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LES FEMMES DU GRAND BOND EN AVANT

Miroirs et masques idéologiques

Tang Xiaojing

La Découverte | « Travail, genre et sociétés »

2010/1 n° 23 | pages 61 à 78
ISSN 1294-6303
ISBN 9782707159991
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2010-1-page-61.htm
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LES FEMMES
DU GRAND BOND EN AVANT
MIROIRS ET MASQUES
IDÉOLOGIQUES*
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Tang Xiaojing

L
e mouvement du Grand Bond en avant (1958-1961) a * Le sous-titre est une
marqué une période cruciale dans l’histoire de la allusion à l’ouvrage
République populaire de Chine, mais aussi dans d’Anselm Strauss
(Miroirs et masques,
l’histoire des femmes chinoises [Croll, 1978, Davin, 1959). En effet, sans que
1976]. Au cours de ce mouvement, de nombreuses femmes, la thèse interactionniste
d’abord catégorisées par le système administratif comme des soit centrale dans cet
« femmes au foyer » (jiating funü) et que nous appellerons éga- article, cette allusion est
une manière de
lement dans ce texte les « femmes du Grand Bond (en avant) »1, renvoyer aux questions
ont été encouragées par l’État à « sortir de leur foyer » (zouchu de catégorisation et
jiamen). Elles ont ainsi été mobilisées pour participer au travail d’identité qui se
salarié. Pour les décharger de leurs tâches domestiques, des trouvent en jeu parmi
les femmes de la
cantines et crèches ont été créées à cette période dans leurs génération du « Grand
quartiers d’habitation. Dans le secteur étatique2 et pour Bond en avant ».
l’ensemble de la Chine, de 1957 à 1960, le nombre des
1 Nous désignons ainsi
travailleuses passe de 3,286 millions (13,5 % de l’ensemble des
les femmes qui ont eu
travailleurs) à 10,087 millions (20 % de l’ensemble des
accès à l’emploi durant
travailleurs). À Shanghai, durant la même période, dans le le Grand Bond pour les
secteur étatique, le nombre de travailleuses passe de 421 700 distinguer de celles qui
(24 % de l’ensemble des travailleurs) à 645 700, soit 29 % de exerçaient déjà un
emploi avant 1957.
l’ensemble des travailleurs (selon Shanghai Tongjiju [2000]). La
croissance de l’emploi des femmes s’explique encore plus 2 Voirtexte de la note
fortement par le développement du secteur collectif (sous la page suivante.

doi : 10.3917/tgs.023.0061 Travail, genre et sociétés n° 23 – Avril 2010 S 61


Tang Xiaojing

2 En Chine, dès les tutelle des autorités locales) à partir de 1957. Faute de données
années 1950, se côtoient pour l’ensemble de la Chine, la situation à Shanghai donne
les entreprises certaines indications : la part des femmes dans les emplois du
collectives, sous la
tutelle des autorités secteur collectif est de 85 % (31 552 personnes) en 1957. En 1960,
locales (municipales, ou la part des femmes est identique (85 %) mais leur nombre
provinciales) et de taille s’élève à 44 642 [Annuaire statistique de Shanghai, 2000]. Les
modeste, et les femmes n’ont donc pas pris d’emplois aux hommes. Elles ont
entreprises d’Etat, pilier
du système occupé les nouveaux emplois créés dans les secteurs étatique et
économique collectif.
communiste, sous Cette histoire marquante de l’« émancipation des femmes »
l’autorité du durant les premières décennies du régime communiste a attiré
gouvernement central.
l’attention des féministes du monde entier. Depuis les années
1980, avec le déploiement des études sur les femmes chinoi-
ses, en Occident comme en Chine, les chercheur-e-s tentent
d’évaluer, au-delà de l’idéologie égalitariste promue par
l’État, la réalité du mouvement d’emploi féminin. Tout en
soulignant les effets positifs de l’accès massif des femmes au
travail durant cette période, les auteurs [Devin, 1976 ; Croll,
1978, 1983 ; Jiang Yongping, 2000 ; Jin Yihong, 2006] rappellent
que ces dernières sont surreprésentées dans le secteur collectif
où le salaire est beaucoup moins élevé que dans les unités éta-
tiques. Les postes qui leur sont alloués sont, en outre, globa-
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lement peu ou pas qualifiés. Même aux plus grandes heures
du régime communiste chinois, jusqu’à la mort de Mao, – du-
rant lesquelles le chômage est supposé ne pas exister ou ne
pas s’installer durablement – une armée de réserve est consti-
tuée d’un prolétariat féminin urbain peu ou pas qualifié et
d’ouvriers-paysans. En période de crise économique, ces indi-
vidus se trouvent touchés de plein fouet par les réductions de
personnel, considérés comme étant les moins légitimes des
travailleurs : les femmes sont renvoyées vers leur foyer, les
ouvriers-paysans vers leur campagne. Partant de ce constat, ces
différents auteurs ont mis en question le rôle de l’État en mon-
trant que l’égalité sexuelle constituait, aux yeux du gouverne-
ment communiste, un problème de second plan par rapport au
développement économique, parallèlement à l’affirmation cons-
tante du principe d’égalité entre les sexes.
Comment expliquer la contradiction entre l’idéologie égali-
taire communiste et les faits attestant l’inégalité entre les sexes à
l’époque maoïste ? La perspective historique permet ici
d’interroger la notion d’égalitarisme en Chine et, au-delà, d’é-
clairer l’histoire actuelle et les rapports de genre contem-
porains. En effet, cette inégalité est fortement lisible dans les
mouvements d’emploi durant le Grand Bond en avant, ce qui
explique que l’on remonte le cours du temps. Le Grand Bond
représente une rupture, l’instauration d’un ordre économique
et d’un système d’emploi qui marquent toute la période
maoïste et s’achève en 1978. C’est à partir de 1958 qu’est
abandonné le modèle soviétique et qu’est affirmée, conjointe-

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Les femmes du Grand Bond en avant

ment, une voie ou un socialisme « à la chinoise ». Cette


affirmation marque la volonté d’aller de l’avant de manière
radicale et accélérée (d’où l’expression du « Grand Bond en
avant »). Dans ce contexte, en quelques années, on assiste à la
réinvention et l’usage par l’État chinois d’une catégorie du sens
commun déjà existante et fortement sexuée, celle de « femmes
au foyer ». Pour cette raison, il semble fécond d’interroger
plusieurs d’entre elles, tout particulièrement les catégories de
« femmes au foyer » et de « travailleuses temporaires » en
s’attachant à comprendre leurs liens avec les catégories
d’emploi précaire dans l’industrie. Comment ces différentes
catégories ont-elles été créées ? Comment sont-elles mobilisées
et quels enjeux politico-idéologiques, économiques et sociétaux
recouvrent-elles ?
Pour tenter de répondre à ces questions, nous décrirons
dans une première partie, la trajectoire professionnelle d’une
femme qui nous semble emblématique de la génération des
« femmes du Grand Bond en avant ». Dans la deuxième partie,
nous montrerons comment, en dépit d’une idéologie
communiste égalitaire, les premières années du régime com-
muniste chinois (1950-1957) ont « inventé » la catégorie « fem-
mes au foyer » alors que sévissait le chômage ; une troisième
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partie s’intéressera à l’emploi temporaire – mode d’emploi
privilégié en cas de pénurie de main-d’œuvre – et à son arti-
culation avec la catégorie des « femmes au foyer » au sein du
discours officiel lors du Grand Bond (1958-1961). Une partie
conclusive s’attachera au devenir de ces femmes dans les an-
nées qui ont suivi cette campagne de masse à travers deux
mouvements, le « retour » des femmes au foyer et le déve-
loppement de la sous-traitance.

