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Impact relatif du changement climatique


et des tendances socio-économiques sur
les équilibres offre - demande en eau.
Le cas de bassins-versants
en Languedoc Roussillon
I J.-D. RINAUDO1, L. MATON1, Y. CABALLERO1

Mots-clés : analyse coût-efficacité, changement climatique, prospective, ressources en eau

Introduction Dans ce contexte de changement global, on peut s’in-


terroger sur le poids relatif de ces différents facteurs
de changement. Faut-il s’inquiéter des conséquences
Dans le bassin de la Méditerranée, les gestionnaires
directes du changement climatique sur les ressources
des services d’eau potable doivent régulièrement faire
en eau alors que d’autres forces de changement sont
face à des périodes de sécheresse estivales relative-
susceptibles d’avoir un impact tout aussi marqué à
ment longues et d’autant plus difficiles à gérer qu’elles
plus brève échéance ? Quelles stratégies d’adaptation
surviennent au moment où la demande en eau po-
sont possibles face à ces changements exogènes ? Et
table est maximale, tant du fait de la consommation
comment évaluer aujourd’hui les stratégies à mettre
des populations locales que touristiques. Bien que les
en œuvre pour répondre à ces enjeux futurs, au re-
ressources et les équipements soient actuellement
gard de critères économiques notamment ? Cet
suffisants pour éviter des situations de crises sérieuses
article propose d’aborder ces questions à travers plu-
et répétées, le changement climatique pourrait
sieurs études de cas réalisées dans des bassins côtiers
conduire à l’apparition de situations chroniques de
en région Languedoc Roussillon. La première de ces
déséquilibres entre ressources disponibles et besoins
études, réalisée dans le cadre du projet de recherche
en eau potable. Ces déséquilibres seront accentués
« VULnerability of hydrosystems to combined effect
par le durcissement des contraintes environnemen-
of Climate Changes and human Activities In Medi-
tales, notamment celles liées à l’augmentation des
terraneaN area » (VULCAIN)2, concerne les trois
débits réservés pour la protection de l’environnement
bassins côtiers du Roussillon (Tech, Têt, Agly). La
en application de la directive cadre sur l’eau. Ils
seconde, réalisée dans le cadre du projet de service
seront également renforcés par la très forte croissance
public « Ouest Hérault3 » du BRGM concerne deux
démographique et par l’apparition de nouveaux
bassins-versants de l’ouest du département de
comportements individuels et collectifs en matière de
l’Hérault (Orb et Hérault) et le périmètre alimenté par
consommation d’eau.
la nappe de l’Astien, ainsi qu’une partie du départe-
ment de l’Aude alimentée en eau potable à partir de
1 BRGM, service Eau, équipe Économie, 1034 rue de Pinville, ces trois ressources.
34000 Montpellier. L’article présente d’abord les principaux facteurs sus-
2 Projet n° ANR-06-VULN-08, financé par l’Agence nationale de
la recherche, dans le cadre de son appel à projet Vulnérabilité : ceptibles de faire évoluer les équilibres entre offre et
Milieux et Climat - VMC 2006 et labellisé par le pôle demande en eau. Dans une deuxième section, il offre
« Risques » de PACA et LRO
3 Projet réalisé avec le soutien financier de l’agence de l’eau un panorama des changements climatiques attendus
Rhône Méditerranée et Corse, du conseil général de l’Hérault en région méditerranéenne et décrit l’impact qu’il
et du conseil régional Languedoc Roussillon, et l’appui tech-
nique du CEMAGREF et de BRL Ingéniérie. pourrait avoir sur les différentes ressources en eau

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potable. La troisième section expose les facteurs de tion principalement liée à l’augmentation de la
changement socio-économiques observés dans l’ouest concentration en gaz carbonique et des températures
de l’Hérault et présente le scénario tendanciel d’évo- minimales [DENEUX, 2001 : p. 136 ; GONZALES-
lution de la demande en eau. Une quatrième et der- CAMACHO et al. à paraître]. La quantité totale d’eau
nière section présente les stratégies d’adaptation qui utilisée pour l’arrosage des cultures devrait augmen-
pourraient être mises en œuvre dans la même zone ter proportionnellement à l’évapotranspiration po-
d’étude, soit pour augmenter l’offre en eau, soit pour tentielle, qui évoluera à la hausse si les tendances de
gérer la demande. Nous illustrons comment ces di- réchauffement sont confirmées (2 à 3 degrés en été
verses stratégies, appliquées à différents secteurs éco- dans le sud de la France selon les modèles de Météo
nomiques, peuvent être comparées par le biais d’une France). Certaines pratiques nouvelles comme l’irri-
évaluation économique de type coût-efficacité. En gation de la vigne pourraient également se généraliser
conclusion, nous insistons sur la diversité des effets en réponse à la plus grande variabilité interannuelle
que le changement climatique risque d’avoir sur l’en- des précipitations. La croissance globale des besoins
semble des services publics gérés par les collectivités agricoles renforcerait ainsi la pression sur les res-
locales et territoriales. sources utilisées par ailleurs pour la production d’eau
potable, générant de nouvelles situations de conflits
1. Les facteurs d’évolution intersectoriels. Par ailleurs, certains usages de l’eau
des déséquilibres entre offre potable comme l’arrosage des jardins privés, des es-
et demande en eau paces verts publics ou la consommation des piscines
individuelles (évaporation) pourraient augmenter
L’évolution future des équilibres entre prélèvements pour les mêmes raisons.
et ressources en eau dépendra des deux facteurs prin- L’évolution future du tissu socio-économique contri-
cipaux : le changement climatique et l’évolution du buera sans aucun doute à l’accentuation des déséqui-
tissu socio-économique à l’origine de la demande en libres entre offre et demande en eau. À la différence
eau. du changement climatique, il s’agit d’une évolution
Le changement climatique aura probablement deux rapide qui conduira à des changements majeurs
types d’impacts. Tout d’abord, la disponibilité des res- à relativement court terme. Dans le sud de la France,
sources en eau superficielles et souterraines sera vrai- comme dans d’autres régions littorales méditerra-
semblablement moindre, notamment durant la pé- néennes, la démographie est le principal facteur
riode estivale où les besoins sont maximaux alors que d’évolution de la demande en eau. Le phénomène
la ressource est à l’étiage (question détaillée dans la d’héliotropisme est responsable d’une augmentation
section suivante). Ceci risque de conduire logique- constante de la population permanente qui avoisine
ment à la nécessité de réduire les prélèvements sur les 1,5 % par an à l’échelle de la région Languedoc
les ressources par rapport aux sollicitations actuelles, Roussillon (moyenne cachant une très grande hété-
de manière à respecter le bon état écologique rogénéité de situations). Cette croissance démogra-
des milieux aquatiques (suivant la réglementation phique s’accompagne d’un changement des modes de
en vigueur dans la directive cadre sur l’eau). Le consommations d’eau : l’habitat individuel se géné-
deuxième type d’impact que pourra avoir le change- ralise, les volumes nécessaires pour l’arrosage des jar-
ment climatique sera d’augmenter les besoins en eau dins et les piscines s’accroissent, la demande pour des
de certains usages et de modifier leur répartition dans équipements fortement consommateurs en eau (dont
le temps. La demande en eau agricole pourrait ainsi les golfs sont un symbole) augmentent, les forages
fortement augmenter notamment à la fin du prin- individuels se multiplient, etc. La réduction des
temps, les agriculteurs étant amenés à démarrer l’irri- consommations industrielles (amélioration des pro-
gation à la période des semis en raison d’un remplis- cess) ne suffit pas à compenser cette hausse, dans une
sage insuffisant de la réserve utile des sols et d’une région où l’industrie reste peu présente. Cette évolu-
probable accélération de la croissance de la végéta- tion est décrite plus en détail pour la zone d’étude

