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Bachelard et l’avenir de la culture

Du surrationalisme à la raison créative

sous la direction de Vincent Bontems


Table des matières

1. À la pointe du rationalisme (V. Bontems) 3

2. La cohérence du surrationalisme (J. Leroux)

3. Surrationalisme et discontinuité. Le rôle de l’atomisme dans la pensée de Bachelard (Z. Kotovicz)

4. Nécessité et contingence de la découverte de la diffraction de l’électron (Y. Gingras)

5. Le passage de l’histoire au surrationalisme. Pour une pédagogie de l’attention (M. Salhab)

6. La lignée fractale : le surrationalisme des géométries non-différentiables (V. Bontems)

7. Du surrationalisme à la raison clinique ou ce que la pensée de Granger doit à Bachelard (P. Lacour)

8. Bachelard et la cité savante (O. Pombo)

9. Dialogue pour une généalogie de la raison créative (A. Hatchuel & V. Bontems)

10. Index Nominum


À la pointe du rationalisme

Vincent Bontems

Le passé de la culture a pour véritable fonction de préparer un avenir de la culture.


Gaston Bachelard

Évoquer une raison « créative », c’est faire l’hypothèse que l’activité rationnelle ne se contente
ni de conserver les structures mentales déjà acquises, ni de bâtir des architectures conceptuelles dont le
plan préexisterait virtuellement, comme si l’esprit scientifique ne faisait que découvrir le cristal déjà
formé de la vérité éternelle. Au contraire, les auteurs1 reprennent à leur compte la conviction de Gaston
Bachelard que la raison n’est véritablement elle-même que lorsqu’elle progresse, c’est-à-dire quand elle
invente une nouvelle appréhension du réel qui entre en conflit avec ses certitudes antérieures, si elle
révise ses propres normes et s’engage dans l’exploration d’un champ théorique et expérimental dont la
reconfiguration entraîne la transformation de l’identité même du sujet et de l’objet de la connaissance.
Cela signifie aussi ne pas réduire la créativité aux seules manifestations de l’imagination et de la fantaisie
en les opposant à l’ennui et au conformisme d’un esprit rationnel étroit. Comme Bachelard, nous
entendons étudier des régimes transversaux de créativité : la raison n’est pas créative que dans les
théories mathématiques, elle n’est pas créatrice qu’au sein des instruments de la phénoménotechnique.
La raison créative se manifeste chaque fois qu’il y a lutte pour une révolution spirituelle du rationalisme,
pour une rénovation de la société et l’ouverture d’un horizon historique. De cette ambition polémique,
le surrationalisme de Bachelard fut sans doute une des expressions les plus flamboyantes et l’un des
moments critiques. C’est pourquoi nous pensons que les réflexions d’alors méritent d’être revisitées à
la lumière des enjeux actuels de la conception innovante.

