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Numéro

spécial

Miles Davis
1926-1991
Le magazine du jazz N° 687 - septembre 2016 25e anniversaire

La galaxie
Miles du siècle
Le all stars

50 musiciens
50 pages

F : 6.00€ - DOM : 7 € - BEL/LUX : 7 € - D : 7.50 € - CH : 12 FS - CAN : 10.99 $CA - ESP/GR/ITA/PORT CONT : 7 € - MAR : 70 DH - TOM : 1790 XPF
30 ans, ça jazz! 08 23 AU

312 artistes EN concert sur 25 lieux OCT. 2016

Renseignements :
tél : 05 34 45 05 92
jazz31.haute-garonne.fr

PARTENAIRES MÉDIA
N° Licences : 1/1086600-
CRÉATION CD31: 16/07

2/1086602-3/1086603

LA HAUTE-GARONNE C’EST VOUS !


édito Frédéric goaty
directeur de la rédaction

Star sytème Sommaire


Numéro
spécial

Miles Davis

New York, 24 avril 1945. La première séance de


1926-1991
Le magazine du jazz N° 687 - septembre 2016 25 anniversaire
e

Miles Davis. Il n’a que 19 ans et, forcément, il est


très impressionné. Pensez, il remplace Dizzy gilles-
pie ! Dans l’orchestre de Charlie Parker ? Pas encore,
pas encore... Non, il accompagne le chanteur de La galaxie
blues Rubberlegs Williams. Un premier titre est mis Miles Le all stars
du siècle
en boîte, That’s The Stuff You Got To Watch. Entre 50 musiciens
50 pages
la voix de stentor de Williams et le saxophone d’Her-
bie Fields, il place timidement quelques
F : 6.00€ - DOM : 7 € - BEL/LUX : 7 € - D : 7.50 € - CH : 12 FS - CAN : 10.99 $CA - ESP/GR/ITA/PORT CONT : 7 € - MAR : 70 DH - TOM : 1790 XPF

phrases, en ayant pris soin de mettre une À la une, charlie Parker, Prince,
thelonious Monk, John coltrane,
sourdine sur sa trompette – par pudeur ? sonny rollins (X/Dr), betty Davis
Sans doute. (Light in the Attic), bill evans
(X/Dr), tony Williams (hans
harzheim), Keith Jarrett (roberto
New York encore, juillet 1991. Miles vient Masotti / ecM), Marcus Miller
d’avoir 65 ans. Et celui qui doit être impres- (X/Dr) et Wayne shorter (Francis
sionné, cette fois, c’est Easy Mo Bee, avec Wolff / blue Note).
lequel il a décidé de travailler en studio.
Dans Chocolate Chip, sur les beats puis- N° 687
sants créés par le jeune producteur hip-hop, septembre 2016
sa trompette, comme disait Mohamed Ali,
« vole comme un papillon et pique comme 6 Arrêt sur image
JoNI MITChELL

l’abeille ». Ray Lema


& Laurent de Wilde
Entre ces deux séances, entre le blues et 10 Dossier
Quelques jours après le hip-hop, Miles Davis a infléchi plus d’une fois le La Galaxie Miles
la mort de Miles, la
chanteuse Joni Mitchell cours de l’histoire du jazz. Notre dossier rend hom- 60 Le Jour J
lui avait rendu hommage mage à ceux qui l’ont accompagné cinq décennies Le jour où les Américains
à sa manière en peignant
durant dans sa quête inouïe du mouvement perpé- découvrirent l’European
son portrait. Wayne First Lady Of Jazz
Shorter l’avait trouvé tuel. Oh, bien sûr, ils ne sont pas tous là, car il fau-
« d’un genre de bleu » 63 Le guide
très singulier... drait un livre pour ça, mais les cinquante musiciens Nouveautés,
que nous avons choisis forment tout de même une rééditions,
sacrée galaxie, la galaxie Miles, où toutes les étoiles, téléchargements,
quelles que soient leur taille et leur couleur, brillent livres, dvd
d’un éclat unique. 89 Le live
Clubs, concerts, radio,
internet, télévision

Jazz Magazine Jazzman N° 687 – sePteMbre 2016 © 2016 Jazz & Cie ce numéro comporte :
est édité par Jazz & Cie, Prix de vente au numéro : 6,00€ Imprimé en France. - un cD “La galaxie Miles,
15, rue Duphot, 75001 Paris Jazz Magazine Jazzman est une Imprimeries Léonce Déprez, soixante ans avant ”
Principaux associés publication mensuelle Jazz & Cie Z. I. Le Moulin, 62620 RUITZ. dans les exemplaires destinés
Pierre Bastid, Laurent SAS au capital de 350 000 euros aux abonnés avec option cD.
Guillemain, Christophe Gouju, R. C. S. Paris B 802 298 588.
Edouard Rencker, ML Sylvain Représentant légal : Edouard Rencker
Administration Dépôt légal : 3e trimestre 2016
Fatima Drut Jasic Diffusion MLP
Tél. : 01 56 88 17 62 N° de commission paritaire :
1116 K 90618
N° ISSN : 2425-7869
Le ProchAiN
NuMÉro De
renseignements, réclamations, changement d’adresse JAZZ MAGAZiNe
service abonnement serA eN KiosQue
Le 30
et commande d’anciens numéros sePteMbre
tÉL. : 01 60 71 55 86 – email : anne-claude.venet@lva.fr
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Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 3


hommage
Texte Franck Bergerot Photo Christian Rose

Directeur
de la publication
Edouard Rencker Paris, novembre 1988, soirée de
lancement du Dictionnaire du Jazz au
Directeur Petit Journal Montparnasse : Norman
de la rédaction Granz, André Clergeat et Frank Tenot.
Frédéric goaty
(fredericgoaty
@jazzmagazine.com)
Rédacteur
en chef
Franck Bergerot
(franckbergerot
@jazzmagazine.com)
Publicité,
partenariats,
événements
Tristan Bastid
(01 56 88 16 69,
tristan.bastid
@jazzmagazine.com)
Directrice
artistique
Claude gentiletti
Responsable
diffusion kiosques
Maureen Richy-Dureteste
(01 60 71 55 12,
maureen.boisguerin@lva.fr)
Best man
Philippe Carles
Pervulgateur

