations, mais quelle
discussion ! Fatiguant, pour moi, de “ former ” mes jeunes collègues à la direction et
l’évaluation des thèses. Heureux d’avoir travaillé avec Martine Lani-Bayle.

182
16 heures, réunion des IrrAIductibles

On parle des dispositifs. Georges Lapassade prend la parole. Il y a Ruben Bag, Roger
Tebib, Boumarta, Marie-Fanéla Célestin, Mohammed Rebihi, Aziz, Kareen, Leonore,
Benyounès, Salvatore, Liz Claire.

Georges est en pleine forme. Il fait une conférence sur le dispositif. C’est
passionnant, mais dangereux. Je ne vois pas ma place ici. Il faudrait que je rentre, pour écrire
mon éditorial du numéro 6 290 , mais en même temps, on en parle. Je ne puis pas fuir. Il me faut
rester ici. Je vis une crise. Le temps passe. Des moments me sont imposés, dans les jours qui
viennent, et le temps fuit. Je ne puis pas accepter de gaspiller le temps dont j’ai besoin, pour
construire mon moment de l’écriture. Roger Tebib défend l’école. Moi, j’en ai marre de ce
dispositif.

27 septembre 2004,

Pourquoi écrire dans ce carnet aujourd’hui ? Ce n’est pas très rationnel de vouloir
écrire mes méditations ici, car en ce moment je suis à l’Université, bien installé dans le
moment “ soutenances ”. Il y en a 7 ou 8 prévues pour aujourd’hui. Or, officiellement, je suis
en sabbatique. Je liquide des charges, mais en même temps, je ne reprends pas de nouveaux
étudiants. Je ferme activement “ le moment universitaire ”. En fait, je devrais être en congé
maladie, plutôt qu’en sabbatique, car j’ai mal. Je souffre. Nous sommes 24 dans la salle. J’ai
envie de clore ce carnet sur le “ non-moment ”, et de le donner à Benyounès qui est là. Peut
être Bernadette serait-elle heureuse de retaper un journal de moi. De quoi pourrais-je parler
aujourd’hui ? Il faudrait que je médite sur la notion de fragment. Il faudrait confronter les
notions de “ fragment ” à celle de “ moment ”.

Le fragment selon F. Schlegel est, ou un héritage du passé (une ruine de maison


phocéenne, comme celle observée à côté de Sainte Croix, lors de ma descente chez ma sœur
la semaine passée), ou un morceau de quelque chose qu’un contemporain décide de produire
comme quelque chose de non abouti dans sa totalité.

Ce qui m’a frappé, dans ma visite de la maison phocéenne, c’est son “ être là ”, à cet
endroit, depuis le VIème siècle avant Jésus Christ. Incroyable ! Certes, il ne reste plus que des
murs d’un mètre au-dessus du sol, mais tout de même, ce qui reste permet de bien comprendre
la forme de la maison (les différentes pièces utilisées), et pour moi en chantier actuellement à
Sainte Gemme, la manière dont les murs ont été faits. Comme en Champagne au XVIIIème
siècle, les murs sont faits de pierres tenues entre elles, avec de la terre. C’est étonnant que la
technique de construction n’ait pas évolué en 24 siècles.

La ruine est donc un fragment qui nous renseigne sur le mode de vie passé, et qui
nous permet de mesurer le surplace de la civilisation pendant toute cette période.
L’archéologie, sciences des traces, est une méditation à partir de fragments. Quelle relation
avec le “ moment ” ? Le village phocéen du VI ou Vème siècle, nous dit qu’à cet endroit (au
bord de la mer entre Martigues et Marseille), il y a eu des groupes humains, qui ont tenté de
vivre à un carrefour maritime où passaient des bateaux grecs. Il y avait la mer pour pêcher, et
la terre pour récolter des fruits, mais quels légumes ? Ils n’avaient pas de pomme de terre !
Avaient-ils les olives ? Quels moments vivaient-ils ? La pêche, la chasse, la culture ? Je ne
sais. Le fragment du passé ouvre sur des possibles au niveau du régressif.

290
Les irrAiductibles n°6, octobre 2004, Dispositifs 1, 360 pages.

183
Chez F. Schlegel, le plus souvent, le fragment est fragment d’œuvre. La ruine est
fragment d’œuvre. Mais s’il s’agit d’une maison, l’objet – au départ – avait une finalité. Il ne
s’agissait pas d’une œuvre d’art, mais d’un espace aménagé, pour y habiter, au moins pour y
vivre. La limite entre l’œuvre, la chose finalisée, c’est une définition du moment. Le moment
de l’œuvre, c’est un moment pour soi : un moment qui n’a d’autre finalité qu’esthétique. Par
contre, une ruine, ce peut être la fin, la dissolution du moment de l’habiter. La destination
d’une maison, ce n’est pas le beau, mais l’habiter. Habiter une belle maison, oui. Mais faire
de l’architecture, de la décoration d’un espace habité, est-ce faire œuvre artistique ? Le Musée
Dali à Figueras a d’abord été l’espace habité par Dali.

A un moment, il y a donc glissement du sens. Le même objet : une maison passe de


l’habitat, comme finalité, au visiter. Figueras fut atelier, maison d’habitation et devient
“ musée ”. Le même fragment devient autre chose, du fait même de sa destination. Dans un
moment, il y a souvent du recyclage de fragments de moments antérieurs. Le moment, c’est la
décision de poser une forme qui articule dans une Gestalt nommée, désignée, caractérisée par
un certain nombre d’éléments, qui s’organisent les uns par rapport aux autres. Le moment est
l’organisation processuelle, de fragments matériels hérités du passé, ou produits dans le
présent, pour réaliser une identification psychologique ou sociale d’un individu ou d’un
groupe.

Sur le plan matériel, un même terrain peut entrer dans la construction du moment
basket (s’il y a un panier construit), ou dans la construction du moment parking, si au lieu
d’utiliser l’espace pour faire du sport, on le destine à parquer des voitures. Il y a aussi des
espaces sans destination, qui ne sont pas non plus des œuvres. La nature se trouve en dehors
de toute destination, et elle n’est pas une œuvre.

Laurence Valentin est agacée. Elle aurait aimé soutenir à 15 heures. Il est 16 heures
30. Elle ne comprend pas le sens de ce dispositif de cette journée de soutenance.
Personnellement, je trouve génial ce dispositif, où 5 enseignants travaillent ensemble avec
une dizaine de mémoires. Je ne comprends pas les gens qui ne voient pas le travail
transversal, qui opère et s’opère dans ce genre de contexte.