1 Les 21, 22 et 23 mai 2012 se tint à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm un colloque international en l’honneur du
cinquantenaire de la disparition de Gaston Bachelard : « Bachelard 2012. Le surrationalisme 50 ans après ». Il était organisé
par Vincent Bontems, en sa qualité de secrétaire général du Centre international de Synthèse, en partenariat avec le CIRPHLES
(ENS/CNRS) et le Larsim (CEA). Les textes issus de ce colloque ont connu des destins divers (plusieurs ont été publiés dans
la Revue de Synthèse) ; ce livre rassemble ceux qui portent expressément sur les enjeux du surrationalisme.
« Surrationalisme » ? Le néologisme forgé en 1935 par Bachelard opère la conjonction
paradoxale de termes qui paraissent de prime abord contradictoires : le préfixe « sur » ne semble-t-il pas
promettre l’excès et le débordement, voire une transgression abusive, tandis que la consistance du
rationalisme repose précisément sur sa limitation à un champ d’application défini et contrôlé2 ? Quelles
raisons poussèrent le philosophe champenois à adjoindre ainsi l’expansion (et le risque) à la rigueur ?
Le surrationalisme forme ce que Gracian appellait une pointe : « cet ingénieux artifice consiste donc en
une concordance éminente, en une corrélation harmonieuse entre deux ou trois concepts antithétiques,
exprimée par un acte de l’entendement.3 » Or celle-ci, finement ciselée et précisément calculée, n’est
pas qu’une fleur de rhétorique coupée et fanée, elle éclot à la confluence de plusieurs courants de pensée
qui avaient tous en commun de vouloir se déprendre des formes sclérosées de la rationalité sans verser
pour autant dans le nihilisme. Dans l’entre-deux-guerres Bachelard n’était, en effet, pas le seul à
ressentir l’insuffisance du rationalisme classique, rigide et conservateur (qui se complaisait dans la
remémoration stérile des connaissances du siècle précédent), face au péril grandissant d’idéologies
fascistes aux relents violemment irrationalistes.
Ainsi, le 11 mars 1935, le phénoménologue Edmund Husserl écrivait à l’anthropologue Lucien
Lévy-Bruhl : « je veux fonder, contre le mysticisme et l’irrationalisme, tous deux misérables, une sorte
de surrationalisme [« Überrationalismus »] qui dépasse le vieux rationalisme devenu insuffisant et qui,
cependant, rende justice à ses intentions les plus profondes. »4 Voilà qui correspond assez bien aux
orientations du « non-cartésianisme » que Bachelard et Ferdinand Gonseth défendent à la même
époque : dépasser les limitations de la vieille méthode cartésienne pour saisir toute la puissance créative
de la science nouvelle et lui rendre hommage en même temps lors du « congrès Descartes » de 1937.
Toutefois, le phénoménologue allemand, s’il exprimait les mêmes inquiétudes, ne partageait peut-être
pas les mêmes ambitions que l’épistémologue français en ce qui concerne la portée créative du nouveau
rationalisme. Pour saisir l’originalité de la pointe bachelardienne, il faut en restituer les implications
dans l’horizon philosophique européen et saisir la portée du préfixe « sur » accolé au rationalisme dans
l’effervescence inquiète des années 1930.
L’appropriation de ce préfixe renvoie en premier lieu aux destins du nietzschéisme au cours de
l’entre-deux-guerres. Bachelard revendique explicitement, dans son article, une éthique du risque, en
affirmant que « la raison aime à être en danger5 ». Il reprend ainsi à son compte la conception
nietzschéenne de la philosophie en tant que mise à l’épreuve de la pensée : « si, dans une expérience,
on ne joue pas sa raison, cette expérience ne vaut pas la peine d’être tentée. 6 » Toutefois, tandis que le