Encadré méthodologique
Les données empiriques présentées ici sont le fruit d’un travail de thèse
portant sur l’emploi au féminin, dont le principal terrain consiste en une
monographie d’entreprise agro-alimentaire (Aban) à Shanghai. L’enquête
a duré un an et demi. Outre des observations directes sur la division
sexuelle du travail et les conditions de travail, j’ai réalisé une soixantaine
d’entretiens approfondis avec des femmes et des hommes de quatre géné-
rations différentes (âgés de 22 à 83 ans), parmi lesquels se trouvent quinze
« femmes du Grand Bond en avant ».
L’étude porte sur Shanghai, la plus importante ville industrielle dans les
années 1950 en Chine. Les Annales du travail à Shanghai (abrégées en ATS
dans les citations du texte) constituent la principale source mobilisée sur
l’histoire de l’emploi à Shanghai, source officielle qui se présente sous la
forme d’un recueil réalisé par des cadres administratifs. Cet ouvrage fait
partie de la série des Annales de Shanghai rédigées sous la direction du
gouvernement local de Shanghai. La rédaction des Annales du travail à
Shanghai, qui a duré six ans (1990-1996), a été réalisée sous la direction du
bureau du travail (laodongju) de la ville de Shanghai. Ce document retrace
l’histoire du travail à Shanghai du début de l’industrialisation, pendant les
années 1870 jusqu’aux années 1990, sous ses principaux aspects : l’emploi,

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la gestion du travail, la formation continue, l’assurance du travail, la rému-


nération des travailleurs, la protection du travail, l’institution de gestion du
travail, etc. C’est la seule source dont on dispose aujourd’hui sur l’histoire
du travail à Shanghai. En dépit du contrôle exercé sur ces données par le
Parti, contrôle susceptible de limiter éventuellement leur fiabilité, ces
annales constituent une mine précieuse et irremplaçable d’informations et
de données riches et détaillées.

YAO JUHUA : UN PARCOURS PROFESSIONNEL


RÉVÉLATEUR DE SON TEMPS

Avant de procéder à une analyse du destin social et profes-


sionnel des « femmes au foyer » dans leur ensemble, la
présentation du cas d’une femme, caractéristique à bien des
égards de cette catégorie, est éclairante.
Yao Juhua a 74 ans en 2007. Elle est une femme illettrée ori-
ginaire de la province du Zhejiang. Elle a travaillé aux champs,
dès l’âge de 8 ans, dans sa province natale. En 1949, alors
qu’elle est âgée de 16 ans, un parent l’emmène à Shanghai pour
échapper à la famine qui sévit alors à la campagne. Privée
d’emploi, Yao Juhua habite chez lui en participant aux tâches
domestiques : elle prépare les repas, s’occupe des enfants, lave
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le linge, fait les courses.
Elle rencontre son futur mari en 1952 et l’épouse en 1953. La
même année, elle cesse de « travailler » chez son parent. En
effet, après avoir eu plusieurs enfants, l’épouse de ce dernier a
décidé d’arrêter de travailler et de s’occuper elle-même des
tâches domestiques. Le premier fils de Yao Juhua naît en 1956.
Elle reste chez elle et s’occupe de son fils jusqu’en 1958, année
de lancement du Grand Bond en avant, et moment où elle est
recrutée chez Aban (l’usine où l’enquête a été conduite).
L’entreprise est située tout près de son lieu d’habitation et elle y
travaille comme « ouvrière temporaire ». Elle est affectée à un
poste sur la chaîne de production. À ce moment-là, son premier
fils est âgé de 2 ans. Elle le confie à la crèche de son quartier
d’habitation. En 1962, elle est victime d’une vague de
licenciements chez Aban. Elle explique ce licenciement en se
réappropriant le discours étatique : « À ce moment-là, l’État
était en difficulté, nous assumions de lourdes responsabilités
(tiao zhongdan) ». En 1966, elle est réembauchée par Aban
comme « waibaogong » (travailleuse sous-traitante) sur un poste
de nettoyage de bouteilles. Elle travaille pour un salaire faible
jusqu’à sa retraite anticipée – et non volontaire – en 1981, à l’âge
de 48 ans.

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Les femmes du Grand Bond en avant

L’itinéraire de Yao Juhua apparaît emblématique de celui


des « femmes du Grand Bond ». Comme la très grande majorité
d’entre elles, dépourvue de formation et de qualification, Yao
Juhua appartient au sous-prolétariat industriel. Sa trajectoire
montre que, malgré la loi garantissant, dès 1949, le droit au
travail pour les femmes3, il faut attendre 1958 pour qu’un 3 Le droit des femmes à
grand nombre de femmes obtiennent un emploi attribué par un travail égal à celui
l’État. En outre, comme pour les autres « femmes du Grand des hommes est
proclamé une fois
Bond », le statut d’emploi de Yao Juhua est précaire. Celle-ci est adopté le « programme
d’abord embauchée comme ouvrière temporaire, puis comme commun de la
sous-traitante « waibaogong ». Son travail apparaît plus éreintant Conférence politique
et pénible que celui des « ouvriers stables » et son salaire consultative populaire
chinoise » en 1949.
beaucoup plus faible également. Cet itinéraire exemplaire
soulève un certain nombre de questions : pourquoi Yao Juhua
n’a-t-elle pas trouvé à s’employer avant 1958 ? Comment
démêler les différentes catégories d’emploi : entre « ouvrier
temporaire », « ouvrier-e sous-traitant-e », « ouvrier-e stable »
et « femme au foyer » ? Comment ces catégories d’emploi sont-
elles assignées aux femmes à une époque où le système
d’emploi à vie (tie fanwan, en chinois, littéralement « bol de riz
en fer »4) est proclamé garanti pour l’ensemble des actifs ? Quel 4 Le « Tie fanwan»
est le régime d’emploi dominant en réalité ? En outre, Yao
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(littéralement « bol de
Juhua utilise, à plusieurs reprises, le pronom « nous », comme riz en fer ») renvoie au
pour dire son appartenance à un groupe de femmes au-delà de régime d’emploi stable
(Gudinggong zhidu) qui
sa simple trajectoire individuelle. Ce sentiment d’une apparte-
occupait une place
nance plus large invite à s’interroger sur l’existence et la signifi- dominante à l’époque
cation d’une identité féminine collective, à contre-courant de la socialiste. Selon les
vision idéologique prônée par l’État et à l’encontre de la vision chiffres fournis par le
bureau du travail à
de l’histoire dominante qui se rallie à la thèse de l’égalité entre
Shanghai, en 1957 dans
les femmes et entre les genres. La réponse à ces questions exige les unités de travail
de remonter à la période 1949-1957. étatiques, 94.6% des
travailleurs avaient un
emploi stable [ATS,
LES FEMMES AU FOYER ENTRE 1949 ET 1957 : p. 171]. Dans ce régime,
INVENTION ET JUSTIFICATION POLITIQUES l’emploi est assuré à
D’UNE CATÉGORIE STATISTIQUE vie : le licenciement est
interdit et la durée du
contrat de travail est
Chômage et mesures gouvernementales illimitée. Les
travailleurs profitent
Dans un contexte de guerre5, puis de désordre social, un par ailleurs d’un
chômage élevé sévit en Chine depuis les années 1920-1930. système complet et
efficace de protection
Ainsi, une des premières tâches du gouvernement communiste sociale : assurance
à son arrivée au pouvoir consiste-t-elle à restructurer l’écono- médicale, logement,
mie et à favoriser l’accès à l’emploi. pension de retraite, etc.
Les mesures gouvernementales entrent en application dès
1949. À Shanghai, le Syndicat général (Shanghaishi zonggonghui) 5Guerre sino-japonaise
organise un « comité de travail pour les chômeurs » (Shiye de 1937 à 1945, puis
guerre civile entre les
gongren gongzuo weiyuanhui), en août 1949, afin d’enquêter sur
communistes et les
les caractéristiques de ces derniers et de les recenser. Dès lors et nationalistes jusqu’en
jusqu’en octobre 1952, 206 536 chômeurs sont enregistrés [ATS, 1949.

