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LA NOTION DE TOTALITÉ DANS LES SCIENCES SOCIALES

Author(s): Henri Lefebvre


Reviewed work(s):
Source: Cahiers Internationaux de Sociologie, NOUVELLE SÉRIE, Vol. 18 (Janvier-Juin 1955),
pp. 55-77
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40688912 .
Accessed: 10/03/2013 20:54

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LA NOTION DE TOTALITÉ
DANS LES SCIENCES SOCIALES
par HenriLefebvre

La notionde totalitéest une notionphilosophique. Peut-être


mêmedoit-onla considérer commeune « catégorie » de la philo-
sophie.Pas un philosophe dignede ce nomqui n'ait contribué
à l'élaborer.Pas un philosophe dignede ce nomqui ne se soit
efforcé d'atteindre une représentation de l'Universcommetota-
lité. L'empirisme, le pluralisme, dans la mesureoù ils restent
des philosophies, n'échappent pas à cetteconstatation.
Soulignons ici, dès le débutde cetteétude,une distinction
capitale.La notionde Totalitépeutse comprendre de deuxfaçons
contradictoires : commetotalitécloseet fermée - commetota-
litéouverteet mouvante. Quanton veutappliquerà desréalités
concrètes, notamment aux réalitéshumaineset sociales,cette
notion, les modalités d'application diffèrent profondément, selon
du
l'interprétation concept. Une totalité close exclut d'autres
totalités; ou bienl'on n'enconsidère qu'une,enniantles autres;
ou bienles totalitésconsidérées restentextérieures les unesaux
autres.Parcontre, unetotalité « ouverte»peutenvelopper d'autres
totalités,également ouvertes ; ellespeuvents'impliquer en pro-
fondeur, etc....La notionde totalitéouverte est d'ailleursplus
subtile,plus difficile à saisirque celle,trèssimple,de totalité
close.Elle réclameun effort supplémentaire de réflexion.
En ce qui concerne les philosophies, cellesqui incarnent pour
ainsidirela notionde totalitéclose,se présentent commedes
systèmes. La notionde totalitéouvertecorrespond à un autre
typede recherche et de penséephilosophiques.
Exprimons la choseautrement : il fautse garderde confondre
« total» et « totalitaire » ; encoreque la confusionsoit assez
fréquente, et qu'elleprovoqueun discrédit de la réflexion philo-
sophique, considérée aisément comme systématique, métaphy-
sique et totalitaire....
La penséedes philosophes n'opèrepas dans le vide, dans
l'abstrait,ou dans un domaine isolé et transcendant. Par consé-
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quentd'autreschercheurs peuventparveniraux mêmesnotions


quelesphilosophes, pard'autresvoies.C'estainsiquedansl'histoire
de la connaissance, la philosophie et les sciencesse rencontrent,
se recoupent sans cesse,et constituent parfoisdes unitéssans
pour cela coïncider.
Mêmedanslessciencesexpérimentales, le savantpeutpressen-
tir,à traverstel faitou telleloi qu'il isole,une totalitéconfu-
sémentprésupposée : la Nature,ou la connaissance humaine.
Cette notionconfusetantôtparalysela recherche, mais plus
souventpeut-être la féconde.(Un exemple: la manièredont
Pasteurconcevaitla nature,en généralisant intuitivement des
structures ou
symétriques dissymétriques.)
Dans les sciencessociales,la notionde Totalités'estimposée,
lentement, d'une façonspécifique et d'ailleurspeut-être encore
plus confuse que dans les autres sciences. A la représentation
confuse et intuitive de la natureou de la matièrecommeun tout
correspondit d'abordla notionnon moinsconfusede la société
commeunTout.Puisla notions'estélaborée, affinée,différenciée.
Ainsi,les théoriciens et spécialistesdes sciencessocialesont
retrouvépour leur proprecomptela notionde Totalité,dans
la mesureoù ils ne se bornaient pas à la pureet simpledescrip-
tionde faitsisolés.
Cependant, la notionconsidérée estdanssonfondsunenotion
philosophique. Son emploidans un domaineconcretpose des
problèmes et ne va pas sans risques.Il doit s'examineravec
prudenceet rigueur.La jonctionde la philosophieavec les
sciences(ici les sciencesde l'hommeet de la société),si elle
réussit,a une importance considérable. Si elle échoue,cet échec
aura lui aussides conséquences graves....
Dès l'aurorede la philosophie, la notionde Totalité(unité
et multiplicité indissolublement liées,constituant un ensemble
ou un tout) apparaîtcommeessentielle. Les philosophes grecs
la posentnaïvement, dans le sensd'une objectivité immédiate,
donnée,aisémentsaisissable.La nature,poureux, contientdes
caractèrescontradictoires : unité et multiplicité, mobilitéet
profondeur, changements superficiels et lois(1). Hegel,dans ses
de la philosophie,montrele sens des images
Leçons sur Vhistoire
et profondes,
naïves,fraîches que noustrouvonschez Heraclite.
Le feu créateur,absencecomplètede repos,passe sans cesse
d'unélément à un autre,et contient
ou aspectdistinct leurunité.

(1) « Le monde,un et tout, n'a été créé par aucun dieu,ni par aucun homme,
mais a été, est et sera un feu éternellement vivant qui s'allume selon une loi et
s'éteintselon une loi » (Clémentd'Alexandrie, Stromates, t. V, p. 14,résumantla
pensée d'Heraclite. Cf. Hegel, Leçons sur Vhistoirede la Philosophie,edit,alle-
mande, t. I, p. 352).
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LA NOTION DE TOTALITÉ

Commentant cette« objectivité » danssonrapport


héraclitéenne
avec les sciences,Hegelmontreaussique dèsle débuthistorique
de la connaissance, les savantsproprement dits (toujoursplus
ou moinsspécialistes) ont péchépar étroitesse. Ils n'acceptent
pas sans réservemêmela naïvetéobjectivehéraclitéenne, la
plus simplenotionde l'objectivité et de la totalité.Ils partent
(et doiventpartir)de faits,de « propriétés » analysées,classées
en genreset espèces,de quantitésséparéesdes qualités.Alors,
ils croientpartirdes faitspurs et simples,mais en véritéils
pensent ; ils ne peuventpas ne pas penser; ils emploient - sans
le savoir- des catégorieset notions; ils conceptualisent mais
le plus souventsans le savoiret sans savoircomment, restant
en deçà de la premièrenotionphilosophique de l'objectivité,
celle d'Heraclite. « Si on les écouteils observent, ils disentce
qu'ils voient,mais cela h*estpas vrai,car sans s'en rendrecompte
ils transformentce qu'ils voienten concept.»Nulle part dans son
œuvre,où cettecritiquede l'empirisme simplese répètesouvent,
Hegelne l'a présentéed'une manièreaussi convaincante qu'à
proposd'Heraclite.Dans toutel'histoirede la sciencecomme
telle,se manifesteraune certaineétroitesse, une certaineinex-
périence dans le maniement des concepts (sauf quandle savant
et par conséquent
est aussi philosophe) une certaineincapacité
à saisirles transformations,les mouvements (1).
Après la réaliste
philosophie naïve des premiers philosophes
grecs,après1'«objectivitéhéraclitéenne », la notionde totalité
se dédoublecontradictoirement. Elle se développedans deux
directions incompatibles; nécessairement, le conflits'aggrave
entredeuxinterprétations, qui d'ailleursinterfèrentet se mêlent.
Tantôtla totalitéest conçuecommeclose,fixée,donc comme
transcendante aux phénomènes et à la multiplicitédonnés,donc
commemétaphysique, ce qui ne va pas sansdifficultés insolubles
(l'absolu,ou Dieu,estle Tout,et il n'estpas tout,etc.). Tantôt
la totalitése conçoitcommeimmanente, donc de façonnatu-
ralisteou matérialiste, et plus ou moinsclairementcomme
mouvanteet ouverte.
(1) Engelsa repris dansYAnti-Duhring cesréflexions deHegel.L'artdemanier
les concepts n'estpas inné; la philosophie l'élaboredansla logiqueet la dialec-
tique.Cependant les métaphysiciensarrivent à manierhabilement desconcepts
fixes,isolés,séparésdu contenu. La correspondance entrelesréflexions de Hegel
et cellesd'Engelsest indiquéepar Lénine,dans les CahiersPhilosophiques, sur
l'histoirede la philosophie de Hegel,à proposprécisément d'Heraclite. Cf.aussi
la trèsintéressante à
lettred'Engels Marx, 30 mai 1873. Il critiquela «mauvaise
éducation » des savantsau pointde vue de la méthodologie générale (logiqueet
Il
dialectique). attaque de manièrevive et amusante le purempirisme et leposi-
tivisme selonlequelle phénomène dissimule l'inconnaissable,et la chose-en-soi:
Que penserions-nous d'un zoologuequi dirait: ce chiensembleavoir quatrepattes;
mais en réalitéil n'en a pas du tout,ou peut-êtrequ'il en a quatremillions.

