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Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris

HOBBES ET LA THÉORIE MACHIAVÉLIENNE DE LA "VIRTÙ"


Author(s): Luc FOISNEAU
Source: Archives de Philosophie, Vol. 60, No. 3 (JUILLET-SEPTEMBRE 1997), pp. 371-391
Published by: Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/43037576
Accessed: 15-11-2015 02:45 UTC

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Archivesde Philosophie60, 1997,371-391

HOBBES ET
LA THÉORIE MACHIAVÉLIENNE
DE LA VIRTÙ

par Luc FOISNEAU


CNRS

RÉSUMÉ: Danscetarticle, l'auteurseproposed'étudier unaspectde l'histoi-


remoderne desthéoriespolitiques de la vertu.La définitionqueHobbespro-
posede la vertu comme justicedesmœurs constitueuneréponse à la
critique
conceptionmachiavélienne de la virtù comme principede l'actionpolitique
Cettecritique,
effective. quiprendlaforme d'uneréfutationde l'argumentde
l'insenséqui a ditdanssoncœurqu'il n'ya pas dejustice,reposesurun
conceptspécifique de générosité. A unethéorie de la virtùqui supposele
mouvement imprévisiblede l'histoire,Hobbesopposeunethéorie minimale
de la vertu
politiqueconsidérée comme la qualitéd'unsujetou d'unsouve-
rainquiagitconformément auxprincipes de la souveraineté.
MOTS-CLÉS: Vertu.
Générosité.
Histoire.
Souveraineté.

ABSTRACT : In thisarticle,
theauthorstudiesoneaspectofthemodern history
ofpoliticalvirtue theories.Thehobbesian ofvirtue
definition asjusticeofthe
manners is a criticalanswertothemachiavellianconceptionofvirtùas prin-
cipleoftheeffective action.Thiscriticism,
political which appearsas a refu-
tationoftheargument oftheFoolwhosaysinhisheartthatthere is nosuch
thing as justice,relieson a peculiarconceptofgenerosity. To a theory of
virtùwhichpresupposestheunpredictable motionsof history, Hobbes
opposesa minimal theoryofpoliticalvirtue
consideredas thequality ofa
subjector ofa sovereign whobehavesin conformity withtheprinciplesof
sovereignty.
KEYWORDS: Virtue.
Generosity.
History.
Sovereignty.

Si l'on en croitFrédéricII, que Ton suivrasurce point,l'usage que


faitMachiaveldu motvirtùmetprofondément en questionle sensclas-
sique de la :
vertu

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J'avoue,engénéral, etsansprévention, qu'ilfautbeaucoup de génie,de coura-


ge,d'adresse[etde conduite]
pourégalerleshommes dontnousvenons de par-
ler[Moïse,Romulus, Cyrus,Thésée]; maisje ne sais [point]si l'épithète de
vertueux leurconvient.La valeuret l'adressese trouvent également chezles
voleursde grands cheminsetchezles héros; la différence qu'il y a entre
eux,
c'estquele conquérantestunvoleur illustre,[quifrappeparla grandeur de ses
etqui se faitrespecter
actions, parsa puissance], etque le voleurordinaire est
unfaquin obscur[qu'onméprised'autant plusqu'ilestabject]; l'unreçoitdes
laurierspourprixde ses violences,l'autreestpunidu derniersupplice
(FrédéricII,L anti-Machiavel,
Garnier, Paris,1968,p. 121-122).

AvantMachiavel, Aristoteavait certesdistinguéentredes vertus


moraleset des vertusintellectuelles,au premier rangdesquellesil met-
taitla prudencedes hommespolitiques1. Mais, s'il faisaitbiende la pru-
dence une formed'habileté,il précisaittoutefoisqu'il s'agissait de
l'habilitéde l'hommevertueux2. Le passagede la virtusde l'aristotélis-
me latinà la virtùmachiavélienneintroduit,sansconteste,uneinflexion
majeuredans la penséepolitiquede la vertu.Qualitépar excellencedu
princenouveau,la virtùestprésentée parMachiavelcommeuneaptitu-
de à utiliserle coursimprévisible
de l'histoireen résistant aux aléas de
la fortuna' Mise en relationavec le désordrequi présideaux choses
humaines,l'habilitésupérieurede l'hommepolitiquene renvoieplus,
commec'étaitle cas chez Aristote, à un ordreéthiqueontologiquement
fondé.La vertupolitiquene désigneplusdès lorsla capacitéde respec-
terdes règlesstables,mais l'aptitudeà répondreà la multiplicité et à
l'imprévisibilitédes circonstances.
Lorsqu'il désignepar le termede virtùl'habiletéde l'hommepoli-
tique, Machiavel met donc bien en péril, ainsi que le souligne
FrédéricII, l'acception moralede la vertu.Mesurée à l'aune de la
vaillancedu prince,la vertude l'hommeordinaire,qui s'applique à
suivresa raisonplutôtque le cours sinueuxde l'histoire,ressemble

1.P.Aubenque remarquequecen'estpasunhasard siPériclès estcité, dansuneques-


tionde morale,enexemple del'homme prudent(phronimos). Il ajoute que« dansune
très
perspective différente
decequeseraplustard lemachiavélisme, lepolitique symboli-
séparPériclèssetrouveérigé enmodèle d'unevertudont Aristote neditpasqu'elleest
unevertuseulement etqui setrouve
politique, dèslorsproposée à l'imitation del'homme
privéaussibienquepublic» (P.Aubenque, Laprudence chez.Aristote , PUF,Paris, 1976,
p.55).
«
2. L'habileté à cet"œildel'âme"dont
ressemble Platon
parlait etqui,selon Aristote,
nevoitlebienques'ilesttiré duboncôtéparla vertu morale [Éthique à Nicomaque , VI,
13,1144a 30].La prudence estdoncl'habiletéduvertueux [Éthique à Nicomaque , VI,
13,1144a 27,36]» (P.Aubenque, ibid.,
p.61).
3. VoirLe Prince, chapitre 25,« Combien la fortune
a de pouvoir surleschoses
humainesetcomment onpeut »,inLePrince
luirésister etlespremiers écrits ,
politiques
éditionbilinguedeChristian Bec,Garnier, Paris,1987.Voirégalement P. Valadier,
Machiaveletlafragilité
dupolitique, Seuil,
Paris,
1996,p.49-66.

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HOBBES ET LA THÉORIE MACHIAVÉLIENNEDE LA VIRTÙ 373

davantageà un moindremal qu'à une qualitévéritable.Commele mot


liberté4,le motvirtùn'estpas exemptd'équivoque: appliquéau prince,
ce termedésignela capacitééminentequi lui permetde conquérirun
Étatou de le conserveren se jouantde la fortune ; appliquéau citoyen
ordinaire,il désignecettequalitéqui lui manquepourêtredavantage
qu'un sujetvoué à l'obéissance.Accréditant l'idée d'une doublemora-
le, l'une destinéeaux seigneurs, l'autreaux sujets,cetteéquivoqueobli-
ge à repenserde façonradicalement nouvellele problèmedu fondement
éthique de cettevertu Aux
politique. successeursde Machiavelest ainsi
clairementposée la questionde savoir si le gouvernement d'un État
implique,ou non,qu'il soitdérogéaux règlescommunesde la vertu.
L'œuvre politiquede Hobbes porteà l'évidence la tracede cette
interrogation, sa théoriede la vertude justicerépondant trèsdirectement
à la définition machiavélienne de la virtù.Que les commentateurs du
chapitreXV du Léviathann'aientpas insistésurce pointconstitueune
énigme,que l'on tenterad'expliquer,toutd'abord,en soulignant que la
théoriede la vertuselonHobbes est davantagepolitiqueque morale,et
qu'elle doitdavantageà l'influencede l' anti-machiavélisme qu'à celle
du cartésianisme. Il faudramontrer, ensuite,que la critiquehobbesienne
de la virtùse fondesurunecritiquede la conceptionmachiavélienne de
l'histoire.Il conviendra, enfin,de reformuler le problèmede la vertudu
princeà la lumièrede la théoriede l'État souverain,en expliquant
notamment pourquoila place de la virtùestréduiteà si peu dans l'État-
Léviathan.

