Vous êtes sur la page 1sur 11

Articles

Le projet de territoire comme construit d’acteurs et


processus de révélation des ressources : l’exemple
marocain

Claude Courlet1, Nacer El Kadiri2, Alli Fejjal3 et Lahsen Jennan4

Introduction

L’espace n’est pas un simple contenant passif simple réceptacle de localisations décidées ailleurs. Il
est aussi, et de plus en plus, territoire avec des acteurs économiques et un contenu socio-culturel riche
en savoir-faire et en patrimoine culturel. A l’image des fameux districts industriels et systèmes
productifs localisés (SPL), mais bien au-delà, il est susceptible de lier le développement économique
et social, mais aussi de s’articuler avec de nouveaux espaces de projets déterminés par les acteurs
locaux dans un contexte institutionnel évolutif ouvrant progressivement sur une plus grande marge de
manœuvre des pouvoirs locaux.

Cette démarche débouche sur la constitution d’une boîte à outils indispensable à une prise de décisions
locale cohérente avec les directives nationales et intimement liée à une conception du développement
permettant la définition d’un programme de territoire avec ses principaux axes stratégiques. Ainsi, le
projet de territoire signifie un nouveau type d’action impliquant de plus en plus les collectivités
territoriales qui doivent se doter d’un système d’appui adéquat.

Le projet de territoire renvoie tout d’abord à une conception du territoire, système complexe et
construit par les acteurs. Il s’agit d’une construction à partir d’avantages créés et non innés. Et
cela profite à l’économie tout entière, si l’on partage une vision du développement en tant que
processus qui évolue « par le bas », et non point en tant que processus défini du point de vue
quantitatif au niveau macro-économique et attribué ensuite par quotas aux territoires individuels dans
une vision « compétitive », aboutissant finalement à un jeu à somme nulle (I).

Le projet de territoire renvoie, ensuite, à une démarche qui s’inscrit en rupture du schéma traditionnel
de la planification. C’est ce que nous verrons à propos du Maroc, dans le cas de la démarche engagée
par la Direction de l’Aménagement du Territoire (DAT) (II).

Ainsi conçu, le projet de territoire n’est pas un exercice sur un stock de ressources défini à l’avance ou
en l’état, il est un processus de révélations de ressources souvent latentes. Le cas marocain sera à
nouveau évoqué ici (III).

1
Université Pierre Mendès-France - Grenoble
2
INSEA et Université Mohammed V Agdal - Rabat
3
Université Ibn Tofail – Kénitra
4
Université Sidi Mohamed Ben Abdallah - Fès
1

GéoDév.ma, Vol. 1, 2013 ©2013 GéoDév.ma


Articles

Territoire donné, territoire octroyé et territoire construit.

Le territoire donné
Trop souvent, on se réfère à un territoire donné. Or la dimension territoriale pertinente liée aux
mutations actuelles ne peut être réduit à un espace passif conçu comme simple réceptacle de projets
décidés ailleurs. Le territoire n’est ni une surface physique avec des frontières administratives ou
politiques (commune, province, région, nation) ni une zone géographique déterminée par la
composition du milieu (montagne, vallée, domaine forestier, parc naturel…) ni une zone industrielle,
ni un bassin hydraulique, etc…
Le développement territorial s’inscrit dans un lieu et dans un moment particulier. La conséquence en
est qu’il ne saurait être définitivement acquis. Cela permet certes de souligner l’importance de
l’ancrage local, mais, il faut aussi fournir une interprétation « relationnelle » du lieu faisant référence
explicite au changement plus qu’à la permanence, aux discontinuités et aux fractures possibles plus
qu’à la continuité et à l’évolution linéaire (Governa 2007). Le lieu doit être envisagé comme un
devenir et non comme une réalité donnée, rigidement localisable et délimitable sur le papier. Il s’agit
de dépasser l’approche géographique traditionnelle qui décrivait la personnalité des lieux comme un
inventaire objectivement déterminé et localisable pour appréhender dans chaque contexte spatial les
pratiques sociales locales dans une optique tournée vers le changement.

Le territoire octroyé
De la décentralisation, des bassins d’emplois, des SPL aux pôles de compétitivité, la mobilisation
politique des références au territoire en France se distingue nettement de cette conception linéaire et
déterministe du développement territorial et semble progressivement proposer une nouvelle lecture du
développement territorial. Au Maroc, des initiatives fortes (Tanger Med, projet d’aménagement de la
vallée du Bou Regreg, mine verte de l’OCP à Khouribga…) semblent s’inscrire dans un mouvement
similaire.

