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L’HISTOIRE N’ATTENDRA PAS

par Pierre-Yves Collombat

Juillet 2020

1
L'HISTOIRE N'ATTENDRA PAS
Table des matières

PREMIÈRE PARTIE – CHRONIQUE D’UN NAUFRAGE ANNONCÉ.....................................................6

UNE SUCCESSION D’ÉCHECS................................................................................................7


Échec de la régulation du système bancaire.....................................................................7
Échec de la régulation du système financier.....................................................................7
Échec des tentatives de relance économique...................................................................8
Les dérives de la politique monétaire de relance économique................................9
Échec au plein emploi : le choix de la stagnation et du chômage.........................11
AVIS DE TEMPÊTE.............................................................................................................13
Un système financier, au bord de l’implosion.................................................................13
Un système mondialisé..........................................................................................13
Une crise inévitable................................................................................................15
Une société fracturée ou le crépuscule du monde commun..........................................16
L’avènement d’une étroite oligarchie....................................................................16
La sécession des riches..........................................................................................................20
La sécession du peuple..........................................................................................................21
UN SYSTÈME POLITIQUE BLOQUÉ......................................................................................25
La victoire de l’idéologie libérale.....................................................................................26
L’idéologie libérale.................................................................................................26
Le néolibéralisme réel............................................................................................27
La conversion des élites politiques.........................................................................29
Le cheval de Troie européen...........................................................................................30
L’Europe « ordolibérale ».......................................................................................31
La Libre concurrence comme principe général d’organisation..............................32
La libéralisation de l’économie et des systèmes bancaires : l’exemple français...33
Une démocratie ligotée : l’exemple français...................................................................35
Un État politiquement fort.....................................................................................36
Un État qui s’est désarmé volontairement............................................................37
Un État empêtré.....................................................................................................38
Un Parlement pour la forme..................................................................................39
La tentation populiste......................................................................................................43
1- Une essence insaisissable..................................................................................43
2- Une arme politique contre un système politique bloqué...................................45
3-Une roue de secours pour le libéralisme ?..........................................................46

DEUXIÈME PARTIE – AU RENDEZ-VOUS DE L’HISTOIRE...............................................................50

Que faire ?........................................................................................................................50


Se préparer à l’effondrement du système financier et à ses conséquences économiques.....51
Se préparer au blocage du système financier global......................................................52
Redéployer la politique européenne...............................................................................52
Débloquer les institutions politiques en les démocratisant...................................53
Esquisse de programme politique pour gros temps.......................................................54
I- Assurer la résilience du système bancaire..........................................................54
2
II- Financement et pilotage de l’économie............................................................55
III- Politique européenne........................................................................................56
IV- Débloquer les institutions politiques................................................................56

POUR CONCLURE.......................................................................................................................58

***
SUPPLÉMENT À L’HISTOIRE N’ATTENDRA PAS
La démocratie libérale française face à la pandémie de Covid-19...............................................59

Macron s’en va en guerre..................................................................................................59


Des résultats globalement très médiocres.........................................................................61
Taux de mortalité pour covid-19 (par million d’habitants).............................................62
au 31 mai 2020................................................................................................................62
La stratégie du crabe au fil de l’eau...................................................................................64
Un État désarmé, dans la guerre.......................................................................................67
Un État empêtré dans sa bureaucratie..............................................................................70
Bureaucratie et corporatisme à tous les étages..............................................................70
Les coteries médico- administratives..............................................................................71
Les ARS à l’épreuve de la réalité......................................................................................71
Le business du médicament ou le triomphe de l’État collusif.............................................73
Le lobbyisme de Big Pharma...........................................................................................73
Un ovni dans la galaxie Gilead Sciences...........................................................................76

CONCLUSION..............................................................................................................................79

3
L’HISTOIRE N’ATTENDRA PAS
Au cours de l’été 1989 Francis Fukuyama annonçait au monde, sous les applaudissements des
esprits éclairés, le triomphe de la « Grande Transformation » néolibérale engagée depuis les
années 1970, autrement dit la victoire définitive du capitalisme financiarisé et de la démocratie
libérale, sur toute autre forme d’organisation économique et politique : « La fin de l’Histoire et le
dernier homme1 ».
En clair, l’organisation économique, financière et politique néolibérale dont avait fini par
accoucher le XXème siècle, devenue universelle, marquait l’aboutissement de l’évolution de
l’humanité et fermait les portes de l’Histoire.
Une eschatologie qui donne une idée de la lucidité des propagandistes néolibéraux et de leur
capacité à faire face aux convulsions d’une Histoire dont la seule chose que l’on puisse assurer,
c’est qu’elle ne prendra fin qu’avec l’Homme.
Il faut, cependant, reconnaître à leur décharge que les évolutions mondiales de l’entre-deux-
siècles – « perestroïka » et « glasnost » soviétiques, « modernisations » de Deng Xiao Ping en
Chine, démocratisation de l’Europe de l’Est, fin du rideau de fer avec la chute du mur de Berlin en
novembre 1989 – semblaient donner raison à Fukuyama.
Se trouvait ainsi définitivement effacée la tâche d’infâmie et de sang laissée par le naufrage du
premier Titanic libéral2 d’où sortirent émeutes et révolutions, les fascismes et l’hitlérisme, la
Grande crise de 1929-1930 et finalement la Seconde Guerre mondiale. Se trouvait aussi
définitivement refermée la courte parenthèse de l’État-providence interventionniste des « Trente
glorieuses ».
Se trouvait surtout réalisée l’utopie politique libérale : la réorganisation de la société dans toutes
ses dimensions, par le marché et la concurrence.
Les officiants et gérants du système libéral occidental semblaient pouvoir d’autant plus dormir sur
leurs certitudes qu’il était entendu par tous les économistes et experts ès finances, en tous cas par
ceux qui avaient une présence médiatique, recevaient les prix de la Banque de Suède et
régentaient la science officielle mitonnée sur les fourneaux des écoles de Chicago et du MIT, que
l’on savait désormais éviter les crises systémiques ; que l’on savait maîtriser par le calcul et la
modélisation le risque spéculatif sans règlementer des marchés, « autorégulés » par le simple jeu
de la concurrence libre et non faussée. Certes, quelques réfractaires, comme Hyman Minsky,
continuaient à penser que les marchés financiers, étant par essence instables et volatiles, ne
pouvaient être maîtrisés ou, comme Benoît Mandelbrot 3, que s’ils l’étaient, ce ne serait pas par les
formules des charlatans Main Stream, « l’équivalent financier de l’alchimie ».
Moins de vingt ans plus tard l’Histoire était de retour avec dans ses bagages une série de crises
financières puis économiques, devenant progressivement faute de traitements appropriés,
sociales puis politiques, un peu partout dans le monde. Après le naufrage du Titanic libéral de la
première mondialisation, sombré dans les convulsions politiques et financières de l’entre-deux-

1 - Francis Fukuyama était alors professeur de sciences politiques à Stanford (Californie). « La fin de l’Histoire et le
dernier homme » est édité en France par Flammarion (Champs essais).
2 - L’expression est de Joseph Stiglitz, fin 2009 : « Personne ne veut regarder les choses en face. Nous sommes en train
de préparer le terrain pour d’autres crises, aussi violentes que celle que nous traversons. Elles détruiront des millions
d’emplois à travers le monde. Depuis le début de la crise, on s’est contenté de déplacer les fauteuils sur le pont du
Titanic ».
3 - « Une approche fractale des marchés », dont la première édition a été publiée en 2004 aux USA. La seconde édition
et sa publication chez Odile Jacob datent de 2009.
4
guerres puis de la Seconde Guerre mondiale, était venu le tour du Titanic II néolibéral de heurter
des icebergs et d’affronter des tempêtes à répétition.
Pour beaucoup était aussi venu le temps des désillusions, celui du doute dans le progrès infini et
de la perte de confiance dans les vertus du système néolibéral.
Régulé par les marchés et la mondialisation de la concurrence, il était pourtant censé faire mieux
que l’État interventionniste en matière de croissance économique et d’emploi, au moins aussi bien
que l’État-providence en matière sociale – quoique par d’autres moyens. Le progrès social ne
passait plus par la redistribution confiscatoire mais par l’agrandissement du gâteau. La richesse
produite par les entreprises performantes dirigées par des premiers de cordée entreprenants et
inventifs ruissellerait sur tous ; les métropoles dynamiques serviraient de locomotive aux wagons
poussifs du reste du territoire.
En plus de l’assurance qu’elle apporterait plus de bien-être que l’État interventionniste, la
révolution libérale avait fait miroiter des horizons radieux nouveaux, « modernes » : la
dépolitisation du gouvernement des nations et son remplacement par un management dont le
seul guide serait l’efficacité, et en Europe, le dépassement de la démocratie conflictuelle dans une
démocratie raisonnable apaisée, le dépassement de la Nation « moisie4 » aux horizons étriqués,
dans une Europe sociale ouverte sur le monde.
Le temps des illusions et des balivernes intéressées renvoyé aux poubelles de l’Histoire, est venu
celui de la lucidité et de l’action.
De la lucidité pour comprendre comment fonctionne le néolibéralisme financiarisé, quelles sont
les forces et les intérêts qui le dominent, où se trouvent le ou les pouvoirs qui comptent dans ce
système tentaculaire mondialisé. Pour évaluer les plus probables diversions qu’il inventerait pour
assurer sa survie et sauver ses intérêts vitaux.
Le temps de l’action face au naufrage inéluctable quelles que soient les réformes de détail issues
du jeu de chaises musicales habituel entre « libéraux européistes du centre droit », de « l’extrême
centre », ou du « centre gauche ». Rapiécer un habit usé jusqu’à la corde permet seulement de
gagner du temps. L’Histoire, jamais avare de mauvaises surprises, elle n’attendra pas. Nous la
ferons ou elle nous fera.
Comme dit, un expert en catastrophes, Jean Pierre Dupuy, « Il s’agit de faire comme si on avait
affaire à une fatalité, afin de mieux en détourner le cour5 ».

4 - La France moisie est le titre d’une tribune du post-moderne Philippe Sollers dans Le Monde du 28 janvier 1999.
Parmi les nombreuses perles de culture qu’elle recèle, cet hommage à Édouard Balladur, quelques mois avant
l’élection présidentielle de 1995 qui l’opposera à Jacques Chirac : « Balladur, quel nom ! C'est quand même mieux que
Pompidou, de même que l'Orient de Smyrne fait plus rêver que l'Auvergne de Montboudif. » Ainsi va l’élite culturelle
française.
5 - Pour un catastrophisme éclairé, Editions du Seuil.
5
PREMIÈRE PARTIE

CHRONIQUE D’UN NAUFRAGE ANNONCÉ


« Une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur », voilà ce qu’évoquent
irrésistiblement les évènements qui ont marqué les deux premières décennies de ce XXI ème siècle.
Seule différence avec Macbeth, ils ont une signification : la faillite de la restauration néolibérale du
demi-siècle passé.
En effet, tout laisse à penser que, comme son prédécesseur, le Titanic néolibéral ressuscité par la
dénonciation des accords de Brethon Wood en 1971, laissé à lui-même, court droit au naufrage.
Quand ? Après quelles péripéties – crise économique, sociale et politique d’origine financière ou
autre (catastrophe naturelle ou sanitaire comme celle de la Covid 19 de 2020…) ? Nul ne le sait,
mais sûrement.
Prisonnier de ses contradictions et des intérêts qui le dominent, de l’insuffisance des réformes qui
ont suivi le Krach de 2008, de l’aveuglement idéologique, de l’inconséquence ou de
l’incompétence de ses responsables politiques et techniques, on ne voit pas comment le système
financier pourrait ne pas imploser.
On ne voit pas non plus comment la crise politique résultant de la stagnation économique, de la
désintégration progressive de l’État providence, comment la crise morale née de l’incapacité des
gouvernements occidentaux à répondre aux attentes qu’ils avaient fait naître chez leurs électeurs,
de la perte de confiance dans les institutions, pourraient laisser intacte « la démocratie en trompe
l’œil » à quoi se résume aujourd’hui la « démocratie libérale » réelle.
On voit encore moins où peuvent conduire la remise en cause par Donald Trump, au nom de
« l’America first », de l’ordre international ou son éventuelle réorganisation autour de la Chine, de
la Russie et du Brésil. Pas non plus où conduira la désagrégation probable de la zone euro voire de
l’UE.

6
UNE SUCCESSION D’ÉCHECS
Échec de la régulation du système bancaire
Dix ans après la crise des « subprimes », force est de constater que non seulement, le système
bancaire – unique préoccupation des réformateurs mobilisés contre sa réédition – n’est ni moins
vulnérable à une nouvelle crise, ni plus résilient.
Les demi-réformes dont il a été l’objet, très en-dessous des engagements des G20 de 2009 et
2011, au terme d’interminables manœuvres de retardement des lobbies bancaires, ont été
contournées puis effacées, les unes après les autres.
Pour s’en tenir aux plus essentielles, ainsi en fut-il de la séparation des banques de dépôts et des
banques d’affaire qui financent à crédit la spéculation, sous protection des contribuables 6 ; de
l’obligation faite aux banques de maintenir un ratio suffisant de fonds propres (Accords de Bâle
III). Ainsi, au lieu de s’arrêter à des ratios notoirement insuffisants, calculés par les intéressés eux-
mêmes7, il aurait été plus clair et plus efficace d’imposer un ratio de levier de 10.
La tentative de régulation de la production des produits dérivés 8 par des « plateformes de
compensations centrales » ne touche que les transactions de gré à gré et surtout risque, vu le
volume de transactions garanties, de créer un nouveau risque systémique en cas de crise. Il aurait
certainement été plus simple et plus efficace de taxer purement et simplement les transactions
sur les dérivés. Quand on sait que pas plus de 7% de ceux-ci garantissent des transactions sur des
produits réels, il ne devrait pas être impossible de neutraliser ces « armes de destruction massive »
selon l’expression de Warrren Buffett. À condition évidemment de le vouloir, ce qui n’est pas les
cas.
En fait, les régulateurs du moins leurs mandants, sont restés prisonniers d’objectifs
contradictoires : améliorer la stabilité du système bancaire, ce qui suppose réduire la capacité de
production de crédit ainsi que les échanges internes au système et, en même temps, éviter de
ralentir le business ce qui suppose toujours plus de crédit et de dérégulation !
Contradiction expliquant, par ailleurs, que même les observateurs officiels des « stress tests9 » de
la BCE les jugent trop accommodants. Mais, il ne faut désespérer, ni « l’épargnant » ni
« l’investisseur ».

Échec de la régulation du système financier


L’échec est encore plus patent dès lors qu’on ne considère pas seulement le système bancaire
isolément mais dans ses relations avec ses partenaires au sein du système financier, notamment la
« finance parallèle » – qui loin d’être « fantôme » vit en symbiose avec lui 10. Force est alors de
constater que le durcissement du contrôle des banques a été compensé par une augmentation
6 - Constatons qu’en même temps les États européens ont limité la garantie des dépôts en cas de faillite bancaire à
100 000€ par déposant.
7 - On peut faire le même reproche au système de résolution européen censé mettre à la charge des banquiers et des
déposants le coût de la faillite de leur établissement. Sauf que les fonds qui y sont consacrés (y compris les fonds
propres obligatoires) sont notoirement insuffisants pour faire face à une crise de magnitude significative. Rien ne
garantit qu’en ce cas les garants, par ailleurs en difficulté, soient alors en capacité d’intervenir.
8 - « Les produits dérivés » sont des sortes d’assurances contre des variations de taux, de cours etc. Au niveau
mondial, en 2018, ils étaient censés garantir un volume d’échanges représentant 19 fois le PIB mondial ! En fait, ce
sont des outils spéculatifs.
9 - Simulations destinées à évaluer le comportement des banques en situation de crises plus ou moins forte.
10 - De l’ordre de 8 % de l’énorme bilan du shadow banking européen est détenu par des banques, via des filiales.
7
significative de l’activité financière parallèle. Selon François Villeroy de Galhau, le « narrow
shadow banking » représenterait 160 000 Md$ en 2018, « soit près de la moitié des actifs
financiers détenus par les institutions financières à l'échelle mondiale ». Plus de 45 000 milliards de
ces actifs, toujours selon le gouverneur de la Banque de France, présenteraient des risques pour la
stabilité financière.
On aura compris que les velléités de durcissement du contrôle bancaire, de limitation de ses
marges de manœuvre ont été amplement compensées par le développement d’une finance
parallèle à l’abri des regards, de tout contrôle, sans réglementation de ses relations avec la finance
officielle. Autant dire que le résultat est pitoyable.
Rien d’étonnant donc si le carburant des bulles et des crises, le crédit et son corollaire
l’endettement n’aient pas cessé d’augmenter.
La première erreur des responsables politiques et des régulateurs est d’avoir voulu croire que la
crise résultait uniquement de l’exubérance naturelle d’un système bancaire libéré de ses
contraintes et qu’il suffirait après quelques fusions et recapitalisations bancaires, d’un minimum
de réglementation pour le stabiliser et réduire ses capacités de création monétaire. Or c’est
l’ensemble d’un système financier complexe, avec des secteurs opaques qui est impliqué.
L’erreur initiale fatale, cependant, c’est d’avoir privatisé un privilège d’État essentiel : le
monnayage ; qui plus est, avec le droit d’en abuser à sa guise !11
La production, sans contrôle sérieux, de dettes et de crédits, déconnectée de l’économie réelle, les
activités spéculatives de ventes et achats de titres génératrices de plus-values, d’intérêts, et de
revenus pour les d’intermédiaires, autant dire l’essentiel de l’activité bancaire, ont transformé le
système financier en bombe à retardement.
Le plus extravagant dans la situation présente c’est que ce danger n’est la contrepartie d’aucun
service rendu à la collectivité. Soit la renationalisation des banques de dépôts, soit la réduction
drastique de leur bilan ou un composé des deux, non seulement s’imposent pour des raisons de
sécurité mais de dynamique économique et donc d’emploi.

Échec des tentatives de relance économique


« La création de crédit est une chose trop
importante pour être laissée aux Banques 12 »
Adair Turner
En se focalisant presque uniquement sur le système bancaire, sur son sauvetage et sur les moyens
d’assurer sa survie, au prix d’un minimum de contrainte, les responsables politiques et ceux des
banques centrales ont oublié l’essentiel, que la stabilité du système lui-même était
inextricablement liée au mode de financement de l’économie réelle dont, par ailleurs dépend
l’emploi et donc la stabilité sociale et politique. Or, l’essentiel de l’activité bancaire n’est plus le
financement de l’économie réelle mais celle d’opérations spéculatives.

11 - « Dans son essence, la création monétaire ex nihilo actuelle par le système bancaire est identique […] à la création
de monnaie par des faux-monnayeurs, si justement condamnée par la loi. Concrètement elle aboutit au même résultat.
La seule différence est que ceux qui en profitent sont différents » dixit Maurice Allais (1911-2010) qui fut le premier et
pendant longtemps l’unique lauréat français du « prix de la banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel » connu sous
le nom de « Prix Nobel d’économie ». Ses positions sur la production monétaire et le libre-échange expliquent peut-
être l’obscurité dans laquelle il est tenu aujourd’hui.
12 - Adair Turner : Reprendre le contrôle de la dette, Editions de l’Atelier.
8
La fuite en avant des banques centrales dans la production directe ou indirecte de liquidités qui au
lieu de stimuler l’économie réelle est venu alimenter la machine à laver spéculative est non
seulement inefficace mais dangereuse en ce qu’elle augmente encore le risque d’un nouveau
Krach.
Comme dit Adair Turner, l’objectif final d’une véritable réforme de système financier ne saurait se
limiter à stabiliser le système, à régler la question des établissements systémiques, même s’il faut
le faire, mais « de gérer la quantité de crédit et d’influencer son allocation dans l’économie réelle »,
ce qui signifie, a contrario, limiter l’activité spéculative des banques. Autrement dit, il s’agit de
faire en sorte que le système financier crée de la valeur dans l’économie réelle, ce qui n’est pas le
cas.
La stagnation économique, origine du malaise social et de la perte de confiance dans les
institutions et le personnel politique vient d’abord de l’incapacité du système financier à réaliser
une bonne allocation des fonds à sa disposition. Incapacité renforcée par le dogme néolibéral de
l’interdiction de toute intervention économique de l’État, sauf évidemment pour sauver les
banques. Au frein libéral s’ajoute en Europe la règle d’or budgétaire et en France le syndrome de
la monnaie forte, d’abord le franc puis l’euro dans lequel il se fondra.

Les dérives de la politique monétaire de relance économique


Faute de moyen de relance économique par voie d’intervention directe de l’État, on se replia sur
le levier des politiques monétaires « accommodantes » dont on avait sous-estimé les effets
systémiques. L’injection massive de liquidités accompagnée d’une baisse des taux directeurs à un
niveau inimaginable jusque-là, précoce et massif aux USA, à contre-cœur et précédé puis
accompagné de restrictions budgétaires freinant la croissance en Europe, changeant la donne –
comme l’analyse Adam Tooze13 – va s’avérer un piège mortel.
Comment, en effet, faire fonctionner un système financier au robinet du crédit grand ouvert, où
l’épargnant va jusqu’à payer pour pouvoir prêter, où les banques et les fonds patrimoniaux, de
pensions, etc., ne vivent plus de l’intermédiation 14 mais de placements spéculatifs ?
Comment faire fonctionner une économie quand, il devient plus intéressant pour une grande
entreprise de racheter ses concurrents que d’investir afin d’augmenter sa productivité et diminuer
ses coûts, pratique poussée à l’extrême par les GAFAM ?
Désormais, la valeur des grandes entreprises n’est plus qu’accessoirement fonction de leur activité
et de leurs bénéfices, comme traditionnellement, mais de l’engouement spéculatif qu’elles
suscitent. En mars 2019, le ratio PER15 était au niveau de celui du vendredi noir de 2019.
Cet écart entre la valeur boursière des entreprises et leur chiffre d’affaires ou leurs bénéfices
devient abyssal avec les GAFAM dont la capitalisation boursière atteint des sommets – Apple (918
Md$ en 2019), Google (720 Md$), Microsoft (1 050 Md$) – pour des bénéfices modestes par
comparaison. Ainsi Amazon réalisait-il 10 Md$ de bénéfice en 2019 pour une capitalisation
boursière de 941 Md$ alors que selon les critères ordinaires ce bénéfice aurait dû être 10 fois plus
important. En fait, ce n’est plus le dividende qui explique l’engouement boursier mais la
perspective de gains futurs. Pour le dire autrement, lorsque Amazon, alors en position de
monopole, pourra fixer les prix qu’il voudra.

13 - Adam Tooze : Crashed : Comment une décennie de crise financière a changé le monde, éditions Les Belles Lettres.
14 -De la différence entre taux à court et long terme.
15 - L’indice PER Shiller mesure le rapport de la capitalisation boursière d’une entreprise aux bénéfices réalisés.
9
Les GAFAM, puissamment appuyés par l’État américain révèlent comme sous une loupe ce qu’est
devenu le « libéralisme » revisité par Ronald Reagan et ses successeurs républicains : un système
oligopolistique appuyé sur un État qu’il contrôle largement (voir plus loin).
Pour le patron d’Apple, Tim Cook, note Adam Tooze, les lois antitrust, la protection des données et
les enquêtes fiscales approfondies ne sont que « des conneries politiques » aussi absurdes que de
placer des ralentisseurs sur une autoroute. Pour l’oligarque du secteur technologique, Peter Thiel,
« créer de la valeur ne suffit pas - il faut aussi capter une partie de la valeur pour que vous créiez »,
ce qu’interdit la concurrence. Contrairement à ce que pensent généralement les Américains « le
capitalisme et la concurrence sont à l’opposé l’un de l’autre. Le capitalisme se fonde sur
l’accumulation du capital, mais en situation de concurrence parfaite, cette concurrence, annihile
tous les profits. Pour les créateurs d’entreprise, la leçon est claire : la concurrence, c’est pour les
perdants ».
Au final, les Banques centrales se seront prises à leur propre piège : penser qu’elles pouvaient
continuer à produire de la monnaie, favoriser l’endettement, pour maintenir à flot l’économie et
accessoirement éviter leur propre faillite, sans alimenter la machine à bulles et précipiter la chute
finale16 était évidemment impossible.
Doper la production bancaire de crédit grâce au « quantitative easing » (QE) et aux taux très bas,
sinon négatifs, c’est augmenter la masse de dettes privées, le risque de krach et enfermer le
financement de l’économie dans le dilemme mortifère des drogués : soit continuer éternellement
la production de crédit dont dépend les cours de la bourse, l’existence même des entreprises et
l’activité économique en risquant un krach majeur à terme, soit ralentir voire cesser la production
monétaire au risque d’un effondrement boursier et d’une crise économique lourde de
conséquences politiques.
Entre le risque d’un krach à moyen ou long terme et celui d’une crise politique majeure quasi
immédiate, l’establishment étasunien a rapidement fait le premier choix. Un choix certes
contestable mais au moins plus cohérent que celui de l’Europe qui fait comme si on pouvait mener
de front relance et rigueur budgétaire !
Alors que les responsables étasuniens sont intervenus immédiatement après le Krach de 2008,
l’Europe a mis beaucoup de temps pour qu’un plan de relance coordonné de la BCE et des États
soit opérationnel. La doctrine de Jean-Claude Trichet et des Allemands se résumait à un non-
interventionnisme dogmatique, doublé de rigorisme budgétaire au motif qu’il y en allait de la
stabilité de la zone euro. En fait, il s’agissait surtout de sauver les banques allemandes et
françaises parties spéculer dans les eldorados qu’étaient devenus les derniers ralliés à l’UE et à la
zone euro. La spéculation sur la dette souveraine menaçant la survie de la monnaie unique, la
stagnation économique s’installant et la vague « populiste » enflant, Jean-Claude Trichet laissant
la place à un homme de Goldman Sachs – Mario Draghi – la BCE se mit au QE et aux taux très
faibles…
Tout en maintenant les politiques de rigueur budgétaire avec leurs effets calamiteux pour les
populations. D’où la construction de l’usine à gaz du Mécanisme Européen de Solidarité (MES)
accompagnée de la perte de liberté budgétaire des États 17.
Pas étonnant donc que l’économie européenne – y compris celle de l’Allemagne – stagne et que
les nuages noirs de la contestation de cette politique attentiste soient beaucoup plus nombreux et

16 - Selon l’économiste Daniel Lacalle Sousa « Au cours des huit dernières années, pour chaque dollar de PIB, trois
dollars de dette ont été créés ».
17 - Si dès le traité de Maastricht cette liberté était bridée, les obligations, faute de sanctions, restaient plus
théoriques que réelle. On peut constater que cette rigueur n’existe pas pour l’Allemagne qui ne respecte pas la
limitation des excédents prévue par les traités.
10
denses sur le vieux continent qu’au nouveau monde. Comment ne pas douter de la compétence
de dirigeants et de bureaucrates qui depuis dix ans obtiennent de tels résultats 18 ?
La crise sanitaire de la Covid-19, déclenchant une explosion du chômage particulièrement forte
aux USA, changera-t-elle la donne ? Peu probable dans la mesure où, à la différence des pays
européens, les USA ne se sont jamais laissés ligoter par des contraintes imaginaires.
S’il est possible que ces derniers changent de cap pour sortir de l’impasse, par contre, on ne voit
pas bien ce qui pourrait décider l’Europe ficelée par ses contradictions à en faire autant.
Tout dépendra des conséquences politiques de cette péripétie supplémentaire.

Échec au plein emploi : le choix de la stagnation et du chômage


Aussi étrange que cela puisse paraître, en Europe, la stagnation économique depuis la brève
reprise de 2011 tuée dans l’œuf par la BCE, comme le krach, est le résultat de choix politiques
idéologiques : celui d’une monnaie trop forte pour la plupart des membres de l’UE, exceptés
l’Allemagne, les Pays Bas et le Luxembourg ; celui aussi de la politique de l’offre et de stimulations
à fonds perdus au bénéfice des plus riches, en lieux et place de toute politique de relance par
l’investissement et la consommation, appliquée sérieusement.
Le chômage est un produit inhérent au système néolibéral, pas un accident conjoncturel que des
mesures ponctuelles permettraient de traiter. Pire, un remède contre l’inflation.
Selon la vulgate libérale, en effet, le chômage n’est qu’un sous-produit d’un marché du travail
resté non concurrentiel par la faute des lois, des règlements, et des syndicats qui empêchent les
salaires de baisser autant qu’ils le devraient pour permettre le plein développement des forces
productives.
C’est à Denis Olivennes – haut fonctionnaire et « pantoufleur » d’élite –, que revient la paternité,
dans une note de la Fondation Saint Simon (février 1994) de l’expression « préférence pour le
chômage ». Pour les libéraux, l’origine du chômage c’est l’égoïsme de ceux qui ont un emploi –
trop payé – et qui refusent de partager. Le remède au chômage de masse serait donc le
développement de la précarité. Le chômage de masse pour Olivennes « est le produit d’un choix
collectif inavoué : [la France préfère] une logique du revenu, notamment à travers les transferts
sociaux, à une logique de l’emploi ». Par emploi il faut entendre évidemment un emploi payé et
exercé dans les conditions que voudra bien fixer l’employeur, simple serviteur du marché.
Les chiffres sont là : le chômage de masse s’est développé massivement dans l’Empire américain,
tout particulièrement en France à mesure que s’installait l’ordre libéral. Le plein emploi n’est plus
qu’un souvenir des « Trente glorieuses » et de l’État providence !
« Si un jour on atteint les 500 000 chômeurs en France, ce sera la révolution » déclarait Georges
Pompidou alors Premier ministre en 1967. Tangentant les trois millions au début de l’année 2020,
ils seront très largement dépassés à la fin de la crise sanitaire, soubresaut d’une tendance lourde
et non pas catastrophe imprévisible comme on voudrait le faire croire.
Les seuls progrès observables dans la lutte contre le chômage, quel que soit le pays et le
gouvernement ont plus à voir avec le trafic de statistiques qu’avec la réalité de l’emploi.
Les techniques principalement utilisées sont : la transformation d’une partie des chômeurs en
malades, invalides – jeu largement pratiqué au Royaume Uni par Tony Blair –, retraités et autres
allocataires sociaux ou personne en formation ; le développement du sous-emploi à bas coût et la

18 - Les faibles taux de croissance en 2019 ont été remplacés par des prévisions de taux négatifs pour 2020 suite à la
crise sanitaire de 2020.
11
précarisation du travail à temps complet ; l’organisation du découragement à s’inscrire comme
demandeur d’emploi…
Parmi les méthodes les plus originales : l’augmentation de la population carcérale comme aux
USA ; ou encore « l’Ubérisation », méthode transformant un chômeur en entrepreneur et enfin,
plus fort encore, selon Emmanuel Macron, la traversée de rue !

12
AVIS DE TEMPÊTE
Au terme de dix ans de traitements bricolés d’une crise multiforme qui s’aggrave, les systèmes
financier et politique ont en commun d’être bloqués et au bord de l’implosion. Au bord de
l’implosion parce que bloqués.

Un système financier, au bord de l’implosion


Rien ni personne ne semble en position d’arrêter sa course folle à l’endettement et à l’émission de
crédit. Surtout pas les banques centrales qui, prises au piège des contradictions dans lesquelles
elles se sont enfermées poussent, au contraire, au crime par des émissions monétaires débridées
et des taux dignes d’Alice au pays des merveilles. Le problème c’est que ces trouvailles sont
explosives, sans action perceptible sur le chômage en Europe et avec des effets retard redoutables
aux USA.

