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La place des réformistes dans le mouvement national

algérien
Malika Rahal

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Malika Rahal. La place des réformistes dans le mouvement national algérien. Vingtième siècle,
Fondation Nationale des Sciences Politiques, 2004, �10.3917/ving.083.0161�. �hal-01316739�

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LA PLACE DES RÉFORMISTES DANS LE MOUVEMENT NATIONAL
ALGÉRIEN

Malika Rahal

Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.) | Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2004/3 - no 83
pages 161 à 171

ISSN 0294-1759
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Pour citer cet article :


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Rahal Malika,« La place des réformistes dans le mouvement national algérien »,
Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2004/3 no 83, p. 161-171. DOI : 10.3917/ving.083.0161
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LA PLACE DES RÉFORMISTES


DANS LE MOUVEMENT
NATIONAL ALGÉRIEN
Malika Rahal
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À travers l’itinéraire de ‘Ali Boumendjel, gion musulmane à l’exclusion de toute
Malika Rahal propose de revisiter la place autre langue ou religion. Par ailleurs, les
du réformisme dans les idées et les pra- principes fondant cette mythologie auraient
tiques du mouvement national. En revenant été défendus par un courant politique
sur la fusion de tous les courants dans le unique allant de l’Étoile Nord-Africaine au
FLN, cet article pointe les autres voies qui Front de libération Nationale. Ils demeu-
étaient alors proposées à l’avenir de l’Al- rent fondamentaux dans l’État algérien issu
gérie et que l’histoire officielle a passées de la guerre de libération 1.
sous silence. Comme ailleurs, l’histoire officielle est, en
Algérie, une histoire écrite par les vain-
 HISTOIRE OFFICIELLE ET UDMA queurs, c’est-à-dire par le parti au pouvoir
depuis l’indépendance. Il n’y a donc aucune

L es luttes de libération se sont ac-


compagnées d’un travail d’écriture
de l’histoire qui a contribué à la
construction de la nation. L’Algérie a
connu après l’indépendance un régime de
surprise à ce que le FLN produise une his-
toire qui valorise sa propre position durant
le conflit, au détriment des forces politiques
concurrentes comme le MNA, le Mouve-
ment national algérien de Messali Hadj. Mais
parti unique : l’histoire nationale proposée le FLN ne cherche par seulement, à travers
par le Front de libération nationale s’est l’histoire officielle, à masquer toute concur-
imposée comme une histoire officielle pro- rence durant le conflit. Il veut également
posant une version monolithique et hégé- s’enraciner dans un combat politique ancien
monique de l’histoire du mouvement na- et unique. Il s’agit pour cela d’occulter la
tional et de la guerre de libération. multiplicité des héritages et des traditions
Cette version de l’histoire est définie pré- politiques développées en Algérie pour re-
cisément dans des textes tels que la Charte vendiquer une filiation linéaire : celle de
d’Alger qui donne, en 1964, des orienta- l’ENA, créée à Paris en 1926, puis du PPA, le
tions pour le travail des chercheurs. Elle Parti populaire algérien, fondé après l’inter-
apparaît par la suite dans les manuels sco- diction de l’ENA par le Front Populaire en
laires, dans les lieux de mémoire ou les 1937 et associé à son pendant légal créé au
noms des rues. Cette histoire officielle s’ar- lendemain de la seconde guerre mondiale,
ticule autour de plusieurs mythes : la glori- le MTLD, le Mouvement pour le triomphe
fication de la lutte armée ; la référence des libertés démocratiques. Cette généa-
constante au peuple sous la forme d’un logie peut être questionnée sous deux
populisme qui sert de principe de base au
FLN devenu parti unique au lendemain de 1. Lors de l’élection présidentielle de 1999, les candidats
nés avant le mois de juillet 1942 devaient attester de leur
l’indépendance ; la définition de la culture participation à la révolution algérienne. Ils devaient par
algérienne par la langue arabe et la reli- ailleurs être de confession musulmane.

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angles différents : d’abord celui de la conti- des politiciens bourgeois travaillant en