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Tang Xiaojing

p. 70]. De 1949 à 1957, le chiffre officiel des chômeurs enregis-


trés à Shanghai atteint 670 000 personnes (ibid.).
Le recensement des chômeurs par le gouvernement a pour
objectif, d’une part, de contrôler la situation de crise sociale,
d’autre part, de favoriser la réinsertion des chômeurs dans
l’emploi. Au début, le gouvernement fonctionne comme une
agence d’intérim. Le 1er août 1950, le Bureau du travail de
Shanghai fonde un Institut permettant aux entreprises d’em-
baucher par son intermédiaire. En 1952, une fois proclamée la
volonté d’instaurer un système d’emploi planifié, le gouver-
nement commence à jouer un rôle dominant dans l’organisa-
6 Dans l’une des tion de l’emploi6. La marge de liberté et d’autonomie des
« décisions sur les entreprises devient plus limitée. À partir de 1953, avec le déve-
questions d’emploi et loppement industriel, les possibilités d’embauche directe par
de travail », l’autorité
déclare qu’il faut passer les entreprises sont élargies. Néanmoins, le recrutement par le
à un système unifié biais de l’Institut gouvernemental reste la procédure d’emploi
d’assignation de la dominante. À partir de 1955, avec la fin de la nationalisation
main-d’œuvre. des entreprises et la construction d’un système d’emploi
planifié, l’État a le monopole du pouvoir d’embauche.

Tableau 1 : Les réglementations gouvernementales de


l’emploi en Chine et leur application à Shanghai en 1952-1954
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« Mesures unifiées d’enregistrement Quand les unités d’État et les unités privées ont besoin
des chômeurs », août 1952, texte d’embaucher les travailleurs, il faut que le département du
promulgué par le Conseil travail présente les travailleurs aux entreprises ; sans avis
d’Administration (Zhengwuyuan) du favorable du département du travail, les publicités pour le
Gouvernement central de la Chine. recrutement ne sont pas autorisées.

Quand chaque unité embauche une quantité d’ouvriers ou


d’employés relativement importante, il lui faut formuler une
« Le rapport concernant l’emploi »,
demande auprès du département du travail, qui a la
août 1953, rédigé par le gouvernement
responsabilité de recommander, de choisir et de recruter des
central de la Chine.
travailleurs. Quand le nombre d’embauches est limité, on peut
recruter soi-même des travailleurs parmi les chômeurs.

« Les mesures provisoires sur l’emploi Si les entreprises embauchent moins de trois travailleurs stables
temporaire des entreprises privées à ou moins de cinq travailleurs temporaires (ou encore, plus de
Shanghai » et « les mesures provisoires cinq travailleurs temporaires pour une durée inférieure à
d’emploi des entreprises étatiques et 15 jours), elles peuvent embaucher les chômeurs enregistrés
privées », Juin 1954, promulgué par le librement, sans avoir besoin de passer par le biais du
gouvernement de Shanghai gouvernement.

Source : Annales du travail à Shanghai, p. 34 et p. 157.


Note : Les mesures gouvernementales sont très efficaces. À Shanghai, de
juin 1949 à la fin de l’année 1957, sur les 672 000 personnes enregistrées, à peu
près 516 000 retrouvent un emploi [ATS, p. 100].

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Les femmes du Grand Bond en avant

Invention de la catégorie « femmes au foyer »

Les femmes sont de loin les plus nombreuses parmi ceux


qui n’ont pas d’emploi. Selon le bureau des statistiques de
Shanghai, en 1950, la catégorie « au foyer, sans emploi ou au
chômage » représente, parmi la population âgée de plus de 15
ans, 76,5 % des femmes (1 199 363) et seulement 11 % des
7 Données issues de
hommes (203 133)7. Ces données ont été recueillies par le gou-
statistiques
vernement de Shanghai, dès son arrivée au pouvoir. Elles por- synthétiques de
tent sur les aspects sociaux : population, emploi, syndicat, et Shanghai en 1949
sur les aspects économiques et financiers. Il s’agit d’une source (1949 nian Shanghaishi
abondamment citée dans les travaux académiques récents sur zonghe tongji), sous la
direction du Secrétariat
l’histoire de Shanghai. Si ces données recueillies en 1949 ne sont du gouvernement
probablement pas complètement fiables8, elles constituent populaire de Shanghai
néanmoins une référence intéressante. Elles indiquent notam- (Shanghaishi renmin
ment, qu’en dépit de leur importance numérique, les femmes zhengfu mishuchu).
réellement en recherche d’emploi ont été largement exclues de 8 Du fait des désordres
la possibilité d’en obtenir un au nom de leur statut de femme consécutifs à la guerre
au foyer et de la catégorisation administrative dont elles sino-japonaise puis à la
faisaient l’objet. guerre civile entre les
Selon les Annales du travail de Shanghai, « dans la période qui communistes et les
nationalistes, dans les
a suivi la Libération de Shanghai, quand on a commencé à
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toutes premières
recenser les personnes au chômage, les “femmes au foyer”, années du régime, les
c’est-à-dire celles qui n’avaient jamais occupé un travail rému- données restent
néré, n’ont pas été enregistrées comme demandeuses d’emploi incertaines et à
entendre de manière
[ATS, p. 78]. » indicative. En 1949, le
À partir de 1952, le besoin de main-d’œuvre augmente. Parti vient d’arriver au
Mais les femmes restent encore largement exclues des recru- pouvoir et n’a pas
tements. En août 1952, le Conseil d’Administration (zhengwuy- encore étendu son
contrôle (notamment
uan) du gouvernement central chinois promulgue des « me- statistique) à la société
sures unifiées d’enregistrement des chômeurs », en indiquant tout entière.
que les personnes qui « n’ont pas d’emploi stable depuis
longtemps mais disposent d’un niveau de vie de base grâce à
d’autres ressources ou grâce à leur famille ne sont pas consi-
dérées comme chômeuses ». Le sexe n’est pas mentionné, mais
il est évident que la population visée est essentiellement consti-
tuée de femmes.
Pour appliquer ces mesures promulguées par le gouverne-
ment central, en novembre de la même année, le Comité de
l’emploi et du travail du gouvernement populaire de Shanghai
(Shanghaishi renmin zhengfu laodong jiuye weiyuanhui) édicte le
« règlement détaillé d’application sur les mesures unifiées d’en-
registrement des chômeurs » (« guanyu zhiye renyuan tongyi
dengji banfa shixing xize »). Dans ce règlement, les femmes appa-
raissent explicitement comme une catégorie à part au regard de
l’emploi et du chômage. Il existe en effet trois grandes caté-
gories administratives de chômeurs : les personnes de la pre-
mière catégorie, celle dite des « chômeurs enregistrés » (ou-
vriers et employés, intellectuels, petits entrepreneurs et