En fait, malgré de réels progrès, on reste encore loin d’une conception du territoire construit, c'est-à-
dire un système constitué d’acteurs liés entre eux par des rapports sociaux, des rapports dynamiques
qui évoluent dans le temps en fonction des interactions qui s’établissent entre eux. Tout au plus, nous
sommes en présence d’un territoire octroyé, c'est-à-dire un local mobilisé dans l’attribution de
ressources qui échappe en partie à la population locale. 5

Cette logique relèverait plutôt d’une territorialité passive. Celle-ci s’exprime comme capacité à
séparer et à exclure. En traçant des limites et des frontières, elle définit des stratégies de contrôle de
l’espace. Elle est une expression géographique primaire du pouvoir de contrôle d’un individu d’un
groupe d’influence. Il s’agit d’un développement sélectif organisé souvent à partir du système d’appels
à projets. Il s’agit d’un territoire octroyé à travers un processus d’intermédiation institutionnelle
constitué autour des entreprises et impliquant fortement centres de services divers, institutions de
formations et de recherche et collectivités locales. Ce processus d’intermédiation institutionnel
contribue doublement à l’apparition d’un territoire octroyé :

5
Ce texte, peut-être de manière maladroite s’inspire d’une note de Jean Luc Deshayes, écrite à propos des questions de
reconversion industrielle. « D’un territoire donné à un local octroyé : la constitution d’un employeur territorial à Longwy »
Les notes de l’IES, n° 9, janvier 2010
2

GéoDév.ma, Vol. 1, 2013 ©2013 GéoDév.ma


Articles

- il exerce une sorte de tutelle de proximité en attribuant ou en faisant attribuer des ressources qui
échappent en partie à d’autres acteurs du territoire,

- il est lui-même dépendant de politiques publiques discriminatoires qui définissent négativement


l’appartenance au territoire.

Cette démarche conduit à la mise en œuvre de territoires de projets.

Le territoire construit
Mais, aussi, le territoire doit être vu comme étant engendré à partir de l’espace ; il est le résultat d’une
action menée par un acteur syntagmatique (acteur qui réalise un programme) à n’importe quel niveau.
En s’appropriant concrètement ou abstraitement (par exemple au moyen de représentations) un espace,
l’acteur « territorialise » l’espace. Y. Barel (1990) rappelle utilement que l’homme peut être considéré
comme un animal « territorialisateur ». Dès lors le territoire est vu comme « producteur » de mémoire
locale et en même temps comme « créateur » d’un « code génétique local », dans lequel on tresse des
ressources et des valeurs qui se construisent dans le passé, mais dont la valorisation permet de donner
du sens aux actions et aux projets du présent et du futur. La territorialité qui découle de cette
conception du territoire est une territorialité active

La territorialité active se réfère à la capacité de valoriser le plus vaste ensemble possible de ressources
et d’acteurs à travers des stratégies inclusives qui visent à l’autonomie locale. La territorialité n’est pas
ici considérée comme le résultat du comportement humain sur le territoire, mais surtout comme le
processus de construction de comportements, l’ensemble des relations qui naissent dans un système
tridimensionnel société-espace-temps en vue de rejoindre la plus grande autonomie possible
compatible avec les ressources du système.

Le projet de territoire en permettant de rebattre la carte des variables de développement s’inscrit en


plein dans cette territorialité active.

Ces considérations rapides peuvent s’exprimer dans le tableau suivant.

Tableau 1 Types de politiques publiques impliquant le territoire

Notion de territoire Territoire donné Territoire octroyé Territoire construit


Type de politique Projets délocalisés Territoires de projets Projets de territoire
publique impliquant décidés ailleurs
l’espace

Le projet de territoire, une démarche spécifique : l’exemple de la démarche PROTER


au Maroc6

Le projet de territoire, une démarche spécifique


Le projet de territoire renvoie, tout d’abord, à une démarche qui s’inscrit en rupture du schéma
traditionnel de la planification dans laquelle l’ensemble des projets à réaliser étaient décidés et
appliqués par des administrations centrales sans qu’il y ait forcément de consultation préalable des