Benyounès me demande de lui envoyer des textes par Internet. Je vais essayer de le
faire. Il s’agit de propositions d’enseignement. En fait, je pense que ces textes ne sont plus
d’actualité. Ils sont obsolètes. Je ne vais plus enseigner cette année. J’en ai marre des
étudiants. Il me faut un an de congé, pour faire tout ce que je dois faire cette année. Je veux
sortir de mes moments, prendre du recul par rapport à ma transversalité. Plusieurs appels ou
courriers électroniques me mettent en péril. Ils menacent cette distance que je voudrais
construire.

Hier et aujourd’hui (ce matin), j’ai relu 180 pages de ma fille Charlotte. Je sens dans
ses pages une énergie qui me ressource, alors que chez mes étudiants, je me sens pompé. Je ne
trouve pas de passion dans les écrits de la plupart de mes étudiants. Ce qu’ils écrivent
m’emmerde. Il y a des exceptions. Mais globalement, je trouve que la plupart des mémoires
sont sans enjeu. Il n’y a pas de thèse, pas de point de vue que l’on défende avec énergie. Chez
Charlotte, je trouve une pensée polémique, une lutte à mort contre la médiocrité. Ce n’est pas
achevé, mais on sent vraiment l’énergie. On trouve cette force aussi chez Johan Tilmant.

Le problème de notre amie Laurence Valentin, c’est que ce qu’elle dit m’apparaît
redondant. Je l’ai déjà entendu. Je l’ai lue, etc., dans plusieurs versions. Et en plus, elle a fait
un tel volume (180 pages) qu’elle n’a pas réussi à éliminer toutes les fautes. On me demande
de parler. J’ai mal au ventre. Je cause. Le meilleur moyen que j’ai de poser une intervention :
refaire la genèse de notre histoire collective… Benyounès s’en va. Je m’arrête. Je lui donne
mon carnet.

184
Mercredi 24 novembre 2004,

Je découvre la lettre suivante de Bernadette Bellagnech qui a tapé ce journal. Elle est
datée du 16 novembre 2004 :

“ Cher Remi,

Tout d'abord, j'ai très heureuse de lire et de taper ton journal, même si le ton de celui-ci est
plus grave. Je voudrais ensuite m'excuser d'avoir tardé à te l'envoyer. Le dispositif à la maison
ne s'est pas prêté à la rapidité, et à mon désir de te l'envoyer plus rapidement, mais malgré les
ennuis informatiques et le bruit de marteau piqueur qui nous accompagne depuis un mois
(travail de transformation du réseau d'eau chaude dans le bâtiment), l'essentiel est fait et je te
l'envoie.

Le terme "non-moment" est parfois écrit avec un tiret, parfois sans. Je l'ai laissé tel que tu
l'écrivais, au moment précis. Si tu l'as écrit parfois "nom moment", moi parfois, je me suis
surprise à l'écrire "mon moment" (?).

J'avoue que j'ai des difficultés à saisir vraiment ce qu'est le moment. J'y réfléchis en te lisant,
me trouvant souvent d'accord avec tes remarques, mais je continue à me poser des tas de
questions. En y réfléchissant, je suis persuadée que dans la notion de moment, il y a une part
de liberté, de volonté et présence de certaines conditions pour y parvenir, pour l'établir, même
si le moment peut être imposé. Est-ce lié à l'identité de la personne ? Comment dans un
couple, le moment de l'un s'articule-t-il avec le moment de l'autre ? Comment dans une
famille nombreuse, chacun des enfants a-t-il conscience de ses moments propres ? Le moment
est-il le même dans un autre pays, où l'espace et le temps sont vécus différemment ? Et dans
un milieu professionnel, qu'on n'a pas choisi, pas voulu, mais accepté par nécessité, est-ce
qu'alors le moment du travail est un non-moment, même s'il occupe plus de la moitié du
temps de la vie ? Ne prend-t-on conscience de son moment qu'après l'avoir dépassé ? Pendant
?

Chez l'amnésique, le traumatisé crânien, qui a perdu la mémoire, totalement ou en partie, qui
est devenu une autre personne (sans ses expériences, ses souvenirs, ses repères, ses émotions
d'avant), qui repart à l'âge adulte de zéro, que sont devenus ses moments et à partir de quoi
va-t-il s'en construire d'autres, puisque tout lui est étranger, à part son deuxième apprentissage
?

Cet été, j'ai lu un peu par hasard Le corps se souvient d'Arthur Janov (auteur du Cri primal),
partagée entre un sentiment intuitif et une méfiance dues à mes études et mon expérience de la
médecine. Je m'interrogeais sur la période (j'allais écrire le moment ?) de notre vie, où nous
n'avons pas la possibilité de nous exprimer avec des mots, période qui a marqué apparemment
tellement de gens au vu des expériences décrites (expérience de naissance, de maltraitance
très précoce...). Est-ce un moment ? Il semble avoir eu beaucoup de retentissements et
d'influences, sur la vie ensuite de beaucoup.

L'auteur explique "ces phénomènes" en décrivant d'une manière un peu compliquée la mise en
place successive des différences structures du cerveau (se référant aussi à la lente évolution de
l'espèce humaine), comme différentes couches qui se recouvraient lors du développement du
petit humain. Cela m'a fait penser à l'auriculothérapie qui agit sur certaines douleurs en
appliquant des aiguilles sur certains endroits du pavillon de l'oreille. En gros, le tissu de la
forme fétale de l'oreille serait issu des trois premiers tissus de l'embryon qui se seraient
différenciés par la suite pour former les différents organes.

185
C'est un peu confus, mais j'ai pensé à toi, et à la théorie des moments. Pourquoi? Je me pose
plus de questions que je n'ai de réponses.

Je me suis aussi surprise à penser "pourquoi parler de non-moment", alors que chaque minute
de vie est précieuse... Pour ma part, je crois fermement que ceux qui sont partis souhaiteraient
que l'on vive chaque minute intensément. Je pense que ce serait la meilleure manière de leur
être fidèle. Pour avoir été confrontée avec la mort de plusieurs êtres chers, avant l'âge de 20
ans, je suis persuadée qu'ils nous accompagnent, que ce qu'ils ont partagé avec nous germe en
nous comme de petites graines maintenant ou un peu plus tard... Il est vrai que cela n'empêche
pas de ressentir... et cela nous fait avancer, plus riches de ce qu'ils nous ont laissé.
J'ai été heureuse d'avoir lu Le précaire et le certain d'Hubert de Luze avant sa mort. Une
partie de son expérience m'accompagnera vivante, même si je ne l'ai pas connu.