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Nous n'avonspas ici à suivrecetteélaboration laborieuse,


complexe,de la notionphilosophique. Maisil nousfauten sou-
lignerun aspect.Dans les « systèmes » des grandsphilosophes
cartésiens
■,l'homme et l'humain s'intègrent à uneTotalitéobjec-
tivementdéfinie.Nous avonsici un degrénouveau,un appro-
fondissement philosophique de l'objectivité.La Totalitén'est
pas posée hors de l'homme et de l'humain,dans une brutale
objectivité ; elle n'estpas non plus conçuecommeune pureet
transcendante subjectivité (ce que feraplustardla philosophie
post-kantienne avecFichte).Cettetendanceà considérer l'homme
commeun tout dans la Totalitéapparaîtdéjà chez Descartes,
malgrésondualisme (notamment dansson«TraitédesPassions») ;
elle se confirme chez Spinoza,dans l'Éthique (théoriede la
substanceet de la « causa sui» - théoriedu degrésupérieur
de connaissance et de la béatitude).Enfinelle se retrouve dans
la « Monadologie ».
Cependant, danscettelignedurationalisme cartésien,l'homme
et l'humain(conçuscommeunetotalitédansla totalitéde l'uni-
vers) ne se définissent encoreque d'une manièreunilatérale,
incomplète, abstraite. Ils se déterminent essentiellement par et
dans la connaissance. Les autresaspectsconcretsde la réalité
humaine(lessens,la pratique,la vie sociale,l'imagination, etc..)
sontnégligés ou éliminés. Entrel'individu(le moi)et l'universel,
point de médiation.La Nature elle-mêmese conçoitd'une
manièreabstraite,en privilégiant les déterminations mathéma-
tiques. Le cartésianisme ne put dépasserces unilatéralités.
D'une manièreremarquable, ce furent d'aborddes penseurs-
littérateurs, des écrivains(Diderot,Gœthe) qui comprirent
l'hommeet l'humaincommetotalité, Diderot,sans abandonner
la Raisonuniverselle et la connaissance, rendleurdignitéet leur
rôleaux sens,aux passions,à l'imagination et à la vie sociale.
Et cela surtoutdans ses romans.D'une façongénérale,dans
l'œuvredesphilosophes matérialistes françaisdu xvinel'homme
et l'humain(vie individuelle et vie sociale)se prennent comme
un tout donné,d'abordinforme, que l'éducateurvientformer,
et qu'il orientevers un plein développement : le bonheur.
Dans l'œuvredu jeune Gœthe,la notionde l'hommetotal
apparaîtplutôtcommeune revendication que commeune réalité
donnée.Et c'estce quifaitl'intérêt, la grandeur de son« Werther »
commede son« WilhemMeister », typesd'unegrandeaspiration
humaine.GeorgesLukacsa bienmisen évidencecet aspectde
l'œuvredu poète. «Au centrede Werther se trouvele grand pro-
blèmede Vhumanismerévolutionnaire : le problèmedu développe-
mentlibreet universelde la personnalité
humaine....Laprofondeur
et Vuniversalité
de la positiondu problèmechez le jeune Gœthe
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résidedans le faitqu'il voitcetteopposition... nonseulement en


ce qui concerne Vabsolutisme de clocher semi-féodalde VAllemagne
d'alors,maisaussi dans la sociétébourgeoise en général»(Gœthe
et son époque,trad.edit. Nagel,p. 29-30).
Et pourtant,chez Feuerbach(qui reprendet développe
jusqu'à un certainpoint le matérialisme françaisdu xvme)
l'hommecompletou total réapparaîtplutôtcommedonnée
naturelle que commerevendication éthiqueet sociale.L'homme
total existeen nous,en chacunde nous,naturellement. Il lui
suffitde se retrouver, de se reprendre sur ses projectionset
extériorisations religieuses, philosophiques, morales(aliénations).
Cetterepriseou reconquêtede soi peut s'accomplir immédiate-
ment,par la seulephilosophie. A la foistotalitéet partieinté-
grantede la nature,l'hommea selon Feuerbachles organes
précisément nécessairespour saisir Vuniversdans sa totalité.
Parmicesorganes figurent lessens,le sexe,le cerveauetla pensée.
Et Feuerbach demande quel'idéalhumainne soitpas châtré, privé
de corpset de sens,abstrait,maisvraiment l'hommecompletou
totalphysiologiquement donné(cf.LeçonssurVEssenceduChristia-
nisme,Œuvres,id., 1851,t. VIII, p. 324). Léninequi a étudié
avec attentioncetteœuvrede Feuerbachnotedansses Cahiers
philosophiques que c'estlà l'idéalde la bourgeoisie démocratique
révolutionnaire, correspondant à la positionde Tchernichevski
dansl'ancienneRussie.Dans les deux cas, les limitesdu « prin-
cipe anthropologique » appliquéà l'étudede l'hommeet de la
sociétésont les mêmes: un certaindédainpour l'histoireet
l'historicitéde l'humain,une certaineignorancedes efforts
gigantesques nécessairespour que l'hommetriomphesur les
aliénations concrètes et pratiques,doncune certaineétroitesse.
Ce ne sontlà que des versions affaiblies du matérialisme histo-
et
rique dialectique Un
(Lénine). exposépluscomplet analyserait
ici la positionde Stendhalsurle bonheuret le pleindéveloppe-
ment de l'individu,ainsi que celle des socialistesutopistes
français(Fouriernotamment).
Hegel,le premier, a conféréla plus haute dignitéphiloso-
phiqueà la notionde Totalité. Il l'a dégagéeavec soin,analysée,
examinée enelle-même, élaboréedanssa Logique.Ellese retrouve
d'ailleurspartoutdans l'hégélianisme. Elle traverse,elle anime
le « système », effortde géantpoursaisirla Totalitéde l'univers,
de l'histoire,de l'homme.Dans l'ensemblede l'hégélianisme,
la Phénoménologie, la Logique, l'histoiresont des totalités
partielles,ouvertes surle tout.La notionde Totalités'y retrouve
avecla contradiction interne miseen évidenceparles marxistes :
tantôtnotionouverte,mouvante,dialectique- tantôtnotion
fermée, systématique, métaphysiquement imposéedu dehorset
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séparéedu contenuvivant de la penséehégélienne. Ainsi la


contradiction internede la notion,inhérente à elle-mêmeau
coursde l'histoirephilosophique, éclatedans l'hégélianisme -
et produitl'éclatement du système 1
L'examendétailléde la notionvientà sa placedansla 3e sec-
tion (la Réalité)du deuxièmeLivre (théoriede l'Essence)de
la Irepartie(Logiqueobjective)de la Grande Logique(à complé-
ter par les textes,souventplus simpleset clairsde la « petite
logique» ou Logique de l'Encyclopédie). Quand il en vientà
examiner la notionde Totalité,Hegela déjà établique le chemin
de la connaissance va du phénomène à la Loi,de la manifestation
ou apparencesuperficielle à l'essencecachée.
Thèsesqu'il nousfautcomprendre dialectiquement. L'immé-
diat, phénomène ou « fait», ne se suffitpas, car il n'est que
manifestation, apparence.Il fautallerplus loin,ou plutôtplus
profondément, et creuserpour découvrir ce qui se cache, non
pas derrière lui, mais en lui. Il faut, pour connaître,dégager
l'essentiel,et atteindrela nécessité,le déterminisme : la Loi.
Et cependant,en un sens, le phénomène(immédiat,donné,
présentdevantnous) est toujoursplus riche,plus complexe,
que touteloi et touteessence.La Loi, l'essence(objective)n'en
est qu'une partie,à dégagerpar analyse.Le phénomène, par
rapportà la Loi, est doncune Totalité. Car il est rapportentre
l'essencecachée et d'autresréalités,d'autresessences: avec
l'universentier.Car il contient uneprofondeur, une multiplicité
d'essenceset de lois qui s'enveloppent.
Nous avonsici une notionremarquable de Yobjectivité : un
degréplus élevéde cettenotionet de son élaboration philoso-
phique.Qu'est la Loi selon Hegel?« le reflet de Vessentieldans
le mouvement de Vunivers». Le régnede la loi, c'est le contenu
calmedu phénomène : ce qui, dansle devenir, de façonimma-
nenteet interne, demeure relativement stable.Ainsile phénomène
contientplus que la Loi, car il contientla Loi, et de plus,le
mouvement, le deveniruniversel, le rapportde la Loi et de
l'essenceimmanente avec la Totalité.«La Loi n'estpas au delà
du phénomènemais présenteen lui ; le domainedes Lois est le
reflettranquilledu monde phénoménal. » Formules profondes,
étranges,difficilesà saisir.Le mondephénoménal(immédiat,
donné)est agité,contradictoire, mobile.Son reflet(la réflexion
surlui ; la manièredontil se réfléchitou se répercute sur lui-
mêmedans"son propremouvement interne,et aussi dontil se
réfléchit dans notreconnaissance), y comprisle refletde ses
contradictions, de son mouvement, prenddans notrepensée
une sortede calmesouverain.Ce calmene doitpas induirela
philosophie en erreuret lui dissimuler
le caractèreprofondément
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LA NOTION DE TOTALITÉ

