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MANIÈRE DE VOIR 170 CHINE - ÉTATS-UNIS, LE CHOC DU XXIE SIÈCLE

AFRIQUE CFA 5500 F CFA • ALLEMAGNE 8,90 € • ANTILLES-RÉUNION 8,90 € • AUTRICHE 8,90 € • BELGIQUE 8,90 € • CANADA 12,75 $CAN • ESPAGNE 8,90 € • ÉTATS-UNIS 13,50 $US • GRANDE-BRETAGNE 7,95 £ • GRÈCE 8,90 € •
I TA L I E 8,9 0 € • J A P O N 1 6 0 0 ¥ • L I B A N 1 6 5 0 0, 0 0 L B P • L U X E M B O U R G 8,9 0 € • M A R O C 8 5 , 0 0 D H • PAY S - B A S 8,9 0 € • P O R T U G A L C O N T. 8,9 0 € • S U I S S E 1 3, 8 0 C H F • T O M 1 7 0 0 X P F • T U N I S I E 1 1 ,9 0 D T
IMAGE : SERGIO AQUINDO

N° 170 /// AVRIL - MAI 2020


8,50 EUROS FRANCE MÉTROPOLITAINE
MDV170couverture 25/03/2020 11:17 Page 1

MANIÈRE DE
V
OIR

Le choc du XXIe siècle


ÉTATS-UNIS
CHINE
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Le Monde diplomatique
Manière de voir
Numéro 170. Bimestriel. Avril - mai 2020

Chine - États-Unis
le choc du XXIe siècle
Numéro coordonné
par Martine Bulard
Édition : Olivier Pironet
Conception graphique :
Boris Séméniako
Photogravure :

HTTP://SERGIOAQUINDO.BLOGSPOT.COM
Patrick Puech-Wilhem
Cartographie : Cécile Marin
et Fanny Privat
Correction : Florent Paillery

Image de couverture :
Sergio Aquindo

Sommaire Éditorial
  4 Plus nocif que le Covid-19 ///// Martine Bulard

1. Les meilleurs ennemis


  7 Quand Mao Zedong jouait au ping-pong ///// Tsien Tche-hao
10 Lune de miel martiale ///// Banning Garrett
14 Avant la Chine, le Japon… ///// Serge Halimi
17 Lentement, le yuan s’internationalise ///// Ding Yifan
20 Concurrents et… interdépendants ///// Shen Dingli
22 Ce n’est qu’une trêve ///// Martine Bulard
23 Œil pour œil, dent pour dent ///// Martine Bulard
Wang Qingsong /////
28 Le piège de Thucydide ///// Olivier Zajec
« Past, Present and Future », 2001 29 Un adversaire stratégique ///// Philip S. Golub
COURTESY OF GALERIE PARIS-BEIJING
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À la loupe
9 Exit Taïwan
27 Isoler ce rival
33 Un Yankee chez les « rouges »
39 Mo Yan et les vétérans du Vietnam
58 Nouvel axe indo-pacifique
67 Toni Morrison et les anciens de Corée
74 Au nom de Confucius
85 L’Américain, du sauveur au méchant
88 Tik, tok… À l’heure des grands

Iconographie
Ce numéro est accompagné d’œuvres de :
- Maleonn, www.maleonn.com
Maleonn ///// « Studio Mobile no 1 », 2012 - Wang Qingsong,
galerieparisbeijing.com/fr/artiste/wang-qingsong
2. Le monde comme terrain de jeu - Michael Wolf, photomichaelwolf.com
35 Et si on changeait de lunettes... ///// Kishore Mahbubani
Bande dessinée Guillaume Barou
40 Impérialiste, l’empire du Milieu ? ///// Michael Klare
43 Élites afro-américaines en Afrique ///// Jean-Christophe Servant 59 Une histoire sans fin ///// Li Kunwu
46 La chevauchée américaine pour la direction du monde /////
Documentation Olivier Pironet
Jacques Decornoy

48 Les sinueuses routes de la soie ///// Martine Bulard Bibliographie 18, 42, 83

52 Passage obligatoire par le Kazakhstan ///// Arthur Fouchère Sur la Toile 13, 36, 73

54 L’Arctique échappe à Washington ///// Philippe Descamps


56 Bataille du Pacifique autour d’un archipel ///// Olivier Zajec Le Monde diplomatique
62 Match au Conseil de sécurité ///// Suzy Gaidoz Édité par la SA Le Monde diplomatique, société anonyme
64 L’odyssée de l’espace ///// Charles Perragin avec directoire et conseil de surveillance. Actionnaires :
Société éditrice du Monde, Association Gunter Holzmann,
et Guillaume Renouard Les Amis du Monde diplomatique
Directoire : Serge HALIMI, président,
directeur de la publication
3. La bataille de la culture Autres membres : Vincent CARON,
Pierre RIMBERT, Anne-Cécile ROBERT
70 Les grandes oreilles de l’Oncle Sam ///// Dan Schiller Secrétaire générale : Anne CALLAIT-CHAVANEL

75 Qui surveille, la CIA ou Huawei ? ///// Dan Schiller 1, avenue Stephen-Pichon, 75013 Paris
Tél. : 01-53-94-96-01. Télécopieur : 01-53-94-96-26
78 Le complexe militaro-médiatique ///// Martin A. Lee Courriel : secretariat@monde-diplomatique.fr
Site Internet : www.monde-diplomatique.fr
80 Un CNN à la chinoise ///// Pierre Luther
Directeur de la rédaction : Serge HALIMI
84 Comme au cinéma ///// Noel Garino Rédacteur en chef : Benoît BRÉVILLE
Rédacteurs en chef adjoints :
89 Même le coronavirus… ///// Akram BELKAÏD, Renaud LAMBERT
90 Jeux d’influence dans l’arène ///// Olivier Pironet Commission paritaire des journaux et publications :
1020 I 87574. ISSN : 1241-6290
Imprimé en France - Printed in France. Reproduction interdite de tous
articles, sauf accord avec l’administration.
Voix de faits
92 Cartographie, chiffres-clés, citations…
Origine du papier : Italie. Taux de fibres recyclées : 0 %. Ce magazine est imprimé
Les articles publiés dans ce numéro – à l’exception de neuf inédits – sont déjà parus dans chez Maury, certifié PEFC. Eutrophisation : Ptot = 0,018 kg/t de papier
Le Monde diplomatique. La plupart ont fait l’objet d’une actualisation, et leur titre a souvent été
modifié. La date de première publication ainsi que les titres originaux figurent en page 98.
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Plus nocif que le Covid-19


PAR MARTINE BULARD

L L’expansion fulgurante du SRAS-CoV-2 et de ses drames aurait dû mettre tout le


monde d’accord ou à tout le moins entraîner un cessez-le-feu. L’arrogance amé-
ricaine et l’orgueil chinois l’ont interdit. Depuis le début de l’épidémie, en jan-
vier 2020, le président Donald Trump ne cesse de dénoncer le « virus chinois » – un
peu comme si l’on avait parlé de « virus américain » pour désigner celui de l’im-
munodéficience humaine (VIH), découvert pour la première fois aux États-
Unis (1). Dans la foulée, l’hôte de la Maison Blanche vilipende l’« incurie commu-
niste ». À la conférence de Munich sur la sécurité, qui réunissait 150 chefs d’État
et de gouvernement, le 15 février 2020, on a même entendu un élu républicain du
Congrès « expliquer que l’épidémie de coronavirus était une “opportunité” [à saisir]
afin de retourner le peuple chinois contre son gouvernement (2) ». Lequel s’est sur-
tout attaché à survivre…
De son côté, le président chinois, débordé dans un premier temps par le désastre
humain et par l’ébullition inhabituelle des réseaux sociaux après la mort de Li
Wenliang, le docteur lanceur d’alerte qui avait été sanctionné en raison de ses
mises en garde, s’est empressé de relever la tête. À la mi-mars, à peine constate-
t-il l’arrêt de nouveaux cas de Covid-19, qu’il se lance dans une sorte de « diplo-
matie sanitaire ». Il envoie médecins, conseillers et matériels en Europe, notam-
ment en Italie, premier membre du G7 à avoir intégré le projet
« Les Américains nous demandent
de nouvelles routes de la soie, et en France. Avec une certaine
de choisir notre camp. Ils nous mettent dans
jubilation, l’agence officielle Xinhua titre, dès le 4 mars 2020 :
une situation impossible », explique « En toute rigueur, le monde devrait remercier la Chine (3) ».
le premier ministre de Singapour
La victoire contre la pandémie serait la preuve de la supé-
riorité du « modèle chinois ». Une gloriole aussi absurde que la vantardise améri-
caine. Les dirigeants du régime autoritaire de Pékin ont eu autant de retard à l’al-
lumage que les adeptes du laisser-faire à Washington ou même à Paris, qui
auraient pourtant dû bénéficier de l’expérience chinoise. La Corée du Sud, démo-
cratie libérale s’il en est, semble maîtriser la maladie aussi bien que le pouvoir illi-
béral de Singapour. Le droit de vote ne fait rien à l’affaire… C’est dans la capacité
de chacun d’innover face au recul de la croissance (une chute de 15 % en Chine au
cours des deux premiers mois de l’année), à l’effondrement de l’emploi et à l’im-
plosion des Bourses que l’on pourra juger des gouvernants et des systèmes.
Pour l’heure, Pékin n’a pas bougé d’un iota dans sa croisade en faveur du libre-
échange. « Plus de 90 % des médicaments importés aux États-Unis sont liés à la
Chine », rappelle Xinhua dans son éditorial du 4 mars, tout en ajoutant que celle-
ci pourrait, comme l’a fait Washington en janvier dernier, fermer ses frontières
et empêcher toute exportation : « Les États-Unis plongeraient alors dans une mer
de coronavirus. » Heureusement, conclut l’agence, « le gouvernement et le peuple
chinois n’agiront pas ainsi » (4).
L’avertissement confirme les dangers de l’actuelle mondialisation. Alors, « l’épi-
démie aidera-t-elle à accélérer le retour des emplois en Amérique du Nord (5) »,
comme l’imagine M. Wilbur Ross, secrétaire d’État au commerce ? Rien n’est
moins sûr. Elle entraînera sans doute une « dé-sinisation » de quelques produits,
selon les vœux communs aux républicains et aux démocrates, mais elle ne

4 //// MANIÈRE DE VOIR //// Éditorial


MDV170ouverture_Mise en page 1 25/03/2020 09:58 Page 5

conduira pas forcément à une « américanisation » des productions. Les multina- Maleonn ///// « Book of Taboo no 8 »
(Livre des tabous), 2006
tionales ont déjà jeté leur dévolu sur d’autres contrées – Vietnam, Inde, Bangla-
desh, etc. –, là où les salaires sont faibles, les profits assurés et… les régimes favo-
rables à l’Amérique.
La bataille qui se joue dans le Pacifique s’avère tout autant géopolitique qu’éco-
nomique. « Les Américains nous demandent de choisir notre camp, explique le
premier ministre de Singapour Lee Hsien Loong. Ils nous mettent dans une posi-
tion impossible. Nous sommes des partenaires proches [des États-Unis] et nous
avons des liens très étroits avec la Chine (6). » Pas question de trancher entre l’un
et l’autre. D’autant que, selon un proverbe chinois, « l’eau qui vient de loin ne peut
pas arrêter le feu qui est tout près ». En clair, on peut changer de partenaire, mais
pas de voisin…
Ainsi, l’administration Trump n’arrive pas à embarquer ses alliés asiatiques
(1) Sonia Shah, « The pandemic of xenophibia and
dans une croisade antichinoise. Ni l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est
scapegoating », Time, New York, 7 février 2020.
(Anase) ni la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) n’ont réussi à isoler
les dirigeants de la République populaire, y compris sur la question pourtant sen- (2) Noah Barkin, «The U.S. and Europe are speaking a
sible des archipels en mer de Chine. Même le Japon a repris le dialogue avec Pékin. different language on China », Foreign Policy, Washing-
ton, DC, 16 février 2020.
Toutefois la conjonction du krach économique et de la pandémie peut exacer-
ber les concurrences commerciale et financière, intensifier les oppositions géo- (3) Éditorial de Xinhua (en chinois), Pékin, 4 mars 2020.
stratégiques entre les « Deux Grands » du XXIe siècle. Le jour d’après pourrait alors (4) Ibid.
devenir plus dangereux. Sauf à renverser la table de la mondialisation, en révisant
(5) Peter S. Goodman, « A global outbreak is fueling
les chaînes d’approvisionnement, en privilégiant les circuits courts écologique-
the blacklash to globalization », The New York Times,
ment et socialement souhaitables, en choisissant le dialogue contre la loi du plus
5 mars 2020.
fort, en imposant de nouveaux critères de coopération. Cela vaut pour la Chine et
les États-Unis… comme pour tous les autres. n (6) Entretien sur CNN, 4 octobre 2019.

Éditorial //// MANIÈRE DE VOIR //// 5


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:12 Page 6

Wang Qingsong ///// « Another Battle no 6 »


(Une autre bataille), 2001

Refusant de reconnaître le régime


communiste chinois après sa victoire en
1949, les États-Unis se sont pourtant
appuyés sur lui, dans les années 1970,
pour se sortir du bourbier vietnamien et
contenir l’Union soviétique. Les choses se
sont gâtées quand, appliquant avec
célérité les règles du libéralisme
économique vantées
par Washington, Pékin a commencé
à concurrencer le maître…

1 COURTESY OF GALERIE PARIS-BEIJING

Les meilleurs
ennemis
6 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis
MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:49 Page 7

QUAND MAO ZEDONG JOUAIT AU PING-PONG


Nations unies (ONU), en remplacement de
Il aura fallu attendre 1972 pour qu’un président des États-Unis – Richard Nixon – Taïwan [alors appelée Formose] (4) ; cessation
se rende à Pékin et, de fait, reconnaisse la République populaire de Chine. Peu avant, de tout encouragement au re-militarisme
japonais.
Mao Zedong avait reçu en grande pompe l’équipe américaine de ping-pong, signifiant
Pour la Chine, il s’agit simplement d’obtenir
ainsi sa volonté de dialogue avec la très capitaliste Amérique. Parallèlement,
la justice la plus élémentaire – à propos du
le secrétaire d’État Henry Kissinger négociait en secret les conditions d’un accord. Vietnam et du Japon – ainsi que la restitution
de ce qui lui est dû et dont on la prive abusi-

Q
PAR TSIEN TCHE-HAO * uand, en juillet 1971, le président des vement depuis plus de vingt ans – Taïwan et
États-Unis Richard Nixon annonce sa le siège à l’ONU. Comme le dit Zhou Enlai, « ce
prochaine visite à Pékin  (1), tout le sont les troupes américaines qui stationnent à
monde est surpris tant les sujets de tensions Taïwan, et non le gouvernement chinois qui se
entre les deux pays sont nombreux  (2). À mêle des affaires américaines à Hawaï ». Les
l’époque, la République populaire de Chine Américains n’ont rien à « donner » (il n’est
(RPC) ne cesse de dénoncer la politique même pas question de réparation des dom-
d’agression conduite par Washington. La mages causés) ; ils ne sont soumis à aucune
politique extérieure de la démarche humiliante ou
Chine, quant à elle, se veut vexatoire ; au contraire,
la continuation d’une ligne leur président est invité
de conduite qui tend à évi- officiellement.
ter la guerre autant que Concernant l’Indochine,
faire se peut et à nouer avec il est admis pour Pékin que
les pays qui le veulent des les troupes américaines
relations basées sur les doivent l’évacuer dans un
« cinq principes de coexis- temps relativement court.
tence pacifique » énoncés à Les discussions entre les
la conférence de Bandung deux puissances ne peu-
en 1955 (3), à savoir : le res- vent porter que sur la
Couverture du magazine
Newsweek, avril 1971 pect mutuel de l’intégrité manière dont seront réglés
territoriale, la non-agres- la question de Saïgon et de
sion mutuelle, la non-ingérence dans les l’éventuelle réunification du Vietnam ainsi
affaires intérieures, la réciprocité des avan- que les problèmes de gouvernement dans les
tages, la coexistence pacifique. autres pays de la péninsule, au Cambodge en
Aux yeux de la Chine, c’est donc aux États- particulier. Mais ce sont là des affaires qui
Unis qu’il appartient de modifier leur atti- intéressent les peuples de l’Indochine, et la
tude et de satisfaire les revendications chi- Chine assure qu’elle n’aura d’autre politique
noises. Le succès des « négociations » entre que celle élaborée en accord avec ces pays.
Pékin et Washington dépend de la compati- Le départ des soldats américains de Taï-
bilité entre ces revendications et des dispo- wan et de tout le détroit de Formose ☛
sitions américaines à les satisfaire.
L’essentiel des demandes chinoises, for-
mulées par le premier ministre Zhou Enlai, (1) Richard Nixon se rendra en Chine populaire du 21 au
28 février 1972, en réponse à l’invitation du premier minis-
s’articulent autour de quatre grands points : tre Zhou Enlai.
retrait des troupes américaines de toute l’In- (2) Lire François Joyaux, « Tout autant que Washington,
dochine (dont le Sud-Vietnam occupé) ; Pékin semble avoir tout intérêt à négocier », Le Monde
diplomatique, septembre 1971.
départ des forces des États-Unis déployées à
(3) La conférence de Bandung (Indonésie), organisée en
Taïwan et dans tout le détroit de Formose ; avril 1955, rassemble vingt-neuf pays d’Afrique, d’Asie, du
Proche-Orient ainsi que les dirigeants des mouvements de
admission de la RPC à l’Organisation des résistance anticoloniale. Elle marquera le point de départ
de ce que l’on a appelé les « non-alignés ».
(4) Le 25 octobre 1971, la Chine fera son entrée aux Nations
* Juriste, spécialiste du droit chinois et chargé de recherches au Cen- unies, à la place de Taïwan, et deviendra membre perma-
tre national de la recherche scientifique (CNRS); décédé en 1984. nent du Conseil de sécurité.

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 7


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:14 Page 8

son admission. Cette proposition est jugée


QUAND MAO ZEDONG JOUAIT AU PING-PONG absurde, d’autant plus que la RPC ne
(c’est-à-dire la restitution effective à la demande pas son « admission à l’ONU » mais
Chine de Taïwan et des îles attenantes) est la restitution de son siège usurpé illégale-
lié à l’admission de la RPC à l’ONU. Nixon ment. L’autre solution, qui semble avoir
ayant lui-même déclaré qu’il y était favora- alors la faveur des Américains, serait de
ble, il ne devrait plus y avoir d’obstacle. En rendre à la RPC, comme représentant légal
fait, Taïwan constitue la pierre d’achoppe- de la Chine, son siège au Conseil de sécurité,
ment. Les États-Unis, et avec eux d’autres tout en gardant Taïwan comme un membre
pays, voudraient bien reconnaître Pékin ordinaire.
tout en conservant Taïwan. Or la position de Pékin est absolument
On appelle cette thèse la théorie des intransigeante : il n’y a pas « deux Chines »,
« deux Chines » ou « une Chine, un Taïwan ». et Taïwan fait partie intégrante du terri-
Plusieurs solutions s’affrontent : une propo- toire chinois (lire l’encadré ci-contre). La
sition japonaise tendrait à conserver au République populaire, et elle seule, sié-
représentant de Tchang Kaï-chek (qui gera à l’ONU. Les Américains devront éva-
dirige Taïwan) son siège au Conseil de sécu- cuer le détroit de Formose et laisser les Chi-
Maleonn ///// « Studio rité et à faire entrer la République populaire nois régler eux-mêmes leur problème de
Mobile no 131 », 2012 comme n’importe quel pays qui demande réunification.

8 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


MDV170chapitre1_Mise en page 1 25/03/2020 09:23 Page 9

La question de la renaissance du milita-


risme japonais est liée, elle aussi, à celle de
Taïwan. Si certains milieux nippons défen-
Exit Taïwan
dent avec tant d’ardeur le siège de Tchang
Kaï-chek, c’est qu’ils gardent l’espoir de récu-
pérer cette belle île jadis occupée par eux, en
attendant – pourquoi pas ? – de reprendre
S i la France a reconnu la République populaire de Chine (RPC) dès 1964,
celle-ci n’a pu faire son entrée aux Nations unies que le 25 octobre 1971
– malgré l’opposition des États-Unis. Pourtant, quelques mois plus tôt, en juil-
aussi la Corée. Une fois Taïwan réunie à la
let,  Richard Nixon annonçait qu’il se rendrait en Chine, le premier voyage d’un
RPC, ce projet inavoué tomberait à l’eau, alors
président américain depuis 1949.
qu’indépendante Taïwan pourrait être pro-
gressivement investie, sous forme de «protec- Longuement préparée par le secrétaire d’État d’alors Henry Kissinger, cette
torat » ou autres méthodes, à l’exemple de ce visite se déroule du 21 au 28 février 1972, et débouche sur un communiqué
qui se passa pour la Mandchourie en 1931 (5). commun, dit « communiqué de Shanghaï ». Il dresse, en seize articles, un état
Ce n’est pas pour rien que les « indépendan- des lieux des positions respectives de Pékin et de Washington ainsi que de
tistes » taïwanais trouvent si facilement leurs points d’accord.
refuge et appui au Japon. Et Tchang Kaï-chek
lui-même, qui lutte contre ces indépendan- La Chine assure ainsi qu’elle « ne sera jamais une superpuissance, [qu’elle]
tistes, n’est pas inconscient de la menace japo- s’oppose à l’hégémonie et à la politique de puissance de toute sorte » et qu’elle
naise. Celle-ci pourrait bien servir à inciter les soutient « les peuples du Vietnam, du Laos et du Cambodge dans leurs efforts »
membres patriotes de son parti, de paix, sans oublier « le programme en huit points pour l’unification pacifique
le Kuomintang, à saisir la main de la Corée présenté par le gouvernement de la République populaire démo-
tendue par Zhou Enlai lorsqu’il cratique de Corée » (la Corée du Sud étant soutenue par les Américains).
déclare : « Nous avons déjà fait De leur coté, les États-Unis expliquent que « la paix en Asie et la paix dans
deux fois alliance avec le Kuo- le monde nécessitent des efforts à la fois pour réduire les tensions immédiates
mintang, nous en ferons bien une et pour éliminer les causes fondamentales des conflits », que leur « objectif
troisième. » Qu’ils habitent le principal constant a été une solution négociée » et qu’ils « envisagent le retrait
continent ou Taïwan, les Chinois définitif de toutes les forces américaines de la région, conformément à l’objectif
restent toujours des Chinois. d’autodétermination de chaque pays d’Indochine ». Ils précisent qu’ils « accor-
On le voit, il n’y a aucune rai- dent la plus haute valeur à leurs relations amicales avec le Japon ».
son majeure qui puisse empê-
cher les Américains d’accepter La question de Taïwan (Formose), principale pomme de discorde, fait l’objet
les conditions chinoises. Il d’un point spécifique où il est noté que les États-Unis « reconnaissent que les
n’est nullement question pour Chinois de chaque côté du détroit de Taïwan maintiennent qu’il n’y a qu’une
Pékin d’un quelconque « mar- seule Chine et que Taïwan fait partie de la Chine. Le gouvernement des États-
chandage ». Ses demandes cons- Unis réaffirme son intérêt pour un règlement pacifique de la question de Taïwan
tituent des conditions élémen- par les Chinois eux-mêmes. Dans cette perspective, il affirme l’objectif ultime
taires sur lesquelles il n’entend du retrait de toutes les forces et installations militaires américaines de Taï-
pas céder. Lorsqu’il a demandé wan». La visite est historique.
à faire ce voyage en Chine,
Toutefois, Washington n’ouvre une ambassade à Pékin que le 1er mars 1979.
Nixon devait bien savoir à
Pour officialiser leur reconnaissance mutuelle, les deux pays publient, le
quoi il s’engageait et il y était
15 décembre 1978, un communiqué commun plus court que celui de 1972. Il y
sans doute déjà préparé. Mais
est précisé que « les États-Unis d’Amérique reconnaissent le gouvernement de
les Américains tenant par-des-
la République populaire de Chine comme le seul gouvernement légal de la
sus tout à sauver leur « pres-
Chine. Dans ce contexte, le peuple des États-Unis maintiendra des relations cul-
tige », il faut que leur gouver-
turelles, commerciales et non officielles avec le peuple de Taïwan ». Et aussi :
nement trouve le moyen de
« Le gouvernement des États-Unis d’Amérique reconnaît la position chinoise
« négocier le plus honorable-
selon laquelle il n’y a qu’une seule Chine et Taïwan fait partie de la Chine.»
ment possible ».
Aujourd’hui encore, le gouvernement chinois revendique ce principe. Les États-
Tsien Tche-hao
Unis le respectent, tout en ayant d’étroites relations avec le gouvernement
taïwanais auquel ils ont vendu en 2019 pour 2 milliards de dollars (1,8 milliard
(5) En 1905, le Japon a commencé à occu- d’euros) d’armes (108 chars de combat et 250 missiles sol-air). Toutefois, Taï-
per la péninsule coréenne en établissant
wan n’est plus reconnue comme État que par quatorze pays dans le monde.
un protectorat avant de la coloniser tota-
lement ; en 1931, il occupe une partie du
territoire chinois (la Mandchourie).

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 9


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:15 Page 10

LUNE DE MIEL MARTIALE


de matériel pouvant servir à des fins mili-
Faut-il vendre des armes et des technologies duales – utilisables pour des applications taires ; il y voyait à la fois un moyen d’exercer
civiles autant que militaires – à un pays se réclamant du communisme ? une pression sur Moscou et de faire progres-
ser les relations avec la Chine. L’arrestation
En 1976, le président républicain Gerald Ford répond par l’affirmative. Washington voit
de la « bande des quatre » (2), un mois après
beaucoup d’avantages à aider la Chine tant qu’elle demeure antisoviétique. Il espère
la mort de Mao, acheva de le convaincre ; il
empêcher un rapprochement Pékin-Moscou et rester au centre du jeu diplomatique. se rangea à l’avis des partisans de telles
ventes dans le but de faire obstacle à toute

A
PAR BANNING GARRETT * ux États-Unis, le débat sur les rela- possibilité de rapprochement, ou même de
tions militaires avec la Chine –  et simple apaisement des tensions, entre la
leurs incidences sur la délicate algè- Chine et l’URSS, tout en récompensant de
bre de la diplomatie triangulaire Washing- leurs efforts les dirigeants chinois qui
ton-Moscou-Pékin – est, de tous les sujets s’étaient montrés favorables à l’ouverture
qui divisent l’exécutif, l’un des plus épineux aux États-Unis.
et des plus secrets. Toutefois, la décision
prise le 12  octobre  1976 par le président Un geste amical
Gerald Ford (1974-1977) et le Conseil national La décision du Conseil national de sécurité
de sécurité de céder aux Chinois deux ordi- approuvant la vente d’ordinateurs intervint
nateurs Cyber 172 de la firme Control Data, moins de trois jours après une rencontre
pouvant être utilisés à des fins militaires, privée à New York entre M.  Kissinger et
marque le début d’une nouvelle politique de Qiao Guanhua, ministre des affaires étran-
« glissement » vers la Chine en ce qui gères chinois. Du côté chinois, c’est peut-
concerne les ventes de matériel technique à être la défaite des radicaux et de la « bande
applications militaires. des quatre » qui a facilité la conclusion d’un
Un an plus tôt, les autorités chinoises accord comportant des restrictions for-
avaient fait de premières offres d’achat pour melles qui interdisent à Pékin de faire usage
ces ordinateurs et d’autres appareils de des ordinateurs à des fins militaires – res-
haute technologie ayant des applications trictions dans lesquelles on pouvait voir une
militaires. Mais le gouvernement américain, violation de la souveraineté chinoise. La
tout en autorisant les alliés des États-Unis à plupart des spécialistes américains pen-
vendre des armements à la Chine, avait saient en effet que les dirigeants « radi-
réservé sa réponse, en raison du débat sur caux » s’opposaient à ce que la Chine
les relations militaires directes entre Wash- devienne de plus en plus dépendante des
ington et Pékin. Le secré- États-Unis dans le domaine de la technolo-
Il est nécessaire d’apporter des modifications
taire d’État Henry Kissinger gie militaire.
à la « politique d’impartialité », nourrissait quelque inquié- Après l’annonce de la décision du Conseil
et il convient de ne pas imposer à Pékin tude quant aux effets sur sa national de sécurité, de hauts fonctionnaires
les mêmes restrictions qu’à l’URSS politique de détente, déjà du département d’État déclarèrent en privé
bien chancelante, avec l’URSS, à des journalistes que l’approbation de la
d’autant que la plupart des spécialistes de vente des ordinateurs n’était qu’un « geste
l’analyse du renseignement soutenaient que amical » envers les nouveaux dirigeants chi-
l’éventualité d’un rapprochement sino- nois. Le 29 octobre 1976, le président Ford
soviétique après la mort de Mao Zedong, faisait savoir qu’on l’avait « assuré que les
le 9  septembre  1976, était pratiquement ordinateurs en question n’avaient rien à voir
exclue. Mais, à la suite du fiasco américain avec la défense ». Le département d’État, plus
en Angola (1) et des autres revers subis par circonspect, se bornait à déclarer que les
la « détente », M. Kissinger se mit à considé- « garanties indispensables » avaient été prises
rer avec un nouvel intérêt les ventes à Pékin et que la vente des ordinateurs concordait
avec les « préoccupations de sécurité natio-
nale » des États-Unis. Un représentant de la
* Alors spécialiste des relations sino-américaines, directeur du
programme Asie de l’Atlantic Council (Washington) de 2003 à 2012. société Control Data reconnaissait, pour sa

10 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:50 Page 11

Michael Wolf /////


« Copy art, Jasper Johns »,
Dafen, Chine, 2014

restrictions à la Chine qu’à


l’URSS, « la Chine étant loin
de faire peser une aussi
grave menace sur la sécu-
rité nationale des États-
Unis que l’Union soviéti-
que ». Pillsbury précise que
l’aide américaine doit se
limiter à renforcer les capa-
cités purement défen-
sives chinoises vis-à-vis de
l’URSS, sans rien ajouter à
son potentiel offensif face
aux États-Unis et à leurs
alliés asiatiques. Il faut,
ajoute-t-il, « éviter d’in-
quiéter inutilement Mos-
cou, risquant ainsi de com-
promettre la détente entre
les États-Unis et l’Union
soviétique ».
Peu après la parution de
cet article, le  New York
Times rappelle qu’en 1973
les Américains avaient
déjà vendu à la Chine dix
Boeing  707 pourvus de
MICHAEL WOLF/LAIF-REA

systèmes de pilotage auto-


matique. Il note en con-
clusion que « l’idée d’un
prochain établissement de
relations militaires entre
les [deux pays] a désor-
part, ne pas pouvoir affirmer avec certitude était soucieux de montrer qu’il n’avait pas mais des partisans à tous les échelons du
que les ordinateurs ne seraient pas utilisés à renoncé à sa politique d’« impartialité ». gouvernement. Une étude de la CIA [Central
des fins militaires. Le débat sur les relations militaires entre Intelligence Agency] sur les équations
Moscou ne pouvait que soupçonner les États-Unis et la Chine est rendu public en Moscou-Pékin-Washington, dont le  New
Washington d’être de connivence avec les septembre 1975 par la publication d’un arti- York Times a pu obtenir copie, soutient que
Chinois. Toutefois, le gouvernement améri- cle dans la revue Foreign Policy signé d’un Mao Zedong a été le principal artisan ☛
cain chercha à se dédouaner aux yeux des expert de la Rand Corporation, Michael Pills-
Soviétiques en autorisant la vente à Moscou bury. Selon l’auteur, les États-Unis doivent
d’un ordinateur de modèle voisin, le Cyber 73. « apporter des modifications à la politique (1) Lire « Cuba dans la tourmente », Le Monde diplomatique,
Un an auparavant, pourtant, une offre spécieuse d’“impartialité” qui gouverne les février 1977.
(2) Le 9  octobre  1976, quatre figures du régime chinois
d’achat par les Soviétiques d’un tel ordina- exportations de technologie militaire avan-
–  dont Jiang Qing, la veuve de Mao  –,  surnommées la
teur avait essuyé un refus, mais Washington cée ». Il convient de ne pas imposer les mêmes « bande des quatre », sont accusées de complot et arrêtées.

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 11


MDV170chapitre1_Mise en page 1 25/03/2020 12:01 Page 12

diplomatiques avec la Chine populaire afin


LUNE DE MIEL MARTIALE de la dissuader d’un éventuel rapproche-
de l’ouverture de Pékin en direction de ment avec Moscou. Au mois de septembre,
Washington et suggère que Washington fasse dans Foreign Affairs, Jerome Cohen, ensei-
quelque chose en échange, en énumérant les gnant à Harvard et spécialiste de la Chine, se
diverses formes que pourrait revêtir une aide déclare partisan de la création d’un certain
militaire des États-Unis à la Chine ». Le New nombre de « liens militaires » avec la Chine :
York Times note aussi que Cohen comptera parmi les principaux
Parmi les objectifs américains : les responsables gouver- conseillers pour les affaires chinoises de
« fournir une espèce de prime aux nementaux favorables à M. James Carter, successeur de Gerald Ford à
dirigeants chinois pour avoir pratiqué cette thèse se réfèrent la Maison Blanche.
l’ouverture en direction des États-Unis » tous à l’article de Michael
Pillsbury. Un premier contrat avec Rolls-Royce
Le débat s’enrichit par la suite de deux Selon ces auteurs, l’établissement de « rela-
contributions très importantes. Dans le tions militaires » entre les États-Unis et la
numéro de mai 1976 de Foreign Policy, Roger Chine pourrait avoir plusieurs objectifs :
Brown, expert qui jouit d’une haute autorité •  Améliorer la force de dissuasion de la
Michael Wolf ///// « Copy
art, Ed Ruscha », Dafen, au sein de la CIA,  réclame avec insistance Chine en la dotant d’une infrastructure tech-
Chine, 2006 l’établissement au plus tôt des relations nologique dans le domaine de la détection
radar et de la reconnaissance par satellite.
Deux dangers seraient affaiblis du même
coup : pour la Chine, celui d’une attaque sur-
prise soviétique, et, pour l’URSS, celui de voir
les Chinois déclencher un tir prématuré par
crainte d’une attaque préventive soviétique.
• Maintenir quarante-cinq ou cinquante
divisions soviétiques immobilisées à la fron-
tière chinoise, et peut-être même amener les
Soviétiques à concentrer des forces encore
supérieures dans la zone frontalière, ce qui
entraînerait une diminution correspondante
des forces soviétiques face aux armées de
l’OTAN en Europe.
•  Bien marquer que les États-Unis sont
directement concernés par la sécurité chi-
noise, en donnant à Moscou des raisons de
craindre qu’ils n’apportent un soutien mili-
taire aux Chinois dans le cas d’un conf lit
armé entre la Chine et l’URSS.
•  Limiter la marge de manœuvre des
Soviétiques dans le reste du monde et faire
pression sur eux lors des discussions sur la
limitation des armements stratégiques
(SALT) et autres négociations bilatérales.
• Empêcher tout rapprochement entre la
Chine et l’URSS en entretenant les soupçons
et les tensions qui divisent Moscou et Pékin.
• Fournir une espèce de « prime » aux diri-
MICHAEL WOLF/LAIF-REA

geants chinois pour avoir pratiqué l’ouver-


ture en direction des États-Unis…
En novembre  1975, conformément à ce
qu’avait préconisé Michael Pillsbury, un
premier pas est franchi en direction de l’éta-
blissement de « relations militaires » avec

12 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:18 Page 13

Pékin, et les alliés des États-Unis sont auto-


risés à vendre des armements à la Chine. Un
contrat de 200  millions de dollars est
Sur la Toile
conclu entre la Chine populaire et la société China Brief
Rolls-Royce, aux termes duquel la firme Le bimensuel en ligne de la fondation Jamestown, un institut de recherche américain, fournit des
britannique s’engage à adapter aux Mig informations de référence et des analyses rigoureuses. À lire, dans les livraisons des 29 janvier et 13 février
2020, une étude en deux volets : « The future of Chinese foreign economic policy will challenge U.S.
surannés de l’armée de l’air chinoise les interests, Part 1 : The Belt-and-Road Initiative and the middle income trap ; Part 2: Renminbi
mêmes moteurs à réaction que ceux équi- internationalization and international economic institutions ».
http://jamestown.org
pant la version anglaise du Phantom F-IV
américain. Le contrat prévoit que les réac-
Shanghai Institutes for International Studies (SIIS)
teurs seront ultérieurement fabriqués en Ce think tank chinois, spécialisé dans les questions politiques, économiques et stratégiques, édite le China
Chine même, ce qui permettra à celle-ci de Quarterly of International Strategic Studies et diffuse des travaux de qualité sur les relations sino-
américaines. On pourra y consulter en particulier une mise au point du chercheur Yang Jiemian sur les
se doter des premiers éléments d’une indus-
tensions entre les « deux grands » du XXIe siècle, « There will be no new Cold War » (22 novembre 2018).
trie moderne de moteurs d’avion. Le gou- www.siis.org.cn
vernement Ford donna son accord.
Traiter avec les alliés des Américains, plu- Walter H. Shorenstein Asia-Pacific Research Center (Shorenstein APARC)
Ce département de l’université Stanford (Californie), spécialisé sur l’Asie, s’intéresse de près à l’implication
tôt qu’avec Washington, permettait aux diri- des États-Unis en Chine. On pourra visionner sur son site un entretien avec le professeur Thomas Fingar sur
geants chinois de ne pas être accusés d’aug- l’histoire des relations entre Pékin et Washington (« Video: Thomas Fingar on Past and Present Milestones
menter la dépendance de leur pays à l’égard in U.S.-China Relations », 28 janvier 2020).
http://aparc.fsi.stanford.edu/china
des États-Unis ; de son côté, Washington y
avait trouvé une manière idéale d’aider la
Chine sans faire naître d’irritation excessive logique militaire. Selon lui, une agression
chez les Soviétiques. Mais celle-ci veut contre la Chine serait susceptible de modi-
acquérir certains équipements disponibles fier « l’équilibre mondial des forces et
nulle part ailleurs, et, aux yeux des Améri- [d’]affecter les calculs stratégiques d’autres
cains, les ventes directes de matériel perfec- pays, avec en retour des conséquences
tionné susceptible d’être utilisé à des fins fâcheuses sur la sécurité américaine, même
militaires représentent un bon moyen d’ac- si elles n’étaient pas immédiates ». Il ajoutait
centuer leur pression sur Moscou et de mani- que les États-Unis « verraient d’un très mau-
fester leur mécontentement de la tournure vais œil une agression armée ou même une
prise par les relations américano-soviétiques. simple pression militaire » contre la Chine.
Sans compter qu’on élimine ainsi toute possibi- Washington espérait alors que les ventes
lité de rapprochement ou même d’apaisement de matériel militaire à la Chine et l’éventuel
entre la Chine et l’URSS, tout en récompen- établissement d’autres relations de défense
sant les dirigeants chinois de leur politique lui permettraient de res-
ter maître du jeu dans
Pékin pourrait aussi conserver sa liberté
d’ouverture envers les États-Unis.
les relations avec Pékin de manœuvre et son indépendance
Soutien verbal de Henry Kissinger comme dans celles avec sans être obligé de renoncer
Lors d’une conférence de presse, le 15 octo- Moscou, en incitant les à la technologie des Occidentaux
bre 1976, M. Kissinger montra combien les deux puissances à re-
États-Unis étaient soucieux de la sécurité chercher l’amitié des États-Unis tout en
chinoise en apportant un ferme soutien ver- demeurant mutuellement hostiles. Mais
bal : « Nous sommes convaincus que la souve- même si l’éventualité d’une nouvelle alliance
raineté de la Chine et son intégrité territo- sino-soviétique paraissait exclue dans l’ave-
riale jouent un rôle fondamental dans le nir prévisible, les Chinois pourraient s’assu-
maintien de l’équilibre mondial, et nous rer d’une position meilleure dans cette partie
considérerions comme très sérieuses les triangulaire, s’ils parvenaient à apaiser suf-
menaces que pourrait faire peser sur elles fisamment leurs tensions avec Moscou pour
une puissance extérieure. » Quelques jours provoquer la nervosité de Washington. De
plus tard, il allait encore plus loin, puisqu’il cette manière, Pékin conserverait sa liberté
établissait un lien entre la sécurité de la de manœuvre et son indépendance sans
Chine et celle des États-Unis –  position pour autant être obligé de renoncer à la tech-
constituant une justification stratégique nologie civile ou militaire des Occidentaux.
opportune à la vente de matériel techno- Banning Garrett

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 13


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:18 Page 14

DANS LES ARCHIVES //// OCTOBRE 1991 //// PAR SERGE HALIMI

Avant la Chine, le Japon…


Dans les années 1970-1980, les produits japonais de grande bles américains désireux de s’assurer le concours d’un
consommation (automobiles, téléviseurs, magnétoscopes, baladeurs, allié docile dans le Pacifique.
Passif, le Japon irrite ; actif, il inquiète. Le mieux serait
etc.) dominaient le commerce mondial. Mais Washington s’est vite
alors qu’il se défende tout seul grâce à l’acquisition
alarmé de ce «miracle japonais» qui propulsait le pays qu’il avait d’avions américains : ainsi, le Congrès voudrait contrain-
pulvérisé en 1945 au rang de première puissance exportatrice dre Tokyo à acheter de douze à quatorze AWACS entiè-
mondiale et de premier bailleur de fonds des États-Unis. Ces derniers rement fabriqués aux États-Unis (2). Le climat d’ensem-
ont eu peur de perdre leur hégémonie dans le monde occidental. ble était déjà mauvais avant que certains Japonais ne
commettent la faute de goût de faire observer que la vic-
toire américaine dans le Golfe devait beaucoup à ces

À
mesure que la brève euphorie consécutive à la « bombes intelligentes » truffées d’une électronique
victoire militaire des États-Unis dans le Golfe se fabriquée dans l’archipel (3).
dissipe, « attaquer » le Japon redevient le plus La situation aurait pu a priori se détendre sur le front
court chemin qui permet d’éviter les vrais problèmes de commercial. Vis-à-vis de l’Amérique, l’excédent japonais
l’Amérique. L’hebdomadaire The Economist note : « Aux a baissé de 30 % par rapport à son niveau record de 1988.
États-Unis, on trouve trop de gens que l’envie démange de Mais cette amélioration est peut-être à la fois provisoire
réinventer le péril jaune. » et trompeuse. Elle tient beaucoup à la récession améri-
Beaucoup de gens, en effet. L’extrême droite isolation- caine et à la réévaluation continue du yen, deux facteurs
niste rejoint les démocrates, qui cherchent un thème sus- susceptibles de ne pas se perpétuer (4). Elle s’explique
ceptible de placer le président républicain aussi de plus en plus par un transfert : des
George H. Bush sur la défensive ; les syn- Les industriels produits japonais désormais assemblés au
dicats, tentés par le nationalisme écono- nippons, qui sont Mexique ou en Thaïlande sont ensuite
mique ; les Noirs, que la chute des emplois montrés du doigt, exportés aux États-Unis.
manufacturiers frappe au premier chef  ; Mais, pour les industriels nippons, le
ne font pourtant
les médias, en quête d’adversaire mainte- meilleur moyen de calmer les clameurs
nant que Saddam Hussein et l’Union que suivre protectionnistes de Washington est de
soviétique ne font plus peur ; et les univer- les préceptes libéraux produire aux États-Unis mêmes. C’est ce
sitaires, inquiétés par le déclin industriel dont les États-Unis qu’ils font à un rythme soutenu  : si les
américain. Confortée par des pratiques se gargarisent constructeurs japonais contrôlent désor-
japonaises parfois discutables, la coalition mais 30 % du marché automobile améri-
des critiques est aussi hétéroclite que la panoplie des cain, c’est aussi grâce au fait que 40 % des voitures japo-
complaintes qui la soudent. naises vendues aux États-Unis sont fabriquées sur place.
Lors de la guerre du Golfe de 1990-1991, les Japonais Les usines nippones installées aux États-Unis sont loin
ont eu beau payer 13 milliards de dollars de contribu- d’être au-dessus de tout soupçon. Souvent construites par
tion à un conf lit dans lequel ils n’ont guère eu voix au des sociétés japonaises, utilisant des machines et des
chapitre (leur pays ne siégeant pas au Conseil de sécu- pièces détachées japonaises, employant des cadres supé-
rité), les reproches américains ont fusé. Avec une par- rieurs japonais, sources de profits rapatriés au Japon,
faite unanimité, la presse s’en est prise à une « contri- elles contribuent de manière assez marginale à la pros-
bution réticente », à une pratique « rarement claire et périté du pays d’accueil. Une étude du General Accoun-
jamais audacieuse », et à l’« inertie de quarante-cinq ans ting Office a estimé que le contenu américain des trans-
d’une politique étrangère passive »  (1). Personne, ou plants (produits d’usines transplantées) n’était que de
presque, n’a cru bon de remarquer que cette « inertie » 50,5 % alors que la proportion s’élèverait à 87,3 % dans le
avait longtemps correspondu aux vœux de responsa- cas des « trois grands » : General Motors, Ford et Chrysler.

