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Prothèse

Évolution
des articulateurs
de 1830 à 1920 :
première partie
Depuis plus de deux siècles, de nombreux auteurs ont essayé de
construire des dispositifs mécaniques appelés articulateurs afin
d’enregistrer et de reproduire la cinématique mandibulaire d’un sujet
Jean-Marie RIGNON-
dans des buts thérapeutiques et notamment prothétiques. Il est
BRET
Professeur Honoraire
impossible de citer tous les instruments introduits sur le marché tant ils
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Université de Paris sont nombreux mais un rappel historique de leurs différentes


conceptions permet de mieux comprendre leurs possibilités ainsi que
Anne DURIN-TOUATI- les théories occlusales auxquelles ils ont donné naissance. Ce vaste
SANDLER sujet est traité en deux articles, l’un sur « l’évolution des articulateurs de
Attaché
Université de Paris 1830 à 1920 » et l’autre sur « l’évolution des articulateurs de 1920 à l’ère
numérique ». Seules les innovations marquantes pour les articulateurs
Christophe RIGNON- et leurs concepts élaborés de 1830 à 1920 sont évoquées par ordre
BRET chronologique.
Maı̂tre de conférences des
Universités, Praticien hospitalier
Université de Paris

Les précurseurs (fig. 4) et de J. Ladmore [3] (fig. 5). de la cinématique mandibulaire, d’où
L’esprit créatif du Siècle des lumières, Ces instruments se composent de les innovations successives suivantes.
avec ses avancées scientifiques, va direc- deux plaques de bois ou de métal l J. Cameron (1840) [3, 4] réalise le pre-

tement bénéficier à la dentisterie. C’est la réunies par une charnière et sont com- mier articulateur breveté. Il permet une
période où naissent les articulateurs. parables à l’occluseur en « porte de orientation et un déplacement vertical,
Citons les par ordre chronologique. grange » (fig. 6) d’origine inconnue latéral et antéro-postérieur des modèles
l P. Pfaff (1756) [1, 2] aurait été le pre- mais souvent évoqué dans la littérature ainsi qu’une ouverture grâce à une
mier à créer une clé en plâtre afin d’arti- américaine [4]. La notion de branches charnière située au niveau du modèle
culer des modèles formatés, réalisant supérieure et inférieure de l’articulateur mandibulaire (fig. 7). La même année,
ainsi le premier « articulateur plâtre » moderne apparaı̂t pour simuler le mou- D.T. Evens [4] met au point un arti-
ou plutôt « occluseur plâtre » (fig. 1). vement d’ouverture-fermeture. culateur à charnières qui semble être le
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l J.-B. Gariot (1805) [1, 2] construit premier articulateur véritable (fig. 8)


le premier véritable « occluseur plâtre » Apparitions des « vrais » avec des charnières permettant un
en réalisant une extension des modèles mouvement de propulsion mais aussi
en plâtre avec deux indexations en
articulateurs un léger mouvement de diduction.
forme de cônes pour repositionner des Suite à la création des occluseurs, le l W.G.A. Bonwill (1858) [3, 5-9] décrit

modèles (fig. 2 et 3). développement des connaissances un mouvement en avant des condyles
l En 1830 apparaissent les premiers anatomiques et occlusales s’oriente et construit un articulateur reproduisant
occluseurs à charnières de Howarth vers la recherche d’une modélisation leurs trajectoires dans un plan stricte-

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1 Occluseur plâtre de Pfaff. C’est le premier à décrire une méthode pour confectionner les modèles en plâtre [1].
2 Occluseur plâtre de Gariot avec les extensions distales d’indexations pour le repositionnement des modèles. Gariot fut le premier
à décrire une méthode pour monter les modèles maxillaires et mandibulaires en conservant les rapports maxillo-mandibulaires [2].
3 Occluseur plâtre attribué à Gariot. Les extensions postérieures des modèles sont indexées par du plâtre qui fixe le rapport
maxillo-mandibulaire [2].
4 Occluseur de Howarth produit par la Dental Manufactoring Company [3].
5 Occluseur de Ladmore produit Claudius Ash, Sons and CO, Limited [3]. Le mécanisme d’axe est rigide et une vis réglable est
utilisée comme butée verticale [1].
6 Occluseur « en porte de grange » [4].