I. La générositéet la vertu de l'hommejuste


On connaîtl'importanceque Leo Straussaccorde au thèmede la
de la penséepolitiquede Hobbes.Désirant
vertudansson interprétation
prouverque la philosophiemoraleet politiquede son auteurse fonde
surune penséehumaniste davantageque surune théoriede la science,
Leo Straussentendétablir,d'une part,que l'humanismede Hobbes
de la vertu,et d'autrepart,
s'exprimeà traversunethéoriearistocratique
de la vertune disparaîtpas de l'œuvre
que cettethéoriearistocratique
aprèsl'adoptionde la méthodedes sciencesnaturelles5.Pourétablirle

4. N. Machiavelli, Discorsisoprala primadecadi TitoLivio, inTuttele opere


,
M.Martelli (ed.),Sansoni 1971; N.Machiavel,
Florence,
editore, surla pre-
Discours
mière decadedeTite-Live traduction
[citéDiscours], , Œuvres
parC. Bec,inMachiavel ,
R.Laffont, livre
Paris, I,chapitreXVI,p.224-225.
5. « L'humanismedeHobbes aurait
ainsiunesignification sile milieu
philosophique,
danslequelila vécuavait
aristocratique exercéuneinfluence nonseulement
décisive sur
desavie,maisaussisursapensée
lescirconstances ; end'autres siHobbes,
termes, après

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premier point,il souligneque, danssa théoriede l'honneur, Hobbesfait


prévaloirla magnanimité, qui est la vertude l'hommesupérieur, surla
justice,qui est la vertu du citoyen ordinaire6; pour établirle second
point,il s'appuiesurla présencedu conceptde générosité dansle Lévia-
than.Inscritdans la postéritéde la réinterprétation humanistede la
magnanimité d'Aristote, ce conceptde générosité est considérécomme
la preuveque l'humanisme des débutss'est maintenu dansl'œuvrede la
maturité7. Cherchant moinsà assurerla cohérencelogiquede la pensée
de Hobbes qu'à établir le lien historiquequi unit ses différents
moments, Leo Straussn'hésitepas à reconnaître la situationparadoxale
de cettethéoriede la générositédans une pensée moralequi repose
moinssurle sentiment de l'honneurque surla craintede la mortviolen-
te8.Pourexpliquercetteprésenceparadoxale,il lui paraîttoutefois suffi-
santd'invoquerl'influencede Descartes.Si Hobbes adopteprovisoire-
ment,en 1651,la théoriede la générosité commefondement de la vertu
de justice,bien que cettethéorie« s'oppose diamétralement au projet
fondamental qui anime[l]e livre»9,c'est « à cause de la forteimpres-
sion qu'il ressentit à la publication, en 1649,des Passionsde l'âme de
Descartes,à l'époque de la genèsedu Léviathan»,0.
Cettehypothèsede lecture,qui faitde Hobbes un pâle imitateur de
Descartes11, troppeu sûr de ses raisons pour oser se démarquerdu
lexique de son contemporain,ne me paraîtpas rendrecompte de
l'emploidu termede générosité dans la théoriede la vertuque propose

s'êtretourné dela métaphysique versla philosophiemorale avaittenula


etpolitique,
vertu pourla plushaute
aristocratique desvertus » (LeoStrauss, La philosophie poli-
tiquedeHobbes ,traduction parA.Enégren etM.B.deLaunay, Belin, 1991,
Paris, p.74).
6.L. Strauss, p.82-83.
ibid.,
7. L'humanisme, queStrauss retient
comme uncritère depériodisation
pertinent de
l'œuvre, neseréduit doncpasà lalecture faiteparHobbes despoètes etdeshistoriens de
maisconsiste
l'antiquité, plusfondamentalement dansunedétermination delanature dela
philosophie, quecaractérise leprivilège
accordé à uncertain aristotélisme
(cf.Laphiloso-
phiepolitique deHobbes ,op.cit.,
chap.III).
8.« Lesimple fait
quelathéorie delamagnanimité [i.e.,delagénérosité]
dont ilestici
question apparaisseuniquement dansleLéviathan éveille
le soupçon etdonne à penser
qu'elleneconstitue pasunélément indispensabledela morale Et,defait,
hobbesienne. à
considérer leLéviathan, onpeut s'apercevoirque,même danscetouvrage, nonseulement
ellen'estpasindispensable, maisencorequ'elles'opposediamétralement auprojetfonda-
mental quianime celivre » (L.Strauss, p.88,trad,
op.cit., modifiée).
9.L. Strauss, op.cit.,p.88
10.L. Strauss, op.cit.,p.89.
11.« Ce n'aurait certainement pasétéla première nila dernièrefoisqueHobbes se
seraitlaisséimpressionné parl'autorité
de Descartes» (ibid.).Lesnuances queStrauss
apporte à cejugement (op.cit.,p.89-91),enmontrant notamment queledoute selonDes-
cartesestplusproche delacrainte selonHobbes quelacrainte selonHobbes n'estproche
de la générositéselonDescartes, nemodifient pasenprofondeur le peudepertinence
théorique del'hypothèse.

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le Léviathan.Le lien que Hobbesétablitentrevertuet générosité n'est


pas unereprisede la penséede Descartes,maisuneréponseà la pensée
de Machiavel.Ce lien ne traduit pas l'adhésionde Hobbes à la défini-
tionhumaniste de la vertuaristocratique, mais il manifeste son opposi-
tionà la théoriemachiavéliennede la virtù.Emportépar l'évidence
trompeuse de ce qu'il fautbien appelerun contextualisme intempestif,
Leo Straussa tropvitefaitde ramenerla générosité selonHobbes à la
générositéselon Descartes.L'empruntdu mot « générosité» à Des-
cartes,à supposerque l'on veuillebienaccorderce point,n'impliquerait
pas plus une identitédes problématiquesdes deux auteursqu'elle
n'indiquerait un rapprochement, fût-ilconjoncturel, de leurpenséesur
la vertu.
L'identitédu termeest,en effet,sous-tendue par une différencefon-
damentaledes conceptsqui lui sontassociés. Alors que la générosité
selon Descartesse fondesurune théoriedu librearbitre, la générosité
selon Hobbes s'inscrità l'intérieur d'une théoriede la nécessité.Com-
prisepar Descartescommele principeen fonctionduquel un homme
peutau plushautpoints'estimer, la générositén'estdigned'estimeque
parceque nouspossédonsun libreusagede notrevolonté12. Comme« il
a
n'y que les seules actions qui dépendent de ce librearbitrepourles-
quellesnouspuissionsavec raisonêtrelouésou blâmés»L' la générosité
consistera,d'une part,à connaîtreque rienne dépendde nous que la
libredispositionde nos volontés,et d'autrepart,à êtrerésolude ne
jamais manquerde volontépour fairece que nous jugeons être le
meilleur.Caractériséepar la décisionde toujoursdisposerla volontéà
suivrele meilleur,la vertucartésienne n'estun signede bonnevolonté
que parcequ'elle est le signed'une volonté libre.Riende plusopposéà
ce fondement de la vertuque le fondement qu'en proposeHobbes: pour
penserla vertu,pointn'estbesoind'attribuer à l'hommeunlibrearbitre,
qui le rende« en quelquefaçonsemblable[.]à Dieu »14.Il y a mêmelà
une impossibilitéradicale qui tientà la différence de puissancequi
sépare Dieu des hommes. La toute-puissance de Dieu, qui orienteen
profondeur la penséephilosophique de Hobbes15, commandeen particu-
liersa théoriede la volonténécessaire: si les hommespouvaientchoisir
leur volonté,il ne seraitpas possible à Dieu de la prévoir,et donc

12.Lespassionsdel'âme,Ch.Adam etF.Tannery(eds.), XI[cité


tome AT,XI],Vrin,
Paris,
1996, art.153,p.445-446.
13.Lespassionsdel'âme art.152,p.445.
,op.cit.,
14.Ibid.,
1.20-21.
15.Pourlajustification
decette voirL. Foisneau,
thèse, Hobbes
etla toute-puissance
à paraître.
deDieu, PUF,Paris,

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d'exercersa toute-puissance16 ; la toute-puissance, comprisecomme


conditionde l'omnisciencedivine,impliquedonc la servitudede la
volontéhumaine.S'il fallaitpouvoirdisposerlibrement de ses volontés
pouragirvertueusement, c'en seraitfaitde la vertudans la moralede
Hobbes. Étrangère à touteconceptiond'un librearbitre(<arbitrium ), la
générositéqu'invoquele Léviathanne peutdonc entretenir aucunlien
substantielavec la générositétellequ'elle estdéfiniedansLes passions
de l'âme.
Il reste,toutefois,
à expliquerpourquoiHobbesfaitappel à la notion
de générositépourdéfinir la vertude justice,lorsqu'ildéclareque ce

quidonneauxactions humaines la saveur de lajustice,


caractéristique c'estune
certainenoblesseou générosité(quise rencontre dutempérament,
rarement) par
laquelleunhomme dédaigne d'envisager,pourla satisfaction
de sonexistence,
le recoursà la fraudeou à la violationde ses promesses(Lev,XV, 10,trad,
p. 149).

