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LES RELECTURES D'ORIENTALISM PAR EDWARD W.

SAID : DÉFENSE,
ILLUSTRATION ET NOUVEAUX CONTEXTES

Daniel Lançon

Éditions de la Sorbonne | « Sociétés & Représentations »

2014/1 N° 37 | pages 79 à 89
ISSN 1262-2966
ISBN 9782859447816
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Daniel Lançon

Les relectures d’Orientalism par Edward W. Said :


défense, illustration et nouveaux contextes

À deux reprises, l’auteur décide d’accompagner Orientalism de propos justifi-


catifs : par le biais d’une « Postface » en 19941, quinze ans après la première
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publication, « essai » inséré dans une réédition américaine ; puis d’une « Pré-
face » en 2003. Il ne s’agit donc pas de ces vestibules plus ou moins formels
que l’on peut lire lors du lancement éditorial d’un livre mais d’une adresse,
non seulement aux futurs lecteurs mais également aux anciens, qui reliraient le
livre dans les nouvelles éditions munies d’un premier puis d’un second ajout,
suppléments qui ne sont donc ni la fin ni le début d’un ouvrage nouveau. Le
second texte se présente en miroir du premier :
Il y a neuf ans, j’ai écrit une postface à L’Orientalisme : j’y insistais non seulement
sur les nombreuses polémiques suscitées par le livre depuis sa parution en 1978,
mais aussi sur le fait que mon étude des représentations de « l’Orient » était de
plus en plus sujette à des interprétations erronées. Que ma réaction soit désor-
mais plus proche de l’ironie que de la colère montre que l’âge est en train de
me rattraper2.
Ce geste redoublé renforce l’inscription du livre dans une histoire de ses
réceptions, y compris par son auteur lui-même, qui s’efforce de défendre la
validité de son analyse première, adoptant essentiellement la position de l’in-
tellectuel sur la défensive mais résolu à se battre.

1. Elle est traduite en français par Claude Wauthier pour la réédition de 1997.
2. Edward W. Said, « Préface », L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil (La couleur des
idées), 2005 [1978], p. i.

Daniel Lançon, «  Les relectures d’Orientalism par Edward W. Said : défense, illustration et nouveaux
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C’est un « essai » qu’il choisit d’intégrer en guise de « Postface » et non
de « Préface », sa longueur ayant sans doute incité son éditeur américain à
choisir le lieu d’inscription de ces pages. La propension des lecteurs étant en
outre de ne pas lire les préfaces, même celles qui sont autographes, peut-être
ceux-ci auraient-ils l’envie d’aller voir de plus près une postface. Dans une
sorte de captatio benevolentiae, il commence par confier le récit de la genèse
de son projet :
Je fus encouragé par un ou deux amis et par ma famille proche, mais sans avoir la
moindre idée de l’intérêt que pourrait susciter une telle étude sur les voies et les
moyens qui avaient permis à l’Europe et à l’Amérique, à grand renfort d’érudition
et d’imagination, de forger et entretenir pendant deux cents ans une image deve-
nue traditionnelle du Moyen-Orient, des Arabes et de l’islam3.
Ces deux interventions d’Edward W.  Said disent l’inquiétude d’un
homme qui estime que certaines lectures de son livre ont trahi sa pensée,
80 notamment par le biais des traductions – dont il déclare n’avoir aucune idée
pour certaines :
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Dans la mesure où j’ai pu suivre et comprendre ces versions successives, c’est de
cette étrange et souvent inquiétante prolifération polymorphe – à laquelle je ne
m’attendais pas – que je voudrais discuter ici, en relisant ce livre, qui est bien mon
œuvre, à la lumière de ce que d’autres ont dit à son sujet4.
Prenant acte du nombre important de traductions d’Orientalism de par
le monde depuis 1980, l’auteur en conclut que son ouvrage est « devenu toute
une série de livres différents », comme un « livre collectif » qui le « dépasse en
tant qu’auteur, bien plus [qu’il ne pouvait] le pressentir quand [il l’écrivait]5 ».
Cette intense activité atteste sans doute de la vulnérabilité d’un livre, devenu
tout autre, bien au-delà semble-t-il, de l’habituelle désappropriation liée à la
publication en tant que telle.
L’auteur se trouve dès lors aux prises avec le topos bien connu : « J’ai été
mal compris – ils n’ont pas bien lu mon livre. » Il reprend donc la plume pour