Je te souhaite d'avancer dans tous tes projets d'écriture, de peinture et autres...doucement,


mais sûrement, assurément...

Nous viendrons à Sainte Gemme un jour. Les enfants sont malades en voiture, et en train, ce
qui n'est évident pour personne, mais cela finira par s'arranger avec un peu de temps...
Pour ma part, je suis déjà venue à Sainte Gemme par l'imagination, créant à partir de tes récits
un cadre familier, mais imaginaire pour les autres. Ton évocation des cerises et des
doryphores m'ont ramené bien loin, ramenant à la conscience des odeurs, des sensations et des
visions familières d'un mois de juillet lointain déjà, mais pas tant que cela.

Pourquoi le village est-il nommé ainsi ? Une gemme, c'est une pierre précieuse transparente,
ou alors un bourgeon ou de la résine de pin. Y-a-t-il une forêt de résineux pas loin ? Ou alors
une ancienne mine de sel ? Ou est-ce lié à une Sainte Gemme que je ne connais guère ?

J'ai été heureuse d'apprendre que ta santé s'améliorait. Si écrire, c'est être fou, alors sois-le !
Prends bien soin de toi. Je t'embrasse, ainsi que Lucette, Bernadette. ”

Jeudi 25 novembre, 12 h 30,

Je viens de terminer la relecture de ce journal. Liz Claire, Christine Delory-


Momberger, Jenny Gabriel m’attendent dans la cuisine pour préparer le repas. Je me suis sorti
de notre réunion d’Attractions passionnelles pour faire ce travail, que je jugeais prioritaire. Je
souhaiterais que notre groupe lise ce texte avant notre réunion historique de samedi (décision
d’une mise en chantier du numéro 0).

15 h 40,

Liz Claire et Jenny Gabriel m’ont demandé de faire un compte-rendu de notre réunion
d’aujourd’hui, pour informer les absents de nos cogitations. Je fais ce compte-rendu dans ce
journal, car au départ, notre réunion n’était pas un groupe sujet, mais un chaos, forme
particulière du non-moment. Il semblait qu’on soit dans le non-moment, dans sa forme
chaotique. Pour un Allemand, le chaos renvoie à un état du social où l’organisation vient à
manquer.

La description de notre désorganisation apparente me semble nécessaire à restituer.


Profitant d’une conversation à propos d’un ouvrage de June Jordan, entre Liz et Jenny, je
m’étais éclipsé de la cuisine, pour aller rédiger une convocation pour une réunion du collectif
de notre revue, samedi prochain. Avant que mes amies n’arrivent, j’avançais la relecture de
mon Journal du Non-moment. Je me mis à prolonger le travail de secrétariat explicité, par une

186
poursuite de cette relecture. Je ne savais pas bien pourquoi, si ce n’est que j’étais pris par mon
texte, hypnotisé presque, par cette confrontation à un texte que j’avais écrit, mais que j’avais
oublié. Je justifiais ce manque de savoir-vivre (fuir mes invitées), en me disant qu’il me fallait
terminer la relecture de ce journal, pensant que je l’oublierais, si je ne l’envoyais pas
aujourd’hui à quelques lecteurs intéressés par l’élaboration de ma théorie des moments. En
conséquence, j’ai laissé Jenny Gabriel travailler dans la cuisine avec Liz Claire, au départ sur
le texte que je voulais publier de Liz, pour le n°7 des irrAIductibles. Mais, le temps passant,
je les entendais parler, et je ne doutais pas des glissements de leur conversation. Au boût d’un
long moment, le silence se fit dans la cuisine. J’imaginais que mes amies prenaient conscience
que je les avais abandonnées. Elles devaient se dire que j’étais un peu long, que je n’avais pas
expliqué ce que je faisais. Mais elles ne semblaient pas m’en vouloir. Leur capacité à donner
du sens à leur retrouvaille m’exemptait d’une accusation de producteur de chaos, ce que, dans
d’autres circonstances, certain n’aurait pas manqué de proclamer.

Au moment où je terminais ma relecture, on sonne. J’avais oublié de dire à mes deux


amies que j’avais invité Christine Delory-Momberger pour déjeuner. On se met alors à
préparer le repas, pour recouvrir le non dit du non-moment. J’avais épluché une salade. Je
l’enrichis de tomates, d’une gousse d’ail, de deux œufs. D’ailleurs Liz a un courrier à poster.
Jenny l’accompagne à la poste. Christine, qui n’a pas vécu le flottement du non-moment,
épluche les pommes de terre. C’est concret. J’arrose le tout d’huile d’olive, et on se met à
table. On a faim, mais il semble que l’on fasse la queue à la poste. Nos amies reviennent,
enfin. On se met à table.

Le moment du repas refait la cohésion du groupe de ceux qui “ ont un trou dans
l’estomac ”. Jenny boit du vin rouge, Christine du blanc, Liz de l’eau, et moi du coca ! On
parle. On régule. On se donne Attractions passionnelles pour objet. Je l’ai écrit au singulier.
Le courrier est-il déjà envoyé ? Oui. Dommage. Il aurait fallu corriger.

On a l’idée de sortir un numéro Zéro en 2004. Nous ne rentrons pas dans le détail de
ce numéro. Ce sera l’objet de la réunion de samedi. Par contre, nous évoquons le lexique. Je
dis mon intention de définir la notion de groupe. Qu’est-ce qu’un groupe ? Je parle du
théorème de Leroy : “ L’intelligence d’un groupe est égale au coefficient intellectuel du
moins intelligent du groupe, divisé par le nombre de membres du groupe. ” Nous connaissons
des situations où ce théorème se vérifie. En général, c’est dans le contexte de ce que Félix
Guattari a nommé les groupes “ objets ” 291 . Par contre, dans notre groupe d’Attractions
passionnelles, on a l’impression que notre QI est égal au QI du plus intelligent, multiplié par
le nombre de participants au groupe de travail ! Mais on se trouve dans une situation de
groupe “ sujet ”. On s’aime, on se respecte. On a besoin de chacun pour aller plus loin.
Christine remarque qu’une énergie se libère dans les groupes sujets.