Un système mondialisé
Ce qui rend fondamentalement le système financier incontrôlable et dangereux, c’est son
caractère systémique et mondialisé.
Il est en effet dominé par des oligopoles interconnectés à un tel degré que la faillite de l’un
entraînerait l’effondrement des autres. Au total 20 à 30 banques systémiques et en ajoutant les
banques influentes à l’échelle d’un pays quelque 140 institutions financières dans le monde. Le
seul bilan agrégé de ces banques systémiques mondiales, qui était de 46 859 milliards de dollars
en 2011, a atteint 51 676 milliards de dollars en 2017 autant dire les 2/3 du PIB mondial.
Il est mondialisé avec l’Amérique du nord et l’Europe pour épicentre, la City de Londres – pour
l’instant encore – et Wall Street comme capitales interconnectées, le dollar et l’eurodollar 19 pour
monnaie et donc la Fed pour principale source de monnaie centrale. Ce rôle déterminant du dollar
– outil financier de la puissance américaine aussi essentiel que son outil militaire – est
étrangement minimisé, en positif comme en négatif.
Peu évoqué, en effet, le rôle déterminant des interventions de la Fed - la BCE restant quasi inerte -
dans le sauvetage du système financier européen après le Krach de 2008 : injection de quelque
10 000 milliards de dollars par le biais de contrats de SWAP avec la BCE, autorisée à émettre des
prêts en dollars et sauvetage de grandes banques européennes rendu possible par l’injection par
l’état étasunien de 170 milliards de dollars dans les caisses de l’assureur américain AIG. Ainsi, en
2009 la Société Générale a reçu 11,9 milliards de dollars, BNP Paris bas 4,9 milliards, Caylon
(Groupe Crédit agricole) 2,3 milliards, Deutsche Bank 11,8 milliards, etc.20
Ce système financier international vit, en effet, en symbiose avec la part monopolistique du
système économique que dominent les firmes multinationales, dont il assure si nécessaire la
trésorerie, le financement des acquisitions, les couvertures et les garanties dont elles ont besoin,
sous forme de produits dérivés notamment. Les cent plus grosses de ces entreprises
représentaient une capitalisation boursière de 20 000 Md$ en 2018 soit 15% de plus qu’en 2017 et
l’équivalent du PIB des USA ! Dans ce classement les Américains surpassent évidemment
largement les Européens (en perte de vitesse) et les Chinois en train de les rattraper.

19 - Les eurodollars sont les dépôts en dollars dans des banques hors de la juridiction étasunienne.
20 - Le Figaro (16/03/2009)
13
Cette omniprésence du dollar dans les échanges financiers et économiques n’a pas été seulement
conjoncturelle pour l’UE, elle est bien structurelle puisqu’indispensable aux échanges extérieurs
de celle-ci : 45% de ses échanges commerciaux (importations et exportations) s’effectuent, en
effet, en dollar contre 41% en euro. Autant dire que l’UE est sous dépendance étasunienne
comme l’a montré le repli piteux des industriels européens menacés de représailles s’ils ne
respectaient pas l’embargo contre l’Iran décrété par les USA après dénonciation d’un traité que
l’Europe avait voulu et soutenu à bout de bras. D’une manière générale, « faire le gros dos »
devant les exigences américaines, comme on l’a vu lors de diverses opérations de prise de contrôle
de l’appareil productif français, est une constante.
Enfin les 2/3 du commerce international sont réalisés par des firmes multinationales dont la moitié
par 1% d’entre-elles : « 1% des grands groupes font 57% du total des échanges en 2014, selon la
CNUCED. La part des 5% des premières entreprises exportatrices s’élève à plus de 80% des
échanges. Et le groupe des 25% des premiers groupes exportateurs réalise 100% du commerce
mondial. « De véritables rentes et monopoles mondiaux se sont constitués », insiste la
CNUCED. Ces situations « sont le résultat de barrières nouvelles et plus intangibles, reflétant les
protections renforcées dont disposent les grands groupes et leur capacité à exploiter les lois et les
règles nationales pour augmenter leurs profits et éviter l’impôt », analyse le rapport », Martine
Orange, Médiapart.
Aujourd’hui, contrairement à ce qui se colporte, ce ne sont pas les économies nationales, leurs
relations et les échanges entre elles, équilibrés ou non, qui importent mais les multinationales qui
coordonnent des chaînes de valeur d’un bout à l’autre de la planète ainsi que les flux d’argent, en
dollars, à l’échelle mondiale. Comme dit Adam Tooze, « nous devons analyser l’économie
mondiale non pas en termes de "modèle insulaire" » reposant sur des relations économiques
bilatérales – entre deux économies nationales –, mais au moyen de la matrice imbriquée des
bilans d’entreprise – de banque à banque. Ce qui compte donc dans la prédiction des crises, ce ne
sont pas vraiment les déficits publics ou les déséquilibres des comptes courants (des échanges)
mais « les ajustements impressionnants (et qui peuvent être fulgurants) susceptibles d’avoir lieu
dans cette matrice imbriquée des comptes » entre multinationales et banques systémiques.
Ce qui conditionne vraiment le destin du système financier, ce ne sont donc pas les agrégats
économiques nationaux sur lesquels on se focalise pourtant et au nom desquels on justifie des
politiques aberrantes, mais les bilans d’entreprises où se joue véritablement le destin du système
financier.
Le Léviathan mondialisé a donc peu à voir avec le « Club Med » mondial pronostiqué, au seuil du
XXIème siècle et de l’avènement de la zone euro, par Alain Minc 21 qui ouvrait toutes grandes les
fenêtres de l’avenir néolibéral.
Moins de deux décennies après, rares sont ceux qui se risqueraient à de telles vaticinations. A part
quelques optimismes fonctionnels, les plus prudents, après avoir rappelé les progrès notable de la
régulations bancaire et de la supervision, admettent que tous les clignotants sont au rouge,
paramètres économiques compris.
Chacun sait que même la croissance étasunienne, perfusée à l’endettement, est artificielle. Quant
à l’Europe où la stagnation s’est installée, même l’exemplaire Allemagne s’essouffle. Sa croissance
misérable en 2019 (0,6%) était inférieure à celles de 2018 (1,5%) et évidemment de 2017 (2,5%).
Quant à la France, on verra ce qu’il reste de son +1,3% de 2019, célébré comme un exploit par la
presse main stream, après le passage de la Covid-19.
En résumé, la fin de la stagnation européenne et française n’est pas pour demain.

21 - Alain Minc, La mondialisation heureuse, Pocket 1999.


14
Le plus inquiétant c’est que ce décrochage loin d’être conjoncturel, est aussi le signe précurseur de
la fin du modèle allemand entièrement guidé par une volonté d’insertion dans les grandes chaînes
de production industrielles mondialisées, favorisant le « tout-export » au détriment de la
consommation intérieure et de la division du travail productif avec des partenaires – vidés en
partie de leur substrat industriel – comme le « projet » européen l’impliquait. On peut toujours
espérer que le choc pandémique mettra à l’ordre du jour les vertus des circuits courts, la
réindustrialisation du pays et la nécessité d’assurer la sécurité de tous les secteurs stratégiques
nationaux. Vue l’interconnexion des pièces essentielles du système mondialisé et l’intrication des
intérêts on peut en douter, sauf réveil politique national évidemment.
En tous cas, encore en 2019 comme le reconnaissait le FMI, « les facteurs de vulnérabilité
continuent à s’accumuler… si bien que les risques à moyen terme qui pèsent sur la stabilité
financière dans le monde restent globalement inchangés22 ».
Le problème c’est que les responsables politiques et financiers, telle la proie que le serpent
fascine, ne bougent pas face à la crise financière. Pire, à la différence de 2008 où les USA étaient
aux commandes, aujourd’hui, il semble ne plus y avoir de pilotes disposant des capacités
financières d’intervention suffisantes.

Une crise inévitable


La crise financière rampante et la stagnation économique durable sont là et à la différence du
passé, l’optimisme fonctionnel de mise à tous les niveaux a laissé place à son contraire si ce n’est à
la repentance comme on le voit d’Alain Minc, ce croyant de toujours :
« Nous avons cru en des lois économiques qui se trouvent aujourd’hui invalidées… Nous avons
depuis cinquante ans été formés à respecter des tables de la loi économiques peu nombreuses
mais très strictes : le plein-emploi crée l’inflation et celle-ci pousse les taux d’intérêt à la hausse. Le
financement de l’État par une banque centrale est un anathème car facteur d’inflation. La création
monétaire doit demeurer dans des limites raisonnables sous peine, là aussi, de nourrir l’inflation. Et
enfin, plus globalement, une révolution technologique engendre des progrès de productivité qui
constituent le meilleur adjuvant de la croissance. Les dix dernières années viennent de nous
démontrer que ces principes fondateurs n’ont plus lieu d’être et nous sommes, dès lors,
désemparés car privés de boussole macroéconomique23 ».
Rarissimes sont les praticiens de la finance qui ne soient pas inquiets. Ainsi l’inébranlable Jean-
Claude Trichet craignant que l'accélération de l'endettement des pays émergents ne rende
« aujourd'hui l'ensemble du système financier mondial au moins aussi vulnérable sinon plus
qu'en 2008 » (Challenges – 04/09/2018) ; ou Dominique Strauss Kahn relevant que la crise
financière est aux portes, qu’on n’y est moins bien préparée qu’en 2008, que « la coordination a
très largement disparu, plus personne ne jouant ce rôle, ni le FMI, ni l’UE et la politique du
président des États-Unis (…). Par conséquent, la mécanique qui avait été mise en place au G20,
extrêmement salutaire car elle associait les pays émergents, a volé en éclats 24 ».
Quant aux responsables politiques, qui est plus lucide sur ce qu’est devenu le système libéral
qu’Emmanuel Macron ?
« Je l'ai dit avec force : je crois que la crise que nous vivons peut conduire à la guerre et à la
désagrégation des démocraties. J'en suis intimement convaincu. Je pense que tous ceux qui
croient, sagement assis, confortablement repus que ce sont des craintes qu'on agite, se trompent.

22 - Rapport sur la stabilité financière dans le monde (Avril 2019).


23 - Tribune parue dans Le Figaro le 23/08/2019.
24 - AFP 09/09/2018.
15
Ce sont les mêmes qui se sont réveillés avec des gens qu'ils pensaient inéligibles, ce sont les mêmes
qui sont sortis de l'Europe alors même qu'ils pensaient que ça n’adviendrait jamais. C'était souvent
les plus amoureux d'ailleurs de cette forme de capitalisme et de l'ouverture à tout crin. Moi, je ne
veux pas commettre avec vous la même erreur et donc nous devons réussir à ce que notre modèle
productif change en profondeur pour retrouver ce que fut l'économie sociale de marché… 25 »
Reste à savoir quel est son plan pour désamorcer l’implosion du système financier européen et
l’explosion politique en préparation en France. Probablement aggraver la situation par une
nouvelle dose de libéralisation ?

Une société fracturée ou le crépuscule du monde commun


Structurellement générateur de chômage et de sous-emploi, adepte du service public minimum, le
système libéral est évidemment corrosif pour le tissu social. Exacerbant les inégalités sociales et
territoriales, il pousse ses bénéficiaires au repli sur l’entre-soi et les laissés pour compte à la
sécession morale et à la révolte.
Au cours de ce dernier demi-siècle libéral la pyramide sociale issue des Trente Glorieuses a connu
une double déformation : montée des inégalités et rétraction de la classe moyenne.
Une société dont la place centrale était occupée par une classe moyenne appelée à devenir
largement majoritaire par les vertus du progrès technique, du plein emploi, de l’école et de la
démocratie a été progressivement remplacée par une autre. Par une société où les classes
populaires ont fait leur deuil de se fondre un jour dans la classe moyenne, classe moyenne dont la
principale crainte est le déclassement voire de sombrer dans la précarité. Une société où moins de
10% de la population dispose de revenus confortables, de plus de 50% du patrimoine et de
l’essentiel des pouvoirs d’influence. Au sein de cette couche sociale aisée, la distribution des
revenus du patrimoine et du pouvoir d’influence suit une courbe exponentielle dont la pente
s’accélère avec les derniers 1% puis 0,1% et ainsi de suite des plus hauts revenus et du patrimoine.
Au final et pour simplifier, disons que nous sommes passés d’une société animée par une
dynamique de moyennisation à une société de plus en plus inégalitaire. L’essentiel des gains de la
croissance allant à une minorité très étroite, celle-ci s’est transformée en oligarchie.
Comme le dit un rapport de l’OCDE publié le 10 avril 2019 : on s’achemine vers « une polarisation
des sociétés occidentales en deux groupes : une classe riche et prospère au sommet et un
groupe, beaucoup plus nombreux, de personne dont le travail consiste à servir la classe riche ».
Un phénomène mondial donc mais d’effets variables selon la résistance des « amortisseurs
sociaux » nationaux hérités à la corrosion libérale. Pour l’heure, la France qui n’a pourtant pas été
épargnée par les réformes occupe encore une position enviable mais menacée…

L’avènement d’une étroite oligarchie


Le phénomène le plus remarquable n’est pas l’existence de classes aisées, voire très aisées ce qui
est l’ordre habituel du monde mais l’avènement d’un groupe très restreint (de l’ordre de
1/10 000ème de la population) de fortunes privées exorbitantes.
« L’oligarchie dominante (en France), écrivait Castoriadis, est formée par un millième de la
population – pourcentage qui ferait pâlir de jalousie l’oligarchie romaine 26. »

25 - Discours à l’OIT 11/06/2019.


26 - La montée de l’insignifiance, éditions du Seuil, 2007.
16
Le texte, datant d’avant la crise de 2008 qui amplifiera encore la tendance 27, est en deçà de la
vérité, même pour la France où, les « amortisseurs sociaux » jouent encore un grand rôle.
L’importance sociale et plus encore politique de cette évolution vaut qu’on s’y arrête.
Une récente étude de l’INSEE (graphique ci-dessous) confirme que le niveau de vie (estimé par
unité de consommation) n’augmente que très progressivement des Français les moins riches (90%
de la population) aux 10% les plus riches, ceux dont le revenu annuel est supérieur à 45 220 €28.
Au sein du dernier décile, le revenu fait plus que doubler passant de 45 220 € à 106 210 €.
Quant à la fraction représentant les 9% o supérieurs de la population, elle gagne en moyenne près
de sept fois plus que l’ensemble de la population, soit 6,8% de la masse des revenus. De « très
hauts revenus » eux-mêmes très hétérogènes situés entre 106 210 € et 259 920 €.

L’étude constate que plus les revenus sont élevés et plus leur origine est diversifiée : les « très
hauts revenus » déclarent en particulier des revenus non commerciaux et d’actifs financiers. En
2015, 1% de la population déclare ainsi 30% des revenus du patrimoine. Au sein des ménages à
très haut revenu, les salariés sont cadres dans près de 60% des cas et chefs d’entreprise dans près
de 10%. Phénomène constaté dans tous les pays, la croissance des revenus financiers et du
patrimoine expliquent largement celle des inégalités sociales.
Toutes les études de l’INSEE convergent, les revenus des 0,1% les plus aisés sont proprement
pharaoniques puisqu’ils représentent 15,5 fois celui de 90% de la population, 34 fois le revenu
médian et 38 fois le SMIC.

27 - C’est une différence notable avec la crise de 1929 qui vit s’écrouler de nombreuses fortunes. Un des miracles du
néolibéralisme moderne dont l’État socialise les pertes, au frais du contribuable, c’est-à-dire, en majorité de ceux qui
pâtissent le plus du système.
28 - INSEE : « Les très hauts revenus en 2015 » - Marie-Cécile Cazenave, Lacrouts édition 2018.
17
Le tableau ci-dessous29 synthétisant la hiérarchie des revenus estimés à partir des déclarations
fiscales, même avec tous les risques liés à la fraude et à l’évasion fiscale, est encore plus édifiant.

La distance est impressionnante entre le revenu moyen des 500 membres du Top un cent-
millième et celui de la moyenne de la classe moyenne supérieur : 644 fois.
Une situation qui renvoie à celle de l’Avant-Guerre. En effet, comme note Louis Chauvel reprenant
Thomas Piketty, les successions des « 200 familles » d’alors se montaient en moyenne 700 fois
celles de la classe moyenne. Après un demi-siècle de néolibéralisme le revenu du Top un cent-
millième (500 foyers fiscaux) représente 645 fois celui du haut de la classe moyenne (29 844 € par
an selon l’INSEE). Peu de chose par rapport au salaire moyen des patrons du CAC40 qui se monte à
4,2 millions d’euros bruts par an seulement.
Constatons aussi que la France n’est pas à la traîne dans la production de milliardaires. Après les
USA, c’est le pays le mieux représenté au classement mondial Forbes (2019). Au palmarès des
vingt plus grandes fortunes on retrouve certes quatorze Etasuniens mais aussi deux Français
(Bernard Arnaud – 3ème avec plus de 100 Md $ en juin 2019 – accompagné de Françoise
Bettencourt et sa famille, 15ème place avec 49,3 Md$), un Mexicain, un Espagnol, un Indien et un
Chinois qui ferme la marche.
L’origine de cette déformation de la pyramide sociale est essentiellement due aux conséquences
de la mondialisation : délocalisation de la production industrielle, d’activités de plus en plus
sophistiquées et financiarisation. Si comme dit la CNUCED « de véritables rentes et monopoles
mondiaux se sont constitués » – rente résultant de la différence de niveaux de vie entre lieux de
production et de consommation – ce sont ces monopoles et leur clientèle qui en bénéficient. Pas
étonnant donc que les lieux « branchés » et ceux qui y vivent, prospèrent quand les autres
périclitent.
La célèbre courbe en forme d’éléphant de Branko Milanovic30 visualise qui sont les bénéficiaires et
les perdants de cette mondialisation en comparant les taux de croissance des revenus en fonction
de leur place dans la grille des revenus, durant les vingt années qui ont précédé la crise de 2008.

29 - Tableau réalisé à partir des données publiées sur le site « Impôt sur le revenu.org. »
30 - Branko Milanovic, Inégalités mondiales, éditions La découverte.
18
La courbe montre que ce sont les revenus moyens des pays non occidentaux, principalement la
Chine et l’Inde à l’origine – surtout la première – de la baisse de pauvreté dans le monde qui, avec
les 1% les plus riches des pays occidentaux qui ont le plus bénéficié de la mondialisation. Ceux qui
en ont le moins bénéficié sont les plus pauvres des pays pauvres et les classes moyennes des pays
occidentaux. Résultat : celles-ci se trouvent ainsi amputées de leur partie la plus populaire
menacée de paupérisation et placées à des années-lumière des quelques pourcents des « élites »
que la mondialisation a le plus enrichis. Inutile de préciser qu’il s’agit de taux de croissance, non de
valeur absolue et donc que 1% du revenu d’un milliardaire occidental n’a pas grand-chose à voir
avec 1% de celui d’un cadre indien !
Les dernières élections présidentielles françaises montrent qu’une telle concentration des moyens
financiers influe sur le jeu politique.
C’est Emmanuel Macron qui a collecté le plus de dons (16 M€), puis François Fillon pourtant
appuyé par un puissant parti, à la différence d’Emmanuel Macron. Le troisième, Jean Luc
Mélenchon récoltera moins de 5 M€.
Si, officiellement, ces 16 M€ sont le produit de 99 361 dons, près de 48% viennent de 1 212
contributaires, ramenés à quelque 800 si l’on tient compte aussi des contributions 2016 et 2017 à
« En Marche » et des doubles donations d’un même couple31.
À noter que Paris et tout particulièrement les arrondissements huppés de l’ouest est contributeur
à hauteur de 6,3 M€ soit 39% de la collecte, la capitale représente seulement 3% de la population
française. Le second grand contributeur (2,4 M€) est l’étranger notamment le Royaume Uni avec
1,8 M€ et des dons supérieurs en moyenne à 4 000 €.
À noter enfin que la campagne d’Emmanuel Macron, au départ dépourvu de moyens partisans ou
personnels, n’aurait pu démarrer en l’absence de 3,6 M€ de dons, plus de la moitié (2,2 M€)
provenant de 300 personnes.

31 - France Culture -Cellule d’investigation de Radio France 03/05/2019.


19
La sécession des riches
Le premier à réaliser les conséquences sociale et politique de ce qui se passait- la captation de la
richesse, du pouvoir et de l’influence par une oligarchie, le rétrécissement de la classe moyenne et
le repli sur soi d’une petite minorité en train de se transformer en caste – c’est Christopher Lasch
dans un essai appelé à la célébrité : La révolte des élites et la trahison de la démocratie32.
Une telle captation n’est pas qu’une menace pour la société mais aussi pour le projet de
civilisation porté par la culture occidentale.
Et Lasch de préciser : « Le problème de notre société n’est pas seulement que les riches ont trop
d’argent mais que leur argent les isole, beaucoup plus que par le passé, de la vie commune ».
Ils « se sont effectivement sortis de la vie commune » en quittant les grandes villes industrielles en
pleine déconfiture, en s’affranchissant de tout ce qui pourrait ressembler aux services publics, en
scolarisant leurs enfants dans des établissements privés et par leur mode de vie hygiéniste et sans
aspérité. « Ils ont entrepris une croisade pour aseptiser la société américaine » et « Dans le feu de
la controverse politique ils jugent impossible de dissimuler leur mépris pour ceux qui refusent avec
obstination de voir la lumière – ceux qui « ne sont pas dans le coup », dans le langage auto-
satisfait du prêt-à-penser politique ».
À la lecture de ces lignes, on entend comme en écho la sortie d’Hillary Clinton, sous les rires des
participants au gala LGBT pour la candidate, à New York, le 16 septembre 2016 : « Pour
généraliser, en gros, vous pouvez placer la moitié des partisans de Trump dans ce que j’appelle le
panier des pitoyables : les racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes. Vous n’avez
qu’à choisir ». La réponse des partisans de Trump a été de transformer « les pitoyables » en badge
ostensiblement porté et de donner la victoire à leur champion.
La tendance est aussi, note Lasch, à l’endogamie : « Autrefois, les médecins épousaient des
infirmières, les avocats et les cadres supérieurs leur secrétaire. Aujourd’hui, les hommes
appartenant à la bourgeoisie aisée tendent à épouser des femmes de leur classe, partenaires
d’entreprise ou de cabinet, poursuivant de leur côté une carrière lucrative ».
Plus significatif encore pour Lasch, que l’horizon de ces « nouvelles élites » ne soit plus national,
encore moins local, mais le marché international : « Leur sort est lié à des entreprises dont les
activités franchissent les frontières nationales. C’est davantage le fonctionnement harmonieux de
l’ensemble du système qui les préoccupe que celui d’une de ses parties. Leurs allégeances (…) sont
internationales plutôt que nationales, régionales ou locales. Ils ont plus de choses en commun avec
leurs homologues de Bruxelles ou de Hong Kong qu’avec les masses d’Américains qui ne sont pas
encore branchés dans le réseau de communication mondiale… Une grande partie de ces privilégiés
ont cessé de se penser américain dans tous les sens importants du terme, ou impliqués dans le
destin de l’Amérique pour le meilleur et pour le pire. Leur lien avec une culture internationale de
travail et de loisirs – d’affaires, de distractions, d’informations et de « récupération de
l’information » – rendent beaucoup d’entre eux profondément indifférents à la perspective du
déclin national de l’Amérique ».
Une grande partie des observations de Lasch touchant au mode de vie, aux mœurs et à la culture
des classes étasuniennes les plus aisées creusant le fossé les séparant des classes populaires sont
transposables à la France trente ans plus tard, qu’il s’agisse des préférences résidentielles (la
capitale et les grandes métropoles de province), de loisirs, de scolarisation de leurs enfants, de
choix esthétiques ou des goûts de minorité qui donnent le ton à la prédication médiatique,
devenue éducatrice des masses.

32 - Christopher Lasch, La révolte des élites, éditions Climat,1996.


20
Ainsi en va-t-il de son penchant pour l’endogamie de caste 33, de la primauté accordée à
l’international – à l’Europe tout particulièrement – sur le national auquel ne peuvent être attachés
que les has been, xénophobes sinon racistes, de ses embrasements hygiénistes, moralisateurs ou
contre toute forme de discrimination à l’exception de la plus répandue, celle par l’argent. L’élite
aime être choquée, le hic étant que plus rien, ni plus personne ne la choque sauf quand son
pouvoir est remis en cause par des anti-européens et des populistes irresponsables.
Comme le confirme Jérôme Fourquet34, sur les deux rives de l’Atlantique, outre les pratiques
résidentielles communes des classes aisées, la tendances est à la scolarisation des enfants dans
des établissements privés pour leur éviter les effets de l’obsolescence de l’école publique ou de
côtoyer de trop près d’autres enfants que ceux des milieux dont dépendra leur avenir.
Si quantitativement, remarque Jérôme Fourquet, la « part de marché » de l’enseignement privé
par rapport à l’enseignement public n’a pas évolué depuis trente ans, les établissements privés
eux sont, socialement, de plus en plus sélectifs.
« Les collèges scolarisant les plus faibles proportions d’enfants issus de milieux défavorisés
appartiennent dans leur écrasante majorité à l’enseignement privé. À l’inverse, les collèges
accueillant le public le plus défavorisé sont tous sans exception publics… »
Même caractère sélectif des grands lycées publics parisiens où des capitales provinciales, passage
quasiment obligé pour l’accès aux grandes écoles (École Polytechnique, ENS, HEC, ENA). Les
enfants d’origine modeste s’y sont faits rares, comme dans les quatre établissements cités où leur
représentation est passée de 29% en 1950 à 9% au milieu des années 1990.
Le parcours scolaire royal des enfants de l’élite en route pour le pouvoir et/ou la banque, passe
toujours par l'École alsacienne, le lycée Stanislas, Science Po Paris et l’ENA, via éventuellement
l'École Polytechnique ou l’ENS.
Le stade ultime de la sécession des classes aisées, c’est l’émigration des plus riches vers des
paradis fiscaux à proximité de Paris – Suisse, Royaume-Uni (avant le Brexit), Luxembourg, Belgique
– beaucoup moins « spoliateurs » que la France pourtant souvent à l’origine de leur fortune. On
comprend leur attachement à l’Europe en principe unie.
Cette évolution significative depuis 2000 se lit dans la hausse des inscriptions dans les consulats de
ces pays et dans le nombre d’assujettis à l’ISF (avant qu’il ne soit supprimé). La France est ainsi
devenue le premier pays exportateur de millionnaires de l’OCDE.

La sécession du peuple
En France, cette sécession d’abord rampante puis de plus en plus manifeste, à l’exception des
consultations municipales, se lit facilement dans la désaffection des urnes – absence d’inscription
sur les listes, abstention – et le refus de choisir entre les candidats en lice, vote blanc ou nul.
À s’en tenir aux deux élections majeures France, les législatives et plus encore les présidentielles
qui, depuis 2002, déterminent les résultats des premières, les votes exprimés par rapport aux
inscrits ne cessent de baisser, et cela depuis 1981 qui suscita une mobilisation forte de la Droite et
plus encore de la Gauche.

33 - Ainsi Jérôme Jauvert peut-il consacrer un chapitre de son livre – Les intouchables de l’État (Robert Laffont) – à ces
« ces couples d’État ».
34 - 1985-2017 : Quand les classes favorisées ont fait sécession, Fondation Jean Jaurès (21/02/2018). L’analyse
concerne essentiellement Paris et les grandes villes.
21
Ainsi au second tour des présidentielles de 2017, le tour essentiel où seuls deux candidats peuvent
se maintenir, un tiers des électeurs inscrits ne s’est pas exprimé, le double de 1981 et le plus haut
niveau depuis cette date comme de la Ve République.

Si on s’intéresse maintenant aux scores des candidats élus, on s’aperçoit que depuis 1995, leur
assiette électorale personnelle est basse : moins de 14% des inscrits pour Jacques Chirac en 1995
et 2002, 18,2% pour Emmanuel Macron en 2017 au premier tour des élections présidentielles.
Les résultats des élections législatives sont encore plus parlants. Au second tour, l’abstention, plus
les votes blancs et nuls, atteignait 62,3% des inscrits, du jamais vu pour une consultation de cette
importance.
Ce qui signifie que 32,8% seulement des électeurs inscrits ont choisi leur candidat, soit un score
moyen de l’ordre de 20% pour les heureux élus.
Merveilleux système qui transforme une poignée d’électeurs en majorité écrasante !
En tous cas, il n’y a pas de risque que le Parlement quitte son rôle de chambre d’enregistrement.
Autre manifestation de cette désaffection : la montée du vote pour les partis contestant
l’alternance au pouvoir de coalitions de centre gauche et de centre droit, d’accord sur l’essentiel
– la conservation du système – et la montée du « dégagisme ». Les dernières élections
présidentielles ont confirmé que les électeurs votent de moins en moins « pour » un candidat,
moins encore « pour » un programme, mais de plus en plus « contre ».
Si jusqu’à présent, cette politique de « changement dans la continuité » s’est révélée efficace pour
les partis de gouvernement, rien n’indique qu’agiter l’épouvantail du fascisme ou du chaos suffira
à exorciser les diables qui s’agitent autour de la « démocratie libérale ». Constatons, en tous cas,
que si au second tour des présidentielles, Emmanuel Macron a réalisé un score plutôt meilleur que
ses prédécesseurs (43,6% des inscrits), ce résultat est bien inférieur à celui de Jacques Chirac, dans
la même situation de confrontation avec un candidat du FN.
La nouveauté est double : un score inégalé du Parti d’extrême droite (près de 11 millions de voix,
soit un quasi triplement par rapport à 2007), et l’effacement de l’effet « diabolisation », très fort
en 2002. Alors, le score de Jacques Chirac avait bondi de 13,75% des inscrits au premier tour, à
62% au second, soit une multiplication par 4,5. En passant de 18,19% à 43,61%, Emmanuel
Macron devra lui, se contenter d’un multiplicateur de 2,4.
22
Entre le premier et le second tour de 2002, Jean-Marie Le Pen n’avait gagné que 720 000 voix ; sa
fille améliorera son score de près de 3 millions (2,96 millions) en 2017, le portant à 10 639 000
voix !
« Il est clair que le régime d’alternance unique (…) entre deux partis qui, à quelques nuances près,
mènent les mêmes politiques favorables à la perte de souveraineté, à l’open society et aux flux
mondiaux35 » ne sera pas éternel. Il est clair que l’alternative à laquelle se limite de fait
aujourd’hui, en France, l’enjeu de la « mère des batailles électorales », l’élection présidentielle –
continuer la même politique rassurante comme toutes les habitudes et qui ne fera qu’aggraver la
situation ou risquer le saut dans l’inconnu – est une politique de Gribouille. Elle prendra fin un
jour, seule inconnue : quand et comment ?
Cette sécession se manifeste aussi et de plus en plus, dans la rue, comme le montrent la
succession des révoltes ces dernières années : « Bonnets rouges » bretons (automne 2013), « Nuit
debout » (2016-2017) et surtout mouvement des « Gilets jaunes ». Débuté en octobre 2018, avec
des hauts et des bas, il n’est toujours pas terminé. Révélant un rejet en bloc des « élites »
dirigeantes, toutes mises dans le même panier, il aura un véritable effet de sidération sur elles.
Tout en étant, comme les précédentes, une manifestation de protestation contre les effets sociaux
de la domination financière et de la crise économique dont elle est responsable, contre
l’impuissance jugée complice d’une classe politique aux contours flous, le mouvement des « Gilets
jaunes » diffère très profondément de ceux qui l’ont précédé : par sa forme, par l’écho rencontré
dans l’ensemble de la population, par ses acteurs et par sa longévité. La France entière était
concernée et pas seulement une région aux particularismes affirmés depuis longtemps ;
concernées des catégories sociales et des classes populaires majoritaires et non plus une « avant-
garde » d’intellectuels ultra minoritaires.
Un mouvement bénéficiant de la compréhension, voire de la solidarité de 60% des Français 36, 49%
de Français se qualifiant de « gilets jaunes » et 22% y ayant participé plus ou moins activement.
« Le mouvement des « Gilets jaunes » n’est pas seulement remarquable par la profondeur de son
ancrage dans la société ; chacun sait qu’il l’est aussi par sa durée, ses modalités d’expression, son
absence de coordination centralisée… Bref, il s’agit d’un mouvement inédit ».
La nouveauté, c’est aussi que sont particulièrement représentées parmi les activistes des
catégories inhabituelles : retraités (particulièrement au niveau de vie faible), ouvriers, locataires
du secteur privé à très bas revenus ou aux revenus situés autour de la médiane (classes
moyennes).
Globalement le mouvement rassemble beaucoup de personnes disant avoir du mal à joindre les
deux bouts et connaître de plus en plus de difficultés depuis cinq ans.
Sont aussi bien représentés les habitants de petites et moyennes villes où le niveau de vie moyen
est faible, le taux de chômage élevé, obligés d’utiliser quotidiennement leur voiture. Pas étonnant
donc si, comme pour les « Bonnets rouges » c’est l’augmentation d’une taxe sur les carburants qui
est à l’origine du mouvement, en octobre-novembre 2018.
Pas étonnante non plus la révolte contre la dégénérescence des services publics. Effet de la
libéralisation et de l’incapacité des services marchands à les remplacer, sauf dans les métropoles
et les grandes villes, l’impression de régression domine villes petites et moyennes et le sentiment
d’abandon les communes rurales.