3. Edward W. Said, « Postface », dans ibid., p. 355. Dans la fin de son « Introduction », Edward Said se
définit comme « Oriental » en dépit de toute sa formation intellectuelle et il argue du fait que rien ne lui a
« fait perdre le contact avec la réalité culturelle d’un Oriental, avec l’implication personnelle qui [le] consti-
tue comme tel ». Il se pose encore en « Palestinien arabe en Occident » (ibid., respectivement p. 39 et 41).
4. Ibid., p. 356.
5. Ibid., Thomas Brisson insiste à juste titre sur le fait qu’Orientalism, traduit en trente-six langues, « se
prêtait à un jeu de reprises, de fécondations et de malentendus créateurs qui contribuaient à l’inscrire dans
un réseau labyrinthique et quasi infini de références » (Thomas Brisson, « Pourquoi Said ? Une relecture
sociohistorique de la genèse d’un ouvrage », dans François Pouillon, Jean-Claude Vatin [dir.], Après l’orien-
talisme. L’Orient créé par l’Orient, Casablanca, Fondation du Roi Abdul-Aziz Al Saoud, 2012, p. 135).

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guider la lecture première mais également les relectures, visant, sinon à faire
revenir – était-ce bien possible ? – au « vrai visage » du livre, tel que l’auteur le
rêvait compris, du moins à chasser les contresens les plus grossiers à ses yeux.
Edward Said ressent l’impérieuse nécessité de défendre ses « intentions » d’au-
teur, en pratiquant notamment un « survol des transmutations critiques6 » de
son livre, afin de mieux s’expliquer et de répondre aux attaques malveillantes.
La mise au point n’est pas censée clore les polémiques – l’auteur n’a pas cette
naïveté –, mais repréciser des positions, aider les nouveaux lecteurs à com-
prendre la nature des thèses, les convaincre de réagir, éventuellement, contre
ce qu’il estime avoir été de mauvaises interprétations. Edward W. Said déclare
ne « régler des comptes » avec personne, ni « recenser des éloges », mais vouloir
« cerner et fixer un sentiment diffus » qu’il « éprouve en tant qu’auteur, bien
au-delà de l’égocentrisme des êtres solitaires que nous sommes quand nous
entreprenons un travail7 ». En se justifiant, en développant un discours de
vérité (« ce que j’ai vraiment voulu dire »), il cherche par là même à réinstaller 81
sa légitimité d’auteur. Pour autant, si ses pages de commentaire manifestent
une évidente force d’argumentation, elles sont tout autant le lieu d’exposition
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d’une « inquiétude spéculaire8 », n’étant pas exemptes en effet du pathétique
autobiographique de qui revient sur son parcours.

Erreurs, manques mais fécondité de l’ouvrage


Certains commentateurs ne manquent pas de souligner comme relevant de
l’obstination idéologique le fait qu’Edward W. Said n’a produit aucune édition
corrigée de son texte, corrigée de ses erreurs factuelles, finalement assez nom-
breuses9. L’auteur ne dit rien de ce choix dans ses deux textes d’accompagne-
ment, sans doute parce qu’il a pensé que cela aurait affaibli le procès instruit
contre les orientalistes savants. Seules concessions faites : le regret éprouvé de
n’avoir pas mieux considéré l’orientalisme allemand ou d’avoir pris en compte

6. Ibid., p. 367.
7. Ibid., p. 356.
8. Selon l’expression de José-Luis Diaz, dans « Quand les préfaces parlent des préfaces (1827-1833) »,
dans Laurence Kohn-Pireaux (dir.), Le Texte préfaciel, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2000, p. 7.
9. Robert Irwin insiste sur ce point dans The Lust of Knowing (Londres, Allen Lane, 2006). Le même orien-
taliste arabisant revient, plus largement, dans une conférence prononcée à Paris en 2009, sur les « limites
chronologiques et topographiques complètement arbitraires établies par Said et ses disciples (Robert Irwin,
« Les vrais discours de l’orientalisme », dans François Pouillon, Jean-Claude Vatin [dir.], Après l’Orienta-
lisme. L’Orient créé par l’Orient, op. cit., p. 39).