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dans l’Ouest du bassin-versant de l’Hérault dans la phréatiques. Du fait de la réduction des pluies printa-
troisième section. nières et d’une fonte des neiges plus rapide (figure 1),
les phénomènes d’étiages sévères pourraient appa-
2. Les changements climatiques raître dès le mois d’avril. Les résultats de simulations
et leurs impacts sur les ressources sur le cas de la Garonne illustrent cette tendance glo-
en eau en région méditerranéenne bale (voir figure 2).
L’apparition plus précoce des étiages pourrait être
En région Méditerranéenne, les changements clima- accentuée par l’augmentation des besoins en eau de
tiques induits par le réchauffement planétaire sont la végétation naturelle et par la hausse des besoins de
susceptibles de se traduire par des étés plus chauds la part des activités économiques [ALDERWISH et
et plus secs. Les précipitations surviendront sur des Al-ERYANI, 1999 ; CHEN et al., 2001 ; LOAICIGA
périodes plus courtes. Elles seront probablement ré- et al., 2000 ; MEIGH et al., 1999] en particulier pour
duites au printemps et plus intenses en automne [GI- l’agriculture irriguée [DÖLL, 2002]. À plus long
BELIN et DEQUE, 2003 ; ROWELL, 2005 ; WANG, terme, l’élévation du niveau des mers pourrait accen-
2005]. Certaines études suggèrent également que la tuer les phénomènes d’intrusion d’eau de mer dans
variabilité interannuelle des précipitations pourrait les aquifères côtiers [BOBBA, 2002] dont certains,
augmenter [JONES et REID, 2001 ; VOSS et al., comme le pliocène de la plaine du Roussillon ou la
2002 ; DIODATO, 2004]. nappe de l’Astien dans l’Hérault, représentent des res-
Les processus hydrologiques seront nécessairement sources en eau d’importance stratégique au niveau ré-
impactés par ces changements [ETCHEVERS et al., gional.
2002 ; LEBLOIS, 2002 ; DUCHARNE et al, 2003 ; Dans la zone d’étude, les impacts sur les ressources
BOOIJ, 2005 ; ZIERL et BUGMANN, 2005 ; CABAL- en eau devraient être d’intensité variable selon le
LERO et al., 2007 ; MERRITT et al., 2006]. La contexte hydrologique et hydrogéologique. Concer-
concentration des précipitations sur des périodes plus nant les eaux de surface, il est probable que les
courtes contribuera probablement à augmenter le bassins-versants situés en contexte pyrénéen et plus
ruissellement au détriment de la recharge des nappes généralement en contexte montagneux subiront un

Figure 1. Évolution du manteau neigeux (épaisseur et durée) simulée au niveau de six stations de ski
pyrénéennes sous un scénario de changement climatique issu du modèle couplé océan-atmosphère ARPEGE/IFS
[GIBELIN et DEQUE, 2003], entre 1990 et 2090 [CABALLERO et al., 2007]

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Figure 2.
Haut : débits moyens mensuels simulés à la station hydrométrique de Foix sur la Garonne pour une
décade actuelle (1985–1995) et future (2050–2060), pour 7 scénarios de changement climatique diffé-
rents issus de modèles de climat. La courbe enveloppe représente les intervalles de variation des
débits moyens simulés pour chaque scénario. Elle est limitée par les valeurs extrêmes pour chaque
mois.

