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BISEXUALITÉ, GENRE ET CORPS ÉROGÈNE ?

Christophe Dejours
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Editions Cazaubon | « Le Carnet PSY »

2016/3 N° 197 | pages 20 à 25


ISSN 1260-5921
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.inforevue-le-carnet-psy-2016-3-page-20.htm
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ACTES DU COLLOQUE 7 NOVEMBRE 2015- PARIS
le Carnet PSY • avril 2016

Père ou mère ?
Entre bisexualité psychique et différence des sexes
Christophe DEJOURS Bisexualité, genre et corps érogène

Jean-François CHIANTARETTO Deux en un, un pour deux : l’interlocution interne


de l’analyste en question

Françoise NEAU L’angoisse de redevenir père

Bernard GOLSE L’écart ou l’entre au regard de la différence des sexes

Manuella DE LUCA La petite sirène


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Benoît VERDON Retrouvailles œdipiennes et audace de la bisexualité
chez l’homme vieux

Bisexualité, genre et construction, le corps est convoqué. Mais même si le


corps du nouveau-né est morphologiquement mâle
corps érogène ? ou femelle, ce n’est pas, me semble-t-il, l’anatomie
sexuelle qui est en cause dans cette construction.
Pour la genèse de la sexualité, la question anato-
Christophe DEJOURS mique est au second plan derrière la question phy-
siologique. Ce qui compte, en effet, à l’orée de la vie,
c’est l’immaturité des fonctions ou, mieux, des régu-
Père ou mère ? partie 2

Introduction lations physiologiques. En raison de cette immaturité,


la vie au sens biologique du terme, ne peut pas se
La question de la bisexualité, traditionnellement, poursuivre sans assistance ou sans soin apporté à ce
renvoie à la différence entre homme et femme, soit corps, de l’extérieur.
directement entendue comme différence anatomique
entre les sexes, soit indirectement comme différence Mais les soins du corps apportés par l’adulte, on le
entre masculin et féminin, ce qui est tout autre chose. sait, ne peuvent pas se jouer exclusivement sur le
Aujourd’hui en raison de l’introduction du genre dans plan de l’instinctuel et de la conservation. L’auto-
la théorie sociale, il faudrait ajouter une troisième conservation est portée chez le nouveau-né par des
dichotomie : la différence entre virilité et muliébrité. comportements instinctuels que l’on convient de
Soit trois couples qui renverraient successivement à réunir sous la description de l’attachement. En retour,
la biologie - le corps -, à la psychanalyse - la sexualité -, même si les soins prodigués par l’adulte sont aussi
à la sociologie - les rapports de domination -. portés par des montages instinctuels, décrits sous le
Mais cette belle classification ne résiste pas bien à nom de « retrieval », ils ne peuvent pas se situer
l’épreuve de la clinique et de la théorie. exclusivement sur le plan instrumental de l’hygiéno-
diététique. Le soin, en effet, passe toujours par un
I- Corps et sexualité originaire corps à corps entre l’adulte et l’enfant, qu’il s’agisse
de lui donner le sein, de le porter dans ses bras, de le
Pour essayer d’aborder la controverse sur la bisexualité, laver ou de l’habiller. Et dans ce corps à corps, les
je propose de suivre l’ordre génétique de la comportements de l’adulte sont contaminés par des
construction de la sexualité. Dès le début de cette fantasmes et des affects sexuels qui viennent de son
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le Carnet PSY • avril 2016