On parle encore d’édition. Idée de créer, dans l’orbite d’AP, une collection de poésie,
une de littérature, une de performance. Je ne rentre pas dans le détail. Il faudra faire une
restitution orale samedi… Alors que l’on était dans le chaos, sorte de vide, vertige du non-
moment, voilà surgir une sorte de fulgurance instituante : on est dans le moment de la
création. Il faut faire un compte-rendu. On ne peut pas laisser les absents, dans l’ignorance
que quelque chose comme la dynamique et l’énergie d’une œuvre nous a saisis. Jenny est
venue pour travailler sur le texte de Liz, elle n’était prête, psychologiquement, à faire le
compte-rendu. Alors, je le ferai, à ma manière. Le compte-rendu crée le moment. L’écriture
inscrit, installe, fonde le moment qui héberge la terre entière, comme dirait Heiddeger,
lorsqu’il se laisse aller à sa transe sur le thème de l’oeuvre 292 . Le groupe a émergé d’une
291
Félix Guattari, Psychanalyse et transversalité, Paris, Maspéro, 1973.
292
M. Heidegger, “ L’origine de l’œuvre d’art ”, in Chemins qui ne mènent nulle part, Paris, Gallimad, 1962. Et
surtout le commentaire que Gilles Boudinet fait de ce texte in M. Heidegger, T. W. Adorno : vers un pacte de
l’esthétique moderne, Document de recherche O. M. F., série “ Didactique de la musique ”, n°22, janvier 2003.

187
longue période de latence qui a permis à des éléments de transversalité de se tisser entre l’une
et l’autre, l’autre et l’un.

Le groupe est sujet, ici et maintenant, lorsque chacun a pu travailler à l’entrée dans
l’installation commune du Miteinander-Sein (voir la définition du terme dans le Lexique
d’AP 293 ).

Quand les filles sont parties, j’ai lu Sens et non sens, de Maurice Merleau-Ponty 294 .
Dans ce livre, j’ai trouvé dans le chapitre sur “ Le doute de Cézanne ”, cette médiation sur les
situations : “ Les décisions mêmes qui nous transforment sont toujours prises à l’égard d’une
situation de fait, et une situation de fait peut bien être acceptée ou refusée, mais ne peut en
tout cas manquer de nous fournir notre élan et d’être elle-même pour nous, comme situation
“ à accepter ” ou “ à refuser ”, l’incarnation de la valeur que nous lui donnons. Si l’objet de la
psychanalyse est de décrire cet échange entre l’avenir et le passé et de montrer comment
chaque vie rêve sur des énigmes dont le sens final n’est d’avance inscrit nulle part, on n’a pas
à exiger d’elle la rigueur inductive. La rêverie herméneutique du psychanalyste, qui multiplie
les communications de nous à nous-mêmes… cherche le sens de l’avenir dans le passé et le
sens du passé dans l’avenir 295 … ”. Merleau-Ponty compare cette posture à celle de notre vie
même qui, en mouvement circulaire, appuie son avenir à son passé et son passé à son avenir,
et où tout symbolise tout.

Dimanche 19 décembre 2004, 10 h.,

Je viens d’imprimer, et de relire le long texte de Jenny Gabriel intitulé “ Le


terrain périoecien, le quasi-moment et le non-moment ”, qui est une lecture de mon Journal
du non-moment (5 mai-25 novembre 2004). J’avais regardé rapidement ce texte à son arrivée,
juste avant mon départ pour Metz. Il me fallait le relire et le commenter. Ce qui est bizarre,
c’est que ce texte m’oblige à ré-ouvrir ce journal que je pensais clos.

Il faut que mon lecteur ait accès à ce texte (15 pages), ou alors il ne pourra pas
comprendre mon analyse. À moins que je ne résume la démarche de Jenny. Jenny travaille
avec moi la question du moment depuis quelques années. Elle a soutenu cette année une thèse
(sur la théorie des moments), intitulée “ L’institutionnalisation du sujet ”, sous la direction de
Patrice Ville, mais cette recherche est le fruit d’un échange fort avec moi. Jenny est une
lectrice fortement impliquée du Sens de l’histoire.

Son texte “ Le terrain périoecien, le quasi-moment et le non-moment ”, mériterait de


nombreux développements. Ayant oublié mes lunettes à Sainte-Gemme, je ne suis pas dans
les meilleures conditions pour travailler intellectuellement. En même temps, je ne veux pas
laisser sa démarche sans réponse.

Il faut travailler avec elle, pour lui permettre de pousser plus loin sa réflexion. À la fin
de son texte, elle écrit : “ (Remi) est un bâtisseur, une force de la nature ; il a l’endurance des
pionniers. Faut-il être doté de cette incroyable énergie pour vivre le Moment de l’œuvre
conjointement avec d’autres Moments qui sont le sel de la vie ? Faut-il être dans la force de
l’âge ? J’ai douze ans de plus que Remi. Ai-je encore assez de forces vives pour habiter les
Moments ? Telles sont les questions que je me pose en l’écoutant, en le voyant à l’œuvre. ”

293
Le groupe Attractions passionnelles (AP) travaille collectivement à la production de fragments
philosophiques ayant pour objet une pensée de l’esthétique. Ce groupe travaille également à la production d’un
vocabulaire.
294
Maurice Merleau-Ponty, Sens et non sens, Paris, Nagel, 1966.
295
M. Merleau-Ponty, op. cit., p. 42.

188
Jenny, s’appuyant sur une longue citation de Raoul Vaneigem, répond en disant
finalement que “ le temps des Moments est celui de la jeunesse du désir. ” La formule est très,
très belle. Je suis d’accord. Cependant, Jenny pose ici une question que je me pose moi-
même, à propos de certains moments. Dans mon journal d’un artiste, en décembre 2003, je
suis heureux d’être parvenu à peindre une première toile et je dis quelque chose comme :
“ Même si je devais mourir aujourd’hui, je suis heureux d’être totalement peintre. Je suis
devenu un artiste. ”

Sans renier cet optimisme, pour avoir travaillé cette année 2004 à la construction de
mon moment de la peinture (j’en suis à une trentaine de toiles), je dois dire que je ne suis plus
satisfait du tout de ce que j’ai produit, et je suis moins optimiste sur ce que je fais, car au fur
et à mesure que je produis, que je lis des ouvrages sur la peinture, que je visite des
expositions, je découvre sans cesse davantage ce qui me reste à faire, pour donner à voir une
toile qui correspondrait vraiment à ce que j’ai dans la tête, tout en tenant compte de l’état du
contexte de la communauté de ceux qui peignent. Du coup, dans une notation de la semaine
passée (journal d’un artiste), je me demande si la construction de ce nouveau moment n’est
pas un peu tardive.

Si je raconte cela, c’est pour me poser la question “ y a-t-il un “ bon moment ” dans la
biographie de quelqu’un pour installer un nouveau moment ? ”.