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7 Articulateur de Cameron qui fut le premier breveté aux États-Unis. La barre E permet un réglage antéro-postérieur de la plaque
maxillaire A. Les barres M et O sont les supports de la plaque mandibulaire B. Le dispositif d’assemblage K permet un réglage
vertical et comporte un mécanisme de charnière pour la plaque B [4].
8 Articulateur de Evens. La plaque maxillaire F est attachée à la plaque postérieure E et à l’ensemble mandibulaire mobile
(plaques G, I et J). La charnière se compose de broches (H) et d’une glissière horizontale (a). Il existe aussi une vis de butée
verticale (K) et un mécanisme de fermeture (j) [31].
9 Articulateur de Bonwill [31].
10 Articulateur de Bonwill. Noter le triangle de Bonwill en fil de fer livré avec l’articulateur pour positionner le point inter-
incisif [7].

ment horizontal (fig. 9) . En 1864, il présente ses trajectoires en propulsion et en diduction, mais uni-
théories sur « l’occlusion anatomique » en se fondant quement dans le plan horizontal. Nous pouvons
sur des moyennes. Il a le grand mérite de mettre en donc le considérer comme le premier articulateur
évidence la règle suivante : « La distance inter- géométrique grâce au triangle mais aussi le premier
condylienne est égale à la distance centre du articulateur anatomique avec la représentation des
condyle/point incisif mandibulaire ». C’est la règle condyles et du point inter-incisif.
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bien connue du « Triangle de Bonwill » [5-7]. Elle se l F.H. Balkwill (1866) [3, 6, 8-11] est le premier à

vérifie dans tous les articulateurs, même s’ils repo- décrire la trajectoire inclinée des condyles. Il réalise
sent sur des théories différentes. Pour Bonwill, ce un dispositif pour mesurer l’angle de celle-ci avec le
triangle est de 10,4 cm de côté (4 inches). Il varie plan occlusal et le point incisif, appelé angle de Balk-
entre 10 et 11 cm dans la quasi-totalité des arti- will, estimé en moyenne à 26o (fig. 11). Grâce à un
culateurs. Ces travaux se finalisent en 1864 par la « cadre de morsure » de sa construction, il démontre
réalisation de son articulateur avec son fameux la trajectoire en arc de cercle des condyles dans le
triangle [7] (fig. 10). Cet articulateur présente des plan horizontal lors des mouvements de diduction.

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Le centre de cet arc de cercle est situé en avant des mandibulaires. Cette courbe, qui porte son nom, a
incisives. Le point inter-incisif et le plan occlusal sont son centre situé au niveau de l’apophyse Crista-Galli.
ainsi matérialisés avec ce dispositif. Balkwill posi- l W.E. Walker (1896) [13] réalise un articulateur avec

tionne ainsi le modèle mandibulaire dans une position des trajectoires condyliennes réglables, non plus
correcte par rapport à l’axe inter-condylien de son horizontales mais inclinées en bas et en avant
articulateur. C’est la découverte de l’enregistrement (fig. 13).
du fameux « arc gothique » qui sera ensuite à la base
de la compréhension de toute la cinématique mandi-
bulaire et de sa reproduction par les articulateurs.
Nouveaux concepts
l G. Davidson (1876) [3] présente un occluseur qui a Le progrès dans l’évolution des articulateurs se fait
la particularité d’être « adaptable » par l’inter- alors avec l’apparition de nouveaux concepts essen-
médiaire d’une rotule sur la branche supérieure de tiellement développés pour le traitement de l’éden-
l’instrument. Il autorise des corrections dans le plan tement total. Ainsi, les auteurs développent des
vertical et en latéralité (fig. 12). théories occlusales qui accompagnent la création
l R.S. Hayes (1889) [8] réalise le premier articulateur d’articulateurs pour traiter cette pathologie.
avec des trajectoires condyliennes inclinées fixes. l Dès 1894, A. Gysi [14] construit, comme Walker, un