Bas : valeurs moyennes, écarts-types et valeurs extrêmes du rapport entre les débits moyens
mensuels simulés dans le futur et l’actuel [CABALLERO et al., 2007]

impact du type de celui qui est présenté sur la figure 2, leur intensité, auquel cas la part de l’infiltration n’aug-
qui se traduit par des crues de l’ordre de 20 % plus mentera pas et la recharge des aquifères à faible iner-
importantes en hiver et des étiages plus précoces de tie ne sera pas favorisée. Ce type de phénomène pour-
l’ordre d’un mois et plus sévères. Ces impacts seront rait par exemple avoir lieu dans les bassins-versants
cependant modulés en fonction de la présence d’aqui- cévenols, siège d’orages intenses et contenant des
fères sur les bassins-versants dont le rôle « tampon » aquifères karstiques, dont la dynamique de recharge
peut contribuer à limiter les crues en hiver et soute- très rapide [DORFLIGER et al., 2007] ne serait favo-
nir les écoulements des rivières en étiage. Ceci ne se risée que pour les événements intervenant en début
produira bien sûr que si la hausse des précipitations de période de recharge. L’évolution des phénomènes
hivernales ne se traduit pas par une augmentation de extrêmes n’est cependant pas aisée à prévoir et les

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études actuelles n’ont pas mis en évidence de ten- avec l’objectif de protection des milieux aquatiques.
dance claire de ce point de vue. Une analyse des ex- Enfin, l’exploitation des aquifères côtiers menacés
trêmes hydrométriques conduite à l’échelle nationale d’intrusion d’eau salée, dont la nappe de l’Astien,
au Cemagref conclut ainsi à l’absence de tendance devra être réduite en période d’étiage afin d’éviter la
générale, sauf dans quelques régions, comme les formation de cônes de dépression temporaires trop
Pyrénées où des étiages plus sévères sont d’ores et importants. Pour éviter l’apparition de situations de
déjà constatés sur certaines stations [LANG et déséquilibres chroniques entre offre et demande en
RENARD, 2007]. eau, d’autres ressources devront donc être mobilisées
Concernant les eaux souterraines, les impacts seront en substitution et des économies d’eau réalisées au
très différents selon le contexte hydrogéologique. niveau de l’adduction et des consommateurs. Ces
Dans les zones de socle (Cévennes et montagne stratégies d’adaptation sont présentées et discutées
Noire), on peut s’attendre à un tarissement plus ra- dans la troisième section de l’article.
pide des sources utilisées pour l’alimentation en eau
de l’habitat dispersé (hameaux, fermes isolées), qui 3. Évolution du tissu
sera cependant modéré si leur recharge est favorisée socio-économique et croissance
par l’augmentation des précipitations hivernales. Le de la demande en eau : illustration
maintien de la continuité du service d’alimentation des tendances dans l’ouest
en eau potable de cet habitat dispersé ne sera dans ce du département de l’Hérault
cas possible que par la mise en œuvre de stratégies
d’exploitation alternatives (forages, réservoirs 3.1. Présentation du projet et de la zone d’étude
souples,…) ou la création de nouvelles conduites Le projet « Ouest Hérault » vise à réaliser une éva-
d’adduction et d’installations de refoulement sur des luation économique du programme d’actions à enga-
dénivelées importantes, générant des coûts d’inves- ger pour maintenir ou restaurer le bon état quantita-
tissement et de fonctionnement très élevés, d’autant tif des ressources en eau, en tenant compte des évo-
qu’ils concerneront une population relativement lutions de l’environnement naturel et économique à
faible. Dans les zones de karst, les étiages précoces l’horizon 2020. La première étape consiste à
pourraient être limités en sollicitant l’effet capacitif construire un scénario tendanciel d’évolution des ac-
de ces aquifères de façon plus intensive qu’actuelle- tivités économiques et à estimer l’impact des change-
ment en faisant appel à des techniques de « gestion ments attendus sur les ressources en eau à l’horizon
active » (voir par exemple le guide technique réalisé 2020. Les hypothèses de changement climatique sont
sur cette question par Backalowicz en 1999 - également prises en compte dans l’élaboration de ce
http://sierm.eaurmc.fr/sdage/ documents/guide-tech- scénario tendanciel, bien que l’horizon temporel au-
3.pdf). Il en résultera un abaissement temporaire des quel ces changements risquent de se manifester soit
niveaux piézométriques plus important, dont l’im- probablement plus lointain (2050). Le déséquilibre
pact environnemental pourra être compensé par le entre ressources disponibles et besoins en eau est éva-
maintien d’un débit réservé au niveau des résurgences lué à l’horizon 2020 et des actions correctives iden-
naturelles alimentant les cours d’eau [DÖRFLIGER tifiées, en collaboration avec un groupe d’experts lo-
et al., 2007]. Les possibilités d’exploitation des caux associant services de l’État, collectivités territo-
nappes alluviales quaternaires situées à l’aval de la riales et structures gestionnaires des bassins-versants.
plupart des bassins-versants risquent en revanche Ces actions seront ensuite comparées et hiérarchisées
d’être fortement contraintes. Ces nappes sont en effet au regard d’un critère de coût-efficacité avant d’être
très dépendantes des débits des cours d’eau dont les combinée en un scénario d’action permettant de ré-
étiages seront probablement plus sévères. Le main- tablir un équilibre quantitatif au moindre coût. La
tien des régimes actuels de prélèvements se répercu- zone concernée par le projet regroupe 309 communes
terait immédiatement par une baisse des débits situées sur les bassins-versants de l’Orb et de l’Hé-
d’étiages des cours d’eau associés, entrant en conflit rault, le périmètre de la nappe des sables de l’Astien

