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Par Alain Fraval.

Les Psocoptères
Elipsocus sp. (Psocomorphes, Elipsocidés)
Cliché D. Geystor

En revanche, plusieurs espèces sont


Souvent groupés en familles sous des toiles, pâles, petits, les psoques des ravageurs des denrées, connus
se nourrissent de toutes petites choses, parfois tout près de nous. Si on depuis longtemps pour infester et
ne les voit généralement pas à la maison, ils peuvent agacer quand ils gâter (par leur présence et leurs dé-
tapent de l’abdomen sur un support sonore et déclencher une désin- jections) toute une variété de pro-
sectisation s’ils se mettent à pulluler. Fort peu d’entomologistes les étu- duits d’origine animale ou végétale :
dient mais tous les surveillent car ce sont de grands amateurs de col- farines et débris de céréales (ils sont
lections… d’insectes. incapables d’attaquer les grains en-
tiers), colle, champignons, insectes

L es Psocoptères (ou psoques)


constituent un petit ordre ho-
mogène d’environ 4 000 espèces
Ils ne suscitent guère l’intérêt des
entomologistes professionnels si
ce n’est celui de ceux qui travaillent
morts, cire… Ils pullulent occasion-
nellement dans les minoteries, les
magasins, les bibliothèques et les
au niveau mondial. Ces insectes sur les insectes des denrées, et très muséums où ils sont connus
hétérométaboles à métamorphose peu celui des amateurs. Aucune es- comme « poux des livres » et fort re-
graduelle sont considérés comme pèce de Psocoptère n’est inscrite doutés car ils peuvent causer des dé-
les plus « primitifs » des sur une liste de protection. gâts considérables aux livres. Ils
Hémiptéroïdes. En 1839, ils sont s’attaquent à la colle de reliure, sur-
séparés des Neuroptères de Linné Dans la nature, on les trouve com- tout, mais aussi aux moisissures –
(1758) par Burmeister et restreints munément sur les écorces, sous jusque-là discrètes – qu’ils révèlent
aux « psocides » (l’ordre est nommé les feuilles des arbres… Ils se et propagent. Ils sont friands d’in-
alors Corrodentia 1). L’appellation nourrissent de lichens et d’algues, sectes en collection, tout comme de
« Psocoptères » apparaît en 1904. sans jamais provoquer le moindre spécimens de plantes conservés en
dommage. Quelques psoques vi- herbier.
1 Corrodentia d’après le latin corrodens, rongeur, et
psoque (psocide, etc.) d’après une racine grecque
vent dans les nids d’oiseaux ou de Contrairement à beaucoup de ra-
psokos, rongé, réduit en poussière. petits mammifères. vageurs de denrées, les psoques

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Le Pou des livres, Liposcelis decolor (Troctomorphes, Liposcelididés), à gauche : adultes ; à droite adultes et œufs sur milieu nutritionnel.
Clichés Joyce Gross