14 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:20 Page 15

De façon peut-être un peu catégorique, le Washington bénéficiaires et que le tiers-monde est l’objet de leurs Maleonn ///// « Studio
Mobile no 17 », 2012
Post a alors conclu : « En d’autres termes, les transplants leçons. Puisque, paraît-il, le protectionnisme serait
ne sont pas des sociétés américaines (5). » L’image du che- devenu un non-sens économique, et dès lors que l’inter-
val de Troie trotte dans tous les esprits. dépendance s’imposerait à tous, Honda ou Brother
Un exemple notable permet de comprendre les avan- devraient être entièrement libres de leurs mouvements.
tages de la nouvelle stratégie nippone. En août 1991, une Selon l’économiste de Harvard Robert Reich, qui s’est
agence américaine, l’International Trade Commission, rendu célèbre en affirmant longtemps le contraire, rien
a condamné l’entreprise japonaise Brother pour dum- en effet ne peut sauver le « mythe du made in USA » :
ping et a frappé ses exportations de machines à traite- « Une campagne publicitaire est conçue en Grande-Bre-
ment de texte de pénalités à l’importation particulière- tagne, filmée au Canada et montée à New York. Une voi-
ment élevées (58,71 %). Cette firme a alors transféré son ture de sport est financée au Japon, dessinée en Italie et
usine de production du Japon dans le Tennessee, où, assemblée dans l’Indiana grâce à des composants élec-
selon ses concurrents américains, elle se contenterait troniques inventés au New Jersey et fabriqués au Japon.
d’assembler des pièces fabriquées dans l’archipel. Le Une Pontiac de General Motors inclut des pièces déta-
dumping de fait demeure, mais la pénalité a naturelle- chées venues de neuf pays étrangers qui se répartissent
ment disparu (6). 60 % du prix de vente de la voiture » (7). Des syndicalistes
américains que cette rationalisation n’impressionne
Des méthodes de gestion du personnel condamnées guère notent avec quelque perfidie que, protégés de la
On ne peut ici manquer de noter le caractère presque concurrence étrangère, les intellectuels sont plus libres
amusant des indignations américaines. Car, en somme, que d’autres de ne pas se soucier de l’origine nationale
le Japon ne fait que suivre les préceptes libéraux dont des ordinateurs qui impriment leurs professions de foi
les États-Unis se gargarisent dès lors qu’ils en sont les libre-échangistes… ☛
Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 15
MDV170chapitre1_Mise en page 1 25/03/2020 12:03 Page 16

Avant la Chine, le Japon… tion de la législation américaine, qui prohibe toute dis-
crimination fondée sur l’origine nationale, les entreprises
Le problème, pour l’Amérique, c’est que le Japon nippones installées aux États-Unis privilégient systéma-
devient un bon élève. Il est aujourd’hui bien plus difficile tiquement leurs cadres japonais lorsqu’il s’agit d’accéder
d’imputer à des restrictions financières ou commerciales à des postes de haute responsabilité.
les excédents de sa balance des paiements. Selon l’Orga- À partir du milieu des années  1980, la proportion
nisation de coopération et de développement écono- d’opinions américaines favorables au Japon est tombée
miques (OCDE), seuls quatre pays étaient plus libéraux à de 87 % à 56 %, alors que les opinions défavorables sont
la fin des années 1980 qu’au début, et le Japon, non les passées de 8 % à 39 %. Cette montée de l’hostilité a eu
États-Unis, serait l’un d’entre eux (8). pour exutoire toutes sortes de livres jouant sur l’idée
On comprend alors que Tokyo accueille avec quelque d’une menace japonaise de « guerre à venir (10) »  et
agacement les remontrances américaines et les pres- d’« agents d’inf luence » qui corrompraient le système
sions pour dépenser plus et épargner moins : les Japo- politique américain pour le compte de Tokyo (11). Même
nais sont d’autant moins pressés d’épouser les poli- la philanthropie japonaise est devenue, pour une repré-
tiques économiques de Ronald Reagan et George H. sentante du Maryland, « le moyen détourné de gagner le
Bush que, acheteurs de 30 à 40 % de la dette américaine contrôle » des institutions bénéficiaires. Ainsi, lorsque
(sous forme de bons du Trésor), ils en connaissent assez Tokyo encourage, grâce à des avantages fiscaux, les
(8) Les trois autres précisément le prix. Et si, aux États-Unis, les médias donations à des universités américaines, certains ne
seraient l’Australie,
la Nouvelle-Zélande sont souvent prompts à s’indigner du protectionnisme voient là qu’un procédé visant à inf luencer l’éducation
et la Turquie. nippon en matière d’importation de riz, ils oublient des futures élites issues du Massachusetts Institute of
(9) Le leader démocrate
à la Chambre des presque toujours que, lorsqu’il s’agit de sucre ou d’ara- Technology (MIT) ou de Harvard.
représentants, M. Richard chides, les producteurs américains sont eux aussi infi-
Gephardt, porte-parole
des protectionnistes au niment protégés contre la concurrence étrangère. La « Le Japon envahit Hollywood »
Congrès, vient
du Missouri, deuxième
défense des intérêts américains est d’ailleurs plaidée de Ce sentiment d’encerclement n’épargne même plus le
producteur automobile manière contradictoire. Le Congrès est plutôt protec- domaine dans lequel l’Amérique devrait se sentir sûre
des États-Unis.
(10) Cf. George Friedman
tionniste, surtout lorsque ses membres sont les élus de sa puissance, la culture. Les achats du Rockefeller
et Meredith Lebard, The d’États qui se sentent menacés par la pénétration japo- Center par Mitsubishi, de MCA par Matsushita et de
Coming War with
Japan, St Martin’s Press, naise  (9). Mais les gouverneurs font presque tous le Columbia Pictures par Sony ont provoqué un déluge de
New York, 1991. voyage à Tokyo pour encourager l’implantation chez commentaires souvent angoissés. Dans son édition
(11) Lire « Une cinquième
colonne américaine eux d’entreprises nippones. américaine, Newsweek a traduit par « Le Japon envahit
au service du Japon ? », Toutefois, les méthodes japonaises de gestion du per- Hollywood » l’acquisition de Columbia Pictures par
Le Monde diplomatique,
janvier 1991. sonnel font sans peine l’unanimité contre elles. En viola- Sony (son édition asiatique titrait, elle, plus sobrement :
« Le Japon arrive à Hollywood »).
Les États-Unis – qui dominent
pourtant les productions ciné-
matographiques d’une bonne
partie de la planète – s’inquiè-
tent de voir le Japon détenir
désormais 25  % du marché
américain du cinéma et prendre
ainsi pied dans le domaine de
la production de programmes
après avoir conquis le marché
de l’équipement électronique. Le
romancier Gore Vidal a observé :
«  Après les Arabes, les Japonais
sont l’un des rares groupes que
les Américains peuvent encore
dénoncer en toute liberté. »
SERGE HALIMI

Maleonn ///// « Studio


Mobile no 194 », 2012

16 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:21 Page 17

LENTEMENT, LE YUAN S’INTERNATIONALISE


banque centrale, la Banque populaire de
La fin du « privilège exorbitant » du dollar, à la fois monnaie de réserve internationale Chine (BPC), se voit donc contrainte d’inter-
et monnaie nationale, n’est pas pour demain. Reste que nul n’aurait imaginé, venir sur le marché pour maintenir un taux
de change relativement stable.
il y a vingt ans, que le yuan ferait son entrée dans le concert de la finance.
Mais toute initiative a un prix. Pour inter-
Des contrats mondiaux sont directement libellés en devise chinoise, sans passer par le
venir, la banque centrale achète du dollar et
billet vert. Toutefois, Pékin maintient le contrôle de la circulation des capitaux. vend du RMB ; et, si elle émet trop de mon-
naie chinoise, elle provoque l’inf lation, au

D
PAR DING YIFAN * ès le milieu des années 1990, avec la risque de miner sa politique monétaire indé-
croissance du commerce entre la pendante. Une réévaluation ou, au contraire,
Chine et ses voisins, le renminbi une dépréciation trop forte du dollar lui cau-
(RMB), ou yuan, est devenu un moyen de serait donc des problèmes.
paiement bien accueilli dans toute la région. Désormais, grâce aux progrès de l’interna-
Il est en train d’acquérir le statut de monnaie tionalisation du RMB, les entreprises chi-
de réserve. D’après le Fonds monétaire inter- noises peuvent demander à être payées
national (FMI), en 2017, il représentait 1,1 % en monnaie nationale, ce qui réduit leurs
des réserves de change. risques de change et diminue leurs coûts.
Selon la Society for Worldwide Interbank Pour la même raison, la banque centrale a
Financial Telecommunication (Swift [1]), en moins besoin de se porter sur le marché
décembre 2019, le RMB est la sixième mon- pour stabiliser les taux. Toutefois, cette nou-
naie de paiement du monde (2). Il se situe velle imbrication entre les marchés inté-
derrière le dollar américain (87 % des échan- rieur et étrangers suppose que le système
ges internationaux), l’euro (6,6 %), la livre financier du pays se réforme rapidement et
sterling, le yen et le dollar canadien. Il tota- en profondeur (3).
lise 1,94 % du marché mondial, au coude-à-
coude avec la monnaie canadienne (1,98 %). Pékin veut étendre son influence
Pour prendre la mesure du progrès accom- Bien entendu, en encourageant l’usage du
pli, il faut se rappeler qu’en janvier 2013 il RMB dans le système monétaire internatio-
ne représentait que 0,63 % des moyens de nal, la Chine étend son inf luence dans le
paiement des transactions internationales, monde – de quoi favoriser le développe-
ce qui le classait au trei- ment économique de l’ensemble de l’Asie de
La nouvelle imbrication entre marchés zième rang mondial. l’Est et renforcer le statut international du
intérieur et étrangers suppose que Cette internationali- pays. En témoigne le succès de son projet,
le système financier se réforme sation doit permettre de lancé en octobre 2014, de Banque asiatique
rapidement et en profondeur diminuer les risques de d’investissement dans les infrastructures
change pour la banque (BAII). Une vingtaine de pays asiatiques ont
centrale comme pour les entreprises chi- alors signé à Pékin un mémorandum d’en-
noises, et de réduire les effets pervers du tente, bientôt rejoints par des partenaires
dollar américain sur l’économie du pays. En venus d’Europe, tels que le Royaume-Uni, la
effet, si l’économie chinoise est ouverte sur France, l’Allemagne, l’Italie, ou du Proche-
le monde, ses entreprises réalisent leurs Orient, comme l’Égypte, l’Arabie saoudite,
profits en yuans, principalement sur le l’Iran ou Israël. En moins de six mois, le
marché intérieur. Quand elles exportent, projet a attiré cinquante-sept pays. Et à la
elles touchent le plus souvent des dollars, fin 2019, cette banque nouvellement ☛
qu’elles vont échanger en RMB, selon le
taux de change du moment. Si le taux est
(1) Société coopérative d’institutions financières dont sont
volatil, les entreprises exportatrices ont du membres certaines des plus grosses banques du monde.
mal à contrôler leurs prix et leurs profits. La (2) « Monthly reporting and statistics on renminbi (RMB)
progress towards becoming an international currency »,
Swift, janvier 2020.
* Ancien conseiller économique du ministère des affaires étran- (3) Lire « En Chine, une réforme financière à haut risque »,
gères chinois. Le Monde diplomatique, août 2015.

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 17


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:22 Page 18

quart de ses échanges (contre environ un


LENTEMENT, LE YUAN S’INTERNATIONALISE cinquième quatre ans plus tôt).
créée comptait cent membres. Principale Les entreprises ont tout à y gagner. Ces
contributrice, la Chine y exerce une inf lu- transactions directes leur évitent de passer
ence déterminante sur son orientation et par les banques et de payer des commis-
son développement. Jusqu’à maintenant, la sions de change, ce qui améliore leurs f lux
banque débloque la plupart de ses crédits en de trésorerie (cash-f low) et donc leur com-
dollars américains, mais on peut raisonna- pétitivité, tout en leur épargnant les risques
blement penser que l’usage du RMB sera de change causés par la f luctuation des taux
étendu aux projets d’investissement d’infra- du dollar américain, de l’euro et autres.
structure dans des pays asiatiques, financés Lorsque les importateurs chinois achètent
principalement par la BAII. en yuans, ils facilitent la sortie de la mon-
Cependant, la Chine n’a pas réalisé la con- naie vers le marché international ; à l’in-
vertibilité totale de sa monnaie et reste dépen- verse, quand les exportateurs chinois
dante du dollar. L’internationalisation du demandent le paiement en yuans, ils favo-
RMB, ou plus exactement l’interopérabilité risent sa rentrée sur le marché intérieur.
entre les marchés intérieur et étrangers, L’augmentation des transactions interna-
passe principalement par tionales en yuans constitue donc l’étape
Depuis qu’elle a rejoint l’OMC, la Chine quatre canaux : le com- indispensable pour passer du statut de
est devenue une puissance commerciale, merce, l’investissement monnaie de paiement à celui de monnaie de
mais la majorité de ses échanges direct, l’achat de titres réserve pour les banques centrales.
s’effectuent encore en dollars sur les marchés finan-
ciers approuvé par la BPC Le premier marché a été créé à Hongkong
et le swap (échange) de devises entre la banque Aujourd’hui, la Chine n’a pas encore com-
centrale de Chine et celles des autres pays. plètement libéralisé le compte de capital,
Depuis qu’elle a rejoint l’Organisation c’est-à-dire les f lux financiers tels que les
mondiale du commerce (OMC), en 2001, la investissements directs étrangers (IDE)
Chine a vu son commerce extérieur augmen- entrants et sortants, les prises de participa-
ter rapidement : elle est désormais le pre- tion, les brevets, etc., qui sont toujours sou-
mier exportateur et le deuxième importa- mis à certaines conditions. D’ores et déjà, le
teur mondial. Cela a encouragé l’usage du RMB est utilisé pour des investissements
RMB comme moyen de paiement. En 2018, directs. Depuis le 13 octobre 2011, la BPC a
la part du commerce extérieur de la Chine autorisé les entreprises, les institutions éco-
libellé dans sa monnaie représente plus du nomiques et même des particuliers étran-
gers à investir en monnaie locale. Ils peu-

Bibliographie vent également s’adresser directement aux


banques pour régler leurs affaires, alors
JAMES MANN, About Face : A History of America’s MATT SHEEHAN, The Transpacific Experiment. How qu’auparavant il leur fallait une autorisa-
Curious Relationship With China, From Nixon China and California Collaborate and Compete
to Clinton, Knopf, New York, 1999. for Our Future, Counterpoint, Berkeley, 2019. tion. Les institutions financières étrangères
Spécialiste de la politique étrangère des Fruit d’une enquête de terrain conduite entre peuvent également opérer sur le marché
États-Unis et ancien correspondant du Los 2008 et 2018, cet ouvrage examine
l’interaction économique entre la Chine et financier chinois. Le programme Renminbi
Angeles Times à Pékin, James Mann livre
une étude fouillée sur les relations sino- les États-Unis, à travers le cas de Qualified Foreign Institutional Investors
la Californie, dans les domaines
américaines entre les années 1970 et 1990, (RQFII), destiné aux investisseurs institu-
de l’éducation supérieure, du numérique,
à l’appui de documents inédits et
de l’immobilier, etc. tionnels, ouvre en effet de nouvelles possi-
d’entretiens avec les protagonistes.
CHRISTOPHER COKER, The Improbable War. China, the bilités sur le marché intérieur.
JEAN-FRANÇOIS DUFOUR, China Corp. 2025. United States and the Logic of Great Power Conflict,
Dans les coulisses du capitalisme à la chinoise, Hurst & Company, Londres, 2017. Le premier marché offshore du RMB a été
Maxima, Paris, 2019. Auteur en 2012 de Made
by China. Les secrets d’une conquête Professeur de relations internationales, créé à Hongkong, qui constitue un réservoir
industrielle (Dunod). l’auteur s’appuie sur des exemples de produits financiers libellés en yuans. Sin-
historiques pour analyser la rivalité sino-
Jean-François Dufour passe à la loupe américaine. Selon lui, les chances d’éviter gapour, Taïwan, Macao sont aussi très actifs.
les liens entre les entreprises et l’État un conflit armé seraient minces :
ainsi que le programme « Made in China Depuis 2014, la Chine a signé un accord de
« La Chine peut-elle accepter et continuer
2025 », lancé par le gouvernement en 2015, de négocier avec un pays qui veut règlement en yuans avec le Royaume-Uni,
qui sert de cadre de référence. changer son régime ? » l’Allemagne, la France et le Luxembourg.
Cinq marchés offshore du RMB ont été créés
en Europe, à Londres, Francfort, Paris,

18 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:23 Page 19

ché des capitaux, éle-


ver progressivement
le niveau de transac-
tions financières trans-
frontalières ; et enfin,
une fois les deux éta-
pes précédentes cou-
ronnées de succès, réa-
liser la convertibilité
totale du compte de
capital.
On nous demande
parfois si la Chine ne
risque pas de connaî-
tre les mêmes diffi-
cultés que des pays
comme le Brésil, qui
subissent les aléas des
capitaux spéculatifs.
Mais la situation n’est

COURTESY OF GALERIE PARIS-BEIJING


pas du tout la même.
La plupart des pays en
développement ont dû
ouvrir leur compte de
capital par manque
de capitaux étrangers,
afin de les attirer et
ainsi d’équilibrer leur
balance internationale.
Wang Qingsong ///// « Thorny Ivy Mao » et « Thorny Autre changement : l’entrée du RMB dans La Chine, au contraire, affiche un excédent
Ivy Coke » (Lierre épineux Mao et Lierre épineux
le panier des droits de tirage spéciaux (DTS) commercial énorme, ce qui la met à l’abri de
Coca-Cola), 2004
du FMI, en octobre 2016. À l’origine, ces cette nécessité. Certes, de temps en temps,
Luxembourg et Zurich, ainsi qu’avec la Corée DTS, unités de compte et actifs de réserve elle est perturbée par l’entrée massive de
du Sud, le Canada, l’Australie et le Qatar. créés artificiellement par le FMI, étaient capitaux à court terme ; elle prend alors des
C’est aussi à Hongkong qu’a été expéri- convertibles en n’importe quelle monnaie mesures de stérilisation de ces capitaux afin
menté le premier marché offshore des obli- ou en or. Leur valeur est désormais déter- de contrebalancer les effets inf lationnistes.
gations en RMB, appelées obligations dim minée par un « panier » de monnaies com- En revanche, la libéralisation du compte de
sum (« petits raviolis » en cantonais) en rai- prenant le dollar, l’euro, le yen, la livre ster- capital aurait pour effet d’atténuer la pres-
son de son volume limité. Depuis, ling et… le yuan. Une fois incluse sion spéculative, la sortie des capitaux pou-
Le pays ne risque-t-il
d’autres emprunts en RMB ont dans ce panier, une monnaie est vant compenser l’entrée massive. Et l’énorme
fait leur apparition un peu par- pas de connaître les automatiquement détenue dans réserve de devises étrangères (près de
tout, comme les « dettes de la ville mêmes difficultés que plus de 220 pays et territoires. 3 200 milliards de dollars) devrait dissuader
du Lion », émises par Singapour, des nations comme le Le pouvoir s’est engagé à laisser les spéculateurs de s’aventurer sur le taux de
ou encore les « dettes de l’île du Brésil, qui subissent le yuan f lotter librement en fonc- change chinois.
Trésor », émises par Taïwan. les aléas des tion de l’offre et de la demande Le processus d’internationalisation du
En octobre 2014, le Trésor bri- d’ici à quelques années, et à réali- RMB ne peut que s’accélérer. Sur le long
capitaux spéculatifs ?
tannique a émis à Londres des obli- ser, à terme, la totale convertibilité terme, c’est la profondeur et l’étendue du
gations d’une valeur de 3 milliards de yuans du compte de capital. Cela nécessite trois marché obligataire en yuans qui décideront
(387 millions d’euros). C’est la première émis- étapes  : accélérer la libéralisation du taux de son avenir en tant que monnaie mondiale.
sion d’obligations quasi souveraines libellées en d’intérêt par le marché et améliorer les La surveillance des mouvements transfron-
RMB à l’étranger. Le Royaume-Uni a même été mécanismes de formation du taux de change taliers et l’observation du développement
le premier à décider de participer à la BAII, du RMB, afin que la courbe de rendement des marchés offshore permettront de pren-
donnant l’impression au monde qu’il entraînait des bons du Trésor ref lète l’offre et la dre le pouls de cette évolution.
les autres pays européens dans cette affaire. demande ; promouvoir l’ouverture du mar- Ding Yifan

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 19


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:23 Page 20

CONCURRENTS ET… INTERDÉPENDANTS


Asie-Pacifique. Idéologiquement, il a eu du
Étrange partenariat que celui qui lie Pékin à Washington : longtemps la Chine a prêté de mal à accepter l’idée que le « consensus de
l’argent aux États-Unis pour qu’ils achètent les produits fabriqués sur son territoire, Pékin » puisse entrer en compétition avec
celui de Washington.
souvent conçus par des multinationales américaines, selon les règles du libre-échange.
Pourtant, si la société américaine a subi
Mais l’élève menace de dépasser le professeur. Et dès le deuxième mandat du président
les délocalisations du secteur manufactu-
Barack Obama (2013-2017), les nuages commencent à s’accumuler. rier et la perte d’emplois, elle le doit, avant
tout, au libéralisme économique et au capi-

D
PAR SHEN DINGLI * epuis la crise financière mondiale de talisme qui exige un rendement maximum.
2008, Pékin ne cesse de s’affirmer Du reste, la compétition ne se joue pas seu-
sur la scène internationale  et dans lement entre la Chine et les États-Unis, mais
ses relations avec l’Amérique. En 2009, au entre l’ensemble des pays industrialisés
sommet de Copenhague, il s’est opposé à d’une part et les pays en développement
Washington sur le calendrier de réduction d’autre part. En réalité, le cours du yuan
des émissions de carbone. La même année, importe peu, car la production peut aussi
sa flotte encerclait l’Impeccable, un bâtiment bien être délocalisée au Vietnam, au Ban-
de la marine américaine qui croisait dans sa gladesh, en Inde, ou ailleurs.
zone économique exclusive (ZEE), en mer de
Chine orientale. En 2010, le pouvoir chinois Des effets pernicieux de chaque côté
résistait une nouvelle fois aux pressions de D’un point de vue stratégique, les États-Unis
Washington, qui l’exhortait à condamner se sont inquiétés et continuent de s’inquiéter
l’attaque de la Corée du Nord contre l’île sud- de la montée en puissance chinoise. En cours
coréenne de Yeonpyeong. Il a rejeté égale- de modernisation, l’aviation dispose désor-
ment les sanctions imposées à l’Iran, renfor- mais de ses propres bombardiers équipés de
cées après l’arrivée de M. Donald Trump à la systèmes de détection et de commandement
Maison Blanche et le retrait américain de aéroportés AWACS, de ravitailleurs en vol,
l’accord de Vienne. et de porte-avions opérationnels. Le pro-
Cela n’a pas empêché une collaboration gramme spatial, dont on pense qu’il com-
sino-américaine étendue dans de nombreux porte un volet de défense, s’est également
domaines  : les luttes contre le terrorisme renforcé, et la marine a développé un arsenal
(au moins jusqu’à un conventionnel et nucléaire de longue portée.
« Pékin n’a mis le pistolet sur la tempe
certain point), contre la Sans oublier l’essor des compétences chi-
de personne. » Le patronat américain prolifération des armes noises dans le domaine du cyberespace.
a saisi l’opportunité de profiter de destruction massive, Pourtant, ce n’est guère surprenant : cette
d’une main-d’œuvre à bas coût. ou pour la résorption de montée en puissance était inscrite dans l’his-
la crise financière de toire dès lors que la société s’ouvrait à l’éco-
2008. Mais les contentieux ont eu tendance nomie de marché, au moment même où la
également à se multiplier, avant même l’ar- mondialisation commençait à f luidifier la
rivée de M. Trump au pouvoir. circulation des personnes, des capitaux ou de
Sur le front économique, Washington a l’information. Après tout, Pékin n’a mis le
reproché à Pékin de « voler » les emplois pistolet sur la tempe de personne. Les inves-
américains et de livrer une concurrence tisseurs américains ont saisi l’opportunité
déloyale principalement en dépréciant sa qui s’offrait à eux de profiter d’une main-
monnaie, en enfreignant les règles du d’œuvre à bas coût. Alors que les Chinois
marché. Sur le plan stratégique, il s’est développaient les emplois, les Américains
inquiété d’une Chine qu’il juge engagée consommaient à meilleur marché et lais-
dans une course aux armements et le saient à d’autres leurs industries polluantes.
redéploiement de ses forces dans la région L’échange a généré des bénéfices tangibles
tout en produisant des effets pernicieux
durables, en matière d’emploi aux États-Unis
* Doyen de l’Institut d’études internationales et directeur du
centre d’études américaines de l’université Fudan de Shanghaï. et d’environnement en Chine.

20 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


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Pékin et Washington ont ainsi noué un les implantations en Chine ont généré des Maleonn ///// « Shanghai Orphans n° 1
(Les Orphelins de Shanghaï) », 2011
partenariat aussi bizarre qu’indissoluble : La revenus plus importants, mais ont creusé les
Chine pollue son environnement pour per- disparités sociales et heurté ainsi leur propre tale à moderniser son arsenal. En retour, la
mettre à l’Amérique de faire des économies, morale. militarisation chinoise conduit inévitable-
mais achète les bons du Trésor américain, Par ailleurs, les deux pays n’ont pas la ment Washington à la soupçonner de visées
pour lui permettre de dilapider des fortunes même envergure stratégique. Les États-Unis stratégiques allant au-delà de sa sphère d’in-
– comme en Irak ou en Afghanistan. Quelle ont une volonté de suprématie mondiale et f luence.
ironie de constater qu’en soute- possèdent la seule force capable Cette politique de « retour en Asie » obéit
Les ventes d’armes
nant les États-Unis, la Chine leur de se déployer rapidement sur à un double objectif : renforcer la présence
à Taïwan ont
permet également de se dégager toute la planète, ce qui ne sera pas américaine dans la région et prévenir toute
de leurs responsabilités, ce qui, à conduit la Chine à la portée de la Chine avant long- violation des codes internationaux dans le
terme, pourrait finir par compro- à moderniser son temps. Et ce sont les États-Unis qui Pacifique. En fait, en ce qui concerne la navi-
mettre son propre avenir. arsenal. En retour, ont décidé de vendre de nouvelles gation en haute mer, les intérêts des deux
La nécessité d’un rééquilibrage cette militarisation armes à Taïwan, pomme de dis- pays coïncident et les deux ont tout à gagner
des relations sino-américaines alimente les craintes corde entre les deux pays. Or à la liberté de circulation. Il n’y a donc
apparaît ainsi comme une évi- Pékin estime pouvoir bientôt dis- aucune raison de s’émouvoir de la présence
américaines
dence. D’une manière générale, il poser des moyens économiques américaine, dès lors qu’aucun des deux n’a
en va de l’intérêt chinois de développer la pour financer sa politique stratégique  de l’intention de couper les lignes de commu-
consommation sur son marché intérieur, de réintégration de Taïwan et aspire à dominer nication de l’autre. Il s’agirait plutôt d’énon-
s’intéresser à l’écologie et de réduire les excé- le détroit et sa région. Un objectif qui rend cer les droits et devoirs de chacun. Les États-
dents commerciaux avec son partenaire indispensable la modernisation globale de Unis devraient s’engager à ne pas empiéter
américain. Aux États-Unis, il serait peut-être ses capacités de dissuasion. sur les droits chinois fondamentaux. Le
salutaire d’opérer un nouvel arbitrage entre Les deux pays se trouvent désormais dans rééquilibrage des pouvoirs entre les deux
finance et industrie. Les dirigeants améri- une logique de conf lit. Ces ventes d’arme- pays pourrait être l’un des enjeux majeurs
cains devraient également reconnaître que ments à Taïwan poussent la Chine continen- de la décennie. n

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 21


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:25 Page 22

Ce n’est qu’une trêve


peine Pékin et Washington avaient-ils signé encore : « Ouah, les agriculteurs ont vraiment touché le gros

À un accord dit « de phase 1 », le 15 janvier 2020,


après deux ans de guérilla commerciale, que
l’épidémie de Covid-19 immobilisait la Chine puis les
lot ! » (tweets du 11  octobre  2019). Il faut dire que si la
guerre commerciale a pesé sur la croissance chinoise (lire
l’article ci-contre), les représailles chinoises ont touché de
États-Unis. Il est difficile de savoir dans ces conditions si plein fouet une grande partie des agriculteurs américains,
les engagements pourront être tenus. Le texte de 96 pages privés de débouchés à l’exportation. La Chine, qui était
paraphé à la Maison Blanche par le président Donald autrefois leur deuxième client, a glissé à la cinquième
Trump et le vice-premier ministre Liu He comprend place. Les ventes de soja, par exemple, sont tombées de
quelques principes généraux : « mise en œuvre d’un sys- 12,5 milliards de dollars en 2017 à 3,1 milliards de dollars
tème juridique complet de protection de la propriété intel- en 2018. Il y avait urgence pour M. Trump à montrer que
lectuelle », interdiction d’exiger « des transferts technolo- son choix de l’affrontement direct pouvait être payant.
giques », condamnation des « personnes physiques ou Toutefois on voit mal comment la Chine pourrait tenir ses
morales responsables de l’appropriation illicite de secrets promesses. Au cours des deux premiers mois de 2020, sa
commerciaux » et même possibilité pour les entreprises production industrielle a chuté de 13,5  % –  la première
américaines de pénétrer le marché baisse constatée depuis 1990. Il est
financier chinois (ce que Pékin avait fort à parier qu’avant de reprendre les
déjà planifié). Mais y figure égale- « Le meilleur et importations, Pékin essaiera de
ment l’engagement de la Chine relancer la machine économique
d’augmenter ses achats de produits
le plus gros intérieure pour faire face à un chô-
américains de 200 milliards de dol- accord jamais mage de masse qui mécontenterait la
lars (180 milliards d’euros) au cours population. De plus, la «phase 2» des
des deux prochaines années dont
conclu. Les négociations risque d’être musclée.
40  milliards de dollars par an de agriculteurs ont M. Trump avance deux reproches fon-
produits agricoles. « Nous augmen- damentaux : les subventions que l’État
terons nos importations, aux condi- vraiment touché chinois accorde aux groupes chinois
tions du marché et conformément et au-delà tous les financements
aux règles de l’Organisation mon-
le gros lot » publics, y compris pour des entrepri-
diale du commerce », a aussitôt pré- ses publiques ; l’utilisation des nou-
cisé M. Li Xingqian, responsable du département du com- velles technologies à des fins d’espionnage, sans forcément
merce extérieur chinois  (1). La clause figure en toutes en apporter la preuve. Plus de 40 % des exportations chi-
lettres dans le document commun. Voilà qui promet noises (soit 370 milliards de dollars) demeurent lourdement
quelques prises de bec à l’avenir… taxées, en attente d’une entente sur ces deux questions!
En contrepartie, les États-Unis ont ramené les droits de En fait, le président américain veut stopper la marche
douane à 7,5 % sur l’équivalent de 120 milliards de dollars en avant technologique de la Chine, de la même manière
de produits chinois comme les écouteurs Bluetooth, les qu’il cherche à arrêter l’avance de Huawei dans le
chaussures, etc. Ils ont annulé les augmentations de tarif domaine de la téléphonie (lire l’article de Dan Schiller
prévues sur les téléphones et les ordinateurs portables, page 75). Pas seulement pour des raisons économiques.
ainsi que les jouets. Déjà, en décembre dernier, M. Trump Comme l’explique An Gang, chercheur à la Pangoal Ins-
les avait suspendues : cela aurait augmenté les prix pour titution, un think tank chinois, « le différend a maintenant
les consommateurs américains – du plus mauvais effet à des implications militaires et stratégiques », notamment
la veille de Noël et à quelques mois de sa candidature pour en mer de Chine et à Taïwan, où les tensions n’ont jamais
un deuxième mandat. été aussi fortes.
Alors que les détails de l’accord n’étaient pas encore Le bras de fer n’est pas près de se terminer. Tout juste
finalisés, le président avait triomphé. C’est « de loin, le meil- peut-on espérer qu’il ne dégénère pas.
leur et le plus gros accord jamais conclu pour nos formida- M.B.
bles agriculteurs patriotes dans l’histoire de notre pays,
avait-il fanfaronné. On pourrait même se demander si on
(1) Finbarr Bermingham, « China’s trade war deal “may be doomed from
peut produire ou pas autant de marchandises ? Nos agri-
start” as scepticism mounts over capacity to buy US products », South China
culteurs trouveront la solution. Merci la Chine ! ». Ou Morning Post, Hongkong, 21 janvier 2020.

22 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


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ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT


échanges ; Pékin a riposté en taxant des pro-
La guerre commerciale lancée par le président américain Donald Trump a visiblement duits américains. Jusqu’au 15 janvier 2020
pris de court les autorités chinoises et suscité un débat au sein des élites. Depuis le où un premier accord a été signé (lire ci-
contre), les deux géants ont fait assaut de
début de cette année, un armistice semble avoir été conclu. Mais l’affrontement s’est
déclarations, chacun étant convaincu de
traduit par un ralentissement de la croissance en Chine, qui s’est répercuté dans toute
faire plier l’autre.
l’Asie, et par des difficultés pour les agriculteurs américains. Au démarrage, « Pékin paraît avoir été pris
au dépourvu par le blitz protectionniste de

A
PAR MARTINE BULARD méricains et Chinois ont déterré la Trump et avoir sous-estimé la montée du
hache de guerre (commerciale) sentiment antichinois dans l’élite améri-
depuis près de trois ans. M.  Donald caine (2) », si l’on en croit des membres de
Trump a commencé par menacer ceux qui certains cercles pékinois et hongkongais. Un
« nous volent » (18  avril  2017), s’attirant ancien conseiller politique américain
l’avertissement de M. Xi Jinping : « Personne remarque  : « Pour comprendre la politique
ne doit s’attendre à ce que la Chine avale des américaine, Pékin compte trop sur Wall
couleuvres au détriment de ses intérêts » Street et sur l’élite politique [dont ☛
(18 octobre 2017) (1). De l’escalade verbale on
est vite passés à l’engrenage des sanctions
douanières. En janvier 2018, Washington a (1) « Texte intégral du rapport de Xi Jinping au XIXe  Congrès
fait grimper les tarifs (de 10 à 25 %) sur une national du PCC », Xinhua, 3 novembre 2017.

série d’importations chinoises et brandi la (2) Wendy Wu et Kristin Huang, « Did China think Donald
Maleonn ///// « Nostalgy Trump was bluffing on trade  ? How Beijing got it
no 4 », 2006 menace d’étendre la mesure à l’ensemble des wrong », South China Morning Post, Hongkong, 27 juillet 2018.

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 23


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:52 Page 24

janvier 2017. Mais nous en avons conclu qu’il


ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT fallait avoir le courage de nager dans le grand
M.  Henry Kissinger] – des gens qui n’ont océan des marchés mondiaux, et nous avons
aucune influence sur Trump. » appris à nager (3) »… si bien et si vite, même,
Si les négociateurs chinois, emmenés par que la Chine a doublé les économies fran-
l’homme de confiance du président, M. Liu çaise, britannique, allemande, puis japo-
He, ont proposé, dès mai 2018, d’accroître naise. Son produit intérieur brut (PIB) attei-
les achats d’énergie et de produits agricoles, gnait 14  217  milliards de dollars en  2018,
et promis d’offrir la possibilité aux entre- contre 21  345 milliards de dollars pour
prises étrangères de s’implanter directe- l’économie américaine (dernières statistiques
ment ou de devenir majoritaires dans des du Fonds monétaire international [FMI]).
sociétés chinoises, « Trump a stoppé l’ac- Washington craint désormais de perdre sa
cord », selon l’agence financière américaine position hégémonique. Dans le langage fleuri
Bloomberg (17 août 2018). Pékin est alors qu’on lui connaît, le président Trump tweete,
convaincu que le président américain ne le 18 aout 2018 : « Tous les imbéciles qui se
renoncera pas tant qu’il n’aura pas contre- concentrent sur la Russie feraient mieux de se
carré la montée chinoise. préoccuper de la Chine. » Simultanément, il
Le débat (très feutré) porte essentiellement fait adopter par le Congrès (y compris par la
sur la façon d’opérer. Certains, tel le direc- majorité des démocrates) la loi de défense
teur du Centre d’études américaines de nationale (NDAA), qui fait de la lutte pour
l’université Renmin de Chine, Shi Yinhong, « contrer l’inf luence » de Pékin, la « priorité
estiment que cette confron- [nécessitant] l’intégration de multiples élé-
tation « est due en grande ments, notamment diplomatiques, écono-
La querelle n’est pas partie à la Chine, qui n’a rien miques, militaires et de renseignement » (4).
qu’économique. Elle intègre fait pendant des années », et On ne parle plus seulement commerce…
également les questions conseillent la prudence.
stratégiques, diplomatiques Faux problème, explique le Désespérance des populations
et militaires très officiel Global Times La supériorité américaine dans tous ces
(15  juillet  2018)  : « À court domaines (technologique, économique, diplo-
terme, les États-Unis ne matique et militaire) ne fait pourtant aucun
renonceront pas à leur intention de contenir doute, et, si l’empire du Milieu progresse à
la Chine. [Le conflit] ne peut donc se résoudre grande vitesse, son PIB par habitant n’atteint
par des efforts de notre part pour garder un pas 15 % de celui des États-Unis. L’Amérique
profil bas et ajuster notre attitude diploma- joue à se faire peur. « Notre industrie a été
tique et publique. » Le quotidien fait directe- la cible depuis des années, depuis des décen-
ment allusion à la doctrine du père des nies, même, d’attaques commerciales déloyales,
réformes, Deng Xiaoping, qui préconisait de tonne M.  Trump. Et cela a provoqué chez
« cacher ses talents et [d’]attendre son heure ». nous la fermeture d’usines, de hauts-four-
A contrario, l’actuel président a choisi de neaux, le licenciement de millions de tra-
s’affirmer sur la scène internationale, trai- vailleurs, avec des communautés décimées »
tant d’égal à égal avec l’Amérique. (tweet, 1er mars 2018).
Le chemin fut long. Pour sortir de la stag- Le constat de la désindustrialisation ne
nation et du repli de la période maoïste, à la souffre aucune discussion. Pas plus que la
fin des années 1970, les dirigeants commu- désespérance et la colère des populations,
nistes ont utilisé les outils à leur disposition : qui se tournent de plus en plus vers des poli-
une main-d’œuvre nombreuse, instruite, dis- ticiens autoritaires et des représentants de
ciplinée et faiblement payée ; des capitaux la droite extrême, aux États-Unis comme en
étrangers en quête de nouveaux marchés ;
des institutions internationales cherchant à
(3) Discours de M. Xi au Forum économique mondial, China
faire sauter les verrous de protection dans Global Television Network (CGTN), 17 janvier 2017.
les économies du vieux monde. « La Chine a (4) « John S. McCain National Defense Authorization Act for
hésité avant de rejoindre, en 2001, l’Organisa- fiscal year 2019 », 13 août 2018.

tion mondiale du commerce [OMC], recon- (5) Cité par Gordon Watts, « China caught off guard as US
trade war highlights Beijing’s dilemma  »,  Asia Times,
naissait le président Xi au Forum de Davos en 31 juillet 2018.

24 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


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Europe ou en Asie. Encore faut-il ne pas se blé en Chine, mais dont la part chinoise ne Maleonn ///// « Nostalgy no 13 », 2006
tromper de diagnostic. Ce ne sont pas les représente que 3,8 % de la valeur ajoutée,
« pratiques déloyales » qui ont fait le succès quand 28,5 % reviennent aux États-Unis. ils le veulent. Cela vaut pour les industries
chinois – même si elles existent. Pékin, qui Bien sûr, les dirigeants chinois ont poussé traditionnelles, telles que la sidérurgie, mais
aime à vanter ses résultats (800 millions de les entreprises étrangères à transférer une aussi pour les géants du Web (les GAFA),
Chinois sortis de l’extrême pauvreté), a sur- partie de leurs technologies et de leurs Google, Amazon et Facebook, Apple étant le
tout utilisé en sa faveur les règles édictées savoir-faire. Mais les multinationales n’y ont seul à tirer son épingle du jeu. Avec Alibaba,
par les nations les plus puissantes, États- pas rechigné, trop heureuses d’aller exploiter Tencent, Weibo, WeChat…, la Chine a su
Unis en tête (lire l’article de Shen Dingli une main-d’œuvre si peu chère et de pouvoir développer ses propres technologies. Assu-
page 20). Rien n’obligeait les diri- ignorer les conséquences écolo- rément, les dirigeants communistes s’en ser-
Ce qui les chagrine,
geants occidentaux à ouvrir leur giques de leur production. On vent pour censurer les opposants. Mais les
c’est que le Parti
pays à tous les vents commer- peut regretter que le pouvoir chi- 829  millions d’internautes (59,5  % de la
ciaux, à encourager les délocalisa- communiste chinois nois n’ait pas mis autant de zèle à population) et leurs métadonnées demeu-
tions et à supprimer un à un leurs n’a pas été dompté protéger sa population contre les rent largement hors d’atteinte des GAFA, ce
instruments d’intervention éco- par le commerce. inégalités croissantes et la pollu- qui fait de la Chine l’un des rares endroits du
nomique sous la pression des Le Parti-État exerce tion ; mais, on s’en doute, cela ne monde qui échappent à leur emprise.
multinationales – lesquelles se figure pas dans la litanie des griefs Voilà pourquoi la très branchée Silicon
son contrôle
sont ruées sur le territoire chinois. exposés par M. Trump et ses amis. Valley – bastion démocrate – fait front com-
Aujourd’hui encore, plus de quatre exporta- Ce qui les chagrine, c’est que « le Parti com- mun avec la très ancienne Rust Belt (« cein-
tions « chinoises » sur dix (42,6 %) sont effec- muniste chinois [PCC] n’a pas été dompté par ture de la rouille ») – fief du président amé-
tuées par des entreprises étrangères qui le commerce. Le parti-État exerce toujours un ricain. Il s’agit davantage de défendre les
maîtrisent la totalité de la chaîne du produit contrôle ferme sur l’économie chinoise », actionnaires que les ouvriers en colère,
(de la conception à la vente) et engrangent le comme le formule l’économiste Brad W. Set- même si certains de ces derniers peuvent
maximum de profits. L’exemple le plus ser (5). Autrement dit, les géants du capita- bénéficier de la lutte contre les importations
connu est celui de l’iPhone d’Apple, assem- lisme ne peuvent y faire des affaires comme à bon marché. Certes, le libre-échange ☛

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 25


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:28 Page 26

autonomie. Le pouvoir espérait raccourcir


ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT les délais d’acquisition des technologies
vanté un peu partout – y compris par M. Xi – d’avenir en rachetant des entreprises à
a laissé sur le carreau des millions de salariés l’étranger ; or Washington y met son veto, et
à travers le monde et causé des dégâts écolo- certains gouvernements européens, comme
giques sans précédent. Mais le protection- celui de l’Allemagne, ont instauré des res-
nisme entièrement tourné vers le libre profit trictions. Cela poussera à aller plus vite,
tel que le pratique M. Trump ne changera assure l’économiste Ding Yifan : « L’embargo
guère la donne pour l’immense majorité des américain sur les produits électroniques a
citoyens américains. mis la puce à l’oreille des dirigeants. Dans
La Chine ne s’est pas effondrée, contraire- peu de temps, les entreprises chinoises les
ment à ce qu’espéraient les Américains, car produiront… et à un meilleur prix. »
il y a longtemps que les exportations ne ser- Outre la relance de leur propre économie,
vent plus de locomotive à son économie. La les dirigeants chinois visent en effet deux
consommation intérieure et les objectifs : avoir les mains libres et
Le plan « Made in
investissements (respectivement gagner en audience dans le
43,4 % et 40 % du PIB) ont pris le China 2025 » vise à monde, notamment auprès des
relais. Il reste que sa croissance maîtriser les pays en développement. L’utilisa-
s’est nettement ralentie (aux envi- technologies de tion par M. Trump des technolo-
rons de 6 % en 2019), malgré des pointe afin de réduire gies sous licence américaine et du
aides publiques massives. À la dif- privilège exorbitant du dollar
la dépendance vis-à-
férence du Japon des années 1980, pour sanctionner les entreprises
vis de l’étranger
« nous avons un marché de 1,4 mil- qui travaillent avec l’Iran et les
liard d’habitants que M. Trump et ses conseil- contraindre à la rupture a dû achever de les
lers auront du mal à détruire », souligne un convaincre de sortir du piège de la dépen-
économiste chinois. dance. Malgré leur volonté affichée de conti-
M. Xi et son équipe mettent leurs espoirs nuer à commercer avec Téhéran en utilisant
(et les deniers publics) dans le plan « Made le yuan en voie d’internationalisation, les
in China 2025 », lancé il y a trois ans et s’ap- grandes banques opèrent toujours majori-
Maleonn ///// « Nostalgy puyant sur la recherche pour développer tairement en dollars et les produits exportés
no 24 », 2006 une industrie plus innovante et gagner en ne doivent contenir aucun composant amé-
ricain afin de ne pas tomber
sous le coup des sanctions.
Cette forme de souverai-
neté limitée est difficile à
avaler pour les nationalistes
de Zhongnanhai, où siège le
pouvoir.
Le plan « Made in China
2025 » s’est plutôt accéléré,
alors qu’il figurait juste-
ment dans le catalogue des
griefs brandis par les Amé-
ricains. Il s’agit d’une « nou-
velle révolution [qui] vise à
défier les valeurs et les nor-
mes internationales pro-
mues par les États-Unis »,
assure Elizabeth C. Eco-
nomy, directrice des affai-
res asiatiques au Council on
Foreign Relations à New
York (6). Là encore, on est
loin de la simple querelle

26 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


MDV170chapitre1_Mise en page 1 25/03/2020 09:25 Page 27

commerciale. Le directeur du Centre d’éco-


nomie politique internationale à l’univer-
sité de Pékin, Wang Yong, conteste cette
Isoler ce rival
vision : « La Chine ne préconise pas la diffu-

L
sion de son idéologie à l’extérieur et insiste
es États-Unis semblent désormais estimer qu’ils ne peuvent pas affronter
sur le droit de chacun à suivre son propre
la Chine et la Russie à la fois. Dans les décennies qui viennent, leur prin-
développement. »
cipal rival géopolitique sera Pékin. Sur ce sujet, un consensus existe même
Certes, le pays n’a aucune ambition mes-
entre l’administration républicaine de M. Donald Trump et les démocrates, que
sianique, et son modèle politique n’attire
l’élection présidentielle de l’automne prochain oppose pourtant avec vigueur.
guère. Il n’en prétend pas moins bousculer
les règles édictées au lendemain de la La Chine succède ainsi à l’« empire du Mal » soviétique et au « terrorisme isla-
seconde guerre mondiale sous l’égide des mique » comme adversaire prioritaire de Washington. Mais, à la différence de
États-Unis, de la Banque mondiale et du l’Union soviétique, elle dispose d’une économie dynamique, avec laquelle les
FMI. Le président Xi ne s’en cache pas  : États-Unis enregistrent un déficit commercial abyssal. Et sa puissance est sin-
« Nous voulons participer activement à la gulièrement plus impressionnante que celle de quelques dizaines de milliers
réforme du système de gouvernance mon- de combattants intégristes errant entre les déserts de l’ancienne Mésopota-
diale », a-t-il déclaré aux cadres du PCC lors mie et les montagnes d’Afghanistan.
de la Conférence centrale sur le travail
M. Barack Obama avait déjà entrepris un « pivot vers l’Asie » et le Pacifique
diplomatique en juin 2018. Et, pour ce faire,
de la diplomatie américaine. Comme souvent, son successeur formule cette
la Chine tisse sa toile, avec notamment ses
nouvelle stratégie avec moins d’élégance et de subtilité (lire l’article de Philip
fameuses « nouvelles routes de la soie » (lire
l’article page 48). S. Golub page 29). Puisque, dans son esprit, la coopération est toujours un
piège, un jeu à somme nulle, l’essor économique du rival asiatique menace
Les paysans lourdement touchés automatiquement le développement des États-Unis. Et réciproquement : « On
Dans le même temps, elle a utilisé l’arme des est en train de gagner contre la Chine, a plastronné M. Trump en août 2019. Ils
représailles commerciales. Aux États-Unis, viennent de connaître leur plus mauvaise année depuis un demi-siècle, et c’est
ces mesures n’ont pas été sans effet sur les à cause de moi. Je n’en suis pas fier. »
agriculteurs, qui ont vu leurs ventes dégrin-
« Pas fier », cela ne lui ressemble guère… Il y a près de deux ans, il avait
goler, notamment pour les céréales, le porc,
autorisé les caméras à diffuser en direct une réunion de son cabinet. Et tout
le bœuf… D’où le choix de M.  Trump de
y était passé : un de ses ministres s’était félicité du ralentissement de la crois-
conclure un accord même partiel avec Pékin
avant les élections de novembre prochain.
sance en Chine ; un autre avait imputé aux exportations chinoises de fentanyl
Aux États-Unis, la croisade de la Maison l’épidémie d’opioïdes aux États-Unis ; un troisième avait attribué les difficultés
Blanche contre l’envahisseur chinois est plu- des agriculteurs américains aux mesures de rétorsion commerciale de la Chine.
tôt bien accueillie. Dans l’administration, Il ne restait plus alors à M. Trump qu’à expliquer la récalcitrance nucléaire
beaucoup pensent que la Chine s’inclinera et nord-coréenne par la mansuétude de Pékin envers son allié.
que l’Amérique gagnera. Pour être efficaces, Pour Washington, vendre un peu plus de maïs ou d’électronique à la Chine
il faudrait que ces taxations des importations
ne suffira donc plus. Il lui faut isoler ce rival dont le produit intérieur brut a
s’accompagnent d’une augmentation subs-
été multiplié par neuf en dix-sept ans, l’affaiblir, l’empêcher d’étendre son
tantielle du pouvoir d’achat des Américains
influence, et surtout de devenir l’égal stratégique des États-Unis. Sa prospérité
– ce qui ne semble pas à l’ordre du jour –, et
fulgurante ne l’ayant pas conduit à s’américaniser, à se montrer docile, les
surtout – encore plus improbable – d’un
retour des industries sur le sol américain. Les coups ne lui seront pas ménagés.
patrons se tournent vers d’autres contrées à Le 4 octobre 2018, le vice-président américain Mike Pence pourfendait déjà
bas salaires : Vietnam, Cambodge… dans un discours d’une extrême violence un « système orwellien », des « auto-
Une chose est sûre : le modèle d’internatio- rités qui détruisent des croix, brûlent des bibles et emprisonnent les
nalisation et de spécialisation des produc- croyants », la « coercition des entreprises, studios de cinéma, universités, think
tions mis en place au cours des dernières
tanks, chercheurs, journalistes américains ». Il détectait même alors des « ten-
décennies, tant en Occident qu’en Chine, a du
tatives pour influencer l’élection présidentielle de 2020 ». Après le « Russia-
plomb dans l’aile.
gate  », un «  Chinagate  » qui, cette fois, aurait pour objectif la défaite de
Martine Bulard
M. Trump ? Les États-Unis sont décidément un pays bien fragile…
Serge Halimi
(6) Elizabeth C. Economy, « China’s new revolution », Foreign
Affairs, New York, mai-juin 2018.