Henri Lefebvre est assez discret sur l’éducation. Il étudie l’homme déjà bien engagé
dans sa biographie. Mais il se contente de dire qu’au début de sa vie, l’enfant doit accepter de
se laisser imposer la culture, le savoir, et il semble dire que c’est ensuite seulement qu’il peut
devenir sujet du processus. Les premiers moments hérités seraient imposés. L’enfant y serait
assujetti. De cet assujettissement, naîtrait une dynamique qui laisserait émerger le sujet… Il
me faudrait relire H. Lefebvre sur ce point précis. Je me souviens qu’il aborde cette question
dans La somme et le reste. Mais je vis actuellement beaucoup avec mon fils Romain (10 ans),
et je l’observe dans cette période où tout lui est imposé : rythmes scolaires (fous), disciplines
(programmes de l’école, mais pour lui en plus : conservatoire où il fait de la harpe, du solfège,
du chant choral, de l’informatique ; cours particuliers de musique, pour lui permettre de
suivre le rythme imposé par le conservatoire ; activité sportive le mercredi au club de
tennis…). Il y a aussi l’organisation du travail, car en plus mon fils revendique le droit de
jouer avec ses camarades ! Je vois émerger chez lui une dialectique d’acceptation de
l’imposition (il aime la harpe, le tennis, l’informatique et sait que s’il veut être compétent,
c’est-à-dire acquérir les mœurs de la corporation ou de la communauté qui se cache derrière
chaque appartenance, il faut s’assujettir aux gammes imposées par chaque communauté), et
de contestation de cette imposition. J’ai écrit 120 pages d’observations, depuis le 15
novembre 2004, sur cette question.

L’autodidacte que je suis en peinture, n’est pas pris en charge par la communauté pour
entrer dans un moment (les professionnels me disent même parfois : notre art est difficile, on
a du mal d’en vivre ; on ne cherche pas de concurrents nouveaux). Aucune école des Beaux-
Arts ne prévoit de recruter un pré-retraité comme étudiant. Du coup, je pourrais vivre l’entrée
dans mon nouveau moment sur le mode dilettante. Mais chez moi, ce ne peut pas être le cas.
Pourquoi ? Parce que je pense que ce moment aurait été celui que j’aurais voulu construire
vraiment, étant enfant, et que c’est une opposition familiale qui m’a fait passer à côté de ce
projet que j’ai pu imaginer reprendre à certains moments de ma vie, et qui à chaque fois, pour
des raisons de réalisme, me fut interdit. On voit là que la formule de Jenny selon laquelle “ le
temps des Moments est celui de la jeunesse du désir ” fonctionne parfaitement.

Sur ce chapitre, une idée m’est venue cette semaine. Dans la mesure où l’entrée dans
un moment est l’entrée dans la communauté de ceux qui exercent la même activité, je pense

189
que si une entrée tardive dans un moment n’est pas très efficace quant à la production d’une
œuvre dans ce domaine, cela a d’autres intérêts.

Si l’on prend l’exemple de quelqu’un qui déciderait de se mettre à courir à 70 ans, il


est évident que cette personne ne pourra pas faire des performances exceptionnelles.
Cependant, dans une vie de club, une telle personne peut aider le groupe à s’épanouir. J’ai
connu des gens très structurants pour des groupes de jeunes, qui s’étaient mis à la pratique
sportive assez tard. L’objectif de quelqu’un qui commencera la course à pied à 60 ou 70 ans
ne pourra pas être de battre le record du monde du 1000 mètres, de même celui qui
commencera le piano à cet âge ne pourra pas avoir comme projet de devenir concertiste.
Cependant, chaque communauté présente derrière un moment, doit faire une place aux grands
débutants.

Hubert de Luze a commencé ses études d’ethnologie à 60 ans. Il s’est mis à la


composition musicale à 65 ans. Quand on voit ce qu’il est parvenu à produire dans ces deux
domaines, on se dit qu’il y a une qualité que le “ grand débutant ” possède par rapport au
jeune, c’est une transversalité riche qui étaie l’entrée dans de nouveaux moments.

Romain, en apprenant la harpe ou le tennis, apprend aussi la rigueur d’une discipline,


son organisation, la nécessité de travailler tous les jours, etc. Hubert sait tout cela, pour
l’avoir acquis sur d’autres terrains, lorsqu’il se lance dans ces nouveaux domaines. Ce qu’il a
à acquérir, ce sont des compétences spécifiques. On touche là la dialectique entre énergie
physique qui décline avec l’âge, mais qui est fortement compensée par une meilleure
utilisation de l’énergie.

La femme ou l’homme expérimenté ont appris la science de la meilleure utilisation de


l’énergie. Ceci étant, l’expérience enseignera aussi ce que l’on juge pouvoir créer utilement,
et ce que l’on juge inaccessible, compte tenu de l’écart trop important entre le moment désiré
et l’état actuel de notre transversalité… A suivre !

190
TROISIEME PARTIE :

CONSTRUIRE LES MOMENTS


PAR L'ECRITURE DU JOURNAL

La pratique du journal est un moyen d'entrer dans la construction des moments.

Nous allons montrer que cette technique a une histoire, et qu'il existe un continuum de
théoriciens qui ont dégager les possibles à travers l'écriture de journaux (Chapitre 11), puis
nous donnerons deux exemples de pratiques diaires permettant de montrer l'invention du
moment et sa conception.

191
Chapitre 11 :
Moment du journal et journal des moments

Tenir son journal est une pratique ancienne. A côté de la tradition du journal intime,
que la littérature a commenté, il existe une tradition du journal de recherche qui commence en
1808 avec un livre de Marc-Antoine Jullien "Essai sur la méthode... 296 " qui invite les jeunes à
se former en tenant trois journaux : le journal de sa santé, le journal de ses rencontres, et le
journal de ses acquis scientifiques. Dans ce registre, écrire le journal est un moyen de se
construire une identité de chercheur. A chaque thème exploré peut correspondre un carnet, un
journal. Le journal des moments garde des traces de ses trouvailles, mais aussi de ses idées,
de ses réflexions, au jour le jour : la méthode "montre comment on peut parvenir, au moyen
d'une économie sévère de tous les instants, et d'une sage répartition de leurs différents
emplois, à doubler et même à tripler la vie d'un homme, en lui faisant retrouver une très
grande quantité de moments perdus 297 pour tous les autres et qui, recueillis et utilisés par lui,
tournent au profit du développement de son corps, de son esprit et de son âme, et enfin de son
instruction et de son bonheur 298 ".

Déjà, au XVII° siècle, le philosophe John Locke a utilisé cette méthode. Aujourd'hui,
elle est pratiquée par les ethnologues, les éducateurs, les formateurs, les agents de
développement social.