inconscient sexuel à lui. Dans la communication passivement exposé. Ce dernier ne peut pas échapper
originelle entre l’enfant et l’adulte, où s’échangent à la séduction de l’adulte qui l’entraîne nolens-
des messages auto-conservatifs entre « attachement » volens, dans la sexualité humaine. Mais cette passivité
et « retrieval », la communication est inégale en ceci n’est ni masculine, ni féminine, ni mâle, ni femelle.
que les messages de l’adulte sont compromis, c’est- Car elle est à l’origine de la sexualité aussi bien chez
à-dire contaminés de contenus sensuels et sexuels le petit garçon que chez la petite fille. Ou, pour le dire
qui ont un pouvoir excitant sur le corps de l’enfant. autrement, la sexualité originaire n’a pas de sexe.
Dans le même temps où l’adulte donne un soin
à l’enfant en touchant son corps avec le sien, Peut-être faudrait-il compléter cette première propo-
il « implante » dans le corps de cet enfant une sition en ajoutant qu’à ce stade, il n’y a pas de diffé-
excitation sexuelle. Commence alors pour l’enfant un rence père-mère. Il y a seulement un adulte qui
travail psychique que Laplanche caractérise comme prodigue des soins. La différence ne se situe pas à ce
une traduction, qui consiste à traduire le message niveau. Ce qui compte, ici, c’est l’asymétrie des positions
compromis et excitant de l’adulte. Traduire pour entre l’enfant et l’adulte, ou plus précisément
l’enfant, c’est lier l’excitation en une signification qui, l’inégalité des positions, dont le corollaire est la
au plan économique, lui permet de maîtriser ce qui passivité de l’enfant. Et cette passivité de l’enfant
se produit dans son corps, du fait de ses rapports avec dans le premier temps de la genèse de la sexualité,
l’adulte. Ce deuxième temps - traductif - est un temps confère au masochisme primaire érogène un rôle
actif de l’enfant. primordial dans l’organisation de la sexualité.
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Mais il a été précédé par un premier temps, passif, II- L’inconscient a-t-il un sexe ?
celui de l’implantation. Cette archi-passivité de
l’enfant face à l’implantation, est consubstantielle à Poursuivant cette investigation dans le sillage de
la séduction de l’enfant par l’adulte. Et elle est le Laplanche, on arrive à l’étape de la traduction par
truchement par lequel le corps s’affranchit de ses l’enfant des messages compromis et énigmatiques
déterminations biologiques, pour initier la formation venant à lui par l’adulte. Cette traduction, on le sait,
d’un deuxième corps, issu du premier : l’implantation n’est jamais complète, elle laisse un reste non traduit,
est le truchement par lequel passe la subversion ni compris, qui vient se déposer dans l’inconscient -
libidinale des fonctions biologiques au profit de la sexuel et refoulé - de l’enfant. C’est de cette façon,
formation du deuxième corps, le corps érogène. Une par accumulation de ces restes non-traduits, que se
étude plus approfondie montrerait que la traduction forme l’inconscient sexuel. La traduction et, dans son
n’est pas seulement une production qui procède du ombre, les résidus non-traduits qui forment l’incons-
génie de l’intelligence de l’enfant. Dans le temps cient constituent le principe même du refoulement :
même où il traduit le message, l’enfant acquiert un la théorie de la séduction est aussi une théorie
début de maîtrise sur ce qu’il subissait jusque là traductive du refoulement.
passivement. Il peut commencer à jouer autour de
cette excitation avec l’adulte, et même à entraîner La question qui vient alors est la suivante : l’incons-
l’adulte dans ce jeu, au point de le faire tourner en cient sexuel refoulé a-t-il un sexe ? Ou encore :
bourrique. Mais par le truchement de ce jeu, dans le l’inconscient sexuel est-il sexué ? Question embar-
corps-à-corps avec l’adulte, il déploie de nouvelles rassante dont la réponse ne peut être examinée qu’en
habiletés grâce auxquelles il commence aussi à deux étapes :
s’émanciper des contraintes de son corps biologique. - la première étape est celle du genre, et non celle du
Et lorsqu’il a faim, il peut différer son besoin de sexe. Réponse contre-intuitive, fondée sur la précé-
Père ou mère ?

nourriture, et jouer pendant un temps à bavouiller, à dence chez l’enfant de la différence de genre sur la
suçoter, à mordiller le mamelon ou la tétine, à jouer différence de sexe. Dans ses Problématiques II,
donc, au lieu de se nourrir. Ainsi se profile peu à peu Laplanche s’attarde sur deux textes de Freud :
un procès d’émancipation grâce auquel se développe, Théories sexuelles infantiles et Quelques consé-
à la marge du corps biologique, un deuxième corps : quences psychiques de la différence des sexes au
le corps érotique, d’une part ; et se forme une niveau anatomique (1925). Dans le premier texte
capacité de maîtrise, d’autre part, par laquelle il (1908), Freud écrit : « Si, en renonçant à notre
s’émancipe de l’archi-passivité qui caractérisait au corporéité, nous pouvions, êtres purement pensants,
départ l’implantation du message excitant de l’adulte. arrivant par exemple d’une autre planète, envisager
d’un œil neuf les choses de cette terre, peut-être rien
Si j’insiste sur cette archi-passivité, c’est pour indi- ne frapperait-il davantage notre attention que
quer qu’à ce stade existe une inégalité fondamentale l’existence de deux sexes parmi les humains qui, par
entre un adulte actif et séducteur, et un enfant ailleurs si semblables, accentuent pourtant leur
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le Carnet PSY • avril 2016