Travail, genre et sociétés n° 23 – Avril 2010 S 67


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détaillants, fonctionnaires du Parti nationaliste Guomindang et


les moines, bonzes et prêtres taoïstes), qui sont considérées
comme prioritaires en matière d’emploi ; les personnes de la
seconde catégorie ou « chômeurs de l’assistance sociale » (c’est-
à-dire celles frappées d’incapacité de travail ayant demandé
l’assistance sociale) ainsi que celles de la troisième catégorie (ou
« armée de réserve ») qui sont traitées comme non-prioritaires.
Or, la plupart des femmes entrent dans la catégorie « armée de
réserve », tandis qu’elles ne représentent que 27 % des effectifs
de la première catégorie prioritaire (Cf. tableau 2).
Pire encore, parmi les femmes ayant le droit de se faire
enregistrer comme chômeuses dans la catégorie « armée de
réserve », on ne trouve que peu de femmes administrativement
déclarées « femmes au foyer ». Entrent dans l’armée de réserve,
selon la définition administrative, les femmes, les jeunes
diplômés du premier cycle de l’école secondaire (de sexe fémi-
nin ou masculin) et ceux qui déclarent « avoir travaillé pendant
une période courte et avoir ensuite arrêté le travail durant une
période longue en vivant sous la dépendance des membres de
la famille dont les conditions de vie sont devenues difficiles ».
Or, peu nombreuses sont les femmes au foyer munies d’un
diplôme ou ayant déjà travaillé. En revanche et de manière
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symétrique, parmi les « chômeurs enregistrés », la sous-caté-
gorie « ouvriers et travailleurs » désigne ceux « qui ont travaillé
pendant une longue période et sont devenus chômeurs pen-
dant une courte période », ce qui correspond implicitement à
une majorité d’hommes (69 %) [ATS, p. 101].
En outre, selon ces définitions, il semble que la distinction
entre les « ouvriers et travailleurs » et les « femmes au foyer »
pouvant prétendre à un emploi se joue sur la durée de la
période travaillée et sur la durée de la période chômée. Or, les
9 Parmi les personnes expressions « travail pendant une longue période » ou « tra-
qui n’ont pas été vail pendant une période courte » apparaissent ambiguës et
réintégrées sur le
marché du travail,
correspondent en réalité à des définitions créées de toutes
selon Les Annales du pièces afin de faire émerger la catégorie de « femmes au foyer ».
travail à Shanghai, En effet, il n’existe pas de catégorie similaire pour les hommes
88 000 ont annulé leur ayant « arrêté le travail depuis une longue période et vivant
inscription au chômage
sous la dépendance des membres de leur famille ». On ne parle
en raison de leur âge,
d'une maladie, d'une pas des « hommes au foyer ».
perte de capacité à Dans ces conditions, la construction politique de la catégorie
travailler, de la reprise de « femmes au foyer » vise donc avant tout à institutionnaliser
de leurs études ou d'un
l’exclusion d’une partie des femmes du marché du travail : les
départ de Shanghai,
37 000 personnes ne « sans diplôme » et les femmes dépourvues d’expérience
peuvent exercer un professionnelle. Cette institutionnalisation s’opère à une pério-
emploi en raison de de où la demande d’emploi excède l’offre : parmi les 672 000
contraintes
personnes qui ont été classées comme « chômeurs » entre
domestiques. Il reste
30 000 personnes juin 1949 et la fin de l’année 1957, 155 000 n’ont pas été réin-
réellement au chômage. tégrés sur le marché du travail [ATS, p. 100].9

68 S Travail, genre et sociétés n° 23 – Avril 2010


Les femmes du Grand Bond en avant

Tableau 2 : Statistique sur les chômeurs de vingt-et-un


arrondissements à Shanghai en mars 1953

Nombre de
% de
personnes Hommes Femmes
femmes
enregistrées
« chômeurs
total 130 039 94 591 35 448 27,3
enregistrés »
a) Ouvriers et
travailleurs 104 294 71 678 32 616 31,3
˄zhigong˅

b) Intellectuels* 5 568 3 458 2 110 37,9

c) Petits entrepreneurs
15 343 14 872 471 3,1
et détaillants
d) Fonctionnaires du
1 733 1 723 10 0,6
Guomindang

e) Moines, bonzes et
3 101 2 860 241 7.8
prêtres taoïstes, etc.
Chômeurs
comptabilisés f) Pauvres en
12 708 7 477 5 231 41,2
par l’assistance incapacité de travail
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sociale
g) Jeunes diplômés
« Armée de
cherchant un emploi et 65 279 14 759 50 520 77,4
réserve »
femmes au foyer

Source : Les Annales du travail à Shanghai, pp. 101-102.


* La catégorie « ouvriers et travailleurs» renvoie à ceux « qui travaillent pendant

une longue période et sont devenus chômeur pendant une courte période ». La
catégorie « intellectuels» renvoie aux "intellectuels qui ont exercé depuis long-
temps les métiers de la culture, de l’éducation, de la science, de la technologie,
du journalisme, de l'édition etc ou des professions libérales». Être diplômé-e de
l'enseignement secondaire suffit pour faire partie de la catégorie « intellectuels »,
ce qui explique la forte présence des femmes.

