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Siège central pour toute correspondance:
Ch. carrington,
Libraire-Editeur,
10.Rue de la Tribune, 10
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University of Illinois Urbana-Champaign

http://archive.org/details/algrieOroze
L'UNIVERS
e » »»B«»a»« »« •«

HISTOIRE ET DESCRIPTION
DE TOUS LES PEUPLES.

ALGERIE.
ETATS TRIPOLITAINS
TUNIS.
PARIS.
TYPOGRAPHIE DE FIRM1N DIDOT FRÈRES,
RUE JAGOB, 56.
ALGÉRIE,
PAR MM. LES CAPITAINES DU GÉNIE,

ROZET ET CARETTE.

ETATS TRÏPOLITAINS,
PAR M. LE D r FERD. HOEFER.

TUNIS,
PAR LE D r LOUIS FRANK,
ANCIEN MÉDECIN DU BEY DE TUBIS ET DE L'ARMEE D'EGYPTE ;

REVUE ET ACCOMPAGNÉE D'UN PRÉCIS HISTORIQUE,


PAR M. J. MARCEL,
ANCIEN MEMBRE DE I.'lNSTITUT D'EGYPTE, PBOFESSEUR SUITLÉANT
AU COLLEGE DE FRANCE.

PARIS,
FIRMIN DIDOT FRERES, EDITEURS,
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 50.

1850.
Al35
L'UNIVERS
OU

HISTOIRE ET DESCRIPTION
l
DE TOUS LES PEUPLES,
DE LEURS RELIGIONS, MOEURS, COUTUMES, etc.

ÂLGEB,
PAR M. P. ROZET (*),

CAPITAINE DU GENIE AU CORPS ROYAL d'ÉTAT-MAJOR»

CONSTITUTION PHYSIQUE. des rivières et des ruisseaux auxquels


est due toute leur fertilité.
ALGER, plus puissante des ré-
la
Les plaines les plus remarquables sont
gences barbaresques élevées sur les
celles de Constantine, à vingt lieues
:
débris de l'empire des Maures , possé-
dans l'intérieur des terres celle de la;
dait toute la portion septentrionale du
Métidja, comprise entre le littoral
continent africain comprise entre la
d'Alger et le petit Atlas; une troi-
chaîne du grand Atlas , le 6 e degré de
sième qui commence un peu à l'ouest
longitude orientale et le 4e degré de
de la Métidja et qui s'étend jusqu'à
longitude occidentale , comptée du mé-
Mostaganem; enfin la grande plaine
ridien de Paris, ou une étendue de pays
d'Oran à Telmecen, renfermée entre
de 200 lieues de long sur 70 à 80 de large.
le petit Atlas et la côte.
Ce pays est traversé dans le sens de Les fleuves principaux sont
le Ché- :
sa longueur, c'est-à-dire de l'est à
tif, auquel géographes donnent
les
l'ouest , par deux chaînes de monta-
cent lieues de cours, qui prend sa
gnes très-élevées le grand et le petit
,
source sur le versant nord du grand
Atlas , dont l'une borde le vaste désert
Atlas et va se jeter à la mer, près
du Sahara , et l'autre longe la côte de Mostaganem le Oued-Jer, qui tra-
;
dont elle ne s'éloigne jamais à plus de
verse la Métidja dans sa partie oc-
huit lieues. Celle-ci pousse même plu-
cidentale ; lisser, qui limite cette plaine
sieurs rameaux qui viennent tomber
à i'est ; fa rivière de Bougie , compo-
dans la mer, en formant des caps que
sée de la réunion de deux autres
le navigateur découvre d'une grande ,
l'Adouse et PAdjebby; la rivière de
distance et qui guident sa course.
Constantine , dans le lit de laquelle on
Entre les diverses ramifications de
prétend avoir trouvé tout récemment
ces deux chaînes se trouvent compri-
des diamants; enfin, la Seibouse, qui
ses de grandes vallées et des plaines
a son embouchure tout près de Bone.
étendues , arrosées par des fleuves ,
Ces fleuves ne sauraient se comparer,
Extrait par lui de ses deux ouvrages sur
(*) f)Our le volume des eaux, à ceux de
larégence d'Alger Relation de la guerre
: 'Europe : j'ai passé, en hiver, pen-
d'Afrique, 2 vol.; i83i. Voyage dans la dant la fonte des neiges et après plu-
régence d'Alger, 3 vol. et atlas; i833. sieurs jours de pluie, le Oued-Jer sur
re
l Livraison. (Alger.)

716681
L'UNIVERS.
les cailloux de son lit. Ces fleuves et les plusgrandes chaleurs de Y été, il
beaucoup de rivières moins considé- ne dépasse pas 34°, excepté quand le
rables conservent de l'eau pendant vent du sud règne où il monte jus-
,

toute l'année; mais les ruisseaux et qu'à 38°; alors la chaleur est insup-
les petites rivières sont souvent à sec portable et on a de la peine à respi-
dans l'été, surtout ceux situés à une rer. En hiver le froid n'est jamais
,

certaine distance des montagnes. rigoureux dans les plaines et sur les
Les plaines renferment des lacs collines situées au sud du petit Atlas.
des étangs et des marais dont les ex-
, Je n'ai vu qu'une seule fois le thermo-
halaisons malfaisantes nuisent pendant mètre descendre à 1° au-dessous de 0°,
l'été à la salubrité du pays. Les ma- un jour que la plaine de la Métidja
rais de la Métidja rendent certaines était couverte de gelée blanche. Pen-
portions de cette plaine tout-à-fait dant tout le temps que je suis resté en
inhabitables. Dans sa partie occiden- Afrique, il n'y a jamais eu de glace
tale, il existe un lac peu considérable dans les environs d'Alger, ni d'Oran;
qui ne tarit jamais. Près d'Oran , on mais nous avons vu l'Atlas couvert
voit deux lacs dont le plus éloigné de plusieurs fois de neige , et nos soldats,
cette ville est beaucoup plus considé- pendant qu'ils occupaient Medéya, ont
rable que l'autre ; mais tous les deux pu marcher sur la glace qui s'était for-
se dessèchent entièrement en été. mée dans plusieurs mares, aux envi-
Toute la portion du petit Atlas que rons de cette ville.
nous avons parcourue est formée L'hiver, ou la saison des pluies,
d'un calcaire argileux , alternant avec commence vers le milieu de novem-
des marnes , et la forme des monta- bre et dure jusqu'aux premiers jours
gnes annonce que ces roches s'éten- de janvier non sans qu'il y ait encore
,

dent fort loin à l'est et à l'ouest. de temps en temps quelques beaux


Au pied sud de cette chaîne, nous jours. Avant le 15 de ce mois, la ver-
avons trouvé une masse de collines, dure , qui n'a disparu que vers le mi-
composée d'argile et de grès, qui pa- lieu de décembre , renaît , les arbres
raît remplir tout l'espace compris en- et les buissons se couvrent de feuilles
tre les deux Atlas. Des collines de et de fleurs qui embaument l'air. La
même nature régnent le long de la chaleur du soleil, qui commence à se
côte, jusqu'à une grande distance à faire sentir, est assez douce pour que
l'est et à l'ouest d'Alger; elles se re- l'on puisse se promener en plein midi ;

trouvent aux environs d'Oran et sur en un mot la fin de janvier est aussi
,

le littoral, jusqu'à plus de six lieues belle que le mois de mai aux environs de
à l'ouest de cette ville- Paris. Cependant de fortes pluies ac- ,

Le sol des plaines et le fond de la compagnées d'orages viennent encore,

plupart des vallées sont formés par quelquefois inonder la terre et forcer
un terrain d'alluvions , composé de l'Arabe et le Berbère à rentrer dans
couches d' argile, souvent très-épais- leur cabane mais au mois de juin le
; ,

ses, et de cailloux roulés. Çà et là on soleil a repris toute sa force , les pluies


rencontre quelques parties sableuses, ont cessé , les herbes commencent à
principalement sur le bord de la mer, se faner les moissons mûrissent et la
,

le long des plages , où les sables s'élè- vigne se charge de raisins.


vent souvent en dunes. Dans les premiers jours de juillet, les
abricots jaunissent et les raisins com-
mencent à mûrir; les orangers sau-
Quoique la température soit plus vages , qui ont conservé pendant tout
élevée dans la régence d'Alger que sur l'hiver des fleurs et des fruits, sont
aucun point de la côte méridionale de alors chargés d'une grande quantité de
l'Europe, le climat est encore assez petites oranges vertes qui seront mûres
tempéré ; la hauteur moyenne du ther- avant la fin d'octobre.
momètre est de 18° centigrades; dans Au mois d'août, la chaleur atteint
ALGER,
son maximum. Les herbes brûlées ont donnent leurs tentes pour se réfugier
disparu presque partout; les endroits dans les buissons et sous les arbres
marécageux exhalent alors des odeurs où règne plus de fraîcheur que sous
méphitiques très-pernicieuses pour les ces tissus de poil de chameau chaque ;

habitants des contrées voisines. C'est coup de vent est une bouffée de cha-
dans ce mois que les lièvres endémi- leur assez semblable à celles qui sor-
ques sont le plus dangereuses et que , tent d'un four allumé. La respiration
les soldats français en sont le plus at- devient extrêmement difficile , on
taqués. Dès les premiers jours de sep- éprouve des maux de tête et des lassi-
tembre, la chaleur devient supportable. tudes dans tous les membres; enfin,
Les journées d'octobre sont extrême- au bout de quelques heures, on est
ment agréables, quoique assez souvent comme anéanti. Dans le désert le ,

le thermomètre monte jusqu'à 24°. semoum tue souvent un grand nom-


Le beau temps dure ordinairement bre d'hommes et d'animaux.
jusqu'à la mi-novembre; mais alors les Les orages sont plus rares sur la
vents du nord et du nord-ouest se font côte septentrionale de l'Afrique que
sentir, et l'hiver commence. Ces deux dans nos contrées; mais ils éclatent
vents sont les plus fréquents de tous avec une violence extraordinaire des :

ceux qui régnent sur la côte de Barba- éclairs éblouissants sillonnent l'atmo-
rie ils amènent avec eux les orages ,
; sphère dans tous les sens, la foudre
les pluies et rafraîchissent l'air. C'est gronde avec un fracas épouvantable
pendant l'hiver qu'ils plus com-
sont le des torrents de pluie inondent la terre
muns et le plus redoutablesils occa-
; ravagent les champs noient les ani-
,

sionnent souvent des tempêtes violen- maux; quelques heures après, l'ardeur
tes qui brisent les navires dans le port du soleil a entièrement enlevé l'humi-
d'Alger, et jettent à la côte ceux qui dité et il ne reste d'autres traces de la
,

n'ont pas eu le temps de gagner la catastrophe que les couches de sables et


pleine mer. Dans ces moments de de graviers transportées sur îe sol des
tourmente, les Berbères et les Arabes plaines, et dans le fond des vallées des ,

vont en grand nombre sur le bord de arbres renversés, des cadavres d'ani-
la mer attendre que quelque bâtiment maux, etc.
vienne se briser contre les écueils Dans la presqu'île de Sydi-Efroudj
pour le piller et massacrer impitoya- le 16 juin 1830, deux jours après le
blement tous ceux qui le montent. débarquement de l'armée française,
Le vent du sud, que les Arabes nom- vers les 9 heures du matin il s'éleva
,

ment semoum, et les Algériens helsh } un vent du nord-ouest d'une violence


est extrêmement redoutable ses terri- ;
extrême, le ciel s'obscurcit subitement,
bles effets dans le désert ont été décrits plusieurs coups de tonnerre se firent
par plusieurs voyageurs qui les ont entendre , et l'eau tomba par torrents
éprouvés les Arabes s'enveloppent la
: jusqu'à midi. Nos soldats, qui n'avaient
tète dans leurs bernons disent-ils , et
, point d'abri, furent inondés; la pluie
se couchent le visage contre terre , en était si forte , qu'on ne poiîvait distin-
respirant le plus rarement qu'il leur guer un homme à cinquante pas de
est possible ; les chameaux , imitant distance. La démoralisation commen-
leurs maîtres , se mettent à genoux çait à s'emparer des troupes les cris
,

comme pour se faire charger, "et éten- de Voici V or âge de Charles-Quint (*)
:

dent le cou en cherchant à enfoncer s'étaient déjà fait entendre plusieurs


leur nez dans le sable. Sur le littoral fois, lorsque, sur le midi, le soleil
d'Alger , le semoum est annoncé par parut, dissipa les nuages en quelques
une chaleur étouffante et des brumes instants et sécha la terre ainsi que nos
,

rousses qui couvrent toute la chaîne habits en moins de deux heures.


de l'Atlas ; le thermomètre monte su- (*) Un orage terrible détruisit en partie
bitement de 8° à 10°. Les Maures s'en- l'armée et la flotte de cet empereur, qui
ferment chez eux les Arabes aban-
, assiégeait Alger; nous en parlerons plus bas,

1
L'UNIVERS.
, L'air est extrêmement sain sur Provence, Espagne, etc.) avec le cactus
:

toute côte de Barbarie: les villes,


la opuntia, Y agave americana. le dat-
fort mal bâties, sont entourées de tier, etc., se trouvent mélanges nos ar-
cimetières et de tas d'immondices qui bres et nos plantes , les pommiers
répandent une odeur suffocante pen- les poiriers, les mûriers, les noyers,
dant l'été ; dans aucune il ne règne de les pins, les bouleaux*, les peupliers, etc.
maladies endémiques. L'atmosphère Nous avons trouvé aux environs d'Al-
est pare, les brouillards sont rares, ger le fumaria officinalis , le senecio
et la légère brume qui se montre pres- vulgaris , le barago officinalis , le
que toujours avec le lever du soleil, solanum nigrum, le satix alba, etc.
disparaît peu de temps après. La végétation du petit Atlas, ainsi
Malgré sa température élevée pendant que celle des collines et des plaines
la plus grande partie de l'année, l'air comprises entre cette chaîne et le
est toujours extrêmement humide ;
grand Atlas , est à peu près la même
pour avoir une paire de bottes sèches, que celle de notre Provence ; les bois
nous étions obligés de l'exposer au so- sont peuplés de chênes verts , de liè-
leil pendant près d'une heure; tous ges et de quelques pins; les brous-
les instruments en fer se rouillent ra- sailles se composent de lentisques,
pidement, nos soldats avaient beau- d'arbousiers , de genêts épineux , etc.
coup de peine à tenir leurs armes pro- La vigne croît partout jusqu'à 1000 mè-
pres; les couteaux se rouillaient jus- tres d'élévation au-dessus de la mer ;
que dans la poche du pantalon. nous en avons même trouvé jusque
près de la crête sur le versant sud du
VÉGÉTATION.
petit Atlas, à 1500 mètres d'élévation.
Lavégétation a une très-grande vi- Cette plante est partout d'une très-
gueur dans toutes les parties de la ré- belle venue, et donne une grande quan-
gence d'Alger que nous avons visitées, tité de raisins excellents. Dans la plu-
surtout dans les plaines immédiate- part des jardins d'Alger, il existait des
ment au pied des montagnes, et dans treilles magnifiques qui ont été détrui-
le fond des vallées, où de petits ruis- tes par nos soldats. Mais c'est à Oran,
seaux et des sources abondantes dans la cour de la nouvelle Kasba
viennent ajouter leur influence bien- qu'il en existe une des plus belles que
faisante à celle d'une température l'on puisse voir. C'est un seul pied de
chaude, sans être trop élevée: dans vigne, planté à côté d'une fontaine;
les pays cultivés, on voit des vignes, son diamètre est de 8 pouces 6 lignes ;
des vergers et des jardins remplis de les branches forment une treille qui
Îliantes et d'arbres magnifiques; là où couvre un espace de 45 pieds de long
e terrain est inculte, il est couvert de sur 25 de large ; j'y ai compté mille ;

fortes broussailles au milieu desquelles grappes de raisins , dont chacune pe-


on distingue des myrtes, des grenadiers, sait plus de deux livres.
des orangers , bien plus beaux que ceux Les Algériens ne s'adonnent point ;

que nous cultivons avec tant de soins à la culture de la vigne pour faire du
dans nos jardins d'Europe. vin , car leur religion leur défend d'en
A la fin de l'hiver, la surface des boire; mais ils aiment beaucoup les
plaines et les flancs des montagnes, raisins , et s'en servent pour faire des
dépourvus de broussailles, et qui n'ont confitures et une espèce de vin cuit
point été ensemencés, se couvrent fort épais, très-estimé parmi eux.
d'herbe qui s'élève souvent jusqu'à L'olivier croît très-bien dans toutes
cinq nieds de hauteur, et qui, étant les contrées du territoire algérien, on
fauchée, donne un excellent min. en trouve de belles forêts dans l'inté-
Les plantes et les arbres qui crois- rieur des plaines et sur les flancs des
sent entre le petit Atlas et la mer, montagnes. Les arbres sont aussi gros
sont les mêmes que sur tout le litto- que nos chênes ordinaires; mais comme
ral de la Méditerranée ( Syrie , Italie ils ne sont pas greffés , ils ne donnent
ALGER*
que de très-petites olives que les habi- souvent des dyssenteries violentes.
tants ne récoltent point, et qui de- Le jujubier et Y arbousier, qui exis-
viennent la pâture des oiseaux. Dans tent à l'état sauvage et que l'on cultive
les pays où l'olivier est cultivé, comme aussi dans les vergers, produisent
par exemple dans l'intérieur du petit abondamment d'excellents fruits. Mais
Atlas , il produit de très-beaux fruits soit qu'on les cultive mal ou que ia
,

dont les naturels ne tirent qu'une chaleur soit trop considérable, les
mauvaise huile parce qu'ils ne savent
,
poiriers , les pommiers , les pêchers et
pas la fabriquer. les pruniers donnent peu, et leurs
Les Algériens n'élevant point de fruits sont toujours mauvais. L'abri-
vers à soie, ne cultivent pas le mûrier ; cotier est celui de nos arbres d'Eu-
mais on en rencontre quelques pieds rope qui prospère le mieux, mais ses
dans les jardins , dont la belle venue fruits sont très -dangereux; ils occa-
prouve que le sol lui convient autant sionnent presque toujours la fièvre.
que celui de la Provence , où on en tire Le blé et Yorge sont les céréales que
un si grand parti. l'on trouve le plus communément dans
Le plus bel arbre de la Barbarie, les champs cultivés par les Maures , les
celui qui donne les meilleurs fruits et Arabes et les Berbères. Ils viennent
en plus grande quantité, est l'oranger; fort bien ; mais comme la terre dans
il croît naturellement sur les collines du laquelle on les sème est toujours mal
littoral , dans les plaines et le fond des préparée , les chaumes sont clairs , et
vallées du petit Atlas ; sa taille est aussi le champ ne rend pas la moitié de ce
élevée que celle de l'olivier, mais son qu'il pourrait rendre. On m'a cepen-
branchage, enformede boule, est un peu dant assuré que dans les années mé-
,

moins étendu. On le cultive dans les diocres , on recueillait huit pour un et


jardins et aussi dans de superbes ver- jusqu'à douze dans les bonnes. Les
gers qui entourent souvent les villes et Arabes cultivateurs et les Berbères
les villages. Cet arbre est toujours vert, sèment , pour engraisser la volaille
et toujours il porte des fleurs qui ré- une espèce de millet blanc appelé par
pandent le plus agréable parfum , des eux drak, cju'ils mangent aussi eux-
fruits verts et des fruits mûrs , dont la mêmes, après l'avoir émondé sous une
couleur d'or, se détachant sur un fond pierre et fait cuire comme du riz.
vert, produit un effet magique; en Le riz est cultivé dans plusieurs
contemplant ces vergers d'orangers, on plaines traversées par de petits ruis-
croirait voir le jardin des Hespérides. seaux , dont on se sert avec beaucoup
Le dattier est commun dans toute d'art pour arroser les rizières.
la contrée située au nord du petit Tous les peuples qui habitent la ré-
Atlas, et il y prospère même assez gence d'Alger aiment beaucoup les
bien , mais les dattes qu'il prodv.it sont pommes de terre, et en sèment une
tilleuses. Les bonnes dattes que l'on grande quantité ; mais elles ne viennent
mange à Alger et dans les autres vil- pas très-bien et ne sont jamais aussi
les maritimes , viennent des contins du bonnes que dans nos contrées : les plus
désert, d'où les Berbères les apportent fortes sont grosses comme un œuf or
à dos de chameaux. dinaire et les autres comme une noix
Depuis le mois de juin jusque dans on en fait ordinairement deux récoltes
les premiers jours de novembre , le fi- par an, l'une au mois de juin et l'autre
guier de Barbarie {cactus opuntia), au mois de décembre.
qui compose de fortes haies élevées de
ANIMAUX.
12 à 15 pieds autour des maisons et
des champs est couvert d'une grande
, Les grands animaux féroces, si com-
quantité de fruits, qui forment la ma- muns dans l'intérieur de l'Afrique, se
jeure partie de la nourriture des habi- trouvent déjà sur son littoral au nord;
tants pendant tout l'été. Ces fruits des lions et des tigres habitent la ré-
sont fort agréables, mais occasionnent gence d'Alger ; mais ils ne sont ni plus
8 L'UNIVERS.
nombreux ni plus redoutables que les couvert des lionceaux observe les pro-
,

loups dans nos contrées. Ceux-ci parais- menades du père et de la mère , jusqu'à
sent manquer en Barbarie ; ils sont rem- ce qu'il se soit bien assuré des heures
placés par les chacals espèce qui tient
, de garde de chacun. Alors profitant de
,

îe milieu entre le loup et le renard. Cet l'absence de la lionne , il monte à cheval


animal est le plus vorace de tous , mais et va aussi près du nid qu'il est possible ;
en même temps si timide qu'il n'ose pas il descend pieds nus , court aux lion-

même attaquer un mouton vivant. ceaux, ensaisitdeux sans éveiller lepère,


Les chacals rôdent rarement le jour; retourne à son cheval encore plus vite
mais dès îe coucher du soleil ils se met- qu'il n'était venu, monte dessus et se
tent en campagne partroupes très-nom- sauve au galop , emportant sa capture.
breuses , et vont dévorer les cadavres; Il arrive quelquefois cependant que le
iis entrent souvent dans les cimetières, lion , éveillé par les cris de ses petits
et déterrent les corps qui y sont inhu- dévore le cavalier et son cheval.
més. C'est pour préserver les restes de Tous les animaux domestiques que
leurs pères de la dent du chacal , que les nous avons en Europe, se retrouvent
Algériens garnissent les fosses en ma- en Barbarie, le cheval, l'âne, le mu-
çonnerie, et les recouvrent avec de let, le bœuf, la vache, la chèvre , le
grosses pierres, sur lesquelles ils jettent mouton etc. Mais il en existe un que
,

encore plusieurs pieds de terre. Quand le ciel semble avoir donné aux habi-
nous faisions la guerre, les chacals ve- tants des pays chauds pour les trans-
,

naient pendant la nuit dévorer les morts porter, eux, leurs bagages et des provi-
au milieu de nos camps ; nous étions sions pour plusieurs jours , à travers des
souvent entourés de leurs troupes qui déserts de sables brûlants ; c'est le cha-
poussaient des hurlements continuels. meau, le compagnon fidèle de l'Arabe,
Les naturels ne font pas, ou peu, la dont il porte sur le dos la famille et la
chasse aux chacals , parce qu'ils ne maison de contrées en contrées.
leur causent aucun tort , et que leur Cet animal supporte la fatigue avec
peau n'est pas très-estimée mais ils
; une constance à toute épreuve , il peut
chassent beaucoup le lion et le tigre rester plusieurs jours sans boire ; un
dont ils vendent la peau à des prix peu d'herbe qu'il broute dans la cam-
très-élevés : ce sont les habitants des pagne une poignée d'orge ou de fèves
,

montagnes de l'Atlas, où vivent au suffisent à sa nourriture. Il marche


milieu des forêts ces terribles ani- très-vite et peut faire quinze à dix-huit
maux , qui s'adonnent le plus à cette lieues par jour sans boire ni manger ,
chasse. Ils ont une méthode pour avec sept ou huit quintaux de charge.
prendre les lionceaux qui suppose au- Les Arabes qui habitent les environs
tant d'habileté que de sang-froid. d'Alger possèdent beaucoup de cha-
Dans la saison où les lionnes met- meaux dont ils se servent pour toutes
,

tent bas , ceux qui cherchent les lion- sortes de transports. A la moindre
ceaux découvrent facilement, par les alerte , on voit les tribus ployer leurs
empreintes laissées sur le sable ou l'ar- tentes, les mettre sur les chameaux
gile , les endroits où les lions ont leurs ainsi que les bagages, les provisions,
petits. Ils savent , par expérience que
,
les femmes et les enfants, et fuir rapi-
l'un reste toujours auprès d'eux, pen- dement vers les montagnes.
dant que l'autre va chercher la nourri- Quand les Arabes veulent se servir
ture. Quand la mère est de garde, elle des chameaux, ils vont les prendre
ne ferme jamais les yeux et se tient dans les pâturages et les amènent de-
prête à dévorer les animaux et les hom- vant la tente. Ils les frappent avec une
mes qui oseraient s'approcher de ses petite baguette sur les jambes de de-
chers nourrissons; mais le père n'est vant, et aussitôt l'animal se met sur
pas si vigilant , à peine s'est-il couché le ventre en ployant les quatre jambes.
près de ses enfants, qu'il s'endort d'un Il se laisse ensuite charger sans bouger
profond sommeil. Le Berbère qui a dé- et attend pour se lever que le maître,

!
ALGER.
monté sur l'un d'eux, ait donné le sont deux broches de fer , légèrement
signaldu départ alors tous se met-
: recourbées aux extrémités , avec les-
tent en marche à la suite les uns des quelles il pique doucement le ventre
autres, en obéissant très-exactement du cheval mais s'il n'obéit pas , il lui
;

à la voix du conducteur, toujours déchire les flancs, et l'animal part aus-


placé à la queue de la caravane. Lors- sitôt. La manière dont le mors est
que celle-ci est arrivée au terme de sa construit permet au cavalier d'arrêter
course , le maître fait arrêter tous les court son cheval, même au grand ga-
chameaux, et frappant encore leurs lop. Ce qui nous a le plus étonnés en
jambes avec sa baguette , ils se cou- arrivant en Afrique , c'était de voir
chent de nouveau et attendent patiem- les Arabes arriver sur nous au grand
ment qu'on veuille bien les décharger. galop , s'arrêter tout court à portée de
Dans toutes les villes de la Barbarie fusil, tirer, faire demi-tour, et fuir
on voit venir une grande quantité de avec la rapidité de l'éclair en se cou-
chameaux les jours de marché ; leurs chant sur leurs chevaux.
bandes présentent un coup d'œil im- Chaque chef de famille arabe pos-
posant , et l'Arabe qui dirige chacune sède au moins un cheval ; s'il en a p'u-
d'elles drapé élégamment de son baïk
, sieurs , en choisit un pour monter
il

blanc ,
que fixe autour de sa tête un quand va à la guerre. Il l'affec-
il

triple cordon de laine brune , avec une tionne, le caresse, et passe avec lui
longue baguette à la main, semble être plus de temps à le soigner et le con-
un de ces magiciens auxquels les Orien- templer, qu'avec ses femmes; il en
taux accordent tant de pouvoir. parle souvent, raconte sa généalogie
Nous venons de décrire l'animal le et ses exploits avec une ardeur tout
plus précieux de la Barbarie; mais le plus orientale. Un Arabe tient à grand
beau, celui que les naturels préfèrent honneur de posséder un cheval qui
et dont ils prennent plus de soin que de descend en ligne directe de tel cour-
leurs femmes et de leurs enfants, c'est sier fameux et c'est pour le prouver
,

le theval, l'ami, le compagnon de l'A- qu'il conserve sa généalogie écrite sur


rabe , celui qui partage ses fatigues et une feuille de parchemin. Les Algé-
sa gloire dans les combats. riens n'ont point de voitures et ne sa-
Les chevaux que nous avons vus vent point atteler les chevaux; ils em-
dans la régence d'Alger ne sont pas ploient les plus mauvais pour porter
de race arabe pure, et, sans ressembler des fardeaux ; mais ceux qui sont un
tout-à-fait à ces beaux coursiers qui peu estimés ne servent jamais que
nous viennent de l'Egypte et de la pour monture.
Syrie , ils s'en rapprochent néan- Les mulets et les ânes de Barbarie
moins. Ils ont les jambes parfaite- sont aussi beaux que ceux de nos pro-
ment faites , la croupe un peu longue vinces méridionales. Les vaches et les
les flancs ronds sans beaucoup de Ven- bœufs sont extrêmement nombreux
tre, les épaules légères et plates , la dans toutes les parties du territoire
tête petite et bien placée , le cou long algérien mais ils sont beaucoup plus
;

et peu chargé de crin. Us sont de petits que les nôtres et la chair en est
taille moyenne; les plus grands ont moins succulente. Les vaches n'ont pas
quatre pieds huit à neuf pouces. Quoi- autant de lait que dans nos contrées.
que très-légers à la course , ils sont ce- On voit partout de nombreux trou-
pendant paresseux et ont besoin d'être peaux de moutons d'une espèce peu
stimulés. Les selles arabes et berbères différente de la nôtre. Ces troupeaux
sont comme celles des Turcs. Le mors forment la principale richesse des tri-
de la bride est un anneau de fer, dont bus arabes qui s'habillent avec leur
,

la partie qui entre dans la bouche porte laine et se nourrissent avec leur lait et
un bras de levier qui s'appuie contre leur chair. La viande de mouton est la
le palais quand le cavalier marque un meilleure que l'on pusse manger en
temps d'arrêt. Les éperons de celui-ci Barbarie. Les naturels la font cuire et
L'UNIVERS.
la conservent, dans des pots bien bou- douces que les Numides, et étant aussi
chés, pendant des années. plus disposés à vivre en société, s'é-
Les autres animaux domestiques tablirent sur le bord de la mer, où ils
sont les mêmes que les nôtres. Les bâtirent des villes , tandis que ceux-ci
Algériens élèvent une grande quantité se retirèrent dans les montagnes , où
de poules et quelques pintades. On ils vécurent sous des tentes," ou dans

trouve dans toutes les villes un grand de mauvaises cabanes faites de bran-
nombre de pigeons , auxquels les habi- ches d'arbres, ou de roseaux enduits
tants rendent une espèce de culte. Us de terre. Les Maures ont subi le joug
n'en mangent jamais et ont pour eux de tous les conquérants qui se sont
une attention toute religieuse. Ils ont succédé sur la côte septentrionale de
aussi une grande vénération pour les l'Afrique ; ils se sont même alliés avec
cigognes. eux , ce qui a altéré très-sensiblement
Le gibier est très-commun , surtout la pureté de leur race. Depuis la domi-
les lièvres et les perdrix. Les plaines nation des Turcs , beaucoup d'esclaves
humides sont habitées par une grande chrétiens , qui , après avoir embrassé
quantité d'oiseaux d'eau (courlis, plu- l'islamisme, ont épousé des Maures-
viers, vanneaux, bécassines, canards, ques , se sont confondus avec le peuple
cigognes , hérons , etc. ). On trouve maure , en sorte qu'aujourd'hui la
dans la Métidja une jolie petite espèce classe d'hommes à laquelle on donne le
de héron blanc, dont les bandes sui- nom de Maure est composée d'éléments
vent les troupeaux pendant l'hiver. Us très-hétérogènes; il existe cependant
sont ordinairement accompagnés d'une encore quelques familles qui ne se sont
quantité d'étourneaux , telle que leurs point mésalliées et chez lesquelles on
troupes semblent former dans l'air des retrouve les caractères de la race pri-
nuages orageux qui se meuvent rapi- mitive.
dement. La taille des hommes est au-dessus
L'HOMME. de la moyenne. Leur démarche est
noble et grave; ils ont les cheveux
Dans les états algériens il n'en est
, noirs, la peau un peu basanée, mais
pas comme dans presque tous ceux de cependant plutôt blanche que brune ,

l'Europe , où la même race de l'espèce le nez aquilin, la bouche moyenne,


humaine peuple chaque sol. Nous les yeux grands mais peu vifs. Us
,

avons pu reconnaître, dans la portion ont généralement un certain embon-


de la Barbarie traversée par l'armée point, ce qui peut servir à les distin-
française, sept races d'hommes bien guer au premier coup d'ceil des Arabes
distinctes et qui diffèrent les unes des et des Berbères qui sont presque
,

autres par leurs caractères physiques toujours très-maigres. La constitution


leurs mœurs et leurs habitudes : ce des femmes est assez en rapport avec
sont les Maures, les Berbères, les celle des hommes. Quelques-unes sont
Arabes, les Nègres, les Juifs, les fort jolies; elles ont presque toutes des
Turcs et les Koulouglis , qui se trou- cheveux noirs et de beaux yeux.
vent rassemblés sur une très-petite La population maure est plus nom-
étendue de pays, par exemple, aux breuse qu'aucune des autres , ses
environs d'Alger, dans un demi-cercle mœurs sont beaucoup plus douces ;
dont le rayon n'a pas dix lieues. elle est presque toute renfermée dans
Les Maures et les Berbères sont les les villes etdans les villages construits
plus anciens habitants du pays; ils en maçonnerie elle se trouve souvent
;

proviennent, suivant Salluste, du mé- obligée de se défendre contre les Ara-


lange des soldats de l'armée d'Her- bes et les Berbères qui cherchent con-
,

cule , passée d'Espagne en Afrique tinuellement à la piller.


avec les Libyens et les Gétules, abo- Les Maures ont pris avec la religion
rigènes de la contrée. presque toutes les coutumes des Turcs,
Les Maures avant des moeurs plus sous le despotisme desquels ils vivaient
ALGER. 9

depuis plus de trois cents ans , quand hommes, comme tant d'autres choses.
nous vînmes leur imposer le nôtre. Le mariage chez eux n'est point une
Leur costume se rapproche beaucoup cérémonie religieuse c'est une espèce
;

de celui des orientaux ils portent une


: de marché qui se fait d'une manière
culotte fort large qui leur laisse les extrêmement bizarre.
jambes nues une veste et deux gilets
; Les hommes et les femmes ne peu-
brodés en or ou en soie suivant leur , vent point communiquer librement
rang; leur coiffure est le turban. Ils entre eux les demoiselles qui ont at-
;

ont pour chaussure des pantoufles teint l'âge de puberté ne sortent ja-
de maroquin très-couvertes, qu'ils mais , ou très-rarement , non plus que
nomment babouches. les jeunes femmes ; il n'y a que celles
Si les Maures sont les hommes les déjà d'un certain âge qui soient libres de
plus doux de la Barbarie, ils sont sortir le visage couvert de manière à
,

aussi les plus paresseux ils passent la


: ce qu'on ne puisse voir que les yeux
plus grande partie de leur temps les , et enveloppées de tant de draperies,
jambes croisées sur un banc ou sur qu'elles ressemblent à des paquets de
une natte de joncs, à fumer leur pipe linge ambulants. Les Maures ne laissent
et à prendre du café. lis sont très-re- pas pénétrer leurs amis chez eux ; ils
ligieux et s'acquittent fort exactement les reçoivent à l'entrée de la maison
de toutes les pratiques que leur impose sous un vestibule où ils sont assis sur
,

le koran. Quand l'heure de la prière des tapis, les jambes croisées, et fumant
sonne, ils se prosternent partout où leur pipe en prenant du café. Cette
ils se trouvent et prient avec la plus manière de vivre s'oppose à ce que les
grande ferveur, en faisant tous les bai- jeunes gens puissent voir les demoi-
sements de terre et les salutations vou- selles et leur faire la cour. Les ma-
lues , sans s'inquiéter en aucune façon riages se font donc par arrangement
de ceux qui les environnent. entre les parents, ou par commérage,
Les mahométans d'Alger prient sans que les enfants se soient jamais vus.
cinq fois par jour: à la pointe du jour, Il arrive quelquefois qu'un jeune
après midi à quatre heures du soir,
, homme , ayant beaucoup entendu par-
immédiatement après le coucher du ler de la beauté et des vertus d'une
soleil, enfin une heure après. A ces demoiselle se monte l'imagination et
,

différentes époques, le cném(muézzin) se prend de belle passion pour elle.


monté sur le minaret de la mosquée Alors il emploie tous les moyens pour
après avoir hissé à une espèce de po- acquérir des renseignements sur l'ob-
tence un petit drapeau blanc, crie de jet de son amour s'il ne peut décider
:

toutes ses forces: « Il n'y a qu'un sa mère à aller s'assurer par elle-même
Dieu , Dieu est grand et Mahomet est de toutes les qualités qu'il a entendu
son prophète » Ce qu'il répète trois
! prôner, il s'adresse à une vieille femme
fois de suite; il continue « Je vous : connue pour se charger de négocier
« salue; venez à la mosquée adorer les mariages , et il y en a beaucoup en
« Dieu, et que ceux qui sont dans les Barbarie ; il lui promet des cadeaux et
« champs ou sur les chemins, prient là de l'argent si elle veut aller dans la
« où ils se trouvent : les prières sont maison de la jeune fille s'assurer de
« bonnes partout. » A la voix du muez- tout ce qu'il a ouï dire , et venir lui en
zin , ceux qui ont le temps d'aller dans rendre compte.
les mosquées s'y rendent. Les autres La messagère s'introduit dans la
prient partout où ils sont. maison en prétextant une autre raison
Les femmes n'entrent presque ja- que celle qui l'amène , et, tout en cau-
mais dans les mosquées, et elles ne sant avec les parents , elle ne manque
sont pas même obligées de prier chez pas de leur faire comprendre adroite-
elles. Les musulmans croient qu'elles ment sa mission , surtout si le jeune
n'ont point d'aine , et qu'elles ont été homme est riche. Quand ceux-ci trou-
créées uniquement pour le plaisir des vent le parti avantageux , ils font à
10 L'UNIVERS.
cette femme des cadeaux et de belles sa toilette, viennent la prendre pour
promesses, pour l'engager à vanter la conduire chez son mari. Deux vieil-
les qualités et la beauté de leur fille, lards prennent alors la jeune épouse
et la négociatrice se trouve ainsi payée par la main , et se mettent en marche
par les deux parties. De retour auprès vers sa nouvelle habitation , suivis de
de celui qui envoyée , la vieille fait
l'a toutes les personnes réunies autour
un rapport souvent moins dicté par
, d'elle dont plusieurs portent des lan-
,

les charmes de celle qu'elle est allée ternes allumées, et font entendre de
voir , que par la manière dont elle a temps en temps le cri de joie des Al-
été traitée par ses parents c'est là ce
: gériens : You! y oui y oui Dans la
qui fait que beaucoup de maris trom- maison du futur, une chambre super-
pés répudient leurs femmes peu de bement décorée et illuminée avec des
temps après les avoir épousées. Quand bougies et des verres de couleur , a été
un jeune homme est satisfait des in- préparées l'avance; la jeune épouse
y
formations qu'il a fait prendre sur est conduite avec toutes les femmes qui
une demoiselle, il engage son père, l'ont accompagnée. Là , on leur sert un

ou son plus proche parent s'il n'a plus souper, et elles restent jusqu'à minuit à
de père, à la demander en mariage. boire, manger et se divertir entre elles.
De quelque manière que les préli- Les hommes ,
qui sont demeurés sous
minaires aient eu lieu , les pères qui la galerie soupent ensemble dans une
,

sont tombés d'accord pour unir leurs autre pièce. Le mari n'est point avec
enfants se rendent chez le cadi (juge ) eux ; il mange tout seul dans une cham-
et, devant ce magistrat, ils déclarent bre à part , probablement pour que les
leurs intentions et stipulent la somme convives ne l'excitent point à la dé-
que le futur est convenu de donner à bauche , et qu'à l'heure fixée il puisse
son épouse. Après cette déclaration, se présenter d'une manière décente
qui est inscrite sur un registre , le cadi auprès de celle dont il s'est chargé de
fait apporter de l'eau sucrée qu'il boit faire le bonheur. Cette heure, c'est
avec les contractants; ensuite ils se minuit , époque à laquelle les mos-
prosternent tous les trois, et adres- quées sont rouvertes. Chacun se re-;
sent à Dieu une prière (feata) pour tire, et les deux époux restent libres. >

lui demander de bénir l'union qu'ils Les musulmans ne peuvent épouser


viennent de conclure. Avant de se sé- que quatre femmes ; mais il leur est
parer, les parents fixent, devant le permis d'avoir chez eux autant de
cadi , le jour où la jeune fille sera con- concubines qu'il leur plaît. Les Algé-!
duite chez son époux. En attendant riens usent rarement de la permission
ce moment , elle travaille à faire une que leur accorde le koran ; ils n'ont'
chemise et une culotte pour son mari, presque tous qu'une femme légitime,;
qui doit s'en parer le jour des noces. et la plupart n'ont point de concubines. •

Ce jour arrivé , la jeune épouse prend Les Berbères. D'après ce qu'ont écrite
un bain , après lequel on la pare de ses les auteurs anciens sur les Numides
plus beaux habits ; le dedans de ses il est évident que les Berbères , nom-,

mains et le dehors de ses pieds sont mes par les Algériens Kbaiil, sont les
teints en rouge avec du henné; on descendants de ce peuple si courageux,
lui dessine une fleur au milieu du et dont la cavalerie a toujours été si
front; ses sourcils sont peints en redoutable aux légions romaines. Ce
noir; on dessine avec un bouchon que Salluste dit des Numides peut en-
brûlé des lignes en forme de zig-zag core s'appliquer aux Berbères. Par-
sur ses mains; et, assise très-grave- tout ils se tiennent enfermés dans l'in-
ment sur un divan , elle attend le cou- térieur des montagnes, d'où ils sor-
cher du soleil, époque à laquelle ses tent de temps en temps , tous à che-
parents , ainsi que ceux de son futur, val, et viennent fondre à Pimproviste
hommes et femmes, avec ses meilleures sur les villes et les villages maures et
amies qui ont ordinairement assisté à les tribus arabes, qu'ils pillent en
ALGER. ii

quelques instants , et se retirent en- prême. Dans la guerre, marabouts


les
suite dans leurs montagnes avec le sont des médiateurs qui empêchent
butin qu'ils ont fait. bien souvent le sang de couler. Pour
Les hommes sont de taille moyenne ; tous les services qu'ils leur rendent,
ils ont le teint très-brun, sans être les Berbères font aux marabouts des
noir ; la couleur de leurs cheveux est cadeaux de toute nature , et ils ont
toujours très-foncée ; ils sont tous fort pour eux la plus grande vénération.
maigres , mais en même temps extrê- Lorsqu'ils meurent, ils leur élèvent un
mement robustes , et supportant les tombeau magnifique , qu'ils ornent le
fatigues et les privations avec une mieux qu'ils peuvent et dans lequel
,

constance et un courage remarquables. ils vont à chaque instant consulter les

Leur figure est plus courte que celle mânes de celui qu'ils ont chéri et ré-
des Arabes , et son expression a quel- véré pendant sa vie. Le tombeau d'un
que chose de cruel, expression que marabout porte le nom de marabout.
leur conduite ne dément pas. Ils par- Les Musulmans Maures Arabes et
, ,

lent un langage particulier (le chovia), Nègres ont aussi des marabouts comme
qui n'a de rapport avec aucune des les Berbères ; mais ces marabouts n'ont
langues connues et qui doit être l'an-
, pas autant d'influence, quoiqu'ils soient
cien numide. Ils se vêtissent à peu près encore très-vénérés et qu'ils jouissent
comme les Arabes, avec une grande de privilèges fort étendus.
pièce de laine blanche, de leur fabrique, Les femmes berbères vont le visage
qui leur enveloppe tout le corps , et découvert , et ne sont pas aussi rete-
sur laquelle ils mettent , quand il fait nues que celles des Maures et des
froid ou qu'ils vont en voyage un , Arabes. Les jeunes gens font la cour
manteau ( bernons ) de la même étoffe, aux demoiselies avant de les épouser.
portant un capuchon. Ils n'habitent Cependant le mariage parmi eux n'est
point sous des tentes mais dans de
, encore qu'un véritable marché. Le
petites cabanes construites avec des jeune homme qui veut épouser une
branches d'arbres ou des roseaux en- demoiselle va trouver le père de celle-
duits de terre grasse. ci et lui offre une somme d'argent
,

Les Berbères entendent fort bien ou un certain n'ombre de têtes de bé-


l'agriculture ; ils sont très-industrieux, tail en échange de sa fille. Les deux
et fabriquent eux-mêmes tout ce qui parties ne s'accordent guère qu'après
leur est nécessaire, jusqu'à des armes, avoir marchandé fort long-temps ; et
de la poudre, et même de l'argent quand le marché est conclu , ils se
monnoyé. Ils exploitent aussi des mi- rendent ensemble auprès du marabout,
nes de cuivre , de plomb et de fer. qui donne ou refuse son assenti-
Ceux qui vivent sur les bords des ment. Comme rien ne peut se faire
plaines, étant continuellement en con- sans sa permission , le jeune homme
tact avec les Arabes , ont embrassé est souvent obligé d'acheter encore
l'islamisme, jusqu'à un certain point; son consentement. Lorsque toutes les
mais le reste de la nation n'a pour difficultés sont aplanies, l'époux se
ainsi dire point de religion. Les Ber- rend chez son beau -père avec la
bères mettent toute leur confiance dans somme d'argent, ou le nombre de
les marabouts, auxquels ils rendent têtes de bétail promises ; sa fiancée lui
une espèce de culte. Ce sont des hom- est alors remise , il l'emmène dans sa
mes plus instruits que les autres et fort cabane, et en fait son épouse sans
adroits, qui ressemblent assez aux autre cérémonie.
devins de village. Les habitants de la Les Arabes qui vivent dans les
tribu dans laquelle vit un marabout plaines de la régence d'Alger sont ab-
ne font jamais une grande entreprise solument les mêmes que ceux de l'E-
sans le consulter ; il arrange les dif- gypte et de toutes les autres parties
férends entre les particuliers , et même de l'x4irique. Ce sont les descendants
entre les tribus : c'est le juge su- de ces conquérants qui sous le règne
,
12 L'UJNIVERS.
des califes , s'emparèrent d'une grande mœurs , ses coutumes et ses pratiques
partie de l'Afrique, et pénétrèrent religieuses.
même jusqu'en Espagne. Les Juifs paraissent s'être réfugiés
Les Arabes sont divisés par tribus, en Afrique après la ruine de la Judée
qui ont chacune un chef que l'on ap- par l'empereur Vespasien; mais ceux
pelle check. Ils habitent sous des d'Alger font sur leur venue dans ce
tentes, qu'ils transportent avec eux- pays un conte des plus ridicules et ,

quand ils changent de place , suivant dont cependant toutes les parties sont
les différentes saisons de l'année; ils pour eux des articles de foi.
cultivent la terre, et possèdent une « Quand les musulmans possédaient
grande quantité de troupeaux , qui for- l'Espagne , ils nous avaient
disent-ils ,

ment leur principale richesse; ils sont permis d'habiter parmi eux , de nous
bien moins actifs et moins indus- livrer au commerce, et d'exercer libre-
trieux que les Berbères , et peut-être ment notre sainte religion. Lorsque les
aussi un peu moins cruels. Cependant chrétiens les eurent chassés, et eurent
ils aiment beaucoup la guerre, et ils reconquis ce beau pays , ils nous lais-
parcourent la campagne pour piller les sèrent tranquilles pendant quelque
voyageurs et les habitations des Maures. temps; mais, envieux des richesses
Ce sont les Arabes qui ont apporté que nous avions amassées par notre
l'islamisme dans la régence d'Alger ;
travail, ils ne tardèrent pas à nous
et leurs pratiques religieuses ne dif- tyranniser. En 1390, le grand rabbin
fèrent en rien de celles des Maures de Séville , Simon - Ben- Smia, fut
et des Turcs, avec lesquels on les chargé de fers et jeté en prison , avec
trouve souvent réunis dans la même 60 des principaux chefs des familles
mosquée. Leur manière de s'habiller juives. Cet acte arbitraire fut le signal
diffère peu de celle des Berbères. de cruautés encore plus grandes que cel-
Les femmes arabes sont vêtues les que nous avions éprouvées jusque-
comme celles des Maures mais sont ce-
, là. La mort du rabbin et de ses com-
pendant moins retenues et moins scru- pagnons d'infortune fut ordonnée et ,

puleuses qu'elles. Dans l'intérieur de ils lorsque le ciel


allaient être exécutés ,

la tribu, elles sont souvent découvertes les délivra par un de ces miracles dont
et causent librement avec les hommes. nos annales offrent tant d'exemples.
Les Nègres. Il existe dans les états « Tous ceux qui étaient avec Simon
algériens Beaucoup de familles nègres voyant approcher leur dernière heure,
qui vivent au milieu des Maures et accablés de douleur, s'abandonnaient
des Arabes, en jouissant des mêmes au désespoir; mais ce grand homme
droits qu'eux, parce qu'elles ont em- restait calme et semblait se résigner
,

brassé l'islamisme. Ces familles pro- avec courage à son malheureux sort.
viennent d'esclaves amenés de l'inté- Tout-à-coup ses yeux se remplirent de
rieur de l'Afrique, auxquels leurs feu, sa figure s'anima, et un rayon
maîtres ont donné la liberté. Les de lumière brilla autour de sa tête ;

Arabes et les Maures ont, en outre, dans ce moment il prit un morceau


beaucoup d'esclaves nègres des deux de charbon dessina un navire sur la
,

sexes qui leur servent de domestiques, muraille , et se tournant ensuite vers


et dont ils prennent un grand soin. ceux qui pleuraient, il leur dit d'une
Les Juifs. On rencontre beaucoup voix forte « Que tous ceux qui croient
:

de Juifs dans presque toutes les villes « en la puissance de Dieu, et qui


de la régence. Alger en renferme, à « veulent sortir d'ici à l'instant même,
elle seule plus de cinq mille. Le peu-
,
« mettent avec moi le doigt sur ce
d'Israël est ici comme dans toutes « vaisseau. » Tous le firent, et aussi-
f)le
es autres parties du monde, adonné un navire
tôt le navire dessiné devint
au commerce au brocanta ge et d'une
, , véritable qui se mit de lui-même en
,

avarice sordide. Il est reconnaissable mouvement , traversa les rues de Sé-


par ses caractères physiques, ses ville, au grand étonnement de tous
ALGER, 13
leshabitants , sans en écraser un seul beaucoup se mariaient avec les filles
et se rendit droit à la mer avec tous des Maures, ou avec des femmes chré-
ceux qui le montaient. Le vaisseau tiennes prises par les corsaires et ven-
miraculeux fut conduit par le vent dues comme esclaves. Les vieux janis-
dans la rade d'Alger , ville qui n'était saires, qui se retiraient tous du ser-
alors habitée que par des mahométans. vice avec solde entière , se mariaient
Sur la demande que leur firent les Juifs aussi ; et de là un grand nombre de
de s'établir parmi eux , les Algériens familles turques dans toute les villes
après avoir écouté le récit de la ma- où le dey entretenait des garnisons.
nière miraculeuse dont les Juifs avaient Quoique les Turcs mariés perdissent
échappé à la cruauté des chrétiens, une grande partie de leurs privilèges
consultèrent un marabout fameux qui il leur en restait cependant encore
vivait à Méliana. Sur sa réponse qu'il beaucoup; et, conservant toute leur
fallait accueillir les enfants d'Israël fierté de janissaires, ils tenaient
tou-
ils eurent la permission de débarquer, jours les Maures à une certaine dis-
et les habitants , ayant à leur tête les tance d'eux, même ceux avec lesquels
chefs de la religion et de la loi sor-
, ils s'étaient alliés.
tirent en foule pour les recevoir. » Les enfants nés du mariage des
On accorda aux Juifs tous les privi- Turcs avec les esclaves chrétiennes
lèges dont ils avaient joui en Espagne étaient considérés comme Turcs, et
sous l'empire des Maures ils obtinrent
; jouissaient des mêmes droits que leurs
même droit de faire des liqueurs et
le
pères : ils pouvaient entrer dans la
du vin. Toutes les conditions du traité milice et aspirer à toutes les dignités
furent écrites sur un parchemin que de l'état; mais ceux issus de l'alliance
,
les rabbins d'Alger conservent encore
des Turcs avec les filles des Maures
dans leurs archives. rentraient dans la classe des parents
Mais quand les Turcs se furent em- de leurs mères ; ils ne pouvaient point
parés de cette ville , leur despotisme, être enrôlés dans la milice, et quelques
qui s'étendit bientôt sur tous les ha- emplois seulement leur étaient réser-
bitants , de quelque religion qu'ils vés. Ceux-ci portaient et portent en-
fussent, s'appesantit particulièrement core le nom de Koulouglis.
;
sur les Juifs; le peuple d'Israël devint Les Koulouglis sont' généralement
encore esclave , et ses fers ne furent de beaux hommes ils ont la peau
;
bnsés que par l'armée française qui blanche et les muscles très-prononcés
détruisit la puissance algérienne. ils sont
;
d'un tempérament lympha-
Les Turcs, qui ont possédé pendant tique ; la tranquillité et la douceur sont
trois siècles toute la régence d'Alger
,
peintes sur leur figure. Leur costume
ne s'y sont pas introduits en conqué- est le même que celui des Maures
et
rants :les Algériens les avaient ap- des Turcs ; mais ils mettent dans leur
pelés à leur secours contre les Espa- habillement une espèce de coquetterie
gnols, qui s'étaient emparés de plu- qui sied bien à leur caractère, et rap-
sieurs villes maritimes, qu'ils traitaient, pelle les mœurs asiatiques. Dans l'état
comme celles de l'Amérique, avec une social, les Koulouglis étaient
tout-à-
rigueur inouïe. fait confondus avec les Maures
mais
La milice turque, qui formait la comme étant les parents ;

des Turcs, ils


principale force militaire de la régence, n'avaient point à en redouter toutes
se recrutait à Smyrne, à Constanti- les vexations qu'ils faisaient souffrir
nople et dans plusieurs autres villes de aux autres classes. Ces hommes pro-
la Turquie par des agents du dey
, fessent la religion musulmane , dans
d après un traité conclu entre ce prince laquelle ils sont nés, mais avec la
et le sultan. Les soldats turcs
jouis- même indifférence qu'ils apportent
saient à Alger de privilèges fort éten-
dans tous leurs autres actes, ce qui est
dus, dont ils perdaient la plus grande
un de leurs caractères distinctifs.
partie en se mariant. Néanmoins,
Telles sont les sept races de l'espèce
14
i:ijnivkrs.
robe de soie (cafetan), était porté sur
humaine qui habitent l'état d'Alger. on entendait la
aussitôt
trône et
Les hommes vivaient sous un gou-
le ,

vernement des plus despotiques. Le


milice s'écrier bonne heure, a
: « A la

droit « la bonne heure que Dieu accorde


souverain d'Alger (dey ) avait le
,

et « gloire et prospérité à un tel qu'il


de vie et de mort sur ses sujets ,
,

« lui a plu de placer à la tête de la


pouvait s'emparer de leurs propriétés
de leurs « vaillante milice d'Alger. » Dans le
et même de leurs femmes et
enfants , quand bon lui semblait
le :
même moment , des hérauts se répan-
conspi- daient dans la ville en criant : « Le dey
plus léger prétexte, une fausse sa
lois du « est mort , et un tel a été élu a
ration, une petite infraction aux proclamé, l'ar-
place. » Le dey ainsi
Koran suffisait pour faire condamner
«

mée rentrait dans l'ordre.


un homme et confisquer sa fortune.
Le dey avait des ministres places a ALGER ET SES ENVIRONS.
la têtedes différentes branches de l'ad-
capitale de la régence d'Alger
La
ministration et chargés de rendre la
,
nord, et
partie. Les dif- située à 36° 47' de latitude
justice chacun dans sa
étaient à 0° 42' de longitude est , s'élève en
férends entre les particuliers
amphithéâtre sur le penchant d'une
accordés par des juges (cadis). On
pou-
la mer.
tous les colline dont le pied tombe dans
vait appeler au souverain de som-
Sa forme est triangulaire et au ,

iueements rendus par ses agents. qui est le point le


provinces étaient gouvernées par
Les
met du triangle ,

plus élevé de la ville , se trouve bâtie


des beys, lieutenants du dey, obliges
Kasba. Les maisons cou-
devant la citadelle ,

de se rendre tous les trois ans


vertes en terrasses, comme dans
toutes
lui pour rendre compte de leurs ac- blanchies a
les villes de l'Orient, sont
,

tes n'en était pas satisfait, il leur


s'il
:
chaux que les forts et tous les
ainsi
trancher la tête à leur arrivée la ,
faisait
édifices publics en sorte que, vue d une
;
dans son palais. res-
certaine distance en mer Alger ,

Ce despote sanguinaire était ce-


semble à une vaste carrière de
craie
pendant l'élu de l'armée, d'une solda-
et qui ouverte sur le flanc d'une montagne.
tesque indisciplinée il est vrai, fosse
qu'elle était mécon- Cette ville est entourée d'un
le massacrait dès qui suf-
avide du sec et d'une chemise crénelée ,
tente, ou qu'un ambitieux contre les
des fisent pour la défendre
trône avait su l'émouvoir par Du cote de la
dans Arabes et les Berbères.
promesses. Un seul dey est mort
y a un grand nombre
de torts
son lit encore était-ce de la peste ;
on mer , il
,
rendaient lap-
et de batteries qui en
en a vu jusqu'à cinq élus et massacres
proche presque impossible. La
cote
le même jour. a l'est et
fusqu'à 4 lieues de distance,
. ,

Quand dey avait été assassine ce


le ,
par des
d'une à l'ouest, était aussi défendue
qui arrivait toujours à la suite qui obli-
milice batteries et quelques forts ,
révolte les membres de la
,
de se tenir
au geaient les vaisseaux ennemis
soldats et officiers se réunissaient canon.
toujours hors de la portée du
,

palais sous la présidence de


laga,
- mal
parti L'intérieur d'Alger est très
ministre de la guerre. Là, chaque qu un
bâti ; les rues sont si étroites ,
proposait son homme, et F aga
criait
passer
On proposait des candidats chameau chargé a de la peine a
son nom. beaucoup
pres- dans les plus larges ; il y en a
jusqu'à ce qu'un d'eux eût réuni marcher
dans lesquelles on ne peut
que tous les suffrages; ce que l'assem- pente du
que deux de front. Comme la
blée faisait connaître par ses acclama- rapide, plu-
terrain est souvent fort
tions.Les partis, pour faire triompher sont de véritables
sieurs de ces rues
chacun leur candidat, en venaient planches 1 et 2.)
( Voy.
escaliers.
souvent aux mains et le sang coulait
,
construites
milieu Les maisons sont toutes
à grands flots. Enfin quand, au , n'ont ordi-
de la même manière; elles
du plus grand désastre , on était par- la rue \
nairement point de fenêtres sur
venu à s'entendre, l'élu revêtu d'une ,
ALGER. 15
les appartements, formant deux et de grands bâtiments avec une cour au
même trois étages , sont disposés au- milieu autour de laquelle se trouvent
,

tour d'une grande cour carrée; une plusieurs chambres donnant sur une
,

galerie fort élégante, ornée de co- galerie. Dans ces casernes, il


y avait
lonnes mauresques , se trouve à cha- plusieurs fontaines d'eau excellente et
que étage, et fait communiquer les ap- des latrines tenues avec une propreté
partements dont les fenêtres et les remarquable.
portes donnent dans cette galerie. Les La Kasba, citadelle d'Alger et ré-
principaux édifices d'Alger sont le fort sidence du dey est un grand édifice
,
,
de la marine , les mosquées , la Kasba entouré de murs très-élevés, qu'on
et quelques casernes de janissaires. ne reconnaît pour un fort qu'à la vue
Le fort de la marine forme un fer des énormes canons qui sortent par
à cheval , réuni à la ville par un su- les croisées et de quelques créneaux
perbe môle en pierre , dont l'intérieur pratiqués sur le haut et dans l'intérieur
contient de vastes magasins. Au milieu de la muraille. Ces murs renfermaient
du fer à cheval s'élève un phare et sa
, , le palais du dey, une mosquée, des
branche droite forme, en se recourbant, magasins remplis de marchandises
leport d'Alger, qui n'est pas très-sûr une poudrière et plusieurs batteries
et dans lequel les gros bâtiments de armées de canons et de mortiers qui ,
guerre ne peuvent point entrer. battaient la ville et la campagne ; deux
Le nombre des mosquées est très- jolis jardins et une ménagerie peuplée
considérable ; on en compte dix grandes de toutes sortes d'animaux ; en un mot,
et cinquante petites. Les petites ne la Kasba rassemblait trois choses qui
sont que des chapelles ou des tombeaux semblent s'exclure réciproquement ;
de marabouts. Les grandes sontde très- tout l'appareil de la guerre réuni à ce-
beaux édifices rectangulaires, divisés lui des spéculations commerciales, avec
en trois nefs par deux rangs de co- le luxe et tous les plaisirs orientaux.
lonnes. A l'extrémité de la grande nef, La population d'Alger, qui s'élevait
et du côté de l'orient, il y a une pe-
à 30,000 âmes avant l'entrée des Fran-
tite niche creusée dans le mur à la
, çais , se compose de Maures , de Turcs,
voûte de laquelle sont suspendus plu- de Juifs et de Nègres.
sieurs œufs d'autruche : c'est dans De la terrasse de la Kasba , on voit
cette niche que se met Yiman (prêtre) le fort de l'Empereur qui
la domine et
pour réciter les prières. A côté est s'élève surun mamelon à portée de
une chaire en bois peint, et quelque- canon, au S.-O. Ce fort est un massif
fois en marbre blanc d'un travail re-
,
rectangulaire, élevé en briques, sans
marquable, dans laquelle il monte aux bastions , et qui ne pouvait soutenir
époques solennelles. A l'entrée du une attaque bien conduite. Mais comme
temple , se trouve une fontaine pour il était armé de cinquante canons et de
les ablutions et dans toutes les nefs,
,
plusieurs mortiers , nous fûmes obli-
des chaînes attachées à la voûte sup- gés d'ouvrir la tranchée devant lui;
portent des lampes, que l'on allume cinq heures d'un feu nourri suffirent
aux grandes fêtes et pour toutes les pour le réduire.
cérémonies qui se font dans la soirée. Alger est bâti sur un massif de col-
Les musulmans n'ont ni statues, ni lines, qui s'étend fort loin à l'est, à
portraits dans les temples; on
y re- l'ouest et à trois lieues au sud jusqu'à
marque seulement quelques tableaux ,

la Métidja. Dans un rayon de deux


placés de chaque côté de la niche, et lieues autour de la ville s'élevaient - ,
sur lesquels sont écrits, en caractères au milieu de jardins et de vergers ma,
arabes, des versets du koran. Ils n'y gnifiques, plus de mille maisons de
entrent jamais que pieds nus, et pen- campagne construites dans le style
,
dant les cérémonies, ils observent le oriental, et dont nos soldats ont dé-
plus grand recueillement.
truit la plus grande partie. Les collines
Les casernes des janissaires sont sont séparées les unes des autres par
16 L'UNIVERS.
des vallons très-pittoresques, dans plu* d'une forêt d'orangers , formée par les
sieurs desquels coulent des ruisseaux. vergers qui l'entourent et dont l'as-
Les eaux de ces ruisseaux et celles d'un pect présente le coup d'oeil le plus ra-
grand nombre de sources que l'on dé- vissant. (Voy. planche 5. )
couvre en creusant à une très-petite Les rues de cette ville sont plus lar-
profondeur , conduites par des tuyaux ges et mieux percées que celles d'Al-
en terre cuite , allaient arroser les jar- ger ; mais la moitié sont encombrées
dins de toutes ces belles campagnes de ruines; résultat d'un tremblement
alimenter leurs superbes jets-d'eau et de terre qui la détruisit en partie dans
toutes les fontaines de la ville. Les l'année 1825. A en juger par le nom-
collines des environs d'Alger sont très- bre des maisons Bélida pouvait ren-
,

fertiles ; les parties incultes sont cou- fermer à cette époque 6000 à 7000
, ,

vertes de fortes broussailles, dont la âmes. En 1830, il y en avait à peine


vigueur dénote la bonne qualité du sol. 4000 Maures Turcs très-peu d'Ara-
, , ,

bes et 60 familles juives. Les habi-


LA MÉTIDJA, BÉLIDA ET COLÉA. tants de Bélida cultivent leurs vergers
La Métidja est une vaste plaine et les premiers contre-forts de l'Atlas
comprise entre la masse de collines garnis de vignes et de champs super-
dont nous venons de parler et la bes, au milieu desquels on remarque
chaîne du petit Atlas, qui s'étend pa- une grande quantité d'arbres.
rallèlement à la mer, sur une longueur Coléa. Au nord et en face de Bé-
de vingt lieues et dont la largeur varie lida, de l'autre côté de la plaine, on
entre quatre et cinq. Elle est traversée aperçoit Coléa, bâtie dans un petit
par plusieurs rivières (le Oued- Jer, l' Ar- vallon des collines du littoral , exposé
rach, l'Amise, etc.) et un grand nom- au sud et abrité des vents du nord et
bre de ruisseaux. Quelques portions de l'ouest. Le tremblement de terre
de cette plaine sont marécageuses et de 1825 a aussi détruit une partie de
inhabitables ; mais la plus grande par- cette ville, et ses ravages n'étaient
tie de la surface du sol est très-saine point encore réparés en 1831. Il n'y
et susceptible d'une grande fertilité. a que deux mosquées dans Coléa ;
Les meilleures contrées sont habitées les maisons sont assez semblables à
par des tribus arabes qui vivent sous celles de Bélida, seulement quelques-
des tentes, ou dans des cabanes faites unes sont couvertes en tuiles creuses.
avec des branches d'arbres et des ro- La population de cette ville n'ex-
seaux. Ces tribus possèdent de nom- cède pas trois mille âmes , y com-
breux troupeaux qui forment leur plus pris un assez grand nombre d'Arabes
grande richesse. qui habitent sous des tentes et des :

On aperçoit çà et là quelques fer- cabanes élevées au milieu des vergers I

mes construites' en maçonnerie , qui et des jardins qui entourent la ville. ,

appartenaient au dey et* aux grands Ces vergers sont loin d'être aussi beaux \

dignitaires de l'état. Autour de plu- que ceux de Bélida. Dans un rayon i

sieurs il y avait de fort beaux vergers


, d'un quart de lieue autour des murs,
d'orangers, de plantations d'oliviers , sont des champs mal cultivés, et le
et toujours une certaine étendue de sol est ensuite couvert de broussailles
terrain plus ou moins bien cultivée. jusqu'à une grande distance.
Bélida, située sur le bord de la
LE PETIT ATLAS ET MÉDÉYA.
Métidja , au pied du petit Atlas à onze
,

lieues" S.-O. d'Alger, est construite La grande partie du versant


plus
dans le même genre que cette dernière nord du qui borde la Mé-
petit Atlas ,

ville , seulement les maisons sont tidja, est couverte de broussailles et


beaucoup moins hautes; elles n'ont de mauvais bois composés de chênes
,

généralement qu'un rez-de-chaussée. verts et de lièges.