André Clergeat
inamovible se voit confier différents programmes, notamment
Frank Ténot
l’émission répondant aux demandes des auditeurs,
Chairman
emeritus
Une voix s’est tue Jazz s’il vous plaît, qu’il animera de 1963 à 1995.
Daniel Filipacchi En outre, il préside le Jazz Quiz International de
Plusieurs générations se souviennent de la voix l’UER (Union européenne de radiodiffusion), un
d’André Clergeat, qui contribua à leur initiation blindfold-test, auquel il excellait lui-même. Ses
au jazz sur la bande FM. Ceux qui l’ont connu activités d’homme de radio le conduiront jusqu’en
Ils ont contribué se souviennent aussi de son appétit en parfaite Italie, pays dont il connaissait intimement la scène
à ce numéro harmonie avec cette voix de basse, pugnace et musicale et où il produisit dans les années 1980,
Jacques Aboucaya, convaincue qui disait le pragmatisme, l’efficacité et à la RAI, des émissions sur le jazz en France.
Noadya Arnoux, Bertrand
Bouard, Pierre de l’enthousiasme. Disparu le 23 juillet dernier, André
Chocqueuse, Vincent Cotro, Clergeat était un fonceur. Né en 1927, découvrant Auteur d’un premier Dictionnaire du jazz en 1966,
David Cristol, Lionel Eskenazi,
Julien Ferté, Ludovic Florin,
le jazz à la radio pendant l’Occupation, puis dans il a collaboré en 1982 à la Grande Enciclopedia del
Jonathan glusman, Paul les salles parisiennes après la Libération, membre Jazz et en 1988 au New Grove Dictionary Of Jazz,
Jaillet, Jean-François fondateur du Hot Club Universitaire à 21 ans, il codirigeant la même année Le Dictionnaire du jazz
Labérine, Félix Marciano,
François Marinot, Philippe accueillait l’année suivante Charlie Parker pour un avec Philippe Carles et Jean-Louis Comoli. Il cosigna
Méziat, Jean-Baptiste Millot, concert à la Cité universitaire. En 1953, âgé de également Le Jazz avec son ami Jacques Aboucaya.
Jean-François Mondot, 26 ans, il accède au poste de rédacteur en chef de Membre de la garde rapprochée de Frank Tenot,
Stéphane Ollivier, Christian
Rose, Pascal Rozat, Jazz Hot, qu’il occupera jusqu’en 1957, travaille pour qu’il aimait retrouver sur son yacht Djangology,
François-René Simon, la marque de disques Pacific à partir de 1955, puis il gardait l’œil sur Jazz Magazine et créa en janvier
Alfred Sordoillet, Katia Touré,
Philippe Vincent,
fait carrière comme directeur artistique chez Vogue, 2000, pour le numéro 500, le CD Jazz Collection,
Jean-Pierre Vidal dans le domaine tant du jazz que de la chanson, qui accompagna nos parutions de ses sélections
pour laquelle il signa sous le pseudonyme de Frank et commentaires toujours judicieux jusqu’en 2009.
Terran quelques paroles, parmi lesquelles Bix Blues Il ne manquait pas de nous prodiguer critiques et
La rédaction n’est pas responsable de Marc Laferrière et Hello, Joséphine d’après Fats encouragements, avec ce franc-parler et cette voix
des textes, illustrations, photos et
dessins publiés qui engagent la seule
Domino. chaleureuse qui vont nous manquer, mais dont
responsabilité de leurs auteurs. on imagine le rire généreux résonner la nuit sur le
Les documents reçus ne sont pas rendus
et leur envoi implique l’accord de l’auteur Dans le même temps, cofondateur en 1954 de cimetière de Montmartre où ses cendres partagent
pour leur libre publication. Les prix peuvent
être soumis à de légères variations. l’Académie du Jazz, il devient l’assistant d’André une même concession avec son ami Siné, tous deux
Les indications de marque et les adresses
qui figurent dans les pages rédactionnelles Francis dans Rendez-vous avec le jazz sur France IV, imaginant de nouvelles illustrations aux standards
de ce numéro sont données à titre qui avaient inspiré leur Sinéclopédie du jazz. • 
d’information. La reproduction des textes, la chaîne radiophonique nationale en modulation de
photographies et dessins publiés est
interdite. Ils sont la propriété exclusive
fréquence, ancêtre de France Musique. À partir de
de Jazz Magazine qui se réserve tous 1961, à la création par Lucien Malson du bureau
droits de reproduction et de traduction
dans le monde entier. du jazz de la RTF (Radio Télévision Française), il

4 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


La
grandete
enquês de
Votre avis est
lecteumr
g
important
Jazz a
Vos envies sont
essentielles !
Jazz Magazine lance une grande enquête de lectorat en ligne pour
recueillir votre avis, vos envies et votre perception sur le magazine.
Ceci nous permettra à la fois d’améliorer encore la formule et de
remédier aux critiques que vous pourriez nous faire.

dossier

75
Depuis plus
d’un demi-
siècle, Chick

Dossier Corea a
multiplié les

Chick rencontres et

ans
promené son

Corea
Certains nous piano et ses
Le magazine du jazz N° 686 - AOûT 2016 disent qu’il
zone franche
claviers dans
faut penser toutes les
75 ans

75
photo Sylvain Gripoix
aujourd’hui sphères du

divers ité
texte Louis Sclavis le métier jazz. Quoi de
75 disques autrement,
comme si on les
mieux, pour
célébrer ses
Supplément avait attendus 75 printemps,
pour réfléchir que de passer
16 pages et prendre l’été avec
conscience.
Exclusif autant
d’albums
Les Archives essentiels,
Jazz Magazine
Lennie Tristano disques extraits de sa
pléthorique
discographie ?
Julian & Nat Adderley
Martial Solal
À Sons d’Hiv er, Tout ceci est possible,
c’est une question
locales dans des
de choix, beaucoup
d’argent
manifestations “événemen-

Louis Sclavis
la considèrent comme par les collectivités ou des mairies
culturels ou politiques péda- est mis conseils régionaux
centre ! Trop de responsables d’être d’abord des superficielles. Des plateaux artistiques
aujourd’hui aux artistes tielles” souvent – et à perte – des
toujours fait et pour quelques soirs de l’aide de fonds A partir du mois
secondaire. On demande qu’ils ont d’ailleurs d’octobre, et jusqu’à

jouera devant
sociaux, etc., ce mais pour financent qui relèvent plus local : Corea squattera
gogues, des animateurs justifier leur existence prix exorbitant, à un petit festival la fin de l’année,
initiative, non pour “prestigieux”, d’un une fois de plus Chick
défendu de leur propre public, tout en disant savez… » Avec Note de New York, son club de jazz
artistique. privés que de l’argent pas, la crise, vous pour conclure favori, le Blue
partager leur démarche année, on ne pourra bien, mais bon…
–, on zième année sur en beauté sa soixante-quin-
« Hé bien, cette Dylan – que j’aime

les images 1916.


– essentiels pour terre. Il s’y produira

Chick Corea
nouveaux publics concert de Bob Cette histoire groupes qu’il a à la tête des nombreux
à la rencontre de du- l’argent d’un de dix ou vingt associations. créés – Return
Pour éduquer, aller d’implantations locales une année de travail et change