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(zone littorale) et des communes extérieures à ces Plusieurs experts consultés sur ce sujet pensent que
bassins-versants mais alimentées en eau par ces les tendances observées devraient se maintenir dura-
zones. La zone est représentative de la diversité des blement au cours des 15 à 20 prochaines années,
contextes économiques et naturels des bassins- aucun facteur réglementaire ni économique ne sem-
versants côtiers de l’Ouest du littoral méditerranéen. blant pouvoir représenter une contrainte majeure à
Elle contient des zones montagneuses (Cévennes), cet horizon temporel. Le prix de l’immobilier, bien
des plateaux calcaires karstiques faiblement peuplés qu’ayant enregistré une forte croissance au cours des
et des zones de plaines alluviales qui sont le siège 10 dernières années, n’impacterait pas l’attractivité
d’une activité économique intense et en rapide évo- du territoire. L’espace potentiellement constructible
lution. Les paragraphes suivants décrivent les forces reste important, même en zone littorale et à proxi-
de changement à l’œuvre dans cette zone et présen- mité des principaux centres urbains. L’acquisition par
tent les résultats du scénario tendanciel permettant les promoteurs de terres agricoles se poursuit et les
d’estimer la demande en eau future. plans locaux d’urbanismes s’ouvrent à la construc-
tion. Des projets structurants de développement de
3.2. Croissance démographique nouvelles infrastructures de communication, notam-
Le principal facteur de changement susceptible ment dans l’arrière pays confirmeront la tendance de
d’impacter les équilibres ressources – besoins est la densification des territoires ruraux. Et la prolonga-
croissance démographique. À l’échelle régionale, cette tion de la ligne TGV en direction de l’Espagne ne
croissance est de 1,43 % en moyenne sur les six pourra que confirmer à long terme cette tendance.
dernières années, 1,2 % étant attribué au solde mi- Un scénario d’évolution de la population est élaboré
gratoire [MOREL et REDOR, 2006]. Une analyse plus sur la base de ces avis d’experts et des tendances ob-
fine de ces résultats montre que les plus forts taux de servées statistiquement. La population de notre zone
croissance ont lieu dans les petites communes (crois- d’étude passerait ainsi de 553 000 habitants en 1999,
sance de 3,4 % par an sur 6 ans pour les communes à 620 700 en 2006 (estimations) et à près de 781 000
de moins de 500 habitants, pour les communes habitants en 2020. Cette augmentation de la popula-
enquêtées en 2005). En reprenant les données brutes tion est hétérogène au sein de la zone : la zone litto-
issues des recensements intermédiaires de 2004, 2005 rale connaîtrait une augmentation de la population
et 2006, et en affectant aux communes non enquê- de 27 % à l’horizon 2020 ; la population augmente-
tées des taux de croissance moyens des communes rait de 18,7 % dans une zone intermédiaire et de 9 %
voisines, nous estimons que la croissance nette de la dans l’arrière pays.
population est de 9 255 habitants par an, ce qui re-
présente un taux de 1,6 % par an, ces chiffres moyens
3.3. Mode d’habitat
cachant une accélération en fin de période. Une ana-
lyse cartographique des résultats montre que le litto- Une analyse des données des permis de construire
ral, dont la population avait crû très fortement entre (base de données SITADEL gérée par le ministère de
1990 et 1999, continue d’accueillir des populations l’Équipement) montre que la croissance démogra-
nouvelles entre 1999 et 2006. La croissance (en phique est accompagnée par la construction d’un
nombre d’habitants) a essentiellement lieu dans la nombre très important de logements individuels
région de Béziers et dans la moyenne vallée de l’Hé- (entre 3 000 et 5 000 par an). La préférence pour le
rault, le long des nouveaux axes autoroutiers. C’est logement individuel culmine en 1995, année pour
donc dans ces zones que la demande en eau potable laquelle il représente 93 % des logements créés. La
va continuer de croître alors que l’exploitation des tendance semble s’être inversée en 2006, année où les
ressources sollicitées est déjà source de tensions entre logements collectifs sont presque aussi nombreux
acteurs. Des communes relativement éloignées des que les logements individuels. Plusieurs avis d’ex-
centres urbains se développent également, rompant perts confirment cependant que l’habitat individuel
avec la tendance observée au cours des années 1990. continue de faire l’objet d’une nette préférence sociale

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Impact relatif du changement climatique et des tendances socio-économiques sur les équilibres
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et qu’il devrait continuer de dominer l’habitat collectif


(en termes de création de nouveaux logements). moyen. Aucune donnée statistique fiable n’étant dis-
Ces tendances sont projetées et l’on estime que les ponible pour évaluer le nombre de piscines dans la
73 000 logements à créer d’ici 2020 se répartiront en zone d’étude (les données déclaratives le sous-esti-
30 000 logements en immeuble collectif et 43 000 ment très fortement), nous avons mis au point une
logements individuels. Bien que l’habitat individuel méthode d’interprétation de photos aériennes à haute
continue de dominer le parc immobilier, on constate résolution et l’avons testée sur une commune de la
que le collectif augmente de près de 40 % sur la zone, moyenne vallée de l’Hérault (Canet), située à mi-
cette croissance ayant essentiellement lieu dans une chemin entre Montpellier et Béziers. L’interprétation
dizaine de communes urbaines où environ 70 % du de l’image permet d’identifier 186 piscines pour un
parc est construit. village de 2 000 habitants environ (900 compteurs
d’eau). Si l’on exclut les maisons du vieux village qui
Écart ne disposent pas de l’espace suffisant pour accueillir
1999 2006 2020
06-20 une piscine, près d’une maison individuelle sur deux
Résidences principales 233 263 336 28 % dispose donc d’une piscine. On suppose que ce résul-
- en habitant collectif 69 76 106 40 %
tat est extrapolable à l’ensemble de la zone et que cette
- en habitat individuel sans jardin 62 62 62 0%
tendance se poursuit : la moitié des logements indivi-
- en habitat individuel avec jardin 98 121 163 35 %
duels avec jardin disposeraient d’une piscine en 2020.
Résidences secondaires 112 116 124 7%