Les minarets des quatre mosquées de Dans le voisinage de Bélida, les
Bélida apparaissent de loin au milieu vallées et les vallons de ces montagnes

l
ALGER. 17

sont cultivés jusqu'à près de 1000 mè- des pommiers , des poiriers , des pru-
tres d'élévation au-dessus de la mer ; niers, etc. On croirait être en France,
on y rencontre tous nos arbres frui- dans les montagnes de la Bourgogne.
tiers de l'Europe, et même des oran- Les rues de Médéya sont assez bien
gers et des agaves. percées, et de chaque côté régnent
Les cultures disparaissent à peu près de petits trottoirs. Cette ville renferme
aux deux tiers de la hauteur des mon- quatre mosquées, une caserne de ja-
tagnes; et jusqu'à la crête, on ne nissaires et un palais assez mesquin
,

trouve plus" que des bois de chênes habité par les fils du bey de Titéry;
verts et de lièges d'une assez vilaine le père résidait dans une fort jolie mai-
venue. Mais, sur le versant sud, les son de campagne située sur un plateau
cultures et les habitations arrivent tout à une demi-lieue à l'est de la ville. La
près de cette crête. population ,composée d'Arabes de ,

La route de Bélida à Médéya qui ,


Turcs et de quelques familles juives
traverse la chaîne du petit Atlas à , s'élève à six ou sept mille âmes. Les
trois lieues à l'ouest de la première habitants s'adonnent à l'agriculture.
ville dans la tribu de Mouzaya ser-
, , Tous les environs de Médéya sont
pente au milieu d'un terrain aride ou habités par des tribus berbères, extrê-
couvert de mauvaises forêts. On aper- mement cruelles , contre lesquelles
çoit cà et là, dans le tond des vallées, cette ville est souvent obligée de se dé-
quelques cabanes autour desquelles se fendre. On voit encore sur le territoire
trouve un petit espace cultivé. On tra- de ces tribus les restes des forts que
verse la crête à ce fameux col de Té- les Romains avaient construits pour
nia où le bey de Titéry fut complète-
, maintenir les Numides, lorsque ces
ment défait malgré tous les avantages
, maîtres du monde tentèrent de s'éta-
de cette position. Après avoir fran- blir entre les deux Atlas.
chi des défilés presque impraticables
compris entre de hautes montagnes OR AN.
couvertes de bois on arrive au pied
,

de la chaîne sur des collines arides et On peut aller d'Alger à Oran par
nues, qui continuent jusqu'à Médéya. terre, en traversant la plaine de la
Médéya , située entre les deux Atlas Métidja, quelques petites chaînes de
à 22 lieues S. S.-O. d'Alger , est bâ- montagnes et ensuite de vastes plaines
tie sur une petite colline escarpée à qui s'étendent jusqu'à l'empire de Ma-
l'O. et penchant légèrement vers l'o- roc ; le trajet est de 80 à 90 lieues. On
rient. Elle est entourée d'un mur en rencontre sur la route beaucoup de
pierres très-solide, dans lequel sont
, tribus nomades, qui cultivent le riz
gercées cinq portes, dont deux sont dé- et les céréales ; peu de maisons , habi-
fendues par de mauvaises batteries tées par les chefs de tribus ; point de
armées de quatre pièces chacune. Un villages ni de villes, mais les ruines de
bel aqueduc à deux rangs d'arcades, plusieurs cités romaines, dont l'étendue
et sous lequel on passe en venant d'Al- annonce qu'elles étaient très-considé-
ger, conduit dans la ville une eau ex- rables. On traverse plusieurs fleuves, et
cellente qui alimente ses nombreuses entre autres, le superbe Chélif, dont ies
fontaines. (Voy. planche 7.) eaux vivifient les vallées et les plaines
L'aspect de Médéya diffère complè- qu'il arrose.
tement de celui des villes de la côte : Les Français ne peuvent point aller
les maisons sont couvertes en tuiles d'Alger à Oran par terre , et la com-
creuses et ne sont point blanchies à
, munication entre les garnisons de ces
la chaux. Les agaves les cactus et les
, deux villes se fait par la mer. Jusqu'à
orangers ont entièrement disparu; la Mostoganem, ville située près de l'em-
campagne est couverte de vignes et de bouchure du Chélif, la côte est bordée
champs cultivés, entourés de haies d'é- par des collines, et ensuite par des
pines, et dans lesquels sont plantés montagnes assez élevées, sur lesquelles
e
2 Livraison. (Alger.)
18 L'UNIVERS.
on remarque des villages et quelques ges, aidés par ceux de la campagne, at-
petites villes. Au
pied de la haute taquaient continuellement.
montagne de Chénouah, à 20 lieues La p aine qui se trouve au sud d'O-
d'Alger, est la petite ville de Cherche!, ran , légèrement accidentée , est inha-
très-bien construite, entourée de ver- bitée, couverte de broussailles et peu
gers et d'une campagne fertile. De propre à la culture. Les tribus qui ve-
Mostoganem au cap Ferrât , le terrain naient s'y établir dans le printemps,
est plat; ensuite recommencent les sont maintenant retirées au pied de
montagnes, qui s'étendent fort loin à l'Atlas, à huit lieues de la ville.
l'ouest d'Oran. Il n'y a point de porta Oran; la baie
Cette ville , située dans le fond d'une au fond de laquelle cette ville est si-
baie, à 35° 44' de latitude nord, et tuée est trop peu profonde pour que
3° 2' de longitude ouest , occupe deux même les bâtiments de commerce
petits plateaux allongés, séparés par un puissent y mouiller de plus elle est
; ,

ravin très-profond, ou coule une rivière ouverte à presque tous les vents.
qui fait tourner plusieurs moulins, Mers-el-Kébir. Mais il existe une
donne de l'eau à la ville et arrose ses superbe rade à une demi -lieue au N.
jardins. Oran a été long-temps occupée d'O. de cette ville, assez profonde
par les Espagnols, quï l'ont entourée pour recevoir des bâtiments de guerre
d'une enceinte, et y ont bâti des forts et où une flotte de cent vaisseaux
magniiiques , encore en très-bon état. peut braver les plus fortes tem-
La partie occidentale renferme un pêtes. Cette rade appelée Mers-el-Ké-
,

grand nombre de ruines de maisons bir (le grand port), est défendue par
et d'édifices espagnols , couvents, égli- plusieurs forts construits en pierres de
ses, palais, etc., qui furent détruits en taille , dont le plus considérable situé ,

1790 par un violent tremblement de sur un cap à l'extrémité nord ren- ,

terre. Au milieu de ces ruines, les ferme des logements et des magasins
Maures et les Arabes avaient élevé pour une garnison de 1600 hommes.
quelques maisons ; mais la ville mau- Après le fort de Mers-el-Kébir jusqu'à
resque est située sur la rive droite de une grande distance à PO., la côte est
la rivière. La portion qui regarde la bordée de falaises très-escarpées, au-
mer est occupée par la Nouvelle-Kasba} dessus desquelles le terrain est inculte.
fort magnifique, de construction espa-
gnole j et dans lequel le bey avait éta- CONSTANTINE ET SES ENVIRONS.
bli sa résidence. Les maisons d'Oran Constantîne est située à PE. d'Al-
sont à peu près les mêmes que celles ger sous le 4° de longitude et à 20 ,

de Bé.ida ; la cour intérieure est ordi- lieues dans l'intérieur des terres. La
nairement couverte d'une beile treille, route, entre ces deux villes, n'est prati-
qui donne de l'ombrage et des raisins cable que pour des bêtes de somme.
délicieux. ( Voy. planche 8. ) Elle traverse de hautes montagnes,
Oran par des Maures
était habitée où se trouvent des défilés très-difiiciles
des Arabes, des Turcs, des Juifs et à franchir, et dont les environs sont
quelques Nègres. D'après l'étendue de habités par des Berbères fér ces et
la ville, on peut évaluer la population, belliqueux, qui ne laissent jamais pas-
avant l'entrée des Français , a cinq ou ser les voyageurs sans les rançonner
six mille âmes; mais à notre arrivée, quand ils ne^ les pillent pas.
tous les habitants prirent la fuite, à Constantine est bâtie au milieu
l'exception des Juifs et de quelques fa- d'une grande plaine , sur le bord du
milles maures. Il existait deux grands Suffimar, rivière qui contourne ses
villages au sud et à l'est d'Oran , con- murs en formant un demi-cercle. Cette
struits en maçonnerie et habités par ville est construite dans le même genre
des Arabes ; mais on a été obligé de que Médéya; elle est la rés dence d'un
les détruire pour la défense de la ville, bey , que nous n'avons pu soumettre
que les habitants de ces mêmes villa- et qui nous fait une guerre continuelle,
ALGER. m
en attaquant à chaque instant quelques- dans la ville. Les maisons sont con-
uns des points que nous occupons sur struites comme celles d'Alger; les mos-
la côte. Cette ville n'est point fortifiée, quées ne présentent rien de remar-
il y a seulement une petite batterie du quable; l'édifice le plus beau est la
côté d'Alger, armée de sept à huit mau- Kasba, forteresse vaste et bien con-
vais canons. Sa population est de struite , armée de plusieurs pièces de
15,000 âmes au plus; elle se compose canon , avec lesquelles quelques cen-
d'Arabes, de Nègres, de Turcs ma- taines d'hommes peuvent se défendre
riés avec les filles des Arabes et de , contre les hordes barbares du voisinage.
deux mille Juifs. Les habitants s'adon- Bone est située dans une baie ter-
nent à l'agriculture et s'occupent aussi minée par le cap de la Garde et le cap
de commerce. Il existe à Constantine Rosa. Près de ces deux caps il y a des ,

un marché considérable, où l'on amène montagnes très-élevées qui tombent


une grande quantité de marchandises brusquement dans la mer. Trois riviè-
de l'intérieur du pays, laine, cire, res se jettent dans cette baie la Séï- :

blé , bestiaux pelleteries , etc. Ces


,
bouze la Séïbose et la Saba. Près des
,

marchandises étaient achetées pour le bords de la Séïbouze au S.-O. de la


,

compte des négociants de Bone qui ,


ville , s'élève un monticule sur lequel
les expédiaient en Europe. on voit encore les ruines du couvent
Dans le vosinage de la ville, les deSt.-Augustin, apôtre de ces contrées,
deux bords de la rivière, qui commu- qui convertit les Maures au christia-
niquent entre eux par un pont magni- nisme, lorsqu'ils étaient encore sujets
fique construit par les Romains, sont
, des Romains. Tout le fond de la baie
bordés de jardins et de vergers super- est bordé de dunes qui s'avancent fort
nes , au milieu desquels on remarque loin dans l'intérieur des terres.
plusieurs jolies maisons de campagne. Entre Bone et Bougie , le pays est
très-montueux et habite par des tribus
BONE ET BOUGIE.
berbères fort belliqueuses, qui empê-
II existe une assez belle route de cheront encore long-temps la commu-
Constantine à Bone, qu'on pourrait nication parterre entre ces deux villes,
facilement rendre praticable aux voi- et s'opposeront de toute leur force aux
tures. Ces deux villes sont éloignées de établissements que les Français tente-
30 lieues Tune de l'autre; le terrain raient de former le long de la côte.
compris entre elles est peu accidenté Bougie est bâtie au fond d'une baie
et la plus grande partie de la surface abritée par le cap Carbon des vents
est cultivée. A moitié chemin , on tra- du N. et du N.-O.; les vaisseaux de
verse à pied la Séïbouze, qui a 60 ou guerre y trouvent un bon mouillage ;

80 mètres de large. Tout le long de la cinq batteries en défendent l'entrée.


route , on rencontre beaucoup de rui- Cette ville est à 30 lieues de Constan-
nes de villes et d'édifices romains. En tine à 55 de Bone et à 45 d'Alger. Nous
,

approchant de Bone , le sol montueux ne possédons point de renseignements


est couvert de bois composés d'oliviers, sur sa population. Les montagnes qui
de sapins et de lentisques. l'environnent sont habitées par des
Quand les Français s'emparèrent de Berbères cruels et belliqueux, qui n'ont
Bone une partie de cette viLe était en
, cessé d'attaquer nos troupes depuis
ruines, et sa population, assez nom- leur débarquement et avec lesquels il
,

breuse quelques années auparavant, sera impossible d'établir jamais de re-


se trouvait réduite à 1600 aines. Elle lations amicales un peu solides.
est construite sur le bord de la mer, au
HISTORIQUE.
pied d'un mamelon , sur lequel s'élève
la citadelle (Kasba). Un mur de dix Avant que les Romains eussent dé-
pieds de haut règne tout autour de truit Carthage et formé des colonies
Bone , et quatre portes, dans le genre sur la côte africaine, depuis les fron-
de celles de Médéya , donnent entrée tières de l'Egypte jusqu'aux colonnes
2.
20 L'UNIVERS.
d'Hercule, tout le pays était habité par suivirent plusieurs fois jusque dans
deux grands peuples , les Maures et leurs repaires ; mais voyant qu'il était
les Numides , qui , suivant Salluste impossible de les atteindre, ils con-
provenaient du mélange des Libyens struisirent des forts dans l'intérieur
et des Gétules, aborigènes de ces con- des montagnes , où ils mirent des gar-
trées, avec des soldats de l'armée nisons, chargées de les surveiller et de
d'Hercule, dont une partie vint en Afri- s'opposer à leurs courses.
que après avoir conquis l'Espagne. Cette disposition ne put jamais avoir
Ces Africains étaient alors dans un le résultat qu'on en attendait ; les Nu-
état peu différent de la brutalité : ils mides parvenaient toujours à tromper
mangeaient la chair des animaux toute la vigilance des Romains, et ils se
crue et broutaient l'herbe dans la cam-
, réunissaient souvent en assez grand
pagne comme les vaches et les brebis ; nombre pour attaquer les forts, les
ils ne savaient pas se construire d'ha- prendre et massacrer ceux qui les oc-
bitations , et dormaient où ils se trou- cupaient.
vaient, comme les bêtes sauvages. Des armées romaines parcoururent
Leurs mœurs s'adoucirent un peu plusieurs fois l'Atlas en poursuivant
par les alliances qu'ils contractèrent l'ennemi jusque dans ses retraites les
avec les Mèdes , Perses et les Ar-
les plus inaccessibles; jamais il ne put
méniens ; ils bâtirent des villes , et on être anéanti; et à peine les légions
vit bientôt s' élever plusieurs puissances étaient-elles rentrées dans leurs can-
maritimes formidables. Cependant la tonnements que les Numides recom-
,

civilisation ne fit pas chez eux des pro- mençaient leurs courses.
grès remarquables ; car Procope, l'his- La république qui comprenait les
,

torien de l'expédition de Bélisaire, dit grands avantages qu'elle pouvait reti-


en parlant des Maures, qui vivaient rer de ses possessions d'Afrique, fit
depuis des siècles au milieu des Ro- d'immenses sacrifices pour les conser-
mains : « Ils habitent dans de mau- ver; et la fermeté romaine surmon-
« vaises cabanes et dorment sur la tant tous les obstacles , parvint à s'em-
« terre; les plus riches ont à peine parer , malgré tous les efforts des Nu-
« quelques peaux de moutons pour se mides, des plaines et des plus belles
« coucher ; ils portent le même habit vallées , dans lesquelles on vit bientôt
« dans toutes les saisons , ils ne con- s'élever des villes et des villages, habi-
« naissent ni le pain ni le vin et man-
, tés par une population nombreuse.
« gent le blé et l'orge comme des La Numidie les deux Mauritanies
,

« bêtes , sans les réduire en farine. » (Césarienne etTingitane) comprenaent i

Les colonies romaines, établies d'a- tout le terrain qui forma plus tard la j

bord dans le voisinage de Carthage et régence d'Alger. Hippo-Régius Cirta, ,


j

d'Utique, s'étendirent en peu de temps Soldée et Cœsarœ , étaient les princi- ;

sur tout le littoral , jusqu'au détroit de paies villes de ces contrées. \

Gibraltar. A mesure qu'elles gagnaient La prospérité des colonies africaines ;

du terrain les Numides se retiraient


, suivit les mêmes
phases que celle de
dans les montagnes; mais les Maures, l'empire. Les troubles de l'Italie et
qui s'étaient adonnés au commerce et l'invasion des Barbares firent naître aux
vivaient dans les villes de la côte Romains d'Afrique l'idée de se séparer
restèrent chez eux, vécurent en bonne de métropole; plusieurs révoltes
la
intelligence avec les Romains, dont partielles avaient déjà étéréprimées
ils embrassèrent la religion et prirent lorsque sous le règne de l'empereur
les coutumes. Valentinien, Boniface, gouverneur des
Les Numides, réfugiés dans les mon- provinces d'Afrique se révolta ouver-
,

tagnes ^ étaient continuellement occu- tement et appela à son secours les


pés à saisir les instants favorables pour Vandales alors maîtres de l'Espagne.
,

attaquer les Romains et piller la cam- Ces peuples, avides de conquêtes,


pagne et les villes. Ceux-ci les pour- passèrent en grand nombre les colonnes
ALGER. 21

d'Hercule , sous la conduite de Gon- parer de toutes leurs possessions et


tharic, un de leurs chefs, et marchèrent vinrent assiéger Carthage avecune puis-
jusqu'à Carthage , en s'emparant de sante armée. Jean , général de l'empe-
toutes les villes qui se trouvaient sur reur Léonce, ayant réuni toutes ses
leur passage. Boniface, qui avait trop forces, livra bataille aux mahométans,
espéré de l'appui des Vandales, com- les vainquit, et les chassa du territoire
prit bientôt qu'au lieu d'alliés il s'é- de l'empire.
tait donné des maîtres. Après avoir Le mauvais succès de l'entreprise ne
vainement fait des démarches au- rebuta point ces fanatiques conqué-
près de Gontharic pour l'engager à se rants rentrés en Egypte , ils levèrent
:

retirer, il réunit tout ce qu'il lui res- de nouvelles troupes, équipèrent une
tait de soldats, et combattit en déses- puissante flotte dans le port d'Alexan-
péré. Mais il fut complètement défait drie, et revinrent attaquer les Ro-
et obligé de fuir, en laissant les Van- mains par terre et par mer. Jean
dales maîtres des états qu'il avait voulu trop faible pour résister, fut vaincu;
usurper. Ceux-ci se voyant possesseurs il s'embarqua avec le peu de troupes

d'un des plus beaux pays du monde , qui lui restait, et revint à Constanti-
résolurent de s'y fixer; ils envoyèrent nople , porter à l'empereur la nouvelle
des députés faire soumission à l'empe- de la perte de toutes les provinces
reur , et promettre de lui payer tribut. d'Afrique.
Les propositions des Vandales furent Les Romains une fois expulsés , rien
acceptées ; Rome était alors hors d'état ne s'opposa plus aux progrès des Arabes,
d'entreprendre une guerre pour recou- qui s'emparèrent, sans coup férir, de
vrer ses provinces d'Afrique. tous les pays jusqu'au détroit de Gi-
Les Vandales jouirent en paix du braltar. Les Maures se soumirent sans
fruit de leur usurpation pendant plus résistance au nouveau joug qu'on ve-
de cent ans ; mais, en 534 , Gélimère nait leur imposer; ils abandonnèrent
ayant fait crever les yeux à son neveu le christianisme pour la religion de
pour régner à sa place , et ses prédé- Mahomet, et donnèrent leurs filles
cesseurs n'ayant pas rempli exacte- aux Asiatiques , comme ils l'avaient
ment leurs engagements envers l'em- fait auparavant avec les Romains et
pire, l'empereur Justinien envoya Bé- les Vandales. Les Numides se tenant
lisaire , qui prit Carthage , fit balayer toujours enfermés dans les montagnes,
le pays jusqu'aux colonnes d'Hercule ne voulurent point faire alliance avec
pour en expulser les Vandales, et le les Arabes, et se maintinrent en état
réduisit de nouveau sous la domina- permanent d'hostilité.
tion romaine. Les enfants de Mahomet, maîtres
Depuis l'établissement du siège de des deux Mauritanies se trouvaient
,

l'empire à Constantinople, sa faiblesse trop près de l'Espagne, un des plus


allait toujours en augmentant. Les gar- beaux pays du monde, qui devenait
nisons d'Afrique en profitèrent pour se successivement la proie de tous les
révolter. Les Maures, qui avaient em- conquérants européens pour ne rien
,

brassé le christianisme, vivaient plus que entreprendre contre lui. Ils avaient
jamais en bonne intelligence avec les déjà tenté infructueusement plusieurs
Romains, dont un grand nombre avait débarquements, lorsqu'en 712 le comte
épousé leurs filles. On vit alors s'élever Julien , qui s'était révolté contre Ro-
plusieurs petits états indépendants, où drigue, son souverain légitime, les
les Romains se trouvèrent mélangés appela à son secours. Les Arabes, traî-
avec les naturels. nant avec eux les Maures et les restes
Les Arabes ,
qui s'étaient emparés des Vandales , traversèrent le détroit
de l'Egypte, avaient déjà plusieurs vainquirent les princes chrétiens dans
fois attaqué les Romains, et les avaient plusieurs batailles, les forcèrent de
forcés d'acheter la paix par un tribut, s'enfermer dans les montagnes des
lorsqu'en 697 ils résolurent de s'em- Asturies , et s'établirent dans les plus
22 L'UNIVERS.
belles contrées de la Péninsule ibé- tillerie, mouillèrent à l'ouest, hors
rique. de la portée du canon. Le débarque-
Jusqu'au XI e
siècle , les Musulmans ment offrit les plus grandes difficultés.
restèrent paisibles possesseurs du pays Les Maures et les Arabes qui défen-
dont ils s'étaient emparés, et ils
y daient la côte, ne le croyant pas exé-
construisirent des villes , des palais et cutable, se retirèrent ne laissant que
des mosquées magnifiques , dont plu- 3000 hommes et 200 chevaux. Les Espa-
sieurs sont encore très-bien conservés. gnols débarqués n'éprouvèrent qu'une
En 1492, Ferdinand d'Aragon et faible résistance , le fort se rendit, et
Isabelle de Castille, qui régnaient en- reçut une garnison.
semble sur les Espagnes, tirent une Quatre ans après la prise de Mers-
guerre vigoureuse aux Musulmans , et el-Kébir, le gouverneur de cette place
finirent par les expulser entièrement. noua des intelligences avec un juif d'O-
Ceux qui purent échapper au fer ran qui promettait de 1 vrer aux Espa-
des vainqueurs repassèrent le détroit gnols la p rtede cette ville située sur la
et allèrent demander asile à leurs co- route de ïelmecen. Le cardinal Ximé-
religionnaires africains. Leur haine nès, informé de ce qui se passait, ras-
contre les chrétiens était trop invété- sembla à Carthagène une flotte et une
rée , et ils étaient trop belliqueux pour armée qui devaient aller attaquer Oran.
vivre tranquillement si proche de la Les troupes, sous le commandement
belle contrée qu'ils venaientde perdre; de Pierre de Navarre, se composaient
ils ne tardèrent pas à armer en cor- de 15,000 hommes de différentes ar-
saires de petits bâtiments qui pillaient mes tous vieux soldats. Le cardinal
,

les navires marchands sur la Médi- s'embarqua le 16 mars 1509. On mit


terranée ils organisèrent la piraterie
; immédiatement à la voile, et le 17 la
et débarquaient à l'improviste sur les flotte était devant la côte d'Afrique. Le
côtes d'Espagne, qu'ils ravageaient, et débarquement s'effectua dans le port de
dont ils emmenaient la population en Mers-el-Kébir ,la nuit même du 1 7.
esclavage. Les habitants d'Oran n'en eurent
Les principaux ports oùles pirates connaissance que le lendemain matin
se réfugiaient devinrent en peu de quand leurs ennemis marchaient déjà
temps les capitales de petits états qui contre eux. Ils se précipitèrent à la
formèrent ensuite les régences barba- rencontre des Espagnols, mais ils fu-
resques , dont la puissance s'accrut rent culbutés, la porte de Telmecen
jusqu'à oser imposer des lois aux rois fut livrée et Oran pris sans coup férir.
de l'Europe. Après la prise d'Oran, le cardinal
Isabelle était morte. Son époux, qui retourna en Espagne et rentra dans
regardait comme un grand honneur le port de Carthagène , cinq jours seu-
de poursuivre ses ennemis jusque lement après en être sorti.
chez eux, fortement excité par le Expédition de Bougie. Pierre de
cardinal Ximénès , ordonna qu'une Navarre avait dans le port de Mers-
expédition , commandée par Raimond el-Kébir 13 vaisseaux armés pour-
,
de Cardonne et Diègue de Cordoue vus de vivres et de munitions. Il fit
serait dirigée contre le fort de Mers- embarquer sur cette escadre une par-
1

el-Kébir ,
principal repaire des pira- tie des troupes qui venaient de s'em-
tes. La flotte sous les ordres de Rai- parer d'Oran , mit à la voile et rallia à
mond, portant 5000 hommes de débar- Yvica une autre division navale , com-
quement, partit du port de Malaga à mandée par Jérôme Vianelli. Les deux,
la fin d'août 1504. Arrêtée par des escadres réunies ayant 5,000 hommes
vents contraires, elle fut obligée de de débarquement, mirent à la voile le
er
relâcher dans le port d'Almeria , et 1 janvier, et arrivèrent devant Bou-
ne parut devant le fort que le 1 1 sep- gie le 5 janvier; mais lèvent étant con-
tembre. Les chrétiens voyant Mers- traire, èllesdurent se tenir aular.re. Les
el-Kébir armé d'une nombreuse ar- Berbères et les Arabes, commandés par
ALGER. 23

m roi , au nombre de dix mille envi- lejoug qui leur était imposé. La mort
de Ferdinand, qui arriva en 1516,
ron, dont une grande partie à cheval,
occupaient les montagnes qui envi- ranima leur courage, et ils pensèrent
ronnent la ville. à reconquérir la liberté.
Le vent s'étant calmé, les vaisseaux Les Algériens appelèrent à leur se-
jetèrent l'ancre et le débarquement cours Sélïm-Utémi , prince arabe, qui
commença aussitôt. Les ennemis s'a- jouissait alors d'une grande réputation
vancèrent alors ; mais , foudroyés par militaire. Ce guerrier, ne se croyant
l'artilleriedes navires, ils se retirèrent point assez fort pour attaquer lui seul
avec précipitation, et les troupes purent les Espagnols, envoya un agent au fa-

continuer à débarquer sans être in- meux corsaire Barbërousse, qui régnait
quiétées. Le général en chef qui avait alors sur la Méditerranée, pour l'enga-
mis pied à terre avec les premières gera attaquer par mer le fort d'Alger,
troupes, les rangeait en bataille au fur pendant que de son côté il s'emparerait
et à mesure de leur arrivée. ÏI en forma de la ville. Les deux attaques, bien
quatre grosses masses avec lesquelles combinées, eurent un succès complet;
il marcha droit à l'ennemi, pour le la garnison espagnole fut faite prison-
chasser de ses positions. Les Africains nière ; Alger et tout son territoire ren-
terrifiés n'osèrent pas attendre les chré- trèrent sous la domination musulmane.
tiens , ils abandonnèrent les postes Les deux vainqueurs , qui s'étaient
avantageux qu'ils occupaient , et se pré- si bien entendus pour attaquer, ne

cipitèrent vers la ville , comptant sur purent jamais s'entendre pour gou-
la force de ses remparts. Mais les Es- verner le pays dont ils venaient de
pagnols les suivirent de si près , qu'ils s'emparer; Sélim-Utémi fut assassiné,
entrèrent pêle-mêle avec eux. Bou- et son fils forcé de chercher un refuge
gie fut pris dans un instant et livré au parmi les Espagnols.
pillage. Dans son expédition sur Alger, Bar-
La chute si prompte de Bougie, que bërousse avait amené avec luises com-
les Barbares regardaient comme im- pagnons de brigandage , presque tous
prenable, jeta la consternation sur Turcs, qui formèrent le premier noyau
toute la côte et même fort loin dans de cette milice algérienne, devenue
les terres. Les villes du voisinage, depuis si redoutable.
craignant un sort semblable, envoyè- Peu d e temps après la prise d' A lger par
rent des députés au vainqueur pour Barbërousse, une flotte espagnole, por-
faire leur soumission au roi d'Espagne tant 10,000 hommes de débarquement,
et offrir de payer un tribut. Alger, se présenta pour attaquer cette ville.
qui n'était point alors aussi forte Quoique plusieurs bâtiments se fussent
qu'elle l'est devenue depu s , fut une brisés contre les rochers en abordant
des premières à se soumettre. la côte , le débarquement n'en eut pas

Les rois de Tunis, de Tedeîez et moins lieu ; mais les Espagnols , qui
jusqu'aux habitants de Mostaganem s'étaient livrés au pillage, vigoureu-
se reconnurent tributaires de "la cou- sement attaqués par les Maures et
ronne de Castiile, dont en peu de mois les Arabes, sous les ordres de Barbë-

la domination s'étend.t depuis Tunis rousse lui-même , furent presque tous


jusqu'au détroit de Gibraltar (en 15 10). massacrés.
Les Espagnols, maîtres d'Alger, bâ- Après cette victoire , qui lui assura
tirent un fort sur un rocher qui forme une grande prépondérance dans le
une île devant cette ville. C'est ce fort, pays Barbërousse entreprit d'en chas-
,

augmenté par les Turcs, qui forma ser entièrement les Espagnols; et il
depuis le port d'Alger , et lit toute la aurait réussi s'il n'eût été tué deux ,

force de ce repaire de pirates. ans après , dans une bataille qu'il leur
Les Africains, traités par les Es- livra aux environs de Telmecen.
pagnols comme des vaincus et des in- Barbërousse fut remplacé dans le
fidèles , ne supportaient qu'avec peine gouvernement d'Alger par son frère
24 L'UNIVERS.
Chéridin, nommé aussi Barberousse, l'Italie, les Calonne, les Doria et les
qui était non moins habile et non moins Spinosa rassemblèrent les meilleures
courageux que lui. Les Espagnols ten- troupes du pays.
tèrent une autre expédition, sous les Les troupes, réunies sur les côtes
ordres de Moncade ; mais une affreuse d'Espagne et sur celles de l'Italie,
tempête lit périr la moitié de la flotte, furent embarquées sur les flottes d'Es-
composée de 26 vaisseaux. pagne et de Gênes , réunies toutes les
Chéridin, se voyant continuellement deux sous les ordres d'André Doria,
menacé , faisait de grands travaux pour l'amiral le plus célèbre de cette époque.
défendre de son empire il
la capitale ; Doria et le pape Paul III firent tous
augmenta beaucoup le fort que les Es- leurs efforts auprès de Charles-Quint
pagnols avaient construit sur le rocher pour le faire renoncer à une expé-
d'Alger, et il le joignit à cette ville dition dont ils semblaient prévoir la
par un superbe môle en pierres dont
, mauvaise réussite. Rien ne put l'ar-
l'intérieur renferme de beaux maga- rêter; il s'embarqua le 1 er octobre à
sins et des logements pour les troupes, Porto-Venere, et se rendit, non sans
à l'abri de la bombe. Malgré toutes ces beaucoup de difficultés, à Majorque ,
précautions, il ne se crut pas encore lieu du rendez-vous des flottes combi-
assez fort pour résister aux attaques nées. La flotte espagnole arriva la der-
des chrétiens et il mit ses états sous
, nière; quelques-uns de ses vaisseaux
la protection du grand-seigneur, en lui que le mauvais temps empêcha de ral-
demandant du secours. Le sultan lui lier , s'étaient dirigés directement sur
envoya quelques janissaires. Alger.
Peu de temps après , Chéridin laissa Le 18 octobre , 70 galères et plus de
le gouvernement d'Alger à un renégat, 100 bâtiments de moindre dimension
Hassan-Aga, d'origine sarde, d'une firent voile pour la côte d'Afrique.
cruauté et d'une bravoure à toute Le 26, le débarquement s'effectua aVec
épreuve, et partit pour Constanti- ordre et promptitude.
nopie, afin de traiter directement avec L'armée se composait de 22,000
le sultan la question algérienne. hommes d'infanterie, Espagnols, Alle-
mands , Bourguignons , Italiens et
EXPÉDITION DE CHARLES-QUINT EN 1541.
Maltais, et de 1 100 chevaux.
Charles-Quint , qui voyait la puis- Les attaques des Algériens furent re-
sance d'Alger s'augmenter tous les poussées avec vigueur par l'infanterie
jours , et qui comprenait tous les mal- espagnole soutenue par l'artillerie des
,,

heurs qui pouvaient en résulter pour la vaisseaux. L'armée, formée en trois


chrétienté , pensait depuis long-temps corps, commandés par Ferdinand de
à l'anéantir. En 1535 il avait déjà fait Gonzague , l'empereur et Camille Ca-
une expédition contre Tunis pour ré- lonne se porta en avant et alla pren-
,

tablir sur le trône Miucley-Hassan dre position entre deux torrents. Une
vassal de l'Espagne, dépossédé par Bar- attaque de nuit fut encore repoussée
berousse, et cette expédition avait eu avec avantage, et le 27 on commença
un succès complet. l'investissement de la place. Gonzague
L'absence de Chéridin parut à l'em- attaqua vigoureusement les Arabes
pereur une occasion favorable pour qui s'étaient emparés des hauteurs sur
exécuter son projet. Depuis long-temps la gauche de l'armée , ce qui leur don-
il s'y préparait. Les vice-rois de Na- nait un grand avantage. Le centre,
ples et de Sicile avaient fait des levées commandé par l'empereur en personne,
de vieux soldats. En Espagne, beau- s'empara d'une hauteur (Sidi-Jacoub ),
coup déjeunes gens de la noblesse s'é- où est maintenant le fort de l'Empe-
taient enrôlés pour cette périlleuse ex- reur. La gauche des Espagnols s'éten-
pédition. Fernand-Cortès , le conqué- dait sur les collines qui bordent la mer
rant du Mexique , se présenta comme à l'ouest d'Alger : de cette manière , la
volontaire avec ses trois fils. Dans ville se trouvait investie assez complé-
ALGER. 25

tement pour commencer les opérations on l'avait espéré; un pont fut con-
du siège. struit pendant nuit, et le lende-
la
Mais les précautions les mieux prises main l'armée passa. L'Hamise, que
ne suffisent pas toujours quand les l'on rencontra avant d'arriver au point
éléments peuvent influer sur le succès : de l'embarquement, nécessita encore
le même sot un vent violent du nord- la construction d'un pont ; l'armée
ouest amena des nuages qui crevèrent campa sur la rive droite, et le 31
et vomirent , durant toute la nuit, des elle commença à se rembarquer , sans
torrents d'une pluie froide, accompa- que l'ennemi "l'inquiétât. Mais comme
gnée de grêle ; les soldats n'avaient la tempête avait beaucoup diminué le
que leur simple vêtement, et absolu- nombre des vaisseaux , on fut obligé
ment rien pour se mettre à l'abri les , pour pouvoir ramener les hommes,
tentes n'étant pas encore débarquées. d'abandonner les chevaux débarqués,
Le flotte, horriblement battue par la et de jeter à la mer tous ceux qui n'a-
tempête, fut dispersée: plusieurs vais- vaient pas pu l'être.
seaux sombrèrent, d'autres vinrent se Dès que l'embarquement fut ter-
briser contre la côte , et un grand miné on annonça par un ordre du
,

nombre fût emporté ou coulé. La jour- jour à l'armée, que le siège d'Alger
née du 28 fut aussi mauvaise que la était remis à l'année prochaine , et
nuit qui l'avait précédée ; on manquait la flotte fit voile pour Bougie, où elle
déjà de vivres, et on n avait pas l'espoir arriva le 2 novembre après avoir
,

de pouvoir s'en procurer. Hassan-Aga, encore éprouvé plusieurs avaries et ,

profitant de la mauvaise position des entre autres, la perte d'un vaisseau


assiégeants, fit une sortie et tailla en avec 400 hommes.
pièces trois compagnies qui occupaient Le 16, Charles-Quint remercia tous
le pont de Bab-Azoun. Il se retira les généraux qui l'avaient accompa-
,

mais il revint ensuite , et culbuta les gné, les laissa chacun libres de pren-
chevaliers de Malte. L'empereur étant dre telle route qu'il leur plairait pour
venu lui-même à leur secours avec une retourner chez eux il partit lui-même,
;

division allemande, força l'ennemi à et rentra en Espagne par Carthagène.


la retraite. Ainsi fut terminée une expédition qui
Pendant la tempête, 150 navires et semblait devoir anéantir tous les pi-
8,000 hommes avaient été engloutis rates barbaresques , et qui ne fit que
par la mer ; les cadavres de ces mal- leur donner une plus grande audace.
heureux et les débris des vaisseaux Charles-Quint ne dut sa défaite qu'à
couvraient la plage. l'ignorance des localités et du caractère
Dans ce désastre, Doria ne perdit des ennemis qu'il avait à combattre.
point la tête, il raiha les débris de Après le départ de l'armée impé-
la flotte au cap Matifou , et écrivit riale , les corsaires algériens devinrent
à l'empereur pour le conjurer d'aban- plus nombreux et plus redoutables
donner son projet, et de se rembar- qu'auparavant. En 1663, le duc de
quer avec le reste de son armée. Dans Beaufort, chargé de réprimer leur
cette malheureuse circonstance, Char- audace avec une petite escadre espa-
les-Quint se conduisit en homme de gnole, les poursuivit vigoureusement
cœur; il resta constamment au milieu en détruisit quelques-uns, et força les
de ses troupes, se priva de tout pour autres à se tenir enfermés dans les
subvenir aux besoins du soldat, et ports. Quelque temps après , il débar-
fit tuer les chevaux pour alimenter qua avec 6,000 hommes à Gigery,
l'armée. petite ville à 50 lieues d'Alger; mais
Le 29, les Espagnols quittèrent les mauvais temps le forcèrent, après
leurs positions devant Alger, et allèrent quelques combats , à quitter les posi-
camper sur les bords de l'Arrach ,
qui tions dont il s'était emparé.
était tellement gonflée, qu'il leur fut Louis XIV ayant aussi résolu de
impossible de la passer à gué, comme mettre un terme à toutes les dépréda-
26 L'UNIVERS.
tions des corsaires barbaresques , les 1775, O'Reilly, qui jouissait de toute
avait déjà fait poursuivre plusieurs fois sa confiance, fut nommé généralissime
par ses vaisseaux, lorsqu'en 1682 Du- d'une armée composée de 30,000 hom-
quesne reçut le commandement d'une mes , en cavalerie et infanterie des
escadre, composée de 11 vaisseaux de meilleures troupes d'Espagne, avec
guerre, 15 galères, 5 galiotes, armées une artillerie de 100 bouches à feu.
chacune de 2 mortiers et 3 brûlots
, Cette expédition échoua complètement.
avec l'ordre de bombarder Alger. La Près de 100,000 Arabes, Maures et
flotte française , arrivée devant cette Berbères repoussèrent l'armée espa-
ville à la fin d'août , la bombardait de- gnole, qui était parvenue à débarquer,
puis plusieurs jours, lorsque le mauvais et qui perdit beaucoup de monde dans
temps l'obligea de rentrer dans les ports une bataille meurtrière.
de France. En 1783 et 1784, les Espagnols
L'année suivante, au mois de juin firent encore plusieurs attaques con-
l'attaque fut recommencée avec beau- tre Alger, moins malheureuses que
coup de succès. Une grande partie de la les précédentes, mais qui n'eurent
ville ayant été renversée, le dey de- néanmoins aucun résultat durable.
mandait à capituler lorsqu'il fut mas-
EXPÉDITION DE LORD EXMOUTH EN 1816.
sacré par ses troupes. Un nouveau dey
allait avoir le même sort, parce que les La guerre qui désola l'Europe pen-
dégâts causés par les bombes augmen- dant 25 ans ne permit point de s'oc-
taient à chaque instant, lorsque l'é- cuper des puissances barbaresques
quinoxe força Duquesne à se retirer ; et Alger en profita pour se mettre
il laissa quelques vaisseaux pour con- dans un état de défense formidable. Les
tinuer le blocus, et, en 1684, les Al- nombreuses captures de ses corsaires
gériens firent leur soumission. Mais fournissaient au dey tout l'argent né-
peu de temps après, ils recommencèrent cessaire pour subvenir aux grandes
a dévaster les côtes de la Méditerranée dépenses qu'~ccasionaient les travaux
et à emmener les habitants en escla- qu'il faisait exécuter.
vage. En 1687 et 1688, Tourville et le Des atrocités ayant été commises !

maréchal d'Estrées bombardèrent de sur quelques Anglais qui , suï- la foi '

nouveau Alger et coulèrent à fond cinq des traités se trouvaient à Bone, lord
,

corsaires ; dès leur départ, la piraterie Exmouth partit de Gibraltar le 14 août,


recommença. avec 12 vaisseaux, 4 bombardes et 2
Pendant la guerre de la succession, petits bâtiments. Il était accompagné
les Espagnols avaient été chassés d'O- par une escadre hollandaise, forte de ,

ran par les Maures et les Arabes, 6 frégates et d'un brick.


qui s'en étaient emparés. En 1732, L'amiral anglais se présenta d'abord
Philippe V envoya le duc de Mor- devant Alger avec 6 va sseaux , 4 fré-
temart pour reprendre cette ville. gates et 2 bricks pour demander, au
,

Ce général conduisit bien l'opéra-


si nom des grandes puissances européen-
tion, que trois jours après le débar- nes, l'abolition de l'esclavage des chré-
quement, une armée de 24,000 hom- tiens. Le dey ne répondit qu'en faisant
mes avait été défaite , et la ville avec , mettre aux fers le consul anglais et
tous les forts qui l'environnent, était re- ord nnant d'arrêter sur-le-champ tous
tombée entre les mains des Espagnols, les sujets de cette nation qui se trou-
qui la gardèrent jusqu'en 1790, où elle vaient dans la régence. Lord Exmouth,
fut détruite par un horrible tremble- au lieu d'employer les voies de vigueur,
ment de terre , ce qui décida le roi parvint à faire consentir le dey à s'en
d'Espagne à l'abandonner après avoir
, rapporter à la décision de là Porte
fait un traité avec le dey d'Alger. Ottomane. Mais le cabinet de St. Ja-
Charles III voulut aussi, à l'exem- mes n'ayant point ratifié cette propo-
ple de ses prédécesseurs , attaquer les sition , l'escadre d'Alger fut renforcée
pirates dans ieur propre pays, et ea et l'amiral reçut l'ordre d'attaquer
ALGER. 27

cette ville, si le dey n'accédait pas se vit obligée de couper ses câbles et
aux premières propositions. de gagner fe large.
Lord Exmouth reparut devant ce Pendant l'attaque, une révolte avait
repaire de pirates le 27 août avec 37 éclaté dans la ville et les jours du
,

voiles, dont 6 hollandaises; il signifia dey étaient menacés. Ce prince en-


aussitôt au dey que le roi d'Angleterre voya donc demander la paix. L'a-
exigeait l'abolition immédiate de l'es- miral ,
qui avait presque épuisé tou-
clavage des Européens et réparation
, tes ses munitions et dont la plupart
de toutes les pertes que les sujets an- des vaisseaux étaient délabrés , ce qui
glais avaient récemment éprouvées sur le mettait hors d'état de recommencer
différents points de la régence. l'attaque, accepta avec joie les pro-
Le dey repoussa avec énergie tou- positions qu'on venait lui faire. Les
tes les demandes de l'amiral anglais. conditions du traité furent î ° L'abo-
:

Pendant lespourparlers , celui-ci s'é- lition de l'esclavage des chrétiens.


tait approché des forts du môle et 2° La délivrance sans rançon de tous
avait disposé ses vaisseaux pour l'at- les malheureux retenus dans les fers.
taque sans courir le moindre danger. 3° La restitution d'une somme très-
Le vaisseau la Reine-Charlotte, que forte qui avait été payée au dey quel-
montait lord Exmouth, s'était telle- que temps auparavant , pour le rachat
ment approché de la ville pour pren- de 370 esclaves napolitains, etc. En-
dre à revers les forts du môle que son
,
fin 1000 esclaves chrétiens, de toutes
mât de beaupré touchait les malsons. nations , furent mis en liberté et em-
Le dey, s'étant rendu dans les batte- barqués sur la flotte anglaise.
ries dû môle et voyant la disposition Aussitôt que les Algériens eurent
des vaisseaux, ordonna de tirer des- perdu de vue la flotte qui venait de
sus. L'amiral anglais, avant de com- les châtier si rudement, ils se mirent
mencer le feu, fit signe à la multi- à réparer leurs fortification? et à en
tude qui couvrait le rivage de se re- construire de nouvelles, tellement dis-
tirer; mais il ne fut pas compris, et posées qu'une autre escadre ne pût
la première bordée emporta un grand jamais se placer comme lord Exmouth,
nombre de ces malheureux, dont le et prendre le môle à revers. En 1819,
reste se sauva en jetant des cris af- les corsaires avaient déjà recommencé
freux. Le feu des Anglais était si leurs courses, lorsqu'une flotte an-
nourri, que les batteries algériennes glo-française , envoyée par le congrès
furent bientôt réduites au silence, ainsi d'Aix-la-Chapelle, vint signifier au dey
que les bâtiments de guerre mouil- la résolution des grandes puissances
lés dans le port. Une chemise de sou- de faire cesser la piraterie. Il répondit
fre ayant été attachée à une grosse avec insolence qu'il ferait la guerre
frégate ennemie embossée près de l'a- aux vaisseaux de toutes les nations qui
miral anglais , elle prit feu en un n'auraient pas consenti à lui payer un
instant, et le vent portant la flamme sur tribut.
les autres , 5 frégates , 4 corvettes et En 1824, les Anglais furent obligés
plusieurs chaloupes canonnières fu- de renvoyer devant Alger une nou-
rent embrasées; les batteries basses velle flotte pour demander satisfaction
du môle étant casematées, ne purent de plusieurs actes de piraterie ; cette
être démontées et elles firent beau- fois tout fut terminé par une négo-
coup de mal aux assaillants. Plusieurs ciation. A la même époque, des diffé-
bâtiments furent démâtés ; 900 morts rends s'élevèrent entre la France et la
et 1,500 blessés avaient sensiblement régence d'Alger.
diminué la force des équipages anglais. Hussein-Pacha , arrivé au pouvoir
Vers minuit la canonnade s'était déjà en 1818, s'était toujours montré
ralentie, lorsque deux frégates algé- hostile à la France. Dans l'année
riennes tout en feu furent poussées 1824, il fit exercer, sous prétexte de
par le vent vers la flotte anglaise, qui contrebande, des perquisitions dans
28 L'UNIVERS.
la maison du consul français à Bone; tions de la France, et lui offrir des
et il établit une taxe arbitraire de 10 conditions de paix. Le despote algé-
pour 100 sur toutes nos marchan- rien traita notre envoyé avec hauteur,
dises. Des bâtiments de commerce dicta des conditions onéreuses, et dé-
français furent visités injustement et clara qu'il ne traiterait pas sur d'autres
fort maltraités. Tous ces griefs amenè- bases. M. de La Bretonnière voyant
rent des démêlés entre la France et Al- que tout arrangement était impossible,
ger, par l'entremise de M. Deval, notre se rembarqua sur le vaisseau la Pro-
consul dans cette ville. Il avait déjà vence, qui l'avait amené; mais au mo-
plusieurs fois reproché au dey l'odieux ment où ce vaisseau mettait à la voile,
de sa conduite et l'avait menacé d'une toutes les batteries du port firent feu
rupture ouverte, s'il ne réparait promp- sur lui jusqu'à ce qu'il fût hors de la
tement ses torts , lorsqu'étant venu portée du canon.
au palais avec tous les autres rési- Au retour en France de M. de La
dants européens, le jour de la fête Bretonnière , des cris de guerre s'éle-
du Baïram pour complimenter
, le dey vèrent de toutes parts, et les prépa-
suivant l'usage, ce prince, étant entré ratifs d'une expédition formidable,
en discussion avec lui , s'anima telle- pour punir les Algériens , furent com-
ment, qu'il le frappa à la figure avec mencés peu de temps après.
le chasse-mouches qu'il tenait à la
PRISE D'ALGER PAR L'ARMÉE FRANÇAISE.
main.
Aussitôt que le roi de France ap- Le gouvernement de Charles X,
prit cette insulte il envoya au consul
, dont l'impopularité allait tous les jours
l'ordre de quitter Alger. Dès que le en augmentant, intimidé par le ré-
consul fut embarqué, le dey ordonna sultat malheureux des expéditions pré-
au gouverneur de Bone de détruire tous cédentes , ne s'engagea qu'avec beau-
les établissements français qui exis- coup de répugnance dans la guerre
taient depuis le XV e
siècle dans le contre Alger.
voisinage de cette ville , et notam- Cependant, dès le commencement
ment le fort de La Calle, construit de 1830, de grands préparatifs furent
pour protéger pêcheurs de corail.
les faits dans les arsenaux de terre et de
Les Arabes et les Berbères auxquels , mer. Une flotte considérable eut or-
l'ordre fut transmis, mirent tout à dre de se réunir dans le port de
feu et à sang vers la fin du mois de
, Toulon pour transporter l'armée en
juin, et les Européens qui s'y trou- Afrique , avec ses chevaux et son
vaient eurent à peine le temps de se matériel. Le général Bourmont, alors
sauver. (Voy. planche 4.) ministre de la guerre, fut nommé au
Cette violation du droit des gens commandement de l'armée, et l'ami-
fut punie par un blocus des ports de ral Duperré à celui de la flotte.
la régence, qui coûta, pendant trois La marine et l'armée déployèrent
ans 7 millions par an , sans amener
,
tant d'activité , que dans moins de
aucun résultat. trois mois tous les préparatifs furent
En
1829 le gouvernement de Char-
, terminés une armée de 37,000 hom-
:

les X pensa à prendre des mesures mes fut rassemblée autour de Toulon ;
plus énergiques pour terminer cette et une flotte de 60 navires de guerre,
guerre inutile et ruineuse, et punir 6 bateaux à vapeur et 200 bâtiments
les Algériens. Il crut cependant de- de transport, réunis dans le port de
voir encore tenter la voie des négo- cette ville, se trouva prête à embar-
ciations avant d'entreprendre une ex- quer les troupes.
pédition dont le succès était douteux Les équipages de cette flotte se mon-
d'après l'issue de celles des Espagnols taient à 27,000 hommes; et quand
et des Anglais. l'armée fut à bord, elle portait 64,000
M. de La Bretonnière reçut la mis- hommes , 4,000 chevaux , l'artillerie
sion d'aller porter au dey les réclama- de siège et l'artillerie de campagne,
ALGER. 29

et les vivres nécessaires à toute cette du matin la première division de l'ar-


multitude pour trois mois. mée, commandée par le général Ber-
L'embarquement commença le 11 thezène, avec une batterie" d'artillerie,
mai, et fut terminé le 17;"i.l se fit sous l'escorte de 3 bateaux à vapeur,
avec autant d'ordre que de célérité; abordait la côte sans que l'ennemi s'en
et le 25, le vent du sud-est s'étant aperçût. Les troupes débarquées pri-
élevé vers midi , l'amiral fit le signal rent position sur les collines sablon-
d'appareiller, à la grande satisfaction neuses de la presqu'île de Sydi-Éfroudj,
des soldats et des matelots , qui s'en- de manière à couvrir le débarquement,
nuyaient de leur longue inaction. qui s'opéra dans le plus grand ordre
Le 30 , à 11 heures du matin , les et avec toute la célérité possible.
navires les plus avancés signalèrent la Dès les premiers rayons de l'aurore
terre. Le vent était frais, et la flotte on découvrit les ennemis, réunis en as-
marchait fort bien, lorsque tout-à-coup sez grand nombre autour de leurs
l'amiral donna l'ordre de virer de bord batteries. Une corvette et deux bricks
et de faire route au nord. Les bâtiments avaient reçu ordre de s'embosser de-
du blocus étaient venus lui annoncer vant celle o!e gauche , à l'est du cap
que la côte était inabordable, et que deux pour lui riposter. Aussitôt que le soleil
des leurs avaient malheureusement parut, l'ennemi commença une canon-
péri au cap Bingut. L'amiral ramena nade , à laquelle notre artillerie de
Tannée dans la baie de Palma ( île terre et celle des trois navires répon-
Mayorque ) , où il resta 8 jours dans dirent sans beaucoup de succès.
l'inaction la plus complète. Enfin, le Les boulets des Algériens commen-
10 juin , il se décida à reprendre le çant à faire du dégât dans nos rangs,
chemin d'Alger. le général en cher fit attaquer leurs
Le 12, à 5 heures du matin, on batteries par les brigades Achard et
découvrit Alger; et le 13 juin, jour Poret de Morvan, qui les enlevèrent
de la Fête-Dieu , à 9 heures du ma- avec une grande intrépidité.
tin, toute la flotte, en ordre de ba- Le camp ennemi qui était devant
taiile, défilait devant cette ville, hors nous s'augmentait chaque jour par de
de la portée du canon, pour aller mouil- nouvelles bandes que nous voyions
ler dans la baie de Sydi-Éfroudj , où arriver à tout instant, et qui successi-
devait s'effectuer le débarquement. vement venaient tirailler avec nos
Les batteries qui défendaient cette avant-postes. Les Maures et les Turcs
baie avaient été désarmées, et leurs réunis avaient élevé une forte batterie
canons portés sur deux monticules en avant de leur camp. Les Français,
situés à une certaine distance dans de leur côté, se retranchaient aussi.
les terres, où l'ennemi était occupé Pendant la nuit du 18 au 19, les
à se retrancher. ennemis, Turcs, Maures, Arabes et
La flotte mouilla sans qu'une amorce Berbères, s'approchèrent très-près de
fût brûlée; mais peu après, l'amiral l'armée française formée en ordre de
,

ayant donné ordre à un bateau à va- bataille en avant de la presqu'île, dans


peur de tirer sur les batteries algé- laquelle on avait déjà débarqué une
riennes, celles-ci répondirent coup pour grande partie de l'artillerie des mu- ,

coup, et continuèrent à tirer jusqu'au nitions, des bagages et des vivres.


soir, sans nous faire de mal. Aussitôt que le jour parut les enne- ,

Aussitôt que l'obscurité commença mis se jetèrent sur les postes avancés
à paraître,on fit les préparatifs du en poussant des hurlements affreux
débarquement. Des vivres, des muni- en culbutèrent plusieurs, et parvinrent
tions et des objets de campement fu- jusqu'à la ligne de bataille, où une
rent distribués aux troupes. Les cha- action très - vive s'engagea : notre
loupes et tous les bateaux plats que gauche plia un moment; mais s'é-
l'on avait apportés sur les vaisseaux tant reformée elle revint à la charge
,

furent mis à la mer, et à 3 heures et reprit ses premières positions. On


30 L'UNIVERS.
se battit alors avec acharnement sur le feu à la poudrière , dont l'explosion
toute la ligne; les trois bâtiments qui les anéantit.
avaient conservé leur position à la Cette explosion ne fit aucun mal à
gauche, et des bateaux à vapeur sur l'armée française, qui se porta en avant
la droite, contribuaient puissamment, peu de temps'après , et se fortifia sur les
par un feu bien dirigé, à arrêter l'en- ruines du château , dont quelques-unes
nemi. Enfin le général Bourmont des pièces, restées debout, furent tour-
donna l'ordre de marcher en avant au nées contre Alger, qu'on se mit aussi-
pas de charge. L'ennemi fut culbuté tôt en devoir d'attaquer. Mais des dé-
et nos soldats entrèrent pêle-mêle avec putés , envoyés par le dey et par la
lui dans son camp, qu'il abandonna municipalité*, étaient venus offrir de
en toute hâte , laissant entre nos mains rendre la place à certaines conditions.
les vivres, les munitions qu'il avait Le général, qui craignait que le dey ne
accumulées, et un grand nombre de se fît sauter avec tous ses trésors
chameaux. consentit à donner une capitulation;
La perte de la bataille de Staouéii ter- et le lendemain, à midi , l'armée fran-
rifia les Algériens. Une grande partie çaise prit tranquillement possession
des Berbères et des Arabes se débanda, des forts et de la ville d'Alger, de ce
et l'armée algérienne se trouva réduite repaire de pirates qui avait causé
à 10 ou 12,000 hommes. Ceux-ci, re- tant de maux à l'Europe depuis trois
venus de leur terreur prirent position
,
cents ans.
sur le versant d'une grande vallée, que La prise d'Alger mit en notre pou-
nous étions obligés cle traverser pour voir 1500 pièces de canon, et des
arriver devant Alger et le château de munitions pour toute cette formida-
l'Empereur. ble artillerie, capables de la faire jouer
L'incertitude du général Bourmont pendant trois ans , un trésor de 50
nous lit rester quatre jours devant millions , une grande quantité de
cette position , exposés au feu de l'ar- marchandises de toute espèce , et une
tillerie ennemie, qui nous tuait beau- escadre dont les plus forts bâtiments
coup de monde enfin , dans la nuit
;
étaient quatre frégates , depuis trois
du cinquième il se décida à ordonner
, ans condamnées à l'inaction par le
une attaque générale. L'ennemi, sur- blocus de notre marine.
pris, n'eut pas le temps de songer à La victoire de l'armée française, en
se défendre; il abandonna toute son détruisant la piraterie de fond en com-
artillerie , et se retira en désordre ice, ferma une des plaies les plus hon-
sous le canon du fort de l'Empereur. teuses qui aient jamais affligé l'huma-
La tranchée fut ouverte devant ce fort nité, et vengea l'Europe de tous les
dont la chute devait évidemment en- maux qu'Alger lui faisait éprouver
traîner celle de la ville. Les troupes de depuis si long-temps (*).
toutes armes travaillèrent pendant cinq Dès que Tannée française se fut
jours à creuser les tranchées et à élever emparée d'Alger, elle se concentra au-
les batteries, avec un courage héroïque, tour de cette ville; le camp de Sydi
sous le feu de 50 pièces de canon et Éfroudj tut levé et tout ce qu'on y
,

de plusieurs mortiers qui leur faisaient avait débarqué, vivres et munitions, fut
beaucoup de mal. Pendant ce temps, transporté par mer dans les arsenaux
les Français ne tirèrent pas un seul et les magasins d'Alger. Les troupes
coup de canon ; mais le cinquième jour, qui occupaient les environs de cette
nos batteries , qui formaient un demi- (*) Parmi les personnages les plus remar-
cercle devant le fort, furent démas- quables qui furent les esclaves des Algériens,
quées , et à 10 heures du matin elles nous citerons seulement notre célèbre co-
l'avaient tellement réduit en ruine mique Régnard, qui nous a laissé l'histoire
que l'ennemi, ne pouvant plus s'y de sa captivité, et dans les temps modernes
maintenir, l'évacua en y laissant trois le secréiaire perpétuel de l'Académie des
nègres qui, pour le faire sauter, mirent Sciences, notre illustre astronome Arago.
ALGER. 31

ville, élevèrent des redoutes sur les les haies et démolissaient les maisons.
positions les plus importantes, et ces Le bey de Titéry continuait tou-
redoutes turent armées avec des ca- jours ses courses, et ses éclaireurs
nons pris à l'ennemi; le fort de l'Em- rôdaient continuellement autour de
pereur fut réparé , on y mit une gar- nos camps pour massacrer les hommes
nison, et on arma de nouveau le iront qui s'écartaient. Des reconnaissances
qui donne sur la campagne. assez fortes avaient déjà été poussées
On avait d'autant mieux fait de dans différentes directions pour es-
prendre toutes ces dispositions que le sayer de le surprendre; mais on n'a-
bey de Titéry, qui avait été noinmé vait jamais pu y parvenir. Il s'écartait
Aga après la perte de la bataille de rarement des montagnes , et y ren-
Staouéli , en remplacement de celui trait aussitôt qu'il se savait menacé.
qui commandait à cette bataille, et Le général Clauzel comprit qu'il ne
que le dey avait destitué pour l'avoir serait jamais tranquille tant que ce
perdue, restait encore à la tête d'un prince aurait les armes à la main; il
assez grand nombre de troupes, avec pensa dès lors à aller l'attaquer jusque
lesquelles il inquiétait continuelle- dans l'intérieur de ses montagnes.
ment nos avant-postes , et menaçait Le 17 novembre 1830, un corps
de venir reprendre Alger. d'armée de 8,000 hommes, avec deux
Nous étions maîtres de cette ville de- batteries d'artillerie, commandé par
puis plus d'un mois, quelques-uns des le général Clauzel, partit d'Alger pour
généraux étaient déjà retournés en se porter sur Médéya. On traversa
France , on s'occupait d'embarquer le toute la plaine de la Mitidja, et on
trésor et beaucoup de marchandises arriva jusque devant Bélida sans ren-
et d'objets précieux trouvés dans la contrer d'obstacle. Là, quelques cen-
Kasba , lorsque tout-à-coup le bruit taines d'Arabes et de Berbères ,
qui
des événements de juillet se répandit avaient pris posi t on de l'autre côté d'un
dans l'armée. On douta un instant de ravin profond, voulurent couvrir la
faits si extraordina res, qui n'étaient ville et s'opposer à la marche de l'ar-
annoncés que par des lettres particu- mée; mais à peine furent-ils attaqués
lières; mais des nouvelles officielles par nos voltigeurs, qu'ils prirent la
étant arrivées , l'armée prit les cou- fuite et se ret rèrent dans les vergers
,

leurs et le drapeau national , sans té- où ils se défendirent en tiraillant jus-


moigner de répugnance ni d'empres- qu'à la nuit. Bélida fut emporté sans
sement le plus grand ordre continua
; coup férir; les habitants se sauvèrent
à régner, et aucune sédition n'éclata dans la montagne, et nos soldats pil-
parmi les troupes. Peu de temps après lèrent la ville pendant la nuit.
avoir arboré le drapeau tricolore 1 ar- , Le lendemain matin on envoya quel-
mée apprit le départ de son général ques compagnies sur les premiers con-
en chef, qui devait être remplacé par tre-forts de l'Atlas , pour en chasser
le général Clauzel, dont on vantait l'ennemi, qui nous inquiétait et em-
beaucoup les talents militaires. pêchait nos soldats d'aller puiser de
Legénéral arriva en Afrique le 2 l'eau à une fontaine qui se trouve au
septembre, esprit imméd atement le pied de ces montagnes. Le 20, à six
commandement des troupes. M. de heures du matin, le corps d'armée
Bourmont adressa ses adieux à l'armée continua sa route, après avoir laissé
et s'embarqua pour l'Espagne le len- deux bataillons à la garde de Bélida.
demain sur un brick autrichien. Le 21 , dès la pointe du jour, toute
Les premiers soins du général Clau- l'armée se mit en marche pour fran-
zel furent de trava.ller à rétablir la dis- chir la première chaîne de l'Atlas,
cipline, qui s'était un peu relâchée, et par un chemin étroit, très-difficile. A
à faire cesser les dégâts que les sol- moitié chemin d'un col fort escarpé,
dats commettaient dans la campagne, elle fut attaquée par un assez grand
où ils coupaient les arbres , brûlaient nombre d'Arabes, de Berbères et de
32 L'UNIVERS.— ALGER.
Turcs réunis, qui se retirèrent, en Le lendemain le bey de Titéry,
tiraillant , de position en position jus- n'ayant plus assez de forces pour se
qu'au col de Ténia, vers lequel se di- défendre contre les Berbères, et crai-
rigeait la route. Ce col était défendu gnant de tomber entre leurs mains ,
par plus de 2,000 hommes; il présen- vint se rendre avec toute sa famille
tait un passage étroit dans un escar- et environ 200 janissaires qui lui res-
pement très-rapide (voy. pi. 6): l'en- taient. Les soldats se reposèrent quatre
nemi avait placé deux petites pièces jours à Médéya; et le 26, après avoir
de canon de chaque côté de ce pas- laissé une garnison dans cette ville ,
sage , et ses troupes répandues à
, l'armée reprit la route d'Alger.
droite et à gauche, paraissaient vou- On revint jusqu'à Bélida sans tirer
loir se défendre courageusement. un seul coup de fusil; mais en arri-
Le général en chef donna l'ordre à vant devant cette ville , où nous avions
deux régiments de gravir les monta- laissé deux bataillons à notre passage,
gnes qui dominaient notre gauche, nous la trouvâmes attaquée par Ben-
et de suivre la crête pour tourner la zamum, chef berbère, qui était re-
position de l'ennemi, pendant cpe le venu sur nos derrières avec 6,000
reste de l'armée continuerait a s'a- hommes. Les Berbères se débandèrent
vancer par le chemin étroit dans le- aussitôt qu'ils virent l'armée française
quel elle marchait. Le général Achard, se former en bataille. La veille', ils
qui se trouvait à l'avant-garde avec avaient pénétré dans la ville, où l'on
un bataillon du 37 e étant arrivé au
, s'était battu dans les rues avec achar-
pied du col , ne put se voir si près nement mais enfin les Français avaient
;

de l'ennemi sans l'attaquer; il fit po- eu le dessus. Le lendemain l'armée


ser les sacs à ses soldats , et marcha abandonna Bélida , qui avait été entiè-
à la baïonnette pour enlever la posi- rement saccagée, et, traînant à sa suite
tion, sans attendre que les troupes les malheureux restes de sa population
qui la tournaient eussent exécuté leur revint à Alger le 29 novembre treize ,

mouvement. Cette attaque eut un suc- jours après en être partie.


cès complet; mais on laissa échapper La France conservera-t-elle Alger et
l'ennemi , qui se retira sur Médéya. son fertile territoire? pourra-t-eile le
Le lendemain matin on marcha con- coloniser? Cette question est encore
tre cette ville, dont on espérait se rendre indécise. Les Romains, à force de temps
maître dans la journée. Les défilés qui et de persévérance , ont su former de
restaient à traverser pour arriver au grandes et florissantes colonies sur la
pied de l'Atlas étaient mal gardés ; côte septentrionale de l'Afrique ; il est à j

mais lorsqu'en les quittant nous dé- désirer que les Français puissent en i

bouchâmes sur un plateau, l'ennemi faire autant; l'intérêt de l'humanité !

voulut nous disputer le passage; quel- et celui de la civilisation le demandent ; j

ques coups de canon suffirent pour mais ilsauront de grands obstacles :

disperser ces hordes barbares qui


,
à vaincre, dont les principaux' sont les j

s'enfuirent en jetant de grand cris. mœurs sauvages et barbares des ha-


L'armée arriva à Médéya au so- bitants, leur fanatisme religieux que
leil couchant. Les habitants, ayant le caractère français n'a pas' su res-
forcé le dey vaincu à se retirer avec pecter, enfin la retraite assurée que
le peu de troupes qui lui restait, leur offrent les montagnes, d'où ils
vinrent en foule au devant des Fran- pourront toujours partir pour fondre
çais, en demandant qu'on respectât sur les établissements européens et
leurs personnes et leurs propriétés. les ravager.

FIN.
L'UNIVERS,
OU

HISTOIRE ET DESCRIPTION
DE TOUS LES PEUPLES,
DE LEURS RELIGIONS, MOEURS, COUTUMES, etc.

»»»*«««• •••••«••«•«•««•«»« es.»©

ALGERIE 5

PAR M. E. CARETTE.

DELIMITATION. certain puits appelé El-Asli ; c'est donc


entre ces deux points, séparés entre eux
Frontières politiques : i l'est ; à l'ouest. - Li-
par une distance d'environ vingt-cinq ki-
miles naturelles au nord ; au sud.
lomètres, que la ligne frontière doit
L'Àlgérie a une frontière politique à tomber.
l'est et à l'ouest et une limite naturelle Au nord de ces deux positions règne
au nord et au sud. l'immense plaine du lac Melr'ir', rendue
Frontière de l'est. —
La frontière presque impraticable autant par le man-
de l'est la sépare de la régence de Tunis. que absolu d'eau que par des dangers
e
Elle commence dans le sud vers le 32 d'une nature toute particulière et sur les-
degré de latitude, et passe entre les terres quels nous donnerons plus tard quelques
de parcours de deux oasis, dont Tune ap- détails. Parmi le petit nombre de passa-
partient à la régence de Tunis et l'autre à ges qui traversent cette solitude, il en est
l'Algérie. La première est leBelad-el-Djé- deux, dont l'un, appelé Mouia-et-Tadjer
rid, la seconde est l'Ouad-Souf. Com- (l'eaudu négociant), appartient notoire-
ment délimitation peut-elle s'établir
la ment à la régence d'A lger, et dont l'autre,
dans de vastesplages sablonneuses vouées appelé Foum-echchot (la bouche du lac),
éternellement au parcours ? Le voici ; la appartient à la régence de Tunis. Le
région, généralement déserte, qui s'étend large espace qui les sépare est. demeuré
entre les deux oasis est parcourue, cha- jusqu'à ce jour vierge de pas humains.
que année, au printemps, par les trou- On peut donc, sans craindre de voir
peaux de deux tribus nomades, les Ha- jamais naître aucune contestation à cet
mâma et les Rbêia. Les Hamâma dépen- égard, regarder cette large bande neutre
dent du Belad-el-Djérid, et conséquem- comme la frontière des deux États.
ment de Tunis. Les Rbêia dépendent de Au nord de cette région aride et dé-
l'Ouad-Souf , et conséquemment d'Alger. serte la végétation reparaît, d'abord ra-
Les uns et les autres conduisent leurs bougrie et chétive, assez régulière cepen-
troupeaux dans la région voisine de leurs dant pour rappeler avec elle le régime
oasis respectives. Au rapport des voya- du parcours. Les tribus qui au printemps
geurs, les Rbêia ne dépassent pas une livrent à leurs troupeaux ces vastes pâ-
certaine montagne de sable appelée Bou~ turages sont les Frâchich à Tunis , et
Nâb, et les Hamâma ne dépassent pas un les Nememcha à Alger.
re
l Livraison. (Algérie.)
L'UNIVERS.
Une rivière sépare sur presque toute Limites naturelles.
l'étendue de leur territoirede parcours les
deux grandes peuplades: c'est l'Ouad- Limite naturelle du nord. La limite
Helal, qui prend sa source un peu au sud naturelle de l'Algérie au nord, c'est la
de Tebessa. Ce cours d'eau trace donc Méditerranée. Elle baigne la côte sui-
également la séparation des deux États. vant une ligne inclinée généralement à
La frontière de l'Algérie passe à quel- l'est-nord-est, de sorte que les deux
ques kilomètres de Tebessa. points extrêmes du littoral algérien pré-
Frontière de l'ouest. — La' délimi- sentent une différence assez considérable
tation de l'Algérie et de l'empire de en latitude; tout le rivage est compris
Maroc a été fixée par le traité conclu entre le 37 e et le 35 e degré. Deux poin-
le 18 mars 1845, entre M. le général tes seulement dépassent dans le nord
comte de la Rue, plénipotentiaire de le37 e parallèle ; ce sont le cap de Fer et
["empereur des Finançais, et Sidi-Ahmi- les Sept Caps. Aucune anfractuosité ne
da-ben-Ali, plénipotentiaire de l'empe- dépasse dons le sud le 35 e La différence
.

reur de Maroc. entre les latitudes des points extrêmes


lia été arrêté en principe que la li- est donc environ de deux degrés ou deux
mite resterait telle qu'elle existait entre cents kilomètres. C'est cette disposition
les deux pays avant la conquête de combinée avec l'obliquité résultant des
l'empire d'Algérie par les Français différences de longitude qui produit l'in-
er
(art. 1 ). égalité des distances entre la côte de
Les plénipotentiaires ont déterminé la France et les principaux ports de l'Al-
limite au moyen des lieux par lesquels gérie.
elle passe, sans laisser aucun signe vi- La distance moyenne de Marseille à
sible sur le sol (art. 2). l'Algérie est de huit cent quatre kilo-
Sans entrer dans le détail de cette dé- mètres.
limitation, nous dirons que la frontière ,
La plus grande distance, celle d'Oran,
de l'Algérie telle qu'elle a été fixée d'un est de neuf cent quatre-vingt-dix kilo-
commun accord entre les deux plénipo- mètres. ,

tentiaires, passe dans le sud à vingt-cinq La plus courte, celle de Bougie, est de
kilomètres à l'est de l'oasis marocaine sept cent six kilomètres. j

de Figuig, dans le nord à dix kilomètres Le mouillage de Bougie, qui est le plus
de la ville marocaine d'Oudjda, et qu'elle rapproché de la côte de France, est en
vient aboutir sur la côte à vingt quatre même temps le meilleur de la côte d'A-
ou vingt-six kilomètres à l'ouest de frique. C'est une double propriété qui
Djema-Ghazaouat ou Nemours, qui est ne peut manquer d'exercer une grande
notre dernier établissement maritime de influence sur l'avenir de cette ville, dès
ce côté. que l'Algérie sera entrée dans la voie
Ainsi délimitée, l'Algérie embrasse de d'un développement normal.
l'est à l'ouest à peu près la même lar- Au reste, la distance absolue n'est pas
geur que la France. La distance en ligne le seul élément qui mesure la facilité
droite de La Cal le à Nemours est de des communications entre notre fron-
quatre-vingt-quinze myriamètres, et celle tière maritime de France et notre fron-
de Strasbourg à Brest de quatre-vingt- tière maritime d'Algérie. Elle dépend
dix. Elle se trouve en outre, si l'on y encore de la fréquence et de la direction
comprend la Corse, renfermée à peu près des vents.
entre les mêmes méridiens. En effet La Dans le bras de mer qui sépare la
Calle tombe sous le méridien d'Ajaccio Provence de notre colonie d'Afrique,
et Nemours sous le méridien qui con- les vents régnants sont ceux de la partie
tient Cherbourg, Rennes, Nantes, la est et de la partie ouest; on les désigne
Rochelle et Bayonne. Ajoutons cette par le nom de traversiers; ils poussent
dernière particularité, que le méridien également d'Europe en Afrique et d'A-
de Paris passe à quelques lieues seule- frique en Europe.
ment à l'ouest d'Alger. Mais les vents de la partie ouest l'em-
portent de beaucoup sur les autres, et
parmi les différentes directions dans les-
ALGERIE.
quelles ils soufflent , c'est celle du nord- gnée de deux cent quatre-vingt-dix kilo-
ouest qui domine , autant par la fré- mètres en ligne droite. »
quence que par l'intensité : or cette di- Les communications entre l'Ouad-
rection est beaucoup plus favorable Souf et R'dâmes sont assez rares, et elles
pour naviguer du nord au sud que du exigent des caravanes nombreuses; car
sud au nord. Il en résulte un fait assez la région qu'il faut traverser n'est plus
remarquable; c'est qu'il est plus facile le Sahara, où Ton ne voyage jamais plus
d'alier en Algérie que d'en revenir. de deux jours sans rencontrer une oasis ;
Limite naturelle du sud. La déli- — c'est un désert hérissé de montagnes de
mitation méridionale des États barbares- sable qui se succèdent sans interruption
ques est restée pendant fort longtemps depuis le moment où l'on perd de vue
dans une obscurité profonde. Allaient- les palmiers de R'dâmes jusqu'à ce que
ils se perdre par degrés insensibles dans l'on touche ceux de l'Ouad-Souf. Dans
les profondeurs de l'Afrique centrale, ou une traversée aussi longue et aussi rude
bien s'arrêtaient-ils à des bornes pré- il n'existe qu'un seul puits. Encore
cises, infranchissables? C'étaient des court-on le risque d'y remontrer les
questions que la géographie n'avait ni Touareg r qui, dans l'espoir de piller les
résolues ni même posées. En 1844 d'ho- caravanes, peuvent les attendre à coup
norables députés demandaient encore sûr au voisinage de ce point de passage
au gouvernement du haut de la tribune si obligé. Des difficultés et des dangers de
l'Algérie ne devait pas s'allonger jusqu'à cette nature établissent une ligne de dé-
Timbektou. marcation aussi impérieuse que la tra-
C'est, alors que je fis connaître la li- versée d'un bras de mer.
mite naturelle qui borne l'Algérie au sud ; Entre l'Ouad-Mzab et El-Golea les
je vais reproduire les résultats princi- communications ont lieu par Metlili.
paux de ce travail (l). C'est une ville située à quarante-cinq
La limite méridionale de l'Algérie est kilomètres environ ouest-sud-ouest de
une ligne d'oasis unies entre elles par des R'ardeia chef-lieu de l'Ouad-Mzab. La
,

relations journalières, rattachées aux proximité et le commerce mettent les


populations du nord par les premières deux villes en relations journalières.
nécessités de la vie, séparées brusque- Entre Metlili et El-Golea les communica-
ment des populations du sud par les ha- tions sont beaucoup plus rares. L'espace
bitudes, par les besoins et par un abîme qui les sépare est une contrée hérissée
de sables arides et inhabités, qui com- de roches nues et sillonnée de ravins ari-
mence au pied même de leurs palmiers. des. Pour trouver un peu d'eau il faut
Ces oasis sont au nombre de six, sa- se résigner à un allongement considé-
voir l'Ouad-Souf (méridien de Philip-
: rable. Ces difficultés établissent entre
peville ), l'Ouad-R'ir', etTemacin ( mé- les deux points une véritable solution de
ridien de Djidjeli), Ouaregla ( méridien continuité.
deBougie),l'Ouad-Mzab (méridien d'Al- C'est cependant par Metlili que les
ger ), et enfin les Oulâd-sidi-Cheik communications de l'Algérie avec le sud
(méridien de Mostaganem et d'Oran). présentent le moins d'obstacles. Cette
Au midi de cette ligne les premières ville est la véritable porte de sortie mé-
villes que Ion rencontre sont celles de ridionale de nos possessions. Elle donne
R'dâmes et d'El-Golea R'dâmes sur la , passage au peu de marchandises que
route du Fezzan, El-Golea sur la route l'Algérie verse encore dans le Soudan ou
du ïouât. que le Soudan lui expédie. Mais cela ne
L'oasis algérienne la plus voisine de suffit pas pour lui enleser le caractère de
R'dâmes est l'Ouad-Souf; elle en est frontière naturelle que lui assignent les
éloignée de quatre cents kilomètres. deux cents kilomètres de roches arides
L'oasis algérienne la plus voisine d'El- et inhabitables situées entre elle et El-
Golea est l'Ouad-Mzab; elle en est éloi- Golea.
Quant aux oasis de l'Ouad-R'ir', deTe-
(i) Recherches sur la géographie et le macin et d'Ouaregla, elles ne communi-
commerce de l'Algérie méridionale^ liv. I er , quent avec R'dâmes et El-Golea que par
chap. iv. l'Ouad-Souf ou par l'Ouad-Mzab. Elles
1.
L'UNIVERS.
n'ont pas- de relations immédiates'avec quatre-vingt-dix mille hectares. La su-
le sud. La«limite de leurs- territoires perficie de la France étant de cinq cent
marque donc la limite de la contrée à vingt-sept mille six cent quatre-vingt-six
laquelle elles appartiennent. kilomètres carrés ou cinquante-deux mil-
La dernière oasis algérienne à l'ouest lions sept cent soixante-huit mille six
est celle des Oulad-Sidi-Cheik , qui cents hectares, il en résulte que l'étendue
dans le sud communique plus particuliè- de l'Algérie est les trois quarts de celle
rementavec l'oasis de Touât. Mais les dis- de la France.
tances sont très-considérables et les puits
très-rares; ainsi pour se rendre de la DIVISION.
principale ville des Oulad-Sidi-Cbeik
Division naturelle en deux régions. Di- —
à Timimoun, qui est la principale ville vision politique en trois provinces. —
du Touât, il faut traverser un espace de Subdivisions des trois provinces.
cminze grandes journées de marche dans
les sables , sans rencontrer autre chose L'Algérie présente dans sa distribu-
qu'un ou deux puits misérables au fond
, tion intérieure une loi entièrement con-
desquels le voyageur cherche quelque- forme à celle qui fixe la délimitation de
fois en vain une goutte d'eau. De pareils son territoire elle a des divisions natu-
:

obstacles limitent aussi bien le territoire relles du sud au nord et des divisions
des nations que la cime des montagnes, politiques de l'est à l'ouest.
que les vagues de la mer. Entre le rivage de la Méditerranée et
Nous ajouterons un dernier fait qui la ligne d'oasis qui la limitent, l'une au
nous paraît fixer d'une manière décisive nord et l'autre au sud, règne une ligne
la limite naturelle de l'Algérie. La po- intermédiaire, tracée de l'est à l'ouest, et
pulation nomade des six oasis vient cha- qui, comme elles, traverse l'Algérie d'une
que année s'établir dans -la zone sep- frontière à l'autre.
tentrionale et y acheter la provision de Cette ligne la partage en deux zones
blé nécessaire à la consommation de tout connues sous les deux noms de Tell et
le Sahara. de Sahara.
Au delà des six oasis aucune peuplade Le Tell est la zone qui borde la Mé-
ne participe à ce mouvement, aucune ne diterranée ;

dépasse la ligne qu'elles déterminent. Le Sahara est celle qui borde le dé-
Cette ligne forme donc comme une sert; mais les deux zones se distinguent
crête naturelle de partage entre les inté- et se définissent surtout par la différence
rêts qui se tournent vers le nord et les in- de leurs produits le Tell est la région
:

térêts qui se tournent vers le sud. C'est des céréales; le Sahara est la région des
à partir de cette ligne, où finit le Sahara, palmiers.
que commence à proprement parler
, , le Laligne qui délimite le Sahara et le
désert , vaste solitude parcourue plutôt Tell n'a rien d'apparent, rien qui la
qu'habitée par la redoutable tribu des signale aux regards du voyageur, lor-
Touareg, qu'elle sépare à la fois de la race qu'il ignore la série des points que la
blanche et de la race noire. tradition locale reconnaît pour lui ap-
Le bord du désert établit donc pour partenir.
l'Algérie au sud une délimitation aussi Quelques-uns de ces points portent
rigoureuse que le rivage de la Méditer- le nom de Foum-es-Sahara (la bouche
ranée au nord. du Sahara ). Telle est la gorge étroite et

L'Algérie telle'que nous venons de la profonde à l'issue de laquelle est situé le


définir est comprise entre le 32 e et le 37 e village d'El-Gantra, sur la route de
degré de latitude, entre le 6e degré de Constantine à Biskra.
longitude orientale et le 4e degré de lon- En général la ligne de séparation du
gitude occidentale. Elle embrasse donc Tell et du Sahara suit le pied des ver-
cinq degrés du nord au sud et dix degrés sants méridionaux d'une double chaîne
de l'est à l'ouest. dirigée au sud-est dans la partie orien-
Elle occupe une superficie de trois tale et à l'est-nord-est dans la partie oc-
cent quatre-vingt-dix mille neuf cents ki- cidentale de nos possessions.
lomètres carrés ou trente-neuf millions La distance du Sahara à la mer est
ALGÉRIE.
variable; c'est sous le méridien de Bône riables; chaque année la même époque
qu'elle est la plus grande. A la hauteur retrouve les mêmes tribus campées aux
de cette ville le Sahara ne commence mêmes lieux.
qu'à deux cent quatre-vingt-dix kilo- Les transactions nombreuses qui s'ac-
mètres du littoral. Constantine, quoique complissent durant cette période de l'an-
située dans l'intérieur des terres se , née, ètquiintéressenttoute la population
trouve encore éloignée de cent quatre- de l'Algérie, se concentrent sur certains
vingts kilomètres de la limite du Tell. points, qui réunissent alors dans un.
Alger n'en est qu'à cent dix kilomètres, mouvement de fusion commerciale les
et Oran à quatre-vingt-dix. Ainsi le Sa- deux zones extrêmes de nos possessions.
hara est trois fois plus rapproché de la Dans ce mouvement d'échange , cha-
côte sous le méridien d'Oran que sous cun des marchés consacrés à ces trans-
celui de Bône. actions appelle à lui un certain nombre
La délimitation reconnue et consacrée de tribus du Tell et du Sahara.
par la population indigène assigne au Il se forme ainsi divers faisceaux d'in-
Tell cent trente-sept mille neuf cents térêts, dont les fils partant les uns du
kilomètres carrés et au Sahara deux cent nord , les autres du sud viennent con-
,

cinquante-trois mille kilomètres carrés verger et se réunir en certains points


de superficie. fixes.
La définition seule des deux zones L'ordre administratif aussi bien que
suffit pour faire pressentir l'influence l'intérêt politique font un devoir de res-
capitale que cette division naturelle doit pecter dans la formation des provinces
exercer sur l'existence et la destinée de l'existence et l'intégrité de ces faisceaux.
l'Algérie. Les populations sahariennes On voit comment une division politique
n'ayant pas de blé, ou n'en obtenant que tracée dans le Tell détermine une di-
des quantités insignifiantes , se trouvent vision correspondante dans le Sahara.
dans la nécessité d'en acheter aux tribus L'étendue relative du Tell et du Sa-
du Tell. Cette obligation les amène cha- hara varie sensiblement dans les trois
que année dans la zone du littoral, et les provinces. Dans la province d'Alger la
rend inévitablement tributaires du pou- surface du Tell n'est que le tiers de celle
voir qui l'occupe. du Sahara; elle en est la moitié dans la
province d'Oran; elle est presque les deux
Division politique.
tiers dans la province de Constantine.
L'ensemble des deux zones naturelles Ainsi, au point de vue de l'agriculture
qui composent l'Algérie est coupé trans- et de la colonisation la province d'Alger
versalement par des lignes qui en déter- est la moins bien partagée des trois; la
minent la division politique. province d'Oran occupe la seconde place,
Elles partagent l'étendue de nos pos- et la province de Constantine la pre-
sessions en trois provinces que l'usage a mière. C'est là que l'étendue relative du
fait désigner par les noms de leurs chefs- Tell ou des terres de labour, est la plus
,

lieux. Chaque province comprend à la considérable.


fois une portion du Tell et une portion Si l'on compare l'étendue absolue du
du Sahara. Tell dans les trois provinces, c'est en-
Bien que la division en provinces ait core celle de Constantine qui l'emporte
surtout un caractère politique elle se , sur les deux autres. En effet dans les
rattache cependant à la division natu- provinces réunies d'Alger et d'Oran,
relle par un lien de dépendance que le Tell, ou région des terres de labour,
nous devons faire connaître. occupe un espace de soixante-quatre
Chaque année au printemps les tribus mille cinq cents kilomètres carrés. Dans
de Sahara viennent s'établir, avec tout celle de Constantine seule' il couvre une
le mobilier de la vie nomade, vers les étendue de soixante-treize mille quatre
limites méridionales du Tell. cents kilomètres carrés.
Elles y demeurent pendant tout l'été, La province de Constantine ouvre
vendant leur récolte de dattes et ache- donc à elle seule un champ plus large à
tant leur provision de blé. la colonisation agricole que les deux
i Les lieux de séjour sont presque inva- autres ensemble.
L'UNIVERS.
La
division de l'Algérie en provinces CONFIGURATION GENERALE
ne correspond en aucune façon à la divi-
sion administrative et politique deia Massif méditerranéen. — Massif intérieur. —
France. Il n'y a aucune comparaison à Zone des landes; — Zone des oasis.