2
Gaston Bachelard, La Philosophie du non, Paris, Presses Universitaires de France, 1975 (1940), p. 59 : « comme le dit si
justement Roger Caillois, le rationalisme se définit par une systématisation interne, par un idéal d’économie dans l’explication,
par une interdiction de recourir à des principes extérieurs au système. »
3
Balthazar Gracian, La Pointe ou l’Art du génie, Paris, L’Âge d’Homme, 1983, p. 70.
4
Edmund Husserl, Briefwechsel, volume VII, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 1993, p. 164. Pour une analyse détaillée
des tenants et aboutissants de cette convergence, Cf. Éric Brian, « Surrationalisme et logique du rationalisme », Revue de
Synthèse, n°1, 2001, p. 173-183.
5
Gaston Bachelard, L’Engagement rationaliste, Paris, Presses Universitaires de France, 1972, p. 11.
6
Id.
« surhomme » prenait en Allemagne l’odieuse figure de la « bête blonde » (du fait notamment de la
forgerie par sa sœur de La Volonté de puissance), l’aspiration au dépassement de soi incarnée par
l’infortuné danseur de corde d’Ainsi parlait Zarathoustra inspirait toujours, de ce côté-ci du Rhin,
certaines visées progressistes. La référence appuyée à Nietzsche signifie que Bachelard ne se résigne
pas à abandonner ce penseur à la propagande nazie. Sans doute aurait-il affirmé, au sujet de cette fidélité,
ce qu’il répondit à un ami qui s’alarmait, durant l’Occupation, qu’il ait choisi de faire cours à la Sorbonne
sur Schopenhauer : « Ne t’inquiète-pas ! Ce n’est pas le leur !7 » Le Nietzsche mobilisé par Bachelard
est celui qui pousse le rationalisme à ses limites, celui auquel il empruntera encore, en 1955, la belle
expression « tremblement de concepts8 » pour rendre hommage à Albert Einstein d’avoir ébranlé les
métaphysiques traditionnelles du temps et de l’espace avec ses théories de la relativité.
Peut-être la référence nietzschéenne s’inscrit-elle aussi encore dans le sillage de sa réception à
la Belle époque, avant que la Grande guerre ne radicalise l’opposition avec Marx9. En 1934, Bachelard
n’avait pas hésité à établir un parallèle entre la réforme axiomatique promue par le Nouvel esprit
scientifique et la « NEP » de Lénine (la politique assouplissant la doctrine communiste afin de redresser
l’économie soviétique) : « Il ne manque qu’un peu de vie sociale, qu’un peu de sympathie humaine pour
que le nouvel esprit scientifique – le n. e. s. – prenne la même valeur formative qu’une nouvelle
économie politique – la n. e. p.10 » Publié en juin 1936, dans l’unique numéro de la revue Inquisitions
(avec comme surtitre : « Du Surréalisme au Front populaire »), l’article « Le surrationalisme » prolonge
cet engagement progressiste en valorisant la turbulence et l’agressivité d’une raison révolutionnaire.
Sans doute Bachelard entendait-il ainsi conférer au progrès scientifique une aura rivalisant par sa
flamboyance et ses fulgurances avec la vogue de l’esthétique fasciste de la violence. Mais, au-delà de
sa puissance disruptive, la référence persistante au Nietzsche libre penseur était aussi la marque d’une
indépendance résolue, d’une tournure d’esprit rétive à tout embrigadement. La « dialectique » de l’esprit
scientifique, qui anime le surrationalisme11, est en rupture avec tous les dogmes ; elle ne relève pas
davantage du marxisme orthodoxe que de Hegel ; sa dynamique devait même évoquer une révolution
permanente dont les résonances trotskistes avaient toutes les chances d’hérisser Louis Aragon et les
autres membres du comité éditorial des Éditions sociales internationales (où était publiée la revue).
Une pareille tension politique travaillait au même moment le mouvement surréaliste. Quand
Roger Caillois l’avait initié, à Prague en 1934, aux beautés convulsives du surréalisme, Bachelard avait
dû immédiatement percevoir l’analogie profonde entre ce bouleversement des habitudes esthétiques et