Tableau I. Estimation du nombre total de résidences princi- 3.4. Estimation de la demande en eau potable
pales dans la zone d’étude en 1999 et 2020 (chiffres esti-
Grâce à l’estimation de l’accroissement démogra-
més)
phique et de l’évolution de l’habitat, nous estimons
Cette évolution devrait se traduire par une croissance que la consommation d’eau potable, actuellement
de la consommation en eau des ménages, car, même estimée à 33,5 millions de m3 par an sur l’ensemble
si la taille moyenne des parcelles tend à diminuer, l’ar- de la zone d’étude, atteindrait 46,8 millions de m3 en
rosage intensif des jardins (pelouse) et la construction 2020 (+40 %). La croissance de la consommation
de piscines semblent se généraliser. L’évaporation serait différente selon le type de logement. La plus
d’une piscine de dimension standard représente une grande partie de la croissance de la consommation
consommation d’environ 50 m3 pendant la période provient de l’habitat individuel avec jardin (8,21 mil-
estivale (hors remplissage initial), soit 30 à 40 % des lions de m3, soit 62 % de l’augmentation totale pré-
120 à 150 m3 consommés par un ménage français vue dans la zone d’étude.

Figure 3. Évolution estimée de la consommation domestique en eau potable par an par type de
logements (volumes en millions de m3, ensemble de la zone Ouest Hérault) : résidences prin-
cipales (RP) et secondaires

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DOSSIER : Impacts des changements climatiques sur les milieux aquatiques

3.5. Estimation de la demande en eau d’irrigation actions, dont certaines ne sont encore que très som-
En complément de l’analyse des grands facteurs socio- mairement décrites, sont présentées ci-dessous en
économiques influençant l’évolution de la demande en distinguant celles qui visent à mobiliser de nouvelles
eau potable, un scénario tendanciel d’évolution de la ressources de celles qui visent à gérer la demande.
demande en eau d’irrigation a été établi. Pour cela,
nous avons réalisé des entretiens auprès d’une quin- 4.1. Mobilisation de nouvelles ressources
zaine d’acteurs et d’experts de l’agriculture irriguée de
Une très grande proportion de la population de la
la zone afin d’identifier les grands facteurs de change-
zone d’étude dépend actuellement d’un nombre
ment et les tendances futures pouvant y être associées.
limité de ressources en eau qui sont déjà exploitées
Pour cet usage de l’eau, dans la zone d’étude, les prin-
en limite de leur capacité. Les trois principales
cipaux facteurs de changements sont :
ressources concernées sont la nappe alluviale de
- la crise viticole favorisant l’arrachage des vignes ac-
l’Hérault (qui alimente les communes situées entre
compagnée de l’autorisation réglementaire d’irriguer
Sète et Montpellier), la nappe alluviale de l’Orb (qui
la vigne, ce qui pourrait permettre aux vignobles les
alimente Béziers, les communes environnantes et une
plus concurrentiels de bien se maintenir,
partie du littoral audois) et la nappe de l’Astien (qui
- le prix du foncier et la croissance urbaine qui ris- alimente les communes du littoral de l’Ouest du
quent de faire perdurer la déprise agricole, département de l’Hérault et certaines communes de
- les répercussions de la concurrence euro-méditer- la région de Béziers). Du fait de la forte croissance
ranéenne sur les filières fruits et légumes, démographique sur ces zones, les ressources actuelles
- et l’opportunité de développer les surfaces en ne pourront plus répondre aux besoins à court terme,
grandes cultures en réponse à l’augmentation des prix appelant à mobiliser de nouvelles ressources. Les
et l’ouverture d’un marché potentiel en raison de principaux scénarios d’actions envisagés sont les
l’augmentation des surfaces cultivées en agrocarbu- suivants.
rants dans d’autres régions.
- L’extension du réseau d’adduction d’eau du Rhône
Nous estimons la demande en eau d’irrigation à l’ho-
géré par la Compagnie nationale d’aménagement du
rizon 2020 en utilisant un modèle spatialisé d’estima-
Bas-Rhône et Languedoc (BRL) est envisagée. N’uti-
tion des prélèvements nets en eau d’irrigation des cul-
lisant en effet qu’une faible partie du droit d’eau dont
tures calé selon les données de surfaces irriguées du
elle dispose, la compagnie BRL est en mesure d’ali-
recensement général agricole 2000. La projection des
menter les zones situées entre Montpellier et Béziers,
tendances actuelles, complétée de l’anticipation du
où s’arrête actuellement le réseau de distribution. La
développement de l’irrigation qualitative sur les
réalisation de ce scénario suppose cependant l’obten-
vignes AOC et vins de pays, permet d’estimer une
tion de subventions publiques importantes, les
augmentation de l’ordre de 8 % entre 2000 et 2020
usagers du service d’eau potable ne pouvant pas
soit un passage d’une demande de 36,7 millions
supporter le coût d’une telle infrastructure.
de m3 à 39,7 millions de m3.
En supposant une augmentation des températures - La création d’une usine de dessalement a aussi été
moyennes de 2 dégrés en été, le besoin en eau d’irrigation considérée sur le littoral audois dont l’approvision-
atteindrait 45 millions de m3/an (pour plus de détails sur nement en eau potable dépend à la fois de la nappe
la partie agricole de l’étude, voir [MATON, 2008]). de l’Astien et de l’Orb. Les progrès des techniques
membranaires rendent le coût de ce type de technolo-
4. Quelles stratégies d’adaptation ? gie acceptable pour les collectivités et les usagers.
Par contre, les coûts environnementaux, notamment
Dans le cadre du projet, un groupe d’expert a été ceux associés à la production de gaz à effet de serre
constitué pour décrire l’ensemble des actions (importante consommation d’énergie) et aux rejets
concrètes pouvant êtres instaurées pour réduire le dé- des saumures en mer, ne sont généralement pas
ficit entre ressources disponibles et prélèvements. Ces considérés.