agité,contradictoire et enchevêtré du devenir.Le « reflet» des


contradictions doit être non-contradictoire. Cette exigencede
la logiquedialectiqueet de la connaissancea entretenudes
illusionssur la connaissancephilosophique, que nous devons
rejeter.La loi donc est immanente aux phénomènes : loi de
leurdevenir, deleurcomplexe deleursenchevêtrements
agitation,
et contradictions. Plus encore,poursuitHegel(1) les deux (à
savoirle phénomène etla Loi) constituentuneTotalité.Le monde
existantestlui-même le domainedesLois,et la Loi estle phéno-
mèneessentielou le rapportessentiel.Commentcomprendre
ces formules, qui paraissentcontredire ? Il faut
les précédentes
les comprendre dialectiquement ! Les conceptset les calmes
abstractions, l'analysedu concretmouvant,ne se détachent
que momentanément et en apparence,à cause de la stabilité
relativedes conceptset des lois,du mouvement réel.«La vérité
du monde inessentielest d'abord un monde autre», dit Hegel,
mais ce mondeest la Totalité «en tantqu'il est lui-mêmeet aussi
le premier....Le mot Monde exprimela totalitésous la formede
la diversité.Le monde,sous ses deux aspects,en tant qu'essentiel
est dépassé quand la diversitécesse d'être
et en tantqu*inessentiel,
simplement diverse; ainsi il est encoreTotalitéou Univers,en
tantque rapportessentiel». Ainsi,il n'y a qu'un Univers,une
en
Totalité,déjà présente profondeur dansle phénomène. Celui-ci
contient l'essenceet la Loi : il les révèle,et en mêmetempsles
dissimule. Ainsiselonl'exempleque commente approbativement
Léninedans ses « Cahiers», l'écumeet les courantsdu fleuve;
elle les montre,et cependantles cache; l'observation part de
l'écume,maisil fautl'écarter pouratteindre lescourants profonds.
La connaissancedoit donc dans tous les domainespartir
de l'unitédes deux aspects contradictoires de l'univers: le
phénoménal et l'essentiel,intimement et objectivement mêlés.
L'analysebriseet séparela Totalité,que nous devonsensuite
retrouver. Impossiblede procéderautrement. Celui qui croit
simplement constaterou décrirecommencedéjà, malgrélui,
à « conceptualiser », c'est-à-direà chercherde l'essentielsous
l'accidentelet l'apparent; mais il poursuitmal sa recherche.
Impossible à la penséede simplement constater: l'infiniecom-
plexitéducolereil'accablerait. Celuiquiprétend seulementconsta-
terintroduit des présuppositions, ou encoreappauvritle contenu
infiniment richequi faitle concret,et aussi la difficulté de la
connaissance. La véritableméthodepart de cettecomplexité,
(1) Textes réunis dans les Morceaux choisis de Hegel, trad,et introd.par
N. uuTERMAN et H. Lefebvre, Gallimard,1939, pp. 135 et suiy.
Se reporterégalementà l'édition,par les mêmesauteurs,des Cahiersphiloso-
phiquesde Lénine sup la Logique de Hegel (même éditeur,même année).
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pourneplusla perdrede vueà travers lesdétours de la recherche.


Telleest,semble-t-il, la première signification de la théoriehégé-
liennede la Totalité.
D'une façongénérale,les différences, oppositions, contra-
dictions,antagonismes plusou moinsprofonds quesaisitla pensée
constituent un tout,plusou moinsprofond (essentiel)lui-même,
au sein duquel se déroulele conflitdialectiquedes éléments
de la Totalitésaisie.L'uniténe doitjamais dissimuler la contra-
dictionet le conflitplus essentiels et plus profonds en un sens
que l'unité,plusricheset pluscomplexes. Vis-à-visde la contra-
diction,l'unitéconsidérée en elle-même n'estqu'uneapparence.
Mais réciproquement, la contradiction ne doit pas dissimuler
l'unité.Les deux aspectsfontla Totalité.Le mot « monde»,
insistefortement Hegel,se prendle plussouventde façonincom-
plète et trompeuse: tantôtcommeabstractionvide, tantôt
commepseudo-totalité informe. A ces emploismaladroits subs-
tituonsla notiondialectique. L'univers(qui enveloppe la Nature,
l'homme,l'histoire)se présentecommeTotalitéinfiniede tota-
lités partielles,cerclede cerclesou plutôtsphèrede sphères
(l'imageest défectueuse, évoquantdes figurescloses).Et cet
Universest là, devantnous,présentdanstoutévénement, tout
acte,toutphénomène de la natureou de la société.L'analyse
nous obligeà séparer,mais d'autrepart à retrouver le tout,
à pénétrer dans des « sphères» de plusen plusprofondes, larges
et cachées.
Affirmons icicesprincipes dela méthode dialectique objective,
qu'en particulier certainsmarxistes(qui ignorentou ont mal
assimiléles Cahiersde Léninesur Hegel)onttendanceà laisser
de côté. S'engagerdans le domainedes Lois ou des essences,
les considérer commese suffisant, c'est aussi se perdredans
« le désertde l'essence». Ce domaineest calme,froid,desséché.
La dialectiquenousproposed'abordune notiondu concret, que
les marxistesont retenuede l'enseignement hégélien,en la
transformant.
Le concretest inépuisable, et les apparencesou phénomènes
infiniment complexeset intéressants. Et cela non seulement
parcequ'ilscontiennent les Lois, maisparcequ'ils contiennent
plusque les Lois. Le « monde» se dédoublepourla connaissance :
abstraitetconcret, penséeetréalité, conceptetdonné,phénomène
et essence,détermination et devenir, etc....Maiscesdeuxmondes
n'en fontqu'un. Ils s'impliquent l'un l'autre.Chacun d'eux
constitue uneTotalité,maisles deuxconstituent l'Univers«parce
que chacund'eux contientessentiellement
un moment
qui correspond
à Vautre».
Celui qui veut connaîtrela réalitéhumaine(sociale) doit
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doncs'intéresser aux hommes.Le concrethumain,c'est la vie