Stan Getz
To Forever,
les musiciens bénéficient créateur agit au sein de la finance ne fond pas, il circule Origin... – et au
sein desquels cohabiteront The Elektric Band,
l’avenir –, il faut que la foutaise, l’argent aujourd’hui le
d’argent, c’est de

d’un film de
ainsi, le qu’il faut penser et nouveaux venus. membres originaux
que cela se passe public est au rendez- Certains nous disent Il dirigera aussi
rables. Chaque fois le temps, le de mains, c’est tout. pour réfléchir et prendre
assemblées pour des formations
en marge et, avec aides prennent si on les avait attendus tous les l’occasion : un spécialement
communauté, pas les subventions ou autrement, comme son assiette dans Wallace Roney, hommage à Miles
ceux qui répartissent les scènes métier que l’on peut retourner Kenny garrett, Davis avec
vous. il faut que Des institutions comme conscience... Sauf pas. Mike Stern, Marcus
compte nos musiques. la diffusion de l’art dedans, on ne mange Blade, une relecture Miller et Brian
normalement en mieux dotés pour leurs sens : si
on a rien à mettre de son album
un des outils les Solomon, Eddie “Three Quartets”
est aussi un acteur nationales, qui sont programmer nos
musiques, dans toutes récemment rencontré
des col- gomez et Steve avec Ben
Mais le clarinettiste de musiciens, j’ai tronica en duo gadd,
avec Marcus gilmore, un Experiments In Elec-
privilégié de la scèneinvité vivant, devraient régulièrement le font beaucoup concert.
créations, jusqu’au
et un observateur produire des Comme ont suivi l’élaboration d’une de mes entre Return To et
Forever et Mahavishnu, même une rencontre
il est le premier diversités.
télévisions publiques
pourraient facilement
comme cela se
légiens qui large culture musicale
et ne connaissaient
musicale hexagonale. nouvelle rubrique Les radios et les des projets originaux, Ces adolescents
qui n’ont pas une
grâce au travail
des enseignants, Victor Wooten
et Lenny White avec John McLaughlin,
notre ou coproduire pour que cependant, en Notre grand dossier !
de Zone franche, financer ont travaille
concerts et ils peuvent faire beaucoup dans leur rien de ce que je fais comment on d’été
en toute franchise. pays européens, problème et compris ces soirées new-yorkaisesest en quelque sorte un préambule

L
de
passe dans d’autres lieux dédiés à la musique cette musique sans et la connaissance
où l’on s’exprime Il faut maintenir les locales. Il écouté où le lien social, l’ouverture connaissances, leur qui se feront l’écho à
l’on fidélise un public. le font certaines collectivités qui sont groupe. Dans une société jazz partagent leurs
et de son actualité.
En attendant, le de son histoire
détourner, comme petits lieux les musiciens de
rôle, et ne pas les peu qu’ils puissent

Jazz & bossa


festivals et divers l’autre font défaut, célébrer Chick public parisien
le tissu de petits sur le terrain – pour Corea, puisqu’il pourra aussi
faut maintenir, aussi, les relais possibles se produira à Jazz
de notre travail. musique, via tous durable.
4 septembre en
duo avec gary à La Villette le
Dans notre domaine, des partenaires essentiels bénéficier d’une implantation nombre d’initiatives
qu’il faudrait Cohen et Marcus Burton et le 5 en
pensée, un horizon. de régions un grand gilmore. trio avec Avishai
de l’oxygène de la confon-
le sien – mais comme
exemples,
apporte de l’énergie, générations et territoires 1970. Il y a dans beaucoup En 2014, le pianiste
La création nous il y a en France, toutes années modèle – à chacun de faire un rapport avouait dans nos
le jazz et l’inconnu, les initiatives des prendre non comme Il serait intéressant roulant vers la colonnes : « Un
que je situerais entre des similitudes avec se prennent tout le territoire. réussissent à faire
vivre ces salle de concert,
j’étais un peu faiblard soir, en
important et passionnant, enregistrements, à généraliser sur lieux, collectifs, qui d’une intoxication
dus, un élan créatif produisent leurs des styles, alimentaire. Mais à la suite
s’organisent en collectifs, rencontres, les confrontations entre sur toutes les associations,
Il faut que
manière... tais parfaitement après le concert,
Nombre de musiciens un élan, et les originaux. Notre moyens, de quelle bien, et j’ai pensé : je me sen-
les niveaux. Il y a variété de projets musiques, avec quels sique : à se sentir “Voilà à quoi sert
en charge à tous donnent une grande culturel. De
les artistes dans la société. mieux.” Si vous la mu-
des pratiques distinctes la société et le monde elle a sa place
voulez vous soigner,
des disciplines et et importante dans la diversité culturelle, musique ! La vérité
continuent
– ont formé pour tous. •
Notre musique incarne
22 faites de la
existe de façon concrète dans leurs crédits pour jouer ensemble,
Jazz Magazine n’est pas dans
Numéro 686 votre corps, mais
domaine musical souvent menacées pas, mais battons-nous Août 2016 imagination, votre
de musiques – aujourd’hui musique et un très grand savoir. Ne nous plaignons désir de créer. » dans votre

les ch cs
nombreuses écoles
une grande maîtrise
de la survit dans une à inventer Moussay sur
Dont acte.

L’histoire
partie de ces artistes en duo avec Benjamin
et à vivre de
des musiciens ayant

à la une
ceci ? Une grande vivants, les auteurs, à Cachan (Sons d’Hiver), dossier réalisé
est l’avenir de tout pour tous les arts ConCert Le 9 février Breed (Le Métis) d’Alan Dawn. par
Maintenant, quel c’est bien sûr valable les musiques Julien Ferté, LudovicFranck Bergerot, Peter cato,
leur art !
Half
en plus criante – Le jazz et toutes les images de The Florin, Jonathan
précarité de plus au bord de la route.

x/DR
choc
en met bon nombre considération et de
prise en compte Frédéric Goaty, Glusman,
etc. –, et cette situation qu’ils représentent, manquent de l’élan et François Marinot
et Alfred Sordoillet.

d’un grand
considérant ce qui viennent, il faudrait reprendre
associées,
acteurs. Pour les
vingt années la création au
1980. Il faut remettre
de la part de différents au début des années
par Maurice Fleuret
Août 2016 Numéro
686 Jazz Magazine
la politique insufflés
magazine
7
680 Jazz Magazine 23
Février 2016 Numéro

amour
Le te
troemnpettis
2016
Numéro 680 Février
6 Jazz Magazine

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Naked Truth Avishai cohen

Chet Baker
Matt Mitchell

chanteur
avian thug
1 Cd rarenoiserecords / differ-ant
into the silence
Vista accumulation Steve Khan
1 Cd eCM / universal
Eyewitness / modern
nouveauté. troisième album
de naked truth après “Shirazu”
en 2011 et “ouroboros”
studio nouveauté. on avait découvert
avishai “trumpet” Cohen
2
Cd pi recordings / orkhêstra