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 27


MDV170chapitre1_Mise en page 1 25/03/2020 10:49 Page 28

Le piège de Thucydide
n 1971, le politiste américain Graham Allison chapitre raisonnablement optimiste. Allison y prodigue

E déconstruisait la théorie de l’acteur rationnel en


politique étrangère en analysant les arbores-
cences de choix de l’administration Kennedy lors de la
des conseils de modération à Pékin, tout en avisant
Washington de ne pas confondre ses intérêts vitaux et
ceux de ses alliés asiatiques. S’extraire du piège consis-
crise des missiles de Cuba en 1962 (1). Loué, attaqué, à son terait à ne pas multiplier sans nécessité les lignes rouges,
tour déconstruit, l’ouvrage a marqué son époque et culs-de-sac décisionnels dont on ne voit plus à terme
demeure une lecture essentielle pour tous les étudiants comment sortir sans perdre la face, sauf par la guerre.
en relations internationales. Multipliant les statistiques sur le dynamisme écono-
Destined for War, le dernier ouvrage du professeur mique et militaire de Pékin, Allison est convaincant sur
émérite à Harvard (2), est bâti autour d’une big idea assez le plan historique, moins sur le plan militaire, son éva-
simple : les dirigeants américains et chinois, qui croient luation du potentiel de l’armée chinoise semblant exa-
à leur pleine liberté d’action décisionnelle, seraient en gérée. Comme au temps des discours biaisés sur le mis-
réalité d’ores et déjà pris dans l’engrenage d’un piège his- sile gap  («  retard nucléaire » américain sur l’Union
torico-stratégique qui, bon gré mal soviétique), les États-Unis domi-
gré, les conditionnerait pour un « Le couple nent en réalité largement sur le
affrontement probable. plan capacitaire, et les récents
La référence théorique choisie antagonique progrès technologiques chinois
par Allison est La Guerre du Pélo- – cybertechnologies et armes spa-
ponnèse, ouvrage dans lequel Thu-
de ce début de tiales – ne suffisent pas à en faire
cydide exposait, il y a deux mille du XXIe siècle un adversaire stratégique de même
cinq cents ans, la manière dont prit classe. On peut aussi juger que l’au-
forme le conflit : « Ce fut l’ascension
peut-il échapper teur se montre un rien schémati-
d’Athènes et la peur que celle-ci ins- à la fatalité que quant aux spécificités sociocul-
tilla à Sparte qui rendirent la guerre turelles : les déclarations du Parti
inévitable. » De ce schéma opposant statistique ? » communiste chinois en faveur des
un gardien du statu quo (menacé de valeurs confucéennes, ces der-
paranoïa) et un perturbateur ambitieux (tenté par l’hu- nières années, montrent par antithèse que celles-ci ont
bris) Allison déduit une grille d’analyse pour comprendre fait place à une occidentalisation galopante des mœurs,
l’avenir des relations entre Chine et États-Unis. Au cours fondée sur un ethos consumériste. Chinois et Américains
des cinq cents dernières années, l’auteur relève seize ne vivent plus dans des univers mentaux étanches, et la
occurrences de ce qu’il nomme le « piège de Thucydide » : modélisation de leurs interactions stratégiques doit en
rois de France et Habsbourg se disputant la prépondé- tenir compte.
rance européenne lors du premier XVI  siècle, Royaume-
e À condition d’être pondéré, comme le très informé Eve-
Uni des années  1890 tentant de freiner le formidable rything Under the Heavens (3), de Howard French, Desti-
potentiel d’une Allemagne entreprenante jusqu’à entraî- ned for War  constitue un plaidoyer convaincant en
ner toute l’Europe dans le cauchemar de deux guerres faveur du concept réaliste d’équilibre de la puissance.
mondiales… Douze fois, le piège a débouché sur la guerre.
Olivier Zajec
Quatre fois seulement, celle-ci a été évitée. Le couple anta- Maître de conférences en science politique à l’université Jean-Moulin
gonique de ce début de XXIe siècle peut-il échapper à cette Lyon-III, directeur de l’Institut d’études de stratégie et de défense
(IESD).
fatalité statistique ?
L’auteur répond par une analyse prospective des com-
binatoires de choix qui se nouent entre les dirigeants (1) Graham Allison, Essence of Decision : Explaining the Cuban Missile Crisis,
d’États aspirant à une forme de prépondérance écono- Little Brown, Boston, 1971.
mique, idéologique et politique. Après une série de scé- (2) Graham Allison, Destined for War : Can America and China Escape Thucy-
dides’s Trap ?, Scribe, Melbourne - Londres, 2017 (en français : Vers la guerre.
narios de crise qui insistent sur les possibilités actuelles L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ?, Odile Jacob, Paris, 2019).
d’ascension aux extrêmes entre l’Aigle et le Dragon (des (3) Howard French, Everything Under the Heavens : How the Past Helps Shape
îles Spratleys à la Corée du Nord), l’essai s’achève sur un China’s Push for Global Power, Knopf, New York, 2017.

28 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


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COURTESY OF GALERIE PARIS-BEIJING

Wang Qingsong ///// « Can I Cooperate


With You ? (Est-ce que je peux
coopérer avec vous ?) », 2001

UN ADVERSAIRE STRATÉGIQUE
plutôt que l’américanisme », il annonçait qu’il
L’un se réclame du libéralisme, l’autre du communisme, mais les deux actionnent le même retirerait les États-Unis du partenariat trans-
moteur économique. En effet, contrairement à l’Union soviétique, qui se trouvait en dehors pacifique (TPP), qu’il renégocierait l’Accord de
libre-échange nord-américain (Alena), qu’il
de l’économie capitaliste mondiale, la Chine en est devenue une composante essentielle.
sanctionnerait la République populaire de
Elle n’est cependant pas encore capable d’imposer au monde un «consensus de Pékin » aussi
Chine (RPC), qu’il engagerait des poursuites
coercitif que celui de Washington. Et les États-Unis espèrent bien lui couper les ailes avant. judiciaires contre ses pratiques commerciales
«déloyales», appliquerait des droits de douane

L
PAR PHILIP S. GOLUB * e 28 juin 2016, M. Donald Trump pro- sur les importations en provenance de celle-ci
nonçait un important discours dans et « utiliserai[t] tous les pouvoirs présidentiels
lequel il énonçait le programme écono- légitimes pour régler les différends commer-
mique et commercial international qu’il appli- ciaux [bilatéraux] » avec Pékin (1).
querait s’il était élu. La teneur générale de son À l’époque, peu d’observateurs prirent au
propos était une critique acerbe à l’encontre sérieux cet assaut verbal contre la mondiali-
des politiciens américains, accusés d’avoir sation et l’architecture institutionnelle du
« mené une politique agressive de mondialisa- commerce international. Depuis, l’idée que
tion [qui] a déplacé nos emplois, notre richesse la Chine « représente une menace fondamen-
et nos usines à l’étranger ». Dénonçant une tale à long terme (2) », selon Mme Kiron ☛
« classe dirigeante qui vénère le mondialisme

(1) Donald Trump, « Declaring America’s economic indepen-


dence », discours à Monessen, Pennsylvanie, 28 juin 2016.
* Professeur de relations internationales, Université américaine
de Paris. Auteur de l’ouvrage East Asia’s Reemergence, Polity (2) Déclaration lors d’un colloque de la New America Foun-
Press, Cambridge, 2016. dation, Washington, DC, 29 avril 2019.

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 29


MDV170chapitre1_Mise en page 1 25/03/2020 10:28 Page 30

De manière similaire, l’État américain a joué


UN ADVERSAIRE STRATÉGIQUE un rôle décisif aux côtés des entreprises mul-
Skinner, directrice de la planification poli- pression externe, les politiques industrielles tinationales et des banques dans l’instauration
tique au sein du département d’État (jusqu’en étatistes et la protection des marchés inté- et la diffusion de la libéralisation mondiale à
août 2019), s’est largement répandue, au rieurs ont cédé la place, à des degrés divers, à la fin du XXe  siècle. Comme l’écrit Stephen
point de progressivement altérer la nature un recul de l’État et à une ouverture aux inves- Walt, professeur de relations internationales
des rapports internationaux et de changer le tissements internationaux. La campagne offi- à Harvard, les dirigeants américains « ont vu
cours de la mondialisation. cielle, davantage fondée sur la coercition que dans la puissance incontestée à leur disposition
Après 1991, l’axe central de la politique inter- sur la persuasion, a été promue par les sociétés l’occasion de façonner l’environnement inter-
nationale des États-Unis a été la propagation transnationales, qui cherchaient à accéder à national afin d’améliorer encore la position des
dans le monde du modèle américain de capi- des marchés auparavant fermés. États-Unis et de récolter plus d’avantages à
talisme de marché. Sous l’appellation géné- Pour elles, la chute de l’Union soviétique l’avenir», en amenant «autant de pays que pos-
rique « consensus de Washington », le Trésor avait créé les conditions d’un second âge d’or sible à adhérer à leur vision particulière d’un
américain et le Fonds monétaire internatio- du capitalisme international, après celui de la ordre mondial capitaliste libéral » (3).
nal (FMI) ont mis en œuvre un programme de fin du XIXe siècle, interrompu par la violence
déréglementation et de privatisation mon- de masse au siècle suivant. Les États-Unis Contrer l’ours polaire
diales qui fut imposé aux pays en développe- étaient devenus la seule grande puissance, et, À l’époque, les élites politiques et écono-
ment endettés, donc vulnérables, d’Afrique dans les années 1990, les objectifs de l’État et miques américaines considéraient la Chine
subsaharienne et d’Amérique latine. À la suite ceux du capital coïncidaient à un degré excep- comme une alliée plutôt que comme une
de la crise financière asiatique de 1997-1998, tionnel. Cette configuration était comparable rivale, et certainement pas comme une
les systèmes économiques des nouveaux pays à la symbiose entre l’État et le capital à l’apogée menace. La République populaire avait fait
industrialisés (NPI) d’Asie de l’Est et ceux des de l’Empire britannique, lorsque leurs objectifs cause commune avec les États-Unis, à la fin
pays en développement de la région ont égale- respectifs de maximisation du pouvoir et de la des années  1960 et dans les années  1970,
ment été remis en question. Sous une très forte richesse furent fonctionnellement liés. autour du projet d’endiguement de l’Union

Wang Qingsong /////


« One World, One Dream »
(Un monde, un rêve), 2014
COURTESY OF GALERIE PARIS-BEIJING

30 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:53 Page 31

soviétique. La Chine et les États-Unis ont « le nisation mondiale du commerce (OMC). Puis, postulat que les libertés économiques et poli-
devoir de travailler ensemble [et de] s’unir pour au début des années 1990, après l’effondre- tiques sont nécessairement imbriquées, et
contrer l’ours polaire », déclarait Deng Xiao- ment de l’Union soviétique et une pause de agissant depuis une position de force, les élites
ping lors de sa tournée aux États-Unis en trois ans au lendemain de la répression de Tia- américaines ont estimé pouvoir ainsi façonner
février 1979. Lors de la cérémonie à la Maison nanmen (1989), Deng amplifia la restructura- la trajectoire chinoise sur ces deux plans.
Blanche, le drapeau rouge chinois flottait fiè- tion intérieure et accéléra l’internationalisa- Ouverte sur l’extérieur, la Chine devint une
rement et, alors que résonnait la tion et l’intégration du pays dans destination de plus en plus importante pour
Estimant que les
traditionnelle salve de dix-neuf l’économie mondiale. Le corrélat les investissements directs étrangers (IDE).
coups de canon, « une fourgonnette libertés économiques géopolitique de cette intégration Les entrées nettes furent en moyenne de
de livraison de Coca-Cola rouge vif et politiques vont était un accommodement avec les 2,2 milliards de dollars par an entre 1984 et
passa non loin (…), symbole oppor- de pair, les élites ont États-Unis pour éviter des affron- 1989, de 30,8  milliards de dollars par an
tun des millions de dollars (…) que cru pouvoir façonner tements susceptibles de compro- entre 1992 et 2000, puis de 170 milliards de
les hommes d’affaires américains la trajectoire mettre la transition. Ce choix s’est dollars par an entre 2000 et 2013. Alors que
impatients [espéraient] récolter vérifié au Conseil de sécurité des la RPC cherchait à les utiliser pour acquérir
chinoise
grâce au nouvel appétit de la Chine Nations unies, où la Chine s’est gar- technologies et savoir-faire, la majeure partie
pour le commerce, la technologie et les crédits dée d’entraver l’action diplomatique des États- était initialement destinée à des secteurs à
américains », écrit le journaliste du Guardian Unis (lire l’article de Suzy Gaidoz page 62). Ces faible valeur ajoutée, comme le textile, ou à
Jonathan Steele (4). derniers ont cherché à insérer Pékin dans les des industries de transformation, comme
Dans les années 1980, la Chine entama une systèmes institutionnels et commerciaux de l’assemblage d’équipements électriques et
libéralisation limitée du marché intérieur et l’économie mondiale occidentale, dont les règles électroniques avec des composants fabriqués
une ouverture graduelle aux investissements et les contraintes étaient fixées à Washington hors de Chine, pour des entreprises mon-
internationaux. En 1986, elle demanda à adhé- (ils ont imposé des conditions strictes à l’ad- diales qui possédaient les droits de propriété
rer à l’Accord général sur les tarifs douaniers mission de la Chine à l’OMC, qui n’est devenue intellectuelle sur les produits. Des observa-
et le commerce (GATT), précurseur de l’Orga- effective que le 11 décembre 2001). Partant du teurs critiques, tel Yasheng Huang, profes-
seur en management inter-
national à la MIT Sloan,
notèrent à l’époque qu’il y
avait « peu de preuves que
les IDE en Chine intègrent
beaucoup de technologies (…),
l’écart technologique entre
les pays investisseurs et la
Chine [étant] généralement
perçu à hauteur de vingt
ans  (5) ». Les gains de la
Chine dans les chaînes de
valeur étaient faibles, tan-
dis que les gains des socié-
tés transnationales étaient
énormes. La Chine semblait
empêtrée dans des struc-
tures de dépendance. ☛

(3) Stephen Walt, Taming American


Power  : The Global Response to US
Primacy,  W.W. Norton, New York,
2006.
(4) Jonathan Steele, « America puts
the f lag out for Deng », The Guar-
dian, Londres, 30 janvier 1979.
(5) Yasheng Huang, «  The role of
foreign-invested enterprises in the
Chinese economy : An institutional
foundation approach », dans Shuxun
Chen et Charles Wolf Jr (sous la dir.
de),  China, the United States, and
the Global Economy,  Rand, Santa
Monica, 2001.

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 31


MDV170chapitre1_Mise en page 1 23/03/2020 18:34 Page 32

Les mesures juridiques et réglementaires


UN ADVERSAIRE STRATÉGIQUE énergiques prises par Washington à l’encontre
La situation évolua à partir de la fin des notamment dans les télécommunications, du conglomérat de télécommunications Hua-
années  2000. L’appropriation technolo- les transports maritimes et les trains à wei, plus grand fournisseur mondial d’équipe-
gique, par le biais de transferts obligatoires grande vitesse, et qui consacre une part ments pour les réseaux sans fil, constituent les
pour les investisseurs étrangers, et la croissante du PIB à la recherche scientifique premiers pas décisifs dans cette démarche
modernisation industrielle intersectorielle et technique  : plus de 2  % en  2016, contre (lire l’article de Dan Schiller page 75).
menée par l’État ont permis au pays de pro- 0,6 % en 1996, quand le ratio américain est
gresser régulièrement dans de nombreux de 2,74 % et celui de la France de 2,25 %. Ils Dieu, la nation et les forces armées
domaines industriels et de capter voient un pays en train de moder- Washington cherche à déconstruire les
En Amérique même,
une part croissante de la valeur niser sa marine, engagé dans une chaînes de production et de valeur transna-
ajoutée. Ces avancées et le poids une tension phase d’expansion économique tionales, qui profitent de plus en plus à la
économique et politique du pays nouvelle s’établit internationale par le biais de ses Chine et ont été l’une des caractéristiques
en Asie orientale ont commencé à entre les parties nouvelles routes de la soie (Belt essentielles de la mondialisation de la fin du
susciter de sérieuses inquiétudes les plus and Road Initiative, BRI). Ils savent XXe  siècle. La guerre commerciale qu’il
à Washington et dans d’autres internationalisées que la Chine accuse encore un impulse est dirigée autant contre les sociétés
capitales occidentales. En  2011, retard qualitatif important dans transnationales, qui ont fait de la Chine une
du capital et l’État
M.  Barack Obama annonça le la plupart des domaines techni- plate-forme d’assemblage et de production,
« pivot » de la politique américaine vers ques stratégiques, mais sont profondément que contre Pékin. Les autorités américaines
l’Asie. Puis, dans son discours sur l’état de préoccupés par le fait que, comme le Japon estiment qu’« une trop grande part de la
l’Union de 2015, il déclara : « La Chine veut dans les années 1970 et au début des années chaîne d’approvisionnement s’est déplacée
écrire les règles pour la région du monde qui 1980 (lire l’article de Serge Halimi page 14), vers la Chine (6) » et que les multinationales
connaît la croissance la plus rapide. Pour- elle est en train de les rattraper rapidement. qui ont investi dans le pays, soit directement,
quoi la laisserait-on faire ? Nous devrions Pour contenir la montée en puissance de soit à travers la construction de réseaux de
écrire ces règles. » la Chine, les États-Unis réduisent l’accès de sous-traitance multiniveaux, font partie du
L’administration actuelle a choisi d’aller ses exportations au marché américain problème. Elles considèrent leurs activités
beaucoup plus loin en se débarrassant de (guerre commerciale), excluent les entre- comme antipatriotiques – un argument qui a
toutes les règles. Soutenue par le Congrès et prises chinoises des secteurs de haute tech- une longue généalogie dans la pensée natio-
par l’appareil de sécurité national, elle pré- nologie où ils ont une avance qualitative, naliste. Le professeur de science politique
sente la Chine comme une menace majeure. contestent les revendications territoriales de Samuel Huntington, connu pour sa théorie
Les États-Unis voient en elle un pays Pékin en mer de Chine méridionale au motif du « choc des civilisations », en a donné une
énorme devenu trop riche, trop vite, un État que son accès aux îles serait une « menace formulation succincte en 1999 lorsqu’il a cri-
fort qui a encouragé et guidé le développe- pour l’économie mondiale », imposent des tiqué « les libéraux et les universitaires » ainsi
ment de conglomérats industriels nationaux, contrôles stricts pour les visas des étudiants que les « élites économiques » qui nourrissent
Wang Qingsong ///// « Map of the World » étrangers et des contrôles de sécurité à tous des « sentiments antinationaux » et soutien-
(Carte du monde), 2012 les étudiants chinois diplômés. nent un « cosmopolitisme [érodant] l’unité
nationale » par en bas et par en haut. Il appe-
lait de ses vœux un « nationalisme robuste »
fondé sur une trinité nationaliste : Dieu, la
nation et les forces armées.
L’espoir de l’administration, mais aussi des
hauts responsables du Parti démocrate et de
l’appareil de sécurité, est qu’un conf lit com-
mercial durable associé à des régimes de
sécurité contraignants entraîne des coûts pro-
hibitifs pour les entreprises transnationales,
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les poussant à se désinvestir de la Chine et à


mettre fin aux transferts de technologie et
autres formes de coopération commerciale
–  telle la vente de puces à Huawei par les
sociétés américaines Intel et Micron. Cela
affecte les entreprises non américaines,
puisque les lois et réglementations améri-
caines ont une portée mondiale.

32 //// MANIÈRE DE VOIR //// Les meilleurs ennemis


MDV170chapitre1_Mise en page 1 25/03/2020 10:34 Page 33

Les néomercantilistes américains espèrent


ramener une partie des chaînes de fabrication
aux États-Unis, ce que l’administration réclame
Un Yankee chez les « rouges »
avec insistance, sans résultats tangibles
jusqu’ici. Les entreprises transnationales
Longtemps Edgar Snow (1905-1972) fut le seul en Occident à avoir rencontré
– notamment, mais pas seulement, les sociétés
Mao Zedong. En 1936, un an après que le gouvernement de Tchang Kaï-chek
sans usines, comme Apple ou Nike – auraient
assurait « avoir détruit la menace du banditisme communiste », Snow est allé
besoin d’incitations très fortes pour le faire. Le
voir « du coté des “rouges”». Il a suivi le dirigeant communiste et son armée,
démantèlement de leurs plates-formes chi-
formée de paysans et d’ouvriers en lutte contre le pouvoir, les seigneurs de
noises serait un processus coûteux et ardu. Plus la guerre et l’occupation japonaise. Ses reportages, qui sont publiés en 1937
encore, la relocalisation aux États-Unis rédui- dans le magazine Saturday Evening Post et dans le très célèbre Life, rencon-
rait considérablement leurs marges bénéfi- trent un énorme succès. Il les rassemble dans le livre Red Star Over China,
ciaires. Néanmoins, la volonté politique paraît dont la version française, Étoile rouge sur la Chine, sera publiée en 1965. Vic-
ferme. Interrogé sur CNBC le 10  juin  2019, time du maccarthysme en 1959, il s’exilera en Suisse.
M. Trump a mis en cause la Chambre de com-
merce américaine pour son soutien affiché au Le texte ci-dessous est extrait du chapitre « La lutte des classes en Chine » et
maintien des relations commerciales avec la porte sur le sort de la famille d’un des hauts commandants, Hsu Hai-tong :
Chine. Selon lui, les entreprises américaines
– Tout mon clan a été tué, dit-il, excepté mon frère qui est entré dans la
devront «déménager ailleurs (…). Elles [iront] au
4e armée de campagne.
Vietnam ou dans l’un des nombreux autres pays
– Vous voulez dire « tué au combat » ?
possibles, ou bien elles fabriqueront leurs pro-
duits aux États-Unis, ce qui est [mon option] pré- – Oh non ! Trois seulement de mes frères étaient rouges. Les autres ont été
férée (7) ». Sur ce point, le président jouit du exécutés par les généraux (…). Les officiers du parti nationaliste [Kuomintang]
soutien des dirigeants du Parti démocrate au ont tué en tout soixante-six membres du clan Hsu.
Sénat, dont le chef, M. Chuck Schumer, exige – Soixante-six, répétai-je, incrédule.
une position de grande fermeté. – Oui, ils ont exécuté vingt-sept de mes proches parents, ainsi que trente-
Une tension nouvelle s’établit donc entre les
neuf de mes parents éloignés – tous ceux qui, dans le district, s’appelaient
parties les plus internationalisées du capital et
Hsu. Hommes vieux et jeunes, femmes, enfants, même les nourrissons furent
l’État. Contrairement à l’Union soviétique, qui
tués. Le clan est entièrement liquidé, à l’exception de ma femme et de mes
se trouvait en dehors de l’économie capitaliste
trois frères qui étaient dans l’Armée rouge. Deux d’entre eux furent plus tard
mondiale, la Chine en est devenue une compo-
tués au combat.
sante essentielle. À quelques exceptions
– Et votre femme ?
importantes près, comme le secteur de la
défense et l’industrie des hydrocarbures, étroi- – Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Elle a été prise par les « blancs » qui
tement liés à l’État, les éléments-clés du capital ont occupé le district en 1931. J’ai appris plus tard qu’elle a été vendue comme
ont une portée et des intérêts mondiaux. La concubine à un commerçant (…)
situation actuelle remet ainsi en cause l’hypo- Hsu remarqua mon air bouleversé et sourit tristement : « Il n’y avait là rien
thèse libérale selon laquelle le degré d’interdé- d’exceptionnel ; c’est arrivé aux familles de beaucoup d’officiers “rouges”,
pendance atteint à la fin du XXe siècle avait bien que la mienne ait souffert la plus forte perte. Tchang Kaï-chek avait
induit un changement de phase irréversible donné l’ordre que, lors de l’occupation de mon district, personne ne devait
dans les relations sociales mondiales. Elle rester en vie. »
remet aussi en question les perspectives néo-
C’est de la sorte que nous nous sommes mis à parler de vengeance de classe.
marxistes qui envisageaient l’émergence d’une
Je dois reconnaître ici que je préférerais de beaucoup passer ce sujet sous
«classe régnante transnationale» transcendant
silence, car collectionner les récits d’atrocités constitue une triste occupation.
définitivement le politique et l’État (8).
Pourtant, par esprit de justice envers les « rouges », il est bon de dire quelque
Philip S. Golub
chose des moyens que leur ennemi a utilisés pour les détruire. Pendant une
décennie, le Kuomintang a maintenu un rigoureux blocus d’informations
(6) Mme Nazak Nikakhtar, secrétaire adjointe à l’industrie et autour des districts « rouges » et a inondé le pays des récits d’horreur attri-
à l’analyse, ministère du commerce. Citée par James Politi,
« US trade hawk circles prey in China conflict », Financial buant en grande partie aux « bandits » la destruction de vies humaines et de
Times, Londres, 27 mai 2019. propriétés accomplie par ses propres avions et son artillerie lourde – dont les
(7) Interview de M. Trump par Joe Kernen, CNBC, 10 juin 2019. communistes étaient dépourvus. Ce ne peut être une chose malsaine d’écouter,
(8) Cf. William I. Robinson et Jerry Harris, « Towards a glo-
bal ruling class ? Globalization and the transnational capi-
pour une fois, ce que les communistes ont à dire sur le Kuomintang.
talist class », Science & Society, vol. 64, no 1, New York,
printemps 2000.

Les meilleurs ennemis //// MANIÈRE DE VOIR //// 33


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Wang Qingsong ///// « Happy New Year », 2012

2 Le monde comme
terrain de jeu Comment, en moins d’un demi-siècle, un pays pauvre
et replié sur lui-même a-t-il pu devenir la deuxième puissance
économique de la planète, au point de menacer l’hégémonie
américaine ? La Chine et les États-Unis ont adopté
le capitalisme, leurs économies s’interpénètrent,
mais la première veut gagner en influence dans sa région
et au-delà tandis que les seconds cherchent
à garder leur pouvoir sans partage.

34 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


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ET SI ON CHANGEAIT DE LUNETTES ?
révisionnistes » cherchant à « façonner un
Longtemps vanté pour sa capacité d’adaptation, l’empire du Milieu figure désormais monde compatible avec leur modèle autori-
au rang de « plus grande menace » mondiale, selon les républicains et les démocrates taire – en obtenant un droit de veto sur les
décisions économiques, diplomatiques et
américains. Pourtant, depuis la politique d’ouverture des années 1980,
sécuritaires d’autres nations (1) ». « La menace
les présidents chinois n’ont ni fait la guerre ni installé de bases à l’étranger
chinoise, déclare le directeur du Federal
(sauf à Djibouti en 2017). Ne vaudrait-il pas mieux décider de coopérer d’égal à égal ? Bureau of Investigation (FBI) Christopher
Wray, ne concerne pas seulement les ques-

U
PAR KISHORE MAHBUBANI * n consensus prévaut à Washington : la tions stratégiques et pangouvernementales :
Chine risque de nuire fortement aux elle pèse sur toute la société, et je pense qu’il
intérêts et au bien-être des Améri- va nous falloir une réponse à l’échelle de l’en-
cains. Le général Joseph Dunford, chef d’état- semble de la société. » Cette idée est si répan-
major des armées, l’affirme sans détour  : due que, lorsque le président Donald Trump
Pékin représentera probablement « la plus a lancé sa guerre commerciale contre Pékin,
grande menace » en 2025 (audience devant en janvier 2018, il a reçu le soutien de per-
le Sénat, 26 septembre 2017). Dans la « stra- sonnalités modérées telles que le sénateur
tégie de défense nationale 2018 », la Chine et démocrate Charles (« Chuck ») Schumer.
la Russie sont citées comme des « puissances Deux préoccupations alimentent cette
inquiétude. La première est économique : ☛
* Ancien ambassadeur de Singapour aux Nations unies, profes-
Maleonn ///// seur de politiques publiques à l’université de Singapour, auteur
« Studio Mobile notamment de L’Occident (s’)est-il perdu ?, Fayard, Paris, 2019. Cet (1) « Summary of the National Defense Strategy of the Uni-
no 121 », 2012 article est extrait d’un texte publié dans Harper’s en février 2019. ted States 2018 », ministère de la défense, Washington, DC.

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 35


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Et de le faire de manière à défendre leurs


ET SI ON CHANGEAIT DE LUNETTES ? propres intérêts, même si cela contrarie ceux
la Chine aurait affaibli les États-Unis en de Pékin. Encore faut-il commencer par
recourant à des pratiques commerciales remettre en cause une vieille croyance
déloyales, en exigeant des transferts de tech- concernant le système politique chinois.
nologie, en violant le droit de la propriété Depuis l’effondrement de l’Union soviétique,
intellectuelle et en imposant des barrières les dirigeants américains sont convaincus
non tarifaires qui entravent l’accès à ses que le Parti communiste chinois (PCC) va
marchés. La seconde est politique : son déve- suivre le Parti communiste de l’Union sovié-
loppement économique ne se serait pas tique (PCUS) dans la tombe.
accompagné des réformes démocratiques
libérales anticipées par les gouvernements Des observateurs moins militants
occidentaux, notamment Washington. Pékin Quand, en mars 2000, M. William Clinton
se montrerait désormais trop agressif dans explique pourquoi il soutient l’adhésion de
ses relations avec les Pékin à l’Organisation mondiale du com-
Les dirigeants américains étaient
autres nations. Convain- merce (OMC), il assure que la libéralisation
convaincus que le Parti communiste cu de ces analyses, le politique suivra son volet économique
chinois allait suivre le Parti communiste politiste Graham Allison comme la queue du serpent suit sa tête.
de l’Union soviétique dans la tombe avance, dans un livre in- Avant de plaider face à ses homologues : « Si
titulé Vers la guerre (2), vous croyez en un avenir plus ouvert et plus
la conclusion déprimante qu’un conflit armé libre pour le peuple chinois, vous devez
entre les deux pays semble plus que proba- approuver cet accord. » Son successeur
ble. Et pourtant, la Chine ne se dote pas d’une George W. Bush partage les mêmes convic-
force militaire destinée à menacer ou à enva- tions. Dans la « stratégie de défense nationale
hir l’Amérique ; elle n’essaie pas d’intervenir 2002 », il affirme qu’« avec le temps la Chine
dans les affaires intérieures américaines ; et s’apercevra que les libertés sociales et poli-
elle ne mène aucune campagne visant à tiques sont les seules sources de grandeur
détruire l’économie américaine. d’une nation ». En 2011, Mme Hillary Clinton
Malgré les clameurs sur le danger chinois, se montre encore plus explicite. En prolon-
il devrait donc être possible pour les États- geant le règne du PCC, les Chinois tentent,
Unis de trouver un moyen pacifique de trai- selon elle, d’« entraver le cours des choses ; en
ter avec le pays qui deviendra la première vain. Ils ne pourront pas y arriver. Mais ils
puissance économique, voire géopolitique. essaieront de le ralentir autant que possible ».
Aux yeux des Américains, la lutte entre leur
système politique et celui de la Chine se réduit
à la confrontation entre une démocratie – où
Sur la Toile le peuple choisit librement son gouverne-
The Diplomat ment, peut s’exprimer comme il le souhaite et
Le site de ce mensuel digital consacré à la zone Asie-Pacifique, sis à Washington, propose des analyses de pratiquer la religion de son choix – et une
spécialistes, chercheurs et universitaires sur les enjeux stratégiques, économiques et diplomatiques dans
la région. Parmi les récents documents parus, une étude en deux parties sur les capacités militaires autocratie – où il est privé de ces libertés.
chinoises, « China’s Military Advancements in the 2010s : Air and Ground (I) ; Naval and Strike (II) » (5 février Mais, pour des observateurs moins militants,
et 3 mars 2020).
www.thediplomat.com le clivage se présente différemment : il oppose
une ploutocratie américaine – où les déci-
East Asia Forum sions politiques finissent par favoriser les
Développée par la Crawford School of Public Policy de l’Université nationale australienne, cette plate-forme
riches au détriment des masses – et une méri-
de recherche et d’analyse publie la revue East Asia Forum Quarterly, dont les articles sont disponibles en
libre accès sur le site. À signaler, dans le numéro d’avril-juin 2019, « The winner of China-US conflict rides on tocratie chinoise – où les décisions politiques,
national leadership », et « A trade war will only hasten China’s structural reforms ». prises par des responsables que le Parti choisit
www.eastasiaforum.org
sur la base de leurs compétences, ont permis
Asia Centre de réduire la pauvreté de façon spectaculaire.
Cet institut de recherche sur l’Asie, qui suit de près l’essor géopolitique de la Chine, publie notamment Asia Au cours des trente dernières années, le revenu
Trends, accessible sur son site (bilingue anglais/français). À lire, entre autres (section « Observatoire
stratégique de la Chine »), l’étude « The Strategic Context of China’s Advance in Latin America : An Update » médian du travailleur américain a stagné  :
(28 avril 2017), et le compte rendu d’une table ronde sur « les enjeux régionaux de la montée en puissance entre  1979 et 2013, le salaire horaire réel
de la Chine » (5 avril 2018).
www.centreasia.eu médian a augmenté de 6 % seulement – soit
moins de 0,2 % par an (3).

36 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


MDV170chapitre2_Mise en page 1 23/03/2020 18:45 Page 37

Maleonn ///// « Amber no 8 », 2008 seule à n’avoir tiré aucun coup de feu au-delà tique, n’est pas devenu plus agressif militaire-
de ses frontières en trente ans, depuis sa ment. D’autant qu’il pourrait facilement délo-
Cela ne signifie pas que le système poli- courte bataille navale avec le Vietnam ger de petits rivaux, comme la Malaisie, les
tique chinois doive persister sous sa forme en 1988. En revanche, même sous l’adminis- Philippines et le Vietnam ; or il ne l’a pas fait.
actuelle. Les violations des droits humains, tration, réputée pacifiste, du président Le récit routinier de l’« agression chinoise »
notamment la détention de centaines de mil- Barack Obama, l’armée américaine a largué dans cette zone omet généralement de men-
liers d’Ouïgours  (4), restent un problème en une seule année (2016) 26 000 bombes tionner que les États-Unis ont raté de multi-
majeur. Beaucoup, en Occident, se sont sur 7  pays. De toute évidence, les Chinois ples occasions d’y désamorcer les tensions.
inquiétés de l’énorme pouvoir du président maîtrisent l’art de la retenue stratégique. Un ancien ambassadeur en Chine, M. J. Sta-
XI Jinping et ils y ont vu un signe Ils ont bien sûr parfois frôlé la pleton Roy, nous a confié que, lors d’une
Le récit routinier de
avant-coureur d’un conf lit armé. guerre. Avec le Japon, par exem- conférence de presse conjointe avec le prési-
Mais cette évolution à la tête du l’«agression chinoise» ple, à propos des îles Senkaku/ dent Obama, le 25  septembre  2015, M.  Xi
pays n’a pas fondamentalement en mer de Chine Diaoyu (5). On a également beau- avait fait des propositions sur la mer de
bouleversé la stratégie géopoli- empêche de saisir les coup parlé de la possibilité d’un Chine méridionale qui incluaient l’approba-
tique à long terme de la Chine. multiples occasions conf lit en mer de Chine méridio- tion de déclarations soutenues par les dix ☛
Celle-ci a toujours évité les nale, par laquelle transite chaque
aptes à désamorcer
guerres inutiles. Contrairement année une part majeure du trans-
les tensions (2) Graham Allison, Vers la guerre. L’Amérique et la Chine
aux États-Unis, qui ont la chance port maritime mondial. Dans un
dans le piège de Thucydide ?, Odile Jacob, Paris, 2019. Lire
d’avoir deux voisins pacifiques – le Canada contexte de souveraineté contestée sur cer- aussi Olivier Zajec, « Le piège de Thucydide », page 28. 
et le Mexique –, elle entretient des relations taines portions de ces eaux, les Chinois y ont (3) Lawrence Mishel, Elise Gould et Josh Bivens, « Wage
stagnation in nine charts  », Economic Policy Institute,
difficiles avec plusieurs voisins puissants et converti des récifs isolés et des hauts-fonds en Washington, DC, 6 janvier 2015.
très nationalistes, dont l’Inde, le Japon et la installations militaires. Mais, contrairement à (4) Lire Remi Castets, « Les Ouïgours à l’épreuve du “vivre-
Corée du Sud. Parmi les cinq membres per- ce que laissent croire les analyses occiden- ensemble” chinois », Le Monde diplomatique, mars 2019.

manents du Conseil de sécurité de l’Organi- tales, Pékin, dont la position dans la région est (5) Cf. Richard McGregor, Asia’s Reckoning : China, Japan,
and the Fate of US Power in the Pacific Century, Viking, New
sation des Nations unies (ONU), elle est la indéniablement plus affirmée sur le plan poli- York, 2017.

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 37


MDV170chapitre2_Mise en page 1 23/03/2020 18:45 Page 38

affiche une vision claire de l’avenir de son éco-


ET SI ON CHANGEAIT DE LUNETTES ? nomie et de sa population. Des programmes
membres de l’Association des nations de M. Trump ? En Chine comme ailleurs, on en comme « Made in China 2025 » ou les nou-
l’Asie du Sud-Est (Anase). Il avait ajouté qu’il doute de plus en plus. Washington cherche velles routes de la soie (Belt and Road Initiative,
n’avait pas l’intention de militariser les îles surtout à saper l’ambition de la Chine de BRI), avec leurs projets d’infrastructure, illus-
Spratleys, où des travaux gigantesques devenir un leader technologique. Comme l’a trent cette volonté de devenir un acteur de pre-
étaient en cours. L’administration Obama ne remarqué Martin Feldstein, ancien président mier rang dans les industries nouvelles.
fit aucun effort pour donner suite à cette du Comité des conseillers économiques de Pour élaborer une stratégie à long terme,
proposition conciliante, mais intensifia au Ronald Reagan, les États-Unis ont parfaite- l’Amérique doit résoudre une contradiction
contraire les patrouilles de sa marine. En ment le droit d’appliquer des politiques fondamentale dans ses propres principes. Ses
réponse, la Chine a accéléré la construction visant à empêcher le vol de leurs économistes les plus pointus esti-
Pour les Américains,
d’installations défensives sur ces îles. technologies, mais cela ne les ment que les politiques indus-
seul le capitalisme
Quant aux questions économiques, elles autorise pas pour autant à entra- trielles mises en œuvre sous la hou-
n’exigent pas moins de doigté que les affaires ver le plan national stratégique de libre marché est lette des États ne fonctionnent pas,
militaires et diplomatiques. Ce n’est pas la « Made in China 2025 ». efficace. Si c’est vrai, et ils plaident pour un capitalisme
voie choisie par M. Trump. En dépit de justi- Pour maintenir sa suprématie pourquoi ont-ils peur de libre marché. Si cette croyance
fications douteuses, la guerre commerciale dans les industries de haute techno-
du plan « Made in est fondée, alors le principal négo-
qu’il a déclenchée contre Pékin lui a valu un logie telles que l’aérospatiale et la ciateur commercial de M. Trump,
China 2025 » ?
large soutien du grand public. Un phéno- robotique, l’Amérique ne peut se M. Robert Lighthizer, ne devrait pas
mène qui souligne sans doute une erreur chi- contenter d’imposer des barrières douanières s’alarmer des efforts de Pékin pour améliorer
noise : ne pas avoir tenu compte des critiques à ses partenaires. Elle doit investir dans l’édu- ses capacités technologiques. Il devrait s’ins-
croissantes que suscitaient certaines pra- cation supérieure, dans la recherche et le déve- taller confortablement, attendre que cette ini-
tiques déloyales. Pour autant, ces dernières loppement ; autrement dit : élaborer sa propre tiative industrielle s’effondre toute seule et
expliquent-elles, à elles seules, l’attitude de stratégie économique à long terme pour savourer le spectacle de l’échec chinois.
répondre à celle de la Chine. Tant sur les plans Si, au contraire, M. Lighthizer estime que
Maleonn ///// « Studio Mobile no 158 », 2012 politique que rhétorique, le pouvoir chinois le plan 2025 peut réussir, il lui revient de

38 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


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plaider pour que ses concitoyens réexami-


nent leurs postulats idéologiques. Ils pour-
raient alors élaborer une stratégie à long
Mo Yan et les vétérans du Vietnam
terme qui lui soit équivalente. L’Allemagne,
sans doute la première puissance indus- Prix Nobel de littérature 2012, l’écrivain chinois Mo Yan mêle allègrement,
trielle mondiale, dispose d’ailleurs d’une telle réalisme et onirisme, ironie mordante et sympathie pour les perdants. Dans
feuille de route, baptisée « Industrie 4.0 ». Les Retrouvailles des compagnons d’armes (Seuil, 2017), il raconte les retrou-
Ironie du sort  : la collaboration la plus vailles post-mortem de deux soldats envoyés au front, lors de la guerre sino-
avantageuse pour les Américains serait sans vietnamienne (février-mars 1979), et leur rencontre avec les vivants – un
moyen de s’élever contre l’horreur des batailles et l’abandon de ceux qui
doute celle qu’ils pourraient nouer avec la
reviennent… Qian Yinghao, le héros mort, retrouve, à la Fête du printemps
Chine. Cette dernière ne demande qu’à
de 1987, un de ses frères d’armes, toujours en vie.
déployer ses réserves de 3 000 milliards de
dollars pour investir davantage aux États-
Unis, lesquels pourraient envisager de parti-
ciper à la BRI, à la plus grande satisfaction
E n hâte, j’ai tourné la tête et reconnu Guo Jinku. Il portait un vieil uniforme
de l’armée tout abîmé et une casquette militaire de travers en mauvais
état. À cette époque, l’armée avait déjà changé les uniformes et l’insigne sur
des pays concernés par le projet, soucieux de la casquette réglementaire n’était plus le même, mais la sienne, déchirée, s’or-
tempérer la prépondérance chinoise. Bref, il nait d’une étoile à cinq branches écarlate, tandis que sur le col de sa veste il
existe de nombreuses chances à saisir. Tout avait cousu des insignes rouges au fil blanc. C’était exactement le même uni-
comme Boeing et General Electric ont pro- forme que celui de Qian Yinghao. L’un de ces deux-là s’était sacrifié, l’autre
fité de l’explosion du marché de l’aviation avait été démobilisé, mais tous deux vivaient encore dans le souvenir de
chinois, des entreprises comme Caterpillar l’époque où ils étaient soldats.
et Bechtel pourraient tirer parti des travaux
La force de ses mains était si puissante que je n’arrivais pas à m’échapper.
de construction à grande échelle effectués
Je lui ai dit :
dans ces pays. Mais, pour l’heure, l’aversion
– Guo Jinku, qu’est-ce que tu fous, espèce de fripouille ? Lâche-moi ! Si les
idéologique de l’Amérique pour l’interven-
autres nous voient comme ça, qu’est-ce qu’ils vont penser ? Tous les gens du
tionnisme étatique dans l’économie rend de
marché nous connaissent et vont dire  : voilà que Guo Jinku, ce soldat en
tels scénarios improbables.
déroute, a attrapé un soldat régulier.