Il introduit la même année le premier exemple d’un articulateur à déplacement condylien incliné. Puis,
arc facial fonctionnel pour positionner les modèles en collaboration avec Müller (1896 à 1899) [14], il
en relation correcte avec les condyles de son arti- réalise un articulateur anatomique à condyles avec
culateur. des trajectoires inclinées représentant l’articulation
l F.G. Von Spee (1890) [9, 12] met en évidence la temporo-mandibulaire. Cependant, cet articulateur
courbe sagittale des cuspides vestibulaire des dents ne donnant pas de bons résultats dans tous les cas, il
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11 Schéma du triangle de Bonwill et de l’angle de Balkwill. En


rouge, le triangle de Bonwill ; en bleu, le plan d’occlusion.
L’angle de Balkwill est l’angle formé entre le plan d’occlusion
et le triangle de Bonwill [6].
12 Occluseur adaptable de Davidson [3].
13 Articulateur de Walker. Les paramétrages condyliens
doivent être réglés individuellement [4]. 13

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ne fut pas commercialisé. Gysi est alors convaincu « instrument mandibulo-maxillaire » [9] utilisant un
qu’un articulateur anatomique ne pourra jamais arc facial spécifique pour positionner le modèle
reproduire parfaitement les mouvements condy- maxillaire. Dans ce concept, la priorité est axée sur
liens trop complexes de l’articulation temporo- la reconstruction des courbes occlusales, appelé
mandibulaire [14]. Il élabore alors sa théorie géo- « théorie de la sphère », et non plus sur le concept
métrique « des centres instantanés de rotation » à anatomique pour la reproduction des mouvements
l’origine d’une douzaine d’articulateurs semi-adap- condyliens.
tables ou adaptables produits de 1908 à 1960. Ces l A.D. Gritman (1899) [15] réalise un articulateur

instruments géométriques sont conçus pour enre- avec une trajectoire condylienne, inclinée à
gistrer et reproduire non plus les déplacements 15 degrés, située sur la branche supérieure. La par-
condyliens mais seulement la résultante fonction- ticularité de cet instrument est la possibilité d’aug-
nelle des déplacements au niveau occlusal. menter l’espace entre la branche supérieure et la
l G.S. Monson (1898), associant la théorie de Von branche inférieure en restant parallèle (fig. 17).
Spee à la règle du triangle équilatéral de Bonwill et l G..B. Snow (1900) [8, 13] conçoit un arc facial pour

au triangle de Balkwill [9] (fig. 14), établit que les améliorer le montage du modèle maxillaire sur l’arti-
surfaces occlusales des dents mandibulaires sont culateur de A.D. Grittman. Il utilise pour cela des
situées sur la surface d’une sphère dont le centre bases d’occlusion réglées suivant un plan d’occlu-
est l’apophyse Crista-Galli et dont le rayon est de sion parallèle au plan de Camper (point sous-nasal
4 inches, soit un peu plus de 10 cm [9] (fig. 15 et 16). Il – tragus). Lors du montage du modèle maxillaire,
démontre sa théorie en utilisant un articulateur de l’articulateur doit être orienté de façon à ce que ses
Bonwill. Ses dernières recherches aboutiront en 1918 branches soient parallèles au plan d’occlusion (i.e.
à l’élaboration d’un articulateur breveté appelé plan de Camper) (fig. 18).
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14 Schéma de Weinberg de la relation Monson, Balkwill,