En français, le mot "journal" signifie à la fois la pratique d'écriture au jour le jour qui
nous intéresse ici, et le "quotidien" national, régional ou étranger dans lequel nous lisons les
nouvelles du jour, et par extension la presse non quotidienne. Pour éviter une confusion qui
n'existe pas dans d'autres langues (par exemple, en allemand, on distingue Tagebuch et
Zeitung), on pourrait utiliser un mot, vieilli, qui permet la distinction. On parle du "diariste"
(celui qui tient son journal) ou de "diarisme" (pour parler du phénomène social que représente
le fait de tenir un journal). Ces mots viennent de "diaire" (au jour le jour), dont la racine est
encore utilisée en anglais dans le mot Diary et en italien Diario qui signifient "journal", au
sens de tenir son journal.

Le fait que le mot remonte à 4 ou 5 siècles montre que c'est une pratique très ancienne.
Il existe donc un continuum de l'écriture de journaux. Si j'écarte de mon analyse la pratique
du journal intime qui est davantage étudiée par les littéraires, je peux donner quelques grands
noms de personnes qui ont marqué l'histoire du journal de recherche que je prône ici et qui
inspire directement ma pratique pédagogique. Je parlerai plus particulièrement de John Locke,
de Marc-Antoine Jullien et de Janusz Korczak.

John Locke (1632-1704)

John Locke écrit dans son Traité sur l'Entendement humain, (vol. 3, Londres, 1714, p.
425) : "Il n'y a presque rien d'aussi nécessaire, pour le progrès des connaissances, pour la
commodité de la vie et l'expédition des affaires, que de pouvoir disposer de ses propres idées ;

296
Jullien, Marc-Antoine (Chevalier), Essai sur une méthode qui a pour objet de bien régler l'emploi du tems,
premier moyen d'être heureux; A l'usage des jeunes gens de l'age de 16 à 25 ans; extrait d'un travail général,
plus étendu, sur l'Éducation, l'ouvrage est signé M. A. J. ; Paris, chez Firmin-Didot, 1808, 206 pages. Seconde
édition augmentée (348 pages) en 1810, destiné aux 15-25 ans ; nouvelle édition : Paris, Anthropos, 2006.
297
Souligné par R. H.
298
Marc-Antoine Jullien, Essai sur une méthode, introduction.

192
et il n'y a peut-être rien de plus difficile dans toute la conduite de l'intelligence, que de
pouvoir s'en rendre tout-à-fait le maître". Il montre que le journal peut être l’espace d’un
travail philosophique. John Locke a tenu un journal toute sa vie, qu’il a indexicalisé. Ses
écrits philosophiques ne sont que la mise en forme organisée de ses médiations au jour le jour.
Le philosophe Maine de Biran a également utilisé cet outil au début du XIX° siècle. Certaines
formes de correspondance sont très proches de ce type de journal. Machiavel a conservé les
doubles des courriers qu’il envoyait aux princes de Florence, pour conseiller leur action. Il
s’est appuyé ensuite sur ses lettres pour écrire ses écrits politiques.

Marc-Antoine Jullien (1775-1848)

Dans son ouvrage de 1808, Marc-Antoine Jullien produit la première systématisation


du journal des moments. Dans ce livre, Marc-Antoine Jullien propose aux jeunes, d’écrire
trois journaux différents :
-un journal du corps (santé),
-un journal de l’âme (où l’on restitue ses rencontres avec les personnes, et ce que l’on
tire de ces rencontres sur le plan moral),
-et un journal intellectuel (où l’on note les connaissances intellectuelles que l’on
acquiert ou par rencontre ou par lecture ; ainsi notées, les connaissances deviennent des
savoirs).
Ce livre fut écrit dans un contexte où l’école n’existait pas pour tous. Le journal
apparaissait donc comme une sorte de formation totale de l’être.

Janusz Korczak (1879-1942)

Moments pédagogiques, de Janusz Korczak, est un texte court, mais qui s’inscrit dans
des lignes temporelles qui font continua sur le long terme. En effet, il a sa place dans le
prolongement d’autres recherches qui l’ont précédées, et il anticipe sur des recherches qui se
sont poursuivies après lui. Quelles sont ces lignes ? La théorie des moments, l’écriture du
journal pédagogique comme structurant le moment, l’art du diagnostic pédagogique.

Janusz Korczak montre dans Moments pédagogiques que la science du diagnostic


occupe une place prépondérante en médecine. L’étudiant examine de nombreux individus,
apprend à regarder et, ayant discerné des symptômes, à les traduire, à les associer et à en tirer
des conclusions. Si la pédagogie accepte de suivre la voie ouverte par la médecine, elle doit
élaborer une science du diagnostic éducatif fondée sur la compréhension des symptômes. La
fièvre, la toux, les vomissements sont pour le médecin ce que le sourire, la larme, les joues
rouges sont pour l’éducateur. Il n’y a pas de symptôme sans signification. Il faut tout noter et
tout soumettre à la réflexion, rejeter ce qui est dû au hasard, lier ce qui est similaire, chercher
les lois fondamentales. Ne pas chercher à savoir comment exiger, qu’exiger de l’enfant,
comment contraindre et interdire, mais plutôt chercher ce qui lui manque, ce qu’il a en trop,
ce qu’il exige, ce qu’il peut donner.

Janusz Korczak, propose une clinique de l’éducation, par l'écriture d'un journal. "Les
bons éducateurs commencent à tenir un journal, mais l’abandonnent rapidement, car ils ne
connaissent pas la technique de la prise de notes, ils n’ont pas pris au séminaire 299 l‘habitude

299
En Pologne, jusqu'à la seconde guerre mondiale, on désignait le lieu de formation des enseignants par "le
Séminaire" ("Seminarium Nauczycielskie"). NdT

193
de prendre systématiquement des notes sur leur travail. Trop exigeants vis-à-vis d’eux-
mêmes, ils perdent confiance en leurs capacités ; comme ils ont trop attendu de leurs notes, ils
ne croient plus à leur valeur".

Janusz Korczak, s'interroge : "Quelque chose me réjouit, quelqu’autre m’attriste,


m’étonne, m’inquiète, me fâche, me décourage. Que prendre en notes, comment prendre des
notes ? On ne le lui a pas appris. S’il a dépassé le stade du journal du potache, dissimulé aux
yeux de papa sous le matelas, il n’a pas atteint le niveau de la chronique que l’on fait lire à un
collègue, dont on discute lors de réunions et de colloques. On lui a appris, peut-être, à prendre
en notes les exposés d’autrui, les pensées d’autrui, mais pas les siennes. Quelles difficultés,
quelles surprises as-tu rencontrées, quelles erreurs as-tu commises, comment les as-tu
corrigées, quels échecs as-tu subis, quelles victoires as-tu fêtées? Que chaque échec soit pour
toi un apprentissage conscient, et une aide pour les autres". Autant de questions que l'on doit
traiter dans le journal".