35 - Olivier Rey, « Le vide de la campagne nourrit le désarroi des Français, » Figarovox 15-16 avril 2017.
36 - Enquête de l’Observatoire Société et consommation OBSOCO : Qui sont les gilets jaunes ? Leurs soutiens, leurs
opposants, février 2019. Analyse de Philippe Moati.
23
Au final, il s’agit d’un mouvement collectif puissant de protestation globale contre une
organisation territoriale, sociale et politique qui ne répond plus aux attentes de la majorité d’une
population diverse. Une diversité qui explique la difficulté du mouvement à formuler des objectifs
et des revendications politiques précises ; sa difficulté aussi, paradoxalement, à s’affranchir de la
vulgate véhiculée par des médias que par ailleurs il rejette. Le conformisme du « Grand débat »
initié pour désamorcer la bombe politique est sur ce point significatif.
Inégalités territoriales et sociales telles sont les raisons du mouvement.
Le spectre qui hante aujourd’hui l’Europe et probablement tout l’Empire américain, ce n’est pas le
communisme, comme avant la Seconde Guerre Mondiale, c’est le « populisme37 ».
Un populisme aux formes très diverses : d’extrême droite ou de droite extrême (cas les plus
fréquents) mais aussi parfois de gauche (France insoumise et mouvement des « Gilets jaunes » par
certains côtés en France, Podemos en Espagne), ou d’extrême gauche ou inclassable comme le
mouvement « Cinq étoiles » italien. Une tendance de longue durée comme le montre la récente
« marche sur Rome » des « gilets orange » italiens, le 30 mai 2020.
Le dénominateur commun de ces mouvements très disparates est la contestation du système tel
qu’il fonctionne et de ceux qui l’ont jusque-là dirigé. À considérer les résultats des dernières
élections en Europe où dans de nombreux pays les partis qui alternaient au pouvoir parfois depuis
la Libération ont souvent été pulvérisés, on peut se demander si le but n’est pas déjà atteint.

37 - « Un spectre hante l’Europe. Le spectre du communisme », ainsi débute, comme on sait, Le Manifeste du Parti
Communiste de Marx et Engels, 1848.
24
UN SYSTÈME POLITIQUE BLOQUÉ
Force est donc de constater l’incapacité des gérants du système néolibéral à maîtriser ses dérives
financières et oligarchiques, à apaiser ses effets dissolvants sur le société et à répondre aux
inquiétudes et aux attentes des populations. Comme si les pilotes politiques, incapables d’agir sur
le réalité, acceptaient que le Titanic, emporté par son inertie, fasse naufrage.
C’est que, confiant dans la capacité du système à s’autoréguler, ils pensent que les affaires – à la
casse près, payée par d’autres que les bénéficiaires – s’arrangeront bien un jour et même qu’au
final, la « destruction créatrice » des « canards boiteux » de l’économie par la concurrence et la
disparition des emplois les moins rentables, feront le bonheur de tous.
Quoi qu’il en soit les élites dirigeantes n’ont aucune intention de changer quoi que ce soit
d’essentiel au meilleurs système possible. Tout au plus déplaceront-ils quelques fauteuils sur le
pont du Titanic, histoire de montrer leur bonne volonté.
Le hic, c’est que face à une stagnation économique qui s’attarde depuis dix ans, sans perspective
de fin, l’idée que la richesse ruisselle des riches aux pauvres, que les intérêts de la majorité
coïncident avec ceux des détenteurs de capitaux, est de moins en moins crédible. De plus en plus
improbable que Bernard Arnault – première fortune française et troisième mondiale – qui attend
la prochaine crise « avec sérénité » parce qu’on « fait souvent de bonnes affaires pendant les
crises38 », ait la même conception de l’intérêt général que ceux qui craignent pour leur emploi.
Peu probable que ces derniers se soient retrouvés dans le comité de soutien à Emmanuel Macron
lors des présidentielles de 2017.
Mais probable, par-contre, que le système en place, aggravant chômage, sous-emploi et inégalités,
laminant les classes moyennes tout en enrichissant toujours plus l’oligarchie de la fortune, rende
la paix sociale de plus en plus précaire.
À l’évidence le système politique « démocratique et libéral » n’est ni capable de concilier les
intérêts qui s’opposent, ni même d’arbitrer entre eux par le jeu institutionnel régulier ce qui est
normalement le cas dans une démocratie. À l’évidence, la mécanique institutionnelle libéro-
démocratique est bloquée. Mais pouvait-il en être autrement ?
Non car la démocratie libérale occidentale au sens de Fukuyama ne peut exister durablement. Elle
ne le peut parce que c’est une chimère qui juxtapose deux pièces incompatibles : la démocratie et
le règne des marchés. Elle ne peut exister que sur le papier et dans les discours de propagande.
Si, comme dit Alain Minc, « on ne peut penser contre les marchés 39 », le débat politique est une
perte de temps et les institutions permettant de le traduire en actes une dépense aussi inutile que
le dépôt d’un bulletin de vote dans une urne.
Si on ne peut aller à l’encontre des désidérata des marchés sous peine de stagnation économique,
voire de catastrophe, tout responsable politique ne peut vouloir autre chose que de les satisfaire :
C’est ce qu’explique Emmanuel Macron au magazine Forbes qui le présente comme le « leader of
the free markets » (« leader des marchés libres »), lors d’un voyage en Australie40. Dans son
entretien il rappelle l’importance pour un responsable politique de comprendre quels sont les
intérêts des « entrepreneurs et (des) preneurs de risques », qu’« avoir des contacts directs avec le
secteur privé, avoir cette expérience de ce secteur et être capable de comprendre les déterminants

38 - La phrase exacte de Bernard Arnault prononcée lors de l’annonce à L’Obs (25 avril 2017) de son soutien à la
candidature à la présidence de la République d’Emmanuel Macron est celle-ci : « On subit une crise tous les dix ans, et
j’attends la suivante avec sérénité. On fait souvent de bonnes affaires pendant les crises... ».
39 - La mondialisation heureuse, Edition Pocket
40 - 31 mai 2018.
25
clés du choix d’un investissement sont les meilleures façons de comprendre et de prendre la bonne
décision ». Après Manuel Valls qui se flattait lors de son déplacement à la City de diriger un
gouvernement « pro business », Emmanuel Macron vantant son « approche favorable aux
affaires » (« business friendly approach ») revendique le titre de « président des investisseurs ».
« Si vous créez les meilleures conditions possibles [pour investir de l’argent], vous pouvez mener
une révolution et créer des emplois ». Donner satisfaction aux intérêts de ceux qui ont le pouvoir
réel de créer des emplois : « Il n’y a pas d’autre choix ».
« Il n’y a pas d’autre choix », depuis Margareth Thatcher, tel est l’argument définitif des politiciens
libéraux oubliant qu’il en est ainsi, seulement depuis qu’ont été désactivés les moyens d’échapper
à la tutelle des marchés, mis en place lors des Trente Glorieuses.
Le résultat final de ce processus de désactivation, cœur de la « grande transformation libérale »
sera le remplacement de la régulation par la politique des échanges économiques et sociaux et
plus généralement interhumains, par celle de la concurrence, autrement dit la neutralisation de la
démocratie. Dans la « démocratie libérale » au sens de Fukuyama, la démocratie ne peut exister
qu’en trompe l’œil et de fait, historiquement elle a eu la vie brève des malentendus. Chaque fois
qu’il s’est agi de choisir entre les impératifs du libéralisme et ceux de la démocratie, ce sont les
premiers qui se sont imposés.
Ainsi, les « libéraux centristes », pour reprendre l’expression d’Adam Tooze, se perpétuèrent-ils au
pouvoir, contre vents et marées, appliquant leurs projets, même quand les électeurs se sont
clairement exprimés contre, comme ce fut le cas en 2005 en France.
Curieuse démocratie que celle dont les usagers sont privés du premier droit des citoyens – pouvoir
modifier le régime sous lequel ils veulent vivre –, privés de leur souveraineté donc.
Ainsi ce dernier demi-siècle, l’Empire a-t-il vu se succéder démocratiquement des majorités
parlementaires et des exécutifs (Présidents de la République ou du Conseil, Premiers ministres) se
combattant devant les électeurs pour mieux assurer l’essentiel : la pérennité de l’organisation
néolibérale de la société.
Si en situation non démocratiques contester le régime est interdit, en démocratie libérale, c’est
possible mais ne porte pas à conséquence.
Reste à comprendre comment cette captation silencieuse de pouvoir a été possible.

La victoire de l’idéologie libérale


La révolution libérale n’aurait pu s’imposer par les voies légales sans la conversion majoritaire de
l’intelligentsia et des responsables politiques héritiers des Trente Glorieuses, au credo libéral.

L’idéologie libérale
En matière économique le keynésianisme, au cœur du New Deal, de la reconstruction européenne
d’après-guerre et du nouvel ordre mondial symbolisé par Bretton Woods, disparaît quasiment de
la scène idéologique (médias, théories économiques mainstream, éléments de langage
bureaucratiques et politiques).
On le doit non seulement à la droite et au centre, classiquement libéraux, mais aussi à la gauche
sociale-démocrate et même à une partie de l’extrême gauche. Ainsi, au nom de la lutte contre un
totalitarisme en fin de vie, tout ce qui comptait à l’extrême gauche marxisante ou non, par vagues,

26
se prenait à chanter les vertus de la révolution libérale et comme Yves Montand à crier « Vive la
crise » !
Tout en restant fidèle pour l’essentiel aux principes libéraux classiques, ce néolibéralisme va se
décliner selon diverses chapelles, les deux plus importantes étant : l’ultralibéralisme anglo-saxon
(École de Chicago et du MIT) et l’ordolibéralisme européen, inspirateur direct de la politique
monétaire et économique, d’abord de l’Allemagne, puis de l’Europe.
En simplifiant, le libéralisme peut être représenté par trois cercles concentriques :
 Au centre, une théorie économique à prétention scientifique comme son jargon pour
initiés et ses modélisations mathématiques sans portée réelle pouvaient le laisser croire. Le
laisser croire aussi l’avalanche de prix de la Banque de Suède attribués à ses théoriciens ;
 Une première couronne, sorte de manuel de politique économique à usage des occupants
du pouvoir et des « leaders d’opinion » médiatiques ;
 Une couronne extérieure en forme de théorie du comportement humain et du bon
fonctionnement de la société en général.
En effet, comme dira Polanyi, le libéralisme moderne ne se réduit pas à une manière de penser
l’organisation économique. C’est fondamentalement une utopie politique de réorganisation de la
société dans tous ses secteurs et toutes ses dimensions.
C’est, au sens propre, une idéologie, pour ne pas dire une religion du marché comme principe
organisateur central, ce que résume bien la citation d’Alain Minc rappelée plus haut. Et comme
pour toutes les idéologies, c’est son imperméabilité aux faits qui explique sa résilience à la
répétition de ses échecs. Qu’une baisse des salaires n’entraîne aucune augmentation de l’activité
économique comme le voudrait la théorie, ne signifie pas que celle-ci est fausse, seulement que la
baisse n’a pas été suffisante, que ce n’était pas le bon moment…
Une doctrine susceptible de séduire, non seulement les entrepreneurs privés, plus ou moins gros
et les détenteurs de capitaux, mais tous ceux qu’insupportaient les lourdeurs bureaucratiques de
l’interventionnisme étatique et les freins mis à l’initiative individuelle. Dans libéralisme, il y a
« liberté » de quoi faire rêver aussi bien à droite qu’à gauche. La suite montrera que cette liberté
était l’apanage d’une minorité.

Le néolibéralisme réel
La mise en application des principes libéraux s’étant soldée par des échecs et des crises à
répétition, et l’inondation monétaire de l’économie par les banques centrales ayant changé la
donne ; la réorganisation de la société autour de l’antiétatisme et de la concurrence libre et non
faussée entre acteurs économiques indépendants, laissera la place à une autre réalité : un archipel
d’oligopoles entouré de petites et moyennes entreprises, sous-traitantes pour l’essentiel, adossés
aux États et à la bureaucratie indispensable à la régulation de ces systèmes complexes
passablement vaporeux.
L’« État prédateur » américain décrit par James K. Galbraith en est une forme, « l’état collusif »
français, évoqué un peu plus loin, une autre.
Cet état est « prédateur » en ce sens qu’il met l’économie et la finance au service d’intérêts privés.
Les « bases du conservatisme de libre marché ont été abandonnées et remplacées par les
structures d’un État prédateur, la capture des administrations publiques par la clientèle privée

27
d’une élite au pouvoir41 ». Ainsi la surveillance du secteur financier a-t-elle été abandonnée aux
adeptes du conflit d’intérêts et la définition de la politique économique aux oligarques du
numérique, de la communication et des services.
Les États-Unis sont devenus une sorte de « République-entreprise » que réguleraient non pas les
marchés, mais des coalitions de puissants lobbies industriels et financiers adossés à l’État.
Affaiblies par la mondialisation, les élites managériales de la grande industrie ont été remplacées à
la place dominante par la finance et ces nouveaux oligarques.
Et il entre particulièrement dans l’intérêt de cette « élite » de remplacer les services publics issus
du New Deal par des services marchands, comme on le voit en matière de santé, secteur avec
celui des technologies de l’information, où le retour sur investissement peut atteindre jusqu’à
45% ! Un phénomène observable aussi en Europe, particulièrement en France.
Dans son discours devant l’OIT42, Emmanuel Macron, reconnaissant l’avènement de ce libéralisme
qui n’a plus de libéral que le nom, ne dira pas autre chose : « Ces dernières décennies ont été
marquées par quelque chose qui n'est plus le libéralisme et l'économie sociale de marché, mais qui
a été depuis quarante ans l'invention d'un modèle néolibéral et d'un capitalisme d'accumulation
qui, en gardant les prémisses du raisonnement et de l'organisation, en a perverti l'intimité et
l’organisation dans nos propres sociétés. La rente peut se justifier quand elle est d'innovation, mais
peut-elle se justifier dans ces conditions lorsque la financiarisation de nos économies a conduit à
ces résultats ? Et en avons-nous tiré toutes les conséquences ? Je ne crois pas. »
Au final, il s’agit d’un système oligopolistique de rentiers de la finance organisé avec le concours
actif de l’État au profit d’une étroite oligarchie. Nous sommes loin de la liberté d’entreprendre et
même progressivement de la liberté tout court.
Loin de la liberté, au sens où l’entendaient les libéraux du XVIII ème siècle, en lutte contre l’arbitraire
et pour l’extension des libertés publiques et privées. Constatons, en effet que le système libéral
réel les bride de plus en plus, au nom de la sécurité sous toutes ses formes et d’un moralisme
ambiant faisant fonction de morale.
La répression des manifestations de rue se fait de plus en plus violente, les motifs d’incrimination
ne cessent d’augmenter, le code pénal d’enfler et les peines de s’alourdir dans un mouvement qui
semble irrépressible.
En France, sur le modèle étasunien les policiers chargés du maintien de l’ordre se transforment en
soldats équipés pour la guerre ; au nom de la lutte antiterroriste, les moyens policiers d’intrusion
dans la vie privée rejoignent progressivement ceux des services spéciaux. Au nom de la lutte
contre l’épidémie de la Covid-19 et du nécessaire « traçage » des personnes contaminées, une
nouvelle étape dans la surveillance généralisée est franchie. Force est donc de constater que les
mesures de police et de surveillance tiennent lieu de traitement au fond des problèmes sociaux,
sanitaires et des conséquences antisociales de la société de consommation.
Les caméras de surveillance et les effectifs de sécurité privés ne cessent eux aussi d’augmenter,
sous les applaudissements, ce qui est probablement le plus inquiétant.
Quant aux intrusions permanentes dans la vie privée désormais permises par les techniques et les
réseaux numériques – là aussi avec le consentement enthousiaste des intéressés le plus souvent –
il est tellement massif et évident qu’il n’y a pas lieu d’insister.
Quel Étienne de La Boétie écrira le Discours de la servitude volontaire du XXIe siècle ?

41 - James Galbraith, L’État prédateur. Comment la droite a renoncé au marché libre et pourquoi la gauche devrait en
faire autant, Éditions Le Seuil, 2009.
42 - 11 juin 2019. On aura remarqué la différence de ton avec celui de l’entretien de Forbes, du « leader du marché
libre, un an plus tôt. Le cheminement de la « pensée complexe » sont forcément improbables.
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La conclusion politique s’impose d’elle-même, la « démocratie libérale » est une démocratie en
trompe l’œil, faussement protectrice des libertés et dont dont la façade démocratique cache une
machinerie du pouvoir dont la finalité première est d’interdire toute remise en question de la
forme néolibérale du mode dominant de production et de partage de la richesse, de ses finalités
et de ses bénéficiaires.

La conversion des élites politiques


La condition de possibilité même de la neutralisation de la démocratie et de ses institutions,
évidente aujourd’hui, ce fut donc la conversion à la foi néolibérale de l’essentiel des partis de
gouvernement des États de l’Empire, par intérêt, par conviction – libéralisme rimant avec
modernité et progrès – par fatalisme ou faute d’alternative crédible.
Quelle qu’en soit la raison, le fait est là : la victoire du libéralisme ne résulte pas d’un coup d’État,
encore moins d’une fatalité mais du choix politique volontaire de majorités élues par le peuple
souverain, durant des décennies. De quoi douter de l’infaillibilité de ce souverain, même si,
comme on va le voir, les acteurs politiques auront tout fait pour lui brouiller la vue.
Ces élites d’ailleurs étaient loin de penser que leur progrès débouchait sur une impasse et
probablement le chaos.
Quoi qu’il en soit, ce qui caractérise aujourd’hui les partis politiques de gouvernement ce sont
leurs programmes interchangeables quant à l’essentiel (particulièrement leurs omissions),
l’absence de militants, voire d’adhérents véritables, ce qui les rend dépendant de financements
extérieurs et donc vulnérables, sans autre objectif que leur survie et celle du système qui les
justifie. Que des partis traditionnels de droite se soient convertis aussi facilement au
néolibéralisme – à l’exception notable, comme les Gaullistes en France, de ceux qui étaient
attachés à la Nation – n’est pas vraiment surprenant. Ce l’est plus de la Gauche social-démocrate,
soutien traditionnel de l’interventionnisme d’État et de la démocratie « sociale » comme l’indique
son nom.
Plus surprenant encore, que les vagues de conversion n’aient épargné personne.
Pour citer les partis les plus importants : SPD allemand, le plus ancien et le plus important parti
social-démocrate européen, PS français héritier de Jaurès, de Blum et du Front populaire, Labour
Britannique à l’origine de l’État providence anglais, Démocrate américain héritier de Roosevelt et
du New Deal et Parti Communiste italien, résistant de toujours au stalinisme, qui porta pendant
des décennies les espoirs de la gauche transalpine et bien au- delà, etc.
Aux USA, le parti qui a le plus contribué à la destruction du New Deal, au remplacement de l’État
dans la régulation économique par la puissance bancaire, explique James K. Galbraith, c’est
paradoxalement le parti démocrate, « c’est-à-dire celui qui est censé représenter les valeurs de
démocratie sociale. C’est peut-être le parti démocrate qui est devenu le plus dépendant des grands
patrons de la finance : une vraie dictature idéologique pour Clinton et Obama, notamment 43 ».
Mais ces social-démocrates ne se doutaient pas que cette conversion au libéralisme – souvent
avec le zèle des néophytes – sous couvert de modernité, et sur le vieux continent pour construire
l’Europe unie, serait un suicide. Un suicide pour les partis social-démocrates eux-mêmes, un
suicide pour la démocratie.
« L’effacement des frontières entre la gauche et la droite dont nous avons été témoins (et que
beaucoup ont considéré comme un progrès) constitue à mon sens, écrit Chantal Mouffe, la

43 - James K. Galbraith Audition sénatoriale.


29
principale raison du déclin de la sphère politique. Les conséquences de ce déclin pour la démocratie
ont été négatives44 ».
Cette mutation de la social-démocratie aura aussi pour première conséquence la désertion des
masses populaires de la scène politique, comme le remarque Guido Ligori pour l’Italie avec une
compréhensible nostalgie : « La fin du PCI aura été également la fin de la participation politique de
masse, non pas épisodique ou "mouvementiste", dans la société italienne, et il ne reste rien de
semblable chez les héritiers du PCI. Un immense patrimoine politique, historique, humain s'est ainsi
perdu45 ».
Sans cette « libéralisation » de la social-démocratie, le jeu politique aurait été moins bloqué
qu’aujourd’hui et le système néolibéral plus facilement réformable de l’intérieur par le simple jeu
des institutions, comme dans toute démocratie qui se respecte.
Pour les Libéraux français, ces convergences, ce dépassement du clivage traditionnel
Droite/Gauche étaient censés marquer l’avènement d’une « démocratie apaisée » rassemblant
deux Français sur trois selon la formule magique de Valéry Giscard d’Estaing, d’un centrisme de
bon sens renvoyant aux limites les agités des extrêmes.
Le problème c’est que les agités des extrêmes ne furent pas les seuls à disparaître du paysage
politique, plus fâcheusement il y eu aussi… les électeurs. À commencer par ceux des formations
social-démocrates qui n’arrivaient plus à trouver ce qu’elles pouvaient bien avoir de « social ».
Apparu alors, autre oxymore, un nouvel objet politique non identifié, la « troisième voie », non pas
entre la Gauche et la Droite mais « au-delà » de l’une et de l’autre, un véritable exploit donc.
Comme dit Elias Canetti : « Le papier supporte tout ». Que n’aurait-il dit des écrans de télévision !
Théorisé par le Britannique Anthony Giddens, ce bon mot fut popularisé par Tony Blair –
métamorphosant le vieux Labour en New labour –, rejoint par Gerhard Schröder et Bill Clinton, les
Français continuant généralement à affirmer qu’on pouvait être néolibéral et totalement de
gauche. La suite montra que leurs électeurs en doutaient et doutaient plus encore que l’intérêt
des plus riches, toujours plus riches, coïncidait avec les leurs. Il devint alors indispensable de
l’aider à faire « le bon choix, édicté par le bon sens46 ».

Le cheval de Troie européen


Le néolibéralisme n’aurait pu connaître un succès aussi rapide, aussi complet et durable sur le
vieux continent, particulièrement en France – exemple même de l’État interventionniste durant
les Trente Glorieuses –, si le projet de construction d’une Europe Unie, rassemblant pour des
raisons parfois opposées les familles politiques françaises ne lui avait pas servi de « cheval de
Troie » ; cruelle métaphore quand on pense à ce que fut le destin de la Grèce, écrasée par les
Panzers financiers européens.
Il apparaîtra rétrospectivement que cette construction fut une immense mystification de ceux qui
concevaient l’Europe unie comme le dépassement des nations historiques dans une forme de
nation européenne, prospère et sociale, réellement indépendante par rapport à l’Empire
américain.
Ils rêvaient d’une nation européenne ou au moins d’une confédération européenne, ils eurent une
arène d’échanges mercantiles réglée par la concurrence « loyale » et non « faussée » – sous

44 - La politique et la dynamique des passions, éditions Rue Descartes 2004/3, n°43-46.


45 - Qui a tué le parti communiste italien ? éditions Delga.
46 - Expression devenue célèbre de Valéry Giscard d’Estaing.
30
surveillance d’une bureaucratie en charge de l’intérêt général – et une Banque Centrale au rabais,
interdite de financement direct des déficits et dettes publiques comme de l’économie. Accepter la
libéralisation de l’Europe comme prix de l’union fut un marché de dupes, sauf pour l’Allemagne et
les privilégiés qui y trouvèrent leur compte comme le Luxembourg et les Pays-Bas, authentiques
paradis fiscaux.
Dès le traité de Rome (1957) il était pourtant clair que pour l’Allemagne et les USA, à la manœuvre
en sous-mains, la construction de l’Union devait se faire et se ferait, selon le modèle
« ordolibéral » – et non selon le modèle politique qui appelait la création progressive d’une
confédération ou d’une fédération, comme le pensaient majoritairement les Français.

L’Europe « ordolibérale »
Comme le montre Michel Foucault dans son cours au Collège de France 47, c’est le modèle
ordolibéral qui inspirera les refondateurs de la nouvelle Allemagne et d’abord Ludwig Erhard 48.
Faute de pouvoir installer un État acceptable par les vainqueurs, c’est autour d’une économie
concurrentielle régulée par le droit seul que va se reconstruire l’Allemagne et que pourra exister
un État uniquement préoccupé au départ de créer les conditions d’existence d’un marché libre.
Une manière de concevoir l’économie et le rôle de l’État tout à fait spécifique. Selon Michel
Foucault, pour l’ordolibéralisme allemand, « entre une économie de concurrence et un État […], le
rapport ne peut […] être de délimitation réciproque de domaines différents. Il ne va pas y avoir le
jeu du marché qu’il faut laisser libre, et puis le domaine où l’État commencera à intervenir, puisque
précisément le marché, ou plutôt la concurrence pure, qui est l’essence même du marché, ne peut
apparaître que si elle est produite, […] produite par une gouvernementalité active […] Le
gouvernement doit accompagner de bout en bout une économie de marché […] Il faut gouverner
pour le marché plutôt que gouverner à cause du marché ». Cette « concurrence libre et non
faussée » étant produite et garantie par le droit, des organismes indépendants et des cours de
justice, l’État devient inutile au fonctionnement social tout entier.
Tel est le principe fondamental de la construction européenne. Il ne faut jamais l’oublier, si l’on
veut comprendre la logique de ses dirigeants et celle de décisions qui peuvent apparaître stupides,
mais ne le sont absolument pas.
L’existence d’instances décisionnelles dotées d’une légitimité démocratique – Conseil européen,
Parlement aux pouvoirs bridés par le nombre et des règles strictes (par exemple, il n’a pas de
pouvoir d’initiatives) – ne sont que des concessions temporaires témoignant du caractère encore
imparfait de la construction. Une fois achevée, l’observation des règles suffira à faire fonctionner
l’Union, sans que rien ne puisse venir perturber le cours des choses, et surtout pas les peuples
qu’elle est censée unir.
Comme dira Jean-Claude Juncker au moment de la dernière crise grecque : « Il ne peut pas y avoir
de choix démocratique contre les traités européens49 ».
Le mode de construction de la zone euro illustre parfaitement ce rêve d’une œuvre humaine
autorégulée, pouvant fonctionner sans choix humains.
L’euro est, en effet, la tentative inouïe, c’est-à-dire jamais vue, de créer une monnaie sans pouvoir
souverain pour la légitimer, l’administrer et la gouverner en cas de crise.

47 - Naissance du biopolitique, 1979.


48 - Il y gagna le titre mystificateur de « Père de l’économie sociale de marché ».
49 - Le Figaro, 29 janvier 2015.
31
Une monnaie sans système de recyclage des excédents ni de garantie mutuelle permanent des
dettes (euro-obligations par exemple) et sans possibilité d’assistance financière directe entre
États. Le rôle du système des banques centrales y est réduit au minimum, uniquement chargé
d’éviter que les banques, dotées de l’essentiel du pouvoir de création monétaire à travers le
crédit, ne fassent faillite, de lutter contre l’inflation, existante ou improbable, et de regarder l’euro
s’apprécier ou baisser.
Garant de cet ordre : le respect de quelques règles budgétaires simples, sous la surveillance du
« haut clergé » financier et d’une Cour de Justice logeant dans les nuages. Des règles (déficit
budgétaire maximum de 3%, excédent budgétaire maximum de 7%, 60% maximum du PIB de
dette publique) issues d’un bricolage de bord de table paralysant. La crise montrera que, sans
mécanisme de péréquation ou de redistribution des excédents allemands, le système n’était pas
viable.
Il faudra cependant attendre l’arrivée du rusé Mario Draghi à la tête de la BCE pour voir
réintroduite en fraude, une gouvernance active – mais non démocratique – du système financier.
Mario Draghi qui, comparant l’euro au bourdon dira que c’est un mystère de la nature : il n’aurait
pas dû voler, et pourtant il aura volé plusieurs années !
Comme le remarque par ailleurs Jacques Sapir : « Il ne peut y avoir une finance, des marchés de
biens libéralisés et un système de change fixe, ce qui est le cas avec l’euro. L’euro n’est pas une
monnaie, c’est un système de change fixe, facteur de rigidités insupportables. Cela bloque la parité
des changes entre les pays à un niveau donné 50 ». Un système de change fixe entre des monnaies
zombies. Le résultat, c’est une monnaie sous-évaluée pour l’Allemagne et surévaluée pour les
autres membres de la zone.
Avec la crise grecque et les alertes touchant à la solvabilité des États de l’Union, le refus allemand
de revenir sur l’interdiction de la financiarisation des dettes publiques et de l’économie par la BCE
sera à l’origine d’une véritable usine à gaz de financement collectif de secours : Mécanisme
européen de solidarité financière (MESF) puis Fonds européen de stabilité financière (FESF) et
enfin Mécanisme de stabilité financière (MES) au capital de 700 Md€ apportés par les états
membres, le tout assorti, à la demande des Allemands, d’un Traité sur la stabilité, la coordination
et la gouvernance dans l’Union, économique et monétaire (TSCG). Un traité qui institue une
véritable tutelle budgétaire de la bureaucratie bruxelloise sur les membres de l’Union.
Un « pacte budgétaire » qui impose et de ne pas dépasser un « déficit structurel » de 0,5%, des
comptes à l’équilibre ou excédentaires sur l’ensemble du cycle économique et un mécanisme de
sanction de la cour de justice pouvant aller de 0,2% à 0,5% du PIB pour déficit excessif. Chaque
état doit, par ailleurs, mettre en place une institution de contrôle « indépendante » - en France le
Haut Conseil des Finances - et un « mécanisme de correction »

La Libre concurrence comme principe général d’organisation


Même si le Traité de Rome (1957) se limite à l’objectif de créer un marché commun, sans en
préciser les règles de fonctionnement, il y a déjà anguille sous roche, comme le rapportera l’un des
négociateurs français : « Le but du traité de Rome, était-ce bien de créer une Communauté
européenne fondée sur une Union douanière ? Ou était-ce seulement de relancer un mouvement
mondial de libéralisation des échanges à partir de l’Europe, comme l’avaient envisagé certains
initialement ? » Et Jean-François Deniau de conclure : « On peut (…) dire que le traité de Rome est
un traité soigneusement ambigu51 ».