nouveauté. présence du
times / Casa loco ches Smith François
“avian thug” marque le 2013,
en en futur… 2 Cd bGo records / Import the Bell
ébouriffant virtuose, au les modernes d’antan
Tusques,
angleterre
retour plutôt sein de son pouvaient-
fulgurant de ce power trio sans piano triveni. ils imaginer les directions réédition. au début des 1 Cd eCM / universal
de retour en que
Itaru oki,
quartet à quintette, il se révèle grand prendrait le jazz cinquante années
trompettiste variable. ans plus 1980, Steve Khan inventait
lyrique,
au fil d’un opus profond tard ? Si des reliefs de
tradition(s) york et tokyo une nouvelle entre new nouveauté. Sur bien des
plans, on
en lieu et place de Cuong
vu, on
retrouve ici le rare et sous-estimé si ce changement de cap
et habité. infusent toujours les racines
musique, branches et bourgeons de cette de fusion en compagnie forme
anthony Jackson, du batteurbassiste
du
peut rapprocher l’explosion
des musiques d’aujourd’hui créative
de celle
claude Parle &
cornettiste Graham haynes,
habitué des
n’est sans doute pas étranger
apparent
à son
poussé grand et loin. ont
Jordan et du percussionniste Steve
manolo
des années 1970.
Isabel Juanpera
expérimentations plurielles
de
Ce dernier assure la productionbill Laswell.
partagée
arrivée sur le label eCM, il
s’inscrit
profondément dans un tournant plus
de la
sideman recherché, Matt
Mitchell
mis au service de dave douglas, s’est
Badrena.
Kenny Barron Trio ainsi, comme au cours de
cette décennie,
les musiciens actuels s’ingénient-ils
à entortiller autant qu’ils le
le Chant du Jubjub
et un mixage sans artifices
superflus.
vie du trompettiste, qui a
composé ce hollenbeck ou rudresh Mahanthappa. John en trois albums aussi rares
que chéris Book of intuition peuvent 1 Cd Improvising beings / improvising-beings.com

sais pas si
L’alliage multifusionnel de répertoire en hommage à des connaisseurs, l’un des les styles et les genres, technique
son
garde sa constance initiale,
naked truth disparu en novembre 2014. père, après “Fiction” en 2013 (Révélation ! guitaristes
plus sous-estimés de sa génération les 1 Cd Impulse / universal étourdissante à l’appui. Il nouveauté. un demi-siècle

me : “Je ne
pont
quelque part entre les volutes tendu doute, cette mélancolie qui
d’où, sans stéphane ollivier), ce double pour
ainsi entré de plain-pied dans est un versant qui différencie
est cependant son légendaire “Free Jazz” après
e ou davis dans “bitches brew” de Miles
nous saisit album en
décennie, en continuant de la nouvelle
nouveauté. Ce disque vif radicalement disques mouloudji, Françoissur
Il disait lui-mê ettiste qui chant ette.”
dès les premières mesures quartette confirme le pianiste, et allègre n’est pas un les deux époques : la nôtre
et les textures de Life admirateur miser sur le passé. mais on sent retour vers se vient de fomenter, sur un tusques
ambiant et erratiques d’un and Death, quand une trompette de Myra Melford, prince et la virtuosité de ses accompagnateurs. quand même chez Kenny distingue des seventies par label
weather 73 ans, la tentation de Barron, sa
quasi fondamentale. décadence ? noirceur
tromp
nils petter report, comme l’un des créateurs rappeler quelques traits non moins téméraire, une

je suis un
impalpable laisse planer son
de la tromp
Molvaer. haynes incarne le chant fragile les Mais d’une toute autre manière sa brillante carrière aux saillants de Fin de œuvre
brillant : en les
sommaire sonore, assure, avec raffinement, lien sur les sobres harmonies plus innovants de la décennie. laissant respirer, prendre auditeurs écervelés civilisation ? Même si les quasi autobiographique

eur qui joue sa disparition


et papillonnants que nous titres ce disque au charme
et invention une synthèse maîtrise yonathan avishai. tout l’album
du piano de ici appel au polymorphe Chris Il fait sur de longues plages hypnotiques
leurs aises sommes. ne disent souvent rien de littéralement et exquisément
speed, la musique free.
un chant d’ailleurs être considéré commepourrait
parfaitement
assumée. La pâte d’ensemble alternativement âpre et moelleux atmosphériques. Jamais n’avait-on et La pianiste s’affiche d’abord
elle-même, ce sont tout de
même de
ans après
au
Baker
une
18 Le voyageur y gagne sorte d’étude sur les infinies ténor et à la clarinette, et bien aussi en
totalité des titres de l’album. compositeur en signant la quasi-
bons indicateurs de l’état entre portrait arcimboldesque

Vingt-huit son et la voix de Chet


étonnamment en clarté et possibilités aux membres entendu les graves abbyssaux de la d’esprit du et cadavre
concision,
sans bagages
Anquetil au fil de thèmes emplis de expressives de la sourdine,
dont
de la “famille pi” Chris tordini
et dan basse à cinq cordes d’anthony puis
parcours artistique : ses racines il livre différentes facettes de son
créateur. It’s Always Winter
(Somewhere)
exquis à base de jeux de mémoire,
dédales et Jackson,
Par Pascal weiss, pour élaborer huit palimpseste de dazibao et
ir de
avishai Cohen joue avec une par exemple, ou I’ll See You
mêlés aux grooves terriens, avec des effluves de Un Poco (Bud Like, révérence à bud powell
le
d’intentions éclatées, depuis pièces-fleuve, On The fragments
tragique,
les sensibilité puissants
et profondes nappes poétiques sombres
leur pouvo chez Verve
inégalée. toutefois, “Into the au caractère insaisissable, et vertigineux d’invention Loco et Parisian Thoroughfare), Dark Side Of The Earth annoncent nostalgiques, c’est un superbement
semblant ne inspirations (avec deux compositions
23 Trop cool ?
silence” de steve
perdu de
(les peut se lire plus profondément découler d’aucun système. ses tonalité générale assez peu une cohérent patchwork qui se
étoiles noires qui peuplent Les structures Jordan. et comme au sein Boy et Light Blue), ses regrets de thelonious Monk, Shuffle badine… trame au fil de
pour le bop
n’ont rien Au moment où sort
Moon At Noon) une méditation sur l’absence. comme se délitent de weather (un bel hommage à Charlie The Bell, qui ouvre l’album, onze saynètes à deux (piano-trompette,
jusqu’aux furieux effluves sitôt qu’elles émergent, les report quelques années plus son ancien partenaire de haden, sonne ainsi
électrisés (les Ce n’est tôt, Manolo
date et où
Par Jonathan frénétiques Rapid Fire et Avian d’ailleurs sans doute pas rythmes se dessinent puis badrena distillait sa folie percussive. “night
sa prédilection pour les couleursand the City”). Il affirme nettement
effectivement comme un piano-accordéon), trois (trompette-piano-

daLLe
un hasard si se brisent en glas.
Thug), rapprocher ce prologue d’une s’il fallait
fascination. qui devrait faire
Glusman réminiscence des incandescences la trompette et les autres prélude à d’étonnantes transmutations. Quant aux fluides et élégants latines. deux des plus belles accordéon) ou une voix (anecdote,
instruments solos plages du titre sont dans autre poème,
/ phoCus / en l’absence de texte de pochette Khan, ils s’accordaient idéalement de cette veine. Magic Dance, ritournelle, récité ou chanté,
sur la vie
du tony williams Lifetime. se taisent sur la plage finale, gracieux, manifestation artistique, le piano solo).
laissant ou délicatement chaloupé, et Dead Man de
26 Chet,
age hammond, tony powell déploie
a l’orgue au piano seul le soin de l’épilogue. de déclaration d’intention, lignes de basse tentaculaires aux Cook’s Bay, au parfum caraïbe Jim Jarmush conviendrait pour les plus âgés seront repérables
un homm cé, retour normes.
tout nul éclairage de Jackson. entêtant, grâce à ce rythme plus sans doute :
ce cow-boy et complexes circonvolutions d’agiles repose ici sur une subtile n’est offert sur l’organisation Les deux albums studio, “eyewitness” africain nourri par le batteur d’une manière proche du allusions, séquelles, voire parasites
GorM vaLentIn