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la situation particulière du Maghreb. Il n’accepte que de nuancer certaines
déclarations de son texte initial qui ont perturbé l’adhésion, voire hypothé-
qué sa fécondité notamment pour ce qui est de l’étude des orientalismes litté-
raires. Il précise ainsi en 1994 qu’il admire sincèrement Gustave Flaubert que
l’Égypte fascina. Il s’inquiète que l’on ait pu lire sur le même plan ses analyses
de Chateaubriand et de ce dernier Flaubert par exemple, ou celles concernant
Burton, ce qui montre qu’il a bien pris conscience d’un mauvais accueil de la
critique littéraire10. Pour autant il redit qu’il existe à son avis « de fortes affi-
liations entre l’orientalisme et l’imagination littéraire, ainsi que la conscience
impériale11 ».
Dix ans plus tard, c’est l’infléchissement de son analyse de « l’intérêt de
Goethe pour l’islam et en particulier pour le poète Hafiz – cette passion dévo-
rante12 », qui est la plus sensible. Edward W. Said souligne que « l’époque et
la maîtrise sans faille de plusieurs langues contribuaient à la compréhension
82 dont Goethe se faisait le champion avec sa propre compréhension de la litté-
rature islamique13 ». Alors qu’il plaçait les littératures européennes au cœur
du dispositif impérial culturel occidental14 – au moment même où il avait été
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titularisé dans une chaire de littérature anglaise et comparée –, il modifie donc
sa position sur l’engagement des lettrés.
Dans Culture et impérialisme qu’il écrit à New York en 1992, où le cri-
tique est plus libre que dans une postface, Edward Said reconnaît avoir, avec
L’Orientalisme, « laissé de côté » [...] « certains livres, articles, auteurs et idées » :
J’ai préféré examiner ce que j’estime important et fondamental : je reconnais
d’avance que la sélectivité et le choix délibéré ont régné. J’espère que les lecteurs
et critiques de ce livre s’en serviront pour prolonger la recherche et la réflexion sur
l’expérience historique de l’impérialisme15.
Il accepte notamment l’idée selon laquelle il y eut bien une « expérience
historique de la résistance à l’Empire16 » chez les colonisés comme chez cer-
tains lettrés européens résidant en Orient.

10. Voir Edward W. Said, « Postface », art. cité, respectivement p. 363 et 367.
11. Ibid., p. 371, le mot en italiques est en français dans le texte.
12. Edward W. Said, « Préface », ibid., p. vi.
13. En 1978, Said déconsidère régulièrement le Divan de Goethe. C’est le cas lorsqu’il estime que Karl
Marx échoue à prendre en compte les véritables souffrances des prolétaires orientaux parce qu’il s’en
remet à Goethe « comme source de sagesse sur l’Orient » (ibid., p. 180).
14. Thomas Brisson parle à ce propos de « colère théorique de Said », dans « Pourquoi Said ? Une relec-
ture sociohistorique de la genèse d’un ouvrage », op. cit., p. 150.
15. Edward W. Said, Culture et impérialisme, Paris, Fayard/Le Monde diplomatique, 2000 [1993], p. 25.
16. Ibid., p. 12.