réelledes êtreshumains,dans son infiniecomplexité. Les Lois
ou les « essences» doiventnous intéresser, mais non pas tant
en elles-mêmes que pour comprendre et servirl'humain.Et
cette affirmation ne comporteaucun subjectivisme, mais au
contraire unenotionapprofondie de l'objectivité(de la totalité).
En touteréalitédonc,entoutévénement, entoutactehumain, la
Totalitése présentetoute entière,mais dispersée(cf. Grande
Logique,t. IV, p. 194). De plus,si la notionde Totaliténe doit
jamaisse comprendre de façonlogique,elle ne doitpas se com-
prendre façonstatique.Les totalitéssontmouvantes.
de Ainsi,
toutestuntout- et toutestdanstout.Avecun petiteffort, le bon
senset mêmele purempirisme en conviennent. Maisprisesfor-
ces sont
mellement, expressions vides,creuses, stériles. Elles se
réduisentà une tautologie ! Il faut dépasserdialectiquement
leursensformel etlogique: toutn'estpas danstout- et chaque
« tout» est complexe, contradictoire. Chaquetotalité(dispersée,
mouvante,partielle)exige une analyse spécifique,bien que
reliéeà la méthodologie dialectiquegénérale.
De tellesorteque la notionde Totaliténe se révèleféconde
qu'à celuiqui la considèredialectiquement. Postulatou cercle
vicieux,diront lesadversaires Pourleurrépondre
dela dialectique.
le dialecticienpourra seulementmontrer (non logiquement
démontrer) que toute pensée qui avance procède,naïvement
ou consciemment, de façondialectique.Et cela dansles sciences
socialescommedans les sciencesde la nature....
Mais c'estl'analysedu rapportde causalitéqui nouspermet
(en lisantHegeld'unefaçoncritique)de pénétrer le plusprofon-
démentdans la notionde Totalité. Le rapportde cause à effet
n'exprime que d'unefaçonincomplète, fragmentaire, unilatérale,
la réalitéet son mouvement. Le réels'offreà l'analysecomme
un enchevêtrement de rapports,de causes et d'effets. Chaque
causerenvoieà une autrecause; touteffetdevientcause à son
tour.La cause apparaîtcommeeffetet l'effetcommecause.
Enfinet surtoutl'effetréagitsur la cause et inversement. La
causenes'éteint pas dans Veffetcomme dans la causalité formelle
(aristotélicienne).Le rapportde cause à effetsaisitdonc plus
ou moinsprofondément une connexion. Cause et effetne sont
que des moments de l'interdépendance universelle.Et nous
passons ainsi de la causalité à la réciprocitéd'actionou action
réciproque.« V actionréciproquese présented'abord commecau-
salité réciproquede substances présupposées,se conditionnant
VuneVautre,chacuneétantpar rapportà Vautreactiveet passive.»
» perdentleurindé-
Mais ensuiteces substances« présupposées
pendanceet leurextériorité
apparentes. de la cause
L'extériorité
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et de l'effetdisparaîtdevantla penséepourlaisserapparaître
uneunitéet une diversité internes: unetotalité,
dontla relation
causale n'étaitqu'une première expression pourl'analyse.
Le pur empirisme, critiquantles difficultés
de la causalité,
s'en tientlà. Il rejettele concept; et refusant
de s'engagerdans
la recherche des connexions, avoue son impuissance.Il reste
doncdansl'extériorité par rapportà un réelqu'il prétendcons-
tatertel qu'il est. Mais « le conceptde Vactionréciproque,
dépouillé,
considéréisolément,resteinsuffisantet vide*. (Nous soulignons
cetteformule pour des raisonsqui apparaîtrontpar la suite.)
Car ce qui nousimporte, ce qu'il fautatteindre
et saisir,c'est
une totalité(une « structureglobale», un ensemble).L'action
réciproqueest une notionplus haute que la causalité; elle
contient,dit Hegel,la véritédu rapportde cause à effet.Mais
elleestpourainsidireau seuildu concept.« Considérer
uncontenu
seulementdu pointde vue de Vactionréciproque,c'est une attitude
» On n'a plus devantsoi qu'un fait sec; l'exigence
irréfléchie.
de la recherche resteà nouveauinsatisfaite. Il fautaller plus
loin, plus profondément. Et pour expliquersa pensée,Hegel
prendun exempledans l'histoirede les société.Si j'étudieles
mœursdes Spartiates,j'en viensà les mettreen rapportavec
leurstructure socialeet leurconstitution politique.Inversement,
si j'étudieleur structure socialeet leur constitution politique,
je les metsen rapportavec leursmœurs.Les deux « pointsde
vue» sont fondéset insuffisants. L'un renvoieà l'autre,sans
fin.Il fautapprofondir. Ce nesontque les aspectsd'unetotalité
qu'il convientmaintenantde saisirpar le véritableconcept.
Commentse présentecette totalité?Commeun mouvement
d'ensemblequi traverseet réunitses aspects,ses moments.
C'estl'ensemble des moments de cetteréalitéqui, prisdans son
développement s'avèrenécessité, c'est-à-dire
déterminisme ouloi.
Nousnous trouvonsdevantle concret humain,social.Situa-
tionsingulière,contradictoire : tel faithumainva nous paraître
tourà tourprofond, insaisissable à cause de ce qu'il révèle-
et banal, insignifiant,familier,quotidien.Le mouvement de
la connaissancerésoutcettecontradiction initialeet féconde,
quel'empiristeélude,etquiplongele métaphysicien dansl'inquié-
tude.La recherche partde Yunitéde ces deuxaspects.
« Marx, dans le Capital, analysed'abord ce qu'il y a de plus
simple, de plus habituel,de fondamental, de plus fréquentdans
les masseset la vie quotidienne,ce qui se rencontreà tout instant,
le rapportd'échange*(Lénine).« Pointde départ,Vêtreleplus simple,
le plus ordinaire,le plus commun,le plus immédiat,telle ou telle
marchandise. » (Lénine,« Remarquessurl'Encyclopédiede Hegel »,
dans ses Cahiers.)
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LA NOTION DE TOTALITÉ

Ainsi,j'observecettefemmequi achètedu sucre,cethomme


dansun café.Pourles comprendre, j'en arriveà toutela société
actuelle,à toute son histoire.Je découvreun enchevêtrement
decausesetd'effets, d'actionsréciproques, de«sphères», d'essences
cachées: la vie de cet hommeou de cettefemme, leurmétier,
leurfamille, leurniveausocial,leurclasse,leurbiographie, etc....
Donc aussila « structure globale» du capitalisme. Mais le petit
faitinitialapparaîtcommeencoreplusricheet complexe,dans
son humilité,que les essences,et les lois et les profondeurs
impliquées.L'analyseéconomique-sociale atteintdes détermi-
nationsessentielles, mais ne l'épuisépas. Le psychologue, par
exemple,ou le physiologue, peuventy trouverun objet pour
leursrecherches.
Le sociologue ne doit-ilpas toujoursmaintenir devant sa
penséeces caractères du concret,c'est-à-dire à la foissa richesse
et sa banalité?ne doit-ilpas allersans cessede l'un à l'autre,
et atteindresous le phénomènetelle ou telle détermination
essentielle,plusou moinsprofonde, parexemplela classesociale,
ou encorela nationalité, la famille,etc.? Ici pourraient prendre
place dans cet exposéles conceptsou procédésde conceptua-
lisationoriginauxemployéspar M. Gurvitch: implicationdu
microsociologique et du macrosociologique - paliersen profon-
deur- structures globales, etc.... La situation de la sociologie
scientifique, aujourd'hui,en France se caractérisepar une
certainerencontreentre la méthodede 1'«hyper-empirisme
dialectique » et la méthodedu matérialisme dialectique,ou
méthodede l'objectivitéapprofondie. Cetteremarquableren-
contrene doit pas voilercertainesdifférences, en particulier
en ce qui concernela théoriegénéralede la connaissance.
La notionde totalitéapparaîtdans les œuvresde jeunesse
de Marx,d'unefaçonprofondément originale : dansla notionde
Yhomme totalqu'il prend chez Feuerbach,mais approfondit
et transforme. L'individuest social,sans que l'on ait le droit
de fixerpar la penséela Sociétéen une abstraction extérieure
à lui.Nila natureetla viebiologique, nila viedel'espècehumaine
et sonhistoire, ni la vie individuelle et la vie sociale,ne peuvent
se séparer.L'hommeesttotalité.Par ses besoinset ses organes,
par ses senset ses mains,par son travail,par la praxisqui le
transforme en transformant le monde,l'hommes'approprie
totalementla natureentièreet sa proprenature.«L'homme
s'approprie son êtreuniversel de façonuniverselle, doncen tant
qu'homme total»(Manuscrits de 1844).
Cettenotionde Yhomme totaldiffère radicalement de celle
posée par Feuerbach et par le «principeanthropologique».
Marx ne prendpas 1'«hommetotal» commeun fait,comme
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CAHIERS INTERN. DE SOCIOLOGIE 5