établir pourl'étendue entre une province Lorsque l'on rivage de l'Al-


côtoyé le
algérienne et un département français. gérie, depuis la frontière de Tunisjusqu'à
La plus petite province, qui est celle celle de Maroc, on voit se dérouler une
d'Oran , contient cent deux mille kilo- série de montagnes qui bornent l'ho-
mètres carrés de superficie; le plus grand rizon à une distance variable, mais tou-
département, qui est celui de la Gironde, jours assez rapprochée. Le plus souvent
en contient dix mille huit cent vingt- elles bordent le littoral, et viennent se
cinq. La plus petite province d'Algérie termineraux falaises abruptesdont la Mé-
est donc dix fois plus vaste que ie plus diterranée baigne la base ; quelquefois
vaste des départements français. le rideau s'éloigne et dessine le fond des
Au taux superficiel de nos divisions golfes, à une distance de trente à qua-
métropolitaines, l'Algérie, qui occupe en rante kilomètres.
surface les quatre cinquièmes de la Cette zone montagneuse occupe dans
France, devrait contenir soixante-huit la direction du sud au nord une pro-
départements. fondeur moyenne d'environ vingt lieues.
Au-dessous du partage en provinces Elle est traversée par les différents cours
il n'existe aucune division régulière et d'eau, qui, sur des pentes en général fort
normale; population indigène a ses
la roides, descendent à la Méditerranée. La
circonscriptions aussi inégales d'éten- physionomie fortement houleuse de ce
due que dissemblables de forme; l'ad- massif donne aux vallées qui le sillonnent
ministration française a aussi ses cir- une forme généralement tortueuse; elle
conscriptions, non moins inégales non produit certaines coupures étroites et
moins dissemblables , et en outre beau- profondes qui se remarquent dans le cours
coup plus incertaines dans leur délimi- des principales rivières du Chélif près
,

tation. de Médéa , du Bou-Sellam près de Setif


Nous ne nous arrêterons point à cette du Roumel à Constantine, et de la Sey-
division, œuvre encore informe, sans bouse près de Guelma.
homogénéité, sans fixité, et surtout Quoique généralement montueuse et
sans unité, organisation éphémère, pro- ravinée, la zone du littoral renferme quel-
visoire, variable, que chaque jour mo- ques plaines assez étendues, qui forment
difie sans la compléter. exception à sa constitution générale, et
Nous dirons seulement que les pro- contribuent, comme toutes les exceptions,
vinces comprennent trois sortes de ter- à la mettre en relief. Telles sont la plaine
ritoires des territoires civils , mixtes et
:
de Bône , celle de la Métidja , la vallée
arabes; qu'elles se subdivisent soit en plate et longue du Chélif inférieur, et en-
arrondissements, cercles et communes, fin la plaine d'Oran.
soit en califats, agaliks, caïdats et Au delà de cette première zone for- ,

chéikats; qu'elles reconnaissent en ou- mée d'une longue agglomération de mon*


tre des directions et des sous-directions tagnes, la configuration du sol change
des affaires civiles correspondant aux d'aspeet et de caractère.
préfectures et aux sous-prefectures fran- De l'est à l'ouest depuis la frontière
,

çaises, des commissariats civils, des di- de Tunis jusqu'à celle de Maroc, règne
rections et des bureaux arabes, des divi- uneautre zone, presque aussi large que la
sions et des subdivisions militaires. première, formée d'une suite d'immenses
Il faut espérer que la division territo- plaines.
riale de l'Algérie sortira quelque jour de Ici les eaux , arrêtées par le bourrelet
ce chaos, pour rentrer dans un cadre, montagneux du littoral, ne trouvent pas
régulier, normal, analogue à celui dont d'issue à la Méditerranée; elles s'achemi-
la métropole lui offre le modèle. nent par des déclivités assez douces vers
de grands lacs salés appelés Chott ou
Sebkha, qui occupent le tond des plaines.
Il n'existe qu'une seule exception à cette
ALGÉRIE,
règle ; c'est le Chélif, qui traverse à la fois On peut donc appeler îa première
et la zone plane de l'intérieur et le bour- massif méditerranéen et la seconde
relet montueux du littoral. MASSIF INTÉRIEUR.
Cette suite de bassins fermés larges , Quant aux deux zones plates, elles
et plats, détermine, en y joignant la contiennent l'une et l'autre d'immenses
vallée supérieure du Chélif, cinq régions, espaces dépourvus d'eau; c'est là leur
que les indigènes désignent par les noms caractère commun. Mais la première reste
suivants : livrée à son aridité, ne comporte en
1° Les Sbakh 2° le Hodna, 3° le Za-
,
général que peu de culture , et n'admet
réz, 4° le Sersou, 5° les Chott. guère que le régime du parcours.
A travers l'immensité des plaines La seconde possède des eaux souter-
dont se compose cette seconde zone sur- raines assez abondantes, qui s'obtien-
gissent quelques montagnes, qui de loin nent par le forage de puits et donnent
en loin font exception à la conformation naissance aux oasis.
générale de la contrée et en rompent l'u- On exprime donc le caractère distinc-
niformité. Elles établissent une sépara- tif de chacune de ces deux zones en ap-
tion naturelle entre les cinq régions dont pelant la première zone des landes et
elle se compose. la seconde zone des oasis.
L'horizon de cette contrée piane est En résumé, l'observateur qui pourrait
borné au sud par un second rideau de embrasser d'un seul coup d'oeil l'ensemble
montagnes, tendu encore de la frontière des mouvements orogra, niques qui cou-
orientale à la frontière occidentale de vrent le sol de l'Algérie verrait deux
l'Algérie. larges sillons se dessiner de l'est à l'ouest
L'Aurès dans la province de Cons- en travers de sa surface. Dans les parties
tantine et le Djebel-Amour dans la pro- saillantes il reconnaîtrait le massif mé-
vince d'Alger en sont les deux masses diterranéen et le massif intérieur; dans
les plus remarquables. les parties creuses la zone des landes et
Enfin au sud de ce second bourrelet celle des oasis.
de montagnes règne une seconde zone Comment cette division déterminée
,

de plaines, plus vaste encore que la pre- par lesondulations matérielles du sol
mière; elle se compose comme elle de bas- rentre-t-elle dans la division en Tell et
sins fermés , au fond desquels s'étendent Sahara, fondée sur la différence des pro-
delargeslacsdesel;commeelleaussi, elle duits? Le voici.
renferme, exceptionnellement encore, Le massif méditerranéen appartient
quelques massifs de montagnes, mais exclusivement au Tell.
plus rares et moins élevés. La zone des oasis appartient exclusi-
C'est l'arrière-scène du Sahara, et pour vement au Sahara.
ainsi dire le vestibule du désert. Cette Les deux bandes intermédiaires, la
seconde nappe va se terminer dans le zone des landes et le massif intérieur
sud, à ligne d'oasis qui
la forme la limite offrant, à raison même de leur situation,
naturelle de l'Algérie. un caractère moins prononcé, appartien-
Ainsi , dans sa configuration orogra- nent dans l'est, à la région du Tell , et
,

phique, cette contrée se partage du nord dans l'ouest à la région du Sahara.


au sud en quatre zones sensiblement Ainsi dans le massif méditerranéen il
parallèles à la côte; deux zones géné- n'y a point un seul point où la datte
ralement montueuses et deux zones gé- mûrisse.
néralement plates. Dans la zone des oasis, au contraire,
Presque toutes les eaux qui traversent partout où l'industrie de l'homme peut
le premier massif vont aboutir à la Mé- obtenir de l'eau, le palmier donne des
diterranée; au contraire presque toutes fruits.
les eaux qui traversent le second massif Dans la zone des landes la région
restent captives dans l'intérieur des orientale plaine des Sbakh) ne produit
(
terres, et vont aboutir à des bas-fonds pas de dattes , mais elle donne assez de
sans issue. céréales pour la consommation de ses
Tels sont les caractères physiques émi- habitants. C'est pour cela qu'ils lui ont
nents des deux zones montueuses. assigné une place dans le Tell.
8 L'UNIVERS.
La région centrale (plaine du Hodna) parée de l'embouchure du Roumel par
produit des dattes. Trois localités s'y une distance en ligne droite de dix-sept
adonnent à la culture du palmier ce : lieues; Paris est séparé de l'embouchure
sont les bourgs de Msîla et de Mdoukal de la Seine par une distance en ligne
et la petite ville de Bou-Sada. C'est pour droite de trente-cinq lieues. Si les pentes
cela que les indigènes ont compris cette étaient égales, la hauteur du Roumel
région dans le Sahara. à Constantine serait la moitié de la hau-
Msîla est le point le plus rapproché teur de la Seine à Paris; et comme le
de la côte où la datte mûrisse elle est
: niveau de la Seine au pied du pont de
située à cent vingt-trois kilomètres au la Tournelle est supérieur de vingt-qua-
sud de Bougie. tre mètres cinquante centimètres à celui
La région occidentale de la zone des de l'Océan, la différence entre le niveau
landes , formée des plaines de Zarez , de du Roumel à Constantine et celui de
Sersou et des Chott, ne produit ni dattes la Méditerranée devrait être d'environ
ni blé aussi ces landes ingrates seraient-
; douze mètres : elle est de quatre cent
elles ajuste titre repoussées par les deux quatre-vingt-quinze mètres! La place
régions, si les pâturages dont elles se cou- du Palais-Royal à Paris domine de
vrent durant la saison des pluies ne leur trente-deux mètres cinquante centimè-
assignaient une place naturelle dans le tres le niveau de l'Océan ; la place de la
domaine des peuples pasteurs et dans la Kasba à Constantine domine le niveau
circonscription générale du Sahara. de la Méditerranée de six cent quarante-
quatre mètres.
ASPECT DE LA COTE. Et cependant Constantine n'est pas
Etablissements du
français — La
littoral.
une exception. Le plateau de Sétif si- ,

Calle. — Bône. — Ruines d'Hippône. — ]


tué dans les mêmes conditions de dis-

Philippeville. — Kollo, point non
Stôra. tance à la mer , la domine de onze cents
occupe. — — Golfe de Bougie
Djidjeli. mètres. Il en est de même du plateau
Bougie. — La Kabilie proprement — dite.
;

de Médéa. Miliana, Mascara, Tlemcen,


Dellis.— Alger environs. — Bou-
et ses - occupent des régions hautes de huit
farik.— — Sidi-Feruch. — Le tom-
Blida. cents à neuf cents mètres.
beau de chrétienne. — Cherchell. —
la Ainsi , relativement à nos côtes de
Tenez. — Mostaganem. — Arzeu. — France, et surtout aux côtes de l'Amé-
Oran. — Mers-el-Kébir. — De Mers-el- rique, où les grands fleuves ont des
Kébir à la du Maroc. — Ne-
frontière pentes insensibles, la côte de l'Algérie
mours. — Résumé. se présente à celui qui l'aborde par le
Description de la côte. — Établisse- nord comme une muraille rugueuse sur
ments français formés sur le lit- laquelle les eaux roulent et se précipi-
toral. tent avec impétuosité.
C'est pour cela qu'elle n'a pas de
Caractère général de la côte d'Algé- fleuves navigables. Mais en revanche
rie. —Ce qui forme le caractère général la vitesse des courants et la fréquence
de la côte d'Algérie, c'est l'encaissement des chutes la dotent d'une spécialité
des vallées, et la roideur d'inclinaison qui peut-être n'appartient au même
des lignes d'écoulement qui aboutissent degré à aucune contrée du monde,
à la Méditerranée. A Alger la plaine Les rivières de l'Algérie, dépourvues
de la Métidja, qui de part et d'autre va de toute valeur comme moyen de trans-
se perdre dans la mer par des pentes en port en ont une considérable comme
,

apparence douces, se trouve déjà relevée puissance motrice et comme puissance-


de trente à cinquante mètres. Blida, fécondante. Là où elles se précipitent en-
située au fond de cette grande plaine, tre les rochers il est facile et peu dis-
à cinq lieues et demie seulement de la pendieux d'employer les eaux à la créa-
côte en ligne droite domine cependant
, tion d'usines. Là où elles coulent dans
de deux cent soixante mètres la surface les vallées il est facile de les détourner
des eaux. Voici un parallèle qui nous pa- pour les employer aux irrigations. La
raît mettre en relief ce caractère éminent conformation des berges les rend éga-
des côtes d'Algérie. Constantjne est sé- lement propres à ce double usage, et ce
ALGÉRIE.
qui semble au premier abord un vice eaux, l'abondance du gibier et du pois-
radical devient à ce nouveau point de son en rendent le séjour supportable.
Il règne à l'est de la Galite des cou-
vue une qualité éminente.
rants dangereux , qui portent sur l'île.
Aspect des côtes d'Algérie de l'est à
C'est ce qui a fait dire aux vieux ma-
l'ouest.
rins de la Méditerranée que File de la
Ile de la Galite. — A treize lieues en- Galite attire les bâtiments. Aussi re-
viron au nord de l'île de Tabarka, où commandent-ils, lorsqu'on se trouve à
vient aboutir la frontière orientale de l'est , de ne pas trop s'en approcher.

l'Algérie, s'élève une île déserte, longue Quoique l'île soit déserte, presque
de près d'une lieue de Test à l'ouest tous les habitants des côtes de l'est la
surmontée de deux pics, dont le plus regardent comme une dépendance de
élevé a quatre cent soixante-seize mè- l'Algérie et les visites de nos navires de
;

tres. Ces deux pointes se voient de fort guerre équivalent d'ailleurs à une prise
loin. Lorsque le temps est clair on les de possession.
découvre de Bône, malgré la distance de A six lieues ouest-sud-ouest de la
vingt-huit lieues qui les en sépare. Galite, à onze lieues nord de la terre
Cette île, que les géographes de l'an- ferme , il existe deux écueils , dont l'un
tiquité appellent Galata, porte aujour- est recouvert de quatre brasses d'eau et
le nom de Galite. Elle
d'hui se présente l'autre d'une brasse. On les appelle So-
comme une masse grise et aride; elle les deux sœurs. Le 20 décembre
relli f
est peuplée exclusivement de lapins et 1847, à dix heures du soir, par une
de chèvres, qui dévorent toutes les plan- nuit sombre, la frégate anglaise l'A*
tes naissantes; ce qui contribue à lui venger vint donner sur ces roches; en
donner un air triste et désolé. Mais quelques instants l'équipage, composé
en débarquant on y trouve une petite de deux cent soixante et dix person-
couche de terre végétale qui permettrait nes, avait péri, à l'exception de cinq
de la mettre en culture. matelots et de trois officiers, qui purent
Il y existe un assez bon mouillage du gagner la côte sur une des chaloupes
côté de la terre ferme une source, située
; de la frégate. Le 26 recueil était encore
au fond d'une grotte basse, à côté du couvert de débris.
point de débarquement fournit en toute
, La Calle. — En revenant de la Galite
saison l'eau nécessaire à l'approvisionne- vers la terre ferme, et longeant la côte la
,

ment d'un navire. première saillie qui se remarque sur un


Les restes de construction que ren- rivage en généralbas et uniforme est celle
ferme l'île de la Galite prouvent qu'elle du cap Roux. Il se compose de roches
a été autrefois habitée. Au sommet du roussâtres, escarpées de tous côtés. On
pic il existe encore un pan de mur, reste y remarqueune grande tranchée, partant
d'une ancienne vigie.- Les pierres en du sommet et descendant jusqu'à la mer.
sont reliées par un ciment extrêmement C'est par là que la compagnie française
dur, formé de chaux et de fragments de d'Afrique faisait descendre directement
briques. les blés achetés aux Arabes, dans les
La Galite, depuis que ses habitants bâtiments destinés à les recevoir. Elle y
l'ont abandonnée, a servi de refuge aux avait construit un magasin, dont on
pirates. Pendant les guerres de l'empire aperçoit encore les débris sur un roc
les croiseurs anglais y avaient établi qui, Vu de la mer, paraît inaccessible.
des vigies. Durant les premières années On retrouve dans le choix de cette posi-
de l'occupation française c'était le ren- tion un nouveau témoignage des tribu-
dez-vous et l'entrepôt des contreban- lations que le commerce français en
diersitaliens, qui apportaient aux Arabes Afrique eut à subir pendant les deux
des munitions et des armes. Les ba- derniers siècles.
teaux corailleurs, qui joignent souvent Lorsque le navire a dépassé de quel-
quelque industrie clandestine à leur in- ques lieues les falaises du cap-Roux et
dustrie apparente, y relâchaient fréquem- le cône isolé deMonte-Rotundo, qui do-
ment avant que nos bâtiments de guerre mine le cordon bas, rocailleux et uni-
vinssent la visiter. La suffisance des forme de la côte, on découvre en avant,
ÏO L'UNIVERS.
projetée sur des terres plus hautes, une bes , prouvaient que les indigènes, après
petite tour ronde élevée sur un mame- y avoir mis le feu, ne s'en étaient plus
lon. C'est le moulin de la Calle, espèce inquiétés : ils avaient abandonné aux
de vigie construite par l'ancienne com- bêtes fauves les restes de ces demeures
pagnie d'Afrique, et restaurée par les de pierres qu'ils dédaignaient pour
Français depuis que la position a été eux-mêmes.
réoccupée. L'établissement de la Calle se fait re-
La un rocher isolé,
Calle est bâtie sur marquer par un luxe d'eau et de ver-
rattachéau continent par un petit isthme dure assez rare en Afrique. Trois lacs,
de sable bas et étroit que la mer fran- éloignés moyennement de la ville de deux
chit dans les gros temps. mille quatre cents mètres et tres-rappro-
Le rocher de la Calle est miné par les chés les uns des autres, tracent autour
eaux; quelques blocs détachés du massif d'elle comme un large canal; l'espace
et tombés à la mer portent encore des intérieur pourrait être facilement séparé
traces de construction, et annoncent du continent si la sécurité dont cette
qu'il s'y produit de temps en temps des ville n'a cessé de jouir ne rendait cette
éboulements. Il existe en outre dans le mesure inutile. Au-dessus de ces trois
roc des trous verticaux naturels, par- bassins se déploie un large éventail de
faitement cylindriques, qui descendent forêts où domine le chêne-liége, et dont
du sol de la ville jusqu'à la mer, et au on peut évaluer la contenance à qua-
fond desquels les vagues s'engouffrent rante mille hectares; une partie de ces
avec des bruits sourds et sinistres. forêts a été livrée à l'exploitation. Ces
La presqu'île rocheuse détermine une entreprises doivent augmenter la popu-
petite darse^ où les corailleurs et les pe- lation de la Calle, qui jusqu'ici est de-
tits caboteurs trouvent un abri ils:
y meurée très-faible; elle se composait au
er
sont assez bien couverts des vents du 1 janvier 1847 de deux cent trente-
nord et du nord-est; mais quand les trois Européens , dont cent dix fran-
bourrasques du nord-ouest s'élèvent ils çais.
doivent au plus tôt se hâler à terre; car De la Calle à Bone. A quelques lieues
les vents de cette partie y donnent en à l'ouest de la Calle, sur un escarpement :

plein , et y soulèvent une mer affreuse. rougeâtre, saluons les ruines d'une
Le poste du moulin occupe une colline vieille forteresse qui rappelle encore un
qui domine l'entrée de la darse. On voit souvenir national. Ce sont les débris de
que la position de la Calle ne brille pas l'établissement connu sous le nom de
sous le rapport nautique; mais elle Bastion de France, qui devança celui de
est voisine d'un riche banc de corail, la Galle. Les Arabes l'appellent encore
que la compagnie française d'Afrique Bestioun. Quoique ces ruines datent à
a exploité pendant plus d'un siècle. peine de deux siècles, elles ont déjà
Abandonnée en 1827 par les Français, revêtu la teinte fauve que le temps en
lors de la dernière rupture avec la' ré- Afrique applique sur les édifices ro-
gence, la Calle fut livrée aux flammes; mains.
elle rentra en notre pouvoir neuf ans A quelque distance de cette ruine
après.Au mois de juillet 1836 un petit française nous atteignons le cap Rosa,
détachement fut envoyé pour reprendre terre* basse, sans culture, couverte de
possession de cet ancien comptoir, au- broussailles; lieu sauvage, presque inha-
quel se rattachait le souvenir de tant bité, peuplé de bêtes tauves et de gi-
d'avanies. Il ne rencontra pas de résis- bier, où se trouvent les débris d'un tem-
tance; un groupe d'Arabes sans armes, ple deDianementionné sur les itinéraires
assis paisiblement sur les ruines de cette romains.
ville française, attendait avec impatience Les parages du cap Rosa offrent pen-
l'arrivée cie ses anciens maîtres dont
, dant la belle saison l'aspect le plus
ils reconnaissaient les droits. La petite animé; la mer y est couverte d'une mul-
garnison trouva la Calle dans l'état où titude de barques, dont les unes glis-
l'incendie de 1827 l'avait laissée. Les sent sous leur voile triangulaire et dont
poutres carbonisées , les murs debout les autres demeurent immobiles. La
mais calcinés, les rues couvertes d'her- cause de cette animation est enfouie au
ALGÉRIE» li

fond des eaux y a là un trésor sous-


: il réduite alors à l'eau malsaine de ses ci-
marin exploité depuis plusieurs siècles; ternes, a vu arriver dans l'enceinte de ses
c'est le banc de corail le plus beau et murs, par les soins des ingénieurs fran-
le plus riche de la côte d'Afrique. çais, l'eau pure et limpide de la monta-
Legolfe de Bône , dans lequel nous gne. Aussi l'inauguration delà première
entrons, est compris entre les hautes fa- fontainepublique y fut-elle accueillie avec
laises du cap de Garde , qui se rattache enthousiasme. Les indigènes de la ville
aux cimes de FEdough, et les terres bas- et des environs se réunirent autour du
ses du cap Rosa. Au moment où l'on réservoir d'eau vive, et témoignèrent par
arrive en face de ce large bassin les des danses et des feux de joie le prix
plages et les plaines disparaissent der- qu'ils attachaient à ce bienfait. Les
rière l'horizon delà mer; il ne paraît travaux d'assainissement exécutés dans
au-dessus des eaux que quelques som- la plaine , les plantations faites autour
mets lointains de montagnes dont on de la ville, l'introduction des eaux cou-
croit qu'elles baignent le pied. Cette il- rantes dans l'enceinte de ses riiurs, ont
lusion prête tout d'abord au golfe une complètement changé la physionomie
profondeur démesurée; mais à mesure de Bône, qu'elles ont replacée dans des
que l'on se rapproche le contour de la conditions normales de salubrité.
plage se dessine plus nettement, et en Ajoutons encore, pour rendre justice
limite l'étendue. à tous, que les hordes barbares du voi-
Enfin on distingue les édifices blancs sinage, mentionnées dans un précis qui
de la ville de Bône, bâtie au fond du date des premiers jours de la conquête,
golfe , au point où le sombre rideau des se sont apprivoisées depuis seize ans
falaises vient se perdre dans la ligne au contact de notre civilisation. Au-
blanche de la grève. jourd'hui ces hordes barbares con-
Au moment où le navire arrive au naissent nos usages , acceptent notre
mouillage une apparition assez remar- domination, et entrent sincèrement dans
quable attire l'attention du voyageur. nos vues.
Il voit surgir de la mer la forme colos- Ainsi les premières pages de cette pu-
sale d'un lion, accroupi au pied des ro- blication esquisse de l'état du pays en
,

chers la tête haute, et tournée vers l'en-


, 1830 donnent au lecteur la mesure des
,

trée du golfe, dont il semble être le progrès accomplis depuis cette époque
gardien. C'est un îlot d'un seul bloc. par la domination française et la civilisa-
Bône. —
Cette ville est mentionnée tion européenne.
dans les itinéraires anciens sous le nom C'est à mille mètres à peine de la viîle 9
d'Aphrodisium. Mais elle est appelée au fond du golfe, que la Seybouse débou-
Annaba (la ville aux jujubes) par les che dans la mer. Cette rivière, qui dans
indigènes, qui fidèles à l'histoire ont
, , la saison des pluies roule avec l'im-
conservé le nom de Bôna aux restes de pétuosité d'un torrent ses eaux chargées
l'ancienne Hippône. de vase et de débris , conserve pendant
Il a déjà paru dans cet ouvrage , à l'été, jusqu'à deux kilomètres environ
la naissance de cette publication, une de son embouchure, une largeur et une
notice qui retraçait l'image de Bône profondeur qui la rendent navigable.
telle que la conquête nous l'avait li- C'est une des rares exceptions de ce
vrée. Depuis lors cette petite ville, genre que présente la côte de l'Algérie.
alors pauvre, sale, misérable, dévastée, La ville de Bône, outre la sécurité
et dépeuplée par des violences récentes, dont elle jouit, la fertilité de son terri-
a complètement changé d'aspect à la : toire , l'aspect pittoresque de ses envi-
place de ses masures se sont élevés des rons, trouve encore dans ses minesde fer
édifices d'un style simple, mais d'une et dans ses forêts de nouveaux éléments
apparence décente; les marais qui de prospérité. Le mont Edough renfer-
croupissaient devant ses portes et infec- me à lui seul vingt-cinq mille hectares
taient l'air de miasmes mortels ont de bois ; quant au fer, on peut dire qu'il
entièrement disparu , d'abord sous des est partout. Plusieurs concessions ont
remblais informes, plus tard sous des déjà été faites. Le gisement le plus re-
maisons et des jardins. La population marquable est celui de Mokta-el-Hadid \
12 L'UNIVERS.
c'est une haute colline formée exclusi- Le débris le plus curieux et le mieux
vement de minerai de fer magnétique ;
conservé de l'ancienne Hippône est ce-
les Arabes l'ont appelée Mokta-el-Hadid lui que l'on rencontre en gravissant la
( la carrière de fer ) à cause d'une haute colline la plus rapprochée de Bône par
et large caverne taillée dans la masse le versant qui regarde la mer. Là, au-
métallifère, reste d'anciennes exploita- dessus des arbres séculaires qui cou-
tions. vrent la déclivité inférieure de la mon-
La population de Bône
se composait tagne, s'élève un grand mur adossé aux
er
au 1 1847 de six mille six
janvier pentes du mamelon. Au pied de cette
cents Européens, dont mille neuf cent muraille régnent de vastes souterrains,
soixante et un Français, et de trois mille dont les voûtes ont éprouvé par l'ef-
sept cent quatre-vingt-treize indigènes, fet du temps , et peut-être aussi des trem-
dontdeux mille quatre cent soixante-trois blements de terre , de larges ruptures.
musulmans, six cent treize nègres et Ces ouvertures béantes laissent voir
sept cent dix-sept israélites. plusieurs salles carrées, séparées par
d'énormes arceaux.Plusieursdes piédroits
Ruines d'Hippône.
sont endommagés ou abattus, et les ar-
•Ne quittons pas Bône sans saluer ces ceaux, privés de leurs supports, ne se
ruines célèbres sur lesquelles plane le soutiennent plus que par la force d'ad-
souvenir d'une des plus grandes illus- hérence du mortier. Dans les voûtes
trations du monde chrétien. demeurées intactes on remarque vers
Elles occupent deux mamelons ver- la clef desouvertures carrées de soixante
doyants situés à douze cents mètres de la à soixante et dix centimètres de côté,
ville actuelle, à quelques centaines de ménagées par l'architecte romain. Elles
mètres au-dessus de la Seybouse, tout font connaître la destination primitive
près de son embouchure. de ces souterrains, qui ne pouvaient être
On y parvient en remontant dans la que de grands réservoirs ; on voit encore
plaine le cours d'un ruisseau, la Boud- au-dessus des principaux piédroits de
jima, que l'on traverse sur un pont d'ori- petites galeries voûtées, dont le sol, dis-
gine antique, restaure il y a une dizaine posé en forme de cunette et cimenté , di-
d'années par les Français. Au débouché rigeait les eaux dans les citernes. Rien
de ce pont deux chemins se présentent: ne révèle destination de la haute mu-
la
l'un en face c'est la route de Constan-
, raille adossée à la montagne; mais il est
tine l'autre à droite conduit à Hippône.
; à présumer qu'elle appartenait, comme
Dès les premiers pas apparaît une trace les substructions imposantes qu'elle do-
de muraille qu'à son épaisseur on re- mine , à un édifice considérable.
connaît pour avoir fait partie des an- Il n'existe pas de source auprès d'Hip-
ciens remparts. A quelque distance de pône, et levoisinage de la mer altère trop
ïà, dans la plaine qui sépare les deux ma- celles de la Seybouse et de la Boudjima
melons, un pan de murrougeâtre, haut pour qu'il soit possible d'en faire usage.
d'environ dix mètres, épais de trois, se Les ingénieurs romains y avaient pourvu
montre parmi les touffes d'oliviers et par la création d'unaqueduc, qui prenait
de jujubiers qui ombragent le tombeau naissance dans les pentes du mont
de la ville ancienne. On y remarque la Edough traversait sur des arches deux
,

naissance d'un arceau fort élevé. D'é- vallées profondes et la rivière de l'Armua
normes fragments d'une maçonnerie ( aujourd'hui Boudjima ), et conduisait
épaisse et solide gisent à l'entour; quel- ainsi dans la cité royale les eaux de la
ques antiquaires voient dans ces débris montagne. On retrouve
les traces impo-
un reste des remparts ; d'autres y cher- santes de cet aqueduc sur toute l'éten-
chent les vestiges de cette basilique de due de son ancien parcours, depuis la
la Paix, dans laquelle saint Augustin prise d'eau dans les gorges sauvages de
prononça son fameux discours De tem- la montagne jusqu'aux citernes monu-
pore bârbarico, où, à l'approche des mentales dont on vient de lire la descri-
Vandales, qui s'avançaient de l'ouest, il ption.
exhorte le peuple d'Hippône à la rési- Il existe encore en face du coteau
gnation et au courage. d'Hippône, sur le bord de la Seybouse,
ALGERIE. 1S

des restes de maçonnerie, dés éperons Lepied du Pappua et la partie haute


déchaussés, restes probables d'un quai de laplaine étaient semés de mamelons,
de débarquement. C'est là sans doute que où parmi les oliviers, les jujubiers et les
les galères romaines, moins volumi- myrthes devaient apparaître de blanches
neuses que nos bâtiments actuels , ve- villas, signes de bien-être et de prospé-
naient aborder. rité.
Avant que le bélierdes Vandales Mais îe fond de la plaine , submergé
n'eût renversé les remparts d'Hippône pendant l'hiver, desséché au retour de
et commencé sur ses basiliques, sur ses l'été avait dû être longtemps un foyer
,

palais , sur ses habitations , sur ses aque- d'exhalaisons marécageuses, qui ren-
ducs même, l'œuvre de destruction daient insalubre le séjour des deux villes.
que le temps et les Arabes ont achevée, Pour combattre cette influence pesti-
la campagne d'Hippône, vue de la plus lentielle, dont l'histoire de Pinien et de
haute de ses deux collines , où Ton pense Mélanie, racontée par saint Augustin,
que s'élevait la résidence des rois de prouve que l'antiquité n'avait pas entiè-
Numidie, devait offrir un magnifique rement détruit l'effet, un système de
spectacle. De quelque côté qu'on se canaux avait été combiné de manière à
tournât, on voyait descendre en espa- jeter toutes les eaux dans l'Ubus. L'Ar-
liers, s'allonger dans la plaine ou re- rhua, sujet comme aujourd'hui à des
monter sur le mamelon voisin, les ter- crues rapides, franchissait ses berges en
rasses d'une ville riche et animée, hiver; on lui avait creusé un débouché;
comme devaient l'être les grandes cités un large canal le recevait au-dessus
de l'Afrique romaine. Une ceinture de d'Hippône, passait derrière les deux
tours et de courtines en dessinait les collines , et venait traverser
sous des ar-
contours. ches le quai de l'Ubus. C'est par cette
Au pied du coteau, l'Ubus, qui est la combinaison d'ouvrages, dont nousavons
Seybouse actuelle, déployait son cours ; nous-même retrouvé les vestiges, qu'on
on le voyait monter dunord au midi, était parvenu à assurer l'écoulement des
puis se replier vers le couchant , pois eaux.
disparaître comme un filet noir au mi- Sept chaussées pavées de larges dalles
lieu de la nappe d'or dont la culture partaient d'Hippo-Regius. Deux con-
couvrait les plaines. Au delà s'étendait le duisaient à Carthage, l'une par le litto-
golfe , vaste croissant dont l'œil domi-
, ral, l'autrepar l'intérieur; une troisième
nait toute l'étendue. C'était d'abord une se dirigeait sur Tagaste patrie de saint
,

grève aux contours réguliers; mais bien- Augustin, et pénétrait de là dans l'Afri-
tôt le rivage changeait d'aspect. A droite que proconsulaire ; une autre, remontant
il s'escarpait en dunes de sable, sur les- le cours de l'Ubus, allait aboutir à la
quelles se dessinait comme une large ville importante de Tipasa, construite à
déchirure l'embouchure de la Mafrag, l'une des sources duBagrada.Une autre
qui était alors le Rubricatus. Au delà le unissait Hippo-Regius à Cirta, capitale
regard allait se perdre dans la direction de la Numidie. Enfin les deux voies les
du promontoire où s'élevait le temple plus occidentales menaient à la colonie
de Diane et que nous appelons aujour-
, de Rusicada , où est aujourd'hui Phi-
d'hui le cap Rosa. A gauche et à un mille lippeville, l'une par le littoral , Tautre
environ la côte commençait à se hérisser par l'intérieur.
de falaises. C'est là qu'était assise la C'est par cette dernière que devait
d'Aphrodisium, devenue l'An-
petite ville arriver le flot vandale en l'année 430 de
naba des Arabes et la Bône française. notre ère, année funeste, qui unit dans
Entre le nord et le couchant l'horizon une destinée commune Hippône royale
était borné par la haute chaîne du Pap- et saint Augustin.
pua, appelé depuis Djébel-Edough. Des Il existe encore dans le voisinage des
bois séculaires , qui ont survécu à tous ruines d'Hippône de nombreux vestiges
les orages quelques champs cultivés
, des villas et des bourgades qui, au temps
des prairies, des rochers arides nuan- de sa splendeur, devaient animer ces
çaient ce vaste rideau et dentelaient la plaines et ces coteaux, devenus silen-
crête de la montagne. cieux et mornes.
14 L'UNIVERS
Parmi ces ruines une des plus re- masses déroches qui l'entourent, tout
marquables porte le nom de Guennara. porte l'empreinte delà désolation. Si l'on
C'est là que doit avoir existé la bourgade s'en rapproche par mer, on y découvre
de Mutugenne, nommée plusieurs fois de larges et profondes cavernes.
dans la correspondance de saint Augus- Un petit édifice carré se détache en
tin. Quatre hautes murailles encore blanc sur le versant oriental du morne,
debout, construites moitiéen briques (t), dont il occupe un des contre-forts. C'est
moitié en pierres jaunies par le temps, le fort génois : il est situé à deux lieues
tristes et inhabitées, voilà ce qui reste de Bôneet habité par une petite garnison
aujourd'hui de cette petite ville morte; française. Il protège une baie assez
et afin que toujours et partout la mort commode et l'un des meilleurs mouillages
ne se montre point à nous comme le de l'Algérie
néant , mais comme une transformation Tout près de là, dans un des ravins qui
de la vie, des myriades d'oiseaux et un sillonnent la masse rocheuse du cap, il
figuier au feuillage large et vert sont les existe une carrière de marbre blanc, qui
hôtes vivants et vivaces de cette demeure dut être exploitée pendant des siècles
depuis longtemps abandonnée par les par les Romains, à en juger par la haute
hommes. et profonde excavation taillée à pic dans
Le voyageur qui parcourt ces plaines le banc calcaire. On y retrouve la trace
rencontre aussi çà et la quelques débris encore fraîche du ciseau des carriers.
d'apparence plus modeste et de date Quelques colonnes ébauchées gisent
plus récente; ce sont des puits, dus à la abandonnées sur la rampe qui servait
charité de quelques bons musulmans à l'extraction des blocs. Les Arabes, pro-
qui, pour l'amour de Dieu (fiSab-Illah), fitant des débris de pierres accumulés,
ont voulu de leurs propres deniers en ce lieu par les travaux de l'antiquité,
fournir de l'eau au voyageur altéré. C'est en ont construit un petit marabout que
dans cette vue qu'ont été bâtis ces petits ia piété des fidèles a couvert d'oripeaux.
monuments d'utilité publique. Aussi Entre cet édifice de forme basse et de
,

portent-ils en général le nom deSebbala, couleur terne, et cette haute et large mu-
expression du sentiment religieux qui a raille taillée dans le roc vif, il y a toute
présidé à leur fondation. Il en existe un la distance des deux civilisations que ces
assez grand nombre au voisinage de monuments représentent on dirait une
:

toutes les grandes villes, et l'on ne s'é- petite touffe de mousse venue sur un
tonnera pas, nous le pensons, de trouver vieux chêne mort.
ces pieuses inspirations de la bienfai- Deuuis le cap de Garde jusqu'au cap
sance musulmane associées au souvenir de Fer la côte déroule une longue série
de saint Augustin. de falaises couronnées par les pentes
La chaîne du mont Edough s'avance rapides du mont Edough. Quelques
comme un trumeau de séparation entre accidents se détachent sur ce cordon
le golfe de Bône et celui de Philippeville; abrupte, et fixent l'attention du voya-
elle s'étend depuis le cap de Garde, qui geur. Tantôt ce sont de petites plages
ferme le premier, jusqu'au cap de Fer, qui défendues par des roches détachées; une
ouvre le second. de ces baies, plus profonde que les au-
Le cap de Garde, appelé par les Arabes tres, forme le petit port de Takkouch. Là
Ras-el-Hamra ( le cap de !a rouge ), est se trouvent, à demi cachées dans un mas-
formé déterres élevées, d'un aspect sau- sif d'oliviers sauvages, les ruines d'une
vage et d'une aridité repoussante. Les ville romaine appeléejadis Tacatua. Tan-
profondes crevasses qui le sillonnent, tôt ce sont des rochers de formes bizar-
les déchirements produits par le choc res et fantastiques, analogues au lion de
des vagues, les débris et les grandes Bône. L'un d'eux par exemple lors-
,
,

qu'on se trouve dans ces parages après


(i)Les dimensions des briques méritent midi, apparaît de loin comme une énorme
d'être mentionnées ; car elles n'ont pas voile latine complètement noire; aussi
moins de cinquante centimètres de largeur les marins indigènes l'appellent-ils la
dans les deux sens , sur douze centimètres voile noire.
d'épaisseur. Quelquefois un marabout blanc se
ALGÉRIE. 15

montre de loin sur la crête des falaises. Le mont Edough ne se perd point,
Les marabouts en Algérie occupent comme tant d'autres, dans la foule de
presque toujours des sites pittoresques, noms barbares que les bulletins mili-
Ilssont couverts généralement d'une taires ont cherché vainement à tirer de
couche de chaux, qui contraste avec la leur obscurité. Il renferme la fameuse
teinte noire des tentes ou le vert foncé mine d'Aïn-Barbar, et à ce titre il a reçu,
de la végétation ; ce qui les fait aperce- dans ces derniers temps, le baptême
voir de très-loin. Souvent l'œil cherche d'une célébrité toute spéciale, la célé-
en vain dans les profondeurs de l'ho- britéque donne la police correctionnelle.
rizon d'autres témoins de la présence li est limité à l'est , à l'ouest et au

des hommes; seuls ils animent les soli- nord par la Méditerranée, au sud par
tudes où ie hasard les a placés L'un de la vaste plaine du lac Fzara, et forme
ces marabouts solitaires élevés au pied ainsi une longue presqu'île de quatre-
de l'Edough porte le nom de Sidi-Akkê- vingt-dix mille hectares de superficie
cha. Il est situé au fond d'une petite baie, entièrement circonscrite par des régions
où les caboteurs viennent quelquefois basses qui l'isolent de toutes parts. Il
chercher un abri il occupe le sommet
; contient une population d'environ neuf
d'une colline, dont le pied est garni de mille habitants, tous indigènes.
beaux vergers ; ce qui fait ressortir la Les deux points culminants de cette
sauvage aridité des abords du cap de chaîne sont, à l'est, celui d'Aïn-bou-Sîs,
Fer. Ce marabout fut, il y a quelques et à l'ouest celui du Chahiba. Entre ces
années le théâtre d'une exécution san-
, deux sommets règne une dépression
glante, dont nous raconterons bientôt considérable,occupée par l'antique mara-
les détails. bout de Sidi-bou-Medîn, sanctuaire vé-
Unautre marabout situé un peu à
, néré, visité en pèlerinage par tous les
l'estde Sidî-Akkêcha, offre un intérêt bons musulmans de la contrée circon-
d'un genre différent. On l'aperçoit au voisine. L'espace qui sépare Sidi-bou-
pied du cap Arxin, que les indigènes ap- Medîn du Chahiba est traversé par une
pellent Bas-Jouâm, le cap Nageur. Au- vallée étroite, ombragée de beaux ar-
dessus dans la montagne règne une bres : c'est là que repose le trésor tant
sombre forêt, entrecoupée- de hauts ro- disputé d'Aïn-Barbar.
chers et enveloppée fréquemment par De la longue corde tendue entre Aïn-
des brumes qui l'assombrissent encore. bou-Sîs et le Chahiba partent les rugo-
Il nous est arrivé plusieurs fois de tra- sités qui, dans les quatre directions
verser cette partie de l'Edough au mi- cardinales, déterminent les pentes gé-
lieu des nuages, et nous nous reportions nérales de la montagne.
involontairement à ces bois sacrés de L'ensemble de la chaîne représente
l'antiquité, à ces sanctuaires redouta- donc assez fidèlement une grande tente
bles au fond desquels le paganisme ac- dont le Chahiba et l'Aïn-bou-Sîs seraient
complissait d'horribles sacrifices et cé- les montants, et dont les piquets seraient
lébrait des mystères lugubres. Par une plantés sur les bords de la Méditerra-
coïncidence remarquable, il existait au- née et du lac Fzara.
trefois, précisément au-dessous de ces L'histoire place au pied de cette mon
forêts, à côté du marabout blanc, une tagne deux des épisodes les plus impo-
villeromaine,dont les ruinesy subsistent sants de l'histoire d'Afrique. Lorsque le
encore, et cette ville est mentionnée roi vandale Genseric vint mettre le siège
par les itinéraires anciens sous le nom devant Hippône, l'année même qui vit
de Sulluco, forme un peu altérée de sub mourir saint Augustin, les habitants de
luco, sous le bois sacré. l'Edough, spectateurs naturels de ce
Mont Edough. —
Arrêtons-nous un grand événement, virent s'éteindre à la
moment dans ce massif tapissé de bois, fois du haut de leurs montagnes la domi-
veiné de métaux, destiné, par sa proxi- nation du grand peuple et l'existence
mité de la mer et les éléments de ri- du grand homme.
chesse industrielle qu'il possède, à de- Un siècle après Bélisaire ramenait en
venir l'un des points les plus intéressants Afrique l'étendard de l'empire. Le der-
de notre colonie. nier des successeurs de Genseric, Géli-
1G L'UNIVERS.
mer, fuyait devant lui, et dans sa fuite et chercha ainsi à y ranimer le fanatisme
il demandait un asile aux gorges de l'E- de ses co-religionnaires.
dough, appelé alors Pappua. C'est de là Quoique les populations de ces mon-
qu'il envoyait demander à Bélisaire une tagnes ne soient pas plus belliqueuses
cithare, un pain et une éponge, mes- que ne le sont en général les tribus de
sage emblématique que l'archéologie n'a la province de Constantine, cependant
pas encore expliqué. Si-Zerdoud parvint à trouver des audi-
Des souvenirs plus modernes, des teurs qui crurent en lui et prirent les
souvenirs qui se rattachent directement armes.
à l'occupation française , ajoutent à ces Deux actes d'hostilité préludèrent à
traditions antiques l'intérêt d'un drame cette petite croisade: un officier envoyé
récent. avec une faible escorte sur le marché
Pendant les premières années de notre des Beni-Mohammed près du cap de Fer
conquête les montagnards de l'Edough y fut assassiné de la main même de Zer-
restèrent à peu près étrangers à ce qui doud. Peu de temps après le camp d'El-
se passait daus la plaine de Bône, située Harrouch fut attaqué par les tribus du
au pied de leurs rochers. Quelques Fran- Zerdêza, à la tête desquelles figurait
çais habitant cette ville s'aventuraient encore Zerdoud.
de loin en loin dans la montagne, bien En même temps des actes de brigan-
armés, bien escortés, et ils atteignaient dage isolés, provoqués par les prédica-
ainsi le pic le plus voisin de Bône mais ; tions du marabout, furent commis dans
arrivés sur la crête dont le prolongement la plaine de Bône, ordinairement si sûre
forme le cap de Garde ils s'arrêtaient et si tranquille. Dans l'espace de quel-
prudemment , et redescendaient vers la ques jours Si-Zerdoud devint la terreur
ville. de toute la contrée.
Cet état de choses dura dix ans , les Informé de ces événements, le général
montagnards ne paraissant à Bône que Baraguay d'Hilliers, que les Arabes ap-
pour vendre du charbon des fagots ou, pellent Bou-Dera ( l'homme au bras ),
des fruits , téméraires de
les touristes à cause d'une glorieuse infirmité, le
Bône dans l'Edough qu'afin de
n'allant général Baraguay d'Hilliers prit ses
pouvoir dire qu'ils y étaient allés. mesures pour mettre à la raison ce fa-
Quant à l'état politique des tribus on natique et ses adhérents.
ne savait trop qu'en penser. Les monta- Trois colonnes partirent à la fois de
gnards ne commettaient aucun acte Constantine, de Philippeville et de
d'hostilité collective, mais ils s'abste- Bône, et se dirigèrent vers le massif isolé
naient aussi de toute manifestation bien- de l'Edough. La vigueur et l'ensemble
veillante. de ces opérations combinées ne tardè-
Cet état d'équilibre incertain durait rent pas à amener la soumission du
depuis l'origine, lorsqu'une circonstance Zerdêza.
inattendue vint tout à coup porter le Cependant Si-Zerdoud, retiré dans le
trouble dans la montagne et dessiner Djebel-Edough, y continuait ses prédi-
nettement les positions. cations et y entretenait la résistance.
Vers la fin de 1841 un marabout de la
, Mais elle ne fut pas de longue durée.
tribu des Beni-Mohammed, qui occupe Les trois colonnes pénétrèrent dans la
le cap de Fer à l'extrémité de la chaîne , montagne par la plaine du lac, c'est-à-
s'imagina que la Providence l'avaitchoisi dire par le sud, et après avoir traversé
pour être le libérateur de sa patrie. Ce la chaîne à la hauteur du port de Tak-
nouveau Pierre-l'Ermite se mit donc à kouch , finirent par acculer les insur-
parcourir toutes les tribus de l'Edough gés dans la petite pointe de terre occu-
et à y prêcher la guerre sainte. De là il pée par le marabout de Sidi-Akkêcha.
pénétra dans les montagnes du Zerdêza, Les montagnards demandèrent l'a-
qui s'élèvent de l'autre côté du lac (1), man, qui leur fut aussitôt accordé;

(i) Le massif du Zerdêza occupe le centre de d'El-Harrouch, situé sur la route de Philippe-
l'espace compris enlre Constautine, Guelma, Constantine, en est le poste le plus rap-
ville à

Bône, Philippeville et El-Harrouch. Le camp proché.


ALGÉRIE, 17

mais pendant les pourparlers de soumis- A l'instant les soldats se mirent en


sion un coup de fusil parti de la brous- devoir de cerner le point indiqué mais
;

saille vint blesser à côté du général avant que ce mouvement ait pu s'exé-
un de ses mkahli ou hommes d'armes cuter d'une manière ^complète le bruit
indigènes. Aussitôt la trêve fut rompue ; de la marche des troupes dans le fourré
le général français, indigné d'une aussi s'était fait entendre jusqu'au fond de
odieuse infraction aux lois delà guerre, ces retraites silencieuses. Tout à coup
donna l'ordre de tout massacrer, et cet le massif de broussailles qui cachait le

ordre fut exécuté sur-le-champ. Quel- fond du ravin s'agita d'une manière
ques Arabes, placés dans l'impossibilité étrange. Un homme en sortit. C'est —
de fuir autrement, tentèrent un moyen lui, dit tout bas le guide.

désespéré de salut en se jetant à la mer : Aussitôt le bruit d'une décharge de


ils se noyèrent; les autres, au nombre mousqueterie fit retentir les échos de
d'une centaine, furent impitoyablement lamontagne.
égorgés. Zerdoud tomba pour ne plus se rele-
Cet acte de rigueur, ordonné et ac- ver.
compli immédiatement après l'attentat Sa tête et son bras furent séparés de
qui l'avait provoqué, cette punition son corps pour être exposés aux yeux
,

terrible mais subite d'un crime flagrant de tous les Arabes, comme le seul acte
produisit une impression profonde sur de décès auquel ils pussent ajouter foi.
toutes les tribus. Dans une vengeance C'était le moyen d'ôter tout prétexte à
aussi prompte, aussi éclatante que la des contes absurdes et de prévenir de
foudre, elles crurent voir la tracedu doigt nouveaux malheurs.
de Dieu. Au moment de l'exécution c'é- Depuis cette époque l'Edough est de-
tait une rigueur salutaire; une heure meuré fidèle aux promesses de soumis-
après ce n'eût été qu'une barbarie in- sion qu'il avait faites et au besoin de
utile. tranquillité qu'il éprouve. Non-seule-
Cependant l'auteur de l'insurrection, ment montagnards viennent comme
les
le marabout Zerdoud, n'était point au par le passé apportera Bône les produits
nombre des victimes; on sut bientôt de leur modeste industrie; mais ils ac-
qu'au moment où les Arabes s'étaient cueillent avec une hospitalité cordiale
décidés à demander l'aman il s'était les Français qui leur rendent visite.
jeté dans les bois avec quelques partisans Les habitants de Takkouch ont de-
exaltés , et avait ainsi échappé au mas- mandé la création d'un établissement
sacre. français à côté de leur port, qui offrirait
Mais l'effroi répandu dans toute la ainsi* un débouché à leurs produits. Ils
contrée par l'hécatombe de Sidi-Akkê- ont offert de former une garde natio-
cha devait produire ses fruits. nale pour contribuer à la défense de
Quelques jours après un indigène se ce port.
présentait à la porte du commandant Devant le picd'Aîn-bou-Sîs, sur le col
supérieur de Philippeville, et deman- appelé Fedj-el-Mâdel, s'est élevé un peti*
dait à lui parler en secret. C'était le se- village français, composé de trois ou
crétaire de Zerdoud il venait offrir de ; quatre maisons. Là sans fossé, sans
livrer son maître. mur d'enceinte, sans haie même, vivent
Une petite colonne partit aussitôt en cénobites quelques gardes forestiers.
sous conduite de ce guide, et força la
la Une route tracée par les ordres du gé-
marche en suivant ses traces. Elle pé- néral Randon conduit à cet établisse-
nétra dans les montagnes par les forêts ment, qui, placé à cinq lieues de Bône,
qui en couvrent les versants méridio- parmi les bois et les montagnes, jouit
naux au sud de Sidi-Akkêcha. On ar- d'une sécurité que rien jusqu'à ce jour
riva ainsi au-dessus d'un ravin profond n'est venu troubler.
couvert d'épaisses broussailles. Alors le Dans le cours de l'été 1845 nous
guide, élevant la main dans la direction parcourions le théâtre des événements
où la gorge paraissait se rétrécir et qui viennent d'être racontés. En pas-
s'approfondir le plus, dit à voix basse au sant auprès d'un ravindésert, silencieux,
chef de la colonne C'est là. : sauvage, les Arabes qui nous accompa-
e
2 Livraison. ( Algérie. )
2
ÎS L'UNIVERS.
gnaient quittèrent un moment la route, occupe l'emplacement d'une
peville. Elle
et s'approchèrent avec respect d'un pe- villeromaine , appelée Rusiccada, dont
tit dé en maçonnerie blanche, à demi le nom s'est conservé sous la forme Ras-
caché dans les broussailles ; c'était la Skikda, appliquée à l'un des deux mame-
tombe de Zerdoud. lons entre lesquels s'étendait l'ancienne
Quelques jours après, en descendant, ville.
à la tombée de la nuit, le défilé d'Aoun, L'histoire ne nous a pas fait con-
pour aller camper dans la plaine située naître l'importance de la colonie de Ru-
en arrière du cap de Fer nous aperçû-
, siccada, mais les débris accumulés sur
mes sur la gauche, dans une anfractuo- le sol ont permis de l'apprécier; on y a
sité déserte de la montagne une tente
, trouvé un théâtre bâti sur le penchant
isolée au fond de laquelle brillait une de la colline de l'ouest, et du côté opposé
lumière. Tous les regards de nos guides un amphithéâtre destiné peut-être aux re-
indigènes se portèrent à la fois vers ce présentations navales appelées par les
point; nous traversions la tribu des Beni- anciens naumachies. Enfin des citernes
Mohammed, où l'insurrection avait pris monumentales existaient dans la région
naissance: cette tente solitaire avait élevée du mamelon de l'ouest. Çà et là
été celle de l'agitateur, elle abritait encore surgissaient des cintres de voûtes, des
sa veuve et son fils. restes de temples, et enfin des construc-

Golfe de Philippeville. —
Philippeville.
tions de formes bizarres, dont la destina-

— Stôra. -~ Kollo.
tion primitive n'a pu encore être assignée
avec certitude.
Après avoir doublé le cap de Fer on Tous ces vestiges, qui témoignent de
entre dans le golfe de Philippeville , le l'importance de l'ancienne Rusiccada,
rentrant le plus profond de la côte de la solidité et de la grandeur de ses
d'Algérie ; il n'a pas moins de trente-neuf monuments, se voyaient à la surface du
lieues d'ouverture de l'est à l'ouest, sol au moment où les Français prirent
sur six lieues d'enfoncement du nord possession de la plage et de la vallée de
au sud. Il est compris entre le cap de Skikda. Mais quand la pioche eut com-
Fer à l'est et le cap Bougaroni à l'ouest. mencé à remuer la terre pour y asseoir
La saillie du cap Srigina le divise en lesfondationsdela nouvelle ville, elle mit
deux baies, celle de Kollo et celle de au jour des inscriptions, des statues,
Stôra. des colonnes , des sculptures , et surtout
Cet immense bassin se fait remarquer un énorme amas de pierres de taille, hé-
par l'aspect verdoyant des terres qui le ritage da générations depuis longtemps
circonscrivent; quelques sites délicieux éteintes qui a déjà fourni les matériaux
apparaissent au fond de petites plages d'une cité neuve, et qui est loin encore
entrecoupées de pointes de roches. L'un d'être épuisé.
des plus agréables est formé par la pe- A deux mille mètres à l'est de Philippe-
tite vallée de l'Ouad-el-Rîra qui des-
,
ville une petite débouche à la
rivière
cend des versants occidentaux du Fulfula, mer : dont la belle vallée
c'est le Safsaf,
et vient déboucher à la mer, au pied du estdevenuedepuisquelques années l'objet
cap de ce nom. Lorsque la mode aura de concessions aussi importantes par la
accrédité en France l'usage des villas position des concessionnaires que par
algériennes , ces vallons frais et ombra- l'étendue des lots.
gés se couvriront d'habitations blanches, La fondation de Philippeville date du
et ces belles campagnes, aujourd'hui dé- mois d'octobre 1838. Dès le mois de jan-
laissées, emprunteront à la culture le vier une première reconnaissance avait
seul charme qui leur manque aujour- été dirigée de Constantine jusqu'au point
d'hui , celui de l'animation. où est aujourd'hui le camp du Smen-
Philippeville. —La partie la plus recu- dou, c'est-à-dire à six lieues et demie.
lée du ^olfe est bordée par une plage de Au mois d'avril une seconde explora-
sable où jusqu'en 1838 les embarcations tion atteignit les ruines de l'ancienne
des navires français envoyés pour recon- Rusiccada. Au mois de septembre la
naître la côte étaient accueillies à coups route était ouverte et viable jusqu'au col
de fusil. C'est là que s'est élevé Philip- deKentours, à neuf lieues de Constantine;
ALGÉRIE. 19

quelques jours après les deux camps in- de quinze siècles n'avait vu que des
termédiaires de Smendou et d'El-Har- ruines mornes et silencieuses à côté de
rouch furent établis. Ce dernier n'était huttes éparses et chétives.
éloigné de la mer que d'une journée de Au mois d'avril 1839, c'est-à-dire six
marche. Enfin le 5 octobre une colonne mois après sa fondation, Philippeville
expéditionnaire, commandée par M. le comptait déjà 716 habitants. Au 1 er jan-
maréchal Vallée , partit de Constantine. vier 1847 elle renfermait une population
Le même jour elle allait bivouaquer au de 5,003 Européens dont 2,520 Fran- ,

camp du Smendou. Le 6 elle passa la çais, et de 849 indigènes, dont 652 mu-
nuit au camp d'El-Harrouch, et le 7, à sulmans 58 nègres et 139 israélites,
,

quatre heures du soir , le drapeau trico- auxquels il faut ajouter une population
lore fut arboré définitivement sur les rui- indigène flottante de 246 personnes. Il
nes de la colonie romaine. est à remarquer que c'est de toutes les
C'était le premier exemple d'une prise villes d'origine française celle où les in-

de possession accomplie sur le littoral digènes se sont établis en plus grand


par une colonne française arrivant du nombre.
sud; quoiqu'on fût en "pays kabile, l'oc- Stora. ~ La plage découverte de Phi-
cupation eut lieu sans résistance. Seule- lippeville battue en plein par le vent et
ment dans la nuit quelques coups de la houle appelait, comme complément
fusil tirés sur les avant-postes protestè- indispensable, un point de débarque-
rent contre une conquête à laquelle les ment. Il n'en existait à proximité qu'un
Kabiles devaient bientôt souscrire. seul, à une lieue de la ville, au fond
L'emplacementdePhilippeville, acquis d'une anse, abrité des vents d'ouest par
au prix d'une expédition coûteuse , pou- des hauteurs abruptes, incultes, cou-
vait à bon droit être regardé comme la vertes de broussailles qui se dressent
propriété du vainqueur. Toutefois le gou- alentour comme un rideau. Ce point
vernement, quoique maître du terrain, portait dans la géographie indigène le
craignit de laisser à son premier pas sur nom de Stôra, nom qui signifie lui-même
le territoire kabile le caractère d'une rideau (1). La position de Stôra fut
usurpation. Appréciant la nature du donc occupée, et se transforma bientôt
droit de propriété chez les peuples d'o- en village.
rigine berbère, leurs habitudes de stabi- On y a trouvé, comme à Philippeville,
lité, l'intérêt qu'il avait lui-même à res- des restes imposants de constructions ro-
pecter, à encourager ces habitudes, il maines, de vastes magasins voûtés et de
voulut obtenir, moyennant indemnité, magnifiques citernes, dont le génie mi-
la cession des terrains nécessaires à la litaire a tiré parti , en les rétablissant
fondation de la ville qu'il projetait. avec autant de soin que d'intelligence
C'est ainsi que la France inaugura sa dans l'état où elles se trouvaient il y a
domination sur le territoire kabile , et il deux mille ans. Aujourd'hui la citerne
est certain que cet acte d'équité scrupu- monumentale de Stôra est à la fois un
leuse contribua puissamment à lui con- édifice d'une présente incontes-
utilité
cilier l'esprit de ces peuples. table et un modèle curieux de restaura-
Le génie militaire arrêta immédiate- tion archéologique.
ment le tracé de 'a ville nouvelle; une Il faut le dire la position de Stôra est
,

grande rue fut ménagée au fond de la malheureusement aussi ingrate pour les
vallée étroite qui sépare les deux mame- architectes que celle de Philippeville est
lons; ce fut la ligne de séparation entre désespérante pour les marins. Quoi que
les constructions militaires et les con- l'on fasse, le village se trouve impérieu-
structions civiles. sement borné dans son développement
Philippeville devenait le port de Con- par la roideur des pentes qui le domi-
stantine, le vestibule de toute la pro- nent.
vince; aussi prit-elle un accroissement On se flattait du moins de trouver une
rapide : lesconstructions s'élevèrent ample compensation à ce vice radical
comme par enchantement ; une agitation
électrique , une activité fébrile animèrent (i) C'est de là sans doute qu'est venu notre
tout à coup ce rivage, qui depuis près mot de store.

2.
20 L'UNIVERS.
dans la sûreté du mouillage, lorsque la naissant l'impuissance de ses ancres
mer vint tout à coup restreindre une avait fait couper les câbles, qui ne fai-
confiance un peu trop hâtive et réduire saient plus que gêner sa manœuvre, et
à sa juste valeur le mérite nautique de il gouvernait pour s'échouer sur une
Stôra. Nous pensons faire acte de jus- plage de sable, qui aurait favorisé le
tice en rappelant les principales circon- sauvetage des hommes; mais par mal-
stances de cette affreuse catastrophe, heur il traînait encore une dernière an-
circonstances aussi honorables pour la cre, dont il avait été impossible de rom-
population de Philippeville que pour la pre la chaîne.
marine française. Le navire, horriblement tourmenté
Le 16 février 1841 nous débarquions par la mer, montrait alternativement
à Philippeville, après une traversée déli- aux spectateurs du rivage sa quille et
cieuse par une mer calme et un beau
,
son pont on voyait alors sur ce plan-
:

temps c'était peu de jours après l'hor-


; cher, qui allait se rompre tout ce que
,

rible tempête qui bouleversa la rade de peuvent la discipline et la confiance:


Stôra. Tout le rivage était jonché de parmi les cent vingt matelots qui com-
débris. Nous trouvâmes la population posaient l'équipage , et dont plus de la
de Philippeville consternée des malheurs moitié allaient rendre à Dieu leur âme
dont ellevenait d'être témoin; presque résolue, pas un cri, pas un signe d'hésita-
tous les navires à l'ancre avaient été tion oude découragement. Tous, atten-
brisés contre les rochers.L'île de Sridjina, tifs à la voix du commandant, qui seule
qui forme la pointe de Stôra, avait, se faisait entendre,exécutaient ses ordres
disait-on, plusieurs fois disparu sous les avec calme et précision. Les nombreux
eaux quoiqu'elle ait plus de vingt mè- témoins de cette scène imposante en
tres de hauteur. conserveront toute leur vie le souvenir
Mais parmi tant d'épisodes lugubres religieux.
il y en avait un qui dominait tous les Cependant la gabarre chassait tou-
autres : c'était le naufrage de la gabarre jours, traînant cette malheureuse ancre,
de l'État la Marne. qui l'empêchait de diriger sa marche.
Dès les premiers coups de la tempête Un rocher à fleur d'eau la séparait de
les équipages de presque tous les navi- la plage, et elle aurait pu facilement l'é-
res marchands étaient descendus à terre. viter si elle eût été libre; mais cela fut
Il n'en fut pas il ne pouvait
, pas en impossible, et elle vint le heurter de toute
être de même de la marine militaire : sa masse et de toute sa vitesse.
là tout le monde resta à son poste; Ce fut un horrible moment; le pont
plusieurs passagers des bâtiments de se rompit en trois, et il n'y eut plus pour
commerce y avaient même cherché un chacun qu'une bien faible chance de
refuge, comme dans une arche inviola- salut.
ble; ils eurent à se repentir cruellement Toute la population assistait à ce
du parti qu'ils avaient pris. spectacle, immobile , consternée, ten-
Ce fut vers midi que ce malheureux dant les bras à ces malheureux, plus
navire commença à traîner ses ancres ,
calmes qu'elle, qui allaient mourir à
et vers deux heures le commandant fit vingt mètres du rivage, sans qu'il fut
tirer le canon d'alarme. Aussitôt la po- humainement possible de leur porter
pulation et une partie de la garnison secours.
de Philippeville coururent au village de. Le commandant fit jeter un câble
Stôra et se réunirent sur l'étroite plage vers la plage pour essayer un va et
qui faisait face au bâtiment en détresse. vient; mais le câble, emporté par le vent
Les différents services s'entendirent pour et la mer, ne pouvait être saisi par ceux
faire préparer et apporter tout ce qui, du rivage. Vainement des hommes in-
dans le matériel confié à leur garde, trépides essayaient-ils de s'élancer pour
pouvait devenir instrument de sauve- saisir ce frêle moyen de communica-
tage. En même temps une ambulance tion, quelques-uns furent emportés par
fut organisée pour donner aux naufragés la mer et disparurent.
les premiers secours. Enfin pourtant on parvint à le saisir;
Le commandant de la Marne, recon- cent bras s'y cramponnèrent aussitôt, et
ALGERIE, 2!

les matelots commencèrent à se hisser à un lien intime de parenté. D'ailleurs


la force des mains; mais plusieurs, l'admiration que le courage de.ces braves
engourdis par le froid, vaincus par la fa- gens et la fermeté de leur chef avaient
tigue, assaillis par les lames qui se dres- inspirée à la population de Philippeville
saient contre eux avec fureur, aban- suffisait bien pour appeler sur eux toute
donnèrent le fil de salut et furent en- la sollicitude des habitants.
gloutis. Le commandant de la gabarre la
Bientôt un coup de mer plus violent Marne était M. Gattier, qui, deux ans
que les autres secoua si rudement le après, devait à son tour tendre la main
câble, qu'il l'arracha du rivage en bles- aux naufragés politiques de Barcelone.
sant plusieurs de ceux qui le tenaient. Kollo. — L'île de Sridjina et le cap
Toute communication fut de nouveau du même nom marquent la séparation
rompue ;*>n avait ainsi sauvé une dizaine entre le golfe deStôra et celui de Kollo.
d'hommes, pour vingt et plus qui avaient Depuis le village de Stôra jusqu'à la ville
péri. de Kollo la côte se présente au naviga-
Le
capitaine , qu'on voyait toujours teur ardue mais verdoyante; une petite île
calme et impassible, plus glorieux, à située à peu près à moitié chemin présente
notre sens, sur ce misérable tronçon de un phénomène zoologique assez remar-
navire que dans le commandementd'une quable elle est habitée par des oiseaux
:

escadre le capitaine donna l'ordre d'a-


, d'espèces différentes, et qui plus est
battre le grand mât. d'espèces ennemies , étrange république
Heureusement, en accostant le ro- où le goéland, l'hirondelle de mer, le
cher, le pont du bâtiment était resté pétrel et même le pigeon font leur nid à
tourné vers la terre, de manière que la côté de l'épervier et du milan, et parais-
chute du grand mât pouvaft former une sent vivre dans la plus complète sécurité
sorte de pont entre les débris du navire avec ces destructeurs naturels de leurs
et le rivage. Les choses se passèrent espèces. M. le commandant Bérard, à
ainsi, et le sauvetage s'exécuta plus heu- qui nous empruntons ce fait (1) , ajoute
reusement que la première fois; mais que cette confraternité entre des ani-
plusieurs, trop confiants dans leurs maux voués par leurs instincts à une
forces, avaient essayé de se jeter à la inimitié réciproque se remarque fré-
nier ; tous avaient péri. quemment sur les rochers et les îlots qui
Enfin sur ce débris de carcasse théâ-
, bordent la côte d'Afrique.
tre d'un si horrible drame, et que la La ville de Kollo est la seule position
tempête menaçait encore d'enlever, il ne maritime de quelque importance, sur la
restait plus que deux hommes , le char- côte d'Algérie , qui ne soit pas occupée
pentier du bord et le commandant. Le par les Français. Cependant elle a été
matelot s'effaçait respectueusement pour visitée plusieurs fois par nos colonnes;
laisser passer son chef, lorsque celui-ci, mais l'occupation définitive en a tou-
par un geste brusque et impératif, lui jours été ajournée. Elle est bâtie au
fit signe de passer le premier. Le soldat pied du cap Bougaroni, derrière une
obéit ; mais à peine descendu sur le pont petite presqu'île appelée El-Djerda, d'un
fragile qu'il avait tant d'intérêt à traver- aspect triste , bordée de roches droites
ser vite, il se retourna et tendit la main et parallèles, disposées comme des
à son commandant pour l'aider à y des- tuyaux d'orgue. Les maisons sont bâ-
cendre lui-même. Ceux qui du rivage ties en pierres et couvertes en tuiles. Elle
ont assisté à cette scène si simple, si est habitée par des marins kabiles, qui
courte et si touchante, se la rappellent vivent de cabotage. Les environs offrent
encore avec attendrissement. l'aspect le plus varié et le plus pittores-
Le commandant et tous ceux qu'on que. Au sud de la ville s'étend la plaine
avait pu sauver étaient plus ou moins de Telezza, couverte d'une riche végéta-
grièvement blessés ; les soins ne leur fu- tion. Au delà le fond du tableau est formé
rent pas épargnés. Entre des hommes
que l'on est parvenu à conserver à si (i) Description nautique des côtes de
grand'peine et ceux qui ont exposé leur l'Algérie, par M. A. Bérard, capitaine de
vie pour les arracher à la mort il existe corvette.
L'UNIVERS.
22
graduel- de tous les autres caps par sa forme.
de grandes masses qui s'élèvent
se mon- une grosse masse ronde plongeant
C'est
lement. La plupart des collines
de bois; plusieurs sont dans la mer, comme une tour gigantes-
trent couronnées
sommet Une que, à des profondeurs que la sonde ne
cultivées jusque vers leur
traverse la plaine peut atteindre, à moins qu'elle ne soit
rivière, l'Ouad-Morkan,
dans la mer a jetée tout près du rivage. Il existe au
de Telezza et vient se jeter
pied de ce môle un banc de corail qui
côté de la ville.
de Kollo occupe 1 em- avait motivé au dix-septième siècle l'é-
La petite ville
romaine, désignée tablissement de la Compagnie française
placement d'une cité
à Kollo.
sur les itinéraires sousle nom de
Collops
Lorsque l'on contourne le cap Bou-
magnus. On y retrouve plusieurs de-
de cette garoni on voit se détacher de la masse
bris de constructions qui datent
bord une première saillie, que l'on p*end pour
époque. Au pied d'El-Djerda sur le en
appelée Banar- le cap lui-même. En continuant, on
de la mer, dans une baie
voit surgir une seconde puis une troi-
en-Nca (la mer des femmes), on
voit ,

souter- sième, et le regard du voyageur est ainsi


des pans de murs et au-dessus des
trompé sept fois de suite avant d'avoir
rains.
définitivement doublé le cap pour entrer
11 paraîtraitque Kollo aurait éprouve
des attérissements ce qui est
dans le golfe de Djidjeli, ou dans celui de
par l'effet
et no- Philippeville. C'est pour cette raison
arrivé à plusieurs anciens ports,
que les navigateurs européens l'ont ap-
tamment à celui d'Aigues-Mortes : il
milles, un pelé Bougaroni (trompeur) et les na-
existe au sud, à environ deux
langue vigateurs indigènes le Cap des sept caps
étang séparé de la baie par une
Les (Ras-Seba-Rous ).
de sable d'environ cent mètres. — Enfin, après avoir dépasse
Djidjeli.
traditions locales rapportent que ce
lac
septième pointe du cap Bougaroni, on
communiquait autrefois avec la mer, et la
voit apparaître la ville et le golfe de Djid-
formait un beau port capable de contenir derrière le cap
jeli. Au fond du golfe,
un grand nombre de bâtiments. Les ha- mer sous le nom
une rivière se jette à la
bitants lui donnent le nom
d'El-Djabia.
d'Ouad-Nedja. Elle n'est autre que le
Un pilote indigène a assuré à M. le com- Roumel , qui baigne le pied des rochers
mandant Bérard y avoir trouvé jusqu a
On aper- de Constantine.
treize brasses d'eau (21 m. 10).
du bas- Djidjeli a été occupée de vive force
çoit encore, dit-on, auxenvirons
même dans l'intérieur, sous les par les Français le 13 mai 1839. La ville
lin et ro-
paraîtraient est assise sur une petite presqu'île
eaux, des constructions qui par un
cailleuse, réunie à la terre ferme
confirmer la tradition locale (1). hauteurs circon-
isthme déprimé que
#
les
La baie actuelle de Kollo est signalée dominent à petite distance.
port de voisines
par les marins comme un bon
commerce. Les petits bâtiments y trou-
De la pointe orientale de la presqu île

part une longue ligne de rochers;


il
vents,
vent un abri contre presque tous les
semble au premier abord qu'il suffirait
un fond d'une bonne tenue et un dé-
de remplir en blocs de maçonnerie
les
barquement facile. 11 est probable que
intervalles qui les séparent pour
créer
l'administration française ne tardera pas continue
une des en arrière de cette muraille
à l'occuper. 11 deviendra alors
portes de communication avec Constan-
un large et sûr abri; ce fut l'erreur de
a pos- Louis XIV lorsqu'en 1664 il envoya Du-
tine. La Compagnie d'Afrique y
quesne prendre possession de Djidjeli.
sédé un établissement, de 1604 a 1685, créer un port
songeait alors à y
pour le commerce intérieur et la pèche
11
militaire mais on reconnut que la darse
;
du corail.
manquait de fond, et l'on renonça a une
Cap Bougaroni.— Le cap Bougaroni ou-
avancé au nord de conquête éphémère, que les relations
est le point le plus ren-
vertes avec lesKabilesdu voisinage
toute la côte d'Algérie. Il est le seul avec
le
daient difficile à étendre, et dont
la situa-
Cap de Fer qui dépasse le trente-septième d'ailleurs
encore tion nautique ne justifiait pas
degré, de latitude. Il se distingue conçues.
les espérances qu'on avait

nautique, page 119. Aujourd'hui Djidjeli est privée de


(i) Description
,

ALGÉRIE. 23

communications avec nos établissements enfin la culture des potagers et des cé-
de l'intérieur. Elle n'est accessible aux réales occupe les déclivités inférieures.
Français que par mer tout le massif de
: Quelques accidents remarquables se
tribus compris entre elle et Koilo est de- détachent sur ce fond majestueux dans
:

meuré jusqu'à ce jour dans l'insoumis- l'est c'est le Babour, aplati, en forme
sion. Djemila serait le point de la route de table, au sommet, sillonné de rides
de Constantine à Sétif, avec lequel elle profondes sur les flancs ; au centre c'est
correspondrait naturellement. Mais l'a- le Kendirou, habité par une tribu de mi-
bandon de cet établissement a retardé neurs qui exploitent de riches gisements
l'ouverture de la route entre ces deux de fer ; dans l'ouest c'est le ïoudja,
points. au pied duquel s'élèvent de beaux villa-
Djidjeli, sous la domination romaine, ges, construits dans une forêt d'oran-
avait été élevée au rang de colonie; elle gers.
a conservé sous une forme un peu alté- 11 se produit en entrant dans le golfe

rée le nom d'igilgilis, qu'elle portait de Bougie une illusion analogue à celle
alors. On y retrouve quelques débris de que nous avons déjà signalée pour le golfe
ses édifices antiques. Vers 361 de notre de Bône. Quelques arbres élevés situés
ère une insurrection violente ayant à fleur d'eau s'éloignent par l'effet du
éclaté dans massif qui forme aujour-
le mirage, et prêtent à la baie une profon-
d'hui la Kabilie, un des premiers géné- deur immense. Mais à mesure que l'on
raux de l'empire fut envoyé pour la ré- se rapproche de Bougie l'illusion se dis-
primer. C'était Théodose, père de l'em- sipe, et le golfe montre dans leur réalité
pereur qui s'agenouilla devantsaint Am- sa forme et son étendue. Enfin on ar-
broise. Parti d'Aries en Provence, il rive au mouillage; on se trouve alors
vint débarquer dans le port d'igilgilis. au pied des roches grises du Gouraïa, en
C'est dans l'antiquité le seul fait histo- face d'un groupe de maisons blanches
rique relatif à Djidjeli. séparées eutre elles par des massifs de
Djidjeli est habitée par une garnison vergers; c'est un des plus illustres débris
de sept à huit cents hommes et une po- de la grandeur musulmane en Afrique,
pulation européenne de 265 individus, et la capitale actuelle de la Kabilie.
dont 99 Français. Les habitants indi- Bougie. — La ville et le port de Bou-
gènes sont au nombre de 794, dont 792 gie occupent le segment occidental du
musulmans et 2 israélites. large hémicycle que dessine le golfe , si-
Golfe de Bougie. —
Djidjeli n'est tuation analogue à celle des principaux
éloigné que de vingt kilomètres du cap établissements maritimes de l'Algérie
Cavallo, où commence le golfe de Bou- Bône, Stôra, Kollo, Djidjeli, Alger, Ar-
gie. Quelques groupes d'îlots se mon- zeu et Mers-el-Kébir.
trent dans l'intervalle; en arrière, de Elle est bâtie en amphithéâtre sur
petites plages entrecoupées de falaises deux croupes exposées au sud, et sé-
basses et noires; à mi-côte, des champs parées par un ravin profond appelé Ouad-
cultivés; enfin à l'horizon les hauteurs Abzaz. Le ravin et les deux mamelons
couronnées de bois dessinent le bord viennent se perdre dans la mer en for-
supérieur d'une petite vallée verte et mant une petite baie qui est le port ac-
riante. tuel de Bougie. En arrière de la ville
Rien déplus imposant que le spectacle règne un plateau de cent quarante-cinq
de la cote lorsqu'on a dépassé le cap mètres d'élévation, d'où s'élance à pic à
Cavallo et qu'on pénètre dans le golfe une hauteur de six cent soixante et onze
de Bougie. Un vaste amphithéâtre v de mètres le Gouraïa , remarquable par ses
hautes montagnes apparaît dans l'en- pentes abruptes, sa teinte grisâtre et ses
foncement; presque toutes ont leurs formes décharnées,
sommets hérissés de roches nues quel- ;
La crête du Gouraïa s'abaisse par
ques-unes conservent de la neige jus- ressauts successifs jusqu'au cap Carbon,
qu'au mois de juin au-dessous de la
: qui ferme à l'ouest le golfe de Bougie.
zone des roches et des neiges règne Le premier porte le nom de Mlaad-ed-Dib
un large bandeau de forêts; au-dessous (le théâtre du Chacal). Puis viennent sept
encore commence la zone des vergers ;
dentelures juxtaposées, que les Bougio-
34 L'UNIVERS.
tes comprennent sous la dénomination écoles renommées , de belles mosquées,
commune de Seba-Djebilât (les sept pe- des palais ornés de mosaïques etd'arabes-
tites montagnes ). ques. Chaque année de nombreux pèle-
Le cap Carbon présente à la mer une mu- rins venaient la visiter; aussi l'appelait-
railleperpendiculaire d'énormes rochers on la petite Mecque. Un monument
d'un rouge fauve, qui se prolonge sans qui existe dans la haute ville rappelle
interruption jusque dans la baie de cette tradition ; c'est un puits situé parmi
Bougie, et prête aux abords de cette ville des débris sans nombre et sans nom ;
un caractère imposant. A la base de ce les habitants l'appellent encore , par al-
morne règne une caverne haute et pro- lusion à la métropole de l'islamisme,
fonde creusée par le choc incessant des
, le puits de Zemzem.
vagues qui viennent s'y engouffrer avec Par un caprice assez bizarre, le temps
des bruits sourds ; elle traverse le rocher et la guerre , ces destructeurs impitoya-
de part en part, ce qui lui a fait donner bles , ont respecté sur une grande partie
le nom d'El-Metkoub (la roche percée ). de son étendue la muraille qui fermait
S'il faut en croire une tradition accré- Bougie alors qu'elle était la capitale
ditée parmi les prêtres espagnols éta- des Hammadites et qu'elle tenait sous ses
blis jadis à Alger, la crypte naturelle d'El- lois Bône , Constantine et Alger. On re-
Metkoub fut au quatorzième siècle le trouve encore un échantillon de l'archi-
théâtre des pieuses méditations de tecture de cette époque dans l'ogive
Raymond Lulle. C'est dans cet oratoire gracieuse et pittoresque appelée porte
sauvage et grandiose que l'infatigable des Pïsans, qui s'élève au bord de la
apôtre de la foi prouvée venait chercher mer, à côté du débarcadère actuel. C'est
des inspirations durant le cours de sa par cette étroite ouverture que le 29
mission en Afrique. septembre 1833 les Français ont fait leur
Bougie occupe l'emplacement de la co- entrée dans Bougie sous" le feu des Ka-
lonie romaine de Saldae. On y a retrouvé biles.
des soubassements de murs en pierres de Bougie passa des mains sarrazines dans
taille, quelques tronçons de colonnes les fnains espagnoles, qui lui ont laissé
et plusieurs inscriptions latines dont
, des restes imposants d'architecture mi-
une porte l'ancien nom
de la colonie. litaire. Les trois forteresses delà Kasba,
Mais la véritable grandeur de Bougie d'Abd-el-Kader etdeMouça, occupéesen-
date de la période sarrazine. Vers le mi- core aujourd'hui parles Français, datent
lieu du onzième siècle elle contenait de cette époque.
plus de vingt mille maisons ce qui sup-
, C'était en 1509, au moment où l'Es-
pose une population d'au moins cent mille pagne jetait les fondements de la gran-
habitants. Au commencement du sei- deur maritime qui devait illustrer deux
zième siècle elle ne comptait plus que règnes. Ferdinand le Catholique, sous
huit mille feux , et par conséquent qua- prétexte de réprimer les incursions au-
rante mille habitants. dacieuses des pirates bougiotes, mais
En 1509, au moment où elle fut prise en réalité pour s'assurer d'une des meil-
par les Espagnols , elle renfermait plus leures positions maritimes de la côte
de huit mille défenseurs. Avant l'occupa- d'Afrique , envoya contre Bougie Pierre
tion française elle pouvait avoir, d'après Navarre avec quatorze grands vaisseaux
l'estimation des habitants , environ deux chargés de 15,000 hommes. Au lieu d'in-
cents maisons ; ce qui correspondrait trépides forbans, acharnés à la défense de
au taux des évaluations précédentes à , leur repaire, Pierre Navarre se trouva
une population de mille âmes. Enfin la avoir affaire, suivant le langage d'un
population indigène se trouve réduite auteur contemporain, à « de joyeux
aujourd'hui à cent quarante-six indivi- « citoyens, qui ne tâchaient à autre chose
dus, dont un tiers se compose de Kou- « qu'à se donner du bon temps et à vivre
loughis et le reste de Kabiles. « joyeusement tellement qu'il n'y avait
,