nuité réelle entre les différentes organisa- bonne intelligence avec des hommes poli-
tions 1 ensuite celui de l’exclusion factice des tiques français, coupés du peuple et
autres organisations politiques de cette gé- perdus dans de vaines stratégies électora-
néalogie. L’UDMA, l’Union démocratique du listes. L’histoire officielle écarte donc la
Manifeste algérien, ou le Parti communiste question de savoir quel a été en réalité
algérien sont les principales victimes de l’apport politique, culturel et militant de
cette occultation qui se fait sous différents l’UDMA au mouvement nationaliste.
prétextes. Certains groupes sont accusés de
prôner les réformes sociales avant l’indé-
pendance nationale. D’autres sont écartés  ‘ALI BOUMENDJEL, UN PARCOURS MILITANT
pour avoir défendu une conception de la
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Choisir une approche biographique
société mixte incluant à la fois les
pour aborder cet aspect permet de re-
« musulmans » et les « Européens » d’Algérie.
mettre en question l’histoire officielle.
L’UDMA, créée par Ferhat ‘Abbas en 1946,
Dans l’historiographie officielle algérienne,
cristallise les critiques. Accusée d’abord de
« réformisme », elle est également qualifiée la biographie n’existe que pour des shu-
de parti bourgeois, le pire des défauts aux hadâ’, des martyrs, et selon les formes
yeux d’un parti populiste. Enfin, c’est un figées de l’hagiographie. En dehors de ces
parti majoritairement francophone, qui formes figées, qui se retrouvent
questionne la définition de la nation algé- aujourd’hui encore dans la publication de
rienne, arabe et musulmane. C’est donc à brochures biographiques sur les héros de
trois obstacles sérieux que se heurte l’inté- la nation algérienne, le slogan qui prévaut
gration de l’UDMA dans la généalogie natio- est celui selon lequel il n’y a eu durant la
naliste. guerre de libération nationale « qu’un seul
Le parti de Ferhat ‘Abbas se distingue héros : le peuple ». Les parcours d’hommes
non seulement du nationalisme populiste engagés dans les luttes de pouvoir de
du PPA-MTLD mais aussi de ce qu’on a l’après indépendance doivent s’effacer.
appelé le « réformisme musulman », in- Peu de biographies sortent de ces formes
carné principalement par l’association des rigides et cloisonnées destinées à renforcer
‘Ulamâ’, association qui a eu un devenir une histoire officielle forte et dogmatique
bien différent dans l’histoire officielle. En que l’étude de parcours individuel pourrait
effet, bien qu’étant à la fois un parti réfor- contribuer à ébranler.
miste et un parti de notables, cette associa- Plutôt que de choisir un dirigeant de
tion a eu un rôle primordial dans la l’UDMA, tel qu’Ahmed Boumendjel ou
conception arabe et musulmane de la na- Ahmed Francis, précédés par leurs réputa-
tion. Son créateur, Ibn Badis occupe en tions d’hommes politiques et dont les par-
conséquence une place particulière dans cours sont déjà connus dans les grandes
l’histoire officielle du mouvement national : lignes, on peut suivre l’itinéraire de ‘Ali
c’est la seule personnalité du 20e siècle à Boumendjel, l’avocat algérois arrêté et as-
être commémorée dans des manifestations sassiné en mars 1957 2. Sans être un mili-
officielles ou dans les manuels scolaires.
En revanche, le parti de Ferhat ‘Abbas fait 2. Les circonstances de sa mort et leur résurgence au
moment de la publication des mémoires du général Aussa-
l’objet de stéréotypes qui ont la vie dure. Il resses ont fait récemment resurgir le nom de ‘Ali Boumen-
est accusé d’une modération qui frise la djel. Officiellement, ‘Ali Boumendjel s’est suicidé en
mars 1957, alors qu’il était détenu par les parachutistes.
mollesse ; on lui reproche de rassembler Dans ses mémoires, Aussaresses reconnaît qu’il a lui-même
donné l’ordre de le précipiter du haut d’un immeuble d’El
1. C’est ce que fait Mohammed Harbi, Le FLN mirage et Biar, ce que beaucoup subodoraient depuis 1957. Paul Aus-
réalité, des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), Paris, saresses, Services Spéciaux Algérie 1955-1957, Paris, Perrin,
Les éditions Jeunes Afrique, 1985, 446 p., p. 17. 2001, 197 p., p. 173 et suiv.

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tant moyen, il demeure une figure très dis- des Amis du Manifeste et de la liberté. L’or-
crète de la direction de l’UDMA. ganisation est créée à la suite de la rédac-
Boumendjel est issu d’une famille origi- tion d’un texte révolutionnaire et nationa-
naire des Beni Menguellet. Son père est liste. Le Manifeste du peuple algérien, daté
devenu instituteur après être passé par du 10 février 1943, condamne en effet la
l’école normale de Bouzareah. Ce métier colonisation et revendique le droit du
oblige la famille à quitter la région pour peuple algérien à disposer de soi. Il exige
s’installer dans le Sud, puis à Relizane, où la rédaction d’une constitution garantissant
‘Ali Boumendjel est né en 1919 et enfin à la liberté et l’égalité des habitants sans dis-
Larb‘a, à proximité d’Alger. La famille tinction de « race » et de religion, la recon-
évolue dans un milieu d’instituteurs : les naissance de l’arabe comme langue offi-
sœurs de ‘Ali sont devenues institutrices et cielle au même titre que le français, la
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se sont mariées à des collègues de leur liberté de culte dans le respect de la sépa-
père. Elles sont « émancipées », selon les ration de l’Église et de l’État. Associé à un
termes de l’époque et font partie des Additif exigeant à la fin de la guerre une
quelques femmes de la ville qui sortent Assemblée algérienne constituante, ce
sans voile. Ahmed, le frère aîné de ‘Ali, né texte réalise l’exploit remarquable de ras-
en 1908, a lui aussi « fait la Bouzareah » sembler à la fois les partisans de Messali
avant de partir étudier le droit à Paris pour Hadj et ceux de Ferhat ‘Abbas. Il constitue,
devenir un brillant avocat. Les frères et selon l’expression de Benjamin Stora, la
sœurs de ‘Ali parlent le kabyle à leur mère, majorité politique du peuple algérien 3. Il
le français à leur père et l’arabe dans la rue. est rejeté par les autorités françaises, qui
Il s’agit d’une famille d’intellectuels comme proposent des réformes dérisoires dans le
en témoigne un Sadeq Hadjérès émerveillé contexte des années 1943-1944, et devient
par la bibliothèque familiale 1. la plate forme revendicative de référence
L’engagement politique familial com- pour l’ensemble du mouvement national
mence à la génération du père, Mohand dans l’après-guerre. Les AML sont créés en
Boumendjel qui anime dans les mars 1944 pour le défendre.
années 1930 et 1940 à Larb‘a une associa- Cette union disparate se maintient
tion, Nadi el Islah (cercle de la réforme), jusqu’aux événements de mai 1945. L’im-
qui organise à la fois des rencontres cultu- plication du PPA dans les manifestations
relles, un groupe de scouts et dispose puis la terrible répression du Constantinois
d’une salle de prière. Au sein du conseil ont raison de la précaire entente. Les parti-
d’administration, il représente la tendance sans de Messali retrouvent leur ancienne
laïque qui s’oppose parfois (et toujours organisation, le PPA. Ferhat ‘Abbas ras-
respectueusement) à une tendance reli- semble progressivement les siens : lors les
gieuse. En 1946, il prend fait et cause pour élections législatives de juin 1946, il lance
l’UDMA portant, malgré son âge, la contra- une nouvelle organisation, l’UDMA,
diction dans des réunions électorales du l’Union démocratique du Manifeste algé-
MTLD 2. Le frère de ‘Ali, Ahmed, de 11 ans rien.
son aîné est installé comme avocat à Alger. La forme particulière de l’engagement
Il est d’abord proche du PPA et de Messali de ‘Ali Boumendjel au sein de l’UDMA
dont il est l’avocat. Élu conseiller muni- permet d’éclairer les pratiques politiques
cipal pour Alger en 1938, il se rapproche en vigueur à l’intérieur de son parti, son
de Ferhat ‘Abbas et devient son principal fonctionnement et le contenu idéologique
lieutenant au sein des AML, l’association véhiculé par les militants et les élus. Son
1. Entretien avec Sadeq Hadjérès. 3. Benjamin Stora et Zakya Daoud, Ferhat Abbas une
2. Sadeq Hadjérès, Toile de fond des années 1940, Texte utopie algérienne, Paris, Denoël, coll. « L’aventure coloniale
inédit. de la France », 1995, 429 p., p. 121.