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Edward W. Said soutient que « les arguments » qu’il avait « avancés dans
L’Orientalisme ont été développés par bon nombre de recherches d’anthropo-
logie, d’histoire ou d’études régionales17 ». La « Postface », écrite peu après,
reprend et développe cette affirmation. Cet « essai » en deux parties comporte
une analyse de la réception du livre de 1978 en forme de défense et illustra-
tion et, de manière plus brève, une présentation « des nouvelles tendances, des
nouvelles critiques et des nouvelles interprétations qui, tout en acceptant les
prémisses fondamentales de [son] livre, vont bien au-delà, selon des itinéraires
qui […] enrichissent notre compréhension de la complexité de l’expérience
historique18 », à savoir surtout les études postcoloniales. Said se dit « heureux
et flatté » qu’Orientalism
ait souvent contribué au renouvellement des études des africanistes et des spécia-
listes de l’Inde, des analyses de l’histoire des masses opprimées, à la reconfigura-
tion de l’anthropologie postcoloniale, des sciences politiques, de l’histoire de l’art,
de la critique littéraire, de la musicologie, et aussi de l’ample développement de 83
nouveaux discours sur les minorités et le féminisme19.
Il adresse son salut aux « étudiants » et « enseignants » qui « ont travaillé
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assidûment pour étendre le champ des sujets d’étude de manière à inclure la
littérature produite par les femmes, les artistes et les penseurs non européens
et autres créateurs marginalisés20 ». Il conclut qu’il faut en prendre acte tout
en restant vigilant sur des dérives à venir, qu’il ne précise pas, ce qui affaiblit
quelque peu sa position.
Edward W.  Said cherche à resituer son Orientalism dans le nouveau
contexte du postcolonialisme mais également du postmodernisme. S’il
s’éloigne radicalement du second mouvement qui comporte, à ses yeux, une
« forte tendance eurocentrique, et une prépondérance de jugements théo-
riques et esthétiques qui soulignent le local et le contingent, en même temps
que l’apesanteur presque décorative de l’histoire, le besoin de pasticher, et par-
dessus tout le consumérisme21 », c’est pour mieux rejoindre les études post-
coloniales dans lesquelles des « impératifs historiquement et politiquement

17. Ibid., p. 11.


18. Edward W. Said, « Postface », art. cité, p. 375.
19. Ibid., p. 366-367.
20. Ibid., p. 379. « Considérant L’Orientalisme avec le recul de quinze années riches en événements, et
compte tenu de la masse des nouvelles interprétations et tentatives pour réduire l’emprise des contraintes
impérialistes sur la pensée et les relations humaines, je peux dire que ce livre a eu au moins le mérite de
s’engager ouvertement dans le combat qui continue bien entendu dans l’Ouest et l’Est réunis » (ibid.,
p. 382).
21. Ibid., p. 378.

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urgents » demeurent des enjeux, soutenant « l’extension des préoccupations
postcoloniales aux problèmes de la géographie. Après tout, L’Orientalisme est
une étude qui a pour but de repenser ce qui durant des siècles a été considéré
comme un gouffre infranchissable séparant l’Est de l’Ouest22 ».

Les nouveaux contextes en renfort des thèses initiales


Edward W. Said s’est rapidement aperçu que son texte suscitait la naissance de
multiples effets de signification, effets découlant de ses thèses en elles-mêmes
bien sûr mais également des contextes de réception, en évolution rapide de la
fin des années 1970 au début des années 2000. Il est évident que la question
palestinienne est ainsi inscrite en filigrane dans plusieurs chapitres d’Orien-
talism avant d’être traitée au grand jour dans le dernier chapitre, en lien avec
84 une sévère critique des positions américaines. « Orientalism est saturé par
l’actualité politique du conflit entre Israël et ses voisins arabes, palestiniens
au premier chef 23. » Edward W. Said concède en 1994 que « L’Orientalisme
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donne l’impression d’avoir été écrit à partir d’une très concrète expérience
de déprivation personnelle et de désintégration nationale24 ». La préface de
2003 reprend cette position, en l’actualisant, en termes toujours aussi sévères
pour les nouvelles formes d’impérialisme : « Vingt-cinq ans après la parution
de mon livre, l’orientalisme nous force à nous demander si l’impérialisme
moderne a jamais disparu, ou s’il ne perdure pas en fait depuis l’entrée de
Bonaparte en Égypte, il y a deux siècles25. » Le reproche fait à sa thèse de
1978 d’avoir défendu abusivement l’imbrication inévitable de la recherche
orientaliste avec l’impérialisme colonial est non seulement repoussé, mais
démonstration est apportée, selon lui, d’une nouvelle complicité d’ordre néo-
colonial. L’analyse de la politique américaine au Moyen-Orient est menée en
termes très virulents, alors qu’il déclare s’exprimer « en tant qu’Américain et
Arabe ». Il s’adresse à la première personne au lecteur afin de lui faire prendre
conscience d’une terrible cécité :