Des règles multilatérales contraignantes Il m’a relâché et a écarquillé les yeux :


Si les États-Unis modifiaient enfin leur vision – Qui a dit ça ? Qui ose dire que je suis un soldat en déroute ? J’ai une étoile
de la Chine, ils découvriraient qu’il est possible rouge sur la tête et les insignes rouges de la révolution des deux côtés de mon
d’élaborer une stratégie qui la freine et qui col. C’est qui, le soldat en déroute ?
fasse progresser leurs intérêts. M. Clinton a Je lui dis en me massant le cou :
énoncé la philosophie qui sous-tend cette stra-
- Ça va, mon vieux ! Arrêtons de faire du grabuge. Dis-moi plutôt ce que tu
tégie lors d’un discours prononcé à l’université
fais à présent !
Yale en 2003, où il expliquait en substance que
le seul moyen de contenir la prochaine super- - Impossible, répond-il en raidissant son cou, tu dois d’abord expliquer clai-
puissance était de créer des règles multilaté- rement qui en fin de compte est un soldat en déroute.
rales et des partenariats qui la contraignent. - C’est moi, c’est moi le soldat en déroute, ça te va ?
Sous le règne de M. Xi, la Chine demeure - C’est mieux comme ça ! (Il s’était calmé.) Je travaille temporairement au
favorable au renforcement de l’architecture département de l’armement du canton du village et je m’occupe de nettoyer
multilatérale mondiale créée par les États- les armes : c’est notre spécialité ! m’a-t-il dit en se moquant de lui-même. Et
Unis, y compris le Fonds monétaire interna- toi, tu es devenu officier, tu as de l’argent. Invite-moi à boire un coup ce midi,
tional (FMI), la Banque mondiale, les Nations ou alors gare à ma baïonnette ! (…) Je sais bien que la situation de ta famille
unies et l’OMC. Pékin fournit plus de forces n’est pas bonne, dit-il avec tristesse. Mais chez moi, c’est pire, ça, tu ne le sais
de maintien de la paix que les quatre autres pas. Maintenant que tu t’en sors bien, tu m’as oublié, moi ton pauvre frère, et
membres permanents du Conseil de sécurité. tu ne me rends même pas visite à ton retour. « Les nobles ne marchent pas sur
De nouvelles occasions de coopération se les territoires misérables », c’est bien ça non ? (…)
présenteront donc dans les forums multila-
En boitant, il m’a emmené vers la cour de l’administration cantonale et m’a dit :
téraux. Mais, pour les saisir, les dirigeants
américains doivent accepter une réalité : le - Ce sera bientôt la Fête du printemps, tous les responsables sont allés dans
retour de la Chine (et de l’Inde) sur la scène les campagnes rendre visite aux cadres retraités pour les réconforter, mais tu
internationale est inéluctable. parles d’un réconfort, c’est juste un prétexte pour aller boire des coups.
Kishore Mahbubani

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 39


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IMPÉRIALISTE, L’EMPIRE
rer d’un approvisionnement ininterrompu,
Pas question d’adopter des comportements néocoloniaux, à l’image des Occidentaux, ils s’empêtrent dans des relations avec des
assure avec énergie Pékin. Pour preuve : son refus de s’immiscer dans les affaires gouvernements souvent corrompus et dicta-
toriaux – des relations du même type que
intérieures des pays en développement dans lesquels il investit, contrairement
celles qu’avaient entretenues avant eux les
au Fonds monétaire international et son fameux « consensus de Washington ».
grandes puissances occidentales.
Mais l’engagement tiendra-t-il si ses implantations sont menacées ? Certains pays pauvres connaissent en effet
la «malédiction des ressources naturelles» : ils

S
PAR MICHAEL KLARE *
e classant elle-même parmi les pays en ont à leur tête des régimes autoritaires préoc-
développement, la Chine promet aux cupés de la rente minière et maintenus en
pays du Sud qu’elle ne reproduira pas place par des forces de sécurité grassement
les comportements prédateurs des ancien- rémunérées. De leur côté, les principaux pays
nes puissances coloniales. Les Chinois con- acheteurs n’échappent pas à une «malédiction
servent en mémoire les humiliations endu- des ressources inversée », sitôt qu’ils devien-
rées quand ils subissaient l’emprise des nent complices de la survie d’États autocra-
puissances européennes et du Japon. Tou- tiques (1). Plus on dépend des matières pre-
tefois, leurs dirigeants mières de ses fournisseurs, plus l’on est amené
Plus on dépend des matières premières se trouvent face à un à assurer la survie de leurs gouvernements.
de ses fournisseurs, plus l’on est dilemme : pour soutenir Ce schéma a prévalu dans les relations
amené à assurer la survie de leurs la croissance économi- entre les monarchies pétrolières du Golfe et
gouvernements, même autocratiques que (leur priorité), ils les États-Unis par exemple. S’ils avaient le
doivent obtenir de leurs choix, ces derniers préféreraient sans doute
fournisseurs étrangers toujours plus de acheter tous leurs hydrocarbures à des
matières premières, dont le pays est devenu pays amis, stables et sûrs, comme le
très dépendant après son décollage écono- Canada, le Mexique, le Royaume-Uni ou
mique, dans les années 1980. Et, pour s’assu- d’autres membres de l’Organisation de coo-
pération et de développement écono-
miques (OCDE). Mais les dures réalités de la
* Professeur émérite au Hampshire College, Amherst (Massachu-
setts), spécialiste des études sur la paix et la sécurité mondiale. géologie les en empêchent. La majorité des

40 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


MDV170chapitre2_Mise en page 1 23/03/2020 18:47 Page 41

COURTESY OF GALERIE PARIS-BEIJING


Wang Qingsong /////
« Past, Present
and Future », 2001

DU MILIEU ?
gisements se situent en Afrique, au Proche- Les Chinois, eux, aimeraient échapper à ce en 2005, ont déjà atteint 90  millions de
Orient et dans l’ex-Union soviétique. Selon schéma historique (3). Les hauts responsa- tonnes en 2018, principalement en prove-
le géant BP (ex-British Petroleum), 80 % des bles excluent toute ingérence dans les nance du Proche-Orient et d’Asie du Sud-Est,
réserves pétrolières se situent hors zone affaires intérieures des pays fournisseurs. sous forme de gaz naturel liquéfié, et de Rus-
OCDE (2). Washington s’est donc fourni ail- Mais Pékin peine à échapper à l’engrenage sie et du Turkménistan, par gazoduc. Inexis-
leurs, auprès de nations plus ou moins expérimenté avant lui par le Japon et par les tantes en 2009, les importations de charbon
stables, se mêlant des politiques puissances occidentales. atteignaient 183 millions de tonnes deux ans
Contre les risques
locales, négociant des alliances Jusqu’en 1993, le pays a pu se plus tard et plus de 250 millions en 2018, en
résultant de guerres
avec les dirigeants en place et contenter de ses propres res- provenance essentiellement d’Australie ou
confortant sa tranquillité énergé- civiles ou sources pétrolières. Mais, par la d’Indonésie. La demande de minerais impor-
tique par diverses formes d’assis- de changement de suite, ses achats d’or noir se sont tés (fer, cuivre, cobalt, chrome, nickel…),
tance militaire. régime : la diversité envolés, passant de 1,5 million de indispensables à l’électronique de pointe et
Au début du XXe siècle, pour s’as- des sources barils par jour en 2000 à 9,24 mil- à la fabrication d’alliages à haute résistance,
surer le contrôle de pays riches en d’approvisionnement lions en 2018. Avec l’expansion augmente elle aussi.
pétrole, charbon, caoutchouc et rapide du parc automobile, cer- La Chine est consciente des risques de rup-
divers minerais, et pour en faciliter l’extrac- tains analystes prédisent même, d’ici à 2040, ture d’approvisionnement pouvant résulter de
tion, les grandes puissances impériales ont une consommation à peu près équivalente à guerres civiles, de changements de régime ou
créé ou franchisé de gigantesques compa- celle des États-Unis (4). Mais, alors que ces de conflits régionaux. Pour s’en prémunir, elle
gnies de droit public ou privé. Après les indé- derniers pourraient subvenir aux deux tiers s’est efforcée de diversifier ses sources, de ☛
pendances, celles-ci ont poursuivi leurs acti- de leurs besoins (en comptant la production
vités, forgeant souvent des relations solides du Canada voisin), la Chine ne couvrirait
avec les élites locales et pérennisant la posi- qu’un quart de sa consommation avec ses (1) Cf. Michael L. Ross, The Oil Curse : How Petroleum Wealth
Shapes the Development of Nations, Princeton University
tion dont elles bénéficiaient sous adminis- propres ressources. Elle devra donc trouver Press, 2012.
tration coloniale. C’est le cas de BP (originel- le reste en Afrique, au Proche-Orient, en (2) «  Statistical review of world energy  », BP, Londres,
juin 2012.
lement Anglo-Persian Oil Company), du Amérique du Sud et dans les pays de l’ex-
(3) Lire Colette Braeckman, «  Pékin brise le tête-à-tête
français Total (fusion de diverses sociétés Union soviétique. entre l’Afrique et l’Europe », L’Atlas 2013 du Monde diplo-
pétrolières d’État), ou encore de l’Ente Nazio- Si Pékin maintient son objectif de tripler matique, La Libraire Vuibert, Paris, 2012.

nale Idrocarburi (ENI, dont fait partie l’Agen- sa production d’électricité en vingt-cinq ans, (4) « The rise of China and its energy implications : Execu-
tive summary », Forum sur l’énergie du James A. Baker III
zia Generale Italiana Petroli [AGIP]). les importations de gaz, qui n’existaient pas Institute for Public Policy, Houston, 2011.

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 41


MDV170chapitre2_Mise en page 1 23/03/2020 18:48 Page 42

dans les affaires politiques et militaires des


IMPÉRIALISTE, L’EMPIRE DU MILIEU ? États concernés. Il a apporté son soutien à
développer des relations politiques avec ses des régimes autoritaires ou corrompus tels
principaux fournisseurs et de prendre des que celui de feu Robert Mugabe (renversé en
participations dans les gisements de minerais 2017), au Zimbabwe, ou de l’Iran, où l’aide est
et d’hydrocarbures, empruntant le chemin à la fois militaire et diplomatique. Au Zim-
tracé de longue date par les Occidentaux. Ces babwe, la Chine aurait armé et entraîné les
initiatives bénéficient du soutien de toute l’ad- forces de sécurité de Mugabe, dans l’espoir
ministration : les banques d’État, les sociétés d’obtenir en retour des terres cultivables, du
nationales, le corps diplomatique, l’armée (5). tabac, des minerais précieux.
Afin de favoriser ces opérations, les diri- Même dans le cas de pays moins isolés sur
geants ont engagé de grandes manœuvres la scène internationale, Pékin a tendance à
diplomatiques, souvent accompagnées de la traiter avec les sociétés nationales des gou-
promesse d’avantages, de prêts à faible taux vernements partenaires, contribuant inévi-
d’intérêt, de dîners somp- tablement à enrichir les élites locales plutôt
Le Soudan et le Zimbabwe ont reçu un tueux à Pékin, de projets que le reste de la population, qui bénéficie
soutien militaire en contrepartie de prestigieux, de complexes rarement des retombées de ces accords. En
l’accès à leurs richesses naturelles. sportifs et d’assistance Angola, des liens étroits ont été noués avec la
D’autres bénéficient de prêts avantageux militaire. Les Chinois ont Sonangol, société d’État contrôlée par des
accordé au gouverne- personnalités proches du pouvoir.
ment angolais un prêt avantageux de 2 mil-
liards de dollars, pour « faciliter » l’acquisition Se racheter une conduite avec des aides
par China Petrochemical Corporation (Sino- Même si la nature tyrannique ou féodale des
pec) de la moitié d’un forage offshore promet- régimes avec lesquels elle traite ne la tour-
teur. Ils ont également prêté 20 milliards de mente pas exagérément, la Chine aimerait se
dollars au Venezuela pour « aider » les tracta- racheter une conduite en accordant des aides
tions laborieuses entre la China National aux petits agriculteurs et autres entrepre-
Petroleum Corporation (CNPC) et Petróleos de neurs des classes les moins favorisées. Dans
Venezuela SA (PDVSA) (6). D’autres pays, dont les régions où elle est très impliquée, comme
le Soudan et le Zimbabwe, ont reçu un soutien en Afrique subsaharienne, elle a massive-
militaire en contrepartie de l’accès à leurs ment investi dans la construction de chemins
richesses naturelles. de fer, de ports et d’oléoducs. Toutefois, en
Ce genre d’arrangements conduit inévita- attendant de profiter un jour à d’autres sec-
blement Pékin à s’impliquer de plus en plus teurs d’activité, ces infrastructures servent
principalement les besoins des compagnies
minières et pétrolières associées.
Bibliographie Tout changement significatif dans les rela-
ALICE EKMAN (sous la dir. de), La Chine dans STUART HARRIS, China’s Foreign Policy, Polity Press, tions commerciales entre Pékin et l’Afrique
le monde, CNRS Éditions, Paris, 2018. Cambridge (Royaume-Uni), 2014.
Cet ouvrage rassemblant huit spécialistes Comment la Chine voit-elle le monde et quel – ou les pays en développement en général –
du pays et se penche sur l’évolution de sa rôle s’y attribue-t-elle ? L’auteur examine nécessitera une transformation profonde de la
position sur la scène internationale et de sa les trois piliers de sa diplomatie : la défense structure économique chinoise, un bascule-
stratégie depuis l’ouverture mise en œuvre des intérêts nationaux sans visée
sous Deng Xiaoping. Il met notamment en expansionniste ; la protection du territoire ment des industries énergivores vers des pro-
lumière l’importance des facteurs régionaux et des approvisionnements ; la volonté ductions plus économes et vers les services,
dans la politique étrangère de Pékin. de s’insérer dans le système international
des énergies fossiles vers les énergies renouve-
sans se soumettre aux critères occidentaux.
« The Future of Capitalism », Foreign Affairs, vol.
99, no 1, janvier-février 2020, New York, États-Unis.
lables. Faute de quoi les dirigeants chinois ris-
« Doit-on craindre la Chine ? », La Revue
La revue du Council of Foreign Relations, internationale et stratégique, no 115, quent de s’enferrer dans des relations peu
proche de l’establishment américain, automne 2019, Institut de relations reluisantes avec les pays en développement.
s’inquiète, dans ce dossier, de l’avenir internationales et stratégiques (IRIS), Paris.
Sous-titré « Les attributs de la puissance Michael Klare
du capitalisme. De son côté, l’éditorialiste
Fareed Zakaria, chantre chinoise », ce dossier du périodique de l’IRIS
de la « mondialisation heureuse », analyse la politique étrangère de l’empire
estime que les États-Unis n’ont pas trop du Milieu, les nouvelles routes de la soie, (5) International Crisis Group (ICG), « China’s thirst for oil »,
à s’inquiéter de la puissance chinoise le « choc des titans » entre Pékin Asia Report, n° 153, 9 juin 2008.
(« The New China Scare »). et Washington…
(6) Jeffrey Ball, « Angola possesses a prize as Exxon, rivals
stalk oil », The Wall Street Journal, New York, 5 décembre
2005 ; Simon Romero, « Chávez says China to lend Vene-
zuela $20 billion », The New York Times, 18 avril 2010.

42 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


MDV170chapitre2_Mise en page 1 23/03/2020 18:48 Page 43

Maleonn ///// « King of the


Ridiculous – Chapter One
no 7 » (Le Roi du ridicule
chapitre 1 no 7), 2010

ÉLITES AFRO-AMÉRICAINES EN AFRIQUE


président nigérian récompensé par un prix
Soucieux de préserver leur accès aux matières premières sur le continent noir, Nobel de la paix. La fondation Sullivan est à
les compagnies pétrolières et les responsables politiques des États-Unis ont cherché l’origine des plus importants sommets orga-
nisés sur le continent noir entre entrepre-
à séduire les dirigeants africains. Ils n’ont pas hésité à mobiliser les élites afro-américaines.
neurs privés afro-américains et africains.
Un «black business» s’est développé sur fond de corruption, dont l’un des exemples
Absent de la soirée, l’ex-secrétaire d’État
les plus frappants est celui de la puissante famille dos Santos en Angola… américain Colin Powell n’en envoya pas
moins un message d’amitié à M. Obasanjo.

U
PAR JEAN-CHRISTOPHE SERVANT * ne  belle cérémonie d’adieu. Le Des marques de reconnaissance dûment jus-
19 décembre 2006, M. Olusegun Oba- tifiées : le président du Nigeria avait su attirer
sanjo, alors président sortant du Nige- les investisseurs dans son pays, au prix d’une
ria, était l’invité d’honneur d’un dîner organisé multiplication des banques privées, d’une
dans la grande salle du Waldorf-Astoria à New vague de privatisations ainsi que de licencie-
York. Après deux mandats passés à la tête du ments massifs dans le secteur public. Son élec-
géant de l’Afrique de l’Ouest (de 1999 à 2007), tion, en 1999, avait été précédée d’un voyage de
l’ancien général converti à la «democrazy (1) » campagne aux États-Unis mené à bord d’un jet
y retrouvait quelques très chers amis. Parmi gracieusement fourni par Chevron.
eux, les trois principaux investisseurs dans les Cette soirée fut aussi une sorte d’apothéose
hydrocarbures du pays – Chevron, ExxonMobil pour son organisateur, M.  Andrew Young,
et Shell Nigeria –, sponsors de cette nuit de figure emblématique du mouvement pour les
«célébration et d’hommage» à laquelle partici- droits civiques, et cofondateur de la société
paient 850 personnalités. GoodWorks International (GWI), dont le siège
Entre poulet fermier et gâteau au chocolat, se trouve à Atlanta (2). GWI est un cabinet ☛
M  Hope Masters, fille de feu Leon H. Sulli-
me

van, célèbre militant noir américain des


années 1960, exprima son désir de voir le (1) Surnom donné à la démocratie nigériane à partir du mot
« démocratie » et du mot anglais crazy (« fou »).
(2) NDLR. M. Young a quitté la présidence de GoodWorks
* Journaliste. International en juin 2012, à l’âge de 80 ans.

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 43


MDV170chapitre2_Mise en page 1 24/03/2020 11:08 Page 44

tion de Theranos, accusée de fraudes] (4). »


ÉLITES AFRO-AMÉRICAINES EN AFRIQUE Les critiques se sont accumulées sur
de conseil et de lobbying qui, nous précisait de devenir le premier ambassadeur afro- M. Young et ses affaires africaines. Si les soup-
Laolu Akande, alors correspondant aux États- américain aux Nations unies sous l’adminis- çons et les reproches, particulièrement
Unis du quotidien nigérian The Guardian, « a tration de M. James Carter. Toutefois, c’est son acerbes, avaient le Nigeria pour toile de fond,
tiré sa fortune de ses relations avec le président». élection – puis sa réélection – en tant que ils dépassaient largement les relations
Il est vrai que le réseau transnational de maire d’Atlanta (de 1982 à 1989), alors en- d’« amitié » tissées avec M. Obasanjo. Officiel-
GoodWorks a facilité l’opacité de ses reve- gagée dans la course à l’organisation des Jeux lement, en effet, GoodWorks était censé pra-
nus. Le cabinet a effectué des missions de olympiques de 1996, qui constitua un tour- tiquer chez « Mama Afrika » une philosophie
« polissage d’image » pour le Nigeria, l’Angola, nant dans sa vie. Il fit de la cité entrepreneuriale résumée par son
Une génération
la Côte d’Ivoire, le Bénin, ou encore pour le l’une des villes-phares de l’entre- slogan : « Doing well by doing good
Rwanda et la Tanzanie… Il a également tra- preneuriat américain. M.  Young d’intermédiaires [«  Faire bien en faisant le
vaillé pour plusieurs grandes sociétés amé- aimait à rappeler que cette évolu- « s’impose comme bien »] (5) ». Or elle exprimait plu-
ricaines telles que Chevron-Texaco, mais tion a fait d’Atlanta un « modèle les nouveaux leviers tôt le visage des milieux écono-
aussi General Electric, Motorola, Monsanto pour l’Afrique de demain ». du pouvoir miques noirs américains interve-
ou Coca-Cola, qui cherchaient à pénétrer les Dans les années 1980, le démo- des États-Unis » sur nant en Afrique subsaharienne : un
marchés africains (ou à y confirmer leur crate Young n’hésitait pas à fusti- business se développant à la faveur
le continent noir
pénétration). Avec, à la clé, 1,5 % du montant ger les « millionnaires noirs sans des accords de libre-échange éco-
des contrats remportés par les entreprises. cœur, qui iront probablement en enfer, et qui nomique passés entre Washington et les
Ce puissant réseau relationnel de chefs d’État feraient mieux de voter républicain  (3) ». Il « bons élèves » du continent. Comme le notait
africains et d’hommes d’affaires américains était devenu l’un des « sorciers noirs » de la alors Antoine Glaser, directeur de la rédaction
a été tissé au cours de la longue et contrastée diplomatie d’influence de l’administration de de La Lettre du continent, GoodWorks serait
carrière de M. Young. George H. Bush  : « Plus j’en lisais sur Paul ainsi le chef de file d’une génération d’inter-
Membre du conseil d’administration de Wolfowitz [ex-président de la Banque mon- médiaires afro-américains en train de « s’im-
plusieurs des cinq cents premières entre- diale et ancien conseiller néoconservateur de poser comme les nouveaux leviers du pouvoir
prises des États-Unis, « apôtre du capita- George W. Bush], plus je comprenais ce que des États-Unis en Afrique ». « S’ils sont les pre-
lisme », selon le magazine  Forbes, l’ancien nous avions en commun, déclarait-il ainsi en miers à prôner en public des principes éthiques
maire d’Atlanta est entré dans la vie publique décembre 2006. Nous avons eu le même men- tels que la transparence dans la conduite des
auprès de Martin Luther King lors de la lutte tor, George Schultz [ex-directeur de Bechtel, affaires avec l’Afrique, résumait-il, ils sont
pour les droits civiques. Il a ensuite adhéré au ex-secrétaire d’État, partisan de la guerre aussi directement à la manœuvre avec ceux
Parti démocrate et fut élu au Congrès avant d’Irak de 1990-1991, et membre de la direc- qui sont les plus critiqués, tel le président ango-

Maleonn /////
« King of the Ridiculous –
Chapter Two no 2 »
(Le Roi du ridicule
chapitre 2 no 2), 2010

44 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


MDV170chapitre2_Mise en page 1 24/03/2020 11:10 Page 45

lais Eduardo dos Santos (6). Et c’est une ten- Les instances dirigeantes de GWI comp-
dance qui va se renforcer alors que la rivalité taient, entre autres, deux anciens ambassa-
économique avec la Chine, qui utilise réguliè- deurs afro-américains au Nigeria : MM. Howard
rement son statut de puissance affranchie du Jeter et Walter Carrington. La responsable
colonialisme, s’exacerbe sur le continent. » d’alors du bureau d’Abuja, Mme Sharon Ikeazor,
Ces hommes, qui n’hésitaient pas à brandir était l’ancienne avocate du bureau nigérian de
auprès des médias et de l’opinion subsaha- la Royal Dutch Shell (8). Tout aussi ambivalent
rienne tant leurs états de service d’anciens est le profil de M. Carlton A. Masters, cofonda-
combattants des droits civiques que leurs teur de GoodWorks. Jamaïquain naturalisé
racines africaines, seraient en train de servir américain, il a épousé en
de véritable « cheval de Troie » à Washington juin 2005 la fille de Sulli-
dans sa conquête des dividendes de l’aide van lors de noces organi- L’ancien maire d’Atlanta
financière. « En fait, après la “Françafrique”, sées à Abuja en présence
a multiplié investissements et
précise Glaser, il faudrait tout simplement du président nigérian. Un
inventer un nouveau néologisme pour parler privilège exceptionnel. Il lobbying. L’opacité des activités
de la mainmise de ces consultants afro-amé- a même créé une entre- favorise le pillage des ressources
ricains sur les affaires du continent, autant prise en Floride, la Sun-
comme sous-traitants des grandes entreprises scope Investments, avec
américaines que du département d’État. » Il des membres de l’entourage de M. Obasanjo.
suffit de regarder où GoodWorks ouvre ses Un autre pas avait été franchi à l’automne
bureaux : exclusivement dans des pays béné- 2006 lorsque M. Masters fut nommé envoyé
ficiant de préférences douanières accordées spécial de la Communauté économique des
par les États-Unis. « On pourrait presque par- États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao, dont le
ler désormais d’“afro-américafrique”… » siège est à Abuja) pour les relations avec la
diaspora africaine. Les Nigérians d’Amérique
Gendarmes du système de recolonisation s’étaient étonnés que leur pays, qui bénéficie
L’intellectuel de Chicago Prexy Nesbitt, lui- d’un personnel diplomatique très compétent
même ancien militant de la lutte pour les aux États-Unis, puisse engager – moyennant
droits civiques et l’un des architectes de la des rétributions annuelles de 500 000 dol-
campagne menée dans les années 1970 aux lars – une société de lobbying telle que
États-Unis contre l’apartheid sud-africain, Goodworks.
remarquait : « Une certaine catégorie de Noirs L’ancien maire d’Atlanta est l’un des asso-
américains n’a aucun sens de ses responsabi- ciés d’une compagnie pétrolière nigériane, la
lités vis-à-vis du continent africain. Ils n’éprou- Sun Trust Oil, détentrice depuis 2002 de l’une
vent aucune honte, sont sans attaches, et sont des licences d’exploitation les plus promet-
incapables d’agir. On voit de plus en plus émer- teuses du pays. Autre dirigeant de Good-
ger des Noirs américains au service du sys- Works, M. Jeter entra au conseil d’administra-
tème. Ce sont en quelque sorte les gendarmes tion de la société Environmental Remediation
de ce système qui vise à recoloniser l’Afrique, à Holding Corporation (ERHC), particulière-
la fois militairement et commercialement (7). » ment critiquée pour la manière dont elle a
obtenu plusieurs permis de prospection dans
la zone de développement conjoint créée
(3) « Young assails Blacks who favor president », The New entre le Nigeria et la République démocra-
York Times, 27 octobre 1984.
tique de São-Tomé-et-Príncipe.
(4) The Washington Note (blog), « What’s up with Andrew
Young’s groveling for Wolfowitz ? », 30 avril 2007
Certes, il n’y a rien d’illégal à ce que des
(5) www.goodworksintl.com lobbyistes américains représentent tout à la
(6) NDLR. José Filomeno, le fils de José Eduardo dos Santos, fois un pays et des entreprises qui cherchent
président de 1979 à septembre 2017, a été inculpé pour à s’y implanter. De même, ils peuvent faire
fraude, détournement de fonds, blanchiment d’argent et
association criminelle en mars 2018. Sa fille, Isabel, qui vit des affaires personnelles avec un pays sous
entre Londres et Dubaï, est également accusée de détour-
nement de fonds. contrat avec GoodWorks. Mais ces liaisons,
(7) Cité par Bruce Dixon, responsable éditorial du Black souvent opaques et propices à des irrégula-
Agenda Report (site), « Africa, where the next US oil wars rités, favorisent le pillage de ressources dont
will be », 28 février 2007.
les peuples africains auraient tant besoin.
(8) NDLR. Mme Ikeazor a été nommée ministre de l’environ-
nement du Nigeria en août 2019. Jean-Christophe Servant

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 45


MDV170chapitre2_Mise en page 1 24/03/2020 11:11 Page 46

DANS LES ARCHIVES //// NOVEMBRE 1993 //// PAR JACQUES DECORNOY *

La chevauchée américaine
pour la direction du monde
« Nous devons promouvoir la démocratie et l’économie de marché (containment), mais d’élargir (enlargement), de consolider,
de parachever la victoire : « Nos intérêts et nos idéaux ne
dans le monde parce que cela protège nos intérêts et notre
nous obligent pas seulement à nous engager, mais à diriger.»
sécurité, et parce qu’il s’agit du reflet de valeurs qui sont à la fois Dans quel but ? « Nous devons promouvoir la démocratie et
américaines et universelles. » Cette déclaration d’un assistant du l’économie de marché dans le monde parce que cela protège
président William Clinton montre clairement l’hubris qui a saisi nos intérêts et notre sécurité, et parce qu’il s’agit du reflet de
valeurs qui sont à la fois américaines et universelles. »
Washington après la chute de l’Union soviétique.
« Nous devons, dit encore M. Lake, accorder aux nations
démocratiques le maximum de bénéfices de l’intégration

N
on, l’histoire n’a pas pris fin : elle commence ! Elle dans des marchés extérieurs, ce qui explique en partie pour-
sera rude, complexe, n’en doutons pas ; et subira quoi l’ALENA [Accord de libre-échange nord-américain] et
des reculs, pourquoi le cacher ? Mais la royale le GATT [Accord général sur les tarifs douaniers et le com-
voie démocratique est tracée, sur laquelle tous se ruent, ou merce (2)] se situent à un rang aussi élevé dans notre pro-
se rueront. Elle s’appelle le marché. L’Amérique en déter- gramme de sécurité. » Comment d’ailleurs imaginer d’au-
mine le parcours, bien sûr global : ne dispose-t-elle pas tres options ? « D’un côté, il y a le protectionnisme et un
– dans cet ordre – « de la plus forte puissance militaire, de engagement extérieur limité ; de l’autre, il y a l’engagement
la plus grande économie et de la société plu- actif des États-Unis à l’extérieur au nom de
riethnique la plus dynamique ? Notre direc- Ancien professeur la démocratie et de l’accroissement du com-
tion (leadership) est recherchée et respectée d’université, merce. » Le commerce, l’échange, sous la
aux quatre coins du monde ». le conseiller houlette américaine, telle est la clé, la pierre
Qui croyait l’idéologie réduite à l’état philosophale des temps modernes : s’enga-
du président n’hésite
d’oripeaux antédiluviens et la morgue ger à l’extérieur, c’est réaliser « un investis-
pourtant pas
impériale rognée par un éveil au réalisme sement qui en vaut la peine». Les principales
doit vite se défaire de ses illusions. Voici, à affirmer que puissances doivent certes cordonner leurs
(1) Discours prononcé
le 21 septembre 1993 par énoncée par M. Anthony Lake, assistant du Washington n’a jamais politiques : les interventions extérieures peu-
M. Anthony Lake à
l’université Johns-
président William Clinton pour les ques- soutenu de dictatures vent certes se réaliser dans un cadre multi-
Hopkins, à Washington, tions de sécurité nationale [1993-1997], la latéral (l’Organisation des Nations unies,
DC, et intitulé « From
Containment to nouvelle charte universelle (1). Un but à atteindre, si pos- ONU), mais attention aux «doctrines rigides»! «Pour tout res-
Enlargement ». sible : la démocratie. Une exigence, quoi qu’il arrive : le ponsable de notre sécurité, un seul facteur primordial doit
(2) NDLR. Le GATT sera
remplacé par
marché – le mot est utilisé à trente-quatre reprises dans déterminer le caractère multilatéral ou unilatéral de l’action
l’Organisation mondiale un manifeste modestement appelé « remarques ». des États-Unis : les intérêts de l’Amérique. Nous devrions agir
du commerce (OMC) en
1995. La Chine y fera son Le communisme disparu, grâce notamment à l’Organi- sur le plan multilatéral quand cela sert nos intérêts et nous
entrée en 2001. sation de l’Atlantique nord (OTAN), qui aura été « l’alliance devrions agir unilatéralement quand cela sert notre dessein.»
(3) NDLR. Groupe des
sept pays les plus riches,
militaire la plus efficace dans l’histoire de l’humanité», force Marché, démocratie… À partir de ce «roc», de ce «socle»
constitué en 1975. est de constater que bien des problèmes demeurent irré- que sont les pays du G7 (3), il convient d’élargir le système,
Il comprend l’Allemagne,
le Canada, les États-Unis, solus. Les économies occidentales sont cacochymes, des en sélectionnant des pôles : par exemple, l’Afrique du Sud et
la France, l’Italie, le Japon ethnies s’agitent, il y a risque de prolifération d’armements le Nigeria. Il faut aussi parfois user de patience, de «pragma-
et le Royaume-Uni.
(4) Lire Michael Klare,
puissants. L’environnement lui-même… Mais aucun obsta- tisme» : l’exemple du Chili «du temps du général Pinochet»
« Les stratèges de cle majeur ne s’oppose plus à la victoire du marché sous la n’a-t-il pas montré que «l’économie de marché peut prospé-
Washington se préparent
à de nouvelles direction des États-Unis : il ne s’agit plus de « contenir » rer sans démocratie»? Cela vaut pour la Chine : «Nous vou-
expéditions guerrières », lons établir des relations plus étroites avec la Chine, qui res-
Le Monde diplomatique,
novembre 1993. * Journaliste au Monde diplomatique de 1988 à sa mort, en 1996. pectent nos valeurs tout en allant dans le sens de nos intérêts.»

46 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


MDV170chapitre2_Mise en page 1 24/03/2020 11:12 Page 47

Ce messianisme sans complexes, sans aucune interro- Le héraut du marché salvateur ignore également ces Maleonn ///// « Studio
Mobile no 1 », 2012
gation sur la société dont il est issu, enferme la pensée dans régimes « amis » fort éloignés de la démocratie mais assu-
l’utopie, reconstruit l’histoire avec ni plus ni moins de rément importants pour la puissance américaine. Son
scrupules que les régimes à parti unique, à juste titre tant passage en revue des aires de liberté saute allégrement
décriés. Ainsi M. Anthony Lake n’hésite-t-il pas à affirmer par-dessus les monarchies du Golfe et le régime indoné-
que Washington n’a jamais soutenu de dictatures. sien, aux sanglantes racines ; si la dictature de la Birmanie
Ancien professeur d’université, et de ce fait informé, il est mentionnée, il est permis de penser que le poids fort
a aussi décidé, pour les besoins de la démonstration idéo- mineur de ce pays dans l’édifice autorise ce rappel.
logique, d’oublier de dire que, à l’origine des grandes bou- Le conseiller de M. Clinton a les pieds sur terre. Il vitu-
cheries du siècle, se retrouvent de formidables opposi- père ceux qui, naïfs ou égoïstes, s’interrogent, aux États-
tions d’intérêts, des crises de société au sein d’une Unis, sur la poursuite d’un coûteux effort militaire (4). Or
économie de marché, dans lesquelles les systèmes plani- l’engagement à l’extérieur de forces américaines – « les
fiés n’ont joué strictement aucun rôle. Et, sur un mode meilleures du monde » – est « une partie du prix qu’il faut
moins sanglant, les féroces concurrences de notre payer pour la sécurité et la direction du monde ».
époque, si elles ne débouchent pas (encore) sur des Deux lectures sont possibles d’une telle profession de
affrontements armés, coûtent cher en drames sociaux, foi. L’une optimiste, si l’on ose dire : les mille et un obsta-
en aveuglements politiques, en pulsions irrationnelles, cles à la mise en œuvre d’une telle visée, au sein du
dont les effets commencent seulement à se faire sentir. monde riche comme dans les anciens pays communistes
Absence aussi d’analyse historique lorsque l’éminent et le tiers-monde, sont tels que ce sermon ne ferait
conseiller de M. Clinton mentionne comme faits bruts des qu’ajouter au reliquaire des vœux pieux. L’autre, qui ne
phénomènes certes inquiétants : terrorisme, conflits eth- contredit pas la première, mais la complète, est sans
niques, fondamentalismes religieux, multiplication de doute plus réaliste : tous les moyens seront bons pour ten-
« chaos » de tous ordres et jusqu’au nationalisme, seule- ter d’imposer, pour « notre » sécurité, pour la défense de
ment jugé dangereux lorsqu’il n’est pas américain. « nos » intérêts, un ordre ayant pour foi celle dans le des-
Comme si ces crises tombaient toutes mûres d’un ciel tin de l’Amérique et pour loi celle du profit. Il serait pour
sans nuages, sans qu’il y ait heurts de civilisations ni ingé- le moins miraculeux qu’une telle mission prenne la
rences stratégiques, culturelles, financières ! forme d’une paisible chevauchée. n

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 47


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LES SINUEUSES ROUTES DE LA SOIE


tures (BAII) ouverte à tous les pays. Malgré une
Le moins que l’on puisse dire est que les dirigeants chinois ont (parfois) un sens aigu intense campagne de l’administration Obama,
de la communication. En remettant au goût du jour les mythiques routes de la soie qui qui y voit alors le premier pas vers un « trans-
fert de leadership des États-Unis vers la
évoquent les épopées du « Livre des merveilles » de Marco Polo, ils couvrent leurs
Chine  (2) », la plupart des pays occidentaux
projets d’un voile attrayant. Celles du XXIe siècle se traduisent en routes, chemins
participent à sa création, Royaume-Uni, Alle-
de fer, centrales électriques… bien moins romantiques. magne et France en tête… De cinquante-sept
membres à sa naissance, la BAII en compte

«I
MARTINE BULARD l y a plus de deux mille cent ans, aujourd’hui cent deux (3). Si la Chine possède
Zhang Qian, émissaire de la un tiers du capital, les États européens en tota-
dynastie des Han, fut envoyé à lisent 20 %. Et, bien que Pékin domine, nul ne
deux reprises en mission diplomatique en Asie dispose d’un droit de veto.
centrale, (…) frayant la route de la soie qui Au fil du temps, les nouvelles routes de la
s’étend de l’est à l’ouest et relie l’Europe à soie sont devenues une sorte de label estam-
l’Asie. » Pour lancer son projet, le président Xi pillant aussi bien les projets purement chi-
Jinping a convoqué l’histoire afin de frapper nois à l’étranger, ceux définis dans un cadre
les imaginations, assurant, lyrique : « Je peux multilatéral avec la BAII ou tout simplement
presque entendre le tintement des cloches les résultats de relations bilatérales. Ces
accrochées aux chameaux et voir les volutes de routes peuvent conduire bien au-delà de
fumée s’élever dans le désert » (1). Ainsi est né, celle suivie par les antiques caravanes, et
ce 7 septembre 2013 à l’université de Nazar- mener jusqu’au cœur de l’Afrique. Qu’impor-
baïev, au Kazakhstan, le programme-phare tent l’histoire et la géographie, la géopoli-
du président chinois, qui prendra le nom de tique guide les pas chinois. Les fantasmes ne
« One Belt, One Road » (Une ceinture, une manquent pas et les superlatifs foisonnent
route) avant de devenir « Belt and Road Initia- puisque l’on annonce des enveloppes dépas-
tive » (Initiative ceinture et route). La formule sant les 1 000 voire les 2 000  milliards de
est totalement incompré- dollars. Le premier forum de la BRI, qui se
Les tracés restent flous, les projets
hensible en français, et l’on tient en grande pompe à Pékin en 2017, met
aussi, mais la direction est affirmée. parle plutôt de «nouvelles en scène cette valse des milliards, censée
Derrière ce label, se profile la vision routes de la soie », ce qui est témoigner du retour de l’empire du Milieu
chinoise du monde quand même plus chic. dans les affaires de la planète.
À l’époque, ce discours
passe quasi inaperçu. En Chine même, tout au Priorité aux infrastructures
plus l’expression est-elle reprise ici ou là Si, le plus souvent, on peine à distinguer les
comme on répète des éléments de langage. Il programmes clairement établis des vagues
faut attendre huit mois, le 8 mai 2014, pour promesses, on aurait tort de n’y voir qu’une
que l’idée prenne la forme de routes dessi- agitation verbale. D’une part, des constructions
nées sur une carte de l’agence de presse offi- ont déjà démarré : routes, liaisons ferroviaires
cielle Xinhua : deux itinéraires terrestres qui (Djibouti - Addis-Abeba [Éthiopie], ou encore
traversent la Chine d’est en ouest, rejoignant Djakarta-Bandung [Indonésie], modernisation
l’Europe en passant par la Russie ou par l’Iran du réseau en Inde,  etc.), ports en eaux pro-
et la Turquie, ainsi qu’une voie maritime à fondes (Pakistan, Bangladesh…), zones indus-
laquelle viendra s’ajouter, bien plus tard, la trielles de transit (Kazakhstan) mais aussi
route polaire (lire l’article de Philippe Des- équipements électriques (centrales au charbon
camps page 54). Les tracés restent f lous, les et hydrauliques au Pakistan), de télécommu-
projets aussi, mais la direction est affirmée. nications… D’autre part, ces nouvelles routes de
En novembre 2014, un fonds souverain chi- la soie reflètent la vision chinoise du monde et
nois, doté de 40 milliards de dollars (32 mil- du rôle que Pékin entend y tenir.
liards d’euros), est mis sur pied. Dans la foulée, Ce n’est certainement pas un hasard si la
le président Xi relance l’idée d’une Banque Chine mise en priorité sur le développement
asiatique d’investissement pour les infrastruc- des infrastructures. Cela correspond à son

48 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


MDV170chapitre2_Mise en page 1 25/03/2020 12:26 Page 49

propre modèle de décollage  : « Construisez roviaires ou les équipementiers de l’énergie… Maleonn ///// « What Love Is no 2 »
(Ce qu’est l’amour), 2009
une route et l’on deviendra riche », avait-on À terme, cela facilitera également l’achemine-
coutume d’entendre, il y a une vingtaine d’an- ment des produits industriels de grande dollars (21 200 milliards d’euros) les besoins
nées, dans les villages chinois, car les mar- consommation que les pays occidentaux ris- d’infrastructures, entre 2016 et 2030, rien
chandises et les personnes pou- quent de délaisser progressivement. qu’en Asie (4), mais elle ne peut en financer
Pékin s’appuie
vaient alors sortir de ces lieux De plus, en trouvant de nou- que la moitié, au mieux – et encore, en exi-
longtemps restés à l’écart. C’est sur les failles velles voies de communication, la geant des récipiendaires qu’ils mettent en
l’option prise pour rattraper le des institutions Chine sécurise ses circuits d’ap- œuvre des politiques d’austérité. Tout le
retard des provinces de l’Ouest. Le internationales, qui provisionnement et d’exporta- monde a en mémoire les programmes
modèle pourrait également servir sont incapables de tion, qui s’effectuent à 80 % par la d’ajustement structurel imposés lors de la
aux voisins et pays bénéficiaires. mer, largement contrôlée par les crise asiatique de 1997-1998 qui ont provo-
répondre aux besoins
La BAII a ainsi retenu six secteurs États-Unis et leurs alliés (Japon, qué des émeutes (cinq morts en Indonésie) et
de développement
d’investissement : électricité, trans- Corée du Sud, Taïwan…). Depuis laissé les économies de l’Asie du Sud-Est sur
ports et télécommunications, développement le début des années  2000, les dirigeants le carreau.
urbain et logistique, approvisionnement en sont obsédés par un éventuel barrage mari- Pas d’intervention de ce type avec la Chine,
eau et assainissement, protection de l’envi- time voire un blocus américain. Ils veulent qui rejette toute ingérence dans les affaires
ronnement, infrastructure rurale et dévelop- desserrer l’étau. intérieures. Pour autant, elle ne prête pas à
pement agricole. Mais Pékin a des visées plus larges, et l’aveugle, et ses intérêts sont préservés. ☛
Bien sûr, l’aspect mercantile des projets est cherche à accroître son inf luence géopoli-
le plus évident. Il s’agit d’offrir immédiatement tique. Le pouvoir s’appuie sur les carences
(1) Xi Jinping, L’Initiative « La ceinture et la route », Éditions
des débouchés aux grands groupes chinois : des institutions internationales nées de la en langues étrangères (ELE), Pékin, 2019.
beaucoup doivent faire face à de sérieuses sur- seconde guerre mondiale, le Fonds moné- (2) « China’s “Marshall Plan”, The Wall Street Journal, New
capacités, tels les géants du bâtiment et des tra- taire international (FMI), la Banque mon- York, 11 novembre 2014.

vaux publics (BTP) ou de la sidérurgie, quand diale et son pendant asiatique, la Banque (3) Asian Infrastructure Investment Bank, 28 février 2020,
aiib.org
d’autres doivent se préparer à la saturation de asiatique de développement (BAD). Ainsi, (4) «  Meeting Asia’s infrastructure needs  », rapport de
leur marché intérieur, telles les entreprises fer- cette dernière évalue à 22 500 milliards de l’Asian Development Bank, Manille, février 2017.