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étude relance la discussion sur leur rapport prend pour valoriser au contraire l’évolu-
avec l’histoire officielle. Ainsi, le parcours tion intellectuelle de ‘Abbas : « On re-
de ‘Ali Boumendjel révèle que, contraire- proche à Abbas d’avoir changé. On lui
ment au stéréotype, il existe à l’intérieur de rappelle sa fameuse phrase ; “J’ai cherché
l’UDMA une véritable radicalité politique partout la nation algérienne… et je ne l’ai
portée par un courant militant dynamique. pas trouvée.” C’est qu’alors, elle n’existait
Par ailleurs, le parti propose une définition pas, en effet. Et il le disait. Honnêtement.
de la nation algérienne et contribue à Aujourd’hui elle existe. Il la trouve. Et il le
l’écriture d’une histoire nationale. Évidem- dit. Honnêtement, toujours. La nation algé-
ment cette histoire nationale et cette rienne en est au stade où l’être vient de
conception de la nation s’écartent de la sortir du néant pour entrer dans la vie.
nation entendue au sens du PPA et des
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C’est un organisme en formation et dont le

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‘Ulamâ’. Reste à éclairer comment s’ef- développement est particulièrement
fectue dans l’UDMA le passage de l’assimi- rapide 2. »
lationnisme à un projet d’Algérie indépen- D’une génération plus jeune que Ferhat
dante. Quelle est, d’autre part, la définition ‘Abbas et même que son frère Ahmed, ‘Ali
de la nation produite par l’UDMA ? Enfin,
Boumendjel entre en politique dans les
comment les militants UDMA se sont-ils
années 1942-1943 avec le Manifeste, sur la
ralliés au FLN ?
base d’une revendication d’indépendance.
Dès 1943, il écrit de très nombreux articles
 DE L’ASSIMILATION À L’INDÉPENDANCE dans le journal des AML, Égalité, qui de-
vient par la suite la République Algérienne,
Avant la seconde guerre mondiale, organe de l’UDMA. La plupart de ses textes
Ferhat ‘Abbas appartenait à un courant a pour objet une critique dure de la poli-
politique héritier du mouvement Jeune Al- tique française en Algérie. Il manie pour ce
gérien. Il était alors proche du Docteur faire une langue française très soutenue,
Bendjelloul et incarnait le courant assimila- alliant des références littéraires recher-
tionniste. Influencé par la Nahda, le mou-
chées et une mordante ironie. Ses lecteurs
vement de renaissance arabe, en même
ne se comptent pas seulement dans les
temps que par les références européennes,
rangs de l’UDMA : ses camarades ou ensei-
il a défendu la possibilité d’un compromis,
d’une synthèse permettant aux colonisés gnants de la faculté de droit comme Albert-
d’exister en France avec leur histoire et Paul Lentin ou René Capitant, ses amis du
leur culture. Cette assimilation s’appuyait PCA, Henri Alleg ou Sadeq Hadjérès le li-
sur la croyance dans la « vraie France », sent. Ils apprécient particulièrement les
démocratique et généreuse qui devait inté- chroniques humoristiques signées Ali
grer progressivement ses enfants musul- Beaurond dans lesquelles il mène une
mans. charge en règle contre les intérêts écono-
Avec le Manifeste, ‘Abbas et ses parti- miques gouvernant la politique coloniale
sans basculent dans l’indépendantisme. de la France. La politique d’assimilation est
Pourtant, l’accusation d’assimilationnisme régulièrement l’objet de son humour rava-
s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui. « L’Al- geur. Il écrit ainsi en 1946 :
gérie en tant que patrie est un mythe. […]
j’ai visité les cimetières : personne ne m’en
2. Égalité, n° 49, novembre 1946, article signé Juba III. Il
a parlé 1. » Que de fois cette célèbre phrase faut remarquer le caractère presque blasphématoire au
de Ferhat ‘Abbas a-t-elle été citée contre regard de l’histoire officielle de l’historicité affirmée de la
nation algérienne, d’une nation algérienne née dans un
lui ! Au point que ‘Ali Boumendjel la re- passé récent. Pour le PPA, la nation algérienne préexiste à
la colonisation. Se dessinent déjà deux histoires de la nation
1. B. Stora et Z. Daoud, Ferhat Abbas…, op. cit., p. 73. et du mouvement national.