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Impact relatif du changement climatique et des tendances socio-économiques sur les équilibres
offre-demande en eau. Le cas de bassins-versants en Languedoc-Roussillon

- La mobilisation de nouvelles ressources en eau sou- existe déjà, mais il est essentiellement utilisé en hiver
terraines est également examinée. Il s’agit notamment pour produire de l’électricité en réponse aux pics de
de développer l’exploitation des réservoirs karstiques demande énergétique. La réallocation de la ressource
du Nord montpelliérain et des Corbières. Ces aqui- en eau de l’usage hydroélectrique vers un usage sou-
fères peuvent être surexploités en été, le remplissage tien d’étiage aurait un coût important, du fait de l’im-
du réservoir étant assuré par les pluies hivernales portance stratégique de l’installation hydroélectrique
(gestion active). Des investigations sont également dans le dispositif de production à l’échelle nationale.
en cours pour évaluer les ressources disponibles dans EDF serait en effet obligé de compenser la perte de
les aquifères karstiques profonds du Jurassique, qui production par une augmentation de l’utilisation des
pourraient représenter une ressource importante. centrales à gaz ou fioul, seules capables de répondre
- Le développement d’un réseau d’eau brute desser- à des fluctuations rapides de la demande électrique.
vant les ménages et leur permettant d’arroser les jar- - Bien qu’offrant un potentiel limité, la récupération
dins avec de l’eau non traitée, moins chère que l’eau des eaux de pluie et le recyclage des eaux usées sont
du réseau, est une stratégie complémentaire qui per- également identifiés comme des mesures permettant
met de substituer de l’eau brute importée du Rhône à de créer de nouvelles ressources. La récupération d’eau
des ressources souterraines de bonne qualité qui peu- de pluie reste une stratégie peu rentable car nécessi-
vent être réservées pour des usages plus nobles. Déjà tant d’importants volumes de stockage (9 à 30 m3 pour
réalisés sur le pourtour de l’agglomération montpel- un ménage) en raison de la distribution des pluies en
liéraine à partir du réseau BRL, les réseaux d’eau brute climat méditerranéen. Le recyclage des eaux usées
pourraient être développés, permettant à la compa- pour l’arrosage des espaces verts (hors aspersion), déjà
gnie BRL de mieux rentabiliser une éventuelle exten- largement pratiqué en Espagne, se heurte en France à
sion de son réseau vers l’ouest. Il existe cependant un des contraintes réglementaires. Il pourrait cependant
risque majeur que les ménages continuent de réaliser se développer sous réserve d’une harmonisation de la
des forages et qu’ils n’utilisent pas cette infrastructure réglementation à l’échelle européenne.
si la tarification de l’eau brute n’est pas suffisamment - Enfin, la qualité de l’eau souterraine de certains
compétitive ou s’ils avaient construit leur forage avant champs captant abandonnés suite à des contamina-
la création du réseau d’eau brute. tions par les pesticides pourrait être reconquise, en
- Les barrages du Salagou sur l’Hérault et celui mettant en place des mesures agri-environnemen-
d’Avène sur l’Orb pourraient également être utilisés tales. Le coût de ces mesures, rapporté aux volumes
pour augmenter le soutien d’étiage en période esti- d’eau potable qu’elle permettrait de produire à nou-
vale. Ces ouvrages, initialement conçus pour ré- veau, pourrait être inférieur aux autres stratégies de
pondre à des besoins d’irrigation sont en effet assez création de ressources citées ci-dessous.
peu sollicités par rapport aux objectifs initiaux. Dans La diversité des stratégies évoquées ci-dessus montre
le cas du Salagou, 3 millions de m3 supplémentaires qu’il existe suffisamment de ressources en eau pour
pourraient être mobilisés en autorisant un marnage faire face à la hausse de la demande en eau suscep-
supplémentaire de 50 cm. Une sollicitation croissante tible de survenir dans les décennies à venir. Cepen-
se ferait cependant au détriment de l’usage touris- dant, un de leur point commun est l’importance des
tique des plans d’eau, occasionnant une perte d’acti- investissements qu’elles supposent de réaliser.
vité économique. De manière plus marginale, des Conformément au principe de récupération des coûts
retenues collinaires pourraient également être promu par la directive cadre européenne sur l’eau, les
construites dans les hauts bassins, permettant de usagers devraient théoriquement supporter ces coûts.
réduire les prélèvements agricoles dans les cours On peut cependant s’interroger sur le niveau d’accep-
d’eau en période d’étiage. tabilité des prix de l’eau qui en résulteraient. De ce
- Une autre stratégie consisterait à réaliser un soutien fait, des actions complémentaires moins coûteuses
d’étiage de l’Orb à partir de réservoirs EDF situés devront également être instaurées pour réduire les
dans le bassin du Tarn. Un transfert d’eau interbassin niveaux de consommation actuels.

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DOSSIER : Impacts des changements climatiques sur les milieux aquatiques