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 49


MDV170chapitre2_Mise en page 1 24/03/2020 11:14 Page 50

et un autre impliquant le Bangladesh, l’Inde


LES SINUEUSES ROUTES DE LA SOIE et la Birmanie, plus difficile à concrétiser.
Elle mêle allègrement fonds publics et fonds Toutefois, les programmes menés et finan- Bien sûr, les nouvelles routes de la soie
privés, capitaux chinois et capitaux occiden- cés par cette banque demeurent très mino- conduisent jusqu’en Europe. En mars 2014, le
taux ou des pays d’accueil. En effet, elle tient au ritaires. On estime qu’ils représentent entre président Xi visitait, symboliquement, la gare
multilatéralisme jusque dans les financements 10 et 15 % de l’ensemble des projets labellisés de Duisbourg en Allemagne, terminus des onze
– pour répartir les risques, mais aussi pour ten- BRI. Rien qu’en 2017, les banques commer- mille kilomètres parcourus par les trains de
ter de rassurer ses voisins inquiets de sa force ciales comme la China Construction Bank marchandises venant de Chongqing, au cœur
de frappe financière et surtout pour montrer (CCB), l’Industrial and Commercial Bank of de la Chine industrielle. Quatre ans plus tard,
au monde que l’on peut dépasser l’unilatéra- China (ICBC) et la Bank of China on comptait cinq mille convois,
Trois « corridors »
lisme idéologique du FMI ou de la BAD (dont le (BoC) affirment y avoir contribué contre dix-sept en 2011 ; mais cela
président est japonais). Elle n’hésite d’ailleurs à hauteur de 225  milliards de ont été arrêtés avec ne représente que 1,5 % du trafic de
pas à associer celle-ci à certains projets de la dollars, tandis que les banques des liaisons fret. Le chemin de fer n’est pas près
BAII – laquelle avait retenu, fin 2018, trente- d’État China Development Bank et ferroviaires et de remplacer les porte-conteneurs
cinq programmes. Dans plus de la moitié des EximBank y ont consacré 200 mil- routières, des plates- sur la mer. Pékin en a conscience,
cas, d’autres partenaires (banques privées et liards de dollars  (6). Sans parler formes, des réseaux qui a massivement investi dans les
fonds souverains) figuraient parmi les bail- des investissements directs. équipements portuaires.
Internet, etc.
leurs de fonds (5). Pour preuve de l’indépen- En Asie, trois « corridors » ont été Profitant des politiques d’austé-
dance de la banque, nous dit-on, l’Inde compte définis comme prioritaires : le corridor éco- rité et de restructuration imposées par l’Union
au rang des principaux bénéficiaires des prêts nomique Chine-Pakistan, qui est certaine- européenne, les multinationales chinoises se
de la BAII, bien que les rapports sino-indiens ment le plus avancé, avec les centrales élec- sont emparées de la totalité du port du Pirée en
ne soient pas au beau fixe… triques, les réseaux de télécommunications et Grèce, de terminaux portuaires à Valence et
Maleonn ///// « What Love Is no 5 » le port de Gwadar (7) ; celui intégrant le Laos Bilbao en Espagne, et négocient des accords
(Ce qu’est l’amour), 2009 et la Thaïlande (avec la construction de ports) ; pour les ports italiens de Trieste (en liaison

50 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


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avec celui de Koper en Slovénie), de Gênes et de sie, qui venait de changer de premier ministre,
Palerme. Le 23 mars 2019, le premier ministre a suspendu un projet de liaison ferroviaire de
Giuseppe Conte et le président Xi ont signé un 14 milliards de dollars (9,5 milliards d’euros) ;
«mémorandum d’entente» créant des «syner- l’Indonésie a fait de même pour la ligne de
gies » avec la BRI. L’Italie n’est pas le premier train à grande vitesse Djakarta-Bandung ; le
pays de l’Union européenne à rejoindre les Bangladesh a choisi le Japon pour construire
nouvelles routes de la soie – la Grèce, le Portu- l’un de ses ports en eaux profondes (8) ; même
gal, la Lettonie, la Croatie, la Bulgarie l’ont fait l’ami pakistanais et son nouveau premier
depuis longtemps. Mais c’est le premier mem- ministre Imran Khan ont réclamé une réduc-
bre du G7 à mettre ses pas dans ceux de la tion du programme. 2018 fut vraiment une
Chine, à la fureur de M. Donald Trump… annus horribilis pour la « diplomatie du por-
tefeuille » que manie si bien Pékin.
Des ports européens rachetés Mais les dirigeants ne sont pas restés sourds.
Pour autant, les routes chinoises n’ont pas for- Comme l’explique avec humour Emmanuel
cément la douceur de la soie. Les critiques Dubois de Prisque, chercheur à l’Institut Tho-
montent contre le manque de transparence, mas More, «les Chinois considèrent que les pro-
les prêts distribués sans discernement, les blèmes n’existent pas… mais qu’il faudrait
projets pharaoniques parfois inutiles et sou- quand même les résoudre (9) ». Ainsi, lors du
vent difficiles à rentabiliser, entraînant les deuxième forum de la BRI, qui s’est déroulé
pays en développement dans la fameuse à Pékin, du 25 au 27 avril 2019, en présence
« trappe à dette ». Une critique que rejette de trente-cinq représentants de chefs d’État
l’économiste Cheng Yiping, estimant qu’« il est ou de gouvernement,
curieux que les pays occidentaux nous accu- M. Xi Jinping s’est atta-
sent, nous, alors qu’ils ont poussé beaucoup de ché à répondre à ces cri- Le président Xi a fixé trois
pays africains et sud-américains à s’endetter tiques. La BRI « n’est pas « obligations » : soutenabilité de
sans construire des infrastructures durables, un club fermé (…) destiné
la dette, croissance verte et aucune
utiles à ces pays. On construit des routes, des a servir les intérêts chi-
aéroports, des réseaux… ». L’argument n’est nois. Elle s’est engagée tolérance pour la corruption
pas faux. dans la voie du multila-
Toutefois, ce sont les entreprises publiques téralisme (10)», qui, selon
et les banques chinoises – et non les Occiden- lui, est le meilleur garant de la fiabilité des
taux – qui ont conduit le Sri Lanka à s’endet- projets. Il a fixé trois « obligations » à respec-
ter pour construire des équipements por- ter : « soutenabilité de la dette », « croissance
tuaires surdimensionnés, au point que le pays verte » et « aucune tolérance pour la corrup-
n’a pu les rembourser. En 2018, il est passé tion ». Dommage qu’il soit resté discret sur les
sous les fourches caudines d’une multinatio- moyens de vérification.
nale chinoise, China Merchants, qui, en Reste qu’en Malaisie, les Chinois ont dû
échange de la dette, a obtenu la gestion du revoir les projets à la baisse, et partager une
port et une concession de… quatre-vingt-dix- partie de la facture pour que le gouvernement
neuf ans. Cette perte de souveraineté a fait donne son feu vert. Même schéma en Indoné-
l’effet d’une bombe dans la région. La Malai- sie où les travaux, dont la facture s’est réduite,
ont repris ; au Bangladesh, où le deuxième
port en eaux profondes a été attribué à des
(5) « 2018 AIIB annual report and financials », BAII, Pékin, entreprises chinoises, ainsi qu’au Pakistan où
2019.
le programme a quand même été rétréci.
(6) Cf. Jean-François Dufour, China Corp. 2025. Dans les cou-
lisses du capitalisme à la chinoise, Maxima, Paris, 2019. Quant à l’Union européenne, elle a noué, en
(7) Lire Christophe Jaffrelot, « Le nouveau champion des mili- mars 2019, un accord avec l’agence fédérale
taires pakistanais », Le Monde diplomatique, septembre 2018. américaine Overseas Private Investment
(8) Lire Samuel Berthet, « Les corridors de la discorde », Corporation, pour « offrir une solution de
Le Monde diplomatique, novembre 2018.
rechange solide aux projets de nouvelles
(9) Entretien à La Croix, Paris, 27 avril 2019. Emmanuel
Dubois de Prisque est l’auteur, avec Sophie Boisseau du routes de la soie » (South China Morning Post,
Rocher, de La Chine e(s)t le monde, Odile Jacob, Paris, 2019.
Hongkong, 12 avril 2019). Pour l’heure, Pékin
(10) Discours prononcé le 26 avril 2019 à Pékin, consul- ne semble guère s’en émouvoir.
table sur le site du ministère des affaires étrangères  :
www.fmprc.gov.cn Martine Bulard

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 51


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Maleonn ///// « King of the Ridiculous no 5 » (Le Roi du ridicule), 2010

PASSAGE OBLIGATOIRE PAR LE KAZAKHSTAN


dentale via Moscou. Connecté au premier, un
Au carrefour des ambitions chinoises et des visées russes, l’ancienne république deuxième axe ralliera le Caucase et la Tur-
soviétique essaie de séduire ses deux voisins pour attirer les investissements, quie, via le port maritime d’Aktaou, sur la
rive est de la mer Caspienne, tandis qu’un
tout en préservant son autonomie. Les nouvelles routes de la soie lui permettent
troisième atteindra l’Iran via l’Ouzbékistan
de garder un certain équilibre, mais les populations ne voient pas toujours
et le Turkménistan. Pour l’heure, des trains
d’un bon œil l’arrivée des capitaux et des travailleurs chinois. en provenance de Chine traversent le terri-
toire kazakh par le nord. Une ligne de trains

P
PAR ARTHUR FOUCHÈRE * assage obligé de la voie terrestre des de marchandises reliant Yiwu, ville côtière
nouvelles routes de la soie [Belt and de Chine orientale, à Londres a été inaugurée
Road initiative, BRI], le Kazakhstan et en janvier  2017, trois ans après le Yiwu-
sa capitale (Astana, devenue Noursoultan Madrid, lançant symboliquement le projet.
en 2019) ont été choisis par le président chi- Pour financer son initiative, la Chine
nois Xi Jinping pour lancer son vaste projet, mobilise ses importantes réserves de devises.
en 2013. Elle conditionne cependant ses largesses à
Partant de l’extrême est de la Chine, pas- l’implication financière des pays bénéfi-
sant par le port sec (1) frontalier de Khorgos, ciaires. « La Chine est prête à travailler avec le
une voie rapide va traverser le pays du sud Kazakhstan selon des principes d’ouverture,
au nord-ouest pour rejoindre l’Europe occi- de coordination, de coopération et de béné-
fices mutuels à partir de nos programmes
* Journaliste. respectifs », insistait le premier ministre chi-

52 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


MDV170chapitre2_Mise en page 1 24/03/2020 11:16 Page 53

nois Li Keqiang lors de sa visite à Astana le torielle », qui visait trois objectifs : attirer les tarif extérieur commun calqué sur ses pro-
3  novembre  2016, mettant en avant cette capitaux étrangers indispensables à la pres droits de douane, neutralisant les avan-
méthode qui consiste à brancher l’initiative modernisation de l’économie ; veiller à satis- tages que le Kazakhstan avait retirés de son
chinoise à des programmes de développe- faire – et à neutraliser – les nombreux appé- adhésion à l’Organisation mondiale du com-
ment locaux – et réciproquement… tits que suscite chez les grandes puissances merce en 2015.
Plus qu’une région de transit, les steppes sa position géostratégique au carrefour de En prônant des accords « gagnant-
kazakhes représentent un contrefort straté- l’Europe et du Caucase, de l’Asie et du gagnant », la Chine s’inscrit volontairement en
gique pour Pékin. Riche en pétrole et en gaz, Proche-Orient ; et enfin gagner en autono- faux contre le style plus autoritaire de Mos-
premier producteur d’uranium, le Kazakh- mie par rapport à l’ancien grand frère russe. cou. Mais la compétition entre les deux géants
stan lui assure une diversification de son Une politique poursuivie par son successeur, n’exclut pas une collaboration entre l’UEE et
approvisionnement, en réduisant la part de M. Kassim-Jomart Tokaïev. la BRI, Moscou étant prêt à des concessions
ses importations en provenance du Golfe, Déjà, avant la percée chinoise, le pays avait pour maintenir ses relations commerciales et
ainsi qu’une voie de passage alternative en noué des partenariats stratégiques avec des sécuritaires avec Pékin au sein de l’Organisa-
cas de blocage des tankers qui empruntent le compagnies pétrolières occidentales : l’amé- tion de coopération de Shanghaï (4). « Dans ce
détroit de Malacca, entre l’Indonésie et la ricain Chevron-ExxonMobil pour Très Grand Jeu  (5)  s’installe une
Si la présence
Malaisie. Au-delà des infrastructures de exploiter le gisement pétrolier de sorte de condominium  déguisé,
transport, la BRI ouvre une porte à des prises Tengiz, le néerlandais Royal
chinoise est
exercé par la Chine et la Russie sur
de participation chinoises dans les res- Dutch Shell et l’italien Ente Nazio- devenue stratégique, l’essentiel de l’Asie centrale alors
sources et l’appareil de production énergé- nale Idrocarburi (ENI) pour cogé- l’influence militaire que les ambitions américaines dans
tiques kazakhs. Elle offre également une rer celui de Karachaganak, et un et culturelle la région stagnent », analyse René
assise pour contrôler les Ouïgours (turco- consortium de compagnies amé- de la Russie reste Cagnat, chercheur associé à l’Insti-
phones) qui peuplent la région autonome du ricaines et européennes pour le tut des relations internationales et
dominante
Xinjiang, mais qui sont aussi présents de ce gisement de Kachagan, situé en stratégiques (IRIS). En témoigne la
côté de la frontière (230 000 d’entre eux mer Caspienne. Les Chinois, à travers la fermeture des bases aériennes américaines
vivent au Kazakhstan) (2). CNPC, ont acquis 8 % des parts de ce bassin, de Karshi-Khanabad, en Ouzbékistan (2005),
l’un des plus grands découverts dans le et de Manas, au Kirghizstan (2014).
Une politique « multivectorielle » monde au cours des dernières décennies. L’avancée de Pékin réveille une sinophobie
Désormais présente dans le capital de la Si la présence chinoise a désormais pris la ancienne, mais plus sensible au sein des jeunes
compagnie nationale de pétrole et de gaz dimension d’un partenariat stratégique, l’in- wélites nationalistes. Les rixes entre travail-
naturel KazMunayGas (KMG), à travers son f luence économique, militaire et culturelle leurs locaux et chinois – mais aussi indiens –
fonds souverain China Investment Corpora- de la Russie reste dominante près de trente sont fréquentes depuis la fin des années 2000.
tion (CIC), la Chine est également très ans après l’indépendance. Le russe a gardé Bénéficiaire des largesses financières chi-
implantée dans la région d’Aktioubé (Nord- le statut de langue officielle et le pays noises, le Kazakhstan s’expose également à
Ouest) et du Manguistaou (rive est de la mer compte une minorité slave importante ce que Pékin exige des contreparties. Mais le
Caspienne). Elle contrôle plus d’un quart de (4,5 millions de personnes, soit un quart de pouvoir s’accommode pour l’instant de cette
la production locale ; elle possède un oléo- la population). Moscou continue de faire dépendance  : elle protège le régime d’une
duc et un gazoduc sur le sol kazakh (en pro- décoller ses fusées de l’enclave de Baïko- déstabilisation sociale plus grande que pro-
venance, respectivement, de la mer Cas- nour, dans le cadre d’un bail qui, en 2005, a voquerait forcément un tarissement des flux
pienne et du Turkménistan), rivalisant ainsi été prolongé jusqu’en 2050. d’investissements. n
avec la Russie dans l’acheminement des
f lux d’hydrocarbures (3). La China National Le rêve eurasiatique de l’ex-président
(1) Centre de transbordement ou de stockage de marchan-
Petroleum Corporation (CNPC) détient 50 % Pour garder pied, Moscou compte sur
dises situé à proximité d’un port.
d’une des trois raffineries du pays, à Chim- l’Union économique eurasiatique (UEE), qui, (2) Lire Remi Castets, « Les Ouïgours à l’épreuve du “vivre
kent, dans le Sud. La modernisation des entrée en vigueur en 2015, réunit la Russie, ensemble” chinois », Le Monde diplomatique, mars 2019.

équipements a permis au Kazakhstan de la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan (3) La Russie possède l’oléoduc Uzen-Atyraou-Samara,
géré par Rosneft, ou encore le gazoduc Central Asia-Center,
réduire sa dépendance à l’égard du pétrole et l’Arménie. Imaginé par le président Nazar- régi par Gazprom.
raffiné russe. baïev en 1994, le « rêve eurasiatique » tend à (4) Organisation intergouvernementale regroupant la Rus-
sie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et
L’ouverture de l’économie nationale aux servir les intérêts géopolitiques russes et à l’Ouzbékistan, et, depuis juin 2017, le Pakistan et l’Inde, tous
capitaux chinois s’inscrit dans ce que le pré- reproduire les relations asymétriques qui parties prenantes de l’initiative « Une ceinture, une route ».

sident Noursoultan Nazarbaïev (1990-2019) existaient en URSS entre Moscou et les répu- (5) Renvoie à l’expression « Grand Jeu », qui qualifie la riva-
lité des empires britannique et russe dans le Caucase et
appelait une politique étrangère « multivec- bliques périphériques. La Russie a imposé un l’Asie centrale au XIXe siècle.

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 53


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L’ARCTIQUE ÉCHAPPE À WASHINGTON


Depuis la création de l’Institut de recherche
Il eût été étonnant que les pôles restent longtemps épargnés par les querelles sino- polaire en 1989, à Shanghaï, Pékin a montré
américaines. Bien qu’ils y possèdent une de leurs plus importantes bases stratégiques, un intérêt croissant pour ces régions. En
témoignent non seulement ses explorations
les États-Unis avaient un peu délaissé l’Arctique… jusqu’à ce que la Chine décide
et les travaux scientifiques mais surtout ses
de s’y intéresser. En partenariat avec la Russie, elle entend tracer la « route polaire
investissements dans les transports, l’énergie
de la soie », lorgnant les énormes ressources naturelles de la zone. et le secteur minier, principalement en Rus-
sie, au Canada, en Islande ou au Groenland,

«V
PAR PHILIPPE DESCAMPS oulons-nous que l’océan Arc- mais aussi aux États-Unis.
tique se transforme en une Dans le Livre blanc publié en janvier
nouvelle mer de Chine méridio- 2018  (2), le gouvernement chinois se pré-
nale, alourdie par la militarisation et les reven- sente comme le représentant d’un « État du
dications territoriales concurrentes ? Voulons- Proche-Arctique » et définit sa politique par
nous que le fragile environnement arctique quatre mots-clés  : comprendre, protéger,
soit exposé à la dévastation écologique causée développer et participer. Les deux premiers
par les chalutiers de la Chine au large de ses termes renvoient de manière consensuelle
côtes, ou à l’activité industrielle débridée sur aux recherches scientifiques et à la préser-
son territoire ? » Lors du dernier sommet vation des cultures locales ou d’un environ-
ministériel du Conseil de l’Arctique organisé nement unique, particulièrement fragile. Le
à Rovaniemi (Finlande), en mai  2019, « développement » évoque les ressources et
M. Michael Pompeo a fait part de ses « doutes surtout les futures routes navigables qui
sur les intentions de la Chine » en dénonçant pourraient s’ouvrir progressivement avec la
son « comportement agressif » (1). Le secrétaire fonte de la banquise. Cela concerne princi-
d’État américain dénia même à Pékin la pos- palement la « route polaire de la soie » : le
sibilité d’avoir voix au chapitre : « Il y a des passage du Nord-Est qu’empruntent déjà,
États arctiques et des États non arctiques. Il principalement en été et en automne, des
n’existe pas de troisième catégorie, et prétendre navires commerciaux dans un partenariat
le contraire ne donne aucun de plus en plus intense avec la Russie. Si le
Le lancement d’un brise-glace ultra-
droit à la Chine. » transit de porte-conteneurs reste hypothé-
moderne à Shanghaï révèle des Ces amabilités illustrent tique, celui des méthaniers devient régulier
ambitions fortes sur une scène où le désarroi des États-Unis depuis 2017. Aux côtés du français Total, la
convergent les intérêts russes et chinois –  puissance maritime par Chine a investi beaucoup d’argent dans
excellence – devant l’irrup- Yamal LNG (3), l’entreprise qui exploite les
tion d’un rival géopolitique majeur, sur une ressources gazières immenses du nord de la
scène où convergent les intérêts russes et Sibérie occidentale, avec quinze vaisseaux
chinois. Le lancement du Xue Long II « dra- de classe « glace » pouvant naviguer à tra-
gon des neiges II », le 10 septembre 2018 à vers une banquise de 170 cm d’épaisseur.
Shanghaï, révèle des ambitions fortes. Même
si le nouveau brise-glace construit en Chine Face à la persévérance chinoise
a pris la route de l’océan Austral pour une En 2013, Pékin a obtenu le statut d’« obser-
mission scientifique, la nouvelle était sur- vateur permanent » au Conseil de l’Arctique,
tout commentée dans les cinq pays riverains notamment grâce au soutien actif de l’Is-
de l’océan Arctique (Russie, Canada, Nor- lande, pays qu’elle a aidé financièrement
vège, Danemark et États-Unis) et les autres après la crise de 2008 et avec lequel elle a
membres permanents du Conseil (Suède, signé un accord de libre-échange  (4). En
Islande et Finlande). En août 2017, le pre- contrepartie, elle a reconnu les droits souve-
mier Dragon des neiges, acheté à l’Ukraine, rains des États riverains. Le Livre blanc
avait fait une sortie remarquée en traver- évoque à plusieurs reprises le respect des
sant le passage du Nord-Ouest, avant de traités et en particulier de la convention des
sillonner toute la zone pour ce qui a été Nations unies sur le droit de la mer – que le
perçu comme un « repérage ». Canada et la Russie invoquent pour reven-

54 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


MDV170chapitre2_Mise en page 1 24/03/2020 11:18 Page 55

0

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Route annuelle existaante Route d’été exceptionnelle
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exclusives  –, tout en en septeem mb r e 2 0 19 pour la p période 1979-200 00 en est réduit à montrer ses muscles au nord
rappelant que les États- 80°
18 du 60e parallèle. En octobre 2018, l’Organi-
Unis ne l’ont pas ratifiée… sance mon- sation du traité de l’Atlantique nord (OTAN)
Face à cette persévérance chinoise, la poli- diale ne peut affréter organisait ses plus grandes manœuvres de
tique de Washington apparaît velléitaire. En aucun bâtiment militaire de surface dans les la décennie et mobilisait cinquante mille
témoigne la proposition d’acheter le Groen- mers glacées et ne dispose que d’un seul hommes dans des conditions polaires avec
land, lancée le 18 août dernier par M. Donald brise-glace lourd capable d’évoluer dans l’opération « Trident Juncture ». L’Alliance
Trump – avec la délicatesse qui le toutes les conditions : le Polar Star, atlantique récidive ce printemps avec l’opé-
Le président Trump
caractérise. Le président améri- lancé en 1976… Aucun remplaçant ration annuelle « Cold response », qui ras-
cain semblait oublier au passage a tout simplement n’est attendu avant au mieux 2024. semble plus de quinze mille soldats dans les
que son pays entretient depuis proposé d’acheter Bien que riverains immédiats de neiges de Norvège. n
1951, à Thulé, dans le nord de l’île le Groenland, l’océan Arctique, les États-Unis
glacée, l’une de ses plus impor- provoquant n’ont pas une position géogra-
(1) « Looking North : Sharpening America’s Arctic Focus »,
tantes bases stratégiques. Depuis la colère phique très avantageuse, cette rive
discours du secrétaire d’État Michael R. Pompeo, Rova-
un an, plusieurs grandes institu- étant encore très loin d’être navi- niemi, Finlande, 6 mai 2019.
du Danemark
tions américaines – ministère de la gable jusqu’à l’Atlantique pour les (2) «  China’s Arctic Policy  », State Council Information
Office of the People’s Republic of China, Xinhua, 26 janvier
défense, marines et garde-côtes – ont rappelé bateaux de commerce, contrairement aux
2018.
la place de cette région dans leurs perspec- rives russes. En outre, ils resteront tributaires (3) Le capital de cette coentreprise appartient pour 50,1 %
tives stratégiques, et la nécessité de résister à des Russes et des Canadiens, qui considèrent à la société russe Novatek, 20 % à Total, 20 % à la China
National Petroleum Corporation et 9,9 % au Fonds de la
la montée d’autres inf luences. Pourtant les détroits comme des eaux intérieures. En route de la soie.
l’Alaska n’a toujours pas de port en eaux pro- évoquant à ce propos des « réclamations illé- (4) Lire Florent Detroy, « La course à l’Arctique passe par
fondes sur sa rive nord. La première puis- gitimes », selon M. Pompeo. Et pour la pre- Reykjavik », Le Monde diplomatique, septembre 2015.

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 55


MDV170chapitre2_Mise en page 1 25/03/2020 10:38 Page 56

BATAILLE DU PACIFIQUE
AUTOUR D’UN ARCHIPEL
« Terres sans maître » jusqu’à ce que le Japon impérial s’en empare en 1894-1895,
les îles Senkaku/Diaoyu sont désormais revendiquées par Pékin et Tokyo. Depuis
le début des années 2010, la querelle s’est envenimée, au risque de dégénérer.
Toutefois, les deux pays semblent disposés à reprendre le dialogue. Au-delà de cet
archipel, la volonté chinoise de s’affirmer en mer de Chine inquiète ses voisins.

E
PAR OLIVIER ZAJEC * n 2012, une crise éclate entre le Japon
et la Chine autour des îles Senkaku
(pour Tokyo)/Diaoyu (pour Pékin),
territoire que se disputent les deux grandes
puissances de l’Asie orientale. Qui a mis à
mal le statu quo, alors que les deux pays
étaient d’accord pour ne pas toucher au sta-
tut des îles ? Le gouvernement japonais, qui
soudain achète, le 11 septembre 2012, trois
de ces îles à leur propriétaire privé ? Il
affirme vouloir couper l’herbe sous le pied
d’un nationaliste connu, M. Ishihara Shin-
taro, alors gouverneur de Tokyo, qui avait
souhaité lancer une sous-
Comment expliquer que trois rochers
cription nationale pour
pelés et cinq îles minuscules déchaînent cette acquisition, ce qui
autant de passions ? Jamais les aurait eu pour effet de pro-
tensions n’avaient atteint un tel degré voquer inutilement Pékin.
Le contre-feu s’est révélé
peu concluant  : les incursions de navires
chinois dans la zone des douze milles Bien que celui-ci ait estimé, dans un juge-
marins des Senkaku/Diaoyu n’ont cessé de ment rendu en juillet 2016, que l’occupation
se multiplier depuis. du récif n’avait aucune base légale, Pékin
L’aggravation de la crise est-elle au refuse de l’évacuer (1).
contraire imputable à la Chine, qui a franchi Dans le cas des Senkaku/Diaoyu, la ri-
un palier en décidant, le 22 novembre 2013, poste de Tokyo et de Washington fut bien
de créer unilatéralement une zone aérienne différente. Et beaucoup plus rapide : dès le
d’identification (ZAI) élargissant son contrôle 27 novembre 2013, les États-Unis envoient
symbolique en mer de Chine orientale, en y deux bombardiers B-52, bientôt suivis par
incluant les fameuses îles ? Un mouvement des appareils japonais et sud-coréens,
à mettre en rapport avec les revendications survoler ostensiblement la ZAI chinoise
parallèles de Pékin en mer de Chine méri- pour souligner sa nullité. Malgré l’an-
dionale : en avril 2012, sa marine a pris le nonce de « mesures défensives d’urgence »
contrôle de fait du récif de Scarborough, qui contre tout avion étranger qui ne s’iden-
appartient aux Philippines. Intimidé, tifierait pas en pénétrant dans la zone,
Manille s’est résigné en janvier 2013 à faire Pékin ne tente alors rien contre cette réac-
appel au tribunal arbitral de La Haye. tion des autres puissances du Pacifique,
unies pour poser des bornes à l’ascension
stratégique chinoise.
* Maître de conférences en science politique à l’univer-
sité Jean-Moulin Lyon-III, directeur de l’Institut d’études Jamais, dans le dossier des Senkaku/
de stratégie et de défense (IESD). Diaoyu, les tensions n’avaient atteint un

56 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


MDV170chapitre2_Mise en page 1 25/03/2020 10:15 Page 57

tel degré. Début  octobre  2013, Tokyo et statu quo était respecté. De fait, Tokyo Maleonn ///// « Journey to the West »
(Le Voyage vers l’ouest), 2008
Washington ont signé une nouvelle version considère les îles Senkaku/Diaoyu – ainsi
de l’accord de défense qui les lie depuis la que l’archipel des Ryukyu, qu’elles prolon-
fin de la seconde guerre mon- gent à l’ouest  – comme le nou-
diale. L’annonce de l’achat de En 1971, Washington, veau front de ses préoccupations
nouveaux équipements n’a pas qui possède de géostratégiques.
fait autant d’effet que la déclara- prudents cartographes Comment comprendre ces ten-
tion du secrétaire d’État de et de bons juristes, sions ? Du point de vue géogra-
l’époque, M. John Kerry, venu en ne prend pas parti phique, les îles ne présentent que
personne le parapher  : « Nous peu d’intérêt : 7 kilomètres carrés
dans la controverse
reconnaissons l’administration du isolés en mer de Chine orientale, à
territoriale
Japon [sur les îles Senkaku] », 330 kilomètres des côtes chinoi-
avait-il rappelé tout en se gardant de parler ses, 170 de Taïwan et 410 des îles Ryukyu
de « souveraineté », comme l’aurait souhaité japonaises. Soit un archipel pelé de trois
l’allié japonais. En janvier 2013, déjà, rochers et cinq îles. Le nom de la plus grande,
Mme Hillary Clinton, sa prédécesseure, avait Uotsuri-shima (« île de la pêche aux pois-
fait une déclaration similaire, provoquant la sons »), dit bien ce que fut longtemps ☛
colère de Pékin – traditionnellement, tout
comme dans le cas de Taïwan, les États-Unis
ne prenaient pas parti ouvertement dans (1) « Mer de Chine. La décision de La Haye ne met pas fin à
la crise entre Pékin et Manille », Courrier international,
cette querelle de souveraineté, tant que le 12 juillet 2016.

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 57


MDV170chapitre2_Mise en page 1 25/03/2020 09:30 Page 58

en 1884. Pour autant, aucun des deux États


BATAILLE DU PACIFIQUE AUTOUR D’UN ARCHIPEL n’occupe officiellement les lieux : les îles sont
l’unique intérêt de cet amas de grès et de toujours terra nullius (« terre sans maître »)
corail, surtout connu alors pour être le au regard du droit international. En 1894-
refuge non des destroyers et des bombar- 1895, en guerre contre une Chine sclérosée
diers, mais de l’espèce menacée des goélands et déclinante, le Japon impérial occupe de
à queue courte. fait les Senkaku/Diaoyu, quelques mois
Les débats passionnés à son sujet entre les avant de forcer Pékin à lui céder Port-Arthur
deux pays ne s’intensifient qu’à partir des et Taïwan par le traité de Shimonoseki.
années 1970. L’archipel était déjà connu des Après la seconde guerre mondiale et la
Chinois de la dynastie Ming, au XIV  siècle. Ile défaite du Japon, la Chine recouvre Taïwan,
n’en demeure pas moins inhabité pendant effaçant l’humiliation de Shimonoseki ; mais
des siècles, jusqu’à ce qu’un entreprenant les Senkaku ne sont pas mentionnées dans
Japonais y installe une exploitation de guano l’accord. Le traité de San Francisco de 1951,
qui constitue l’accord de paix définitif entre
les États-Unis et le Japon, ne les inclut pas
dans son article II, qui énumère les terri-
Nouvel axe indo -pacifique toires auxquels Tokyo déclare désormais
renoncer pour prix de sa réinsertion dans la

P our recevoir le président Donald Trump en visite-éclair en Inde, les 24 et 25 février 2020,


le premier ministre indien, M. Narendra Modi, a mobilisé les grands moyens : meeting géant,
coucher de soleil au Taj Mahal, mur érigé pour cacher la misère des bidonvilles… L’image était
diplomatie mondiale. En 1952, un traité entre
le Japon et Taïwan – qui représente alors la
Chine à l’Organisation des Nations unies en
parfaite. M. Trump a pu rappeler qu’il comptait sur New Delhi pour «garantir un Indo-Pacifique lieu et place de la République populaire de
libre et ouvert» – Free and open Indo-Pacific, le nouveau label des Américains. Chine – confirme les renoncements territo-
Le concept lui-même remonte à 2005, même si l’on parlait plus volontiers, à l’époque, riaux définis à San Francisco, sans mention-
d’« arc de la liberté et de la prospérité » censé regrouper sous la même bannière les États- ner, cette fois encore, les Senkaku/Diaoyu.
Unis, le Japon, l’Australie et le dernier arrivé de la bande des quatre, l’Inde. L’objectif clai- Nominalement sous administration amé-
rement avoué est de contenir la Chine au nom des « valeurs démocratiques ». Pour la pre- ricaine, les îles ne sont rendues à Tokyo qu’en
mière fois, en 2007, des manœuvres militaires maritimes communes, auxquelles participent juin  1971, avec l’archipel des Ryukyu. Un
la Corée du Sud et la Nouvelle-Zélande, se déroulent dans l’océan Indien. détail, cependant, a son importance, et mon-
tre que Washington possède alors de pru-
Avec M. Barack Obama et son « pivot » asiatique, il s’agit de « repenser l’ordre géopolitique
dents cartographes et de bons juristes : à l’oc-
dans l’Asie-Pacifique », avec la Chine en ligne de mire. L’actuel président des États-Unis accé-
casion de cette restitution, les États-Unis, ne
lère le tournant et, avec son secrétaire à la défense d’alors James Mattis (2017-2019), décide
souhaitant pas se trouver pris dans une
de changer le nom de ses forces militaires en Asie, qui passe de « commandement des forces
controverse territoriale dont ils ont de
américaines dans le Pacifique » (US Pacific Command, Pacom) à « commandement des forces
bonnes raisons de penser qu’elle ne fait que
américaines dans l’Indo-Pacifique » (US Indo-Pacific Command, Indopacom). Cette évolution
débuter, ne mentionnent pas explicitement
« reflète “la connectivité croissante entre le Pacifique et l’océan Indien” [argument avancé
les Senkaku.
par M.  Mattis] autant que la détermination de Washington à rester la puissance domi-
nante (1) », note le professeur Michael Klare. C’est devenu la doctrine officielle.
Des réserves de pétrole considérables
Sans la moindre retenue, le président Emmanuel Macron l’a fait sienne. En visite d’État
Un rapport confidentiel de la Central Intelli-
en Australie, en mai 2018, il se félicite de contribuer « au nouvel axe indo-pacifique ». Son
gence Agency (CIA) de 1971, déclassifié plus
entourage avait alors nuancé, assurant que le président voulait affirmer une « stratégie »
de trente ans après, en mai  2007, résume
indo-pacifique et non marquer un « axe », par définition excluant. Mais un an plus tard, en
alors bien la situation (2) : s’il reconnaît la
juin 2019, il récidive lors de sa rencontre avec le premier ministre japonais Abe Shinzo, ou
force des arguments historiques en faveur de
encore lors de son discours aux ambassadeurs auxquels il « demande de construire une stra-
la souveraineté de Tokyo, il juge pour autant
tégie française dans l’axe indo-pacifique ». Le Pentagone ne s’y trompe pas qui, dans son
que cette question est accessoire et en cache
« Indo-Pacific strategy report » (2), cite comme allié dans la bataille le président français…
une autre, plus fondamentale. Pour les ana-
M.B.
lystes de Langley – siège de la CIA –, c’est
bien la découverte de réserves de pétrole
(1) Michael T. Klare « Girding for confrontation : The Pentagon‘s provocative encirclement of China », TomDispatch,
19 juin 2018.
autour de ces îles par la Commission écono-
(2) Cf. Jean-Dominique Merchet, « Selon un document du Pentagone, la France est un” allié-clé” face à la Chine », mique et sociale pour l’Asie et le Pacifique
L’Opinion, Paris, 27 juin 2019. (Cesap) en 1968, découverte confirmée par le
Japon en 1969, qui condamne l’archipel pelé

58 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


MDV170chapitre2_Mise en page 1 24/03/2020 11:22 Page 59

à devenir une pomme de discorde structu-


relle entre Taïwan, la Chine et le Japon.
L’agence voit juste : les trois sont aussi assoif-
fés de pétrole aujourd’hui que dans les
Par la bande Une histoire sans fin
années 1970 (3).
Néanmoins, ce facteur énergétique peine
à expliquer le degré de crispation politique
que l’on constate encore. Pékin et Tokyo ont Création originale de Li Kunwu
(texte et dessin) pour Manière de voir
conclu en 2008 des accords d’exploitation
conjointe d’une partie des réserves en hydro-
carbures de la mer de Chine orientale. Même
si ces accords n’ont pas été mis en œuvre, ils
constituent la base d’un possible modus
vivendi, compte tenu de l’importance des L i Kunwu n’est pas un inconnu des lecteurs du Monde diplomatique.
Surtout célébré en dehors de la Chine et singulièrement en France,
mais jamais censuré dans son pays malgré le regard cru qu’il porte
réserves estimées de la zone (plus de deux
cents milliards de mètres cubes). D’autant sur son passé, le dessinateur autodidacte a déjà rencontré Martine
que, à long terme, la santé économique des Bulard en 2014 et l’année suivante Philippe Pataud Célérier (et Gene-
deux partenaires est liée. viève Clastres), commissaire d’une de ses expositions et collaborateur
régulier du journal (1). La première évoquait La Voie ferrée au dessus
des nuages (Kana, 2013), paru après les trois tomes d’Une vie chinoise
Quatre enjeux stratégiques
Depuis 2016, les escarmouches entre les (Kana, 2009-2011), l’autobiographie historique qui a valu à Li sa noto-
forces chinoises et japonaises n’ont pas man- riété. Le second se consacrait à son activité purement picturale, dans
qué. Toutefois, le premier ministre nippon le cadre d’une de ses premières expositions. Après trente ans passés
Abe Shinzo et le président Xi Jinping sem- comme dessinateur de presse au quotidien du Yunnan – sa province
blent avoir cessé les déclarations mena- de naissance où il vit toujours – l’« artiste-artisan » de 65 ans alterne
çantes. Ce dernier était invité pour un voyage aujourd’hui les bande dessinées – Ma Maman (Kana, toujours) est
officiel à Tokyo pendant la « saison des ceri- sorti fin 2019 – et les séries de croquis, exposés ou rassemblés dans
siers en f leurs », en avril 2020  (4) –  c’était des livres (notamment un somptueux Cuba, Louis Vuitton, 2018). 
avant l’épidémie de coronavirus… Ce qu’il nous propose ici n’appartient à aucune de ces deux catégo-
Si la Chine ne cherche aucunement à ries. À gauche, un autoportrait de l’artiste au travail ; à droite, deux
conquérir militairement le monde, il semble grands cerfs dont les bois, à force de duels acharnés, sont inextrica-
clair qu’elle entend imposer sa prépondé- blement mêlés, perdus dans une lutte futile et vaine. Li, qui dessine
rance régionale dans le Pacifique occidental, actuellement pour un grand zoo chinois, a glissé en introduction un
sans que quiconque ne lui conteste ce retour extrait du Rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin (1715 ? - 1763),
à la normale dans une zone géopolitique l’un des quatre grands romans classiques chinois. Son sujet : la pros-
qu’elle écrase de son 1,4 milliard d’habitants périté puis la décadence d’une puissante famille chinoise sous la
et de son économie conquérante (5). Quatre dynastie Qing. « Tout le monde sait que les saints sont bons ; ils ont
enjeux stratégiques lui importent particuliè- pourtant eux aussi leurs propres tourments. Après l’automne, l’hiver
rement : le retour de Taïwan dans le giron surgit ; au fil des saisons l’ardeur puis l’indifférence. Oubliez-les, il est
national ; la maîtrise arbitrale d’une future impossible de tout résoudre ; et c’est peut-être aussi bien ainsi. »
réunification coréenne ; les revendications Guillaume Barou
qu’elle a posées en mer de Chine méridionale
(îles Paracels, archipel des Spratleys, récif de (1) Lire Martine Bulard, « La tête au-dessus des nuages », et Philippe Pataud Célérier,
« Li Kunwu, l’humour face à l’absurde », Planète Asie, respectivement 24 février 2014
Scarborough, îles Pratas) ; et enfin la ques- et 6 octobre 2015, blog.mondediplo.net
tion des Senkaku/Diaoyu.
Olivier Zajec

(2) «  The Senkaku Islands dispute  : Oil over troubled


waters ? », Central Intelligence Agency, Langley, mai 1971.
(3) Lire Stephanie Kleine-Ahlbrandt, « Guerre des nationa-
lismes en mer de Chine », Le Monde diplomatique, novem-
bre 2012.
(4) NHK, Tokyo, 24 janvier 2020.

(5) Lire « La Chine affirme ses ambitions navales »,  Le
Monde diplomatique, septembre 2008.

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 59


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MATCH AU CONSEIL DE SÉCURITÉ


« forces intérimaires », création de « missions
Longtemps discrète au sein de l’Organisation des Nations unies, la République populaire d’observation » (comme à propos du désen-
de Chine a pris de l’assurance au fur et à mesure de son affirmation dans gagement d’Israël et de la Syrie du plateau
du Golan en 1974, avec la résolution 350), ou
les affaires économiques. Elle a commencé à financer les missions de maintien de la
encore renouvellement du mandat des
paix ou des agences comme l’Organisation mondiale de la santé, dont elle est le premier
forces d’urgence des Nations unies.
bailleur de fonds. Toutefois, elle a moins usé de son droit de veto que les États-Unis. Son statut de membre permanent du
Conseil de sécurité (avec les États-Unis,

A
PAR SUZY GAIDOZ près l’exclusion de la République l’Union soviétique – puis la Russie –, le
populaire de Chine (RPC) du Conseil Royaume-Uni et la France) confère à la Chine
de sécurité de l’Organisation des la respectabilité, la puissance et la garantie
Nations unies (ONU) en 1949, c’est le régime de pouvoir protéger ses intérêts grâce à son
nationaliste de Taïwan qui a occupé le « siège droit de veto. Mais elle n’exerce guère d’in-
Chine » pendant vingt et un ans. Si Pékin f luence au sein de l’Organisation – ce qui
retrouve sa place le 26 octobre 1971, à la suite ref lète son poids dans le monde.
d’une décision de l’Assemblée générale de
l’ONU – les États-Unis votent contre (1) –, il Le tournant de 2007
garde ses distances. Tout au long de la décen- Refusant d’approuver les opérations de
nie suivante, la RPC s’abstient sur un tiers des l’ONU, elle ne contribue pas plus à leur finan-
résolutions votées par le Conseil, soit 69 fois cement. Du moins jusqu’en 1981 où l’Assem-
sur 208 textes adoptés. Elle ne met qu’une blée générale, inquiète du manque de
seule fois son veto : en 1972, contre l’admis- moyens financiers, réclame « la participation
sion du Bangladesh aux Nations unies. la plus large possible » aux dépenses mili-
Cette stratégie s’explique essentiellement taires. La Chine va mettre la main à la poche,
par sa politique de non-ingérence dans les et faire évoluer sensiblement sa position au
affaires intérieures d’un pays. Elle choisit fil des ans. D’autant qu’elle prend de plus en
donc de ne pas prendre part aux votes des plus de place sur la scène économique. À
résolutions relatives aux opérations de partir des années  2000, elle devient le
maintien de la paix onusiennes : extensions deuxième contributeur aux missions de
de mandat des Nations unies (comme à Chy- maintien de la paix (15,2 % du budget 2019,
pre – la résolution 305 en 1971 [2]), envoi de 28  % pour les États-Unis) –  actuellement,
huit sur treize se trouvent en Afrique. Une
manière aussi de veiller à ses intérêts, crois-
Rapprochement sants, sur le continent noir, son principal
fournisseur de matières premières.
Pékin adopte une diplomatie plus offensive
1946-1991 1991-2020 au milieu des années 1990, en utilisant plus fré-
quemment son droit de veto, principalement
Russie Russie
Chine quand Taïwan, considéré comme une province
Chine France de la RPC (lire l’encadré page 9), est partie pre-
France nante. En 1997, il émet son veto contre une
aume
Royaume-Uni résolution censée « surveiller le respect des
Royaume-Uni
Roya
Ro
oya accords de paix au Guatemala» sous l’égide des
pays occidentaux et de… Taipei. Deux ans plus
tard, les Chinois brandissent à nouveau leur
veto contre la prorogation du mandat de la
États-Unis États-Unis
Force de déploiement préventif des Nations
Ces graphiques représentent les écarts de vote entre les membres permanents du Conseil de unies (Fordepronu) dans l’ex-république you-
sécurité pour chacun des textes ayant fait l’objet d’un veto. Les distances sont mesurées à
goslave de Macédoine qui, indépendante
partir d’une matrice des similitudes dans laquelle un vote identique entre deux États vaut 1, un
vote différent vaut 0. depuis le 17 septembre 1991, a établi des rela-
tions diplomatiques officielles avec Taïwan.