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« En l’an de grâce 1946, l’indigène d’Algérie même, représentent le 2e collège 2. S’enga-


estime, en effet, que “l’encombrante” politique geant pleinement dans le travail parlemen-
d’assimilation est une conception désuète, qui taire, ils présentent un texte de loi portant
se rattache dans l’histoire de l’Algérie, à une création d’une République algérienne unie
époque révolue, celle du complexe d’infério- à la France par un lien fédéral. Au cours de
rité. Pendant longtemps, l’Arabe ou le Kabyle,
à force d’être traité par l’Européen en inférieur,
leurs discours, les élus insistent, pour ama-
avait fini par se juger tel. Honteux de lui-même douer l’auditoire, sur les importantes
et de ses compatriotes, il allait, rasant les murs concessions faites dans ce texte et sur le
et courbant l’échine, quelle que soit sa distinc- lien entre les deux pays. Dans les réunions
tion, sa richesse ou sa culture personnelle. organisées en Algérie au contraire, les dis-
Tandis que la situation diminuée de la masse cours insistent davantage sur la rupture. Y
était sans issue, on offrait à une “élite” infinité- voir une ambiguïté ou une hypocrisie élec-
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simale une planche de salut : “l’assimilation”. torale serait simpliste : pour ces élèves de
On lui demandait de renoncer à son milieu ori- l’école française, l’indépendance n’est pas
ginel, de s’en détacher, de s’en désolidariser, synonyme de rupture violente mais bien
pour se fondre dans un milieu nouveau. Il
plutôt d’une évolution historique néces-
s’agissait, autant que faire se peut, de perdre
l’accent du terroir, de boire du vin, d’ap- saire pour faire advenir les valeurs com-
prendre à faire correctement un nœud de cra- munes de la démocratie. Pourtant, toutes
vate et à penser français 1. » les interventions des élus de l’UDMA pro-
voquent une forte tension et des incidents
La violence du ton et l’amertume des cri- violents. Le contraste est saisissant entre les
tiques ne sont pas le fait du seul ‘Ali Bou- attentes des élus du 2e collège qui pensent
mendjel. On les retrouve également dans pouvoir s’exprimer enfin au sein de la dé-
les éditoriaux de Ferhat ‘Abbas ou chez mocratie française et un auditoire choqué
d’autres collaborateurs du journal, Ahmed d’entendre pour la première fois des
Boumendjel, Ahmed Francis, Kaddour « indigènes » exprimer une opinion cri-
Sator, Kadda, Boutarène… Elles provo- tique. Ces hommes incarnent l’assimila-
quent des réactions d’enthousiasme ou de tion, sont les « produits de l’école fran-
rejet : la censure s’abat sur le journal à plu- çaise », des « évolués », selon les termes
sieurs reprises, à tel point que Francis doit d’époque. Ils ne doivent pas sortir de leur
s’expliquer devant le bureau politique position de colonisés, ni contredire les sté-
d’avoir adouci certains textes afin d’éviter réotypes paternalistes coloniaux. Alors que
les lourdes amendes mettant en péril le l’état d’esprit des udmistes est résumé dans
budget de la République Algérienne. Les cette phrase de Ferhat ‘Abbas, « cela fait
lecteurs s’accommodent donc d’espaces 116 ans que nous attendons ce moment »,
blancs qui entrecoupent les articles. Le l’auditoire l’invective dès qu’il commence à
style des textes de ‘Ali Boumendjel rap- s’exprimer, le qualifiant d’anti-français.
pelle les interventions des élus de l’UDMA Qu’attend-on en effet de ces élus ? Une
à la seconde Assemblée nationale consti- certaine complaisance et, surtout, de la
tuante et révèle un paradoxe apparent. À la gratitude. Certains élus du 2e collège ont
tribune de l’Assemblée comme dans la l’heur de ne pas choquer, ils séduisent par
presse, les udmistes suscitent des réactions leur « truculence » et leur « pittoresque ».
beaucoup plus violentes que le PPA- Les élus de l’UDMA, eux, n’incarnent
MTLD. aucun exotisme et refusent de se laisser in-
En juin 1946, en effet, l’UDMA connaît férioriser dans des relations empreintes
un succès électoral important puisque d’orientalisme et de paternalisme colonial.
onze élus de ce parti, dont ‘Abbas lui- 2. Le 2e collège électoral regroupe la population colo-
nisée. En 1946, il est représenté au Parlement français par le
1. Égalité, n° 49, novembre 1946. même nombre d’élus que le 1er collège.

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Ils jouent leur rôle d’élus avec sérieux dans geants expriment, au cours de meetings, le
le but de promouvoir de réelles réformes désir de voir des « Européens » adhérer à
et c’est leur présence même à la tribune l’UDMA, comme l’a fait Roland Miette, élu
qui paraît contestée. de l’UDMA, qui écrit dans la République al-
Quant aux élus du MTLD, leurs interven- gérienne. ‘Ali Boumendjel ne limite d’ail-
tions sont bien plus brèves : elles ont pour leurs pas son activité militante aux réu-
objet de nier à l’Assemblée toute légitimité nions de l’UDMA. Il multiplie les occasions
pour légiférer sur l’Algérie. Ils exigent une de rencontres avec des militants d’autres
Assemblée algérienne constituante pour tendances : il fréquente les locaux d’Alger
déterminer le nouveau statut de l’Algérie et Républicain, le journal communiste, un
pourtant, leurs interventions ne suscitent lieu de rencontre prisé par les militants
« européens » et « musulmans », par des ar-
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pas de réactions aussi vives. C’est donc