6
Ce projet a été piloté par la Direction de l’Aménagement du Territoire (DAT)
3

GéoDév.ma, Vol. 1, 2013 ©2013 GéoDév.ma


Articles

habitants/acteurs du territoire auxquels ils s’appliquaient. A l’inverse, le projet de territoire inclut la


participation active de tous les acteurs impliqués pour identifier et réaliser les actions qui
correspondent à la mise en valeur des atouts de ce territoire. Le projet de territoire se différencie des
politiques d’aménagement venues du « haut » par le fait qu’il est unique, adapté au contexte local et
donc impossible à transférer tel quel ailleurs. Il convient donc de saisir « l’esprit du territoire » en
adaptant le projet au potentiel spécifique du lieu.
Le décloisonnement des préoccupations économiques, sociales et culturelles constitue probablement la
marque la plus significative d’un territoire qui veut se développer. Cela passe par une vision globale.
S’agissant d’une mobilisation des potentiels locaux, c’est bien l’ensemble des forces vives présentes
sur le site qui est concerné. L’idée est d’éviter le plus possible les tensions sociales, de construire une
dynamique reposant sur un arbitrage entre les contraintes extérieures souvent fortes et un
développement endogène jouant sur les compétences distinctives du territoire. Ces différents
« équilibres » exigent l’élaboration d’un programme global qui aménage une cohérence entre les
différents types de décisions.
Le projet de territoire enfin procède d’une vision prospective : regarder devant, imaginer l’avenir,
affronter l’incertain… Le projet de territoire est dynamique et renferme plusieurs dimensions
essentielles :
- une vision du futur partagée par les acteurs,
- une volonté collective d’organisation,
-un système de valeur partagé,
- des axes stratégiques à moyen terme validés par les acteurs et dont la déclinaison en objectifs puis en
actions concertées doivent faire l’objet d’un plan d’action.

L’expérimentation sur quatre régions


Avec notamment, le grand débat lancé en 2000 sur l’Aménagement du Territoire débouchant sur la
Charte Nationale de l’Aménagement du Territoire, on peut dire que le Maroc s’est résolument tourné
vers la mise en œuvre d’une nouvelle génération de politiques publiques dont l’une des composantes
essentielles est leur territorialisation. Cette territorialisation des politiques publiques est vue à la fois
comme un moyen de résorber les déséquilibres socio-spatiaux d’une part, et de mobiliser les
ressources potentielles pour le développement économique d’autre part.

En 2004, la Direction de l’Aménagement du Territoire (DAT) avait décidé d’expérimenter cette


démarche sur quatre régions : Doukkala-Abda, Chaouia-Ouardigha, Gharb-Cherarda-Beni Hssen et
Taza-Al Hoceima-Taounate (Courlet, El Kadiri, Fejjal, Jennan, Lapèze 2010). Dans ces régions, le
choix s’était porté sur des zones pauvres et enclavées en dehors des zones de montagnes qui recoupent
le croissant côtier fertile.
Une démarche en plusieurs étapes
Cette démarche qui s’inspire directement de cette idée de territorialité active s’est déroulée en
plusieurs étapes (cf schéma ci-dessous).
 A partir d’un diagnostic stratégique de chaque région a été choisi un sous-espace pouvant
accueillir un projet de territoire, en fonction d’un certain nombre de critères :
- les enjeux à maîtriser dans des espaces géographiquement marginaux, mais qui s’ouvrent de plus en
plus à l’agriculture commerciale;

GéoDév.ma, Vol. 1, 2013 ©2013 GéoDév.ma


Articles

Initiation de la démarche : Analyse régionale : Mettre en évidence


groupement de communes ; la personnalité régionale ; Délimiter les
administration ; Conseil Régional ; territoires de projets
Etablissement Public Proposition préliminaire du projet
fédérateur

Restitution et
ateliers de
concertation

Suivi et Définition de la
Evaluation Stratégie de
développement : Projet
fédérateur ; axes de
développement ;
Actions.