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Le changement le plus marquant dans la nord (OTAN) ; elle s’abstient aux côtés de l’Al- Maleonn ///// « Photo Studio no 8 », 2011
stratégie de vote intervient en 2007 : dès lors, lemagne, du Brésil, de l’Inde et de la Russie
et jusqu’à aujourd’hui, elle utilisera 11 fois – ce qui permet de fait l’intervention mili-
son droit de veto (pour 769 résolutions adop- taire conduisant au renversement de
tées) en duo avec la Russie, dont elle se rap- Mouammar Kadhafi.
proche (voir les graphiques). Enfin, Pékin, pourtant accusé de soutenir
La RPC rejette toute condamnation des vio- la Corée du Nord, a depuis 1993 systémati-
lations des droits humains, qu’elle interprète quement voté en faveur des résolutions du
comme une ingérence dans les affaires inté- Conseil de sécurité condamnant et sanction-
rieures, estimant que les pays occidentaux nant les essais nucléaires et de missiles de
pratiquent la politique de « deux poids, deux Pyongyang, ainsi que son retrait du traité de
mesures », qui épargne leurs alliés… Elle s’op- non-prolifération nucléaire.
pose ainsi à huit projets de résolution Au total, la Chine reste le pays qui, depuis
condamnant les crimes du régime syrien la naissance de l’institution onusienne, s’est
entre 2011 et 2020, à deux autres aux motiva- le plus souvent abstenu – 152 abstentions sur
tions identiques concernant la Birmanie 2 505 résolutions – et qui a le moins usé de
(2007) et le Zimbabwe (2008) ; et au projet son droit de veto : 14 fois contre 205 pour le
américain exigeant la tenue d’élections au « siège Russie », et 81 pour les États-Unis. n
Venezuela en 2019.
En revanche, elle ne présente aucun veto (1) L’Assemblée générale, enrichie de nouveaux membres
à la suite de la vague des indépendances, vote la réintégra-
à la résolution 1973, du 17 mars 2011, éta- tion de Pékin au Conseil de sécurité : 75 pays se prononcent
blissant un couloir humanitaire (« zone d’ex- pour, 17 s’abstiennent, et 37 votent contre, dont les États-
Unis.
clusion aérienne ») en Libye avec les forces
(2) Les résolutions sont consultables sur le site de la biblio-
de l’Organisation du traité de l’Atlantique thèque des Nations unies, https://digitallibrary.un.org

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L’ODYSSÉE DE L’ESPACE
fondamentale de la guerre moderne et une res-
Si la domination des États-Unis dans le domaine spatial demeure aujourd’hui incontestée, source pour «réduire l’efficacité de l’armée amé-
les rapides progrès de la Chine embarassent Washington. À l’heure où la maîtrise de ricaine et de ses alliés (5) ». «Il y a encore cinq ans,
juge Olivier Zajec, maître de conférence en
l’espace devient un enjeu économique et géopolitique majeur, le manque de régulation
science politique à l’université Jean-Moulin
génère des zones d’ombre susceptibles de causer des conflits. Le temps n’est-il pas venu de
Lyon-III, j’aurais trouvé un tel discours alar-
négocier un nouveau traité mondial qui fasse de l’espace un bien commun de l’humanité ? miste. Mais là, les Américains ont peur. La pro-
gression chinoise est très impressionnante,

E
PAR CHARLES PERRAGIN n septembre  2006, des rapports du notamment dans l’industrie des lanceurs. Les
ET GUILLAUME RENOUARD * département de la défense des États- Chinois ont fait en dix ans ce que les Américains
Unis lancent publiquement l’alerte. Des avait mis quarante ans à réaliser. Et si ces der-
satellites américains gravitant en orbite basse niers gardent une large avance, ils savent que
et destinés à l’imagerie auraient été aveuglés dans deux décennies, la Chine pourra les égaler.»
par des lasers alors qu’ils survolaient le terri-
toire chinois. Les officiels sont alors formels, Les satellites sont essentiels
quant à la possibilité de déstabiliser la puis- L’empire, pourtant, n’a pas toujours été
sance spatiale de Washington : «La Chine en a céleste. « Avant le lancement du Spoutnik
non seulement la capacité, mais elle l’exerce [russe], Mao Zedong affirmait déjà en 1955
désormais (1).» que [la Chine] devait être une grande puis-
Dans la décennie suivante, les autorités amé- sance spatiale », rappelle Isabelle Sourbès-
ricaines ne cessent de sonner l’alarme. Pira- Verger, géographe, chercheuse au CNRS et
tages de satellites, cyberattaques, interceptions spécialiste de l’étude comparée des poli-
de communications, la Chine multiplie les tiques spatiales. « Mais avant de faire des lan-
interventions. De 2007 à 2018, elle effectue ceurs, il faut fabriquer de l’acier, construire
également des batteries de tests de missiles des chemins de fer. Ajoutez à cela les périodes
antisatellites pouvant dépasser les 10000 kilo- très difficiles du Grand Bond en avant [1958-
mètres d’altitude, une portée largement suffi- 1960] et de la Révolution culturelle [1966-
sante pour atteindre des satel- 1976] ; le premier satellite n’est lancé qu’en
« La progression chinoise est très
lites de télécommunication ou 1970. » Face aux campagnes reculées faible-
impressionnante (…). Ils ont fait en d’imagerie (2). Selon un rap- ment éduquées, sans eau et ni électricité, le
dix ans ce que les Américains avaient port du Congrès américain spatial n’est pas encore une priorité par le
mis quarante ans à réaliser » publié en 2015, l’armée chi- père des réformes lancées à partir de 1979,
noise aurait même la capacité Deng Xiaoping.
de détruire des satellites situés sur l’orbite géo- En 1990, le déploiement spatial de l’armée
synchrone – soit 36000 kilomètres d’altitude américaine lors de la première guerre du
– utilisés à des fins de communications mili- Golfe constitue une étape décisive dans la
taires, de détection des missiles et plus généra- prise de conscience du rôle du militaire spa-
lement de surveillance et de renseigne- tial : actions coordonnées, brouillages, gui-
ment  (3). En plus de vaisseaux capables dages des troupes, précision des frappes,
d’endommager physiquement des satellites ou maîtrise de l’évolution et de l’intensité du
de générer du brouillage en orbite, Pékin a conf lit. La pratique et la doctrine militaires
aussi développé des brouilleurs au sol, sur son chinoises en ressortent changées, selon Dean
territoire et à l’étranger, pour altérer par exem- Cheng, spécialiste de l’armée chinoise et
ple les signaux GPS (Global Positioning Sys- membre du laboratoire d’idées The Heritage
tem) utilisés par les drones américains en mer Foundation, proche du Parti républicain
de Chine méridionale (4). américain  (6). « Plus que pour la guerre, le
Selon Washington et l’Agence du renseigne- budget spatial est aussi devenu une priorité
ment du département de la défense, la Chine pour le développement du pays. En ce qui
considère le spatial comme une composante concerne les télécommunications et Internet,
il n’y a aucune infrastructure au sol, pas de
* Journalistes, collectif Singulier. réseaux câblés reliant les villages reculés,

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Maleonn ///// « Where Have


All the Flowers Gone » (Où sont
passées toutes les fleurs), Antique
Photo Collage no 2, 2010

faut maintenir». De leur côté, les


Chinois «sont ravis d’être crédités
par les craintes américaines. Cela
les rend légitimes et puissants »,
pointe Isabelle Sourbès-Verger.
De façon générale, l’adminis-
tration américaine instrumen-
talise le spectre chinois pour
régler des questions de politique
intérieure. Le dernier exemple
est la très médiatisée « Space
Force » annoncée par le prési-
dent Donald Trump en décem-
bre 2019 et légitimée par les ma-
nœuvres « ultra-sophistiquées »
des satellites chinois, selon le
vice-président Mike Pence. Les
États-Unis n’ont pourtant pas
attendu de créer cette nouvelle
branche de l’armée pour déve-
lopper des systèmes de brouil-
lage et de surveillance de pointe.
«Cela fait des décennies que j’en
entends parler. Le fond de l’af-
faire est qu’il y a une compétition
entre les armées de l’air et de
donc tout doit passer par le satellite. Et puis, de dollars selon une estimation haute) n’atteint terre pour la répartition du budget, et Wash-
les satellites sont aussi utilisés pour les ques- pas le quart de celui des États-Unis (45 mil- ington oscille entre deux positions : considérer
tions du surveillance de l’environnement, des liards de dollars) – lequels conservent ces le spatial comme un support des armées ou
cours d’eau aux glissements de terrain », sou- niveaux de dépenses depuis plus de vingt ans comme un milieu d’intervention à part entière,
ligne Isabelle Sourbès-Verger. alors que la Chine n’était encore option qui semble l’emporter aujourd’hui »,
Il faut raison
Dès 2003, la Chine lance son pre- qu’à 5  milliards de dollars, il y a nuance Xavier Pasco.
garder. Tout
mier vol spatial habité. Cinq sui- cinq ans », tempère la géographe. Enfin, cette exagération anxiogène de la
vront jusqu’en 2016, et, le 3  jan- confondu, le budget Il n’empêche. Depuis quelques puissance spatiale chinoise justifie aussi une
vier  2019, la sonde Chang’e  4 se spatial chinois années les États-Unis jouent la carte diplomatie très agressive vis-à-vis de la ☛
pose sur la face cachée de la Lune, n’atteint pas de la peur. « Même s’ils sont très en
une première mondiale. L’empire le quart de celui avance technologiquement, ils
(1) Francis Harris, « Beijing secretly fires lasers to disable
du Milieu prévoit désormais contribuent à dessein à cette infla-
des États-Unis US satellites », The Telegraph, Londres, 26 septembre 2006.
d’avoir sa propre station spatiale et tion de la menace chinoise », lance (2) Todd Harrison, Kaitlyn Johnson, Thomas G. Roberts,
d’installer une base de recherche sur la Lune Xavier Pasco, directeur de la Fondation pour la « Space Threat Assessment 2018 », Center For Strategic &
International Studies, Washington, DC, avril 2018.
d’ici à dix ans. Il détient le record de tirs de recherche stratégique. Ils disposent d’un
(3) Congrès des États-Unis, « 2015 Report to Congress of the
fusées pour la deuxième année de suite  : «complexe militaro-industriel historiquement U.S.-China Economic and Security Review Commission »,
Washington, DC, novembre 2015.
trente-quatre lancers, contre vingt-sept pour très important où s’enchevêtrent les pro-
(4) Bill Gertz, « Inside the Ring : China Target Global Hawk
les États-Unis. Suffisant pour qu’une grande grammes publics de la NASA [National Aero- drone », The Washington Times, 11 décembre 2013.
partie de la presse internationale qualifie nautics and Space Administration] et l’indus- (5) Defense Security Agency, « Challenges to security in
Pékin de nouvelle grande puissance spatiale, trie aérospatiale privée avec Lockheed, Boeing, space », Washington, DC, janvier 2019.
(6) Lire Dean Cheng, « China’s military role in space », Stra-
rivale de Washington. « Il faut raison garder. ou même SpaceX. Cela représente des centaines
tegic Studies Quarterly, Washington, DC, United States Air
Tout confondu, son budget spatial (10 milliards de milliers d’emplois partout dans le pays qu’il Force, printemps 2012.

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l’Institut européen de politique spatiale. D’au-


L’ODYSSÉE DE L’ESPACE tres mesures suivent. En 2011, après avoir
Chine, pour empêcher qu’elle devienne un jour décidé d’exclure Pékin de la Station spatiale
une puissance spatiale vraiment rivale. Après internationale (ISS), le Congrès interdit explici-
le rapport Cox de la Chambre des représen- tement à la NASA toute collaboration. L’agence
tants, rendu public en 1999 et qui accusait spatiale en est même venue à refuser la parti-
Pékin d’espionnage industriel et militaire dans cipation de ressortissants chinois à l’une de ses
les années 1980 et 1990, notamment dans le conférences internationales en 2013 (7). «Les
cadre de collaborations spatiales, Washington anecdotes de ce genre sont légion. La psychose
a cessé toute relation dans ce est profonde. On entend de temps en
La Maison Blanche
domaine. Plus encore, dès cette temps germer quelques idées de coo-
époque, le pouvoir américain a a décidé d’exclure pération, mais, concrètement,
brandi une réglementation de 1976 Pékin de la aujourd’hui il n’y a rien », glisse
sur le trafic d’armes au niveau Station spatiale Xavier Pasco.
international (ITAR) pour se ména- internationale. Du Dans cet affrontement à dis-
ger la possibilité de contrôler et coup, la Chine est tance, « les États-Unis ont tellement
d’interdire aux pays tiers (notam- empêché toute possibilité de trans-
devenue autonome
ment européens) d’exporter vers la ferts de technologie qu’ils ont ainsi
Chine des équipements contenant ne serait-ce forcé la Chine à devenir vraiment autonome, et
qu’un composant américain jugé sensible pour elle a complètement réussi », résume Serge
la sécurité nationale. Plattard. Forte de cette autonomie, elle compte
«Une façon de contrôler les pays alliés pour bien vendre ses services à qui elle veut, au
ne pas qu’ils fassent passer des technologies grand dam de Washington. Elle a déjà permis
Maleonn ///// « Book of
Taboo no 5 » (Le Livre spatiales lui permettant de se développer », à l’Éthiopie de lancer son premier satellite en
du tabou), 2006 détaille Serge Plattard, ancien directeur de décembre  2019. Elle a également passé un

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accord avec l’Égypte pour commencer la


fabrication d’un satellite d’observation haute
résolution, sur place. Dès qu’il sera pleinement
Toni Morrison et les anciens de Corée
opérationnel, Pékin compte bien jouer de son
système de géopositionnement Beidou, homo- La romancière et essayiste afro-américaine Toni Morrison (1931-2019) a reçu
logue du GPS américain, pour donner accès à le prix Nobel de littérature en 1993, pour une vie littéraire entièrement consa-
ses signaux les plus précis aux pays membres crée à traquer la ségrégation, l’injustice et la violence aux États-Unis. Home
des nouvelles routes de la soie  (8). Enfin, il (Christian Bourgois, 2012) souligne le racisme ambiant, dans la société amé-
compte, comme le rappelle Isabelle Sourbès ricaine des années 1950, et le délaissement des vétérans de la guerre de
Verger, développer « les ventes des lancements Corée (juin 1950-juillet 1953), comme Frank Money, le héros du roman. Ce
de satellite à des marchés boycottés par les que déplore le révérend Locke, qui oriente Frank vers le pasteur Maynard. 
États-Unis, comme l’Iran, le Nicaragua ou
encore le Venezuela ». II recommanda à Frank de contacter le révérend Jessie Maynard, pasteur d’une
église baptiste, et ajouta qu’il l’appellerait à l’avance pour lui dire d’en guetter
Se ménager une force dissuasive un autre. (…)
« En dehors des États-Unis, seule la Chine l’a – Vous n’êtes pas le premier, loin de là. Une armée où les Noirs ont été intégrés,
compris et le revendique : pour devenir une c’est le malheur intégré. Vous allez tous au combat, vous rentrez, on vous traite
puissance globale, il faut maîtriser les capa- comme des chiens. Enfin presque. Les chiens, on les traite mieux. »
cités spatiales, à savoir les télécommunica-
Franck explique, à la fin du roman, d’où viennent ces images de guerre qui l’ob-
tions, l’information, l’observation, le rensei-
sèdent :
gnement, la navigation. Une part croissante
de l’économie en dépend  : entre 10 et 60  % Il faut que je vous dise quelque chose tout de suite. Il faut que je vous dise
selon les estimations. Et 40 % des applications toute la vérité. Je vous ai menti et je me suis menti. je vous l’ai caché parce
iOS et Android dépendent directement du géo- que je me le suis caché. Je me sentais tellement fier de pleurer mes amis dis-
positionnement », affirme Serge Plattard.
parus. Comme je les aimais. Comme je tenais à eux, les regrettais. Mon chagrin
était si dense qu’il a entièrement dissimulé ma honte.
Toutefois, comme le rappelle Olivier Zajec,
« la Chine garde tout de même des objectifs Ensuite, Cee m’a dit avoir vu un bébé, une petite fille, sourire dans toute la
régionaux, et ne cherche pas du tout à contrer maison, dans les airs, les nuages. J’ai compris d’un coup. Peut-être que cette
l’influence américaine partout dans le monde. petite fille n’attendait pas que Cee la mette au monde. Peut-être qu’elle était
Elle tient simplement à se ménager une force déjà morte et qu’elle attendait que je m’avance pour dire comment.
dissuasive pour se développer tranquillement. C’est moi qui ai tiré au visage de la Coréenne.
Elle ne veut pas d’une guerre spatiale ». Et elle
C’est moi qu’elle a touché.
le montre clairement : il y a plus de dix ans,
elle a proposé, aux côtés des Russes, un traité C’est moi qui l’ai vue sourire.
interdisant le placement d’armes dans l’es- C’est à moi qu’elle a dit « miam-miam ».
pace extra-atmosphérique (9). Les États-Unis C’est moi qu’elle a excité.
s’y sont catégoriquement opposés.
Une enfant. Une toute petite fille.
Aujourd’hui, le cadre législatif repose prin-
cipalement sur le traité de l’espace mis en Je n’ai pas réfléchi. Pas eu besoin.
place au cœur de la guerre froide par les Valait mieux qu’elle meure.
États-Unis et l’URSS, en 1967. Il a été ratifié
Comment pouvais-je la laisser vivre une fois qu’elle m avait emmené dans un
par cent pays, dont la Chine. « Ce texte est très
lieu dont je ne savais pas qu’il était en moi ?
large mais il donne une base : il promeut par
exemple l’usage pacifique de l’espace, interdit Comment pouvais-je m’aimer, voire être moi-même, si je capitulais face à cet
la mise sur orbite d’armes de destruction mas- endroit où je baisse la fermeture de ma braguette et la laisse me goûter immé-
diatement ?
sive ou l’appropriation de tout ou partie de
la Lune », analyse Frans van der Dunk, ☛ Et encore le lendemain, et le surlendemain, aussi longtemps qu’elle est venue
fouiller dans nos ordures.
C’est quel genre d’homme, ça ?
(7) Ian Sample, « Nasa admits mistake over Chinese scientists’
conference ban », The Guardian, Londres, 11 octobre 2013 Et quel genre d’homme croit pouvoir jamais payer durant sa vie le prix de cette
(8) Defense Security Agency, « Challenges to security in
orange ?
space », op. cit.
(9) Treaty on the Prevention of the Placement of Weapons Vous pouvez continuer à écrire, mais je crois que vous devriez savoir ce qui est vrai.
in Outer Space, consultable sur le site du ministère des
affaires étrangères de la République populaire de Chine.

Le monde comme terrain de jeu //// MANIÈRE DE VOIR //// 67


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Trump a plutôt tendance à quitter les traités


L’ODYSSÉE DE L’ESPACE existants qu’à en créer de nouveaux », l’idée
professeur de droit de l’espace à l’université d’un accord sur un nouveau texte législatif
du Nebraska à Lincoln. international qui viendrait combler les
Mais ce texte montre ses limites. En 2015, zones d’ombre s’annonce difficile, voire
les États-Unis ont promulgué une loi dite impossible.
Space (« Spurring Private Aerospace Com-
petitiveness and Entrepreneurship ») Act, Risques de collision satellitaire
visant à édicter la manière dont les entre- En fait, ajoute Olivier Zajec, « les États-Unis
prises peuvent exploiter les astéroïdes et les veulent imposer leurs normes dans le spatial
corps célestes. Celle-ci sans avoir à considérer un autre pays, en par-
Les entreprises américaines pourront affirme que les acteurs ticulier communiste. Ils n’ont pas du tout
s’approprier les ressources qu’elles privés auront la pro- envie de revivre une situation d’équilibre de
parviendront à extraire priété sur les ressources type guerre froide où ils étaient contraints de
des astéroïdes et de tout corps céleste. qu’elles parviendront à négocier des textes avec l’URSS, comme le
extraire. Une logique traité ABM en 1972 sur la limitation des armes
contraire au traité de 1967, pour certains. stratégiques, ou le traité FNI en 1987 sur le
« Lorsque la loi est passée, les Russes se sont démantèlement de certaines armes
insurgés en affirmant qu’elle était illégale. nucléaires ». En résumé, « les Américains vou-
D’autres États, comme le Luxembourg et les draient que la Chine reste négligeable dans le
Émirats arabes unis, se sont depuis dotés de spatial, mais ils se rendent compte que cela ne
lois similaires. Les Chinois n’ont quant à eux va pas durer longtemps ».
pas encore pris position… », résume Frans Pourtant, avec ce climat de défiance et
von der Dunk. Mais à l’heure où plus de qua- l’absence de véritable cadre législatif, la
tre-vingts pays possèdent au moins un situation ne risque-t-elle pas de dégénérer ?
satellite en orbite et où « l’administration Si, aujourd’hui, on compte environ deux
mille satellites en orbite, demain, avec des
projets d’Internet par satellite comme ceux
de SpaceX, OneWeb, Facebook ou Amazon, il
EN VENTE CHE
EZ VOTRE MARCHAND D DE JOURNAUX, y en aura des dizaines de milliers. Face à
SUR POLITIS.FR ET APPLIS MOBILE
M S l’augmentation du risque de collision satel-
litaire, qui va réguler l’accès à l’espace ? Si les
différents projets fonctionnaient actuelle-
ment, ils risqueraient de provoquer
67 000 collisions chaque année, selon le cen-
tre de recherche américain The Aerospace
Corporation (10).
De plus, la Chine et les États-Unis ont
annoncé leur projet de retourner sur la Lune
avant 2030, notamment pour exploiter de
précieuses ressources – comme l’hélium 3
qui s’y trouve en abondance et s’avère très
intéressant pour la fission nucléaire. Qui
tranchera si plusieurs pays se disputent cet
accès ? « Je crois qu’il faut que se produise
quelque chose de très grave pour que nous
nous rendions compte collectivement de l’ur-
gence d’accorder nos politiques spatiales »,
regrette Serge Plattard.
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UE ET SOCIAL / FACE À L’URGEN
NCE CLIMA
ATIQUE /
(10) Cité dans Mark Harris, « Why satellite mega-constel-
BIENS COMMUNS MUNICIPAUX / VILLES OUVERTES, VILLES SANS PEURS lations are a threat to the future of space », MIT Technology
Review, Cambridge (Massachusetts), 29 mars 2019.

68 //// MANIÈRE DE VOIR //// Le monde comme terrain de jeu


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COURTESY OF GALERIE PARIS-BEIJING


Wang Qingsong ///// « Goddess » (Déesse), 2011

3 La bataille
de la culture En matière de « soft power », la Chine accuse un sérieux retard.
Elle mobilise des moyens pour changer son image : instituts Confucius,
chaînes de télévison, et même diffusion d’un cinéma de qualité. Dans ce
domaine, elle coopère avec les producteurs et réalisateurs américains.
Mais le plus souvent la concurrence domine, en particulier dans les
nouvelles technologies où on la soupçonne de surveiller la planète.
Et dans le sport où les États-Unis craignent de perdre leur domination.

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 69


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LES GRANDES OREILLES DE L’ONCLE SAM


pourraient utiliser des cyberarmes (…) dans le
Que les États-Unis se servent de leur puissance technologique et militaire pour cadre d’opérations militaires ordinaires, au
surveiller leurs ennemis n’est guère surprenant. Qu’ils espionnent quotidiennement même titre que des missiles de croisière ou des
drones », expliquait dans le New York Times
leurs plus proches alliés, comme l’a révélé en 2013 Edward Snowden, a fait l’effet
(20 juin 2014) l’amiral Michael S. Rogers, qui
d’une (mini-)bombe. Sept ans plus tard, l’objectif n’a guère changé, mais
a occupé ce double poste jusqu’en 2018.
le renseignement américain s’est connecté aux géants commerciaux de l’Internet. Ensuite, ce dispositif militaire s’inscrit
dans un cadre bien plus large, celui des

L
PAR DAN SCHILLER * es révélations, en juin 2013, sur les pro- alliances stratégiques nouées par les États-
grammes d’espionnage menés par Unis. Depuis 1948, l’accord United Kingdom-
l’Agence nationale de sécurité (NSA) United States Communications Intelligence
américaine ont entraîné « des changements Agreement (Ukusa) constitue le cœur des
fondamentaux et irréversibles dans beaucoup programmes de surveillance des communi-
de pays et quantité de domaines », souligne cations mondiales. Dans ce traité, les États-
Glenn Greenwald, le journaliste du  Guar- Unis sont nommés « partie première » (first
dian qui a rendu publiques les informations party) et la NSA est spécifiquement reconnue
confidentielles que lui a fournies le lanceur comme la « partie principale » (dominant
d’alerte Edward Snowden (1). On apprit alors party). Le Royaume-Uni, le Canada, l’Austra-
que plusieurs dirigeants occidentaux avaient lie et la Nouvelle-Zélande représentent les
été mis sur écoute. À l’automne  2013, la « parties secondaires » (second parties). Cha-
chancelière allemande Angela Merkel et la cun de ces pays, outre qu’il s’engage à assurer
présidente du Brésil, à l’époque Mme Dilma la surveillance des communications dans
Rousseff, se sont opposées à M.  Barack une région donnée, à partager ses infrastruc-
Obama en condamnant les atteintes à la vie tures avec les États-Unis et à mener des opé-
privée dont les États-Unis s’étaient rendus rations communes avec eux, peut accéder
coupables – et dont elles avaient person- aux renseignements collectés selon des
nellement été victimes. L’Assemblée géné- modalités fixées par Washington (2).
rale de l’Organisation des
Ce dispositif de surveillance
Nations unies (ONU) a Déplacement stratégique
mondiale s’inscrit dans le cadre des adopté à l’unanimité une Les pays de l’Ukusa –  les  five eyes (« cinq
alliances stratégiques nouées par résolution reconnaissant yeux »), comme on les appelle parfois – col-
les États-Unis depuis 1948 comme un droit humain laboraient dans le cadre de la guerre froide.
la protection des don- L’URSS représentait le principal adversaire.
nées privées sur Internet. Mais, pour pleine- Mais, face aux avancées des mouvements
ment apprécier l’étendue du retentissement anticoloniaux, anti-impérialistes et même
international de l’affaire Snowden, il faut anticapitalistes en Asie, en Afrique et en
examiner l’impact de ces révélations sur les Amérique latine, les États-Unis ont étendu
forces économiques et politiques mondiales, leurs capacités de collecte de renseigne-
structurées autour des États-Unis. ment à l’échelle mondiale. Les alliances
Tout d’abord, l’espionnage –  l’une des ayant fondé ce système dépassent donc lar-
fonctions de la NSA – fait partie intégrante gement le cercle des premiers signataires.
du pouvoir militaire américain. Depuis 2010, Par exemple, à l’est et à l’ouest de l’Union
le directeur de la NSA est également chargé soviétique, le Japon et l’Allemagne comptent
des opérations numériques offensives, en parmi les « parties tierces » (third parties) du
tant que commandant du Cyber Command traité. On notera que, à la suite des révéla-
de l’armée : les deux organismes relèvent du tions de M.  Snowden, Mme  Merkel a
ministère de la défense. « Les États-Unis demandé aux États-Unis de partager les
renseignements dont ils disposent avec l’Al-
* Professeur en communication à l’université de l’Illinois lemagne, selon des conditions similaires à
(Urbana-Champaign), auteur notamment de Digital Depression.
celles dont bénéficient les « parties secon-
Information Technology and Economic Crisis, University of Illinois
Press, Urbana, 2014. daires ». En vain.

70 //// MANIÈRE DE VOIR //// La bataille de la culture


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:31 Page 71

Au fil du temps, les membres ayant le sta- États-Unis, l’argument selon lequel « tous les Maleonn ///// « Unforgivable Children no 9 »
(Des enfants impardonnables), 2005
tut de « parties tierces » ont évolué ; mais tous pays font la même chose » ne tient pas la
disposent d’un accès restreint aux renseigne- route. Des satellites, dans les années 1950, tement lié au capitalisme numérique. Ces
ments collectés. Ce fut, pendant un temps, le jusqu’aux infrastructures numériques, les dernières décennies ont vu se développer
cas de l’Iran, bien situé pour observer le sud États-Unis ont modernisé leurs systèmes de une industrie de la cyberguerre, de la col-
de l’Union soviétique. Après la révolution de surveillance globale à plusieurs reprises. lecte et de l’analyse de données, qui n’a de
1979, les États-Unis durent trouver une solu- Toutefois, depuis le début des années 1990 et comptes à rendre à personne et dont fait par-
tion de remplacement. Ils institu- la chute des régimes communis- tie l’ancien employeur de M.  Snowden  (3),
Avec les
tionnalisèrent alors leurs liens tes, la surveillance a aussi changé l’entreprise Booz Allen Hamilton. En d’autres
privatisations
avec la République populaire de de fonction. Elle vise toujours à termes, avec les privatisations massives,
Chine (RPC), avec laquelle les rela- massives, s’est combattre les menaces, actuelles l’« externalisation du renseignement » s’est
tions s’étaient améliorées depuis développée ou futures, qui pèsent sur une éco- banalisée. Ainsi, ce qui était de longue date
1970-1971 (lire l’article de Tsien une industrie de la nomie mondiale construite une fonction régalienne est devenu une vaste
Tche-hao page 7). La province du cyberguerre et de la autour des intérêts américains. entreprise menée conjointement par l’État et
Xinjiang apparaissait comme un Mais ces menaces se sont diversi- les milieux d’affaires. Comme l’a démontré
collecte de données
endroit commode pour espionner fiées : acteurs non étatiques, pays M.  Snowden, le complexe de surveillance
les Russes  : Deng Xiaoping, qui lança les moins développés bien déterminés à se faire américain est désormais rattaché au cœur
réformes en 1978-1979, autorisa la Central une meilleure place dans l’économie mon- de l’industrie du Net. ☛
Intelligence Agency (CIA) à construire deux diale ou, au contraire, pays désireux de s’en-
postes de surveillance, à condition qu’ils gager sur d’autres voies de développement ;
(1) Glenn Greenwald,  Nulle part où se cacher,  JC Lattès,
soient tenus par des techniciens chinois. Opé- et – c’est essentiel – autres pays capitalistes Paris, 2014.
rationnels à partir de 1981, ils fonctionnèrent développés. (2) Cf. Jeffrey T. Richelson,  The US Intelligence Commu-
au moins jusqu’au milieu des années 1990. Pour clarifier ce déplacement stratégique, nity, Westview, Boulder, 2008. Lire aussi Philippe Rivière,
« Le système Echelon », Manière de voir, juillet-août 1999.
Puisque aucun État ne possède de réseau il faut souligner un aspect économique du
(3) Il y travailla de 2009 à 2013, date à laquelle il a révélé
d’espionnage aussi étendu que celui des système de renseignement américain direc- l’espionnage de masse de la CIA.

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 71


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:31 Page 72

auprès de l’administration Clinton (1993-


LES GRANDES OREILLES DE L’ONCLE SAM 2001) pour réduire la protection de la vie pri-
Il y a de solides raisons de penser que des à la pointe de la technologie et d’avoir une vée au strict minimum. Ainsi, ils ont pu modi-
entreprises de la Silicon Valley ont participé portée globale travaillent encore avec elle », a fier le Net de façon à surveiller ses utilisateurs
de façon systématique, et pour la plupart sur ainsi reconnu le directeur de la NSA en à des fins commerciales. Rejetant les initia-
un mode confraternel, à certains volets d’une juin 2014, dans le New York Times. tives de protection des données, fussent-elles
opération top secret de la NSA baptisée Contre toute évidence, Google, Facebook et timides, réseaux sociaux, moteurs de
« Enduring Security Framework », ou Cadre consorts nient leur implication et feignent recherche, fournisseurs d’accès et publici-
de sécurité durable. En 1989 déjà, un expert l’indignation. Une réaction logique  : ces taires continuent d’exiger une intégration plus
des communications militaires se félicitait entreprises ont bâti leur fortune poussée de la surveillance com-
Les entreprises
des « liens étroits entretenus par les compa- sur l’espionnage à grande échelle merciale à Internet – c’est la raison
gnies américaines (…)  avec les hautes ins- dans un but commercial –  pour informatiques et les pour laquelle ils promeuvent le
tances de la sécurité nationale américaine », leur propre compte comme pour publicitaires ont fait passage à l’informatique « en nua-
parce que les compagnies en question « faci- celui de leurs soutiens financiers, du lobbying pour ge» (cloud service computing). Quel-
litaient l’accès de la NSA au trafic internatio- les grandes agences de publicité et réduire la protection ques milliers d’entreprises géantes
nal (4) ». Cette relation structurelle demeure. de marketing. de la vie privée au ont acquis le pouvoir d’accaparer
Bien que les intérêts de ces entreprises ne se La collecte, massive et concertée, les informations de la population
strict minimum
confondent vraisemblablement pas avec de données par les grandes entre- du monde entier, du berceau à la
ceux du gouvernement américain, les prin- prises n’est pas un fait naturel. Il a fallu la ren- tombe, à toute heure de la journée. Comme
cipales compagnies informatiques consti- dre possible, notamment en transformant l’ar- l’explique le chercheur Evgeny Morozov, les
tuent des partenaires indispensables pour chitecture initiale d’Internet. Dans les stratégies de profit de ces entreprises reposent
Washington. « La majorité des entreprises qui années 1990, alors que le World Wide Web explicitement sur les données de leurs utilisa-
permettent depuis longtemps à l’Agence d’être commençait tout juste à s’immiscer dans la vie teurs. Elles constituent, selon les mots du fon-
Maleonn ///// « Unforgivable Children no 5 » sociale et culturelle, les entreprises informa- dateur de WikiLeaks, M. Julian Assange (5),
(Des enfants impardonnables), 2005 tiques et les publicitaires ont fait du lobbying des « moteurs de surveillance (6) ».

72 //// MANIÈRE DE VOIR //// La bataille de la culture


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:32 Page 73

Ces stratégies de profit deviennent la base


du développement du capitalisme numé-
rique. La dynamique d’appropriation des
Sur la Toile
données personnelles électroniques se ren- Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC)
force puissamment sous l’effet d’une double Le CEFC, établi à Hongkong, met en ligne une partie des archives de sa revue bilingue (anglais/français),
pression, économique et politique. Pour cette Perspectives chinoises. Parmi les numéros à consulter, « Savoir et pouvoir dans la Chine du XXIe siècle :
la production des sciences sociales » (2018/4), « Les acteurs locaux de l’économie digitale chinoise »
raison même, elle s’expose à une double vul- (2017/4), et « Fictions utopiques et dystopiques en Chine contemporaine » (2015/1).
nérabilité, mise en lumière par les révélations www.cefc.com.hk
de M. Snowden. Malgré cela, l’administration
Obama est restée inébranlable dans son sou- Brookings Institution
Ce groupe de réflexion installé à Washington, qui compte parmi les plus influents des États-Unis, a publié
tien aux multinationales : « Les big data seront de nombreuses études et analyses sur le soft power américain et chinois, dont « The use of military
un moteur historique du progrès », a martelé diplomacy in great power competition » (12 février 2019), « The illusion of Chinese power » (25 juin 2014), et
un communiqué officiel en juin 2014. « Fund – Don’t cut – U.S. soft power » (30 avril 2013).
www.brookings.edu

La Chine en ligne de mire China Economic Review


La stagnation chronique de l’économie mon- Le site de cette revue universitaire hongkongaise consacrée à l’économie regorge d’informations et
d’analyses sur l’industrie cinématographique. À lire, notamment, un article de Ying Zhu, professeure
diale exacerbe encore la bataille menée par les
de culture des médias à l’université de New York, qui explique comment les réalisateurs chinois peuvent
grandes entreprises et l’État pour accaparer gagner en audience auprès de spectateurs fatigués des grosses machines américaines (« Domestic
les profits. D’un côté, les fournisseurs d’accès drama », 2 mai 2013).
www.chinaeconomicreview.com
à Internet et les grandes entreprises forment
la garde prétorienne d’un capitalisme numé-
rique centré sur les États-Unis. À elle seule, la Le même mois, le ministre de la justice
société Microsoft utilise plus d’un million d’or- américain portait plainte contre cinq offi-
dinateurs dans plus de quarante pays pour ciers de l’armée chinoise pour cyberespion-
fournir ses services à partir d’une centaine de nage commercial, en arguant que la Chine se
centres de données. Android et iOS, les sys- livrait à des tactiques de concurrence ouver-
tèmes d’exploitation respectifs de Google et tement illégales. Pourquoi les États-Unis ont-
d’Apple, équipent quant à eux la totalité des ils attendu ce moment précis pour passer à
smartphones vendus dans le monde. Le capi- l’action? Depuis des années, ils accusent Pékin
talisme numérique fondé sur Internet impres- de lancer des cyberattaques contre leurs
sionne par son ampleur, son dynamisme et ses entreprises,  alors qu’eux-
perspectives de profit, comme le montrent mêmes piratent les routeurs Les Américains accusent Pékin de lancer
non pas seulement l’industrie directement liée et l’équipement Internet des cyberattaques contre leurs
à Internet, mais des domaines aussi différents d’une compagnie chinoise entreprises alors qu’eux-mêmes piratent
que la construction automobile, les services concurrente, Huawei… Une les routeurs du concurrent Huawei
médicaux, l’éducation et la finance. motivation, d’ordre politique,
Sur ce plan, l’affaire Snowden a revivifié transparaît : l’année 2014 est marquée par
pendant quelque temps la contestation de la les élections de mi-mandat et l’exécutif
cyberdomination américaine. En mai 2014, le démocrate entend faire de la RPC un préda-
président-directeur général de l’équipemen- teur qui détruit les emplois américains en
tier informatique Cisco a par exemple écrit au pillant la propriété intellectuelle. Et, dans le
président Obama pour l’avertir du fait que le même temps, cette mise en cause publique
scandale de la NSA minait « la confiance dans de Pékin souligne subtilement qu’entre
notre industrie et dans la capacité des sociétés alliés le statu quo – un capitalisme numé-
technologiques à vendre leurs produits dans le rique dominé par les États-Unis – reste la
monde » (Financial Times, 19 mai 2014). meilleure option.
Nous touchons là au cœur du problème.
Selon ses dires, M. Snowden espérait que ses
(4) Ashton B. Carter, « Telecommunications policy and US révélations «seraient un appui nécessaire pour
national security », dans Robert W. Crandall et Kenneth
Flamm (sous la dir. de),  Changing the Rules, Brookings, bâtir un Internet plus égalitaire ». Il voulait non
Washington, DC, 1989.
seulement déclencher un débat sur la surveil-
(5) Lire Juan Branco, « L’indomptable Julian Assange », Le
Monde diplomatique, mai 2019. lance et le droit à la vie privée, mais aussi
(6) Cette citation et toutes les autres, sauf mention contraire, influencer la controverse sur les déséquilibres
sont extraites de Julian Assange, Cypherpunks : Freedom and
the Future of the Internet, OR Books, New York, 2012. inhérents à l’infrastructure d’Internet. ☛

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 73


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 25/03/2020 11:27 Page 74

LES GRANDES OREILLES


DE L’ONCLE SAM Au nom de Confucius
Dans sa construction même, Internet a tou-
jours avantagé les États-Unis. Une opposition,
internationale mais sporadique, s’est fait
entendre dès les années 1990. Elle s’est inten-
«J ’espère de tout cœur que les jeunes de Thaïlande (…) pourront perfec-
tionner la connaissance et la compréhension de la Chine et devenir
ainsi les dignes défenseurs, héritiers et promoteurs de cette amitié tradition-
sifiée entre 2003 et 2005, lors des sommets nelle.» Ces mots prononcés, en décembre 2011, par le président Xi Jinping lors
mondiaux sur la société de l’information, puis de sa visite à l’institut Confucius de l’université de Chulalongkorn expriment
de nouveau en 2012 avec l’annonce d’une ren- parfaitement l’objectif assigné à ces établissements (1).
contre internationale pour examiner les poli- Les instituts Confucius sont les plus jeunes dispositifs d’« apprentissage cul-
tiques institutionnelles définies par les États- turel » créés dans le monde. Le premier a été mis en place à Séoul en 2004, alors
Unis concernant Internet : le « NETmundial, que son pendant français, l’Alliance française, est né en… 1883. Pourtant, l’or-
réunion multipartite mondiale sur la gouver- ganisme chinois est, de loin, le plus populaire de tous : 2 700 000 inscrits, quand
nance d’Internet », s’est tenu à São Paulo en l’Alliance française, le British Council, l’institut Goethe et l’institut Cervantès n’en
avril 2014 et a réuni pas moins de 180 parti- rassemblent, à eux quatre, que 1 348 000 (2). Il faut dire que, implantés dans
cipants, des représentants de gouvernements, 154 pays, les instituts Confucius couvrent plus largement la planète – même si
des entreprises et des associations. au total leur nombre demeure inférieur à celui de l’Alliance française, par exem-
ple (548 contre 834). Gérés par le Bureau national pour l’enseignement du chi-
Promesses en trompe-l’œil nois langue étrangère (Hanban), ils visent à « promouvoir la langue et la culture
Quelques semaines avant le rassemble- chinoises, en associant partenaires chinois et partenaires locaux (3) ». Avec un
ment, les États-Unis ont promis, non sans certain succès puisque l’on estime aujourd’hui que plus de 100 millions de per-
poser plusieurs conditions importantes,
sonnes dans le monde apprennent le chinois.
d’abandonner leur rôle de supervision for- Contre toute attente, les implantations les plus nombreuses se trouvent aux
melle de l’Internet Corporation for Assigned États-Unis, avec 103 établissements, souvent créés au sein même des campus.
Names and Numbers (Icann), l’organisme Nombre de grandes universités ont noué des partenariats car cela « enrichit leur
qui administre certaines des fonctions offre académique sur la deuxième puissance mondiale et l’une des plus anciennes
vitales du réseau. L’opération a réussi. À l’is- civilisations du monde (4)». Mais la coopération n’est pas toujours un long fleuve
sue du NETmundial, la Software and Infor-
tranquille. Les commanditaires chinois veillent à ce que les enseignants évitent
les sujets contemporains dits « 3 T » – Tiananmen, Taïwan et Tibet – au nom des
mation Industry Association (SIIA), établie
divergences d’analyse. Cela a poussé l’université de Chicago à fermer l’institut
aux États-Unis, s’est félicitée : « Les propos
en raison du « manque de liberté académique et de transparence ». Avec la vague
tenus sur la surveillance sont restés mesu-
antichinoise actuelle, ces fermetures risquent de proliférer.
rés », et « cette rencontre n’a pas donné la
part belle à ceux qui privilégient un contrôle Pour l’heure, pas de telles fausses notes en Afrique, où le premier institut
intergouvernemental d’Internet, c’est-à-dire a vu le jour en 2005, à Nairobi. Le continent en accueille désormais 54, répartis
dans 33 nations. Pékin veille à préparer de futures élites en offrant des bourses
placé sous l’égide des Nations unies ».
aux jeunes étudiants en Chine dont le nombre a grimpé de 1 600 en 2003 à
Si le Brésil a rejoint le giron américain,
81 562 en 2018 (lire l’article de Jean-Christophe Servant page 43).
la Russie ainsi que Cuba ont refusé de
signer la résolution finale et souligné que Avec 17 établissements, la France est le troisième pays européen le plus doté
le discours des États-Unis sur la « liberté en instituts Confucius, derrière le Royaume-Uni (29) et l’Allemagne (19). Depuis
d’Internet » sonnait creux ; la délégation le début des années 2010, Pékin a mis le paquet sur les pays d’Europe orien-
indienne s’est déclarée insatisfaite, ajou-
tale, en appui de ses investissements dans le cadre des nouvelles routes de
la soie.Les instituts vont-ils continuer à s’étendre malgré une méfiance gran-
tant qu’elle ne donnerait son accord
dissante en Occident ? Un recul serait considéré comme un échec car, comme
qu’après consultation de son gouverne-
disait Confucius lui-même, « celui qui ne progresse pas chaque jour recule
ment ; et la Chine est revenue à la charge,
chaque jour ».
dénonçant la « cyberhégémonie » améri-
Sylvain Anciaux
caine (China Daily, 21 mai 2014).
Aujourd’hui celle-ci n’est guère entamée.
(1) Le texte du discours est disponible sur le site de Hanban : http://french.hanban.org
En revanche Washington ne cesse d’accuser (2) Nashidil Rouiaï, « Instituts Confucius. La langue et la culture comme outils de l’influence de la
Pékin de cyberespionnage, via notamment Chine dans le monde », Encyclopédie pour une histoire nouvelle de l’Europe, 19 juillet 2019,
https://ehne.fr
Huawei, et exhorte ses alliés à cesser toute
(3) « Objectifs et missions », Instituts Confucius en France, www.institutconfucius.fr
alliance avec le groupe chinois. Quant à (4) Claude Meyer, « Instituts Confucius, médias : la stratégie très au point du soft power chinois »,
M. Snowden, il a dû se réfugier en Russie. Atlantico, 17 juin 2018.
Dan Schiller

74 //// MANIÈRE DE VOIR //// La bataille de la culture


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:32 Page 75

Maleonn /////
« The Shadow Is My
Lover, The Heart Is The
Enemy no 3 » (L’ombre
est mon amante,
le cœur l’ennemi), 2013

QUI SURVEILLE,
LA CIA
OU HUAWEI ?
Surpris par l’arrivée sur le marché
mondial du spécialiste de la téléphonie
Huawei, les dirigeants américains
l’accusent de vouloir espionner le monde
entier. Il est vrai qu’en ce domaine
ils s’y connaissent… Aux États-Unis,
les administrations publiques ainsi que
les entreprises privées ont été fermement
priées de rompre tout lien commercial
avec le groupe chinois.
Le chantage s’étend aux
gouvernementaux occidentaux.