La tête est relativement grosse et très


mobile, hypognathe (les pièces buc- Psoques et immobilier
cales sont tournées vers le bas). Ils Dans les bâtiments, les psoques sont une
nuisance surtout tant que les matériaux ne
possèdent souvent deux yeux com- sont pas encore secs et que de minuscules
posés, globuleux, parfois réduits à moisissures et algues dont ils se repais-
des groupes d’ommatidies ; les sent, en compagnie de quelques
Coléoptères mycétophages, se dévelop-
aptères n’ont pas d’ocelles ; ils sont pent à leur surface. On a remarqué, en
au nombre de 3 chez les espèces ai- Amérique du Nord, que les psoques
lées. Les antennes, sétiformes ou fili- « habitent » de préférence les appartements
des niveaux élevés. Ce sont les derniers, en
formes, comptent de 11 à 50 articles, effet, où les plâtriers sont passés ; de plus,
13 étant le nombre le plus fréquent. c’est là que les amplitudes thermiques sont
Les pièces buccales sont de type les plus fortes. Si les infestations perdurent
broyeur modifié : les lacinias des ou réapparaissent, c’est que des taches
d’humidité, même invisibles, sont apparues
maxilles forment des sortes de sty- (malfaçons, fissures, fuites…) : ce sont de
lets courts, bifurqués à l’apex et en- redoutables indicateurs.
châssés dans les galéas ; leur rôle
n’est pas clair, ces « piques » servi- porte 9 segments visibles.
Lepinotus inquilinus (Trogiomorphes, raient à maintenir la tête pendant la L’ovipositeur est très discret.
Trogiidés) - In : A Monograph of the
Psocoptera, or Copeognatha, of New Zealand. prise de nourriture. Un organe par- L’anatomie des psoques n’offre
Trans. Proc. of Royal Soc. New Zealand, Vol.
54, 1923. ticulier, sous le labium, leur permet rien de bien particulier, sauf le
d’absorber la vapeur d’eau en sus- gros mésentéron en forme de U
ont besoin pour vivre d’une atmo- pension dans l’air. dans l’abdomen, souvent visible
sphère humide. par transparence, et les glandes sé-
Ils se tiennent généralement im- Le prothorax des espèces ailées, ricigènes et salivaires (paires) qui
mobiles, immatures et adultes bien plus petit que les deux seg- s’étendent de l’abdomen au la-
mêlés en petits groupes. On les re- ments suivants, forme une sorte bium où elles débouchent.
connaît à leur allure et, pour les ai- de cou. Les pattes sont grêles ; cer-
lés, à leur façon de s’envoler sou- taines espèces aptères ont les fé- La femelle pond 20 à 50 œufs
dainement. La toile collective sous murs renflés. L’organe de ovales. Elle les dépose isolément
laquelle s’abritent plusieurs es- Pearman (des différenciations té- ou en petits paquets, parfois accro-
pèces domicoles 2 les caractérise gumentaires), souvent présent sur chés par un filet de soie. Le déve-
également. les coxas postérieures, aurait un loppement larvaire comporte en
rôle stridulatoire. Les tarses possè- général 6 stades, au fil desquels le
Ce sont des insectes de petite taille dent 2 ou 3 articles terminés par nombre d’articles des antennes
(0,7 à 10 mm), allongés, au tégu- une paire de griffes. Les ailes sont augmente. Les fourreaux alaires
ment plutôt mou, de couleur géné- membraneuses, avec une nerva- apparaissent progressivement. La
ralement brunâtre (mais il en tion simple mais bien marquée et parthénogenèse facultative est fré-
existe de jaunes, noirs, gris ou inégales : les antérieures sont net- quente ; le mâle, chez certaines es-
verts), avec les ailes en toit au re- tement plus grandes et possèdent pèces, est inconnu. Les psoques
pos (certains sont aptères, micro- un ptérostigma. Chez certaines es- sont uni- ou bivoltins, passant gé-
ptères ou brachyptères). pèces aptères, les « ailes » anté- néralement l’hiver à l’état d’œuf.
2 Les désinsectiseurs et beaucoup de vulgarisateurs rieures sont figurées par des Le développement est continu
parlent d’espèces domiciliaires. écailles. L’abdomen, court, com- chez les espèces domestiques.