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HENRI LEFEBVRE

un tout donné, comme une réalité naturelle. Il le considère


historiquement, commele sens de l'histoire,et donné seulement
à travers des contradictions,des mutilations,des réalités par-
tielles, mouvantes,dispersées.
U appropriation(notion profonde et obscure, qui attend
encoresa complèteelucidationphilosophique; mais ce n'est pas
ici le lieu...) n'a pu s'accomplirhistoriquement sans un processus
contradictoire: l'aliénation de l'homme. Celle-ci prend essen-
tiellement,mais non exclusivement,la formede la propriété
privée, cette désappropriationde l'homme, qui remplace tous
les « sens» par le seul sens de l'avoir.
L'aliénation est multipleet multiforme. Par exemple,l'indi-
vidu étantfondamentalement il
social, peut s'opposerà la société;
il s'oppose nécessairementà la société dans certainesconditions
elles-mêmes sociales (concurrence,individualisme).Si l'individu
appartientà une classe, il y a cependantau sein de cette classe
des individusvariés ; ils se livrentconcurrenceen tant qu'indi-
vidus, ils peuvent même s'isoler. Et la classe qui les détermine
en un sens et les définitdu dedans (au fond pratique de leur
individualitéet de leur conscience)se manifesteaussi pour eux
du dehors,extérieurement, comme ensemblede comportements
et d'idées qui tendentà s'imposer,mais que les individuspeuvent
accepter ou rejetter.De telle sorte que l'analyse marxiste ne
part pas de la « consciencede classe », encoremoinsde la subjec-
tivité individuelle,de la conscienceque les individus prennent
de leur classe, ou des classes en général.Marx indique seulement,
que « le prolétariatet la richessesont des opposés; commetelsils
constituentun tout» (Sainte-Famille, Francfort,1845, p. 205).
La notionde totalités'introduitici sous un nouvel aspect, corré-
latif du précédent.Le prolétariatest (de côténégatifde Voppo-
sition...,la propriétéprivéedissouteet se dissolvant....Dans son
mouvementéconomique,la propriétéprivée s'achemine vers sa
propredissolution; mais elle le fait uniquement par une évolution
indépendante d'elle, inconsciente,se réalisantcontresa volontéet
conditionnée par la naturede la chose: uniquement en engendrant
le prolétariaten tant que prolétariat,la misèreconscientede sa
misère....Le prolétariat exécutele jugementque par Vengendrement
du prolétariatla propriétéprivée prononcesur elle-même»(id.).
Une autre scission interne de l'homme total, que Marx
souligne dans ses œuvres de jeunesse, est celle qui sépare la
conscience privée (l'individu intérieur) de la vie publique,
l'homme réel du citoyen.Les droits de l'homme en général et
du citoyenrestentabstraits; ils négligentles besoins réels,les
conditionsréelles.L'individuconcret,« privé», restesans expres-
sion, sans droits. Sauf sur un point : son égoïsme. La liberté
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LA NOTION DE TOTALITÉ

du citoyenreconnaît et consacrel'égoïsmeprivé,dans le droit


privée.Et cependant,
à la propriété la sphèrepolitiqueest celle
et s'affrontent
où se confrontent les intérêtsles plus larges,les
idées,les hommes.Voilà pourquoi l'État démocratique (bour-
geois) « faitabstraction de Vhomme réelet ne satisfaitVhomme total
que de façonimaginaire» - « Critiquede la philosophiedu droit
de Hegel » (cf. Morceauxchoisisde Marx, Gallimard,p. 214).
Ici se pose un problème. Les théories philosophiquesde
l'hommetotal et de l'aliénationdisparaissentcommetelles dans
les œuvresscientifiquesde Marx, celles de sa maturité; et aussi
dans les œuvres d'Engels et des continuateursde Marx. Quelle
place devons-nousdonc attribuerdans le marxismeaux œuvres
de jeunesse,aux œuvres« philosophiques»? faut-illes considérer
commepérimées?ou commecontenantdéjà le marxismeentier,
mêlé à des thèmesspéculatifs(hégéliens)abandonnés plus tard?
Le problèmea été posé en dehorsdes marxistespar MM. Mer-
leau-Pontyet Sartre,et aussi par M. G. Gurvitch(La Vocation
actuellede la Sociologie,1950, p. 508 et suiv.). Chez les marxistes
eux-mêmes,il donne lieu à des discussions,et même en un sens
à des tendancesquelque peu différentes. Il semble qu'on puisse
soutenirque : a) Les œuvres de jeunesse sont des œuvres de
transition, dans lesquelles Marx tient déjà le germeou le noyau
de la doctrinenouvelle, mais seulementle germe. Cependant,
pourle dialecticien,de tellestransitionsont un trèsgrandintérêt.
Elles représentent le devenir,le mouvement,la formation ; pris
hors d'elle hors du processus vivant, le résultat n'est-il pas
desséché,nu, mort?
b) Les thèmesphilosophiquespassent dans les œuvres scien-
tifiques(ainsi la théoriede l'aliénation devient théorie du féti-
chismede l'argentet du capital,- celle de l'hommetotal devient
théoriede la division du travail et du « dépassement» de son
caractèreparcellairepoussé au maximumdans la société capi-
taliste, etc.).
c) II y eut donc un développementdu marxisme,qui a trans-
formécertainsthèmes.Rien n'interditcependantde les reprendre
sous leur formeinitiale (philosophique).
d) II ne faut ni surestimerni sous-estimerles œuvres de
jeunesse.
e) Les théories de l'aliénation et de l'homme total sont
d'ailleurs,en tantque théoriesphilosophiques, susceptiblesd'inter-
prétationsdifférentes. Elles sont donc l'enjeu et le lieu de discus-
sions, de polémiques, discussions certainementfécondes (1).
(1) Tel est le pointde vue soutenudans Comment comprendre la penséede
Marx,édit.Bordas,1947,maisil y auraitlieu d'approfondir l'exposé.D'après
maisil en
P. Togliatti : « Marxs'emparedu conceptet du termed'aliénation...
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HENRI LEFEBVRE
Notonsque Lénine,dans ses Cahiersa repriset souligné
la « GrandeLogique»
les textessur la Totalitéqui terminent
de Hegel. «La méthode,
c'estle conceptpur... mais c'estaussi Vêtre
en tantqueTotalité » La véritésetrouvedansla totalité.
concrète....
nL'Idée en tantque totalité,c'est la nature.» Phrase archi-remar-
quablecommenteLénine.« Transitionde Vidéelogiqueà la Nature....
Dans Vœuvrela plus idéalistede Hegel,il y aie moinsd'idéalisme....
mais c'est un fait.»
Cest contradictoire,
On comprendainsipourquoiles philosophes
marxistesn'ont
jamais abandonnéla notionde Totalité.
Dans son ouvrage Histoire et consciencede classe, Georges
Lukacs l'a prisecommenotioncentrale.Mais il en a fait un
usage abusif.Il n'a pas distinguéclairementla totalitéfermée
(abstraite,
immobile) de la totalitémouvante,
ouverte. Et surtout
il a appliquéla notionde totalitéferméeà la « consciencede
classe» duprolétariat(cf.le coursronéographié
de M. G. Gurvitch
sur Le Conceptde classes sociales de Marx à nos jours, 1954,
et sa critiquede Lukacs,p. 48 et suiv.)(1). Gramsci, parcontre,
dans sa polémiquecontreCroce,ne cessaitd'insister surle fait
que la « base» et les « superstructures
» constituentune totalité
(dialectique,mouvante)dans lequel la « base» est l'élément,
l'aspectessentiel.Il allait ainsi dans le sens d'une application
correctede la notion(cf. « Matérialisme historiqueet philoso-
philede Croce»).