C
PAR DAN SCHILLER ela fait maintenant plusieurs années tions afin d’entraver son accès au marché
que Huawei, le géant chinois des télé- américain, mais aussi d’empêcher les entre-
communications, est en butte à une prises nationales de haute technologie de
hostilité croissante de la part des États-Unis, nouer des relations commerciales avec elle.
hier sous les présidences de MM. George W. Le conf lit s’est envenimé en 2018 lorsque
Bush et Barack Obama, aujourd’hui sous celle l’administration Trump a fortement incité
de M.  Donald Trump. Dès 2012, le Congrès les autorités canadiennes à interpeller
américain a entrepris d’enquêter sur les liens Mme Meng Wanzhou, directrice financière de
qu’entretenait la société avec le gouverne- Huawei et fille de son fondateur, lors de son
ment chinois. En 2014, Washington a décidé passage à Vancouver. Cette dernière est
de la bannir de tous les appels d’offres publics. inculpée pour violation des sanctions amé-
Depuis lors, il ne cesse d’étendre les restric- ricaines à l’encontre de l’Iran et d’autres ☛

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 75


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:33 Page 76

Plus de cent pays parmi lesquels ne figu-


QUI SURVEILLE, LA CIA OU HUAWEI ? raient ni la Chine ni l’Union soviétique
pays, et Washington réclame son extradition. d’alors ont installé ce matériel en croyant se
Quinze mois plus tard, elle est toujours rete- protéger contre les intrus. Or c’était tout le
nue au Canada. contraire  : l’équipement en question per-
Au cours de l’année écoulée, de hauts res- mettait aux Américains d’écouter les
ponsables américains ont fait pression sur des conversations de ces dirigeants étrangers,
dizaines d’États étrangers afin de les dissuader puis d’exploiter les informations recueillies
d’acheter les matériels de Huawei pour équi- à des fins diplomatiques et militaires. L’Al-
per leurs systèmes de télécommunication. lemagne s’est retirée du programme dans
Sans surprise, les services de renseigne- les années 1990, mais la Central Intelligence
ment américains rechignent à expliquer pré- Agency (CIA) et la National Security Agency
cisément en quoi le groupe constituerait une (NSA), elles, l’ont poursuivi au moins
menace pour la sécurité des réseaux de télé- jusqu’en 2018. Au point que la CIA, dans un
communication mondiaux. Et pour cause. rapport interne cité par le Washington Post,
S’ils entraient un tant soit peu dans les détails, claironnait : « Sur le plan du renseignement,
cela risquerait de lever le voile sur les agisse- c’était le coup du siècle ! »
ments actuels de leurs propres espions. Ils
préfèrent donc justifier leurs inquiétudes en Une concurrence de plus en plus forte
arguant que la Chine chercherait à pénétrer Comme l’a révélé le lanceur d’alerte Edward
« nos » systèmes de télécom- Snowden, avec un luxe de détails que le gou-
munication par une porte vernement américain ne lui a toujours pas
Ayant abandonné dérobée, avec des intentions pardonné, l’espionnage américain a changé
leur leadership en matière forcément malveillantes. de forme sous l’inf luence d’Internet et des
de technologies réseaux, Mais la cause de cette pa- nouvelles techniques de cryptage. Il
les États-Unis craignent de perdre nique est tout autre : alors implique désormais les grandes compagnies
l’accès à ces systèmes que les États-Unis, à leur nationales dominant le marché mondial des
corps défendant, sont con- appareils, services et applications numé-
traints d’abandonner leur riques, ainsi que les fournisseurs de réseaux,
leadership dans la mise en place des techno- qui gèrent les câbles sous-marins et sont pré-
logies réseaux de nouvelle génération, ce sont sents dans des dizaines de pays.
eux qui craignent de perdre l’accès à ces sys- Cependant, la puissance américaine n’est
tèmes – un accès qu’ils s’étaient assuré grâce plus incontestée. Elle subit une concurrence
à une coopération de longue date entre le de plus en plus forte de la part d’entités éta-
renseignement et les industriels. blies en Chine, et du Parti communiste au
Puissance mondiale hégémonique, à la pointe pouvoir. La croissance de l’économie chinoise
de la technologie, l’Amérique ne s’est jamais pri- a été si fulgurante que les géants numériques
vée de surveiller les États, les entreprises et les Alibaba, Tencent, Huawei et quelques autres
personnes – et ce sur toute la planète. Par le réalisent l’essentiel de leurs ventes et de leurs
passé, cette activité d’espionnage s’effectuait via profits sur le marché intérieur. Mais chacun
les grandes compagnies téléphoniques natio- d’eux s’efforce également d’étendre ses acti-
nales. D’après un reportage paru récemment vités au-delà des frontières. Huawei est celui
dans le Washington Post (1), les Américains se qui y a le mieux réussi.
seraient associés dès 1970 au service de rensei- Non content de proposer une large gamme
gnement allemand, le Bundesnachrichten- d’équipements réseaux à bas prix, il peut
dienst (BND), pour vendre des dispositifs de aussi se targuer d’un gros budget de
cryptage truqués à des gouvernements étran- recherche et développement : 15 milliards de
gers. L’opération, qui bénéficiait du soutien de dollars (13  milliards d’euros) en 2018, un
l’équipementier de télécommunications amé- chiffre appelé à augmenter rapidement. C’est
ricain Motorola, du groupe allemand Siemens moins qu’Amazon (36 milliards de dollars en
et d’un industriel suisse prétendument indé- 2019) ou Alphabet, la maison mère de Google
pendant, Crypto AG (2), était contrôlée presque (26 milliards), mais c’est à peu près l’équiva-
de A à Z par le tandem germano-américain, lent des dépenses d’Apple (16,2 milliards), de
jusqu’à la conception même de la technologie. Microsoft (16,9 milliards) et du sud-coréen

76 //// MANIÈRE DE VOIR //// La bataille de la culture


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:34 Page 77

Samsung (16,4 milliards en 2018). Son bud- des dizaines, peut-être des centaines de mil- sant exception à la règle – elle décide de
get est déjà bien supérieur à celui de ses liards d’appareils de toute sorte vont se rac- conserver son indépendance à l’égard des
concurrents directs  : le suédois Ericsson corder à Internet dans les années à venir, autorités chinoises, la probabilité de voir
(environ 4 milliards de dollars), l’américain permettant de collecter d’invraisemblables accorder aux agences américaines l’accès
Cisco (moins de 7 milliards) et le finlandais quantités de données. Qui va approvisionner privilégié dont elles ont l’habitude de béné-
Nokia (environ 5 milliards), lequel ces nouveaux systèmes ? Qui aura ficier demeure très faible. Pendant ce temps,
L’administration
a racheté Alcatel-Lucent en 2016 accès aux données qui y transi- contre toute attente, Huawei tient la corde
et s’est allié à Microsoft pour Trump semble tent ? Qui sera le mieux à même dans le développement des réseaux de der-
« améliorer sa compétitivité » face déterminée à rétablir de les exploiter, à des fins aussi nière génération et des services qui leur sont
à… Huawei. la suprématie bien commerciales que militaires liés. Washington entend bien semer son che-
Fort de ses équipements et ser- américaine dans ou de renseignement ? min d’embûches.
vices, le groupe chinois est désor- le domaine des Bien qu’elle reste divisée quant Le gouvernement Trump espère que des
mais présent dans 170 pays envi- aux stratégies et au choix des dizaines d’autres pays se joindront à ses
télécommunications
ron. Il est le plus gros producteur entreprises à privilégier, l’admi- efforts pour barrer la voie à Huawei et ainsi
de matériel de télécommunication du nistration Trump semble déterminée à réta- restaurer leur position dominante. Jusqu’à
monde et le deuxième fabricant de smart- blir la suprématie des États-Unis. Le dossier présent, ces attentes ont été déçues, puisque
phones, devant Apple. Surtout, il devrait Huawei constitue l’un des fronts de cette ni le Royaume-Uni ni l’Allemagne n’ont
bientôt prendre la tête de la course mondiale vaste campagne. donné leur blanc-seing. Mais le conflit ne fait
au déploiement des réseaux 5G. Cela lui Si l’entreprise chinoise choisit d’imiter ses que commencer.
assurera, ainsi qu’à ses partenaires, une homologues américaines, elle coopérera Dan Schiller
position-clé sur un nouveau marché aux avec les services de renseignement et l’ar-
potentialités infinies, celui des myriades de mée de son pays. Il deviendra alors très com-
(1) Greg Miller, « The intelligence coup of the century », The
produits et de services qui ne manqueront pliqué pour les États-Unis de puiser dans les
Washington Post, 11 février 2020.
pas d’émerger autour de la 5G et de l’Inter- données transportées par ses réseaux mon- (2) En réalité, la société est détenue par la CIA et les rensei-
net des objets. À en croire les estimations, diaux et de les exploiter. Mais, même si – fai- gnements allemands.

Maleonn /////
« The Shadow Is My
Lover, The Heart Is The
Enemy no 1 » (L’ombre
est mon amante,
le cœur l’ennemi), 2013

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 77


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:35 Page 78

DANS LES ARCHIVES //// MAI 1991 //// PAR MARTIN A. LEE *

Le complexe
militaro-médiatique
Si les liens entre dirigeants politiques et journalistes sont graph and Telephone, un géant de
l’armement (2). D’autres program-
connus, l’imbrication entre les marchands de canons et
mes qui proposent des informations
les médias l’est beaucoup moins. Certes les journaux chinois, apparemment neutres sont payés
sous contrôle d’État, sont peu enclins à critiquer le pouvoir. par des firmes du complexe mili-
Mais aux États-Unis, pendant la guerre du Golfe, de nombreux taro-industriel et diffusés sur CNN,
sur CBS ou sur ABC. Comme les
téléspectateurs ignoraient que l’une des grandes chaînes
chaînes privées dépendent de la
de télévision était détenue par un fournisseur de l’armée. publicité pour l’essentiel de leurs
ressources, les journalistes ne sont

L
’entreprise General Electric (GE) est l’un des prin- pas encouragés à poursuivre des
cipaux fournisseurs de l’armée américaine. Cette investigations qui pourraient faire
compagnie a produit les pièces de rechange de du tort aux annonceurs…
presque tous les systèmes d’armes utilisés par les États- De plus, les conseils d’adminis-
Unis durant la guerre du Golfe [1990-1991] : le missile tration de presque chaque grand
Patriot, le missile Tomahawk, le bombardier invisible groupe médiatique comprennent
F-117 A Stealth, le bombardier B52, l’avion radar Awacs, des représentants des industries
le satellite espion Navstar, etc. « de la défense » qui
Pourtant, la majorité des téléspecta- « La liberté de presse forment ainsi un
teurs américains ignoraient que, chaque bute sur une puissant complexe
fois qu’un commentateur de la chaîne contradiction quand militaro-industrialo-
National Broadcasting Corporation médiatique et com-
les gens qui possèdent
(NBC) s’extasiait devant les performan- promettent l’intégri-
Toutes les notes sont de la ces de ces armes sophistiquées, il ne fai- les médias sont té du journalisme
rédaction. ceux-là mêmes
sait que louer la compagnie qui lui ver- américain. Par exem-
(1) NBC a été rachétée en
2011 par le câblo- sait son salaire. En effet, NBC, l’un des sur qui il faudrait ple, la direction du
opérateur américain
trois grands réseaux commerciaux de enquêter » New York Times se glorifie de compter
Comcast.
(2) L’entreprise est passée télévision – avec CBS et ABC –, est la pro- parmi ses membres l’ancien secrétaire
en 2005 dans le giron du priété de General Electric (1). Comme le remarque un d’État Cyrus Vance, qui siège aussi au conseil de General
groupe texan SBC
Communications ancien employé de NBC News, « la notion même de Dynamics, l’une des principales firmes militaires et
(aujourd’hui AT&T).
liberté de presse bute sur une contradiction insurmon- l’un des plus importants annonceurs dans divers
(3) Chef de la diplomatie
américaine de 1977 à table quand les gens qui possèdent les médias sont ceux- médias  (3). Au conseil d’administration de CBS, on
1980, Cyrus Vance est
décédé en 2002. là mêmes sur qui il faudrait enquêter ». General Electric trouve Harold Brown, ancien secrétaire à la défense
(4) Sécrétaire d’État à la et d’autres fournisseurs militaires subventionnent des [1977-1981], tandis qu’un de ses prédécesseurs, Robert
défense entre 1961 et
1968, puis président de la programmes d’information, sur la chaîne Public Broad- McNamara, exerce son inf luence à la tête du Washing-
Banque mondiale casting System (PBS), le réseau public. ton Post (4).
jusqu’en 1981, Robert
McNamara s’est éteint en De même l’émission « MacNeil/Lehrer NewsHour », sur Durant la guerre du Golfe, la télévision a retransmis les
2009.
PBS, est massivement subventionnée par American Tele- images de bombes intelligentes américaines. Cette effi-
(5) Jour de l’invasion du
Koweït par les troupes de cacité supposée permettait de faire oublier les accusa-
Saddam Hussein, qui sera
tions de corruption qui avaient terni ces dernières années
le prélude à la guerre du
Golfe de 1990-1991. * Journaliste, ancien directeur de la revue Extra !, Washington DC. la réputation des sociétés d’armement et de la bureau-

78 //// MANIÈRE DE VOIR //// La bataille de la culture


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:35 Page 79

cratie du Pentagone. Le chœur des experts a ainsi pu des bactéries à ces centres de recherche irakiens met- Maleonn ///// « Shanghai
Orphans no 8 » (Orphelins
saluer le formidable effort de réarmement mené par le tant au point des armes bactériologiques… de Shanghaï), 2011
président Ronald Reagan dans les années 1980. « Il est NBC et d’autres chaînes ont aussi refusé de diffuser les
gratifiant de penser que l’argent a été bien dépensé », s’est annonces publicitaires d’INFACT, le principal groupe
exclamé l’éditorialiste du  Dallas Times Herald  lors de associatif qui organise le boycottage de la firme General
l’émission « MacNeil/Lehrer NewsHour ». Electric pour protester contre la construction par cette
Peu de journalistes eurent l’indélicatesse de rappeler entreprise des armes nucléaires. Le programme popu-
le rôle de l’administration Reagan et celle de George H. laire d’information matinal de NBC, « Today Show »,
Bush dans l’armement et le financement de l’ancien consacra une émission au boycottage organisé par les
allié qu’était Saddam Hussein. Les grands médias pas- consommateurs mais ne fit aucune référence à la cam-
sèrent rapidement sur des informations essentielles pagne contre GE. Quand Todd Putnam, directeur de
touchant aux relations irako-américaines avant le National Boycott News, insista pour que «Today Show »
2 août 1990 (5), y compris sur les rapports du Congrès évoque cette campagne, il se vit répondre par un des pro-
montrant que des compagnies américaines, avec l’ap- ducteurs : « Si je faisais cela, il me faudrait chercher un
probation des autorités commerciales, avaient vendu nouveau job dès demain… » n

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 79


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:36 Page 80

UN CNN À LA CHINOISE
Comment gagner les cœurs et les esprits quand on a conquis les marchés et investi
dans un pays ? Face à ce dilemme, les autorités chinoises ont multiplié les
implantations de médias officiels : agences de presse (Xinhua), antennes
radiophoniques (Radio China International) ou chaînes de télévision (CNC World).
Elles espèrent ainsi asseoir un nouveau « soft power ». Notamment en Afrique.

S
PAR PIERRE LUTHER * i l’on définit le  soft power  comme le
pouvoir d’inf luencer les idées et les
comportements, l’information et sa
diffusion à l’échelle mondiale en sont une
composante stratégique. Par le biais d’ac-
cords de coopération et de mises à disposi-
tion gratuites de dépêches d’actualité, d’arti-
cles et de programmes radiophoniques ou
par l’implantation de médias, la République
populaire de Chine (RPC) a lancé une offen-
sive de séduction, de prestige et d’omnipré-
sence dans de nombreux pays où, faute de
moyens et d’envie, les anciennes grandes
puissances s’effacent.
Ainsi, China Xinhua News Network Corpo-
ration (CNC World), la chaîne d’information
continue en langue anglaise de l’agence de
presse officielle Xinhua, a été lancée le
1er juillet 2010 à Pékin. Diffusée par câble,
par satellite, par Internet et
Pékin a lancé une offensive de sur téléphone mobile, elle a
séduction, de prestige et d’omniprésence pour objectif, comme le sou-
dans de nombreux pays où les ligne à l’époque son direc-
COURTESY OF GALERIE PARIS-BEIJING

teur Li Congjiun, de « présen-


anciennes grandes puissances s’effacent
ter une vision internationale
avec une perspective chinoise ». En somme, de
concurrencer l’américaine Cable News Net-
work (CNN) et la British Broadcasting Cor-
poration (BBC). CNC World est présente sur
tous les continents et propose également des
journaux en langue japonaise, russe, portu-
gaise, arabe et française.
CNC World est née après l’annonce par le Wang Qingsong ///// « Competition », 2004
gouvernement chinois, en janvier  2009,
d’un projet estimé à 6 milliards de dollars l’étranger et de mieux faire porter la voix de
(4,6  milliards d’euros) concernant trois Pékin. Tous ces médias dépendent en effet
organes d’information  : China Central TV exclusivement du gouvernement central, à
(CCTV), l’agence Xinhua et People Daily, la travers le bureau de l’information du
version internationale en langue anglaise Conseil d’État dont ils ne sont que des outils.
du Quotidien du peuple. Une aide motivée Nuance de taille par rapport aux médias
par le souci d’améliorer l’image du pays à occidentaux – fussent-ils financés par la
redevance publique et leurs responsables
* Journaliste. nommés par le pouvoir –, leur ligne édito-

80 //// MANIÈRE DE VOIR //// La bataille de la culture


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 25/03/2020 10:15 Page 81

riale est une pure émanation des orienta- China International (RCI) inaugurait, à plus grammes en français, en chinois et dans cer-
tions diplomatiques gouvernementales. de cinq mille kilomètres de Pékin, une sta- taines langues locales. Toutefois, cette
La République populaire entend investir tion diffusée sur la bande FM en chinois, implantation dans la zone sahélienne ne se
tous les marchés de la planète pour y diffu- anglais et swahili. fait pas sans difficulté, tant les radios des
ser ses informations, sans contrainte de ren- Ce relais de la Chine à l’étranger était le anciennes puissance coloniales, telle Radio
tabilité. Cela concerne aussi la radio, notam- premier d’une centaine d’autres appelés à France Internationale (RFI), y demeurent
ment en Afrique, où elle représente le prendre place sur les ondes mondiales. RCI très populaires (1). ☛
premier moyen d’information de la popula- allait aussi, en août  2010, ouvrir des
tion. Le 27 février 2006, à Nairobi – la capi- antennes à Dakar (Sénégal) et à Niamey
tale du Kenya, où se trouve depuis 1987 le (Niger), puis à Nouakchott (Mauritanie) deux (1) Cf. Selma Mihoubi, « La stratégie d’implantation de Radio
Chine internationale (RCI) en Afrique sahélienne », Norois,
principal bureau africain de Xinhua –, Radio ans plus tard, avec la diffusion de pro- no 252, Presses universitaires de Rennes, décembre 2019.

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 81


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:38 Page 82

toujours abonnée au bricolage des chiffres de


UN CNN À LA CHINOISE vente, aux « entretiens exclusifs » qui sont
En Afrique, c’est désormais à travers les L’armée des « petites mains » que sont les autant de publireportages déguisés. Une pra-
informations transmises par la dizaine de journalistes des médias chinois de l’extérieur tique « gagnant-gagnant » – pour ne pas pro-
correspondants du bureau de Xinhua à sont recrutés moins pour leurs compétences noncer le mot de corruption – que les organi-
Bruxelles que l’on s’informe sur les décisions professionnelles que pour leur fidélité au sations professionnelles de la presse du Niger
des instances européennes. Mieux : c’est de régime. Ils jouent le rôle à la fois d’agents de et du Sénégal dénoncent régulièrement : rap-
plus en plus à travers Xinhua et grâce à ses renseignement et de représen- pelant aux directeurs des journaux
« Ici, si tu veux
dizaines d’accords de partenariat que les tants de l’empire, promoteurs que c’est à eux de payer leurs
que les journalistes
Camerounais suivent les événements surve- d’une « coopération mutuelle- employés, elles réclament la fin du
nant au Tchad, les Congolais en Tunisie, les ment bénéfique » et porte-voix se déplacent versement aux journalistes, par le
Zimbabwéens au Sénégal… des discours officiels. à ta conférence secteur tant privé que public, de per
« Ici, si tu veux que les journa- de presse, diem ou de « frais de transport ».
« Coopération mutuellement bénéfique » listes se déplacent à ta conférence il faut leur faire Mais ce panorama peu reluisant,
Cette coopération place le regard chinois au de presse, il faut leur faire un pour partie hérité de la « França-
un cadeau »
centre de la vie politique de l’Afrique, ainsi cadeau. » Président d’une associa- frique », où les médias réellement
que de la plupart des pays les moins avancés tion à Bamako (Mali), et peu désireux qu’on indépendants se comptent sur les doigts de la
d’Asie ou d’Amérique du Sud. Charme de le cite nommément, Amadou évoque ainsi main, est en passe d’être remplacé par un
cette « coopération Sud-Sud entre pays en voie les enveloppes remises aux journalistes avec autre, guère plus brillant : celui de la «China-
de développement »  : il n’est pas question les communiqués de presse, qu’ils reprodui- frique». Les médias africains sont désormais
d’exercer une quelconque ingérence, et ront dès lors bien volontiers. Quel journaliste alimentés à jet continu par l’agence Xinhua,
moins encore de donner de leçons de bonne demandant une autorisation de reportage ou forte de ses dix mille salariés, dont environ cent
gouvernance, que ce soit sur les droits sollicitant une interview en Afrique ne s’est- cinquante correspondants sur le continent.
humains, la corruption, les normes environ- il jamais vu demander combien sa prestation Au Togo, où les relations avec la Chine sont
nementales ou le droit du travail. serait facturée ? au beau fixe, un accord de partenariat lie
Wang Qingsong ///// « Crazy Readers » Grande habituée de ce mélange des genres, depuis 2007 le portail officiel de la Répu-
(Lecteurs fous), 2013 la presse africaine et panafricaine est depuis blique à l’agence Xinhua. Cette dernière a

COURTESY OF GALERIE PARIS-BEIJING

82 //// MANIÈRE DE VOIR //// La bataille de la culture


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:39 Page 83

conclu des ententes similaires avec la Tunisie,


le Maroc, l’Algérie, le Cameroun, le Congo, le Bibliographie
Gabon, le Burundi, la Syrie, l’Égypte… et des KAI-FU LEE, I.A. La plus grande mutation GINA KEATING, Netflixed. The Epic Battle
de l’histoire. Comment la Chine devient le leader for America’s Eyeballs, Portfolio / Penguin,
dizaines d’autres pays, dont elle est ainsi deve- de l’intelligence artificielle et pourquoi nos vies New York, 2013.
nue l’une des principales sources d’informa- vont changer, Les Arènes, Paris, 2019.
Lancé en 1997 comme un site de location
tion. Au total, Xinhua diffuse environ mille Ancien chercheur en informatique chez ou de vente de DVD, Netflix est devenu
Apple et Microsoft, Kai-fu Lee est devenu le une plate-forme mondiale de vidéos
dépêches par jour, en sept langues (chinois, premier investisseur chinois en intelligence à la demande, en même temps qu’un des
anglais, français, espagnol, arabe, russe et por- artificielle. Il raconte comment la Chine a principaux producteurs de séries américains,
basculé dans l’ère du « tout numérique » et contribuant à la domination culturelle
tugais), à destination de ses abonnés à travers rattrapé son retard sur la Silicon Valley. du pays. La journaliste économique Gina
le monde. Elle transmet aussi des articles et Keating retrace son ascension.
CLAUDE MEYER, L’Occident face à la renaissance
reportages à des journaux édités dans cent de la Chine. Défis économiques, géopolitiques NATHALIE BITTINGER (sous la dir. de), Dictionnaire
et culturels, Odile Jacob, Paris, 2018.
cinquante pays, échange des photos avec des des cinémas chinois. Chine, Hongkong, Taïwan,
Conseiller au centre Asie de l’Institut français Hémisphères/Maisonneuve & Larose, Paris, 2019.
dizaines d’agences de presse et fournit à ses
des relations internationales (IFRI), Claude Construit autour de 350 entrées,
abonnés un service informatique clés en main. Meyer analyse la montée en puissance de ce dictionnaire offre un panorama étoffé
l’empire du Milieu sur les plans économique, du septième art de la Chine continentale,
financier, technologique, militaire, etc., de Hongkong et de Taïwan. Il s’intéresse
Une fonction stratégique d’importance et décrypte également ses ambitions notamment à l’essor de l’industrie
Images de télévision et reportages radio planétaires en termes de soft power. cinématographique en République populaire.
commencent également à faire l’objet de
programmes d’échanges. L’enjeu n’est pas
tant la possibilité pour des agences afri-
caines ou arabes exsangues de voir leurs naires : International Islamic News, organe
informations reprises en Chine que pour de la Conférence islamique mondiale établi
Pekin de bénéficier en Afrique de canaux lui en Arabie saoudite, la Fondation Konrad-
permettant de diffuser sa vision du monde. Adenauer, dans le cadre de son programme
Alors que l’Afrique est quasi absente des d’appui à la démocratie, l’OIF, l’Agence maro-
journaux occidentaux, la version grand caine de presse, Anadolu Agency et, depuis
public du site en langue française de l’agence ces dernières années, l’agence Chine nou-
Xinhua place le continent en troisième posi- velle, Xinhua News. De son côté, l’Agence de
tion, après les rubriques « Chine » et presse africaine (APA), première agence pri-
« Monde ». Derrière viennent les rubriques vée du continent, instal-
Chine nouvelle détient le monopole
« Économie », « Culture », « Société et santé », lée à Dakar, recevait de
« Sports », etc. En août 2010, Le Quotidien du l’ambassade de Chine au absolu de la diffusion des informations
peuple ouvrait un bureau à Abuja, la capitale Sénégal, en octobre et possède un rang équivalent
du Nigeria. Son site y publie, en plus d’articles 2009, un appui institu- à celui d’un ministère
sur la vie politique et économique nigériane, tionnel financier de
l’ensemble des résultats des matchs de foot- 6 millions de francs CFA (9 000 euros), sous
ball… Le ballet incessant des séminaires aux- la forme d’une caméra de télévision et d’un
quels sont conviés aussi bien les journalistes abonnement de soutien à ses services.
que les fonctionnaires africains a autant pour Chine nouvelle – qui, avant 1949, s’appelait
but de conquérir de précieux alliés que de l’Agence rouge d’information de Chine – est
créer des relations interpersonnelles qui loin d’être une agence de presse comme les
aideront à mettre une sourdine aux protesta- autres. Considérée dans son pays comme
tions populaires que les pratiques des entre- « les oreilles, les yeux, la gorge et la langue du
prises chinoises déclenchent désormais régu- Parti (2) », elle y conserve le monopole absolu
lièrement dans les pays où elles s’implantent. de la diffusion des nouvelles et dépend tota-
Fondée en 1959, l’Agence de presse séné- lement des autorités pour fonctionner, avec
galaise (APS) est considérée par l’Organisa- un rang équivalent à celui d’un ministère.
tion internationale de la francophonie (OIF) Sans vocation commerciale – à la différence
comme la plus consultée dans les pays fran- des agences de presse mondiales que sont
cophones d’Afrique de l’Ouest. Ses parte- l’Agence France-Presse (AFP), la britannique
Reuters et l’américaine Associated Press
(AP) –, elle remplit donc une fonction straté-
(2) Wang Heyuan, « À quoi servent les publications internes gique de premier plan.
de l’agence Xinhua ? », Perspectives chinoises, no 5-6, Hong-
kong, 1992. Pierre Luther

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 83


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:40 Page 84

Michael Wolf /////


« Copy art, Gerhard Richter », Dafen, Chine, 2014

ans, la Chine s’y hisse au premier trimestre,


grâce aux résultats d’un florissant box-office
pendant la période du Nouvel An. Les ana-
lystes prédisaient qu’elle dépasserait Holly-
wood de façon pérenne dès la fin de cette
année. Ce ne sera pas avant 2021, en raison
de l’épidémie de coronavirus qui l’a frappée.
Année après année, le marché chinois se
développe alors que celui des États-Unis
stagne. On s’attendait à un net repli en 2019
en raison de l’assèchement provisoire des
fonds disponibles pour de nouvelles produc-
tions, consécutif au scandale fiscal révélé par
l’« affaire Fan Bingbing » en 2018 (1). Il n’en a
rien été et le marché a enregistré une hausse
de plus de 5 % – nettement plus faible qu’au
cours des années précédentes –, mais le mar-
ché américain a, lui, baissé, de 4 %. On comp-
tabilisait 70 000 écrans de cinéma fin 2019
en Chine (46 000 aux États-Unis), avec une
ouverture moyenne d’environ 27 nouveaux
écrans chaque jour.

Baisse d’influence et des recettes


Les deux pays sont complémentaires et
MICHAEL WOLF/LAIF-REA
interdépendants. Pour les États-Unis, la
Chine représente le second marché de son
industrie cinématographique, qui peut ainsi
rentabiliser quelques-uns de ses blockbus-
ters. Certains ont d’ailleurs été distribués
dans une version rallongée destinée au
public chinois. Pour la Chine, Hollywood

COMME AU CINÉMA représente un défi qui la pousse notamment


à améliorer la qualité de ses films. Dans le
passé on a beaucoup parlé de ses investisse-
Curieusement, la guerre commerciale a peu affecté les rapports sino-américains dans ments outre-Pacifique. Ceux-ci ont été stop-
le septième art. Au contraire, la coopération prévaut. Les Américains se sont un peu pés. Non pas en raison de la guerre commer-
ciale entre les deux pays mais pour des
alarmés quand le groupe Wanda a nourri quelque velléité de racheter une société
raisons internes à l’empire du Milieu.
hollywoodienne, qui produit, entre autres, les Golden Globes. Mais le gouvernement
Ce qui préoccupe les professionnels améri-
chinois y a mis le holà – plus pour des raisons internes que pour plaire à Washington. cains en ce moment est plutôt la très nette
baisse d’influence de leurs films sur le marché

S
PAR NOEL GARINO * i Hollywood et l’industrie du cinéma chinois et donc celle –  importante  – des
chinoise ont des intérêts mutuels, leurs recettes. L’époque où celui-ci assurait à coup
relations connaissent d’incessants sûr la rentabilité des blockbusters hollywoo-
hauts et bas. Ils sont désormais en concur- diens, comme la série des Transformers, sem-
rence pour obtenir le statut de premier mar- ble révolue. Les autorités chinoises n’ont
ché cinématographique mondial. Tous les édicté aucune nouvelle règle administrative
pour contrer l’invasion de Hollywood. Mais les
goûts du public chinois ont évolué et la qualité
* Économiste, spécialiste de l’industrie cinématographique chi-
noise et délégué artistique du Festival du cinéma chinois en France. des films locaux s’est améliorée. Selon le fon-

84 //// MANIÈRE DE VOIR //// La bataille de la culture


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 25/03/2020 11:48 Page 85

L’Américain, du sauveur au méchant


dateur et président-directeur général du cabi-
net de conseil pour l’industrie du cinéma Arti- Épousant les méandres des relations diplomatiques sino-américaines, les
san Gateway, M. Rance Pow, « les sociétés de séries populaires et films d’action chinois ont fait évoluer la figure des Amé-
production chinoises ont désormais la capacité ricains. Les personnages et leurs modes de vie ont été présentés sous un jour
de rivaliser avec les grands studios internatio- favorable et attrayant. Mais ils ont peu à peu perdu de leur superbe.

E
naux en ce qui concerne le cinéma d’action à n 2017, Wang Yuwei, professeur de journalisme et de communication à
gros budget ou les films d’animation (2) ». l’Université Jinan, à Canton, publiait une étude portant sur 117 séries télé-
Jadis tout-puissants, les films américains visées chinoises diffusées entre 1990 et 2016. Et pas n’importe lesquelles :
ont vu progressivement leur part diminuer toutes avaient mis en scène des personnages étrangers. L’universitaire s’est
au profit de cinémas d’autres pays (tels l’Inde intéressé à l’évolution des figures japonaises et américaines. Son verdict : les
il y a deux ou trois ans, le Japon l’an séries reflètent la volonté des Chinois d’être reconnus par les sociétés occi-
passé,  etc). Surtout, les productions natio- dentales, au fur et à mesure de l’ouverture du pays à l’économie de marché.
nales se sont imposées et le ratio entre les
Dans les années 1990 et 2000, l’Américain est donc cet homme blanc, grand,
films chinois et étrangers augmente cons-
élégant et poli, qui séduit aisément les femmes chinoises. On le vérifie avec
tamment en faveur de la cinématographie
che wai bao mu (Nounous pour étrangers), une série apparue en 2001 sur Bei-
locale. En 2019, 64  % des films distribués
jing TV. Elle raconte le destin de trois amies, ex-ouvrières licenciées, qui se
étaient chinois. Et parmi les dix plus impor-
retrouvent ayi (« bonnes à tout faire ») dans des familles d’expatriés, à Shan-
tants succès commerciaux, huit étaient chi-
ghaï. L’une d’elles, Qiao Yun, travaille chez des Américains. L’épouse est oisive,
nois et seulement deux américains (Avengers :
le rejeton insupportable mais l’homme d’affaires prévenant et respectueux,
Endgame à la troisième place et Fast & Furious
bien que débordé. Qiao Yun, qui doit établir les listes de courses, découvre,
Presents  : Hobbs & Shaw à la dixième). La
jour après jour, l’opulence d’une société de consommation.
chute des recettes pour Hollywood s’est éle-
Batman Begins, Mission Impossible, Men in Black : au cinéma ou sous la forme
vée à 36 %. L’année 2020 devrait en principe
de DVD pirates, le public chinois s’abreuve de films hollywoodiens et découvre,
être encore plus mauvaise puisque tous les
non sans frustration, comment les États-Unis se sont construits (et se cram-
films chinois importants, déprogrammés en
ponnent à) une image de sauveurs du monde. « Mais avec la montée en puis-
raison de la situation sanitaire, seront distri-
sance économique de la Chine et sa voix qui porte de plus en plus sur la scène
bués progressivement tout au long de l’année,
internationale, les Chinois gagnent progressivement en confiance tout comme
laissant moins de place à la concurrence ;
leurs personnages. Les personnages américains ne sont plus ces “sauveurs”
d’autant que Hollywood avait l’habitude de
naturels », explique Wang Yuwei. Dans les productions chinoises, les voilà
synchroniser ses sorties sur les deux conti-
couards ou ignobles dans les situations périlleuses… Le mythe s’effondre.
nents. « Les films importés souffriront de la re-
programmation attendue car il faudra s’at- L’exemple le plus éloquent est peut-être le film Wolf Warrior II (2017), qui
tendre à ce que la priorité soit donnée aux raconte les aventures d’un combattant solitaire, ancien membre des forces
films chinois », confirme M.  Peter Schloss, spéciales chinoises. L’intrigue se déroule dans un pays d’Afrique à feu et à
PDG de CastleHill Partners, une banque d’in- sang. Parce que l’armée chinoise ne peut intervenir sans mandat de l’Organi-
vestissement établie à Pékin, spécialisée dans sation des Nations unies (ONU), notre héros, surnommé Leng Feng, est envoyé
les médias et l’industrie du divertissement. pour sauver les ressortissants chinois et la population locale. Parmi ses
Pour les analystes, la guerre commerciale prouesses, il vole au secours d’une jeune Américaine, membre d’une organi-
sino-américaine a eu assez peu d’impact sur sation humanitaire dont l’ambassade ignore les appels de détresse. Puis il ter-
la baisse d’inf luence hollywoodienne. Le rasse à mains nues le terrible Big Daddy. Ce mercenaire américain vient d’as-
changement vient de la capacité des studios sassiner un médecin chinois qui était sur le point de trouver un vaccin contre
chinois à produire leurs propres blockbusters une pandémie… et traque sans relâche une fillette africaine, dont le corps
de qualité. Pour M. Marc Ganis, fondateur de immunisé contient l’antidote. Finalement, l’armée chinoise interviendra pour
libérer le peuple opprimé. Marquant l’évolution de la pensée des dirigeants,
la plate-forme Jiaflix et expert du marché ☛
la dernière séquence montre un passeport chinois, sur lequel apparaît ce mes-
sage : « Aux citoyens de la République populaire de Chine, si vous rencontrez
(1) La très célèbre actrice Fan Bingbing a été au cœur d’une des dangers à l’étranger, n’abandonnez pas. Sachez que derrière vous se tient
vaste affaire de contrats truqués et d’évasion fiscale qui a la puissance de votre mère patrie ». À ce jour, Wolf Warrior II reste encore le
touché nombre de sociétés de production. Au total, le fisc
aurait récupéré l’équivalent de plus de 1,5 milliard d’euros, plus gros succès au box-office chinois.
soit 20 % des recettes du box-office.
Jordan Pouille
(2) Patrick Brzeski, « China box office : slow growth marks “new
normal” » The Hollywood Reporter, Los Angeles, 8 janvier 2020.

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 85


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:41 Page 86

explique : « Notre partenariat avec Hollywood


COMME AU CINÉMA n’a pas pour but d’amener quelques films
chinois, « nous assistons à l’arrivée à maturité américains supplémentaires en Chine. Il est
de l’industrie cinématographique chinoise (3) ». davantage d’apporter le meilleur à un vaste
En fait, « les publics chinois et américain public international, et ce en tandem (5). »
sont fatigués de certaines grosses productions Cette association a marqué le début d’une
[hollywoodiennes] », estime Mme Jean Su, une série d’investissements effectués par des
productrice pékinoise, cofondatrice de professionnels chinois dans l’industrie de
Broadvision Pictures, un studio indépendant Hollywood. Ils sont trop nombreux pour être
installé à Los Angeles. Et d’ajouter : « De nom- tous signalés. Nous laisserons donc de côté
breux films ayant récemment échoué aux les partenariats Huayi Brothers/STX, Hunan
États-Unis n’ont pas plus obtenu le succès TV/Lionsgate, la création d’une filiale du stu-
escompté en Chine. » Ce que M.  Raymond dio d’animation Dreamworks à Shanghaï,
Zhou, un consultant de l’industrie chinoise, etc. Les plus gros investissements et les plus
décrit comme la « matu- médiatisés ont été engagés par le géant de
« Notre partenariat avec Hollywood rité grandissante du pu- l’immobilier Dalian Wanda Group, société
a pour but d’apporter le meilleur blic chinois » (4). sise à Dalian (province du Liaoning) et prési-
à un vaste public international, Quant à l’inf luence dée par M. Wang Jianlin.
chinoise aux États-Unis, Après le méga-rachat, en 2012, du premier
et ce en tandem »
les observateurs se sont réseau américain de salles AMC (2,6  mil-
étonnés au cours de l’été 2015 de voir appa- liards de dollars [2 milliards d’euros]),
raître au générique du blockbuster Mission Wanda a acquis en 2016 le réseau Carmike
Impossible : Rogue Nation le nom de Alibaba (1,1 milliard [1 milliard d’euros]), devenant
Pictures Group comme coproducteur ; puis numéro un aux États-Unis. Puis il s’est emparé
dans la production de Star Trek : Sans limites, d’autres réseaux, notamment en Australie et
l’été suivant, etc. Via sa participation dans au Royaume-Uni ; ce qui, avec ses mutli-
Amblin Entertainment, Alibaba a également plexes chinois, en fait le premier exploitant
participé au financement de nombreux de salles de cinéma de la planète. Désireux de
autres films dont Green Book, Oscar du meil- devenir un acteur essentiel de Hollywood, le
leur film en 2019. Mme Zhang Wei, présidente groupe Wanda a fait, en 2016, une acquisi-
du bureau Alibaba Pictures de Los Angeles, tion majeure – le studio Legendary Enter-

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86 //// MANIÈRE DE VOIR //// La bataille de la culture


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:42 Page 87

tainment (3,5 milliards de dollars) –, suivie


du rachat de Dirk Clark Productions (qui
produit la soirée des Golden Globes, notam-
ment), transaction annulée sur décision gou-
vernementale chinoise.

À Hengdian, un studio pharaonique


Deux événements, en effet, mettent fin à
cette escalade. Tout d’abord, les autorités
chinoises, qui entendent réorienter la poli-
tique des investissements à l’étranger, ont
décidé de fermer un certain nombre de sec-
teurs considérés comme non prioritaires, en
particulier celui du divertissement, le projet
des nouvelles routes de la soie (Belt and Road
Initiative) devenant primordial. Cette déci-
sion a eu pour première conséquence de
mettre fin à toute nouvelle participation
dans le secteur du cinéma étranger.
Par ailleurs, afin d’effectuer ses multiples
achats, Dalian Wanda Group s’était forte-
ment endetté auprès de banques chinoises et
s’est donc retrouvé contraint de céder une
partie de ses actifs en Chine afin de rem-
bourser ses prêts, limitant ainsi fortement
ses capacités d’investissement ultérieures.
Pourtant, la politique de fusions et d’acqui-
sitions présentait un intérêt « gagnant-
MICHAEL WOLF/LAIF-REA

gagnant », selon l’expression consacrée. Pour


les Américains, il était important d’avoir un
partenaire local pour distribuer leurs films ;
pour les Chinois, la politique de soft power était
alors prioritaire et cela permettait aux profes-
sionnels d’acquérir le savoir-faire nécessaire,
notamment en matière d’effets spéciaux, qui, probablement du plus vaste complexe de la Michael Wolf /////
« Copy art, Roy
à l’époque, n’étaient pas leur point fort. planète. Créé en 1996, on y trouve notamment
Lichtenstein », Dafen,
Dalian Wanda Group a également investi des répliques de la Cité interdite et du Palais Chine, 2006
massivement dans ce qui devait être le com- d’été. Tant le cinéma que la télévision utilisent
plexe de studios de cinéma le plus moderne l’endroit. Environ 35 000 épisodes de séries
du monde, à Qingdao (province du Shan- télévisées y sont tournés chaque année. D’ici
dong) : une trentaine destinés à attirer des deux ou trois ans, il devrait abriter environ
tournages du monde entier sur une surface 200 studios (contre une centaine actuellement),
de 376 hectares. Inaugurés en 2018, ces équi- dont l’un, couvrant 12000 mètres carrés – plus
pements ont été progressivement vendus, en grand que le studio principal de Qingdao –, est
raison de l’endettement du groupe. censé voir le jour dès le mois de mars 2020.
En fait, le plus important studio chinois se Enfin, l’un des piliers de la coopération
trouve à Hengdian (dans le Zhejiang). Il s’agit sino-américaine concerne les coproductions
(privées ou officielles). Les médias ont beau-
coup parlé en 2017 de La Grande Muraille de
(3) « Another US export China is learning to do without : Zhang Yimou en raison de son échec aux
Hollywood films, as domestic productions step up », The
Washington Post, 1er janvier 2020.
États-Unis, même si le film a obtenu un rela-
(4) Shirley Zhao, « China’s blockbuster lineup signals tough
tif succès dans le reste du monde, notamment
year for Hollywood » Bloomberg, New York, 14 janvier 2020. en France. Certaines sont cependant de belles
(5) Ibid. réussites commerciales, comme En eaux ☛

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 87


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 25/03/2020 11:32 Page 88

COMME AU CINÉMA
troubles, de Jon Turteltaub (550 millions de
Tik, tok… À l’heure des grands
dollars de recettes mondiales au cours de

J
l’été 2018), ou les films d’animation Kung Fu e suis l’application la plus téléchargée du moment. Je compte près d’un
Panda 3, en 2016, et Abominable, de Jill Cul-
milliard de comptes dans cent cinquante pays. La « start-up » qui me pos-
ton, l’an dernier. Sans oublier certaines
sède figure parmi les premières capitalisations boursières du monde. Les ado-
coproductions – avec la société chinoise Bona
lescents m’adorent. On ne sait pas grand-chose de mon fonctionnement
Film Group – comme le film de James Gray,
interne mais je suis régulièrement accusée de siphonner les données person-
Ad Astra, ainsi que le dernier de Quentin
Tarantino, Once Upon a Time… in Hollywood.
nelles de mes utilisateurs, de propager des fausses nouvelles ou d’être ins-
Lequel n’a pourtant pas été distribué en trumentalisée pour surveiller et punir. Je suis le réseau social TikTok… et je
Chine notamment en raison de la caricature ne viens pas des États-Unis.
de Bruce Lee, mais également à cause de la L’application a été créée en Chine sous le nom de Douyin en 2016 par l’un
violence qui le fit classer « pour adultes » aux
des géants chinois des big data, ByteDance. Deux ans plus tôt, deux jeunes
États-Unis, la classification selon les âges
Shanghaïens avaient lancé une application similaire destinée au marché amé-
dans les salles chinoises n’existant pas.
ricain, Musical.ly. Les deux applications fusionnent après le rachat de
Les plus grandes divergences portent sur le
Musical.ly par ByteDance en 2017 – l’entreprise récupérant au passage les
contenu. Comme l’explique Stanley Rosen, pro-
licences d’utilisation des musiques qui servent de bande-son aux utilisateurs
fesseur en science politique à l’université de
Californie du Sud, «il convient d’être très attentif de la plate-forme. Tiktok est née.
avant de commencer un tournage. Compte tenu Son principe ? De courtes vidéos rarement sérieuses, entre le karaoké et le
de l’importance du marché chinois, il faut s’as- gag, que l’on fait défiler en balayant son écran verticalement. On y filme ses
surer que les autorisations locales seront bien
prouesses ou simplement pour se montrer. Une fabrique à micro-clips devenue
obtenues». On peut donc penser que la plupart
une usine à « mèmes » (1) : certaines chorégraphies populaires sur la plate-
des films américains projetés ensuite sur tous
forme sont répliquées dans le monde entier, en variant les filtres et les effets.
les écrans de la planète intègrent cette spécifi-
Là comme ailleurs, il est possible d’accéder à un instant de célébrité planétaire
cité strictement liée à la Chine.
en affolant les « métriques » (le nombre d’abonnés, de commentaires et de
« j’aime »). Des partenariats avec des influenceurs et des marques sont signés.
Restrictions tous azimuts
La guerre commerciale commence à s’im- Et comme d’habitude, les algorithmes qui moulinent les données pour servir
miscer dans l’industrie du cinéma. Ainsi, les la vidéo la plus susceptible de retenir l’attention fonctionnent comme des
discussions sur le niveau des quotas et celui boîtes noires. Mais à une échelle « jamais vue auparavant », selon un cher-
du taux de partage (comment sont réparties cheur en intelligence artificielle interrogé par The New Yorker : « ByteDance
les recettes) des films étrangers sont gelées. détient plus de douze produits, dont bon nombre reposent sur des moteurs de
Actuellement, le nombre de films importés recommandation “intelligents”, explique l’hebdomadaire. (…) Bien que l’algo-
en « partage des recettes » ne peut en prin- rithme de TikTok repose en partie, comme les autres, sur l’historique de navi-
cipe être supérieur à trente-quatre (dont gation et des modélisations de vidéos virales, l’application semble remarqua-
quatorze superproductions). Il est cependant blement en phase avec nos intérêts non exprimés. Certains algorithmes sociaux
possible de déroger à cette règle, certaines
sont comme des garçons de café autoritaires : ils vous demandent ce que vous
années, selon le bon vouloir de la partie chi-
préférez et vous proposent ensuite quelque chose à manger. TikTok, lui, vous
noise. Les vendeurs étrangers ne peuvent
commande à dîner en vous observant simplement regarder la nourriture (2). »
cependant empocher plus de 25  % des
recettes. Des négociations étaient prévues En Chine, grande muraille oblige, l’application fonctionne différemment ; elle
dès 2017 afin d’augmenter officiellement ces a d’ailleurs gardé son nom d’origine. Douyin y est connectée au reste de l’éco-
chiffres. Depuis, il ne se passe plus rien. système numérique chinois, lui-même étroitement interconnecté (et sur-
L’achat de films peut également s’effectuer veillé) (3). Sur ce point-là non plus, Pékin n’accuse aucun retard.
selon un régime dit « au forfait ». En 2019, Thibault Henneton
seulement dix-sept longs-métrages améri-
cains de ce type ont été distribués sur les (1) Des contenus partagés et détournés en masse sur le Web. Lire Philippe Rivière, « Si c’est écrit… »,
écrans chinois, soit onze de moins que l’année Le Monde diplomatique, novembre 2001.
précédente. Une preuve supplémentaire de la (2) Jia Tolentino, « How TikTok holds our attention », The New Yorker, 23 septembre 2019.
(3) Lire René Raphaël & Ling Xi, « Bons et mauvais Chinois », Le Monde diplomatique, janvier 2019.
baisse de l’influence du cinéma américain.
Noel Garino

88 //// MANIÈRE DE VOIR //// La bataille de la culture


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 24/03/2020 11:43 Page 89

Même le Coronavirus…
isiblement, il n’existe aucune barrière contre États-Unis doivent être transparents ! [Ils] nous doivent une

V le virus de la guerre froide qui s’est emparé des


États-Unis et de la Chine ! Pas même celle du
SRAS-CoV-2. Dès le début de l’épidémie qu’il pensait cir-
explication (3) », a-t-il lancé.
De la querelle verbale, les dirigeants américains et chinois
sont passés à la censure de la presse. Le 2 mars, Washington
conscrite à l’Asie, le président Donald Trump a dénoncé a supprimé de la liste des organes d’information accrédités,
le « virus chinois » et villipendé le « pouvoir communiste », cinq média chinois (l’agence de presse Xinhua, China Daily,
incapable de protéger son peuple et répandant la peste à People’s Daily, China Global Television Network (CGTN),
travers le monde. China Radio) pour les inscrire comme de missions étran-
Certes comme le rappelle la journaliste spécialiste des gères diplomatiques. «Ces gens sont en fait le bras armé de
pandémies, Sonia Shah, les « sociétés confrontées à de nou- l’appareil de propagande du Parti communiste chinois », a
veaux agents pathogènes ont souvent désigné des boucs indiqué un responsable du département d’État.
émissaires, en particulier quand la maladie peut être asso- Du côté chinois, on n’est pas en reste. Le ministère des
ciée à un peuple « étranger (1) ». Elle cite le cas du choléra affaires étrangères a retiré la carte de presse à trois jour-
au XIXe siècle quand les autorités de Londres et de New nalistes du Wall Street Journal qui ont dû quitter le terri-
York ont laissé les sociétés tourner « leur colère contre les toire (sauf Chao Deng, retenue en quarantaine à Wuhan).
immigrants irlandais ». Ou encore celui des Haïtiens qui, Pékin a accusé le quotidien américain de « racisme » pour
« blâmés à tort pour avoir propagé le avoir publié une tribune intitulée
VIH au début des années 1980, ont Le « Wall Street « La Chine est le véritable homme
été battus et harcelés » aux États- malade de l’Asie (4) », qui appelait les
Unis. On a vu réapparaitre ici ou là Journal » a publié entreprises à « dé-siniser leur pro-
le spectre du « péril jaune » comme une tribune duction », et a diffusé un montage-
au beau temps de la colonisation. vidéo titré : « Un coronavirus com-
Mais ces peurs irraisonnées qui appelant muniste » – pas très élégant sans
ont besoin de désigner un coupable les entreprises doute. Mais cela fait partie de la
– surtout s’il est étranger – sont ali- liberté de la presse. Il est, par ailleurs,
mentées par les gouvernements.
américaines plus que légitime de songer à la relo-
Alors que le Covid-19 s’étendait sur à « dé-siniser leur calisation des productions. Pékin
son territoire sans qu’il prenne des aurait tout intérêt à y réfléchir.
mesures d’urgence, M. Trump assu-
production » En attendant, le gouvernement a
rait encore le 19  mars  2020, lors préféré étendre la censure, le
d’une conférence de presse : « Le monde est en train de 17 mars 2020, et expulser des journalistes du Washington
payer le prix fort pour ce que [les Chinois] ont fait ». Post, du New York Times et d’autres du Wall Street journal
Cet esprit guerrier et chauvin l’a conduit à décliner l’aide – ceux dont l’accréditation chinoise expirait à la fin de
de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ayant tra- cette année. « Ce sont des contre-mesures que la Chine est
vaillé avec des chercheurs chinois et des virologues pour obligée de prendre en réponse à l’oppression déraisonna-
mettre au point des test-diagnostiques, et a préféré pro- ble que subissent les médias chinois aux États-Unis »,
duire les siens. « L’opération s’est révélée un fisaco, souligne assure alors le ministère des affaires étrangères (Xinhua,
l’anthropologue et médecin Didier Fassin. Le 1  mars 2020,
er 20 mars). « Ce n’est pas du tout la même chose » a riposté
précise-t-il « le nombre de tests pratiqués par million d’ha- le secrétaire d’État Mike Pence, expliquant qu’il ne ciblait
bitants y était alors 386 fois inférieur à celui de l’Italie et de que des « organes de propagande »
2 138 fois moindre que celui de la Corée du Sud (2) ». Plus d’un milliard d’être humains sont confinés et se bat-
Après avoir fait le dos rond, le pouvoir chinois qui, fin tent contre la pandémie du Covid-19, mais les responsables
mars, assurait ne plus constater de nouveau cas de Coivd- des deux économies les plus puissantes du monde se livrent
19, a repris du poil de la bête. Avec parfois des arguments à des joutes et s’amusent à montrer leurs muscles. n
guère plus élevés que ceux de M. Trump. Ainsi le porte-
(1) Sonia Shah, « The pandemic of xenophibia and scapegoating », Time,
parole du ministère des affaires étrangères, M.  Zhao New York, 7 février 2020 ;
Lijian, a expliqué : « Il est possible que ce soit l’armée amé- (2) Didier Fassin, « Du coronavirus en Amérique », AOC, Paris, 17 mars 2020.
(3) Tweet du 12 mars 2020.
ricaine qui ait apporté l’épidémie à Wuhan » où des jeux
(4) Walter Russel Mead, « China is the real Sick Man of Asia », The Wall
olympiques militaires ont eu lieu en octobre dernier. Les Street Journal, 3 février 2020.

