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DÉFINIR L'IDENTITÉ

Robinson Baudry, Jean-Philippe Juchs

Publications de la Sorbonne | « Hypothèses »

2007/1 10 | pages 155 à 167


ISSN 1298-6216
ISBN 9782859445782
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Pour citer cet article :


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Robinson Baudry, Jean-Philippe Juchs« Définir l'identité », Hypothèses 2007/1 (10),
p. 155-167.
DOI 10.3917/hyp.061.0155
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Robinson Baudry et Jean-Philippe Juchs
Séminaire de l’École doctorale
Définir l’identité

coordonné par
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Définir l’identité
Robinson BAUDRY et Jean-Philippe JUCHS

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Évoquer l’identité semble aujourd’hui relever d’un discours
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parfaitement banal, tant la notion est d’un emploi courant. Pourtant, si l’on
se réfère volontiers à cette notion, la cerner s’avère être une entreprise
malaisée. Le sens commun tend à considérer l’identité comme une donnée
existant en elle-même, essentielle. Mais cette orientation est loin d’être
unanimement partagée. Pour clarifier le propos, un détour par un
dictionnaire de la langue française semble nécessaire. En ouvrant l’un d’eux,
on constate qu’« identité » recouvre cinq sens ou nuances de sens : ils
expriment la similitude, l’unité, l’identité personnelle, l’identité culturelle et
1
la propension à l’identification . Or c’est précisément le caractère
polysémique de cette notion que stigmatisent un certain nombre de
2
publications, jugeant son emploi hasardeux . La pertinence du recours à
3
l’identité comme outil d’analyse est alors posée . Pourtant, de nombreux
travaux appartenant à des domaines de recherche forts différents font appel à
la notion d’identité afin d’appréhender la complexité des relations sociales.
L’historiographie elle-même, depuis une quinzaine d’années environ, tend à
montrer que l’identité est une notion parfaitement opératoire pour l’analyse
4
historique . C’est ainsi que, encouragés par cette orientation, il nous a paru

1. Le nouveau Petit Robert. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française,


J. REY-DEBOVE et A. REY dir., Paris, 1993, entrée « identité ».
2. C. LÉVI-STRAUSS et J.-M. BENOIST, « Conclusions », dans L’Identité, séminaire
interdisciplinaire dirigé par Claude Lévi-Strauss, professeur au Collège de France, 1974-
1975, C. LÉVI-STRAUSS dir., Paris, 1977, p. 317-332 ; R. BRUBAKER, « Au-delà de
l’“identité” », Actes de la recherche en sciences sociales, 139 (2001), p. 66-85, qui met en
avant l’ambiguïté voire les contradictions dont ce terme est porteur.
3. W. POHL, « Aux origines d’une Europe ethnique, transformations d’identités entre
Antiquité et Moyen Âge », Annales HSS, 1 (janvier-février 2005), p. 183-208.
4. Voir les deux éditoriaux des Annales : « Histoires et sciences sociales. Un tournant
critique ? », Annales ESC, 2 (mars-avril 1988), p. 291-293 ; et « Histoire et sciences
sociales : tentons l’expérience », Annales ESC, 6 (nov.-déc. 1989), p. 1317-1323.
158 Robinson BAUDRY et Jean-Philippe JUCHS

souhaitable de faire de l’identité un concept clé des différentes contributions


proposées ici. Toutefois, il s’agit avant tout d’essayer de préciser le sens de
cette notion complexe et de justifier le choix de mettre l’accent sur l’identité
sociale. Pour cela, il paraît nécessaire de considérer l’intérêt récent et les
implications de la notion d’identité dans les sciences humaines en général, et
leur impact dans l’écriture de l’histoire en particulier.
Genèse et développement du concept dans le champ des sciences sociales
La notion d’identité est d’un usage massif mais récent dans le champ
des sciences sociales. Associé à la psychologie et à la sociologie dans les