7
Cité par Daniel Giroux, « Gaston Bachelard, travailleur solitaire » in Bachelard 1884-1962. Témoins de Gaston Bachelard,
Bar-sur-Aube, 1985, p. 59.
8
Bachelard, 1972, ibid., p. 121.
9
Si les milieux socialistes guédistes furent d’emblée hostiles à l’élitisme de Nietzsche, des auteurs proches du syndicalisme
révolutionnaire, comme Georges Sorel, ou certains élèves de l’ENS, par exemple Charles Andler et Élie Faure, s’en
revendiquèrent. Cf. Donato Longo, La philosophie de Nietzsche et le mouvement socialiste français 1890-1914, mémoire de
maîtrise en histoire, Paris 8, 1981.
10
Gaston Bachelard, Le Nouvel Esprit scientifique, Paris, Presses Universitaires de France, 1983 (1934), p. 178.
11
Gaston Bachelard, La Philosophie du non, Paris, Presses Universitaires de France, 1975 (1940), p. 137 : « La dialectique
ne nous sert qu’à border une organisation rationnelle par une organisation surrationnelle très précise. »
la révolution scientifique conduite par la théorie de la relativité et la mécanique quantique. Avec le
préfixe « sur », il affirmait donc la similitude des progrès poétique et scientifique et la convergence de
son surrationalisme avec le surréalisme opérée sur la base d’une certaine connivence révolutionnaire.
Cette impétuosité exigeait aussi la lucidité et la vigilance. Tandis qu’autour de Caillois se réunissaient
Bachelard, René Crevel, Tristan Tzara et quelques autres, André Breton préparait avec Georges Bataille
une autre revue éphémère, Contre-Attaque, à laquelle participèrent Paul Éluard et Pierre Klossowski.
Mais ce second groupe ne tarda pas à exploser lorsque Pierre Dugan y suggéra de promouvoir un
« surfascisme » destiné à surmonter les errances du fascisme en employant les mêmes méthodes de
manipulation de masse selon des visées éclairées par le progrès des connaissances sur les sociétés
primitives. Breton récusa sans hésitation cette tentation de contre-feu et exclut Bataille, qui lui faisait
bon accueil au nom d’une posture soi-disant nietzschéenne12. En définitive, Breton était conscient des
risques de dérives du mouvement surréaliste alors même que son Manifeste, proclamant la crise du
rationalisme étroit, flirtait avec le mysticisme. C’est sans doute pourquoi il adopta, après coup, avec
reconnaissance le surmoi rationaliste bachelardien comme garde-fou : « le surréalisme s’accompagne
nécessairement d’un surrationalisme qui le double et le mesure.13 » Il fallait reconnaître la crise du
rationalisme non pour le rejeter ou embrasser la pensée de ses adversaires, mais pour l’ouvrir, l’étendre
et découvrir de nouveaux horizons. Breton complète ainsi l’analogie entre surrationalisme et surréalisme
en identifiant dans les œuvres d’Arthur Rimbaud et d’Isidore Ducasse des ouvertures « opéradiques »
annonçant l’émergence du surréalisme de la même manière que la découverte des géométries non-
euclidiennes14 tient lieu de paradigme de la « philosophie du non ».
Enchâssé entre ces deux moments forts de théorisation de la dialectique du « non » que sont le
Nouvel Esprit scientifique (1934) et La Philosophie du non (1940), « Le surrationalisme » engage la
polémique non seulement contre des formes dépassées de la philosophie rationaliste, telles que le
cartésianisme ou le kantisme, mais aussi contre le logicisme qui en prend la relève. Bachelard critique
ainsi vertement les logiciens du Cercle de Vienne qui, en dépit d’efforts louables pour assimiler les
acquis des théories nouvelles, ne les aborde que sous l’angle d’une structure axiomatique figée :

Du jour où Lobatchewsky a dialectisé la notion de parallèle, il a invité l’esprit humain à compléter les
notions fondamentales. (…) il a promu la raison polémique au rang de raison constituante ; il a fondé la
liberté de la raison à l’égard d’elle-même en assouplissant l’application du principe de contradiction.
De cette liberté qui pourrait renouveler toutes les notions en les achevant dialectiquement, on n’a
malheureusement pas fait un usage positif, réel, surréaliste. Les logiciens et les formalistes sont venus. Et
au lieu de réaliser, de surréaliser, la liberté rationnelle que l’esprit expérimentait dans de telles dialectiques

12
Cf. Francis Gandon, « Les guenilles de l’histoire sur un inédit de G. Bataille », Revue Romane, n°1, 1984, p. 98-116.
13
André Breton, « Crise de l’objet » (1935) in Cahiers d’art, n°1-2, 1936, p. 21.
14
Le spectre des esthétiques « non-euclidiennes » mériteraient par ailleurs une analyse détaillée, car on en trouve la trace chez
des auteurs aussi différents que Howard Phillips Lovecraft et Alvaro de Campos (alias Fernando Pessoa).
précises et fragmentaires, les logiciens et les formalistes on, tout au contraire, déréalisé, dépsychologisé,
la nouvelle conquête spirituelle15.