Bonwill. Les lignes projetées depuis les sommets du triangle
équilatéral de Bonwill se coupent en un point D. Ce point D est
le centre de la sphère de Monson d’un rayon de 4 inches. La
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théorie de Monson nécessite une inclinaison condylienne


d’environ 35o et un angle de Balkwill de 15,5o [9].
15 Vue frontale de la mandibule avec la théorie de la sphère.
Sphère de 8 inches de diamètre. Les lignes de force radiales
convergent en un point unique. La table occlusale de chaque
dent s’applique sur la surface de la sphère [9].
16 Vue sagittale de la superposition de la sphère avec
16
l’articulateur de Monson. Le plan d’occlusion est situé sur la
surface de la sphère [9].

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17 Articulateur de Gritman.
18 Arc facial de Snow [8].
19 Enregistrement du rapport maxillo-mandibulaire en centrée. Pente condylienne à 0o.
20 Enregistrement du rapport maxillo-mandibulaire en propulsion avec la cire de morsure (D). Pente condylienne inclinée en
fonction de l’enregistrement. Articulateur de Christensen [13].

l C. Christensen (1901) [9, 13] réalise un articulateur pendant la diduction par la trajectoire du condyle
comparable à celui de Walker mais plus simple dans non travaillant (condyle orbitant) avec le plan
son apparence (fig. 19 et 20) et publie, en 1905, sa sagittal.
technique d’enregistrement des trajectoires condy- l Dans sa théorie, Eltner (1909) [12] décompose

liennes en propulsion par cires de morsure appelées l’articulation temporo-mandibulaire en deux arti-
check bites [16]. culations avec une articulation inférieure « condylo-
l G.B. Snow (1906) introduit sur l’articulateur de méniscale » et une articulation supérieure « ménisco-
A.D. Gritman [13] (fig. 21) une trajectoire condylienne temporale ». Il construit alors un articulateur Eltner
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réglable dont l’amplitude peut varier grâce à un res- avec deux axes horizontaux, l’un passant par
sort (fig. 21). Il utilise encore son arc facial avec cet l’axe des condyles et l’autre par le centre des deux
articulateur et il adopte la technique d’enregistre- « éminences articulaires » (racines transverses de
ment par cires de morsure de Christensen [13, 16]. l’apophyse zygomatique). Pour le premier axe
l N.G. Bennett (1907) [17] apporte sa contribution à inter-condylien, il est ainsi un précurseur de l’école
l’étude des mouvements de la mandibule en définis- « gnathologique » qui se fonde sur la théorie de
sant tout particulièrement l’angle qui porte son nom. « l’axe charnière ». L’articulateur de Eltner a des gui-
L’angle de Bennett se définit comme l’angle formé dages sagittaux adaptables et utilise un arc facial.

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Dans tous les mouvements mandibulaires, les deux duction mécanique des mouvements mandibulaires
centres de rotation conservent la même distance. mais sur celui de la reconstruction de l’occlusion
Dans le plan sagittal, cette théorie semble juste. En dentaire engendrée par ces mouvements. Il réalise
revanche, elle ne résiste pas à une analyse critique alors un articulateur appelé « stabiloccluseur », résul-
dans les autres plans, en particulier dans les mouve- tant de ses théories et conçu pour la prothèse amo-
ments latéraux car, dans cet articulateur, les trajets vible complète (fig. 23) . Cet instrument vise à
condyliens sont dirigés parallèlement en avant, ce reconstruire la surface occlusale déterminée par les
qui rend les mouvements transversaux impossibles. mouvements mandibulaires sans chercher à repro-
l O. Amoëdo (1911) [18] présente un « nouvel articu- duire les mouvements qui lui ont donné naissance.
lateur anatomique ». Il positionne les modèles sur Villain reprend dans le « stabiloccluseur » les trois
son articulateur grâce à l’arc facial de Snow courbes issues de la « théorie de la sphère » (courbe
(fig. 18). Il programme les trajectoires condyliennes horizontale ou forme de l’arcade, courbe sagittale
réglables en utilisant la technique de Christensen ou courbe de Spee, courbe frontale ou courbe de
réalisée avec deux morceaux de pâte thermoplas- Wilson) (fig. 15 et 16).
tique placés entre les bases d’occlusion (fig. 19 l R.E. Hall [19] confectionne une série d’articulateurs