Telle a été la loi de décadence d'une « celui qui ne sût sonner d'instruments
des premières cités de l'islamisme, d'une « musicaux et baller, principalement
ville comptée parmi les villes saintes. « les seigneurs. » A
la vue de l'escadre
Au temps de sa grandeur Bougie avait des espagnole, ces joyeux citoyens s'en-
,,

ALGÉRIE. 2S

fuirent dans la montagne, et la ville Kasba furent en notre pouvoir. Mais la


demeura déserte. résistance, qui avait été faible au moment
Trois ans après en 151 2, le fondateur
, de l'attaque, devint très-vive le lende-
de la régence d'Alger, Haroudj Barbe- main, et se prolongea pendant plusieurs
rousse se présentait à son tour devant
,
jours de maison en maison. Enfin le 12
Bougie avec des forces considérables. octobre, le général français ayant reçu
Déjà même il s'était emparé d'une des des renforts d'Alger, et reconnaissant
forteresses; mais au premier assaut li- toute l'importance de la position du Gou-
vré à l'autre il eut le bras emporté raïa, qui domine la ville au nord, à une
d'un coup de canon, et se retira avec, hauteur de six cent soixante et onze mè-
des pertes énormes. tres, résolut de l'enlever aux Rabiles.
En 1515 il fit une seconde tentative, L'attaque fut bien conduite, et réussit.
aussi infructueuse que la première. Dès ce moment les irruptions parla mon-
C'est alors qu'il se rabattit sur Alger ; tagne cessèrent, et le cadavre de Bougie
il en fit sa capitale, à défaut d'autre, et resta définitivement aux Français.
cette circonstance fortuite éleva tout à De tout temps Bougie parut une posi-
coup la fortune d'une ville que^ la na- tion maritime de premier ordre. En 1541
ture avait réservée pour un rôle plus Charles- Quint, surnommé dans les ins-
modeste. criptions espagnoles l'Africain, y relâ-
Enfin, en 1555, le cinquième souverain cha après sa malheureuse tentative con-
d'Alger, Salah'-er-Réis, vint assiéger tre Alger, et l'impression qui lui resta de
Bougie par terre et par mer. Il enleva ce voyage le détermina à y créer des
d'abord sans beaucoup de résistance le moyens de défense considérables. Les
fort Mouça; il attaqua ensuite le fort Turcs voulurent y placer le siège de
Abd-el-Ratler, et l'emporta d'assaut, leur empire, et c'est dans ce but que Bar-
après l'avoir canonné pendantcinq jours. berousse essaya par deux fois de s'en
Enfin le feu fut ouvert contre la Rasba, emparer. Après l'expédition du duc de
et dura vingt-deux jours, après quoi les Beaufort contre Djidjeli, en 1664,
Espagnols capitulèrent. On voit encore Louis XIV, mieux informé, regretta de
sur les murs de cette citadelle les trous ne l'avoir pas dirigée sur Bougie. Enfin
creusés par les boulets turcs lancés du il existe aux affaires étrangères des do-

fort Mouça. Ce sont à peu près les seuls cuments qui constatent que les Anglais
vestiges cle la période de trois siècles regardent la situation de Bougie comme
qui a précédé la nôtre. comparable à celle de Gibraltar.
La prise de Bougie par les Français fut Ce concours de témoignages s'expli-
provoquée par des brigandages' mari- que par la configuration de la rade de
times. En 1831 un brick de l'État ayant Bougie. La jetée que l'art est obligé d'é-
fait naufrage sur ses côtes, l'équipage lever à si grands frais dans la baie d'Al-
fut massacré. Plus tard un brick anglais, ger existe naturellement dans celle de
le Procris, s'étant présenté devant la Bougie. Cette jetée, c'est le cap Bouac,
ville, en reçut, sans aucune provocation, un des bras du cap Carbon. Il com-
deux coups' de canon. Aussitôt le consul bine son action avec toutes les monta-
d'Angleterre à Alger demanda satisfac- gnes du voisinage pour préserver des
tion de cette insulte, et exprima l'espoir coups de mer et des coups de vent une
que la France, maîtresse de la côte d'A- anse connue sous le nom de Sidi-Iahia
frique, saurait y faire respecter les pa- qui devient, par un concours de dispo-
villons amis. L'expédition ne fut cepen- sitions naturelles, l'un des meilleurs
dant décidée que le 14 septembre 1833, mouillages de la côte d'Afrique. Aussi
et le 23 une colonne de deux mille les Turcs ne l'avaîent-ils pas méconnue.
hommes partait de Toulon sous le com- Chaque année vers l'équinoxe d'automne
mandement du général Trézel. Le 29 au leur flotte abandonnait les parages dan-
point du jour elle parut devant Bougie. gereux d'Alger, et venait prendre sa sta-
Le débarquement s'opéra de vive force, tion d'hiver dans la rade de Sidi-Iahia.
à côté du grand arceau du moyen âge ap- Par une faveur nouvelle de la nature
pelé Porte des Pisans. En deux heures la disposition de la rade de Bougie per-
le fort Abd-el-Rader, le fortMouca et la met encore de l'améliorer à peu de frais,
26 L'UNIVERS.
En effet, c'est surtout par la hauteur des travail, l'exercice des arts profession-
fondations sous-marines que les jetées nels , le soin et l'art des cultures , ne se
artificielles deviennent ruineuses. Eh retrouvent nulle part au même degré
bien une jetée à Bougie, eût-elle deux
! que dans les habitants des montagnes
mille mètres de longueur, ne rencontre- qui entourent la ville de Bougie. Une
rait à cette distance que dix-huit à vingt des différences les plus frappantes est
mètres d'eau tandis que le môle d'Alger
, celle qui se remarque dans la nature des
à sept cents mètres seulement en trouve habitations. En général le Kabile fait peu
déjà trente-deux. de cas de la tente; mais dans les monta-
Pour faire apprécier la valeur arithmé- gnes de Stôra et de Djidjeli il se con-
tique de ces hasards heureux qui se ren- tente de huttes chétives appelées gourbis.
contrent dans la configuration des côtes, Quelques perches garnies de roseaux
ajoutons : forment les murailles ; quelques brassées
Qu'un môle de six cents mètres de de pailles composent la toiture. C'est là
longueur doterait notre marine militaire que l'homme, ramené par une servitude
d'un abri de cent quatre hectares à Bou- séculaire à l'état rudimentaire de l'hu-
gie et seulement de trente-huit à Alger; manité, passe sa vie en compagnie de
Qu'il coûterait a Bougie trois millions tous les objets de son affection de son
,

et demi, tandis que le môle d'Alger pour âne, de sa vache, de son chien, de sa
cinq cents mètres seulement a déjà coûté femme, de ses enfans et de son fusil.
dix millions. Quand on se rapproche des montagnes
Voilà pourquoi Ferdinand le Catho- de Bougie , où se trouvent les parties du
lique, Charles-Quint, Barberousse, territoire demeurées vierges d'invasions,
Louis XIV et les Anglais ont arrêté l'état des habitations humaines s'amé-
leurs regards sur Bougie, les uns avec liore par degrés. D'abord c'est le misé-
complaisance, les autres avec regret. rable enduit de bouse de vache qui seul
Cette ville sera un jour le Gibraltar préserve le foyer domestique de l'indis-
de la côte d'Afrique. crétion des regards et de l'intempérie
des saisons; plus loin c'est la terre blan-
La Kabilie proprement dite.
che appelée torba qui consolide le frêle
En arrivant à l'entrée du golfe de treillage en roseaux; puis viennent les
Bougie, nous avons appelé l'attention murs en pierres sans enduit extérieur,
du lecteur ou plutôt du voyageur sur le et puis enfin il arrive un moment où
caractère et l'aspect particuliers des vous voyez apparaître dans les massifs
montagnes qui auprès comme au loin,
, d'oliviers, de grenadiers, ou d'orangers,
en hordent ou en dominent le contour! la petite maison en pierres blanchie à la
On sent que la nature a dû former là chaux, couverte somptueusement en
un de ces nœuds qui se remarquent tuiles, décorée d'un magnifique pied de
au point de rencontre des grandes vigne qui s'arrondit en voûte" au-dessus
chaînes dans la configuration des conti- de la porte d'entrée. Il arrive un mo-
nents c'est que là aussi existe un nœud
: ment où la propriété , d'abord vague et
d'une autre espèce, et que les populations mal définie , livrée aux caprices et aux
de ce massif diffèrent autant de celles injures du parcours, se montre à vous
qui les entourent que le massif lui-même divisée, délimitée, entourée de murs ou
de ceux qui le circonscrivent. de haies; où, à l'aspect d'une de ces
La contrée qui vous fait face lors- bourgades comme la Kabilie propre-
,

que venant de l'est vous pénétrez dans


1 ment dite en renferme des milliers , vous
le golfe de Bougie est la Kabilie propre- vous croiriez presque transporté dans
ment dite. un de nos villages de France , si la pré-
A côte de Stôra et celle
la vérité, la sence de l'olivier ne vous rappelait aux
de Djidjeli sont habitées 'par des tribus si la forme de la
latitudes africaines,
habiles dans lesquelles le génie et les mosquée surmontée de son petit mina-
instincts particuliers àcette race ont ret blanc ne vous rappelait aux terres de
laissé des empreintes plus ou moins l'Islam.
profondes. Mais le goût de la stabilité, C'est vers le fond du golfe de Bougie
l'amour du ravin natal , l'habitude du que ces différences , décisives à notre
, ,

ALGÉRIE. 27

avis , dans la condition et les habitudes porte. Qu'il s'éloigne au large à dix ou
des peuples , commencent à se dessiner douze milles seulement ; et au-dessus du
nettement. Une petite rivière , appelée rideau de cultures qui bordent le rivage
Aguerioun marque , la limite entre le ré- il verra se dresser, derrière le pic nu de

gime décent de la chaux, de la pierre et l'Afroun, qui domine les sources de la


de régime grossier des ro-
la tuile, et le Nessa il verra se dresser les sommets
,

seaux, de la bouse de vache etde la pailJe. neigeux du Jurjura, élevés de deux mille
C'est là que commence la Rabilie. cent mètres au-dessus du niveau de la
A partir de l'embouchure de ce ruis- mer. Au sud de ces montagnes, au
seau la côte, malgré le caractère assez
,
pied de leur versant, coule une rivière,
abrupte de ses pentes, étale sans inter- l'Akbou, qui vient jeter ses eaux à la mer
ruption de belles et riches cultures, au pied des murs de Bougie. C'est cette
jusqu'à l'embouchure d'une autre rivière partie supérieure de son cours qui forme
qui forme comme l'artère intérieure de la limite méridionale de la Kabilie. C'est
la Kabilie, et dont l'embouchure en là aussi que passe la grande communi-
marque la limite occidentale. Cette ri- cation de Constantine à Alger. La dis-
vière est l'Ouad-Nessa; elle prend sa tance du cours supérieur de l'Akbou à la
source dans les hautes gorges'de Jurjura, côte est de soixante kilomètres : c'est la
et vient déboucher à la mer, derrière le profondeur de la Kabilie.
cap qui abrite Dellis. La chaîne du Jurjura, dont les som-
L'Aguérioun et la Nessa comprennent mets s'aperçoivent en mer par-dessus la
une étendue de côtes d'environ cent bordure abrupte de la côte, règne sur une
quarante kilomètres c'est la base de la
; longueur d'environ vingt-cinq lieues.
Kabilie. Elle est inhabitée sur tout son dévelop-
Entre ces deux termes le rivage con- pement, à cause des températures gla-
serve un caractère homogène, sans ciales que les vents et l'élévation y en-
avoir pour cela un aspect uniforme. La tretiennent. Les crêtes sont même impra-
continuité des cultures que l'on voit ticables depuis octobre jusqu'en juin, à
s'élever jusqu'au sommet des collines cause des neiges qui les couvrent.
réjouit la vue sans la fatiguer. Çà et là Entre les limites que nous venons de
sur le bord de la mer, ou dans le fond tracer habite une petite république fédé-
d'un ravin boisé se montrent les toits
, rative, fière, hargneuse, entêtée, ja-
de tuiles d'un village ou le dôme blanc louse à l'excès de son indépendance,
d'un marabout. D'autres accidents con- préférant sa liberté orageuse et anar-
tribuent encore à rompre l'uniformité du chique à un vasselage quf lui donnerait
tableau c'est par exemple la masse rous-
; l'ordre et la richesse, industrieuse et
sâtre du cap Corbelin avec ses couches commerçante; néanmoins ce qui distin-
de roche disposées par stries obliques. gue tout d'abord le Kabile de l'Arabe,
C'est le cap Sigli, avec ses blocs accu- c'est un patriotisme naïf et touchant
mulés d'une manière si bizarre qu'on les qui lui inspire une sorte de piété filiale
prendrait de loin surtout en venant de
, pour les roches même les plus ingrates
l'est, pour les ruines d'une ville cyclo- de son pays natal. Il ne s'en éloigne que
péenne ; tantôt enfin c'est l'anfractuosité pour demander à l'émigration le pain
profonde dessinée par la belle et riche du travail ou pour marcher à la dé-
,

vallée de l'Ouad-Sidi-Ahmed-ben-Iousef fense du territoire fédéral.


habitée presque exclusivement par des tri-
bus de marabouts, bons moines qui, dans
Mœurs de la Kabilie. — Constitution
intérieure.
la Kabilie comme ailleurs, s'adjugent
toujours les meilleures terres. La KabiIie,comme le reste de l'Algérie,
Nous venons de mesurer la largeur est divisée en tribus ; la tribu se subdi-
de la Kabilie; disons un mot de sa pro- vise en fractions chaque fraction com-
;

fondeur. Nous l'avons côtoyée de l'est prend un certain nombre de villages


à l'ouest; mais dans le sud jusqu'où ( Dahra ). Bien que le caractère fédératif

s'étend-elle? Grâce à l'âpre conforma- appartienne à l'ensemble du pays, en ce


tion du pays, il est facile au voyageur sens que toutes les parties doivent leur
d'en juger sans quitter le navire qui le contingent d'hommes et leur tribut d'ef-
28 1 /UNIVERS.
forts à la cause commune, cependant Le nouveau cheik fait aussitôt ses
le lien d'association politique se montre dispositions pour offrir à ses administrés
plus étroit dans certains groupes, qui et à ses électeurs la dîfa d'installation,
réunis sous un nom commun, parais- difa dont le nouveau fonctionnaire n'ou-
sent être les débris des principautés blie pas de prélever
la dépense sur le
berbères du moyen âge. Telle est la produit des recettes municipales.
confédération des Zouaoua, dont le Ces recettes proviennent en grande
nom se retrouve dans le mot francisé partie des amendes qu'il prononcent elles
de zouaves , parce que cette contrée est ne laissent pas que d'être considérables,
la première dont les habitants soient attendu que la coutume kabile admet pour
venus à Alger en 1830 offrir à la France tous les crimes et délits la compensation
leurs services militaires. pécuniaire.
La constitution intérieure de la Kabi- C'est là l'origine des amendes et la
lie est un mélange des trois formes aris- source des revenus publics. Voici quel-
tocratique , théocratique et démocrati- ques échantillons du tarif des peines
que. Mais les deux premières paraissent pécuniaires prononcées par le code pénal
avoir été introduites par les révolutions kabile , qui du reste n'admet pas les
qui ont agité la grande famille berbère peines corporelles.
au moyen âge. La forme démocratique Injures, î bacita (2 fr. 50).
est celle qui répond le mieux au génie Coups portés avec la main sans effu-
ombrageux du montagnard, celle à la- sion de sang, 2 bacitas (5 fr. ).
quelle il revienttoujours.Dans presque Coups portés avec effusion de sang,
toutes les tribus le pouvoir est électif. 5 bacitas (12 fr.50).
Les élections ont lieu après le dépicage, Celui qui couche en joue sans tirer
c'est-à-dire vers la fin de l'été. On attend est passible d'une amende de 20 baci-
que la dernière charge de blé soitrentrée. tas (50 fr.).
Alors les cheiks fixent un jour et un S'il a tiré et qu'il ait produit une bles-
lieu de réunion. L'assemblée est convo- sure , l'amende s'élève à 100 bacitas
quée, soit dans la mosquée, soit au mar- (250 fr.).
ché , s'il y en a un dans la tribu. Quel- Le meurtrier est abandonné à la loi de
quefois même le rendez-vous est donné la vendetta, loi inexorable, qui impose
au cimetière. Tous y sontappelés, grands à tout homme l'obligation de venger le
et petits, riches et pauvres. Mais avant le meurtre d'un parent ou d'un ami.
jour de l'élection générale les marabouts Si la victime laisse un père, un frère
et les notables s'assemblent un jour un fils, c'est lui qui a charge de la ven-
de marché, et se concertent dans cette ger. Il attend, s'il le faut, durant des
réunion préparatoire sur le candidat années entières, une occasion favorable
qu'il convient de présenter. Puis quand pour tuer le meurtrier et acquitter la
vient le jour de l'assemblée générale dette du sang. Quelquefois, pour lui in-
chacun use de son influence personnelle spirer une confiance fatale, il quitte le
pour appeler les suffrages sur le candi- village, et disparaît pendant plusieurs
dat désigné à l'avance. De cette manière mois. Puis, au moment où il suppose
les élections s'accomplissent avec ordre, que son ennemi l'a oublié, il revient
la convocation de la tribu n'ayant pour mystérieusement, se glisse pendant la
objet que de sanctionner par acclama- nuit jusqu'au pied de l'habitation, pra-
tion le choix des cheiks et des oulémas. tique sans bruit un trou dans le mur, y
Dès que le nouveau cheik a été pro- engage le long canon de son fusil dans
clamé, la fatha commence; c'est la cé- la direction où il est sûr d'atteindre sa
rémonie d'inauguration. Les cavaliers proie, fait feu, et disparaît de nouveau
et fantassins se répandent dans la cam- satisfait d'un crime qu'il regarde comme
pagne, et déchargent leurs armes en une expiation.
signe de réjouissance. Ces bruits répétés Mais la victime peut ne laisser en mou-
de sommet en sommet annoncent dans rant qu'une mère, une fille, une sœur :.
tous les hameaux la clôture de l'élec- qu'importe ; c'est elle encore qui se
tion; les femmes et les enfants s'associent chargera de la venger. Elle va dans une
à la joie générale. tribu éloignée chercher un homme qui
.

ALGÉRIE. 29
Aii prête son bras; elle fait prix avec lui, et à la configuration non moins âpre
puis elle part et va mendier de tribu en
, du sol qu'il habite, le peuple kabile a
tribu jusqu'à ce qu'elle ait amassé la échappé en partie du moins à toutes
, ,

somme convenue. les dominations; il montre avec orgueil


Laguerre. Les inimitiés d'homme à les crêtes rocheuses au pied desquelles
homme sont moins fréquentes encore la razia turque est venue se briser. II
que les guerres de tribu à tribu ; chacune se donne aujourd'hui le nom tfamzigh,
a ses ennemies et ses alliées. Les alliances qui signifie homme libre, sans se douter
se concluent par l'échange d'un gage' que ses ancêtres portaient à l'origine des
entre les deux cheiks. Le gage est un traditions humaines le nom de mazig
,
yatagan, un fusil, ou un bernou. Il qui vraisemblablement avait une signi-
porte le nom de mezrag, qui signifie fication pareille. Le même nom s'est
lance, parce que cet usage chevaleres- donc conservé à travers les âges pour
que remonte sans doute au temps des consacrer le même fait.
carrousels et des tournois. L'échange du Il est de principe que tous les travaux

mezrag établit entre les contractants une cessent lorsque la voix de la poudre se
union étroite , une solidarité complète. fait entendre dans la montagne tous :

Le mezrag est un gage sacré : honte à les hommes doivent courir aux armes
qui le perd; honte plus grande à qui et se réunir autour du cheik ; les fem-
le laisse arracher de ses mains. mes demeurées au village abandonnent
Ce culte de l'objet échangé, qui lie les leurs occupations habituelles, et pensent à
tribus, lie aussi les personnes. Le Kabile ceux qui combattent: à plus forte raison
qui a échangé le mezrag avec un autre cette obligation est-elle rigoureuse lors-
devient ce qu'on appelle son naïa, c'est- qu'il s'agit de la guerre sainte.
à-dire son répondant corps pour corps ; Pendant les premiers temps qui sui-
son alter ego. Il épouse toutes ses que- virent la prise de Bougie , les Kabiles
relles, il doit le défendre au péril de ses paraissaient tous les jours devant la
jours, et s'il succombe il doit le venger. place, et tous les jours ils interrompaient
Cet étrange fanatisme a ensanglanté plus leurs travaux. Bientôt, fatigués de ce
d'une tribu. Il a été la cause ou au moins régime , ils laissèrent une semaine d'in-
le prétexte de l'assassinat commis sur la tervalle entre leurs attaques , plus tard
personne de M. Salomon de Musis, un mois, puis enfin deux et même trois
commandant supérieur de Bougie par mois. suffisait alors
Il pour rompre la
,

Mohammed-Amzéian cheik des Oulad-


, trêve de la provocation fanatique d'un
,

Tamzalt,le 4 août 1836, marabout. Aussitôt la coalition se for-


Au milieu de ces guerres intestines où mait le plan de campagne était discuté
;

l'absence d'une protection supérieure dans l'assemblée des cheiks on fixait le ;

livre tous les démêlés à l'arbitrage de lieu et le jour du rendez-vous c'était :

la force, le Kabile finit par regarder ordinairement au marché des Beni-


l'instrument de sa défense personnelle bou-Msaoud qui se tient tous les mer-
,

comme une partie de lui-même. A peine credis. Les tribus qui avaient voté pour
a-t-il atteint l'âge de seize ans, qui mar- la guerre fournissaient leurs contingents.
que le passage de l'adolescence à la viri- Il arrivait souvent que les cheiks enne-
lité, qu'il reçoit un fusil des mains de mis se faisaient un devoir chevaleres-
son père et dès lors cette arme devient
, que , aussitôt après la décision prise, de
son inséparable compagne; elle le suit la signifier auxlFrançais (1). Le comman-
dans toutes ses courses, dans toutes les dant supérieur fut prévenu plusieurs fois
vicissitudes de sa vie; elle est à la fois par écrit du jour où il serait attaqué ;
sa protectrice et son amie. jamais les Kabiles ne l'ont trompé et
Le paysan kabile a pour fortune deux n'ont manqué au rendez-vous.
bœufs, un âne et un fusil. Éprouve-t-il La campagne durait deux ou trois
un malheur, il vend un bœuf ; un second, jours ; chacun apportait ses munitions
il vend l'autre bœuf; un troisième , il et ses provisions : ces dernières étaient
vend son âne jamais, quoi qu'il arrive,
:

il ne se sépare de son fusil


(i) C'est d'ailleurs une des prescriptions
Grâce à cette nature âpre et farouche, de la loi du Djehad.
30 L'UNIVERS.
d'une simplicité homérique, car elles se cette opération de grands cris, qui du-
réduisaient à une galette cuite sous la rent pendant tout le combat.
cendre, assaisonnée de quelques figues Le moindre avantage leur inspire une
sèches. grande audace; mais l'amour irrésis-
Presque toujours les femmes suivaient tible du pillage les empêche de poursui-
leurs frères et leurs maris ; on les voyait vre un succès.
courir dans la mêlée, excitant les com- Dans la retraite ils se retournent et
battants parleurs cris, portant secours font feu , se dispersant pour diviser
aux blessés, aidant à emporter les morts, l'attention et les coups de l'ennemi,
partageant les périls de la lutte, la profitant avec habileté d'une pierre
douleur du revers, la joie du succès. d'un arbre, du moindre accident de ter-
De sanglants exemples ont prouvé la rain pour recharger en sûreté leur long
part que les femmes prenaient à la fusil.
guerre sainte. Le 5 décembre 1834 une Dans
la déroute ils fuient sans ordre,
d'elles, confondue dans un groupe de et gagnent de toute la vitesse de leurs
fantassins , essuya comme eux la charge jambes les rochers et les broussailles.
de notre cavalerie, et fut retrouvée parmi Ils s'ingénient alors, comme ils peuvent,
les morts. Le 11 novembre 1835 qua- pour échapper aux coups du vainqueur :

torze furent tuées ou blessées. Enfin le ainsi on les voit agiter leur bernou
8 juin 1836 on vit la veuve d'un cheik, avec les bras, pour donner le change
tué la veille devant le fort Doriac , con- sur la place que leur corps grêle occupe
duire en personne une colonne sur le sous ce vêtement. Sont-ils serrés de
théâtre de sa mort en poussant des hur- près, ils se retournent, saisissent la
lements affreux et braver la mitraille baïonnette du fantassin, prennent le
pendant plus d'une heure (1). sabre du cavalier par la lame , et le ti-
Les Kabiles, quand ils marchent à la rent à eux en se coupant les mains, dans
guerre , avancent par groupes gagnant l'espoi r de désarçonner leur ennemi Par- .

les hauteurs pour se rapprocher du viennent-ils à trouver une cachette, ils


point d'attaque. Chaque tribu a un dra- s'y blottissent, tenant près d'eux leur
peau*; il est porté par le plus brave. Ils fusil chargé, prêts à faire feu à bout
ne s'engagent qu'avec beaucoup de cir- portant s'ils sont»découverts, et déter-
conspection, et jettent en avant des ti- minés à se servir ensuite de la crosse
railleurs pour sonder le terrain. Aux comme d'une massue l'idée de se rendre
:

approches du point d'attaque, ils s'é- ne leur vient jamais.


parpillent; chacun cherche son rocher Industrie. La guerre, malgré l'ar-
ou son arbre pour s'y embusquer et deur que les Kabiles y mettent n'est ,

faire feu à couvert. cependant pour eux qu'une nécessité,


Si les cavaliers, saisissant un moment une nécessité désastreuse car elle en-
;

favorable, s'élancent au galop, les fan- traîne la destruction des maisons et des
tassins courent avec eux , se tenant à la arbres, ces deux liens par lesquels l'en-
selle ou à la queue des chevaux. On a vu fant de la Kabilie tient si fortement au
jusqu'à trois hommes cramponnés au sol natal.
même cheval. Le drapeau s'arrête à est facile de reconnaître que dans
Il
distance, et indiqué le point de rallie- les goûts kabiles c'est le travail qui tient
ment le premier rang; quel que soit le point
Les Kabiles attachent une certaine qu'il occupe, il trouvée utiliser les res-
importance à commencer l'attaque par sources naturelles du sol. Dans les plai-
un feu bien nourri; c'est ce qu'ils ap- nes étroites qui bordent le talweg de
pellent la taraka. Us accompagnent ses cours d'eau, il est laboureur et pas-
teur; sur les pentes des montagnes, il
est jardinier là il passe sa vie au milieu
:
(i) Nous empruntons ces faits et plusieurs
des détails qui précèdent et qui les suivent
les
des vergers ; il sait les soins que chaque
à un ouvrage intitulé : Vingt-six mois à Bou- sujet, que chaque espèce réclame; l'oli-
gie, par M. Edouard Lapène, lieutenant- vier forme sa principale ressource, et
colonel d'artillerie , ancien commandant su- lui donne des flots d'huile, dont les derniè-
périeur de cette ville. res gouttes vont aboutir, sous la forme
ALGÉRIE. 31

de savon, aux boudoirs de Paris, et, sous chaque jour voit un bon nombre de
la forme de pommade, aux huttes de jeunes Kabiles, n'ayant pour tout bien
Timbektou. Le jardinier kabile connaît qu'un bâton un derbal en guenilles et
,

très bien, quoi qu'on en ait dit, l'utilité la foi dans le travail, descendre de ces
de la greffe. montagnes et s'acheminer vers Alger,
Vers le sommet des montagnes, où vers Sétif , vers Constantine, vers tous
régnent d'immenses espaces couverts les points enfin où la présence des Eu-
de forêts vierges, le Kabile est bû- ropéens promet un aliment à leur acti-
cheron et tourneur. C'est de ces hautes vité. Amasser en quelques années un
régions que descend toute la vaisselle petit capital, retourner ensuite dans leur
indigène de l'Algérie : c'est là particu- pays , y acheter une chaumière , un coin
lièrement que se fabriquent ces plats de terre cultivable, et y passer le reste
majestueux en bois de hêtre appelés de leurs jours parmi les roches ingrates
gaça, où s'apprête et se sert chaque qui les ont vus naître : voilà le rêve de
jour le mets national, le couscoussou leur ambition.
destiné à tous les habitants d'une tente, On n'apprécie peut-être pas assez l'im-
d'une gourbi, d'une maison. Là où do- portance pour la soumission pacifique
mine ia roche ingrate, là où le sol ne de cette contrée , de ce courant qui
produit ni blés, ni fruits, ni arbres, le amène sans cesse au contact de nos be-
Kabile est orfèvre , forgeron, armurier. soins et de nos ressources un peuple
Ainsi la tribu de Fliça-sur-mer est une industrieux et imitateur.
grande manufacture" d'armes blanches. N'omettons pas une branche intéres-
Elle fabrique de longs sabres droits et sante de l'industrie kabile, celle que
pointus que les Kabiles appellent khe- les mœurs musulmanes réservent ex-
dama, et que nous appelons Flîça, du clusivement aux femmes , la fabrication
nom de ia fabrique. Ailleurs ce sont des des tissus de laine. Dans toutes les tri-
manufactures d'armes à feu la tribu des
: bus les femmes tissent la laine et la
Beni-Abbês, par exemple, livre au com- façonnent en bernous. Mais il en est
merce indigène de longs fusils , produit deux qui excellent surtout dans ce genre
de ses usines, et en particulier des pla- d'industrie, et dont les produits uni- ,

tines qui jouissent d'une certaine vogue. versellement estimés, commencent à


La fabrication de la poudre de guerre être recherchés même des Européens ;
constitue la spécialité des Rboula. Là ce sont les Beni-Abbês et les Beni-Our-
pas une maison qui n'ait son atelier Des p.iys où la femme donne l'a-
tilan.
d'artifice. Les procédés ressemblent beau- bondance au foyer domestique doivent
coup aux nôtres. Ils tirent le salpêtre à ce fait seul un germe de réhabilitation
des antres naturels où il se forme et se morale ,
que l'avenir et le contact d une
dépose par efflorescence. Le charbon est civilisation supérieure doivent déve-
celui du laurier-rose, qui croît au bord de lopper.
tous les ruisseaux. Le soufre est fourni Femmes. Dans les villes musulmanes
par le commerce européen. La poudre la femme disparaît et s'annule sous le
se vend de 1 fr. 50 à 2 fr. le demi-kilog. voile dont la loi , complice de la jalousie
Dans les montagnes des Beni-Sliman des hommes, l'oblige à couvrir ses traits,
le Kabile est surtout mineur. Le con- espèce de suaire qui l'ensevelit vivante.
tre-fort du Kendirou contient des mines Les femmes kabiles ne sont point
de fer en pleine exploitation. Le minerai soumises à cet usage elles recherchent:

extrait au pic à roc est traité par le char- au contraire les occasions de se montrer ;
bon de bois dans de petits fourneaux à elles paraissent à toutes les fêtes, et y
la catalane. Les soufflets, faits en peaux prennent part avec les hommes, dont
de bouc, rappellent ceux de nos éta- elles suivent les exercices. Elles
y jouent
meurs forains. même un rôle actif par les chants et les
Dans les régions pauvres, ravinées, danses auxquelles elles se livrent. Leur
impropres à la culture, incapables de danse favorite s'appelle sgara ; elles
nourrir tous leurs habitants l'émigra-
, l'exécutent au son de ia zerna (i), en
tion devient une nécessité. Chaque an-
née, chaque mois, on pourrait dire (i) Espèce de haut-bois à six trous.
32 L'UNIVERS.
brandissant un yatagan ou un fusil. nourrir. Le divorce est aussi commode
Le vêtement ordinaire des femmes et aussi fréquent chez eux que chez les
consiste dans un haïk ou longue pièce autres peuples de l'islam. C'est surtout
de laine descendant jusqu'à mi-jambe, dans la classe des femmes divorcées que
maintenu à la ceinture par une cbrde de le dérèglement est le plus commun.
laine. La femme divorcée porte le nom
Elles portent comme ornements d'im- tfadjoula. Elle retourne chez son père,
menses boucles d'oreilles quelquefois
,
et s'y livre à la prostitution, de l'aveu et
en argent , le plus souvent en cuivre sous les yeux de ses parents. Quelquefois
ou en fer, et d'autres anneaux de même même le père et le frère de l'adjoula
métal aux pieds et aux bras. spéculent sur le désordre de leur fille
Elles affectionnent singulièrement le et de leur sœur, et en partagent le prix
collier de verroterie ou de corail, qu'elles avec elle. Il en est qui poussent le cy-
achètent aux colporteurs forains. Maïs nisme jusqu'à se faire les courtiers de
c'est un luxe réservé aux bourgeoises et cet infâme commerce. Ce sont eux-
aux coquettes. Le henné, cette teinture mêmes qui appellent les étrangers, les
populaire en Algérie, fournit son tribut introduisent dans leur demeure , et di-
à leur parure ; il colore les ongles , la sent à l'adjoula : Fille, préparez la cou-
plante du pied et la paume de la main. che de l'étranger. D'autres poussent la
Enfin divers dessins tatoués sur le front complaisance jusqu'à se tenir devant la
et les bras complètent cette toilette assez porte du logis et à faire le guet armés,

bizarre ; et ce qu'il y a de remarquable de leur fusil, pour éloigner les indiscrets


dans ce dernier ornement, c'est qu'il et les importuns. Dans quelques tribus,
dessine presque toujours l'image d'une par exemple dans celle d'Amzéian, l'as-
croix. sassin du commandant Salomon, les
Dans beaucoup de localités les femmes Kabiles font un honteux trafic de leurs
sont blanches et d'une grande beauté. femmes ils s'éloignent à dessein pour
:

Quelques tribus sont renommées pour laisser à l'adultère toute sécurité , et en-
le nombre de leurs jolies femmes. On core ont-ils soin d'annoncer leur retour
cite surtout les Saïdiennes et les Guisfa- par des cris ou des coups de fusil, afin de
riennes. Un Kabile nous disait avec en- sauver du moins les apparences.
thousiasme que les premières, les Saï- C'est surtout aux voyageurs qui s'ar-
diennes, étaient les plus jolies créatures rêtent un jour et repartent le lendemain
du monde; il avait peut-être quelque que ce genre d'hospitalité est offert ; car
raison personnelle pour tenir un pareil les Kabiles, très-jaloux les uns des autres,
langage. Dans les villages situés vers ne le sont nullement des étrangers.
les cimes de la montagne, régions gla- Chaque village possède sa petite mos-
ciales, où il faut quelquefois, par 36° de quée; c'est en général la plus belle mai-
latitude, se faire un passage à la pioche son. Elle est consacrée à la prière; mais
au travers des neiges , les femmes sont comme chez les musulmans la vie civile
généralement rouges rouges comme du
, se confond dans la vie religieuse la mos-
,

corail, nous disait un habitant du pays, quée a une autre destination toute ter-
qui attribuait la coloration de leur teint restre: c'est l'hôtellerie des voyageurs.
au froid habituel de ces contrées. Elle est entretenue aux frais des habi-
Nous devons dire que les femmes ka- tants; le cheik y pourvoit sur le pro-
biles se montrent souvent peu soucieu- duit des amendes et si ce fonds ne suffît
;

ses de leur réputation. Tous les voya- pas il a recours aux cotisations. 11 com-
geurs indigènes qui ont parcouru ce met un oukil à la garde et à l'entretien
pays et ceux même qui l'habitent s'ac- de la mosquée : c'est ce dernier qui a
cordent à leur reprocher une facilité de charge d'héberger les voyageurs, et le
mœurs que dans certains cas la dépra-
,
cheik les laisse rarement partir sans
vation des hommes autorise et pro- leur demander s'ils sont satisfaits de
voque. l'hospitalité qu'ils ont reçue.
Le Kabile peut prendre plusieurs Lorsqu'un étranger aVrive dans une
femmes, comme les musulmans : toute- bourgade kabile, un habitant officieux
fois il est limité par l'obligation de les se présente à lui , et lui demande s'il est
,

ALGÉRIE. m
de passage pour la mosquée ou pour la l'esquisse sommaire que nous venons de
femme. Dans le premier cas il est logé tracer un dernier reflet du caractère na-
et nourri aux frais de la commune, qui tional.
pourvoit à ses besoins , sans s'inquiéter Le sommet du Tamgout forme un
du but de son voyage. S'il est de passage large plateau inhabité, couvert d'une fo-
pour une femme , l'officieux cicérone le rêt de chênes. A l'ombre de ces bois sé-
conduit chez l'adjoula, qui le reçoit culaires s'élève une petite mosquée blan-
moyennant salaire. che, propre, bien entretenue, seul mo-
Les femmes, malgré les dérèglements nument qui dans la forêt déserte rap-
auxquels se livrent un grand nombre pelle le voisinage des hommes. C'est
d'entre elles, n'en sont pas moins, chez cette petite coupole qui s'appelle Tam-
les Kabiles , entourées d'une vénération gout; elle donne son nom à la monta-
toute particulière. A l'exemple des an- gne, et porte elle-même celui d'un mara-
ciens Germains, ils supposent à leur sexe bout dont elle renferme la dépouille. La
une mission religieuse, une puissance forêt est la propriété commune de tous ;
d'inspiration; aussi se gardent-ils bien ainsi l'a voulu Tamgout lui-même.
de rejeter leurs avis ou de douter de leurs Mais le bois de Tamgout est un objet
oracles. Ce respect pour les femmes, sacré : malheur à celui qui concevrait, en
malgré leur état habituel d'infériorité, lecoupant, la pensée de le brûler ou de
est un très-remarquable. Lorsque
fait levendre Dieu couvrirait ses yeux d'un
!

l'on est menacé, il fait bon se mettre bandeau ou lui susciterait un lion pour
sous leur protection; c'est la meilleure le dévorer.
sauvegarde. Dans les premières années La dévotion pour ces dieux pénates
de la prise de Bougie, deux Arabes des va, dit-on, quelquefois jusqu'à balancer
nôtres firent naufrage dans la partie la l'influence des prescriptions fondamen-
plus inhospitalière du golfe. Ils allaient tales de l'islamisme. Ainsi, dans les
être massacrés lorsqu'une femme inter- montagnes des Beni-Amran, en arrière
vint, les couvritde sa protection, et les du cap Sigli, remarquable par ses ro-
arracha à mort.
la ches fantastiques il existe une gorge
,

Le respect des Kabiles pour les fem- qui a la propriété de rendre l'écho. Or,
mes se manifeste encore par les hon- suivant une croyance qui remonte sans
neurs rendus à la mémoire de plusieurs doute à bien des siècles, cet écho est un
d'entre elles, que la voix populaire a oracle qui manifeste les volontés du ciel.
proclamées saintes. Une sainte fille Un jour, aux approches du ramadan
kabile, Lélla-Gouraïa, fut longtemps la les Kabiles s'avisèrent d'aller consulter
patrone révérée de Bougie La chapelle
. la montagne pour savoir s'ils devaient
qui renfermait ses restes occupait en- jeûner. « Jeûnerons-nous ou non? » s'é-
core au moment de l'arrivée des Fran- crièrent-ils. —
La montagne répondit :

çais la cime brumeuse du pic où s'é- Non. Ils s'en allèrent bien résolus à
lève aujourd'hui une forteresse qui a enfreindre l'un des premiers préceptes
conservé son nom. Cette chapelle était du Coran et il ne fallut rien moins que
,

jadis le rendez-vous d'un grand nombre l'intervention de tous les marabouts du


de pèlerins cjui venaient de fort loin y voisinage pour balancer dans leur es-
faire leurs dévotions, attirés par la répu- prit ie créait de l'oracle.
tation de Lella-Gouraïa et les miracles Tel est l'aspect général, tel est le ca-
posthumes qu'on lui prêtait. ractère de la Rabilie , contrée intéres-
L'instinct superstitieux qui inspire sante, hérissée d'aspérités de toutes sor-
auKabile une vénération pieuse pour les !

tes, contre lesquelles le génie de la guerre


femmes se retrouve dans l'amour sau- est toujours venu échouer, parce qu'il
vage voué au pays natal. Chaque pic est n'était pas donné aux civilisations pré-
le sièged'une légende religieuse, qui fait cédentes de comprendre que ces aspé-
de ces rochers déserts et glacés des es- rités pouvaient s'abaisser d'elles-mê-
pèces de divinités domestiques objets , mes devant le génie plus intelligent de
d'un culte traditionnel. l'échange et du travail.
Nous citerons quelques exemples de Délits. — La petite ville de Dellis, que
ce fétichisme patriotique, pour jeter sur nous avons laissée de côté, appartient à ta
3e Livraison. (Algérie.) S
34 L'UNIVERS
Kabilie,ou du moins elle en faisait partie
avant que l'occupation française ne l'en
ALGER.
eût détachée. Elle est bâtie au pied d'une Lorsque après avoir dépassé les terres
haute colline appelée Bou-Mdas , et au déprimées du cap Matifou et les ruines
fond d'une petite baie d'un aspect triste. de l'antique Rusgoriium qui les cou- ,

Au moment où les Français en prirent ronnent, on arrive à la hauteur de


possession, en 1843, il y existait déjà l'embouchure de l'Harrach qui occupe ,

un village kabile, que les nouveaux le fond de la baie, il ne reste plus que
maîtres ont respecté. Il s'est élevé à côté quatre kilomètres environ à franchir
un camp et un village français. Dellis pour atteindre le port d'Alger.
occupe l'emplacement d'une ville ro- Il est difficile alors
si l'on se trouve
,

maine, appelée Rusuccurum, dont on pour première fois en face de cette


la
retrouve çà et là quelques débris. Les ville célèbre , de résister à une sorte
marins kabiles, quand ils parlent de d enivrement. Que ce soit pendant le
?

Dellis , manquent rarement de le signa- jour ou pendant la nuit les impressions


,

ler comme un des atterrages les plus sont différentes, l'effet est le même.
poissonneux des côtes d'Algérie. Il y a La nuit c'est la brise de terre chargée
trois siècles que Marmol disait « On : du parfum des fleurs, qui vous révèle
prend tant de poisson sur cette côte, que tout d'abord le voisinage des cultures
les pêcheurs le rejettent souvent en mer de luxe. En approchant du rivage, vous
parce qu'il ne se présente personne pour distinguez peu à peu dans l'obscurité
l'acheter. » Ce qu'il y a de remarquable, une forme triangulaire blanchâtre qui
c'est que le nom de Rusuccurum lui- se dresse devant le navire; et quand
même paraît se former des deux mots même la nuit serait assez sombre pour
phéniciens rus (cap) et caura (poisson). qu'elle échappât à la vue, elle s'annon-
La population de Dellis est un mélange cerait à l'odorat , car il s'en élève aussi
de toutes les tribus voisines ; mais les une senteur particulière, commune à
plus anciennes familles passent pour toutes les grandes cités de l'Orient, mé-
appartenir à cette classe de proscrits ap- lange indéfinissable de tous les parfums
pelés Jndalous, que l'Espagne rejeta qu'elles affectionnent.
de son sein à la fin du quinzième siècle. Pendant le jour la forme triangulaire
Le nombre des habitants indigènes d'Alger commence à se dessiner dès que
s'élève à 1033, dont 1016 musulmans, l'on a doublé le cap Matifou. A la hau-
4 nègres et 13 Israélites. Quant à la teur de l'Harrach quelques détails pa-
population européenne , elle se réduit à raissent déjà : à droite, au bord de la mer,
308 personnes, sur lesquelles on compte la tour du Phare ; à gauche , sur le som-
215 Français. met des hauteurs le fort l'Empereur.
,

Entre le cap Bengut , dont la pointe Au pied de cette forteresse, qui fut le
orientale protège imparfaitement le tombeau de la domination turque, les
mouillage de Dellis, et le cap Matifou coteaux de Moustapha déploient leur
qui ferme la baie d'Alger, des terres bas- magnifique amphithéâtre de villas et de
ses et uniformes déterminent le cordon vergers.
de côte, interrompu seulement par une
la Rien de plus gracieux , rien de plus
vallée plate et boisée à travers laquelle animé que l'aspect de cette ville blanche
l'Isser termine son cours. Durant tout à côté de ces vertes campagnes.
ce trajet , l'horizon est borné par les Mais combien d'autres causes con-
hautes montagnes du Jurjura. tribuent à faire naître le sentiment que
A côté du cap Matifou , un groupe de Ton éprouve en voyant Alger pour la
petits rochers d'un brun presque noir première fois !

borde la côte : l'un d'eux, grandi par le Au-dessus de cette ville blanche et
mirage, ressemble à un bâtiment à de ces vertes campagnes flotte une
la voile. Les marins lui ont donné le nom des plus sombres pages de l'histoire des
deSandjak, qui signifie drapeau. C'est hommes. Devant le fantôme galvanisé
en effet une sorte de pavillon de signal du vieil Alger, comment ne pas songer
qui annonce la prochaine apparition de à tous les gémissements chrétiens que
l'ancienne capitale barbaresque. ses murailles ont entendus ? Gomment
ALGÉRIE. 35

oublier tant de malheureux que le ba- truites et occupées par la tribu des
gne a vus périr au fond de ses cachots Beni-Mezranna. Il existait à cette épo-
impies? Comment ne pas se reporter à que en face de la ville un groupe d'îlots
ces débauches inouïes de la révolte , à que les compagnons d'Hercule et la
ces sept souverains égorgés dans le puissance romaine elle-même, cette
même jour , dont le dernier devait le grande fille d'Hercule avaient dédaigné
,

lendemain, pour inaugurer son règne, d'unir au continent; cela fut cause que
faire attacher aux créneaux cent têtes -la ville berbère reçut le nom de Djé-
sanglantes? Devant cette ancienne bas- zaïr- Beni-Mezranna , les îles des Beni-
tille delà piraterie, c'est à peine si l'on Mezranna. Elle' devint vassale du
ose se fier à l'hospitalité qu'elle vous royaume de Bougie, rôle modeste, dont
offre. Et alors à quelque nation que elle se contenta pendant près de six
vous apparteniez vous adressez invo-
, cents ans.
lontairement des actions de grâces au Vers la fin du quinzième siècle un ,

peuple qui a ramené sur une terre événement mémorable, qui frappait l'is-
souillée de tant de crimes des jours lamisme au cœur, sè*rvit accidentelle-
d'ordre et de justice. ment la fortune de Djézaïr. Ce fut l'ex-
On sait qu'Alger occupe l'emplace- pulsion des Maures d'Espagne. La pe-
ment d'une cité romaine. Les géographes tite cité kabile tendit la main à ses
de l'antiquité rapportent qu'elle fut coreligionnaires proscrits, qui lui ap-
fondée par vingt compagnons d'Hercule, portèrent en échange de l'hospitalité
qui l'appelèrent, en souvenir de son ori- qu'ils en recevaient, leur nombre , les
gine, Icosium, la ville des Vingt. Mais débris de leur fortune et de leur civili-
assurément ces vingt compagnons du sation, et une profonde haine du nom
dieu de la force tirent moins pour la chrétien. Suivant l'Espagnol Haedo,
grandeur et la célébrité de leur ville mille familles maures cherchèrent un
que Barberousse tout seul avec son refuge à Djézaïr. Elles furent désignées
génie de forban. sous le nom d'Andaious. C'est à cette
Une circonstance qui survint vers la époque que remonte la construction de
fin du quatrième siècle de notre ère ap- la grande mosquée, le plus bel édifice
pela un moment sur lavilledes /^^l'at- religieux que possède aujourd'hui Alger.
tention de l'histoire. Un de ces agitateurs Djézaïr dut aussi aux émigrés de
qu'une expérience de dix-huit années l'Andalousie quelques ouvrages de for-
nous a appris à connaître était sorti du tification. Craignant avec raison de voir
mont Ferra tus, qui est le Jurjura actuel, la rancune de l'Espagne les poursuivre
et menaçait la domination romaine. Il jusque dans leur dernier asile, ils du-
s'appelait Firmus; c'était l'Abd-el-Ka- rent songer au soin de leur défense.
der de son époque. On envoya contre Deux batteries furent construites, l'une
lui le meilleur général de l'empire, à côté de la mosquée ,l'autre à la porte
père et homonyme de l'empereur Théo- de la Marine , toutes deux dirigées vers
dose. Après plusieurs engagements, un la mer. La première a entièrement dis-
traité fut conclu un traité de la Tafna,
, paru sous les constructions modernes;
qui devait être violé quelques mois de la seconde il n'a survécu aux ravages
après; néanmoins les prisonniers, les du temps, et surtout des boulets euro-
drapeaux, le butin, furent restitués de péens, que quelques vestiges mais le nom
;

part et d'autre l'histoire nous apprend


; de Fort des Jndalous, que les vieux Al-
que cet échange eut lieu à Icosium. De- gériens leur conservent, témoigne de
puis ce moment la colonie romaine ren- leur origine.
tra dans l'obscurité où elle avait vécu, où Ces précautions n'empêchèrent pas
elle devait mourir. Ferdinand le Catholique d'élever, quel-
Plus tard, longtemps après que les ques années après, sur l'îlot qui faisait
monuments romains eussent croulé sous face à la ville, la fameuse tour ronde
l'effort des barbares ou sous l'action connue sous le nom de Penon d'Alger.
de quelque autre puissance inconnue, Cette construction, après avoir éprou-
la place où s'élevait l'ancienne Icosium vé depuis cette époque bien des vicis-
se couvrit d'habitations berbères cons-
, situdes et des changements, sert au-
36 L'UNIVERS.
jourd'hui de base à la tour du Phare. mer. A la porte de la Marine on en
Il était réservé à Baba-Haroudj , que remarquait une qui avait sept bouches;
nous appelons Barberousse , d'élever elle était de fabrique et d'invention tur-

i
Alger à la hauteur de son génie et de ques. Cette eurieuse machine de guerre 1
sa fortune. Cette révolution s'accomplit a disparu; mais le souvenir s'en est
en 1515. conservé à Alger; les habitants mon-
Si après un règne de trois années traient encore il y a quelques années
seulement l'illustre renégat succomba l'embrasure qu'elle occupait dans le
sous le fer espagnol , si sa tête et sa fort des Andalous.
veste d'or furent portées en triomphe à Sous le règne de Khaïr-ed-Din la
Saint- Jérôme de Cordoue, l'édifice qu'il population d'Alger prit un accroisse-
éleva n'en est que plus digne d'étonne- ment rapide. Vers la même année 1573
ment , nous n'osons dire d'admiration. elle contenait 12,200 maisons, ce qui
Ces trois années lui avaient suffi pour suppose environ 60,000 habitants ; elle
fonder la capitale d'un empire. Du jour possédait en outre 100 mosquées et 34
où Barberousse eut touché Djézaïr , une hôpitaux (1).
révolution magique s'opéra la petite
; Le plus grand ouvrage de Khaïr-ed-
ville, qui quelque temps avant n'eût pas Din , celui qui suffirait à la gloire d'un
résisté aux sandales de Bougie et de règne , fut la construction de la jetée qui
Tunis , allait voir échouer devant elle porte son nom. Il commença par s'empa-
en quelques années François de Véra, rer du Penon ; ce qui le débarrassa des
Hugues de Moncade et Charles-Quint Espagnols. C'est alors seulement qu'il
le grand souverain du seizième siècle, posa la première pierre de ce fameux
avec les meilleures troupes de ses trois port d'Alger , dont nous allons retracer
royaumes. l'histoire.
Il y eut du bonheur sans doute mais : Il existait alors dans la courbe du
quel est le succès qui peut se passer de rivage où est assis Alger une saillie na-
la fortune? Il y eut du bonheur, car turelle, encore appréciable aujourd'hui,
un auxiliaire terrible , la mer , se sou- malgré ouvrages dont elle est cou-
les
leva elle-même contre les flottes enne- verte. En avant , et à deux cent trente
mies ; il y eut du bonheur encore dans mètres environ dans la mer, surgissaient
la rencontre de ces deux frères, dont les quatre îlots rocheux qui avaient valu
l'un hérita du génie de l'autre et sut si à la ville son nom de Djézaïr. C'est à
bien achever et consolider son œuvre. l'abri de ces quatre îlots que les navires
Khaïr-ed-Din fit ce que Barberousse venaient jeter l'ancre.
eût fait s'il avait vécu ; autour de cette Du milieu du groupe s'avançait vers
ville, qui désormais valait la peine d'être la sailliedu rivage une série de pointes
prise , il étendit une ceinture de rem- de rochers , barre naturelle qui dessi-
parts; au sommet de la colline dont nait l'enceinte du mouillage, mais ne
elle occupe les pentes , il éleva une ci- lui donnait aucune protection ni contre
tadelle; en un mot il l'équipa en guer- les vents , ni même contre la houle du
rière : il en fit Alger la bien gardée. nord. D'autres dangers y menaçaient
C'est en 1532 que Khaïr-ed-Din fit d'ailleurs les navires ; ainsi il existait au
élever les murailles d'Alger. En 1571 milieu même de la darse plusieurs
une terreur panique détermina la cons- pointes de roches, sur l'une desquelles
truction de nouveaux ouvrages. Les est venu se perdre en 1835 le bateau à
Algériens tremblèrent de voir apparaître vapeur VÉclaireur.
devant leurs côtes le vainqueur de Lé-
pante. Dans leur trouble ils se décidè-
(i) Fondation de la régence d'Alger,
rent, pour dégager les abords de la ville, par MM.Sander-Rang et Ferdinand Denis.
à démolir un faubourg entier. Deux ans La population d'Alger paraît avoir déchu dans
après , sans doute sous l'impression de la suite. A la fin du dix-huitième siècle, Ven-
la même terreur , de nouvelles fortifica- lure de Paradis ne comptait dans toute l'é-
tions furent élevées. A cette époque tendue de la ville que 5,ooo maisons, environ
Alger comptait neuf portes ; vingt-trois a 5, ooo habitants. C'est le nombre, auquel
pièces de canon garnissaient le front de l'Espagnol Haedo évalue les esclaves chrétiens.
,

ALGÉRIE, 87

Telle était la situation du mouillage Français, et qui s'avance lentement dans


d'Alger lorsque le second des Barberousse le vide de la mer sans savoir où il s'ar-
entreprit de réunir le groupe d'îlots à rêtera.
la terre ferme, en suivant le banc de Chaque année un grand nombre de mal-
roches qui régnait de l'un à l'autre. heureux esclaves chrétiens y mouraient
Une chaussée continue, élevée au-dessus à la peine , et chaque année la tempête
des pointes les plus hautes, fit disparaî- emportait une partie des fruits de cet im-
tre les lacunes qui auparavant existaient pitoyable holocauste. Des sommes im-
entre elles. Le port se trouva fermé du menses furent englouties dans ce môle,
côté du nord. On tira les matériaux en qui n'atteignit cependant sous les Turcs
partie du penon espagnol , en partie de qu'une longueur de cent quarante mè-
la ville romaine du cap Matifou. Des tres. Rappelons que tous les ans, quand
milliers de chrétiens perdirent la vie venait l'équinoxe d'automne, la flotte
dans ces rudes travaux. turque s'empressait d'appareiller; elle
Khaîr-ed-Din compléta son oeuvre quittait ce dangereux mouillage et allait
par la réunion des quatre îlots; il en prendre sa station d'hiver dans la rade
forma un seul et même massif, dont la de Bougie. Là du moins elle trouvait
plate-forme sert aujourd'hui de base aux une sûreté qui n'avait pas coûté au tré-
établissements de l'artillerie et de la sor de la Régence un seul para.
marine. Aussitôt après la capitulation d'Alger,
Une l'ensemble de ces
fois exécuté, l'administration française prit des me-
deux ouvrages offrit l'image d'une an- sures pour la conservation et l'entretien
cre colossale jetée à l'avant de la capitale des ouvrages exécutés par les Turcs.
des corsaires, comme pour la retenir for- Plus tard elle entreprit de les continuer.
tement au rivage et lui rappeler à jamais Des poches naturelles furent d'abord
son origine et sa destinée. employées à ce travail; c'étaient d'im-
i Khaïr-ed-Din n'avait eu en vue que menses matériaux ; le transport, qui le
les injures de la mer ; Hacen, son suc- plus souvent devait avoir lieu à travers
cesseur, songea à des attaques d'un au- beaucoup de difficultés et
la ville, offrait
tre genre. Il fit établir les premières de dangers ; et cependant ils ne suffi-
batteries de l'île. saient pas encore pour résister à l'ac-
Sous règne de Salah-er-Réis la
le tion des vagues. L'idée vint de leur
création de Rhaïr-ed-Din reçut encore substituer des roches artificielles. D'é-
des améliorations importantes. Une normes blocs de béton furent coulés
nouvelle chaussée, beaucoup plus haute dans des caisses en bois disposées sur le
que la première, s'éleva sur toute la lon- rivage même; en quelques jours ils ac-
gueur de la jetée ; un enrochement de quéraient une dureté égale à celle du
gros blocs la protégea contre les en- roc vif. Alors ils étaient enlevés à
vahissements de la mer. C'est cette l'aide de machines puissantes et pré-
même chaussée qui, aujourd'hui encore, cipités dans la mer. C'est avec ces pier-
conduit de la porte de la ville aux voû- res de taille cyclopéennes que le môle
tes de la marine. d'Alger a été continué.
A force de travaux et de dépenses Les ingénieurs français suivirent d'a-
Alger se trouvait enfin pourvu d'un bord, à défaut d'autre, la direction
port ; mais cet abri était déjà loin de amorcée par les Turcs. Mais elle rédui-
valoir les sacrifices qu'il avait dû coû' sait le port à des dimensions qui paru-
ter : d'une part il manquait d'étendue rent bientôt beaucoup trop modestes.
et de profondeur, de l'autre il recevait Dès lors le môle commença à gagner
en plein les vents du nord-est et la vers le large et annonça des vues plus
houle furieuse qu'ils soulèvent. ambitieuses. Divers projets se présen-
C'est alors que fut- entrepris , dans tèrent et chacun d'eux après une os
, ,

l'espoir sans doute de le terminer, ce deux années de règne, s'effaçait devant


fameux môle enraciné à la pointe mé- une conception plus grandiose. Au
ridionale de l'île, travail gigantesque milieu de ces débats , le môle marchait
commencé par les Turcs il y a deux et reproduisait dans sa forme le mouve-
siècles , continué depuis 1830 par les ment des idées, A chaque hausse il
38, L'UNIVERS.
s'enhardissait et s'épanouissait vers le ture musulmane, s'élève l'hôtel de la
large. Ces inflexions successives ont fini Tour du Pin, le plus remarquable
par imprimer à la jetée française une échantillon de l'architecture chrétienne.
courbure bizarre, injustifiable, contraire Enfin du côté de Bab-Azoun un massif
aux données de l'expérience et aux prin- de constructions européennes, occupées
cipes de l'art hydraulique, monument par des cafés riants et chantants , laisse
impérissable des hésitations administra- voir, entre elles et la mer, la face sévère
tives des scrupules diplomatiques , des
, du Jurjura et ses cimes autochthones.
tiraillements de toute nature qui ont Cette grande décoration, dont la na-
marqué cette conquête. ture a fourni les principales pièces, ré-
Aujourd'hui le môle d'Alger, parvenu à sume aux yeux du promeneur l'histoire
cinq cent cinquante mètres seulement de cette ville étrange, dont la destinée
de son point de départ, a déjà coûté près se trouve désormais irrévocablement
de onze millions. liée à la nôtre. Dans le Jurjura, dans
Comment peindre cependant le mou- ses sommets bleuâtres et ses rides nei-
vement de ce port si incomplet, si in- geuses il voit le génie du peuple ber-
,

correct? A tout moment de nouvelles bère rebelle à toutes les dominations ;


,

voiles surgissent à l'horizon; des bâti- dans la grande mosquée, ouvrage des
ments de tous les tonnages, de tous les proscrits de Grenade, il retrouve ces
pavillons, de toutes les formes se pres- temps d'intolérance et de fanatisme qui
sent dans Tétroite enceinte conquise sur préparèrent l'avènement de la pira-
la région des tempêtes. Des légions terie.
d'ouvriers construisent sans relâche Enfin au pied des gradins de l'amphi-
leurs blocs gigantesques, et les lancent à théâtre que domine la Kasba en avant
,

la mer, qui les engloutit; sur les onze de la ville mauresque, s'élève au bord de
millions jetés dans ce grand ouvrage il la place une haute et sombre demeure, à
y en a dix qui dorment sous les flots. petites lucarnes garnies de barreaux de
INon loin de là, sur les quais, la ruche des fer : c'est le palais de la Djenina.
Kiskris bourdonne et s'agite. Il faut Elle a servi de résidence à tous les
voir ces Auvergnats de l'Algérie, race deys jusqu'en 1817. A cette époque, Ali
active et laborieuse, répartir sur dix ou surnommé le Fou venait de succéder à
douze épaules les plus lourds fardeaux, Omar-Pacha, que la milice avait mis à
et courir , ainsi chargés , du port à la mort pour avoir été trahi par la fortune
ville en se dandinant pour amortir les dans sa glorieuse défense contre l'esca-
chocs de la marche. Cependant toute la dre delordExmouth. Ali fut porté malgré
ruche suffit à peine au mouvement des lui dans le fauteuil de la Djénina , et re-
arrivages et des départs. vêtu de ce fameux caftan, blouse de
Au-dessus de la mer, au pied de la coton dont la valeur ne dépassait pas
ville moresque , il est un large espace quinze piastres, mais qui avait la pro-
qu'on appelle la place du Gouvernement. priété de vous faire roi. Dès qu'il sentit
C'est là que se forme le remous de ces sur ses épaules cette robe de Déjanire,
agitations diverses , carrefour bruyant le nouveau dey prit des dispositions pour
ouvert à toutes les croyances, à toutes en conjurer les effets. Sans confier son
les passions, espace mitoyen entre TO- projet à personne, il fit compléter les
rient et l'Occident. défenses de la Kasba, et quand il l'eut
Par une disposition fortuite l'horizon mise à l'abri d'un coup de main, il s'y
de la place du Gouvernement réunit, transporta de sa personne dans la nuit
échelonnés à différens plans, quelques du 8 septembre 1817, emportant avec
traits expressifs de cette physionomie lui le trésor de la Régence. Ali ne sur-
double. D'un côté c'est la mer, devenue vécut pas longtemps à ce coup d'État;
enfin le domaine de l'Europe; en face mais du moins il échappa à l'iatagan de
c'est la ville mauresque, qui s'élève en la milice. Il mourut de la peste suivant
gradins , étalant encore ses grands murs les uns, de ses excès suivant les autres.
percés de lucarnes jalouses et ses terras- Son successeur fut Husséin-Dey ; il con-
ses aériennes. A côté de la grande mos- serva sa résidence à la Kasba , et n'en
quée , le plus beau reste de l'architec- sortit que le 5 juillet 1830, au moment
, .