50 - Audition Sénat du 14 janvier 2016


32
Le refus de la demande française d’inscrire la préférence communautaire dans le traité et la série
des rounds de négociation du GATT puis de l’OMC qui suivront, donnent la réponse : l’objectif des
Allemands et des Américains n’était pas la construction d’un marché commun pour protéger les
Européens de la concurrence internationale mais, en le créant de déposséder les États de leurs
pouvoirs douanier, facilitant ainsi la mondialisation des échanges. Et ce jusqu’au traité de
Maastricht (1992) qui se limitera aux objectifs de respecter « le principe d’une économie où la
concurrence est libre » et de « libérer les forces du marché », l’État devant se limiter à l’exercice de
ses fonctions régaliennes, pas de changement.
Il faudra attendre le traité constitutionnel pour l’Europe (2004) pour qu’apparaisse explicitement
l’obligation du respect de la « concurrence libre et non faussée », devenue, après la douche froide
des référendums en France et aux Pays-Bas, « concurrence loyale » et non « faussée » dans le
traité de Lisbonne (2007).
Cependant, bien avant le traité de Lisbonne il était devenu évident, y compris pour les héritiers du
gaullisme qui s’en sont vite remis, que le « marché commun » ne pouvait qu’être concurrentiel, à
l’intérieur comme à l’extérieur. D’où les politiques de privatisation des grandes entreprises et des
systèmes bancaires là où, comme en France, ils ne l’étaient pas déjà.
L’Europe a toujours avancé masquée. Nul besoin d’un traité pour imposer une obligation, les
gouvernement européistes la mettaient en œuvre par anticipation comme nécessité de la
construction européenne et la preuve de la nécessité des traités pour le bon peuple.
Il en est allé ainsi de l’institutionnalisation du règne de la concurrence en lieu et place d’une
régulation par l’État, du libre-échange mondialisé et de la création de la zone euro mitonnée bien
avant que le traité de Maastricht et ceux qui suivirent, ne lui donne sa forme.
Au final ces décisions doivent être analysées comme une mise sous tutelle des États
démocratiques européens, ainsi qu’un transfert de pouvoir et de richesse publique à l’oligarchie
détentrice des capitaux et des moyens de les faire prospérer.

La libéralisation de l’économie et des systèmes bancaires : l’exemple français


Par un de ces retournements dont l’Histoire est coutumière, la libéralisation de l’économie et du
système financier français a commencé par la vague de nationalisations inscrite au « programme
commun de la gauche » devenu programme de gouvernement avec l’élection de François
Mitterrand à la présidence de la République en mai 1981. Qui dit nationalisations dit aussi
occasions exceptionnelles de promotion pour les hauts fonctionnaires nommés à la tête des
banques et des grandes entreprises concernées. Le moment des privatisations venu, une bonne
partie d’entre eux, devenus libéraux souvent militants, resteront en place.
La vague de privatisation (totale ou partielle) au nom de la concurrence vertueuse, des entreprises
industrielles, des services (information et audiovisuel à capitaux publics), des grands équipements
(autoroutes, aéroports…) propriété de l’État ainsi que le démembrement du système financier
public (privatisation des banques et dérégulation) débutera en 1986 avec le gouvernement de
Jacques Chirac et se poursuivra sans interruption jusqu’à aujourd’hui. Elle ne s’éteindra,
progressivement, que par manque de combustible... À noter que le record des privatisations
appartient au gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002) qui cèdera, selon les estimations, de
l’ordre de 210 MdF d’actifs (contre 80 à 100 MdF pour les gouvernements Chirac et Balladur).

51 - La notion de préférence communautaire – Rapport d’information Sénat n° 112 (2005-2006) du 1er décembre 2005
de Jean Bizet, Robert Bret, Hubert Haenel et Roland Ries.
33
Progressivement, pour réduire le déficit budgétaire, ce qui restera des « bijoux de famille » –
aéroports ou participations minoritaires par exemple – fera office de recettes d’appoint.
Comme le montre le schéma ci-dessous, à partir de 1980 l’augmentation du capital national de la
France est uniquement due à celle du capital privé (source Thomas Piketty).
Mais, le plus extraordinaire – c’est probablement pour ça qu’on n’en parle pas – fut cependant la
privatisation totale de système bancaire et de la Banque de France à laquelle on doit une
spécialité française, les « banquiers-fonctionnaires ».

C’est en 1993, sous le gouvernement d’Édouard Balladur, que la Banque de France est dotée d’un
statut d’indépendance. Comme le dira Lionel Jospin, devenu premier ministre, lors du colloque
organisé par la Banque de France à l’occasion de la célébration de son bicentenaire, le 30 mai
2000 : « L’indépendance des banques centrales s’est imposée comme une nécessité pragmatique »,
afin d’assurer la nécessaire stabilité des prix. Curieuse explication masquant qu’il s’agissait en fait
de permettre la création d’un Système européen de banques centrales, ancêtre de la BCE.
Les privatisations des banques commerciales et des compagnies d’assurance auront débuté, elles,
dès 1986-1987 avec Paribas, Société Générale, le CCF, la mutuelle générale française, etc. Le reste
suivra sous des gouvernements de gauche comme de droite.
Suivra le démantèlement de ce qui faisait la spécificité du système de financement français, le
réseau constitué autour de la Caisse des dépôts et consignations, et de l’ensemble du réseau
mutualiste ou coopératif : Crédit agricole, Caisses d’épargne, Banques populaires.
Ce mouvement de privatisation fournissant d’exceptionnelles opportunités de promotion pour les
hauts fonctionnaires déjà dans la place et pour beaucoup maintenus à leur poste, ce sera aussi
pour eux de formidables occasion d’enrichissement.
S’agissant des grands services publics (Postes et Télécommunications, Énergie, transports publics,
etc.), aux privatisations pures et simples furent généralement préférée leur ouverture à la
concurrence, leur soumission à ses règles et l’éclatement de leurs activités entre de multiples
filiales commerciales.
Ainsi, l’État se trouvait-il privé des leviers majeurs de sa politique industrielle, privé d’une vraie
capacité d’expertise, de structuration et de développement des territoire désormais abandonnés
aux intérêts des « investisseurs ». En privatisant le système bancaire et en s’interdisant de le

34
réglementer, la France se privait aussi de la maîtrise de sa monnaie scripturale et de la possibilité
de financer son économie par ce moyen.
Non seulement le système bancaire français devient une dépendance de la BCE mais, avec la
création de la zone euro, l’État français se trouvait privé de son privilège ancestral, celui de tous
les États, battre monnaie ! Privé du moyen de financer son économie sans risque d’inflation,
contrairement à ce que prétend la vulgate libérale, tant que les capacités de production de
richesses de son économie ne sont pas totalement mobilisées – le propre de la stagnation –
comme le soutient la Théorie Monétaire Moderne52 (TMM).
Ainsi, l’essentiel du système bancaire français se trouva dirigé par des inspecteurs des finances, se
cooptant depuis 30 ans, « une sorte de hold-up de l'oligarchie de Bercy sur le cœur du CAC 40 » qui
permit l’apparition d’un capitalisme oligarchique issu de Bercy 53.
Pour parler clair, la Haute administration s’était mise à son compte avec l’espoir d’aller grossir
l’oligarchie en voie de cristallisation.
Cette émigration vers la banque et la grande entreprise continuera après la grand vague des
débuts passée ; les départ définitif étant progressivement remplacée par des migrations plus ou
moins alternantes vers des destinations plus diversifiées. Le « pantouflage » n’est plus aujourd’hui
seulement le moyen de terminer brillamment une carrière de haut fonctionnaire méritant, mais le
mode de gestion des carrières de l’oligarchie administrative. C’est aussi le moyen pour celle-ci de
garder un contact permanent avec les intérêts privés et pour ceux-ci des portes d’accès aux
pouvoirs de décision.
On comprend leur attachement à un tel système « gagnant-gagnant »...

Une démocratie ligotée : l’exemple français


La « démocratie libérale » est ligotée parce que le pouvoir y a été confisqué par l’oligarchie qu’elle
a laissé s’installer aux postes de commande. « L’État prédateur » étasunien, sorte de
« République-entreprise » régulé par une coalition des lobbies de la finance, du numérique, de la
communication et de ce qui reste de la grande industrie américaine, évoqué plus haut, en est un
bon exemple. La boussole de ses politiques monétaire, fiscale, sociale, extérieure, c’est l’intérêt de
groupes d’intérêts. Pas étonnant si les inégalités de revenus et de patrimoines ont explosé et si les
services publiques tombent en ruine.
Mais la « prédation » n’est pas le seul moyen pour l’oligarchie d’instrumentaliser le pouvoir
politique à son profit, il suffit de le désarmer. C’est ce qui s’est passé en France où, au terme d’un
demi-siècle d’évolution, un État fort selon les manuels de droit constitutionnel, mais désarmé et
empêtré, domine un Parlement de figurants.
Si le pouvoir de décision appartient pour l’essentiel aux présidents de la République, les vagues de
libéralisations qu’ils ont eux-mêmes orchestrés, les ont privés des moyens réels d’agir. Faute de
pouvoir le faire directement ils ont dû faire appel à la sphère privée ; l’oligarchie administrative, un
pied dedans un pied dehors, jouant le rôle de trait d’union. Au final s’est installé un système où la
limite entre intérêt public et intérêts privés est devenue indiscernable, un système collusif où le
52 - La TMM (MMT en anglais) est une théorie monétaire développée par une école post-keynésienne, très
convaincante en ce qu’elle défend le point de vue selon lequel la seule manière de sortir de l’impasse dans laquelle les
banques centrales ont conduit l’économie mondiale, c’est la financiarisation de la dette. Théorie peu connue en
France, toujours sous le charme des sirènes libérales. Pour plus de renseignement voir le site de MMT France :
mmt.france.org
53 - Laurent Mauduit : Commission d’enquête sénatoriale sur « les mutations de la haute fonction publique et leurs
conséquences sur le fonctionnement des institutions de la République » Rapport n°16 (2018-2019).
35
Parlement, et a fortiori le bon peuple, occupent la place des spectateurs. Spectateurs
sporadiquement grognons pour le premier et remuant pour le second, mais impuissants.

Un État politiquement fort


En cinquante ans, le « parlementarisme rationalisé », autrement dit le parlementarisme sous
contrainte des débuts de la V e République évoluera vers une forme de monarchie républicaine
plébiscitaire puis, faute de monarque républicain crédible, à une forme originale de Consulat
électif. L’élection du président de la République au suffrage universel direct (1962), le quinquennat
et l’inversion du calendrier électoral qui transforme le chef de l’État en chef réel de la majorité
parlementaire (2000) et quelques autres réformes constitutionnelles mineures, comme le droit
pour celui-ci de s’exprimer devant le Parlement réuni en congrès (2008), en marqueront les
principales étapes.
Un Président que, jusqu’à présent, le mode de scrutin majoritaire à deux tours a mis à l’abri de la
désaffection des électeurs.
Ainsi, comme on l’a vu, en 2017 Emmanuel Macron élu par seulement 43,6% des électeurs inscrits
au second tour peut-il disposer d’une majorité introuvable à l’Assemblée nationale dont la
moyenne des députés n’a pas rassemblé plus de 20% des inscrits.
La monarchie plébiscitaire gaulliste qui permettait à un président de gouverner sans le Parlement
en s’appuyant sur le peuple, s’est ainsi transformée en un système où, disposant d’une majorité
parlementaire automatique, le Président peut gouverner, pendant cinq ans, sans le peuple et sans
rendre de comptes à personne, pas même à la justice pour des délits de droit commun.
Cette concentration du pouvoir politique à l’Élysée ne pouvait que s’accompagner d’un double
mouvement. Un mouvement de politisation des sommets de la haute fonction publique par le
biais des nominations au tour extérieur dans les grands corps et par la sélection des membres des
cabinets élyséen et ministériels devenus passages obligés pour les hautes responsabilités. Et un
mouvement de bureaucratisation des sommets politiques de l’État.
À en croire une tribune de hauts fonctionnaires anonymes, publiée quelques mois après la
formation du nouveau Gouvernement54, une étape nouvelle aurait été franchie avec l’élection
d’Emmanuel Macron. Du pouvoir d’influence de l’oligarchie administrative exercé à travers
l’appartenance aux cabinets élyséen ou ministériels, on serait passé à une oligarchie
administrative s’assumant comme politique par l’exercice direct du pouvoir. À une pratique
marginale, aurait succédé une vague de fond significative de ministres choisis par le Président de
la République et son Premier ministre parmi les directeurs et directrices de la haute
administration.
Les chiffres laissent, en effet, rêveur : « Parmi les quatorze ministres ou secrétaires d’État qui
pourraient être considérés comme venant de la « société civile », la plupart d’entre eux avaient
auparavant exercé de très hautes responsabilités administratives, le plus souvent de direction
d’administration centrale ». Ce n’est plus le ministre qui choisit les directeurs d’administration
mais les directeurs d’administration qui deviennent ministres. La réversibilité entre les fonctions
politique et administrative est devenue ainsi totale.
Paradoxalement le mouvement de libéralisation des appareils économiques et financiers du pays
rendra indispensable cette bureaucratisation des sommets de l’État. C’est, en effet, l’oligarchie
administrative qui fera le lien entre le pouvoir politique et un pouvoir économico-financier devenu
énorme et indépendant. Un rôle d’autant plus naturel pour elle qu’au fil des privatisations une

54 - Le Monde, 21 février 2018.


36
bonne partie des hauts fonctionnaires, pour beaucoup installés à la tête des grandes entreprises et
des banques par les nationalisations des premières années Mitterrand, survivant aux vagues de
privatisation, y étaient restés ! D’autant plus naturel que l’ordolibéralisme régnant appelait la mise
en place d’Autorités administratives « indépendantes » (AAI) pour assurer le bon fonctionnement
du marché. Les « grands corps » (Conseil d’État, Cour des comptes, Inspections générales des
finances) seront le vivier des futurs responsables de ces AAI.
Le pli étant pris, on va voir se multiplier les conseils, les comités, agences de ceci ou de cela,
nommés, dont la seule légitimité est censée être la compétence à moins que ce ne soit leur
capacité à deviner, en toute indépendance, ce que souhaite l’exécutif et/ou les milieux dont ils
doivent assurer la régulation. Ainsi, lors de la Covid-19, l’opinion publique se frottera les yeux en
découvrant le corporatisme et les liens multiples de ces organismes publics avec les grands
laboratoires et fabricants de médicaments.
Cette double évolution anti-démocratique réduira le Parlement, sauf circonstances
exceptionnelles, au rôle de chambre d’enregistrement. Le partenaire obligé de l’Exécutif, c’est
désormais l’oligarchie administrative devenue un véritable pouvoir politique.

Un État qui s’est désarmé volontairement


La réduction significative du champ d’intervention de l’État, effet de la privatisation de l’appareil
de production et du système financier public, est clairement la conséquence directe du choix
libéral et européen.
En privatisant le système bancaire et en s’interdisant de le réglementer, la France s’était déjà
privée de la maîtrise de sa monnaie scripturale et des possibilités de financement de son
économie qui vont avec.
L’interdiction européenne des aides sectorielles aux entreprises au nom de l’équité
concurrentielle, la prive en outre de toute possibilité de politique industrielle.
En intégrant la zone euro, la France perd, tout pouvoir en matière monétaire. Comme on l’a dit,
elle ne peut plus « battre monnaie » donc financer ses déficits, sa dette et son économie par ce
moyen, comme tous les pays souverains. Ce pouvoir appartient désormais aux marchés, autant
dire aux spéculateurs sous le joug desquels elle s’est placée volontairement. Jusqu’au passage à
l’euro, les autorités monétaires françaises étaient tétanisées par le taux de change Franc/Mark ;
après, ce sera par le « spread » français55, nouvelle forme de la suprématie allemande. On mesure
le progrès !
S’agissant de la monnaie banque centrale, le pouvoir d’émission appartient évidemment à la BCE
qui ne l’utilisera ni pour financer la dette publique, ni l’économie ni même ponctuellement une
relance de l’économie réelle.
La France perd aussi toute possibilité de jouer sur le taux de change de sa monnaie. Condamnée à
subir un euro trop fort pour la gamme de produits qu’elle exporte mais trop faible pour
l’Allemagne, ainsi favorisé, elle doit supporter un déficit quasi permanent de sa balance
extérieure.
Membre de la zone euro, après la crise de 2008 qui fera exploser la dette publique et la crise
grecque, condamnée avec la plupart des pays de la zone, à une diète perpétuelle, la France sera de
plus interdite des politiques budgétaires indispensables à la redynamisation de son économie et
donc à toute lutte sérieuse contre la chômage.

55 - Différence entre le taux accordé par les financiers à l’Allemagne présumée être le débiteur le plus sûr et celui
consenti aux autres pays.
37
L’État se rétractera toujours un peu plus, réduisant, budgets après budgets, les effectifs de la
fonction publique non oligarchique, multipliant les AAI, les agences et autres démembrements de
l’État, facilitant les départs des fonctionnaires qui le souhaitent vers le privé ; laissant fondre sa
capacité d’expertise ; transférant aux collectivités locales la charge des services publics de
proximité les plus coûteux et une bonne partie de l’aide sociale ; nouant des Partenariats Publics
Privés (PPP), chargeant des opérateurs privés d’équiper le pays au frais des consommateurs
(opérateurs du numérique ou de téléphonie mobile, gestionnaires d’autoroutes, etc.) ou
simplement réduisant les moyens ou les aides nécessaires au bon fonctionnement des services
publics « non rentables » : hôpitaux, transports…
En attendant de pouvoir être complètement privatisés, les entreprises et les services publics
marchands qui ne le sont pas encore, sont soumis aux règles de la concurrence et les services
publics non marchands progressivement réorganisés selon les principes managériaux en l’honneur
dans le privé.

Un État empêtré
Empêtré dans les jeux de pouvoir des hiérarques disposant de celui de retarder éternellement et
même de faire capoter n’importe quelle réforme ou décision qui leur déplait. À moins que ce ne
soient dans le faisceau des recommandations « désintéressées » des hauts fonctionnaires
amateurs du revolving doors, autrement dit, du pantouflage et rétro-pantouflage.
Empêtré dans les opérations de séduction ou d’intimidation des puissances que sont devenues les
grands « investisseurs » ou les multinationales. Si, seuls les investisseurs peuvent créer des
emplois, comme dit Emmanuel Macron, on n’a pas d’autre choix que de leur donner satisfaction.
Difficile aussi de ne pas courtiser les banques dont dépend le placement de la dette publique, de
ne pas répondre à leurs cris d’orfraie dès que pointe à l’horizon le moindre projet de
réglementation défavorable au business.
Empêtré, comme l’a bien montré la crise sanitaire actuelle dans le corporatisme des multiples
acteurs en charge de la santé publique, dans les intérêts des laboratoires pharmaceutiques et de
leurs obligés.
Empêtré dans les opérations de sous-traitance, de plus en plus sophistiquées, des actions qu’il n’a
plus les moyens de réaliser lui-même : délégations, marchés, contrats, partenariats public-privé
(PPP), autorisations d’exploitation du domaine publique comme celles accordées aux opérateurs
téléphoniques privés, etc.
Empêtré dans les jeux d’influence de grands corps qui se targuent pourtant de n’avoir aucune
action politique : Conseil d’État grâce à son réseau au sommet de l’État, Cour des comptes
particulièrement. Les nominations successives de deux politiciens socialistes à la présidence de la
Cour des Comptes par un président de droite puis gauche-droite ne manquent pas de saveur 56.
Ainsi, l’apparition en majesté, sous les feux et les fleurs médiatiques du président de la Cour des
comptes, par ailleurs président du haut conseil des finances 57, dénonçant rituellement le peu
d’entrain à la rigueur budgétaire du gouvernement, n’aurait rien de politique. Pas plus que le
ballet bien réglé des critiques de la Cour envers le gouvernement qui lui permettent de justifier à
l’opinion publique le purgatoire budgétaire imposé à la Nation au nom des engagements français,

56 - Didier Migot par Nicolas Sarkozy et Pierre Moscovici par Emmanuel Macron.
57
- L’œil de Bruxelles.
38
ou celles du gaspillage permettant de justifier la suppression d’organismes aussi utiles que la
MIVILUD ou l’Eprus58.
La même démonstration pourrait être faite pour le Conseil d’État dans l’exercice de son rôle de
conseiller du gouvernement.
Empêtré enfin dans la jurisprudence ou l’avis des multiples AAI et API, Agences, conseils et hauts
conseils, comités et hauts comités de ceci ou de cela59.
Au final on ne sait plus qui est responsable de quoi. Si tel était le but du pouvoir, c’est réussi mais
pas étonnant que l’opinion publique en reste perplexe

Un Parlement pour la forme


Que, dans le système politique français le Parlement ne joue qu’un rôle de second plan est,
évidement conforme à la logique du « parlementarisme rationalisé ». Une logique du « tout ou
rien » où une décision du Gouvernement ne peut être empêchée tant qu’une nouvelle majorité
parlementaire ne se décide pas à le renverser. D’où l’accumulation de dispositions nombreuses,
minutieuses et complexes, sur le détail desquels il serait inutile de revenir ici. Pour l’essentiel : les
mécanismes du vote bloqué – art.49, alinéa 3 de la Constitution, dit « 49-3 » –, de la motion de
censure, la maîtrise de l’ordre du jour des Assemblées par le Gouvernement 60, la liberté laissée à
lui seul de réunir les commissions mixtes paritaires, la procédure des ordonnances, l’article 40
interdisant toute proposition parlementaire ayant un impact financier, la réduction du champ
d’intervention du Parlement (séparation de la loi et du règlement), la possibilité pour le
Gouvernement de déclarer « l’urgence » et donc de faire adopter ses projets de loi en une seule
lecture (aujourd’hui le texte le plus insignifiant est devenu urgent), etc.
L’usage du référendum, pour de Gaulle permettait au chef de l’État de vérifier la légitimité
démocratique des décisions ainsi imposées au Parlement. Après l’échec malheureux de 2005 plus
aucun président ne risquera l’aventure. En régime de consulat électif, la légitimité du détenteur de
l’essentiel des pouvoirs ne sera plus vérifiée que tous les cinq ans.
Si la logique des institutions poussait à cette évolution anti démocratique, elle n’aurait pu être
aussi profonde sans la conversion au néolibéralisme des partis de gouvernement.
Toutes les coalitions politiques, de centre gauche, de centre droit ou d’extrême centre qui
alterneront au pouvoir seront d’accord sur l’essentiel : préserver l’ordre libéral, la construction
européenne qui lui donne une forme d’idéal, et les institutions de la V e république crépusculaire
qui lui conféraient une légitimité historique. Les divergences portaient seulement sur les moyens
d’apaiser la sécession populaire qui menaçait l’ordre établi : carotte, bâton ou les deux mais selon
quel dosage ?
Très logiquement la République se mettant en marche, l’interopérabilité du personnel politique
s’imposa : le Premier ministre venu de la droite puis dans l’ordre des préséances, un ministre
d’État, ministre de l’intérieur venu de la gauche, difficile de faire mieux.
58 - La MIVILUD est l’organisme interministériel qui était chargé de la lutte contre les dérives sectaires, l’Eprus,
l’Etablissement public en charge de la constitution et de la gestion du stock national de médicament et du matériel
permettant de faire face aux épidémies. Créé en 2007, progressivement privé de budget, aucune épidémie n’ayant
affecté l’Europe, il sera supprimé en 2016. La pandémie de la Covid-19 montrera la limite de ce court-termisme
comptable.
59 - Autorités administratives ou Autorités publiques indépendantes, sans compter celles qui en font fonction sans en
avoir le titre. Quant au nombre des Agences, il a explosé, passant de 103 en 2012 à quelque 1200 en 2019. La formule
est censée permettre de dégager 10 Md€ d’économie, ce qui évidemment s’avéra faux.
60 - Ce qui explique qu’au moins 95% des textes examinés sont des projets de loi d’origine gouvernementale. À part
ça, les parlementaires disposent du droit d’initiative !
39
Ainsi se mit ainsi en place une étrange machine législative : plus le Parlement s’affaiblissait
politiquement, plus il légiférait et moins il débattait au fond des textes proposés. Il appartenait au
gouvernement et à ses relais à l’Assemblée nationale, ainsi qu’au Sénat quand la majorité le
soutenait, de fixer ce dont il était licite de parler. Étrange système où le Parlement peut débattre
sans fin de questions subalternes relevant parfois clairement du règlement, donc du seul
gouvernement, et se voir interdit de parole sur des questions essentielles, au nom des articles 40
ou 4561 selon la mode du moment.
Jean-Louis Debré, peu soupçonnable de défiance envers la Constitution, alors président de
l’Assemblée nationale, relevait lui-même l’inflation des textes et leur allongement au fil des
années : le recueil des lois, dit-il « est passé de 380 pages en 1964 à 560 en 1978, 1020 en 1989,
1300 dix ans plus tard, 1600 en 2002 », à 2350 pages en 2004 ! Et d’ajouter « Depuis de
nombreuses années, nous votons sous forme de loi bon nombre de dispositions de nature
réglementaire : pas une loi, en particulier, sans qu’un ministre se voit gratifier d’un comité, d’une
conférence, d’une commission… et je ne me prononce pas sur leur utilité ».
Inutile de préciser que le résultat de cette inflation ce sont des textes de plus en plus illisibles,
inapplicables et la réduction du contrôle réel de l’activité gouvernementale.
Comme si l’activisme législatif était devenu pour le Gouvernement une manière de l’occuper, donc
de le domestiquer. La méthode dont usa Louis XIV avec ses « Grands » adversaires avec le succès
que l’on sait.
Si par hasard, avec l’accord du Gouvernement, était voté un texte froissant les intérêts privés, le
Conseil Constitutionnel, une fois admis la prévalence sur la loi des règles 62, pouvait l’annuler s’il
était saisi par voie de Question Prioritaire de Constitutionnalité 63 (QPC).
Ainsi, en novembre 2013, a-t-il censuré une disposition parlementaire prévoyant que les schémas
d’optimisation fiscale, spécialité de certains cabinets d’avocats d’affaires, soient soumis à Bercy
avant d’être mis à la disposition de leurs clients. Le 21 novembre 2016, c’est au tour d’un décret
de Michel Sapin instituant un registre public des trusts dans les paradis fiscaux. Le 8 décembre
2016 c’est au tour de l’article 137 de la loi Sapin visant à réduire les avantages fiscaux tirés de
l’installation de sièges sociaux fantômes dans les paradis fiscaux d’être censuré.
Le 29 décembre 2017, c’est la taxe dite « Google » votée avec la loi de finances 2017 qui passe à la
trappe. Motif : non-respect du principe d’égalité des citoyens devant l’impôt ! Etc.
La QPC est devenue, selon l’expression de Xavier Dupré de Boulois, un « supermarché des droits
fondamentaux64 ».
Ainsi, explique-t-il « la configuration actuelle de la QPC a permis le développement d’une pratique
des sociétés commerciales consistant à soulever des moyens tirés de la violation de droits et
libertés constitutionnels dont elles ne sont pas titulaires pour obtenir du juge qu’il abroge une
disposition législative qui nuit à leurs intérêts économiques. La catégorie des droits
constitutionnels devient alors un vaste supermarché où les opérateurs économiques puisent des
ressources argumentatives au gré de leurs besoins. Quitte pour cela à détourner ces droits de leurs
finalités initiales. »

61 - S’agissant de de l’article 40, la notion de « dépense publique » s’entend non seulement de celles de l’État mais de
celles au sens de Maastricht – les traités prennent ainsi valeur constitutionnelle. L’article 45, dit de « l’entonnoir »
limite le droit d’amendement en deuxième lecture d’un texte.
62 - Jurisprudence du 10 juin 2004
63 - Une grande avancée démocratique, selon Nicolas Sarkozy auquel on doit cette innovation constitutionnelle
censée faire un bond en avant formidable aux libertés. (réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008).
64 - RDLF 2014, chron. n°2 Xavier Dupré de Boulois est professeur de droit publique à Paris I.
40
Le plus étonnant c’est que cette marginalisation politique du Parlement soit largement le produit
de l’organisation interne des Chambres et de son consentement, comme si la volonté du
Gouvernement étant assurée de prévaloir, on gagnait du temps à choisir d’emblée le moindre mal,
sans autre combat que de forme.
L’organisation hiérarchisée des Chambres, répartissant les responsabilités et les moyens
d’expression en fonction des effectifs partisans, permet, par ailleurs – au nom de l’équité –
d’éviter tout risque de contagion des idées hétérodoxes.
La Constitution peut bien prévoir que « tout mandat impératif est nul » – article 27 alinéa 1 –
signifiant par là qu’un parlementaire ne peut s’exprimer et n’agir qu’en son nom, la réalité – à
laquelle le Conseil constitutionnel n’a jamais rien trouvé à redire – c’est que dans la discussion
générale qui ouvre l’examen de tout texte soumis au parlement, les temps de parole étant
attribués aux groupes a proportion de leur taille, il s’exprime essentiellement au nom de ceux-ci
ou avec leur accord.
Ce qui signifie accessoirement que les débats n’ont pas lieu à armes égales et explique qu’ils soient
remplacés par des discours parallèles largement répétitifs, sans intention même de convaincre. Si
on continue à parler de « débats parlementaires », c’est par habitude.
Ainsi se trouvent justifiées les restrictions récurrentes – au nom de la modernisation des
institutions parlementaires – des temps de parole consentis aux parlementaires et la
transformation, trop souvent, du Parlement en chambre de muets ou de bavards.
Un règlement pointilleux, démocratiquement voté, sous surveillance du Conseil constitutionnel
donne un semblant de légitimité à cette neutralisation du Parlement, l’administration
omniprésente des chambres et plus encore la routine sécurisante faisant le reste.
L’origine de cet état de fait, c’est le caractère faussement démocratique du fonctionnement des
groupes, qui dans les parlements en général et en France en particulier ont le pouvoir réel ainsi
que des partis majoritaires dont ils sont l’émanation.
La maxime favorite de Jean-Claude Gaudin, longtemps Vice-président du sénat – « Vous pourrez
me convaincre ; vous ne pourrez pas modifier mon vote » – est significative.
Significative aussi, cette explication de Philippe Bas, président de la commission des lois du Sénat
lors de l’examen, à vitesse accélérée, des amendements au projet de loi portant diverses
dispositions urgentes pour faire face aux conséquence de l’épidémie covid-19 65 : « Tout est dans
l'ordre ! Les socialistes ne veulent pas de dérogation au code du travail ; la droite en veut. La
commission des affaires sociales, dominée par la droite, va dans le même sens et, inspirés par la
même philosophie, nous reprenons sa proposition ».
Tout cela n’est qu’affaire de routine, inutile de discuter sur le fond, on soutient le camp auquel on
appartient !
Au final, à quelques exceptions près, quelles que soient leurs convictions, intimes ou exprimées,
les membres des groupes majoritaires se plient à la discipline de groupe, sauf exception – examen
de textes à portée éthique (IVG, fin de vie, PMA …) –, ceux de l’opposition devant se contenter de
la fonction tribunicienne.
Le véritable interlocuteur, comme au théâtre n’est pas sur la scène mais à l’extérieur de
l’hémicycle.
On ne débat plus, on communique.