Mise en œuvre
Du plan d’action Restitution et
Pluri-annuel montage
institutionnel

Installation du PROTER Élaboration du


dans la durée : Restitution et Document de synthèse :
Centre de ressources ; programmation démarche ; définition des
Commissions ; participative rôles ; fiches action et
Formation. tableau de bord

Figure 1 : Les séquences de la démarche de projet de territoire

- l’urgence des problèmes à résoudre : la faiblesse des revenus des paysans, et le caractère aléatoire de
l’activité agricole, la déprise rurale, la dégradation des sols dans un environnement à l’équilibre
fragile;
- le potentiel de développement : potentialités des activités agricoles et pastorales, celles du tourisme
rural, mobiliser les transferts et les compétences des émigrés;
- les possibilités qui s’offrent pour la mobilisation et la mise en convergence des acteurs autour d’un
projet de développement partagé (élus, associations, coopératives, ONG…):
5

GéoDév.ma, Vol. 1, 2013 ©2013 GéoDév.ma


Articles

Ainsi pour chaque région ont été proposés les sous-espaces d’accueil d’un projet suivants.

Tableau 2 : Les espaces d’accueil d’un projet de territoire dans la démarche PROTER

Régions Espaces d’accueil d’un projet de territoire


Chaouia-Ouardigha Le Pays des Beni Meskine
Doukkala-Abda Le Pays Boulaouane
Gharb-Cherarda-Beni Hssen Le Pays d’Ouezzane
Taza-Al Hoceima-Taounate Le Pays d’Al Hoceima

 La seconde phase a consisté à construire le projet de territoire lui-même.


A ce propos, il faut souligner l’importance des ateliers de restitution/concertation permettant de faire le
lien entre les diagnostics mettant en avant les enjeux de chaque espace et les visions et propositions
venant des différentes acteurs locaux et des partenaires potentiels : services extérieurs de l’Etat,
institutions d’intermédiation (CCI, associations, ONG…)

Les matériaux recueillis à travers l’affinement du diagnostic et les travaux en ateliers ont permis
d’élaborer l’armature du projet de territoire :
- les grands axes de développement conçus dans une perspective stratégique,
- les actions majeures à engager,
- les fiches-projets relatives à chacune des actions majeures,
- des indications concernant la cohérence d’ensemble et l’impact du projet.
 La troisième phase est consacrée quant à elle à la mise en œuvre proprement dite du projet de
territoire.
Le projet de territoire est bien le projet des acteurs concernés qui s’engagent à le mener à bien. Pour
cela, il doit être formalisé de manière claire et selon des formes appropriées. Cela nécessite des
formulations du projet accessibles à tous ainsi que des appels à validation tout au long de la démarche.
Le processus qu’il s’agit de décrire concerne deux aspects étroitement liés : la mise en place
proprement dite du projet de territoire en arrêtant un plan d’actions, avec l’élaboration de la charte de
développement et installer le projet de territoire dans la durée

Elaboration de la charte de développement

Le projet de territoire est avant tout le projet des acteurs concernés. C’est le gage de leur engagement
« moral »à le mener à bien. Dans cette perspective, la formalisation d’un document de synthèse
comprenant la stratégie à moyen terme des acteurs locaux est essentielle. Ce document permet :
- de visualiser le projet dans ses objectifs, ses moyens et ses résultats escomptés : les fondements de
la stratégie, les enjeux à maîtriser, la vision à long terme
- Le projet de territoire se décline en quelques grands axes de développement, chacun d’entre eux en
actions. Ces actions font à leur tour l’objet de fiches-projets.
- de préciser le chronogramme et le phasage de la démarche
- d’établir les relations entre acteurs et partenaires du projet :
 en établissant les responsabilités respectives des acteurs selon les grands axes de
développement et actions,
 en organisant leurs relations de coopération,

GéoDév.ma, Vol. 1, 2013 ©2013 GéoDév.ma


Articles

 en précisant les conditions de leur intervention.


Installer le projet de territoire dans la durée
La mise en œuvre du projet de territoire répond à trois objectifs :
- Contribuer au renforcement du processus de décentralisation par l’affirmation des collectivités
locales.
- Créer une dynamique d’acteurs par la constitution d’un capital relationnel : créer une habitude de
réflexion et de travail en commun permettant à chaque territoire de penser et d’anticiper son propre
développement; faciliter les modes d’opération contractuels pour une meilleure intégration des
politiques de différents niveaux. Dans cette perspective le groupement de communes
correspondant au périmètre du projet est essentiel et conditionne la réussite de celui-ci.
- Installer cette dynamique d’acteurs dans la durée à travers la pérennisation d’outils souples et des
pratiques mises en place par le projet. Pour cela, le projet de territoire doit reposer sur un dispositif
spécifique d’appui et de gouvernance, à savoir :
 un comité de pilotage. Il a pour mission de superviser la construction du territoire et de veiller au
bon déroulement du projet de territoire (responsabilité du centre de ressources, création/organisation
des commissions de travail). A ce titre, il est présidé par le Gouverneur et réunit les communes
concernées, les groupements professionnels locaux existants ou à créer ainsi que les acteurs extérieurs
dont l’action a une incidence sur le territoire
 un centre de ressources. Il travaille sous l’autorité directe du Comité de pilotage dont il est l’outil.
Son objectif est de pérenniser la démarche territoriale par l’animation du territoire. Ses fonctions sont
techniques : nourrir en informations et organiser les travaux liés à chaque axe stratégique et aux
différentes actions, indiquer les priorités temporelles et spatiales, suivi et évaluation de la mise en
œuvre du projet. .
La nécessité d’un accompagnement adéquat en termes d’informations et de formation