Cette affirmation est d'autantplus surprenante qu'elle intervient


aprèsque Hobbes ait au
affirmé, chapitreprécédent, que, des deuxpas-
sionsqui peuventconduireun hommeà respecter sa parole,à savoirla
craintedes conséquencesde ses acteset le sensde l'honneur17, la « pas-
sion surlaquelle il convientde compter, c'est la crainte»18.Si l'on ne
peutcompterque sur la crainte,à quoi sertde définirla vertupar la
générosité? Une lectureattentive des alinéas4 et 5 du chapitreXV du
Léviathanmontreque l'on ne sauraitrépondreà cettequestionsans
prendreen comptela dimensionpolémiquede la définition proposée
dans l'alinéa 10. Dans l'analysecélèbrede la parolede l'insenséqui a
ditdans son cœurqu'il n'y a pointde justice19, la définitionde la vertu

16.«[...] étantdonné quetout acted'unevolonté humaine, tout désirettouteinclina-


tion procèdent dequelque cause, etcelle-ci d'uneautre, selon unechaîne continue(dontle
premier chaînon estdansla main deDieu,la première detoutes lescauses),cesactions
procèdent aussidelanécessité.C'estpourquoi, à celuiquipourrait voirla connexiondes
causes, la nécessitedetoutes lesactions volontaires deshommes clairement.
apparaîtrait
Etparconséquent Dieu,quivoitetdispose toutes choses, voitaussiquela liberté des
hommes dansl'accomplissement decequ'ilsveulent estaccompagnée dela nécessitéde
fairecequeDieuveut, riendeplus, riendemoins » (Léviathan est
, citéLev, lechapitre
indiqué enchiffres romains,le numéro deparagraphe enchiffres arabes,C. B. Macpher-
son(ed.),Harmondsworth, Penguin Books; Léviathan , traduction parF. Tricaud, Sirey,
Paris,1971, XXI,4,trad.
p.223).
17.À propos desconventions, Hobbes précise il
qu'« n'existe danslanature humaine
quedeuxauxiliaires imaginablesquipuissent leurdonner dela force »,quisont « oubien
la crainte desconséquences d'uneviolation desaparole, oubienla fierté, dene
l'orgueil
pasparaître avoirbesoindelavioler » (Lev,XIV,33,trad. p. 140).
18.Lev, XIV,33,trad. p.140.
19.Comme le rappelle
F. Tricaud, il s'agitlà d'uneanalyse assezlibre despsaumes
XIVetLIII(numérotation deVAuthorised Version),quicommencent l'unetl'autrepar
cesmots : « Thefoolhathsaidinhisheart, There isnoGod» (Lev,XV,note18,p. 144).

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de justiceest précédéed'une critiquedu machiavélisme. En quelques


lignes,Hobbes changede cible, substituant à la figureallégoriquede
l'insensébibliquela figuretrèspeu allégoriquedu princemachiavélien:
Le royaume de Dieus'obtient parla violence
: maisquedires'il pouvait s'obte-
nirparuneviolence injuste? serait-il
contre
la raisonde l'acquérir ainsi,alors
qu'il seraitimpossible d'en recevoir aucuninconvénient ? et si ce n'estpas
contraireà la raison, ce n'estpas contraire
à la justice: ou alors,la justicene
doitpasêtretenueenestime. Paruntelraisonnement, la méchanceté couronnée
de succèsa obtenu le nomde vertu ; etcertains
quientouteautreoccasionont
condamné le faitde violersa foi,Vontcependant admis,quandc'étaitpour
conquérir unroyaume (Lev,XV,4,trad.p. 145,noussoulignons).

On retrouve
sanspeinedansce textela figuredu princeprudent
des-
sinéeparMachiavel20
:

Combien il estlouablepourunprincedetenir sa paroleetde vivreavecdroiture


et nonavecruse,chacunl'entend; toutefois on voitparexpérience de notre
temps qu'ontfaitde grandes chosesles princes
quionttenupeucompte de leur
paroleet qui ontsu parla rusetromper des hommes
l'esprit : à la finils ont
dépasséceuxqui se sontfondéssurla loyauté(Le Prince , op. cit.,XVIII,
p. 377).

Pourquoi,cependant, Hobbesfait-ilainsiprécédersa définition de la


vertude justice d'une réfutation de l'injusticepolitique? Aprèstout,
pourrait-ondire,peu importe que le princene suivepas la règlecommu-
ne dès lorsque le commundes hommesprendpourmodèlela vertude
justice.Le princen'est-ilpas tenupar ce modèlede vertu,puisqu'ilse
doit,à défautde le suivreréellement, d'en respecterau moinsl'apparen-
ce21? Hobbes a trèsbien vu l'insuffisance d'une tellejustification.
Il a
trèsbienvu,notamment, que l'on ne peutpas proposerdeuxmodèlesde
la vertu,deuxmesuresde la justice,sans ruinerparlà mêmetantl'idée
de vertuque l'idée de justice.A contrario , Machiavelfaitclairement
apparaître,dans la justificationqu'il donnede sa maximede l'injustice
du prince,le caractèreunitaire de toutethéoriede la justice:

20.J'ignore dansquelle
éditionHobbes a luLePrince. Ilexiste
unetraduction
latine,
publiée à Bâleen 1560,etunetraduction anglaiseparEdward quifutpubliée
Dacres, à
Londres en1640.Cette traduction
avait
étéprécédée detroistraductions manus-
anglaises
dontl'unea étépubliée
crites, sousle titreMachiavelli'
s ThePrince
, AnElizabethan
Translation , Edited
byHarding Craig,TheUniversity ofNorth CarolinaPress,
Chapel
Hill,1944.
21. « Pour unprince, iln'estpasnécessaire
donc, d'avoirenfait lesqualités
toutes sus-
dites bonté,
[i.e.,loyauté, maisilesttout
etc.], à fait
nécessaire
deparaître
lesavoir» (Le
Prince,op.cit.,XVIII,p.379).

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378 L FOISNEAU

Si leshommes étaient tousbons,ce précepte[denepasrespecterla paroledon-


née]ne seraitpas bon; mais,commeils sontméchants et n'observeraient
pas
leurparoleenversvous,vousnonplusn'avezpas à l'observer enverseux.
Jamais à unprince n'ontmanqué desmotifs de farder
légitimes sonmanque de
parole(Le Prince
, op.cit.,chap.XVIII,p. 377-379).

C'est parce que la justice n'est pas de ce monde,parce que les


hommesne sontpas vertueuxet ne respectent pas leursconventions,
que le princepeutsans vergogneêtreinjusteet parjure.L'injusticedu
princen'est sommetouteque l'expressionpolitiquede la méchanceté
des hommes.On se tromperait, si l'on concluaitde ce propos
toutefois,
à l'existence,chez Machiavel,d'une quelconque nostalgied'un état
d'innocence.Machiavelne regrette pas tantque les hommessoientcri-
minelsqu'ils ne sachentl'êtreavec grandeur, à savoirqu'ils ne sachent
êtregénéreuxdansleursmauvaisesactions22. Ainsi,alorsqu'il avaitfait
prisonnier le pape JulesII, le capitaineJean-PaulBaglionine sut pas
commettre un crimegrâceauquel,pourtant, il se seraitacquis unerépu-
tationuniverselle, car « il auraitété le premierà montrer aux prélats
combiensontpeu dignesd'estimeceux qui viventet régnentcomme
eux »2' À traversce contre-exemple, Machiavelparvientà montrer de
façonéclatanteque la virtùne dépendpas du faitqu'un crimeaitété,ou
non,commis- car, parricideet incestueux,Baglioni ne pouvaitplus
guèreêtreretenupardes considérations morales-, mais de la capacité
d'allierle crimeà la grandeur. La phrasequi conclutcettedémonstra-
tionrésumeparfaitement la conceptionmachiavélienne de la virtù.En
tuantle pape, Baglioni« auraitaccompliune actiondontla grandeur
auraitdépassé l'infamieet les risquesqu'elle pouvaitimpliquer»24.
Cettegénérositédans le crime,qui trouveson illustration négativela
plus remarquabledans l'indécisiondu capitaineBaglioni,fournit à la
générosité dujusteselonHobbesunrépondant plusexactque la généro-
sitéselonDescartes.
Il est remarquable,en effet,de constaterà quel pointl'explication
que Hobbes proposede la parolede l'insenséest fidèleà l'espritdu
jugementde MachiavelsurBaglioni.L'insensé,écrit-il,
soulèvela question de savoirsi l'injustice,
unefoisécartéela crainte
de Dieu
[...], n'estpasparfois
compatible avecla raisonquidicteà chaquehomme son
propre bien,enparticulier
quandcetteinjustice votreintérêt
favorise au point

22.« Onenconclut doncqueleshommes nesaventêtrenihonorablement ni


mauvais
bons.Si unemauvaise
parfaitement action
a dela grandeurouestd'unecertaine
manière
ilsnesavent
généreuse, » (Discours
pasl'accomplir ,op.cit.,I,XXVII,
p.239).
23.Discours
,op.cit.,
I,XXVII,p.239.
24.Ibid.