est annon
Graillier évoquant dialectique des et blake qui devient presque Jonathan film, ce paysage et
Par Michel de la présence et du vide : compositions et improvisations. une seconde voix. en tant sonore désolé (mais pas désolant) sous-entendus guère éloignés
ien hors
Larry young, et se révèle tout “Casa Loco”, et le live “Modern
de Lewis Carroll (du Chat de de la faune
un biopic
un leader Cette barron est ici au mieux de que pianiste,
aussi qui se retire parfois durant part de mystère ne fait que (enregistré lors du tout premier times” son
perlées, et ce style que son discours, avec ses inimitables notes
provoque une sensation d’étrangeté,
d’un music
de convaincant au piano et au de renforcer Cheshire
28 “Autourdisque- Fender
rhodes, truffés d’effets électroniques minutes (le début de Dream longues l’effet produit. a matériau du groupe !) sont regroupés concert confrère Fred hersch définissait entre rêve et cauchemar, d’alice au Chat Qui pêche

tourmentée
Like A Child ductile, « une combinaison de McCoy songe de Madame
Chet”, le en tous genres. Mais les comparaisons et son long solo de piano),
un
démarche résolue. de notes
éparses en première fois, ce qui permet
pour la
longues phrases, et de Tommy
Tyner jeune pour la clarté comme
de ses
Musique déliquescente, Barely et réalité. ricard, il n’y a évidemment
qu’un sourire,
Intervallic
hommage 17 s’arrêtent là, car, propulsés vaporeux qui souffle de loin saxophone vertigineux développements
collectifs, comme jamais cette musique
d’apprécier
Barron, The Book, armand Flannagan pour le phrasé » prolonge cette tendance.
plus
sans parler du cousinage du
snark et de
Touré par la force en loin, une sensuelle et (Kenny inexorable et sombre tocsin, loin, un
Par Katia Jazz Magazine tellurique des polyrythmies rythmique exemplaire de “vista accumulation” incarne pleine de mystère qui, par reynaud et Jeremy brun,
ed. henry
l’oiseau mythique baptisé
Jubjub...). Mais
Numéro 681 du souplesse et une nouvelle instants, faisait Lemoine, 2010). Il est formidablement nous vient
Mars 2016 Mastelotto (Mr. Mister, david batteur pat de poésie qui, de toile de
fond,
« rencontre du jazz et de la
musique songer à celle de police. Mais Kiyoshi Kitagawa. ecoutez secondé par le bassiste de la face cachée de la terre.
Même les
imprègne aussi cet ouvrage
à multiples
Crimson...), les musiciens
sylvian, King par moment le véritable premierdevient contemporaine », pour reprendre qui aurait pu se passer du un police combien la profondeur de grooves qui impriment la phases l’ombre de celui qui
fut
peaufinent avec “avian thug”
de naked truth ces paysages aux portes plan de titre d’un ouvrage chroniqué le
son chanteur pour le remplacer
charisme de In The Slow Lane donne à
cette ballade un surcroît de
ses notes sur
du disque, à l’opposé de la
seconde moitié témoin des univers de tusques :acteur et
du silence. un dans trio que complète Jonathan densité. première, plus bernard
qui leur est fondamentalement voie
une univers musical qui porte précédent numéro. supervisant un combinés, de quatre instrumentistes par ceux, blake est digne de celui, historique,Le étale, accentuent l’intensité vitet (1934-2013), qu’on ne
saurait réduire
propre. indubitablement respectivement la séance, et mixant formé avec ray drummond dramatique à l’étiquette “trompettiste free”
la marque d’avishai Cohen, et de cet album. toutes les compositions
voilà donc du pur jazz-rock
progressiste, mais dont david torn contribuent à l’éclosion
tim berne et hors normes. vous aimez
les classiques compliment. • JEan-FRançois ben riley. voilà qui s’appelle un beau sait son admiration pour Chet quand on
brûlant, électrique et actuel, la réalisation reste avant tout oubliés ? En voici trois d’un monDot de smith se trouvent magnifiées baker et
à jouer de une impressionnant manifeste. d’un coup ! • Kenny Barron (p), Kiyoshi
interprètes de haut vol, se par des les ailleurs instrumentaux.
préférence à plein volume aventure collective, où l’écoute PEtER Cato Kitagawa (b), Jonathan Les
• DaViD CRistol presque comptines et hymnes mélodies,
York, juin 2015. Blake (dm). new situant
et sans
modération. • JEan-PiERRE ViDal aucune l’interaction et la cohésion mutuelle, Chris speed (ts, cl), matt steve Khan (elg), anthony de la simple et banale maîtrise au-delà du pianiste,
d’ensemble mitchell (p), Chris technique.
Graham haynes (tp, cor), contribuent à la magie de tordini (b), Dan Weiss (dm).
new York, steve Jordan (dm), manoloJackson (elb), Un disque étourdissant. • les inventions sonores et glissandos
Roy Powell l’écoute. • systems two studios, 8 voc, effets). new York, Badrena (perc, luDoViC FloRin
Claude parle et les envolées de
(org, p, ep, synt), lorenzo PasCal et 9 janvier mat maneri (alto), Craig
2015. 7 et 8 novembre 1981 ; media sound,
Rozat gutturales
Pat mastelotto (dm). sud Feliciati (b), avishai Cohen (tp), Bill tokyo, Pit inn, smith (dm, perc). new taborn (p), Ches plutôt rustiques d’Itaru oki
fin 2013. de l’angleterre, mchenry (ts), 3 et 4 mai 1982 ; new York, studios, juin 2015. York, avatar dessinent un
Yonathan avishai (p), Eric 21 et 22 mai 1983. media sound, paysage où la présence de
vitet
nasheet Waits (dm). studioRevis (b),
la Buissonne, été incongrue et qu’on pourrait n’eût pas
Mars 2016
du 27 au 29 juillet 2015. “textes et musiques de Françoissigner
Numéro 681 50 Jazz
JazzMagazine
MagazineNuméro
Numéro681
681 ou “Atelier de François Tusques”.tusques”
16 Jazz Magazine Mars
Mars2016
2016 •
PhiliPPE CaRlEs
François tusques (p), itaru
Claude Parle (accordéon), oki (tp, bugle, fl),
(voc). malakoff, ackenbush,isabel Juanpera
28 février 2015.