65 - 20 mai 2020
41
On communique, parce que les média sont devenus l’une des scènes essentielles du théâtre
politique, des scènes dont sont propriétaires une dizaine d’oligarques dont cinq font partie des dix
premières fortunes françaises. Dix milliardaires dont la fortune est issue de l’industrie de
l’armement, du commerce de luxe, du BTP, de la téléphonie et de la banque, détenant 90% de la
diffusion de la presse écrite, contrôlant plus de 50% de l’audience télévisuelle et 40% de
l’audience radiophonique.
Des médias qui n’ont rien du quatrième pouvoir indépendant nécessaire au bon fonctionnement
de toute démocratie véritable comme le veut la légende urbaine, le type même du pouvoir
d’influence.
Pour reprendre l’analyse de Blaise Magnin et Henri Maler, leur pouvoir se résume à sélectionner
les problèmes méritant d’être débattus par l’opinion publique, à fixer les termes et les
problématiques de ces débats, à valider les opinions acceptables en passant les autres sous
silence, les caricaturant ou les déformant au besoin.
« Les médias ne fabriquent pas, à proprement parler, le consentement des peuples, mais ils sont
parvenus, en quelques décennies, à réduire considérablement le périmètre du politiquement
pensable, à reléguer en les disqualifiant les voix contestant l’ordre social et à imposer la centralité
et la crédibilité des thèses et des solutions néolibérales. Ce faisant, ils ont construit jour après jour,
par un unanimisme savamment organisé, un consensus qui tient pour évidentes et naturelles une
doctrine sociale, une organisation économique et des options politiques qui protègent et favorisent
les intérêts des dominants66 ».
On est bien loin du journalisme idéal d’Albert Londres, ni faire plaisir, ni faire tort mais « porter la
plume dans la plaie ».
Les média sont devenus la plaie et le couteau des sociétés contemporaines.
Leur fonction n’est pas tant de former des opinions que d’empêcher la diffusion de celles qui
pourraient avoir un effet dissolvant sur le consensus dominant. Parmi les méthodes utilisées :
perdre les curieux par l’accumulation d’informations et « d’avis autorisés » contradictoires, souder
une majorité contre un ennemi désigné.
Si l’extrême droite a joué ce rôle dès qu’elle put apparaître comme un danger électoral, c’est
aujourd’hui le « populisme » qui la remplace. Que personne ne sache exactement quel produit
désigne cette étiquette importe peu, au contraire, un épouvantail aux habits flottants est encore
plus inquiétant.
Pour les média et les ligues de vertu libérales, le populisme, clairement ou insidieusement est
partout, se nichant là où on l’attendrait le moins. Tout esprit libre qui par malheur jouit d’une
notoriété durable auprès du public est un populiste à neutraliser. Ainsi, le professeur Didier Raoult
en désaccord public avec la manière dont les pouvoirs publics et leurs « dépendances-
indépendantes » ont géré la crise sanitaire, s’est-il retrouvé récemment populiste d’honneur 67.
Mais c’est évidemment dans le combat pour le pouvoir que l’ennemie immonde est le plus utile,
qu’il le soit ou non n’a pas à être démontré parce que c’est sans importance. Aujourd’hui se
présenter en rempart du populisme, pour un candidat libéral à la présidence de la République, est
un placement sûr. Le dernier élu en date n’y a pas échappé.
« La démarche politique que j’ai initiée », confie Emmanuel Macron à Médiapart, deux jours avant
le second tour des présidentielle,« a créé cette polarité réelle entre un parti d’extrême droite,

66 - ACRIMED 19 mars 2018


67 - « Emmanuel Macron soigne sa démagogie puis qu’en effet le 9 avril dernier, il décidait ainsi de faire une visite
surprise au controversé Didier Raoult, au grand dam des scientifiques qui le conseillent depuis le début de la crise
sanitaire », Ellen Salvi, Médiapart, 31/05/2020.
42
réactionnaire, nationaliste, anti-européen, anti-républicain, et un parti progressiste, patriote, pro-
européen, qui réconcilie la gauche de gouvernement, une partie de la droite sociale, pro-
européenne, une partie d’ailleurs du gaullisme, et le centre ».68
On va voir que la recette est de moins en moins efficace.

La tentation populiste
La crise de la « démocratie libérale » n’est évidemment pas spécifique à la France. En Europe, en
particulier depuis une quinzaine d’années, la chronique politique se nourrit des succès de
l’extrême droite, parfois de la gauche antisystème et plus globalement de ce que la pensée
mainstream appelle « populisme ».
Succès en termes de suffrages et, de plus en plus, de sièges : Rassemblement National en France
(Présidentielles et dernières élections européennes où il arrive en tête devant tous les autres
partis, y compris celui du président), Vox en Espagne, AfD en Allemagne qui marque des points
début septembre puis en octobre 2019 aux élections régionales dans quatre Länder de l’ex RDA,
Vrais Finlandais en Finlande, Aube dorée en Grèce, PDS Slovène, etc.
Des gains en termes de pouvoir dans des coalitions avec la droite comme en Autriche, avec le
centre (Estonie), avec des formations de gauche antilibérales, comme la Ligue avec Cinq étoiles en
Italie, etc.
Sans compter les partis de droite extrême déjà au pouvoir en Pologne, Hongrie ou, comme en
Slovaquie, y participant au sein d’une coalition hétéroclite.
Le plus spectaculaire cependant est venu de là où on l’attendait le moins, des parrains du
néolibéralisme mondialisé : Royaume-Uni et USA.
Le Royaume-Uni du « Brexit » qui place, peu après, en tête des européennes l’UKYP de Nigel
Farage.
Les USA avec l’élection de Donald Trump arrivé au pouvoir au nom d’America first et sous les
quolibets des « auto-satisfaits du prêt-à-penser politique » pour parler comme Christopher Lasch,
grâce au ralliement des électeurs, traditionnellement démocrates, des États industriels de la Rust
Belt, en plein désarrois69.
Même la « Belle Province » canadienne a apporté sa contribution au « chamboule tout » avec la
victoire aux élections provinciales, contre les appareils en place, de la Coalition Avenir Québec
(CAQ) et l’élection d’un Premier ministre – François Legault – « hors normes ».
S’il refuse l’étiquette de « populiste », constatons qu’il a d’abord été élu contre les appareils en
place et sur un programme de renforcement des spécificités québécoises.

1- Une essence insaisissable


Si le « populisme » s’est installé partout, on ne sait pas pour autant quel produit politique cette
étiquette désigne. Jusque-là aucune des nombreuses tentatives de définition de ce que pourrait-

68 - Entretien à Mediapart (05/05/2017).


69 - Il est significatif dit James K. Galbraith, que Donald Trump ait « gagné son pari dans les États "oubliés" des États-
Unis. (…) Les États qui ont voté pour Trump ont été ignorés par les démocrates depuis des années. D’autres, enfin, ont
toujours été conservateurs » (Audition au Sénat.). Un résultat que Michael Moore, avait pronostiqué dès les élections
des Gouverneurs un peu auparavant.
43
être son essence n’est convaincante. Aucune soi-disant spécificité du populisme ne se retrouve
dans tous ses avatars réels, beaucoup n’étant qu’une variante libérale.
La marque du populisme serait la volonté de fonder sa légitimité sur le peuple. Sauf que c’est le
cas de toute démocratie, qu’elle soit libérale ou interventionniste. Quelle force politique, à un
moment ou un autre de son histoire n’a pas invoqué la voix du peuple contre ceux qu’elle aspire à
remplacer, en un mot, n’a pas fonctionné sur le mode populiste ?
Ainsi, paradoxalement, la Ve République gaulliste, plébiscitaire, autrement dit « populiste » des
premières années – ce qui lui fut vivement reproché par les Républicains historiques d’alors –
malgré les apparences était nettement plus démocratique que la V e République crépusculaire
actuelle qui n’hésite pas à passer par pertes et profits un référendum dont les résultats pourtant
sans appel, lui déplaisent.
La première se préoccupait de problèmes essentiels (décolonisation de l’Algérie, mode d’élection
du président de la République, caractère bicaméral ou non du régime…), traités par référendums
engageant la responsabilité du chef de l’État.
La seconde oublie soigneusement les questions essentielles, le chef de l’État devenant un as de
l’esquive et n’ayant même pas à prendre le risque de dissoudre l’Assemblée nationale, comme le
fit Charles de Gaulle, puisqu’il est devenu le chef de sa majorité.
Une sorte de « populisme chic » est même aujourd’hui de rigueur dans la « communication » des
responsables politiques néolibéraux, comme celle de Silvio Berlusconi ou dans un genre très
différent Emmanuel Macron.
Le « peuple » des populistes, nous dit-on aussi ne serait, en réalité, qu’une partie du peuple. Pour
les populistes « le peuple, ce n’est pas tout le monde mais Nous opposé à Eux 70 ». Ainsi, le
Rassemblement National oppose-t-il « Français de souche » aux Français de plus fraîche date. Mais
si le constat est valable pour nombre de populismes d’extrême droite, il ne vaut pas pour la
plupart de ceux de gauche qui, au contraire militent pour l’égalité et contre la discrimination. En
fait, à des degrés divers, la distinction entre « Eux » et « Nous », est une thématique de tous les
conquérants politiques réputés populistes ou non : le « peuple de gauche » de François
Mitterrand, « ceux qui se lèvent tôt » de Nicolas Sarkozy, « les gens qui réussissent et les gens qui
ne sont rien » d’Emmanuel Macron ne sont-ils pas une manière de trier et de mobiliser ceux au
nom desquels on agit ?
L’autre marque du populisme seraient d’être anti-élitiste et anti-pluraliste 71.
Curieux anti-élitisme que celui du fascisme et de tous « les populismes autoritaires » qui de tout
temps ont fourni des occasions de carrières sociales fulgurantes. Le culte du chef, du leader, du
guide est-il un antiélitisme ? Renouveler les élites n’est pas supprimer l’élitisme.
A contrario, à en juger sur le cas français, le libéralisme centriste a été et reste un terrain fertile
pour les carrières et les enrichissements fulgurants. Et puis, à quoi reconnaît-on l’élite : à son
portefeuille, sa notoriété médiatique, ses diplômes, ses découvertes scientifiques, sa place dans la
hiérarchie publique ?
Quant à l’anti-pluralisme, la plupart des mouvements de gauche qualifiés de populistes y échappe.
Leur drapeau est au contraire l’expression des opinions politiques individuelles.
Ainsi, pour Chantal Mouffe, soutien et théoricienne du « populisme de gauche », l’une de ces
tâches essentielle est de fournir un cadre institutionnel réglé aux conflits qui sont l’essence même

70 - Jean-Yves Camus (Audition Sénat).


71 - Jan-Werner Müller dans Qu’est-ce que le populisme ? Gallimard.
44
du politique, des conflits qui, pour elle, opposent non pas des ennemis mais « des adversaires
entre lesquels existe un consensus conflictuel72 ».
La première conclusion c’est que « populisme » est un « mot valise » susceptible de transporter
n’importe quelle idéologie, n’importe quel projet, même pas un concept. C’est une arme politique,
offensive ou défensive, selon les moments.

2- Une arme politique contre un système politique bloqué


L’appel au peuple des organisations dites populistes est d’abord fondamentalement une arme
dans le combat pour le pouvoir, nullement un programme de gouvernement à vocation d’être
appliqué tel quel, même si les programmes sont aussi d’indispensables armes politiques. Désigner
l’ennemi dispense du programme précis de gouvernement qui permettrait de répondre aux
attentes de son électorat.
Pas étonnant donc, comme le remarquait déjà Polanyi pour le fascisme, que les programmes et le
discours populistes73 évoluent en fonction des circonstances, des affects changeants des cibles
populaires visées ou, pour les partis au pouvoir, des alliances.
Si on définit le « populisme » comme l’appel au peuple (imaginaire) pour forcer des systèmes
politiques bloqués à régler les problèmes qu’ils ne veulent pas ou ne peuvent pas régler, il faut
alors le voir comme un moment dans un processus de transformation des institutions, impossible
sans changements profonds.
La seconde conclusion, c’est que - avec le risque d’anachronisme inerrant à ce genre d’exercice - la
grille d’analyse de Polanyi pour la crise de l’entre-deux-guerres s’applique largement à celle de la
crise de la démocratie néolibérale finissante. Comme alors, la situation critique actuelle résulte de
la contradiction entre la globalisation du marché, l’application de la concurrence à toutes les
dimensions de l’existence humaine et le refus de toute régulation d’origine politique, le système
étant réputé autorégulateur.
Dans l’entre-deux-guerres, les conséquences politiques des dysfonctionnements explosifs
résultant de cette contradiction furent le mouvement socialiste puis le communisme, les fascismes
en général avec l’hitlérisme en particulier puis, in fine, la démocratie politiquement libérale mais
économiquement et socialement interventionniste.
Le New Deal et ses variantes social-démocrates furent alors la seule solution ayant réussi à
concilier une économie largement libérale et des institutions démocratiques alors que le fascisme,
après avoir sauvé l’économie de marché dans sa phase d’installation, la transformait en économie
de guerre dirigée, et surtout extirpait dans le sang et les larmes toutes les institutions
démocratiques.
« Le fascisme, comme le socialisme, dit Polanyi, étaient enracinés dans une société de marché qui
refusait de fonctionner74 ».

72 - Chantal Mouffe – Agonistique - Beaux-Arts Paris Edition.


73 - Ainsi pour le fondateur du FN accueillir quelques centaines de milliers d’Algériens musulmans en France est une
calamité alors que pour le député Le Pen, en intégrer cinq ou six millions, comme il le défendit devant l’Assemblée
nationale le 28 janvier 1958, est une chance pour la France : « Ce qu’il faut dire aux Algériens, ce n’est pas qu’ils ont
besoin de la France, mais que la France a besoin d’eux. C’est qu’ils ne sont pas un fardeau ou que, s’ils le sont pour
l’instant, ils seront au contraire la partie dynamique et le sang jeune d’une nation française dans laquelle nous les
aurons intégrés. J’affirme que dans la religion musulmane rien ne s’oppose au point de vue moral à faire du croyant ou
du pratiquant musulman un citoyen français complet… je ne crois pas qu’il existe plus de race algérienne que de race
française [...] ».
74 - La Grande Transformation, éditions Gallimard, collection Tel.
45
Pour la faire fonctionner il aurait fallu des interventions de la puissance publique, contraires au
credo libéral.
D’où la conclusion de Polanyi : « L’obstruction faite par les libéraux à toute réforme comportant
planification, réglementation et dirigisme a rendu pratiquement inévitable la victoire du
fascisme. »
Les néolibéraux au pouvoir refusent aujourd’hui encore les réformes qui permettraient réellement
de mobiliser les ressources financières nécessaires à la relance économique dont dépend le niveau
de chômage, préférant continuer à les engloutir dans une machine à laver spéculative transformée
en bombe financière à retardement.
Ils refusent les réformes de la répartition de la richesse dont dépend la relance économique par la
consommation et toute réduction des inégalités affectant l’oligarchie, comme ils refusent les
réformes sociales qui redonneraient confiance en l’avenir.
Surtout, ils ne veulent pas entendre parler de la réforme qui conditionne toutes les autres : la
réforme politique qui remplacerait la démocratie de figurants actuelle par une démocratie
d’acteurs.

3-Une roue de secours pour le libéralisme ?


On peut donc douter, contrairement au pronostic de Fukuyama, que les régimes en place
aujourd’hui y restent éternellement.
La fragilité de plus en plus grande des systèmes gouvernementaux les plus importants de l’Empire
américain, à commencer par le principal, celui des USA, est chaque jour plus évidente. Beaucoup
ont du mal à constituer des majorités de gouvernement durables non conflictuelles, partout les
mouvements populistes se renforcent, parvenant même au pouvoir, en coalition ou seuls comme
en Europe de l’Est.
La démocratie libérale n’assumant plus son rôle, la tentation sera donc forte pour ses actuels
bénéficiaires de sauver leurs meubles par une alliance et un compromis avec des formations
populistes « libéro-compatibles » qui ne demandent que cela.
Un régime mercantiliste plus ou moins nationaliste et agressif à l’extérieur, porté par un régime
autoritaire à l’intérieur, coalisant des libéraux et des populistes de droite, ferait parfaitement
l’affaire. D’ailleurs le capitalisme autoritaire, très loin d’être une nouveauté, ressemble fort à ce
dont rêve la droite républicaine étasunienne.
En dépit des conflits actuels pour le leadership néolibéral, une partie des libéraux et la plupart des
populistes de droite sont d’accord sur l’essentiel : pas question de réintroduire l’État et encore
moins la démocratie dans le jeu économique.
Les partisans du Brexit sont loin d’être tous des anti-libéraux. De même que Donald Trump, l’ultra-
droite des Républicains et bon nombre de formations qui entendent freiner le libre-échange et
l’immigration et restaurer l’intérêt national.
Ils ne remettent pas en question le système, seulement ce qu’ils tiennent pour des excès, des
déviances, des conséquences d’une gestion fautive, ou la moralité des dirigeants au pouvoir…
Les anciens présidents péruviens – Alberto Fujimori – ou argentins – Carlos Menem – étaient
d’authentiques néolibéraux, comme l’actuel président du Brésil – Jair Bolsonaro. Sous la houlette
de Jean-Marie Le Pen, le FN était libéral et aucunement anti-européen, comme la Ligue du Nord
qui gouverna d’abord avec Silvio Berlusconi, néolibéral populiste s’il en fut.

46
Matteo Salvini, son nouveau leader, malgré ses démêlés avec Bruxelles et son recentrage national
n’est pas non plus un antilibéral. Néolibéral aussi le FPÖ autrichien et son leader.
Donald Trump qui refuse de freiner l’endettement, moteur de la croissance américaine, ne fait pas
autre chose que la politique de Wall Street, etc.
C’est pour sauver le système lui-même que la droite populiste condamne ses dérives.
Sarah Palin et les néoconservateurs du Tea Party américain restent des libéraux convaincus,
condamnant seulement ce qu’ils tiennent pour des déviances du néolibéralisme – capitalisme de
connivence, sauvetage des banques avec l’argent public, puissance de l’oligarchie financière – tout
en prêchant le retour aux valeurs morales et religieuses, et le refus de l’impôt comme les Pères
fondateurs rêvés des USA, ce que montre la référence à la « Boston Tea Party ».
Ils participent, par ailleurs, de la nébuleuse libertarienne qui professe, elle aussi, un individualisme
radical, anti-État et antifiscal. Que l’institut qui a présidé à la naissance du Tea Party ait été financé
par deux milliardaires – les frères Charles et David Koch – n’est pas un hasard non plus. De même
que leur proximité avec les églises évangélistes.
L’hitlérisme, aujourd’hui épouvantail anti-populisme d’honneur, n’était pas non plus, à ses débuts,
anticapitaliste, même si la logique de « l’État total » dont il rêvait l’y a conduit.
« Jamais ni nulle part, rappelle Polanyi, Hitler a promis à ses partisans d’abolir le système
capitaliste. Le trait fondamental à son programme est bien plus sa croyance en un fonctionnement
sain du système capitaliste dans l’État nationaliste ». D’où la facilité avec laquelle les intérêts
industriels se sont ralliés à lui, les secteurs les plus retardataires (industries extractives et
sidérurgie) et ceux qui profitaient de la politique de réarmement (chimie), les premiers.
Ensuite, progressivement, les autres, pourtant défavorables à l’interventionnisme économique de
l’État, l’ont fait, pour des raisons politiques : faire barrage au communisme et au syndicalisme si
nuisible aux affaires.
Dans ses attaques sporadiques, contre le capitalisme, de rigueur dans la phase de conquête pour
se rallier les masses, Hitler n’en distingue pas moins soigneusement le « capitalisme prédateur
juif » du « capitalisme créateur de richesse non juif ».
Le pouvoir conquis, les critiques disparaîtront même si, pour lui, fondamentalement, « il n’y a pas
d’économie libre dans l’État total ».
Elles eussent d’ailleurs été inutiles, tous les capitaines d’industrie appréciant l’éradication brutale
des partis de gauche et des syndicats.
Quant à l’économie dirigée, nécessaire à la guerre, elle était finalement un moindre mal – le mal
étant la suppression de la propriété des moyens de production promise par le communisme – avec
pour bon côté de fournir des débouchés aux entreprises et rapidement de la main d’œuvre servile
quasiment gratuite.
Que tous les populismes ne soient pas anti-libéraux, tant s’en faut, signifie qu’une alternative
libérale de droite – et/ou de droite extrême – au libéralisme centriste est tout à fait possible, sinon
probable vu ce qui reste de la gauche non libérale sur le continent européen et aux USA.
« L’accession au pouvoir des populistes dans tous les pays d’Europe traduit la défiance des masses
et l’épuisement d’un système aveugle à ces grandes remises en cause. En Europe, nous voyons
donc l’arrivée concomitante au pouvoir des libéraux autoritaires (…) C’est la nouvelle expression du
néolibéralisme75 ».

75 - Martine Orange (Audition sénatoriale)


47
Si une telle réorganisation des forces politiques ne réglera rien sur le fond – les raisons
structurelles de l’échec du système étant toujours là – reculer pour mieux sauter n’en est pas
moins gagner du temps et au moins provisoirement protéger, à moindres frais, les intérêts d’une
oligarchie prête à accueillir ses sauveurs, comme elle en a l’habitude.
Comme nous l’avons dit, on ne peut pas ne pas trouver – avec les précautions qu’impose le court
XXème siècle76 qui les sépare – quelques ressemblances entre la situation actuelle et celle de l’entre-
deux-guerres telle qu’elle ressort de l’analyse de la réforme fasciste de l’économie de marché par
Polanyi.
« On peut, dit Polanyi, décrire la solution fasciste à l’impasse où s’était mis le capitalisme libéral
comme une réforme de l’économie de marché au prix de l’extirpation de toutes les institutions
démocratiques ».
Le fascisme est pour lui « la solution catastrophe » à l’incapacité de la démocratie libérale de
surmonter la contradiction entre liberté totale du marché et démocratie.
Il n’est en rien une réponse à des problèmes nationaux ou locaux mais une réponse à celui qui
tourmente l’ensemble des sociétés libéralisées :
« Si jamais mouvement politique répondit aux besoins d’une situation objective, au lieu d’être la
conséquence de causes fortuites, c’est bien le fascisme. En même temps, le caractère destructeur
de la solution fasciste était évident. Elle proposait une manière d’échapper à une situation
institutionnelle sans issue qui était pour l’essentiel, la même dans un grand nombre de pays, et
pourtant, essayer ce remède, c’était répandre partout une maladie mortelle. Ainsi périssent les
civilisations ».
Comme l’écrivait Mussolini « seul un État autoritaire peut affronter les contradictions inhérentes
au capitalisme77 ».
Pour Hitler aussi, la cause principale de la crise, c’est l’incompatibilité entre l’égalité démocratique
et le principe de propriété privée des moyens de production 78.
Une thèse que l’on retrouve chez le très libéral Von Mises 79, pour qui l’interférence de la
démocratie représentative avec le système des prix fait baisser la production, tout en maintenant
le principe que seul le libéralisme total est compatible avec la liberté tout court. Reste à savoir de
quelle liberté et de qui on parle.
Selon Von Mises « l’insoluble contradiction de la politique des partis de gauche en Angleterre, en
France et aux États-Unis est qu’ils s’adonnent à l’économie dirigée, sans se rendre compte que,
par-là, ils préparent les voies à la dictature et à la suppression des droits civiques. La confusion de
toutes les notions est arrivée à ce point qu’ils se proposent de sauver la démocratie avec l’aide des
soviets… Il faut s’en rendre compte : le monde a le choix entre la démocratie politique et le système
économique basé sur la propriété privée, d’une part, et de l’autre, l’économie dirigée et la
dictature. La démocratie et l’économie dirigée sont inconciliables 80 ».
Se trouve ainsi balayé, commente Michel Foucault, « dans une même critique, aussi bien ce qui se
passe en Union soviétique que ce qui se passe aux USA, les camps de concentration nazis et les
fiches de la sécurité sociale81 ».

76 - L’Age des extrêmes, histoire du court XXème siècle, Éric J.Hobsbawn, éditions Complexe, 1999.
77 - La doctrine du fascisme, 1933
78 - Discours de Düsseldorf.
79 - Économiste libéral américain d’origine autrichienne (1861-1973).
80 - Von Mises, Économie dirigée et démocratie, Aujourd’hui N°10 octobre 1938.
81 - Biopolitique, Editions Gallimard.
48
Il s’agit là d’un couplet pris parmi les nombreux qui se retrouveront sous la plume des ultras et néo
libéraux qui monopoliseront progressivement la scène académique et médiatique.
Ce que ne dit pas Von Mises c’est que la dictature et un système économique basé sur la propriété
privée sont parfaitement compatibles. L’Histoire a montré qu’en cas de difficultés c’était
généralement le choix des propriétaires du système.
Au final, dans l’entre-deux-guerres, nombre de pays préfèreront le fascisme au nom de la
sauvegarde de l’économie libérale, confondue avec la propriété privée totale des moyens de
production. Entre la solution socialiste à la crise – l’extension de la démocratie à la sphère
économique – et celle du fascisme – l’abolition de la sphère politique démocratique pour sauver
l’économie libéralisée –, ils ont choisi la seconde, explique Polanyi.
Dans la théorie fasciste, le capitalisme organisé en branches de l’industrie devient la seule réalité
sociale, laquelle se réduira dans les faits à une économie de guerre administrée. Les êtres humains
n’y sont considérés que comme des producteurs, ce qui est parfaitement compatible avec le
néolibéralisme.
« Dans cet ordre structurel [fasciste], les êtres humains sont considérés comme des producteurs et
seulement des producteurs. Les différentes branches de l’industrie sont reconnues légalement en
tant que corporation et on leur accorde le privilège de prendre en charge les problèmes
économiques, financiers, industriels et sociaux qui surviennent dans leur sphère. Elles se
transforment en dépositaire de presque tous les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires qui
relevaient auparavant de l’État politique. L’organisation effective de la vie sociale repose sur le
fondement professionnel. La représentation est accordée à la fonction économique : elle devient
alors technique et impersonnelle. Ni les idées ni les valeurs ni le nombre des êtres humains
concernés ne trouve d’expression dans ce cadre ».
Les vieilles recettes étant immortelles, constatons que la tentation « corporatiste » existe toujours
en France, comme le montrent les tentatives récurrentes de transformer le Sénat en CESE, ou les
appels récurrents à l’expression et à la représentation de la « société civile » au nom du renouveau
démocratique.
Avant de renoncer à la conception révolutionnaire de la représentation du citoyen en tant que
citoyen, c’est-à-dire par-delà ses spécificités, pour la remplacer par une représentation des
différences ; avant de remplacer la démocratie représentative – la seule qui ait réussi tant bien
que mal à fonctionner – par une démocratie essentiellement consultative et participative (voire
par une démocratie directe dont on ignore qui en serait le maître réel), encore faudrait-il lui
permettre de fonctionner correctement, ce qui, on l’a vu, n’est plus le cas aujourd’hui.
Il faut se rappeler ce que dit Sieyès : « Le droit de se faire représenter n’appartient aux citoyens
qu’à cause des qualités qui leur sont communes, et non par celles qui les différencient. Les
avantages par lesquels les citoyens diffèrent entre eux sont au-delà du caractère civil de
citoyen82 », ce qui signifie que le rôle du représentant est d’exprimer son intime conviction éclairée
par le débat, pas de représenter des intérêts et encore moins ceux qui ont financé sa campagne ou
le parti qui l’a investi.
Ce qui signifie qu’un système où de fait, et très généralement, les parlementaires s’expriment et
votent au nom d’un groupe, d’un parti, ne correspond ni au principe révolutionnaire de la
représentation, ni à l’article 27 de la Constitution de la V e République, ce dont le Conseil
constitutionnel, toujours prompt à censurer les élus du peuple, se moque éperdument.

82 - Sieyès, Qu’est-ce que le tiers état, PUF.


49
DEUXIÈME PARTIE

AU RENDEZ-VOUS DE L’HISTOIRE
Un système financier en surfusion au bord de l’implosion, une stagnation économique structurelle
aggravée par la pandémie de Covid-19 et dont on n’entrevoit pas la fin, une crise sociale se
transformant progressivement en sécession civique, un système politique bloqué, totalement
incapable d’apporter le début d’une réponse à cet ensemble de défis, telle est la situation
française et de la plupart des pays de l’empire américain.
Faute de réponse politique il faut craindre, à moyen terme, une explosion aux effets incalculables
déclenchée par un évènement imprévisible. Le système est si instable que tout est possible. Si la
crise reste rampante, vu l’état de la Gauche de gouvernement, largement déconsidérée et sans
projet crédible, le plus probable est le remplacement de la « démocratie néolibérale » centriste
par des régimes mercantilistes plus ou moins nationalistes et agressifs à l’extérieur, portés par des
régimes autoritaires, résultant de coalitions de libéraux et de populistes de droite plus ou moins
extrême. Une solution instable aussi dans la mesure où l’action socialement dissolvante du
néolibéralisme serait toujours là, avec en plus l’ombre d’un autoritarisme qu’on pensait disparu.