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HOBBES ET LA THÉORIE MACHIAVÉLIENNE DE LA VIRTÙ 379

de vousplacerdansunesituation à nepas tenircompte,nonseulement de la


etdes insultes
désapprobation des autreshommes, maisausside leurpouvoir
(Lev,XV,4,trad.p. 145,noussoulignons).

Ces proposde l'insenséfonttrèscertainement écho à ceux que Gro-


tiusattribueà Carnéade,dans le Discourspréliminaire du Droitde la
guerreet de la paix25,mais cet écho traduittoutaussi certainement
l'inflexionpolitiqueque le discoursde Carnéadereçoitau XVIIe siècle
dans le discoursde ceux que Barbeyrac,annotantGrotius,nommeles
« machiavellistes»26.La situationparticulière, évoquée par l'insensé
pourillustrer le sensgénéralde son propos,estclairement une situation
de politique machiavélienne,dans laquelle le pouvoir injustement
acquis permetde ne pas tenircomptedes règlesde la justice.On com-
prenddès lorspourquoiHobbes faitprécédersa définition de la vertu
d'une réfutation de la virtùmachiavélienne.
Fondamentalement opposé
à l'idée que la générosité puissese manifester
dansle crime,il considè-
re que Machiavel ne peut employerle mot « vertu» pour désigner
l'injustegénialitédu princesans priveraussitôtce motde la rationalité
qu'il exprime27.Si l'on veut pouvoir donnerun sens fortau mot
« vertu», un sensqui soitcompatibleavec la rationalitédu politique,il
fautd'abord prouverque l'injustice,fût-ellela clef du royaumedes
cieux,esttoujoursun vice.Afind'échapperà la moralede l'histoireque
lui présenteMachiavel,Hobbes se doit ainsi de montrer que le sens

25.Camèade «entrepritunjourdecombattre la Justice,[...] etvoicil'argument qui


luiparutleplusfort. [...]La NatureportetouslesHommes, etgénéralement touslesAni-
maux, à chercher leuravantage : ainsiouiln'ya point
particulier deJustice, ou,s'ilyena
quelcune,cenepeut êtrequ'une souveraineextravagance, puisqu'ellenousengage à pro-
curerlebiend'autrui, aupréjudice denospropres intérêts» (Grotius, Ledroit delaguer-
reetdelapaix , traductionparJ.Barbeyrac, Amsterdam, 1724, reprint Centredephiloso-
phiepolitiqueetjuridique, Caen,1984, Discourspréliminaire , S V).
«
26. La bonne Politiquenedoitrienautoriser contre lesRègles invariablesduJuste ;
& celledesMachiavellistes , quia pourprincipeuniquement l'utilité del'Etat,oudeceux
quile gouvernent, estunePolitique fausse& abominable » (Grotius, op.cit.,Discours
préliminaire, note1 de Barbeyrac, § LIX,p. 35).S'il va de soiquel'onnesaurait
confondre lesMachiavélistes, dontparleiciBarbeyrac, etMachiavel lui-même, il n'en
demeure pasmoins quec'està latraditionmachiavélienne queHobbes s'enprend ici,tra-
ditionquireprend enéchocertains destraitsdelapensée duFlorentin et,notamment, sa
théoriedela virtù.QuelesMachiavellistes dudébut duXVIIe sièclesoient avant tout des
théoriciens
del'utilitédel'État,autrement ditdesétatistes, nedoitpasfaire oublierqu'ils
sontaussileshéritiersdeMachiavel.
27.Onpeutbiensûrconsidérer quele propos deMachiavel n'était quedepermettre
uneanalyse objective del'action sansaucun
politique, soucidela question delajustice.
C'estnotamment la thèsedeCassirer, quidéclare queLe Prince est« unouvrage tech-
niqueetnonmoral ouimmoral » (Lemythe del'État , traduitparB. Vergely, Gallimard,
Paris,1993,p. 210).ClaudeLefort montre fortbienleslimites decette hypothèse. Cf.
Cl.Lefort, Letravail del'œuvre Machiavel,Gallimard, Paris, partie 4.
III,chap.

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380 L FOISNEAU

qu'il donneau mot« vertu» dépendde la seule forcedu raisonnement,


et nonpas du coursdes événements.

II. La force des raisons contre la morale de l'histoire


Hobbes montreque la définition machiavélienne de la verturepose
sur une erreurde logique,qui dépendelle-mêmed'un recoursindùà
l'histoire.L'erreurde raisonnement du Florentin consisteà penserque
la royautépeutse fondersurl'injusticeérigéeen principepolitique.Que
l'héritierau trône,qui assassine son père,devienneinstantanément
détenteurdu pouvoiret soit ipsofacto lavé du crimede trahisonne
diminueen rien le faitqu'un tel acte est contraireà la raison.Bien
qu'elle soit formuléedans un textemajeurdu droitanglaisdu XVIIe
siècle,à savoirle premiervolumedes Institutes de Sir EdwardCoke28,
cetteargumentation machiavélienne n'en souffre pas moinsd'un grave
paralogisme. Il est,en effet,contraire à la raisond'entreprendre un acte
qui tendà sa propredestruction, commec'est le cas le plussouventdes
crimesde lèse-majesté.L'irrationalité que dénonceHobbes tient,en
l'occurrence, au faitde confier son salut à un accident,c'est-à-dire à un
événement qui dépendde la fortune : « Quelle que soitla manièredont
un accidentquelconque,auquel il ne pouvaits'attendre, peuten se pro-
duisanttourner à son avantage,néanmoinsde tels résultats ne rendent
pas son acte raisonnable ou sage »29. Un peu plus loin dans le même
chapitre, il ajouteque l'irrationalitédu crimede lèse-majesté dépendde
deux facteurs,à savoir,d'une part,de l'absence de prévisibilité des
conséquencesde cet acteet,d'autrepart,du mauvaisexemplequ'un tel
acte constitue30. L'erreurde raisonnement de Machiavelconcerneainsi
la logiquetemporelle de l'actionpolitiqueet morale.En insistant surle
rôledéterminant de la fortune dansla production de l'action,Machiavel
ignorerésolumentla prévisionrationnelle,et privilégieune logique
aléatoirede l'accident.Ne dit-ilpas, dans le chapitreXXV du Prince,
« que la fortune est l'arbitrede la moitiéde nos actions», mêmes'il
préciseaussitôtaprèsqu'« elle nousen laisse gouverner à nous l'autre

28.« Etlespaïens quicroyaientqueSaturne avait étédéposé parsonfilsJupitern'en


croyaientpasmoins quecemême Jupiter châtiait : c'estunpeucomme
l'injustice cepro-
posdejuriste oùCokedéclare danssescommentaires surLittleton: sil'héritier de
direct
la couronne estaccusédetrahison, cependantla couronnedoitluiéchoir, eteuinstante
l'accusationdoitêtretenue pour nulle» (Lev,XV,4,trad. p. 145).Edward Coke( 1552-
1634)a commenté le TreatiseofTenures deThomas deLittleton, etjuriste
magistrat du
XV1siècle, danslepremier volume desesInstitutes.
29.Lev, XV,5,trad. p. 146.
30.Cf.Lev,XV,7,trad. p. 147.

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HOBBES ET LA THÉORIE MACHIAVÉLIENNEDE LA VIRTÙ 381

moitié,ou à peu près»31? S'il n'ignorepas la notionde fortune, Hobbes


se refusepoursa partà en faireunprincipedéterminant de l'actionpoli-
tique32.
L'erreurgénéralede Machiavel,qui renvoieà uneconception erronée
de la contingence et du librearbitre, trouvesa justificationla pluscom-
munedans l'observation des « hautsfaits» de l'histoire.À la première
erreurque nousvenonsde considérer s'en ajouteainsiuneseconde,qui
toutà la foisla justifieet l'explique:

[...] quand,aprèsavoirobservécomment en touslieuxet en toustempsles


actionsinjustesontétéjustifiées parla violence
[authorised] de
etles victoires
ceuxqui les ontcommises, réussissant
et que,les puissants à forcerla toile
d'araignéedes loisde leurpays,seulsles plusfaibleset ceuxqui ontéchoué
dansleursentreprisesontététenuspourdescriminels, les gensprennent pour
principeset fondementsde leursraisonnementsque la justicen'estqu'unvain
mot(Lev,XXVII,10,trad.p. 316).