Une double identité assignée

À la fin des années 1950, le Parti communiste tient un


discours et promeut des mesures qui légitiment et renforcent la
double responsabilité (professionnelle et familiale) assignée aux
femmes. Le travail des femmes, qu’il concerne l’industrie ou les
tâches domestiques au sein de la famille, est officiellement
proclamé comme étant bénéfique au pays. Les femmes sont
assignées aux tâches de gestion dans le privé comme dans le
public : on attend d’elles, à coup de déclarations et de slogans
gouvernementaux publiés dans Le Quotidien du Peuple, qu’elles
prennent en charge la gestion des ressources familiales. Dans la
production, elles sont aussi bien souvent affectées aux tâches de
gestion. Ce n’est pas un hasard si les postes de comptables leur
sont ouverts dès cette époque. Une telle assignation sexuée a,

Travail, genre et sociétés n° 23 – Avril 2010 S 69


Tang Xiaojing

d’une part, légitimé le statut des « femmes au foyer » et encou-


ragé le travail domestique non-rémunéré. D’autre part et plus
tardivement, elle a justifié la faible rémunération des postes
attribués aux femmes dans l’industrie.
Dès 1957, la valorisation idéologique du rôle domestique
assigné aux femmes fait l’objet du troisième Congrès des
femmes chinoises :
« La principale tâche de ce congrès est d’unir et de mobiliser les femmes
pour travailler d’arrache-pied à construire la patrie socialiste. Le parti
communiste chinois énonce un principe fondamental : édifier le pays avec
diligence et peu de moyens, tenir la maison avec soin et parcimonie. Pour
édifier le pays avec diligence et économie, les femmes sont concernées [au
second chef], mais pour tenir la maison avec soin et économie, les femmes
ont une responsabilité particulièrement importante, parce que ce sont elles
10 Le Quotidien du qui président aux tâches domestiques. »10
peuple, 09/09/1957.
Comme le souligne le Quotidien du Peuple :
« Les femmes au foyer autant que les femmes salariées ont la responsabilité
de bien gérer leur famille. Tenir la maison avec soin et sans beaucoup de
moyens contribue à l’édification du pays […] ce que les femmes font pour la
famille est aussi une contribution pour tout le pays ».
Avant ce Congrès, partout en Chine durant plusieurs an-
nées, les comités de quartier avaient déjà organisé des grandes
campagnes et des concours parmi les femmes au foyer pour
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« tenir la maison avec soin et parcimonie ». Tout au long du
Congrès, on encourage les syndicats, les fédérations de femmes
et les comités d’habitation à diffuser des exemples de femmes
au foyer modèles. Dans ce contexte, un grand nombre de fem-
mes restent cantonnées dans leur foyer alors qu’elles souhai-
teraient ou auraient besoin de travailler. Le lancement du
Grand Bond vient changer la donne, en lançant d’importants
programmes de développement industriel qui exigent de
puiser dans l’armée de réserve et, au-delà, parmi les femmes au
foyer. Toute la Chine doit se mettre au travail.

LE GRAND BOND EN AVANT (1958-1961)


OU LA MÉTAMORPHOSE DES « FEMMES AU FOYER »
EN INTÉRIMAIRES DE L’INDUSTRIE

À partir de 1958, dans le contexte de gigantisme écono-


mique du mouvement du Grand Bond, l’État a besoin de main-
d’œuvre. « Les femmes au foyer » de Shanghai sont très vite
mobilisées par leurs comités d’habitation dans les Lilong – un
habitat collectif desservi par un réseau de ruelles, unité autant
spatiale que sociale. Soit elles travaillent pour des unités
productives au sein des Lilong eux-mêmes : petites fabriques,
unités de crèches pour aider les « femmes au foyer » à « sortir
du domestique », scolarité, bibliothèque, groupes d’études, qui
ont été organisés par les comités d’habitants eux-mêmes ; soit
elles sont envoyées dans les usines qui ont besoin de main-
d’œuvre non-qualifiée.

70 S Travail, genre et sociétés n° 23 – Avril 2010


Les femmes du Grand Bond en avant

L’entrée des « femmes au foyer » dans l’emploi

C’est à cette période qu’évolue le discours gouvernemental.


Ma Wenrui, le ministre du Travail de l’époque, déclare en 11 Ma Wenrui, « Faire
1958 : « Il y a encore des milliers de femmes contraintes par de
un pas en avant dans la
lourdes tâches. […] Ce qui est en train d’être détruit, c’est la libération de la main-
vieille famille féodale. »11 L’emploi féminin apparaît ainsi com- d’œuvre féminine »
me un moyen de libérer les femmes des contraintes domes- (Jinyibu jiefang funü
laodongli), Le
tiques et d’en finir avec la « famille féodale. ».
travail (Laodong),
Leur accès à l’emploi est désormais doté d’une signification n° 15, 1958.
politique qui s’inscrit aux antipodes de la précédente, comme
l’indiquent les expressions « pensée collective », « conscience 12 Guanqun Cao
socialiste », « nouvelles femmes », « avancée dans la pensée ». (secrétaire du
Les femmes au foyer ne sont plus chargées de contribuer à secrétariat de la
l’édification de la patrie socialiste en tenant la maison avec soin Fédération des femmes
de l’ensemble de la
et économie ; elles sont désormais stigmatisées comme Chine) « libérer de plus
soumises à « des pensées qui n’ont pas encore été libérées » et la main-d’œuvre
associées à des « mentalités arriérées » (sixiang luohou). En féminine afin de
Juin 1958, Le Quotidien du peuple publie le discours de la construire le
communisme de façon
secrétaire générale de la Fédération des femmes chinoises : à faire plus, mieux, plus
« Faire un pas en avant dans la libération de la main-d’œuvre rapide, plus
féminine pour servir la construction du socialisme d’une économique. »
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manière rapide et économique ».12 (« Jinyibu jiefang funü
laodongli wei
Dans ce texte, le président Mao est cité en référence : duokuaihaosheng di
« Les femmes chinoises représentent une grande source de force humaine, il jianshe shehuizhuyi
faut partir à la recherche de cette source pour réaliser la construction d’une fuwu »), Le Quotidien du
société communiste ».13 Peuple, 02/06/1958,
p. 2.
Pour mobiliser cette source, précise l’article du Quotidien du
peuple : 13 Ibid.
« Il faut guider et promouvoir la libération de la pensée des femmes. Il faut
conduire la libération de la pensée des femmes, élever leur conscience 14 Ibid.
communiste […]. La libération de la main-d’œuvre féminine ne peut pas
être achevée pacifiquement. Elle se fera par la lutte entre deux voies, celle de 15 « Faire un pas en
la pensée progressiste et celle de la pensée archaïque. Pour libérer la pensée avant pour organiser le
des femmes, outre la poursuite du combat contre l’individualisme, le peuple dans les villes,
libéralisme, les particularismes, etc., tous ces vestiges du passé, il faut faire un pas en avant
également les aider à se libérer des contraintes domestiques ».14 pour libérer les femmes
au foyer, le
La thématique du travail domestique apparaît clairement représentant Zhao
instrumentalisée au nom des objectifs d’endoctrinement poli- Zukang parle des
tique affichés. Cette politisation exige en outre que les femmes nouveaux phénomènes
« s’oublient elles-mêmes » : « Les responsables des comités dans le Lilong de
Zhangjiazhai à
d’habitation disent que les femmes qui, chaque semaine, assis- Shanghai » (« Ba
tent aux cours politiques, manquent d’enthousiasme patrio- chengshi renmin jinyibu
tique ». Lors d’une inspection, une femme cadre dit zuzhi qilai ba jiatingfunü
sincèrement et sérieusement : jinyibu jiefang chulai-
ZHAO zukang daibiao
« les femmes ont déjà compris qu’il faut mettre en priorité la politique, qu’il tan Shanghai
faut penser seulement à l’intérêt collectif et le placer avant l’intérêt indi- Zhangjiazhai lilong de
viduel, s’oublier soi-même. »15 xinqixiang »), Le
Quotidien du Peuple,
10/04/1960, p. 11