Mars 2016 Numéro 681


Jazz Magazine
51

Chers lecteurs,

L’enquête est organisée en six grands chapitres : que nous avons dans les cartons. enfin,
le premier concerne vos modes de lecture. le questionnaire se clôturera sur votre rapport
par exemple, lisez-vous nos hors-série ? au jazz et à la musique en général.
Consultez-vous la page Facebook du magazine ?
Le site internet ? et si oui, à quelle fréquence ? Votre participation nous est absolument
essentielle. D’abord pour mieux vous connaître,
La seconde partie va nous permettre de mieux être plus proches de vos envies, répondre
vous connaître, en sachant, par exemple où à vos souhaits. mais, surtout, les résultats
vous achetez Jazz Magazine (kiosques, maisons nous permettront d’améliorer Jazz Magazine
de la presse, gares, aéroports, etc.), si vous et, plus spécifiquement de préparer une
avez des difficultés à le trouver ? si vous nouvelle formule que nous imaginons pour
achetez les versions avec CD lorsqu’il y en a ? le début de l’année prochaine. Ce sondage,
La troisième partie concerne votre perception qui vous prendra moins de dix minutes,
du journal : quelle rubrique lisez-vous en est bien évidemment totalement anonyme
priorité ? Quel dossier avez-vous lu récemment ? mais extrêmement important pour nous.
et ceux que vous n’avez pas lus ! trouvez-vous D’avance, merci de votre participation.
l’équilibre textes-photos plutôt bon ?
Bien à vous tous ! Bonne rentrée
L’avant dernière partie va vous ouvrir les
coulisses de la rédaction et de nos réflexions en Édouard Rencker
vous proposant de réagir aux projets Directeur de la publication

Rendez-vous sur www.jazzmagazine.com !


Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 5
arrêt sur image texte Noadya Arnoux photo Jean-Baptiste Millot

Autour
du monde
Surprise : Ray Lema et Laurent
de Wilde viennent de graver à
quatre mains un disque en forme
de carnet de voyage.

Dans leur premier disque en duo


– et comme sur notre photo... –,
ray Lema sera à gauche et
Laurent de Wilde à droite (magie
de la stéréo). C’est en mai dernier
au studio de meudon que les
deux pianistes ont enregistré
les dix titres de “riddles” (avec
l’aide du fidèle compagnon
de route de Laurent de Wilde,
Dominique poutet, alias Otisto
23). On y voyage, via les cent-
soixante seize touches de leurs
deux instruments qui ne font
qu’un, de La Nouvelle-Orléans
au sahel et de la Jamaïque au
mali, sans oublier de saluer
l’héritage de Jean-sébastien bach
et de prince. Lema et de Wilde
inventent même un nouveau style,
le Congo rag ! encore un peu
de patience : l’album sera
disponible en octobre sur
Gazebo (L’Autre Distribution). •

6 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


Deux pianos
qui ne font qu’un,
un disque à hauteur
d’homme avec
supplément d’âme

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 7


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(2) Les CD Collection sont des compilations thématiques réalisées par la rédaction. (3) Tarif kiosque. (4) Le cachet de la poste faisant foi. vous pouvez accéder aux informations vous concernant, les rectifier et vous opposer à leur transmission éventuelle en nous écrivant.
dossier

La galaxie
Cannonball adderley BoB
Carter Paul chamBers kenny Clarke
coltrane ChiCk Corea Pete cosey
mo’bee Bill evans bill evans gil
kenny Garrett herBie hancock PerCy
robert irvinG iii keith Jarrett Darryl
david liebman teo macero Bennie mauPin
hank mobley thelonious monk gerry
sonny rollins John sCoField
riCky Wellman tony Williams Joe

10 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


Miles
Berg art blakey mino cinelu ron
Jimmy coBB GeorGe Coleman John
betty davis Jack DeJohnette easy
evans Foley al Foster red Garland
heath miChael henderson Dave hollanD
Jones Philly Joe Jones Wynton kelly
John mClauGhlin marcus miller
mulligan charlie Parker PrinCe max roaCh
Wayne shorter horace silver mike stern
ZaWinul
x/DR

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 11


dossier La galaxie Miles

on raconte que l’étoile la plus scintillante


de la Galaxie Miles s’est éteinte le 28 septembre
1991. Pourtant, sa lumière n’a jamais cessé
d’éclairer le ciel du jazz...
Dossier réalisé par noaDya arnoux, Franck Bergerot, BertranD BouarD, lionel eskenazi, Julien Ferté, Jonathan glusman,
FréDéric goaty, François marinot, stéphane ollivier, pascal rozat, François-rené simon et alFreD sorDoillet.

M
iles est plus qu’un
trompettiste.
À lui seul, c’est une Histoire
du jazz. Le swing à la benny
Goodman ? pratiqué dans sa
jeunesse ! Le bop ? Familier
dès son arrivée à New York avec thelonious
monk, rencontré dans l’orchestre du père
du saxophone jazz, Coleman Hawkins,
Charlie parker, dont il dirigea le quintette
deux années durant, Dizzy Gillespie, dont il
fréquenta quelque temps le big band,
max roach, Kenny Clarke…

À partir de 1948, miles prend l’initiative,


désertant les écoles esthétiques au fur et à
mesure qu’il en esquisse ou en effleure les
contours : cool, hard bop, jazz “modal” et
“liberté contrôlée”, jazz-rock, chromatic funk,
hip-hop … Chaque fois, ce sont de grandes
figures du jazz à venir dont il s’assure la
complicité et qui, le plus souvent,
se révèlent à ses côtés.

Nous avons sélectionné cinquante


étoiles parmi cette incroyable constellation
de talents. Auprès de miles, certaines
d’entre elles ont trouvé l’élan de leurs
propres trajectoires, puis se sont propulsés
vers d’autres galaxies ; d’autres n’ont brillé
que le temps passé dans le voisinage du
trompettiste. toutes, à un moment ou à un
autre, ont joué un rôle essentiel.
bon voyage !

12 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


New York,
Birdland,
début des
années 1950 :
Charlie Parker,
Roy Haynes et
Miles Davis.

x/DR (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)


ChARLIE PARkER
1920-1955
L’émancipateur
Si en 1945 le jeune Miles Davis, 19 ans à peine et parfaitement inconnu, consent, à Avec Miles
l’injonction de ses parents à s’inscrire à la prestigieuse Juilliard School of Music, c’est embraceable You, 1947 (charlie Parker, “the
complete savoy & Dial Master takes”, savoy)
qu’il a une petite idée derrière la tête : tout faire pour s’installer à New York afin d’écumer
Now’s the time, 1945 (charlie Parker, “the
chaque nuit les clubs new-yorkais et rencontrer enfin Charlie Parker, le chef de fil génial complete savoy & Dial Master takes”, savoy)
du bebop, ce nouveau style de jazz en pleine efflorescence. Très vite Miles parvient à ses chasin’ the bird, 1947 (charlie Parker, “the
fins, rencontre Parker, joue à ses côtés lors d’intenses jam sessions et, devenu un habitué complete savoy & Dial Master takes”, savoy)
de la fameuse 52ème Rue où la jeune garde du bop a pris ses habitudes, commence à
remplacer régulièrement Dizzy gillespie au sein du quintette du saxophoniste… Rompant sAns Miles
aussitôt avec le style virtuose, acrobatique et volontiers exubérant de Dizzy, embléma- hot house, 1945 (Dizzy Gillespie, “shaw
tique d’une sophistication ludique et formaliste propre au bebop, Miles, durant les trois ‘Nuff”, collectables)
années qu’il passera aux côtés de Bird (de novembre 1945 à décembre 1948), ne se bloomdido, 1950 (“bird & Diz”, Verve)
conformera jamais vraiment aux archétypes du genre, laissant peu à peu affleurer, dans salt Peanuts, 1953 (“Jazz At Massey hall”,
Prestige)
un style mélodique plus intériorisé et tout en retenue, une sensibilité lyrique portée par une
sonorité mate parfaitement originale, contribuant ainsi à l’avènement d’un jazz cool dont
il se désolidarisera cependant. Miles rejouera occasionnellement avec Parker en 1950 et
1951, le saxophoniste demeurant toujours pour lui, plutôt qu’un gourou auquel se vouer,
un modèle d’affirmation créatrice et d’émancipation personnelle. • so
x/DR (EAGLE vISIoN)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 13