Que faire ?
Vu de Sirius, la réponse est simple : le contraire de ce qui a été fait ces cinquante dernières
années, autrement dit reconstruire ce que la Grande transformation néolibérale a détruit, qu’il
s’agisse du système financier et de ses finalités, de l’équilibre social, de l’État providence
interventionniste.
Le hic, c’est qu’un tel programme, même par étapes graduées n’a aucune chance de recevoir le
moindre commencement d’application en l’absence d’une crise majeure.
À ce jour en effet, et pas plus dans un avenir proche, aucune majorité politique, aucun
gouvernement libéral n’aura même l’idée de le faire. Quand bien même l’aurait-il dans un pays – à
l’exception peut-être, des USA – les intérêts et les forces politiques sont trop imbriqués pour que
le projet puisse prospérer. Le piège s’est refermé. L’oligopole financier mondial aux commandes
contrôle par ses obligés nationaux des pans suffisamment importants de l’économie pour
neutraliser toute tentative un peu sérieuse de réforme, comme il en fut de celles adoptées
pourtant par le G20 après la crise de 2008. Il faut se rappeler aussi la manière dont Bruxelles et
Francfort ont réduit la Grèce – berceau de la civilisation qui porte le nom d’une de ses princesses
mythologiques – à la misère uniquement pour l’exemple et le salut des banques allemandes et
françaises.
Le filet des engagements réciproques consignés dans des traités trompeurs, les intérêts croisés
sont tels que la réussite de la plus petite réforme de rupture est devenue impossible. Alors les
réformes substantielles !
Adam Tooze, au terme d’une analyse fouillée de la dernière décennie va plus loin. Pour lui les
crises multiformes qui se succèdent depuis 2008 sont les multiples épisodes et facettes d’une
seule et même crise : celle de l’empire américain. Pour être le plus voyant, le krach financier et ses
suites ne sont que des pièces de ce vaste ensemble politique, économique et géostratégique. Il n’y
a pas d’un côté le système financier dont on peut décortiquer la mécanique, les ratés responsables
50
de la crise, suivies de réformes pour en éviter la répétition, et de l’autre la sphère économique,
sociale et politique subissant un processus qui la domine. Il n’y a pas le krach financier, ses
conséquences et comment faire pour qu’il ne se reproduise pas, mais des mécaniques financière,
économique, géopolitique, sociale et politique qui, ensemble, font système. C’est à ce niveau qu’il
faut penser l’évolution de la situation puisque, encore une fois, le système financier néolibéral et
ses excès, la stagnation économique, le chômage de masse, l’explosion des inégalités sociales, la
dérive oligarchique des organisations sociale et politique, la sécession des citoyens, qu’elle qu’en
soit la forme – absentéisme électorale ou « populisme » – ne sont pas séparables. Penser pouvoir
traiter un symptôme sans modifier la mécanique qui l’a produit est une illusion.
On aimerait donner raison au lucide Jean-Michel Naulot pour qui « La seule question valable ne
consiste pas à se demander : que ferait-on en cas de nouvelle crise ? Mais bien comment l’anticiper
pour la prévenir ? » Sauf que les forces politiques susceptibles de soutenir un tel programme, à ce
jour, restent introuvables. Tant que la crise ne sera qu’une probabilité, même très forte, et tant
qu’existera un espoir de sauver le nouveau Titanic néolibéral, parmi ses armateurs, ses assureurs,
ses officiers, les passagers de première classe, sans parler de la masse des fatalistes, l’attentisme
primera. L’urgence n’est pas de rédiger une illusoire ordonnance de prescriptions permettant de
sortir du piège mais de réveiller et de rassembler les forces susceptibles de soutenir un tel
programme.
Le problème n’est pas technique, il est politique.
« Les fondements du système monétaire moderne sont politiques, on ne peut y échapper, rappelle
Adam Tooze (…) L’argent et le crédit tout comme la structure du secteur financier qui les
chapeaute, sont créées par le pouvoir politique, des conventions sociales et les règles juridiques,
contrairement aux chaussures de sport au Smartphone et au baril de pétrole. La monnaie fiduciaire
est au sommet de la pyramide monétaire moderne. Créée et sanctionnée par les États, elle ne
repose sur rien si ce n’est son cours légal ».
Le système bloqué actuellement en place n’est pas le produit du destin mais d’une politique. Les
transformations permettant de le débloquer seront celles issues d’une autre politique. Qu’aucun
programme de changement ne puisse aujourd’hui aboutir, faute de forces politiques suffisantes
pour le soutenir, n’est pas une invitation à attendre passivement mais à se préparer au naufrage
inéluctable. S’y préparer pour limiter les dégâts et ménager l’avenir. Le mode de traitement
calamiteux du krach de 2008 est une invitation à ne pas répéter l’erreur de croire que quelques
bricolages du système financier dispenseraient d’une réforme complète du système néolibéral
global.
Au niveau d’un pays comme la France, s’y préparer appelle à la fois la révision des modalités de
fonctionnement du système financier et du financement de l’économie réelle ; une politique de
relance économique et le déblocage des institutions politiques qui les conditionne ainsi que de
faire face démocratiquement aux conséquences de la crise et conduire les révisions
institutionnelles appelées par la situation.

Se préparer à l’effondrement du système financier et à ses


conséquences économiques
Il s’agit d’augmenter autant que les forces contraires le permettent la résilience du système
bancaire en réduisant ses liens avec les acteurs de la finance parallèle les plus spéculatifs et les
moins contrôlables et en le recentrant sur sa mission historique et socialement utile : financer
l’économie. Comme le montre excellemment Adair Turner : le mal n’est pas l’endettement mais

51
l’endettement qui n’a pas pour contrepartie une création de richesse nouvelle, l’endettement
spéculatif qui se traduit seulement par la hausse du prix des titres de propriété. Il n’est pas de
moyen plus efficace de préparer le système bancaire à affronter la tempête et de le préserver de
l’effondrement. Le traitement de la spéculation immobilière, vue son importance doit donc faire
l’objet d’une attention toute particulière.

Se préparer au blocage du système financier global


Le blocage du système financier, quelles que soient les précautions prises, signifiant aussi celui de
l’économie, un dispositif de financement relais deviendra nécessaire. Construire un tel dispositif
par le recyclage de l’épargne des Français – très importante – sur le modèle existant avant la loi
bancaire de 1984 et les vagues de privatisations qui suivirent est donc indispensable pour éviter
l’aggravation de la stagnation économique et l’envolée du chômage qui ne manquerait pas de
suivre un nouveau Krach et contourner les probables mesures de retardement du système
financier, passé maître chanteur depuis longtemps.
Cette restructuration du système financier serait accompagnée d’une politique interventionniste
et de relance par l’investissement à laquelle seront associées les collectivités territoriales, acteurs
économiques majeurs malmenés sous les trois derniers quinquennats. Ainsi avec des dépenses
d’investissement de 45,5 milliards d’euros en 2018, les collectivités territoriales sont-elles, de très
loin, le premier investisseur public français. Quant à leurs dépenses de fonctionnement – 169
milliards d’euros en 2018 –, elles sont le stimulant permanent de l’économie locale. Leur rôle
économique, très difficilement repérable dans la comptabilité publique, est non seulement ignoré
mais freiné par la politique budgétaire des gouvernements qui se succèdent depuis quinze ans.
Outre les dépenses et les investissements classiquement pris en compte par les budgets, existent
en effet, tout un ensemble de partenaires économiques qui ne sont pas recensés comme agissant
pour le compte des collectivités territoriales : concessionnaires, entreprises publiques locales,
sociétés d’économie mixte, offices divers etc.
À noter, vue l’importance dans les budgets des collectivités, des travaux publics et des services
exécutés par des acteurs locaux que ces dépenses figurent parmi les moins génératrices
d’importations.
Cette politique d’investissement serait accompagnée d’un soutien indirect à la consommation à
travers le développement du service public, des aides aux dépenses contraintes qui pèsent le plus
sur les classes populaire et une bonne partie des classes moyennes.
S’y ajouteraient des dispositions visant à combattre l’évasion fiscale, à inciter les multinationales à
investir et créer des emplois en France, ce qu’elles ne font guère aujourd’hui à la différence des
multinationales américaines, italiennes ou allemandes.

Redéployer la politique européenne


Il s’agit simplement de la rendre moins défavorable à la France qu’actuellement.
Outre le traitement des questions relatives à la politique de relance déjà évoquées, il importe de
revoir le partenariat français « privilégié » avec l’Allemagne et de réviser les mécanismes plus ou
moins conformes aux Traités qui, a l’usage, sont apparu très pénalisant pour la France. Cette
dernière étant le second contributeur au budget européen derrière l’Allemagne – principal
bénéficiaire, lui, du système –, il serait logique de moduler sa contribution en fonction des progrès
de la révision de cette situation inacceptable.
52
Débloquer les institutions politiques en les démocratisant
De son séjour aux USA, l’aristocrate Tocqueville avait tiré la conclusion que la supériorité de la
démocratie américaine sur l’aristocratie était de permettre la correction des erreurs. « Le grand
privilège des Américains, écrit-il, est de pouvoir faire des fautes réparables 83 ».
La caractéristique de l’oligarchie technico-financière installée au cœur de l’Empire, c’est
précisément, au nom de sa supériorité intellectuelle, de son incroyable réussite financière et
politique d’avoir construit un système de domination non réparable dans le cadre institutionnel,
s’assurant ainsi une assurance tous risques contre les égarements démocratiques. Et c’est
l’efficacité même de cette défense qui la perd.
N’étant pas réparable, la « démocratie libérale occidentale » doit donc être remplacée. Par quoi,
toute la question est là ?
Les expériences du socialisme non démocratique stalinien et plus encore du fascisme dans l’entre-
deux-guerres, laissent à penser que laisser la « démocratie libérale » suivre sa pente c’est conduire
la démocratie à sa perte.
Rappelons une fois encore Polanyi : « On peut décrire la solution fasciste à l’impasse où s’était mis
le capitalisme libéral comme une réforme de l’économie de marché au prix de l’extirpation de
toutes les institutions démocratiques ».
Aujourd’hui, les mouvements populistes les plus nombreux, dans de nombreux pays déjà au
pouvoir, n’ont rien d’anti libéraux, au contraire, ils reprochent plutôt à leurs adversaires de ne pas
l’être assez. Beaucoup par contre se passeraient de la façade démocratique affichée par les
néolibéraux aux affaires, vue comme une complication inutile. Ce sont, comme nous l’avons dit,
avec des nuances qui tiennent aux situations et plus encore à leurs adversaires, des mercantilistes,
plus ou moins agressifs à l’extérieur et autoritaires à l’intérieur.
Vues les difficultés de beaucoup de pays européens à dégager des majorités de gouvernements
stables, le malaise et les bouillonnements sociaux entretenus par une crise qui n’en finit pas de
finir, il est probable que les coalitions, libéraux de droite-populistes, prospèrent. La constitution
consulaire de la France ne l’en protègera pas, ce pourrait même être son talon d’Achille. En effet,
si l’élection d’une représentante du Mouvement National aux élections présidentielles est peu
probable, celle du leader d’une coalition à laquelle participeraient l’extrême droite et d’autres
forces encore non identifiées ne l’est pas du tout. Pour accéder au pouvoir, une majorité relative
des inscrits au second tour suffit.
On prendra alors conscience de l’effet amplificateur du mode de scrutin majoritaire, même à deux
tours. Le propre des modes de scrutin est d’avoir des effets contraires selon les situations dans
lesquelles ils sont appliqués. On réalisera aussi les dérives qu’autorise une constitution consulaire,
sans parler des lois sécuritaires votées ces quinze dernières années.
Si la démocratie néolibérale est la tentative de concilier légitimité démocratique et une légitimité
mercantile qui s’imposerait à la démocratie, constatons que le projet a échoué par deux fois en un
siècle et demi. Preuve, non seulement que démocratie et néolibéralisme sont incompatibles mais
qu’on ne peut sortir du piège sans dégâts.
On en est revenu à la situation de l’entre-deux-guerres : la recherche d’une solution populiste
autoritaire à la faillite du néolibéralisme. Autant dire reculer pour mieux sauter, car elle ne
permettrait ni le déblocage économique, ni de stopper la dérive financière explosive actuelle.
Encore moins de restaurer la confiance dans les institutions républicaine et la foi en l’avenir. Ce
que seul, comme alors, un nouveau New Deal permettrait.

83 - Tocqueville, De la démocratie en Amérique.


53
Le premier acte de renaissance populaire d’une social-démocratie crédible serait à gauche, de
cesser les palinodies de la « troisième voie » et de hisser le drapeau de l’état providence
interventionniste, délivré du carcan libéral de l’UE et des jeux de pouvoir de l’oligarchie.
Le drapeau de l’État en charge de l’avenir de la nation, de son indépendance dans les domaines
essentiels : la défense certes, mais aussi en matière de nourriture, de recherche fondamentale et
de développement, de prévention des calamités naturelles et des pandémies, charges aujourd’hui
abandonnées aux emballements de marchés qui ont eu tort.
D’où la nécessité de redonner vie à la démocratie représentative et aux institutions
parlementaires qui restent – malgré l’étendue de leur démission – le lieu le plus légitime
d’expression de la souveraineté populaire. La nécessité aussi de rompre avec des institutions
colonisées par les intérêts privés, de rétablir la division des pouvoirs et de sortir le Parlement du
rôle de chambre d’enregistrement auquel il a été réduit avec sa complicité.
Tel est l’esprit de l’esquisse de programme de réforme qui suit. Un programme a minima, dans la
mesure où un traitement au fond du malaise supposerait une révision constitutionnelle que l’état
des forces politiques actuel rend très improbable. Un programme « d’avant naufrage » en quelque
sorte, qui ne permettra pas de l’éviter mais qui pourraient en atténuer les effets les plus
calamiteux et faciliter, le moment venu, la reconstruction démocratique d’une société de citoyens.

Esquisse de programme politique pour gros temps


I- Assurer la résilience du système bancaire
- Réduire sa dépendance à la finance parallèle :
• Limiter strictement le financement bancaire aux opérations de fusion/acquisitions
des grandes entreprises ;
• Limiter strictement le financement des « hedges funds », tous domiciliés dans les
paradis fiscaux, en limitant le levier bancaire à 5 ou 6 ;
• Publier obligatoirement dans une annexe au bilan des banques leurs
interdépendances avec la finance parallèle, ainsi que la liste et les caractéristiques
des « véhicules d’investissements spécialisés84 » ;
- Interdire l’usage de véhicules de titrisation immobilière par les banques ;
- Adopter la solution britannique pour le séparation bancaire ;
- Réviser la liste officielle des paradis fiscaux et imposer aux établissements financiers qui y sont
domiciliés la publication des moyens nécessaires à leur activité ;
- Imposer un ratio de levier de 10% 85 et moduler le montant autorisé des prêts en fonction de leur
affectation à la création de richesses selon qu’elles sont nouvelles ou non 86 ;

84 - « Le bilan social de l’accroissement de l’activité intra-financière est négatif. Un système plus complexe
d’intermédiation de crédit a rendu le système financier plus instable et la crise plus probable, et, en facilitant la
création de crédit, il a aggravé le poids du surendettement après la crise », Adair Turner.
85 - « Le discours des banquiers sur leurs pratiques est complétement délirant. Les banquiers pensent qu’il faut avoir le
moins de fonds propres possible, pour avoir le plus haut rendement du capital, comme ça ils gagneront plus d’argent,
Toute la littérature montre qu’ils ont tort (en réalité, plus les banques sont capitalisées, plus elles ont de valeur, plus
elles font de profit, etc.…) Ils se font une image de leur activité qui est déformée. Ils vivent sur des représentations qui
sont fausses. Et ces représentations se diffusent au management », Pierre Charles Pradier Université Paris 1 Panthéon-
Sorbonne Co-directeur LabEx ReFi (Audition sénatoriale).
54
- Généraliser l’obligation de passage par une plateforme de compensation pour l’ensemble des
produits dérivés87 ;
- Interdire les prêts immobiliers spéculatifs, dans les zones tendues, à partir d’un montant à définir
par la loi.

II- Financement et pilotage de l’économie


Le but est de réorienter l’activité bancaire vers le financement de l’économie :
• Par la réduction des activités à caractère spéculatif : Augmentation de la taxe existante sur
les transactions financières, taxation du trading haute fréquence, interdiction de la
titrisation immobilière sauf pour des opérations d’intérêt public ;
• Par l’obligation de consacrer 50% des prêts bancaires aux entreprises (avec un minimum
pour les PME, très petites entreprises et start up) ;
• Par la taxation des financements immobiliers à but spéculatif, le financement de plans
publics de logement, le renforcement de l’aide personnalisée au logement ;
• Par le renforcement de la lutte contre l’évasion fiscale en supprimant totalement le
« verrou de Bercy » et en donnant un droit d’initiative à la brigade nationale de répression
de la délinquance fiscale (BNRDF) ;
• En recréant un puissant circuit de collecte de l’épargne destinée au financement de
l’économie et de l’immobilier nouveau non spéculatif, autour de la CDC, la BPI, la Banque
Postale et éventuellement des banques partiellement ou totalement nationalisées ;
• En dynamisant le rôle économique des collectivités locales : suppression des restrictions de
dépenses, augmentation significative de la DGE, remplacement du formalisme comptable
de la cour des comptes et des chambres régionales par une expertise tenant compte des
investissements ;
• En réduisant progressivement puis en supprimant les aides ou exonérations fiscales liées à
la « politique de l’offre » qui ont montré leur inefficience et contrôler leur utilisation par les
bénéficiaires ;
• Lancer un grand emprunt national destiné au financement d’un programme de grands
travaux, réseau et moyens destinés aux transports en commun (ferroviaire
particulièrement), les économies d’énergie et globalement de la transition écologique ;
• Lancer un programme de remise à niveau du système hospitalier tant en matière foncière
que de moyens que d’équipement et d’effectifs ;
• Mettre en place un système d’aides au pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes
par l’amélioration de services publics à la vie courante ;
• Moduler la fiscalité applicable aux Firmes Multi-Nationales en fonction des investissements
et emplois créés ou maintenus en France88.

86 -- L’objectif ne peut être seulement de stabiliser le système, de régler la question des établissements systémiques
mais « de gérer la quantité de crédit et d’influencer son allocation dans l’économie réelle », Adair Turner.
87 - « 7 % des produits dérivés servent l’économie. Donc 93% de ces produits servent à spéculer ou faire des jeux qui ne
servent à rien pour l’économie réelle. Taxer la production spéculative de dérivés ou forcer tous les produits dérivés à
passer par des chambres de compensation : vous réduisez aussitôt tous les produits non liquides », Jean-Michel Naulot.
88 - La particularité des FMN françaises par rapport aux autres (notamment américaines) est d’investir et de créer des
emplois à l’étranger en rapatriant les bénéfices. Selon le CPII, en effet, l’économie française se distingue par
l’importance de l’implantation à l’international de ses entreprises. Elles employaient en 2014, six millions de
55
III- Politique européenne
- Renoncer au mirage du « couple franco-allemand » et rechercher les convergences d’intérêts
communs avec l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce ;
- Moduler le versement de la contribution financière de la France aux avancées en matière de :
• Remplacement du Système européen de stabilité financière par un financement direct de
la BCE ;
• Dumping fiscal entre partenaires européens. Une conférence des Chefs d’États annuelle,
sur ce sujet sera tenue ;
• De réduction des déficits et excédents en matière d’échanges de marchandises et de
services intra-européens89 ;
• De réduction de l’excédent budgétaire allemand90 ;
• De révision de la parité de l’euro, notamment par rapport aux autres monnaies 91 ;
• De création d’eurobonds et de mise en œuvre du plan européen d’investissement ;
• De contrôle de la circulation des capitaux spéculatifs en Europe 92.

IV- Débloquer les institutions politiques


Restaurer la démocratie délibérative suppose de :
1- Redonner du pouvoir au Parlement
1- Les élections :
a. Faire précéder l’élection présidentielle des élections législatives ;
b. Remplacer, pour les élections législatives, le scrutin majoritaire par une élection
à la proportionnelle dans des circonscriptions infra départementales ;

personnes à l’étranger contre, par exemple 5 millions pour les entreprises allemandes dont le PIB est supérieur de
50% à celui de la France, 1,8 million de personnes pour l’Italie. Une tendance qui s’est accentuée puisque de 2007 à
2014, le chiffre d’affaire et le nombre d’employés des multinationales françaises ont cru deux fois plus vite que dans
les multinationales allemandes et italiennes.
89 - Il est significatif que le principal partenaire commercial pour les exportations de biens des pays de l’UE (2016) soit
un autre membre de l’Union, à l’exception de l’Allemagne, de l'Irlande, du Royaume-Uni et de quelques très petits
États, qui privilégient les États-Unis. Significatif aussi que les échanges de la France avec l’Allemagne soient
structurellement déficitaires, que les balances commerciales avec les autres pays européens de l’Allemagne et les
Pays-Bas soient excédentaires quand les autres sont déficitaires. Les écarts se creusent même pour l’Allemagne dont
l’excédent commercial avec l’ensemble de ses partenaires européens était de 160,3 milliards d’euros en 2017.
90 - L’excédent allemand représente 9% de son PIB. S’il n’était que de 6%, cela permettrait d’injecter 90 milliards
d’euros en plus dans la zone euro, par le biais d’une hausse des salaires ou en augmentant les dépenses publiques
allemandes. (Romaric Godin, Audition sénatoriale)
91 - Le fait que l’euro soit légèrement sous-évalué compte-tenu de la structure de l’économie allemande lui a permis
de booster ses exportations dans un contexte où les partenaires commerciaux allemands en Europe ne pouvaient pas
dévaluer leur monnaie. La monnaie unique permet à l’Allemagne, non seulement de dégager des excédents beaucoup
plus forts que ses voisins européens mais d’investir ensuite son épargne sans crainte dans le reste de l’Europe. Ainsi,
dans son étude « External Sector Report » de 2017, le Fonds monétaire international calcule que l’euro était sous-
évalué d’environ 18% pour l’Allemagne et surévalué de 6,8% pour la France. (Res Publica, Note 20/08/2018).
92 - « Actuellement, le principe de libre circulation des capitaux coûte fiscalement à la France entre 60 et 80 milliards
d’euros. On peut retrouver une base fiscale contrôlable, en disant aux gens : "Si vous voulez acheter une entreprise,
vous pouvez faire circuler vos capitaux, mais si c’est pour spéculer, non". », Jacques Sapir.
56
c. Revenir à l’égalité des temps de parole médiatiques (y compris les média privés)
pour les candidats aux élections présidentielles ;
2- Restaurer le débat parlementaire :
a. Redonner du temps de parole aux parlementaires et mieux répartir ce temps ;
b. Renforcer les moyens d’expression des minorités93 ;
c. Subordonner l’exercice du droit du gouvernent à limiter l’examen de ses projets
de loi à la démonstration de l’urgence ;
3- Réduire l’emprise du Conseil constitutionnel et de la haute bureaucratie sur le
fonctionnement du Parlement ;
4- Réformer totalement la loi LOLF dont l’organisation nuit à la compréhension des choix
budgétaires du gouvernement et rend plus difficile une bonne allocation des crédits ;
5- Réformer le mode de mise en œuvre de l’article 40 de la constitution en limitant son
exercice au gouvernement et aux présidents des assemblées par des décisions écrites
motivées, en réduisant l’extension de la notion de « charges publiques » à celles de
l’État ;
6- Supprimer la « règle de l’entonnoir » qui, pour gagner du temps, obsession des
modernisateurs et des responsables des assemblées, revient à tourner la règle de la
double lecture.
2- Dissoudre l’État collusif
1- Limiter les possibilités de pantouflage et les aller-retours entre haute fonction publique
et emplois dans le privé ;
2- Revoir le mode de nomination dans les grands corps en organisant la formation de ses
membres en deux temps – ENA, puis après un temps d’expérience sur le terrain,
Institut spécialisé – et en réduisant le nombre de nominations au tour extérieur ;
3- Modifier le mode de nomination du gouverneur de la Banque de France de manière à
assurer son indépendance par rapport au lobby bancaire ;
4- Renforcer l’ingénierie publique de manière à réduire la dépendance de l’État à
l’expertise privée.

93 - La dynamisation du débat public passe par la suppression de la règle actuelle distribuant le temps de parole entre
les groupes à proportion de leurs effectifs comme si, plus on est nombreux plus on a de choses intéressantes à dire, ce
qui est loin d’être prouvé. Que la règle majoritaire soit privilégiée pour les prises de décision, qu’elle le soit à ce point
– même en tant que majorité relative – dans les débats, une autre. Quand le gouvernement dispose du soutien de la
majorité dans une assemblée, les projets de loi et les propositions qu’il soutient sont défendus par le ministre en
séance, le rapporteur et le groupe majoritaire, ce qui a un effet plus soporifique que stimulant. Quand ce n’est pas le
cas, le gouvernement qui dispose d’un temps de parole aussi important qu’il le souhaite pour présenter ses projets et
répondre aux critiques, dispose du soutien des groupes de la majorité présidentielle. Autant dire que, dans ce cas non
plus, l’expression de points de vue hétérodoxes n’en est pas facilitée.
Il est donc souhaitable d’accorder forfaitairement un minimum décent de temps d’expression aux minorités ou de
répartir le temps entre groupes pour partie à égalité, pour une autre proportionnellement à leurs effectifs.
57
POUR CONCLURE
Le choix est donc clair ou attendre le naufrage en espérant qu’il ne viendra pas, ou s’y préparer,
car il aura lieu vue l’incapacité des responsables politiques et financiers au pouvoir à y faire
obstacle.
Quand aura-t-il lieu ? Sans préavis ou après avoir expérimenté une forme de néolibéralisme
autoritaire de droite extrême ? Nul ne le sait mais là n’est pas l’essentiel.
Ce qui importe pour ceux qui n’entendent pas être lâchement surpris c’est d’œuvrer à la
constitution du socle politique de la renaissance d’une gauche social-démocrate interventionniste,
fermement anti-néolibérale et rejetant le carcan européiste. Sans cette refondation sociale-
démocrate aucun changement substantiel ne sera possible.
Un socle qui devrait pouvoir s’élargir à ceux qui, à droite, continuant à se faire une certaine idée
de la France supportent mal de la voir rétrogradée au rang de puissance subalterne contrôlé par
d’autres intérêts que les siens.
L’Histoire n’attendra pas, ou le radeau du Titanic libéral naufragé trouvera son salut dans une
alliance avec une forme de populisme autoritaire ou il sera remplacé par une social-démocratie
capable de confiner la concurrence à la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter, une social-
démocratie capable de porter un idéal collectif de liberté, d’égalité et de fraternité. Capable, en un
mot, de donner corps à la République sociale à laquelle aspire une large majorité de Français.

58
SUPPLÉMENT A L’HISTOIRE N’ATTENDRA PAS

La démocratie libérale française face à la pandémie de


Covid-19
Ce qui caractérise la forme française de la « démocratie libérale », comme nous l’avons vu, c’est :
 La concentration du pouvoir politique à l’Élysée et un Parlement pour la forme, autrement
dit un régime consulaire électif. C’est ce qui passe pour « un régime fort » ;
 Un « régime fort » qui s’est lui-même désarmé en se libéralisant et en se soumettant aux
règles de l’Union Européenne, tout spécialement à celles de la zone euro. Au final donc un
régime fort en trompe l’œil puisqu’il a perdu l’essentiel des moyens d’actions de tout État
indépendant ;
 Un régime qui s’est bureaucratisé et qui, pour pouvoir agir, s’est appuyé sur sa
bureaucratie et les acteurs privés. La frontière entre Public et Privé disparaissant,
progressivement s’est ainsi installé un système collusif où intérêt général et intérêts
particuliers se confondent ;
 Un système où le pouvoir d’influence, informel mais omniprésent sur le cœur du pouvoir a
remplacé le débat et la décision démocratique. L’essentiel de ce pouvoir d’influence
appartient aux décideurs financiers et économiques, aux médias et aux lobbies
corporatistes.
À en juger par ses résultats économiques, sociaux et sociétaux au quotidien, et par le
mécontentement, exprimé ou sourd, qui le ronge, c’est un système en panne, incapable de se
réformer et d’affronter la tempête qui vient.
L’épidémie de Covid-19 du premier semestre 2020 a représenté une sorte de stress test grandeur
nature permettant de juger des capacités d’un tel système à résister à une crise majeure. Agissant
comme un révélateur des contradictions qui l’empêchent de réagir de façon réfléchie et
coordonnée, de se réformer en profondeur, cette épreuve montre qu’il ne suffira pas de changer
quelques pièces de la machine libérale – comme l’imaginent les concurrents du jeu de chaises
musicales qui tient lieu aujourd’hui en France de politique – pour empêcher la catastrophe.
La stratégie chaotique de lutte contre la pandémie et ses piètres résultats renvoient certes aux
inconséquences et aux erreurs de ce gouvernement mais on aurait tort d’en exonérer tous ceux
qui ont contribué au désarmement de l’État et à la paralysie de la démocratie en France.

Macron s’en va en guerre


Les Français qui, le 15 mars 2020, s’étaient rendus aux urnes pour le premier tour des élections
municipales, sans autre précaution que quelques règles de sécurité élémentaires, se sont
retrouvés, le lendemain 16 mars à 20h, « en guerre » « contre un ennemi invisible et qui
progresse », dixit le chef des armées, Emmanuel Macron depuis l’Élysée94.

94- Le passage de la déclaration exacte est « Nous sommes en guerre en guerre sanitaire certes. Nous ne luttons ni
contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, et qui progresse. »
59
Pour que les choses soient bien claires, neuf jours plus tard, il se rend à Mulhouse,
particulièrement éprouvé par la Covid-19, à l’hôpital de campagne installé par l’armé et annonce
le début d’une « opération résilience » de transport sanitaire dont on perdra rapidement la trace.
Sa capacité initiale de réanimation de trente lits sera assez rapidement réduite, les transferts
militaires des malades vers d’autres régions devenant suffisants.
Une guerre de position sans offensive préalable, se limitant au confinement généralisé des
Français, sans perspective de traitement spécifique du nouveau virus, avec des moyens de
détection (tests) et de protection – même pour les soignants (masques, gel, vêtements pour les
soignants) – qui ne seraient pas arrivés sans l’intervention des collectivités locales.
Quatre semaines plus tard, changement d’ordre du jour. Aussi brusquement que la déclaration de
guerre, le 13 avril, avant même l’avis d’un conseil scientifique censé être la boussole du
gouvernement95, Emmanuel Macron annonce la fin du confinement pour le 11 mai, à charge pour
le Premier ministre d’en organiser les modalités.
Si, comme prévu, le conseil scientifique ne se prononce pas formellement contre l’arrêt du
confinement – comprenant les raisons politiques de l’Élysée – du point de vue médical, il est
contre : « Le CS aurait souhaité le maintien du confinement mais comprend les implications
économiques et psycho-sociales que le maintien de ce dernier implique 96 ».
Il aurait notamment souhaité le voir se poursuivre pour les personnes vulnérables et que les
établissements scolaires ne réouvrent qu’en septembre. Suit une liste de recommandations, pour
certaines irréalistes, notamment en matière scolaire et de transport, ou contradictoires comme la
nécessité d'équiper l'intégralité de la population en masque et gel tout en reconnaissant que ce ne
sera possible qu’après le 11 mai.
La pandémie ayant eu le bon goût d’évoluer comme beaucoup d’autres épidémies grippales, ce
qu’avait depuis longtemps fait remarquer le Professeur Didier Raoult, la feuille de route a pu,
jusque à ce jour, se dérouler comme prévu.
Ce bref rappel montre que depuis le déclenchement, en novembre 2019, de la pandémie partie de
Chine pour toucher la France dès février 2020 97, Emmanuel Macron et son gouvernement ont fait
exactement ce qu’ils voulaient, se contentant de consultations de pure forme, d’un Parlement
acceptant comme une fatalité l’extension des pouvoirs de l’exécutif avec la création d’un « état
d’urgence sanitaire98 ». L’exécutif a décidé seul « d’attendre et voir », durant plusieurs mois avant
d’agir, décidé seul, le 17 mars 2020, entre les deux tours des élections municipales, du
confinement général et uniforme de la France entière, décidé seul que celui-ci cesserait (sur le
papier) le 11 mai 202099.

95 - Il se prononcera une semaine plus tard, le 20 avril.