22. Ibid., p. 380. « L’idée de repenser et de reformuler les expériences historiques qui ont été autrefois
fondées sur la séparation géographique des peuples et des cultures est au cœur de tout un ensemble de
travaux érudits de critique » (ibid., p. 381).
23. Thomas Brisson : « Pourquoi Said ? Une relecture sociohistorique de la genèse d’un ouvrage »,
art. cité, p. 142.
24. Edward W. Said, « Postface », art. cité, p. 364.
25. Id., « Préface », art. cité, p. iv.

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La réflexion, la discussion, l’argumentation rationnelle, les principes moraux
fondés sur la vision laïque selon laquelle les êtres humains font leur propre his-
toire, tout cela a été remplacé par des idées abstraites qui glorifient l’exception
américaine, ou occidentale, nient l’importance du contexte et considèrent les
autres cultures avec mépris26.
Il attaque la « guerre impérialiste » menée par les États-Unis de Bush,
« pour des raisons idéologiques liées à une volonté de domination mondiale,
de contrôle sécuritaire et de mainmise sur des ressources raréfiées », estime
qu’il s’agit d’« une des catastrophes intellectuelles de l’histoire, notamment
parce qu’elle a été justifiée et précipitée par des orientalistes qui ont trahi
leur vocation de chercheurs27 ». Il s’était déjà défendu en 1994, parlant des
« intérêts des orientalistes » (le terme figure en italiques), déclarant nulles et
non avenues les « subtiles distinctions entre un orientalisme qui ne serait
qu’un exercice innocent d’érudition et un orientalisme complice d’un impé-
rialisme28 », ligne sur laquelle s’étaient tenus nombre de critiques, au moins 85
dans les premières années de réception du livre d’Edward W. Said.
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La non-maîtrise de lectures identitaires et essentialistes
Dans l’introduction de Culture et impérialisme, en 1992, Edward W.  Said
proteste contre les lectures biaisées de son livre de 1978 et il s’emporte
contre ceux qui vantent le bienfait du retour à la « tradition », les « fonda-
mentalistes religieux et nationalistes29 ». Il comprend alors que ses propos
ont pu attiser la protestation anti-occidentale, notamment de la part des
islamistes. Il y revient dans sa « Postface » : « En bref, critiquer l’orienta-
lisme, comme je l’ai fait dans mon livre, revient à soutenir l’islamisme et le
fondamentalisme musulman30 », ce que l’auteur n’a pas dit, syllogisme qu’il
conteste à nouveau, et qui le peine particulièrement. Il insiste sur le fait que
« par une interprétation délibérément irresponsable » la lecture d’Orienta-
lism « (comme celle de tout ouvrage fondé sur une opposition binaire stable)
offre l’image d’un islam innocent et agressé31 ». Tout en maintenant l’idée

26. Ibid., p. vii-viii.


27. Ibid., p. iii.
28. Edward W. Said, « Postface », art. cité., p. 360.
29. Id., Culture et impérialisme, op. cit., p. 14.
30. Id., « Postface », art. cité, p. 357.
31. Ibid., p. 361.