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années cinquante aux États-Unis, le terme d’identité bénéficie de l’aura de
ces disciplines dont on pense alors qu’elles peuvent expliquer les secrets de la
condition humaine. Les problèmes sociaux et politiques aux États-Unis
durant les années soixante contribuent eux aussi au succès de la notion. Le
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5
pays est atteint par la « crise d’identité », un mal ainsi nommé depuis peu .
Cette période, caractérisée notamment par l’affirmation de la minorité afro-
américaine, entraîne le réexamen des relations entre l’individu et la société.
Dès lors, l’identité est devenue un concept incontournable. Ce phénomène
se traduit par la création de départements relatifs aux identités minoritaires
au sein des universités américaines et par son prolongement, l’utilisation
6
croissante du concept d’identité dans d’autres domaines de la recherche . Si
le concept d’identité prend un essor considérable durant les années soixante-
dix et se diffuse depuis les États-Unis, l’intérêt qu’il suscite est cependant
antérieur. Aussi faut-il considérer plus précisément la genèse, le
développement ainsi que les différentes acceptions prises par le concept
d’identité dans le champ des sciences sociales.
La philosophie s’empare dans un premier temps des interrogations
suscitées par l’identité. En effet, la tradition philosophique est ancienne. Les
philosophes présocratiques, comme Héraclite et Parménide au tournant des
e e
VI et V siècles av. J.-C., faisaient déjà de l’identité un concept central de
7
leurs réflexions . Au Moyen Âge, le terme d’identité permet d’exprimer la
8 e
conformité au groupe . Plus récemment, les empiristes des XVII et

5. L’expression est employée pour la première fois par E. ERIKSON, Enfance et société,
Neuchâtel-Paris, 1959 [1950].
6. Pour une première approche, C. HALPERN, « Faut-il en finir avec l’identité ? », dans
Identité(s). L’individu, le groupe, la société, Auxerre, 2004, p. 11-20. Ces questions sont
traitées de manière plus approfondies par P. GLEASON, « Identifying identity : A
Semantic History », The Journal of American History, 69/4 (1983), p. 910-931, ici
p. 922-929.
7. Y. BATTISTINI, Trois présocratiques. Héraclite, Parménide, Empédocle, Paris, 1955.
8. D. IOGNA-PRAT, « Introduction générale : la question de l’individu à l’épreuve du
Moyen Âge », dans L’Individu au Moyen Âge, individuation et individualisation avant la
modernité, B.M. BEDOS-REZAK et D. IOGNA-PRAT dir., Paris, 2005, p. 7-29.
Définir l’identité 159

e
XVIII siècles ont usé de ce terme pour poser le problème de l’identité
9
personnelle . John Locke, en particulier, s’est heurté à la question de l’unité
de l’identité personnelle dans le temps, qu’il résolut en postulant qu’une
personne est une conscience de soi incarnée capable de garder à l’esprit les
10 e
phases successives de son existence . Au XIX siècle, Georg Wilhelm
Friedrich Hegel a déplacé la question de l’identité dans le champ des
rapports sociaux. L’identité résulte alors de la reconnaissance réciproque du
moi et de l’autre, elle naît d’un processus conflictuel où se construisent des
11
interactions individuelles, des pratiques sociales objectives et subjectives .
e
La question de l’identité s’enrichit au XX siècle grâce à son

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développement dans les divers champs de la connaissance. La psychologie
notamment s’empare du concept et met avant tout l’accent sur l’individu.
Pour Sigmund Freud et la tradition freudienne, les identités se construisent
dans le conflit : entre l’identité pour soi et l’identité pour autrui, d’une part ;
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entre les différentes instances de l’individu que sont le Ça, le Moi et le