Travail, genre et sociétés n° 23 – Avril 2010 S 71


Tang Xiaojing

La valeur du travail domestique est maintenant niée sur le


plan économique. L’expression « s’oublier soi-même », impli-
que que les femmes se sacrifient pour le pays, comme elles
étaient censées l’avoir fait quelques années plus tôt pour la
famille. Le mot d’ordre est clair : « Faire un pas en avant dans la
libération de la main-d’œuvre féminine pour servir la cons-
truction du socialisme d’une manière rapide et économique. »
16 « Faire un pas en comme l’indique le slogan relayé par Le Quotidien du peuple16.
avant pour organiser le Les femmes sont ainsi censées participer à la construction
peuple dans les villes, du socialisme dans un mouvement d’abnégation désormais
faire un pas en avant
pour libérer les femmes
économique et non plus familiale et domestique. Lors des
au foyer, le recrutements cependant, leur valeur économique en tant que
représentant Zhao travailleuses est niée. L’idée que le travail des femmes dans la
Zukang parle des sphère familiale est gratuit – conception culturelle – se voit
nouveaux phénomènes
dans le Lilong de
directement transférée au monde salarié, paradoxalement au
Zhangjiazhai à nom de « l’avancée dans la pensée » et « de la conscience
Shangai » (« Ba socialiste ». De bout en bout, l’argumentation est politique.
chengshi renmin Dans le même texte du Quotidien du peuple, on lit : « La pre-
jinyibu zuzhi qilai ba
jiatingfunü jinyibu
mière fois que le parti a décidé de donner un salaire aux
jiefang chulai-Zhao femmes des Lilong qui ont participé au travail, celles-ci ont
Zukang daibiao tan toutes affirmé qu’elles n’en avaient pas besoin. Après discus-
Shanghai sion en réunion, le système de rémunération suivant a été
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Zhangjiazhai lilong de adopté : « chacune évalue son propre travail et puis tout le
xinqixiang »),
monde évalue le travail des autres ». Après avoir touché leur
LeQuotidien du Peuple,
10/04/1960, p. 11. premier salaire, la plupart d’entre elles, tellement contentes, ont
acheté un portrait du Président Mao et le drapeau national, et
les ont accrochés au mur chez elles, comme pour préparer un
17 Les modalités événement heureux. »17 C’est dans ce contexte que l’emploi
concrètes de mise en temporaire des femmes connaît un développement specta-
œuvre de ce calcul ne culaire.
sont pas précisées. En
fait, ces femmes ne
touchaient presque rien L’« emploi temporaire » :
au début du Grand une forme d’emploi remise au goût du jour dès 1958
Bond en avant. Un an
plus tard, les ouvrières L’emploi temporaire n’est pas un phénomène nouveau. Il
temporaires chez Aban
touchaient toutes est fréquent avant 1949 pour les femmes dans l’industrie
25 yuans par mois, [Honig, 1986]. Après l’arrivée des communistes chinois au
alors que le salaire pouvoir, le gouvernement continue à faire usage de l’emploi
moyen des ouvriers en temporaire tout en affichant sa volonté de le limiter. Puis, cette
emploi stable était de
50 à 60 yuans. position – ambiguë – devient un frein à la transformation du
statut temporaire en emploi stable. Entre 1949 et 1957, cette
forme d’emploi continue à être pratiquée à grande échelle.

Réglementations concernant l’emploi temporaire entre 1950 et 1962


Juin 1954 : le gouvernement provisoire de Shanghai révise les « Mesures
provisoires sur l’embauche à titre temporaire des entreprises ». Il précise
qu’il ne faut pas appliquer mécaniquement ces « mesures » de trans-
formation de l’emploi après six mois en emploi stable, mais qu’il ne faut
pas utiliser non plus l’emploi temporaire pour le travail de long terme.

72 S Travail, genre et sociétés n° 23 – Avril 2010


Les femmes du Grand Bond en avant

12 janvier 1957 : « Directive concernant le contrôle efficace de l’effectif


dans les unités de travail en entreprise et les unités de travail adminis-
tratives, interdisant l’embauche aveugle des ouvriers et des employés »,
promulguée par le Conseil des Affaires d’État. La directive stipule que les
travailleurs temporaires – déjà présents dans les entreprises ou nouveaux
arrivants – ne peuvent pas accéder au statut de « travailleurs stables ».
Février 1957 : Liu Shaoqi, alors président du comité permanent de
l’Assemblée nationale populaire et vice-président du Parti, recommande
de recourir « à l’emploi temporaire et moins à l’emploi stable ».
5 décembre 1957 : « Directive concernant le traitement des travailleurs
temporaires embauchés avant 1956 par les entreprises et les usines de
notre ville », promulguée par le Comité du Peuple de Shanghai. Cette
directive précise que les travailleurs temporaires embauchés avant la fin
de l’année 1956 ne peuvent voir leur emploi transformé en emploi stable.
Si la production le nécessite, il faut prolonger leur contrat de travail. Les
travailleurs temporaires embauchés après 1957, doivent l’être sous contrat
sans exception et licenciés quand le contrat expire.
14 octobre 1962 : « Décision du Conseil des Affaires d’État sur les mesures
provisoires concernant l’emploi temporaire des entreprises étatiques ». Le
texte stipule que pour tous les travaux temporaires, tels que la
manutention non régulière, les activités temporaires du bâtiment, la
production temporaire de marchandises, le tournage et séchage au soleil
du sel, les diverses tâches temporaires comme la fabrication du sucre ou
du thé et une partie du travail de force et des tâches spécialisées, il
convient d’utiliser [uniquement] des travailleurs temporaires. La règle est
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simple : à l’exception des postes de gestion et des chevilles ouvrières dont
les entreprises ont besoin, année après année, il est recommandé d’utiliser
les travailleurs temporaires. Ces derniers doivent être embauchés quand
il y a du travail et licenciés quand il n’y en a pas. Tous les postes ne peu-
vent pas être transformés en emploi stable.