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■ Les Psocoptères sont
répartis en trois sous-ordres 3
Les Trogiomorphes ont des an-
tennes de plus de 20 articles et des
tarses trimères.
Les Lépidopsocidés, tropicaux, cor-
ticoles, sont recouverts d’écailles.
Les Trogiidés (ou Atropidés) com-
portent une vingtaine d’espèces do-
micoles, quasi cosmopolites, à Ectopsocus briggsi (Psocomorphes, Graphopsocus cruciatus (Psocomorphes,
l’instar de Trogium pulsatorium ou Péripsocidé) - Cliché Tom Murray Sténopsocidé) - Dessin Yan Galez
des Lepinotus. Certains
Psoquillidés, paléarctiques tropi-
caux, ont été disséminés avec les
denrées. Parmi les Psyllipsocidés,
remarquables par leur polymor-
phisme alaire, Psyllipsocus ramburii
est une peste domestique très com-
mune et Psocathropos lachlani est
un ravageur des denrées.
Caecilius sp. (Psocomorphes, Céciliusidé)
Cliché Tom Murray Psocus leidyi (Psocomorphes, Psocidé)
La minuscule famille des Dessin Yan Galez
Prionoglarididés, représentée par
quatre genres ne comptant chacune
qu’une à trois espèces dont la plupart aux Sténopsocidés – famille parfois Quelques psoques
sont cavernicoles, fait le lien avec le réunie à la précédente. Kolbia quis- Il y a peu de données spécifiques
sous-ordre des Troctomorphes, aux quiliarum est le représentant euro- sur ces insectes. Les spécialistes
antennes de 11 à 17 articles, aux péen des Amphipsocidés. Chez les des ravageurs des denrées se ba-
tarses trimères. Citons les familles Lachesillidés ou Ptérodélidés, le sent sur la biologie du Psoque de-
des Amphientomidés, africains et genre Lachesilla renferme de nom- vin, sachant que les autres espèces
asiatiques, des Pachytroctidés, des breuses espèces, la moitié étant ho- n’en diffèrent que très peu. Ils les
Sphaeropsocidés, aptères ou di- larctiques. Ectopsocus et Peripsocus distinguent surtout par les lieux
ptères, et des Liposcelididés, petits et sont réunis chez les Péripsocidés où on les trouve.
aplatis, aux antennes courtes, com- (ou placés chacun dans une fa-
portant les genres Embidopsocus mille, selon les écoles…). 70 es-
(corticole tropical) et Liposcelis (60 pèces, des genres Nepiomorpha, À la maison
espèces dont, en particulier, le Propsocus, Pseudopsocus, Elipsocus ■ Psoque devin, Pou des
Psoque devin, L. decolor). et Lesneia forment les Elipsocidés. livres, Atropos des livres
Les Philotarsus (Philotarsidés) ont Liposcelis decolor, alias Liposcelis
Les Psocomorphes ont des an- une vaste répartition. Psoculus ne- (Troctes) divinatorius, syn. de L. ter-
tennes de 11 à 13 articles, des tarses glectus, en revanche, n’est connu ricolis (nom anglais : booklouse)
bi- ou trimères et rassemblent une que de la région euro-méditerra- Espèce domicole cosmopolite, ré-
douzaine de familles principales. néenne et est le seul Psoculidé. Les pandue par l’homme. Reproduction
Les Epipsocidés, largement répan- 20 espèces de Mesopsocus compo- bisexuée (mâle connu). Espèce
dus, comptent un genre riche sent les Mésopsocidés. Les aptère, dépourvue d’ocelles. De cou-
d’une cinquantaine d’espèces : Myopsocidés et Thyrsophoridés leur crème à gris brunâtre, pas plus
Epipsocus. Les Céciliusidés, avec le sont tropicaux respectivement de d’1,5 mm de long. Les fémurs posté-
genre Caecilius, habitent le l’Ancien et du Nouveau Monde. rieurs sont renflés – caractéristique
feuillage. On ne les confond pas Enfin, les Pscocidés, aux tarses bi- des Liposcelis. Une génération par
avec les Pseudocéciliidés (nervures mères, aux ailes antérieures mois en été, avec une ponte d’une
alaires avec des rangées de soies), glabres, sont une grande famille cinquantaine d’œufs ; l’adulte reste
famille du genre Pseudocaecilius. présente partout dans le monde ; en préoviposition 3 à 4 mois l’hiver
Graphopsocus cruciatus appartient ce sont pour la plupart des psoques puis pond une vingtaine d’œufs l’hi-
3 Enderlein, en 1927, les a répartis en deux corticoles ; les principaux genres ver : il y a 6 à 8 générations par an.
sous-ordres. Les Isotecnomères ont le même sont Amphigerontia, Atlantopsocus, Il est activement chassé par le
nombre d’articles tarsaux à tous les stades Psococerastis, Trichadenotectum et, Scorpion des livres, Chelifer can-
(Psocidés, Céciliusidés, Thyrsophoridés…). Et
les Hétérotecnomères. évidemment, Psocus. croides (Pseudoscorpion).