dossier La galaxie Miles

kENNy
CLARkE
1914-1985
Douceur
swingante
Né douze ans avant Miles et six ans
avant Charlie Parker, Kenny Clarke
est le père de la batterie moderne
et le gardien de la flamme. Il a joué
chez Count Basie, dirigé l’orchestre
du Minton où s’est inventé le bop,
drivé le big band de Dizzy gillespie…
Curieusement, dans son autobio-
graphie, Miles se souvient qu’Art
Blakey tenait la batterie sur Walkin’ le
29 avril 1954. En fait, c’était Kenny,
son batteur régulier cette année-là.
Dont il dit à propos de la séance
du 29 juin, « Klook m’apportait une
dimension supplémentaire par rapport
à Art Blakey ; il était plus subtil. » Et
à propos de celle du 3 avril, il dit en-
core : « Quand il s’agissait de jouer
doucement des balais, personne ne
le faisait mieux que Klook. Je voulais
cette douceur derrière ma sourdine,
mais une douceur swingante. » Tous
deux avaient déjà collaboré sur “Birth
Of The Cool” et dans les formations
de Tadd Dameron. Pour la tournée
européenne 1957, Miles exigera
Kenny et ils joueront dans Ascenseur
pour l’échafaud, avec celui qui restera
le partenaire préféré du batteur, Pierre
Michelot. • As

Avec Miles
Wahoo, 1949 (“the Miles Davis / tadd
Dameron Quintet, in Paris Festival
international de Jazz, mai 1949”,
columbia)
You Don’t Know What Love is, 1954
(“Walkin’”, Prestige)
sur l’Autoroute, 1957 (“Ascenseur
pour l’échafaud”, Fontana)

sAns Miles
iambic Pentameter, 1949 (Kenny
clarke, “the Quintessence”,
Frémeaux)
slingin’ hash, 1950 (Zoot sims, Miles Davis à propos de Kenny Clarke :
“singing brother”, Vogue)
broadway, 1963 (Dexter Gordon, “A
« Je voulais cette douceur derrière ma
Night in tunisia” blue Note) sourdine, mais une douceur swingante. »
x/DR

14 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


Avec Miles
bag’s Groove, 1954
Miles Davis
(“bags’Groove”, Prestige) 1926-1991
the Man i Love, 1954 (“Miles
Davis with the Modern Jazz 1926 
Giants”, Prestige) Naissance le 26 mai
‘round Midnight, 1955 de Miles Dewey Davis,
(“’round Midnight”, édition fils de cleota henry
columbia Legacy) et de Miles henry
Davis, dentiste, figure
de l’élite noire de st.
sAns Miles Louis, franc-maçon,
membre de l’ordre des
ruby My Dear, 1947 (“Genius Knights of Pythias,
of Modern Music”, blue Note) candidat malheureux
solitude, 1955 (“thelonious à la députation.
Thelonious Monk Monk Plays the Music of Duke
ellington”, riverside) 1933
n’a jamais pris bemsha swing, 1956 (“brilliant À la ferme de son
grand-père, dans
de gants pour corners”, riverside)
l’Arkansas, Miles se
fait offrir son premier
jouer avec Miles, cheval.

surtout le 24 1935
Premier cornet et
décembre 1954... sonnerie du réveil au
camp scout.

1939-1942
Première trompette et
premiers orchestres.
Fan de harry James,
helen Forrest, benny
Goodman, puis
erskine hawkins dont
il apprend le solo
de Tuxedo Junction.
soutien de clark terry.

1943
Directeur musical
des blue Devils
d’eddie randle au
STUDIo BoISSIèRE

castle ballroom et
au rhumboogie de
st. Louis. Premières
rencontres : howard
McGhee, sonny stitt,
Lester Young. Modèles
ThELONIOUs MONk d’élégance : cary
Grant, Fred Astaire,
1917-1982 le duc de Windsor.
Premier amour : irene.

Incompatibilité d’humeur
Si Miles Davis a rencontré Thelonious Monk dès son arrivée à New York en 1945, notamment au sein du quintette de
Coleman Hawkins au Downbeat où, auditeur assidu, il fut souvent invité à remplacer l’inconstant Joe guy, ces deux
immenses créateurs du jazz moderne ne se sont retrouvés ensemble officiellement en studio qu’à une seule reprise, pour
une séance Prestige devenue légendaire. Organisée le 24 décembre 1954 dans les studios Van gelder à Hackensack,
elle présente Miles à la tête d’un all stars composé, outre Monk, du vibraphoniste Milt Jackson, du contrebassiste Percy
Heath et du batteur Kenny Clarke. Quatre thèmes furent enregistrés durant cette nuit de Noël : Bag’s Groove, The Man
I Love, Swing Spring et Bemsha Swing. Outre le caractère exceptionnel de la rencontre, la séance est entrée dans la
x/DR

légende principalement à cause d’une curieuse “absence” de Monk en plein milieu de son solo dans la seconde prise
de The Man I Love – un silence d’une dizaine de secondes que les critiques eurent tôt fait de nommer le “trou de Monk”
et d’interpréter à l’infini. Inimitié ? Brouille ponctuelle ? Ou plus fondamentalement incompatibilité esthétique entre deux
conceptions de la modernité fondées sur l’ellipse et le discontinu ? Le mystère demeure entier mais cet instant qui
voit les deux hommes se toiser au bord du gouffre figure parmi les moments les plus étonnants de la discographie du
trompettiste. Ils joueront une dernière fois ensemble, en 1955 à Newport, sur un ‘Round Midnight qui vaudra à Miles
son contrat chez Columbia, mais confirmera leur incompatibilité d’humeur en dépit d’une admiration sans borne du
cadet pour son aîné. • so

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 15


dossier La galaxie Miles

GERRy MULLIGAN
1927-1996
Plume et baryton
La rencontre aura été aussi intense que brève. Miles Davis
En 1948, gerry Mulligan fait partie, comme Miles 1926-1991
Davis, du petit cénacle réuni autour de gil Evans
avec lequel il a collaboré comme arrangeur pour 1944
l’orchestre de Claude Thornhill. Il s’implique plus Premier enfant
d’irene, cheryl. côtoie
qu’aucun autre dans l’aventure du nonette dont charlie Parker, Dizzy
Miles prend alors la direction. Fournissant la majo- Gillespie et la jeune