12
Surmoi, d’autre part . C’est Erik Erikson surtout qui joue un rôle central
dans la circulation du terme d’identité et dans l’engouement qu’il rencontre
dans les sciences sociales. Psychanalyste de formation, il entre en contact
avec l’école culturaliste américaine, plus particulièrement avec les écrits
13
d’Abram Kardiner et de Margaret Mead . Ces anthropologues s’attachent à
relier les caractéristiques psychologiques des individus et les expressions
particulières des cultures dans lesquelles ils évoluent. Influencé par ces
travaux, Erik Erikson tente de dépasser la théorie freudienne dans son
ouvrage Enfance et société, paru en 1950, en soulignant le rôle des
interactions sociales sur la construction de la personnalité.
Le concept tend également à se diffuser par le biais de la sociologie et
de l’anthropologie selon des perspectives différentes. Au sein de
e
l’anthropologie française du début du XX siècle, les analyses se concentrent
d’abord sur le concept de personne. La notion invite à s’interroger sur les
systèmes de pensée qui confèrent à l’être humain une identité, ainsi que sur
le statut de la personne. Dans cette perspective, ce sont les analyses de
Marcel Mauss qui s’avèrent fondamentales. Celui-ci entend entre autres

9. Sur le contexte de l’apparition de ce terme, voir R. LANGBAUM, The Mysteries of


Identity. A Theme in Moderne Literature, New York, 1977, p. 25.
10. S. CHAUVIER, « La question philosophique de l’identité personnelle », dans
Identité(s), op. cit., p. 25-32.
11. C. TAYLOR, Hegel et la société moderne, Laval-Paris, 1998 [1979], p. 14-23.
12. A. OPPENHEIMER, « Identité », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, 1,
A. DE MIJOLLA dir., Paris, 2002, p. 783-784 ; A. DE MIJOLLA, « Identification », ibid.,
p. 772-776.
13. Sur A. Kardiner, M. Mead et leurs travaux, voir Dictionnaire de l’ethnologie et de
l’anthropologie, P. BONTE et M. IZARD dir., Paris, 2002 (1991), p. 403-404 et 458-459.
160 Robinson BAUDRY et Jean-Philippe JUCHS

montrer comment la « personne humaine », dont la reconnaissance et


l’identité peuvent varier selon les situations ou les moments sociaux traversés
14
par l’individu, se constitue dans la société .
Mais ce point de vue ne fait pas l’unanimité. Pour l’anthropologie
structurale, l’identité est un concept majeur. Elle le relie d’ailleurs de
manière indissociable à la notion d’ethnicité. Dans cette perspective,
l’identité ethnique apparaît comme une réalité fondamentale et universelle
de la vie sociale, ce qui revient à postuler de manière implicite que l’identité
est une donnée immuable et naturelle. Ce postulat est remis en question à
partir des années cinquante et de manière décisive en 1969, lorsque Fredrick
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Barth publie son ouvrage Ethnic Groups and Boundaries , où il montre que
les identités sont créées et maintenues par le jeu des interactions entre les
groupes ; lui-même s’inspire d’une théorie développée par la sociologie,
l’interactionnisme symbolique.
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Même s’il n’est pas le premier à utiliser ce concept, c’est pourtant bien
16
Erving Goffman qui en a produit les développements les plus substantiels .
Dès ses premiers écrits, l’interactionnisme symbolique apparaît comme une
théorie visant à expliquer comment se constituent les catégories de la vie
sociale au cours des activités d’ensembles complexes de groupes ou
17
d’individus en coopération ou en opposition . Mais c’est en 1963, tout
particulièrement avec la parution de Stigma, qu’Erving Goffman en fait un
18
outil d’analyse de l’identité . Dans cet ouvrage, l’auteur montre que c’est
par le stigmate, conçu non pas tant comme une marque ou un attribut
spécifique mais bien plutôt en termes de relations, que les partenaires sont