Les usages multiples de l’« emploi temporaire »


Dans la pratique, les « ouvrières temporaires » entrées chez
Aban en 1958 sont embauchées pour accomplir des tâches
diverses : ou bien elles travaillent à des tâches ponctuelles ou
saisonnières, ou bien elles travaillent en longue durée sur des
tâches fixes. Les témoignages recueillis confirment le double
usage des ouvrières temporaires :
« Je travaillais quelque temps ici, quelque temps là-bas. Quand les entre-
prises n’avaient pas besoin de moi, elles me licenciaient et me renvoyaient
au Lilong et le comité d’habitation me présentait d’autres possibilités d’em-
ploi… » (Wang, 83 ans en 2007).

« Nous travaillions juste une saison, et nous attendions la prochaine saison


chaude en cherchant d’autres emplois à côté. » (Shi, 78 ans en 2007).

« Dans notre promotion, il y avait une cinquantaine d’ouvrières tempo-


raires. Certaines étaient licenciées après la “saison chaude”, d’autres, qui
travaillaient de toutes leurs forces, étaient choisies par l’entreprise pour
rester chez Aban et continuer à travailler. » (Liu, 69 ans en 2007).
D’après ces témoignages, l’« emploi temporaire » se carac-
térise tout d’abord par l’instabilité, la non-garantie d’emploi.
Notons que le travail en lui-même n’est pas forcément « tem-
poraire ». Par exemple, Yilin travaille plusieurs années dans

Travail, genre et sociétés n° 23 – Avril 2010 S 73


Tang Xiaojing

une même entreprise à la même tâche. Mais, quand l’entreprise


réduit le nombre d’emplois en raison d’une réduction de la
quantité de travail, ces femmes, considérées comme les moins
légitimes, sont les premières à être renvoyées à la maison.
Ainsi, après le Grand Bond en avant, surviennent trois années
de catastrophes naturelles et d’austérité économique. Pendant
cette période, la progression économique se trouve ralentie.
Chez Aban, presque toutes les ouvrières temporaires se trou-
vent alors licenciées. Les enquêtées racontent d’une seule voix,
comme Yilin (une enquêtée, 67 ans) : « A ce moment-là, l’État
était en difficulté, nous en assumions la responsabilité… ».
Ayant perdu leur emploi, les femmes de ce Grand Bond avorté
rentrent chez elles et retrouvent leur statut de « femmes au
foyer » tandis qu’une majorité d’hommes restent embauchés
chez Aban.
En outre, si les ouvrières en emploi stable ont quelques
chances de promotion (d’ouvrière qualifiée à technicienne et
agent de maîtrise, par exemple), les femmes du Grand Bond,
quant à elles, n’ont aucune chance de faire carrière dans l’entre-
prise, c’est-à-dire de connaître une progression pouvant les
conduire au statut de cadre. Pour cela, il leur faudrait adhérer
au Parti communiste, véritable ascenseur professionnel en
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République populaire. Or, les témoignages mettent en avant le
temps consacré à la famille et aux tâches domestiques et le
manque de temps pour s’investir dans les réunions politiques
qu’exige toute adhésion au Parti. Dans ces conditions, les fem-
mes restent à leur poste et demeurent exclues du système
18 Dans un contexte d’ascension professionnel réservé aux hommes18. Et jusqu’à la
tout à fait différent, on Révolution culturelle (1965), leur sort est bien pire encore
retrouve l’analyse de
quand elles n’ont qu’un statut d’intérimaire. Contrairement
Jacqueline Laufer
[1998]. Il aurait fallu aux ouvrières en emploi stable, elles ne bénéficient pas de
aux femmes d’Aban du congé maternité et ne disposent pas de crèches pour faire
temps pour entrer dans garder leurs enfants. Quand elles sont enceintes, elles sont
le système de
contraintes de s’arrêter de travailler. Les intérimaires qui ont
promotion classique et
accéder au statut de cessé le travail avant la Révolution culturelle, ne bénéficient
cadre. Ce temps pas non plus de pension de retraite.
revenait aux hommes, L’une d’elles témoigne :
déchargés de tout ou
partie des tâches « J’ai arrêté de travailler en 1958. Plus tard je suis rentrée [chez moi] et j’ai
familiales et donné naissance à un enfant. Le congé maternité ? Non, parce que nous
domestiques. sommes travailleurs temporaires, pour les travailleurs temporaires où y
aurait-il place pour le congé maternité ? Même quand on a un enfant, la
crèche d’entreprise n’est pas pour nous, je le mettais dans la crèche du
Lilong… Plus tard, j’ai demandé à mes parents qu’ils s’en occupent. » (Yao
Juhua, 74 ans en 2007).
De plus, l’assurance-maladie des enfants étant liée à celle de
leur mère, ces derniers se trouvent privés d’assurance-maladie.

74 S Travail, genre et sociétés n° 23 – Avril 2010


Les femmes du Grand Bond en avant

Les conditions de travail


Les enquêtées témoignent toutes de la différence fondamen-
tale entre le travail demandé aux ouvrières en emploi stable et
celui demandé aux ouvrières temporaires. Ces dernières effec-
tuent souvent des tâches nécessitant force physique et grande
endurance ainsi que les tâches les plus pénibles, voire les plus
dangereuses comme alimenter les fourneaux en charbon,
pousser de lourds chariots ou porter des pierres, pour un
salaire minime qui en fait en réalité des quasi-bénévoles. C’est
ainsi que Yilin contribue directement à la fabrication de l’acier
en travaillant comme ouvrière dans les petits hauts-fourneaux.
Wang était porteuse de pierres :
« Je portais les pierres dans une station de chargement et de déchargement
des bateaux. Nous les femmes, nous apportions des paniers de pierres aux
bateaux. J’ai fait ce travail pendant plusieurs années jusqu’à ce que je tombe
malade. Je crachais du sang. Le médecin m’a dit que j’étais abîmée par ce
travail de force, je ne pouvais m’empêcher de cracher des caillots de sang.
J’ai craché beaucoup de sang, c’était terrible… » (Wangbei, 83 ans en 2007).
Yao Juhua, elle, travaillait sur une chaîne de production :
« On nous réservait le travail le plus pénible. Nous travaillions de toutes nos
forces… Je travaillais à la chaîne : je tenais les bouteilles pendant que la
machine collait l’étiquette sur les bouteilles d’eau gazeuse. Une minute pour
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trente-huit bouteilles… Et c’était dangereux ! Les bouteilles étaient en verre,
parfois elles explosaient. Il y a des gens qui ont été blessés au visage. Moi,
heureusement, j’ai été seulement une fois blessée à la jambe, j’ai été envoyée
à l’hôpital tout de suite. À présent, beaucoup d’années sont passées, la
cicatrice est devenue invisible. » (Yao Juhua, 74 ans en 2007).
À l’inverse, dans l’usine Aban, le travail des femmes en
emploi stable requiert moins de force physique : vérifier les éti-
quettes, envelopper les bonbons, etc. Leurs salaires sont
comparativement plus élevés. Malgré la pénibilité du travail, le
salaire des intérimaires reste faible. Au début du Grand Bond,
leur travail était même bénévole :
« Au début, le travail en entreprise des travailleurs des Lilong était du
travail bénévole ou du travail volontaire et temporaire. » [ATS, p. 177].
Yinlin précise :
« La première année, on ne touchait presque rien, juste assez pour
manger… Une année plus tard, une partie des femmes qui travaillaient
bien, est restée dans l’entreprise, ainsi j’ai touché 25 yuans par mois » (le
salaire moyen chez Aban à cette époque était 50-60 yuans par mois pour les
hommes).
Souvent, le salaire ne suffit pas pour payer la crèche dans
laquelle sont gardés leurs enfants. Yao Juhua se rappelle que
quelques amies se trouvaient ainsi dans l’impossibilité de
travailler :
« Elles avaient plusieurs enfants. Leur salaire n’était pas suffisant pour les
mettre à la crèche… Donc elles ne pouvaient pas aller travailler. ». (Yao
Juhua, 74 ans en 2007).