ALGÉRIE.
où les premiers officiers français ve- tous deux d'origine française, placés sur
naient d'y pénétrer. laroute d'Alger à Blida
C'est dans le palais de la Djénina que Depuis cette époque, les chambres
se sont accomplies les sanglantes orgies ayant accordé des crédits spéciaux pour
de la domination turque. C'est sur la ter- la colonisation de l'Algérie, c'est dans
1

rasse de cet édifice que l'étendard de ce massif que s'est concentré presque ex-
l'oudjak, rouge, jaune et vert, aux clusivement l'emploi des sommes votées.
croissants d'argent, déroulait ses plis à Il s'est formé autour d'Alger une large

tous les changements de règne. Ce signal ceinture de villages; des- communica-


annonçait au peuple d'Alger un meurtre tions ont été ouvertes pour les relier
et une révolution. entre eux et les rattachera la capitale.
palais de la Djénina couvrait un
Le Le camp de Douera, transformé en
espace considérable; mais il se trou- ville , est devenu chef-lieu de district.
vait engagé dans un massif de maisons Trente établissements, créés en grande
qui empêchaient d'en apprécier l'éten- partie des libéralités de l'État, se sont
due. Plusieurs cours et un petit jardin élevés sur la surface du massif; aucun
encaissé en occupaient le centre. Au effort, aucune dépense n'ont été épar-
sommet régnait une galerie d'où la vue gnés pour hâter le peuplement de cet
plongeait sur la basse ville et sur la mer. échiquier artificiel théâtre de la colo-
,

C'est là que
dey se tenait habituel-
le nisation subventionnée.
lement. Du haut de cet observatoire L'administration a conservé le plus
il suivait les travaux du port ou in- souvent aux villages qu'elle fondait les
terrogeait l'horizon de la mer. Les noms arabes des localités ou des tribus
premières constructions ou plutôt les dont ils occupaient l'emplacement. Ce-
premières démolitions exécutées par pendant plusieurs dénominations fran-
les Français atteignirent ce monument çaises se sont introduites et forment
,

historique. Il en restait cependant plu- quelquefois un singulier contraste avec


sieurs parties demeurées intactes, et par- les formes de la nomenclature locale.
ticulièrement l'édifice qui porte l'hor- Ainsi Saint-Ferdinand se trouve placé
loge sur la place du Gouvernement, entre Zéralda etBaba-Hacen. Maelma et
lorsque le 26 juin 1844 un violent in- Crécia semblent tout étonnées de voir
cendie éclata dans des baraques en entre elles Sainte-Amélie. A côté de Ko-
bois construites au pied de l'édifice et îéa, la ville sainte des musulmans al-
ajouta de nouvelles mutilations à celles gériens, la petite Mecque de la Mé-
qu'il avait déjà éprouvées. tidja et du Sahel, le hasard a placé
.Notre-Dame de Fouka , et le même
Environs d'Alger. hasard a donné pour voisine au Mara-
bout de Sidi-Féruch la Trappe de
Alger occupe le pied d'un massif Staouéli. Au reste, l'esprit de tolérance
de collines dont le Bouzaréa élevé de, qui préside aux conquêtes de notre
quatre cent sept mètres au-dessus du temps maintient la bonne intelligence
niveau delà mer, forme le point culmi- entre les souvenirs de la domination
nant. Le massif est circonscrit au nord musulmane et les inspirations de la co-
parla mer, à l'est par l'Harrach, à lonisation chrétienne.
l'ouest par le Mazafran et au sud par la Les villages administratifs, jetés tous
plaine de la Métidja. à peu près dans le même moule, voués
Il y a sept ans , toutes ces collines tous à la même industrie , ont modifié,
jadis très-peuplées , s'étaient changées suivant les circonstances, les conditions
en une vaste solitude. L'insurrection uniformes de leur établissement. Quel-
de 1839 avait fait le vide tout autour ques-uns représentent surtout la petite
d'Alger. Il n'y restait que quatre points propriété; tels sont Draria , Chéraga,
habités c'était l'ancien village arabe
: Saoula, le hameau de Sidi-Sliman et
de Couba, situé à l'extrémité orientale El -Achour; ailleurs c'est la grande pro-
du massif, la petite ville sainte de Roléa, priété qui a fait prévaloir son régime :
à l'extrémité opposée, le village de il en est ainsi à Oulad-Fayet et à Baba-

Déli-Ibrahim et le camp de Douera, Hacen. Les cultivateurs envoyés à Cré-


40 L'UNIVERS.
cia y ont trouvé de à briques
la terre sous la surveillance françaises et le
et de la pierre à chaux ; ils ont laissé camp, transformé en ville, ne compte pas
dormir leurs charrues , et se sont faits moins de 1,996 habitants européens.
briquetiers et chaufourniers. Les co- C'était le chiffre de la population de
lons de Zéralda ont trouvé le sol cou- Boufarik au 1 er janvier 1847.
vert de hautes broussailles; ils ont
formé un village de bûcherons. Un Blida.
essai de colonisation militaire tenté à
Fouka y a créé une population de sol- Bhda au fond de la plaine
est bâtie
dats libérés. Sur quelques points de la sud de Boufarik. Elle oc-
à trois lieues
côte des villages de pêcheurs essayent cupe les dernières pentes des monta-
de se former; ce sont Aïn-Benian près gnes qui circonscrivent au sud la Mé-
du cap Caxines, Sidi-Féruch et Notre- tidja. Au moment de la conquête elle
Dame de Fouka. Enfin, jetant aussi un commençait à peine à se relever du
peu de variété sur un fond de créations tremblement de terre qui l'avait détruite
uniformes, les trappistes de Staouéli cinq ans auparavant. Les Français la visi-
ont consacré le premier et l'un des plus tèrent pour la première fois dès 1830. Us
célèbres champs de bataille de l'Algérie la trouvèrent à demi cachée dans un bois
en y bâtissant de leurs mains pieuses d'orangers et de citronniers, et cette pre-
un monastère, une belle ferme et une mière reconnaissance laissa à tous ceux
hôtellerie; ainsi s'est réalisée, mais qui y prirent part une impression déli-
dans une pensée toute chrétienne, l'i- cieuse. Ce ne fut que huit ans après, le 3
mage fidèle de la Zaouia musulmane mai 1838, que Blida fut définitivement
avec les trois institutions qui la, carac- occupée. Depuis cette époque la ville s'est
térisent. embellie de constructions européennes
elle est devenue presquefrançaise; mais la
La Métidja. — Boufarik. couronne d'orangerss'est bien éclaircie :
il a fallu en sacrifier une partie aux exi-

Les efforts de l'administration se gences de la guerre, et cet arbre aristo-


sont étendus aussi à la Métidja, et cratique, réservé en France à l'ornement
ils y ont rencontré souvent comme des habitations princières, s'est vu réduit
auxiliaires les spéculations de l'indus- à la condition de bois de chauffage.
trie privée. Blida, placée sur la grande communi-
Au centre de la plaine, avant 1830, cation qui relie Alger aux établissements
il se tenaitun grand marché appelé intérieurs de la province, doit en grande
Boufarik. Là chaque lundi se réunis- partie à l'avantage de cette position la
saient tous les producteurs de la région prospérité dont elle jouit. Au 1 er jan-
circonvoisine , de la montagne, de la vier 1847 elle, comptait 3,985 Euro-
plaine et duSahel. Après 1830 la réu- péens et 3,502 indigènes en tout 7,487
,

nion hebdomadaire continua d'avoir habitants. Elle est Je chef-lieu tl'un dis-
lieu ; elle devint même plus nombreuse trict où l'industrie privée a fondé quel-
et surtout plus animée que précédem- ques établissements importants, et par-
ment. Mais elle n'avait eu jusque alors ticulièrement le village de mineurs créé
qu'un caractère purement commercial ; près du beau gisement de cuivre de
elle prit une physionomie politique. Le Mouzaïa, non loin du col célèbre si sou-
marché de Boufarik devint un club tu- vent et si âprement disputé dans le cours
multueux où quelques marabouts éner-
, de la guerre. L'administration a fondé
gumènes convoquaient périodiquement aussi dans le voisinage de Blida quelques
à la guerre sainte les tribus trop cré- que Beni-Méred Montpen-
villages, tels ,

dules et trop dociles. sier, Dalmatie, Joinville, Souma et la


Ce point devait être occupé et il le , Chifa. Us occupent, comme leur chef-
fut ; mais le camp fit disparaître le mar- lieu, le fond de la Métidja.
ché. Les choses restèrent ainsi pendant Les centres de population créés par
toute l'orageuse période que l'Algérie ordonnance royale ont absorbé, nous
a traversée. Aujourd'hui le marché a lerépétons, la plus forte part des crédits
reparu ; il se tient sous la protection et colonisateurs. Chaque famille installée
ALGÉRIE. Ai

population européenne.
par l'État représente , sans tenir compte
de la valeur des terres une dépense de
, Français 3i,966 <

2,502 fr. 65 centimes. '

L'avenir reprochera sans doute a ces


Êtt":."::::::^:
Anglo-Maltais
m
4,eio-

fondations officielles une prédilection


trop exclusive pour un seul point de
l'Algérie, pour un point surtout dont
dans l'ab-
Anglo-Espagnols
Espagnols

italiens.
Allemands
-•;•;;;;;;;;; ^ 514

4,088
3,326
\

le caractère éminent consiste


sence de toutes les conditions naturelles
Polonais
••-;;;;;;; ^
qui marquent l'emplacement des capi- Grecs 38
Suisses 2,827
taies
rapide, qui con- Beiges et Hollandais. ...... 275
Jeié sur un versant
trarie son développement, qui gène la
circulation intérieure et la défense, Al- population indigène.
ger se voit encore limité dans son action Population fixe.
extérieure et dans ses communications
avec le reste de l'Algérie par le haut ri-
deau de montagnes tendu tout autour
Musulmans.

i sr aéiites
.
.
• . . .
.
i7,jg

5,758 )
^ 34,876
de la Métidja. Au sud c'est le Mouzaia, Popuiation flottante 9,sso
\ ;

tant de fois ensanglanté ; à l'est le Jur- Total I036IO


jura, sanctuaire de l'insoumission; a . ;
,

l'ouest les montagnes des Beni-Mnacer, Ce chiffre de population assigne a Al-


dont la résistance longue et fanatique a ger la cinquième place parmi les villes
fait naître un moment l'idée d'une dé- de France, et il est assez remarquable
portation en masse. que quatre d'entre elles se suivent sur la
Dans la baie la nature n'avait rien carte dans l'ordre de leur prépondérance
disposé pour la création d'un port mili- numérique, et se trouvent réunies sur la

taire. Après trois siècles de travaux in- raênieroute,quiestcelledeParisàAlger.


telligents et d'énormes sacrifices, des bâ- Ces cinq villes sont :

timents venaient encore se briser sur les p ar s> ..... 945,721 habitants,
écueils de son mouillage. Lyon.
j

.... . 159,783 . —
Alger devait être assurément la reine Marseille. . . . 133,216 —
de la Métidja et du Sahel; mais la nature Bordeaux. 120,203 —
avait marqué la limite de son empire au A!crer
. . .

103,610 —
pied des montagnes dont Médéa occupe
le plateau. j> rt «w» m
Ce§
population
la *^F U
^ vJUes gont les seu , es dont
dépasse
v cent mille âmes.
Cependant trois cents années d efforts
consacrées par le gouvernement turc Sidi-Féruch.
à pallier des vices organiques, dix-huit . ,

années de sacrifices plus grands encore A l'ouest de la pointe Pescade et du


faits par la France au maintien d'une cap Caxines, contreforts qui descendent
grandeur artificielle , ont fini par con- du Bouzaréa et plongent dans la mer,
centrer dans les murs d'Alger une popu- s'ouvre une petite baie terminée par une
lation vraiment imposante. Au noyau plage continue, à l'extrémité de laquelle
indigène formé par le gouvernement des s'élève une presqu'île étroite. Le fond
pirates s'est venu joindre un peuple de de cette anse, qui demeurera longtemps
fonctionnaires, de débitants, de spécula- célèbre, est bordé de dunes ou croissent
teurs de toutes sortes, cortège inévitable quelques arbustes. Un marabout et une
des gros budgets. petite mosquée surmontée d'une tour
Voici par nation comment se com- carrée occupent le sommet de la pro-
posait au 1
er
janvier 1847 la popula- qu'île et se voient de très-loin, parce qu ils
tion d'Alger, en y comprenant les fau- se détachent en blanc sur les terres de
bourgs :
l'intérieur. Cette presqu'île est celle de
Sidi Féruch.
C'est là que vint débarquer l'armée
française, le 14 juin 1830. Disposée aus-
32 L'UNIVERS.
sitôt en camp retranché, cette petite des archéologues et même des touristes,
langue de terre, habituellement morne puisqu'il est du nombre de ceux
petit
et silencieuse, s'anima tout à coup et dont la construction a dû précéder de
présenta pendant un mois l'aspect d'une longtemps" l'invasion romaine, et date
Tille d'Europe. Aujourd'hui la plage so- peut-être de trois mille ans.
litaire, où s'élève un petit village de
Cherchel.
pêcheurs , conserve à peine quelques
traces de ce mémorable événement; Après cap Caxines, formé par les
le

mais l'histoire l'a marquée d'un sceau contre-forts du massif d'Alger , la pre-
ineffaçable, et le voyi.geur ne passera mière saillie considérable qui s'avance
jamais' sans la saluer devant cette pe- dans la côte est celle du cap Ras-Am-
tite baie qui fut le théâtre d'un des épi- mouch, formé par les contre-forts du
sodes les plus glorieux de l'histoire mo- mont Chénoua. Dès que l'on a dépassé la
derne. cime triste et brumeuse de ce cap, on dé-
couvre les minarets blancs de Cherchel.
Le Tombeau de la Chrétienne. Ses maisons, couvertes en tuiles, se déta-
Par un contraste assez singulier, un chent bientôt au milieu des bouquets
peu à l'ouest de ce monument d'une d'arbres qui les entourent, etse déploient
gloire récente, la côte en présente un en amphithéâtre sur un large plateau
autre dont l'origine va se perdre dans la que les montagnes situées en arrière sem-
nuit des temps. Il est situé à peu près à blent isoler du reste du continent.
'

la moitié de la distance qui sépare Alger Cherchel est bâti sur les ruines d'une
ville qui portait le nom du grand César,
de Cherche!. La côte, jusque-làd'une hau-
teur uniforme, se relève un peu et dessine Julia Caesarea ; c'était la capitale de la
un petit mamelon à pentes douces, dont Mauritanie Césarienne et l'une des cités
le sommet est occupé par une construc- les plus importantes de l'Afrique ro-

tion en forme de pyramide. Ce monu- maine, Les anciens avaient fait pour
ment est un des plus anciens et des plus elle ce que les Turcs firent plus tard

curieux de l'Algérie. Les géographes de pour Alger. Ils y avaient créé un port :
l'antiquité le désignent tous , sans qu'il les restes des constructions hydrauli-

soit possible de s'y méprendre, comme ques que l'on y trouve en retracent toutes
la sépulture commune des rois de Sa les dispositions. Un gros îlot situé au

Mauritanie. C'est donc le Saint-Denis de nord, et que nous appelons aujourd'hui


cestempsantiques. Lesindigènes, grands l'îlot Joinville, avait été réuni à la terre

chercheurs de trésors , et très-crédules ferme par une double jetée, qui compre-
dans leurs recherches, prétendent que nait un bassin intérieur formant un ar-
cette pyramide tuniulaire, dont ils igno- rière-port; la superficie de ce bassin était
rent destination, renferme des riches-
la de huit mille mètres carrés. Une autre
ses immenses. Mais les tentatives qu'ils jetée, partant de la pointe dite des Mara-

ont faites pour les découvrir, et dont on bouts, créait un second bassin de cinq à
retrouve la trace, ont toujours été vaines. six hectares de surface : celui-ci servait

Ils ont donné à cet édifice le nom de


d'avant-port ; c'était une sorte de pe-
Kbeur-Roumia, qui signifie le Tombeau tite rade.
Il y a deux mille ans le pourtour de
de la Chrétienne. Les savants de l'Europe
sedemandaient l'origine decettedénomi- l'arriere-port était bordé de quais et de
nation, et formaient bien des conjectures magasins supportés sur des colonnes
sans fondement, lorsque M. le docteur dont les bases se retrouvent encore.
Judas , auteur de belles recherches sur L'administration française se contenta
les langues primitives de l'Afrique, re- de restaurer l'établissement romain;
connut dans le mot Roumia la corrup- elle commença par faire déblayer l'ar-

tion arabe du mot roum, qui dans la rière-port. Cette opération amena une
langue punique signifie royale. Il a ainsi découverte intéressante. On trouva
restitué au nom de Kbeur-Roumia le enfouis dans la vase des blocs de maçon-
sens de Sépulture royale, qu'il devait nerie , des fûts de colonnes et une par-
avoir au temps des Syphax et des Juba. tie des matériaux qui garnissaient les

Ce monument mérite donc tout l'intérêt quais de l'ancienne ville. On retira enfin
,

ALGÉRIE. 4â

de dessous ces débris un bateau romain ropéens, dont 650 Français, et de i 045 in«
remarquable en ce que toute ia mem- digènes, dont 1019 musulmans, 23 nè-
brure était chevillée en bois, sans qu'il y gres et 3 Israélites.
entrât un seul clou. Comment expliquer Ténès.
la présence des colonnes et des blocs de
maçonnerie dans la vase du port autre- Depuis Cherchel jusqu'au cap Ténès,
la côte présente un rideau presque con-
ment que par une violente secousse de
tremblement de terre ? Des ingénieurs tinu de montagnes, espèce de muraille
ont même remarqué certains indices qui sans abri qui sépare la mer du cours
sembleraient annoncer un déplacement du Chéiif. Elle se termine à une grosse
du niveau de la mer ou au moins un dé- masse de roches escarpées , dont l'en-
rangement dans l'assiette des terres du semble constitue le cap Ténès, et der-
rivage. Cet effet se serait produit -à la rière laquelle sont deux villes de ce nom,
suite de la catastrophe qui a bouleversé l'une indigène, l'autre française. La
Cherchel et précipitédans la mer une par- vilie indigène, qui est l'aînée, est appelée

tiede ses monuments. par les Français le vieux Ténès. Elle se


Les fouilles exécutées sur l'emplace- reconnaît de'loin à son minaret pointu
ment de l'ancienne ville depuis l'établis- blanchi à la .chaux , dans l'anfractuosité
sement des Français y ont fait découvrir d'une vallée dont la ville occupe le bord.
de magnifiques colonnes de granit, di- Elle est éloignée de l'embouchure du
gnes des grandes capitales , des statues ruisseau d'environ quinze cents mètres.
et des débris de sculpture, que les ingé- Le vieux Tenès est habité par des indi-
nieurs militaires ont conservés et fait gènes, que l'établissement français n'a
réunir avec un soin intelligent. En pas déplacés.
dehors de l'enceinte actuelle on a re- La ville nouvelle s'est formée au bord
trouvé les restes d'un amphithéâtre dans de la mer, sur un petit plateau isolé de
lequel l'administration militaire parque toutes parts, à l'embouchure de FOuad-
ses troupeaux. Allala, qui passe au vieux Ténès et vient
Outre les monuments dont nous ve- se rendre à la mer à travers de jolis jar-
inons de signaler les ruines, il existait dins. Ténès, le Ténès français, occupe
autrefois une muraille d'environ deux l'emplacement d'une cité romaine, ap-
mille mètres de développement tracée pelée Cartennae. Les ruines de cette vilie
sur les crêtes qui dominent la ville; si, étaient presque complètement enfouies
comme quelques personnes l'ont pensé, au moment où les Français s'y sont éta-
elle avait pour objet de couvrir Césarée blis; mais les premières fouilles les ont
contre les incursions des tribus voisines, exhumées. Les habitants ont ainsi trouvé
l'existence de cet obstacle continu ne dans le soi même, pour leurs construc-
j
donnerait pas une haute idée de la sécu- tions, des matériaux taillés depuis deux
I
rite dont jouissait la capitale de la Mau- mille ans.
ritanie Césarienne : mais la muraille Sur la pente occidentale du plateau
de Cherchel est sans doute au nombre que couronne la ville il existe une
des créations anciennes dont le temps multitude d'excavations régulières pra-
a emporté le secret. tiquées dans le roc vif. La forme et les
Les ruines du port de Cherchel té- dimensions ne laissent pas de doutes
moignent des progrès immenses que la sur leur destination primitive; on y a
civilisation moderne a introduits dans d'ailleurstrouvé de nombreux ossements :

l'art de la navigation. Ce port, qui au c'est là qu'était la nécropole de Car-


temps des Césars était le premier de l'Al- tennae. Le nombre immense de ces cer-
gérie, et qui devait être, à en juger par cueils de pierre permet de juger de l'im-
\

(
la grandeur des travaux, l'un des plus portance de l'ancienne ville et du long
! importants de la Méditerranée, n'est plus espace de temps pendant lequel ce lieu a
» aujourd'hui pour nous qu'une crique servi au,même usage.
|
de cabotage, inaccessible même aux plus La ville actuelle de Ténès est éloignée
|
petits bateaux à vapeur. de douze cents mètres environ à l'ouest
La population de Cherchel se com- du seul point de la côte qui comporte
posait au 1 er janvier 1847 de<967 Eu- la création d'un port. L'emplacement
'44 L'UNIVERS.
en est dessiné par un massif d'îlots d'eau en ce que son embouchure n'est
éloignés de la plage d'environ six cents point obstruée par les sables; on la voit
mètres , mais reliés à la terre-ferme par en toute saison couler librement à la
une série de bas-fonds rocheux. Cette mer, dans une large vallée que domi-
disposition naturelle détermine une nent à droite et à gauche de hautes mon-
petite crique circulaire, analogue mais tagnes.
préférable à celle que dut présenter Le cap Ivi marque la limite orientale
Alger avant les immenses travaux que du .golfe d'Arzeu, qui se termine dans
les Turcs et les Français y ont exécutés. l'ouest au cap Carbon. Au fond de la
Il existait autrefois, tout près de baie une grève blanche, large et profonde
Cartennœ une autre ville, que le géogra- donne issue à l'embouchure de la Makta,
phe Ptolémée appelle Carcôma, et Bo- de douloureuse mémoire. Le fond du
chart fait remarquer que carcôma dans golfe dans le voisinage de l'embouchure
la langue phénicienne signifie cuivre. est formé de terres basses, d'un aspect
Il en conclut que dans le voisinage de cette triste, commun d'ailleurs à toute la côte
ville doivent se trouver des mines de occidentale de l'Algérie.
cuivre. Cette induction du savant ar- \ Deux villes occupent les faces du golfe :

chéologue s'est vérifiée il y a seulement


'

Mostaganem dans l'est, et Arzeu dans


quelques années. On a découvert dans l'ouest.
les environs de Ténès des mines fort Mostaganem.
riches de cuivre pvriteux qui portent des
traces d'exploitation ancienne. Il y existe Mostaganem est située à un demi-
aussi plusieurs gisements de fer car- mille de la mer et à six milies au sud'
bonate manganésifère. Ténès possède du Chélif, sur le bord d'un ravin, au fond
donc dans son sol des éléments de pros- duquel coule le ruisseau d'Aïn-Sofra,;
périté qui lui promettent un accroisse- qui ne tarit pas. On la reconnaît de loin<
er
ment rapide. Déjà au 1 janvier 1847 le en mer à la blancheur de ses murailles»
chiffre de sa population s'élevait à 2,555 et à deux marabouts, construits sur
Européens, dont 1239 Français, auxquels une éminence un peu à gauche de la
il faut ajouter 66 indigènes. ville.Sur le bord de la mer il n'existe
que la direction du port, deux ou trois;
De Ténès à Mostaganem. magasins et un débarcadère établi à
Au delà de Ténès
se dérouie une côte l'embouchure de l'Aïn-Sofra.
monotone, alternativement hérissée de La ville est assise sur une roche de,
falaises ou bordée de plages. De hautes calcaire sablonneux de formation sei
terres régnent au-dessus du rivage, en- condaire,à quatre-vingt-cinq mètres au-
mer et le cours du Chélif. Elles for-
tre la dessus du niveau de la mer. Quelques!
ment le massif du Dahra, devenu célèbre personnes, frappées de l'aspect découpé
par la fréquence et la violence de ses de cette côte et des traces de boulever^
insurrections, et surtout par le drame sèment qu'elle présente , ont fait rémonj
sauvage qui s'accomplit au fond de ses ter la formation du rivage de Mostaga-
grottes en 1845, et dont toute la presse nem à cette période d'effroyables tremi
de l'Europe a retenti. blements de terre qui désolèrent l'Afrique
offre un aspect triste
Toute cette côte septentrionale vers le milieu du troi-

comme souvenirs qu'elle rappelle.


les sième siècle de notre ère. Elles rappor-

Elle se prolonge avec l'alternative mo- tent à la même série de catastrophes


notone de plages , de dunes et de fa- l'origine des lacs salés d'Arzeu et d'O-
laises, jusqu'au cap Ivi, derrière lequel ran , et croient y voir le produit de ces
viennent se terminer les montagnes du jaillissements d*eau salée qui , au dirt
Dahra et le cours du Chélif. des historiens, accompagnaient alors
C'est à un mille environ de la dernière les convulsions du globe.

saillie du cap que vient déboucher à la Quoi qu'il en soit de cette formidable I

mer cette rivière, la plus considérable de hypothèse ( car ce n'est qu'une hypo
l'Algérie, autant par l'étendue de son thèse bien hasardée, à notre sens), Mosj
cours que par le volume de ses eaux. Elle taganem occupe aujourd'hui une de!
diffère de la plupart des autres cours positions les plus riantes , un des ter 1
, ,

ALGÉRIE. 45

rîtoîres les plus de l'Algérie.


fertiles Jusqu'en ces derniers temps Mostaga-
Suivant les chroniques musulma- nem avait conservé des habitudes indus-
nes , c'est vers le douzième siècle que trieuses; elle fabriquait des tapis, des
des architectes berbères en jetèrent les couvertures, deshaïks ou longs voiles de
fondements. Plus tard elle s'accrut d'un laine, de la bijouterie, et divers objets
grand nombre de familles maures chas- à l'usage des Arabes. Située au débouché
I sées d'Espagne, qui l'enrichirent de leur de la longue et riche vallée du Chélif
,
industrie. De grands établissements elle en reçoit naturellement les produits ;

;
agricoles s'élevèrent alors la culture du
;
malheureusement ils arrivent sur une
s
coton y prit surtout un développement côte ouverte à toutes les tempêtes, ce
! considérable. qui forme un grand obstacle à leur écou-
On peut juger de l'élégance de la ville lement.
,
trois siècles après sa fondation par un La population de Mostaganem a été
: détail que les chroniques espagnoles autrefois considérable. En 1830, à en
nous ont conservé. En 1558 le comte juger par l'étendue de la ville, elle pou-
;
d'Alcaudète, conformément aux ordres vait encore s'élever à 15,000 âmes. Au
er
du conseil de guerre de Madrid, partit 1 janvier 1847 elle se composait de
d'Oran, marcha sur Mostaganem, et 3,614 Européens, dont 1 ,717 Français et
s'en rendit maître. La porte de la ville 1,366 Espagnols, et de 3,035 indigènes,
possédait alors un beau portail de mar- dont 2,662 musulmans, 87 nègres et 586
bre, qui lui donnait une apparence mo- israélites. Il faut y ajouter une popu-
! numentale. Le général espagnol le fit lation indigène flottante de 470 person-
abattre, et en fabriqua des boulets pour nes ; ce qui élève la population totale à
amenés. Mais le
les pierriers qu'il avait 7,119 âmes.
triomphe des Espagnols ne fut pas de Jrzeu.
longue durée peu de temps après ils
:

perdirent contre les troupes du dey une Chaque ville de l'Algérie a un mérite
bataille dans laquelle le comte d'Alcau- et un défaut dominants; il en est de
dète lui-même perdit la vie. même dira-t-on de toutes les villes du
, ,

C'est de cette époque fatale d'ailleurs


, monde. Cela est vrai mais les villes
;

là toute l'Algérie, que paraît dater la dé- du monde qui nous intéressent sont fai-
cadence de Mostaganem. Depuis lors tes; celles-ci,qui nous intéressent si
i
les incursions des Arabes et les exactions onéreusement , sont à faire. Dans un
des gouverneurs turcs amenèrent l'ap- pays en voie de création il faut avoir
Ipauvrissement rapide de sa population. sans cesse présentes à la pensée ces qua-
j
La conquête française fut elle-même lités et ces imperfections dominantes,
le signal de nouveaux désastres. Les afin de placer chaque ville naissante
tribus d'alentour pillèrent les récoltes dans la voie de prospérité que la nature
détruisirent les maisons de plaisance, lui trace.
saccagèrent les riches plantations de Le mérite dominant d'Arzeu est dans
vignes , de figuiers et d'oliviers , créées la sûreté de son mouillage : à tous les
en des temps de sécurité et de pros- bâtiments au-dessous de la force des
périté. frégates il offre un excellent abri , parce
j
Cependant en juillet 1833 , époque où qu'ils peuvent se placer derrière une
ces désordres nécessitèrent l'occupation pointe de roches qui les protège con-
de Mostaganem par une garnison fran- tre le vent et la mer du large; mais
çaise il restait assez de vestiges de la
, les grands navires n'y trouvent point
[ville et de sa ceinture de maisons de cam- assez de fond, et doivent mouiller en
pagne et de jardins pour y reconnaître dehors de cet abri, dans une position
une des situations les plus délicieuses qui n'est pas sûre. AArzeu ce sont les
de l'ancienne Régence. eaux qui manquent : les habitants en
A sept kilomètres à l'ouest de Mosta- sont réduits à l'eau de puits ; encore -est-
ganem il existe une autre ville déchue., elle un peu saumâtre. Néanmoins la po-
c'est Mazagran. La plaine qui les sépare sition est saine; le choléra ne s'y est pas
était autrefois couverte d'habitations arrêté. Vers le sud de la ville, à six mille
de plaisance et de riches cultures. mètres, sur la crête d'un plateau, existent
M L'UNIVERS.
des assises en pierres de taille, restes d'automne ils doivent se retirer, soit à
d'une longue muraille qui faisait face Mers-el-Kébir, soit à Arzeu. Même pen-
à In mer, d'autres fragments de murs, des dant la belle saison le débarcadère cesse
citernes, des tronçons de colonnes épars d'être praticable dès que la brise de
et quelques inscriptions : ce sont les res- nord-est commence à fraîchir.
tes de la ville romaine d'Arsenaria. Il est difficile de savoir ce que fut
A l'époque où les Français parurent en Oran sous la domination romaine ; car
ce lieu il s'y trouvait une petite tribu tous les édifices antérieurs à la conquête
kabile venue des côtes du Maroc, d'où espagnole ont disparu sous les construc-
elle avait fui pour échapper aux vexa- tions gigantesques dont elle a couvert le
tions et aux avanies si communes dans sol.
toutes ces contrées. Elle s'étaitconstruit La prise d'Oran par les troupes espa-
des gourbis entourés de nopals, et avait gnoles suivit- de quatre ans celle de
formé un petit hameau appelé Bétioua, Mers-el-Kébir ; elle fut provoquée par le
nommé aujourd'hui le Fieil-Arzeu, pour double ressentiment d'une injure et d'un
le distinguer d'Arzeu-le-Port. A l'appro- échec. Cela eut lieu en 1507, tandis que
che des Français les exilés se retirèrent de la garnison espagnole occupait Mers-el-
nouveau, et portèrent ailleurs leurs Kébir. Les Maures firent une descente
foyers errants. sur les côtes de la péninsule, surpri-
A une lieue au sud-ouest d'Arzeu rè- rent une petite ville et en massacrèrent
gne un grand lac salé, dont les eaux s'é- tous les habitants. Le gouverneur de
vaporent naturellement chaque année Mers-el Kébir, Fernand de Cordoue, ré-
au retour des chaleurs. Le sel s'extrait solut aussitôt de venger cette insulte :
|

alors à coups de pioche. Ce produit, mais il y mit peut-être trop d'empres-


'

formait autrefois avec les grains, la spar- sement. Il sortit le 15 juillet, à la tête
terie et le kermès, les principales res- d'une colonnede trois mille hommes. Les
sources du pays. L'exploitation de ces Arabes ne paraissant pas, il crut qu'ils
salines a été concédée depuis quelques voulaient éviter le combat, et conti-
années à une compagnie française. nua à s'avancer. Bientôt il fut enveloppé
Arzeu est appelé à devenir l'un des pre- de toutes parts et son corps d'armée
miers ports de commerce de l'Algérie taillé en pièces.
quoique sa population ne se compose La nouvelle de ce désastre répandit la
encore que de 300 Européens et 50 in- consternation dans toute l'Espagne;
digènes. mais personne n'en ressentit plus de
douleurquelecardinal Ximénès.II pressa
Oran.
avec instance le roi Ferdinand de con-
Un massif de montagnes, que les ma- sentir à l'expédition d'Oran. Il sollicita
rins désignent sous le nom de cap Ferrât, même l'honneur de diriger en personne \

sépare la baie d'Arzeu de la baie d'Oran. les opérations, oubliant, dans un entrai
C'est un amas de roches escarpées , dé- nement que l'histoire doit admirer , sa \

boulements naturels de falaises déchi-


, condition de prêtre, sa dignité de minis- <

quetées , dont les nuances blafardes ré- tre et son grand âge. Il offrit, comme il
pandent une teinte générale de tristesse avait déjà fait pour Mers-el-Kébir , de
sur tout ce qui avoisine la mer. Mais le payer de ses propres deniers les frais de
massif du cap Ferrât ne pénètre pas fort la guerre. Aussitôt d'envieuses menées,
avant dans l'intérieur : car la route par d'injustes sarcasmes vinrent se mettre
terre d'Arzeu à Oran se fait en plaine. en travers de cette résolution généreuse
Arzeu, avons-nous dit, a un bon et en retarder les effets. Il ne fallut pas
mouillage et manque d'eau; Oran a la moins de deux ans à l'illustre vieillard
qualitéetledéfautopposés:eil&iest située pour déjouer toutes ces intrigues. En-
dans la partie la* plus reculée de la baie fin la flotte réunie à Carthagène mit à la
qui porte son nom sur les deux rives
, voile le 16 mai 1509. Elle se composait
d'un ruisseau qui lui donne en tout temps de quatre-vingts vaisseaux, dix galères
une eau limpide et abondante. Mais les à trois rangs de rames et un grand nom-
navires ne peuvent mouiller devant la bre de petits bâtiments; elle portait
ville que pendant l'été; après l'équinoxe quinze mille hommes. Ximénès s'était
,

ALGÉRIE. 4?
réservé la haute direction de l'entre- stupeur, il s'élance sur l'ennemi, pour-
le
prise ; le comte Pierre de Navarre de- suit, le culbute, et reste maître du
vait commander les troupes. champ de bataille.
Le lendemain du départ, jour de l'As- En ce moment un boulet parti de la
cension, à la nuit tombante , l'escadre flotte venait de mettre hors de service
mouillait dans la rade de Mers-el-Kébir. la meilleure pièce des assiégés. Ce fut
Aussitôt l'alarme se répandit dans toutes comme le coup décisif. Les marins sau-
les tribus. En quelques heures des feux tent à terre, et font leur jonction avec
télégraphiques allumés sur la cime des les troupes. Les Arabes de la campagne
montagnes, portaient jusqu'au Sahara prennent l'épouvante, et se sauvent dans
la terrible nouvelle. Ximénès débarqua le plus grand désordre. Les Maures ren-
le soir même. Il convoqua les chefs de trent tumultueusement dans la ville et
l'armée, et tint conseil. Il fut décidé ferment les portes.
qu'une partie des troupes irait attaquer Les Espagnols se jettent sur leurs
Oran par terre, tandis que la flotte me- traces, et arrivent au pied des murailles;
nacerait la ville de l'autre côté. Le dé- ils y appuient leurs longues piques à dé-
barquement commença avant le jour. faut d'échelles, et s'élancent à l'esca-
Vers sixheures l'infanterie était réunie lade. Déjà six étendards flottent sur la
sous les murs de Mers-el-Kébir. citadelle. Eientôt la ville entière appar-
Ximénès parut alors devant les trou- tenait aux chrétiens.
pes entouré d'une multitude de religieux Ce fut Sosa, commandant des gardes
en armes précédés de la croix. Il vou-
, du cardinal qui le premier atteignit le
,
lait marcher à la tête de l'armée et la sommet du mur; il courut à la cita-
conduire au combat; il n'y renonça delle en brandissant l'étendard de
et
,

qu'à regret, vaincu par les supplications Cisneros, il cria de toute sa force Saint- :

des soldats et des chefs. Il se retira dans Jacques et Ximénès! Toute l'armée ré-
l'église de Saint-Michel à Mers-el-Kébir, péta ce cri de victoire.
et là , à genoux, les yeux baignés de lar- La ville fut livrée au pillage et la po-
mes, il adressa au ciel de ferventes pulation impitoyablement massacrée.
'prières pour le succès des armes chré- On porte à quatre mille îe nombre des
tiennes. Maures qui périrent dans cette fatale
ï Cependant un rassemblement nom- journée. Huit mille furent faits prison-
breux de Maures et d'Arabes se formait niers. Les Espagnols ramassèrent un
sur les pentes de la montagne. Pierre butin immense. Un officier eut pour sa
;de Navarre hésitait à les attaquer : il part dix mille ducats (1).
vint soumettre ses scrupules au cardinal, « A cette époque, » dit M. de Rotalier
qui, après s'être recueilli quelques ins- d'après Alvare Gomez, « Oran comptait
tants, s'écria comme éclairé d'une inspi- près de quinze cents boutiques et six
ration soudaine : « Ne balancez pas mille maisons. On trouva sur les mu-
'combattez ; j'ai l'assurance que vous railles plus de soixante gros canons et
remporterez aujourd'hui une grande dans les arsenaux une grande quantité
victoire. »
de catapultes, de batistes et d'instru-
Le comte de Navarre fit aussitôt son- ments propres à lancer des traits. »
ner les clairons; les soldats s'élancèrent
Le cardinal passa îa nuit en prières,
m
criant Saint- Jacques, et gravirent au et se rendit lendemain à Oran. Il fit
le
aas de course les flancs abruptes de la
son entrée dans îa ville précédé de la
nontagne. Un combat furieux s'engage. croix épiscopale, au milieu des acclama-
Les Arabes font pleuvoir sur leurs en- tions et des rjieux cantiques de la multi-
îemis une grêle de flèches et roulent des tude. Lui-même répétait à haute voix le
martiers de rocher. verset de^ David qui renvoie au ciel tou-
Enfin les chrétiens parviennent à tes les gloires humaines.
/emparer d'une source d'où l'on aper- monta d'abord à
Il la Kasba dont ,
cevait la ville; Navarre y fait amener îe gouverneur avait déclaré ne vouloir
jjuatre coulevrines, qui répandent dans
es masses arabes la mort et la
conster- (ï) Histoire d'Alger, par Ch. de Rotalier-
nation. Profitant du premier instant de tome er
I .
48 L'UNIVERS.
remettre les clefs qu'entre ses mains ; il juin, lecomte de Montemar vint débar-
les reçut , et le< premier usage qu'il en fit quer dans la petite baie du cap Falcon,
fut d'ouvrir les portes des cachots à trois avec une armée de vingt-huit mille
cents esclaves chrétiens. hommes. Dix à douze mille Maures ten-
Le lendemain il
visita l'enceinte de la tèrent de s'opposer au débarquement ils ;
'

ville tour à tour général en chef et


; furent culbutés, et quatre jours après, le
prince de l'Église» il donne des ordres 30 juin, l'étendard de Castille avait re-
pour la réparation des remparts il con- ; paru sur les remparts d'Oran. La ville
sacre deux mosquées, l'une à la Vierge, était déserte; les habitants avaient pris
l'autre à saint Jacques ; il arrête la fon- la fuite dans toutes les directions le bey
;

dation d'un hôpital, et le place sous la Moustafa-bou-Chelaram s'était retiré à


protection de saint Bernard, le patron des Mostaganem.
pauvres. Il crée une mission pour la con- Cette nouvelle occupation, fort oné-
version des infidèles , dont il venait de reuse pour l'Espagne, durait depuis
massacrer quatre mille. II institue deux cinquante-huit ans, lorsque, dans la nuit
couvents, foyers de haine contre la reli- du 8 au 9 octobre 1790, un effroyable
gion des vaincus. Enfin, dans la crainte tremblement de terre vint secouer la
que les juifs traqués en Espagne ne vins- ville et y occasionner d'affreux ravages.
sent se réfugier à Oran , il y établit un Aussitôt la population et les troupes
inquisiteur. abandonnèrent leurs demeures renver-
Tout cela se passait au milieu des sées et chancelantes, et allèrent s'établir
ruines, du sang et des cadavres. Quelle au dehors sous des tentes et des bara-
distance de nos mœurs actuelles à ce ques.
mélange intime des intérêts du monde A la nouvelle de cette catastrophe
et des préoccupations du cloître! Ce le bêy Mohammed, qui gouvernait la pro-
n'est pas que ce mélange intime des vince pour les Turcs, partit de Mascara
pompes du culte aux grandes scènes de et vint mettre le siège devant Oran;
la guerre ne présente toujours un spec- mais deux années de suite le retour de
tacle imposant; mais par malheur l'ap- l'hiver l'obligea de se retirer sans avoir
pel aux haines religieuses dominait au rien fait; enfin au mois de mars 1792
fond de tous les actes , au fond de tous les Espagnols, découragés, se décidèrent
les cœurs, et il marquait d'un sceau né- à abandonner la ville. Ils voulaient
faste la domination naissante de l'Es- faire sauter les fortifications ; mais
pagne. Mohammed négocia, et il fut convenu
Ximénès se disposait à poursuivre qu'on évacuerait la place sans rien dé-
ses conquêtes, lorsque de nouvelles in- truire. Les Espagnols eurent la faculté,
trigues le rappelèrent en Espagne; il d'emporter les canons de bronze et les
quitta Oran le 23 mai, sept jours après approvisionnements. Les troupes et les'
son départ de Carthagène. habitants furent transportés à Cartha-
L'expédition malheureuse de Charles- gène le corps indigène a Ceuta.
,

Quint contre Alger, qui eut lieu vers la Ainsi finit l'occupation espagnole,
fin de 1541 trente-six ans après la
, laissant après elle d'immenses travaux'
prise de Mers-el-Kébir , trente-deux ans sans utilité et sans résultat.
après celle d'Oran , porta un coup décisif Des Maures venus de tous les points
à la domination espagnole sur la côte delà province, de Mascara, de Mazouna,
d'Afrique. L'Espagne perdit successive- de Tlemcen, de Mostaganem et de Maza-
ment dans le cours du seizième siècle gran repeuplèrent la ville déserte. On
les diverses positions qu'elle y occupait, leur distribua les maisons chrétiennes :
à l'exception d'Oran , qu'elle conserva elles étaient presque toutes en bois; il
jusqu'en 1708. Alors les embarras d'une les reconstruisirent en pierres ; mais la
collision européenne , guerre de la
la ville basse ne se releva point de ses rui-
succession, déterminèrent la cour de nes, et les Français la trouvèrent encore
Madrid à faire le sacrifice de cette der- couchée dans la poussière, perdue dans
nière place. les ronces (i).
Mais en 1732 les embarras avaient
cessé; les Espagnols reparurent. Le 26 (i) Histoire cf Alger, par Ch. de Rotalier.
ALGÉRIE. 40
Le premier sentiment qu'éveilla dans trer; là sont réunies dé belles plantations
l'esprit du dey la nouvelle de la reddi- d'amandiers, de grenadiers et d'orangers;
tion d'Oran ne fut pas la joie , comme et ce massif de verdure, animé et rafraî-
ilserait naturel de le penser, mais la chi sans cesse par des eaux abondantes,
méfiance. Il craignit que la possession paraît plus délicieux encore par le con-
d'une place aussi forte n'encourageât le traste qu'il forme avec la nudité du
bey à braver son autorité , et contraire- pic de Santa-Cruz.
ment à un article formel de la capitula- Quelques essais de colonisation ont été
tion, il envoya à Oran un commissaire tentés depuis quelques années dans les
(onkil) chargé de démanteler la ville. environs d'Oran. En 1844 les villages
Celui-ci fit sauter trois forts , la tête de de la Senia et de Misserguin, en 1845
ravin, Saint-Philippe et Santa-Cruz. De celui de Sidi-Chami, ont été fondés dans
ceux qu'il laissa debout Lamouni et Saint- la plaine et les territoires communaux
Grégoire sont les plus anciens : le pre- concédés en partie à des habitants aisés de
mier remonte à 1563 le second à 1589.
, la ville, et en partie à des familles pau-
Les autres datent du milieu du dix- vres. Un grand établissement agricole a
huitième siècle époque où furent exé-
, été fondé par une compagnie française,
cutés les grands travaux de fortification entre Oran et Mascara au-dessous du
,

d'Oran (1). barrage qui déverse les eaux du Sig dans


Après le départ des Espagnols, les la plaine du Sirat. Une ordonnance du
beys adoptèrent Oran pour leur rési- 19 février 1 847 a créé entre Oran et Arzeu
dence ; ils se succédèrent, perdant le pou- trois nouvelles communes , celles de
voir comme ils l'avaient acquis, par des Christine, San-Fernanda et Isabelle, qui
intrigues et des crimes , jusqu'au 10 dé- doivent être peuplées de familles espa-
cembre 1830 , où
France cédant aux
la , gnoles.
sollicitations instantesdu dernier de ces Enfin une circonstance fortuite est ve-
satrapes, se décida à prendre possession nue, il y adeux ans, ajouter l'élément ger-
de la ville. manique au mélange d'Espagnols et de
Elle y retrouva des traces matérielles Français qui domine dans la population
;

profondes du séjour des Espagnols, prin- d'Oran et de sa banlieue. Au mois de


;
cipalementdans l'enceinte qu'ils s'étaient juillet 1846, huit cents Prussiens, hom-
;
réservée sur la berge gauche du ravin, mes, femmes et enfants arrivèrent à Dun-
au pied du pic de Santa-Cruz. kerque, après avoir quitté leur pays pour
De vastes communications souterrai- aller s'établir au Brésil. Mais bientôt,
nes , des galeries de mines , un immense abandonnés par les promoteurs de leur
magasin voûté , avec un premier étage émigration , privés de ressources pour
jsur le quai Sainte-Marie, d'autres ma- retourner sur leurs pas, réduits à vivre
[gasins taillés dans le roc, une darse, de la charité publique, ils se tournèrent
ides casernes, trois églises, un théâtre, vers l'administration française, et de-
j
tel est l'ensemble des ouvrages élevés mandèrent à être transportés en Algérie.
par les Espagnols dans le cours d'une Le gouvernement accueillit leur de-
possession de près de trois siècles , dans mande, et les dirigea aussitôt sur Oran. A
un petit coin de terre barbare qui avait leur arrivée, ces étrangers furent répartis
fini par obtenir, en raison de ses agré- dans deux localités l'une située sur la
,

fments, le surnom populaire de Corte- route de Mostaganem à Arzeu , l'autre


\chica ( la petite cour). sur celle d' Arzeu à Oran. Ils y trouvèrent
Les environs d'Oran sont en général immédiatement un abri commode, sous
[nus et tristes. Si l'on plonge les re- des baraques que l'administration mili-
gards dans la plaine, on n'y découvre, taire avait fait construire à la hâte pour
aussi loin que la vue peut s'étendre, les recevoir. Le premier de ces deux
qu'un seul arbre, le figuier à l'extrémité village prussiens conserva le nom de
orientale de la Sebkha. StI qui était celui de la localité;
\ .,
C'estdans la gorge qui traverse la ville l'autre fut appelé Sainte-Léonîe. Tel est
que toute la végétation semble se concen- le caractère de la colonisation algé-
rienne , ouvrage de marqueterie , où le
( i)
Histoire d'Alger, par M. Cli . de Rotaîier. hasard apporte souvent les pièces les
4e Livraison. ( Algérie. )
50 L'UNIVERS.
plus lointaines et les plus disparates. Dans l'impuissance où ils étaient de
Dans population d'Oran la couleur
la former contre eux une grande entreprise,
ejuidomineest celle de l'Espagne, ce qu'il ils s'efforcèrent de Tes harceler du rôle :

faut attribuer beaucoup au voisinage et de conquérants ils descendirent à celui


un peu aux souvenirs. Sur 18,259 habi- de corsaires, et vinrent porter la dévas-
tants européens, cette ville compte 8,688 tation et le pillage sur des côtes qu'ils
Espagnols et seulement 6,200 Français. n'avaient su ni conserver ni défendre.
Quant à la population indigène, elle se Un homme d'un génie vaste gouver-
compose de 7,133 personnes, dont2,328 nait alors l'Espagne ; c'était le cardinal
musulmans et 4,805 Israélites. Francesco Ximenès de Cisneros, arche-
Oran offre donc un caractère tout par- vêque de Tolède, premier ministre du
ticulier, dû à la prédominancede l'élément roi Ferdinand. Ximenès ne vit d'autre
espagnol dans la population européenne, moyen de mettre un terme aux brigan-
et de l'élément israélite dans la popula- dages des pirates que de faire main
tion indigène. basse sur leurs repaires.
Une pensée de croisade, de conversion
Mers-el-Kébir. des infidèles vint se joindre à ces vues
L'extrémité occidentale de la baie politiques. Ximenès se souvint que le
d'Oran se termine par une pointe de premier rêve de sa jeunesse avait été de
rochers qui s'avance comme un môle parcourir l'Afrique en missionnaire.
vers l'est, et protège contre la mer et C'était sans doute une révélation des
les vents un espace appelé par les indigè- vues de la Providence, qui réservait à ses
nes Mers-el-Kébir , le grand port. C'est vieux jours de la parcourir en conqué-
le meilleur mouillage de l'Algérie. La rant. Dès lors cette grande entreprise
pointe de rocher est couronnée par un devint le terme de toutes ses pensées.
fort, éloigné d'Oran de six kilomètres, Ximenès manquait des renseigne-
et rattaché à cette ville par une magni- ments nécessaires pour fixer avec certi-
fique route, ouvrage des premières an- tude le point où devaient se porter ses
nées de la conquête française. premiers efforts. Le hasard se chargea
La baie de Mers-el-Kébir est creusée de les lui fournir. Il amena en Espagne
en forme d'entonnoir dans les hautes un marchand vénitien , nommé Jérôme
terres qui la dominent. La paroi méri- Vianelle, qui avait parcouru toute la côte
dionale va rejoindre la pointe rocheuse de pour les affaires de son négoce, et qui la
Santa-Cruz; la paroi occidentale se ter- connaissait parfaitement. Il eut de fré-
mine à la mer par des escarpements à pic. quentes conférences avec le ministre ;

Il règne entre les deux une vallée pro- il l'éclaira sur la situation du pays, et
fonde, étroite, tortueuse dans laquelle appela surtout son attention sur le
les vents d'ouest s'engouffrent par ra- port de Mers-el-Kébir et la ville d'Oran,
fales et produisent dans la baie des qu'il représenta comme les deux princi-
alternatives remarquables d'effroyable paux foyers de la piraterie. Pour rendre
bourrasque et de calme plat. Ce carac- ses indications plus saisissantes , il exé-
tère fantasque des vents, dû à la confi- cuta en cire un relief de la partie de la
guration du sol, rend souvent l'appareil- côte où se trouvent ces deux points.
lage difficile et enlève à la position une Ximenès demeura convaincu que
partie de son mérite. Mers-el-Kébir était pour l'Espagne la
Quoi qu'il en soit, l'Espagne fut bien véritable porte de l'Afrique ; il s'arrêta
inspirée lorsque dans les premières an- donc à l'occupation de ce port, et se hâta
nées du seizième siècle, cherchant à de présenter son projet au roi.
entamer la côte d'Afrique, elle arrêta Ferdinand n'avait qu'une seule objec-
ses vues sur Mers-el-Kébir. tion à élever; mais elle était grave.
Les Maures venaient d'être expulsés Deux guerres, dont l'une venait de se
de la péninsule ; la plupart avaient de- terminer par l'expulsion des Maures, |

mandé un asile à ces rivages habités avaient épuisé ses ressources. Ximenès
par leurs coreligionnaires, et y avaient le savait sans cloute mieux que personne,
porté la haine profonde qui les animait et il était prêt à lever cette difficulté ;
contre leurs vainqueurs. mais il voulait avant tout s'assurer de
,

ALGÉRIE.
Padhésion du roi; li offrit de payer lui- Fernand fit sur-le-champ saisir le cou-
même les frais de la guerre , et dès lors pable, et prononça son arrêt de mort.
l'expédition fut résolue. Enfin le 23 octobre les Espagnols pri-
Quelques mois suffirent au grand mi- rent possession de Mers-el-Kébir, cin-
nistre pour organiser une armée et une quante jours après leur départ de Ma-
flotte. Fernand de Cordoue devait com- laga. Fernand expédia aussitôt une ga-
mander la première Raymond de Cor-
, lère pour porter au cardinal Ximenès
doue la seconde l'artillerie fut confiée
; l'heureuse nouvelle. L'Espagne entière
àCiego de Vera; enfin l'expédition eut en tressaillit de joie ; elle crut voir du
pour guide Jérôme Vianelle. même coup ses côtes fermées à la pira-
Le 3 septembre 1505 la flotte appa- terie et le continent Africain ouvert à
reilla à TVJalaga; le 9 elle était en vue ses armes; magnifiques espérances que
de Mers-el-Kébir. Aussitôt des feux al- l'avenir ne devait pas réaliser.
lumés sur les hauteurs signalèrent l'ap- La pointe de Mers-el-Kébir marque
proche des Espagnols toutes les cimes ; la limite de la baie d'Oran ; mais le
voisines du. rivage se couvrirent de fan- golfe se prolonge jusqu'à la pointe du
tassins et de cavaliers. Les troupes dé- cap Falcon. Derrière celui-ci est une
barquèrent sous une grêle de flèches et petite baie où débarqua en 1732 le
sous les boulets du fort. Leur premier comte de Montemar elle se termine
:

soin fut de se retrancher; le lendemain au cap des Andalous, où existent les rui-
elles poussèrent une reconnaissance vers nes d'une petite ville construite par les
la place, et enlevèrent une position qui Maures exilés d'Espagne.
ladominait une batterie y fut établie.
: A partir de ce cap la côte s'enfonce
Pendant ce temps la flotte attaquait dans le sud-ouest, bordée par des terres
par m< r. de moyenne hauteur , d'un aspect uni-
Cependantle fort ne se rendait pas, et forme, qui se terminent à la mer par une
la position des Espagnols commençait muraille de roches abruptes.
à devenir critique; placés sous le feu de Une teinte générale de tristesse règne
la garnison , assaillis par des nuées d'A- sur ce long rideau de distance, en dis-
:

rabes ils avaient encore à combattre les


, tance, dans la bordure de la côte, ap-
troupes que le roi de Tlemcen avait en- paraissent des éboulements et des rup-
voyées; mais la fortune vint à leur aide. tures de couleurs diverses qui toutes
Le gouverneur du fort, qui jusque-là portent le cachet de la stérilité. Une
avait été l'âme de la défense, fut atteint végétation pauvre et inculte se mon-
par uïi boulet qui le tua. Aussitôt le dé- tre au sommet des falaises.
couragement s'empara des assiégés, et Deux points sur cette côte méritent
les amena à conclure un armistice de seuls de fixer l'attention. L'un est l'île
quelques jours, qui devait être suivi volcanique de Harchgoun , qui fut occu-
d'une capitulation définitive, si de nou- pée au commencement de 1836 par les
veaux secours attendus de Tlemcen n'ar- Français à l'embouchure de la Tafna;
rivaient pas. A
l'expiration du délai rien l'autre est l'établissement de Djema-
n'avait paru. Alors un trompette espa- Ghazaouat, situé au nord de Lella-Mar-
gnol s'avança au pied des remparts, et nia, sur une longue plage ouverte à tous
somma la garnison de se rendre aux les vents. Érigé en ville sous le nom de
termes de la convention. Les Maures Nemours, par une ordonnance royale du
demandèrent trois jours pour emporter 24 décembre 1846, Djema-Ghazaouat
leurs effets. Ce nouveau délai leur fut comptait au 1 er janvier 1847 une po-
accordé, lis traversèrent donc le camp pulation européenne de 412 individus,
espagnol chargés de leurs richesses. Leur dont 209 Français.
retraite à travers une armée chrétienne Tel est l'aspect général , telle est
victorieuse s'opéra sans donner lieu de l'histoire sommaire de côte d'Algé-
la
leur part à aucune plainte il est vrai : rie, aussi riante et accidentée dans l'est
que le générai se tint constamment de- quelle est triste et monotone dans la
vant les portes, et veilla lui-même à leur région opposée.
sûreté ; une seule fois des cris s'élevè- Sur celte côte trois grandes cités
rent : une femme venait d'être insultée. trois capitales maritimes ont été fondées :

4.
52 L'UNIVERS.
Cherchel , capitale de la Mauritanie nous allons suivre les différents plateaux
Césarienne , par les Romains. de l'intérieur dans le même ordre c'est-
,

Bougie , capitale du royaume de ce à-dire de l'est à l'ouest. C'est aux lignes


nom, par les Berbères. d'écoulement des eaux aux artères na-
,

Alger, capitale de l'ancienne Régence, turelles du sol que nous rattacherons


par les Turcs. la description et l'histoire des princi-
A Cherchel les Romains ont épuisé paux centres de population , protégés
dans la création d'un port artificiel agrandis ou fondés par la puissance et la
les ressources de leur architecture hy- persévérance françaises sur une terre où
draulique; à Alger les Turcs ont jeté se sont succédé depuis vingt siècles tant
dans une entreprise semblable trois de grandeurs et tant de misères.
cents années d'efforts et des milliers
d'esclaves chrétiens ; à Bougie les Ber-
Le Medjerda. — Theveste, Tagaste,
bères, pendant les six siècles de leur
Madaure , Utique, Carthage.
domination, ont profité des dispositions A. l'extrémité orientale de l'Algérie
naturelles de leur rade sans chercher coule, dans la direction du nord-est, un
à les améliorer. Aujourd'hui que voyons- fleuve historique, c'est le Medjerda :
nous ? le port des Césars, devenu crique il prend sa source aux pieds des rem-
de cabotage; le port des Pachas, héri- parts de Tébessa ( l'ancienne Theveste)
tage onéreux, dont leurs successeurs franchit la frontière de l'Algérie , tra-
n'ont pas calculé les charges; le port des verse diagonalement la partie septen-
Émirs berbères demeure, dans l'état de trionale de la régence de Tunis, et va
nature le meilleur des trois.
, verser ses eaux dans une petite baie
située un peu à Test des ruines de Car-
PLATEAUX DU TELL. thage, appelée aujourd'hui Rar-el-Melh
Établissements français de l'intérieur. Pla- — (la caverne de sel); c'est là que sont
les ruines de l'ancienne Utique, illustrée
teau du Medjerda : Theveste, Tagaste, Ma-
dame, Utique, Carthage. Plateau de — par Caton. Avant de sortir de l'Algérie,
la Seybouse : Guelma, ville française. — le Medjerda , sous 1p. nom d'Ouad-Khe-

Plateau du Roumel Constantine, Mila. :


— mica, arrose les campagnes, aujourd'hui
Plateau du Bou-Sellam Setif, Bordj-Bou- : barbares et presque incultes, de Tagaste
Ariridj, Aumale. —
Plateau du Chélif ; et de Madaure , de Tagaste où naquit
Orléansville Medea, Miliana.
, Plateau — saint Augustin , et de Madaure où l'il-
de la Makta Mascara. : Plateau de la — - lustre enfant fit ses premières études.
Tafna : Tlemcen. Les ruines de ces deux villes, comprises
Plateaux du Tell. — Principales ri-
aujourd'hui dans le territoire de la tribu

vières qui en descendent. — Éta-


algérienne des Hanencha, portent les
deux noms de Tedjelt et Mdourouch.
blissements français formés dans
Les habitants actuels de la contrée,
l'intérieur du Tell.
ignorants de la gloire qui s'attache à
Le massif méditerranéen, sillonné de ces deux points , leur ont voué, par une
cours d'eau qui ne tarissent pas, pourvu sorte d'instinct historique, une vénéra-
de sources nombreuses , couronné de tion religieuse, que les générations se
forêts qui manquent rarement à la cime transmettent sans en connaître l'ori-
des montagnes et marquent de leur vé- gine.
gétation séculaire la séparation des C'est encore dans la vallée du Med-
principaux bassins, couvert dans les jerda qu'est la plaine de Zama, où se livra
parties planes et basses d'un lit de terre l'une des batailles qui ont décidé du
végétale qui, en quelques zones, atteint sort du monde. C'est sur ses rives que
l'épaisseur de deux mètres; le massif fut vaincu et fait prisonnier le général
méditerranéen est la partie de l'Algérie romain Régulus, l'un des plus illustres
qui offre le plus de ressemblance avec martyrs de la foi jurée.
nos contrées d'Europe, celle où la con- Tébessa , bâtie sur les ruines de l'an-
quête française a formé ses principaux cienne Theveste, à la source la plus mé-
et ses plus 'nombreux établissements. ridionale du Medjerda , jouit d'une cé-
iSous venons d'en parcourir le bord ;
lébrité moins classique que Tagaste,
ALGÉRIE. 53

Madaure, Utique et Carthage; cepen- que tout près de


la frontière de Tunis.
dant il* y existe de magnifiques débris, Dansce large bassin il n'existe pas
et particulièrement un arc de triomphe d'autre établissement français perma-
d'ordre corinthien dont les détails et nent que Guelma. Mais la route'qui par-
les ornements sont d'une pureté et d'une tant de Bône conduit à cette ville ne suit
délicatesse remarquables. Une inscrip- pas le cours de la rivière ; elle la laisse
tion gravée sur l'une des faces, en carac- se dérouler à gauche en replis tortueux,
tères nets et lisibles , fait connaître que et va passer au sommet du Fedjoudj, col
la construction de ce monument date de élevé situé dans le massif del'Aouara, qui
e
l'an 214 de notre ère et de la 17 année sépare la branche inférieure de la bran-
du règne d'AntoninCaracalla.Une autre che supérieure de la Seybouse. Parvenu
inscription, beaucoup moins lisible quoi- au col du Fedjoudj, si l'on se tourne vers
que plus récente, se lit sur une autre face le nord , on voit se dérouler à cinquante
de ^'édifice. Elle rappelle que la ville kilomètres de distance la nappe bleue de
de Théveste a été relevée de ses ruines la Méditerranée ; si l'on se tourne vers
par le général Salombn , après l'expul- le sud on voit se dresser les cimes de
,

sion des Vandales, sous le règne de la Maouna , dont la Seybouse borde le


Justinien et de Théodora. Cette inscrip- pied.
tion est la seule à notre connaissance Vers les derniers gradins de la mon-
qui fasse mention d'une manière aussi tagne, au delà du lit de la rivière, le
explicite de l'expulsion des Vandales. voyageur distingue un point blanc,
On a retrouvé en outre à Théveste couronné dans les temps calmes d'un
les débris d'un grand cirque de forme léger nuage de fumée c'est la petite
:

elliptique qui pouvait contenir 6,000 ville de Guelma, dont il n'est plus alors
spectateurs, et d'immenses vestiges d'un éloigné que d'environ douze kilomètres.
autre monument, qui paraît avoir été un 1
Après avoir donné quelques instants
temple de la Justice. d'attention au panorama qu'il a sous
Les ruines de Théveste et la petite les yeux, il redescend par une route en
ville deTébessa, qui semble le gui de lacets le versant méridional de l'Aouara,
cet arbre mort, ont été visitées deux traverse la rivière sur un beau pont
fois par les troupes françaises, la pre- construit, il y a quelques années, par
mière fois au commencement de juin les Français avec le concours des indi-
1842, sous le commandement du général gènes, et après avoir parcouru une dis-
Négrier , et en juillet 1846, sous les or- tance de deux kilomètres sur le glacis
dres du général Randon. Ainsi au mo- en pente douce de la Maouna, il arrive à
ment où l'arc de triomphe a été visité Guelma.
il y avait seize cent vingt-huit ans que On sait que cette position fut occupée
les" pierres qui le composent avaient par les Français en 1836 au retour de,

été élevées les unes sur les autres , que la première expédition de Constantine,
les lettres de la première inscription pour affaiblir dans l'esprit des indigènes
avaient été tracées, et c'est plus de trois les effets de l'insuccès de nos armes.
cents ans après qu'une autre main y a Il n'y existait à cette époque qu'un
tracé la seconde épigraphe, qui date ainsi amas de ruines restes de l'ancienne Ca-
,

d'environ treize cents ans. lama, mentionnée plusieurs fois par


La Seybouse. — Guelma.
l'historien Orose et par saint Augustin,
et célèbre d'ailleurs dans les fastes de
Quoiqu'il y ait entre l'embouchure l'Église pour avoir été le siège épisco-
,

du Medjerda et celle de la Seybouse une pal de l'évêque Possidius, biographe de


distance de deux cents kilomètres, les l'illustre écolier de Madaure.
affluents supérieurs des deux rivières se Nos troupes y trouvèrent de somp-
touchent presqu'en un grand nombre tueux vestiges de l'antique cité et sur- ,

de points. Mais le cours de la Seybouse tout un prodigieux amas de sculptures


appartient exclusivement à l'Algérie. et d'inscriptions, dont plusieurs portaient
Du golfe de Bône, où elle verse ses eaux, le nom de l'ancienne ville. Au milieu du
elle s'étend jusqu'à quelques lieues de chaos de pierres de taille, de fragments
Constantine d'une part et de l'autre jus- de colonnes, entassés pêle-mêle sur le
54 L'UNIVERS,
er
sol, s'élevait un de citadelle,
reste Au 1 janvier 1847 la population de
postérieure à la destruction de la ville Guelma se composait, outre la garnison,
romaine, ouvrage grossier de cette de 691 Européens, dont 322 Français,et
époque où Justinien, redevenu maître de 187 indigènes en résidence fixe, dont
de l'Afrique , la couvrit de petites for- 140 musulmans, 7 nègres et 40 israéli-
teresses appelées burgos, construites à tes , auxquels il faut ajouter une popu-
la hâte des débris de la première occupa- lation flottante de 140 indigènes en ré-
tion romaine. sidence temporaire.
C'est dans les ruines de cette seconde Le Roumel. — Constantine. — Mila.
Calama, bâtie sur la nécropole de la pre-
mière, parmi d'innombrables fragments Si le voyageur, en quittant la ville de
de tombeaux, que la garnison française Guelma , au lieu de retourner sur ses
installa, en 1836, ses premières tentes. pas, continue de s'avancer dans la direc-
Le rempart, sur tout son pourtour, of- tion du sud-ouest, il se trouve sur la
frait de nombreuses, de profondes dé- route qui conduit de Bône à Constan-
gradations. Sur certains points il n'en tine; il laisse à droite dans les gorges
restait que les fondations; ailleurs ii de la Seybouse l'établissement thermal
conservait encore six mètres de hau- d'Hammam-Meskhoutin (les bainsen^,
teur; au dedans et au dehors un amas chantés ), apparition féerique de cônes
de pierres colossales encombrait le pied naturels d'un aspect bizarre et fantasti-
de la muraille. Évidemment la main que, d'où s'élève incessamment un épais
brutale de l'homme et l'action lente du nuage de vapeur. Là s'échappe impé-
temps avaient contribué à cette oeuvre tueux, par de nombreuses ouvertures,
de dévastation; mais en même temps un fleuve d'eau bouillante chargé de
de larges et profondes déchirures dans substances minérales dont les dépôts
la masse des maçonneries ne pouvaient donnent naissance aux cônes pointus et
être attribuées qu'au choc puissant des aux stratifications caverneuses qui font
tremblements de terre. de ce lieu une des curiosités de l'Algérie.
Il y existe des ruines romaines qui por-
Les pierres de taille accumulées sur
l'emplacement de la ville romaine four- taient autrefois le nom d'Aquœ Tibili-
tanœ eaux de Tibilis ). Depuis quel-
les
nirent des matériaux tout préparés (

aux constructions françaises, qui s'éle- ques années le gouvernement, appré-


vèrent rapidement, au milieu des mi- ciant l'utilité de ces eaux pour la santé de
sères d'une première installation, sur nos soldats, y a fondé un hôpital , dont
nu et par un hiver rigoureux. les effets ont déjà justifié ses espérances
un sol
Quelques ingénieurs apportèrent dans et ses prévisions. Avant d'arriver à

l'emploi de ces débris historiques un la hauteur d'Hammam-Meskhoutin, on


respect et une sollicitude qui méritent trouve, au confluent des deux bras prin-
monde cipaux de la Seybouse, le camp de Med-
toute la reconnaissance du sa-
vant. C'est ainsi qu'un ofiicier d'artil-
jez-Ammar, qui de loin avec ses meur-
trières et ses tourelles ressemble assez
lerie, chargé de la construction d'une
caserne qui devait donner à ses troupes à une petite forteresse féodale. Ce lieu,
situé à moitié chemin de Bône à Constan-
leur premier abri , fit rechercher avec
tine, fut, comme on sait, le point de dé-
soin les pierres portant inscription et
part de la seconde expédition qui nous
disposer les faces écrites dans le pa-
rendit maîtres de cette ville.
rement extérieur du mur, de manière du Ras-el-
Après avoir franchi col
à en assurer la conservation et en même
le

Akba on redescend dans la vallée de la


temps à en faciliter l'étude. De cette
,

Seybouse, que l'on suit jusqu'à sa source,


façon il tit d'une simple caserne un beau
musée. à travers un pays largement ondulé, riche
et curieux
Aujourd'hui un assez grand nombre de terre végétale et de labours, assez bien
arrosé, mais d'une nudité désespérante.
d'édifices européens se sont élevés à
Guelma, et sans ôter à ces magnifiques A peine a-t-on dépassé de quelques
kilomètres le dernier filet d'eau qui verse
débris Jeur aspect pittoresque, leur ont
ses eaux dans le golfe de Bône,
que l'on
ajoute, par la vie nouvelle qui les anime, qui
charme du contraste. se trouve au bord de l'Ouad-Mehris , ,

le
,

ALGÉRIE. 55

va porter les siennes dans le golfe de dont l'œil suitle cours jusqu'à six lieues
Djidjeli; on entre alors dans la vallée du environ.
Roumel. Le partage entre les deux fleu- Les deux autres faces sont couvertes
ves s'opère sur un plateau large et nu, par un effroyable fossé , encaissé entre
dominé au nord par la ehaîne grise et deux murailles de roches à pic, dont la
aride de l'Oum-Settas, couverte de monu- hauteur moyenne est de cent dix mè-
ments druidiques, dont nous donnerons tres.
plus loin la description. Au sud l'horizon Cette configuration étrange, résultat
est borné à une assez grande distance de quelque grande convulsion du sol
par un majestueux rideau de monta- donne à la masse rocheuse qui sup-
gnes dont l'accident le plus remarqua- porte la ville de Constantine l'aspect
ble est la large découpure du Nif-en-Nser, d'un de ces promontoires à roches vi-
ou Bec de l'aigle. ves, battu par le choc incessant des va-
En descendant le cours du Mehris, gues. Elle justifie la dénomination de
on ne tarde pas à apercevoir dans une ville aérienne, que lui appliquent les
échancrure de la vallée les minarets de écrivains arabes du moyen âge; elle
Constantine. explique le mot de cirta, qui signifie en
Laissons de côté le monument curieux phénicien taillé à pic.
du Sôma, qui se présente sur la route, C'est au fond de ce précipice que le
au sommet d'une colline; monument Roumel, réuni au Bou-Merzoug, roule,
fastueux autel ou tombeau, dont aucun
, de cascade en cascade, ses eaux torren-
archéologue n'a pu encore avec certitude tueuses. Il entre au pied de la pointe
reconnaître la destination. Laissons sud, et sort au pied de la pointe nord. La
donc de côté le Sôma, et entrons à Cons- porte naturelle par laquelle la rivière
tantine, cette ville qui à toutes les épo- s'engouffre dans le ravin n'a pas plus de
ques, sous les rois numides, sous la do- cinq à six mètres de largeur sur une
mination romaine comme sous la domi- hauteur de quarante mètres. La porte de
nation française, a occupé une place si sortie présente une ouverture de qua-
éminente dans les destinées de cette con- rante mètres sur une élévation presque
trée. verticale de cent soixante-dix mètres.
Parvenu à l'extrémité de son ravin,
Constantine,
le Roumel se précipite avec un horrible
Il est difficile en effet d'échapper à fracas d'une hauteur de soixante mètres,
un sentiment mêlé d'étonnement, de res- et disparaît dans un nuage de poussière
pect et presque d'effroi
, lorsque pour, humide. Cette cataracte imposante forme
la première fois on se trouve en face de un des accidents les plus remarquables
cette ville étrange, de ce nid d'aigle, du sol de l'Algérie.
comme on l'a dit souvent, qui fut la Après avoir franchi la dernière cas-
capitale de la Numidie-royaume et de la cade, le Roumel, redevenu calme, entre
.Numidie-province, et dont la conquête dans une belle vallée bordée de magni-
a été pour la domination française elle- fiques jardins d'orangers, de grenadiers,
même un si puissant auxiliaire , un si de cerisiers, qu'il arrose et vivifie.
utile enseignement. Malgré l'abîme qui l'enveloppe et le
La ville de Constantine dessine une surnom ^aérienne, que le moyen âge
espèce de parallélogramme, dont les lui a décerné, Constantine, ce nid d'ai-
quatre angles regardent les quatre points gle, est encore dominée par trois hau-
cardinaux. Les indigènes la comparent à teurs, d'où la vue plonge à quelques
un bernous déployé, et assignent à la centaines de mètres de distance sur les
pointe sud, occupée par IaKasba, la place toits de tuiles de ses édifices. Ce sont
du capuchon. les hauteurs du Mecid, de Setha-Man-
La face dirigée au sud-ouest est la soura et de Koudiat-Ati. Les deux pre-
seule partie de la ville que la nature ait mières sont séparées de la ville par le
rendue abordable. La face nord-ouest ravin; la dernière commande la seule
est bordée de rochers escarpés, termi- langue de terre par où Constantine soit
nés par un talus haut et raide. De ce abordable.
côté la ville domine la vallée du Roumel, Les monuments romains que l'on re-
56 L'UNIVERS.
trouve à Constantine sont dignes de son où Ben-Aïça accomplit le 1 3 octobre i 837
antique renom. sa périlleuse évasion. Cette voûte protège
Lé premier qui se présenta aux re- contre les éboulements une source et un
gards de l'armée française arrivant par bassin d'eau thermale, dont l'usage et
la route de Bône fut l'aqueduc monu- la réputation se sont conservés jusqu'à
mental situé au sud de la ville, à 1,200 nos jours. Les Arabes viennent encore
mètres environ, un peu au-dessus du fréquemment se baigner dans ces eaux
confluent du Roumel et du Bou-Mer- qu'ils regardent comme très-salutaires.
zoug. Les restes de cet édifice se compo- Cette construction n'est pas la seule
sent de six arceaux en pierres de taille, dont la jouissance se soit perpétuée du-
dont le plus élevé n'a pas moins de vingt rant vingt siècles. On en retrouve fine au-
mètres de hauteur. Il devait recueillir les tre au-dessous de Sidi-Mimoun. C'est un
eaux des sources du Bou-Merzoug à neuf canal de dérivation, qui prendles eaux du
ou dix lieues de la ville et les conduire Roumel dans le fond de son précipice
dans de vastes citernes dont on retrouve contourne la muraille de roches qui
les ruines sur le sommet du Koudiat- forme la pointe sud de la ville, et vient,
Ati. en aval de la grande cataracte , mettre
!
Sur les pentes de cette colline, et au- en mouvement des meules de moulin qui,
dessous de ces citernes, existe encore à cette heure, alimentent encore les
un fragment de la voie romaine qui s'é- boulangeries de Constantine.
tendait de Cirta à Carthage; elle est Nous venons de parcourir les princi-
formée de grandes dalles parfaitement paux monuments romains qui se voient
jointes. extérieurement à l'ouest de la ville. Cette
Si l'on suit en se rapprochant de la excursion nous a conduits au pied de la
ville la direction tracée
par cette voie, pointe sud, près de l'issue du Roumel. Il
on passe devant les débris d'un de ces semble que pour gagner la face opposée
édifices qui caractérisent la civilisation le plus court serait de suivre les bords de
romaine. Il existait encore en 1840 à la rivière; mais il faudrait s'engager dans
côté de la porte Valée, hors des rem- le fond du ravin, et suivre son lit de ro-
parts, un bourrelet déterre arrondi en ches semé de gouffres et de cascades et
hémicycle d'où surgissaient de distance assombri de distance en distance par
en distance des restes informes de ma- d'immenses voûtes naturelles sous les-
çonnerie noircie par le temps. L'année quelles le fleuve disparaît. C'est un
suivante remplacement fut déblayé par voyage imprudent de tenter.
qu'il serait
l'intendance militaire, pour y faire un Le plus sûr est de remonter jusqu'à la
dépôt de bois de chauffage. Ce travail porte Valée et de traverser la ville dans
mit à découvert les restes d'un théâtre sa longueur pour aller sortir par la pointe
antique. La place et l'orientation de ce d'El-Kantara. !

monument ne pouvaient être mieux Après avoir franchi le seuil de la porte


choisies. Assis sur les gradins de pierres Valée, ouvrage des Français, nous pou-
qui garnissaient l'intérieur de l'édifice vons passer soit sous l'arc de triomphe
les spectateurs voyaient se dérouler de- dont l'arcade complète subsiste encore
vant leurs yeux, à côté de la scène, le avec ses pilastres corinthiens et ses
cours capricieux du Roumel, et au-dessus piédestaux de colonnes , soit le Tétra-
les cimes bleuâtres des montagnes -de pylon , édifices quadrangulaires qui for-
Mila; décoration imposante, dont les ment la jonction de la rue Combes et de
bords, au coucher du soleil, s'animaient la vue Vieux.
de reflets rougeâtres et présentaient l'i- Enfin, après avoir descendu les pentes
mage de volcans lointains. >.
roides de la ville , nous voici sur le pont
Un peu au-dessus du théâtre, sur les d'El-Kantara ; là un escarpement de qua-
pentes dont il occupe la crête, existe un rante mètres nous sépare encore du lit
marabout connu aujourd'hui sous le de la rivière. Au premier abord le pont
nom de Sidi-Mimoun ; c'est une voûte de hardi d'El-kantara semble dû entière-
construction romaine engagée sous le ment à l'architecture moderne. La partie
talus même gui borde le pied des rem- supérieure ne date en effet que du règne
parts de la ville , à peu près à l'endroit deSalah-Bey, qui vers 1790 rendit à
,

ALGÉRIE. 5?