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Et deux psoques
voyageurs
■ Dorypteryx domestica
Découvert en 1958 en Rhodésie du
Sud, il apparaît en Europe à partir
de 1973 où, trouvé depuis dans 14
pays au moins, il fait partie au-
jourd’hui des psoques domicoles
les plus communs. Psoque de 1,5 à
2 mm, crème à deux bandes trans-
versales rouges sur la face dorsale
de l’abdomen. Antennes longues,
filiformes. Brachyptère, il se dé-
Cerastipsocus venosus - Cliché Tom Murray place en courant, ses ailes étroites
et couvertes de soies ne lui per-
En Amérique du Nord, pour les si- mettent que de courtes envolées.
lotiers, c’est le Cereal psocid. Ce psoque est amateur des pièces
d’eau (buanderie, salle de bains…) ou
■ Psoque commun affectées par des infiltrations. Il pul-
(larger pale booklouse) Peripsocus madescens (Psocomorphe, lule parfois dans la paille humide.
Péripsocidé) - Cliché Tom Murray
Trogium pulsatorium ■ Atlantopsocus adustus
Psoque très actif au stade adulte, ■ Lepinotus patruelis Psoque sous-corticicole lichéno-
jaune pâle, voire blanchâtre avec De couleur foncée, 2 mm de long, phage, signalé sur la côte de
une rangée de petites taches rouges microptère : a besoin d’une forte Cornouailles en 2007, devient la
le long du bord antérieur de plu- humidité (80%) et de chaleur 100e espèce britannique de
sieurs tergites abdominaux. Parfois (25°C). Les Lepinotus (L. inquilinus Psocoptère. Il ne devrait pas entrer
appelé Horloge de la mort 4 (à ne et une douzaine d’espèces), habi- en concurrence avec les autoch-
pas confondre avec le Coléoptère tants naturels des nids d’oiseaux, tones. Il provient probablement de
Xestobium rufoviollosum) : la femelle pullulent occasionnellement sur Madère, apporté par des vents, et
tape son abdomen sur le papier – ce les céréales humides. est un témoin du réchauffement
qu’on interprète comme un signal du climat.
d’appel du mâle. Lepinotus inquili- Autres ravageurs
nus (même famille) fait de même. des denrées Pour s’en
Microptère, il possède des yeux
composés bien développés, mesure Les Liposcelis attaquent l’enveloppe
débarrasser
2 mm de long ; son thorax possède des grains. Ils ont par ailleurs un Dans la nature, on laissera vivre
trois segments visibles. rôle utile en détruisant les œufs de les psoques et on protégera leurs
certains Lépidoptères ravageurs habitats. Dans les locaux, la lutte
Autres psoques des denrées. chimique n’est efficace qu’à court
domicoles ■ Liposcelis bostrychophila terme. Mieux vaut leur rendre la
(= L. bostrychophilus = L. granicola) vie impossible en asséchant (en
■ Lachesilla pedicularia (banded psocid) Espèce parthéno- dessous de 50 à 60% d’humidité)
Dans les maisons humides, au ni- génétique (mâle inconnu). Aptère, l’atmosphère et en la rafraîchis-
veau du papier peint. Également yeux à 7 facettes, de couleur brun sant : pas plus de 15°C. Un cas
sur ceréales, maïs, nouilles, tabac… clair, aplati. Amateur de produits d’application de la « lutte phy-
■ Psyllipsocus ramburii alimentaires mal stockés, riz et sique ». Un ensachage bien fait
Dans les maisons humides, les autres graines. empêchera les psoques des den-
caves, les grottes. ■ L. paetus (warehouse psocid) rées de gâter, par leur grignotage
■ Psocathropos lachlani Yeux à 2 à 4 facettes, tête brune, mais surtout par leurs souillures,
Largement répandue dans les pays corps jaune. les aliments conservés. Bien en-
à climat tropical ou subtropical du ■ L. entomophilus (grain tendu, on entretiendra les locaux
monde entier, la forme brachy- psocid) où on ne tolérera aucun suinte-
ptère a également été observée en Se distingue par 2 à 5 grandes soies ment ni tache d’humidité. Toutes
Europe. sur le pronotum et par sa couleur ces recommandations doivent être
brune tirant sur le jaune, avec des suivies en particulier par les col-
4 Horloge-de-mort sous la plume de Baudelaire bandes noires et rougeâtres mar- lectionneurs d’insectes, victimes
dans sa traduction du Cœur révélateur d’E.-A. Poe. quées à travers l'abdomen. faciles. r

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