•%
tendà séparerles domaines,
Le positivisme à isolerles phéno-
mènesde la réalité« inconnaissable
». La sociologied'inspiration
négligeadoncla notionde totalité.
positiviste
Elle rentrebrillammenten scèneavec MarcelMauss.« Dans
ces phénomènessociaux totaux, commenous proposonsde les
appeler,s'expriment à la fois et toutd'un coup toutessortesd'ins-
titutions...»(cf. Sociologie et Anthropologie, p. 147). Mauss se
proposedoncexpressément de dépasserla sociologieanalytique,
positiviste,qui se préoccupaitsurtoutde distinguer des insti-
tutions(religieuses, morales,économiques,
juridiques, etc.) et de
les étudierisolément.Il s'efforce de constituerune sociologie
synthétique, partantdu caractèrecomplexeet « total» des
phénomènes sociaux,de manièreà reconstituer le tout (cf. id.
p. 276). Ces datant
déclarations de 1923 ontune grandeimpor-
renouvellecomplètement le contenu» (cf.dans Rinascita,juillet 1954).L ensemble
de l'articlede PalmiroTogliattisur Hegel et Marx a été traduitdans La Nouvelle
Critique,n° 62, pp. 17 et suiv.
(1) GeorgesLukacs a depuis longtempsdésavoué ce livreet cette théorie.
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LA NOTION DE TOTALITÉ

tance,commeindiquantun changement d'orientation dans la


sociologiefrançaise.
Cependant la notionde totaliténe reste-t-elle pas chezMauss
à la foisintuitiveet ambiguë ? Qu'estle phénomène socialtotal?
Tout faitsocialcorrespond-il à ce caractère?ou le réserve-t-on
à certainsfaitsprivilégiés ? Dans ce cas, la « totalité» est-elle
donnéedansle fait? à queltitre? se détermine-t-elle par l'analyse,
ou enfinse reconstruit-elle par la penséesynthétique du socio-
logue?
La définition citéeplushautvientau début de 1'«Essai sur
le don», et Maussla reprend à la finde cetessai (ibid.,p. 274).
Le donapparaîtalorscommephénomène privilégié,donc« total».
Maisau coursde l'ouvrage,ce motprenddes sens un peu diffé-
rentscommeparexemplelorsquel'auteurdécritdans les sociétés
primitives un« système de prestations totales» (p. 151)ou encore
lorsqu'ilécritque l'onpeutétudierdanscertainscas « le compor-
tementhumaintotal». Quelssontces cas? Quel estle critère qui
nous permetde les déterminer, de les classer? Ce critère
est-ilempirique ou rationnel, historique ou psychologique? En
d'autrestermesquel est l'usage méthodologique du concept
de totalité?
LorsqueMaussécrit: « Cesi en considérant le toutensemble que
nousavonspu percevoir Vessentiel,le mouvement dutouU,il s'oriente
versune méthodologie dialectique ; maisil poursuit: « ...Vaspect
vivant, Vinstantfugitifou la société prend,où leshommes prennent
conscience sentimentale d'eux-mêmes », ce qui rattachele totalnon
pointà la structure de la société,maisà la conscience, et oriente
la recherche dans un sens psychologique et subjectiviste (cf.
p. 329 surl'idée de la mortcommefaittotal).La notion(juste
et fondée)de Yinteraction des faitset des institutions ne résoud
donc pas complètement les problèmes.
A vrai dire,cettenotionde l'interaction et de la causalité
réciproque envahitpeu à peules sciencessociales,dansla mesure
où les chercheurs ne s'entiennent pas au puret simpleempirisme
descriptif. Dès avant guerre,dans son livresur La Crisedu
Progrès,M. Friedmann affirmait que « Vhistoire est une totalité
où aucun facteurne peut êtreabstraitement isolé))(cf. p. 175).
Formule quilaissedansl'obscurité, commecellesdeMarcelMauss,
des pointsimportants. Ces « facteurs » dont on conçoitainsi
l'actionréciproque dans une totalité,nous sont-ilsdonnés?ou
résultent-ilsd'une analyseou d'une construction? quel est leur
rapportavec la totalité? sont-ilseux-mêmes des « phénomènes
totaux» ou au contraire des élémentssimpleset irréductibles ?
Depuislors,ces questionsn'ontfaitque s'obscurcir. Action
réciproqueet totalités'introduisent, sans précautionsmétho-
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HENRI LEFEBVRE

dologiques,dans des œuvresde qualité et d'importanced'ailleurs


fortinégales.Prenonsdes exemplesun peu au hasard. M. Philippe
Ariès,historienperspicaceet pénétrant,critiqueles spécialistes
qui découpent la vie sociale en aspects, éléments, facteurs
(économiques,moral,etc..) «alors qu'au vrai il n'existemêmepas
un hommetotalet solitaire,mais bien une totalitéhumaine....Le
fait démographique...est peut-êtrele meilleurréactifdont nous
disposonspourfixerVinexplicableunitéde cettetotalitémystérieuse
et pourtantessentielle»(Populationsfrançaiseset leurs attitudes
devantla vie, pp. 549-550). M. Ariès résume ainsi les positions
d'une importanteécole contemporaine ; la confusionsur le mot
« total » n'en est que plus intéressanteet significative.On passe
de l'homme total (individu comme tout donné) à la société
globale, à la civilisationprise comme unité de ses aspects et
institutions,pour revenirensuiteau fait démographiquecomme
fait privilégié,essentiel,« total ». Dans une bonne monographie
récente,un jeune chercheurse consacrantà la sociologierurale
affirmequ'il s'agit maintenantd'écrire« une histoiretotaledes
populations,où tousles éléments se tiennent, où tous interviennent
tour à tour commecause et effet » (« Économie et Sociologie de
la Seine-et-Marne»,par P. Bernard, Cahiersde la Fondation
des Sciences Politiques,n° 43, p. 7). Avec une ambitionscien-
tifiquevalable, la confusiondes conceptséclate,fautede connais-
sances philosophiques et d'élaboration méthodologique. La
réciprocitéd'action se confond,dans une telle phrase, avec la
totalité (ce qui tombe sous la critique hégéliennementionnée
précédemment).Nous risquons de revenirau toutest dans tout,
ce qui stériliseet découragela recherche.Commentcommencer
l'analyse du «total»? où se trouve l'essentiel? dans l'enchevê-
trementdes causes et des effets,où se trouventle déterminisme,
les lois?
Dans son cours sur le concept des classes sociales,M. Gur-
vitch cite une formulede GeorgesLukacs : « Pour le marxisme,
il n'existepas en fin de compteune sciencedu droit,une économie
politique,unehistoire, etainsi de suite,séparées,mais exclusivement
uneseulesciencehistórico -dialectique du développement de la société
commetotalité))(p. 48 et suiv.). Formule remarquablesi Lukacs
ne l'orientaitpas dans le sens d'un « subjectivismede classe »,
interprétationcontestable du marxisme, considéré. comme
expressionde la consciencede classe du prolétariat.« On peut
se demander,poursuitM. Gurvitch,si cettepositionest tellement
éloignéede la conceptionde Mauss concernantles phénomènes
sociauxtotauxetde moninterprétation selonlaquelleceux-cipeuvent
être étudiéspar différentes méthodeset sous différents aspects.»
Les classes sociales sont en particulierpour M. G. Gurvitchde
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LA NOTION DE TOTALITÉ

tels phénomènessociaux totaux «etnonpas des collections d'exem-


plaires similaires,des catégoriessociales ou agrégatspurement
nominaux,ni des rapportssociaux, ni des assemblagesde statuts,
ni des enchevêtrements de comportements effectuant des modèles,
règleset normes,ni des associationsvolontaires, ou enfinde simples
associations».
M. G. Gurvitchélimineainsi les interprétations qui ramènent
l'essentielau superficiel, la réalité profondeà ses manifestations
et apparences,le « total » à la subjectivité(du sociologue,ou
des individus considérés). Il précise sa pensée dans son livre
récentDéterminismes Sociaux et LibertéHumaine (P. U. F., 1955,
notammentp. 37). L'histoireet la sociologieétudient« une seule
et mêmeréalité,les phénomènessociaux totauxdans toutesleurs
couchesen profondeur, et sous tousleursaspects». Mais l'historien
et le sociologue construisent des objets différents.La sociologie
a pour objet ala typologiedes phénomènes sociaux totaux,placés
dans le temps,reconstitués selonleurrupture...en trainde se faire
et de se défaire...».Elle accentue donc la discontinuité.Tandis
que l'histoireest poussée à comblerles ruptures,à accentuer
les continuités.Les deux sciences se complètent,mais la socio-
logie étudieles phénomènessociaux totaux « dans un mouvement
perpétuelde structuration et de déstructuration de typesmicroso-
ciologiques, groupaux etglobaux,dontelleaccentue lesdiscontinuités».
Dans l'œuvre de M. Gurvitch,l'effortpour «penser» la
société(et sa science),pouréleverles faitsà la hauteurdu concept,
pour introduirela méthodologiedialectique dans l'étude du
concretsocial, renouvelleavec éclat la sociologiefrançaise.Tout
naturellement, avec le sens du concretsocial et celui de l'éla-
borationconceptuelle,la notionde classe et la théoriedes classes
reprennentleur place au premier rang dans la connaissance
de la réalitésociale actuelle.C'est là un événementd'une grande
importancedans l'histoirede la pensée françaisecontemporaine.
La pensée de M. Gurvitch,d'une extrêmesouplesse,pénètre
la réalité sociale dans ses détourset ses détails commedans les
structures et totalitésconcrètes.Elle atteintunevisiond'ensemble.
La sociologieen ce sens peut entreren contact et collaborer
sur certainesquestions avec la philosophie; et la philosophie
à son tour dans certainsdomaines (théoriede la connaissance,
théoriede la liberté),peut se rencontrer avec la sociologieet en
tirerprofit.Cette conceptionsusciteles objectionsviolentesdes
purs empiristes,à la manièreaméricaine,alors qu'il s'agit préci-
sémentd'élever la sociologieau niveau d'une véritablescience.
Cependant,ne peut-onpenserque subsistentencorequelques
difficultés méthodologiques,qui tiennentà la possibilitéde deux
interprétations du « phénomènesocial total », ou plus exactement
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HENRI LEFEBVRE