Le recoursà l'histoirepourcautionner le méprisde la justiceconsti-


tue un principed'autantplus fauxqu'il sembleplus évident.L'erreur,
en l'occurrence,ne consistepas tantdans le recoursà l'histoireque
dans le principede lecturequi en est proposé.Lorsqu'il s'agit de com-
prendreles causes de la faiblessedes Etats,recourir à l'histoireestplei-
nementlégitime,commele montrebien Behemoth , la narration histo-
riqueque Hobbes écrivitpourexpliquerles causes de la guerrecivile
anglaise. Mais ce recoursn'est plus légitimedès lors qu'il s'agit,
commec'est le cas dans le récithistoriquemachiavélien, d'interpréter
l'histoireà partirdes jeux aléatoiresde la fortunaet de la virtù.Si « la
même action est vertueuseou vicieuse, selon le bon plaisir de la
fortune»", la raison ne sertà rien qu'à tenterde comprendredans
l'après coup les vicissitudesde l'histoire,autantdirequ'elle ne sertà
rien,puisque, selon Hobbes, la fortunen'a pas de cause. Le danger
majeurque représente aux yeuxde Hobbesla théoriemachiavélienne de
l'histoiretientdonc au faitque, subordonnant la logiquede l'actionà
une logiquede l'événement, elle récuseparavancetouteconceptionde
l'actionqui voudraitfairedu respectdes contrats le principede la vertu

31.LePrince ,p.431.
,op.cit.
32.Á proposd'unecritiquedeBramhall, Hobbes précise delafor-
ainsisaconception
tune: « Cen'estpasunebonne conclusion,cars'ilentendparcontingent cequin'apasde
cause,ilneparle pascomme unchrétien,maisfait dela fortune cequetrès
unedivinité,
je nepense
sincèrement Maiss'ilentend
pasqu'ilfasse. parlàcedont pasla
ilneconnaît
cause,laconclusion » (TheQuestions
estnulle concerning Liberty andChance
,Necessity ,
citéLib.N.Ch
, EnglishWorks, Molesworth(ed.),tome V,citéEWV,n°XIV,p. 196; Les
questionsconcernantla liberté, etle hasard
la nécessité , traduction et
parL. Foisneau
F. Ferronin,
Œuvres traduites
,tome XI-2,Vrin,Paris,à paraître).
33.Lev,XXVII,10,trad. p.317.

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382 L. F OlSNEAU

de justice. Selon la thèsede Machiavel,telle du moinsque Hobbes


F interprète,« aucunacte ne peuten lui-mêmeêtreun crime», car « il
doitêtrerendutel,nonpar la loi, mais par le résultatque rencontrent
ceux qui le commettent »34.En raisondes présupposésthéologiquesde
sa pensée,Hobbesne pouvaitque refuser cettevertuqui remetla justice
au hasard,sa thèsede la toute-puissancede Dieu lui interdisant de
conférer à la fortune unequelconqueefficience. À l'inverse,c'est parce
que Machiavelne pensepas l'histoireà partir du présupposé d'unepuis-
sance divineabsolument transcendante qu'il peutfairede la fortune la
manifestation de la puissance de l'histoireet de la vertula partde
l'hommedanscettehistoire. Toutefois,si la réfutationde la conception
machiavélienne de l'historicité est bienun préalableà l'affirmation par
Hobbesd'une nouvellethéoriede la vertupolitique,elle ne sauraitsuf-
fireà l'établir.
Il convientdès lorsde préciserle statutde la vertude justice.Si la
justiceen généralrésidedans le faitde s'acquitterde ses conventions,
unefoisqu'on les a passées35, le respectd'une seuleconvention ne suffit
pas à mériterle nom d'hommejuste. En montrant que les termesde
« juste » et d'« injuste» doiventêtreentendusdifféremment suivant
qu'ils qualifient une action ou une personne, Hobbes démontre que le
vice ne résidepas dans la soudainetéde la passionqui faitagirinjuste-
ment,mais dans un traversdurable du raisonnement par lequel un
hommes'arrogele droitde ne pas êtrejuste. Le vice de la virtùtient
ainsiau faitque l'indifférence pourla justiceest fondéeparMachiavel
surl'observation de l'injusticeavéréedes hommes.Poursauverla vertu
de justice,Hobbes se doitdonc de fonder, à l'inversede ce qu'il pense
êtrele machiavélisme, la vertudu princesurles principes de la vertu.
Si, contrairement à ce que dit Leo Strausset ainsique nousl'avons
vu plushaut,la définition de la justicedes mœurscomme« unecertaine
noblesseou générosité [...] du tempérament »36ne contreditpas la fonc-

34.Lev, XXVII,10,trad. p.317.Cejugement deHobbes doitêtrenuancé à lalumière


decequeMachiavel ditdessuccèsd'Agathocle : « Onnepeut nonplusappeler vaillance
lefait
(virtù) detuer detrahir
sesconcitoyens, sesamis, denepasavoir deparole, depitié
etdereligion : toutesmanières quipeuventfaireacquérir lepouvoir,nonlagloire. Car,si
l'onconsidère le talent(virtù)
d'Agathocleà s'engager età se dégager despérils,etsa
grandeurd'âmeà supporter leschoses
etmaîtriser onnevoitpaspourquoi
contraires, il
devraitêtrejugéinférieur à n'importe
quelexcellent capitaine.Néanmoins sa terrible
cruautéetsoninhumanité, ainsiqued'innombrables scélératesses
nepermettent pasqu'il
soitcélébréparmi leshommes Onnepeutdoncattribuer
excellents. à la fortuneetau
talent
(virtù)cequ'ilobtint »
sansl'unenil'autre(LePrince VIII,p.315).
, op.cit.,
35.La justice, quiestla troisièmeloidenature, se définitainsi: « queleshommes
s'acquittent de leursconventions, unefoisqu'ilsles ontpassées» (Lev,XV, 1,
trad.
p.143).
36.Lev,XV,10,trad. p.149.

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HOBBES ET LA THÉORIE MACHIAVÉLIENNE DE LA VIRTÙ 383

tionpolitiquede la craintede la mort,elle indique,en revanche,très


clairement que la verturésidedans la générosité qui consisteà dédai-
gner« pourla satisfaction de sonexistence,le recoursà la fraudeou à la
violationde ses promesses»37.L'usage que Hobbesfaitici de la nobles-
se pourdéfinirla vertude l'hommejustes'expliqueprincipalement par
le souci de donnerà la vertuordinaire du citoyenun attrait que possé-
daitpeut-être plus naturellementla virtùde l'hommesupérieur. Il n'est
guère facile,en de
effet, persuader autrui a
qu'il y plus de vertu à agir
selon le principede l'égalitéqu'à agirselon le principede la grandeur
propre.Au XVIIe siècle,la notionde verturestefortement attachéeà
l'idée d'excellence : « Une vertu,au sens général,rappelleHobbes,
c'est dans tousles domaines,quelquechose qui est appréciéà cause de
sa supériorité »38.Concevoirque l'excellencepuisserésiderdans le res-
pectde l'égalité,celle-cifût-elleseulement contractuelle, supposeassu-
rémentunetransformation en profondeur de la conception aristocratique
de la vertu.Aussi, non contentde définirl'hommejuste comme un
hommegénéreux,Hobbesprésente-t-il encorela noblesseet la généro-
sitécomme« la saveurcaractéristique de la justice»39.Pointn'estdonc
besoinde supposerune nostalgiede la vertuaristocratique pourexpli-
querla noblesseque Hobbesattribue ici à l'hommejuste,la saveurde la
justicene résidantpas selon lui dans le mépriscartésienpourl'intérêt
propre40, mais dans le refusde la fraudepoursatisfaire ce dernier.De
fait,la générosité selon Hobbes n'exclutnullement le sens de l'intérêt,
pourvuque cet intérêt ne soitpas contraire à la justice.Poursaisirplei-
nementle sensde cetteconception de la générosité, il convienttoutefois
de prendre en comptesa dimensionpolitique.
S'il importetantque le citoyenrespecteles conventions qu'il a pas-
sées, c'est que son statutde citoyendépendd'une convention, à savoir
d'un pactesocial,qui présupposel'obéissanceà la loi de justice.L'idée
du pactesocial n'a de sens,en effet,que s'il existeune obligationde
respecter ses engagements, avantmêmela constitution d'une puissance
publiquecapabled'y contraindre. Si la force,fût-ellelégale,suffisait à
rendrecomptede la justicedes citoyens, c'en seraitfaitde cettederniè-
re : il n'y auraitpas plusalorsde vertuà respecter ses promessesquand
elles sontgarantiesparla forcequ'à ne pas les respecter quandla force

37.Ibid.
38.Lev,VIII,1,trad.
p.64.
39.Lev, XV,10,trad.
p.148-149.
40.« Etpourcequ'ils[lesgénéreux
selonDescartes] n'estiment
rien
deplusgrand que
defairedubienauxautres & demépriser
hommes, leurpropreinterest
pour ce sujet,
ils
sonttoujours affables
courtois,
parfaitement & officieux envers
unchacun.Etaveccelails
sontentièrementmaistres [...] » {Lespassions
deleurspassions, de l'âme, op.cit.,
art.156,p.447-448,
noussoulignons).