14. M. MAUSS, « L’âme, le nom et la personne » [1929], dans Œuvres, 2, Paris, 1969,
p. 131-135 ; et ID., « Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne, celle de
“moi” » [1938], dans Sociologie et anthropologie, Paris, 1950, p. 331-362.
15. Ethnic Groups and Boundaries. The Social Organisation of Cultural Difference,
F. BARTH éd., Boston, 1969.
16. L’attention portée à l’interaction dans la constitution de l’identité a notamment été
soulevée par les membres de l’école pragmatiste de Chicago dont G.H. MEAD dans
L’Esprit, le soi, la société, Paris, 1963 [1943]. Pour lui, le comportement de l’homme
tient du « soi », lui-même opposé à l’« esprit ». L’esprit se constitue par le jeu des
interactions sociales, et la conscience de soi naît dès lors d’un acte permettant le rapport
conscient et contrôlé à autrui. La conscience de soi entraîne l’identité sociale partagée,
née de ses expériences liées à la mémoire (le « moi »), ainsi que les activités spontanées
de l’individu (le « je »). Le « je » réagit constamment sur le moi, donc sur le processus de
socialisation en le transformant. À noter que la notion de mémoire est à mettre en
relation avec les travaux de M. Halbwachs qui interrogent le rapport entre mémoire
collective et mémoire individuelle (Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris, 1925).
17. E. GOFFMAN, La Mise en scène de la vie quotidienne, 1. La présentation de soi, Paris,
1973 (1re éd. 1959).
18. E. GOFFMAN, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, 1975 (1re éd. 1963).
Définir l’identité 161

19
amenés à jouer un rôle . Dans l’interaction, plusieurs composantes de
l’identité s’élaborent et entrent alors en jeu. L’identité sociale, d’abord,
résulte de la conformité ou de la non-conformité entre l’impression première
20
produite par autrui et les signes qu’il manifeste . L’identité personnelle,
ensuite, s’articule autour du contrôle de l’information dans une situation
21
relationnelle donnée . À noter que c’est par cette notion que Paul Ricœur
aborde la question de l’identité. Son acception en est pourtant différente et
se rapproche davantage – mais en partie seulement – de la dernière
22
composante de l’identité développée par Goffman, l’identité pour soi . En
filiation revendiquée avec les thèses d’Erik Erikson, cette dernière est « le
sentiment subjectif de sa situation et de la continuité de son personnage que

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23
l’individu en vient à acquérir par suite de ses diverses expériences sociales » .
Pour Goffman, l’identité d’un individu qui s’élabore par le jeu de
l’interaction résulte alors de l’opposition entre une identité définie par autrui
24
(l’identité « pour autrui ») et une identité pour soi .
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Deux manières principales d’appréhender l’identité se dégagent, de


façon schématique, de l’analyse du concept menée jusque-là. D’une part,
l’identité apparaît comme une donnée stable, voire naturelle, et appliquée à
des entités collectives dans la tradition de l’anthropologie structurale. D’un
autre côté, les théories de l’interaction présentent l’identité comme un
25
concept relatif et davantage centré sur l’individu .
Pourtant, les oppositions entre identité collective et identité
individuelle ainsi qu’entre identité pour soi et identité pour autrui ne sont
pas irréductibles. Elles peuvent en effet trouver une résolution dans la
26
théorie de l’habitus élaborée par Pierre Bourdieu . L’habitus présente

19. Ibid., p. 11-13 et p. 160.


20. Ibid., p. 12 et p. 81-82.
21. Ibid. p. 57-126, plus particulièrement p. 57-58, 72-74 et 81-82.
22. La question de l’identité personnelle a été développée par P. RICŒUR, Soi-même
comme un autre, Paris, 1990. Il y distingue deux pôles de l’identité : la mêmeté, qui est
d’une certaine manière la part objective de l’identité personnelle, et l’ipséité, part
subjective de l’identité personnelle (ibid., p. 137-198).
23. Ibid., p. 127.
24. L’identité pour autrui est constituée de « l’identité personnelle et de l’identité sociale
d’un individu [qui] ressortissent au souci qu’ont les autres de les définir », ibid., p. 127.
Par ailleurs, il faut noter que l’opposition entre identité pour autrui et identité pour soi
n’est pas stricte : « Certes, l’individu se sert pour édifier son image de lui-même des
mêmes matériaux que les autres ont déjà utilisés pour lui bâtir une identification sociale
et personnelle. Il n’en reste pas moins une grande liberté quant au style de la
construction », ibid., p. 127-128.
25. L’identité sociale comporte une part d’« attributs structuraux comme la
“profession” », ibid., p. 12. Cette opposition reste donc schématique, mais néanmoins
conforme aux principales orientations de ces courants.
26. P. BOURDIEU, Le Sens pratique, Paris, 1980, p. 87-109.
162 Robinson BAUDRY et Jean-Philippe JUCHS