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 89


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 25/03/2020 11:32 Page 90

JEUX D’INFLUENCE DANS L’ARÈNE


diplomatique entre la Chine et les États-Unis
Longtemps à la traîne dans les grandes compétitions mondiales, la Chine s’est élevée (lire l’article de Tsien Tche-hao page 7).
au rang de superpuissance sportive en l’espace d’une vingtaine d’années. Elle tient Défini dès sa création comme l’une des
priorités de la RPC, désireuse de bâtir une
désormais la dragée haute aux États-Unis, notamment lors des très médiatisés et
« nouvelle culture » de masse pour en finir
prestigieux Jeux olympiques. Pékin entend bien renverser leur suprématie dans
avec l’image d’une Chine « homme malade
un domaine qu’elle juge comme la continuation de la politique par d’autres moyens. de l’Asie »  (3), le sport chinois a toutefois
longtemps peiné à rayonner sur la scène

E
PAR OLIVIER PIRONET n avril 1959, au terme des demi-finales internationale dans d’autres disciplines. Il se
des championnats du monde de tennis classe à l’époque loin derrière les pays capi-
de table organisés à Dortmund (Alle- talistes –  États-Unis en tête  – et l’Union
magne), le pongiste de la République popu- soviétique, par exemple. En cause, notam-
laire de Chine (RPC) Rong Guotuan élimine ment, les faiblesses des structures d’enca-
son adversaire américain Richard Miles, drement des athlètes et une vision hygié-
« tombeur » de joueurs de la RPC en hui- niste de l’activité physique, loin du culte de
tièmes et en quarts de finale. L’honneur la performance. En outre, hormis une timide
national est sauf après l’affront essuyé aux apparition, avec un seul émissaire, lors des
deux tours précédents face au rival du Jeux olympiques (JO) d’Helsinki, en juillet-
« camp impérialiste » incarné par les États- août  1952  (4), le pays est resté de longues
Unis. Victorieux du Hongrois Ferenc Sidó en années absent des JO. Pékin exigeait en effet
finale, Rong devient le premier sportif de que les Taïwanais, soutenus par les États-
Chine populaire, fondée dix ans plus tôt, à Unis, soient exclus du Comité international
remporter une compétition planétaire (sa olympique (CIO). Présidé de 1952 à 1972 par
compatriote Qiu Zhonghui sera championne l’Américain Avery Brundage, le CIO refuse
du monde de la discipline en 1961). À son de trancher ce « dilemme chinois », et la
retour au pays, il est accueilli en héros (1). Chine claque la porte en 1956. Elle réinté-
Ravi de ce « triomphe communiste », le pré- grera l’organisation en 1979, au terme d’un
sident Mao Zedong com- compromis : Pékin se voit accorder la pri-
« Dites-vous que la balle de ping-pong pare le titre obtenu par mauté symbolique, au sein du Comité, face
représente la tête de votre ennemi Rong à une « arme nuclé- à Taïwan (Taipei reconnaîtra formellement
capitaliste. Frappez-la avec aire spirituelle ». la RPC en 1990).
votre raquette socialiste » Lors de sa confronta-
tion face à Miles, le futur Montée en puissance
lauréat du tournoi s’est peut-être souvenu de La République populaire se joint, sous l’im-
l’exhortation adressée quelques années plus pulsion de Washington, au boycott des Jeux
tôt par Mao aux jeunes pongistes chinois : de Moscou à l’été 1980, après l’invasion de
« Dites-vous que la balle de ping-pong repré- l’Afghanistan par l’URSS l’année précédente.
sente la tête de votre ennemi capitaliste. Frap- Il faut donc attendre l’édition estivale de
pez-la avec votre raquette socialiste et vous 1984 à Los Angeles (snobée par les Sovié-
marquerez des points pour la mère tiques) pour voir les compétiteurs de la RPC
patrie  (2). » Le Grand Timonier vient de faire leur grand retour dans l’arène olym-
décréter « sport national » le tennis de table pique  (5). Portés en particulier par les
et entend voir les athlètes de la RPC briller réformes mises en œuvre sous Deng Xiao-
sur les parquets mondiaux. Depuis le sacre ping (1978-1992) dans le secteur sportif afin
de Rong Guotuan, et hormis une période de d’en faire une « pépinière à champions », les
vaches maigres entre 1967 et 1981, la Chine athlètes chinois s’illustrent avec brio en Cali-
survole presque sans partage la discipline, fornie, se hissant au quatrième rang du
dominée jusqu’alors par les Occidentaux et tableau des médailles (32 au total, dont 15 en
les Japonais. Source de fierté collective, le or), derrière les États-Unis, la Roumanie et
sport à la petite balle de cellulose sert égale- l’Allemagne de l’Ouest. Malgré la déconvenue
ment à mettre en scène le rapprochement des Jeux d’été à Séoul en 1988, où elle ter-

90 //// MANIÈRE DE VOIR //// La bataille de la culture


MDV170Chapitre3_Mise en page 1 25/03/2020 11:33 Page 91

manifestations sur la place Tiananmen


(printemps 1989) est encore dans toutes les
têtes. À l’opposé, certains responsables chi-
nois expliquent qu’un événement de cette
ampleur contribuera à favoriser l’ouverture
économique du pays. Sans oublier la manne
commerciale qu’il représente, avec plus
d’un milliard de téléspectateurs –  et de
consommateurs  – potentiels… Les Jeux
seront finalement attribués à l’Australie.
Mais la deuxième tentative de Pékin sera la
bonne : en 2001, malgré les protestations de
parlementaires américains et des défen-
seurs des droits humains, le pays obtient
l’organisation de l’édition 2008 (6).
Depuis la tenue des JO dans la capitale
chinoise, la RPC a dépassé la Russie dans la
hiérarchie olympique, se classant deuxième
et troisième aux Jeux d’été de 2012 et de
2016. Avec la disparition de l’Union sovié-
tique, puis le recul des sélections russes,
ces dernières années, les Américains
entendaient incarner la seule super-
puissance sportive de la planète. Mais
c’était sans compter la montée de la Chine,
notamment dans des disciplines dominées
par les États-Unis, comme la natation,
l’athlétisme ou la gymnastique artistique.
Lors des prochains Jeux, accueillis en 2021
par Tokyo, nul doute que tous les regards se
tourneront vers le bras de fer sino-améri-
cain. Les tensions diplomatiques, sur fond
de guerre économique, qui ont envenimé
les relations entre Pékin et Washington
depuis trois ans, devraient pimenter cette
joute planétaire. n
April Greiman et Jayme Odgers ///// Affiche pour dans le pays et renforce le sentiment natio-
les Jeux olympiques de Los Angeles, États-Unis, 1984
naliste parmi la population.
(1) Nommé par la suite entraîneur de la sélection féminine
mine onzième, la Chine commence sa formi- Est-ce parce qu’ils prévoyaient que la
nationale, Rong Guotuan fut accusé d’espionnage au début
dable ascension dans le monde de l’olym- Chine allait menacer leur suprématie dans de la Révolution culturelle (1966-1976). Il se suicida le
20 juin 1968.
pisme, qui se concrétise par une troisième le sport olympique – l’un des outils privilé-
(2) Cité dans John Bowyer Bell, To Play the Game. An Ana-
place (derrière les Russes et les Américains) gés du soft power – que les États-Unis ont lysis of Sports, Transaction Books, New Brunswick (États-
Unis)/Oxford (Royaume-Uni), 1987.
puis une deuxième (derrière les États-Unis) usé de leur inf luence auprès du CIO pour
(3) Voir sur ce point Hwang Dong-Jhy et Chang Li-Ke,
aux JO d’été de Sydney (2000) et d’Athènes repousser autant que faire se peut la tenue « Sport, maoïsme et Jeux olympiques de Pékin », Perspec-
tives chinoises, no 2008/1, Hongkong.
(2004). L’apothéose a lieu en 2008, lors des des JO sur le sol chinois ? En 1992, lorsque
(4) Taïwan, alors représentant officiel de la Chine, refuse
Jeux qu’elle héberge : le pays s’empare de la Pékin fait acte de candidature pour les Jeux d’y participer.
première place au tableau final, devant les d’été en 2000, l’administration Clinton, à (5) Présente seulement dans cinq disciplines aux JO d’hiver
de 1980, accueillis par la ville de Lake Placid, aux États-
Américains, avec 51 médailles d’or, contre 36 l’unisson de la presse américaine et des Unis, la Chine n’y récolte aucune distinction.
pour les athlètes de l’Oncle Sam. Dans le grandes organisations non gouvernemen- (6) Sur la candidature chinoise et les débats relatifs à l’at-
même temps, cette montée en puissance sur tales (ONG), fait savoir son désaccord, au tribution des JO à la République populaire, cf. Xu Guoqi,
Olympic Dreams. China and Sports, 1895-2008, Harvard
le plan sportif suscite un engouement massif nom des droits humains – la répression des University Press, 2008.

La bataille de la culture //// MANIÈRE DE VOIR //// 91


MDV170VoixDeFaits_Mise en page 1 24/03/2020 11:47 Page 92

En plein cœur de l’Europe,


les dirigeants chinois ont signé en

Voix de faits 2012 un partenariat avec seize pays :


Albanie, Bosnie-Herzégovine,
Bulgarie, Croatie, Estonie, Hongrie,
Lettonie, Lituanie, Macédoine
du Nord, Monténégro, Pologne,
République tchèque, Roumanie,
Obsession en partage Serbie, Slovaquie, Slovénie – d’où la
LE MATCH DES MILLIARDAIRES désignation «16 + 1», qui, l’an dernier,
« En Europe, on porte trop d’attention à la menace venue
de Russie. Il y a une menace venue de Chine, commerciale et Selon le rapport 2020 de l’organisation Hurun, est devenue 17 + 1, la Grèce ayant
militaire. Les Européens doivent se sentir autant concernés par la Chine est le pays du monde où l’on compte le rejoint le club. Ces pays ouvrent des
l’expansion de cette menace que le sont les Américains. Le Parti débouchés aux multinationales
communiste chinois et ses organisations associées, y compris plus de milliardaires. Leur nombre chinoises, dans le cadre des
l’armée (…), opèrent de plus en plus hors et loin des frontières s’élève à 799, contre 626 aux États-Unis. nouvelles
du pays, [notamment] sur le continent européen. »
Mark Esper, chef du Pentagone, lors de la conférence de Munich sur
la sécurité, le 15 février 2020, cité in Le Canard enchaîné, 26 février 2020.
Source : Hurun Research Institute, « Global
Rich List 2020 », Shanghaï, 26 février 2020. 16+1 routes de
la soie.

Accaparement Hongkong et la guerre commerciale


80 %
C’est la part de drones
des richesses
En 2018, le Parlement chinois (qui réunit
En soutien aux manifestations qui ont agité Hongkong de mars
à décembre 2019, les États-Unis ont adopté une loi qui suspend
le « statut économique spécial » dont bénéficiait l’île – l’ancienne
à usage civil en vente sur la Conférence consultative politique du
le marché américain qui peuple chinois et l’Assemblée nationale colonie britannique pouvait jusqu’alors importer des produits
ont été produits en Chine. populaire) comptait 102 milliardaires. américains interdits de vente en Chine et n’était pas touchée par
Source : Harper’s Index, Harper’s, Source : «Une centaine de milliardaires au l’augmentation des droits de douane décidée par M. Donald
New York, février 2020. Parlement», La Tribune de Genève, 2 mars 2018. Trump. Pas sûr que la nouvelle loi aide les opposants…

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HISTORIQUE
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O Le 29 août 1842, défaite par le Royaume-
Uni lors de la première guerre
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N de l’opium, la Chine signe le traité
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ORÉE – dit «inégal» – de Nankin avec les
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D NO Britanniques, et leur cède Hongkong.
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les tarifs douaniers abaissés à 5 %. Dans
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TAÏWAN (1856-1860), les
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LAOSS VIIe flootte Américains, aux côtés des
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a ouest) Français et des Anglais,
Scarboro imposent le traité de
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(Océan Indien,
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Conflits aux frontières de la


Zone contestée
a Chine
Inccident militaire récent
(depuis 2010)
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Présence militaire américainne d’Américains qui
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LE
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Sour : United States Departme
Source Departmentt of Defense
Defense.
0 1 000 km AU ST RALIE très souvent une source
de désinformation.
Ceux qui pensent
Malgré ses quatorze mille kilomètres de côtes, la Chine se heurte, dès qu’elle sort en mer, à l’armée américaine. Outre
les bases de plusieurs dizaines de milliers d’hommes au Japon et en Corée du Sud, on trouve quelques centaines de la même chose de CNN
militaires répartis entre Singapour, la Thaïlande, le Pakistan, etc. Aux Philippines, le président Rodrigo Duterte a sont également 36 %. »
annoncé, le 10 février 2020, la résiliation de l’accord permettant aux troupes américaines de stationner – une décision, Harper’s Index, Harper’s,
pour l’heure, sans effet. Le Vietnam n’a pas de base, mais offre à la marine américaine de faire escale dans ses ports. New York, mars 2020.

92 //// MANIÈRE DE VOIR //// Voix de faits


MDV170VoixDeFaits_Mise en page 1 24/03/2020 11:47 Page 93

Budgets militaires face à face


68,7 ANS Dépenses totales
Telle est l’espérance de CHINE ÉTATS-UNIS
vie en bonne santé d’un 2018
2017
2016
Chinois, contre 68,5 ans 2015
2014
pour un Américain, selon 2013
2012
2011
l’Organisation mondiale 2010
2009
2008
de la santé. En revanche 2007

un bébé américain peut, BAVURE OU 2006


2005
2004
lui, espérer rester en vie PUNITION ? 2003
2002
2001
jusqu’à 78,5 ans, deux ans Dans la nuit du 7 au 8 mai 1999, 2000
1999
l’Organisation du traité 1998
de plus qu’un Chinois. de l’Atlantique nord (OTAN), 1997
1996
sous commandement américain 1995
1994
et dont Pékin avait dénoncé 1993
Plus de 3 000 milliards l’intervention au Kosovo,
1992
1991
de dollars bombarde l’ambassade de Chine 1990
1989
Selon le gouvernement, à Belgrade (Serbie). Trois 300 200 100 0 0 200 400 600 800
les réserves de change accumulées journalistes chinois sont tués. milliards de dollars constants de 2017
L’OTAN évoque une « bavure
dans les banques chinoises
tragique » tandis que Dépenses en % du produit intérieur brut
s’élevaient à 3 107,9 milliards la République populaire qualifie 5,5
de dollars, à la fin de 2019. le bombardement
5 5,3
Source : Xinhua, 19 janvier 2020. d’« acte barbare ». ÉTATS-UNIS
4,5
4

Polémique olympique 3,5


3
3,2

Lors des Jeux olympiques de 2012 au Royaume-Uni, l’entraîneur 2,5


2,5
américain John Leonard estime « dérangeant » et « difficile CHINE 1,9
à croire » le double triomphe de la nageuse chinoise 2
de 16 ans, Ye Shiwen, aux épreuves 1,5
individuelles des 200 et 400 mètres 1
1990 1995 2000 2005 2010 2015 2018
t quatre nages ; il soupçonne de dopage
Source : Sipri.org
celle qui fut déjà sacrée championne du
monde en 2011. La remarque provoque un Nul ne pouvait imaginer que Pékin maintiendrait un budget
torrent de critiques de la part des médias de la de quelques milliards de dollars seulement. La course aux
armements a débuté, même si les dépenses officielles chinoises par
République populaire. L’agence officielle Xinhua,
habitant restent en dessous des 2 %.
notamment, accuse les États-Unis, « contrariés par
m l’ascension de la Chine » dans le sport, de chercher à
« noircir les performances des athlètes » pour ne pas
reconnaître les progrès accomplis par le pays dans 1979
Année de la création des quatre premières zones
une discipline – la natation – que les Américains
considèrent comme leur chasse gardée.
économiques spéciales (ZES), ou zones franches,
s qui ouvrent la Chine aux entreprises étrangères,
Source : William Gallo, « US-China Rivalry Plays Out at Olympics », notamment américaines. Cela signe le démarrage
Voice of America, 3 août 2012. de l’ouverture économique.

MANQUE À GAGNER Derrière l’icône PLUS JEUNE, LA CHINE


VIEILLIT PLUS VITE
Selon une étude de la chambre Le portrait de l’intellectuel chinois Liu Xiaobo (1955-2017), prix
Actuellement, l’empire du Milieu
Nobel de la paix en 2010, dressé à l’époque par deux sociologues
de commerce des États-Unis de l’Université polytechnique de Hongkong, diffère sensiblement est plus jeune que les États-Unis :
publiée en février 2020, 20 % de ses hagiographies occidentales. un Américain sur cinq (20 %) avait
des entreprises américaines plus de 60 ans en 2017, contre
« Liu [n’était] pas un champion de la paix, mais un avocat de
17,3 % des Chinois. En 2050, cela
opérant en Chine, comme la guerre. Il a soutenu les invasions de l’Irak et de l’Afghanistan
devrait être l’inverse, selon les
Apple ou Microsoft, pourraient et célébré, rétrospectivement, les guerres du Vietnam et de projections de la Banque mondiale :
voir leur chiffre d’affaires Corée dans un essai publié en 2001. (…) Dans la Charte 08 la part des
chuter de moitié si l’épidémie [un manifeste démocratique publié en 2008], Liu [et les autres personnes
signataires] proposaient la mise en place d’un système âgées
de coronavirus
politique à l’occidentale en Chine ainsi que la privatisation atteindrait
se prolongeait jusqu’au 33,3 % en
de toutes les entreprises et terres arables [du pays]. »
mois d’août prochain. Chine contre
Barry Sautman et Yan Hairong, « Do supporters of Nobel winner Liu Xiaobo really 27,9 % aux
Source : Le Monde, 29 février 2020.
know what he stands for ? », The Guardian, Londres, 15 décembre 2010. États-Unis.

Voix de faits //// MANIÈRE DE VOIR //// 93


MDV170VoixDeFaits_Mise en page 1 25/03/2020 10:58 Page 94

Nombre
Un après-guerre Dans l’arrière-cour de Washington
mouvementé
Trois dates ont marqué
les relations sino-
américaines : 1950,
où les troupes nord-
La Chine est désormais le deuxième partenaire commercial
de l’Amérique latine. Le commerce entre les deux régions est passé
de 10 milliards de dollars en 2000 à 100 milliards en 2007, puis
300 milliards en 2018. Elle occupe le premier rang parmi
les fournisseurs du Brésil (en 2000, elle était au douzième
4 d’institutions
spécialisées de
l’Organisation des
Nations unies (ONU)
dirigées par une Chinoise ou
un Chinois – sur quinze agences
au total -, parmi lesquelles
rang). Des accords de libre-échange ont été signés avec
coréennes et surtout l’Organisation des Nations unies
le Chili, le Pérou et le Costa Rica. L’Amérique latine
pour l’alimentation et
chinoises ont affronté est également la deuxième destination l’agriculture (FAO) et l’Union
celles des États-Unis (et des investissements chinois à l’étranger. internationale des
de la France) sous mandat Source : Xinhua, 1er janvier 2020 ; Commission économique pour l’Amérique télécommunications (ITU). Les
onusien durant la guerre latine et les Caraïbes (Cepalc), Las relaciones económicas y comerciales entre États-Unis, de leur côté, donnent
América Latina y Asia-Pacífico : El vínculo con China, Santiago (Chili), 2008. le la à la Banque mondiale.
de Corée (qui se termine
en 1953) ; 1954, où
Washington signe avec 1er avril 2001 Avec les pays arabes
Taïwan un accord de Ce jour-là, un avion espion américain et un chasseur
défense mutuelle, et met chinois entrent en collision au-dessus de l’île de Hainan, en
« Il faut réaliser nos rêves
sur pied un pacte militaire mer de Chine méridionale. L’incident, qui entraîne la mort de renouveau. Le monde
du pilote de l’Armée populaire de libération, provoque une
sous la férule américaine,
grave crise diplomatique qui prendra fin à la mi-avril.
arabe jouit d’avantages
l’Organisation du traité
de l’Asie du Sud Est (Otase),
Les États-Unis exprimeront leurs regrets sans reconnaître géographiques et recèle
toutefois leur responsabilité, comme le souhaitait Pékin.
pour faire barrage au une réserve exceptionnelle
communisme ; 1972, de ressources énergétiques.
où le président Richard « Nous devons être aux côtés
de Hongkong, mais je suis aussi Il existe entre la Chine
Nixon se rend en voyage
officiel à Pékin, même si aux côtés du président et les pays arabes une
l’ambassade américaine Xi », a déclaré M. Donald parfaite complémentarité. »
n’y sera ouverte que Trump, le 22 novembre Xi Jinping, L’Initiative « La ceinture et la route »,
sept ans plus tard. 2019 sur Fox News. Éditions en langues étrangères, Pékin, 2018.

Les organisations régionales


s dans le Pacifiq
que

Russie
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Canada
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* La Corée du Nord n’est membre
* Jap n d’aucune o
organisation. États-Unis
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Océan
Inde
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Pacifique Mexique
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Indonési
sie Organisation de coopération
de Shanghaï (OCS)
Océan Pérou
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Indien Brics
Océan
Association
i ti des nations de
Atlantique Australie l’Asie du Sud-Est (Anase) + 3

Forum régional Chili


Afrique Nouvellle-- de l’Anase
du Sud Zéland
de
d
Coopération économique
Asie-Pacifique (APEC)
Axe indo-pacifique

94 //// MANIÈRE DE VOIR //// Voix de faits


MDV170VoixDeFaits_Mise en page 1 24/03/2020 11:49 Page 95

Émissions de CO2 et bouquet énergétique


Émissions totales de CO2 Émissions de CO2 Consommation d’énergie
en millions de tonnes par habitant en tonnes en millions de tonnes
équivalent pétrole
CHINE
12 000 25 ÉTATS-UNIS
1 000 Hydraulique
Gaz
10 000 20 naturel Énergies
500 renouvelables

« L’impérialisme 8 000 15
américain est très ÉTATS-UNIS
puissant, mais cette 6 000 10
puissance n’est pas
CHINE
réelle. (…) Il est très 4 000 5 500
puissant en apparence Pétrole
2 000
mais n’a rien de
2 000 0
redoutable. En réalité, 1 000
2000 2005 2010 2015 2018 Nucléaire Charbon
c’est un tigre en papier. » Sources : Global Carbon Atlas, en ligne, 2020 ; BP, Bilan statistique de l’énergie mondiale, 2019.
Mao Zedong, 16 juillet 1956.

Meiguo Nombre de religions – taoïsme, bouddhisme,


Toujours plus
Transcription
phonétique
du sinogramme
utilisé par les Chinois pour
traduire « États-Unis » en
5 catholicisme, protestantisme, islam –
officiellement reconnues en Chine. Les musulmans
(2 % de la population), les bouddhistes (18 %) et les
chrétiens (5 %) sont étroitement contrôlés
par le pouvoir. Une majorité de Chinois se disent sans
En 2012, l’hebdomadaire Bloomberg
Businessweek apportait un éclairage
sur la concentration des pouvoirs
politique et économique en Chine, par
mandarin. « Meiguo » signifie : comparaison avec les États-Unis.
« pays magnifique »…
affiliation religieuse et plus de 20 % pratiquent « La richesse des 70 membres les plus
une religion traditionnelle (ou populaire). prospères de l’Assemblée chinoise a
Source : Questions internationales, «La Chine», n° 6,
mars-avril 2004, La Documentation française, Paris. Sources : CIA World Factbook ; Council of Foreign Relations ; Worldatlas. augmenté davantage que la somme
des patrimoines des 535 membres
du Congrès, du président,


Les organisations régionales se chevauchent : chaque DEATH BY CHINA de son cabinet et de l’ensemble de la Cour
pays peut appartenir à un ensemble où dominent les
Sur le modèle « made by China » suprême des États-Unis. (…)
États-Unis (en noir) ET à un autre où la Chine est
(fabriqué par la Chine), M. Peter Les ressources cumulées
influente (en rouge). L’Association des nations de
Navarro, conseiller principal de ces députés chinois
l’Asie du Sud-Est (Anase ou Asean) est née en 1967
se sont élevées à
avec l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour de M. Donald Trump pour
90 milliards de dollars
et la Thaïlande pour lutter contre le communisme. le commerce, a écrit l’ouvrage en 2011, (…) [soit plus
Puis les questions économiques ont pris le pas, la Death by China, que l’on de dix fois] le patrimoine
Chine, le Japon et la Corée du sud deviennent des pourrait traduire par total des 660 plus hauts
partenaires dans le cadre l’Anase+3. Washington
privilégie les traités de « défense mutuelle » avec
« mort à cause de représentants
la Chine ». Il parle des trois branches
Taïwan, de « coopération mutuelle et de sécurité »
de l’emploi, bien sûr. du gouvernement
avec la Corée du Sud et avec le Japon. La Chine, elle,
américain. »
revendique n’avoir aucun « allié ». Mais elle a créé ses Publié en 2011
Michael Forsythe, « The Chinese
associations, telle l’Organisation de coopération de (Pearson FT Press, Communist Party’s Capitalist
Shanghaï qui inclut la Russie, quatre des républiques Londres), le livre a été Elite », Bloomberg Businessweek,
d’Asie centrale ainsi que l’Inde et le Pakistan. remis au goût du jour… New York, 5 mars 2012.
Océan
Atlantique

Collabos… hier Collabos… aujourd’hui


Au début des années 1990, l’ennemi des États-Unis était Tucker Carlson, l’un des animateurs-vedettes
Brésil le Japon. L’économiste Pat Choate dénonçait dans un livre, de la chaîne américaine CNN, explique à l’antenne :
Agents of influence, ces Américains achetés par les Japonais. « La Chine n’est plus simplement un rival
Serge Halimi en rendait compte dans Le Monde diplomatique économique des États-Unis ; elle devient
en janvier 1991. « En recrutant à Washington d’anciens hauts un ennemi dangereux. Mais au lieu de
responsables politiques et administratifs désireux de monnayer nous protéger de cette menace,
à bon prix leurs contacts et leur expérience, [Tokyo] ferait un existentielle, notre classe
formidable investissement qui lui permettrait tout à la fois de dirigeante collabore avec
protéger ses placements, de “modeler l’opinion publique” et de l’autre camp. Pourquoi ? Parce
“coopter” les fonctionnaires comme les élus. Constituée presque
qu’ils s’enrichissent ainsi. »
exclusivement d’Américains, une machine politique dirigée par
«Tucker Carlson : America is being sold to China»,
Tokyo “menace l’intégrité du système américain”. » Real Clear Politics, Chicago, 19 février 2020.

Voix de faits //// MANIÈRE DE VOIR //// 95


MDV170VoixDeFaits_Mise en page 1 25/03/2020 11:37 Page 96

Critiqué par les Occidentaux pour


Diplomatie et géométrie BAISSE DU COMMERCE MARITIME sa gestion de l’épidémie de Covid-19,
Avant même l’épidémie de Covid-19, le commerce Pékin, par la voix du China Daily,
Selon le sinologue François Jullien, la diplomatie
à la chinoise peut se comprendre à partir maritime par conteneurs avait amorcé un net rappelle, début février, que la
des figures du rond et du carré, qui symbolisent ralentissement. Sa croissance, qui était de 6 % en grippe saisonnière a fait davantage
les deux phases suivies par le stratège : 2017, est tombée à 2,6 % en 2018, selon les données de victimes aux États-Unis :
rendues publiques, comme « Alors que le nouveau
«On peut se représenter ces deux stades, d’après
l’antique traité de diplomatie, par l’opposition chaque année, par la coronavirus continue de faire
du rond et du carré. Tant que rien n’a pris forme de Conférence des Nations la “une” aux États-Unis,
façon visible, et cela d’abord de la part unies sur le commerce et les experts de santé expliquent
de l’interlocuteur, c’est dans la “rondeur” qu’on le développement (Cnuced) que la grippe est plus mortelle
conduit le cours des choses; puis, une fois que en octobre 2019. et plus répandue à travers
des signes sont apparus, c’est de façon “carrée” qu’on le pays. (…) Elle a déjà tué
gère la situation (Gui gu zi, chap. 2, “Fan ying”). 10 000 Américains depuis
« En tant que membre à part entière de l’OMC
Autrement dit, il le mois d’octobre, selon
convient d’être
[Organisation mondiale du commerce], les chiffres fournis par le
“rond” avant que la Chine constituera un partenaire à part Centre américain de prévention
la situation ne entière dans le cadre du système et de contrôle des maladies
s’actualise, et de commerce international, et aura le droit (CDC), le 25 janvier. (…) Au
“carré” une fois et la responsabilité de façonner et de moins 19 millions de personnes
qu’elle s’est consolider les règles du libre-échange. » ont contracté la grippe cette
actualisée.» saison et 180 000 ont dû
George W. Bush, alors président des États-Unis, lors
François Jullien, d’une visite officielle à Pékin le 21 février 2002, trente ans jour être hospitalisées. »
Traité de l’efficacité,
Le Livre de poche, pour jour après celle de Richard Nixon et deux mois après « For the US, deadlier threat posed by
Paris, 2002. l’entrée effective de la Chine au sein de l’OMC. flu», China Daily, Pékin, 7 février 2020.

C’est le nombre d’ethnies


Tianxia
Ou « tout ce qui existe sous le ciel ». Ce concept confucéen est remis au goût
du jour et modernisé par une partie des intellectuels chinois et notamment par
Zhao Tingyang (cf. Tianxia, tout sous un même ciel, Éditions du Cerf, Paris, 2018).
Au lieu de s’affronter pour défendre leur pré carré, les États-nations devraient
chercher à construire un monde rationnel, sans domination, ouvert à la culture des
56 officielles que compte
la Chine. Les Han, ou
« Chinois d’origine »,
représentent plus de 90 %
de la population. Les 55 autres ethnies,
ou « nations minoritaires », se répartissent sur
autres. Tels seraient les principes qui guideraient la politique chinoise… mais peu y croient. des territoires couvrant 60 % du pays.

Quand les États-Unis achètent le monde Au coude-à-coude


Investissements directs
Pour la première fois depuis dix ans, la frégate
ÉTATS-UNIS étrangers (en stock)
par destination en 2018 lance-missiles chinoise Taiyuan a participé à
Europe en milliards de dollars
3 500 500 une revue navale japonaise, le 10 octobre 2019.
Quelques mois plus tôt,
Afrique 100
en avril, le destroyer nippon
Ex-URSS1 20
Suzutsuki était présent
Amérique
du Nord CHINE à Qingdao à l’occasion
du 70e anniversaire
Asie
Asie occidentale Non de la marine chinoise.
occidentale spécifié

Amérique du Asie Océanie LES PEINTRES


Sud et Caraïbes
dont
Non
spécifié Europe
Amérique
du Sud et CHINOIS ONT LA COTE
40 et plus
Chine 100 Caraïbes Nombre
Amérique Sur les cent premiers
200
du Nord de lancements
artistes mondiaux classés
dont
États-Unis de fusée dans
par Artprice en 2019,
75 l’espace prévus
Océanie Afrique 33 sont chinois et 28 sont
par la Chine pour
1. hors pays baltes. Ex-URSS1 Asie américains – même si ces
Source : Cnuced, 2020. l’année 2020.
derniers rapportent plus. Source : «Chinese rocket
Contrairement à une idée reçue, les investissements directs à l’étranger
contractor reveals plans for
(IDE) des États-Unis sont trois fois plus importants que ceux de la Chine Les trois premiers Chinois record-setting 40-plus
(5 950 milliards de dollars contre 2 000 milliards). Les IDE chinois sont
prioritairement dirigés vers l’Asie et restent faibles en Afrique où il s’agit sont milliardaires et ont launches in 2020»,
Global Times,
plutôt de prêts pour construire des infrastructures. moins de 40 ans. 2 janvier 2020.

96 //// MANIÈRE DE VOIR //// Voix de faits


MDV170VoixDeFaits_Mise en page 1 25/03/2020 11:01 Page 97

VENTES D’ARMES À TAÏWAN Balances commerciales


Quelques mois avant l’élection qui a reconduit Différences entre exportations
la présidente indépendantiste, Mme Tsai Ing-wen, pour un et importations totales
Milliards de dollars
second mandat, (57,1 % des voix), le département d’État 600
américain a donné son feu vert pour un
contrat de vente d’armes s’élevant
CHINE
Balance commerciale avec
à 2,2 milliards de dollars : 250 lance- 400
l’ensemble du monde
missiles à courte portée,
les États-Unis
108 chars de combat… 200
Pékin a naturellement
vivement protesté.
0

Les bonnes affaires d’un démocrate


- 200
Hunter, le fils du candidat démocrate Joe Biden, n’avait pas
seulement des affaires en Ukraine. Il était également
actionnaire du fonds d’investissement chinois BHR Partners, - 400
aux côtés de la très publique Bank of China. En octobre 2019,
il a fait savoir qu’il avait « l’intention de quitter le conseil
- 600
d’administration de la société chinoise, avant la fin du
mois ». Il a même promis « de ne pas travailler pour des ÉTATS-UNIS
sociétés étrangères si [son] père était élu ». - 800 Balance commerciale avec
Source : Katie Gluek, « Hunter Biden to Leave Chinese Company Board, l’ensemble du monde
Addressing Appearance of a Conflict », The New York Times, 13 octobre 2019. la Chine Source : Cnuced, 2020.
- 1 000
1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011 2013 2015 2017 2018
« Enrichissez-vous.
GONG Il faut prélever Curieusement, dans les statistiques, le montant des exportations
Appellation administrative, de la Chine vers les États-Unis ne correspond pas au montant
en chinois, depuis 2017, de les éléments positifs
des importations des États-Unis en provenance de la Chine.
la chaîne de fast-food McDonald’s, du capitalisme pour Cela tient au fait que la facture des importations comprend le coût
qui employait auparavant une
translittération à partir de son nom. édifier le socialisme des assurances et du fret (CAF) pris en charge par celui qui achète,
Le sinogramme utilisé, qui signifie à la chinoise. » et que les exportations sont calculées franco à bord (FAB). En 2018,
« arches dorées », se prononce Deng Xiaoping, lors d’une visite les échanges avec la Chine représentent 47 % du déficit américain et
comme le verbe décrivant un porc dans la zone économique spéciale de
en train de fouiller la terre avec son Shenzhen, le 18 janvier 1992.
la part des États-Unis dans l’excédent chinois s’élève à 88 %.
groin pour trouver à manger.
La confusion possible entre « arches
dorées » et « manger comme un PAS D’ASSURANCE SOCIALE, PAS DE TEST
cochon » n’a pas manqué de faire
rire les réseaux sociaux du pays.
27,5 millions d’Américains n’ont aucune assurance Moins 13,5 %
Source : « McDonald’s fait rire les
sociale, en 2018, soit 8,5 % de la population, C’est le niveau de la chute
Chinois avec la nouvelle traduction de contre 7,9 % l’année précédente selon la dernière de la production industrielle
son nom », China.org, 27 octobre 2017. enquête du Bureau du recensement des États-
Unis. Une augmentation due au démantèlement en Chine au cours des deux
du programme dit « Obamacare » de 2014 par premiers mois de 2020.
M. Donald Tump. Mais pas d’assurance, pas de test Il s’agit de la première baisse
pour déceler les porteurs du SRAS-CoV-2… depuis 1990 (-21 %).
et une possible contamination massive. Source : AFP, 16 avril 2020

Les médias américains M. TRUMP ET LE CORONAVIRUS


préfèrent Hongkong au Chili « D’ici avril, ou en tout cas en avril, le coronavirus
Au 22 novembre 2019, le New York Times et la chaîne disparaîtra car la chaleur tue ce genre de virus. »
CNN avaient consacré 737 articles ou sujets aux (Tweet du 11 février 2020)
manifestations de Hongkong contre… 36 à celles « Les “fake news” [MSNBC] et CNN font tout leur
du Chili, 28 sur Haïti, et 12 sur celles de l’Équateur,
possible pour avoir une description du caronavirus
selon Fairness and Accuracy in Reporting (FAIR), une
organisation de décryptage des médias. « Cette énorme [sic] aussi noire que possible, y compris pour faire
disparité ne peut pas être expliquée par la taille paniquer les marchés financiers. Comme leurs
des manifestations, ni par la sévérité de la répression camarades incompétents du Parti
exercée par les services de sécurité », précise FAIR, démocrate qui ne font rien, ils ne font
qui cite « Haïti où il y a eu au moins 42 morts ». que du bla-bla et n’agissent pas.
Source : Alan MacLeod, « With people in the streets worldwide, media L’Amérique est en pleine forme ! »
focus uniquely on Hong Kong », FAIR, 6 décembre 2019, www.fair.org (Tweet du 26 février 2020)

Voix de faits //// MANIÈRE DE VOIR //// 97


MDV170VoixDeFaits_Mise en page 1 24/03/2020 11:52 Page 98

DATES DE PARUTION DES ARTICLES


« Manière de voir » présente tous les deux mois un autre point de vue sur les enjeux
contemporains et les points chauds du globe. Il donne à lire : des articles tirés des archives
du « Monde diplomatique » ayant fait l’objet d’un minutieux travail d’actualisation et
de remise en contexte ; d’autres, inédits. À comprendre : des cartographies, infographies,
chronologies et compléments documentaires. À percevoir : ce que l’œil du photographe
et le trait du dessinateur savent seuls sentir et restituer.

Tsien Tche-hao, « Les chances d’un accord sino-américain dépendent uniquement des États-
Unis », septembre 1971.
Banning Garrett, « L’évolution des rapports entre les États-Unis et la Chine », janvier 1977.
Serge Halimi, « L’opinion publique américaine s’alarme des succès économiques du Japon »,
octobre 1991.
Ding Yifan, « Bientôt des yuans dans toutes les poches ? », juillet 2015.
Shen Dingli, « Pékin et Washington jouent à se faire peur », mai 2012.
Martine Bulard, « Ce n’est qu’une trêve » (inédit).
Martine Bulard, « Chine - États-Unis, où s’arrêtera l’escalade ? », novembre 2018.
Olivier Zajec, « Le piège de Thucydide », octobre 2017.
Philip S. Golub, « Entre la Chine et les États-Unis, une guerre moins commerciale
que géopolitique », octobre 2019.

Kishore Mahbubani, « Doit-on avoir peur de la Chine ? », avril 2019.


Michael Klare, « La Chine est-elle impérialiste ? », septembre 2012.
Jean-Christophe Servant, « Cynique “ black business ” entre les États-Unis et l’Afrique »,
juin 2007.
Jacques Decornoy, « La chevauchée américaine pour la direction du monde », novembre 1993.
Martine Bulard, « Les sinueuses routes de la soie » (inédit).
Arthur Fouchère, « Les “routes de la soie” passent par le Kazakhstan », septembre 2017.
Philippe Descamps, « L’Arctique échappe à Washington » (inédit).
Olivier Zajec, « Nouvelle bataille du Pacifique autour d’un archipel », janvier 2014.
Suzy Gaidoz, « Match au Conseil de sécurité » (inédit).
Charles Perragin et Guillaume Renouard, « L’odyssée de l’espace » (inédit).

Dan Schiller, « Géopolitique de l’espionnage », novembre 2014.


Dan Schiller, « Qui surveille, la CIA ou Huawei ? » (inédit).
Martin A. Lee, « Le complexe militaro-médiatique », mai 1991.
Pierre Luther, « Un CNN à la chinoise », mars 2011.
Noel Garino, « Comme au cinéma » (inédit).
Martine Bulard, « Même le coronavirus… » (inédit).
Olivier Pironet, « Jeux d’influence dans l’arène » (inédit).

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98 //// MANIÈRE DE VOIR //// Dates de parution des articles


Colette Miriam Makeba

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