à la questionde la primautéde Yobjectif ou du subjectif dans


le « total»?
Prenonscommeexempleun phénomène social« total» : la
classe sociale,telle classe. Il apparaîtcomme« total» de deux
façons.D'une partobjectivement. La classene se définitpas par
telleou tellefonction sociale,dit M. G. Gurvitch, maispar une
totalitéde fonctions. C'est en ce sens qu'ellese définitcomme
(Le Concept des Classes Sociales, passim,
supra-fonctiohnelle
maissurtout p. 120,p. 133).Elle a sa cohésion propre, sesœuvres
culturellesspécifiques, sa consciencecollectiveprédominante.
D'autre part,méthodologiquement (donc pourle sociologue),la
classes'étudiepar différentes méthodes, sous différents aspects,
sous diverséclairages.Et c'est encoredans ce sens qu'elle est
un fait« total», relevantd'une méthodologie dialectique.
Est-ceun éclairagedifférent qui faitprévaloirle pointde
vue de l'historienou celuidu sociologue ? le «total» se construit-il
?
dialectiquement y ou a-t-ilun mouvement dialectique « total»?
ou biencettedernière notionrelève-t-elle d'un réalismenaïf? ou
bien encore le mouvementdialectiquevient-ildes complé-
mentarités, interactions,réciprocités d'action,etc.. que découvre
le sociologuedans son effort pourreprésenter conceptuellement
(dialectiquement) le social « total»?
La questionpeut se poser.La réponsede M. G. Gurvitch,
dans ses ouvragescités,semblela suivante,s'il est possible,
sansla simplifier, et sanslaisseréchapperl'essentiel, de la définir
en quelquesphrases.
Il y a des déterminismes sociauxmultiples,divers,spéci-
fiques,relatifs,sans qu'aucun d'eux ait un caractèrerigide.
Et faceà ces degrésdu déterminisme, il y a des degrésde liberté
(cf. Déterminismes sociaux et Liberté Humaine,p. 96, et aussi
conclusions).Donc, ni déterminisme ou cohérenceabsolus et
purementobjectifsni libertéabsolueet purementsubjective,
mais différents degrésd'efforts collectifs d'unification.
La présenceet l'intervention du sociologue, d'aborden tant
qu'observateur du réel (« hyper-empirisme ») et ensuiteen tant
que penseuret hommede science(dialecticien) correspondrait
au moinsdanscertainstypesde sociétésau degréle plushautde
la libertéhumaine: la libertécréatrice, face au déterminisme
de structures la
globalintégrant multiplicité des déterminismes
et totalitéspartielles.De sorteque nouspourrions noustrouver,
dans certainscas, élevépar cetteanalysesociologique à l'unité
la plus haute du sujet et de l'objet. Entrel'objet et le sujet,
entrele déterminisme et la liberté,entrela réalitéet la connais-
sance (dialectique),il pourraits'établirainsi une unité,elle-
mêmedialectique....

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LA NOTION DE TOTALITÉ

Cependantcetteunité(en admettantque les formulations


précédentes soientexactes)ne pourra-t-elles'interprétertantôt
commeintégration du subjectif
dansl'objectif(la réalitésociale
«totale»),tantôt
commeabsorption de l'objectifdansle subjectif
(la pensée,la conscience, ?
la liberté)
*
**
Du marxisme, nousavonsdéjà indiquérapidement qu'il lui
a falluse guérirde deux maladiesinfantiles : le subjectivisme
de classeet l'objectivisme - l'interprétation mécaniste vulgaire,
selonlaquelletoutesociétése démonterait aisémenten pièces
détachables, les classes.
La véritable méthode du matérialisme dialectique, nousavons
tentéde la définirpar Yobjectivité approfondie.
La « totalité» enveloppela natureet son devenir,l'homme
et son histoire, sa conscience et ses connaissances, ses idées et
idéologies. Elle se détermine comme« sphèrede sphères »,totalité
infiniede totalitésmouvantes, partielles,s'impliquant récipro-
quementen profondeur, dans et par les conflitseux-mêmes.
A la limite,la totalitéde la connaissance coïnciderait avec la
totalitéde l'univers. Objectivité ettotaliténe peuventse séparer.
La véritéabsolueet l'objectivité totalecoïncideraient ; ce n'est
d'ailleurslà qu'une limiteà l'infinidu développement de la
connaissance, de l'hommeet de sonpouvoirsurla nature.Mais
cettelimiteà l'infinidoit êtreposée pourdéterminer la signi-
ficationde la connaissance humaine.
C'est dire qu'en un sens, tout acte social, toute culture,
toutepenséejusqu'à la plus abstraite,touteimagejusqu'à la
plus fantastique, resteliée à la nature; plus encore: resteun
faitde nature.Impossiblede séparernatureet culture.
Mais en un autresens,tout objet, toute réalitéatteinte,
est un faithumain,une conquêtede l'homme,un « produit»
de son activité,par laquelleil se réalise.
L'un n'empêchepas l'autre,au contraire. Dans un devenir
complexe et contradictoire, plus l'homme émergede la nature
au coursd'une lutte acharnéecontreelle, plus profondément
il pénètreet plongeen elle. Il se Vapproprie, ce qui implique
qu'il ne se séparepas d'elle. Il la transforme et se transforme,
sans se détacherde la nature(et de sa propre« nature»). Plus
il se « subjectivise»,plusil devientconscient, doncplusil connaît
et gagnedu pouvoirsur les choseset sur lui, plus il « s'objec-
tivise» et devientainsiréel.Ce processus estdoncà la foisobjectif
et marchevers 1'«objectivation » (la réalisation)de l'humain
- et marcheversla « subjectivité », c'est-à-direversune réalité
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HENRI LEFEBVRE

de plus en plus vivanteet agissantede la conscience,de la


connaissance, de la liberté.
L'homme,producteur de soi-mêmeà traversson histoire,
ne se réaliseque dans des objetset des « produits » (des œuvres
matériellesou « spirituelles
»). Maisen mêmetemps,il est asservi
à certainesœuvres,momentanément, au coursde son histoire.
C'est là son aliénation.Mais, remarquecapitale,l'histoirede
son aliénationest aussi cellede sa réalisation,dansun immense
devenirdialectique.Les classiquesdu marxisme ontinsistésur
le caractèreobjectifde ce développement social,en tant que
processusindépendant de la volontédes hommesqui en sont
cependantles auteurset les acteurs.
Ils fontleur« destin», mais ne le fontpas volontairement,
avec la consciencedu résultatde leursacteset initiatives. Dans
la production socialede leurexistence « leshommes rentrent
dans
des rapportsdéterminés, »
de leur volonté
nécessaires,indépendants
a écritMarxdans un textefondamental. Ces rapportsde pro-
ductioncorrespondent à un niveaudéterminé du développement
des forcesproductives, c'est-à-diredu pouvoirhumainsur la
nature.Quant à la conscience, elle est elle-même une réalité
historiqueet sociale,en tant qu'elle exprimeou « reflète » ses
propresconditions d'existence,conditions mouvantes,contradic-
toires,donc posanttoujoursdes problèmes et enveloppant des
possibilitésde solutions. » n'a riend'irréel,de passif,
Ce « reflet
d'inutile.Il est lui-mêmecomplexeet contradictoire, tantôt
orientéversle possible,tantôtversle passé - tantôtmutilé,
déformé, inversé(idéologique),tantôtfondésurle réel(connais-
sance).
L'histoireestainsiconçuecommehistoire naturelle
deVhomme.
« Je vois dans le développementde la formation économiquede la
sociétéun processusd'histoirenaturelle
», a écritMarx (préfacedu
Capital,textecommenté par Lénine,cf. Œuvreschoisies,t. I,
p. 89). Le développement de la société,sa formation peutdonc
s'étudierscientifiquement commeprocessusobjectif,complexe,
contradictoire, soumisà des lois (dialectiques).Un marxistene
sauraitsans compromettre le marxisme revenirsur ces points,
d'autantplus que le « subjectivisme de classe» et le marxisme
vulgaireont précisément négligéces points fondamentaux.
Le problème, déjà posé,et qu'ilfautsouligner avecinsistance,
se formuledonc ainsi : « Pouvons-nous, sans abandonnerla
théoriedu développement objectifde la formation économique-
sociale, sans reculersur ces affirmations fondamentales du
marxisme commescience,reprendre la théoriephilosophique de
Yhomme total? Pouvons-nous la promouvoir, la développerphilo-
sophiquement, ainsi que la théoriede l'aliénation,sans revenir
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LA NOTION DE TOTALITÉ