Constantine cette communication im- dant de la Mare, membre de la Commis-


portante; mais il suffit d'abaisser les re- sion scientifique d'Algérie, avec tous
gards vers le fond du ravin pour recon- les soins qu'exigeait cette opération
naître dans les piédroits inférieurs qui délicate.
soutiennent cet imposant édifice l'élé- La population indigène de Constant! ne
ment caractéristique de l'architecture diffère par sa composition de celle des
romaine, la pierre de taille. autres villes de l'Algérie; elle ne ren-
Un autre débris de pont se voit encore ferme qu'un très-petit nombre de Turcs
dans le fond du ravin , à quelques cen- et deKoulouglis, et pas de Maures; elle
taines de mètres d'El-Kantara ; mais se compose presque exclusivement de fa-
il n'en reste que les deux culées adossées milles arabes ou berbères, venues de
au rocher et quelques claveaux de la presque toutes les tribus de la province
première voûte. Au-dessus, sur la plate- et d'israélites. Au 1 er janvier 1847 elle
forme étroite et longue qui règne entre était de 18,969 individus, dont 15,054 mu-
le pied du Mansoura et le bord du ravin, sulmans, 552 nègres et 3,363 israélites.
apparaissent encore les restesd'un cirque ; Après Alger, Constantine est de beau-
on retrouve une partie des murs laté- coup la ville la plus peuplée de l'Algérie.
raux et du demi-cercle qui le termi- Quant à la population européenne son ,

nait au sud. chiffre est de 1,919 individus, dont 1 ,274


La Kasba actuelle, décorée jadis du Français.
nom de Capitole, devait être le quartier
le plus monumental de l'ancienne Cirta Mila:
;

c'est là que s'élevaient les temples con- Les montagnes qui se dressaient
sacrés aux divinités protectrices de la autrefois dans l'ouest devant les yeux
ville. 11 y a quelques années les soubas- des spectateurs romains ou numides as-
sements existaient encore; mais les ma- sis sur les gradins du théâtre ont con-
tériaux en ont été depuis lors employés servé l'aspect imposant qu'elles avaient
dans la construction d'une caserne et alors; mais le nom qu'elles portaient
d'un hôpital. à cette époque n'est pas parvenu jus-
Parmi les ruines nombreuses enseve- qu'à nous. Elles s'appellent aujourd'hui
lies sous le sol de la Kasba, les seules Zouara, du nom des tribus kabiles qui
que les ingénieurs français aient conser- les habitent. L'histoire et la géographie
vées sont les citernes si justement célè-
, n'ont conservé que le nom d'une petite
bres, dont les puissantes murailles por- ville construite au pied des versants
tent aujourd'hui un édifice considérable. méridionaux de la chaîne. Elle s'appelait
Elles se composaient d'au moins trente- Milevum; elle s'appelle aujourd'hui Mila.
trois bassins en béton , dont vingt-deux Dans les dernières années du quatrième
sont parfaitement conservés. D'autres siècle, elle eut pour évêque saint Optât,
restes de maçonnerie doivent, à en juger qui fut l'un des hommes distingués de
par les alignements des murs et la qua- l'Eglise d'Afrique. Il a laissé un ouvrage
lité des matériaux, avoir fait partie de ce
sur le schisme des donatistes que le
,
-éservoir colossal. S'il en était ainsi, temps nous a conservé et dont saint
es citernes romaines de Constantine au- Augustin faisait beaucoup de cas.
aient couvert jadis un hectare de terrain. Pendant quelques années Mila fut
Le cadre de cette notice nous force occupé parles Français; mais en 1840,
iomettre plusieurs débris intéressants à l'époque où prévalut le système aban- ,
rouvés à Constantine, et en particulier donné bientôt après de la concentra-
,
a grande mosaïque découverte en amont tion des forces sur un petit nombre de
le la ville, sur la rive gauche du Roumel points, Mila fut évacuée malgré les
;
:eux de nos lecteurs qui désireraient prières instantes de ses habitants indigè-
onnaître ce bel échantillon de l'art nes*, que la retraite des troupes françaises
intique peuvent aisément satisfaire livrait aux incursions et aux brigandages
eur curiosité ils n'ont qu'à se rendre
:
des Kabiles. Il n'y resta qu'un seul Fran-
u musée algérien du Louvre, où la mo- çais, non militaire, qui se livra à di-
aïque de Constantine a été transportée, verses spéculations , et qui à cette heure
ous la surveillance de M. le comman- compose encore à lui seul, avec sa fa-
58 L'UNIVERS.
postes intermédiaires. Et cependant
mille, toute la population européenne.
cette route importante est loin de sa-
Mila est située sur un petit affluent'
tisfaire aux conditions stratégiques qui,
du Roumel , au milieu de magnifiques
jardins, qui donnent à cette petite ville j
dans un pays conquis, garantissent la
d'ailleurs propre et décente, un aspect
sûreté des communications de Cons-
tantine jusqu'à Djemila et de Djemila à
des plus pittoresques. Il y reste plu-
Sétif. Elle traverse une suite de ravins
sieurs débris intéressants de l'antiquité.
Mais ce qui nous a paru surtout digne profonds, dominés de part et d'autre
d'attention, c'est l'expression de bien- par de hautes montagnes. L'un des
passages que
les plus difficiles est celui
veillance et de douceur peinte sur toutes
physionomies. Les habitants de Mila les indigènes appellent Kasbaït, et les
les
ne connaissent ni les contestations ni Français Col de Mons , du nom d'une
ville romaine dont on y retrouve les
les procès. Ils ont cependant un kadi ;
mais ce respectable magistrat nous a ruines. C'est vers ce point que l'on
plusieurs fois assuré que le caractère abandonne le bassin du Roumel pour
pacifique de ses justiciables lui consti- entrer dans celui du Bou-Sellam, auquel
tuait une sinécure. Nous signalons ce appartient le camp de Sétif, aujourd'hui

fait comme une exception digne d'intérêt


transformé en ville.
Sétif, l'ancienne colonie de Sitifis, do-
chez un peuple en général très-processif.
mine la vallée large et fertile de cette ri-
Djemila. vière, qui, à travers la Kabilie orien-
tale, va verser ses eaux dans le golfe de
Mila est éloignée de Constantme d'en-
Bougie. La plaine de Sétif est bornée à
viron 36 kilomètres ; elle se trouve sur
une distance de quelques lieues seule-
l'une des routes qui mènent du chef-
ment par le prolongement de la chaînedu
lieu de la province à Sétif.
Magris, l'une des montagnes qui sépa-
Cette route présente beaucoup d'ondu-
rent le bassin du Roumel de celui du
lations; elle coupe en travers un grand
Bou-Sellam. Au sud elle est limitée par
nombre d'affluents du Roumel. Un de
les crêtes du Bou-Taleb, qui appartient au
ces plis recèle les ruines célèbres de
massif de séparation entre le Sahara et
Djemila. Là, dans une charmante vallée,
le Tell. Dans l'est elle se prolonge au
arrosée et ombragée , vous retrouvez
delà du méridien de Constantine, et jus-
encore debout, après vingt siècles, les
qu'à la régence de Tunis; dans l'ouest
restes dune petite cité fastueuse, son
elle s'arrête au massif montagneux que
forum, sa basilique , ses temples et son
traversent les portes de Fer.
arc de triomphe, qui faillit obtenir les
Cette situation géographique jointe
honneurs d'un, voyage à Paris (1).
à l'admirable salubrité du climat explij
Nequittons pas Djemila sans rap-
que le rang que Sétif a occupé sous la
peler l'héroïque défense dont elle fut le
domination romaineetqu'elleestappelée
théâtre en 839, glorieux épisode auquel
1

inscrit en lettres à ressaisir sous la domination française:


il ne manqua , pour être
Placée à cheval sur les deux principaux
1

d'or dans nos annales militaires, qu'un


bassins de la province, à l'entrée d'un
historien. Djemila avait été occupée pen- domine l'un et
immense plateau qui les
dant quelques années, et partagea en
l'autre, en face d'une des portes prin-
1840 le sort de Mila.
cipales qui donnent accès dans le Sahara,
Sétif. Sétif compte parmi les positions maîtres-
ses auxquelles se rattachent, à toutes
sécurité dont n'a cessé de jouir
La
les époques, suivant les circonstances,
depuis cette époque la route de Cons- guerre.
les destinées de la paix ou de la
tantine à Sétif a éloigné les regrets
Dévastée dans les luttes incessantes
qu'aurait pu faire naître l'abandon des
du moyen âge elle demeura cependanl
,

centre de population et de production :

Ceux qui voudraient étudier dans leurs d'un


à cette époque elle jouissait encore
(i)
détails ces restes de l'architecture romaine
partie des travaux de grand renom pour ses plantations d(
devront consulter la
scientifique d'Algérie due à cotonniers et de noyers.
ia Commission
Ravoisié, l'un de ses membres. Plus tard, quand la conquête turque
M. A.
ALGÉRIE. 50

fut appesantie sur l'Afrique , Sétif parti- Un tremble colossal couvrait de son
cipa au mouvement général de décadence ombre la porte de l'ancienne citadelle
qui s'étendit à toute l'Algérie. La guerre et la source limpide qui baigne le pied

et l'anarchie avaient renversé ses mo-


de ses murs. Il abritait des myriades
numents et ses murailles ; la razia et d'oiseaux réfugiés sous son large feuil-
l'exaction achevèrent de ruiner son lage ; c'étaient là les seuls hôtes de cette
agriculture. Cependant, comme pour antique cité au moment où les Fran-
,

perpétuer le témoignage de son ancienne çais vinrent la doter d'une vie nouvelle.
splendeur, au milieu des ruines accu- Il existe dans les ruines de Sétif un

mulées dans son enceinte déserte, s'é- grand nombre d'inscriptions latines.
tablit un marché périodique, où les L'une d'elles m'a paru intéressante, parce
habitants de toutes les régions comprises qu'elle sembleannoncer l'existence d'une
dans l'ancien royaume de Bougie ve- colonie juive à Sétif antérieurement à
naient chaque dimanche apporter les la dispersion du peuple d'Israël. Je l'ai

produits de leur travail et se pourvoir trouvée sur une pierre renversée au


des denrées nécessaires à leur subsis- pied de la seconde enceinte, parmi d'au-
tance et à leur industrie. Sétif demeura tres débris épars et informes en voici la
;

ainsi ce qu'elle avait toujours été, ce traduction littérale Avilia Ester {aster)
:

qu'elle sera toujours, l'anneau d'alliance Judea. M. Avilius Janarius , père de la


entre la montagne et la plaine, entre la synagogue , à sa fille chérie.
population kabile et la population arabe. La population actuelle de Sétif se
C'est en 1838 que les Français pri- compose de 606 Européens, dont 440
rent possession des ruines de Sétif, ap- Français, et de 413 indigènes, dont 307
pelés par les indigènes eux-mêmes, qui musulmans, 8 nègres et 98 Israélites,
leur avaient révélé l'importance de cette sans compter la population indigène
position. Us y trouvèrent les restes de flottante, qui est de 93 personnes.
deux enceintes fortifiées, d'âges diffé- La ville de Sétif n'attend pour pren-
rents , de grandeur inégale. dre un accroissement rapide que l'ouver-
La première, élevée, suivant toute ap- ture de la communication avec Bougie,
parence, dans les beaux jours de la co- qui est son port naturel. Cet événement
lonie romaine, embrassait un espace doit être la conséquence inévitable et
d'environ 1000 mètres de longueur sur prochaine du développement pacifique de
900 de largeur. La seconde, contempo- notre influence et de notre domination.
raine de l'empire grec, se réduisait à un
Bordj-bou-Ariridj.
rectangïelongde 450 mètres, largede 300.
Dans l'angle occidental de cette enceinte Sétif forme la tête de l'occupation
s'élevait encore, presque intacte, l'an- française dans la province de Constan-
cienne acropole, carré long de 150 mè- tine." Au delà, dans l'ouest, il a existé
tres sur 120. jusqu'à l'année 1846 une trouée de
Les murs de celte seconde enceinte 270 kilomètres de largeur (68 lieues),
n'ont pas moins de trois mètres d'épais- dans laquelle l'action de l'autorité fran-
seur. Parmi les pierres employées dans la çaise ne s'exerçait que par le ministère
construction plusieurs portent des ins-
,
des agents indigènes.
criptions et des moulures ; ce qui prouve Le seul point de ce vaste espace où
qu'elles proviennent d'autres monu- flottait ledrapeau français était un petit
ments sur lesquels une première destruc- poste isolé, nommé Bordj-bou-Jriridj ,
tion avait passé. éloigné de Sétif de 70 kilomètres à
Il ne restait au moment de l'entrée l'ouest. Il est situé au milieu de la vaste
des Français à Sétif que le soubassement plaine de la Medjana large plateau qui
,

de la première enceinte, envahi sur plu- sépare la vallée méditerranéenne de


sieurs points par la terre et lesdécombres, l'Ouad-Akbou , de la vallée Saharienne
des restes beaucoup mieux conservés de du Hodna. Là un officier frauçais re-
laseconde , et un immense amas de pier- présentait et représente encore à lui
res de taille jetées pêle-mêle sur les cent seul , sur une immense surface, l'autorité
hectares de terrain qu'occupait la co- de la conquête. Il n'a pour garde qu'une
lonie romaine. compagnie de soldats indigènes recrutés
<}0 L'UNIVERS.
en grande partie dans la contrée qu'il cette contrée. C'est par cette porte de-
commande; il trouve en outre un appui meurée ouverte que le Jugurtha de
moral dans l'autorité deMokrani, le chef notre époque communiquait des ferti-
héréditaire de ces contrées, nommé les vallées du Tell dans les lacs salés du
khalifa de la Medjana par le gouverne- Sahara. Enfin l'occupation de ce poste
ment français , et dont la fidélité à notre fut résolue, et l'antique Auzia, appelée
cause ne s'est jamais démentie depuis par les Arabes Sour-el-Rezlan, est sortie
dix ans qu'il a juré de la servir. La juri- en ce moment de ses ruines, et devient
diction féodale de ce haut fonctionnaire sous le nom d'Aumale un des points
indigène s'étend sur les montagnes qui d'appui les plus efficaces de notre do-
dans les quatre directions cardinales mination dans le centre de l'Algérie.
bornent l'horizon de la Medjana; c'est Aumale est situé à 40 kilomètres
à la fois le plus grand seigneur et en à l'ouest de Bordj-bou-Ariridj et à 90 ki-
même temps plus riche propriétaire
le lomètres à l'est de Médéa. Il appartient
de l'Algérie , grand seigneur , dont
et ce à la province d'Alger.
la famille remonte à ces dynasties puis-
L'Isser.
santes maîtresses de l'Afrique et de
l'Espagne, ce riche propriétaire, dont Si en sortant d'Aumale lé voyageur
la fortune s'élève à un million au moins continue sa route vers l'ouest, sur les
et peut-être à deux millions de francs de plateaux du Tell , il entre dans le bassin
revenus, a obéi pendant longtemps à étroit de lTsser, sur lequel il n'existe pas
un simple capitaine d'infanterie, qui d'établissements français. Il atteint bien-'
n'avait pour appuyer son autorité qu'une tôt le remarquable plateau situé au sud-
centaine de sujets enrégimentés du est de Médéa, d'où s'échappent à la fois
prince indigène, sa fermeté personnelle lTsser , l'Arrach et le Chélif. En attei-
et la grandeur des intérêts qu'il repré- gnant les murs de Médéa il entre dans 1

sentait. la vallée du Chélif.

Aumale. Le Chélif. — Médéa.


L'immense lacune qui séparait Sétif Le Chélif est la plus étendue des riviè-
de Médéa n'a été comblée, imparfaite- res qui traversent le Tell. Il en est aussi,
ment encore, que vers le milieu de 1846. la plus remarquable. Il prend sa source

11 n'avait existé jusqu'à cette époque au- dans les flancs septentrionaux du Djebel-
cun établissement français dans le sud- Amour, montagne saharienne dont la!
est d'Alger. Aussi, pendant l'insurrec- base domine celles de toutes les monta-,
tion de 1S45 Abd-el-Kader y avait-il gnes de l'Algérie; en descendant de;
installé la base de ses opérations ; et on ce réservoir élevé le Chélif traverse une!
le vit pendant longtemps établi dans ce partie du Sahara du sud au nord
large espace, que la conquête française franchitdans une gorge profonde les mon^
laissait dégarni, promener sa victoire no- tagnes qui limitent le Tell , puis , durant
made du nord au sud, de la Kabilie aux l'espace de cinquante lieues environ, il
Oulâd-Naïl, toucher et ébranler à la fois coule parallèlement au littoral, et trouve
la province de Constantine et celle d'Al- enfin son issue à la mer , à quelques
ger. Le centre de ces oscillations , qui kilomètres à l'est de Mostaganem.
embrassait dans sa largeur méridienne Une des circonstances qui caractérisent
la moitié de l'Algérie, était un]col compris le cours du Chélif, la grande rivière du

entre deux hautes masses de montagnes, Tell , c'est qu'il sort du même berceau
le Dira et l'Ouennoura. Il occupe l'ex- que l'Ouad-el-Djedi , la grande ligne
trémité occidentale du large éventail de fond du Sahara , le fleuve Triton de
dessiné par les rameaux supérieurs de l'antiquité. A quelques kilomètres à peine
l'Ouad-Akbou. Là , sur un de ces af- des gorges qui recèlent les sources de
fluents , existaient les ruines d'une ville l'une s'ouvrent les gorges qui recèlent
romaine appelée Auzia , qui déjà à l'é- les sources de l'autre.
poque où les agitateurs numides inquié- Cependant il s'en faut encore de beau-
taient la domination romaine avait joué coup que le Chélif puisse se comparer
un rôle important dans les annales de à nos cours d'eau d'Europe. Dans la par-
ALGÉRIE. 61
tieinférieure de son cours il n'est point des et de feuillages, on lit une inscription
navigable , et dans la partie supérieure tumulaire consacrée à la mémoire de
il demeure presque toujours à sec. C'est l'évéque Reparatus. La date se rapporte
sur cette branche supérieure, au milieu à une ère spéciale qui la fait remonter
de la grande plaine saharienne du Sersou, aux premièresannées du cinquième siècle.
qu'est la station de Tagguîn , où s'ac- Orléansville offre cela de particulier
complit en 1843 l'enlèvement de la que parmi les monuments antiques dé-
zmala d'Abd-e! Kader par M. le duc couverts jusqu'ici la plupart appartien-
d'Aumale. nent au christianisme.
Le cours inférieur du Chélif se dé- La ville est située au bord du Chélif,
roule entre les deux massifs de l'Ouer- dans la plaine longue et monotone com-
senis etjdu Dahra , qui furent dans ces prise entre l'Ouersenis et le Dahra elle
;
dernières [années les deux principaux a suivi la progression hiérarchique de
foyers d'insurrection. Aussi est-ce dans tous nos établissements qui de camps
le bassin de ce fleuve que la domination ou même de simples postes se sont éle-
française a formé le plus grand nombre vés au rang de! cités. Elle compte une
relatif d'établissements. 11 en existe trois population européenne d'environ 700
sur les confins méridionaux du Tell : habitants, dont la moitié sont Français.
Boghar, à l'entrée de la rivière, dans Mais il paraît que cette fondation n'entre
la région des terres de labour et sur la pas encore dans les besoins et les ha-
route des caravanes qui d'Alger s'ache- bitudes indigènes; car la; population
minent vers le sud; indigène en résidence fixe se réduit à
ïeniet-el-Had, à l'extrémité orientale quatre personnes, et la population flot-
de l'Ouersenis ; tante est presque nulle.
Tiaret, à la source de la Mina, le Quant aux deux autres postes, Ammi-
principal affluent du Chélif. Mouça et Sidi-bel-Hacel, ils en sont en-
Sur la ligne médiane, celle qui partage core au premier degré de l'échelle hié-
en deux la largeur du Tell , le Chélif ne rarchique, celui de simples postes.
compte pas moinsdecinq établissements
français, qui sont Médéa , Miliana, Or- iWk Médéa.
léânsville, Ammi-Mouça et Sidi-bel-
Au premier rang des établissements
Hacel. Les deux premiers existaient fondés ou conservés par les Français
avant la conquête; autres sont
les trois dans le vaste bassin du Chélif figurent
d'origine française. les deux villes originairement indigènes
La place où s'élève aujourd'hui Or- de Médéa et de Miliana. Elles forment
léansville portait, avant que les Français
deux des principaux anneaux de la grande
s'y fussent installés, le nomd'El-Asnam
chaîne médiane tendue par l'occupation
(les idoles). Il y existait des ruines française de l'est à l'ouest de l'Algérie
considérables. On y a retrouvé depuis entre le littoral et le Sahara, chaîne
un grand nombre d'antiquités curieuses, dont l'importance;, mal comprise après
et particulièrement le pavé en mosaïque
une première apparition de nos troupes
d'une des plus anciennes basiliques de
à Médéa, après une autre apparition à
la chrétienté. Une inscription écrite en
Mascara, qui eut lieu quelques années
grands caractères la fait remonter aux
plus tard , après le séjour temporaire
premières années du troisième siècle.
d'une garnison française à ïlemcen, ne
La mosaïque n'a pas moins de quarante
fut mise dans tout son jour que par la
pas de longueur sur vingt-deux de lar-
prise et l'occupation définitive de Cons-
geur, sans y comprendre les bas-côtés,
tantine et de Sélif.
qui étaient séparés de la nef par deux
rangs de colonnes. A l'une des extré- vi.r . Médéa.
mités de ce pavé se trouvait l'autel et Aux détails donnés sur cette ville
îu-devant un agneau percé d'une flèche dans la première partie de cette publi*
3t des poissons. Le poisson était
autre- cation nous n'ajouterons que le com-
foisune image symbolique du christia- plément nécessité par les faits accom-
nisme. A l'extrémité opposée, au milieu plis depuis cette époque.
rime belle rosace entourée de guirlan- L'armée française prit définitivement
l'univers.
possession de Médéa le 17 mai 1840, long d'environ 25 mètres et large de 8,
dix ans après la première expédition construit en moellons et couvert en tui-
rapportée dans la notice que nous com- les; c'était une usine fondée par Abd-el-
plétons. Les Français trouvèrent la ville Kader. La façade, d'un style moderne,
déserte; elle avait été entièrement éva- reposait sur trois arceaux réguliers en
cuée par les habitants , qui depuis sont plein cintre. Cet établissement contenait
revenus en grand nombre se ranger sous cinq fourneaux à la catalane alimentés
la loi française. par une trompe ; une retenue d'eau prati-
Au commencement de 1847 la popu- quée dans le ravin faisait mouvoir un
lation indigène de Médéa
se composait martinet , auprès duquel on trouva quel-
de 3, 578 indigènes, dont 2,887 musul- ques ébauches grossières de bayonnettes.
mans, 65 nègres et 626 Israélites. Le territoire de Miliana paraît réunir
Quant à la population Européenne, plusieurs éléments de prospérité indus--
elle comptait 1,390 personnes, dont 776 trielle; on assure que le Zakkar ren-
français. ferme une mine de cuivre et un magnifî-:
que banc de marbre. On a trouvé dans le
Miliana,
voisinage de la ville des gisements de sul-
Le 8 juin 1840 les Français entrèrent fure de plomb , d'oxyde et de carbonate
à Miliana; ils la trouvèrent abandonnée de fer. Près de la forge d'Abd-el-Kader
par les habitants et livrée aux flammes. il existe de riches affleurements, qui, se-

Cette ville est située à 900 mètres lon toute apparence, ont fourni leur mi-
environ au-dessus du niveau de la mer, nerai à l'usine créée par l'émir; car on
et dominée au nord par le mont Zak- a retrouvé autour de l'établissement dei
kar, qui a lui-même 1,534 mètres d'élé- débris de même nature.
vation. Les magnifiques vergers qui La domination romaine a laissé à
l'entourent, les eaux vives qui l'arrosent Miliana des traces non équivoques d^
et l'animent, le voisinage imposant du son passage ; un reste de voie romaine
Zakkar , font de Miliana l'un des sites existe encore aux environs de la ville;
les plus pittoresques de l'Algérie. le temps a même conservé la façade d'ur
Elle présentée formed'une ellipse res- édifice qui date de cette époque. Beauj
serrée entre deux ravins, dont les escar- coup de blocs de marbre dont plusieurs
pements naturels lui serventde remparts. portent des bas-reliefs et des inscrip-
La kasba occupe l'une des extrémités tions gisent épars dans l'intérieur d<
du grand axe. Comme la plupart des cités Penceinte. L'un de ces bas-reliefs repré
musulmanes, la ville est sillonnée de rues sente un homme à cheval, tenant un»
étroites et tortueuses. Les maisons sont épée dans une main et un rameau dam
construites en pisé blanchi à la chaux; l'autre.
elles secomposent d'un rez-de-chaussée Au commencement de 1847 la populaj
et d'un étage avec une galerie quadran- tion indigène de Miliana se composai
gulaire intérieure, forme habituelle des de 1,247 habitants, et la populatioi
maisons moresques. Un oranger ou un européenne de 1,210, dont 793 Français
citronnier planté dans la plupart des
cours y répand son ombre et ses par- La Makta.
fums ; une multitude de canaux souter- À la vallée du Chélif succède, dans 1

rains alimentent les fontaines publiques direction de l'est à l'ouest, celle de 1


et les habitations particulières. Makta. Elle est formée de deux bra
La ville ne renferme pas moins de principaux , l'Habra et le Sig. C'est ver
vingt-cinq mosquées. L'une d'elles sert leur confluent , dans la plaine étroite e
de sépulture à un maraboutcélèbre, Sidi- marécageuse qui le sépare de la mer
Ahmed-ben-Ioucef, dont la famille a qu'eut lieu en juin 1835 le malheureu
fourni la souche de plusieurs tribus con- combat de la Makta , une de ces gloriei ;

sidérables. ses épreuves où la grandeur d'âme d'u


A quelque distance à l'est de la ville, général en chef l'élève souvent plus haï
dans un des ravins qui la bordent les , dans l'opinion des hommes que nei
Français trouvèrent, au moment de pu le faire une victoire.
la prise de possession, un bâtiment Sur le cours de l'Habra se présenter
ALGÉRIE. 63

Ife camp Perregaux , qui porte le nom général de Ternir , le point de départ de
d'un des martyrs de la conquête; puis sa fortune.
un simple poste-étape jeté sur la route Selon les traditions locales recueillies
d'Oran à Mascara, et enfin Mascara elle- par les Taleb, ces archivistes de l'Algérie,
même. Deux autres établissements fran- Mascara aurait été bâtie par les Ber-
çais situés aux sources méridionales de bères sur les ruines d'une cité romaine.
la rivière,Saïda et Daïa, appartiennent L'étymologie d'ailleurs lui assignerait
à cette ligne de vigies permanentes éle- une origine guerrière car Mascara si-
;

vées en 1844 sur les confins du Tell , là gnifie la ville aux armées.
où les tribus sahariennes viennent an- Cette ville, telle que les indigènes nous
nuellement chercher leur pain. l'ont laissée, se divise en plusieurs par-
Le second bras de la Makta , le Sig, ties séparées entre elles . La villed'abord,
possède deux établissements de nature puis faubourg de Baba-Ali au nord
le ,

différente , la commune agricole fondée celui d'Aïn-el-Baïda au sud un autre ,

par la compagnie de l'Union du Sig et le petit faubourg à l'est, et enfin celui d'Ar-
poste de Sidi-bel-Abbès, où eut lieu dans koub-Ismaïl, construit, il y a moins d'un
les premiers jours de 1845 l'audacieux siècle ,
par les Turcs.
coup de main de soixante-huit visionnai- La deux portes , et une po-
ville avait
res indigènes enrôlés sous la bannière terne ou porte de secours, donnant sur
mystique de Mouléï-Taïeb (1). un ravin qui la traverse. De belles eaux
De ces différents nœuds
qui forment provenant d'une source abondante y ar-
leréseau actuel de l'occupation française rivaient par des canaux d'une distance de
dans le bassin de la Makta le plus" im-
, 3,000 mètres.
portant est Mascara, ville de création Les Français, devenus maîtres de
indigène qui fut sous les Turcs le siège
,
Mascara, l'approprièrent à leur usage.
du beylik de l'ouest jusqu'au moment Le petit faubourg de l'est disparut, et
de l'évacuation d'Oran par les Espagnols, les trois autres, réunis par une enceinte
et dont l'occupation définitive par les continue, forment aujourd'hui une seule
Français eut lieu le 30 mai 1841. et même place , traversée par un cours
d'eau qui ne tarit pas , l'Ouad-Sidi-Tou-
Mascara. dman.
Mascara a unekasba ou citadelle, si-
A quarante-cinq
kilomètres au sud de tuée au nord et isolée de la ville par une
Mostdgnem s'élève une montagne qui muraille en pisé; elle possède en outre
domine au nord lecoursdel'Habra. Elle a plusieurs mosquées remarquables par l'é-
été baptisée par les indigènes du nom pit-
légance de leur architecture, un îondouk
toresque de Chareb°er-Rih, la lèvre du
ou caravansérail , un marché un pa- ,
vent, parce que les bourrasques qui fré-
lais, qui fut la résidence des beys, et la
quemment s'engouffrent dans ses gorges caserne des réguliers de l'émir dans la
y font entendre des bruits sourds sem- kasba.
blables à de grandes et mystérieuses pa-
Les environs de Mascara, dans un
roles. Le sommet de Chafeb-er-Rih voit
rayon de plusieurs kilomètres, étalent
se dérouler autour de lui un magnifique
une végétation riche et active la vigne, :
panorama au nord la mer depuis Oran
:
Je figuier de Barbarie, le figuier d'Eu-
jusqu'au Chelif à Test les montagnes
;
rope, y mêlent leur verdure à celle de l'o-
qui bordent les deux rives du fleuve;
livier, de l'amandier , du coignassier et
au sud les dernières cimes de la chaîne
de plusieurs arbres fruitiers de nos cli-
au delà de laquelle commence le Sahara.
mats.
C'est sur le versant méridional du
La guerre a ruiné l'industrie de Mas-
Chareb er-Rih, et au-dessus de la plaine
cara ; mais au temps de sa prospérité elle
d'Eglires, qui fut le berceau d'Abd-el-
exploitait une
spécialité importante :
Kader, qu'est assise l'ancienne capitale
c'était fabrication de ces bernous
la
du beylik de l'ouest , l'ancien quartier
noirs qui jouissaient dans toute la Bar-
barie d'une juste réputation d'élégance
'
(i) Nous ferons connaître plus tard l'ori- et de solidité.
gine et la nature de ces associations. Dans les premiers temps de sa for-
oi L'TJMVERS.
tune, l'émir avait formé le projet d'é- hautes roches" d'un rouge ardent encais-
tablir àMascara le siège de son gou- sent les deux rives et servent de base à
,

vernement; il y avait réuni un grand des végétations de natures diverses. Dans


nombre d'ouvriers européens. Mais la lapartiesupérieure,des noyers séculaires,
prise de cette ville par les troupes fran- des cerisiers, des ormes, des frênes,
çaises en 1836 dérangea ses plans ; les des sureaux à larges feuilles déploient
ouvriers furent dirigés sur Tagdemt, leur luxe septentrional ; tandis qu'à leur
Médéa et;Miliana, qui devaient éprouver pied le jujubier, le figuier, l'olivier, le
le même sort quelques années après. laurier-rose , le lentisque , le nopal
Au commencement de 1847 la popu- le caroubier , reliés entre eux par les
lation de Mascara se composait de 1,202 nœuds de la vigne sauvage , abritent en-
Européens , dont 698 ^Français , et de core sous leur feuillage épais l'acanthe,
2,695 indigènes, dont 2^292 musulmans. l'angélique , l'asphodèle , le narcisse et
la violette, accrochés aux! vieux troncs
La Tafna. morts qui pendent sur l'abîme. La ronce
La Tafna acquis depuis l'occu-
s'est et le lierre en tapissent les escarpements,
pation française un grand renom diplo- et forment comme la tenture de ce sanc-
matique c'est vers l'embouchure de cette
; tuaire sauvage, appelé par les indigènes
rivière que fut conclu le 30 mai 1837, , el-Redir ou le lac.
le fameux traité qui porte son nom. La ville est dominée au sud par des
C'est encore sur un de ses affluents montagnes qui tempèrent l'action des
vers la frontière du Maroc, que fut signé vents du midi. L'hiver s'y fait même
le 18 mars]1845 un autre traité, celui sentir parfois assez rudement. Cepen-
de Leïla-Marnia qui fixait la délimita-
,
dant la chaleur moyenne suffit pour con-
tion de l'Algérie. duire à maturité la plupart des fruits
Resserrée dans la partie inférieure de du midi de la France.
son cours, la Tafna, à quelque distance Comme presque toutes les villes du
de la mer, s'épanouit en deux belles val- nord de l'Afrique exposées au moyen
lées, à l'ouest la Tafna supérieure et à âge à des incursions fréquentes , Tlem-
l'est Tisser. Toutes deux prennent nais- cen reposait par trois de ses faces sur
sance dans; le voisinage du poste fran- des escarpements abruptes; elle n'était
çais deSebdou, et circonscrivent, en accessible que par le sud-ouest , où la
descendant de là , un large plateau dont plaine venait se rattacher aux dernières
la ville de Tlemcen occupe le centre. pentes des montagnes.
Dans cette ville, aujourd'hui si ré-
TLEMCEN. duite, si mutilée, saluons un des plus
Elle est assise dans une riche plaine, grands débris historiques de l'Algérie, de )

détachée de la masse du plateau par deux ce reliquaire si riche en gloires éteintes,


rivières , le qui vont
Safsaf et l'Hanaia ,
en grandeurs déchues. Bâtie sur les
se rendre dans la Tafna
dans Tisser. et ruines d'une cité romaine Tlemcen pa-
,

L'aspect de la campagne autour de raît avoir porté sous la domination des


Tlemcen explique en partie l'importance Césars le titre de colonie. Mais sa véri-
qu'elle a prise entre les mains des mu- table splendeur né date point de cette
sulmans, si amoureuxdes beaux paysages époque; elle est toute sarrasine. Toute-
et des sites pittoresques. Que d'attraits fois sous les constructions élevées par
par exemple devaient avoir pour eux les les émirs Almohades , maîtres de l'Afri-
bords du Safsaf! De la haute vallée de que et de l'Espagne il existe encore un
,

Mafrouch , où il prend naissance , il se amas de ruines qui remontent à la pre-


précipite dans un gouffre de trois cents mière époque. Une fouie d'inscriptions
mètres de profondeur pa>r six cataractes tumulaires, quelques inscriptions histo-
successives , qui toutes ont creusé leur riques , prouvent que cet établissement
bassin. Dans ces chutes successives tan- avant même que les révolutions musul-
tôt la rivière s'allonge en nappe bril- manes l'eussent élevé au rang de capi-
lante tantôt elle se divise en filets écu-
, tale, ne fut pas sans quelque importance.
meux , dont l'obscurité du gouffre fait Parmi les inscriptions latines décou-
ressortir la blancheur éclatante. De vertes il s'en trouve une qui semblerait
ALGÉRIE. £5

placer cette ville parmi les colonies mi- isolés les uns des autres et munis de
litaires. M. Azema de Montgravier,
qui remparts. Ils portaient les noms des dif-
s'est livré à des études spéciales sur férents corps d'état qui les habitaient.
ïlemcen a observé une analogie géné-
, Les ouvrages qui sortaient de leurs
rale dans le caractère des ruines qui ateliers étaient en général fort recher-
bordent la frontière occidentale de l'Al- chés ; c'étaient, des casaques de laine ap-
gérie. Il a signalé en outre une ressem- pelées kabbout, d'ouest venu sans doute
blance curieuse entre ces ruines et les notre mot capote , de riches tapis, des
constructions militaires retrouvées sur sayes et des mantes si fines, qu'il s'en
les bords du Rhin et dans d'autres pays trouve, dit Marmol , qui ne pèsent pas
limitrophes entre les Romains et les dix onces. Us fabriquaient en outre des
barbares. harnais de prix avec de beaux étriers,
Mais laissons la colonie des Gordiens des mors, des éperons et des têtières, les
dormir dans la tombe que le temps et meilleures qui se fissent alors en Afri-
le génie des peuples africains lui ont que, dont les ouvriers, ajoute encore
creusée, et revenons à la ville musulmane, Marmol , gagnent bien de quoi vivre et
quitintlerang de capitaledepuis le milieu de quoi passer leur temps.
du treizième siècle jusqu'au milieu du Au midi de la ville s'élevait le palais
seizième. du roi. C'était une forteresse fermée
Toutefois, dès avant le treizième siècle de murailles ; deux portes y donnaient
Tlemcen occupait déjà une place émi- accès.L'une d'elles, celle d'Agadir, a lé-
nente parmi les villes d'Afrique; car gué son nom à un faubourg en ruines que
sous le règne d'Abou-Tachfîn, le premier l'enceinte actuelle laisse en dehors , et
des Almoravides , elle ne contenait pas qui fut construit originairement sur la
moins de 16,000 feux, ce qui suppose nécropole romaine; ce qui apparaît par
une population de 90,000 habitants. le grand nombre de pierres tumuiaires
Environ deux siècles après, sous la et d'inscriptions votives que l'on y dé-
dynastie des Beni-Zeïan , Tlemcen ren- couvre. Les historiens qui ont assisté
fermait tout ce qui caractérise les gran- au déclin de Tlemcen parlent avec ad-
des villes, de belles et riches mosquées, et miration de la fraîcheur et de l'abon-
cinq grandes écoles ornées de mosaï- dance des eaux que la muniOcence des
ques, élevées par les princes Zenata. princes berbères avait fait venir par des
Des revenus affectés à l'entretien de conduits souterrains; des maisons de
ces établissements permettaient d'offrir plaisance que les habitants s'étaient fait
l'instruction gratuite à un certain nom- bâtir autour de la ville pour y passer
bre de jeunes musulmans qui venaient ,
l'été, et enfin des forêts d'oliviers, de
y étudier, sous les maîtres les plus re- noyers, de vignes et d'arbres à fruits de
nommés, le dogme
religieux et les scien- toutes sortes qui ombrageaient au loin la
ces naturelles. Ajoutez à cela des bains campagne. Léon l'Africain, qui aécrit ses
et des fondouks ou caravansérails, où voyages en Europe et qui avait parcouru
les négociants, qui à cette époque d'immenses contrées, dit n'avoir vu en
faisaient un grand commerce avec la aucun autre lieu autant de cerises qu'il
Guinée, entreposaient la poudre d'or, en vit à Tlemcen.
l'ambre gris le musc de civette et les
, Au commmencement du seizième
autres productions de ces contrées loin- siècle capitale des Beni-Zeian était,
la
taines. Les relations commerciales entre encore une ville puissante. Mais alors
Tlemcen et le pays des noirs étaient une série d'événements , provoqués par
si actives et si lucratives , qu'il suffisait, l'imprudence des habitants eux-mêmes,
suivant Marmol, de deux ou trois voya- vint la précipiter dans un abîme de
ges pour faire la fortune d'un trafi- maux, et nous donne le secret de la plu-
quant. Parmi les fondouks il y en avait part des grandes destructions dont le
deux réservés aux marchands génois et sol de l'Afrique porte l'empreinte.
vénitiens . qui venaient y acheter, pour C'était en 1517; il y avait deux ans
les verser en Europe , les marchandises que Barberousse s'était emparé d'Alger ;
apportées par les caravanes. il y en avait huit que les Espagnols
La ville était divisée en quartiers occupaient Oran. Deux factions rivales
5e Livraison. ( Algébie.)
m L'UNIVERS.
se disputaient le gouvernement de Tlem- et ses sept fils et pendre avec la toile
cen. L'une avait à sa tête Bou-Zeïan, de leurs turbans aux piliers de la galerie.
frère du dernier roi, et l'autre Bou- En même temps il se faisait amener
Hammou, qui était son fils. tous les membres de cette famille, et les
Bou-Zeïan s'appuyait sur le suffrage précipitait lui-même dans un étang
des Arabes, et à ce titre sa cause parais- prenant plaisir, dit Marmol , à leurs
sait la plus juste; mais Bou-Hammou postures et à leurs grimaces.
avait invoqué l'assistance des Espagnols, Enfin, pour couronner toutes ces
et il était demeuré le plus fort. A l'aide atrocités par une dernière il attira chez
,

de ce secours étranger, de cette dange- lui soixante et dix des principaux habi-
reuse intervention des chrétiens, il avait tants, de ceux qui l'avaient appelé à
détrôné son oncle, et le tenait en prison. leur secours, et les fit massacrer sous
Sur ces entrefaites Haroudj-Barbe- ses yeux , dans la crainte , disait-il, qu'ils
rousse s'empara de Tènès. Cette expédi- ne conspirassent contre lui. Après quoi
tion lerapprochait de Tlemcen. Les par- il se fit proclamer roi de Tlemcen sous
tisans de Bou-Zeïan voyant en lui le
, l'autorité du grand seigneur.
champion de la guerre sainte, lui dé- C'est de cette manière que, suivant
putèrent deux des principaux habitants les écrivains espagnols , Tlemcen tomba
pour l'informer de la situation de leur une première fois au pouvoir des Turcs.
ville et implorer son secours en faveur Mais leur triomphe devait être aussi
du roi légitime contre l'usurpateur que court qu'il avait été cruel et félon.
les armes infidèles leur avaient imposé. Bou-Hammou avait pris la fuite avec
Barberousse ne laissa point échapper ses femmes, ses enfants et ses richesses,
une si belle occasion; et, confiant Alger plus heureux dans sa défaite que son
à la garde de son frère Khaïr ed-Din, compétiteur dans sa victoire. 11 s'était

ii prit incontinent la route de Tlemcen. réfugié à où commandait alors


Oran ,

Chemin faisant il recruta bon nombre don Diego de Cordova, marquis de


d'Arabes et de Berbères, jaloux de com- Comarès. De là il passa en Espagne
battre pour une cause que l'intervention pour aller implorer l'appui du roi don
des Espagnols leur faisait regarder Carlos, devenu plus tard Charles-Quint.
comme nationale. Bou-Hammou sortit Presque en même temps arrivait à
de Tlemcen, et se porta à la rencontre Oran un cheik puissant des environs
des Turcs il les atteignit à
: quelques de Tlemcen, nommé Bou-Rekkaba qui ,

lieues d'Oran ( septembre 1517). Mais venait, lui aussi, invoquer l'assistance
à peine l'action était-elle engagée, que des Espagnols contre les Turcs. Le mar-
ses troupes prirent la fuite, écrasées par quis de Comarès lui accorda immédia- j

l'artillerie et la mousqueterie, deux tement un secours de trois cents hom- j

instruments nouveaux dont les Arabes, mes. Bou-Rekkaba sut si bien en tirer ;

connaissaient à peine l'usage. Barberousselui-même


parti, qu'il obligea
^

Barberousse ne tarda pas à paraître de demander du renfort à son frère/


devant Tlemcen. Un instant les partisans Khaïr-ed-Din. Celui-ci lui envoya aus- ;

de Bou-Hammou voulurent fermer les sitôt six cents Turcs.


portes et prendre les armes; mais leurs Mais marquis de Comarès, averti
le
adversaires soulevèrent le peuple contre à temps de la marche de cette colonne
eux, et introduisirent Barberousse. Tou- fit partir d'Oran à sa rencontre six
tefois , comme poussés par un pressen- cents Espagnols. Les Turcs, peu curieux
timent des malheurs qui les menaçaient, d'engager un combat à forces égales, se
avant qu'il eût franchi le seuil , ils lui jettent dans la forteresse de Kala. Les
firent jurer sur le Koran qu'il ne porte- Espagnols arrivent et campent au pied
rait aucun dommage aux habitants et des murailles; mais, par une nuit obs-
qu'il rendrait le trône à Bou-Zeïan. cure, ils se laissent surprendre quatre :

Maître de la ville, Barberousse sembla cents hommes sont massacrés; les deux
disposé à tenir sa promesse; du moins cents qui survivent se sauvent à Oran
il fit mettre le prince en liberté. Mais où ils vont porter cette triste nouvelle.
quelques jours après, feignant d'aller Comarès ne perd pas un instant , et
prendre congé de lui , il le fit saisir lui fait partir le colonel Martin Argote avec
,,

ALGÉRIE. 67

deux mïîle hommes


quelques cava-
et Ainsi périt le fondateur de la ré-
liers. Cet officier fait tant de diligence gence d'Alger. Toute l'Europe accueillit
qu'il retrouve encore les Turcs à Kala la nouvelle de sa mort avec des trans-
où ils s'étaient oubliés dans l'ivresse de ports de joie par une erreur assez com-
:

leur victoire. Il assiège la place, y ouvre mune, qui porte les hommes à concen-
une brèche à l'aide de la mine, et la trer dans un seul toutes leurs espérances
force à capituler. Mais à peine la con- et toutes leurs craintes, elle se flatta qu'a-
vention était-elle signée qu'une querelle vec Barberousse la piraterie avait dis-
s'engage entre un Turc et un chrétien; paru; mais elle reconnut bientôt quel
celui-ci tue son adversaire on court aux : mécompte l'avenir lui réservait.
armes les Espagnols oublient la parole
: Bou-Hammou , rétabli sur le trône,
qu'ils viennent de donner et massacrent s'engagea à payer à l'Espagne un tribut
la garnison. annuel de 12,000 ducats d'or, douze
Martin Argote marche alors sur Tîem- chevaux et six gerfauts femelles; rede-
cen,où il joint ses forces àcelles du cheik vance qu'il acquitta fidèlement pendant
Bou-Rekkaba. Barberousse s'y était en- toute sa vie.
fermé, attendant avec impatience le Mais Abdallah, son frère et son suc-
détachement que Martin Argost venait cesseur, rompit letraité, à l'instigation de
de détruire. Bientôt menacé au dedans quelques marabouts et surtout de Khaïr-
pressé au dehors, le corsaire sentit qu'il ed-Din, et refusa de rien payer. En mou-
n'y avait plus pour lui de chances de sa- rant il laissa deux fils, Mouleï-Abd-Aîlah
lut que dans la fuite. Il ramasse donc et Mouleï- Ahmed. Ce dernier, qui était le
ses richesses, et sort secrètement par une plus jeune , obtint l'appui de Khaïr-ed-
poterne, emmenant avec lui tous ses Din, et s'empara du pouvoir. Abd-Allah
Turcs et quelques Arabes; mais le colonel se jeta alors dans les bras des Espagnols,
Argote, informé de son départ, s'atta- Le gouverneur d'Oran lui donna un dé-
che à ses traces, et le poursuit durant tachement composé de six cents hommes
l'espace de trente lieues. Barberousse a et de quatre bouches à feu, et commandé
recours à une dernière ruse. Il répand par Aifonse Martinez. Cette troupe par-
sur son chemin de l'or, de l'argent mon- tie d'Oran s'avança péniblement jusqu'à
nayé, de la vaisselle et tous les objets cinq lieues de Tle'mcen ; là elle fut enve-
précieux qu'il emportait avec lui peut- : loppée par une multitude d'Arabes et
être les Espagnols s'arrêteront-ils a les taillée en pièces. Des six cent hommes il
ramasser. Mais il n'en fut rien. Aban- n'y en eut que vingt qui parvinrent à re-
donné par quelques-uns de ses compa- gagner Oran; treize furent faits prison-
gnons accablé de fatigue et de soif, le
, niers ; le reste périt.
corsaire se jette en desespéré dans les Charles-Quint sentit qu'il ne pouvait
ruinesd'uneancienneforteresse.Là,avec laisser la domination espagnole sous le
le petit nombredhommesqui lui restent coup d'un pareil échec, et chargea le
fidèles, oppose encore une résistance
il comte d'Alcaudète de le venger. Ce gé-
héroïque. Mais l'alferez Garcia de Tineo néral quitta Oran le 27 janvier 1543, à
lui porte un coup de lance qui le ren- la tête de neuf mille hommes d'infan-
verse, et se précipitesur lui; Barberousse terie et de quatre cents chevaux.
jeté à terre combat encore , et dans un A peine fut-il éloigné de la ville de
effort suprême le blesse à la main. Enfin quelques lieues que des nuées d'Arabes
il succombe. Sa tête est aussitôt séparée commencèrent à l'assaillir et le harcelè-
de son corps; elle fut portée à Oran au rent sans relâche jusqu'auprès deTlem-
bout d'une pique, et promenée, dit-on ,
cen. Là il trouva l'armée de Mouleï-
dans toute l'Espagne comme un glorieux Ahmed , et engagea contre elle un corn*
trophée. Ses vêtements, qui étaient de bat plus sérieux et plus décisif.
brocard cramoisi, furent envoyés à A cette époque l'arquebuse était en-
Cordoue et déposés dans le monastère de core pour les Africains une arme nou-
Saint-Jérôme, où les religieux en firent velle, qu'ils maniaient avec peu d'a-
une châsse que l'on montrait encore long- dresse. Aussi l'armée espagnole eut-elle
temps après sous le nom de Capa de plus à souffrir de leurs flèches que de
JSabaroxa. leurs balles. .Néanmoins la victoire resta
68 L'UNIVERS.
aux chrétiens et le comte d'Àlcaudète
, nom de l'Espagne, l'alliance qui s'offrait
put bivouaquer sur le champ de bataille. à et passa aussitôt en Andalousie
lui ,

Le lendemain l'armée entra dans Tlem- pour y lever des troupes. Il revint bien-
cen qu'elle saccagea d'un bout à l'au-
,
tôt à Oran, et entra en campagne avec
tre, dit Marmol tuant ou faisant pri-
, un corpsde dix-huit cents hommes. Cette
sonnier tout ce qu'elle rencontra. fois il fut accueilli à bras ouverts par
Le comte d'Alcaudète resta quarante toutes les tribus qu'il traversa. Chacune
jours àTlemcen. Il avait réinstallé Abd- lui envoyait son contingent; il voyait
Allah dans sa capitale ; mais pendant ce à chaque pas grossir ses troupes. Com-
temps Ahmed recrutait des partisans bien cette expédition différait de la pre-
parmi les tribus, et à peine les Espagnols mière, où les mêmes tribus Pavaient
avaient-ils quitté la ville, qu'il reparut harcelé jusqu'aux portes de Tlemcen !

à la tête d'une armée. Abd-Allah mar- Bientôt il trouva l'armée de Mouleï-


cha à sa rencontre , et remporta une vic- Ahmed forte de cinq mille hommes,
toire complète : mais quand il se pré- commandée par le mezouar de Tlemcen,
senta pour rentrer dans Tlemcen, les oncle et beau-père du roi. Celui-ci
habitants refusèrent de le recevoir. Priè- voulut fêter l'arrivée du gouverneur , et
res, menaces, promesses, tout fut inutile. lui donna le spectacle d'une grande
Enfin il se retira, et prit avec cinquante fantasia. Les deux armées avaient opéré
chevaux seulement la rouie du désert leur jonction sur les ruines d'Arbal.
champ d'asile des ambitions déçues. Le comte y passa trois jours, et se remit
Bientôt ses derniers partisans l'eurent en marche vers Tlemcen.
abandonné; sa tête fut apportée aux Il ne devait pas tarder à rencontrer

pieds de son frère, qui venait de remon- l'armée turque, et les circonstances fa-
ter sur le trône. vorables qui avaient marqué le début
Cependant les Turcs n'avaient point de l'expédition lui faisaient attendre im-
encore réussi à se maintenir dans Tlem- patiemment la lutte qui allait s'engager.
cen. Maîtres de presque toutes les vil- Mais il était écrit que cette fois encore
les de l'Algérie, ils regardaient avec et sans combat , Tlemcen échapperait
raison la conquête de cette capitale aux Turcs.
d'un royaume comme le complément Tandis que l'armée arabe-espagnole
nécessaire de leur domination. Ils sai- s'approchait de la ville, un envoyé du
sirent pour l'entreprendre le premier roi de France le chevalier de Lanis
,

prétexte qui se présenta. Ce fut encore arrivaitau camp d'Hacen-Pacha, etvenait


la discorde qui le leur fournit. luiapprendre la mort de son père. Dès
Un second frère de Mouleï-Ahmed ve- lors il renonça à ses projets de con-
nait d'apparaître sur la scène ; il s'était quête; il sentit combien, dans cette
rendu à Alger, et là il implorait l'assis- circonstance, sa présence était néces-\
tance de Hacen- Pacha pour l'aider à saire à Alger, et il eut hâte de conclure
s'emparer de Tlemcen. Le fils de Khaïr- la paix. Il consentit à retirer la garni-:
ed-Din ne se fit pas beaucoup prier. Il son qu'il avait jetée dans Tlemcen
partit au commencement de juin 1547 s'engagea à ne jamais inquiéter Mouleï-
sous la conduite du nouveau préten- Ahmed, et le reconnut pour vassal de
dant et marcha sur Tlemcen à la tête
, l'Espagne.
d'une armée composée de cinq mille ar- Après deux jours pendant lesquels
quebusiers turcs ou renégats , de mille toute l'armée turque paya à la mémoire
spahis et de dix bouches à feu. A la nou- de Khaïr-ed-l)in un tribut unanime de
velle de l'approche des Turcs , Mouleï- regrets Hacen-Pacha , vêtu de deuil et
,

Ahmed se hâta de quitter Tlemcen , et monté sur un cheval noir, donna le si-
se réfugia à Oran ; et l'on vit, par un sin- gnal du départ (l).
gulier retour de fortune, ce prince, qui Mouleï-Ahmed ne demeura pas long-
avait combattu les Espagnols, qui avait temps sur le trône où l'intervention
anéanti une de leurs colonnes, venir espagnole venait de le replacer. Mais
implorer leur protection contre les
Turcs, ses anciens alliés. (i) Histoire d'Alger, par M. Ch. de Piota-

Le comte d'Alcaudète accepta, au lier


, ,

ALGÉRIE.
cette fois l'initiative des intrigues qui Haroudj Barberousse fuyant de Tlem-
,

amenèrent sa chute ne partit ni d'Oran cen , avait trouvé la mort.


ni d'Aiger. Abd-el-Kader fit face à l'ennemi , et
Dans le temps où les Espagnols s'em- se montra prêt à combattre. Alors ce
paraient d'Oran où Barberousse éta-
, fut le renégat Hacen qui à son tour,
,

blissait l'autorité turque à Alger , il s'é- craignit de risquer une bataille si loin
levait Maroc une dynastie nou-
dans le d'Aiger. Il fallut que le Berbère Abd-el-
velle , des chérifs , dynastie non
celle Aziz, indigné de la faiblesse du chef
moins ambitieuse que l'occupation es- s'élançât lui-même à la tête de ses ban-
pagnole et le gouvernement turc. Elle des kabiles et entraînât Ses Turcs par
avait établi à Fès le siège de son auto- son exemple. Bientôt il atteignit le ché-
rité. C'est là que, délaissé par Hacen-Pa- rif, le tua, et décida le gain de la bataille.

cha , le prétendant, frère de Mouleï- Ah- Les Turcs entrèrent en triomphe dans
med avait cherché un refuge. A l'aide
, Tlemcen qui fut livrée au pillage pen-
,

des intelligences qu'il s'était ménagées, dant plusieurs jours. Enfin Hacen le
il parvint à se créer un parti à Tlemcen Corse convoqua en conseil les chefs
et quand il le crut assez fort il éleva de l'armée pour statuer sur le sort de
,

de nouveau ses prétentions , et sollicita leur nouvelle conquête. Il fut décidé que
l'intervention marocaine. l'autorité des princesmaures serait abo-
Le chérif, qui convoitait pour son nou- lie, que Tlemcen recevrait une garnison
vel empire le beau royaume de Tlemcen, turque et serait gouvernée par un lieu-
trouva l'occasion favorable et l'accueillit. tenant du pacha. Le kaïd Saffa, Turc
En 1550 une armée marocaine, forte de naissance, et l'un des premiers offi-
de dix mille hommes entra en campa- , ciers de l'armée, fut désigné pour en
gne elle était commandée par les deux
: être le premier gouverneur. Il resta donc
fils du sultan , Mouleï- Abd-el-Kader et dans Tlemcen avec quinze cents janis=
Mouleï-Abd-Allah. saires, dix pièces d'artillerie et un ap=
Mouleï-Ahmed ne les attendit pas , et provisionnement considérable de mu=
se réfugia à Oran. Les deux frères en- nitions de guerre (1).
trèrent sans résistance dans Tlemcen. L'armée victorieuse reprit le chemin
Abd-Allah se chargea d'occuper la ville, d'Alger, portant devant elle au bout
tandis que son frère irait entreprendre d'une pique la tête d'Abd-el-Kader , le
de nouvelles conquêtes. Use dirigea d'a- ehérif vaincu. Pour conserver la mé-
bord sur Mostaganem. moire d'une expédition aussi glorieuse,
A la nouvelle de cette marche auda- Hacen-Pacha voulut que cette tête res-
cieuse, Hacen-Pacha réunit à la hâte tât suspendue dans une cage de fer,
toutes les troupes disponibles. Il de- sous la voûte de la porte Bab-Azoun*
manda aussi des secours à Abd-el-Aziz, Elle y demeura jusqu'en l'année 1573
cheik des Beni-Abbès (1), qui accourut C'est ainsi que l'ancien royaume de
lui-même à la tête de ses Berbères. L'ar- Tlemcen devint une province turque.
mée fut placée sous les ordres d'un Retardée une première fois par la mort
renégat corse , nommé Hacen : elle se d'Haroudj-Barberousse, ajournée une se-
composait de cinq cents arquebusiers re- conde fois par ia mort de Khaïr-ed-Din,
négats ou turcs , de mille spahis et de cette conquête ne s'accomplitque trente
dix bouches à feu. Le chérif n'osa point deux ans après la première tentative,
attendre des forces aussi considérables ; alors que toutes les villes de l'Algérie
il se retira en ravageant le pays et chas- reconnaissaient déjà l'autorité turque.
sant devantlui des milliers de chameaux, Pendant ces trente-deux années Tlem-
de moutons et de bœufs, produits de cen fut tour à tour ravagée par les rois
ses razia. Mais tout ce butin retardait maures qui se la disputaient, par les
sa marche , et les Turcs l'atteignirent au Espagnols, par les chérifs et par les
passage d'une rivière, la même, dit Turcs , qui, sous le nom des rois maures,
Haëdo , où trente-deux ans auparavant se la disputaient aussi.

j) L'une des princij les tribus de la Ka- (i) Histoire d'Alger, par M, Ch. de Roi;<
bilie. lier.
70 L'UNIVERS.
Enfin elle échut aux Turcs, dont elle que sollicitude pour la conservation
complétait l'empire naissant, et pendant de ces monuments, un peu délabrés, de
trois siècles elle fit partie de la régence. l'art moresque au moyen âge. L'étude
Après tant de vicissitudes désastreuses et la restauration de ces édifices peut
Tlemcen aurait pu encore se relever, si le exercer une salutaire influence sur l'art
règne qui commençait eût été celui de moderne redevenu un peu trop païen.
,

la'confiance et de la justice; mais entre La population de Tlemcen est, bien


les mains des renégats et des corsaires déchue de ce qu'elle était en ses jours de
elledevait rester couchée sous ses ruines. prospérité. Elle se compose de 7,602
Les Français n'y ont trouvé qu'un amas indigènes, dont 5,660 musulmans, 172
de décombres, quelques groupes de ma- nègres et 1,770 Israélites. La popula-
sures et une population pauvre et dégé- tion européenne se réduit encore à
nérée. 759 Européens dont 444 Français.
,

Cependant des détails gracieux , des


vestiges historiques échappés à la dévas- ESQUISSE DU SAHARA ALGÉRIEN.
tation rappellent ie peuple industrieux
Le Sahara (1).
qui , avant l'arrivée des corsaires , avait
fourni des architectes à l'Aihambra. Ici Nous venons de parcourir les deux
c'est un caté ombragé d'une treille colos- lignes principales du Tell, la ligne de la
sale, là un minaret debout au milieu côte et celle des plateaux. Il nous reste à
des ruines , ou une mosquée dont un introduire le lecteur dans cette autre
pan de mur écroulé laisse voir à l'inté- moitié de l'Algérie, dont la nature était
rieur des dentelures et des arabesques ri- aussi inconnue il y a quelques années
chement sculptées. que sa destinée est encore mystérieuse
La porte d'Agadir, qui donnait accès aujourd'hui. Nous craignons' d'autant
dans le palais des rois maures, est restée moins d'aborder cette arrière-scène de
debout. C'est une belle ogi ve renflée vers notre conquête qu'elle en est une partie
son milieu , rétrécie vers sa naissance. intégrante, que le drapeau français y a
A deux kilomètres à l'ouest de Tlem- été salué par les actions de grâce des po- !

cen il existe un autre monument histo- pulations, et enfin qu'il y flotte encore.
rique ; c'est le camp de Mansoura Le Sahara fut longtemps défiguré par
rectangle long de treize cents mètres, les exagérations des géographes et par
large de sept cent cinquante, entouré de les rêveries des poètes. Compris sous
murs et flanqué de tours. La destination deux dénominations qui, à raison de leur
guerrière de cet établissement se recon- généralité, s'excluaient mutuellement,
naît à la régularité de son trace. On voit appelé par les uns grand désert, ce qui
que l'enceinte précéda la ville. Ce camp entraînait l'idée de la stérilité et de la
'

fut en effet construit pour l'installation désolation; appelé parles autres pays
d'une armée, dans le cours du qua- des dattes, ce qui impliquait l'idée de la <

torzième siècle, par Abou-ei-Haçen, production et du travail, le Sahara était'


quatrième roi de la dynastie des Beni- devenu unecontrée fantastique, dont no-
IVierîn, qui régnait à Fès, durantun siège tre ignoranceagrandissaitles proportions
de trente mois, qui se termina par la et uniformisait l'aspect. Depuis les mon-
prise et le sac de la ville, la captivité tagnes qui bornent l'horizon du Tell jus-
et la mort du roi. qu'aux premières côtes du pays des noirs,
L'intérieur de l'enceinte conserve en- il semblait que la nature, dérogeant à
core quelques traces de constructions. renonçant à la va-
ses lois ordinaires,
Mais il n'en est resté debout qu'un mi- œuvres,
riété, caractère essentiel de' ses
naret , morceau curieux d'architecture eût étendu une nappe immense et uni-
sarrazine; il a trois étages de fenêtres
doubles divisées par une colonnette. (i) Les détails qui suivent sont empruntés
L'intervalle des étages est garni par une en grande partie à mes Recherches sur la
guirlande d'arabesques qui serpente de géographie et le commerce de ï Algérie méri-
la base au sommet de l'édifice et enca- dionale. — Exploration scientifique de l'Al-
dre toutes les ouvertures. La domina- gérie. — Sciences historiques et géographi-
tion française montrera sans doute quel- ques; tome II.
ALGÉRIE. 71

forme de landes ardentes, région mau- longitude orientale, et en largeur à trente


dite parcourue çà et là par quelques kilomètres au sud du 34 e degré de lati-
bandes de sauvages, étrangers aux pre- tude. 11 occupe une surface de neuf
miers besoins de la vie individuelle, qui mille quatre cents kilomètres carrés.
attachent les hommes au sol, et aux pre- C'est à peu près la superficie de l'île de
miers besoins de la vie sociale, qui atta- Corse, qui, après la Gironde, est le plus
chent les hommes à leurs semblables. grand des départements français.
On le sait aujourd'hui, tel n'est point Le sei répandu à la surface de l'im-
le Sahara, vaste archipel d'oasis dont cha- mense savane n'y forme pas une cou-
cune otfre un groupe animé de petites che continue; il présente au contraire
villes etde villages. Une large ceinture un grand nombre d'interruptions pro-
d'arbres fruitiers entoure chaque centre duites par des plis de terrain le plus
d'habitation. Dans ces plantations un souvent insensibles à l'œil, et se trouve
arbre domine, c'est le palmier; il en ainsi divisé en une multitude d'étangs
est leroi autant par la hauteur de la taille partiels, dont l'ensemble constitue la
que par la valeur des produits ; le gre- Sebkha de Melrir.
nadier, le figuier, l'abricotier, le pêcher, Quelques-unes de ces stratifications
la vigne croissent à côté de lui et mê- reposent sur un sol ferme , et peuvent
lent leur ombre à la sienne. C'est à tra- être abordées sans danger. Mais la plu-
vers ces massifs de verdure que l'ho- part sont inaccessibles; sous un dia-
rizon des montagnes lointaines se des- phragme solide, de quelques centimètres
sine avec ses tons chauds, ses découpures d'épaisseur, elles recèlent des abîmes de
variées, ses formes imposantes. En vase qui jamais n'ont été sondes. Mal-
présence d'un pareil spectacle, il est fa- heur à qui oserait s'aventurer sur la
cile de comprendre l'amour que les ha- couche de cristal mince et fragile. Bien-
bitants du Sahara professent pour leur tôt il sentirait la glace se rompre sous
pays natal. ses piedset disparaîtrait à jamaisdansles
L'espace qui sépare entre elles ces gouffres qu'elle recouvre. Dans l'Ouad-
îles de verdure se présente lui-même Souf, qui est l'oasis la plus voisine, on
sous des aspects divers. Tantôt c'est regarde généralement les fondrières du
une plagesablonneusecouvertede plantes Melrir comme assez larges et assez pro-
et d'arbustes qui servent de pâture aux fondes pour engloutir des maisons en-
bestiaux. Tantôt c'est un de ces bas- tières.
fonds appelés Sebkha où règne une cou- Il n'existe qu'un très-petit nombre de
che de sel. Pendant l'hiver elle se couvre passages reconnus praticables a travers la
d'une nappe d'eau de quelques centimè- sebkha. On les désigne par le nom gé-
tres de hauteur; pendant l'été elle rede- nérique de Chott, qui signifie bord ou
vient une plaine aride ou une saline rivage. Ce sont en effet les seuls rivages
facile à exploiter. Quelquefois c'est une de ce dangereux archipel. Mais le mot de
zone montagneuse hérissée de pointes Chotl s'applique aussi par extension aux
de roches ou de montagnes de sable. 11 étangs eux-mêmes.
existe des oasis au bord des sebkha, dans Dans la partie du lac qui appartient à
les gorges des rochers, dans les an- l'Algérie les deux seuls passages sont
fractuosités des dunes, rarement dans ceux de Mouia-el-Tadjer {L'eau du né-
les plages sablonneuses. Les oasis de gociant) et du Chott-es-Selam {l'étang
Tuggurt, de Temâcin etd'Ouaregla sont du sa tut).
situées au bord des sebkha. Une double légende conserve dans
Le plus intéressant de ces lacs de sel les traditions du pays l'origine des deux
est celui que l'on désigne sous le nom noms, et rappelle aux voyageurs les
de Melrir. 11 occupe l'extrémité orien- périls qui les attendent dans cette con-
tale de l'Algérie; mais la plus grande trée inhospitalière.
partie de sa surface est comprise dans la On raconte qu'une caravane arrivant
régence de Tunis, où elle borde les deux au bord de l'étang de Mouia-el-Tadjer,
oasistunisiennesduBélad-el-Djéridetdu y éprouva une de ces violentes crises de
Nifzaoua. ïl s'étend en longueur de l'est soi! qui ont anéanti des armées entières.
à l'ouest entre le 4e et le 7 e degré de Elle allait succomber , lorsqu'un riche
T2 L'UNIVERS.
négociant , «impie passager dans la ca- vane qui partait pour Tebessa. 11 at-
ravane, crut reconnaître divers indices teignitbientôtla plaine du Melrir. Quand
qui annoncent la proximité de l'eau. Aus- il vit sur sa tête un ciel rougeâtre, une

sitôt il fit part de sa découverte à ses terre rougeâtre sous ses pieds, autour
compagnons de voyage, et les engagea de lui le silence, la nudité, la solitude ,
vivement à creuser le sol. Mais il s'adres- il fut saisi d'un tel accès de peur, qu'il

sait à des hommes que le décourage- rebroussa chemin, regagna au plus vite
ment rendait incrédules, et ne put rien en son village et ses palmiers, et renonça
obtenir. 11 eut alors recours à un moyen pour toujours aux voyages.
extrême : il promit un réal par coup de Le sentier blanchâtre quitraverse l'É-
pioche. Stimulés parl'appâtd'un salaire tang du Salut s'appelle le chemin des
aussi énorme, quelques voyageurs se marabouts. Voici, suivant la légende,
mirent au travail. On compta les coups l'origine de ce nom Quelques bons der-
:

de pioche, il y en eut un grand nombre; viches, revenant du pèlerinage de la


mais enfin l'eau parut. Le négociant paya Mecque, s'engagèrent dans la plaine du
sur-le-champ tout ce qu'il devait; mais Melrir, et ne tardèrent pas à s'y égarer.
il réclama l'eau comme sa propriété, et Cependant la prudence ne les abandonna
exigea à son tour un réal de tous ceux pas; ils marchèrent avec de grandes pré-
qui voulurent boire ; c'était le droit du cautions, frappant le sol de leur bâton de
talion, que les musulmans ne contes- voyage avant d'y poser le pied : ils pu-
tent jamais. Aussi tous les voyageurs rent ainsi, à force de précautions, attein-
payèrent-ils leur réal sans murmurer. A dre le bord opposé ; ils se prosternèrent
dater de. ce jour le puits nouveau fut alors en s'écriant : Selamna! nous
appelé Veau du négociant, et pendant sommes sauvés! C'est ainsi, dit-on, que
longtemps il n'y eut pas de caravane fut découvert le passage sinueux, appelé
passant en ce lieu qui n'acquittât la même Chott- es -Selam en commémoration de
redevance au profit de l'inventeur. cette aventure.
Mais la soif est encore le danger le Dans la régence de Tunis les pas-
moins redoutable qui menace les carava- sages praticables du lac Melrir sont indi-
nes dans la traversée du Chott-es-Selam. qués aux voyageurs soit par une ligne de
En abordant le terrible étang du salut, pierres, soit par des troncs de palmier.
elles voient se dérouler devant elles sur 11 existe un étang appelé Chott-el-Euou-
le fond rougeâtre de la plaine, une dia (l'Étang des marques de bois).
bande blanche sinueuse longue d'envi- Jusqu'en 1844 le lac Melrir n'occupa
ron cinq lieues, large seulement de quel- sur les cartes qu'un espace trente fois
ques mètres. C'est le chemin qu'il faut inférieure celui qu'il occupe sur le sol.
suivre, ou plutôt c'est un pont qu'il faut C'est alors seulement que je lui resti-
traverser. Les hommes et les chameaux tuai sa véritable étendue (l). Toutefois
s'y engagent à la file et suivent exacte- dès 1 840 j'avais reconnu l'erreur des géo-
ment lesentier frayé ; car s'ils s'écar- graphes, et la constatation que j'en avais
taient à droite ou à gauche, ils disparaî- faite d'après le témoignage d'un grand
traient dans les fondrières qui bordent nombre de voyageurs indigènes avait
la route. Durant tout le trajet le voya- même obtenu une sanction à laquelle
geur ne découvre dans le champ de la j'étais loin de m'attendre. Un de mes
vue ni arbre ni plante. C'est seulement collègues, M. Levaillantjvenaitd'achever
à l'issue du Chott qu'il voit apparaître à l'exploration zoologique de la Calle. Le
l'horizon les palmiers du village d'El- hasard me l'ayant fait rencontrer, je
Fidh, mais tellement agrandis par le m'informai du résultat de ses travaux.
mirage qu'ils ressemblent de loin à des « Savez-vous, me dit-il, ce que m'ont ap-

forteresses. pris mes oiseaux voyageurs ? C'est qu'au


Le voyageur indigène lorsqu'il
pénètre
pour première fois dans ces steppes
la (i) Carie de l'Algérie distribuée aux cham«
désolés, ne peut se défendre d'un certain bres pour la discussion des crédits supplé-
effroi. On raconte qu'un habitant de mentaires; par E. Caretle, capitaine dugéuie,
l'Ouad-Souf, appelé par ses affaires dans membre et secrétaire de la Commission scien-

la région du Tell, se joignit à une cara- tifique d'Algérie.