4.2. Une nécessaire gestion de la demande qui fournissent gratuitement un composteur aux mé-
Bien que les actions de gestion de la demande soient nages). Les économies d’eau obtenues sont estimées
traditionnellement peu utilisées par les gestionnaires entre 20 et 40 % de la consommation annuelle par
de ressources, les évolutions décrites ci-dessus impo- ménage équipé (voir hypothèses de calcul sur le site
seront de plus en plus leur mise en œuvre. Le groupe www.jeconomiseleau.org). Dans la zone Ouest Hérault,
d’experts associé à la réalisation de ce travail a ainsi nous estimons que le volume total pouvant être écono-
proposé plusieurs possibilités d’actions dans ce sens. misé est de 3,63 millions de m3 par an. Le coût total se-
- Le premier type d’action consiste à poursuivre les rait de 0,153 €/m3. Concernant l’habitat collectif et les
efforts engagés pour l’amélioration du rendement des établissements hôteliers, une politique de subvention
réseaux d’eau potable. Bien que d’importants progrès pourrait être mise en place, en l’accompagnant d’une
aient été enregistrés au cours de ces dernières années, démarche d’éco-certification comme déjà pratiquée dans
les pertes en réseau représentent encore une res- certains pays européens (Malte par exemple). Enfin, des
source potentiellement importante. Pour la zone subventions pourraient également être accordées aux
Ouest Hérault, on estime que globalement, l’applica- collectivités appliquant ce type de mesures à tous leurs
tion de la mesure « recherche et réparation de fuites » établissements accueillant du public (établissements
à toutes les communes ayant un rendement inférieur scolaires, culturels et sportifs). Des mesures identiques
à 75 % permettrait de réduire les prélèvements de pourraient être appliquées à l’habitat social.
3,45 millions de m3/an, pour un coût d’investissement - De nombreuses études économiques ont également
de 7,96 millions d’euros. Supposant que les travaux montré que la consommation des ménages peut être
ont une durée de vie de 15 ans, le coût moyen annua- modifiée en utilisant l’instrument tarifaire. Le prix
lisé est estimé à 716 000 €/an, soit un ratio coût- devrait impérativement refléter le coût du service
efficacité de 0,21 €/m3. Ces travaux permettraient en pour les collectivités de moins de 3 000 habitants qui
contre partie d’éviter des coûts de redimensionne- ne sont pas soumises à la contrainte d’équilibre bud-
ment des réseaux, ce qui, dans de nombreux cas, gétaire du service d’eau potable. Pour les autres col-
baisserait considérablement les coûts moyens annua- lectivités, la mise en place de structures tarifaires in-
lisés engendrés par la mesure. citatives (par exemple tarification par paliers crois-
- La consommation d’eau potable pour l’arrosage des sants) devrait permettre de réduire les consomma-
espaces verts publics peut également être significati- tions. Les tarifications par paliers décroissants
vement réduite en optimisant les pratiques d’irriga- devraient être remplacées par des structures tarifaires
tion des espaces verts actuels (voir www.jeconomise plus incitatives qui permettent également d’atteindre
leau.org) et en remplaçant le plus possible les gazons l’équilibre budgétaire. Une telle évolution est en outre
et plantes tropicales par de la végétation méditerra- requise par l’article 9 de la directive cadre sur l’eau.
néenne peu exigeante en eau. Selon plusieurs études, l’élasticité de la demande en
- Des économies d’eau significatives peuvent aussi être eau est comprise entre - 0,2 pour les usages intérieurs
réalisées par les usagers du service d’eau potable, notam- et - 0,7 pour les usages extérieurs, ce qui signifie
ment en généralisant l’utilisation des équipements qu’une augmentation de 1 % du prix de l’eau conduit
hydro-économes. Il s’agit notamment des robinets et à une réduction de 0,2 ou 0,7 % de la consommation
douches à faible débit, des chasses d’eau à faibles en eau4. Nous estimons pour la zone Ouest Hérault
volumes, d’appareils électroménagers à faible consom- qu’une tarification de pointe pendant trois mois d’été
mation en eau, etc. Des actions incitatives peuvent être permettrait de réduire la consommation domestique
entreprises pour toucher différents publics. Concernant de 3,5 millions de m3 pour un coût total direct annua-
les ménages, une stratégie consiste à fournir gratuite- lisé de 555 000 € environ soit 0,153 €/m3.
ment à chaque ménage un ensemble de robinets,
pomme de douches et mécanismes de chasse d’eau éco- 4 À noter qu’une augmentation du prix de l’eau peut aussi être
nomes en eau (une stratégie déjà mise en œuvre dans le contreproductive car, selon le contexte hydrogéologique, elle
peut conduire à inciter les ménages à installer un forage indi-
domaine des déchets par de nombreuses collectivités viduel.

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Impact relatif du changement climatique et des tendances socio-économiques sur les équilibres
offre-demande en eau. Le cas de bassins-versants en Languedoc-Roussillon

- Des économies d’eau très significatives peuvent éga- vertical, en utilisant les démarches de planification
lement être réalisées dans le secteur agricole. Le pour- comme les SCOT. La mise en cohérence des SAGE et des
tour méditerranéen est en effet caractérisé par une im- SCOT représente une première avancée en ce sens mais
portante présence de systèmes d’irrigation gravitaires d’immenses progrès restent encore à réaliser.
traditionnels peu efficients, gérés en France sous
forme d’associations syndicales autorisées. Ces sys- 4.3. Le choix d’une stratégie optimale d’un point
tèmes génèrent d’importantes pertes d’eau dans les ré- de vue économique : le principe de l’analyse
seaux et ont une très faible efficience de l’irrigation à coût-efficacité
la parcelle. La modernisation de l’infrastructure hy- Le choix des stratégies d’actions à mettre en œuvre
draulique, l’amélioration de la gestion hydraulique des pour résorber le déséquilibre en offre et demande re-
ouvrages, le passage à l’aspersion ou au goutte-à- lève en grande partie des collectivités locales dispo-
goutte5 et l’introduction de tarifications volumétriques sant de la compétence eau potable. Il est traditionnel-
sont autant d’actions à entreprendre pour réduire les lement basé sur des critères techniques, financiers et
prélèvements sur les ressources utilisées pour pro- parfois politiques (telle la volonté d’indépendance)
duire de l’eau potable. À l’échelle de la zone Ouest Hé- qui sont évalués à l’échelle de chaque collectivité,
rault, nous avons par exemple estimé que la moder- sans nécessairement chercher à optimiser le bien-être
nisation des systèmes gravitaires en système goutte- collectif à l’échelle supérieure (le bassin-versant par
à-goutte permettrait d’économiser 5,5 millions de m3 exemple). Par le contrôle qu’elles exercent sur l’attri-
par an en période de pointe pour un coût annualisé bution d’aides financières aux collectivités, les
moyen de 4,16 millions d’euros, soit 0,75 €/m3. L’op- agences de l’eau tentent de maximiser la cohérence
timisation des systèmes gravitaires existants permet- entre les actions des collectivités, sans cependant for-
trait quant à elle d’économiser 3,5 millions de m3 par mellement en optimiser le coût et l’efficacité.
an pour un coût unitaire inférieur de 0,58 €/m3.
Or, depuis 2000, une telle optimisation est rendue
- Enfin, la gestion de la demande en eau ne pourra être obligatoire par la directive cadre européenne sur l’eau
efficace que si elle est intégrée aux politiques d’amé- qui impose la réalisation d’une analyse coût-
nagement du territoire et d’urbanisme. Une action fon- efficacité des actions mises en œuvre pour restaurer le
damentale consisterait à contraindre le développement bon état des ressources en eau (en particulier l’équi-
de l’habitat individuel au profit de l’habitat collectif libre quantitatif). Le principe de l’analyse coût-effica-
cité consiste à hiérarchiser les actions envisagées (ou
5. L’irrigation gravitaire domine encore dans la zone d’étude et mesures) en fonction de leur capacité à améliorer l’état
le passage du gravitaire à l’aspersion serait déjà un grand
progrès ! des ressources en eau pour un coût donné. Supposant