et 20). Son innovation consiste en la présence d’un (Alligator, 1916 et 1917 ; Automatic Anatomic Arti-
plateau incisif et d’une tige incisive réglable permet- culator, 1918 ; Hall-House Precision Articulator, 1920 ;
tant de modifier et stabiliser la dimension verticale Hall Arbitrary Articulator, 1924) (fig. 24). Tous ces
(fig. 22). instruments sont fondés sur un nouveau concept
l G. Villain (1912) [12] reprend la théorie de Monson. géométrique, « la théorie du cône », selon lequel les
Pour lui, le problème de l’occlusion des prothèses mouvements mandibulaires s’effectuent avec un seul
doit être considéré non pas sur le plan de la repro- axe rétro et inter-condylien. Cet axe unique fait
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21 Articulateur de Snow [13].


22 Articulateur de Amoëdo [32].
23 Stabiloccluseur de Villain et ses accessoires. À gauche, le
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socle avec l’occluseur et les tiges de repérage. À droite, la
calotte sphéroı̈dale [12].

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24 25

24 Articulateur de Hall. Les mouvements sont déterminés par un axe rétro et inter condylien. Cet axe est situé sur une ligne
oblique à 45o par rapport au plan d’occlusion [19].
25 À gauche, enregistrements en diduction sur le la base d’occlusion mandibulaire. À droite, copie des tracés originaux de Gysi
pour expliquer les centres instantanés de rotation en latéralité.
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un angle oblique de 45o par rapport aux branches niveau occlusal sur les faibles trajets de glissements
horizontales de l’articulateur et du plan d’occlusion. cuspidiens fonctionnels. L’articulateur devient donc
Hall a également introduit sur ses articulateurs diffé- « non anatomique » au niveau du mécanisme d’arti-
rentes versions de plateaux incisifs réglables avec, culation mais permet de déterminer, au niveau
pour certains, des ailettes latérales orientables. occlusal, la résultante fonctionnelle des mouve-
l F.M. Wadworth [12, 20, 21] réalise son premier ments de glissement cuspidien correspondant aux
articulateur en 1919 puis un deuxième en 1921. Il réac- mouvements condyliens automatiques et habituels.
tualise la théorie de la sphère de Monson et pré- Parallèlement, Gysi a réalisé plusieurs autres arti-
sente, en 1924, son dernier articulateur qui utilise un culateurs dont certains, « adaptables » comme le
arc facial spécifique. Gysi Trubyte, sont capables de satisfaire les trajec-
toires fonctionnelles de glissement cuspidien pro-
pres à chaque cas particulier. Tous ces instruments
La théorie de GYSI (une douzaine réalisée depuis 1908 avec aussi de
A. Gysi introduit une nouvelle conception de la nombreux arcs faciaux) font appel au même
reproduction des mouvements mandibulaires fonc- concept de la détermination du trajet fonctionnel
tionnels par des articulateurs toujours largement de glissement cuspidien qui est le seul trajet qu’a
utilisés. Sa théorie fondée sur les « centres instan- voulu reproduire mécaniquement Gysi.
tanés de rotation » mérite un intérêt particulier. En pratique, dans le traitement de l’édenté total, des
Gysi réalise l’articulateur Gysi Simplex en 1917 [10, plaques métalliques sont fixées sur les maquettes
23-26]. Cet instrument a connu un grand succès d’occlusion dont le plan d’occlusion est parfaitement
(comme le Gysi New Simplex mis sur le marché réglé (fig. 25). Trois stylets, situés au niveau du point
en 1960 qui sera traité dans un prochain article). inter-incisif et des premières molaires, permettent
Après avoir été résolument « anatomique » pour l’enregistrement sur les plaques des tracés de glis-
la construction d’un articulateur, Gysi en arrive à la sement fonctionnel mandibulaire en propulsion et en
conclusion de Christensen « ... Il ne suffit pas pour diduction. Gysi construit des articulateurs avec des
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atteindre notre but de suivre aveuglément les direc- centres instantanés de rotation(1) permettant de
tions que nous fournit la nature. Nous devons plutôt reproduire ces tracés. Lors du mouvement d’ouver-
soumettre à l’examen les conditions mécaniques qui ture buccale, Gysi a ainsi défini trois centres instan-
se présentent et exécuter notre travail selon les prin- tanés de rotation [22, 26] (fig. 27) correspondant
cipes généraux de la mécanique » [14]. Dès lors, Gysi chacun à une étape de l’ouverture buccale, mais
n’a plus cherché, comme les gnathologistes, à simu- aussi un centre instantané de rotation moyen pour
ler le mouvement condylien exact. Il tente plutôt de l’ensemble du mouvement d’ouverture-fermeture
reproduire la résultante de ces mouvements au (résultats confirmés par Gaspard en 1972) [27].