ALGÉRIE. 7g

sud de la Galle, dans le Sahara, a la place de sable qui les sépare a été produite,
du petit lac figuré sur les cartes, il doit par des atterrissements successifs. Ainsi
exister un lac immense. » Je lui fis con- en des temps beaucoup plus rapprochés
naître alors l'accord qui existait entre de nous s'est fermée la communication
des indications puisées à deux sources si de la mer avec l'étang d'Aigues-Mortes
différentes. où saint Louis s'embarquait au dou-
Il serait bien étonnant qu'un accident zième siècle pour la contrée qui possède
physique aussi remarquable que le lac le lac Triton.
Melrir n'eût pas frappé vivement l'ima-
gination des anciens. C'est dans le voi-
Oasis du Ziban. — Biskra. — Sidi-
Okba.
sinage du Melrir que devait se trouver le
lac triton. Mais le rétrécissement consi- Le Ziban au nord , TOuad-Souf au
dérable des dimensions et l'ignorance sud sont les deux oasis les plus rappro-
des phénomènes particuliers à cette, chées des bords de l'ancien lac Triton.
grande plaine embarrassaient beaucoup Le Ziban se compose de trente-huit
les géographes. Comment, en présence villes ou villages et de dix-huit tribus,
d'un étang vulgaire, s'expliquer l'antique formant ensemble une population d'en-
renommée du lac Triton et surtout l'hon- viron 1<J0 ? 000 âmes.
neur insigne d'avoir produit Pallas, la Biskra est le chef-lieu politique de
déesse de la guerre et de la prudence? l'oasis; Sidi-Okba en est la métropole
Aujourd'hui il ne peut plus rester de religieuse.
doutes. Non-seulement le lac Melrir, La ville de Biskra est située au pied
avec ses gouffres vaseux et son immense des versants méridionaux de l'Aurès, et
étendue, occupe la place du lac Triton; de la longue chaîne de montagnes qui,
mais il est digne en tout point de le re- dans l'est de l'Algérie, sépare le Tell du
présenter. Sahara. Elle est formée de cinq petits
Jl n'est pas jusqu'à la fable de Pallas quartiers , entièrement séparés les uns
qui ne s'explique. L'idée de prudence des autres, et d'une petite citadelle, qui
est comme associée à toutes les descrip- les domine tous, citadelle occupée jadis
tions que les indigènes font du Melrir. par les Turcs et maintenant par les
Us disent proverbialement pour caracté- Français. L'architecture, comme celle
riser un homme d'une prudence con- de toutes les villes du Sahara, en est
sommée : Il pourrait aller seul dans le plus que simple; les maisons sont en
Melrir. Imprudent est celui qui s'aven- général construites en briques de terre
ture sans guide dans ces steppes redou- séchées au soleil, que les Arabes appel-
tables. Enfin combien n'a-t-il pas fallu lent Tôb; elles sont couvertes de ter-
de prudence à ces marabouts qui les rasses grossières reposant sur bois de
premiers ont traversé l'Étang du salut ! palmier. La population est d'environ
Doit-on s'étonner que dans l'enfance 3,000 âmes.
des religions les hommes aient fait naître C'est le 4 mars 1844 qu'une colonne
la déesse de la prudence dans des lieux française, commandée par M. le duc
où il faut tant^ de prudence pour se di- d'Aumale, a pris possession, sans aucune
riger ? résistance , de cette ville saharienne.
Plus de doute non plus sur le fleuve Malheureusement la petite garnison
Triton de l'antiquité : c'est l'Ouad-el- qu'on y avait laissée fut surpriseet mas-
Djedi actuel, qui traverse le Sahara al- sacrée quelque temps après par Moham-
gérien dans les deux tiers de sa largeur, med-Sghir, khalifad'Abd-el-Kader; mais
vient passer un peu au-dessous de Bis- la ville rentra immédiatement en notre
kra , et va porter le tribut de ses eaux pouvoir; et depuis cette époque aucun
dans les abîmes vaseux d'où est sortie acte d'hostilité n'est venu troubler la
Pallas. Il est vrai que la géographie an- tranquillité dont elle jouit.
cienne fait déboucher ce fleuve dans le On a trouvé dans la citadelle de Bis-
fond de la petite Syrte ; mais on sait kra une pièce de canon du temps de
aujourd'hui que les étangs du Melrir Henri IL Elle portait le millésime de
s'avancent très-près du golfe de Gabès, et 1 549, avec le chiffre de Diane de Poi tiers.
il est très-probable que la petite langue Par quelles vicissitudes ce monument de
74 L'UNIVERS.
notre histoire nationale s'est-il trouvé cales, c'est sur les bords de cette rivière
transporté dans les landes du Sahara? qu'eut lieu le combat à la suite duquel
C'est ce qu'il serait sans doute difficile le général musulman Okba-ben-Amer
de dire. Cette pièce a dû être rapportée fut fait prisonnier par les chrétiens.
en France, où elle avait été fondue il y La grande mosquée consacrée à la mé-
trois siècles. moire de ce général est surmontée d'un
Le 7 mars, trois jours après la prise haut minaret, qui, s'il faut admettre une
de Biskra, M. le duc d'Aumale se rendit croyance bien vieille, tremble de lui-
à la tête de sa colonne dans la ville sainte même toutes les fois que l'on prononce
de Sidi-Okba, située à quatre lieues au le nom de Sidi-Okba.
sud est de Biskra. Comme toutes les Nous n'avons encore parlé que des
cités, villes ou villages du Sahara, oasis planes, telles que l'opinion vul-
elle est entourée de magnifiques jar- gaire accréditée jusqu'en ces dernières
dins, où le palmier domine et où tous années se les figurait toutes. Mais le
lesarbres à fruits lui font cortège. Vue Sahara, et en particulier le Sahara algé-
de Biskra, toute cette végétation se rien, a aussi ses oasis montagneuses.
dessine comme une ligne noire sur le Telles sont l'Ouad-Souf et l'Ouad-Mzab,
fond blanchâtre du Sahara. situées l'une et l'autre à la limite mé-
Au moment où M. le duc d'Aumale ridionale naturelle de nos possessions,
entra dans la ville, le khalifa d'Abd-el- dans la région où le drapeau de la con-
Kader Mohammed-Sghir venait de la quête n'a pas encore pénétré, l'Ouad-
quitter. Le prince occupa la maison même Souf dans l'est du côté de Tunis, l'Ouad-
que lieutenant de l'émir avait habi-
le Mzab dans l'ouest du côté du Maroc.
tée. 11 la visite de tous les nota-
y reçut Quoique montagneuses l'une et l'au-
bles de la ville, et de là se rendit avec eux tre, elles ont cependant chacune leur
dans la mosquée de Sidi-Okba. A l'ins- cachet particulier.
tant où il franchissait le seuil du temple, L'Ouad-Souf est située dans un laby-
tous les Tolba, qui sont les marguilliers rinthe de montagnes de sable, qui absor-
de la paroisse musulmane, entonnèrent bent immédiatement comme autant d'é-
à l'unisson la Khotba, prière spéciale ponges les pluies les plus abondantes. On
pour le souverain correspondant à notre dirait de hautes et largesdunes, et il est en
Domine saloum. C'était la première fois effet hors de doute que la mer en a jadis
qu'une pareille manifestation retentissait baigné le pied : comment expliquer par
dans une mosquée en présence d'un une autre cause la présence des nom-
prince chrétien, et cette manifestation se breuses coquilles marines que l'on y
produisait au milieu des plages saha- rencontre ?
riennes, sur lesquelles la France venait Les replis de ce labyrinthe recèlent
d'imprimer sans coup férir le sceau de sa huit petites villes ou villages, dont les
domination. habitations couvertes de dômes pointus
Après la prière, le prince pénétra dans présentent exactement l'image de ru-
la Kobba, sanctuaire inviolable , où re- ches. Ils produisent les plus belles
posent depuis près de dix siècles les dattes du Sahara, celles que l'on appelle
restesdu général quia soumis aux armes très-improprement en France dattes de
musulmanes les terres du Magreb. Le Tunis. Il est bien vrai qu'elles passent
tombeau est recouvert d'un drap de soie par Tunis pour nous arriver. C'est là
verte, où des inscriptions sont brodées une anomalie que le développement de

en soie blanche. Une pierre porte une notre domination doit faire cesser. Mais
inscription en caractères koufiques, qui elles n'en appartiennent pas moins au
remonte aux premiers temps de l'isla- terroir de nos possessions; et l'Algérie
misme. méridionale les revendique comme une
La ville de Sidi-Okba est arrosée par de ses belles spécialités.
un ruisseauappeléOuad-Braz (la Rivière Lorsque le voyageur commence à dé-
du combat); il descend du Djebel- Au- couvrir les montagnes de l'Ouad-Souf,
rès, et va porter l'excédant torrentiel' de cette multitude de cimes coniques dénu-
ses eaux dans POuad-el-Djedi , l'ancien
v
dées par le vent, colorées d'une teinte
fleuve Triton. Suivant les traditions lo- uniforme et blanchâtre, produit l'effet
ALGÉRIE. 75

fantastique d'un camp lointain dont on des précautions que les habitants sont
n'apercevrait que les sommets des ten- obligés de prendre contre l'impétuosité
tes. C'est sans doute pour ce motif que des torrents. Lorsque vers le nord le
les anciens géographes arabes l'avaient ciel s'assombrit, des cavaliers partent en
désignée sous le nom de Kitoun-el-Raï= toute hâte dans cette direction, qui est
dha( la tente blanche). celle du cours supérieur des eaux, et
La situation de cette oasis impose vont s'échelonner de distance en distance
aux habitants une servitude pénible; le sur les points culminants de la berge. Si
vent qui dénude la cime des collines, en la pluie est tombée sur le plateau du
chasse les sables dans les villages cons- Feïad, le torrent ne tarde pas à se mon-
truits à leurs pieds ; aussi voit-on les trer. Alors le plus avancé des éclai-
Souafa occupés du matin au soir à dé- reurs tire un coup de fusil; répété de
blayer leurs cours et leurs jardins pour sommet en sommet par tous les autres,
éloigner l'invasion qui les menace sans ce signal télégraphique parvient à la
cesse. ville en quelques minutes. A l'instant on
court aux jardins qui occupent le lit
Oasis de l'Ouad-Mzab.
même du torrent; on éveille tous les
L'oasis de l'Ouad-Mzab se présente hommes qui s'y seraientendormis; on en-
hérissée de montagnes presque nues et lève tous les objets qui pourraient de-,
complètement arides. Les aspérités ro- venir la proie des eaux. Bientôt un bruit
cailleuses du massif sont séparées par horrible annonce l'irruption; le sol des
des vallées couvertes d'une épaisse cou- jardins disparaît sous les flots, elia cité
che de sable ; là s'élèvent au milieu des saharienne se voit transportée comme
palmiers huit petites villes habitées par par magie au bord d'un fleuve large et
la population la plus active et la plus rapide, d'où sortent, pareilles à de pe-
commerçante de toute l'Algérie. Il n'y tites îles de verdure, les innombrables
a pas un'seul de nos établissements soit têtes des palmiers ; décoration éphé-
du littoral, soit de l'intérieur, où les né- mère qui en quelques jours se sera éva-
,

i
gociantsde l'Ouad-Mzab n'aientde nom- nouie.
breux comptoirs. Les huit villes de l'oa- Ces circonstances, communes à toutes
comptent ensemble 36,000 âmes, et
sis les villes de l'Ouad-Mzab, donnent une
Cellesn'ont pas moins de 3,036 négociants idée de la roideur des lignes d'écoule-
établis sur les différents points du Teli ment et de la dépression considérable du
Ique nous occupons. Tous les témoi- lac saléd'Ouaregla où elles vont abou-
,

gnages indigènes sont unanimes sur tir. Il est probable que le sol de cette
l'importance commerciale de Rardeïa, dernière oasis et de celle de Tuggurt,
chef-lieu de l'oasis. Qu'une caravane qui en forme presque la continuation,
aussi nombreuse, aussi chargée, aussi ne se trouvent qu'à une faible hauteur
|
inattendue qu'elle puisse être, arrive à au-dessus du niveau de la Méditerranée*
Rardeïa : en quelques heures eile a ef-
Régime des eaux sahariennes.
j

fectué le placement de ses marchandises


et fait son chargement pour le retour : Ladifférence dans le régime et la
Rardeïa est une ville de 12,000 âmes. distribution des eaux est un des prin-
Les vallées dans lesquelles les Beni- cipaux caractères qui établissent une sé-
Mzab ont bâti leurs villes sont traversées paration naturelle entre le Tell, le Sa-
par des lignes de fond dont aucune ne hara et le désert.
conserve de l'eau courante; toutes se Dans le Tell les sources sont multi-
dessèchent presque aussitôt après les pliées, etcoulent à la surfacedu sol ; dans
pluies, et laissent des lits de sable aride le Sahara faut les chercher et les dé-
il
oh l'on ne peut obtenir de l'eau qu'en couvrir sous le sable. Dans le désert il
j
creusant des puits. faut traverser de longs espaces sur un
I L'aridité de cette contrée, du moins sable profondément aride.
jala surface (car l'eau des puits Ces différences dans le régime des
y est
:
bonne et abondante) paraît tenir sur- eaux sont accusées par la différence des
tout à la rapidité des pentes. C'est du dénominations. Ain est une source qui
:
moins ce qu'il est permis de conclure coule à la surface du sol . — Ogla est ua
76 L'UNIVERS.
espace où en quelque point qu'on dé- t-il brisé d'un coup de pioche l'obstacle
blaye le sable on est assuré d'y trouver qui s'oppose à l'ascension de la colonne
de l'eau. — Haci est un de "ces trous d'eau, qu'il faut s'empresser de le reti-
creusés dans le sable au fond desquels rer ; car l'eau monte avec une effrayante
elle se réunit par suintement. —
Ouad vitesse, franchit les bords du puits et se
désigne à la fois un ruisseau d'eau vive répand à l'entour. On la dirige alors dans
dans le Tell, et une de ces lignes de fond des canaux disposés à l'avance pour la
arides qui servent de canaux d'écoule- recevoir.
ment aux eaux pluviales dans le Sahara. A partir de ce moment, elle ne cesse
Le même mot désigne aussi une oasis, de couler; on voit, dit-on, encore des
parce que l'eau y est fournie, suivant puits dont la construction en pierres de
l'opinion des indigènes, par des fleuves taille annonce l'origine romaine, et qui
souterrains. depuis deux mille ans ont sans diseon-
Il est peu de villes dans le Sahara tinuation fourni de l'eau courante. Mais
algérien qui obtiennentreau sans travail. il en est d'autres aussi qui après quel-

Biskra et Sidi-Okba, dont nous avons ques années de service s'arrêtent tout
déjà parié, la reçoivent de deux cours à coup et dont le niveau se maintient
,

d'eau affluents de l'Ouad-el-Djedi; une alors au-dessous du sol. Cette interrup-


autre ville non moins importante, celle tion subite entraîne généralement la
dEl-Arouat, chef-lieu de l'oasis des ruine du village et des plantations des-
Ksour, dont fait partie Aïn-Mâdhi, la servies par le puits.
reçoit d'un ruisseau qui va, lui aussi, se Cette remarquable propriété de l'Ouad-
perdre dans les sables de l'Ouad el-Djedi. rir, qui suffirait à elle seule pour expliquer
Presque partout dans le Sahara, il la croyance aux fleuves souterrains , a
faut aller chercher l'eau sous la terre déterminé l'administration française à
ou sous ie sable. Les habitants de l'Ouad- tenter dans la partie du Sahara que nous
Mzab percent leurs puits dans le sable occupons un essai de forage artésien.
2ui couvre le lit de leurs torrents; ceux C'est à Biskra que l'expérience a eu
e FOuad-Souf dans les vallées qui sil- lieu (1).
lonnent leur territoire spongieux; les Déjà des tentatives semblables avaient
villes et villages situés sur les bords de été faites sur divers points du Tell, no-
l'Ouad-el-Djedi creusent également des tamment au camp du figuier dans la
puits dans le lit, presque toujours dessé- plaine d'Oran, auprès du village d'Ar-
ché, de la rivière. zeu,sur le littoral. Ce dernier a été aban-
Enfin dans tout le bassin de l'Ouadrir, donné en 1 846, à la profondeur de quatre-
qui comprend trois oasis, celles deïug- vingt-dix-huit mètres.
gurt, de Temacîn et d'Ouaregla, l'eau est Au commencement de 1847 le pur
fournie par de véritables puits artésiens, artésien de Biskra n'était encore arrivé
avec cette différence toutefois que les qu'à la profondeur de vingt-trois mè-
habitants, ne connaissant pas la méthode tres, et il avait déjà présenté un résultat
du sondage, emploient les procédés or- très-intéressant. Sur ces vingt-trois mè-
dinaires d'excavation. tres la sonde avait dû traverser une cou-
Les puits sont larges et carrés; le cof- che de terre végétale de sept mètres;
frage assez grossier, consiste en troncs
, sept mètres de terre végétale dans le
de palmiers jointifs posés et assemblés Sahara, tandis que les deux sondages
à mesure que les progrès de l'excava- pratiqués dans le Tell, près de la côte,
tion le permettent. On arrive ainsi n'avaient donné que soixante centimè-
jusqu'à une couche semblable à l'ardoise tres au Figuier et cinquante centimètres
qui couvre et comprime la nappe d'eau. à Arzeu !

Le percement de cette dernière couche


est une opération difficile: elle exige (i) Le forage du puits artésien de Biskra
de grandes précautions. Avant de des- a été abandonné dans les premiers mois de
cendre dans le puits pour rompre le dia-
phragme, l'ouvrier est attaché à la cein-
ture par une corde; plusieurs hommes
tiennent l'extrémité opposée. A peine à-
ALGÉRIE, 7t
sentiers augmente , et l'on en compte
MOYENS DE COMMUNICATION. quelquefois jusqu'à dix qui tantôt se
Nous n'entendons pas nous étendre croisent et tantôt suivent des directions
longuement sur les services de diligences parallèles.
établis entre Philippeville et Consîantine, C'est l'habitude de marcher à la file
Alger et Medea, Oran et Mascara, bien qui a créé le sentier, et l'existence du
que ces importations européennes mé- sentier contribue aussi à enraciner
ritent uiie mention très-honorable et cette habitude; nous avons vu des Ka-
annoncent un commencement de trans- biles voyageant ensemble sur une route
formation. Nous ne nous arrêterons pas française large de seize mètres marcher
non plus dans les auberges isolées, fon- à la file comme dans
leurs montagnes, et
dées sur ces routes par de hardis can- imprimer sur voie ouverte par la ci*
la
tiniers, bien que ces entreprises, jugées vilisation la trace du sentier national.
d'abord téméraires, justifiées ensuite La grande route arabe consiste donc
par le succès, témoignent des progrès dans un faisceau de petits sentiers, fais-
de la sécurité publique dans une partie ceau dont l'importance peut se mesurer
de nos possessions. à la première vue , par le nombre de
Toutefois , il est juste de citer parmi brins dont il est formé.
ces intrépides éclaireurs de la civilisa- La présence des Français et la nature
tion européenne, un habitant de Phi- de leurs opérations n'ont pas été sans
lippeville qui est allé, il y a quelques
,
influence sur le mouvement de la cir-
années, s'établir seul dans les montagnes culation indigène. Par suite de nos évo-
du Fulfula, à cinq lieues de la ville, qui lutions des routes ont été ouvertes par
en a pris possession aune époque où les Arabes et à leur manière; d'autres
personne encore ne croyait qu'il fût ont été abandonnées et envahies par les
possible de les visiter sans danger, qui ronces; d'autres enfin, de simples che-
y a établi une carrière et un four à mins vicinaux qu'elles étaient, se sont
chaux, y a bâti sa maison, a intéressé élevées au rang de routes départemen-
à son industrie les populations kabiles tales. Ainsi , avant 1838 peu d'indigènes
,du voisinage, qui enfin en devenant Je avaient occasion de se rendre de Cons-
Maître-Jacques de ces montagnes a tantine à Philippeville; mais depuis l'é-
prouvé que la pioche et le marteau de- tablissement des Français sur cette
vaient être les instruments complémen- partie de la cote une circulation in-
taires de la conquête ébauchée par le cessante a réuni ces deux points, et le
sabre et le fusil. chemin de Philippeville à Constantine
Ce que nous voulons faire connaître s'est trouvé érigé en route royale. Les
surtout, ce sont les moyens de circula- Français avaient besoin d'une commu-
tion en usage parmi les indigènes, parce nication carrossable : ils ont suivi le
que ce sont encore les seuls jusqu'à tracé romain , dont on retrouve d'im-
présent qui affectent un caractère géné- posants vestiges à chaque pas. Quant
qui s'appliquent à toute l'étendue de
ral, aux muletiers et aux chameliers indi-
nos possessions,
qui entretiennent le gènes, fidèles à leurs habitudes d'indé-
mouvement et le commerce entre le lit- pendance, tantôt ils creusent leur sillon
toral, les piateaux et le Sahara. traditionnel sur les bas-côtés de la route ;
Les routes arabes sont en général de tantôt ils s'en écartent, soit pour se
(simples sentiers tracés sur le gazon par rapprocher d'une source, soit pour
le pied nu de l'homme et le sabot du suivre un raccourci; quelquefois même
icheval ou du mulet. Ces sentiers sont leurs sentiers serpentent à côté de la
tellement étroits que deux personnes route sans qu'on puisse se rendre compte
ne peuvent y marcher de front; il en du motif qui la leur a fait abandonner.
résulte que lorsque des voyageurs ou Ainsi il peut arriver au voyageur de
des caravanes se rencontrent, l'un prend trouver la voie française cheminant
à droite, l'autre à gauche cela déter-
: gravement entre les blocs bouleversés
mine deux sentiers ; plus les routes sont de la voie romaine et les sinuosités ca-
parcourues, plus ces rencontres sont
j pricieuses de la voie arabe.
fréquentes, plus aussi le nombre des La simple inspection d'une route
U L'UNIVERS.
^trabe ne fournit qu'une appréciation de l'eau à la halte et au gîte. Dans le
superficielle de son importance absolue, Sahara on en trouve rarement à la halte,
mais surtout de son importance rela- presque toujours au gîte. Dans le dé-
impossible d'acquérir ainsi
tive. Il serait sert il faut de toute nécessité avoir re-
,

une idée exacte du rôle qu'elle joue, de la cours aux Mzada (1), car on marche
place qu'elle occupe dans le réseau de quelquefois dix jours de suite sans ren-
la circulation générale. contrer un seul puits.
D'ailleurs lorsqu'on pénètre dans les A la difficulté résultant du manque
parties sablonneuses soit du Sahara soit d'eau vient s'ajouter la crainte des Got-
du désert, l'aspect du sol ne révèle plus taxa ou Coupeurs de route, misérables
rien ; la trace du voyageur qui passe est bandits qui appartiennent généralement
bientôt emportée par le vent; vaine- à de petites tribus logées dans des po-
ment y chercherait-il le long sillon blanc sitions presque inaccessibles, et qui vont
battu et frayé qui lui sert de guide dans s'embusquer sur le passage des caravanes.
le Tell; c'est à d'autres signes qu'il Nous ne dironsqu'un motdes dangers
doit se reconnaître. La tige d'un pista- d'une autre espèce dont on menace
chier un buisson de lotus , la tête blan-
, bien à tort les voyageurs dans le Sahara.
che d'une colline de sable ou même la Le lion du désert est un mythe : popu-
cime lointaine d'une montagne sont les larisé par les artistes et les poètes, il
jalons naturels qui lui tracent sa route à n'existe que dans leur imagination. Cet
travers les solitudes. animal ne sort pas de la montagne où
Quelques repères artificiels l'aident il trouve de quoi se loger , s'abreuver
encore à se diriger : tels sont par exemple et se nourrir. Quand on parle aux ha-
les Nza , monuments malheureusement bitants de ces contrées des lions que la
trop nombreux de l'anarchie et du dé- savante Europe leur donne pour com-
sordre où nous avons trouvé l'Algérie. pagnons, ils répondent avec un imper-
Voyageant un jour en compagnie de turbable sang-froid : « Il y a peut-être
plusieurs Arabes, je fus étonné de les chez vous des lions qui boivent de l'air,
voir successivement s'arrêter pour ra- et broutent des feuilles, mais chez nous,
masser une pierre et plus étonné de il leur faut de l'eau courante et de la

voir l'un d'eux m'en présenter une. chair vive. » Aussi ne paraissent-ils pas
Avant d'accepter cette offre étrange, dans le Sahara.
j'en demandai l'explication. « Nous al- Assurément le lion n'est pas rare en ,

lons passer, me répondit-on près du , Afrique; presque toutes les montagnes ]

Nza de Bel-Gacem » quelques instants


: boisées en sont infestées. Les monta-
1

après nous arrivâmes à côté d'un amas gnes du Sahara en recèlent quelques-
informe de cailloux, qui pouvait avoir uns ; mais ils ne descendent jamais dans
un mètre et demi de hauteur. Chacun la plaine.
de mes compagnons y jeta la pierre qu'il Les deux seules bêtes redoutées du)
tenait à la main en disant : Au Nza de voyageur sont la vipère et le moustique.
1

Bel-Gaceml J'en fis autant quand mon Toutefois, le nombre des lieux habités!
tour fut venu. Le Nza est un amas de par les vipères est assez restreint. Quant
pierres amoncelées une à une par la aux moustiques, ils abondent dans le
piété persévérante, des voyageurs sur le voisinage des eaux fléau des animaux
:

lieu témoin d'un meurtre qui n'a pas été et des hommes ils s'attaquent aux yeux
,

vengé. Ces monuments désignés par le des gazelles et font souffrir à ces pau-
nom de la victime atteignent quelque- vres petites bêtes d'horribles tortures.
fois plusieurs mètres de hauteur. Mais c'est seulement aux approches
Deux choses font le mérite d'une des oasis septentrionales que le mous-
route aux yeux des Arabes, l'eau et la tique est redoutable; il ne s'aventure
sécurité. Les voyageurs africains che- pas dans la région des sables. Celle-ci
minent parétape; ils partentavantle lever ne compte parmi ses hôtes indépen-
du soleil , et marchent jusques vers le dants que des animaux inoffensifs. Les
milieu du jour; ils s'arrêtent alors en-
(i) Outres faites de la peau d'un jeune
viron deux heures.
'
Dans le Tell on trouve généralement chameau.
ALGÉRIE, 79

principaux sont îa gazelle, l'autruche, normale de l'étape est de huit à neuf


l'antilope et l'âne sauvage. lieues mais elle s'étend jusqu'à quinze
;

En résumé le Sahara avec ses sahles, et dans les pays dépourvus d'eau ou ex-
peut-être à cause de ses sables, est la ploités par les coupeurs de route.
terre promise du voyageur indigène; Les voyageurs qui s'adjoignent à' la
car il y trouve des nuits presque tou- caravane ne sont soumis à aucune disci-
jours sereines , un lit presque toujours pline; il n'existe d'autre solidarité en-
doux et un sol presque toujours sec. tre eux que celle des périls à éviter et
L'homme est le seul ennemi dont il ait à du but à atteindre. S'il survient une
redouter les attaques; encore ce danger attaque, chacun d'eux ne prend conseil
;
y est-il moindre que partout ailleurs. que de sa présence d'esprit et de son
courage, et fait isolément ce qu'il peut
Diverses manières de voyager. — La pour repousser l'ennemi ou pour l'éviter,
gafla ou caravane marchande. car il est bien rare que des dispositions
Lorsqu'on veut entreprendre un voyage aient été prises pour la défense du con-
i dans le Tell dans le Sahara ou dans le
, voi aussi les accidents de cette nature
;

i
désert ce qu'on a de mieux à faire est
, ne manquent-ils jamais d'y occasionner
: de s'adjoindre à une caravane; il y en a un grand désordre.
de deux sortes , la gafla ou caravane Les caravanes du genre de celles
marchande, et la nedja ou tribu en que l'on appelle gafla sont presque en-
mouvement. La gafla accepte tous ceux tièrement composées d'hommes dont
qui se présentent, et les protège tant la principale affaire est le négoce. Ce-
qu'ils veulent la suivre; elle ne leur de- pendant les femmes n'en sont pas ex-
mande ni d'où ils viennent ni où ils clues, et il ne paraît pas extraordinaire
vont; c'est un omnibus. La nedja se devoir des veuves privées de tout autre
montre plus exigeante; il faut y être moyen d'existence continuer person-
connu de quelqu'un, ce qui équivaut à nellement le commerce de leur mari.
la présentation d'un passe-port. Il faut
presque y retenir sa place; c'est une di- La nedja ou tribu en marche.
ligence. La gafla est une aggrégation d'hom-
La usage plus général
gafla est d'un mes dont la plupart ne se connaissent
;
que bornée par sa nature à un
la nedja , pas ; elle a une marche grave, silencieuse
;
petit nombre de tribus et de directions. et monotone. La nedja, au contraire,
Il existe dans toutes les villes de c'est la tribu avec ses femmes , ses chiens,
[quelque importance desfondouk ou ca- sestroupeaux ses tentes et tout le ba-
,

ravansérails correspondant aux princi- gage de la vie nomade. Ce ne sont plus


paux points qui entretiennent avec elles des individus isolés, ce sont des familles
des relations. Ces établissements servent ou plutôt c'est une grande famille en
à la fois d'hôtelleries et d'entrepôts ; ce marche; aussi n'est-il rien de plus in-
I sont aussi les rendez-vous des caravanes, téressant et de plus pittoresque que
les lieux de départ et d'arrivée. Si les de suivre une nedja. Les aboiements des
;
desservies sont assez considéra-
villes chiens, les vagissements des enfants,
bles, les départs ont lieu périodique- les cris des hommes qui s'appellent, le
!ment; dans tous les cas le jour où une bêlement des moutons , le chant des
]
caravane doit se mettre en route est coqs , toute cette variété des bruits du
arrêté à l'avance par le chef des mule- village forme une harmonie agreste
tiers ou des chameliers; pour le con- pleine de charme, et le voyageur trouve
naître il suffit de se présenter au fon- une nouvelle source de distractions dans
douk : c'est là qu'on obtient tous les le spectacle de toutes les scènes inté-
renseignements. rieures du ménage ; scènes bien sim-
Les muletiers ou chameliers forment ples, mais qui prennent un caractère
le noyau de la caravane et en règlent étrange quand on remarque qu'elles se
la marche. Cette marche est très-va- passent à dos de chameau.
riable; elle dépend de la nature et de Mais voici que tout à coup cette
la sécurité de la route; elle dépend aussi marche bruyante et animée devient si-
de la force du chargement. La longueur lencieuse et grave ; les cavaliers d'avant»
HO L'UNIVERS.
garde ont aperçu devant eux , à l'ho- épargnée, mais son nom reste flétri.
rizon du Sahara, une autre tribu ; ils en Il que
est bien rare les voyageurs qui
donnent avis aux cheiksj, et à l'instant se joignent à la nedja soient réduits à
les rangs se resserrent. La gafla n'a emporter la tente et les vivres. En gé-
pas de drapeau ; elle ne redoute que le néral ils reçoivent l'hospitalité d'un ami
brigandage; mais chaque nedja, atta- dont ils partagent la tente et le couscous-
chée à l'un des partis qui divisent la sou pendant toute la durée du voyage.
population saharienne , compte pour La qualité de deïaf ou hôte leur donne
adversaires toutes les tribus du parti droit aux mêmes égards et à la même
opposé. A mesure que l'on se rappro- protection que la famille qui les ac-
che, les conjectures se forment. Sont-ce cueille.
des amis? sont-ce des ennemis? Enfin Parmi les voyageurs qui se joignent
on arrive à la portée de la voix. Alors à la gafla ou caravane' marchande, quel-
les deux troupes s'arrêtent pour se de- quefois même à la nedja ou tribu en
mander Qui êtes-vous? Si ce sont des
: marche, il se trouve toujours des malheu-
alliés , on continue sa marche de part reux, sans aucune ressource, qui ne sa-
et d'autre en échangeant un Es-salam- vent pas le jour du départ comment ils
alikoum contre un Alikoum-es-salam ; vivront le lendemain ; mais cela ne les
mais si le. nom prononcé est celui d'une inquiète pas. Ils comptent beaucoup
tribu hostile , on y répond par des in- sur la Providence, et ils ont raison, car
jures, et la fusillade ne tarde pas à à peine le convoi s'est-il mis en mou-
s'engager. vement qu'ils trouvent moyen de s'uti-
Les combats ne se prolongent jamais liser en aidant soit à charger soit à
,

au delà du coucher du soleil ; c'est un conduire les chameaux. Pour prixdeces


signal qui détermine ou la retraite ou petits services , ils obtiennent la nour-
une suspension d'hostilités. Si l'un des riture; c'est tout ce qu'ils désirent.
deux partis se reconnaît vaincu, il pro- Chaque jour leur apporte donc son pain,
fite de la nuit pour disparaître ; si l'issue et ils parviennent ainsi au terme d'un
est douteuse les deux partis campent
, très-long voyage sans dépense et sans )

sur le champ de bataille, et le lende- privation. C'est de cette manière que les ^

main au lever du soleil le combat re-


, , pauvres journaliers du Sahara arrivent
commence. dans nos établissements de la côte, où
Les Arabes apportent plus d'animo- ils forment la classe la plus intelligente
sité dans ces luttes intestines que dans et la plus laborieuse de la population.
leurs démêlés avec les Français; cela Nous exposerons plus tard, en par-
devait être : il n'y a rien de plus acharné lant du commerce de l'Algérie, lajî
que deux frères quand ils sont enne- grande loi d'échange qui préside au mou-;!
mis. La guerre contre les infidèles fait vement général des nedjas, et amène,'
des prisonniers. La guerre des tribus chaque année dans la sphère de l'occu-
n'en connaît pas. L'Arabe s'est-il rendu pation française presque toute la popu-v
maître d'un ennemi vivant, il le tue lation nomade du Sahara. Ce qui vient;
sans pitié, et va porter sa tête sanglante d'être dit sur les habitants pauvres des
aux pieds de ses femmes , qui l'injurient villes prouve qu'une nécessité analogue
et la maudissent. pousse également vers nous une partie
Il n'y a d'exception à cette barbare de la population sédentaire. Qu'on
coutume qu'en faveur de trois classes nous permette de donner quelques dé-
les marabouts, les forgerons et les juifs; tails sur un fait aussi important pour
la première par respect , les deux autres notre domination en Algérie.
par mépris. Quel est l'origine de ce mé- Avant 1830 les habitants des oasis
pris pour la profession de forgeron? algériennes venaient déjà en assez grand
Nous n'avons pu le savoir ; mais il est nombre dans les villes du littoral. La
certain que lorsqu'un homme se voit journée de l'ouvrier y était de 50 cen-
menacé par plusieurs ennemis et privé times, et pouvait s'élever jusqu'à 75,
de tout moyen de salut, il n'a qu'à tandis que dans les oasis elle ne dépas-
s'envelopper' la tête du capuchon de sait pas 25; c'est cette différence qui les
son bernous; à l'instant sa vie est attirait. A Tunis on les appelait Ouâre.
ALGÉRIE. Si

gli, parce que les gens d'Ouaregla y chanté spontanément devant le fils du
formaient la majorité des travailleurs ; à roi des Français, dans la mosquée sa-
Alger, c'était les gens de Biskra; on harienne de "Sidi-Okba , la plus sainte
les appelait Biskri. Ils exerçaient par- et la plus lointaine du pays conquis.
ticulièrement les professions de cano-
Voyageurs isolés.
tiers et de porte-faix et trouvaient dans
le mouvement de ces deux ports un Les caravanes et les tribus ne circu-
travail lucratif et assuré. lent ni en tout temps ni dans toutes les
L'apparition des Français à Alger éleva directions; aussiles Arabes sont-ils sou-
subitement le prix de la journée à 1 fr. vent obligés de voyager isolément/S'ils
50 c. et 2 francs. L'attraction qui déter- connaissent bien la route, ils partent
minait le mouvement d'émigration vers seuls, marchant le jour quand elle est
le nord n'en fut que plus énergique. sûre, marchant la nuit et se cachant le
Alger devint le point de mire et en , jour lorsqu'ils arrivent dans le voisinage
quelque sorte l'Eldorado des travailleurs de quelque tribu mal famée.
sahariens. En général, lorsque l'on traverse des
Quel que soit l'espoir de fortune qui tribus, il est toujours imprudent d'aller
porte les hommes à s'expatrier, c'est seul. Le plus sûr est de se placer sous la
toujours un sacrifice pénible que de quit- protection d'un mekri (loué). C'est un
ter sa famille et son pays, et le Saharien homme qu'on loue pour servir à la fois
ne s'y détermine pas sans réflexion. de guide et de sauvegarde. Il appartient
Mais aussi quand chaque soir, après à la tribu elle-même dans laquelle on
Une journée laborieuse, il se trouve pos- doit passer, et sous ce rapport il pré-
sesseur d'un pauvre terrien (1), qui ne lui sente toute garantie. Le prix du mekri
assure que sa nourriture du lendemain, est peu de chose; un mouchoir, un fi-
'quand il voit son travail invariablement chu; un simple ruban dont on lui fait
fixé au taux modique de 25 centimes, présent pour sa femme. On le lui remet
sans aucune chance d'amélioration, alors avant le départ; c'est un gage plutôt
Ile courage l'abandonne ou plutôt le cou- qu'un salaire. A partir du moment où il
rage lui revient ; il prend vaillamment l'a reçu, le mekri devient la providence
son parti, et se décide à faire son tour du voyageur, qui ne s'appartient plus et
d'Afrique, comme nos ouvriers font leur se repose entièrement sur son guide du
tour de France, Une caravane part : il la soin de sa sûreté. Dès l'instant du départ
suit, et atteint d'abord une autre ville du il s'établit entre eux une solidarité com-

Sahara là une nouvelle caravane se pré-


: plète le mekri se conduit comme un pi-
;

sente, il la suit encore, et arrive ainsi, lote : il partage la fortune bonne ou


de caravane en caravane, soit à Tunis, mauvaise de son passager.
isoit a Alger. En deux ou trois ans il a S'il sait devoir traverser une région

|
réalisé quelques centaines de francs d'é- dangereuse, à l'avance il prend parmi
conomies. Pour faire valoir ce petit ca- ses amis une escorte suffisante pour
ipital , il le transforme en marchandises, effectuer le passage en sûreté; il ne lui
jqu'il emporte dans son pays. Sur le pro- en coûte rien que de rendre en pareille
duit delà vente il dote une femme, il occasion le même service à d'autres. En-
[achète une maison et un jardin, Au fin jusqu'à ce qu'ils aient atteint le terme
|
bien-être dont il jouit alors se rattache, convenu, le mekri répond de son pro-
[même involontairement, le souvenir de tégé; devant qui? Devant Dieu, sans
;
la source où il l'a puisé. Voilà pourquoi doute, qui lit au fond de la pensée des
la France compte plus d'amis dans le hommes car la fidélité du guide est une
;

i
Sahara que dans la banlieue d'Alger. vertu innée chez les Arabes on ne cite :

Voilà pourquoi le drapeau français fut pas un seul exemple de forfaiture.


accueilli par le peuple de Biskra comme

Il existe un autre moyen de protection
une vieille connaissance; voilà pourquoi pour voyager isolément; c'est le rekkâs.
!
enfin le Te Deum de l'islamisme fut Le rekkâs est une espèce de facteur, qui
ne fait pas d'autre métier que de con-
(i) La huitième partie du rial boudjou, duire des voyageurs et de porter des
environ a 5 centimes. lettres. A la vérité il n'a pas auprès des
e
6 Livraison, ( Algérie. ) 6
82 L'UNIVERS.
hommes îe même caractère d'inviolabi- Ce meuble prend les noms de mezoued,
lité que le mekri; mais il a le mérite de de dabia ou de neffad, suivant qu'il est
connaître parfaitement les lieux. Il sait de grande, de petite ou de moyenne di-
les retraites sûres, les chemins de tra- mension. La rouîna qu^il renferme com-
verse et les bonnes sources ; il sait les pose quelquefois toute la nourriture du
moments où il faut se cacher et ceux où voyageur.
l'on peut marcher au grand jour. II a Veut-il faire un repas , la table est
des amis sur toute la route, et il obtient bientôt mise; il s'assied au bord d'une
pour son compagnon la même hospita- source, il étend sur le sol une des ailes
lité que pour lui-même. Moyennant une de son bernous, qui sert à la fois de
rétribution proportionnée à la longueur nappe et de vaisselle ; il y jette une poi-
et à la sécurité du voyage, il vous prend gnée de rouîna qu'il arrose d'eau, et en
sous sa protection et vous conduit à fait une pâte qui n'a pas besoin d'autre
bon port. Il y a entre le mekri et le rek- préparation. Puis il rapproche ses deux
kâs cette différence que l'un exerce en mains en forme de vase, boit et se re-
amateur et l'autre en artiste. met en route. Un mezoued plein de
L'Arabe ne voyage jamais sans obser- rouîna suffit à la nourriture de quatre
ver la mémoire de la vue est sa pre-
;
voyageurs pour six jours de marche.
mière sauvegarde. En profitant de l'expé- Quand le voyage ne doit durer que
rience du rekkàs, il en acquiert lui-même; deux ou trois jours on substitue à la
,

il apprend a connaître les difficultés et les farine de blé grillé des petits pains ronds
ressources du pays qu'il traverse; et s'il et plats; mais s'il doit être long, on se
se retrouve dans la nécessité de parcou- contente de la rouîna, qui gêne moins et'
rir lamême route, cette fois il part seul à se conserve mieux.
ses risques et périls, ou bien il cherche Un autre instrument indispensable
quelques compagnons de voyage, et or- au voyageur, c'est le bâton (okkaz); il'
ganise une petite caravane, dont il de- sert à tuer les serpents, les vipères et
vient, moyennant une légère rétribution, autres bêtes nuisibles; il sert aussi à
le chef et le guide. tenir à distance les chiens des tribus,
animaux éminemment insociables.
Équipement du voyageur arabe. JMuni de son mezoued et de son bâton
Le voyageur n'est pas toujours sûr de l'Arabe est équipé pour les plus longues
trouver l'hospitalité dans les tribus. S'il traversées; mais à la condition de trou-
n'y connaît personne, il court le risque de ver de l'eau en route.
coucher à la belle étoile et de vivre d'air et Il est vrai que les pays qu'il traverse

d'eau. D'ailleurs, quand on n'est pas en n'en sont pas toujours fort abondamment,
nombre, et qu'on ne veut pas faire la dé- pourvus; c'est pourquoi l'équipage de!
pense d'un mekri, il est prudent, avons- route exige souvent un nouveau meuble,;
nous dit, d'éviterles tribus. Ajoutonsque la chenna; il est du reste aussi simple
lorsqu'on s'engage dans le Sahara, on et aussi peu embarrassant que les autres,^

doit s'attendre à traverser des landes in- C'est encore une peau de chevreau; mais
habitées. Il est donc sage de prendre ses elle dif ère du mezoued parle mode dé
mesures pour se passer du secours des préparation. Celle-ci conserve son poil
hommes et d'emporter ses provisions et reçoit à l'intérieur une couche de gou-
pour toute la route. Elles consistent dron' Les trous sont cousus et goudron-
quand on y met du luxe, dans une pâte nés avec soin, à l'exception d'une des
formée de rouîna, de dattes et de beurre, pattes qui reste ouverte pour emplir le
le beurre étant destiné, dit-on, à pré- vase ou le vider. Grâce à l'imperméabilité
server d j la soif; mais le plus souvent, des coutures et à l'enduit prést rvatif, l'eau
elles se réduisent à la rouîna. Or, la rouîna peut s'y conserver l'espace de dix jours
n'est autre chose que du ble grillé dans sans éprouver la moindre altération.
une poêle et broyé à la meule de mé- Ainsi la chenna sur une épaule , le me-
nage. La farine obtenue ainsi est intro- zoued sur l'autre, un bâton à la main,
duite et pressée dans une peau de mouton l'Arabe peut traverser des steppes im-
ou de chèvre tannée, et teinte en rouge, menses , arides et inhabités, et cela à
que l'on porte en sautoir derrière le dos. raison de auinze lieues par jour,; car il
ALGERIE. 8S

marche depuis le lever jusqu'au coucher CLIMAT.


du soleil.
Dans l'état normal il conserve les pieds Température. —
État électrique et hygromé-

nus mais pour traverser les montagnes


trique de l'air. —Indicaiions du baromè-
;

couvertes de neige ou les sables brûlants


tre. —État du ciel. —Pluie. —
Morta-

de la plaine, il souffrirait trop à ne pas


lité. —Tremblements de terre.

les garnir. La chaussure d'été s'appelle Température, —


Les habitants du
torbaga; elle consiste en une semelle nord de la France qui se rendent en Algé-
de peau de bœuf ou de chameau fixée rie s'attendent généralement à y trouver
par quatre ou cinq bouts de ficelle noués des températures exorbitantes. Ils ont à
sur le pied. La chaussure d'hiver, nom- franchir plus de trois cents lieues sur le
mée affân, ne diffère de la précédente méridien de la capitale. Ils doivent sau-
qu'en ce que toute la jambe jusqu'au ter du 49 e degré delatitude au 36 e ,
genou est garnie de lambeaux de bernous et s'avancer par conséquent de douze de-
maintenus par des ficelles qui se croi- grés vers le sud du monde. Il leur semble
sent dans tous les sens. que l'effet d'un déplacement aussi consi-
Cela complète l'équipement de voyage, dérable doit s'exercer au moins autant
et cet équipement approprié à tous les sur les températures de l'été que sur celles
besoins, à tous les climats, à toutes les de l'hiver, et y occasionner des chaleurs
saisons, se compose de deux besaces, plus accablantes encore que celles que
d'un bâton et d'une chaussure simple et nous ressentons quelquefois en France.
grossière. Il est bien vrai que la température
Les mœurs austères des voyageurs moyenne de Paris est inférieure de 7°
arabes sont aussi celles des chameliers, à celle de la côte d'Algérie, la première
qui font tous les transports de marchan- étant de 10° 8' et la seconde de 17° 8'.
dises de l'est à l'ouest et du nord au sud Mais avant de s'effrayer des consé-
de l'Afrique. quences de ce fait, il faudrait savoir si
Quel contraste entre les besoins et les la différence entre les deux moyennes
habitudes du chamelier arabe et ceux du n'est pas due à une diminution des
roulier européen! Le voiturier a besoin rigueurs de l'hiver beaucoup plus qu'à
chaque soir d'un toit et d'un lit, ne fût- un accroissement des rigueurs de l'été.
ce qu'un toit de chaume et un htde paille ; Il est facile d'apprécier quelle est
il a besoin d'une nourriture substantielle, celle de ces deux saisons qui fait pencher
et cette nécessité devient plus impérieuse la balance thermométrique on n'a qu'à
:

encore par suite de l'excitation alcoo- comparer les températures extrêmes de


lique qu'il cherche dans les cabarets. l'hiver et de l'été dans les deux villes. Si
Le chamelier arabe ne demande pas la différence entre les températures ex-
d'autre lit que la terre, d'autre toit que trêmes de l'été est de beaucoup inférieure
le ciel. Sa nourriture se compose d'eau à la différence des températures extrêmes
et de froment, et encore il remercie le de l'hiver, il faut en conclure que c'est
ciel qui les lui envoie. Dans une source par l'hiver surtout que la température
limpide il trouve le plus délicieux des d'Alger est supérieure à celle de Paris»
cabarets. J'ai cherché les éléments de cette
C'est pourtant à cette frugalité, si éloi- comparaison pour sept années, A Alger,
gnée des habitudes européennes, que durant cet intervalle, la plus haute tem-
nous devons la datte qui paraît sur nos pérature de l'été n'est pas descendue au-
tables une partie de l'ivoire qui décore dessous de 31 °, mais aussi elle ne s'est pas
nos meubles et de l'or qui alimente notre élevée au-dessus de 33°. A Paris la plus
luxe. haute température s'est trouvée une an-
née descendre à 29° 50'; mais aussi
dans une autre année elle s'est élevée
à 35°. En prenant la moyenne de ces
sommités annuelles j'ai trouvé pour Pa-
ris 32° 17' et pour Alger 31° 9' c'est- ;

à-dire que les grandes chaleurs a Pa-


ris sont , année moyenne, supérieures
6.
84' L'UNIVERS.
aux grandes chaleurs d'Alger d'envi- étés. Dans les mois extrêmes comme
ron un quart de degré. dans jours extrêmes le climat d'Alger,
les
Passons maintenant à l'extrémité op- se distingue de celui de Paris beaucoup
posée de l'échelle. Pendant les sept plus par une diminution du froid que
années auxquelles s'appliquent ces ob- par une augmentation de la chaleur. !

servations, le thermomètre, dans ses La régularité habituelle de l'état ther-


plus grands écarts, est descendu à Paris mométrique en Algérie annonce le voi-
jusqu'à 17° au-dessous de zéro. A sinage de ce que les Arabes appellent la
Alger il n'a pas passé 8° au-dessus de balance du monde, de Péquateur; et ce
zéro. La moyenne de ces accès annuels qui ne l'annonce pas moins c'est le ca-
de refroidissement a été : ractère à la fois brusque et violent des
Pour Paris, 1 0° 28' au-dessous de ; exceptions. Je me rappelle avoir cons-
Pour Alger, 10 7' au-dessus de 0. taté en 1840 dans l'espace d'une heure
La différence entre les grands froids une variation de température de 23°.
d'Alger et les grands froids de Paris at- C'étaitau campd'Aïn-Turc, à sept lieues
teint donc le chiffre énorme de 20° 98' à l'ouest de Sétif. Le bivac d' Ain-Turc
ou environ 21°. est entouré de montagnes d'un aspect
Ainsi il est bien établi que la diffé- noirâtre. J'y arrivai à deux heures de
rence entre les températures moyennes l'après-midi. Il faisait une chaleur étouf-
des deux climats de Paris et d'Alger fante; le thermomètre marquait 36°.
provient d'un adoucissement considé- Les tentes venaient d'être installées,
rable de l'hiver et nullement d'un appe- lorsque le ciel se couvrit de gros nua- \

santissement de l'été. ges; ce qui assombrissait encore la


Celte différence ne tient pas à l'inten- teinte noire des montagnes. Bientôt
sité des chaleurs, mais à leur continuité. l'orage éclata. Il tomba une grêle épou-
A partir du milieu de mai il s'établit vantable ; les grêlons étaient de la gros-
dans tous les phénomènes atmosphé- seur d'un œuf de pigeon. Quand il fut
riques une régularité qui maintient la possible de s'aventurer hors des tentes, \

température à peu près au même degré l'horizon avait entièrement changé d'as- \

jusqu'au milieu d'octobre; cependant on pect. Toutes les montagnes étaient blan-
observe de légères différences entre les ches depuis le pied jusqu'au sommet.
mois d'été. A Alger le mois le plus chaud Nous consultâmes alors notre thermo- :

de Tannée paraît être le mois d'août ; mètre; il ne marquait plus que 13°. La
du moins dans l'intervalle des sept an- température avait donc baissé de 23°.
jj

nées que ces observations embrassent, Cette provision de glace si inattendue


la plus forte moyenne, mensuelle est que le ciel nous envoyait fut mise à \

fournie six fois par le mois d'août et profit par quelques personnes, qui eurent
une fois par le mois de septembre. A
j

la satisfaction de boire du Champagne


]

Paris , c'est le mois de juillet dans les


: frappé.
sept années, les plus fortes moyennes Le sirocco ou vent du désert est un '

mensuelles s'appliquent cinq fois à juil- de ces accidents particuliers à l'Afrique,


'<

let, une fois au mois de juin et une fois qui apportentdans la température des mo-
au mois d'août. difications presque instantanées: tantôt il
La température moyenne du mois le s'annonce par une bourrasque violente,
plus chaud, calculée pour les sept années, qui enlève les tentes et renverse les che-
est à Alger de 29° et à Paris de 23° minées; quelquefois il prélude par un
21'. La différence, qui est de 5° 79', re- calme plat, auquel succède un souffle d'a-
présente à peu près la différence entre bord faible mais toujours brûlant. Lors-
l'été d'Alger et celui de Paris. A Alger la que le sirocco a soufflé pendant quel-
température moyenne du mois le plus ques heures, le soleil se couvred'un voile
froid est de 15° 39' ; à Paris elle est de 0° rougeâtre ; une poussière imperceptible
72'. La différence, emi est de 14° 67', re- se répand dans l'air et le trouble. Le vent
présente à peu près la rigueur relative du désert produit sur la peau une im-
des deux hivers, et l'on voit encore pression de chaleur qui la dessèche la ;

combien l'influence de la latitude s'exerce respiration devient difficile et haletante ;


davantage sur les hivers que sur les le corps tombe dans l'accablement : il
,

ALGÉRIE. m.

n'est pas jusqu'aux animaux qui ne res- vanche l'été doitcommencer plus tôt,finir
sentent lès mêmes effets ; toute la nature plus tard, et conserver pendant tout
vivante éprouve un trouble indéfinis- le temps de sa durée des températures
sable. plus élevées et plus uniformes.
Heureusement cette crise atmosphé-
État électrique et hygrométrique
rique ne dure pas longtemps sur le lit-
:

de l'air.
toral elle se prolonge rarement au-delà
de quarante-huit heures ; alors la brise Il s'en faut de beaucoup que l'impres-

de mer reprend le dessus, et replace tous sion de la chaleur sur les organes dé-
les organes dans des conditions norma- pende uniquement de l'effet mécanique
les. Dans l'intérieur la brise de mer ar- de dilatation accusé parle thermomètre,
rive plus faible, le sirocco se montre plus $iie se combine encore de l'influence de
tenace; lorsqu'il a soufflé plusieurs l'électricité et des variations qui sur-
jours de suite , on voit la température viennent dans la pesanteur et l'humi-
s'élever à 45°. dité de l'atmosphère.
Ce phénomène, vraiment redoutable Je ne sais s'il a été fait en Algérie des
par l'influence qu'il exerce sur tous les observations électrométriques continues;
êtres vivants, ne se produit en général mais tout le monde peut y constater
que trois ou quatre fois dans l'année. l'extrême rareté des orages ; l'état élec-
L'année 1839 est une de celles où il a trique de l'atmosphère s'y écarte donc
été le plus fréquent. Alger l'a ressenti peu des conditions normales, ce qui
huit fois, savoir le 7 mai, le 14 et contribue encore à adoucir l'effet des
er
le 21 juin, le 1 et le 14 juillet, le 16, hautes températures, que les orages,
le 18 et le 26 août. si fréquents en France rendent presque
,

Dans l'intérieur, la température toujours accablantes.


moyenne éprouve des variations qui
Observations barométriques.
dépendent delà hauteur. Nous avons dit
que sur le littoral elle est de 17° 8'. Elle Ici encore nous retrouvons dans le
descend à 16° sur les plateaux du Tell, à climat d'Alger le caractère de régularité
Constantine, Sétif, Médéa, Miliana; qui , dans les divers ordres de phénomè-
mais elle remonte à 20° dans le Sahara. nes, tempère les effets de la latitude.
Lorsqu'on s'éloigne de la côte, les On sait que dans son état normal la
oscillations annuelles de température pression atmosphérique équivaut au
deviennent plus larges; le thermomètre poids d'une colonne de mercure de
descend davantage pendant l'hiver et soixante-seize centimètresd'élévation et ,

remonte aussi davantage pendant l'été. que c'est par les ascensions et les dépres-
Il neige presque tous les ans à Cons- sions d'une colonne de mercure introduit
tantine, à Sétif, à Médéa, à Miliana et à dans un siphon de verre renversé que
Tlemcen : en revanche , il n'est pas rare l'on mesure les fluctuations de la co-
d'y voir le thermomètre s'y élever pen- lonne d'air répandue sur nos têtes.
dant l'été à 36°. La colonne de mercure étant très-
Dans le Sahara lui-même l'hiver est courte à raison du poids de ce métal
plus rigoureux que sur la côte; il ne les variations sont très-faibles; mais
se passe pas une année où l'on n'y voie elles correspondent à des variations
de la glace le givre y est assez fréquent ;
: énormes dans la hauteur correspondante
on ne parvient à préserver les jeunes de l'athmosphère. On peut s'en faire
palmiers de l'action meurtrière du froid une idée par un calcul bien simple. La
qu'en les garnissant depuis le pied jus- hauteur de noire atmosphère a été
qu'à la tête de débris végétaux Les Saha- . évaluée à environ vingt lieues, ce qui
riens, interrogés sur les températures ferait quatre-vingts kilomètres. Suppo-
de leur région natale, disent que l'hi- sons qu'il y en ait soixante-seize, cela
ver d'Alger serait le printemps pour eux; simplifiera le calcul. Chaque centimètre
que dans leur pays ce n'est pas trop de de mercure fait donc équilibre à un
deux ou trois bernous pour se couvrir kilomètre d'air et chaque centimètre de
pendant l'hiver, tandis que sur la côte un variation dans la hauteur de mercure
seul suffit toujours. Il est vrai qu'en re- produit une variation d'un kilomètre
86 L'UNIVERS,
dans la hauteur de la colonne. Ainsi huit ans a été de 0,774
quand dans le baromètre le niveau du A Paris elle a été de 0,772
mercure s'abaisse ou s'élève seulement Le baromètre d'Alger a donc dépassé
d'un millimètre, on est averti que le ni- dans ses plus grandes ascensions moyen-
veau supérieur de l'atmosphère s'a- nes le baromètre de Paris de deux mil-
baisse ou s'élève de cent mètres. limètres. Ce sont les dépressions baro-
On comprend dès lors comment il se métriques qui amènent les tempêtes,
fait qu'ilsurvienne des tempêtes lors- qui agitent les nerfs, qui fatiguent la
que le baromètre descend seulement de tête, qui rendent enfin ce qu'on appelle
trois centimètres au-dessous de son ni- très-improprement le temps lourd. Eh
veau normal puisque cet abaissement,
, bien, c'estjustementdans lesdépressions
si faible en apparence, correspond en que le baromètre d'Alger est au-dessus
realité à un soubresaut de trois mille de celui de Paris. Dans les ascensions
mètres dans la hauteur de la colonne il atteint à peu près le même niveau.

atmosphérique. La moyenne des plus grandes dépres-


On conçoit aussi qu'un pays où sions étant à Alger de 0,746 et à Paris
de semblables écarts de régime se re- de 0,734 , il en résulte que le baromètre
produisent fréquemment doit imposer à Paris descend au-dessous de son ni-
à ses habitants un tribut de malaises veau normal de 26 millimètres et de
et d'infirmités, compagnons inséparables 14 millimètres seulement à Alger , c'est-
de ces crises atmosphériques. à-dire à peu près deux fois moins. On
L'extrême mobilité de l'air rend iné- peut en conclure que la tendance du,
vitables les variations barométriques; climat d'Alger aux désordres at?nos-
mais le climat le plus régulier et en phériqueS} aux tempêtes, aux temps
niêmeteinps le plus doux serait celui où deuxfois moindre
lourds, est à peu près
ces variations s'écarteraient le moins que du climat de Paris.
celle j

de la position d'équilibre et s'en écar- La moyenne des plus hautes ascensions


teraient également dans les deux sens. du baromètre étant à Alger de 0,774,
Appliquons ces observations aux deux il en résulte qu'il s'élève dans l'année;
climats d'Alger et de Paris. moyenne au-dessus de son niveau nor-<
J'ai recherché quelles avaient été dans mal de 14 millimètres, c'est-à-dire
une période de huit années les plus gran- précisément de la même quantité dont;
des variations annuelles du baromètre à il descend au-dessous. Ainsi le climat.
,

Alger et à Paris. A Paris il est des- d'Alger est dans les conditions assignées;
cendu une fois à 0,729, c'est-à dire à aux climats les plus doux et les plus
31 millimètres au-dessous de son point réguliers, puisque les plus grandes os-'
normal. A Alger il n'a pas dépassé 0,731. dilations atmosphériques s'éloignent;
La moyenne de ces huit observations également dans les deux sens de la po-,i
extrêmes donne la valeur du plus grand sition d'équilibre.
écart moyen ; voici les nombres : C'est à l'ensemble de ces conditions;
AAlger la moyenne des moindres climatériques qu'il faut attribuer un effet
hauteurs annuelles du baromètre pendant remarquable souvent observé par beau-
huit ans a été de 0,746 coup de personnes. En se rappelant à
A Paris elle a été de 0,734 Paris, sous l'influence de certains jours
Le baromètre d'Alger s'est donc tenu d'été, l'impression produite sur leurs or-
même dans ses plus fortes dépressions ganes par les mêmes températures sous
au-dessus de celui de Paris de douze le climat d'Algérie, ces personnes cons-
millimètres, ou en d'autres termes les tataient quà température égale on
affaissements de la masse atmosphéri- souffre plus de la chaleur à Paris qu'à
ques ont eu moyennement 1200 mètres Alger.
de profondeur de moins à Alger qu'à
État du ciel.
Paris.
Les mouvements d'ascension donnent Les rhumes, les catharres, et toutes
une différence beaucoup plus faible. les affections de poitrine qui apportent
,

A Alger la moyenne des plus grandes une si triste compensation aux douceurs
hauteurs annuelles du baromètre pendant de la capitale, sont des infirmités très-
,

ALGÉRIE. 87

rares sous climat de l'Algérie. Une


le deux pays. A l'aspect des ruines innom-
différence aussi considérable dans les brables accumulées sur le sol de l'Algérie
?ffets des deux climats est due en par- par la domination romaine ce qui attire
,

tie aux causes que nous venons d'ana- d'abord l'attention du voyageur , c'est
lyser. Il est impossible que les consti- la teinte rougeâtre qui colore leurs
tutions faibles ne ressentent pas doulou- vieilles murailles. Beaucoup de ces restes
reusement le contre-coup de ces gran- d'antiquité ont reçu des indigènes le
ies aberrations du thermomètre et du nom de Kasr-el-Ahmer (le Château-
saromètre. Mais l'effet doit être aussi Rouge), nom qui constate la réalité et
ittribué à l'état du ciel. Sous l'action la généralité de cette impression. Il en
)ienfaisante d'un rayon de soleil quelle est de même des roches naturelles , lors-
souffrance ne se sent pas soulagée? qu'elles sont restées durant plusieurs
Quelle organisation délicate n éprouve siècles exposées au contact de l'air. De là
3as d'indicibles malaises en présence encore le nom de Rêf el-Ahmer (la
l'un cielsombre et brumeux? Roche-Rouge) très-prodigué dans la
Les poètes et les touristes ont célébré géographie indigène. Il suffit de déta-
a splendeur du soleil d'Afrique; mais cher un fragment de la pierre ou de la
eurs descriptions, quelque charme roche pour se convaincre que le vernis
aient d'ailleurs, laissent tou-
ju'elles général répandu à la surface est une cou-
ours du vague dans l'esprit. Essayons leur d'emprunt. Au-dessous de leur sur-
ionc d'exprimer par des nombres l'effet face rougeâtre on retrouve la couleur
datif qu'ils ont cherché à rendre par naturelle de la pierre, qui quelquefois est
les images. d'un gris presque noir, comme par
J'ai compté , pour une période de neuf exemple à Constautine.
;ns les jours de beau temps
, de temps, Rien de semblable n'a lieu en France.
'ouvert et de brouillard à Paris et à Les édifices passent en vieillissant du
Llger. Le résultat de cette supputation, jaune-pâle, qui est la couleur de la pierre,
iivisé par 9, donne le nombre annuel d'abord au gris sale, puis au gris de
inoyen de jours sereins, nuageux ou deuil , et enfin , après plusieurs siècles
fumeux dans les deux capitales. d'existence, ilsdeviennentpresque noirs,
I
Le nombre des beaux jours, calculé comme nos cathédrales gothiques. Le
insi,se trouve être, à Paris de 174 temps n'a donc pas pour la France le
1

A Alger de 241 même vernis que pour l'Afrique, puis-


[^ nombre des jours nuageux ou cou- qu'il habille les monuments de l'une en
ertsest, à Paris de 171 noir et ceux de l'autre en rouge.
A Alger de 76 Comment en serait-il autrement? Qu'on
!«fin le nombre des jours de brouil- se figure deux édifices construits en
ird est à Paris de
, 204 même temps et des mêmes matériaux
A Alger de 6 l'un à Paris, l'autre en Afrique. Qu'on les
Llger compte donc annuellement 67 suppose destinés l'un et l'autre à tra-
l;eaux jours de plus que Paris , 95 jours verser un espace de deux mille ans,
(ombres et 198 jours brumeux de moins. c'est l'âge moyen des ruines romaines.
Ainsi, le séjour d'Alger promet chaque Pendant ces deux mille ans l'édifice
innée un tiers de beaux jours de plus africain aura joui chaque année du soleil
ue le séjour de Paris, deux fois et un soixante sept jours de plus que son
\uart moins de jours couverts et trente- frère jumeau d'Europe. Chaque année
Quatre fois moins de jours brumeux. il aura échappé à l'influence de quatre-

Ces différences sont immuabiescomme


! vingt-quinze jours de nuages et de cent
i;3S positions relatives sur le globe des quatre-vingt-dix-huit jours de brouillard.
eux localités qu'elles caractérisent. En Répétées pendant une période de deux
emontunt le cours des âges , on trouve- mille ans , ces différences équivalent à
fait à toutes les époques, sauf quelques une insolation continue de trois cents
ingères variations, la même moyenne soixante-six années, à une demi -obscu-
innuelle de jours sereins et de jours rité continue de cinq cents vingt an-
nébuleux. Aussi, a-t-elle laissé son em- nées, à une humidité continue de cent
preinte séculaire sur les monuments des huit années. v
88 L'UNIVERS.

Quel monument ne se couvrirait pas ce qui fait la dixième partie de la quantité


d'un voile noir et terne sous l'action de d'eau pluviale que Paris reçoit dans toute ;

eus onze siècles de brume? quel monu- l'année. Comme si le ciel eût été épuisé j

ment ne se colorerait pas d'une teinte par cette saignée, le reste du mois se
splendide et chaude sous l'action de ces passa sans pluie.
quatre siècles de soleil? La saison des grandes sécheresses
Cependant, il s'élève quelquefois à commence vers le milieu de mai. Dès
Alger, même pendant la belle saison, des lors plus de pluie, plus même de nuage :

brumes extraordinaires qui envahissent le soleil se lève et secouche chaque jour


tout l'horizon. C'est un phénomène de dans toute sa splendeur. Le mois de
ce genre qui, dans le courant de juillet juillet est le plus remarquable par la
1845, fut au bateau à vapeur le
fatal constance de sa sérénité sur une pé-
;

Sphynx dévié de sa route par le cou-


;
riode de neuf années dont nous avons
rant et placé par l'effet du brouillard les observations udométriques sous les
dans l'impossibilité de voir la côte il , yeux, huit fois le mois de juillet s'est
alla se perdre sur les roches basses du achevé sans avoir donné une seule goutte
cap Matifou. de pluie une fois seulement il est tombé
;

* par hasard un millimètre et demi d'eau.


Pluie.
La moyenne du trimestre sec à Alger
A Paris il pleut à peu près également est de treize millimètres et demi, la
en toute saison. A Alger on constate moyenne du trimestre pluvieux est de
invariablement l'existence d'un trimestre 428 millim. 630. On peut en conclure,
très-pluvieux (décembre, janvier, fé- qu'à Alger il pleuUr ente-deuxfois moins
vrier) et d'un trimestre très-sec (juin, pendant les trois mois d'été que pendant
juillet, août) séparés par deux trimes- les trois mois d'hiver.
tres également et moyennement plu- A Paris le mois qui, durant une pé-,
vieux. riode de vingt et une années a fourni la'
,

Quand vient la saison des grandes moindre d'eau pluviale es


quantité
pluies, il descend du ciel des torrents février, et le mois qui a fourni la plu
d'eau. Il tombe alors dons l'espace de grande est mai. La quantité moyennei
trois mois la moitié environ de l'eau d'eau tombée en février, et mesurée sur
pluviale que produit l'année entière. la terrasse de l'Observatoire de Paris,,;
Souvent pendant plusieurs jours de suite a été de 31 millim. 99; la quantité
les averses se succèdent, ne laissant entre moyenne d'eau tombée en mai a été d
elles que quelques heures d'intervalle, et 48 millimètres, 89 ; une fois et demi
elles conservent quelquefois plus d'une davantage.
heure leur impétuosité torrentielle. A Alger la quantité moyenne d'ea
C'est en novembre 1841 qu'on a ob- tombée en juillet, qui est le mois leplu
servé à Alger pour un temps très-court,
,
sec, est de cent soixante sept millièmes
er
les plus fortes quantités de pluie. Du 1 de millimètre; la quantité moyenne-
au 2, en moins de quarante-huit heures, d'eau tombée en décembre, qui est lei
il tombé cent trente-neuf millimètres
est mois le plus humide, est décent soixante-
d'eau c'est ce qui tombe a Paris pendant
;
quinze millimètres quatre c< nt qunrante-
troismois et demi. Quelques édifices fu- cinq millièmes mille fois davantage.
:

rent gravement endommagés par ce dé- Enfin, en comparant le mois le plus


luge; deux maisons mauresques de la humide et le mois le plus sec de Paris
haute ville ne purent résister au choc et aux deux mois correspondants d'Alger,
s'écroulèrent. La pluie ne discontinua on constate que dans le mois le plus
pas pendant ces deux jours quelquefois : numide il tombe près de quatre fois

la cataracte paraissait se calmer; mais plus d'eau à Alger qu'à Paris, et que
elle se ruait bientôt avec une nouvelle dans le mois le plus sec il en tombe
violence. La plus forte averse eut lieu le 2 cent quatre-vingt-huit fois moins.
dans la matinée ; elledura de onze heures Il tombe moyennement à Paris dans

et demie du matin jusqu'à une heure, une année quatre cent quatre- vingt deux
c'est-à-dire une heure et demie. Elle pro- millimètres quarante et un centièmes
duisit quarante-neuf millimètres d'eau ; d'eau, mesurés sur la terrasse de l'Obser-
,,

ALGÉRIE. S9

vatoire royal ; à Alger il en tombe huit mort a diminué tous les ans; et, enfin ,

cent quatre-vingt-dix-huit millimètres en 1845 elle n'était plus que de 2,82,


soixante-deux centièmes, mesurés sur la chiffre qui rentre dans les limites ordi-
terrasse de l'observatoire des ponts et naires, puisque la mortalité moyenne de
chaussées. Il pleut donc à Alger à peu la France est de 2,56 , et que celle de
près deux fois plus qu'à Paris. Paris s'est élevée en 1842 à 3,28. Bône
Comptons maintenant le nombre an- est aujourd'hui de toutes les villes du
nuel des jours de pluie dans les deux littoral celle où
mortalité atteint le
la

villes. A Paris cent quarante-deux jours moindre chiffre. Voilà doneune ville qui
de pluie; à Alger cinquante-six; deux d'un état désespéré est revenue progres-
fois et demi moins. sivement à des conditions normales de
Alger reçoit deux fois plus de pluie salubrité, et cette transformation s'est
et compte deux demie moins de
fois et accomplie dans l'espace de treize ans.
jours pluvieux; il tombe donc dans cha- Boufarik, au milieu de la Métidja,
que jour de pluie cinq fois plus d'eau est encore un de ces établissements mal
à Alger qu'à Paris. famés qui se réhabilitent peu à peu. Ce-
pendant elle perdait encore en 1845
Mortalité.
4,04 habitants sur 100. Blida, au con-
Lamortalité telle que les registres de traire, avec son horizon pittoresque et
l'état civil la constatent ne représente sa ceinture d'orangers, passait pour un
pas encore en Algérie l'effet normal des paradis terrestre. Eh bien, la morta-
propriétés climatériques que nous ve- lité y était encore en 1845 de 6,62 !

nons d'analyser. Elle se combine de • Alger, qui possède toutes les ressour-
causes étrangères et accidentelles inhé- ces des grandes villes, qui compte
rentes à la naissance des sociétés. Elle dix-huit années d'une existence cons-
'

s'accroît de périls temporaires sembla- tamment privilégiée et largement sub-


ventionnée, Alger , dont nous avons fait
1

blés à ceux qui entourent l'enfance des


hommes. Au premier rang de ces cau- ressortir les qualités climatériques
ses funestes il faut placer l'insuffisance communes d'ailleurs à presque toute la
;
ou l'insalubrité des habitations, les côte , Alger présente en 1845 le chiffre,
mouvements de terre considérables né- assez élevé, de 3,64 décès sur 100 habi-
cessités par la fondation des édifices et tants. Toutefois, ce chiffre réalise encore
par les travaux de défrichement dans une amélioration sur les cinq premières
;
des localités que la main de l'homme années, dont la moyenne était de 4,69.
I n'avait pas fouillées aussi profondément Le point de l'Algérie le plus maltraité,
1

depuis bien des siècles il faut compter


; même aujourd'hui, est la commune
les privations, les fatigues, les misères d'El-Harrouch , située sur la route de
\ de toute nature inséparables d'une pre- Philippeville à Constantine. Cependant
|
mière installation. point de marais, le pays est magnifique.
Quelques villes ont déjà franchi cette Le village occupe un mamelon qui
l
période d'épreuves; d'autres la subis- domine une jolie plaine, entourée de
\
sent encore : il en est qui, par un montagnes boisées. Toutes ces circons-
i
hasard heureux dont il serait difficile de tances favorables n'ont pas empêché
; déterminer les causes, ont traversé El-Harrouchde voir périr en 1845 14,14
ces premiers jours de leur existence pour 100 de sa population.
j
sans payer à la mort le tribut qu'elle En revanche, Sétif , situé sur un pla-
impose a tout ce qui naît. teau nu, réduit pendant plusieurs an-
Bône est une des villes de l'Algérie nées à l'état de camp, n'ayant d'autres
où les* maladies ont exercé le plus de habitations que des tentes ou de misé'
ravages. Dans les premières années la râbles baraques , Sétif s'est signalé par
i population s'est vue réellement décimée. sa salubrité des les premiers jours de
; En 1833 la mortalité y était de 9,05 l'occupation; elle acquit même sous ce
! pour 100 habitants; en 1834, de 8,72; rapport un tel renom, qu'un officier
; en 1835, année du choléra, de 8,75, supérieur de l'armée d'Afrique, atteint
!
en 1836, de 7,12; en 1837, de 7,25. depuis longtemps d'une maladie grave
Depuis cette époque la part de la demanda un congé, non pas pour la
m L'UNIVERS.
France , mais pour Sétif. Il alla y vivre en Algérie par le contact et l'exemple
sous la tente et, malgré l'incommodité d'une société plus avancée atteindront
de cette situation,, ne tarda pas à se par degrés la barbarie dans un de ses
rétablir. La mortalité de Sétif est effets les plus affligeants, la mortalité.
de 1,66 pour 100, à peine les deux tiers
Tremblements de terre.
de la mortalité moyenne de la France.
Il n'y a en Algérie que la ville de Mé- Voici assurémentle phénomène le plus
déa qui puisse lui être comparée. Le redoutable et celui que l'on redoute le
chiffre des décès n'y était en 1845 que moins. A voir la hauteur et la hardiesse
de 1,60 pour 100. des édifices que la conquête française a
La mortalité moyenne de toute l'Al- élevés, on croirait qu'ils reposent sur un
gérie, calculée sur les trois années sol inébranlable, et qu'aucun souvenir,
de 1843, 1844 et 1845 est de 4,47 pour aucune tradition n'autorise la méfiance.
100. Il y meurt donc par année 2 ha- Il n'en est rien pourtant. Le sol lui-
bitants pour 100 de plus qu'en France. même porte l'empreinte d'épouvantables
Mais ce chiffre se répartit très-inégale- catastrophes qui, à différentes époqueset
ment entre les différentes localités. Il sur différents points , l'ont bouleversé.
pèse beaucoup moins sur les plateaux Au milieu de désordres de toute na-
du Tell que sur le littoral. Le tableau ture qui se remarquent dans les ruines
suivant fournit la valeur de la part qui des villes anciennes, apparaissent desac-
revient aux deux régions. cidentsqu'il est impossible d'attribuer ni
au caprice du temps ni à la violence des
Mortalité Mortalité
dans
hommes. Tantôt ce sont des déchirures
les villes de la côte. les villes de l'intérieur. larges et profondes qui séparent des <;

Bône, 2,82 0/0 Guelma, 2,23 0/0 massescolossales de béton; tantôt ce sont ;

Philippeville, 5,53 Sétif, 1,66 des ruptures de voûtes dont la forme ;

Bougie 3,07 Médéa, 1,60 bizarre etfantastiquenepeut être l'effet


'

Miliana,
Alger, 3,64 2,56 que d'une commotion souterraine. A
Tenès, 4,96 Mascara, 2,81
Guelma on a trouvé des murs en pierres
Mostaganem, 3,70 Tlemcen, 1,76 ]

de taille rabattus autour de leur base


Oran, 4,15 12,62
Moyenne, 2,10
comme autour d'un axe de rotation; on j
27,87
voit que la masse entière, avant de
Moyenne, 3,98
tomber, dut osciller sur elle-même, et
On voit que la mortalité moyenne quedans une de ces oscillations elle s'est
des plateaux du Tell est à peu près abattue tout d'une pièce. Ni le temps ni
moitié moindre que celle du littoral , et les hommes n'ont pu procéder ainsi.
qu'elle est en outre inférieure à la mor- Au reste, parmi les villes sans nombre
talité moyenne de la France. dont l'Algérie nous a livré les débris
Ce qui précède ne s'applique qu'à la informes, il en est sans doute beau-
population civile européenne. La mor- coup plus que nous ne pensons qui,
talité est un peu moindre parmi les in- déjà épuisées par la discorde ou par la
digènes, du moins parmi les indigènes guerre , ont reçu le coup de grâce du
des villes , les seuls qu'il ait été possible sol qui les supportait; mais en présence
d'assujettir aux formalités de l'état de ces squelettes inanimés sur les-
civil. La mortalité constatée dans la quels tant de mutilations ont passé, l'his-
population indigène des territoires ci- torien éprouve souvent le même embar-
vils étaiten 1845 de 4,08 pour 100 ras qu'un juge d'instruction en présence
pour les musulmans, et de 3,81 pour d'un cadavre défiguré sur lequel les ra-
100 pour les Israélites. vages du temps ont fait disparaître les
La différence entre ces chiffres et ce- causes de la mort.
lui que fournit l'état civil de la France Il arrive bien rarement que le hasard

doit représenter à peu près la distance ait conservé à l'histoire des témoins sem-
qui sépare la condition sociale des deux blables à ceux que l'ancienne capitale
pays, les deux états de civilisation. de la Mauritanie Césarienne recelait au
Mais il est hors de doute que les amé- fond des eaux. Les colonnes, les statues,
liorations de toute nature introduites les pans de mur que l'on a retrouvés
,

ALGÉRIE, 9*

mfouis pêle-mêle avec un débris de la gné. inutile de dire que la ville


Il est

narine romaine sous la vase du port de était demeurée entièrement déserte et


cherche! , n'ont pu y être précipités ni que la population campait en plein air. On
bar le temps ni par les hommes. Ce saitquecette catastrophe eut pour résul-
ont là des pièces de conviction devant
*
tat l'abandon d'Oranparles Espagnols.
lesquelles le doute n'est pas permis. Vers 1810 la ville de Bône éprouva
Mais laissons les témoignages inscrits un tremblement de terre qui endom-
jlans les débris de ces âges antiques, magea gravement plusieurs édifices. De
bour arriver à des indications plus pré- ce nombre fut la maison dite de France,
cises, à des traditions plus récentes. habitée alors par l'agent de cette nation
Le plus ancien tremblement de terre et depuis la prise de la ville par les of-
;

<jue je trouve mentionné dans l'histoire ficiers du génie. Il existe encore dans

noderne ne remonte pas au delà du dix- cette maison, qui à cette époque ve-
niitièmesiècle.IleutlieuàAIger,enl716. nait d'être construite ou au moins ré-
La première secousse arriva le 3 février; parée, quelques traces des effets du
îlle fut assez violente pour renverser tremblement de terre.
me partie de la ville. Un grand nom- En1825 ce fut le tour de Blida. Dans
>re d'habitants restèrent ensevelissous l'espace de quelques secondes la ville
es décombres. Les autres, épouvantés, fut renversée. On dit que les habitants
^enfuirent hors des portes, et allèrent entreprirent, quelques jours après la
ïamper dans les champs ; ils commen- catastrophe, de construire une nouvelle
cependant à se remettre de leur
taient ville, dont on voit encore les murs en
Première frayeur et à rentrer dans leurs avant de Blida. Mais de nouvelles se-
foyers, lorsque, le 26, une nouvelle se- cousses les obligèrent à y renoncer, et
cousse presque aussi forte que la pre- ils se résignèrent alors à attendre sous

mière, endommagea la plupart des la tente que le sol se fût raffermi.