Pour Janusz Korczak, c’est par ces notes que l'on établit un bilan de sa vie : "Elles
prouvent que tu ne l’as pas gaspillée. La vie n’affranchit jamais qu’en partie, ne permet de
réaliser que des fragments".

I).- Les formes générales du journal

Le journal est tenu au jour le jour. On peut écrire le soir ce qui s’est passé dans la
journée ou le lendemain ce qui s’est passé la veille. Mais globalement, contrairement à
l’histoire de vie ou aux Mémoires, cette forme d’écrit personnel est inscrite dans le présent.
Même avec un petit décalage, on écrit toujours au moment même, où l’on vit ou où l’on
pense. Ce n’est pas un écrit après coup, mais un écrit dans le coup. On accepte donc la
spontanéité, éventuellement la force des sentiments, la partialité d’un jugement, bref, le
manque de recul. C’est un point commun avec la correspondance. Quand on écrit une lettre,
elle est inscrite dans le présent de l’écriture au même titre que le journal. La seule différence,
c’est que, dans un premier temps, le journal est écrit pour soi, alors que la lettre a un
destinataire bien ciblé, bien identifié.

l’auteur est le sujet du journal. L’auteur est le plus souvent une personne. Mais il peut
être un collectif. Dans un hôpital, l’éphéméride est une forme d’écriture collective du journal.
On tient à jour les informations concernant des malades d’un service : médicaments
administrés, réactions, examens, diagnostics, etc. Tous les soignants contribuent à cette
écriture. Un journal de classe peut être aussi une œuvre collective. On peut écrire un journal
de voyage à plusieurs. L’écriture collective (“ symphilosophique ”) des fragments de la revue
Athenaum était une forme collective d’écriture philosophique à rapprocher du journal. Mais le
plus souvent, le journal est écrit par une personne.

Le destinataire du journal. Dans un premier temps, le journal est un écrit pour soi
(individuel ou collectif), alors que la correspondance est un écrit pour l’autre. Cependant, on
peut remarquer que le journal, même intime, est un écrit pour l’autre. En effet, même si je
n’écris le journal que pour le relire moi-même, “ Je est un autre ” (Rimbaud) entre le moment
de l’écriture et le moment de la lecture ou de la relecture. C’est même ce changement qui
s’est opéré en moi que je mesure en relisant mon journal. Comme lorsque l’on regarde une
photo de notre enfance, en même temps que l’on se reconnaît, en même temps on mesure
combien on a changé.

Le journal est une écriture de fragments. L’écriture du vécu est toujours limitée. On ne
peut pas rendre compte de façon exhaustive du quotidien. On pourrait écrire des centaines de

194
pages sur une seule de ses journées, si l’on voulait être exhaustif, et rendre compte de tous les
contextes du vécu. L’écriture du journal s’accepte donc comme fragmentaire. Chaque jour, le
journal explore une ou deux dimensions du vécu. Plus le diariste centre ses observations sur
un ou deux faits chaque jour, plus, sur le long terme, son travail est intéressant. En effet, le
vécu se déploie sur plusieurs jours. Si vous avez centré votre écriture de la veille sur un autre
thème, un fait qui vous travaille resurgit le lendemain Sur le plan de la logique dialectique
(voir ce terme), même si le journal appelle surtout des notations singulières, le journal permet
des notes à valeur universelle ou particulière. Il permet en restituant des souvenirs d’explorer
le passé. Il montre le lien avec un vécu actuel. Il permet aussi d’explorer différentes
dimensions de celui qui écrit.

Le journal est une écriture transversale. Même centré sur un thème, sur une recherche,
le journal n’interdit jamais des mises en perspective transversales. L’objet d’une notation du
jour peut être une pensée, un sentiment, une émotion, la narration d’un événement, d’une
conversation, d’une lecture, etc. De ce point de vue, le journal se donne des objets diversifiés
dans des registres multiples. Il est donc divers par nature. Plus que tout autre forme d’écrit, il
explore la complexité (voir ce terme) de l’être.

Le journal joue de deux pôles : durée et intensité. Le journal se développe sur la durée.
Ou la durée n’est pas déterminée au départ (forme du "journal total" de certains journaux
intimes, comme celui d’Amiel), ou au contraire celle-ci est déterminée par un contexte : le
temps d’un voyage, d’une recherche. La durée, qui donne sa valeur au journal, s’oppose à
l’intensité. Or, dans certaines circonstances, le journal peut glisser d’une logique de travail
dans la durée (on essaie d’écrire une page par jour sur le thème que l’on explore), à une forme
de travail intensive (en voyage, il arrive que l’on ait davantage de temps que dans la vie
quotidienne, et alors on peut écrire dix, voire quinze pages par jour). Lorsqu’il est intensif, le
journal tend vers le récit.

Le journal est un procédé d’accumulation. Même en n’écrivant qu’une page par jour,
le journal est un outil rapide d’accumulation de données. À raison d’une page par jour, au
bout d’un an, le journal compte 365 pages. Si un diariste écrit davantage, et sur une plus
longue période, se pose alors la question de l’accès aux données accumulées. Une solution à
ce problème se trouve dans l’indexicalisation du journal, qui est une forme de table analytique
qui lui permettait de retrouver ses réflexions rapidement. Chaque fragment reçoit un titre en
fonction de son thème. A la fin du journal, chaque thème renvoie aux dates des jours, où ce
thème a été traité.

L’écriture du journal est-elle scientifique ? Le journal n’est qu’un outil. L’archéologue


s’interroge-t-il pour savoir si un marteau est scientifique ? Non. Il l’utilise intelligemment ou
pas, dans son travail de fouille. En matière de journal, la science se trouve dans le rapport
adéquat que l'on construit à cette technique de recueil de données. Et une dimension de ce
rapport se trouve dans la distance que l’on construit au journal, lors de la relecture, et à
l’exploitation que l’on fait des données recueillies dans des écrits plus élaborés.