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384 L F OlSNEAU

faitdéfaut.La puissancevisiblede contrainte seraituneraisonsuffisan-


te de la justicechez les sujets,donnantainsi raisonà Pascal, lorsqu'il
écrivaitque, « ne pouvantfaireque ce qui estjustefûtfort, on a faitque
ce qui est fortfûtjuste»4I.Or,tellen'estprécisément pas la positionde
Hobbes.Celui-cientendbienplutôtmontrer que la raisonque Ton a de
ses
respecter engagements plus a d'évidence que la force.Si l'on n'a
jamais vu un argument de logiquerésister à lui seul à uncoup de force,
la volontéd'agir selon la justice limitetoutefoisconsidérablement la
nécessitédu recoursà la force.La générosité est fondamentalement une
dispositionrationnelle, puisqu'elleconsisteà préférer la forcedes rai-
sons aux raisonsde la force,ces dernièreseussent-elles été millefois
prouvéesparles leçonsde l'histoire.On comprend dès lorsque Hobbes
ait pu mettrela générositéau fondement de la vertude justice,car la
générosité de l'homme est
juste l'expression, dansla sphèredes mœurs,
d'unedisposition à la rationalité
politique.
Entrel'obéissancequi reposesurla craintede la mortet l'obéissance
qui dépendde la noblessedu tempérament, la différence résidedans la
compréhension des raisonsd'obéir. La justice ne devient une vertuque
pourautantque l'obéissancequ'elle requiertn'est pas seulementune
obéissancepassive,uniquement motivéepar la crainte,mais aussi une
obéissanceactive,fondéesurun acte de compréhension. L'obéissance
ne sauraitêtreunevertuque si le respectde la loi reposesuruneactivité
de la raison,c'est-à-diresi l'obéissances'accompagned'une intelligen-
ce des raisonsd'obéir.Sans doutela générosité de l'hommejusten'est-
elle pas seulementune dispositionrationnelle, mais aussi une disposi-
tionpassionnelle.Son dédainde la ruseet de la forcene sauraittoute-
foisêtrecompriscommeunedispositionirrationnelle, car il exprimeun
accordremarquable, etrarement observé,entreles conclusionsde la rai-
son et la disposition des passions.Rencontre peu probablede la vertuet
de la philosophie,l'hommegénéreuxselon Hobbes constitueaussi le
prototypedu citoyenvéritable.Souventignoréedes commentateurs,
cettefiguredu citoyenestpourtant essentielle,carelle prouveque, dans
l'étatcivil,l'hommen'estpas vouéà demeurer unlouppourl'homme.
Parlerde vertupolitiqueà proposde l'obéissancecivile n'est donc
pas seulementunemanièrede parler,de cacherla faiblessede ceux qui
obéissentet le caractèreidéologiquede leurimpuissanceà se rebeller,
cela suppose,en outre,que les raisonsde l'obéissance puissentêtre
comprises.Il resteà se demandersi ce modèle de la vertupolitique,
entenduecommedispositionrationnelle à obéir,peutaussi valoirpour
le souverain?

,L. Lafuma
41.Pensées (ed.),Seuil, Laf.103,Br.298.
1963,
Paris,

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HOBBES ET LA THÉORIE MACHIAVÉLIENNEDE LA VIRTÙ 385

III. La vertu du souverain


Cettequestionestdécisive,carelle pose à nouveauxfraisle problème
de l'unitéde la théoriehobbesiennede la vertupolitique.Nous avons
certesétablique la définition de la vertud'obéissancecommevertudu
citoyenprésupposait la critiquede la conceptionmachiavélienne de la
virtùdu prince,mais il fautencoreprouverque cettecritiqueest aussi
présupposéepar la définition de la vertudu souverain.Or, si tel n'était
pas le cas, à savoir,s'il fallait
réintroduire unedimension machiavélien-
ne pourpenserla « vertu» de prince,c'en seraitfaitde la prétention de
Hobbes à une fondation an-historique du politique42 : par le biais de la
virtùseraitréintroduite une dimensionhistoriquedans l'analyse du
fonctionnement de la souveraineté. Désireuxde ne penserla vertudu
souverainqu'à partirdes seulesressourcesde sa théoriede la souverai-
neté,Hobbes met en œuvredeux opérationscomplémentaires, dont
l'une consisteà détacherl'exercicede la souveraineté du désirde domi-
nation,et l'autreà rendrecomptede la légitimité du recoursà la forceet
à la ruseà partir du seulprincipede souveraineté.
Concernant le premierpoint,il est frappant de voircombienHobbes
consacre peu de place à la descriptiondes vertusdu souverain.
Lorsqu'onle comparesurce pointà Machiavel,on ne peutqu'êtrefrap-
pé par la pauvretéde ses remarques.S'il faitune « différence entre
l'éthiquedes sujetset l'éthiquedes souverains»4' c'est incidemment, à
l'intérieur d'une critiquede la théoriearistotélicienne de la vertu.Après
avoir rappeléque la « vertud'un sujetest toutentièrecomprisedans
l'obéissanceaux lois de la république»^, il faitobserverde façontrès
conventionnelle que les « vertusdes souverainssontcelles qui tendent
au maintiende la paix domestiqueet à la résistance aux ennemisétran-
gers »4' Responsable du salut de son peuple, le souverain doit faire
preuvede courage,afind'organiserla défensede la république, de fru-
galité,car « nulhommene peutêtretropéconomede ce qu'il détienten
gage pourle biendes autres»*' et de libéralité, car « la républiquene
peut être bien servie sans le service et la diligenceextraordinaires des

42.« [...] longtemps aprèsqueleshommes aientcommencé desRépu-


à constituer
bliquesimparfaites etsusceptiblesde retomber dansle désordre, onpeut,parune
réflexion découvrir
industrieuse, desprincipesrationnels
propres queleurconstitu-
à faire
tion(misà part lecasd'uneviolenced'origine dure
externe) à jamais. Telssontprécisé-
ment lesprincipesquej'aiexposésdansmon présent » (Lev,XXX,5,trad.
travail p.359).
43.Behemoth, ortheLongParliament, (ed.),rev.parM.M.Uold-
citeB,r. lonnies
smith,F. Cass,Londres, 1969; Béhémoth
, oulelong parlement parL. Borot,
, traduction
Vrin,Paris,1990, trad.
p.83.
44.Ibid.
45.Ibid.
46.B,trad. p.84.

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386 L. F OISNEAU

ministres, ni leurfidélitéau souverain»47.Ces vertustrèspeu machiavé-


liennesne sontpas davantagedes vertusaristotéliciennes qu'il faudrait
jugerà l'aune de leurmodération. De fait,« toutesles actionset toutes
les pratiques[des souverains]doiventêtreestiméesbonnesou mau-
vaises selon leurscauses et selon leur utilitéen référenceà la répu-
blique,et non pourleurmodération, ou pource qu'elles sontapprou-
vées »^. Il ne s'agitpas là de ces qualitésexceptionnelles qui placentle
prince au-dessus du commun des mortels et en font un héros. Significa-
tivement, Hobbesn'a pas unmotpourdécrirele goûtdu pouvoirchez le
détenteur de la souveraineté, alorsqu'il utilisele termede saveur{the
relishofjustice) pourqualifierla générosité de l'hommejuste.De fait,
il est moinsindifférent à la dimensionhéroïquede l'hommepolitique
qu'il n'est soucieuxde neutraliser la détermination machiavélienne du
prince,en tantqu'elle correspond à unedétermination de la politiqueen
termede domination.
Ce souci apparaîtavec uneparticulière netteté dans le traitement que
Hobbes faitsubirà la thèsede Machiavel- elle-mêmehéritière d'un
lieu commund'origineplatonicienne - selon laquelle le princedevrait
tenircomptede l'existencede deux typesde citoyensdansson peuple,
ceux qui désirentla liberté« pourcommander » et ceux qui la désirent
pour« vivreen sûreté»49.Précisonstoutd'abordla situation et la signi-
ficationdu proposmachiavélien.Ce proposest désignéexplicitement
par son auteurcommeune parenthèsesur le princedans un ouvrage
consacréaux républiques50. Que la distinction des questionsde la répu-
bliqueet du princene soitpas unedistinction absoluemontre que, pour
Machiavel,les questionsconjointesdu désirde domination du princeet
du désirde sécuritédes sujetsdemeurent toujourssous-jacentesà la
questiondes institutions. Ainsi,lorsqu'iltraited'un Étatqui possède
une fortestructure juridiqueet administrative, commec'est le cas du
royaumede France,ne manque-t-il pas de préciserque les lois de ce