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selon laquelle « l’intérêt européen pour l’islam » est profondément lié à « la
crainte de voir la chrétienté exposée à une concurrence monothéiste, cultu-
rellement et militairement impressionnante32 », il soutient clairement que
la « différence entre les réactions arabes et les autres à L’Orientalisme révèle
clairement la mesure dans laquelle des décennies de défaites, de frustrations
et d’absence de démocratie ont affecté la vie intellectuelle et culturelle dans
les pays arabes33 ». Edward W.  Said déplore « la disparition progressive de
la tradition islamique de l’ijtihad 34 ou d’interprétation personnelle », « un
des désastres culturels majeurs de notre époque, qui a entraîné la dispari-
tion de toute pensée critique et de toute confrontation individuelle avec les
questions posées par le monde contemporain35 », propos qui ne lui attira
pas que des sympathies36. Il parle du « sort à la fois fortuné et infortuné » de
son livre dans un « contexte de turbulence » du monde arabe et musulman,
énumérant les conflits ; il déplore que le livre ait été lu comme le témoignage
86 de « blessures » et de « souffrances » d’un Oriental qui prend enfin la parole
pour défendre les siens, reçu comme « une sorte de témoignage sur le statut
des opprimés37 ».
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32. Ibid., p. 371. En outre, il réaffirme que « bien des clichés sur la sensualité, la fainéantise, le fatalisme,
la cruauté, l’avilissement, et aussi la splendeur, des Arabes et des musulmans que l’on trouve en littérature,
de John Buchan à V. S. Naipaul, font partie des préjugés sous-jacents qui imprègnent le champ voisin de
l’orientalisme universitaire » (ibid., p. 372).
33. Ibid., p. 366. Said évoque l’une des objections de son ami Albert Hourani selon laquelle « à force
d’épingler les exagérations, le racisme et l’hostilité d’une grande partie des études islamiques, je négligeais
de mentionner ses nombreuses réussites au point de vue de l’humanisme et de la science » (ibid., p. 368).
« Ceci n’est pas contradictoire avec ce que je dis dans L’Orientalisme, à la différence que j’insiste sur la
prévalence dans ce même discours d’attitudes qui ne peuvent pas simplement être passées sous silence
ou ne pas être prises en compte. Nulle part je ne prétends que l’orientalisme est malfaisant, ou superficiel,
et identique dans le travail de chaque orientaliste. Mais je dis bien que la guilde des orientalistes a été
historiquement la complice du pouvoir impérial, et ce serait faire preuve d’une bienveillance béate que de
soutenir que cette complicité est sans incidence » (ibid., p. 369).
34. Note de l’éditeur français (2005) : « Effort d’élaboration juridique à partir du Coran et des Hadîth
(paroles et actes de Mahomet et de ses compagnons). »
35. Edward W. Said, « Préface », art. cité, p. viii.
36. Sur les effets complexes produits par le livre d’Edward Said, voir Alain Roussillon : « Le débat sur
l’orientalisme dans le champ intellectuel arabe : l’aporie des sciences sociales », Peuples méditerranéens,
n° 50, janvier-mars 1990, « L’Orientalisme », p. 7-39.
37. Edward W. Said, « Postface », art. cité, p. 361-363. Henri Béhar insiste sur ce point dans « Edward
Said relit son Orientalism », Le Monde des livres, 15 février 1995, p. vii. Il ajoute que la nouvelle édition
américaine « pourrait être un des événements de l’année éditoriale ».

Daniel Lançon, «  Les relectures d’Orientalism par Edward W. Said : défense, illustration et nouveaux
contextes », S. & R., no 37, printemps 2014, p. 79-89.