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bien la personnalité des élus UDMA, leur tistes ou encore des sportifs. Il compte
manière de porter la critique dans les parmi ses proches des militants du PCA,
formes (pratiques, vêtement, sociabilité, mais aussi des membres d’associations
langage) de la vie politique démocratique chrétiennes, des intellectuels avec lesquels
et cette intrusion de « l’indigène » dans un il se trouve plus d’affinités sans doute
champ réservé où il prend son autonomie qu’avec certains militants du PPA. La ques-
qui sont intolérables. De la même manière, tion kabyle, elle, n’apparaît pas en tant que
la dureté du ton des articles de Boumen- telle dans la République algérienne : les
djel dans la République Algérienne vient habitants « indigènes » de l’Algérie sont ap-
autant du fond que de cette forme caracté- pelés indifféremment « arabes et berbères »
ristique. ou désignés simplement sous le terme gé-
Cette radicalité, associée à un projet dé- nérique « arabes » dans les textes de ‘Ali
fendant clairement l’indépendantisme Boumendjel 1. Cette conception qui consi-
pose question : pourquoi en effet les mili- dère l’intégration des minorités et des ten-
tants de l’UDMA ne sont-ils jamais qualifiés dances intellectuelles et politiques comme
de nationalistes, au même titre que les un enrichissement s’oppose à celle du
PPA-MTLD ? L’UDMA propose une défini- PPA-MTLD, puis celle du FLN, selon la-
tion de la nation et de la République algé- quelle les minorités doivent au contraire
rienne qui diffère radicalement de celle du disparaître, leur existence risquant de re-
PPA. C’est probablement dans cette diffé- mettre en question l’unité de la nation.
rence qu’il faut rechercher des éléments de Il ne s’agit cependant pas de dire que
réponse. langue arabe et religion musulmane n’ont
pas un rôle particulier. Bien au contraire,
l’on trouve même dans les articles des
 QUELLE NATION ALGÉRIENNE ? frères Boumendjel (pourtant très laïcs) une
volonté farouche de défendre l’islam
Les articles de ‘Ali Boumendjel contri- contre les tentatives de l’Administration
buent à la définition de la société de la française de le contrôler. La religion,
future République algérienne. Contraire- comme la langue, sont des éléments essen-
ment à la définition qu’en donne le PPA ou tiels de l’identité algérienne, mais elles de-
les ‘Ulama’ fondée sur la langue arabe et meurent des objets d’ouverture et de dia-
l’islam, la société algérienne envisagée par logue, en aucun cas une fermeture et une
l’UDMA englobe la population de l’Algérie exclusion de la nation, comme c’est le cas
dans toutes ses minorités. Les juifs et les
« Européens » d’Algérie sont explicitement 1. Il dénonce en revanche la politique française visant à
diviser la population algérienne, évoquant par exemple la
cités comme faisant partie de la société al- « discrimination criminelle du Berbère et de l’Oriental ». La
gérienne. À plusieurs reprises, les diri- République algérienne, n° 289, 25 janvier 1952.

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La place des réformistes dans le mouvement national algérien

dans le nationalisme du PPA. De nom- pas y accorder une grande importance. Ces
breux articles de la République algérienne circonscriptions sont perdues d’avance, il
ont une portée historique et culturelle : ils faut seulement faire acte de présence et
constituent en somme les éléments épars discuter inlassablement, rencontrer les mi-
d’une histoire nationale en construction. litants, échanger avec les autres forces
L’on y trouve par exemple des articles sur politiques dans un but de construction
l’histoire de l’Algérie, de l’islam et des politique et d’union.
Arabes ou sur l’histoire de la littérature Outre les rencontres à Alger Républi-
arabe, de la religion, de la médecine. cain, il côtoie André Mandouze au sein du
Mouvement mondial pour la paix et parti-
 UNE PRATIQUE POLITIQUE DIFFÉRENTE
cipe avec lui à la première conférence de
ce mouvement organisée en 1949, salle
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Cette conception différente de la nation Pleyel, à Paris. Par la suite, il assiste à une
et de l’histoire nationale est complétée par ou deux conférences chaque année et se
une pratique politique différente de celle rend pour cela notamment à Helsinki,
du PPA-MTLD, pratique qui participe du Prague ou Paris. Ces réunions, qui lui don-
projet de République algérienne défendu nent l’occasion de rencontrer des repré-
par le parti. L’importance accordée dans sentants de différents pays, correspondent
les réunions de l’UDMA à des stratégies et bien à sa conviction que l’Algérie participe
des négociations électorales pourrait à un processus mondial de libération des
confirmer le stéréotype d’un parti engagé peuples dominés. Par ailleurs, ses amis lui
dans des batailles électorales sans fin. Ce- demandent fréquemment de donner des
pendant, l’engagement politique d’un ‘Ali conférences sur l’histoire ou les questions
Boumendjel conduit à relativiser l’impor- géopolitiques : il évoque l’histoire récente
tance de cet électoralisme dans la pratique de la Tunisie, la création de la CED 2. À tra-
militante de l’UDMA. Alors qu’il prend pro- vers ses conférences et ses articles, il situe
gressivement des responsabilités dans l’ap- l’Algérie dans le contexte d’une histoire
pareil, au sein de la section « Alger-centre » non seulement arabe et musulmane mais
puis dans la Fédération d’Alger et enfin, à aussi mondiale. ‘Ali Boumendjel joue donc
partir de 1954, dans le Comité Central et le le rôle d’un polémiste, d’un enseignant et
Bureau Politique, ‘Ali Boumendjel ne s’en- au final, d’un intellectuel cherchant à ana-
gage en effet jamais activement dans le jeu lyser, à accompagner et à encourager cette
électoral. Son ami et collègue ‘Amar Ben- révolution que le monde est en train d’ac-
toumi, militant au PPA, s’amuse du fait complir. L’importance accordée à l’ensei-
qu’il est généralement le candidat des gnement ne lui est pas propre : scolarisa-
causes perdues, au point de le surnommer tion, formation, enseignement participent
en riant kebch ed-dahia, le mouton du sa- de la pratique politique de l’UDMA et sont
crifice. Il se présente pour les élections où considérés comme essentiels à la constitu-
l’UDMA n’a aucune chance, soit en raison tion en cours de la nation algérienne.
des trucages administratifs soit du fait de la
concurrence d’autres partis. Ainsi, en 1951,  LE RALLIEMENT AU FLN
il se présente aux élections à l’Assemblée
Algérienne dans la circonscription de Au sein même de l’UDMA, ‘Ali Boumen-
Blida, puis en 1954 dans la circonscription djel participe à un mouvement contesta-
de Maison-Carrée 1. Pourtant, il ne semble taire. À partir de 1951, en effet, l’UDMA
1. À Maison-Carrée par exemple, malgré la très forte im- 2. Il est invité par la JUDMA, la jeunesse de l’UDMA.
plantation du PCA, c’est un candidat « indépendant » qui est Mme Boumendjel se souvient également qu’il fait des confé-
élu. Pour les militants, « indépendant » est bien souvent le rences devant un groupe de séminaristes. Entretien avec
synonyme « d’administratif ». Malika Boumendjel.