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Parallèlement, Gysi a réalisé des mesures pour à une ouverture buccale suffisante pour l’écrasement
déterminer l’inclinaison du déplacement condylien du bol alimentaire et la fin du cycle masticatoire.
moyen dans le plan sagittal par rapport au plan d’oc-
clusion à 33o (pente du Gysi Simplex). Pour Gysi, le Analyse du mouvement d’ouverture-
plan d’occlusion correspond au plan de Camper, fermeture du Gysi Simplex
c’est pourquoi il a construit ses articulateurs selon Afin de comprendre la théorie de Gysi, un rappel est
la référence du plan de Camper(2). Il situe le point nécessaire concernant le diagramme de U. Posselt
incisif sur ce plan en référence au triangle de Bonwill qui décrit l’enveloppe des mouvements limites de la
(fig. 25, 26 et 30). mandibule (fig. 29). Le point 1 de ce diagramme cor-
Cependant, pour Gysi, le centre instantané de rota- respond à l’occlusion de relation centrée et le point 2
tion pertinent pour construire un articulateur est à l’occlusion d’intercuspidation maximale (OIM). Gysi
celui correspondant au début du mouvement d’ou- ne cherche pas à reproduire le mouvement d’ouver-
verture buccale à partir de l’occlusion (fig. 27, V1). Ce ture-fermeture buccale au point 1, qui correspond au
centre instantané de rotation est situé à mi-distance « trajet axial terminal des gnathologistes » en rotation
entre l’axe bi-condylien et le plan d’occlusion et à pure (que nous détaillerons dans l’article suivant)
environ 1 cm derrière l’axe bi-condylien. En effet, et qui est reproduit sur les articulateurs de l’école
parmi les 3 CIR, le premier est celui qui correspond « anatomique » [28, 29]. Au contraire, il cherche à
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26 Illustration du triangle de Bonwill sur l’articulateur Gysi Simplex [24].


27 Décomposition des trois trajets d’ouverture buccale et de leurs centres instantanés de rotation (V1, V2, V3) selon Gysi [10].
28 Analyse du mouvement d’ouverture-fermeture [24].
29 Diagramme de Posselt représentant la trajectoire du point dentalé lors du mouvement de la mandibule [28]. ACT : axe
(oblique) rétro et inter condylien ; CIR : centre instantané de rotation.