Cette critique bachelardienne du logicisme ne se réduit pas au refus de l’antipsychologisme, ni


même à l’accusation de stérilité émise par Henri Poincaré à l’encontre de la logique16. Elle est avant tout
dirigée vers le conservatisme latent que recèle, malgré qu’il en ait, le positivisme logique quand il
prétend expliciter la structure théorique des sciences sous forme d’un système clos de propositions. En
réduisant la scientificité des énoncés à leur non-contradiction logique et à leur accord statique avec des
états de fait, le positivisme logique occulte la condition « spirituelle » du progrès scientifique, c’est-à-
dire l’ouverture principielle de l’esprit scientifique à la révision constante et au dépassement de ses
théories. Pour le dire en termes analogues à ceux à la plus grande découverte logique de l’époque, le
propre d’un système scientifique est son incomplétude. On s’étonne parfois de ce que Bachelard n’est
pas prêté davantage attention aux travaux de Kurt Gödel. Il faut souligner qu’il n’avait pas attendu cette
imparable démonstration pour récuser toute entreprise d’auto-fondation absolue du système de la
connaissance. La position bachelardienne quant à la logique, telle que l’exprime le surrationalisme,
mériterait plutôt d’être réinterprétée à la lumière des travaux décisifs de Paul Cohen sur le forcing17.
Le « sur » possède avant tout le sens d’un dépassement des évidences logicistes ; il est à
rapprocher des « procédés extensionnels » qu’Alfred Korzybski préconise à la même époque pour
contrecarrer les effets du langage ordinaire et échapper aux limitations de la logique aristotélicienne. La
Philosophie du non relèvera cette proximité avec le fondateur de la sémantique générale. Korzybski
subvertissait lui aussi le principe du tiers-exclu18 pour promouvoir une logique non-aristotélicienne.
Néanmoins, il faut observer que la solution adoptée par Bachelard – la formation du néologisme
« surrationalisme » par l’adjonction d’un préfixe paradoxal réactualisant la signification du substantif –
ne fait précisément pas partie de l’arsenal linguistique que préconisait Korzybski (indice, datation, mise
entre guillemets, tirets, etc.). Il s’agit même d’une stratégie opposée. La sémantique générale élabore
ses procédés sténographiques pour singulariser les termes et préciser la portée de leur signification. Elle
se constitue donc par analogie avec la « théorie des types » de Bertrand Russell dont les prescriptions
visaient à prévenir les paradoxes au sein de la théorie des ensembles. Ces procédés tendent à faire
émerger la structure d’un métalangage, voire d’une hiérarchie entre plusieurs strates de syntaxe, afin
d’assurer la cohérence et la stabilité de l’édifice sémantique. Au contraire, la pointe bachelardienne