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Malika Rahal

entre dans une période de crise politique l’UDMA depuis le début des années 1950.
et financière, qui culmine en 1954. Plu- Lors du congrès du parti au mois de
sieurs phénomènes sont concomitants : les septembre 1951, à Constantine, il est ques-
difficultés économiques au sein de tion de prendre des décisions de fond.
l’UDMA ; l’influence croissante d’Ahmed Ahmed Boumendjel doit affirmer publi-
Boumendjel dans le parti, malgré son ins- quement que ce congrès ne sera pas celui
tallation à Paris en 1950-1951 ; l’apparition de la « liquidation » du parti, mais bien
d’un courant « jeune-UDMA » dont ‘Ali plutôt de sa réforme, trahissant ainsi la pro-
Boumendjel est une des voix 1. De nom- fondeur de l’inquiétude des militants 3. En
breux dirigeants des sections locales, juillet 1952, Ferhat ‘Abbas est vaincu alors
comme les militants de la JUDMA, la Jeu- qu’il se présente à l’élection pour le rem-
nesse de l’UDMA, se plaignent de ne pas placement du député Kessous, décédé. La
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toujours comprendre les stratégies poli- rumeur veut qu’il envisage un retrait de la
tiques de leurs leaders. Le terme qu’ils uti- politique 4.
lisent le plus souvent dans leurs critiques L’une des sections les plus contestataires
est celui d’immobilisme. Les critiques s’in- est celle d’Alger-centre. Ses dirigeants
tensifient après le 1er novembre 1954 : dès adressent leurs questions au Comité Cen-
lors, la stratégie des leaders apparaît tral, menaçant de démissionner si les ré-
encore moins compréhensible et l’immobi- ponses données ne sont pas satisfaisantes.
lisme devient insupportable. En effet, les Les militants de la section s’interrogent sur
tentatives de rapprochement avec le FLN les tentatives d’union des partis nationa-
sont très discrètes et invisibles aux yeux listes au sein d’un Front algérien 5 ou criti-
des militants. En août 1955, une délégation quent en août 1953 le manque de réaction
de la JUDMA est reçue par Ahmed Bou- des dirigeants à la suite de la déposition du
mendjel. Les délégués reprochent à la di- sultan du Maroc. L’administration re-
rection son inactivité et expriment le désir marque, dans le même temps, que de nom-
de participer à la lutte pour l’émancipation breux militants rejoignent les rangs du PPA.
du peuple algérien. D’autre part, ils sou- En janvier 1953, plusieurs sections ren-
haitent être éclairés sur la stratégie du voient les cartes annuelles du parti, protes-
parti. Ahmed Boumendjel leur répond, tant contre les derniers mots de la carte :
vertement à son habitude, que l’UDMA est « Notre raison d’être : libérer et s’unir. Une
fidèle à ses principes et que « si l’on veut Algérie libre au sein d’une Afrique du Nord
aller se faire tuer dans les Aurès », il n’y voit fédérée, en coopération avec une France li-
aucun inconvénient 2. bérale et démocratique 6. »
De nombreux documents font état d’un À partir de l’année 1954, ‘Ali Boumen-
« vent de désagrégation » qui souffle sur djel participe aux activités de la section
1. Une partie de la tendance « jeune-UDMA » semble sou- d’Alger-centre. Il est nommé secrétaire gé-
haiter la prise en main du parti par Ahmed Boumendjel, jugé néral de la section en mars 1954 et se
plus radical et dynamique que Ferhat ‘Abbas. Il n’est pas
certain qu’Ahmed Boumendjel ait souhaité en profiter pour
charge de la liaison avec le comité central 7.
prendre le contrôle du parti. Rapport du préfet de Constan-
tine, janvier-février 1953, ministère des Affaires algériennes, 3. Document de police du 15 septembre 1951, ministère
CAOM, 81F 771. des Affaires algériennes, CAOM, 81F771.
2. Note de renseignement PRG, Alger, 30 août 1955, 4. Synthèse mensuelle de police, septembre 1952, minis-
CAOM, 1K 833*. La plupart des militants ignore sans doute tère des Affaires algériennes, CAOM, 81F771 et rapport du
les activités clandestines d’Ahmed Boumendjel qui font dire préfet de Constantine, janvier-février 1953, ministère des Af-
aux informateurs de la police, à l’occasion d’une rencontre faires algériennes, CAOM, 81F711.
avec le sultan du Maroc, en novembre 1955 : « Cette dé- 5. Synthèse de police du 23 septembre 1952, ministère
marche de Me Ahmed Boumendjel s’inscrit dans la ligne des Affaires algériennes, CAOM, 81F711.
nouvelle de l’UDMA qui, jusqu’ici cantonnée dans l’action 6. Document de police du 26 janvier 1953, ministère des
politique pure, se range désormais aux côtés des combat- Affaires algériennes, CAOM, 81F771.
tants du FLN et de l’Armée de Libération. » Note de rensei- 7. Document de police du 9 mars 1954, ministère des Af-
gnement, PRG, Alger, 8 novembre 1955, CAOM, 4I122/16*. faires algériennes, CAOM, 81F771.