l’avantage de penser le collectif et le singulier à travers un véritable singulier


collectif. Pour un individu biologique donné, Pierre Bourdieu distingue
l’habitus de classe et l’habitus individuel : leur rapport est défini par une
relation d’homologie « qui unit les habitus singuliers des différents membres
d’une même classe », ce qui signifie que « chaque système de dispositions
27
individuel est une variante structurale des autres » . Quant aux différences
constatées entre les différents habitus individuels, leur principe réside dans la
28
« singularité des trajectoires individuelles » . La théorie de l’habitus s’avère
donc nettement éloignée du caractère holiste que lui prêtent ses détracteurs.
Cependant, pour certains sociologues, cette théorie au demeurant
parfaitement valide comporterait des angles morts susceptibles d’être réduits

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par d’autres apports, sans pour autant tomber dans l’éclectisme. Pour
Philippe Corcuff, la théorie de l’habitus présuppose l’unité et la permanence
29
de la personne, et n’épuise pas la singularité . Il s’agirait alors d’apporter des
développements à cette théorie en considérant plus largement les logiques
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d’action (intégration, stratégie et subjectivation) et les régimes d’action


30
(articulations et tensions) .
L’identité en histoire : essai de bilan historiographique
En histoire, l’usage du terme d’identité a également connu une
inflation remarquable depuis deux décennies. Pourtant, la question de
l’utilisation de cette notion dans le champ historiographique ne va pas sans
difficultés. Une difficulté documentaire tout d’abord, dans la mesure où la
perception des identités individuelles en sociologie passe, de façon
privilégiée, par le recours à des sources orales rassemblées au terme
d’entretiens menés selon des critères scientifiques rigoureux. Par ailleurs, les
problématiques développées par les sociologues pour analyser la société
contemporaine ne sont pas nécessairement transposables à toutes les
périodes historiques. C’est ainsi que, pour nombre de sociologues, le

27. Ibid., p. 100-101.


28. P. Bourdieu précise que « l’habitus, qui, à chaque moment, structure en fonction
des structures produites par les expériences antérieures les expériences nouvelles qui
affectent ces structures dans les limites définies par leur pouvoir de sélection, réalise une
intégration unique, dominée par les premières expériences, des expériences
statistiquement communes aux membres d’une même classe », ibid., p. 101-102.
29. P. CORCUFF, « Le collectif au défi du singulier : en partant de l’habitus », dans Le
Travail sociologique de Pierre Bourdieu, dettes et critiques, B. LAHIRE dir., Paris, 1999,
p. 95-120.
30. L’attention donnée par P. Corcuff à la pluralité des logiques d’actions doit
beaucoup à l’analyse de F. Dubet qui, en filiation avec E. Goffman notamment, met
l’accent sur la part subjective de l’identité, ibid., p. 111-115. La sociologie des régimes
d’action à laquelle se réfère P. Corcuff repose sur l’approche initiée par la sociologie
pragmatique, et sur les travaux de L. Boltanski et de L. Thévenot, ibid. p. 115-118.
Définir l’identité 163

concept d’identité serait l’une des marques de la modernité et s’appliquerait


31
préférentiellement aux sociétés contemporaines .
La notion d’identité est longtemps restée un impensé de l’histoire
sociale. Pour les historiens de l’École des Annales, les catégories sociales
étaient élaborées à partir de critères externes et objectifs et elles ne faisaient
pas véritablement l’objet d’une étude préalable à leur intégration dans des
séries statistiques destinées à servir de socle à une histoire quantitative. Par
ailleurs, l’histoire ne se faisait pas à l’échelle des individus mais de groupes
sociaux plus vastes. Dans ces conditions, la question de l’identification des
individus à ces catégories sociales n’était pas posée explicitement. La thèse
e
qu’Adeline Daumard a consacrée à la bourgeoisie parisienne au XIX siècle a