47.Ibid.
48.Ibid.
49.« Il [leprince]trouvera qu'une dupeuple
partie souhaite
êtrelibre
pour comman-
der; maisquelesautres,quisont lesplusnombreux, désirent
laliberté
pourvivreensûre-
té.Danstoutes lesrépubliques, eneffet, quesoient
quelles leurs iln'estpas
institutions,
plusdequarante ou cinquante citoyens quiatteignentauxpostes decommandement.
Comme cenombre estréduit,ilestaisédes'enassurer,soitenlessupprimant,
soitenleur
accordantdescharges conformes à leurcondition
etpouvant lescontenter.
Lesautres, à
quiilsuffit
devivre ensûreté, sont aisémentsatisfaits
sil'onprenddesdispositions
etfait
desloisquiassurent la puissance duprince etla sûreté » (Discours
générale , op.cit.,I,
XVI,p.224-225).
50.« Bienquemon propos soitéloignéduprécédent, icid'unprince
parlant etlàd'une
république,cependant, pournepasavoirà revenir surle sujet,
je veuxenparler un
» (Discours
instant ,op.cit.,I,XVI,p.224).

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HOBBES ET LA THÉORIE MACHIAVÉLIENNE DE LA VIRTÙ 387

royaumene serventpas tantà conforter juridiquement sa souveraineté


qu'à satisfairele désirde sûretédu peuple51. Il ne veutdoncpas direque
le désirde sûretédes unsseraitplus légitimeque le souci de puissance
des autres,mais que ces deux désirssontl'un commel'autredes com-
posantesde ce désirhistorique des peuplesque le princese doitde ne
pas ignorer.L'intérêtportépar Machiavelà la virtùdu princeest ainsi
indissociabledu caractèrehistorique de sa penséede l'institution.
La façondontHobbesenvisagel'oppositiondes puissantset des paci-
fiquesmontre, à l'inverse,qu'il se détourned'une tellepenséede l'ins-
titutionetde la politique.Au lieude fairede cetteoppositionle principe
du développement historique à la manièrede Machiavel,il en faitle res-
sortlogiquede la transformation de l'étatde natureen étatde guerre52.
C'est parce que quelques hommesdésirentpar vanitél'emportersur
tousque les autres,qui autrement se seraientcontentés de l'égalité,sont
obligésde se comporter eux aussi selon les lois de la guerre.Or, loin
d'assurerleursécurité, ce comportement les conduità mettre leurvie en
danger.Il leurfautdonc,pouréchapperà la politiquesauvagede l'état
de nature,accepterles clauses du contratpolitique.Le butde l'argu-
mentn'est autre,en définitive, que d'invaliderl'idée selon laquelle la
passion de la domination seraitle ressortde la vie politique.Si Hobbes
n'a pas réintroduit la questionde la virtùdu prince,c'est aussi qu'il ne
voulaitpas cautionner, contrela finalitémêmede son système,l'inter-
prétationmachiavéliennedu conflitdes humeurscomme moteurde
l'histoiredes États53. De fait,commele représentant d'un peuple est
indissociabledu peuple qu'il représente, il ne sauraitlui êtreopposé
commeunindividuà ungroupeou commeungroupeà un autregroupe.
Incarnation de la personnepublique,le souverainreprésentant a pour
fonction d'affirmer l'identitéde la républiquecontreles prétentions des

51.« La sûretédecelui-ci [i.e.,dupeuple français] tient


uniquement aufait quelesrois
sontliésparungrand nombre de lois,quigarantissent la sûreté de leurpeuple»
(.Discours
, op.cit.,
I,XVI,p.225).
52.« De l'autre côté,à considérer lagrande différencequiexisteentreleshommes du
faitdela diversitédeleurs passions, dequelle vainegloire certains
sont emplis,quiespè-
rent jouirdepréséance etsupériorité surleurs semblables nonseulement quandilsleur
sontégauxenpouvoir maisaussiquand ilsleursontinférieurs, forceestdereconnaître
qu'ildoitnécessairement s'ensuivre quelesindividus modérés, etquin'aspirent à riende
plusquel'égalitédenature, setrouveront fatalement exposés à laviolencedesautres, qui
s'efforcerontde lesassujettir. D'où,inévitablement, uneméfiance générale entre les
hommes, etunepeur mutuelle lesunsdesautres » (Elements ofLaw,citéEL,partie I,cha-
pitre XIV,article3,F. Tönnies (ed.),Londres, 1889, rééd. Bad-Cannstadt,F. Cass,1969,
p.70-71, traduction parM.Triomphe, Œuvres traduites,tome II,Vrin,Paris,à paraître)
;
cf.Lev,XIII,4,trad. p.123.
53.Voir, interalii,Discours, I,II ; I,III; I,IV; N.Machiavelli, Istorie
fiorentine,in
Tutte leopere, M.Martelli (ed.),Sansoni editore, Florence,1971; Histoire deFlorence,
inMachiavel, Œuvres, traduction parC. Bec,III,I ; VII,I etII.

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388 L FOI SNEAU

puissancesétrangères, des groupesd'intérêts, des factionset des indivi-


dus, bref contreles différents représentants la libidodominandi.
de
L'affirmation de cetteidentité pose toutefois à nouveauxfraisle pro-
blème,auquelle conceptmachiavélien de virtùrépondait à sa façon,des
situations politiquesexceptionnelles. Dans quelle mesureun théoricien
politiquepeut-ilfaireabstraction de la capacitépersonnelle d'un prince,
il
quand s'agit du salut de l'État ? Aussi paradoxalque cela puisse
paraître, et contrairement à une curiositéhistorique qui se soucie tou-
jours plus de la psychologiedu prince,Hobbes développeune théorie
qui tendà éliminerau maximumla partde l'idiosyncrasie dansla déci-
sion politiqueau profitd'une réflexionsur les conditionsinstitution-
nellesdu bonfonctionnement de l'État.Cherchant à réduirele pluspos-
sible la place de la fortune dans sa théoriepolitique,il substitue à une
logiquehistorique de l'événement une logiquean-historique du cas. En
raisonde sa signification topiqueplus que chronologique, l'opposition
entreétatde natureet étatcivillui permetainside déterminer, indépen-
damment de touteconsidération historique, les cas danslesquelsle sou-
verainpeutlégitimement faireusage de la forceet de la ruse.C'est le
cas, exemplairement, le cadredes relationsinternationales,
dans puis-
qu'il n'existepas, selonHobbes,d'instancesupra-nationale susceptible
d'imposerle respectde règlescommunesà des Étatssouverains.Surce
point,la règlequi s'appliqueestla suivante:

chaquesouverain jouitdesmêmes droits, de


à la sûreté
quandil s'agitde veiller
sonpeuple, queceuxdontpeutjouirchaqueparticulier quandil s'agitde veiller
à la sûreté
de sonpropre corps.La mêmeloi qui prescritauxhommes dépour-
vusde gouvernement faireou éviter
civilce qu'ilsdoivent dansleursrapports
mutuels, aussiaux Républiques,
le prescrit c'est-à-direà la consciencedes
princessouverainsetdesassemblées (Lev,XXX,30,trad.p. 377).
souveraines

Pratiquer les vertuscardinalesde l'artde la guerreque sontla forceet


la rusene constitue pas,dansce cas précis,uneentorseà la règledéfinie
puisquecelle-ciprévoitqu'en l'absencede pouvoir
par la loi naturelle,
commun,c'est le droitnaturelqui s'applique. Il n'est par conséquent
nulbesoin,pourpenserles situations où le recoursà la forceet à la ruse
s'impose,de recourir à la virtùdu princeet aux retournements de 'a for-
tuna,car ces situations fontpartiedes cas prévusparla théoriedu droit
naturel.De fait,la loi naturellecomprend, dans sa formulation la plus
générale,la règledérogatoire qui rendlégitimele recoursà la guerre,
puisqu'elleprécisequ'il est« loisiblede rechercher etd'utilisertousles
secours et tous les avantages de la guerre quand il n'y a plus
d'espoirde parvenir à la paix.

p. 129.
54.Lev,XIV,5,trad.