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La place des réformistes dans le mouvement national algérien

Le même mois, au cours d’une réunion de une politique plus active et intransigeante
la section, il prononce un véritable réquisi- et menace lorsque les réformes ne vien-
toire. C’est l’absence de communication nent pas, le déroulement de la révolution
entre les sections locales et le comité cen- le conduit à développer également une ac-
tral qui, selon lui, pose problème. Ses tivité souterraine.
attaques contre l’organisation se multi- Au lendemain du soulèvement du
plient. Mais, s’il se montre très critique vis- 1er novembre 1954, ‘Ali Boumendjel est très
à-vis du fonctionnement du parti et de la inquiet devant la tournure que peuvent
politique menée par la direction de prendre les événements 4. Un élément in-
l’UDMA, il ne veut en aucun cas que Ferhat tervient qui facilite son ralliement au FLN :
‘Abbas soit écarté. Bien au contraire, il pro- l’accession d’Abbane Ramdane à la tête de
la région d’Alger pour le FLN, à la suite de
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pose son retour aux affaires comme solu-

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tion au profond malaise du parti 1. sa libération le 19 janvier 1955. Dès son ar-
D’ailleurs, dit-il, ses critiques ont abouti à rivée, Abbane recherche tous les contacts
des résultats tels que l’organisation d’une possibles. Il a pour objectif de rallier au
conférence des cadres et une virulente FLN les forces politiques dynamiques et
lettre de Ferhat ‘Abbas aux membres du s’intéresse donc naturellement à la position
comité central leur reprochant leur inac- du PCA et de l’UDMA. Comme ‘Ali Bou-
tion durant l’année écoulée : de quoi redy- mendjel, Abbane a fait ses études au col-
namiser le parti. lège de Blida, une pépinière de nationa-
À la conférence des cadres, en listes. Abbane et Boumendjel se
avril 1954, ‘Ali Boumendjel participe à la connaissent et la présence du premier à la
commission d’organisation qui propose tête du FLN a, pour le second, un caractère
des orientations nouvelles. Parmi les ré- rassurant. Il ne s’agit pas d’un aventurier
formes proposées, la multiplication des mais d’un homme politique, entouré
d’autres intellectuels amis de Boumendjel
réunions du secrétaire général et du comité
comme Benyoucef Benkhedda et Sa‘ad
central ainsi que l’établissement par
Dahlab, avec lesquels il est prêt à tra-
avance d’une nouvelle conférence des
vailler 5.
cadres en septembre pour évaluer l’effica-
Alors que « Abbane cherchait tous azi-
cité de la mise en œuvre des réformes 2.
muts ce qui pouvait donner une consis-
Cependant, devant l’absence de réformes
tance politique à l’insurrection », selon l’ex-
concrètes, ‘Ali Boumendjel démissionne au
pression de Hadjérès, son ancien
mois de mai de ses mandats de secrétaire camarade de classe Boumendjel devient
général de la section d’Alger-centre et de alors son interlocuteur privilégié dans
responsable de la région algéroise. Il af- l’UDMA. Les contacts entre les deux
firme qu’« aucun effort n’a été fait pour hommes permettent à Abbane d’organiser
donner une nouvelle impulsion à une action spectaculaire : encourager les
l’UDMA 3 ». élus, notamment les élus « préfabriqués »
Ainsi, en 1954, ‘Ali Boumendjel est donc par l’Administration, à prendre position 6.
devenu une des personnalités montantes En effet Bendjelloul lui-même, incarnation
du parti, et un animateur de la tendance
jeune-UDMA. S’il propose des change- 4. Entretien avec Me Mohammed Hadj Hamou.
5. Benkhedda et Dahlab sont également d’anciens cama-
ments dans l’organisation du parti, exige rades du collège de Blida.
6. « Abbane Ramdane est tenu au courant de l’évolution
1. Document de police du 23 mars 1954, ministère des Af- des esprits grâce aux contacts qu’il entretenait avec ‘Ali
faires algériennes, CAOM, 81F771. Boumendjel » rapporte ainsi Henri Douzon, l’avocat et ami
2. Note de renseignement de police non datée, ministère d’Abbane Ramdane. Henri Douzon, « Les occasions
des Affaires algériennes, CAOM, 81F771. perdues », in Henri Alleg et Henri Douzon (dir.), La Guerre
3. Document de police du 14 mai 1954, ministère des Af- d’Algérie, t. 1, L’Algérie des origines à l’insurrection, Paris,
faires algériennes, CAOM, 81F771. temps Actuels, p. 568-569.