caractère distinct par les indices les plus extérieurs. Pour traduire l’assignation, l’enfant recourt au code,
Or il ne semble pas que même les enfants choisissent ou à « l’aide à la traduction », qui lui sont fournis par
ce fait fondamental pour point de départ de leurs le socius ou par la culture, à savoir : c’est avoir un
recherches sur les problèmes sexuels. Etant donné pénis ou n’en point avoir. Traduction binaire qui
qu’ils connaissant père et mère aussi loin qu’ils se convoque donc la différence anatomique des sexes,
souviennent de leur vie, ils acceptent leur présence cette fois, pour traduire le genre en phallique/châtré.
comme une réalité qu’il n’y a pas lieu de soumettre Le sexe anatomique donc est convoqué dans un
davantage à investigation » (OCFP, VIII, p 229). temps second par rapport au genre. La différence de
Freud revient sur cette affirmation en 1925 (OCFP, genre masculin/féminin précède donc la convocation
XVII, p 196, note n°1). Voici le commentaire de de la différence anatomique des sexes.
Laplanche : « Je dirai pour reprendre un terme qui est
actuellement remis en avant à la suite de travaux de Dans ce travail de traduction, du genre par le sexe,
langue anglaise, que, à cette époque - et Freud le toutefois, comme dans toute traduction, il y a des
reconnaît là, mais de façon évidemment trop restes non traduits qui s’inscrivent dans l’inconscient
passagère - il y a, dans une étape pré-castrative, une sexuel refoulé. Mais ces restes sont en état de déliaison,
reconnaissance d’une distinction des genres et comme source d’excitation venant désormais de
précédant la différence des sexes » (souligné par l’intérieur ils ont perdu leur liaison signifiante avec le
Laplanche. Problématiques II, PUF, 1980, p 32-33). genre. C’est pourquoi on aboutit à la conclusion que
l’inconscient refoulé est sexuel, (source d’excitation
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Il précise plus loin citant Freud : « La première de ces
théories (sexuelles infantiles) est liée au fait que sont interne) mais non sexué, c’est-à-dire ni masculin, ni
négligées les différences entre les sexes, négligence féminin. Les restes déposés dans l’inconscient
dont nous avons souligné dès le départ qu’elle était seraient plutôt polyvalents, indistinctement masculins
caractéristique de l’enfant. Cette théorie consiste à et féminins, ou mieux masculins et féminins simulta-
attribuer à tous les êtres humains, y compris les êtres nément. Ou, pour caractériser la force potentielle
féminins, un pénis, comme celui que le petit garçon contenue dans l’inconscient qui est au principe du
connaît à partir de son propre corps » (Freud, 1908). « sexual », on pourrait dire que l’inconscient sexuel
refoulé est pansexuel, voire pansexualiste. Ou, pour
« Les deux genres sont admis mais leur distinction ne le dire autrement, l’inconscient sexuel refoulé n’a que
passe pas par la différence sexuée ». « Il y a (donc) faire des différences, il peut faire feu de tout bois !
une différence de genre, écrit Laplanche admise sans
être théorisée par l’enfant, préalablement à la Vient alors la seconde étape : celle de la différence
différence des sexes. L’enfant est plongé dans un anatomique entre les sexes, plus précisément l’inter-
univers adulte, il désigne d’emblée le masculin et le rogation de l’enfant sur l’origine de cette différence
féminin qui sont d’abord connotés par des marques entre les sexes. Freud en parle longuement dans le
sociales ; - ou plutôt il admet sans d’abord la texte sur les Théories sexuelles infantiles. Mais ici
Père ou mère ? partie 2