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Edward W.  Said a rapidement compris que son entreprise avait prêté
le flanc sur la question des identités collectives en régime d’historicité38. Il
intervient, dans une conférence prononcée en 1985 et publiée dès 1986, pre-
mier grand retour vers son livre de 1978, sur le fait que « l’Orient et l’Occi-
dent sont des faits produits par les êtres humains et que, en tant que tels, ils
doivent être étudiés comme parties intégrantes du monde social, et non pas
divin ou naturel39 ». Il refuse même les termes d’« Orient » et d’« Occident »,
considérés comme entités.
C’est en toute logique que, dans sa « Postface », il réfute la thèse de Samuel
Huntington sur l’inévitable choc de civilisations, « une thèse dont les prémisses
sont que les civilisations occidentale, confucéenne et islamique, entre autres,
sont comme des compartiments étanches dont les adeptes ont au fond pour
principale préoccupation de parer les coups des autres » alors, que, à son avis,
les « cultures sont hybrides et hétérogènes » et « si reliées entre elles et si interdé-
pendantes qu’elles défient toute description unitaire40 ». 87

C’est là un des messages implicites de L’Orientalisme : toute tentative d’imposer


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aux peuples et aux cultures des limites de race ou d’espèce met en évidence non
seulement les déformations et falsifications qui peuvent découler d’une telle
approche, mais aussi la façon dont la compréhension des problèmes est liée à la
production de concepts tels que « l’Orient » ou « l’Occident »41.
« L’opposition entre l’Orient et l’Occident », qu’avait construite l’orien-
talisme, « était à la fois erronée et hautement indésirable » affirme-t-il, s’in-
quiétant de voir que des lecteurs ont pu y lire « l’affirmation d’identités anti-
thétiques et désespérément antagonistes42 ».
À la fin de sa vie, il reprend ce combat contre « l’essence du dogme
essentialiste43 » ce que James Clifford avait bien décrit comme une voie
urgente dès réception du livre en 1980 : « Tant qu’à laisser en suspens tous
les modes de pensée de type ontologique, autant essayer de concevoir les

38. « L’un des héritages de l’orientalisme, et l’un de ses fondements épistémologiques, est l’historicité »
(Edward W. Said, « Orientalism Reconsidered », dans Francis Barker, Peter Hulme [dir.], Literature, Politics
and Theory, York, Methuen, 1986, traduit sous le titre « Retour sur l’orientalisme », Réflexions sur l’exil et
autres essais, Arles, Actes Sud, 2008, p. 284. Il s’agit d’une conférence prononcée à l’université d’Essex
en 1985).
39. Ibid., p. 272.
40. Edward W. Said, « Postface », art. cité, p. 375-376.
41. Ibid., p. 376.
42. Ibid., respectivement p. 362 et 366.
43. Edward W. Said, « Préface », art. cité, p. iv.

Daniel Lançon, «  Les relectures d’Orientalism par Edward W. Said : défense, illustration et nouveaux
contextes », S. & R., no 37, printemps 2014, p. 79-89.

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cultures non pas comme organiquement cohérentes ou traditionnellement
continues, mais plutôt comme des processus négociés et actuels44. » Edward
W. Said y est venu, qui parle en 2003 d’identités métissées, transitoires.
Ces deux tentatives de mise en place d’un contrôle a posteriori signalent
fortement la prise de conscience de changements de paradigme, ainsi que
la proposition par l’auteur de continuer le dialogue avec son œuvre de
fondation.
La fécondité de l’ouvrage dans les études de sciences humaines et
sociales, rappelée par son auteur, est incontestable aujourd’hui, les polé-
miques persistantes l’attestent encore s’il en était besoin, entretenues par des
déclarations sur le fait que Said avait voulu monter « combien était eurocen-
trique le prétendu universalisme des lettres (pour ne rien dire de l’histoire, de
l’anthropologie et de la sociologie)45 ». Et ce n’est pas l’effet de renforcement
du chapitre final du livre initial, très politique, de contestation anti-impéria-
88 liste, qui apaisera les débats.
Pour autant, soutenir de plus en plus au fil des années que ce livre fut
écrit au nom d’un certain humanisme46 – par un Oriental exilé en Occident
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devenu professeur de littérature anglaise et comparée dans l’institution uni-
versitaire américaine, et certes demeuré un intellectuel engagé –, ne laisse
pas d’apparaître comme paradoxal par rapport à maintes démonstrations
inscrites au fronton du livre de 1978. C’est que cet humanisme lié à « nos
capacités interprétatives rationnelles » serait le dernier barrage devant toutes
sortes d’extrémismes, d’où l’urgence qu’il y aurait à « renouer avec la pratique
d’un discours mondial laïque et rationnel47 ».
On peut se demander quels effets eurent ces accompagnements sur
la lecture du corps même d’un texte par ailleurs non révisé, mise à part