Un projet de territoire global produit sur l’environnement un changement qui est lui aussi global. Si le
projet est suffisamment ancré dans le tissu social et économique local, il doit modifier la régulation du
système local et implique donc des processus d’adaptation.
Autour du projet, il doit exister les éléments de formation permettant de fournir les compétences utiles
et adaptés au changement en cours.
Autre élément indispensable pour nourrir le projet (et provoqué par le projet), la disponibilité en
informations débouche sur la mise en place de dispositifs d’observation plus ou moins partagé avec
d’autres projets. Il s’agit en effet d’élaborer un outil permanent d’observation des conditions
économiques locales et du contexte plus large y compris international.

Le projet de territoire comme processus de révélation de ressources

Le projet de territoire n’est pas un pur exercice sur un stock de ressources données. Il pose la question
de l’articulation entre le territoire et les ressources. Autrement dit, la coordination des actions et des
attentes des acteurs d’un territoire est synonyme d’un processus de révélations des ressources de toute
nature de celui-ci. Ainsi est-on fortement invité à dépasser une approche triviale de la ressource qui se

GéoDév.ma, Vol. 1, 2013 ©2013 GéoDév.ma


Articles

contente de recenser l’existant et d’en déduire un potentiel imaginaire de développement (Crevoisier,


Kébir 2004) Il ne suffit pas d’avoir des ressources pour se développer.
Le processus de développement est un processus de révélation des ressources de toute nature. Il y a
des ressources données considérées comme un stock et indépendamment de la production et des
ressources construites an liaison avec la dynamique de développement. Les ressources
intentionnellement construites peuvent l’être sur des composantes matérielles (matières premières,
faune, flore, patrimoine…) et/ou idéelles (authenticité, histoire…). Ainsi à l’état initial, la ressource
peut ne pas exister matériellement ou être latente : potentiel qui n’a pas été identifié comme ressource
possible, (Gumuchian, Pecqueur, 2007). La ressource en l’état peut-être révélée par l’intention des
acteurs ; ainsi, par exemple, autour de Grenoble, les chutes d’eau qui ont toujours existé ont été
utilisées par A. Bergès pour en faire de la houille blanche et la base de l’hydroélectricité et du
développement exceptionnel de cette agglomération.
On le voit, le projet de territoire est au centre de ce processus de révélation des ressources à la base de
la construction de territoires. Ceci peut se vérifier à propos de la démarche PROTER au Maroc que
nous avons décrite précédemment.
Les contenus des projets de territoire

Tableau 3 : Les principaux axes des projets de territoire


dans la démarche PROTER de la DAT

Régions Intitulé du projet de Thématiques/actions


territoire
Projet de territoire du pays Développement de la filière ovine
des Beni Meskine autour de la race Sardi (revaloriser
Chaouia-Ourdigha et sauvegarder la race Sardi ;
travail de laine, tourisme rural)
Projet de territoire du Pays Promotion du patrimoine local
Boulaouane matériel et culturel (restauration de
Doukkala-Abda la Kasbah de Boulaouane et
promotion du patrimoine culturel
autour de la fauconnerie
Projet de développement du la valorisation durable des
Pays Ouezzane ressources forestières locales.
L’accroissement des performances
de l’agriculture et la promotion des
Gharb-Cherarda-Beni Hssen produits de terroir.
L’amélioration des performances de
l’artisanat.
Le développement touristique rural
et des activités ludiques.
Pôle d’économie du Révélation du potentiel local autour
Taza-Al Houceima-Taounate patrimoine du Pays Al- des produits de terroir, de la pêche
Hoceima artisanale, de l’artisanat et de l’éco-
tourisme