questionner cette distinction masculin-féminin ». s’intercale une discussion qui, donnée par prétérition
(Problématiques II, p 170). par Freud, est sans doute inaperçue de la plupart des
psychanalystes. « (La petite fille) remarque le pénis,
Laplanche reviendra par la suite sur la question dans visible de manière frappante et bien dimensionné,
un autre texte : Le genre, le sexe, le sexual (2003). d’un frère ou d’un compagnon de jeu, le reconnaît
Il prendra alors clairement position en faveur du aussitôt comme la contrepartie supérieure de son
genre comme source précoce du questionnement ou propre organe, petit et caché, et elle a dès lors
comme message énigmatique premier adressé à succombé à l’envie de pénis ».
l’enfant par le socius, dès les tout débuts de la vie.
Qu’est-ce que le masculin, qu’est-ce que le féminin ?
Qu’est-ce qu’être un homme ? Qu’est-ce qu’être une Puis Freud parle de petit garçon : « Une opposition
femme ? Sur quelles différences l’enfant peut-il bâtir intéressante dans le comportement des deux sexes :
la distinction et son origine ? dans le cas analogue, quand le petit garçon aperçoit
pour la première fois la région génitale de la fille, il se
Pourquoi ces questions s’imposent-elles à l’enfant montre indécis, tout d’abord peu intéressé ; il ne voit
avec une telle force ? Parce qu’elles lui arrivent sous rien, ou il dénie sa perception, l’atténue, cherche des
une forme incontournable : l’assignation de genre qui expédients pour la mettre en harmonie avec son
commence dès la déclaration à l’état civil et le choix attente. Ce n’est que plus tard, lorsqu’une menace de
d’un prénom. Assignation qui se mute chez l’enfant castration a acquis de l’influence sur lui, que cette
en exigence de travail à traduire ce message. Que observation va devenir significative pour lui ;
signifie donc d’être assigné garçon ou fille ? le souvenir ou le renouvellement de la menace
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le Carnet PSY • avril 2016


suscite en lui une terrible tempête d’affects et le Si donc il y a place pour une bi-sexualité, cette
soumet à la croyance en la réalité effective de la dernière renvoie maintenant à une différence entre
menace proférée dont il se riait jusque là » (Freud, masculin et féminin qui se concrétise dans une diffé-
OCFP, XVII, p 195). rence de posture par rapport au savoir et au discours,
et non dans une opposition supposée entre activité et
passivité, on entre sadisme et masochisme. Et de
Freud affirme donc, ici, que la différence anatomique
surcroît cette bi-sexualité ne s’enracine nullement
des sexes (qui a pris le relais de la différence de
dans la différence anatomique des sexes. Cette bi-
genre), est traduite différemment par le garçon et la
sexualité est secondaire et convoque la différence
fille, en raison précisément de leur anatomie
anatomique comme argument d’une démonstration
différente. Mais un peu plus loin, Freud écrit : « La
seulement et non comme inclination ou disposition
différence dans cette part du développement sexuel
« naturelle » des motions sexuelles à s’orienter dans
chez l’homme et la femme est une conséquence
une direction soit masculine soit féminine.
compréhensible de la diversité anatomique des
organes génitaux et de la situation psychique qui III- Du genre au choix d’objet
s’y connecte, elle correspond à la différence entre
la castration accomplie (chez la fille) et la Leclaire : « Ce qui importe dans cette approche du
castration simplement proférée en menace (chez le sexe qu’impose le travail psychanalytique, c’est que
garçon)…(ibid. p 200). la détermination sexuelle est un fait de discours, une
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position subjective radicale, qui fait apparaître qu’il
n’y a pas de discours universel qui soit légitime :
Or la castration proférée comme une menace, passe parce qu’il n’y a pas de discours asexué ». (Leclaire p
par le langage. En raison de la différence anatomique, 40-41). Plus loin il précise : « Discours marqués, en
le garçon et la fille ne reçoivent donc pas l’énigme leur « origine », du clivage de sexe (…) qui consti-
de la castration de la même façon. Pour la fille c’est tuent ce qu’on a repéré depuis longtemps comme
une perception, pour le garçon, c’est une menace. « bi-sexualité » ; ajoutons que cette intrication (entre
La fille est d’emblée dans la reconnaissance du réel, les discours sexués) peut aller jusqu’à inverser pour
le garçon commence par un déni de perception, qui chacun la dominance « naturelle » du discours de son
devient déni de la menace. D’où résulterait une sexe » (S. Leclaire p 41). La question, me semble-t-il,
différence fondamentale entre l’homme et la femme n’est pas l’inversion des discours sexués qui est certes
vis-à-vis du réel d’une part, vis-à-vis de l’ordre du possible, mais exceptionnelle (c’est la question du
discours d’autre part. C’est cette différence qui a été transsexualisme), c’est plutôt celle de l’ambiguïté du
analysée par Serge Leclaire dans un texte où il laisse genre, de l’ambivalence que ce dernier génère, et des
entendre « qu’animé d’une passion de clairvoyance conflits qu’il fait surgir dans le moi.
l’homme mâle peut être amené à tenter d’en
reconstruire l’hypothèse (de la castration primaire), Virilité et muliébrité sont deux catégories de discours
d’articuler laborieusement les preuves de l’existence et de pensée qui sont aussi deux catégories de com-
du phallus. A la recherche de la castration sans le portement et d’habitus, socialement construits, es-
savoir, il deviendra « chercheur », se révèlera parfois sentiellement à partir de la référence au travail. En
inventeur. Encore faut-il pour cela qu’il conserve effet la virilité exalte dans le travail l’endurance à la
quelque vigueur pour dépasser les chemins ravinés douleur, la revendication du recours à la force et à la
de séduisantes ornières, tracés sur la carte du savoir- violence, et le primat de la rationalité instrumentale
vivre de l’honnête homme : philosophie, recherche et de son critère, l’efficacité. La virilité est en fait une
Père ou mère ?