naisons demeurées intactes, et en chassa Le tremblement de terre de Blida fut
le nouveau les habitants. A partir de ressenti beaucoup moins violemment à
pe moment jusqu'à la fin de juin les Alger. Cependant on assure que quelques
secousses se succédèrent sans interrup- murailles s'écroulèrent à la Kasba. Un
tion , la terre ne cessa pas de trembler Français, qui habitait alors Alger, m'a
b presque toutes les maisons de cam- raconté qu'au moment de la catastro-
pagne s'écroulèrent. phe il se trouvait hors de la ville, sur
:
De 1716 nous sautons à 1790, époque les hauteurs du Sahel , dans le sud-
:lu fameux tremblement de terre d'O- ouest d'Alger ; qu'il ne ressentit pas la
man. Depuis un an environ quelques se- commotion, mais qu'il entendit un
cousses plus ou moins profondes avaient grand bruit souterrain dans la direc-
îgité la ville et sa banlieue. Mais au- tion de Blida, et que, s'étant tourné de
cune n'approcha de celle qui eut lieu ce côté, il vit la ville disparaître dans
dans la nuit du 8 au 9 octobre. Celle-ci un nuage de poussière. Il en était
renversa la plupart des édifices, et en- d'ailleurs séparé par toute la largeur
gloutit environ mille personnes. Les de la Métidja. Il semblerait d'après ce
remparts,crevassés en plusieurs endroits, récit, ici de mémoire,
que je reproduis
résistèrent cependant; ce fut, dans les que d'ébranlement aurait coïncidé
l'axe
premiers instants de trouble, l'ancre avec la ligne de Blida à Alger, tandis
de salut des malheureux Espagnols, qui, qu'à droite et à gauche de cette ligne
sans ce moyen de défense, tombaient au elle ne se serait manifestée que par des
pouvoir des indigènes, accourus dès le bruits souterrains.
lendemain de la catastrophe, de tous les Nous voici arrivés à la période de l'oc-
points de la province, pour saisir une cupation française. Elle n'a encore fort
proie qu'ils jugeaient facile. heureusement à déplorer aucun sinistre,
A partir de la fatale nuit du 8 octobre mais elle a reçu plusieurs avertisse-
les secousses ne discontinuèrent pas; ments. Voici ceux que j'ai trouvés men-
chaque jour une quelquefois plusieurs
, tionnés dans les publications officielles.
commotions violentes achevaient de Dans la nuit du 27 au 28 avril 1838
détruire ce que la première avait épar- on a ressenti trois légères secousses de
02 L'UNIVERS.
tremblement de terre à Constantine; soir, secousse assez sensible; le même
Le 14 avril 1839 une forte secousse
, jour à onze heures cinquante-cinq mi-
de tremblement de terre à Alger : nutes du soir, secousse faible.
Dans la nuit du 31 décembre 1841, Le 28, à quatre heures trente minutes
une faible secousse à Alger; du matin,on ressentit une forte secousse,
Le 24 octobre 1842, à huit heures suivie encore d'une secousse faible, qui
trente minutes du matin une secousse , eut lieu quatre heures après, à huit heu-
très-sensible à Alger; durée, sept se- res trente minutes.
condes. Le 29, à onze heures du soir, une se-
er
Le 1 novembre de la même année, cousse assez forte.
à sept heures vingt minutes du soir, un Le 30, à cinq heures du matin, deux
tremblement de terre à Alger; durée, secousses assez fortes.
cinq secondes. Le 8 décembre, à neuf heures cin-
C'est encore Cherche!, ce témoin quante-cinq minutes du soir, quelques
éloquent des convulsions du sol antique, secousses assez fortes.
qui nous fournit l'exemple le plus inté- A partir de ce moment le phéno-
ressant et le mieux observé des secous- mène cessa de se produire. Ainsi pen-
ses contemporaines. dant un mois et quatre jours le sol de
Depuis le 3 jusqu'au 8 novembre 1846 Cherchel fut en proie à un tressaille-
le sol de cette ville ressentit un ébran- ment qui nejui laissa que quelques in-
lement presque continuel. Cette longue tervalles de repos.
convulsion commença par une forte se- Le dernier tremblement de terre ar-
cousse , qui eut lieu le 3 novembre , à rivé, à ma connaissance, est celui qui eut
quatre heures trente minutes du matin. lieu à Alger, vers cinq heures du matin,;
A huit heures trente minutes il y en eut le 18 juin 1847. Il fut assez fort pour;
une seconde , mais faible. éveiller la partie de la population qui!
Le lendemain 4, à quatre heures qua- dormait encore. Dans la chambre que;
rante-cinq minutes du matin, vingt-qua- j'habitais quelques petits fragments se,
tre heures après la première commotion, détachèrent du plafond. Une lézarde!
la population de Cherchel fut éveillée en qui existait dans le mur s'élargit sen-
sursaut par une très-forte secousse, et, siblement.
comme la veille, elle fut suivie d'une Tel est le catalogue historique des ;

seconde faible, qui eut lieu précisément tremblements de terre survenus en Al-
à la même heure, c'est-à-dire à huit gérie de ceux du moins dont le sou-
,

heures trente minutes. venir s'est conservé. De longues inter-


Le soir, à quatre heures, deux nouvelles ruptions se remarquent dans la série,
secousses assez fortes. puisque les premières indications pré-
Du 5 au 8, on ressentit plusieurs cises ne datent que du commencement;
mouvements de trépidation. du dix-huitième siècle. Il ne faut pas en;
Le 21, à neuf heures trente-cinq minu- conclure que pendant ce temps la terres
tes du soir, légère secousse, suivie d'une s'est raffermie. C'est tout simplement;
violente, qui eut lieu deux minutes après. que les observations manquent et que
A dix heures trente minutes , plusieurs les traditions se taisent.
secousses. Ajouterons-nous à ces faits histori-
Le 22, à neuf heures trente-cinq mi- ques des révélations d'une autre nature,
nutes du matin , forte secousse , suivie de qui, sous leur forme étrange et supersti-
plusieurs autres faibles dans la journée. tieuse , n'en annoncent pas moins sur
Le 23 , à trois heures trente minutes les points où elles se produisent, une
du matin, nouvelle commotion assez habitude de tressaillement, un défaut
forte , suivie , comme les premiers jours, de stabilité du sol ?
d'une secousse faible, quieutlieu quatre Il en serait ainsi de la côte âpre et

heures après , à sept heures trente mi- rugueuse qui borde le fond du golfe de
nutes. Le même jour, à huit heures Bougie. De temps en temps des bruits
vingt-minutes du soir, on entendit un sourds et souterrains s'élèvent des flancs
roulement souterrain. de ces montagnes , et appellent l'atten-
Le 27 , à une heure trois minutes du tion de toutes les tribus voisines. A
ALGERIE.
îhacun des massifs d'où sortent ces dé- bouleverse le sol , celle qui a détruit
crétions mystérieuses, la crédulité Alger en 1716, Oran en 1790, Bïida
lopulaire attache invariablement le en 1825. Ils ont remarqué que la petite
10m et le patronage d'un grand mara- zenzela est très-fréquente; et ils la re-
out. Le plus célèbre est Djoua. à Il' gardent comme fort irrégulière. Quant
onné son nom à la haute montagne au à la grande zenzela, ils assurent qu'elle
ommet de laquelle ses restes reposent, revient tous les trente ans. L'intervalle
lorsque le roulement accoutumé s'é- de trente-cinq ans qui sépare les deux
eve des profondeurs de la terre, les dernières catastrophes justifierait assez
Labiles croient fermement que c'est leur bien cette croyance, qui si elle était
rat qui tire le canon. Quelques-uns fondée nous menacerait d'un violent
oême prétendent en avoir vu la fumée. tremblement de terre vers l'année 1855.
'ai demandé à l'un d'eux si dans ces C'est justement à la même époque,
moments le sol tremblait; mais je n'ai en 1854, qu'une autre croyance, appuyée
iu en obtenir d'autre réponse que sur l'autorité d'une préâiction écrite,
elle-ci « Le sol tremble toujours quand
: place la venue du Moul-es-Saa, de ce
î canon parle. » messie conquérant qui doit étendre son
Quoi qu'il en soit le canon de Djoua
, empire sur les trois États de l'ancien
st pour toutes les tribus qui l'en'ten- . Magreb. Sans accorder à ces deux
ent un signal de réjouissance. Dès les croyances plus d'importance qu'elles
remiers coups les Kabiles seréunissent, n'en méritent il sera prudent de mettre
,

t font des collectes dont le produit est à profit le temps qui nous sépare de cette
oiployé en divertissements. La fête se formidable échéance pour consolider en
3rmine, comme il convient, par une Algérie nos édifices et notre domination.
îcture solennelle de la Fatha, qui est la
rière d'actions de grâces. ANTIQUITÉS.
Les indigènes paraissent s'être mis \

Différentes phases de l'Afrique 'et de l'Algé-


n garde dans leurs constructions con-
rie.— Empreintes qu'elles ont laissées dans
ta le fléauredoutable dont la côte bar-
le sol. —Antiquités libyennes et phéni-
aresque a si souvent ressenti les effets.
ciennes. — Anliquités romaines. —
Anti-
,a plupart des maisons n'ont qu'un
quités chrétiennes. —
Antiquités berbères.
tage ; un grand nombre même se ré-
uisent au rez-de-chaussée. J'ai remar-
— Antiquités turques.

ié dans les anciennes maisons mau- Il est peu de contrées dont les vicissi-
îsques en démolition une précaution tudes puissent se comparer à celles de
'xcellente prise par les constructeurs l'Afrique septentrionale. A l'origine des
aur consolider les angles. Elle consis- traditions, nous la trouvons libyenne
tât à placer horizontalement, de cin- et numide dans l'est, gétule et gara-
quante en cinquante centimètres de hau- mante dans le sud, maure dans l'ouest.
;!ur, des pièces de bois d'environ deux
Les différents peuples qui l'habitent en
,tètres de longueur. Ces pièces, noyées ces âges primitifs sont autant de rameaux
ms la maçonnerie, se prolongeaient d'un même tronc, du tronc aborigène.
ternativement suivant chacun des deux Dans la suite des temps elle devient
mrs, et venaient se croiser dans l'an- tour à tour carthaginoise, romaine,
je. J'ai vu des maisons sapées à la base,
vandale, grecque et arabe.
p
à moitié démolies, se soutenir en- Alors une révolution immense s'ac-
,)re grâce à cet artifice de
construction. complit; le joug étranger se brise de
Tous les indigènes ne partagent pas lui-même; l'Afrique autochtone rentre
i confiance superstitieuse des Kabiles dans ses droits; et non-seulement elle
u mont Djoua. Éclairés par de sinis-
conserve l'indépendance durant six
es exemples , ils connaissent les effets
siècles , mais elle étend son empire de-
•rribles de ce phénomène, qu'ils
appel- puis l'oasis de Sioua, qui sépare les dé-'
ant zenzela. Quelques-uns
reconnais- serts de la Libye de ceux de l'Egypte ,
;nt une grande et une petite zenzela.
jusqu'aux Pyrénées. C'estàl'issuede cette
>a grande zenzela est celle qui préci- période qu'elle passe sous la domination
se les édifices dans la mer, celle qui turque.
94 Ï/CJNIVERS.
L'Algérie, et en particulier le territoire
Ses annales religieuses nous la pré-
chré- de Guelma, ont ouvert aux savants oc-
sentent successivement idolâtre ,

cupés de la restauration de ces deux"


tienne orthodoxe, donatiste et arienne,
langues un vaste champ d'études. Nulle
musulmane orthodoxe et chiite.
Enfin, sa destinée sociale, tantôt Pé-
^
r"** ne -«-
part «« —-—
s'est offerte aux explorateurs
une aussi riche collection d'inscriptions
|
!

lève au sommet de la civilisation , tan-


libyques et puniques. Dej a, depuis plu-
tôt la replonge dans les profondeurs de
sieurs années, Guelma était reconnu
la barbarie.
La plupart de ces révolutions ont comme un musée bilingue, lorsqu'un
laissé dans les traditions comme sur le
membre de la commission scientifique
d'Algérie, M. le commandant de Lamare,
sol de l'Afrique, et de l'Algérie en
par-
fouillant les environs de cette ville avec
ticulier, des traces profondes. Nous en
le zèle et l'intelligence qu'il apporte dans
avons déjà fait remarquer un grand nom-
toutes ses recherches , découvrit , à une
bre dans les villes du littoral et de l'in-
lieue de Guelma, un nouveau banc, plus
térieur. Nous compléterons ce premier
description de quelques riche encore que tous les autres, d'ins-
aperçu par la
campagne. criptions libyques et puniques (1). Les
monuments épars dans la
ruines qui recelaient ce trésor archéolo-
Antiquités libyennes et phéniciennes. gique portent le nom d'Aïn-Nechma
(la fontaine de l'orme), et c'est dans le
Depuis quelques années deux langues
cimetière de l'ancienne ville qu'existe
qui semblaient vouées à l'oubli sortent
le principal gisement.
pour ainsi dire de leur tombeau, et c'est
Curieux pour l'antiquaire, ces ves-
en grande partie aux inscriptions, soit ne le sont pas
libyques, soit surtout tiges des anciens âges
puniques, soit
pour le philo-
moins pour l'historien,
bilingues, trouvées en Algérie que le
sophe. Là jadis recevaient une sépul-
monde savant sera redevable de cette
y a de ture commune , là reposaient ensemble
précieuse exhumation. Ce qu'il
Libyen
le Phénicien conquérant et le
remarquable, c'est que la plupart de ces
conquis. Les hommes qui consentent
trouvailles archéologiques ont eu lieu
à partager le même lit funéraire ne sont
dans la partie de l'Algérie qui avoisine
pas en général des ennemis. La vallée
larégence de Tunis.
de Guelma formait donc autrefois
Déjà en 1631 un Français, Thomas v
comme un anneau d'alliance entre deux-
Darcos , découvrait dans les ruines de
nationalités rivales. Le temps, après
Dugga ( l'ancienne Thugga), situées en-
loin de la vingt siècles, lui a conservé le même,
tre Constantine et Tunis, non
rôle, le même caractère de conciliation
dernière de ces deux villes , une épigra-
Aujourd'hui encore deux peuples -qui?
phe bilingue , contenant d'une part sept
partout ailleurs se détestent, l'Arabe,
lignes d'écriture phénicienne et de
l'au-
inconnue. conquérant et le Berbère conquis, vien-H
tre sept lignes d'une écriture
nent se tendre la main dans la même
Depuis lors des inscriptions phéni-
vallée, demeurée bilingue comme au-'
ciennes ont été trouvées dans les îles de
I

trefois , et déposer aux pieds de l'auto-


Malte et de Chvpre , à Athènes en Si- ,

régence rité française une antipathie instinctive


cile et en Sardaigne , à Djerba (
et de vieilles rancunes.
de Tunis). Récemment on en a trouve
La découverte des inscriptions ju-
deux à Tripoli , une quinzaine aux en-
melles, dont l'une appartenait incontes-
virons de Carthage; enfin, dans le cou-
tablement à la langue phénicienne et l'au-
rant de 1845, un maçon déterrait à Mar-
loin de tre à un idiome inconnu , intrigua long-
seille, dans la vieille ville, non
temps le monde savant. Il semblait na-
l'église de la Mayor une longue
inscrip-
turel de chercher dans l'idiome inconnu
tion phénicienne, qu'il vendit pour
dix
francs au musée de cette ville ; c'est as-
surément le monument le plus consi- (i) Quelques-unes de ces inscriptions ont
à Paris, non point en copie
dérable du peuple et de l'idiome phé- été rapportées
mais en nature par M. le commandant
de
niciens. Les savants y ont reconnu un
rituel des prêtres de Diane, dont la
Lamare, et sont déposées au musée algérien
été le temple. du Louvre.
Mayor avait
,

ALGÉRIE. 95

la langue africaine des premiers âges ; prise au fond des solitudes, sur les ro-
par malheur les preuves manquaient. chers de la Libye déserte.
La meilleure de toutes eût été celle qui Walter Oudney se fit tracer quelques
serait résultée de la confrontation de lettres berbères, et les reproduisit dans
ces caractères avec la langue africaine le journal de son voyage; il en donna
de nos jours. Mais partout l'idiome ber- dix-neuf, dont quatre se réduisent à
bère paraissait en possession exclusive des assemblages de points.
des caractères arabes. Nulle part il ne Quelque incomplète que fût la com-
produisait des signes qui lui fussent munication de Walter Oudney , elle
propres. fournissait un premier spécimen d'al-
Cependant phénicien des ins-
le texte phabet berbère, dont la confrontation
criptions jumelles noms propres
et les avec cet autre alphabet, mystérieux four-
qu'il contenait permirent de déterminer ni par l'inscription bilingue de Dugga
la forme et la valeur de la plupart des produisit des signes de parenté in-
caractères inconnus, et fournirent l'é- contestables.
bauche d'un alphabet. A quelle langue Longtemps après la découverte d'Oud-
appartenait-il? A l'ancien libyen ? 11 n'en ney, une circonstance fortuite fit con-
existait pas un seul débris authentique. naître que les caractères berbères re-
Au berbère moderne? Il se dérobait à gardés comme insaisissables, surtout
tous les regards. au voisinage de la côte, n'y étaient pas
Les choses en étaient là, lorsqu'une cependant aussi inusités qu'ils parais-
double lueur, partie des profondeurs du saient l'être. Dans les premiers temps de
désert, vint dissiper les ténèbres de la l'occupation française un habitant d'Al-
science, et révéler un des phénomènes ger, nommé Othman-Khodja, entrete-
historiques les plus intéressants. nait une correspondance assez active
Le 17 juin 1822, un voyageur an- avec Hadji-Ahmed, bey deConstantine.
glais, WalterOudney, étant à Djerma, Pour plus de sûreté ils y employaient
l'ancienne capitale des Garamantes à , des signes particuliers, qu'ils croyaient,
l'ouest de Morzouk et du Fezzan, dans à l'abri des trahisons et des indiscré-
le pays des Touareg (1), vit sur les tions. Quelques années plus tard Ali
pierres d'un bâtiment romain des figu- fils d'Othman-Khodja, se trouvant à
res et des lettres grossièrement tracées, Paris, communiqua à M. de Saulcy les
auxquelles il trouva quelque analogie lettres de Hadji-Ahmed. Après avoir
avec les caractères européens. Le 20 il tourné une de ces dépêches jusqu'à ce
remarqua sur des rochers, au bord d'un qu'elle lui semblât placée dans le sens
torrent, de nombreuses inscriptions dont le plus commode pour tracer les ca-
les caractères ressemblaient aux pre- ractères , le savant orientaliste aperçut
miers. Quelques-unes devaient dater de en vedette, tout au haut du papier, deux
plusieurs siècles; d'autres paraissaient groupes désignes isolés : il pensa que
récentes. Le 24 il trouva un Targui ce devait être la formule sacramentelle
qui connaissait quelques lettres, mais El-Hamdoullah (gloire à Dieu), par
personne qui les connût toutes. Le 27 laquelle tous les musulmans commen-
il arrivait à Rat, l'une des principales cent leurs lettres. La connaissance de
villesde commerce des Touareg. Là il ces premiers caractères devait faciliter
acquit la certitude que les inscriptions la découverte des autres.
trouvées en route étaient écrites dans Ali consentit à se dessaisir des deux
la langue de ces peuples, qui est la lan- pièces en faveur de M. de Saulcy, qui
gue berbère. le lendemain matin lui en remettait la
Enfin il l'avait trouvée , cette langue transcription complète. Quel ne fut pas
insaisissable qu'on entendait partout, l'étonnement du diplomate africain en
qu'on ne pouvait pas voir ; il l'avait sur- voyant reproduit par une espèce de
sortilège le texte arabe d'une correspon-
Voir sur ce peuple étrange le chapitre
(i) dance qu'il avait crue indéchiffrable!
au commerce de l'Algérie avec le sud,
relatif Les choses en restèrent là jusqu'à ce
dans mes Recherches sur la géographie et le que M. de Sauley eût entrepris l'étude
commerce de l'Algérie méridionale. du texte libyque de l'inscription ju-
96 L'UNIVERS.
melle de Thugga. C'est alors seulement litiques et commerciales que lescircons
qu'il remarqua une analogie frappante tances comportaient et en recomman
entre les caractères de l'alphabet liby- dant par-dessus tout de rapporter l'al-
que et ceux de la lettre du bey. C'étaient phabet complet. Malheureusement à
tout simplement des lettres berbères cette époque les Châmba et les Toua-
que les deux correspondants avaient reg se livraient des combats à outrance
employées. Mais, par excès de prudence dans les grandes solitudes qu'ils par-
sans doute, ils avaient eu la précaution courent. Cet état d'hostilité empêcha le
d'en intervertir les valeurs, et avaient taleb d'exécuter son voyage; mais il
poussé la prudence jusqu'à introduire écrivit à l'un de ses parents fixé au
dans l'alphabet convenu entre eux les Touât, pour lui demander le précieux
signes de la numération arabe (1). alphabet. Il choisit pour messager un
L'alphabet de Waiter Oudney de- marabout qui en cette qualité, pou-
, ,

meura pendant vingt-trois ans le seul vait circuler sans danger entre les tri-
échantillon connu de l'écriture berbère. bus ennemies. Il ne tarda pas à recevoir
De tous côtés , en Algérie , les sons la réponse et la transmit à Constantine.
berbères arrivaient à nos oreilles. Les Une fois en possession de ce renseigne-
deux tiers de la population qui nous ment tant désiré, M. le capitaine Bois-
entourait ne parlaient pas d'autre lan- sonnet s'empressa de le faire lithogra-
gue , et personne ne paraissait l'écrire ! phies C'est ainsi que le troisième spéci-
En 1844 gouvernement publiait un
le men del'alphabet berbère contemporain
dictionnaire berbère, composé en colla- parvint du fond du désert à la connais-
boration par un Français (2) et un sance des savants d'Europe.
Kabile; mais iesmots étaient écrits en L'examen de ces documents ne laisse
lettres arabes. aucun doute sur l'étroite parenté qui
un taleb de l'oasis
Enfin, en 1845 , existe entre l'idiome des inscriptions!
du ïouât, du cheik de
établi auprès antiques, etcet autre idiome qui se parle
Tuggurt, fut envoyé par lui en mission aujourd'hui depuis l'oasis égyptienne
àConstantine. Le directeur des affaires de Sioua jusqu'à la côte de l'Océan, et
arabes de la province M. le capitaine , depuis le Soudan jusqu'à la Méditer-'
Boissonnet, se lia, en raison de ses fonc- ranée. Ainsi s'est révélée dans toute
tions, avec ce savant du désert. Il ap- son évidence la filiation séculaire de la
prit qu'il avait fait dix-huit fois le langue libyenne, qui a survécu à tant
voyage de Timbektou, et par conséquent de langues riches et savantes, et s'est!
traversé dix-huit fois le pays des Toua- perpétuée dans la langue actuelle des
reg, qui paraissaient les seuls déposi- Kabiles , à travers tant de révolutions, \
taires du secret de l'écriture africaine. sans livres, sans monuments, sans au-j
M. Boissonnet questionna son hôte sur cun effort de la science et de l'intelli-i
les signes du langage targui, et le pria gence humaines (1).
de lui tracer ceux qu'il connaissait. Il C'est peut-être à l'époque libyenne;
obtint ainsi un premier spécimen de qu'il faut attribuer certains monuments'
cet alphabet targui, en usage à trois bizarres, dont il existe un assez grand
cents lieues de la contrée, où, vingt-trois nombre en Algérie, et qui, à cause de leur
ans auparavant , Waiter Oudney avait nature particulière, ont résisté aux trem-
recueilli le sien. blements déterre et aux révolutions.
Frappé de ressemblance de ces
la Les savants les désignent par le nom
caractères ceux de l'inscription
avec de Troglodij tiques, désignation qui sem-
antique de Thugga, M. Boissonnet vou- ble les rattacher aux premiers âges de
lut en savoir davantage. Il pria son l'histoire.
informateur d'entreprendre une dix-
neuvième fois le voyage de Timbektou, M. Judas, dans ses belles études sur
(1)
le chargeant de toutes les missions po- les langues phéniciennes et libyques , a fait
une heureuse application de cette découverte
(i) Revue Archéologique, 2 e par- importante en interprétant à l'aide du ber-
tie, p. 491. bère le texte libyque de l'inscription de
(2) M . JBrosselard, Thugga,
ALGÉRIE. 97
Ce sont des cryptes taillées dans le vives et lympides du Bou-Aça ,' véri-
roc diverseb de forme et de grandeur,
, table oasis blottie dans un pli inaperçu
mais qui portent des traces évidentes du sol, et qu'embellissaient singulière-
du travail des hommes. ment à nos yeux la nudité et l'unifor-
J'ai trouvé une de ces demeures tro- mité de tout l'horizon.
glodytiques dans un pli de terrain dif- Après avoir examiné quelques ins-
ficile à soupçonner, non loin de la tants l'ensemble de la scène , nous des-
route qui conduit de Constantine à cendîmes dans la vallée pour en ob-
Sétif par la plaine des Oulâd-Abd-en- server les détails. C'est alors que s'of-
JVour. Ce qui frappe le plus dans tout le frirent à nos regards une série d'exca-
cours de ce voyage c'est la nudité de
, vations nombreuses de formes et de
,

la contrée que l'on traverse. Aucun ac- grandeurs diverses, pratiquées dans le
cident ne vient rompre l'uniformité de roc vif. Elles garnissent les deux rives
la scène, si ce n'est quelques ruines du Bou-Aca. C'est d'abord une longue
d'établissements romains jetés çà et là suite de cellules faisant face à la rivière;
sur le penchant des coteaux et quelques dans l'une d'elles nous vîmes un trian-
arbres solitaires rabougris plantés de
,
, gle incrusté profondément sur l'une
|
loin en loin sur la cime d'une colline de ses faces. Pour les indigènes ces cel-
pour marquer la tombe d'un marabout. lules sont autant de boutiques, c'est le
Une de ces ruines porte le nom de nom qu'ils leur donnent, par opposi-
Kasr-bou-Malek le château de Bou-
, tion à un autre quartier où sont les
Malek. C'est un amas de pierres de maisons.
taille, dont quelques-unes seulement sont L'une d'elles s'appelle la Maison des
demeurées sur leur lit de pose. Les au- bains. Elle se compose de plusieurs
tres gisent pêle-mêle, dispersées soit bassins régulièrement creusés dont le,

!
par temps, soit par des causes vio-
le fond communique encore avec le sol par
;
lentes, qui resteront sans doute à jamais des gradins bien conservés. A côté de cet
inconnues. établissement s'ouvre une galerie sou-
!
Si en ce point on abandonne le sen- terraine, haute et large de deux mètres,
tier qui forme la route royale de Sétif, longue de quinze. C'est une autre mai-
et qu'on remonte de quelques centaines son. A quelques pas de l'entrée de la
de mètres seulement vers le nord , on galerie, nous vîmes deux grandes salles
arrive tout à coup sur le bord d'un es- voûtées séparées par un pied-droit com-
carpement demi-circulaire d'environ mun ménagé dans le roc comme tout
mille mètres de diamètre, qui étonne le reste. C'est la maison de l'homme
d'autant plus, qu'on est loin de s'atten- assis. L'une des deux salles est garnie
dre à trouver un site aussi accidenté sur tout son pourtour de bancs en
:
dans une contrée aussi nue et mono- pierres, réservés dans la masse ro-
tone. L'amphithéâtre est ouvert au cheuse; c'est sans doute à cette cir-
sud-est ; les pentes sont bordées de ro- constance que la maison de l'homme
chers bouleversés, dont plusieurs pré- assis doit son nom. Parmi toutes ces
sentent des formes régulières, dont quel- cavernes creusées à diverses hauteurs
ques-uns portent l'empreinte du pic et dans les berges rocheuses du Bou-Aça,
du ciseau. Cette ligne de blocs entassés nous en remarquâmes une que l'on ap-
;
tout le long de la déchirure circulaire pelle la maison du capitaine chrétien
dessinée par l'affaissement du sol offre
( Darkaptan nçara).
de loin l'image d'une grande ville en
Le débris le" plus somptueux et le
ruines.
plus curieux en même temps de cette
j

"Quelques tentes sont établies dans petite ville souterraine nous parut être
intérieur de l'amphithéâtre; mais
1
ce la maison de Bel-Okhtabi. C'est la seule
qui attira surtout notre attention, lors-
qui possède un rez-de-chaussée et un
que le hasard nous eut conduits en ce étage. Mais l'entrée n'est pas facile à
lieu ce fat la végétation qui
en tapis- découvrir. Il fallut d'abord descendre
sait le fond et les pentes.
Nous avions le long des rochers qui encaissent le
sous les yeux un magnifique verger,
Bou-Aça sur la rive droite pour gagner
-traversé dans sa longueur par les eaux
v un étroit sentier taillé en corniche dans
e
7 Livraison. (Algérie.)
7
98 L'UNIVERS.
les berges abruptes. Nos guides nous fondations des temples et des palais,
indiquèrent alors une étroite plate- dans le sol des chaussées prétoriennes,
forme , élevée de trois mètres , sur la- dont elle formait et encaissait les dalles,
quelle nous parvînmes à nous hisser; dans la poussière des nécropoles, dans
là une excavation étroite s'offrit à nous, les théâtres, les amphithéâtres, les
c'était le rez-de-chaussée deBel-Okhtabi. cirques, les arcs de triomphe, restes
Il d'atteindre l'étage : or il
s'agissait d'une civilisation qui contraste étrange-
n'existe d'autre communication pour y ment avec la barbarie actuelle mais à ,

arriver qu'un puits vertical de six mètres laquelle notre civilisation chrétienne
de hauteur creusé dans le rocher comme n'a heureusement rien à envier.
les autres dépendances de l'habitation. Dans le réseau itinéraire de l'empire
A défaut d'escalier plus commode, nous romain le mille marquait la largeur de
nous résignâmes à grimper en nous la maille; il s'est conservé dans le lan-
appuyant contre les parois du puits. gage actuel. Mais combien la notion de
Cette ascension nous conduisit sur cette mesure s'est altérée! Pour la plu-
une seconde plate-forme à ciel ouvert part des indigènes le mil est la distance
où régnait une forte odeur de bête à laquelle on cesse de distinguer un
fauve. Elle sortait d'une caverne haute homme d'une femme ; définition bizarre,
de quatre-vingts centimètres , et aussi qui montre à quel point le besoin de la
large que haute, qui débouchait sur la précision , si impérieux chez les nations
plate-forme. Nous nous décidâmes à la chrétiennes, est devenu étranger aux
visiter : mais à peine étions-nous en- peuples d'Afrique. Cependant quelques
gagés dans cette galerie étroite et som- musulmans éclairés, surtout dans les
bre , que l'odeur devint suffocante , et régences de Tunis et de Tripoli savent ,

obligea plusieurs d'entre nous à retour- encore quele mil se compose de mille pas \

ner sur leurs pas. Nous parcourions le doubles. Dans quelques contrées sur- ,

premier étage du palais de Bel-Okhtabi, tout dans la partie orientale du Sahara,


parmi les myriades de chauves-souris l'expression des distances en milles s'est
qui en tapissaient les parois. A mesure perpétuée de génération en génération. f

que nous avancions, la galerie deve- Elle reproduit exactement Tes chiffres,
nait plus étroite; l'air respirable s'a- déterminés originairement par les ingé-
pauvrisî^ait. Enfin, après avoir rampé nieurs romains, sans que la tradition;
l'espace de cinquante mètres , nous ar- locale qui les conserve rende compte
rivâmes à un élargissement qui termi- en aucune façon de la valeur de l'unité!
nait la caverne , et nous parut être le à laquelle ils se rapportent. Ainsi il'
salon de Bel-Okhtabi. Mais nous nous est arrivé quelquefois d'entendre!
n'y fîmes pas long séjour ; il nous tar- un simple chamelier énoncer correcte-;
dait de revoir le ciel. Nous eûmes bien- ment en milles toutes les distances par-<
tôt regagné la plate-forme supérieure : tielles d'une route que nous suivions,
nous reprîmes pour en descendre l'es- sur de postes de l'empire ro-
le livre
calier d'honneur qui nous y avait con- main; et si, étonnés de cette concor-i
duits, et nous dîmes adieu au palais tro- dance frappante entre des témoignages
glodytique de Bel-Okhtabi, à la maison de nature si différente, produits à
des bains, à 1 habitation de l'homme vingt siècles d'intervalle , nous deman-
assis, à celle du capitaine chrétien, et dions à ce voyageur : Qu'est-ce que
enfin à la ville souterraine cachée dans le mil, il nous répondait naïvement/
la jolie vallée du Bou-Aça. comme tous les autres : C'est la dis-
tance à laquelle on cesse de distinguer
Antiquités romaines. un homme d'une femme.
Les débris romains ont pour signe Presque toutes les villes importantes
caractéristique la pierre de taille ; elle comprises dans les limites de l'Algérie
se montre à chaque pas avec l'empreinte actuelle portent encore, sauf de lé-
fraîche encore du ciseau antique. Elle gères altérations, le nom que l'anti-
apparaît dans les ruines des villes , des quité leur avait donné. Telles sont Bône
villages, des fermes, des maisons de (Hippone ) , Constantine ( Constantina ),
plaisance , dans les soubassements et les Mila (Milevum), Sétif ( Sitifi ) , Djidjeli
,

ALGÉRIE. 99
(Igilgilis),Kolïo (Coîlops), Ras-Skikda, pitaphes bordent la route, et se succè-
nom arabe dePhilippeville(Russicada) dent presque sans interruption.
Tebessa(Theveste), Tifêch (Tipasa), A l'entrée de la ville s'élève un grand
Guelma (Calama), Madaure (Mdou- édifice rectangulaire orné de colonnes
rouch ) Tenès ( Cartennœ ). Mais à côté
,
et de pilastres corinthiens ; chaque face
de ces établissements dont le nom sur-
, est percée de trois portes; celle du
vit à toutes les catastrophes combien , milieu a des dimensions colossales.
d'autres dont vous retrouvez la pierre Deux voyageurs, un Français et un An-
de taille muette et dont le nom s'est à glais, avaient déjà visité au dix-huitième
jamais perdu ! siècle la ville de Lambcesa; mais ils ne
Les ruines romaines qui se rencon-
,
s'accordent guère sur la destination de
trent à chaque pas dans les champs de ce monument ; car l'un a cru y voir
l'Afrique , occupent en général le pen- tout simplement un arc de triomphe, et
chant des collines. C'est une position l'autreune écurie d'éléphants.
que les architectes de l'antiquité pa- Il reste encore à Lambœsa quatre
raissent avoir choisie, autant pour portes de ville monumentales, plusieurs
éviter l'insalubrité des fonds que l'ari- arceaux bien conservés d'un ancien
dité des sommets. Elles se reconnais- aqueduc , la façade d'un temple élevé à
sent de loin aux grandes pierres droites, Esculape et à la Santé , un cirque bien
demeurées debout dans le soubassement conservé, de cent quatre mètres de dia-
des constructions ; elles tracent encore mètre , de riches mausolées et un grand
la direction des murs, marquent l'aligne- nombre d'autres constructions, assez
ment des rues dessinent la forme des
, épargnées par le temps pour donner
places. Lorsque le voyageur , cheminant aux ruines de Lambœsa le caractère
dans la campagne silencieuse et déserte, d'un magnifique musée. M. de Lamare a
aperçoit de loin, réunis sur le penchant évalué approximativement le nombre
d' u n "coteau , ces piliers de hauteur iné- d'inscriptions qu'elles renferment, et il
gale , il est tenté de les prendre pour estime qu'un homme seul ne pourrait
une assemblée , assistant , dans une im- les copier toutes en moins d'une année.
mobilité religieuse , à la prière du soir ;
car c'est principalement vers le coucher Antiquités chrétiennes.
du soleil que cette illusion m'a paru Quelle que soit l'apparence fastueuse
frappante. de l'architecture païenne et l'admira-
On peut évaluer à plusieurs milliers tion de quelques savants pour ces restes
le nombre d'établissements romains de inanimés d'une civilisation oppressive,
toute grandeur répandus sur la surface nous avouons notre prédilection pour
|
de l'Algérie. Mais le débris le plus im- les monuments du christianisme, pour
posant de la grandeur et du faste an- ces témoins vivants d'une révolution
tiques est assurément cette belle et fa- sociale qui a fondé la civilisation mo-
meuse- ville de Lambcesa dont les rui-
, derne, et qui compte au rang de ses
nes, connues aujourd'hui sous le nom de phases glorieuses la conquête de l'Al-
Tezzout, furent visitées pour la pre- gérie par la France.
mière fois, en février 1844, par quelques L'Église d'Afrique a eu ses jours de
Français , et particulièrement par M. le triomphe et ses jours
de deuil, et elle a
commandant de Lamare , mon collègue laissé sur le sol l'empreintede ses joies
et ami. C'est à lui que je dois les quel- et de ses souffrances. L'Église triom-
ques détails qui suivent. phante relevait les basiliques détruites,
Les ruines de Lambœsa occupent et renversait à son tour les temples
I une belle vallée, sur les dernières pentes païens. Il reste des traces nombreuses
[
du mont Aurès, à huit kilomètres à l'est de ces réactions. Dans les murailles
;!
de Bêtna. Elles couvrent un espace de d'un temple élevé au Dieu des chré-
quatre cent-soixante-dix hectares. tiens, on retrouve fréquemment des
Un peu avant d'y arriver, une voie restesd'inscriptionsconsacréesaux dieux
1
romaine se présente; c'était la route de de l'ancienne Rome. A chaque pas encore
Cirta Lambœsa. A droite et à gauche vous rencontrez cet emblème qui carac-
des monuments funéraires couverts d'é- térise la restauration de Justinien , les
100 L'UNIVERS.
deux lettres grecques a et © réunies dans lactitesaux formes variées et fantas-
un même chiffre aux deux lettres ini- tiques garnissent les parois du souter-
tiales du nom de xpiaroç. rain. D'énormes blocs , détachés de la
Mais combien nous devons préférer voûte, en encombrent le sol; on dit
encore ces débris de l'Église souffrante, qu'il marcher pendant trente-
faut
la croix modeste incrustée grossière- cinq minutes pour en atteindre le fond.
ment dans le roc au fond de quelque Une autre caverne, plus rapprochée de
caverne obscure, signe simple et mys- Contanstine, porte aussi sur les roches
tique que les chrétiens des premiers de ses parois un grand nombre d'ins-
âges traçaient sur la pierre vive pour criptions chrétiennes. Elle est creusée
perpétuer le souvenir des jours de per- dans le versant méridional du Chettaba.
sécution. C'est surtout dans les lieux sau- Dans plusieurs des inscriptions, les let-
vages, inhabités, presque inaccessibles, tres sont colorées en rouge. La plupart
que se rencontre ce monument symbo- commencent par les quatre lettres CDAS,
lique de la foi et de la douleur; car au-dessous desquelles viennent des noms
c'est au fond de ces antres que les propres.
chrétiens cherchaient un refuge contre Un des monuments les plus intéres-
l'éditde mort des empereurs romains. sants des souffrances de l'Eglise d'Afri-
Nonloin du col de Mouzaïa , sur le que est celui quej'ai découvert dans la
revers opposé de l'Atlas avant le fa-
, vallée du Roumel au pied du rocher de
meux bois des oliviers , l'un des princi- Constantine (1). Il se rapporte à la per-
paux ossuaires de la conquête française, sécution qui ensanglanta les dernières
il est un lieu non moinscélèbre qui" s'ap-
,
années du règne de Valérien. Parmi
pelle le plateau de la croix. « Figurez-
'
les chrétiens qui reçurent la mort dans
« vous, dit le premier évêque d'Alger, des ce jours d'épreuve l'Eglise recommande
« grottes creusées dans le roc vif , et au pieux souvenir des fidèles deux ha-
« au-dessus une croix une véritable
, bitants de Cirta, nommés Marien et
« croix chrétienne, incrustée parmi Jacques, dont la mémoire fut pendant
« des touffes de laurier-rose , chargées longtemps en grande vénération dans
« de fleurs embaumées; du pied de la la Numidie.
« croix un figuier immense se détache La relation de leur martyre, écrite
« et forme une gracieuse coupole. » par un de leurs amis, qui en fut témoin,
« On raconte, dit encore le prélat place le théâtre de cet événement sur
« dont nous invoquons le témoignage, le bord de la rivière, entre deux hautes
« que lorsque pour la première fois, et collines qui la dominaient de part et
« encore tout couverts du sang des d'autre et découvraient aux spectateurs
« ennemis, nos bataillons descendant
, le lieu de l'exécution.
« la pente raide du Teuia arrivèrent à
, Cette indication , rendue précise par
« ce plateau, un long et solennel cri de l'assiette bizarre de Constantine , laisse
« joie s'éleva du milieu de leurs rangs peu de place aux conjectures. Le lieu
« pour saluer cette croix. » où Marien et Jacques reçurent le mar-
L'Église d'Afrique ne réduisit pas tyre devait être sur le bord du Roumel,
toujours l'expression de ses douleurs à entre les deux hauteurs du Mansoura
ce symbole d'un laconisme si tou- et du Koudiat-Ati , un peu avant l'en-
chant. A huit lieues à l'ouest de Guel- trée du fleuve dans le gouffre où il dis-
ma il existe une caverne dont l'entrée paraît.
est couverte d'inscriptions , qui remon- Ce lieu fut souvent le but de mes
tent aux premierstemps du christianisme. promenades durant le séjour que je fis
Les Arabes n'osent en franchir le seuil, à Constantine, en 1840. J'allais mepla-
tant est grande la terreur que leur ins-
pire le Djin , gardien du sanctuaire. La (i) J'ai envoyé sur cette inscription à l'A-
caverne est creusée dans la masse cal- cadémie des Inscriptions et Belles-lettres un
caire du mont Mtaïa. Elle n'a pas moins mémoire qui a été inséré dans le tome I er de
de mille à douze cents mètres. Elle des- la 2° partie des Mémoires présentés par divers
cend constamment, et s'enfonce de qua- savants. J'en extrais une partie des détails
tre cents mètres. Des milliers de sta- qui suivent.
,

ALGÉRIE. 101

cer sur les gradins duKoudiat-Ati,et de de cap, un plateau qui domine la vailée
là j'assistaispar la pensée à cet épisode de la Seybouse, et fait face à un magni-
sanglant de nos premiers siècles. fique amphithéâtre de montagnes et de
Un matin j'avais gravi plus tôt que de collines, qui s'élève dans le lointain au
coutume les pentes roides de la colline ; delà du fleuve et couronne l'horizon de
assis sur un reste de construction an-
la vallée.

tique, j'admirais aux premiers rayons du En 1837ce plateau était encore cou-
soleil les riches découpures de, l'hori-
vert de broussailles, reste déshonoré
d'une forêt antique. « Nous remarquâ-
En abaissant mes regards dans la mes à cette époque, dit M. Judas, sur
remarquai sur la rive oppo- le bord du versant incliné vers la Sey-
valiée ,
je
sée un rocher taillé à pic qui jusque
bouse, près d'une fontaine qui conserve
alors avait échappé à mon attention,
quelques traces de construction, une
parce qu'aux heures de mes visites il était pierre brute circulaire, ayant environ
éclairé de face et recevait une clarté uni- neuf mètres de circonférence et soixante
forme. Mais en ce moment les rayons etquinze centimètres d'épaisseur, placée
qui tombaient obliquement dessinaient horizontalement, à quatre-vingts centi-
avec une fidélité minutieuse toutes les mètres à peu près au-dessus du sol, sur
aspérités de la surface. Parmi ces jeux trois autres pierres brutes. »
de lumière et d'ombre, je crus distin- Malgré l'apparence grossière de ce
guer des lignes régulières ; et, descendant trépied, il est impossible d'en attribuer
aussitôt pour observer de plus près , ce la formation au hasard; les hommes
ne fut pas sans surprise que je trouvai seuls peuvent avoir élevé au-dessus du
gravée sur le roc une inscription en sol et posé sur ses trois supports cette
partie fruste, mais dans laquelle les mots masse de cent cinquante tjuintaux.
passione mariani et iagobi, par- Les monuments du même genre que
faitement nets et lisibles, se rapportaient j'ai observés sont assez nombreux pour

sans le moindre doute à l'exécution ra- éloigner l'idée d'un fait accidentel; ils
contée dans les actes. Je me trouvais prouvent que l'érection de ces tables
donc sur le lieu même que le sang des grossières se rattache à une croyance
deux martyrs a rougi et consacré, il y a ou tout au moins à une coutume qui, à
seize siècles. une époque demeurée inconnue, unis-
sait une partie de la population de ces
Antiquités vandales. contrées. Sous ces trépieds muets se cache
Nous plaçons sous ce titre des monu- peut-être un fait historique important.
ments d'un "caractère tout particulier, Qui sait même s'ils ne recèlent pas quel-
d'une origine incertaine, qui n'ont que feuillet perdu de nos archives na-
rien de commun avec les restes du pa- tionales ?

ganisme , qui ne portent aucun signe Les monuments que j'ai rencontrés

chrétien, et qui présentent la plus singu- se trouvent à l'est et au sud-est de


lière analogie avec les dolmen ou tables Constantine, dans cette partie de l'Al-
de marbre consacrés au culte drui- gérie qu'habitent aujourd'hui des popu-
dique. lations berbères désignées par le nom
L'un d'eux a été observé par M. Judas particulier de Chaouia.
aux environs de Guelma nous en avons
: Derrière le mamelon qui fait face aux
trouvé nous-même un grand nombre ruines de l'ancienne Sigus, j'ai trouvé
à l'est et au sud-est de Constantine. Ce une série de piliers grossiers , hauts de
qu'il y a de remarquable, c'est qu'à l'ouest deux mètres, surmontés de chapiteaux
de cette ville on n en trouve plus, et que bruts et couronnés d^ larges dalles;
ce genre de ruines semble concentré l'une d'elles de dimensions énormes
,

dans la triangle compris entre Constan- reposait sur trois piliers. A quelque dis-
tine, Guelma et la haute montagne de tance de là je vis une ligne de pierres
Sidi-Rghéis. verticales qui allait se terminer à trois
Le monument trouvé par M. Judas murs en pierres brutes surmontées d'une
existe à côté et à l'ouest de Guelma; là énorme dalle nontaillée. Les trois murs,
vient se terminer brusquement, en forme disposés suivant les trois côtés d'un
, ,

102 L'UNIVERS.
carré , déterminaient une petite cha mbre Aujourd'hui même où trouve-t-on en
dont la large pierre formait le toit. Le Algérie des demeures et des habitudes
quatrième c*ôté , dirigé au nord , restait stables? où trouve-t-on le goût de la
ouvert. pierre et du mortier , avec l'art de les
Un cordon circulaire de pierres in- réunir? Chez les Berbères qui ont su
formes entourait le monument, laissant tenir à distance la domination turque
entre elles et lui un espace annulaire de dans les montagnes de l'Aurès et du
deux mètres de largeur. La même dispo- Jurjura. Qui a construit les villes soi-
sition se retrouve dans la plupart des disant arabes que nous occupons ? Des
dolmen druidiques elle porte le nom de
; architectes et des maçons berbères que
cromlech, qui signifie cercle de pierres. les Turcs avaient fait venir de leurs mon-
Plusieurs monuments semblables tagnes. Alger lui-même avec ses palais
existent dans des ruines considérables et ses villas est sorti de leurs mains.
appelées Agourén, situées à trois lieues L'archéologie berbère se rapporte à
environ du mont Sidi-Rghéis, et un plus cette époque mémorable de l'histoire
grand nombre encore sur le versant de d'Afrique où le peuple aborigène se dé-
l'Oumsettas, qui commande la vallée de barrassa des dominations étrangères et
Mehris, à sept lieues à l'est de Cons- rentra dans ses droits, à cette époque
tantine. où on le vit reprendre possession de son
A quel peuple attribuer la formation patrimoine à la façon d'un propriétaire,
de ces trépieds bizarres ? A quelle date c'est-à-dire en bâtissant. Envisagée à ce
les faire remonter? L'histoire ne fournit point de vue , cette période de six siècles
à cet égard que des inductions. Il résulte se résume dans les deux capitales qu'elle
toutefois d'un rapprochement intéres- a fondées , Bougie et Tiemcen. Nous
sant établi par M. Judas que toutes les renverrons le lecteur à la description
circonstances, toutes les dispositions que nous en avons donnée précédem-
qui caractérisent les dolmen de la Bre- ment.
tagne, les menhir, les cromlech se
Antiquités turques.
reproduisent dans les tables de pierre
trouvées en Algérie. Nous terminerons cette esquisse ar-
chéologique de l'Algérie par quelques
Antiquités berbères. mots sur un petit monument dans le
C'est une grave erreur que d'appeler style turc. 11 existait encore il y a quel-
monuments arabes les restes d'architec- ques années à Constantine , où nous l'a-
ture sarrasine qui existent en Afrique ; vons visité plus d'une fois.
car ce ne sont pas des mains arabes qui les II porte un nom bien simple, les trois

ont élevés, mais des mains africaines, pierres; et en effetil se compose de trois
des mains berbères. pierres ; encore y reconnaît-on la trace
Quand la domination arabe, au du ciseau romain. Il ne reste donc aux
onzième siècle , eut laissé passer le gou- Turcs que le mérite du transport et de
vernement de l'Afrique à des princes de la disposition.
sang national, de sang africain, le premier Les trois pierres avaient été placées
effet de cette révolution fut la recons- dans Kasba, au bord du rocher qui
la
truction des villes que les pasteurs domine la vallée du Roumel, en un
armés venus de l'Asie avaient ou sac- point où le terre-plein de l'ancien capi-
cagées ou négligées. Ainsi s'éievèrent tole se termine à une arête vive et à un
toutes ces cités dont quatre géographes escarpement à pic de deux cents mètres
deux africains et deux espagnols , nous d'élévation, ce qui fait à peu près cinq
ont conservé en partie la nomenclature; fois la hauteur de la colonne de la place
ainsi l'Afrique, livrée àson génie abori- Vendôme. Disposées bout à bout, les
gène, se couvrit, au sortir de la domina- trois pierres formaient un banc d'environ
tion arabe, de demeures stables, que deux mètres de longueur et elles affleu-
,

d'autres ravageurs venus du nord de raient exactement le bord de l'abîme.


l'Asie les Turcs devaient faire encore
, , Malgré ce garde-fou, qui éloignait toute
disparaître sous le double fléau de la espèce de danger, il était impossible
razia et de l'exaction. d'avancer la tête et de plonger le regard
ALGÉRIE. 10â

dans cet effroyable vide sans éprouver les efforts, se pressent, dans l'espace, en-

un vertige douloureux. core assez étroit , qu'elle couvre de la


Avant la prise de Constantine par les protection de ses lois', autant de co-
Français , il arrivait de temps en temps lonies' différentes que la Méditerranée

que deux hommes s'acheminaient silen- compte de nationalités sur le vaste


cieusement vers ce lieu à la pointe du pourtour de ses rives. A ces émigrations
jour. L'un portait un sac blanc , d'où venues de l'Europe et de l'Asie se
s'échappaient des sons plaintifs ; l'autre joignent des émigrations africaines ac-
une caisse longue, formée de trois plan- courues des contrées qui entourent
ches et ouverte aux deux bouts. Arri- l'Algérie, pour chercher fortune, comme
vés devant les trois pierres , l'homme à les autres à l'ombre de la bannière fran-
,

la caisse assurait l'extrémité de son çaise. Enfin tous ces intérêts disparates
coffre sur celle du milieu, tandis que s'agitent dans un milieu formé lui-même
l'autre y déposait son sac; puis tous deux de plusieurs éléments distincts, la popu-
soulevaient lentement l'autre extrémité. lation indigène.
Bientôt l'inclinaison de la planche faisait Armée.
glisser le sac, qui tournoyait dans le
vide et allait s'arrêter à deux cents Au-dessus des différentes classes d'ha-
bitantsil convient de placer celle qui
mètres au-dessous sur les roches blan-
châtres du Roumel. Cela fait , les deux les protège toutes, l'armée. C'est la
hommes emportaient leur caisse, et partie la plus homogène de
la population,

tranquillement s'en retournaient chez et cependant elle présente elle-même


eux. Quelques heures après on voyait ,
dans sa composition des nuances ana-
deux ou trois personnes descendre par logues à celles qui caractérisent la po-
la rampe de la porte neuve, s'acheminer pulation civile. La plus grande partie
vers le lit de la rivière, se diriger vers de son effectif se compose de troupes
le sac devenu muet, l'ouvrir , et en ex- empruntées temporairement à nos divi-
traire le corps défiguré d'une femme, sions territoriales de l'intérieur. Mais
qu'ils emportaient pour lui donner la sé- elle compte en outre dans ses rangs des

pulture. corps français affectés spécialement au


L'impression de terreur produite par service de l'Algérie , tels que les chas-
ces exécutions a survécu au pouvoir qui seurs d'Afrique, une légion étrangère
les ordonnait. Il y a quelques années formée de réfugiés européens des corps
;

encore les femmes de Constantine qui réguliers mi-partis indigènes et français,


descendaient dans les jardins du Rou- les zouaves ; des corps réguliers indigè-

mel ne pouvaient s'empêcher d'élever nes, commandés par des Français, les
avec effroi leurs regards vers la Kasba spahis et les tirailleurs indigènes; enfin
pour y chercher la place des Trois des corps auxiliaires indigènes de cava-
Piebres. lerie irrégulière, groupés par goum ou
peloton, dont l'ensemble compose ce
population. qu'on appelle le makhzen. Ces dernières
troupes, placées sous le commandement
Diverses classes de la population de l'Algé-
de chefs investis par l'autorité française,
rie. — Population européenne : militaire,
se lèvent à sa voix, ainsi que le mbt de
civile. — Population indigène Urbaine : :
goum l'exprime, et apportent au service
Maures, Turcs, Kouloughli, Juifs, Nè-
Foraine. — Constitution de notre cause avec la confiance que
,
gres ; et variétés
de la tribu. — Chiffre delà population des leur donne l'appui des troupes françaises,
tribus. la connaissance du pays et l'intelligence
de la guerre locale.
Ce qui attire d'abord l'attention du Corps indigènes. —La présence des
voyageur en Algérie , c'est la diversité indigènes dans les rangs de l'armée fran-
des mœurs des costumes et des lan-
, çaise d'Afrique lui donne une physiono-
gages. Il est peu de pays dont la popu- mie toute particulière , pleine d'étran-
lation présente plus de variétés et de getéset de contrastes. Ainsi rien de plus
bigarrures. Sur ce théâtre ouvert par la bizarre pour le voyageur récemment
France à toutes les ambitions , à tous arrivé de France que le spectacle de la
, ,

104 L'UNIVERS.
cavalerie du makhzen
essaim mobile
, etd indigènes, arriva, après une suite
tumultueux, irrégulier, à côté de nos d essais et de transformations à l'orga-
,
bataillons français, calmes, précis, uni- nisation actuelle, qui consacre en prin-
formes, qui ne se pressent jamais, et qui cipe la séparation complète des corps
cependant vont au bout du monde. En- français et des corps indigènes réguliers
tre ces deux points extrêmes, des nuan- et irréguhers.
ces intermédiaires marquent la transi- L'idée d'employer les indigènes comme
tion ce sont d'abord les zouaves , in-
:
soldats ne fut pas la première qui se
fanterie régulière, dont la composition
présenta. Dès les premiers jours de
est devenue presque entièrement fran- l'occupation il avait été formé à Alger
çaise, quoique le costume soit resté mu- une garde extérieure composée de vingt
sulman, avec \a.chachia rouge et le tur- cheiks et chaouchs, auxquels on dé-
ban pour coiffure, la veste bleue de roi cerna le titre modeste de gardes cham-
taillée à l'ottomane, le seroual ou culotte
pêtres. Leurs fonctions consistaient à
large de couleur garance et les guêtres de faire la police et à servir de guides aux
cuir; viennent ensuite les tirailleurs environs de la ville. En 1835 le nom de
indigènes , recrutés entièrement d'Afri- garde champêtre fut changé en celui
cains , dont le costume diffère de celui de gendarme. Il est probable que ledé-
des zouaves par la couleur de la veste et veloppement des intérêts français ramè-
du seroual, qui est bleu clair. Enfin les nera l'emploi des indigènes à ces formes
spahis, qui forment la cavalerie régu- primitives, et que la France demandera
lière indigène , ajoutent à cette variété
aux tribus, comme dans les premiers
de formes et de couleurs , l'effet de leur jours de la conquête , des gardes cham-
double bernous, blanc et garance, dont pêtres , des gendarmes , et surtout des
ils se drapent avec la grâce et la
dignité cantonniers car ce sont trois fonctions
:

particulières aux cavaliers arabes. auxquelles les rendent éminemment pro-


Lorsque pour la première; fois l'on pres leur caractère et surtout leur con-
voit se déployer dans la plaine une co- naissance du pays.
lonne formée de ces éléments si divers, Il a été, question il y a quelques an-
lorsque cette variété d'allures , de cos- nées de faire venir à Paris des détache-
tumes de couleurs vient s'encadrer dans
, ments de cavalerie et d'infanterie indi-
un des horizons splendides dont la na- gènes d'Afrique. Ces troupes, renouvelées
ture a si richement doté l'Algérie , il est tous les deux ans , auraient pris part
difficile de réprimer un mouvement de pendant la durée de leur séjour en France,
surprise; mais ce premier sentiment au service militaire de la capitale. Cet
s'élève et s'agrandit à l'aspect de la ban- échange périodique entre l'Algérie et la
nière commune qui flotte au-dessus de métropole aurait promptement popula-
tous ces groupes. risé en France le costume national de
La formation des corps indigènes l'Algérie ; mais il aurait eu pour effet
remonte au 1 er octobre 1830, époque où principal de répandre parmi les indigè-
des bataillons d'infanterie furent créés nes la connaissance de nos mœurs et^de
sous le nom de zouaves. L'ordonnance nos ressources, de les accoutumer à nos
du 7 mars 1833 fondit les deux batail- sympathies et à nos répugnances, de
lons en un seul, composé de deux com- former enfin des moniteurs de civilisa-
pagnies françaises et de huit compagnies tion qui eussent reporté dans leur pays
indigènes. Au moment de l'expédition des impressions et des enseignements de
de Mascara (1835) un second batail- confraternité entre les peuples et entre
lon fut créé, et enfin lors de l'expédition les cultes. Il aurait contribué de cette
de Tlemcen (1837) la garnison de manière au progrès de la domination
cette ville fut constituée en troisième ba- française en Afrique.
taillon. Nous ne devons pas quitter les trou-
La
cavalerie indigène prit naissance pes indigènes sans faire remarquer une
en vertu d'un arrêté du 10 décembre singulière anomalie. Presque tous les
1830, qui créa plusieurs escadrons de princes musulmans ont donné à leurs
chasseurs algériens. Ce corps, formé armées régulières le costume européen;
primitivement d'un mélange de Français tandis que l'Algérie, contrée chrétienne,
,

ALGÉRIE. 105

a conservé le costume musulman et l'a , duite au 31 décembre 1846 à 48,000


donné même à des troupes françaises, sur 61,000.
les zouaves. Dans la population civile de l'Algérie
il est un élément dont on doit suivre la
Effectif de l'armée $ Afrique. marche avec intérêt; car il mesure en
L'effectif des troupes françaises em- partie le degré de consistance sociale
ployées en Algérie s'est constamment de la colonie c'est le rapport entre
:

accru, comme l'on sait, depuis la con- le nombre des femmes et celui des hom-
quête. En 1831 il était de 17,939 hom- mes. A mesure que notre établissement
mes; au 1 er janvier 1847 il s'élevait à se développera et se stabilisera ce rap-
97,760 à ce nombre il faut ajouter
: port convergera vers l'unité qui est son
7,048 hommes de troupes indigènes, terme normal. Envisagée à ce point de
ce qui porte la force totale de l'armée vue, la population de l'Algérie n'a pas
d'Afrique à 104,808. Cet effectif a un suivi depuis 1843 la voie de progrès où
peu diminué depuis quelques mois par elle était entrée avant cette époque. En
la rentrée en France de deux régiments. 1841 le nombre des femmes était de
C'est surtout depuis 1840 que les 7,000, celui des hommes de 29,000 et le ,

accroissements avaient été considéra- rapport, de 0, 24. Le recensement de 1 843


bles de 1839 à 1841 le chiffre de l'ar-
: présente, à la date du 31 décembre,
mée a passé de 50,000 hommes à 72,000 ; I5,000femmes et 25,000 hommes ; ce qui
il s'est donc accru en deux ans de 22,000 élevait la proportion à 0,60. Eh bien
hommes. cette proportion ne s'est pas beaucoup
accrue pendant les trois années qui ont
Population civile européenne.
suivi; car à la fin de 1846 nous voyons
Au
31 décembre 1830 la population les femmes figurer pour 25,000 et les
civile européenne de l'Algérie se rédui- hommes pour 41
ce qui réduit le rap-
:

sait à 602 personnes; seize années port entre l'effectif numérique des deux
après, au 31 décembre 1846, elle était de sexes à 0,61, à peu près comme il était
109,400 habitants. Dans ce nombre les en 1843.
Français figurent pour 47,274, les Espa. Il faut ajouter à la population mâle
gnols pour 31,528, les Maltais pour de l'Algérie les 100 mille célibataires
3,788, les Italiens pour 8,175, les Al- qui composent l'armée; ce qui porte
emands pour 5,386, les Suisses pour le nombre des Européens à 160,000, et
'i,238. Il comprend encore, mais dans réduit la proportion réelle des femmes
les proportions beaucoup moindres, des à 0,15 , c'est-à-dire que la population
ingio-Espagnols, des Anglais, des Po- européenne civile et militaire de l'Al-
onais, des Portugais, des Irlandais, gérie ne contient qu'une femme pour
les Belges , des Hollandais , des Rus- six hommes.
ses et des Grecs.
i
est, comme on le voit, le
L'Espagne Rapport entre la population civile et
)ays quiaprès la France , fournit le
,
la population militaire.
!)lus cfhabitants à l'Algérie. Dans ces
nous reste à mettre en parallèle
Il
ilerniers temps surtout elle lui en a les accroissements successifs de la po-
mvoyé un grand nombre. Ainsi, en pulation civile et de l'armée. Cette com-
1.846 sur 14,079 émigrés de toute na-
, paraison fournira au lecteur une don-
tion dont
la population algérienne s'est née de plus pour apprécier la situation
nrichie l'Espagne compte à elle seule
,
et l'avenir de l'Algérie.
;)our 6,356. c'est-à-dire près de la moi-
En France l'armée est d'environ
îé, tandis que la France n'a participé à 300,000 soldats et la population d'en-
:e mouvement que pour 2,969. viron 30,000,000 d'habitants. Chaque
En général, l'émigration étrangère soldat suffit donc à la sécurité de 100
lest montrée depuis quelques années habitants.
>eaucoup plus active que l'émigration L'Algérie à la fin de 1830 avait une
rançaise. La proportion des Français armée de 37,000 hommes et une po-
iux étrangers, qui au 31 décembre 1843 pulation européenne de 602 habitants ;
(tait de 28,000 sur 31,000, s'était ré- chaque habitant occupait donc au soin
, i

106 L'UNIVERS.
l'Arabe, ni le Berbère, ni le Kouloughli
de sa sûreté 62 soldats. Dès l'année sui-
ni le Turc, ni le Juif , ni le Nègre. Ces
vante ce nombre était réduit à 6;
le résidu de la population des ville
en 1834 il était de 3, c'est-à-dire qu'il
quand on en a extrait ces cinq classe
ne fallait plus pour garder un habitant
d'habitants. La plupart d'entre eu
que 3 soldats. En 1839 chaque habi-
ignorent leur origine ; quelques-uns 1
tant ne représentait plus que deux sol-
font remonter aux Andalous ou mu
dats. Enfin en 1845 l'armée et la po-
pulation atteignirent ^'une et l'autre le sulmans chassés de l'Espagne ; d'autre
se prétendent issus de quelque tribu d
chiffre de 95,000. La population était
l'intérieur, et rentreraient à ce titre dan
arrivée au pair, chaque colon avait son
l'une des deux catégories arabe ou bei
soldat. Enfin en 1846 10 soldats garan-
tissaient la sûreté de 11 colons.
bère.Le plus grand nombre descen
L'accroissement progressif de la po- de ces renégats qui , sous la domina
tion des corsaires, venaient cherche
pulation civile a permis d'ajouter à
l'armée, par la création des milices
dans les ports ou sur les navires barba
algériennes , une force réelle dont l'ef- resques un refuge contre les lois d
s'élève aujourd'hui à plus de leur pays. Au reste, la classe des Mai
fectif
res est peu nombreuse ; c'est à" peine
12,000 hommes.
dans toute l'Algérie on parviendrait
Population indigène. en réunir dix mille; elle est d'ailleui
On vient de voir que l'armée d'Afri- peu recommandante; dans le contai
des Européens elle a pris presque tôt
que ou la population militaire renferme
des les vices de la civilisation , sans perdi
trois éléments fort différents,
corps français , des corps étrangers , des aucun de ceux qu'elle devait à la bai
que la population ci- barie. C'est celle qui depuis la coi
corps indigènes :

elle-même est un mélange à fortes quête d'Alger a payé le plus large tribf
vile
doses de Français, d'Espagnols, de Mal- au mezouar (1).
tais , d'Italiens , d'Allemands et de Suis-
(i) Le mezouar était l'agent spécial de
ses , et à doses plus faibles d'Anglais posé à la surveillance des femmes qui faisait*
de Polonais, de Portugais, d'Irlandais, métier de la prostitution. On lui donnait
de Belges et de Hollandais, de Russes droit de percevoir sur chacune d'elles u;
p\ de ("ifecs. taxe mensuelle de deux douros d'Alger ( 7_
Une diversité analogue se remarque 44 c. ) et de faire un certain nombre de fi
dans la population indigène, qui se par année une sorte d'exhibition de ses adn
compose d'Arabes-, de Berbères, de nistrées dans des bals publics, dont tout le
||
Maures, de Kouloughlis, de Turcs, de fit était pour lui.

Juifs et de Nègres. Le mezouar achetait ces avantages au p|


L'Arabe et le Berbère sont les deux d'une redevance annuelle ; il versait dans
de l'ancien gouvernement une som(
éléments fondamentaux. Les autres caisses
dont la quotité variait , puisqu'elle dépend;
n'occupent qu'une place secondaire.
à chaque renouvellement de la ferme pasi
Le Maure est l'habitant des villes, et
Le Kou- au plus offrant du nombre des malheureus
surtout des villes du littoral.
soumises à la taxe.
Joughli, dont le nom est turc et signifie
Dans les idées musulmanes , cette bizai
littéralement fils d'esclave, est le pro- institution n'avait rien de choquant. La le
duit des unions contractées parles Turcs outre quatre femmes légitimes , permette
avec les femmes de l'Algérie. Quant au un nombre indéterminé de concubines c ,

Turc , au Juif et au Nègre il est inu-


,
tait leplus souvent parmi les femmes inscri
tile de les définir. au livre du mezouar que les Algériens allak
Disons en peu de mots quelle est la chercher les dernières.
position de ces différentes classes dans Cette magistrature étrange avait encore
la population algérienne. privilège singulier. Le prix de ferme à paj
demeurant fixé et la redevance exigible ai
Les Maures. mentant avec le nombre des assujetties, \en
Le Maureconstitue une de ces es- zouar avait intérêt à voir ce nombre s'accroît]
pèces indéterminées et bâtardes qui se En conséquence il recherchait et faisait j

définissent négativement. Ce n'est ni chercher par ses agents celles des femmes rép
,

ALGÉRIE. 107
ils se sont toujours conduits en braves
Les Kouloughlis.
et fidèles soldats. Le nombre des Kou-
Les Kouloughlis forment plusieurs loughlis en Algérie peut s'élever à envi<

coupes intéressants. En 1830 ils occu- ron 20,000.


paient la ville de Tlemcen ils occupent
;

:ncore plusieurs quartiers de Biskra et


Les Turcs.
le quelques autres villes ils composent
;
Unedes premières mesures que prit
a population de deux tribus considé-
l'autorité française en 1830 fut de se
ables ,de Zammôra, située sur la
celle
débarrasser de la plus grande partie des
imite méridionale de la Kabilie, et celle
Turcs établis à Alger. Elle craignit que
jles Zouatna, établie sur les rives de
ces maîtres déchus ne cherchassent à res-
Isser et de l'Ouad-Zitoun, un de ses
saisir une influence qui n'avait pas assez
;

iiffluents , à dix lieues sud-est d'Alger.


de racine dans le pays pour lui faire
Au moment de la déchéance des Turcs,
ombrage; elle crut s'affranchir d'adver-
es Kouloughlis se virent en butte aux
saires redoutables, et en réalité elle se
jittaques des tribus arabes et berbè-
priva d'auxiliaires utiles. Plusieurs mil-
res qui les entouraient. Ils n'eurent
liers de Turcs, qui eussent accepté avec
jl'autreressource que de se jeter dans
joie du service sous notre drapeau, fu-
p bras de la France. C'est ainsi que la
rent transportés dans leur pays à bord
[jarnison de Tlemcen et la colonie de
des bâtiments de l'État.
'Ouad-Zitoun se sont les premières dé-
achées du massif indigène et sont venues
Le gouvernement reconnut bientôt
je ranger sous nos lois alors que l'au-
son erreur; aussi ne suivit-il pas dans les
autres villes tombées en notre pouvoir
orité française en Algérie ignorait
tresque leur existence. Depuis cette
la politique qu'il avait suivie dans la ca-

poque les Kouloughlis ont constam- pitale. En décembre 1831 existait à


il

ment fait cause commune avec nous, Oran 90 Turcs de l'ancienne milice, dont
t beaucoup d'entre eux ont pris du sér-
27 entrèrent dans les chasseurs algériens,
et 63 restés dans un profond dénûment,
iée dans notre infanterie indigène , où
reçurent des vivres, des vêtements et une
légère solde.
ées honnêtes dont la conduite était suspecte ;
t pouvait prouver devant le cadi qu'elles
s'il
A Mostaganem la garnison turque,
taient tombées en faute, libres ou mariées,
composée de 157 hommes, reçut des allo-
lies étaient, comme femmes perdues, ins-
cations en argent qui l'aidèrent à se sou-
rites au livre du mezouar, et soumises au tenir contre les Arabes.
ayement de la taxe. De ce jour aussi le dés- En 1832, au moment du hardi coup
lonneur avait rompu les liens du mariage ou de main qui nous livra la ville de Bône,
etranché la fille de la famille. 105 Turcs, qui composaient la garnison
L'administration éprouva une répugnance de la Kasba, passèrent à notre solde, et
lien naturelle à conserver l'institution du formèrent le noyau d'un escadron de
tezouar. Plusieurs fois elle essaya d'organi- Spahis.
er sur une autre base la police de la prosti- Enfin après la prise de Constantine
ution; mais au mois de juillet i83i elle se
les Turcs qui se trouvaient dans celte
rut obligée de revenir à l'ancien moyen de
ville, entrèrent aussi à notre service ; on
urveillance modifié par l'adjonction d'un dis-
en forma une compagnie d'infanterie et
pensaire. La ferme fut consentie à un Maure
'Alger au prix de 1,860 francs par mois,
une section d'artillerie.
Si l'on ajoute à ces différents chiffres
/lais lemezouar ayant commis des abus , le
tiarché fut résilié et passé à un nouvel adjudi- quelques centaines de Turcs, la plupart
ataire moyennant une redevance mensuelle vieux et infirmes, épars dans nos villes
!e 2,046 francs. du littoral, on aura réuni tout ce qui
Cet état de choses s'est prolongé avec quel- reste après dix-sept ans de ces domina-
les variations dans le fermage jusqu'au 28 teurs, qui ont régné sur l'Algérie pen-
eptembre i835, époque à laquelle la ferme dant trois siècles. Nous ne croyons pas
ut supprimée et la surveillance être au-dessous de la vérité en évaluant
du commis-
aire central de police substituée
à celle du à 1,000 le nombre des Turcs qui à
tezouar.
cette heure habitent encore l'Algérie,
, }

108 L'UNIVERS.

Les Juifs.
manes qui montrent le plus d'intolfi
rance sont celles qui affectionnent speji
Les Juifs , qui furent nos premiers cialement ces deux industries tel esjï ;

médiateurs et nos premiers interprètes par exemple le massif des tribus kabityi
qui habitent vers le sommet des versaj||
en Algérie, y avaient obtenu dès long-
temps droit de cité malgré la répugnance nord du Jurjura : elles se montrei>
prononcée que les musulmans et sur- inexorables pour les Juifs, tandis que j
toutles Barbaresques leur ont toujours
reste de la Kabilie leur ouvre ses porte.
témoignée. Fidèles à la loi de leur grande Mais aussi ces tribus n'ont pas d'autw|
et mystérieuse destinée, ils sont là, moyens d'existence que les industries g
comme partout, comme
toujours, les colporteur et d'orfèvre ; l'exclusion pr<
agents et souvent les martyrs d'un rap- noncée par elles contre les Israélite
prochement providentiel entre dés peu- tient donc moins à une antipathie rel

ples et des cultes rivaux. gieuse qu'à une rivalité professionnell


Les Juifs établis dans les tribus po
II n'est pas une seule ville de l'inté-
rieur qui ne compte des Israélites parmi tent le même costume et parlent

ses habitants. Il y en a dans toutes les même langue que les peuples dont i

cités éparscs du Sahara, ïuggurt, à


à sont les hôtes. On remarque cependa^
Bou-Sada, dans l'Ouad-Mzab, etc. de légères différences. J^es hommes ren.
Beaucoup de familles juives se sont placent dans leur coiffure le khéit i
même établies dans les tribus où elles
,
corde en poil de chameau qui entoure
vivent à l'état nomade. calotte rouge par un mouchoir ou t.
On m'a assuré qu'en 1837 la tribu des turban noir, et les femmes évitent
|
Hanencha, l'une des grandes peuplades se tatouer le visage comme les femm;|
musulmanes, pour obéir à un précep
limitrophes de la régence de Tunis, ne
comptait pas moins de deux cents ten- de la Bible qui leur interdit ce genij
tes juives, dont les chefs combattaient à
d'ornement. ^
i

la manière des Arabes, avec de longs et


Jusque dans les profondeurs del';!
riches fusils, garnis d'ornements en ar- frique centrale le peuple Israélite a
|j
nétré. Il y a des Juifs parmi les trjj
gent. Mais à la suite de dissensions in-
testines survenues depuis cette époque quants nègres qui font le commerce |
la poudre d'or. Us correspondent po
:

cent cinquante tentes durent émigrer, et j

les intérêts, de leur négoce avec leui


se retirèrent, assure-t-on, dans l'oasis
tunisienne du Belad-el-Djerid au sud- coreligionnaires établis à Timimou-j
est de leur territoire. Il n'est donc resté
dans l'oasis de Touât, et à Metlili, sur
sous notre domination qu'environ cin- confins de l'Algérie.
quante tentes. Nous manquons de données pour ||
Les Israélites établis dans les tribus luer avec quelque exactitude la popu ;;

tion juive de l'Algérie. Û


s'y conforment aux usages de la loca-
lité ils habitent la tente ou la gourbi
;
Le recensement qui fut fait en 18
comme les peuples parmi lesquels ils delà population des territoires civils m
vivent. Tantôt ils cultivent avec eux de cusa l'existence de 14,694 Juifs. Il faulj
compte à demi; tantôt ils labourent pour ajouter les Israélites établis dans les y
les administrées militairement, dans
leur propre compte, se pliant, avec la |
merveilleuse souplesse qui les caracté- villes non occupées, tant du Tell que
|
Sahara, et enfin dans les tribus. Le ch
rise, à toutes les exigences de la vie ci-
vile et matérielle, dans l'intérêt de leur fre total doit s'élever à peu près à 80, OC
génie et de leur foi.
Mais l'agriculture n'est pas, on le Les Nègres.
sait, leur industrie de prédilection en :

général les Juifs des tribus y exercent les L'esclavage chez les musulmans
professions de colporteurs et d'orfèvres.