44. James Clifford, « Sur L’Orientalisme » , Malaise dans la culture. L’ethnographie, la littérature et l’art au
xxe siècle, Paris, École nationale supérieure des beaux-arts, 1996 [1980], p. 270, traduction française de
« Edward Said, Orientalism », History and Theory, n° 19, 1980, repris dans The Predicament of Culture.
Twentieth-Century Ethnography, Literature and Art, Cambridge, Harvard University Press, 1988.
45. Edward W. Said, Humanisme et démocratie, Paris, Fayard, 2005, p. 88.
46. Said se dépeint en « humaniste » héritier de Vico et des « grands philologues du xxe siècle, Erich
Auerbach, Leo Spitzer et Ernst Robert Curtius » (Edward W. Said, « Préface », art. cité, p. V-VI). « Avec
L’Orientalisme, je voulais m’appuyer sur la critique humaniste afin d’élargir les champs de lutte possible et
de remplacer par une pensée et une analyse plus profondes, sur le long terme, les brefs éclats de colère
irraisonnée qui nous emprisonnent » (ibid., p. v).
47. Ibid., p. ix. Dans l’un de ses derniers écrits, il déclare toujours croire qu’il est « possible de critiquer
l’humanisme au nom de l’humanisme et que, fort des abus que l’histoire de l’eurocentrisme et de l’empire
nous a enseignés, on pouvait élaborer une forme différente d’humanisme qui soit cosmopolite et reliée au
texte » (Edward W. Said, Humanisme et démocratie, op. cit., p. 36).

Daniel Lançon, «  Les relectures d’Orientalism par Edward W. Said : défense, illustration et nouveaux
contextes », S. & R., no 37, printemps 2014, p. 79-89.

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l’acceptation possible de l’image que l’auteur reconstruit de lui-même. L’effet
de miroir de ces deux textes a pu en effet aboutir à l’établissement fragile
d’un accompagnement testamentaire, fragile parce que les lecteurs ne sont
pas tous en mesure de parier – avec l’auteur adoptant une énonciation d’écri-
vain quelque peu autobiographe autant que de penseur et de scientifique
– pour « l’hospitalité » ; et que le chercheur ne correspond pas toujours au
modèle idéal présenté dans la « Préface », faisant « activement, en lui-même,
une place à l’Autre étranger48 ».

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48. Ibid., p. vii. Selon James Clifford, il faudrait même éviter « l’énonciation d’essences cosmopolites Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.74.99.141 - 18/06/2020 10:13 - © Éditions de la Sorbonne
et d’humains dénominateurs communs » (James Clifford, « Sur L’Orientalisme », art. cité, p. 271-272).
« L’un des premiers comptes rendus, parmi les plus analytiques et les plus sympathiques, de mon livre
L’Orientalisme, a été publié en 1980 par James Clifford […]. Il est devenu par la suite un chapitre de son
important livre paru en 1988, The Predicament of Culture » (Edward W. Said, Humanisme et démocratie,
op. cit., p. 32). Edward Said rappelle cependant que James Clifford avait parlé de ses « ambivalences
méthodologiques » (ibid., p. 33), et que « l’une de ses principales critiques, souvent reprises par d’autres,
était qu’une grave contradiction se nichait au cœur de [son] livre, à savoir le conflit entre [sa] prédisposition
manifeste et avouée pour l’humanisme d’un côté et l’antihumanisme de [son] sujet et de l’approche [qu’il
avait] adoptée de l’autre » (ibid., p. 32). Il conclut que Clifford avait raison « de bien des façons » même
s’il se défend, à tort, d’avoir cédé à l’influence de « l’idéologie antihumaniste de cette théorie [française,
foucaldienne] » (ibid., p. 34-35).

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