Travail, genre et sociétés n° 23 – Avril 2010 S 75


Tang Xiaojing

LES ANNÉES 1960 :


DU FOYER À LA SOUS-TRAITANCE (WAIBAOGONG) ?

À partir de 1962, la reconstruction économique consécutive


au Grand Bond ne suffit pas à absorber toutes les « femmes au
foyer » désireuses de (re) travailler. Une partie seulement
d’entre elles est réembauchée. La sélection se fait en fonction de
la situation économique de leur famille. Les Annales du travail à
Shanghai précisent :
« Le département du travail de chaque région choisit les femmes ayant été
licenciées et se trouvant en difficulté économique. Jusqu’à la fin 1963, parmi
les personnes sans emploi, celles dont le niveau de vie est faible (moins de
12 yuans par personne et par mois) et qui sont à la recherche d’emploi sont
19 Les Annales du travail au nombre de 138 000. »19
à Shanghai [1998, p. 79].
Dans l’enquête, Yilin et ses voisines précisent que le revenu
mensuel est calculé en divisant le revenu total de la famille par
le nombre de personnes. Si le quotient ainsi obtenu est inférieur
20 Le seuil de revenu à 16 yuans par mois20, la femme peut se voir offrir un emploi.
s'est peut-être élevé Ainsi, l’emploi féminin est de nouveau relié au statut familial.
avec l’amélioration Le sens du travail de ces femmes est réduit à un soutien
économique.
économique pour le foyer. L’emploi qui leur est attribué entre
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désormais dans une nouvelle catégorie qui voit le jour dans les
années 1960 : il relève de la sous-traitance (waibaogong). À la
différence des travailleuses temporaires, les « travailleuses ex-
ternes » (ou sous-traitantes) ont comme employeur le Lilong,
c’est-à-dire leur quartier d’habitation qui fournit de la main-
d’œuvre aux usines. Les « travailleuses temporaires » gardent,
quant à elles, une relation d’emploi directe avec les entreprises.
Le principe de la sous-traitance organisé en « groupes de ser-
vice » est simple : « Travailler quand il y a du travail, se dis-
soudre quand il n’y pas de travail. » [ATS, p. 176]. En 1966, le
nombre de personnes affiliées à des « groupes de service »
s’élève à plus de 100 000 à Shanghai. Il est réduit à 75 000 l’an-
née suivante et décroît progressivement sans pour autant dis-
paraître. Ce phénomène s’explique par la stabilisation progres-
sive des emplois temporaires. Il n’implique pas pour autant
une stabilisation du contrat de travail s’accompagnant de l’ou-
21 À titre d’exemple, les verture des droits que cela supposerait (congé de maternité,
travailleuses externes sécurité sociale, droit à la retraite, etc.). Les « ouvrières exter-
touchent un salaire de nes » forment un sous-prolétariat, plus bas encore dans la
base très faible, de
hiérarchie que les « travailleurs temporaires ». Leur salaire est
l’ordre de 0,6 yuan par
jour pendant les trois encore plus faible que celui des travailleurs temporaires qui,
premiers mois, soit grâce à l’ancienneté et à la stabilisation de facto de leur emploi,
environ 15 yuans par perçoivent une prime21.
mois (les week-ends ne
sont pas payés) et de
* *
37 yuans mensuels à *
partir du quatrième En conclusion, pendant les années 1950 et 1960, la politique
mois. d’emploi des femmes a connu plusieurs changements, lisibles

76 S Travail, genre et sociétés n° 23 – Avril 2010


Les femmes du Grand Bond en avant

dans la succession des slogans : « Tenir la maison avec soin et


parcimonie » en 1957, devient, l’année suivante, « Libérer les
femmes par l’emploi en se dégageant des contraintes domes-
tiques », mot d’ordre tombé dans l’oubli dans les années 1960
qui voient se développer la sous-traitance des femmes renvo-
yées depuis dans leur foyer. Mais, malgré les revirements des
politiques de l’emploi féminin, on distingue une idéologie
cohérente et spécifique à la Chine des années 1950 : au nom de
la non-distinction entre le privé et le public, une loyauté
absolue au parti communiste est demandée aux individus. Le
Parti, dans une volonté de contrôle social, fait de la famille un
lieu d’émanation directe du politique. Un tel phénomène est
possible parce que les politiques et les normes créées par le
Parti communiste ont été intériorisées par ces femmes issues de
la classe ouvrière qui acceptent leur statut de « femme au
foyer » ; quand elles n’y adhèrent pas, c’est en raison de
contraintes économiques liées à la pauvreté. Dès que la régle-
mentation et le discours politique leur permettent de travailler,
que ce soit comme intérimaires embauchées par l’usine ou
comme sous-traitantes du Lilong de leur quartier d’habitation,
elles se portent candidates.
Par ailleurs, la catégorisation comme femmes au foyer d’un
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groupe de femmes largement issues de la classe ouvrière se
double de leur marginalisation sur le lieu de travail quand elles
parviennent à être embauchées temporairement. L’enquête
montre ainsi que les ouvrières en emploi stable ont stigmatisé
les « nouvelles arrivantes » en les qualifiant de « moins proléta-
riennes, moins disciplinées et moins avancées du point de vue
de la mentalité politique » [Tang Xiaojing, 2009]. Dans le même
temps, cette catégorie marginale de femmes au travail, comme
les autres catégories construites à l’époque maoïste, a été mas-
quée par un discours égalitaire stigmatisant l’intérêt individuel
et incitant à se sacrifier pour le pays. Finalement, à la période
où il est supposé construire l’égalité entre tous (hommes et
femmes, et groupes sociaux), le pouvoir chinois parvient à
instaurer une catégorie d’emplois féminins précaires, alimentée
par une main-d’œuvre bon marché et invisible, qui contribue à
renforcer le système d’emploi stable. À cet égard, les « femmes
au foyer », successivement intérimaires de l’industrie et ouvriè-
res en sous-traitance, constituent un miroir révélateur, aussi
bien qu’un masque, de l’idéologie égalitaire des années 1950
et 1960.

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