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reproduire le mouvement d’ouverture-fermeture capables d’être reproduits lors des mouvements de
habituel (mouvement d’abaissement automatique) latéralité. Il matérialise le triangle de Bonwill fictif
à partir de l’OIM (point 2) qui correspond à la com- avec l’axe bi-condylien passant par le centre des
binaison du mouvement de rotation et de translation condyles II et III avec le point incisif I [24] (fig. 26
des condyles lors de l’abaissement mandibulaire. et 30). Les déplacements de ce triangle (fig. 30, poin-
Ainsi, Gysi précise que son articulateur ne vise pas à tillés) simulent les mouvements produits par un glis-
reproduire le mouvement d’ouverture-fermeture sement occlusal, en diduction droite, sur une ampli-
dans la position guidée la plus postérieure [24] tude limitée à une demi-cuspide (fig. 30, w).
(fig. 28). Le déplacement du triangle de Bonwill (fictif) est
La figure 28 illustre la conception de l’articulateur représenté en pointillés sur la figure 30. Avec une
Simplex. Les articulateurs purement anatomiques inclinaison du plateau incisif fixée à 40o par rapport
(école gnathologique) s’ouvrent et se ferment sui- à l’horizontal et une pente fixe de 33o du centre de
vant un axe-charnière passant par le centre des rotation gauche (point U) de l’articulateur, le schéma
condyles anatomiques, c’est-à-dire suivant l’axe R. indique le déplacement du condyle gauche (point III)
Dans ce cas, le mouvement des dents décrit un trajet vers l’avant, le bas et le dedans [24, 26, 30]. Le
en arc de cercle F (fig. 28) schématisant le déplace- déplacement du triangle de Bonwill (fictif) se fait
ment de la mandibule dans sa position la plus pos- donc selon un angle de Bennett de 17o. Simultané-
térieure (point 1 du diagramme de Posselt). Le véri- ment, le condyle géométrique fictif droit II effectue
table centre d’ouverture-fermeture automatique un déplacement en avant, en bas et en dehors induit
moyen défini par Gysi (centre instantané de rota- par l’extrémité pointue de la branche supérieure
tion) est localisé en RC, ce qui donne un trajet d’ou- droite pivotant sur le centre de rotation droit.
verture-fermeture représenté par l’arc de cercle R. Dans le mouvement de latéralité, le condyle géo-
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Le premier constat est que l’articulateur Gysi Sim- métrique représenté au niveau du triangle de Bon-
plex ne s’ouvre pas selon le centre de rotation idéal will (fig. 30, II) ne « pivote » pas mais réalise un léger
moyen déterminé par Gysi, ce qui, paradoxalement, mouvement oblique en dehors, en bas et en
est à l’origine de cet instrument. En effet, Gysi a aussi avant [24, 26] (fig. 30, petite flèche). Par conséquent,
déterminé des centres de rotation en latéralité dans le traitement de l’édentement total, les
permettant de reproduire les mouvements moyens molaires droites se déplacent jusqu’au contact
de glissement cuspidien. Il les a situés en arrière, à bicuspidien (fig. 30, w) tandis que les molaires
l’extérieur et légèrement au-dessous du condyle gauches atteignent un simple contact cuspidien
anatomique (en rc). Comme le centre d’ouverture- (fig. 30, B). L’articulateur reproduit au niveau occlu-
fermeture idéal moyen RC se trouve également en sal les trajectoires condyliennes déterminées par les
arrière et au-dessous des condyles anatomiques, centres de rotation sur une amplitude d’une demi-
l’idée géniale de Gysi concernant cet instrument a cuspide. Les amplitudes plus importantes ne
été de déplacer légèrement le centre d’ouverture- concernent que les mouvements extrêmes de la
fermeture idéal moyen RC pour le faire coı̈ncider mandibule et n’intéressent pas le montage des
en rc avec les centres de rotation des mouvements
de latéralité, sans que ce déplacement ait une
conséquence pratique néfaste.
De plus, au niveau de la tige incisive et du dentalé
(fig. 28, I), le schéma indique également la parfaite
similitude sur 1 cm des arcs de cercle r et R corres-
pondant respectivement aux centres de rotation rc
et RC. Cette superposition des deux arcs IR et Ir en
un même trait fin suivant une amplitude signifie qu’il
est possible de pratiquer, sans conséquence néfaste,
des variations de dimension verticale sur une hau-
teur de près de 1 cm avec l’articulateur de Gysi dont
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le mouvement de fermeture automatique ne se fait


pas en rotation pure.