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HOBBES ET LA THÉORIE MACHIAVÉLIENNE DE LA VIRTÙ 389

La difficulté,objectera-t-on peut-être, est de déterminer les circons-


tancesdans lesquellesla règledérogatoire s'applique.Si le recoursà la
guerreest subordonné au faitsubjectifde ne plusavoird'espoirde par-
venirà la paix,n'est-onpas en droitde penserque la loi de natureestun
bien mincerempartcontrele capricedu prince? La réponseà cette
objectionestcontenuedans les termesmêmesqui serventà sa formula-
tion.Puisquele souveraindisposepourassurerle salutde son peuplede
droitsanaloguesà ceux dontchaque individudispose pourassurerla
sûretéde son corps,il est normalque l'appréciationdes dangersqui
menacentle peuplerelèved'une disposition analogueà celle qui permet
à unparticulier d'apprécierles dangersqui le menacent.Toutefois, ana-
logie ne signifiantpas identité, il convientde savoirquelle est la nature
exacte,tantd'un pointde vue intellectuel que moral,de cettevertuqui
permetaux hommespolitiquesd'apprécierles dangersqui menacent
leurrépublique.Penserla républiquesurle modèleanthropomorphique
du magnushomofournit, surce point,unfilconducteur trèsutile55.
Cetteanalogiepermet, toutd'abord,de comprendre pourquoiHobbes
pense le pouvoirpolitiqueindépendamment des qualités propresde
ceux qui l'exercent.Loin d'accorderun quelconqueprivilègeà l'idio-
syncrasiedes gouvernants, la personnification de la républiqueimplique
en effetla subordination radicaledes intérêts et des qualitéspropresdes
gouvernants à la personnecivile de la république.Non sans paradoxe,
Hobbesaffirme que la représentation monarchique de la personnecivile
ne contribuepas tantà affaiblirle jeu impersonneldes institutions
qu'elle ne lui confèreune plus grandeimpersonnalité, car « c'est là où
l'intérêtpublicet l'intérêt privésontle plusétroitement unisque l'inté-
rêtpublic est le plus avantagé»*. Comme « la richesse,le pouvoir,
l'honneurd'un monarquene reposentque surla richesse,la forceet la
réputation de ses sujets»57,le désirdu monarquede favoriser son intérêt
privéle conduità vouloirfavoriser l'intérêtpublic.Ainsiles désirs,les
intérêtset les vertusintellectuelles du monarquen'importent-ils que
pourautantqu'ils se trouvent neutralisés et mis,par une rusede la rai-
son politique,au servicedu bienpublic.La supériorité de la monarchie
sur les autresrégimesne tientdonc pas, selon Hobbes,à l'excellence
naturellede celui qui l'incarne,mais au rapportinstitutionnel qui unit,
dans cetteformede gouvernement, la personnenaturelle et la personne

55.« Carc'estl'artquicréecegrand Leviathanqu'onappelleRépubliqueouÉtat


(Civitasenlatin), lequeln'estqu'unhomme artificiel,
quoique d'unestature
etd'une
forceplusgrandes quecellesdel'homme naturel,
pour etla protection
la défense duquel
ila étéconçu ; enluilasouverainetéestuneâmeartificielle, lavieetle
donne
puisqu'elle
mouvement à l'ensembleducorps »
[...] (Lev,Introduction,trad.
1, p.5).
56.Lev, XIX,4,trad. p. 195.
57.Ibid.

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390 L. FOISNEAU

civile du souverain58. À l'inverse,l'infériorité des régimesparlemen-


taires,que ce soitla démocratie ou l'aristocratie, tientau faitque l'inté-
rêtprivédes représentants de la souveraineté peuten eux se satisfaire
plus facilement la
par corruption que par la mise en œuvredes règlesde
la prospérité commune.Si Hobbesprenden comptela personnenaturel-
le de ceux qui exercentla souveraineté, c'est doncmoinspouren souli-
les
gner qualitéspropresque pour montrer en quoi les défautsqui la
caractérisent peuvent s'accorder avec la personnede la république.
L'analogie du grandhommepermet,ensuite,de mettreen évidence
les conditionsinstitutionnelles d'un exercicevertueux de la souveraine-
té, car elle de
permet comprendre les relations qui unissent le souverain
aux autresinstancesde l'Etat.Pourêtreutile,ce modèlerequiert toute-
foisqu'on l'appliqueavec suffisamment de rigueur. Hobbess'y emploie
dans le De Cive, en corrigeantl'erreurde ceux qui fontde la tête
(caput) la partiedu corpsanalogueà la souveraineté. La souveraineté
n'est pas analogueà la tête,mais à l'âme (anima),car,de mêmeque
c'est l'âme qui confèreà l'hommesa volonté,c'est la souveraineté qui
confèreà la citésa puissancede vouloir59. Il convient, en l'occurrence,
de ne pas confondre les fonctions de l'âme etde la tête,la fonction de la
têteétantde conseiller, la fonction de l'âme de vouloir.Cettedistinction
permetde comprendre que la souveraineté correspond spécifiquement,
dans le fonctionnement de l'État,à l'instancede la prisede décision.
Dans le Léviathan , Hobbesprécise,en outre,que « s' agissantde la per-
sonnede la République,ses conseillerslui tiennent lieu de mémoireet
de discoursmental»m.L'exercicede la souveraineté n'exigedonc pas
que le souverainpossèdede grandesvertusintellectuelles, mais seule-
mentqu'il sache faire bon usage des vertusintellectuellesde ses
conseillers.La questionde la vertuintellectuelle se trouveainsidépla-
cée du côté des conseillers,si tantest que « c'est à la têtede donner
conseil,et à l'âme de commander »61.Ce déplacement estfortsignifica-
tif,car il indiqueque le souverainne se définitpas par la possession
d'aptitudesintellectuelles spécifiques.

58.Si lespréférences monarchistes deHobbes nefont pasdedoute,ilconvient toute-


foisdesoulignerqu'iljustifie dela monarchie
la supériorité sansinvoquer ledroitdivin
ensefondant
desrois, uniquement que« dansunemonarchie,
surlefait l'intérêt
privéest
lemême quel'intérêt
public » (Lev,XIX,4,trad. p. 195).
59.« Carl'âmeestcequidonne à l'homme la volonté, la faculté
c'est-à-dire devou-
loiretdenepasvouloir ; demême celuiquidétient estceluiparlequel
la souveraineté la
c'est-à-dire
la volonté,
citéreçoit devouloir
la faculté oudenepasvouloir » (De Cive,
citéDC/,Warrender (ed.),Clarendon Press,Oxford, 1983,p. 162-163, parI.
traduction
Agier,Œuvres ,t.III,Vrin,
traduites à paraître).
Paris,
60.Lev, XXV,12,trad. p.275-276.
61.DC/,VI,19,p. 163.

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HOBBES ET LA THÉORIE MACHIAVÉLIENNEDE LA VIRTÙ 391

Alorsque Platonexigeaitdu souverainde la Républiqueuneconnais-


sance approfondiedes mathématiques, Hobbes n'exige de lui qu'une
connaissance des « théorèmesde morale propresà apprendreaux
hommesà gouverner ou à obéir»62.Concernant la vertudu prince,la
spécificitéde la positionde Hobbes résideainsi dans la subordination
qu'il opèredes vertusintellectuelles naturelles des individusaux vertus
intellectuellesartificielles
de la république.Contrairement à Machiavel,
Hobbes se souciemoinsde comprendre le géniepropredes princesque
de réfléchir aux conditionsqui permettent à ces derniers,quels qu'ils
soient,de faireunbon usagedes institutions, à savoirdes facultésartifi-
ciellesde leurrépublique.Avantd'êtreun individuou ungrouped'indi-
vidus,un souverainestd'abordl'incarnation d'une fonction,à savoirle
représentant d'un État.Pourexercercorrectement cettefonction,il n'est
pas plus besoinde brillerparson intelligence que de fairepreuved'une
virtùparticulière,mais il suffitde connaîtreles principesde la science
de la justicenaturelle,à savoirles lois naturelleset moralesde l'huma-
nitéet leursconditions politiquesd'application.Le princeselonHobbes
doitdonc bienposséderune vertupolitique,maiscettevertu,contraire-
mentà la virtùde Machiavel,ne se distinguepas essentiellement de
l'exercicede sa fonction. Il ne doitpas êtreun virtuosede la politique,
maisle représentant de la république.

62.Cf.Lev,XXXI,
dernier
§,trad.
p.392.

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