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Malika Rahal

de la politique d’assimilation, prend alors position 2. Ce n’est qu’avec le ralliement de


ses distances, et met en avant une revendi- Ferhat ‘Abbas lui-même, en avril 1956, que
cation nationale désormais, dit-il, incon- l’UDMA se dissout dans le FLN.
tournable. L’action des militants de Pourquoi un homme aussi radical et dy-
l’UDMA comme ‘Ali Boumendjel, Ahmed namique que ‘Ali Boumendjel n’a-t-il pas
Francis et Kaddour Sator, aboutit finale- quitté l’UDMA pour le PPA ? La tradition fa-
ment à la publication, le 26 septembre miliale a peut-être joué un rôle, l’engage-
1955, de la « déclaration des 61 » : ment d’un frère aîné dans la direction du
parti conduisant le cadet à une forme de
loyauté familiale. Mais il y a également de
« [E]n raison de la gravité des événements
qui traversent l’Algérie […] analysant les rai- réelles raisons politiques à ce choix : ‘Ali
Boumendjel rejette le messalisme en vi-
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sons profondes des troubles actuels, [les élus]
affirment solennellement qu’elles sont essen- gueur au sein du PPA-MTLD, son organisa-
tiellement d’ordre politique. Ils sont ainsi tion empruntée à la clandestinité et son
conduits à constater que la politique “d’inté- conservatisme 3. Il cherche au contraire à
gration” […] est actuellement dépassée. L’im- réintroduire de la nuance et de la com-
mense majorité des populations est présente- plexité dans l’étude de l’histoire, des mou-
ment acquise à l’idée nationale algérienne. vements politiques et des relations interna-
Interprètes fidèles de cette volonté, les élus tionales. Cette conscience inquiète ne peut
soussignés croient de leur devoir d’orienter être à sa place dans un parti défendant un
leur action vers la réalisation de cette
programme populiste et fonctionnant sans
aspiration 1. »
souci démocratique. Malgré l’immobilisme
et parfois le manque de radicalité des posi-
Ce rôle d’intermédiaire entre Abbane et tions des dirigeants, l’activité et le projet
l’UDMA conduit par ailleurs ‘Ali Boumen- politique et social de l’UDMA lui convien-
djel à maintenir le contact entre son frère nent davantage.
Ahmed, alors avocat à Paris, et le FLN. À Le ralliement des partisans du Manifeste
plusieurs reprises, Ahmed fait le déplace- au FLN a contribué à modifier le regard
ment à Alger. ‘Ali organise et participe à porté sur les militants nationalistes : à la
des réunions clandestines, sans que l’on mort de ‘Ali Boumendjel, nombre de ses
puisse déterminer avec exactitude qui as- amis et collègues témoignent dans certains
sistait à ces rencontres. Le FLN a ainsi très journaux (Le Monde, France Observateur,
tôt courtisé l’UDMA. Des contacts sont at- L’Express, Libération, Témoignage Chré-
testés entre le FLN et l’UDMA à partir tien…) de la justesse et de la légitimité de
d’avril 1955. Pour un Abbane, dirigeant du ses prises de positions par le passé. Dès
FLN doté d’une réelle conception politique lors, les partisans du FLN n’apparaissent
de la construction du Front, les partisans plus seulement comme des « terroristes »
de Ferhat ‘Abbas doivent contribuer à l’éla- ou des « fellaghas ». Des hommes modérés,
boration du projet politique de la révolu- « évolués », militants des causes justes
tion et à la lutte pour l’indépendance. prennent partie pour l’organisation. La
Kiouane a alors fourni un projet d’union cause s’en trouve légitimée dans les mi-
entre les deux partis et ‘Ali Boumendjel lieux dont l’UDMA était le plus proche et
participe, en mai 1955, à une commission des intellectuels, des militants de la paix,
chargée d’étudier le projet pour le bureau des chrétiens engagés participeront au
politique de l’UDMA. Les instances du parti
2. Cette étrange affaire n’est pas confirmée par ailleurs.
choisissent finalement de rejeter cette pro- Nous ne disposons que de quelques renseignements de po-
lice, notamment une note de renseignement des PRG du
1. Henri Douzon, « Les occasions perdues », op. cit., 4 mai 1955, CAOM, 1K 833*.
p. 569. 3. Mohammed Harbi, Le FLN…, op. cit., p. 26.

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La place des réformistes dans le mouvement national algérien

mouvement de contestation qui se déve- Mais, au-delà, l’occultation de l’UDMA


loppe en France durant l’année 1957 1. dans l’histoire officielle n’est pas sans rap-
Le ralliement au FLN de ‘Ali Boumendjel port avec cet assassinat et l’élimination
et des militants de l’UDMA est apparu lié à d’un courant politique au sein du FLN 2.
l’existence d’un courant politique au sein
du FLN incarné par Abbane Ramdane et 2. Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN 1954-1962,
ses amis centralistes. L’élimination d’Ab- Paris, Fayard, 2002, 812 p., p. 698.
bane fin 1957 a posé la question de l’inter-

ruption de cette dynamique constructive et
du rôle des anciens udmistes dans le FLN.
Malika Rahal est agrégée d’histoire, professeur
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1. P. Vidal-Naquet rappelle qu’après le « grand silence de dans le secondaire en Seine-Saint-Denis. Elle
1956, à nouveau en 1957, la protestation s’est élevée ». Elle mène actuellement une thèse sur l’UDMA sous la
débute à la suite de l’affaire Boumendjel et se prolonge dans
les affaires Bouhired, Alleg et Audin. Pierre Vidal-Naquet,
direction de Benjamin Stora à l’INALCO. Son DEA
Face à la raison d’État un historien dans la guerre d’Algé- s’intitulait : « ‘Ali Boumendjel (1919-1957), itiné-
rien, Paris, La Découverte, 1989, 259 p., p. 31. raire d’un homme de bonne volonté ».

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