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32
été présentée comme révélatrice de cette démarche . L’auteur, à partir de
critères objectifs, comme la profession exercée, la fortune ou le revenu,
parvient à distinguer différentes classes de bourgeoisie. Elle intègre certes à
son analyse des études de cas particuliers, mais l’inscription des individus
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concernés dans les différentes classes de bourgeoisie repose sur des critères
externes, et la question de leur identification à ces catégories n’est pas posée.
Comme le relève Maurizio Gribaudi, « la source qualitative peut servir à
illustrer la proposition générale, mais elle ne se constitue pas en tant que
preuve ; elle ne peut qu’ajouter un ‘‘effet de réel’’ à un portrait qui, dans ses
33
lignes de fond, n’est défini que par les données quantitatives » . La méthode
retenue, le choix des sources sont autant d’obstacles à une histoire de la
bourgeoisie conçue non comme une catégorie préconstruite mais comme un
principe identitaire.
À la fin des années quatre-vingt, au moment de ce qu’il est convenu
34
d’appeler le « tournant critique » , la situation semble changer du tout au
tout. La notion d’identité devient alors centrale dans l’historiographie
française. Ce renversement de perspective apparaît en réalité comme le
résultat d’un processus complexe. Il est tout d’abord lié au développement,
au cours des années soixante-dix, de l’histoire des représentations, qui
conduit à modifier l’approche de l’histoire culturelle mais également de
l’histoire sociale. Se développe alors une histoire culturelle du social, que
35
l’on peut aussi qualifier d’histoire sociale des représentations . S’impose

31. C. DUBAR, La Crise des identités. L’interprétation d’une mutation, Paris, 2000.
32. A. DAUMARD, Les Bourgeois de Paris au XIXe siècle, Paris, 1970. Une critique de la
méthode a été formulée par M. GRIBAUDI, « Échelles, pertinence, configuration », dans
Jeux d’échelles. La microanalyse à l’expérience, J. REVEL dir., Paris, 1996 ; avant d’être
nuancée par G. NOIRIEL, Sur la « crise » de l’histoire, Paris, 1996, p. 162-163.
33. M. GRIBAUDI, « Échelles, pertinence, configuration », art. cité, p. 116-117.
34. Ce mouvement historiographique naît avec l’éditorial « Histoire et sciences sociales.
Un tournant critique ? », Annales ESC, 2 (mars-avril 1988), p. 291-293.
35. R. CHARTIER, « Le monde comme représentation », Annales ESC, 6 (novembre-
décembre 1989).
164 Robinson BAUDRY et Jean-Philippe JUCHS

ainsi l’idée que les groupes sociaux ne doivent plus être considérés comme
des substances immuables et prédéfinies, construites artificiellement par
l’historien qui les constitue en objet d’analyse, mais comme des
constructions sociales qui reposent sur l’identification de ceux qui en sont
membres. Leur étude requiert donc d’interroger la relation des individus aux
catégories auxquelles ils sont supposés appartenir. La prise en compte par
l’historien de ces sentiments d’appartenance pose fondamentalement la
question de l’identité. En réalité, celle-ci n’apparaît pas encore comme un
objet spécifique, dans la mesure où il n’est pas question d’étudier les
identités individuelles pour elles-mêmes, mais d’élaborer un outil d’analyse
pour juger de la pertinence de telle ou telle catégorie dans une société

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donnée. Il s’agit en définitive de faire le départ entre des catégories sociales
qui ne seraient que des artefacts historiographiques et des catégories
auxquelles les acteurs sociaux s’identifient et qui semblent alors opératoires
pour penser le fonctionnement d’une société donnée. Catégories sociales et
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identités sociales tendraient, dans cette perspective, à devenir synonymes.