Prendre du recul. Dans cette pratique d’écriture, on accepte que le recul survienne
plus tard. Nous pouvons distinguer le moment de la lecture du moment de la relecture du
journal. La lecture survient au cours de l’écriture même du journal. Alors que je suis en train
d’écrire mon journal, je me souviens avoir écrit quelque chose antérieurement sur le même
thème. En recherchant ce fragment, je suis conduit à relire plusieurs passages. Que je retrouve
ou non le fragment recherché, je retrouve des notations passées qui influent sur mon écriture
d’aujourd’hui. Plus le journal est volumineux, moins j’ai un souvenir actualisé de son
contenu. La lecture permet donc de jouer dans l’écriture même, sur une élaboration d’un
thème ou d’un autre. Dans la relecture, il y a une volonté de faire un travail de distanciation
plus systématique. Alors que l’on a lu des passages du journal, la relecture prend en compte le

195
tout du journal, lorsque celui-ci est terminé. Il est pris comme un ensemble. L’approche peut
être thématique, en s’appuyant sur l’indexicalisation. Une approche multiréférentielle permet
de lire le journal sous des angles différents (individuel, inter-individuel, groupal,
organisationnel, institutionnel, par exemple, pour reprendre les niveaux de l’analyse
multiréférentielle de Jacques Ardoino). Ainsi, si le journal de terrain capte, au jour le jour, les
perceptions, les évènements vécus, les entretiens, mais aussi les bribes de conçu qui émergent,
avec un peu de recul, la relecture du journal est un mode de réflexivité sur la pratique. La
relecture du journal permet donc une démarche régressive-progressive autorisant à se projeter
dans l’advenir (voir Méthode régressive-progressive). Comme les autres formes d’écriture
impliquée (autobiographies, correspondances, monographies), le journal est une ressource
pour travailler la congruence entre théorie et pratique.

Peut-on concevoir une supervision pour le diariste ? Dans sa méthode de 1808, Marc-
Antoine Jullien conseille de faire des bilans hebdomadaires, mensuels des acquis du journal et
de donner à lire ces bilans à un adulte distancé qui permet d’aider à l’évaluation du travail
d’écriture. Faire lire son journal à l’autre aide ainsi à progresser dans sa recherche.

Avec le temps, le journal acquiert une dimension historique. Lorsqu'un journal est
découvert ou lu, avec le recul du temps, il devient une banque de données intéressante pour
l'historien. De ce point de vue, dans la mesure où il prend souvent pour objet un vécu qui ne
passe pas dans d'autres sources écrites, elles-mêmes plus élaborées ou plus médiatisées, donc
plus construites, le journal est d'un intérêt immense pour l'anthropologie historique (voir P.
Hess, 1998).

La capacité anticipatrice du journal. Tout diariste décrit son quotidien. Mais son
travail d’observation minutieux lui fait noter des faits qui ne sont pas encore conscientisés.
C’est la relecture qui fait prendre conscience de ce non-encore-conscient. En lisant Le
Principe espérance, d’Ernst Bloch, cet été, j’ai pris conscience que le journal permet de
passer d’une conscience commune à une conscience philosophique des choses. On comprend
d’où viennent les idées, comment s’est formé la conscience, comment elle a réussi à dépasser
certaines erreurs, etc. Le projet d’expliciter le mouvement de la conscience est déjà dans La
phénoménologie de l’esprit, de Hegel. Bien qui ait pu tenir un journal, Hegel n’en a pas fait
cet outil central que nous propose J. Korczak.

II).- Les formes particulières de journal

Le journal intime ou personnel est celui que tient l'adolescent ou l'homme de lettres. Il
a fait l’objet de nombreuses études (Michelle Leleu, Alain Girard, Béatrice Didier, Philippe
Lejeune). Le journal intime prend comme objet le vécu personnel d'une personne. Notre
travail ne s’inscrit pas dans le prolongement de cette forme de journal. Henri-Frédéric Amiel
a passé sa vie à écrire un Journal intime, dont le volume est considérable (16 000 pages). Je
suis heureux d’avoir ce journal dans ma bibliothèque de Sainte-Gemme. Je le regarde avec
plaisir. Amiel écrit "Une idée qui me frappa est celle-ci : Chaque jour nous laissons une
partie de nous-mêmes en chemin... Cette pensée est d'une mélancolie sans égale. Elle rappelle
le mot du prince de Ligne : Si l'on se souvenait de tout ce que l'on a observé ou appris dans
sa vie, on serait bien savant. - Cette pensée suffirait à faire tenir un journal assidu. ” (Amiel,
Journal intime, 8 octobre 1840). La lecture du journal d’Amiel montre que l’objet du journal
intime est l’exploration de la construction du “ moi ”, du “ Je ”. C’est un tâtonnement
quotidien pour débusquer toutes les facettes de la personnalité. De ce point de vue, c’est un
"journal total", dont les limites temporelles ne sont pas fixées a priori. Le journal intime qui
fut à la mode au XIX° siècle, continue à être massivement pratiqué, comme en témoignent les
travaux de Philippe Lejeune. Personnellement, il me semble que cette forme de journal, même
si elle est intéressante, se situe dans un autre univers que ce que tente de promouvoir J.

196
Korczak. Je m’inscris dans un continuum d’écriture de journaux qui va de Marc-Antoine
Jullien (1808), J. Korczak (1918), R. Fonvieille (1947-2000)…, et qui refuse l’intimité. On
écrit un journal pour l’autre. C’est une forme de suivi d’une recherche au quotidien.

Le journal de voyage. Le journal de voyage ne cherche pas à rendre compte de toute la


vie du sujet. Il se limite à la période d’un ou de plusieurs voyages, comme le journal de bord
que l'on a tenu sur les navires qui partaient à la découverte du nouveau monde. Le journal de
bord est intéressant, car il raconte le vécu d'un groupe. Il est destiné à être lu par d'autres. De
ce point de vue, le journal que nous préconisons s’inscrit dans cette tradition. Il prend souvent
la forme du "journal total". Par sa dimension sociale, le journal de bord se différencie
nettement du journal intime. Le journal de voyage se combine avec l’anthropologie, chez
Leiris (L’Afrique fantôme), par exemple, ou avec la littérature (chez Albert Camus). Il existe
aussi des formes de voyage sur place. On explore un voyage intérieur. C’est le cas du
“ journal d'itinérance ”, proposé par René Barbier 300 . Lorsque je décide de tenir un journal,
pour un voyage de courte durée, j’ai tendance à écrire davantage de pages chaque jour que
lors d’une journée ordinaire. Je vis le voyage comme une intensité ; je cherche à capter cette
intensité des journées, car je sais que cette surimplication diaristique ne va pas se prolonger
exagérément. De ce fait, le lecteur attentif remarquera que mes journaux de voyages tendent à
se confondre avec le récit.

Dans le journal philosophique, il s’agit d’une écriture autour de thèmes que l’on peut
reprendre. L'écriture s’organise autour d’une recherche. Comme le journal, une
correspondance peut s’organiser autour d’une recherche. Sur le plan de la recherche
pédagogique, j’ai un c