Analyse du mouvement de latéralité 30


droite du Gysi Simplex
Sur la figure 30, Gysi [24] précise les objectifs de son
articulateur lors des mouvements de diduction et, 30 Analyse du mouvement de latéralité droite [24].
en particulier, les trajets de glissement cuspidien

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dents en prothèse complète. Nous retrouvons le scientifiques et mécanicistes de cette période. Ces
souci de l’auteur de se préoccuper uniquement de progrès sont intimement liés à la recherche d’instru-
la reproduction des trajets de glissement cuspidien ments capables de reproduire les mouvements
qualifiés d’« habituels et automatiques », c’est-à-dire mandibulaires pour le traitement de l’édentement
de la reproduction de trajets qui n’ont rien à voir total. La multiplicité des articulateurs proposés
avec ceux déterminés par les trajectoires limites montre la diversité des conceptions qui vont ensuite
des mouvements condyliens. évoluer. Il était impossible de citer de manière
exhaustive tous les articulateurs et seuls les princi-
Analyse du mouvement de propulsion paux ont été répertoriés. Néanmoins, les rappels his-
du Gysi Simplex toriques des multiples conceptions permettent de
Le premier modèle de cet articulateur, commercia- mieux comprendre l’origine des différents éléments
lisé en 1917, avait un plateau incisif fixe présentant de l’articulateur. Il est impératif de rappeler que les
une angulation de 40o modifiable par adjonction conceptions des articulateurs sont intimement liées
d’une plaquette métallique collée sur une épaisseur aux théories occlusales de leurs auteurs mais aussi à
de cire. Les modèles suivants ont été améliorés en leurs techniques d’enregistrement de la cinématique
1930 par l’intermédiaire d’un plateau incisif à orien- mandibulaire.
tation réglable à volonté. En prothèse amovible Auguste Comte, dans le Cours de philosophie
complète, cela offre l’avantage, d’une part, de facili- positive (1798-1857), a écrit : « On ne connaı̂t pas
ter l’élaboration de la courbe de compensation et, complètement une science tant qu’on n’en sait pas
d’autre part, d’utiliser différentes dents prothétiques l’histoire ». À l’ère du numérique, il nous semble donc
avec des angulations cuspidiennes différentes (0o, important, pour comprendre cet instrument,
20o ou 33o). Effectivement, avec un plateau incisif d’explorer son évolution et de décrire les évolutions
orienté 0o, on utilise des dents à 20o car, avec une
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apportées depuis 1920 jusqu’à nos jours dans un


pente condylienne à 33o, la moyenne géométrique second article (évolution des articulateurs de 1920
s’établit à environ 20o au niveau de la première à l’ère numérique). l
molaire. De la même façon, le plateau incisif est
orienté à 30o pour des dents à 33o et à –10o pour Liens d’intérêts :
des dents à 0o. L’influence de l’orientation du pla- Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêts
teau incisif permet, avec une pente condylienne concernant cet article.
fixe, d’obtenir des angulations cuspidiennes diffé-
rentes au cours des mouvements de propulsion et
de diduction. Ainsi, Gysi a voulu, avec le Simplex,
offrir à l’omnipraticien l’outil idéal pour le traitement
de l’édentement total.
(1) Le centre instantané de rotation (CIR) est un terme utilisé en cinéma-
Conclusion tique pour désigner l’axe autour duquel tourne un solide à un instant
donné par rapport à un référentiel. Ainsi, le CIR est un point qui, pour
tout solide en mouvement plan, a une vitesse nulle à un instant t.
L’évolution des articulateurs depuis le siècle des (2) Plan de Camper : plan horizontal passant par le point sous-nasal et les
lumières jusqu’en 1920 est révélatrice des progrès tragus.
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