scientifique, création artistique, exploration, ethnolo- construction défensive, produite collectivement par
gie… psychanalyse ; ou qu’il sache conserver les hommes pour maîtriser la peur face au danger
quelque ironie à l’égard d’activités si parfaitement dans les métiers à risques de la navigation ou du
« viriles » que celles de tous les bâtisseurs de famille, bâtiment jusqu’au métier des armes. La muliébrité au
de fortunes, de routes, de barrages (!), de cités, de contraire célèbre le renoncement, la disponibilité face
sociétés, d’empires » (S. Leclaire, 1975,On tue un à la volonté de l’autre, et la vocation à servir. C’est le
enfant, p 42-43, Editions du Seuil). « La femme est produit d’une stratégie de défense contre la
autrement engagée dans cette voie de l’amour (…) souffrance imposée par les contraintes parfois exté-
Rien de ce qu’elle peut attendre de l’homme, et elle nuantes du travail domestique. Virilité et muliébrité
en attend tout, n’est recevable qu’en surcroît de cette dissimulent derrière le masculin et le féminin, des
reconnaissance qu’elle est femme et qu’elle parle positions dans l’ordre de la domination sociale des
d’un lieu de certitude du sexe » (ibid. p 43) (c’est-à- hommes sur les femmes qu’on désigne actuellement
dire de la « castration accomplie »). sous le nom de « genre ».
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« La théorie du complexe de castration revient à faire successives qui scandent l’adolescence sont autant
jouer à l’organe mâle un rôle prévalent, cette fois-ci de tentatives pour traduire les messages d’assignation
en tant que symbole, dans la mesure où son absence de genre à l’heure de prendre une place dans le
ou sa présence transforme une différence monde des adultes.
anatomique en critère majeur de classification des
êtres humains », écrivent Laplanche et Pontalis dans Force est de constater en clinique, qu’aujourd’hui,
le Vocabulaire de la psychanalyse à l’article Phallus. c’est surtout à l’adolescence que la question de la
Dans son texte sur l’introduction du genre dans la bisexualité se fait entendre avec le plus de force.
théorie sexuelle, Laplanche entend le genre comme L’adolescent, en effet, est sommé de se définir dans
une catégorie plurielle : « il est d’ordinaire double, sa position de genre. Surgissent alors nombre de
avec le masculin-féminin, mais il ne l’est pas par difficultés à choisir sa situation dans le gradient qui
nature. Il est souvent pluriel, comme dans l’histoire sépare les deux extrêmes que sont la virilité machiste
des langues, et dans l’évolution sociale » (Laplanche et la muliébrité drapée dans un niqab.
J. (2007), Sexual, p 153). Mais si l’on fait référence
aux « gender studies », on aurait plutôt tendance à Si l’on admet, donc, que la bisexualité renvoie à la
insister sur le fait que le genre n’est pas pluriel, construction sociale du genre et non à des données
justement. Homme et femme, ou, mieux, virilité et de l’anatomie ou de l’embryologie comme le
muliébrité ne sont pas deux genres séparés. Ils sont soutenait Fliess, dont Freud est parti pour penser la
au contraire indissociables l’un de l’autre et se bisexualité, alors il faut écouter comment la bisexualité
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définissent voire se construisent toujours l’un par est thématisée aujourd’hui dans la société.
l’autre. Il n’y a qu’un seul genre, parce que le genre
est un rapport d’opposition dont la vérité est un Le terme en effet est désormais utilisé aussi pour
rapport de domination. désigner l’orientation sexuelle, homo et hétéro-
sexuelle, ce que Freud pensait en termes de choix
L’assignation de genre dès le début de la vie, n’est d’objet. Bisexualité désigne alors le choix chez un
pas seulement un message sur la place que le socius adolescent ou plus tard à l’âge adulte, de pratiquer la
donne à l’enfant dans l’une des deux catégories sexualité dans les deux registres homo - et hétéro-
homme ou femme. C’est toujours en même temps un sexuels. De prime abord, cette acception de la notion
message sur la domination. Classer l’enfant en de bisexualité est totalement étrangère à la bisexualité
garçon ou fille, c’est aussi lui signifier, de facto, qu’il référée à l’assignation de genre. Pour Freud, le choix
entrera dans la société par le côté des dominants ou d’objet homosexuel a une généalogie spécifique,
par celui des dominés. dont il donne des versions différentes dans les textes
comme Des théories sexuelles infantiles (1908), « Un
Les messages d’assignation de genre vont par la suite souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910) ou
faire l’objet de multiples opérations de traduction - Pour introduire le narcissisme (1914). Mais en fin de
Père ou mère ? partie 2