L’autre facteur susceptible d’expliquer le succès de la notion d’identité
au moment du « tournant critique » réside dans l’apparition en Italie, au
cours des années quatre-vingt, du courant de la microhistoire. Les historiens
de ce mouvement historiographique ont repensé la question de l’échelle
d’analyse historique et, plus fondamentalement, des rapports entre le
particulier et le général. Or de telles réflexions sont au cœur de la
problématique de l’identité, qui invite précisément à penser l’inscription du
général dans le particulier. Un microhistorien comme Maurizio Gribaudi a
ainsi pu proposer une étude novatrice de la classe ouvrière turinoise au début
e
du XX siècle, en prenant en considération les stratégies des différents acteurs,
36
en tentant de mettre au jour leurs trajectoires individuelles . Cette catégorie
sociale n’est donc plus considérée comme un tout homogène mais comme
un faisceau d’interactions fluctuantes. Les identités sociales s’actualisent dans
des interactions et ne sont pas des substances venant informer a priori les
comportements des acteurs sociaux. L’histoire des groupes sociaux se fait
ainsi à l’échelle des individus, et donc de leurs stratégies et de leurs identités.
À ces deux évolutions internes au champ historiographique, vient
s’ajouter l’influence exercée par d’autres disciplines. Il en va ainsi de la
philosophie de Paul Ricœur et, en particulier, de la notion d’identité
narrative. Selon cet auteur, l’identité personnelle est polarisée par la tension
entre mêmeté et ipséité. Or, précisément, l’identité narrative – l’identité

36.e M. GRIBAUDI, Itinéraires ouvriers. Espaces et groupes sociaux à Turin au début du


XX siècle, Paris, 1987.
Définir l’identité 165

construite dans et par le récit, que celui-ci soit littéraire ou historique – sert
37
de médiation entre ces deux pôles de l’identité .
Ces différents questionnements ont été reformulés par les historiens
ayant participé à l’aventure du « tournant critique ». Il en va ainsi de
Bernard Lepetit, qui repose le problème dans la préface de l’ouvrage collectif
Les formes de l’expérience, sorte de manifeste théorique du mouvement.
L’historien affirme en effet que « les hommes ne sont pas dans les catégories
sociales comme des billes dans des boîtes, et que d’ailleurs les boîtes n’ont
38
d’autre existence que celles que les hommes, en contexte, leur donnent » .
En d’autres termes, toute opération de classification du social en catégories
pertinentes suppose la prise en compte des identités sociales, étant entendu

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que celles-ci ne sont jamais que le produit d’interactions complexes et
fluctuantes. La problématique des identités se trouve ainsi au cœur de
nombre de travaux consécutifs au « tournant critique », auxquels il faut
ajouter des travaux légèrement antérieurs, qui leur servirent de modèles. Il
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en va ainsi des recherches de Sarah Fitzpatrick sur les identités sociales en


39
Union soviétique au moment de la NEP . L’auteure y met au jour les
rapports complexes entre classes sociales et identités. Elle montre que
l’identification des individus aux catégories sociales mises en place par l’État
soviétique était précaire et instable, même si des phénomènes
d’intériorisation des structures sociales ont pu se produire. Il faut également
évoquer les travaux de Christiane Klapisch-Zuber sur la société florentine à
40
la fin du Moyen Âge . Elle étudie en particulier la catégorie de magnat, qui
apparaît alors dans les sources, et montre que celle-ci se réduisait à un statut
juridique, dépourvu à l’origine de tout contenu social, une catégorie
institutionnelle imposée à laquelle ne s’identifiaient pas ceux qui en faisaient
partie. Le critère du sentiment d’appartenance, de la relation individuelle du
sujet au groupe est donc devenu central et permet de décider de la
pertinence des catégories sociojuridiques, évitant ainsi de prendre le mot
pour la chose.
Problématique générale et approches individuelles
La notion d’identité est opératoire pour analyser la formation et
l’évolution des groupes sociaux. Elle permet de combiner histoire sociale et
histoire des représentations, et invite à être attentif à l’importance de