GéoDév.ma, Vol. 1, 2013 ©2013 GéoDév.ma


Articles

Le tableau 3 donne une synthèse rapide des contenus de chaque projet issus des ateliers de
concertation.
Le projet du Pays des Beni Meskine impliquant 11 communes se caractérise par l’organisation d’une
dynamique d’acteurs, afin de révéler des ressources encore latentes dans bien des domaines :
-développement des savoir-faire en matière d’élevage, par le développement de pépinières de la race
Sardi, développement d’élevages naisseurs de cette race, développement d’ateliers d’engraissement
- valorisation du savoir-faire artisanal dans le travail de la laine : labellisation de la laine Meskinie ;
contractualisation entre producteurs et collecteurs ; création d’une maison de la laine ; création
d’espaces de vente des articles en laine au niveau des souks
- mise en valeur d’un plan d’eau ou recours à l’identité culturelle.
Au total, le projet ne se limite pas à sa dimension pastorale, mais il vise l’exploitation des articulations
fonctionnelles avec les autres activités pour créer une dynamique d’ensemble du système territorial du
Pays Beni Meskine.

Le projet de développement du pays Ouezzane croise la valorisation durable des ressources


forestières locales (la collecte et la transformation des plantes aromatiques, le travail artisanal du bois
de forêt et le développement d’activités liées au tourisme écologique. et amélioration des
performances des activités économiques) avec la promotion des produits de terroir ( élevage, olives et
arbres fruitiers) et la mise la mise en place d’espaces collectifs de production artisanale et de
promotion de celle-ci (fours communs de cuisson pour la poterie) espace de vente pour la broderie
des foulards Zouakine afin d’élargir le marché.
Le projet de territoire du Pays Boulaouane repose sur la valorisation du patrimoine local bâti
(restauration de la Kasbah de Boulaouane) et son aménagement en centre d’hébergement touristique
de haut de gamme et la promotion du patrimoine culturel autour de la fauconnerie (encourager
l’élevage des espèces de faucon en danger, créer une école de formation aux métiers de la chasse au
vol, et organiser des spectacles avec notamment la création d’un « Festival du Pays Boulaouane ».
Ces deux piliers du projet doivent servir de levier pour une politique d’attractivité territoriale :
aménagement ses sites et des sentiers pédestres et équestre ; réalisation des infrastructures
d’hébergement adéquates (gîtes, auberges…).
Le projet de Pôle d’économie du patrimoine du Pays Al-Hoceima quant à lui se place dans une
logique de mobilisation/valorisation des ressources naturelles locales (approche patrimoniale) à
plusieurs niveaux :
- valorisation du potentiel touristique avec la création de circuits touristiques à thème, d’un
écomusée, d’un musée marin et labellisation des sites et produits phares du pays
- développement de la pêche artisanale avec notamment la création d’un village des pêcheurs ;
- la promotion de produits de terroir : projet de « la bergerie de Rouadi » ;-création d’unités de
valorisation des fruits: amandes, figues, olives, raisin, figues de barbarie, caroubes ; création d’une
unité de distillation et transformation des plantes aromatiques et médicinales ; création d’un centre
des coopératives apicoles: « la Maison du Miel » ou « les Miels du Rif ».
- promotion de l’artisanat avec la promotion de la vannerie et de la poterie

GéoDév.ma, Vol. 1, 2013 ©2013 GéoDév.ma


Articles

L’autre originalité de ce projet est de s’appuyer essentiellement sur les structures collectives et
communautaires locales (approche économique sociale et solidaire), ce qui est une manière de révéler
les effets relationnels comme ressource en soi.

Premiers éléments d’évaluation

On le voit, outre le fait de répondre à une importante déprise rurale, les différents projets sont une
réponse aux nouveaux défis du moment. Ils définissent de nouvelles proximités exigées par un
développement plus soutenable. Ils définissent de nouvelles proximités dans la préservation de
ressources naturelles telles que la forêt ou dans l’emploi de ressources non jetables comme les savoir-
faire et la culture.