détraduction - retraduction. On a déjà insisté sur le compte il semble que le choix d’objet homosexuel,
fait que la différence binaire phallique-châtré (qui dans la mesure où il se rattache au choix d’objet
renvoie à la différence anatomique des sexes) s’offre narcissique, est finalement présent chez tous les
comme code de traduction du genre, selon la formule : individus, y compris chez ceux qui ne sont pas
c’est le sexe qui interprète le genre ; ou encore : c’est homosexuels, avec toutefois l’idée que dans le
par le truchement du recours à la différence anato- développement normal, le choix d’objet narcissique
mique des sexes que le message compromis relatif cède progressivement la place au choix d’objet
au genre est traduit par l’enfant. hétérosexuel. Judith Butler, quant à elle, soutient que
l’orientation hétérosexuelle résulte d’une répression,
Dans la suite du développement sexuel, l’énigme de voire d’une amputation du potentiel homosexuel
la domination de genre va revenir principalement par originellement présent chez tout individu par le
l’intermédiaire du rapport au travail, à l’emploi, au truchement d’une mélancolie de genre.
chômage, et, en amont par l’intermédiaire de l’école
qui préfigure les rapports de domination dans le La difficulté théorique, c’est que la bisexualité
monde du travail, et prépare non sans cruauté, les pratique ne dit rien de la bisexualité référée au genre
enfants à les affronter. L’orientation, dans l’ordre de dont il a été précédemment question. Qu’un homme
la domination, vers l’une ou l’autre des positions - ait une orientation sexuelle hétéro, homo ou bi-
virilité ou muliébrité - ne va pas sans entraîner des sexuelle ne permet en rien d’inférer en quoi que ce
conflits intrapsychiques qui passent par des conflits soit ce qui se joue pour lui dans son identité de genre.
d’identification qui commencent à l’école communale Il y a des homosexualités masculines qui s’expriment
et culminent à l’adolescence. Les identifications par un habitus efféminé, mais dans d’autres cas
Actes 25