Figure 4. Combinaison coût-efficacité de mesures pour restaurer l’équilibre quantitatif

TSM numéro 3 - 2008 - 103e année | 31


DOSSIER : Impacts des changements climatiques sur les milieux aquatiques

par exemple que l’on dispose de quatre mesures M1 à sur les ressources en eau. La gestion des services
M4 qui présentent un ratio coût-efficacité décroissant d’eau potable en sera probablement affectée, mais de
de E1 à E4 (en € par m3 de déficit résorbé) et un
nombreuses stratégies d’adaptation sont possibles.
potentiel de réduction du déficit noté de Q1 à Q4
Nous montrons également que les évolutions de l’en-
(volume total de ressources économisée par une
action sur la demande ou de nouvelles ressources vironnement socio-économique peuvent avoir des
créées), on mettra successivement en œuvre les me- conséquences tout aussi fortes à plus court terme.
sures M1 et M2 pour atteindre l’objectif 1 de réduction Ces constats militent pour la mise en œuvre de ré-
du déséquilibre, défini en volume. Si l’on intègre dans flexions prospectives prenant en compte l’ensemble
le raisonnement des hypothèses de changement clima-
de ces facteurs de changement. Cette réflexion pros-
tique, l’effort de réduction du déficit sera plus impor-
pective devrait d’ailleurs être conduite dans un cadre
tant (objectif 2), appelant la mise en œuvre des quatre
mesures M1, M2, M3 et M4 dans cet ordre (voir figure 4). beaucoup plus large que celui de l’eau potable et agri-
Une telle analyse appliquée aux mesures décrites dans cole, car les changements climatiques risquent d’im-
les paragraphes précédents est en cours de réalisation pacter de nombreux services publics relevant des
dans le cadre du projet « Ouest Hérault ».
compétences des collectivités locales : la gestion des
Conclusion eaux pluviales et l’assainissement, la gestion des
risques, notamment d’inondation et d’érosion, les
Dans cet article, nous avons décrit la nature des chan-
gements climatiques susceptibles de survenir en ré- risques liés au retrait-gonflement des sols argileux et
gion méditerranéenne ainsi que les impacts associés ses conséquences en termes d’occupation du sol.

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Impact relatif du changement climatique et des tendances socio-économiques sur les équilibres
offre-demande en eau. Le cas de bassins-versants en Languedoc-Roussillon

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TSM numéro 3 - 2008 - 103e année | 33


DOSSIER : Impacts des changements climatiques sur les milieux aquatiques

Résumé
J-D. RINAUDO, L. MATON, Y. CABALLERO. tivement court terme. Les tendances démo-
Impact relatif du changement climatique et des graphiques, la préférence pour l’habitat indi-
tendances socio-économiques sur les équilibres viduel et plus généralement les modes de
offre - demande en eau. Le cas de bassins- consommation d’eau conduisent en effet à une
versants en Languedoc-Roussillon hausse tendancielle des prélèvements. Pour
y faire face, les collectivités territoriales et les
Cet article décrit la nature des changements
gestionnaires des services publics devront
climatiques susceptibles de survenir en ré-
collectivement mettre en œuvre une combi-
gion méditerranéenne ainsi que l’impact de
naison d’actions relevant de la gestion de
ces changements sur les processus hydrolo-
l’offre (mobilisation de nouvelles ressources)
giques. Il montre comment l’allongement des
et de la gestion de la demande (promotion de
périodes d’étiages et la réduction des débits
comportements économes en eau). Une des-
associés pourraient représenter une nouvelle
cription concrète des actions pouvant être
contrainte pour l’ensemble des usagers de
mises en œuvre dans l’Ouest de l’Hérault sont
l’eau, dont les gestionnaires d’eau potable. À
décrites dans l’article. L’article explique éga-
travers une étude de cas réalisée dans l’Ouest
lement comment l’analyse économique
du département de l’Hérault, l’article montre
pourra contribuer à l’identification d’une stra-
également que d’autres forces de changement
tégie d’action optimale, c’est-à-dire permet-
de nature socio-économiques risquent d’en-
tant de restaurer l’équilibre quantitatif au
traîner des déséquilibres majeurs entre res-
moindre coût.
sources disponibles et besoins en eau, à rela-

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