Dans cette perspective, les projets de territoire qui sont présentés insistent sur le lien entre les
ressources « révélées » par les acteurs et le processus de développement :
- par exemple dans le cas des produits de terroir, de l’intensification d’une race ovine ou de la
requalification de l’artisanat dont la spécificité renvoie à une identité propre à un lieu ou un territoire,
- par exemple dans le cas de la valorisation d’un patrimoine culturel plus que centenaire à travers un
projet touristique et la promotion d’évènements comme le festival de la fauconnerie ;
Souvent, il s’agit de générer une gamme d’activités fonctionnelles liées : produits de terroir, artisanat,
patrimoine culturel, environnement paysagé etc. ,afin de construire une sorte de « rente de qualité
territoriale » dont la perception fonde la cohésion de la coordination des agents économiques et des
acteurs d’un territoire. Autre originalité enfin, les interactions entre acteurs sont révélées comme
ressources véritables.
Dans les projets de territoire initiés dans les régions concernées, bien que l’initiative soit venue de la
Direction de l’Aménagement du Territoire, les collectivités locales et les autorités administratives se
sont fortement impliqués suite à la présentation de la démarche par l’équipe et le travail de
sensibilisation qui a été menée depuis les premiers ateliers (au siège des provinces et dans les
différentes communes) en présence de plusieurs catégories d’acteurs (élus, administratifs, associations
locales, coopératives etc…).

Malgré le déficit en termes de ressources humaines, financières ou de gestion, la démarche du projet


de territoire a été bien comprise. Reste que l'autorité administrative n’a pas assuré le suivi partout.
Dans le cas du pays Ouezzane par exemple, le projet n’a pas connu de début d’application alors que
dans le Pays Beni Meskine il a franchi des étapes importantes. A défaut du rôle essentiel que jouent les
autorités locales (le gouverneur), la seule alternative réside dans le raffermissement des moyens mis à
la disposition des communes pour mener à bien leurs projets, notamment par la mise en place des
centres de ressources où se retrouvent les acteurs impliqués. En effet, tous les acteurs ne seront pas
obligatoirement de la partie dés le début. Leur participation sera conditionnée par la réussite de
l’initiative et l’intérêt qu’ils trouveront à la rejoindre et à la développer avec les autres partenaires.

En ce sens, le "projet de territoire" est loin d’être un produit clef en main car il se construit par les
acteurs et pour les acteurs.

10

GéoDév.ma, Vol. 1, 2013 ©2013 GéoDév.ma


Articles

Conclusion

De quelles logiques relèvent les expériences évoquées : territoire octroyé ou territoire construit ?

Au Maroc, les ateliers de concertation ont montré la richesse du potentiel local d’initiatives permettant
de révéler des ressources latentes essentielles au développement. L’intercommunalité est en marche et
les projets dont il s’agit dessinent des territoires au-delà des découpages politico-administratifs actuels.
Mais, on reste encore éloigné de la notion de territoire construit. Peu d’initiatives peuvent être prises
en dehors des walis et des gouverneurs qui, faut-il le rappeler, disposent du contrôle a priori du budget
des collectivités locales. Le passage du territoire de projet au projet de territoire risque d’être un long
chemin dans un pays où les ressources des collectivités locales dépendent à 80/90% de l’Etat et ou
dans de nombreux cas, on note une quasi-inxistence des assemblées provinciales et régionales.

Bibliographie

Barel Y. (1990), « Territoires et corporatismes », Economie et Humanisme, n° 314 pp. 60-70.


Courlet C. (2008) « L’économie territoriale », PUG, 135 p.
Courlet C. , El Kadiri N., Fejjal A. , Jennan L. , Lapèze J. (2010) « Etude sur les projets de
territoires ». Etude pour le compte de la DAT ; 4 volumes
Crevoisier O., Kébir L. (2004), « Dynamique des ressources et milieux innovateurs » in Ressources
naturelles et culturelles, milieux et développement local, IRER, Neuchâtel
Deshayes J. L. (2010) « D’un territoire donné à un local octroyé : la constitution d’un employeur
territorial à Longwy » Les notes de l’IES, n° 9
Governa F. (2007), « Sur le rôle actif de la territorialité. Repenser la relation entre territoire, acteurs et
pratiques sociales », In Gumuchian et Pecqueur, « La ressource territoriale,
Economica ».Anthropos.
Gumuchian H. et Pecqueur B. Eds (2007), « La ressource territoriale », Paris, Economica -
Anthropos, 252 p.

11

GéoDév.ma, Vol. 1, 2013 ©2013 GéoDév.ma