96 - Ce qui laisse rêveur sur la nature de ce type d’organisme, théoriquement « indépendant » et gouverné par une
logique non politique – ici, en principe scientifique –, mais jouant le rôle de paravent de l’exécutif. « En toute
transparence », est même devenue la formule magique du premier ministre pour convaincre les parlementaires du
bien-fondé des restrictions aux libertés imposées au nom de la sécurité sanitaire. L’équivalent de : « il n’y a pas
d’autre alternative ».
97 - Si les 2/3 des pics épidémiques se situent mi-avril, dans certains départements c’est dès le mois de mars, ce qui
signifie que le virus y était présent dès février (Lozère, Pyrénées Atlantiques et Orientales, Hautes Alpes).
98 - C’est devenu une habitude en France, de réduire les libertés par l’extension du champ d’application de l’état
d’urgence tel que prévu par la loi du 3 avril 1955. À l’état d’urgence initial « en cas de péril imminent résultant
d'atteintes graves à l'ordre public, soit en cas d'événements présentant, par leur nature et leur gravité, le caractère de
calamité publique » s’ajouteront, les cas de terrorisme et sanitaire, ce qui est pourtant l’exemple même de la calamité
publique. À chaque fois, c’est l’occasion d’imposer de nouvelles contraintes.
99 - Pourquoi cette date ? Mystère.
60
Si durant toute la période le Parlement n’a pas cessé d’examiner l’avalanche de projets de lois liés
au confinement et au report du second tour des élections municipales, c’est dans des conditions
défiant l’entendement100.
Certes, le « plan de déconfinement » fut soumis au Parlement, fin avril/début mai – l’Assemblée
nationale votant « pour » et le Sénat « contre ». Mais ce fut selon une procédure – l’article 51-1 de
la constitution – n’engageant pas la responsabilité du gouvernement. Une scène classique de
« démocratie bouffe » du grand théâtre parlementaire101.
Il semble malgré tout qu’une Assemblée nationale introuvable, un Sénat sans capacité de sanction,
un conseil scientifique consultatif nommé, ce soit laisser encore trop de champ à la critique.
Emmanuel Macron, en effet, vient d’annoncer la création d'une commission indépendante,
composée de « personnalités scientifiques de différents pays et de la cour des comptes » pour
évaluer sa gestion de la crise sanitaire, pratique jusque-là réservée aux pays non démocratiques en
quête d’honorabilité. Dans une démocratie, le contrôle de l’action des exécutifs est l’apanage des
Parlements !
La domination politique de l’exécutif – la marque du système politique français, comme nous
l’avons vu précédemment – s’est donc vue affermie durant la crise sanitaire.
Pour des résultats très médiocres, en tous cas, pas à la hauteur de ce qu’on pouvait attendre d’un
pays comme la France.

Des résultats globalement très médiocres


Dresser un bilan statistique global précis de l’épidémie et des résultats de la stratégie mise en
œuvre pour la combattre n’est pas simple, sinon impossible. Impossible parce que rares sont les
données de base qui ne peuvent être contestées102. D’où des débats médiatiques sans fin et des
émissions de « désintoxication » et de rectification des fake news, en charge de ce qu’il convient
de penser. Ceci dit, si les biais méthodologiques toujours possibles incitent à la prudence, il n’en
demeure pas moins que les écarts, assez importants pour être significatifs, entre les résultats des
pays, des départements, des établissements hospitaliers donnent à penser que toutes les
stratégies ne se valent pas.

100 - En particulier la réduction des effectifs en séance publique (84 sur 348 au sénat par exemple) et plus encore en
commission. Ce qui, malgré les liens par visioconférence, réduit le débat à peu de chose, avec des ordres du jour et
des versions de textes changeants et connus parfois quelques heures avant seulement.
101 - Le ministre de la santé peut bien mettre au défit les sénateurs de lui « donner le nom d’un autre pays que la
France qui a mis au vote au sein de son Parlement un plan de déconfinement », ce vote n’engagera pas le
gouvernement !
102 - Ainsi, le nombre de décès varie si on tient compte ou non des décès à domicile et hors institutions. Et puis à quoi
attribuer un décès en cas de comorbidité ? Difficulté encore plus grande pour la détermination du taux de létalité
(nombre de cas recensés / nombre de décès), le nombre de cas recensés n’étant pas totalement indépendant de la
qualité du dépistage, notamment du nombre de tests réalisés, donc comptabilisés. Des réserves qui ne s’appliquent
évidemment pas aux comparaisons entre établissements hospitaliers régis par des règles identiques.
61
Taux de mortalité pour covid-19 (par million d’habitants)
au 31 mai 2020103
 Selon qu’on tient compte ou non des morts à domicile
En termes de mortalité
France : 29 021 victimes (18 671 à l’hôpital et 10 350 en EMS) auxquelles il faut ajouter de l’ordre
de 9 000 décès à domicile non comptabilisés, soit plus de 38 000 au total.
Si on s’en tient à l’Europe et aux morts officiels, le taux de mortalité par habitant en France au 31
mai est inférieur à ceux de la Belgique, de l’Espagne, du Royaume-Uni et de l’Italie ; mais très
supérieur à celui du Portugal (3 fois plus), et de l’Allemagne (plus de 4 fois plus). Deux fois et
demie plus élevé qu’en Suisse ou au Canada, sans parler de la Corée du Sud (entre 83 et 109 fois
plus selon que l’on tient compte ou non des décès à domicile).
Si on intègre les décès à domicile, la France qui fait jeu égal avec l’Espagne ne fait mieux que de la
seule Belgique.
Question dans la question : quid de l’hécatombe des pensionnaires des EHPAD provoquée par la
pandémie ? On peut s’étonner des variations des chiffres publiés par Santé Publique France et
surtout de leur importance. Ainsi, début mai 2020, sur les quelque 26 000 morts alors
comptabilisés, plus de 13 000 auraient été hébergés en maison de retraite 104. Selon Santé Publique
France, entre le 1er mars et le 2 juin 2020, sur 28 940 décès comptabilisés, 10 350 seraient des
pensionnaires d’institutions de retraite, un chiffre impressionnant
On aura remarqué aussi le silence officiel et médiatique sur ces chiffres embarrassants.

En termes d’efficacité des traitements


Le « case fatality rate » (CFR) désigne le ratio : nombre de décès/nombre de cas confirmés. C’est
l’indicateur d’efficacité des traitements administrés aux patient contaminés par une maladie
infectieuse, le moins traficable.
Au 12 juin 2020, selon les chiffres de l’European centre for disease prevention and control, agence
européenne implantée à Stockholm, le CFR est de 18,9% en France, le plus mauvais du monde ; de
4,7% en Allemagne, de 11,2% en Espagne, de 14,5% en Italie, de 14,1% au Royaume Uni, de 12,5%
aux Pays-Bas, de 16,1% en Belgique, de 4,2% au Portugal, et de 5,5% en Chine, premier pays à
subir l’épidémie, donc sans pouvoir s’y préparer comme ce fut le cas de la France.
L’observation au 31 mai du CFR selon les établissements hospitaliers français montre de forts
écarts entre eux : « l’étalement de la distribution est considérable. D’un minimum de 0,7 %
(Réunion) à un maximum de 28,3 % (Indre). Un quart des départements ont un taux de mortalité à
l’hôpital inférieur à 12 % alors qu’à l’opposé, un autre quart a une mortalité supérieure à 20 % et
en moyenne double des premiers ». Des écarts de mortalité qui ne renvoient ni au le hasard, ni au
taux d’hospitalisation, ni à la prévalence locale du virus, ni à l’afflux aux urgences en période
critique : « l’intensité du pic ne peut pas expliquer les différences de mortalité entre
départements ».

103 - Chiffres et tableau issus de l’article « Les chiffres de la mortalité liée au covid 19 : un premier bilan », Dominique
ANDOLFATTO (professeur de science politique, Credespo, Université de Bourgogne Franche-Comté) et de Dominique
LABBÉ (chercheur associé en science politique, Pacte-CNRS, Université de Grenoble-Alpes).
104 - Le Monde 08/05/2020
62
Les établissements des Bouches du Rhône ont une mortalité inférieure de 38% à ceux de Paris, et
même de 30% si l’on tient compte du fait que le pic épidémique y a été moins fort qu’à Paris, deux
fois moindre que celui de l’Oise.
Au sein même de l’Île-de-France, il y a des différences significatives entre les départements.

Classement des principaux départements métropolitains en fonction du taux d’hospitalisation au moment du pic de l’épidémie
(pour 10 000 habitants) et du taux final de mortalité à l’hôpital (en pourcentage du total des hospitalisés) (10)

« Il est donc impossible d’affirmer que les hôpitaux français ont tous traité de la même manière les
malades, ce qui pose quelques questions dérangeantes. Comment expliquer que les malades
hospitalisés pour Covid-19 sont morts 2,5 fois plus à Paris qu'à Toulouse ou qu'en outre-mer ?
Pourquoi est-on mort deux fois plus dans les hôpitaux mosellans, ou de Meurthe-et-Moselle, que
dans ceux du Var ou des Bouches-du-Rhône ? Ou encore 1,6 fois plus dans la région parisienne que
dans les Bouches-du-Rhône ? Pourquoi une différence de près de 50% de mortalité entre des
départements voisins comme le Var et les Alpes-Maritimes ? Voire de 1 à 3 entre la Haute-Corse et
la Corse-du-Sud ? Pourquoi la mortalité à Paris est-elle significativement plus élevée que dans le
reste de l’Île-de-France et dans la plupart des départements de province, alors que les hôpitaux
parisiens sont richement dotés et que les plus grands spécialistes y travaillent 105 ? »
Quel responsable sanitaire s’est préoccupé (sauf pour interdire le protocole de soins de l’IHU
Méditerranée infection) des traitements mis en œuvre dans les hôpitaux, des modalités de ceux-ci
et de rapprocher ces données du CFR de l’hôpital ?106
Des résultats d’autant plus étonnants que depuis 1948, on note sept épisodes de surmortalité
supérieurs à celle observée en mai-juin 2020. Ils ne peuvent donc être imputés à une violence
particulière de la dernière pandémie.

105- 6 juin 2020 - Blog de Laurent Mucchielli, Mediapart. Nombre de données et de nos conclusions reprennent celles
de cet article très fouillé.
106 - Interrogeant le délégué de l’ARS pour le Var, sur les traitements réellement administrés aux personnes atteinte
de la covid19, je n’ai pu obtenir d’autre réponse que la liste des produits autorisés, d’où ma conclusion : « Dois-je
comprendre que le rôle de l’ARS est seulement de rappeler la réglementation sans se préoccuper des résultats des
traitements appliqués, notamment si certains se sont montrés plus efficaces que d’autres ? » Ma question est
demeurée sans réponse.
63
La stratégie du crabe au fil de l’eau
« En réalité ce qui fait que la grippe s’arrête au printemps… c’est pas la chaleur, c’est qu’en fait au
printemps on ouvre les fenêtres, les portes, on n’est plus confiné dans des lieux, on va dehors. C’est
le confinement qui provoque la circulation du virus… »
Olivier Véran BFMTV 9 mars 2020
Face à la pandémie, la stratégie qui s’est montrée, partout dans le monde, la plus efficace, fut celle
de pays comme la Chine, la Corée du Sud ou l’Allemagne qui se résume ainsi : prendre le risque au
sérieux, dépister les porteurs potentiels du virus (par des relevés de température mais surtout des
tests), les soigner dès la contagion avérée sans attendre qu’ils aient besoin de soins de
réanimation, isoler les foyers viraux repérés ou potentiels, réserver le confinement généralisé aux
seules zones particulièrement atteintes.
Il n’est pas sérieux de laisser croire, comme a tenté une nouvelle fois de le faire le Premier
ministre devant le Sénat, « qu’avec la France, c’est près de la moitié de l’humanité qui [au moment
où il parle] est confinée 107 ». Entendant par-là que, face à la pandémie, sa stratégie a été la même
que la plupart des autres pays. « Confinement » en effet signifie tout aussi bien la mise en
quarantaine de sujets contagieux ou supposés tels parce qu’ils ont séjourné ou fréquenté des
personnes elles même atteintes ; que la relégation générale de sujets dont on ignore s’ils sont
sains ou contagieux, avec les risques que cela suppose. Par ailleurs les durées de relégation et les
libertés de mouvement admises ont été variables selon les pays. Ainsi, l’Allemagne – dont la
population est pourtant plus âgée qu’en France – et le Portugal ont-ils pratiqué un confinement
plus sélectif, moins strict et moins long qu’en France, avec de bien meilleurs résultats 108.
Le choix du confinement général « à la française », comme l’inaction qui l’a précédé, ne sont pas le
fruit d’une stratégie, mais la conséquence d’une totale absence d’anticipation.
Plutôt que de s’inspirer des stratégies des pays (Chine, Corée du Sud) confrontés précocement à la
pandémie, plutôt que de diligenter une « recherche-action » qui aurait permis de détecter les
traitements qui empiriquement donnaient des résultats positifs selon les praticiens (hospitaliers
et médecins de ville) au contact des malades, sous-prétexte de ne pas « faire violence au temps de
la science, de l’expérimentation et de la preuve, [qui] demande de la rigueur et de la patience 109 » ;
plutôt que de s’appuyer sur le réseau des médecins généralistes, les pouvoirs publics ont dissuadé
les malades de consulter dès leur premier soupçon de contamination. Ils sont même allés en avril,
quand la querelle de la chloroquine fera rage, jusqu’à les interdire de prescription. Ils ont fait
l’autruche avant de décréter un confinement général à l’efficacité douteuse et aux effets
secondaires économiques et psychologiques calamiteux.
Jusqu’au 17 mars 2020, soit trois mois et demi après que fut connue en Occident l’existence d’une
épidémie dans la province chinoise de Hubei – particulièrement dans la ville de Wuhan 110 –, en cas
de symptôme de Covid-19, la première recommandation n’était pas de consulter un médecin à
son cabinet, encore moins de se rendre aux urgences de l’hôpital mais de rester chez-soi. Le « 15 »
répondait seulement aux syndromes d’aggravation : toux persistante, fièvre, difficultés
respiratoires, malaises, etc. !

107 - Présentation de la stratégie nationale de déconfinement au Sénat (06/05/2020)


108 - Voir Dominique ANDOLFATTO (professeur de science politique, Credespo, Université de Bourgogne Franche-
Comté) et Dominique LABBÉ (chercheur associé en science politique, Pacte-CNRS, Université de Grenoble-Alpes). Blog
de Laurent Mucchielli Médiapart
109 - Discours du Premier ministre au Sénat.
110 - À noter que la France avait participé à la création dans cette ville d’un laboratoire de recherche sur les maladies
infectieuses. La coopération d’abord active entre la France et la Chine était au point mort.
64
Toute la communication gouvernementale et médiatique mainstream était à la dédramatisation
comme le montre l’abondant bêtisier Covid 19 du premier trimestre 2020.
Ainsi, pour Agnès Buzyn, ministre de la santé, lors d’une conférence de presse datée du 20 janvier
2020 : « le risque d’importation de cas (covid-19) depuis Wuhan est modéré. Il est maintenant
pratiquement nul. Les risques de propagation du virus dans la population sont très faibles ».
Ce qui ne l’empêchera pas de se contredire en déclarant au Monde deux mois plus tard en pleine
campagne électorale pour la mairie de Paris, qu’elle était au courant du problème chinois depuis
le 20 décembre 2019, qu’elle en avait averti le directeur général de la santé et le président dès le
11 janvier 2020, prévenant le premier ministre le 30 janvier « que les élections ne pourraient sans
doute pas se tenir ». « Je rongeais mon frein », ajoutait-elle… Avec modération semble-t-il car
l’attentisme continua de régner.
Le 4 mars, Sibeth Ndiaye, porte-parole du Gouvernement, assure sur France Inter : « On ne va pas
fermer toutes les écoles de France (…) quand il y a une épidémie de grippe on ne ferme pas toutes
les écoles de France ».
Signe fort qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, le 6 mars 2020, le président Emmanuel Macron,
sortant du théâtre déclarait encore : « La vie continue. Il n’y a aucune raison de modifier nos
habitudes de sortie ».
Le 15 mars, encore, sur décision du gouvernement, le premier tour des élections municipales a
lieu, simplement encadré par quelques règles sanitaires, sans poser de problème… jusqu’au
lendemain où la France se retrouve en guerre.
Ce qui change alors, ce ne sont pas les moyens nouveaux ou classiques de soigner et de se
protéger, oubliés en réserve ou en transit, mais l’ambiance générale du pays qui passe du
détachement, voire de l’insouciance, à une inquiétude rampante soigneusement entretenue par la
communication officielle et les médias. S’installe l’idée que le salut de tous dépend exclusivement
du respect de consignes de sécurité dont on n’ignore l’efficacité réelle : « gestes barrière »,
respect du confinement et de sa règlementation. Le contrevenant devient coresponsable de la
situation, autrement dit coupable du malheur collectif.
Comme dira l’ineffable préfet de police de Paris, Didier Lallement, lors d’une opération de contrôle
des autorisations de déplacement : « Pas besoin d'être sanctionné pour comprendre que ceux qui
sont aujourd'hui hospitalisés, qu’on trouve dans les réanimations, sont ceux qui au début du
confinement ne l'ont pas respecté. Il y a une corrélation très simple 111 ».
Sans que grand monde ne s’en inquiète, de médical la lutte contre la pandémie devient un
problème de police exclusivement, avec ici ou là et par bouffées, les inévitables dérives qui vont
avec112.
Puis viendra, fin juin, le moment du déconfinement avec son avalanche de préconisations dont
l’application sera une fois encore déléguée aux élus locaux et, le moment venu une vague de
dispositions permettant de le prolonger par des dispositions spécifiques 113.

111 - Paris le 3 avril 2020 : Devant les manifestations d’indignation il a rapidement présenté ses excuses, aux
malades… pas pour avoir ridiculisé sa fonction.
112 - À noter quelques arrêtés municipaux mettant en place des couvre-feux ou restreignant excessivement les
déplacements et un zèle verbalisateur de la police, de la gendarmerie et des polices municipales inhabituel, surtout au
début du confinement. Comme si un vent de panique soufflait sur le pays. D’une manière générale, cependant, le bon
sens l’a emporté.
113 - Ce sera l’objet du projet de loi organisant la sortie de l’état d’urgence sanitaire, autrement dit la poursuite de
l’état d’urgence sanitaire sous un autre nom.
65
Nouvel exemple de la démarche en crabe habituelle au gouvernement, aucun pas en avant qui ne
soit en même temps de côté.
Pour résumer : disons qu’ayant laissé sombrer l’urgence à favoriser la diffusion des soins
empiriquement curatifs dans des querelles médiatico-bureaucratiques, et les moyens en tests et
protection des soignants comme de la population arrivant au rythme des porte-containers ; les
autorités sanitaires françaises ont d’abord choisi de minimiser le risque, négligeant ainsi le
dépistage systématique des foyers de contagion potentiels, laissant l’épidémie se propager avant,
in fine, de « confiner » la totalité de la population selon des règles identiques tout en laissant
perdurer des vecteurs de contamination.
Remettre en cause l’action gouvernementale, en temps de guerre, s’apparentant pour les esprits
candides à une trahison, il faudra beaucoup de temps avant que n’émergent les deux questions
essentielles posées par la stratégie gouvernementale anti Covid-19 : celle des soins que nous
verrons plus loin et celle du confinement général comme moyen de lutte.
S’agissant du confinement il est déjà certain que cette mesure de panique – en l’absence
d’anticipation de la crise, de moyens de traiter les malades, les médecins généralistes ayant été
mis sur la touche – s’est imposée comme un pis-aller. Comme le seul moyen de limiter les files
d’attente trop voyantes devant les hôpitaux et la thrombose des urgences114.
De plus en plus évident aussi que la progression de la contagion a d’abord répondu à une
dynamique propre, la réglementation ne la perturbant que secondairement.
La carte du degré de contamination par département montre, en effet, que la diffusion de
l’épidémie s’est faite par « contiguïté », en suivant les principales lignes de communication selon
un schéma et un rythme propre avec des cas de vecteurs spécifiques (grands rassemblements,
essaimage à partir d’un foyer, etc.).
« Les départements qui ont subi la plus forte prévalence sont situés sur les principaux axes de
communication du pays et les zones d’échanges les plus intenses (ce qui est classique pour toutes
les épidémies). Ce constat, rapproché des dates de pic, suggère que le confinement général de la
population et le fort ralentissement de l’activité économique n’ont guère influé sur l’expansion de
l’épidémie et que le virus s’est propagé selon une dynamique propre115 ».
Il est d’ailleurs probable qu’un confinement différencié selon les situations locales aurait été plus
efficace, psychologiquement et économiquement moins destructeur, que celui qui a été imposé.
Comme le déclare William Dab : « Il ne s’agit pas d’une guerre généralisée. C’est une guérilla, avec
un ennemi qui attaque dès qu’il en a l’occasion, en profitant de chacune de nos faiblesses. Par
conséquent, les mesures décidées au niveau national doivent être déclinées et adaptées aux
réalités locales avec une grande réactivité116 ».

114 - Le gouvernement d’ailleurs n’a jamais caché que le confinement visait d’abord à empêcher les éventuelles
thromboses des urgences ce qui aurait rendu un peu voyante la pénurie de lits de réanimation. De la régulation de
l’accès aux services hospitaliers au ralentissement de la propagation de l’épidémie, comme ce fut dit, il y a une marge :
retarder l’accès aux hôpitaux n’est pas soigner. Avouons cependant que transformer en justification son imprévoyance
est quand même une performance !
115 - 6 juin 2020 - Blog de Laurent Mucchielli, Mediapart. Nombre de données et de nos conclusions reprennent celles
de cet article très fouillé.
116 - William Dab, entretien Le Monde, 13 juin 2020.
66
Et puis ce confinement n’en est pas tout à fait un dans la mesure où il ne supprime ni les risques
de contamination intra-familiale ou intra-communautaire 117, ni les mouvements des soignants
entre zones contaminées et celles que l’on est censée protéger, tout particulièrement les EHPAD.
En croisant les chiffres des associations sectorielles de personnels soignants, des syndicats et de
Santé publique France118, il apparaît qu’entre le 1er mars et le 15 mai, 65 000 personnels des
établissements de soins ou d’accueil ont été contaminés par la Covid-19, dont 25 337 des
établissements sanitaires publics et privés et 40 503 du secteur médico-social, les infirmiers ayant
été les plus touchés.
Ici est mis en question le manque de masques et de vêtements de protection pendant de longs
mois, en contradiction avec les annonces officielles, évidemment. Que les personnels de
réanimation, mieux protégés, aient été moins contaminés que ceux opérant dans des secteurs
moins exposés le confirme.
Un autre facteur non négligeable de diffusion du virus – en l’absence de tests systématiques dans
les secteurs les plus exposés – fut l’absence de prise en charge rapide des malades potentiels par
les généralistes, mis sur la touche, comme on l’a vu. Cette absence de sélection a permis la
circulation de personnes qui aurait dû être tenues à l’écart et rapidement soignées.

Un État désarmé, dans la guerre


Le choix de la politique de l’autruche, puis – la situation sanitaire s’aggravant – du confinement
général du pays, et enfin – pour limiter la casse économique et sociale – du déconfinement, n’est
pas le produit d’une stratégie sanitaire, mais une mesure de sauve qui peut face à l’absence de
moyens médicaux et sanitaires.
L’absence de politique de dépistage systématique, les freins mis à l’hospitalisation et à
l’acquisition des masques et autres dispositifs de protection s’expliquent, au terme de trente
années de néolibéralisme, par l’impossibilité pour l’exécutif de déployer une stratégie offensive
contre l’épidémie.
Sous l’effet de la libre concurrence, ont fui à l’étranger l’essentiel de la production nationale de
matériel médical (respirateurs notamment), de fourniture (masques, gel désinfectant
notamment), de diagnostic (tests de contamination et sérologiques, réactifs), de médicaments 119
et, plus encore, de principes actifs entrant dans la fabrication des médicaments, de produits rares
de sédation comme le curare120.
Simple exemple très récent : la fermeture en 2018, après son rachat par un groupe américain de
l’usine bretonne qui fabriquait 20% des masques FFP2 nécessaires à la France.

117 - « Nous savons maintenant que les regroupements de cas, surtout quand ils surviennent dans des espaces clos,
créent des situations de superpropagation … » William Dab, entretien Le Monde, 13juin 2020.
118 - La spécialité de cette agence étant de brouiller les pistes sous un flot d’informations d’inégal intérêt et
fragmentaires.
119 - À noter que la pénurie de médicament n’est pas spécifique à la crise sanitaire actuelle, c’est une constante et
une tendance lourde. Ainsi, selon la Société des Ingénieurs et scientifiques de France, 868 signalements de rupture
d’approvisionnement de médicaments – certains d’urgence vitale – ont été fait en2018 soit 20 fois plus qu’en 2008.
120 - « Ce dont on manque le plus, ce sont de respirateurs, de produits de sédations pour endormir les patients avant
de les intuber, de produits pour ne pas avoir à utiliser de vieilles drogues ou de produits vétérinaires », Xavier Lescure
chef de service Hôpital Bichat, Le magazine de la santé, France 5, 2 avril 2020.
67
Force est aussi de constater que l’UE libérale, là encore, n’a pas été la réponse à la mondialisation
de ces productions. L’urgence venue, c’est la règle du chacun pour qui s’imposera 121.
Non seulement l’Union n’a pas réduit la vulnérabilité de la France à la pandémie mais la pression
budgétaire qu’elle a exercée sur les pouvoirs publics s’est traduite par une série de fermetures, de
restructurations d’établissements, de suppressions de lits 122, de « modernisations » managériales
du système de santé aux effets calamiteux sur les soignants.
Les raisons des suppressions et restructurations sont d’abord budgétaires. Elles ne procèdent
qu’accessoirement d’un souci d’efficacité médicale comme le montre le retard de la France sur
l’Allemagne en matière de lits de réanimation : 5 000 pour la première au début de la pandémie,
25 000 pour la seconde. L’encombrement des couloirs des réanimations par les brancards et les
patients en attente prolongée est devenu le quotidien.
Les réformes qui les ont accompagnées – renforcement du pouvoir des directeurs d’hôpitaux au
détriment des médecins et des élus locaux, institution de la « tarification à l’acte123 » créations des
Agences Régionales de Santé124 – procèdent du même esprit.
Les ressources des hôpitaux devenus entreprises, dépendent désormais du nombre d’actes
effectués et de leur complexité supposée. D’où la tentation de privilégier les actes simples
rapidement exécutés, l’augmentation des cadences et la multiplication des actes rapportant le
plus, indépendamment de leur intérêt médical.
Comme l’écrit André Grimaldi : « Le pouvoir des gestionnaires l’a emporté sur celui des soignants.
Le business plan est passé devant le projet médical. La T2A s’est imposée non pas comme une
technique adaptée à certains actes (la pose d’un pacemaker, une séance de dialyse…) mais comme
un outil politique permettant de transformer l’hôpital en entreprise concurrentielle. Il ne fallait plus
répondre à des besoins médicaux, mais gagner des parts de marché. Un contresens total 125 ».
Résultat : au moment où la menace de la Covid-19 commence à être perçue en France depuis
mars 2019, les manifestations de personnels soignants se succèdent, la moitié des urgences sont
en grève et 1 600 médecins et chefs de services hospitaliers annoncent qu’ils démissionnent de
leurs responsabilités administratives126.
Si la faiblesse endémique des salaires des personnels soignants 127 et la réforme des retraites
annoncée n’arrangent pas les choses, c’est d’abord la transformation de l’hôpital en entreprise, en
machine à cash, et le mode de gestion qu’elle appelle qui expliquent ce malaise profond. Nier
toute dimension morale et affective au fait de soigner autrui – par des des rémunérations
âprement discutées par exemple – manifeste le peu de considération sociale dans laquelle le
pouvoir tient ces soignants. Il n’est pas de meilleur moyen de fragiliser une institution. Tout ce que

121 - Le détournement d’une cargaison de masques chinois destinée à l’Italie, par la douane tchèque est un révélateur
caricatural de l’état de l’UE.
122 - Entre 2003 et 2017 près de 69 000 lits ont été supprimés, années après années, encore 4 200 en 2018. Résultat :
en 2015, la Corée du Sud disposait globalement de 11,5 lits d’hospitalisation pour 1 000 habitants, l’Allemagne de 8,1
et la France de 6. Selon le ministère de la santé, le 25 avril 2020, 7 575 patients seraient en réanimation soit 50% de
plus que la capacité d’accueil initiale.
123 - La « tarification à l’acte » ou T2A, sur le modèle du « new public management » britannique, remplace le
financement budgétaire des établissements. En patois des bureaux, une logique de résultats se substitue à une
logique de moyens.
124 - Créées en juillet 2009, les ARS étaient censées corriger deux défauts majeurs du système de santé français, la
multiplication des services et d’organismes de décision au niveau régional, une extrême centralisation.
125 - Le Professeur André Grimaldi est ancien chef de service de diabétologie à l’hôpital Pitié-Salpêtrière Paris.
Citation extraite d’un article publié dans Libération (3 juillet 2018) « Le business plan est passé devant le médical ».
126 - Ce qui signifie que les établissements qui ne peuvent plus facturer les actes réalisés n’ont plus de recettes.
127 - Ainsi, les salaires des infirmiers français se placent au 28 ème rang des pays de l’OCDE, inférieurs de 5% au salaire
moyen alors que ceux des infirmiers allemands lui sont supérieur de 13% et ceux des Espagnols de 28%.
68
le gouvernement trouvera pour réponse à ce malaise : la création de « bed managers » dans
certains hôpitaux128 !
Dans ce climat, faute des moyens de diagnostic et de soins nécessaires pour traiter toutes les
personnes infectées par le virus, les pouvoirs publics soucieux de l’effet calamiteux qu’aurait
l’allongement des files d’attente aux portes des hôpitaux, n’ont pas trouvé d’autre solution que
d’en contingenter l’accès ! Il s’agissait très officiellement d’éviter l’embolie des services de
réanimation par l’afflux de patients, comme si soigner pour éviter l’épreuve de la réanimation ne
devait pas passer avant !
Si, comme on l’a vu, la technique du confinement général a transformé la question sanitaire en
problème de police administrative et pénale, le filtrage de l’accès aux hôpitaux l’a changée en
question de logistique.
Il est quand même peu banal qu’en cas de symptômes de contamination, la première
recommandation des autorités sanitaires n’ait pas été de consulter un médecin à son cabinet,
encore moins de se rendre aux urgences de l’hôpital, mais de rester à domicile en prenant du
Doliprane. C’est seulement si les symptômes s’aggravaient, avec des difficultés respiratoires, des
signes d’étouffement ou de malaise qu’il convenait d’appeler le « 15 » ! Quant au traitement
réservé aux pensionnaires malades des maisons de retraite, les témoignages de refus purs et
simples de les accueillir ne manquent pas 129. Quant aux témoignages d’une sélection par l’âge et
l’état de santé dans l’attribution des postes de réanimation disponibles, s’ils sont plus discrets, ils
n’en existent pas moins.
La croissance des hospitalisations et des morts en mars/avril – mention spéciale pour les EHPAD –
montre que les consignes ont été parfaitement exécutées.
L’origine de ce choix peu banal du « non-traitement des personnes en phase précoce de
contamination » puis du confinement généralisé de 67 millions de français est donc double : le
manque de moyens effectifs de dépistage et le manque de moyens de réanimation dans la phase
paroxystique de la maladie. Tout simplement parce que le système sanitaire et hospitalier français
au terme de 30 ans de libéralisme n’est plus en capacité de répondre à une demande autre que de
routine. Ce qui n’est pas immédiatement nécessaire devient une dépense indue que tout bon
gestionnaire se doit de supprimer.
Pour un gouvernement fidèle aux principes libéraux, gouverner ce n’est plus prévoir, ce n’est
même plus gouverner au sens ancien du terme, mais permettre au marché d’exprimer ce qu’est la
bonne allocation des moyens à chaque instant. C’est ce que signifie le principe central du new
management : remplacer une logique de moyens par une logique de résultats, l’alpha et l’oméga
de la bonne gestion publique aujourd’hui.
Comme les résultats à court terme sont les premiers connus, ils seront préférés à des résultats à
long terme, plus aléatoires et qu’on ne prendra même pas le temps d’attendre. En outre, le plus
facilement évaluable étant les coûts, ils deviendront l’unique critère d’évaluation de la gestion
publique.
L’horizon du nouveau monde, celui des marchés, c’est le court terme, celui du « bon
gouvernement » de l’ancien monde, le long terme. Gouverner ce n’est plus prévoir mais réagir,
d’où la paralysie des nouveau « managers » quand la catastrophe ne permet plus au système de
fonctionner par inertie.