15
Gaston Bachelard, « Le surrationalisme » (1936) in L’Engagement rationaliste, Paris, Presse universitaire de France, 1972,
p. 9.
16
Jean Leroux, « Bachelard et le Cercle de Vienne », Cahiers Gaston Bachelard, n°5, 2002, p. 118 : « Bachelard semble avoir
hérité de Poincaré l’opinion voulant que la logique, contrairement à la mathématique, constitue un cadre conceptuel
relativement stérile pour la science. »
17
Voir le « Dialogue pour une épistémologie de la raison créative » en conclusion de ce livre.
18
Sur la révision des principes de la logique proposée par Bachelard en fonction des contraintes formelles de la mécanique
quantique, voir Vincent Bontems et Christian de Ronde, « La notion d'entité en tant qu'obstacle épistémologique. Bachelard,
la mécanique quantique et la logique », Bulletin de l'Association des Amis de Gaston Bachelard, n°13, 2011, p. 12-38.
déstabilise la compréhension et dynamise l’expression. Elle exacerbe une tension qui manifeste la
primauté de la raison en progrès. Elle vise à instiller de la métastabilité dans la syntaxe pour intégrer
par avance au système la nécessité de révisions ou la possibilité de révolutions. Le surrationaliste prend
conscience que « dans le règne de la pensée, l’imprudence est une méthode.19 »
On trouvera l’écho de ces harmoniques du surrationalisme dans les textes qui composent ce
recueil d’études. Sans déflorer leur teneur et leur portée, on peut indiquer quelles sont les extensions
potentielles du surrationalisme qu’elles explorent pour repenser l’avenir de la culture : « La cohérence
du surrationalisme » de Jean Leroux compare le projet de Bachelard avec les travaux contemporains de
Rudolf Carnap en pointant leur divergence vis-à-vis de l’axiomatisation, mais en montrant aussi que ces
deux philosophies scientifiques prolongent le projet criticiste du kantisme. Dans « Surrationalisme et
discontinuité », Zbigniew Kotowicz entend dégager le soubassement métaphysique de cette soif de
nouveauté qui anime le surrationalisme. Il réactive pour cela le sens original de l’atomisme, c’est-à-dire
la découverte du « vide » en tant que principe de discontinuité ontologique qui rend possible la rupture
et rend féconde la pensée de nouveaux mondes. Avec « Nécessité et contingence de la découverte de la
diffraction de l’électron », Yves Gingras propose une expérimentation surrationnelle en histoire des
sciences : il envisage la contingence de la découverte de la diffraction électronique en préférant à de
vaines expériences de pensée contrefactuelles l’étude approfondie des circonstances à la fois sociales,
théoriques et phénoménotechniques de cette découverte pour établir s’il aurait pu en aller autrement.
Dans « La lignée fractale : le surrationalisme des géométries non-différentiables », Vincent Bontems
expose une filiation spéculative entre les réflexions d’Henri Poincaré sur le continu non-archimédien,
les conjectures de son disciple Adolphe Buhl sur une géométrie non-archimédienne, leur relecture par
Bachelard et la théorie de la relativité d’échelle de Laurent Nottale. Mohamad Salhab examine, quant à
lui, les résonances entre le projet épistémologique de Bachelard et le devenir des sciences historiques
dans « Le passage de l’histoire au surrationalisme ». Philippe Lacour retrace, dans « Du surrationalisme
à la raison clinique », la filiation entre Bachelard et Gilles-Gaston Granger : il met en évidence que le
souci applicatif et technique du rationalisme bachelardien est dépassé par Granger, notamment du fait
de considérations éthiques, au profit d’une visée pratique. Olga Pombo insiste sur la conception
bachelardienne de la « cité scientifique » pour montrer comment Bachelard fait de l’école un mode
d’organisation jouant le rôle de conditions quasi-transcendantales de la science. Elle en appelle donc,
dans « Bachelard et la cité savante », au surrationalisme comme à un engagement, celui de défendre les
conditions historiques concrètes de l’autonomie de la recherche scientifique.
Enfin, Armand Hatchuel répond aux questions de Vincent Bontems sur les résonances entre le
surrationalisme et ses propres recherches en théorie de la conception innovante. Ce dialogue met en
évidence que les enjeux soulevés par Gaston Bachelard font toujours sens pour penser l’avenir de la
culture. Le surrationalisme n’est donc pas qu’un moment de la pensée bachelardienne, ni même la

19
Bachelard, 1972, Ibid., p. 11.
caractérisation d’une situation historique sursaturée, il est un principe d’ouverture à des futurs. Il relève
d’une attitude transhistorique, celle de l’invention, qui consiste à rompre avec les horizons réputés
indépassables pour s’avancer à la pointe du rationalisme.
Affiche du colloque organisé pour la commémoration des 50 ans de la disparition de Gaston Bachelard

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