37. P. RICŒUR, Soi-même comme un autre, 1990, p. 137-198.


38. B. LEPETIT, « Histoire des pratiques, pratique de l’histoire », dans Les Formes de
l’expérience. Une autre histoire sociale, B. LEPETIT dir., Paris, 1995.
39. S. FITZPATRICK, « L’identité de classe dans la société de la NEP », Annales ESC,
(mars-avril 1989), p. 251-271.
40. C. KLAPISCH-ZUBER, « La construction de l’identité sociale. Les magnats dans la
Florence du Moyen Âge », dans Les Formes de l’expérience, op. cit., 1995.
166 Robinson BAUDRY et Jean-Philippe JUCHS

l’échelle d’analyse. Cette notion constitue un outil indispensable pour


penser la place d’un individu à l’intérieur d’un groupe social ou de la société
dans son ensemble. En d’autres termes, elle sert à faire le lien entre les
différentes échelles d’analyse du social et à penser le collectif dans le
singulier.
Nous avons voulu appliquer cette approche à des sociétés très
e e
différentes : la Rome républicaine, la France du XV siècle, le Tibet des XIX
e e
et XX siècles, et les Soninkés de la moyenne vallée du Sénégal au XX siècle.
Les objets étudiés diffèrent également : identités sociales, mais aussi identités
de genre dans le cas des veuves. Au-delà de la diversité des objets et des
contextes, une même question se pose, celle de la relation problématique

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entre des individus et leur supposée catégorie d’appartenance.
Il s’agit ainsi de s’interroger sur la pertinence des identités prises pour
objet d’étude, et donc des catégories sociales auxquelles elles sont censées
renvoyer. Toutes les communications révèlent le caractère problématique
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des identités étudiées. Si les sources attestent l’existence d’un statut


spécifique (patricien, vidual, nobiliaire, lignager…), la question de savoir si
ce statut était porteur d’identité demeure. Ces identités étant mouvantes,
leur pertinence à une époque donnée reste à déterminer. Et même si celle-ci
est établie, il reste encore à comprendre ce qu’une telle identité recouvre
exactement. Cette prudence méthodologique a pour fin d’éviter de
construire un artefact historiographique, qui risque de faire écran à la réalité
sociale de l’époque étudiée. La réflexion porte donc sur le contenu
identitaire de ces groupes sociaux et sur la nature de la relation entre les
membres de ces groupes et leur statut.
La relation entre les individus et les catégories identitaires qui les
définissent se saisit d’abord dans le langage, ce qui explique le recours à
l’analyse sémantique dans la plupart des contributions. L’analyse des
discours des acteurs, de la terminologie qu’ils utilisent pour se désigner, mais
aussi de leur dénomination, peut constituer un préalable utile à l’étude des
identités.
La relation entre les individus et leurs groupes d’appartenance donne
également lieu à des stratégies – dites identitaires – pour s’affirmer, pour être
énoncée devant les autres acteurs sociaux. L’étude des stratégies sert en partie
à vérifier la permanence des identités. On déduit en quelque sorte l’existence
d’une identité, et donc d’un groupe susceptible d’en être porteur, de
l’existence de stratégies identitaires. Ce constat rejoint d’ailleurs le point de
vue de Bernard Lepetit, selon lequel les identités sociales « n’ont pas de
41
nature, mais seulement des usages » . Dans la mesure où les identités ne
sont pas données une fois pour toutes, mais n’existent que dans leurs

41. B. LEPETIT, op. cit.


Définir l’identité 167

actualisations, les stratégies des acteurs constituent un moyen privilégié pour


42
les étudier .
Un autre élément de convergence entre ces différentes études, lié au
précédent et témoignant d’une conception constructiviste de cette notion,
réside dans la complexité des contenus identitaires analysés, qui renvoient à
une multiplicité de communautés d’appartenance. Il en va ainsi des
patriciens, qui se perçoivent également comme nobles et qui pensent leur
identité en relation avec l’identité nobiliaire. C’est aussi bien le cas des
veuves, qui se définissent aussi dans leur rapport au groupe des miserabiles
personae. Autant d’éléments de convergence qui nous semblent justifier une
approche commune de la notion d’identité.

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42. J.-F. BAYARD, L’Illusion identitaire, Paris, 1996. L’auteur affirme qu’il n’y a pas
d’identités naturelles, mais seulement des stratégies identitaires.