le Carnet PSY • avril 2016


l’homosexualité exalte la virilité jusqu’à la caricature, Rivages, 2013), ou encore lorsqu’elles ont des
dans le body-building, aussi bien que dans le mépris incidences jusque sur la législation en matière
machiste des femmes. Et dans un couple homosexuel, d’assignation de genre, qu’il s’agisse du changement
le travail dans la sphère privée n’est pas toujours d’état civil des transsexuels ou de l’inscription dans
réparti de façon égale, en particulier lorsqu’il y a des l’ordre de la filiation pour les enfants de mères
enfants, l’un des deux partenaires faisant plutôt porteuses ou de couples homosexuels.
fonction de mère tandis que l’autre joue le rôle du
père. Enfin il existe de nombreuses formes différentes Judith Butler parlait de « Trouble dans le genre ».
de l’homosexualité comme le montre bien l’étude de Pour le psychanalyste, cela se traduit par un trouble
Léo Bersani sur Gide, Proust et Genet, et il faut bien dans la doctrine de la bisexualité. Et pour nos
en arriver à la conclusion qu’entre bisexualité contemporains, il semble bien que cela se manifeste
pratique dans la sphère érotique et bisexualité par par un trouble des repères identificatoires qui génère
rapport au genre dans la sphère sociale il n’y a l’éclosion d’une kyrielle de nouvelles configurations
aucune relation nomologique. cliniques et psychopathologiques inédites dont on n’a
pas fini, je crois, de débattre dans la communauté
Conclusion psychanalytique.

En 1930, Freud écrivait « La doctrine de la bisexualité Pr Christophe Dejours


demeure encore dans une grande obscurité, et nous Psychiatre, Professeur à la chaire de Psychanalyse-
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ne pouvons en psychanalyse que ressentir comme Santé-Travail au Conservatoire National des Arts et
une grave perturbation le fait qu’elle n’ait pas encore Métiers (CNAM), directeur de recherche au Laboratoire
trouvé de connexion avec la doctrine des pulsions » PCPP, président du conseil scientifique de la
(Malaise dans la culture, OCFP, XVIII, p 293). La Fondation Jean Laplanche, psychanalyste, membre
grande obscurité dont parle Freud à propos de la de l’Association Psychanalytique de France
doctrine de la bisexualité demeure. On peut surtout
dire à son propos ce qu’elle n’est pas. La bisexualité
psychique ne renvoie pas au mâle et à la femelle, ou
à la différence anatomique des sexes. Il n’y a pas de
différence psychique entre un mâle et une femelle car
la sexualité ne vient pas du corps biologique. La
ACTES (partie 1)
transsexualité est la récusation radicale de tout
biologisme et de tout essentialisme. S’il y a une
du colloque
bisexualité psychique, elle ne peut être que secon-
daire. Elle renvoie à un autre corps, à savoir le corps
érogène. De surcroît on ne peut pas établir de relation
nomologique, c’est-à-dire de loi entre orientation PÈRE OU MÈRE ?
sexuelle (hétéro, homo ou bisexuelle) et probléma-
tique de la bisexualité. La bisexualité semble être
surtout en rapport avec la problématique du genre, dans le Carnet PSY
c’est-à-dire avec une construction sociale et non avec
une donnée d’ordre biologique (Chiland C. (2011) :
n°196 / mars 2016
Changer de sexe : illusion et réalité, Paris Editions
Odile Jacob). D’avoir à se positionner dans le gradient avec les interventions de :
Père ou mère ?

virilité-muliébrité, il semble qu’aucun individu ne


puisse s’y soustraire. Mais, là encore, il faut prudence
garder, car ce gradient lui-même est aujourd’hui JACQUES ANDRÉ
soumis à des turbulences sous l’effet des nouvelles ANDRÉ BEETSCHEN
pratiques de la sexualité (sexualité queer) d’une part,
des nouvelles productions théoriques (Gender CATHERINE CHABERT
Studies), en particulier lorsqu’elles font une place à
part entière aux différentes formes d’hermaphro- MAURICE CORCOS
disme, et remettent en cause l’universalité de la
différence anatomique entre les 2 sexes mâle ou CATHERINE MATHA
femelle (Anne Fausto-Sterling (1993 et 2000) : SYLVAIN MISSONNIER
Les cinq sexes : pourquoi mâle et femelle ne suffisent
pas. Traduction française, Paris, Editions Payot et