128 - AFP 09/09/2019


129 - Voir Marianne le 15/05/2020
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Un État empêtré dans sa bureaucratie
Si le consentement à l’ordre libéral européen a privé l’état français d’armes essentielles, en
choisissant de s’appuyer sur la bureaucratie et les acteurs privés faute de moyens d’agir propres, il
s’est empêtré dans les coteries « public-privé » et les réseaux d’intérêts privés, perdant ce qui lui
restait de ses capacités de réaction…

Bureaucratie et corporatisme à tous les étages


Le nombre de Directions, d’Autorités, d’Agences, de Centres, de Conseils plus ou moins Hauts ou
scientifiques, intervenant en matière de santé est proprement ahurissant, spécialement en
période de crise.
En l’espèce interviennent ou peuvent être appelés à intervenir sur une question spécifique, outre
le ministre de la santé : Le Directeur général de la santé, la Direction de santé publique France, le
Directeur de la haute autorité de santé, les Directeurs généraux des agences régionales de santé,
les Directeurs de l'agence nationale sanitaire, la Direction de l'alliance nationale pour les sciences
de la vie et de la santé épidémiologie-France, le Centre national de recherche scientifique en
virologie moléculaire, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé
(ANSM).
S’y ajoutent : le Conseil de l’ordre des médecins, celui de l’Ordre des pharmaciens ainsi qu’un très
grand nombre d'infectiologues, essentiellement parisiens membres des organismes donneurs
d’avis, souvent en charge de l’édification médiatique du bon peuple.
Abondance de bien ne pouvant nuire, la pandémie de la Covid-19 amènera la création du Haut-
commissariat de lutte contre les épidémies, du Haut conseil de veille sanitaire, de l'Agence
nationale de sécurité et de logistique médicale, du Conseil scientifique Covid-19, et, cerise sur le
gâteau, d’un éphémère coordonnateur de la stratégie nationale de déconfinement.
Seront aussi à la manœuvre, puisqu’en état d’urgence sanitaire et en guerre contre un ennemi
particulièrement pernicieux : la cellule interministérielle de crise (CIC) qui mobilise plus de 40
agents des directions du ministère, professionnels de santé (médecins, pharmaciens, internes de
santé publique), gestionnaires et ingénieurs, et le Secrétariat général de la défense et de la
sécurité nationale (SGDSN), rattaché à Matignon.
Outre le problème politique récurrent de la confusion des fonctions de chef de l’État et de chef du
Gouvernement dans la Ve République, les défauts majeurs de cette organisation au niveau
national, sont la place réduite accordée aux praticiens en activité, sa complexité et la multiplicité
des pilotes dépourvus de commandes, sauf le frein.
Pas étonnant donc que pendant plusieurs mois le feuilleton des masques, des habits de
protection, des tests à la disposition de tous pour les pouvoirs publics mais introuvables, même
par les soignants, ait fait la « Une » des médias. Régulièrement, la captation par la douane d’une
commande de masques chinois passée par une commune, un département, une région ou
l’obstruction de l’ARS à la distribution d’un stock de masques qu’elle n’avait pas les moyens de
faire elle-même, ajoutait un peu de piquant.
L’épisode des pharmaciens refusant la vente de masques avant de découvrir qu’ils le pouvaient,
comme celui de l’État détruisant, pour péremption, une bonne partie d’un stock de ces masques
qui manquaient même dans les établissements de soins, ne sont pas banals.

70
Pas banal non plus la commande de 10 000 respirateurs à un pôle industriel français dont les 2/3
s’avéreront inadaptés à la réanimation hospitalière.
Même Courteline n’aurait pu imaginer pareilles facéties bureaucratiques. Il faudra attende Kafka,
visionnaire du monde nouveau, pour voir le réel prendre la forme de l’impensable. Pour ça, Père
Ubu vous estes toujours un fort grand voyou !

Les coteries médico- administratives


La crise sanitaire a fait apparaître au grand jour le rôle des coteries médico-administratives 130 en
lien strictement « professionnel » évidemment avec « Big Pharma131 » dans la définition des
politiques de santé, et les autorisations de mises sur le marché des médicaments. Elles vont
naturellement jouer un grand rôle dans la conduite de la lutte contre la pandémie de Covid-19,
notamment à travers le conseil scientifique dont le gouvernement se flatte de suivre « en toute
transparence » les avis, ce qui heureusement n’a pas été toujours le cas.
On les retrouvera à la manœuvre, comme on le verra, pour empêcher la diffusion du traitement
de la Covid-19 proposé par Didier Raoult et promouvoir le remdesivir de Gilead.
Elles ne sont pas non plus étrangères à la politique d’éloignement des lieux de soins et de
recherche, à la multiplication et l’hyperspécialisation de centres d’expertises et de validation,
jaloux des prérogatives assises de leur pouvoir.
Ainsi, en matière de maladies infectieuses, existent rien moins que 44 « Centres Nationaux de
Référence », ce qui ralentit les capacités de réactions des soignants quand, comme avec le virus de
la Covid-19, ils se trouvent confrontés à une infection nouvelle dont personne ne connaît ni les
signes avant-coureurs, ni l’évolution, ni la dangerosité, ni les séquelles qu’elle pourrait laisser.
Il n’est pas impossible que cette évolution coïncide avec l’illusion que spécialisation rime avec
économie et avec les intérêts des offreurs de thérapeutiques :
« Je pensais que la longue habitude de beaucoup de ces experts de travailler avec les industriels
proposant eux-mêmes des solutions thérapeutiques, posait un problème de fond. Ils étaient formés
à une autre guerre d’un autre temps132 ».

Les ARS à l’épreuve de la réalité


Le moins que l’on puisse dire, c’est que les agences régionales de santé censées supprimer les
maux d'un système à bout de souffle et rationaliser l’organisation territoriale des soins – selon les
termes de la loi Bachelot – n’ont pas tenu leurs promesses.
Déjà fort critiquées en période normale pour leur obsession des économies budgétaires, des
suppressions d’établissements (particulièrement les hôpitaux de proximité et les maternités) et de

130 - Parmi elles citons REACTing « consortium multidisciplinaire rassemblant des équipes et laboratoires d’excellence,
afin de préparer et coordonner la recherche pour faire face aux crises sanitaires liées aux maladies infectieuses
émergentes » à la création duquel œuvra Jean-François Delfraissy, actuel président du comité scientifique et
émanation de l’inserm. Le consortium est à l’origine du projet européen « Discovery » censé tester quatre traitements
sur 3000 patients. Une note du 18 juin annoncera que le traitement par l’hydroxychlorochine est arrêté. On n’est
jamais trop prudent.
131 - « Big Pharma » est le sobriquet donné à l’industrie du médicament pour son rôle de grande tentatrice des
décideurs publics.
132 - Réponse de Didier Raoult interrogé sur les raisons de son départ du conseil scientifique, à la Commission des
affaires sociales du Sénat (mai 2020) et reprise lors de son audition par l’Assemblée nationale en juin.
71
lits ; la crise – en révélant et leur volonté de pouvoir sans en avoir ni l’expérience, ni les moyens, et
leur incapacité à sortir de leur routine bureaucratique – amènent à poser clairement la question
de leur suppression.
En effet, si les ARS, aux termes de la loi, sont compétentes pour « l'organisation de la réponse aux
urgences sanitaires, la gestion des situations de crise sanitaire » et « en matière de veille
sanitaire », ces préoccupations ont largement disparu derrière la maîtrise des dépenses de santé.
Idem de la supervision des EHPAD, autrefois assurée par les DDASS et les DRASS qu’elles ont
absorbées133. À de rares exceptions, il s’agissait de contrôle à distance sur documents et à partir de
ratios principalement établis à partir d’informations fournies par les établissements, ainsi
transformés en terminaux des ordinateurs régionaux et nationaux. Autre caractéristique du
système : son extrême centralisation. Les observateurs durant la crise sanitaire sont unanimes :
aucune décision des ARS n’est prise sans en avoir préalablement référé à Paris.
Indépendants, sauf du ministre de la santé, sans lien hiérarchique avec les préfets, parmi les mieux
rémunérés de la haute fonction publique134, les directeurs généraux des ARS sont des princes en
leur royaume. Des princes, comme dans la fable, fort dépourvus quand souffla le vent chaud de la
pandémie venue de Chine. Il ne suffisait plus de surveiller des ratios de gestion et de sanctionner
les cigales, il fallait aller voir ce qui se passait et agir soit même.
Si cela avait été le cas, il est probable que des lits de réanimation d’établissements privés ne
seraient pas restés vides dans des régions particulièrement affectées, au paroxysme de l’épidémie.
Une anecdote135 résume bien le mode de fonctionnement du système de santé au niveau des
régions : téléphonant à l’ARS pour signaler qu’un hôpital manquait de masques, le président d’une
région particulièrement touchée par l’épidémie, se voit répondre qu’il se trompait, la tablette de
son interlocuteur indiquait que cet établissement en disposait de 532 !
Installée sur la lune, les ARS ignorent – ce que savait Aristote – que le monde sublunaire ne
fonctionnait pas selon les lois parfaites qui règlent le cours des astres.
Si la catastrophe a été évitée, c’est que localement une gouvernance associant préfets et élus
(maires, présidents de conseils départementaux ou de régions) s’est spontanément mise en place,
selon des formules diverses. Ainsi ont pu être réglés de nombreux problèmes pratiques touchant à
l’organisation des soins. Parmi ceux-ci, le manque de masques ou de tests dans les établissements
de soins, l’absence d’hôpitaux de proximité dans certains départements ruraux, à laquelle il a été
pallié par la mobilisation des médecins libéraux, avec de bons résultats comme dans le Gers. Le
département du Morbihan lui, a organisé une « usine virtuelle » de fabrication de masques avec
les traditionnelles brodeuses locales. Le département de Vendée et beaucoup d’autres ont mis à
disposition leurs laboratoires d’analyses biologiques techniques pour faire face au manque de
moyens de tests, etc.
Les problèmes sociaux et économiques engendrés, sinon directement par la pandémie, par les
interdictions liées au confinement, ont eux aussi été souvent pris en charge par les départements
ou les régions : actions très diverses, touchant les EHPAD et d’une manière générale les personnes
âgées isolées ou, dans les secteurs très urbanisés de la région parisienne les familles démunies
dont beaucoup furent particulièrement affectées par la crise. En matière économique, des
133 - S’il en était allé autrement, il n’y aurait certainement pas eu une telle hécatombe dans les maisons de retraite et
d’autres réponses différenciées et moins mortifères que l’isolement quasi-total auraient été mises en place. En tous
cas on se serait au moins posé la question.
134 - Le DG de la région Île-de-France gagne entre 16 700 et 17 500€ selon Challenge (19/01/2018). Les DG des ARS
font partie des quelque 600 hauts fonctionnaires qui gagnent plus que le président de la République. On comprend
leur zèle.
135 - Anecdote recueillie dans le cadre de la « Commission sénatoriale de suivi de la mise en œuvre de l’état
d’urgence sanitaire » mise en place par la commission des lois.
72
soutiens à la mobilisation, des aides d’état aux entreprises ou la mise en place de circuits courts de
commercialisation des productions locales, etc.
Mais plus encore que les problèmes concrets et pratiques, c’est le délire règlementaire
gouvernemental accompagnant les décisions de confinement, puis de déconfinement qui a
mobilisé les énergies. Force est de constater, en effet, que les préfets et les élus locaux ont passé
autant, sinon plus, de temps en exégèse des textes officiels qu’à régler des problèmes réels 136.
Aux rares cas près où elles se sont associées à ces initiatives, les ARS ont très généralement traîné
les pieds, mécontentes de voir d’autres qu’elles faire le travail qu’elles ne voulaient ou ne
pouvaient pas faire.
Plus étonnant que l’incapacité des ARS et des pouvoirs publics jusqu’au sommet, à fournir en
temps et en heure aux soignants et aux Français, les moyens de se protéger de la contamination
virale, c’est que n’ait jamais été posé la question des soins réservés aux malades, celle de leur
nature et de leur efficacité, pourtant à géométrie variable selon les lieux.
Si elle a été éludée c’est d’abord parce qu’elle risquait de remettre en question l’organisation
collusive française poussée à l’extrême dans le domaine du médicament et de la recherche. Le
genre même de la question qui fâche.

Le business du médicament ou le triomphe de l’État collusif


Qu’acteurs et intérêts publics et qu’acteurs et intérêts privés se confondent aujourd’hui est
devenu si évident aux yeux même de ceux qui ont en charge le respect du droit républicain,
qu’une autorité administrative comme la CADA 137 peut donner raison au gouvernement de refuser
la communication du contrat le liant à ses fournisseurs de masques chirurgicaux chinois, au nom
du « secret des affaires », comme si les opérations réalisées dans le cadre de la gestion de la crise
sanitaire par l’état étaient des opérations à caractère commercial et donc ayant une valeur
marchande comme telle.
Bien peu de choses cependant à côté de l’influence des laboratoires et producteurs de
médicaments sur la recherche publique-privée dans ce domaine, sur les autorisations de mise sur
le marché et d’une manière générale sur toutes les décisions des pouvoirs publics pouvant affecter
leur business.

Le lobbyisme de Big Pharma


Une dizaine de ces entreprises138 avec une capitalisation boursière globale de l’ordre de 1 000 Md$
font partie, au côté des géants du pétrole et de l’automobile, plus récemment du numérique, de la
centaine de multinationales qui dominent le commerce mondial. Le système des brevets leur
assurant un quasi-monopole dans des domaines aussi sensibles que celui de la santé, leur
procurent des bénéfices et des dividendes très confortables.

136 - Le « Protocole sanitaire pour la réouverture des écoles maternelles et élémentaires » de 63 pages mériterait
d’être inscrit au livre des records. On y relève, par exemple, que la distanciation physique des élèves doit être
respectée même en récréation, qu’ils doivent se laver les mains après s’être mouchés, après avoir toussé ou éternué,
que les crayons et autres objets doivent être désinfectés après chaque utilisation…Visiblement les rédacteurs de ces
recommandations ont une fine connaissance de la vie scolaire !
137 - Commission d’accès aux documents administratifs à l’occasion d’une demande d’avis de Mediapart le
12/06/2020.
138 - Capitalisation boursière des principales entreprises en 2018 ; Johnson & Johnson (355 Md$), Pfizer (196 Md$),
Novartis (198 Md$) ; Sanofi (102 Md$), Gilead dont la capitalisation atteindra 120 Md$ au 2 ème trimestre 2020.
73
Avec un actionnariat largement dominé par des fonds de pensions et sociétés de placement 139,
elles vivent en symbiose avec Wall Street. Le poids de ces « investisseurs » explique que les cours
boursiers et leurs variations aient autant d’importance que leurs bénéfices et les dividendes
qu’elles peuvent distribuer.
Un business boosté par quelque 80 médicaments – véritables « pompes à cash » – en plein
expansion : +43% en dix ans140.
D’origines diverses les propriétaires de ces firmes sont surtout étasuniens.
Ainsi le capital de Sanofi, ex-entreprise publique, qui passe pour française, est-il détenu à 16,2%
par des institutionnels français, à 9,3% par L’Oréal seulement, contre 61,3% par des institutionnels
étrangers. Au cas où on en douterait, les dernières déclarations du directeur général de Sanofi,
prévenant que quand le groupe disposera d’un vaccin contre la Covid-19 il sera d’abord destiné
aux USA141, nous rappelleraient qui mène le bal.
Outre les armes politiques dont « big pharma » peut disposer comme toutes les entreprises
multinationales142 – chantage à l’emploi ou inversement à la notoriété liée à la recherche – le
pouvoir d’influence des laboratoires pharmaceutiques a été conforté par un long travail de
pénétration du milieu médical et de la bureaucratie, mêlant corruption et trafic d’influence. Un
travail d’autant plus efficace qu’il ne se contente pas d’enrichir ceux qu’il touche mais qu’il leur
fournit des réponses toutes prêtes aux problèmes dont ils ont la charge en tant qu’acteurs publics.
Ainsi fonctionne l’État collusif qui se paralyse lui-même.
Comme pour tous les lobbies, le but n’est pas seulement d’obtenir des autorisations et des
avantages mais d’imposer la norme qui avantage. Analysant la pratique des lobbyistes opérant au
niveau de l’EU, Sylvain Laurens note qu’il ne s’agit pas seulement d’obtenir un avantage de
compétitivité mais de « transformer les règles du jeu du marché pour qu’elles tournent à votre
avantage ».
« Le bon lobbyiste, c’est celui qui va faire produire par l’administration bruxelloise la norme de
demain » et qui comme par hasard le favorisera !143
C’est ce qui s’est passé pour la recherche sur les médicaments : la seule méthode de validation
désormais reconnue est « l’essai randomisé » ou « essai contrôlé aléatoire ». Les « essais
thérapeutiques » se trouvent ainsi relégués au second rang alors que ce sont à la fois les plus
pratiqués, ceux qui historiquement on aboutit au plus grand nombre de découvertes et
accessoirement dont les patients ont une chance de retirer avantage.
La méthodologie des essais randomisés prévoyant la définition de paramètres quantitatifs,
« représentatifs » de l’état du malade dont l’évolution permettra de démonter l'efficacité du
traitement administré, toutes les manipulations sont permises 144.
139 - Les deux plus importants étant BlackRock – dont le patron Larry Fink est un hôte régulier de l’Élysée – et
Vanguard.
140 - Selon Bastamag depuis 1990, le chiffre d’affaires des laboratoires a globalement été multiplié par 6, leur
bénéfice par 5, et leurs dividendes par 12.
141 - Le Monde 14/05/2020.
142 - D’où les aides financières de tous ordres, aides à la recherche, réductions d’impôts, apport en capital, dans le cas
de Sanofi, etc. dont elles bénéficient, sans parler de la rente procurée par l’Assurance maladie.
143 - Sylvain Laurens est l’auteur de « Les courtiers du capital » (Agone). Les citations sont extraites de son audition au
Sénat dans le cadre de la commission d’enquête sur les mutations de la haute fonction publique (N°16 2018-2019).
144 - Un choix qui peut, en effet, réserver des surprises. Ainsi, en pleine bataille hydroxycloroquine/remdesivir, un
mystérieux « Conseil National des généralistes enseignants » émettait un avis négatif sur l’utilisation de la première
pour le traitement de la Covid-19, dans la mesure où son effet positif n’était pas prouvé. Parmi les reproches adressés
aux essais cliniques réalisés par l’IHU de Marseille : « Le choix d’un critère de jugement principalement biologique
(charge virale), critère intermédiaire non solidement corrélé aux complications cliniques. » Refuser le niveau de la
charge virale comme évaluation de l’état d’un patient ayant contracté la covid19, il faut quand même oser. À se
74
Or, observe le professeur Jean Roudier145 : « Depuis une trentaine d’années, l’industrie
pharmaceutique a infiltré le milieu des médecins universitaires en leur faisant réaliser des essais de
médicaments. »
« Les médecins qui participent aux essais sont des exécutants rémunérés. Ils suivent un protocole
rigide, conçu par l’industriel qui finance l’essai et qui paye (habituellement dans un créneau de
1 000 à 3 000 euros par patient inclus) le médecin qui inclut des patients dans l’essai. »
Pas étonnant donc que beaucoup de médecins limitent leurs « recherches » à cette activité
rémunératrice et promotionnelle.
« Au fil des années, j’ai vu l’industrie pharmaceutique prendre, avec beaucoup de finesse, le
contrôle de la médecine universitaire. Elle a fait la carrière de jeunes médecins en les faisant parler
dans les congrès qu’elle finance, en les faisant publier, en les faisant connaître. Elle a réussi à
remplacer les médecins chercheurs par des médecins « essayistes » et fiers de l’être ! Ces
« essayistes » arrivent, avec le temps, à représenter leur spécialité et à passer pour des
interlocuteurs compétents, des « Experts ». En réalité, ce sont des « Key Opinion Leaders », le
terme utilisé par l’industrie pour désigner ses influenceurs ».
Pas étonnant non plus, « le financement par les laboratoires pharmaceutiques représentant un
financement comparable au budget de l’INSERM 146 », si les heureux bénéficiaires ont quelques
difficultés à ne pas défendre les produits de leurs mécènes. Comme le montre le tableau ci-
dessous, il y a une corrélation entre le volume des prises de positions de spécialistes universitaires
des maladies infectieuses pour ou contre l’usage de l’hydroxychloroquine ou de la chloroquine
dans le traitement de la Covid-19, et les avantages financiers dont ils ont bénéficié de la part de
Gilead Sciences.

Les média, étant évidemment l’outil le meilleur pour façonner l’opinion, « big pharma » ne saurait
l’oublier et d’autant moins qu’ils ont des actionnaires communs.
Le lancement d’un médicament prometteur n’est qu’accessoirement une question de sécurité
sanitaire, c’est d’abord une opération financière. Les financements croisés étant la règle pour les
multinationales, quelle que soit leur activité principale, être actionnaire d’une machine à
influencer est évidemment particulièrement intéressant.
Rien d’étonnant donc que BFM TV qui a mené campagne contre le traitement proposé par l’IHU
marseillais ait des actionnaires communs avec Gidead : Vanguard, Capital research &
Management co (global investors), Capital research & Management co.

demander ce que ces « généralistes » peuvent bien enseigner !


145 - Jean Roudier qui est actuellement professeur à la faculté de médecine de Marseille a enseigné et animé des
unités de recherche en France et aux USA. Blog de Laurent Mucchielli 18/04/2020 Médiapart.
146 - Didier Raoult : Réponse la Commission des affaires sociales du Sénat (mai 2020) et reprise lors de son audition
par l’Assemblée nationale en juin.
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À l’occasion de la sortie de l’article du Lancet – référence mondiale en matière de presse médicale
– il apparaîtra que cette presse professionnelle est largement financée par les laboratoires
pharmaceutiques elle aussi.
Mais, ce qui sépare Didier Raoult de la galaxie des petits et grands obligés de « big pharma » n’est
pas seulement la définition du meilleur traitement de la Covid-19, c’est aussi l’objectif de la
recherche médicale. « Ce n’est pas un conflit médecin contre chercheurs, mais plutôt médecin
chercheur fondamentaliste contre médecins chercheurs… de capitaux ».

Un ovni dans la galaxie Gilead Sciences


Pour l’industrie du médicament spécialisée dans les maladies infectieuses, une nouvelle pandémie
est une bénédiction. L’évolution du cours de l’action Gilead Sciences au premier semestre 2020 le
montre.
Dès qu’il devint certain que l’épidémie nouvelle dépasserait les frontières chinoises, début janvier
2020, l’ascension de l’action de Gilead a commencé pour atteindre son maximum en avril-mai
2020 (+32% par rapport à janvier). C’est le moment où les chances pour son médicament phare, le
remdesivir, d’être le premier antiviral contre la Covid-19 a pouvoir être commercialisé deviennent
maximales, le moment aussi où le tir de barrage médiatique et bureaucratique contre son
concurrent potentiel – l’association hydroxycloroquine/azithromycine – proposée par Didier
Raoult s’emballe.
Si le feuilleton de cette bataille entre les conceptions mercantile et humaniste de la médecine,
transformée par les médias mainstream en croisade contre le populisme, est sans grand intérêt, le
parallélisme d’attitude des autorités sanitaires françaises et des obligés médicaux de Gilead
Sciences a de quoi surprendre.

Cours de l’action Gidead en $ : 63$ en janvier, 74 $ mi- juin avec un pic de 83$ en avril.

Ainsi, dès le 1er mars le directeur général de l’AP-HP, Martin Hirsch déclare que le traitement
proposé par le professeur Raoult ne servait à rien et qu’il était même dangereux. Prenant rang, il
annoncera le 27 avril, qu’une étude des hôpitaux parisiens (non randomisée) montre qu’un
antiviral autre que l’hydroxycloroquine, le tocilizumab, aurait des effets positifs dans les cas
sévères.
Le 5 mars 2020, « l’effet Raoult » commençant à exaspérer l’Établissement, le Conseil de la santé
publique, émanation de la Direction générale de la Santé – passant sous silence les résultats de

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l’IHU Méditerranée infection dans le traitement des malades hospitalisés –, proclame qu’à ce jour,
aucun essai clinique standard n’avait démontré l’efficacité et la sécurité d’un traitement de la
covid19. Bonne âme, il ajoutait cependant que si on ne voulait pas totalement baisser les bras « le
traitement spécifique à privilégier selon une approche compassionnelle est le remdesivir », produit
dont l’efficacité réelle dans le traitement de la convid19 était encore moins prouvée.
Poursuivant sa politique de mise à l’écart des généralistes dans la lutte contre la pandémie, le 25
mars 2020, le ministre de la santé, après avis du haut conseil de la santé publique, interdit par
décret la vente de la chloroquine au public dans les officines. Elle est désormais réservée aux
établissements de santé et à leurs pharmacies seules habitées à délivrer le produit au détail au
public pour le traitement d’autres maladies que la covid 19 ! À part ça, une décision qui ne vise
personne en particulier !
En avril, le décret étant contourné par trop de praticiens, le Conseil National de l’Ordre des
médecins rappellera à l’ordre les contrevenants, les menaçant de sanctions.
En réponse, un comité de plus de 1 200 médecins réclame la liberté de prescrire.
Si la publication de multiples essais « prouvant » l’inefficacité ou la nocivité de
l'hydroxychloroquine – essais dont aucun ne respecte les principes méthodologiques qu’on
reproche à Didier Raoult de ne pas respecter –, font régulièrement la « Une », il faut attendre le 22
mai et la publication d’un article bidonné du Lancet très hostile à l’hydroxychloroquine dans le
traitement de la covid19, pour que la campagne s’emballe.
L’OMS annonce immédiatement l’arrêt des essais cliniques sur l’hydroxtchloroquine qu’elle avait
précédemment lancés, avant de revenir sur sa décision lorsque la manipulation des auteurs de
l’article deviendra évidente.
En France, sur l’air de « on vous l’avait bien dit », les média s’en donnent à cœur joie.
Apparemment pressé lui aussi, sans attendre la fin de la mascarade, le ministre de la Santé
annonce dès le 23 mai que « suite à la publication dans The Lancet d'une étude alertant sur
l'inefficacité et les risques de certains traitements du COVID-19 dont l'hydroxychloroquine, (il a)
saisi le HCP pour qu'il l'analyse et propose sous 48h une révision des règles dérogatoires de
prescription ». Le 26 mai c’est au tour de l’agence du médicament d’annoncer la suspension, en
France, des essais cliniques avec l'hydroxychloroquine147.
La fin de la pièce est connue, devant les protestations de nombreux infectiologues de renommée
mondiale, le 4 juin, trois des quatre auteurs de l’article se rétractent au motifs qu’ils ne pouvaient
plus se « porter garants de la véracité des sources des données primaires » Des données récoltées
par la société américaine Surgisphere, dirigée par le quatrième auteur de l’étude ! La rédaction du
Lancet, elle-même, fait amende honorable.
Ce qui n’empêchera pas, REACTing, comme on l’a vu, d’annoncer le 18 juin que
l’hydroxychlorochine ne sera plus testée dans le cadre du projet européen « Discovery ».
Encore un exploit à mettre au crédit de l’UE, beaucoup moins exigeante comme on va le voir
envers le remdesivir.
Pourtant, les dernières études de Didier Raoult portant sur 3737 malades traités selon son
protocole font apparaître un taux de mortalité le plus bas du monde sans accidents cardiaques.
Des données publiées par AP-HP, peu soupçonnable de favoritisme envers Didier Raoult montrent
par ailleurs que le traitement raccourcit les durées d’hospitalisation.

147 - Cette célérité tranche sur son peu d’entrain à procurer des masques au personnel soignant ,à doter les autorités
sanitaires de moyens de tester.
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Pendant ce temps, le rouleau compresseur Gilead Sciences avance. Aux USA, le remdesivir
homologué en un temps record par la Food and Drug Association (FDA) et salué par Donald Trump
qui avait pourtant semblé lui préférer, un mois plus tôt, l'hydroxychloroquine 148. Une
homologation valant autorisation d’utilisation en injection sans avoir à passer par la case essai
clinique.
Fin juin, l'Agence européenne des médicaments recommande d'autoriser la mise sur le marché du
remdesivir. Peu importe donc ses effets indésirables fréquents, le peu d’effets réels à en attendre
sur la mortalité du Covid-19149, son prix élevé et le fait qu’il ne soit utilisable que par voie
d’injection à l’hôpital.

148 - Preuve accablante s’il en manquait, pour les chasseurs de sorcières populistes du caractère sulfureux du
directeur de l’IHU de Marseille.
149 - En pratique cette molécule est utilisable dans les formes tardives du Covid, quand la priorité n’est plus la charge
virale mais la lutte contre l'inflammation et les thromboses.
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CONCLUSION
Qu’un pays comme la France qui jouissait, il n’y a pas si longtemps encore d’une réputation
prestigieuse en matière médicale, pour la qualité de son système de soins et la créativité de sa
recherche, se révèle à ce point incapable de faire face à une épidémie qui jusque- là ne semble pas
devoir provoquer une surmortalité plus importantes que beaucoup d’autres du même type dans le
passé, a été une mauvaise surprise pour beaucoup de Français. Que ce pays se soit ainsi
volontairement désarmé et laissé ligoter par les intérêts mercantiles et corporatistes au point de
perdre toute réactivité face au danger, en sera une autre.
Renonçant à toute stratégie médicale offensive de lutte contre la pandémie, laissant les médecins
et les personnels soignants se débrouiller avec les moyens du bord, le Gouvernement se limitera à
une gestion bureaucratique et policière, au fil de l’eau, de la crise, avec les résultats calamiteux
que l’on sait.
Le gros de la bourrasque passé, le temps de tirer les leçons de cet échec viendra-t-il ? Peut-être,
mais qui les tirera ? Certainement pas des équipes gouvernementales. De ceux qui aspirent à
changer de place au jeu des chaises musicales du pouvoir. À en juger par leurs propositions
routinières on se prend à en douter. Le délabrement du système hospitalier français et
l’affaissement de l’organisation des soins en général sont, en effet, le résultat d’une politique
assidûment poursuivie ces vingt dernières années, menée au nom des mêmes principes quelles
qu’aient été les coalitions au pouvoir.
S’il est vrai que Roselyne Bachelot confrontée à la pandémie de grippe H1N1 avait mis en place
toute une organisation permettant le stockage de masques et du matériel nécessaire en cas
d’épidémie, acheté un grand nombre de vaccins et lancé une campagne de vaccination, on lui doit
en même temps la loi HPST et la généralisation de la tarification à l’acte, toutes deux procédant de
la même inspiration libérale. S’il est vrai aussi que le procès qui lui fut fait pour avoir dépensé
inconsidérément l’argent public par excès de précaution, l’épidémie de grippe n’étant pas au
rendez-vous, est parfaitement inique du point de vue du bon sens, il ne fait qu’appliquer les tables
de la loi du management libéral court-termiste. Table de la loi dont il est plus aisé de déplorer les
conséquences que de la briser, ce qui serait remettre en cause un système qu’on entend avant
tout perpétuer.
Il y a donc fort à craindre que la crise sanitaire laisse derrière elle plus d’angoisse que de lucidité. À
moins que cette « étrange défaite » pour reprendre le titre du livre de Marc Bloch que l’on semble
redécouvrir aujourd’hui, ne soit l’occasion de revisiter la « démocratie libérale » française telle
qu’elle est, ni démocratique mais oligarchique, ni libérale mais oligopolistique et corporatiste.

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