vers rhégélianisme ? sans nous engager dans une philosophie


autonome au sens de la philosophietraditionnelle ?»
II peut semblerque l'humanismenouveau (révolutionnaire,
socialiste) reste philosophiquement sans fondementssuffisants,
si l'on se borne à la théoriedu « processusd'histoirenaturelle»,
c'est-à-diresi l'on ne montrepas clairementl'unité dialectique
entre cet aspectdu développementtotal(aspect réel et objectif,
historiqueet social) et Vautreaspect,le développementde Yhomme.
Il n'y a là aucunproblèmeinsoluble,aucune contradiction interne,
mais peut-êtrel'exigence d'un approfondissement des notions
d'histoire et d'objectivité. Exigence qui s'accompagne d'une
promotionrenouvelée de thèmes proprementphilosophiques
et sociologiques. Marx ne montrait-ilpas déjà que l'histoire
naturellede l'hommeest aussi et en mêmetempsl'histoirehumaine
de la nature(y comprisla naturede l'homme,donnéeinitialede
l'humain). Ce qui ne signifieabsolument pas que la nature
n'existe que pour et par l'homme- interprétation subjectiviste
- mais que l'hommetransforme la nature en se transformant :
« La naturequi naît dans Vhistoirehumaineestla natureréellede
Vhomme»,lisons-nousdans un manuscritde 1844.
A la mêmeépoque, Marx définissaitla sociétéfuture(commu-
niste)par l'appropriationcomplètepar l'hommeet pour l'homme
de la nature et de sa proprenature ou essence, «donc comme
retourde Vhommeà lui-mêmeen tantqu'hommesocial, ¿est-à-dire
Vhommehumain, retourcomplet,conscient,avec le maintiende
toutela richessedu développement antérieur».Et il ajoutait, dans
ce texte célèbre et plein d'un sens inépuisable,que « le commu-
nisme étant un naturalismeachevé coïncide avec Vhumanisme ;
il est la véritablefin de la querelleentreVhommeet la nature,et
entre Vhommeet Vhomme ; entre Vexistenceet Vessence, entre
Vobjectivation et Vaffirmationde soi, entrela libertéet la nécessité,
entreVindividuet Vespèce.Il résoutle mystère de Vhistoireet sait
qu'il le résout»(cf. Morceaux choisis, édit. Gallimard,p. 229).
Inutile de soulignerà nouveau la profondeurphilosophico-
sociologique et le sens « moderne» de ce texte. La notion de
Vhommetotalpeut-ellese détacher de la scienceéconomiqueet
historique,encoreseulementen germedans les œuvresde jeunesse
de Marx? Nous ne le pensons pas. Mais il serait d'autre part
fauxde conférer à cettenotionune sorted'actualitéphilosophique
ou éthiqueen la soustrayantau « contexte» historiqueet social.
Alors, le philosophe,au nom de la « totalité» et de 1'«homme
total» sauterait dans l'avenir, par-dessus l'histoireet les pro-
blèmesvivants.Commele métaphysiciendans son Absolu méta-
physique! Une notion profonde,peut-être couronnementde
la philosophie,se transformerait en un utopisme spéculatif;
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HENRI LEFEBVRE
et le philosopheretomberait dans la formephilosophique de
l'aliénationhumaine.En d'autrestermes,il ne fautconcevoir
I'« hommetotal» ni commedonné,selonle « principeanthro-
pologique», ni commeune détermination, une image ou une
représentation définies.
Mais alors qu'est l'hommetotaliCommentnous donne-t-il
philosophiquement le sens de l'histoireet du développement
social? commentsa notionrésout-elle le problèmeposé plus
haut,celuide l'unitédialectiqueentrele développement social
conçu commeprocessusnaturel,et l'humanisme?comment
unit-elleobjectivitéet subjectivité, dans le sensphilosophique-
mentacceptablede l'objectivitéapprofondie? Il nous semble
que la notionde Yhomme totaljoue dans la théoriedu dévelop-
pementsocial le mêmerôle que la notionde l'absolu dans la
théoriede la connaissance.Contrairement aux interprétations
vulgairesou idéalistes, la théoriede la connaissance (dialectique
et matérialiste) ne rejettepas l'absolu. Elle considèredialec-
tiquement les rapportsentrel'absolu et le relatif.D'une part,
dansle relatif il y a de l'absolu(danstoutmoment de la connais-
sance,il y a un« grainde vérité»). Et d'autrepartla connaissance
absolue ou connaissancede la totalitése pose commelimite
à Yinfinides connaissances approximatives et relatives.De sorte
que les connaissances relativeseffectivement (historiquement)
atteintes se rapprochent indéfiniment de cettelimitesanspouvoir
l'atteindre ; cependantla limitedétermine le sensde la courbe
suiviepar la connaissance, et l'on ne peut s'en passer.
AinsiYhomme totalne seraitpas donné (théorie« anthro-
»,
pologique qui tombe sousla critiquemarxiste).Et cependant
il ne seraitpas une abstraction, un rêve,un idéal vide de sens,
mais au contraireune notionpleineet riche,impliquéedans
celledu développement social.Dans toutmomentde la réalité
humaine, il y auraitansi quelquechosede la totalité,de même
que touteconnaissance partiellecontientson « grainde vérité»
que l'analyse et la suite des recherches dégagentde ses enve-
loppes et formesmomentanées, des mots et de la paille des
idéologies.
Mais alors les « totalités» partielles(mouvantes,ouvertes,
enchevêtrées,contradictoires) que découvrentles analyses
dialectiques,ces « totalités » ne se détermineraient-elles pas à
la foiscomme naturelles ethistoriques,commesocialesethumaines ?
Ne nous apparaîtraient-elles pas à la foiscommedes moments
(objectifs)d'un processushistoriqueet social objectif- et
commemomentsde l'humain,de la culture,de la civilisation,
de la connaissance, de la conscience, de la liberté,en un mot
de la « subjectivité »? L'unitéde ces deux aspectsse manifeste
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LA NOTION DE TOTALITÉ

pleinement si nous considérons 1'«hommetotal», sa formation,


et aussi,dans telle« structure globale» - commela structure
capitaliste- sa dispersion,ses mutilations, son aliénation
multiple ? Car la notion de 1'«homme total » n'a rien d'une
idéepure,se réalisantpar sa propreforceen suscitant sesétapes
et moments(interprétation idéaliste et métaphysique).Et
cependant la réalitéhumaineavanceverscette« idée», comme
le demandent ceuxqui cherchent un « idéal» à la foishistorique,
social,éthiqueet humaniste....
Le socialprisdans toutesa complexité et ses contradictions
ne seraitainsi que l'humain« total» pris dans toutel'ampleur
de son développement. Avec ce qui meurtet ce qui naîten lui,
ce qui disparaîtet ce qui grandit, ce qui se dépasseet tendvers
son « idée».
Ne pouvons-nous trouverici un terrainde discussion,de
recherches communeset peut-êtred'accord entre ceux qui
veulentconnaîtreet définir des « structures globales» et ceux
qui les critiquent, entreceuxqui cherchent des lois et ceux qui
veulenttrouverl'hommeet l'humain- entreles partisansde
l'objectivité et ceux qui mettent l'accentsurla subjectivité ?
La notionde « totalité» dialectiquement conçuedeviendrait
ainsi la clefde voûte non seulementde la philosophie, de la
théoriede la connaissance, de la théoriede la liberté- mais
des sciencesen généralet des sciencessocialesen particulier.
Elle couronnerait l'édificeen tant qu'unité de la recherche
scientifique et de la recherche philosophique.
Centred'Études Sociologiques,
Paris.

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