PAUL MINSART
garde du bop au sein
rité des arrangements, selon des conceptions for- du big band de billy
melles très originales, pour partie sur ses propres eckstine. installé en
compositions, il se fait un nom par sa plume tout septembre à New
autant que par son baryton. Par la suite installé
York où son père lui
paie ses études à MAx ROACh
sur la Côte Ouest, il compose et arrange encore la Juilliard school
et un studio avec
1924-2007
pour son tentet (préfiguration de son futur Concert
Complice et trublion
kitchenette et piano,
Jazz Band) et pour Stan Kenton. Mais c’est sur- il passe ses nuits
tout son pianoless quartet (avec Chet Baker, puis dans la 52e rue et
Bob Brookmeyer) qui en fait l’un des pratique l’équitation Quel émoi ! Le 19 mai 1961, alors qu’un concert de soutien à l’African
à la claremont riding
chefs de file du jazz cool et le plus Academy de central Research Foundation fournit à gil Evans l’unique occasion de présen-
populaire des saxophonistes bary- Park. ter en public les partitions qu’il a composées pour Miles (“Miles Davis
ton. • Fb At Carnegie Hall”), voilà que Max Roach vient troubler le début de la
deuxième partie, brandissant sur scène avec quelques comparses
Avec Miles des pancartes “Africa For the Africans” et “Freedom Now”. Contrai-
Jeru, Venus de Milo, rement à Roach, Miles n’a pas l’âme militante. Il quitte la scène et
rocker, 1949-1950 lorsqu’on le convainc de revenir, c’est un homme en colère qui donne
(“birth of the cool”,
une fin de concert exceptionnelle. Par le passé, Max Roach avait eu
x/DR

capitol)
d’autres arguments pour stimuler son inspiration. De deux ans son
sAns Miles 1945 aîné, Roach a accompagné les débuts du bebop avec Charlie Par-
remplace souvent Joe ker et Dizzy gillespie. Fin 1945, il participe avec Miles à la première
Line For Lyons, Guy au Downbeat au
1952 (“Gerry sein de la formation séance de Bird. Du printemps 1947 à fin 1948, au sein du quintette
Mulligan du quintette de
Featuring de celui-ci, le batteur et le trompettiste seront solidaires, leur com-
coleman hawkins,
chet baker”, avec thelonious plicité touchant à son sommet à l’automne 1948, en studio ou au
Fantasy) Monk. Quitte la Royal Roost, annonciatrice du dialogue que Miles entretiendra avec
Young blood, Juilliard. Premiers ses futurs batteurs. De 1949 à 1953, leurs collaborations ne sont
1952 (stan solos enregistrés avec
Kenton, “New le quintette de charlie plus qu’épisodiques. Déjà, outre une vocation de coloriste acquise
concepts Parker. Le batteur en classe de percussion classique au Manhattan Conservatory, se
of Artistry stan Levey, son co- dessine pour Max Roach une stature de leader qui l’associera au
in rhythm”, locataire, l’initie à la
capitol) boxe. seul authentique rival trompettiste que Miles ait jamais croisé, Clifford
Westwood Walk, Brown, puis l’entraînera jusqu’à dialoguer deux décennies plus tard
1953 (Gerry 1946 avec Anthony Braxton. Après l’incident du Carnegie Hall, Miles écrira
Mulligan, “tentet séjour avec benny
& Quartet”, GNP carter sur la côte à son ancien camarade que plus jamais ils ne travailleront ensemble.
crescendo) ouest où il retrouve Mais leurs routes s’étaient depuis longtemps séparées. • Fb
charlie Parker, fait
la connaissance de
Lucky thompson Avec Miles
et charles Mingus. big Foot, 1948 (charlie Parker avec Miles Davis “intégrale, vol. 5”,
relation avec une Frémeaux)
femme du milieu
hollywoodien qu’il constellation, 1948 (charlie Parker avec Miles Davis “intégrale, vol. 5”,
compare « en mieux » Frémeaux)
à Kim Novak. initié smooch, 1953 (“blue haze”, Prestige)
par Gene Ammons à
l’héroïne lors de son
retour sur côte est au sAns Miles
sein de l’orchestre un Poco Loco, 1951 (bud Powell, “the Amazing bud Powell”, blue Note)
SIEGFRIED h. MohR

de billy eckstine. Parisian thoroughfare, 1954 (“clifford brown – Max roach”, emarcy)
second enfant d’irene,
Gregory. Freedom Day, 1960 ( “We insist ! Freedom Now suite”, candid)

16 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


ART BLAkEy
1919-1990
Le messager
S’il fallait désigner le plus grand concurrent de Miles,
ce ne serait ni Clifford Brown, ni Chet Baker. Lee Mor-
gan non plus… À vrai dire, il ne s’agirait même pas
d’un trompettiste. Non, ce serait Art Blakey ! En effet,
les deux hommes étaient certainement les plus impor-
tants leaders que le jazz moderne ait connus… et ils
appliquaient strictement la même méthode : 1) recruter
des jeunes musiciens prometteurs ; 2) leur confier une
bonne partie du répertoire ; 3) les voir progresser en
espérant qu’ils ne les quittent pas trop tôt. Certes, le
batteur délivra le même “message” tout au long de sa
vie alors que Miles ne cessa de se renouveler, mais tous
deux avaient adopté ce même système qui leur assura
une exceptionnelle longévité. • JG

Avec Miles
hANS hARZhEIM

Denial, 1951 (“Dig”, Prestige)


ray’s idea, 1953 (“Volume 2”, blue Note)
somethin’ else, 1958 (cannonball Adderley, “somethin’
else”, blue Note)
PERCy hEATh
sAns Miles
Politely, 1958 (Art blakey & the Jazz Messengers, “Au
1923-2005
club saint-Germain”, rcA)
Art’s revelation, 1959 (Art blakey & the Jazz
Messengers, “At the Jazz corner of the World”, blue
L’art de la fugue
Note) Le 17 janvier 1951, lors la première séance de Miles pour Prestige, le contrebas-
Lament For stacy, 1964 (Art blakey & the Jazz siste est Percy Heath. En 1952, pendant la tournée Jumping With Symphoniy Sid,
Messengers, “’s Make it”, Limelight) la pertinence de ses lignes de basse n’est probablement pas étrangère au plaisir
que prend alors Miles à se passer du piano. De 1953 à 1954, il accompagne le
retour du trompettiste sur le devant de la scène. C’est lui qui marque le pas lourd
du destin dans la brouillasse bleutée de Blue Haze et qui chronomètre l’absence de
Thelonious Monk dans The Man I Love. Un tempo inexorable, un son long comme
la main, et un art de la fugue qui transfigure la ponctuation du temps tout à la fois en
architecture harmonique et en chant pur. Il se fait remarquer dès 1948 avec Howard
Mcghee (et son frère Jimmy Heath, le ténor), il joue avec Stan getz, Dizzy gillespie,
Dinah Washington, Sonny Rollins, avant de rejoindre le quartette de son ami Milt
Jackson, futur Modern Jazz Quartet dont le succès obligera Miles à chercher ailleurs.
Paul Chambers, s’il vous plaît ? Rendez vous à Percy Heath et de là continuez tout
droit… Vous ne pourrez le manquer. • Fb

Avec Miles
Morpheus, 1951 (“Miles And horns”, Prestige)
c.t.A., 1953 (“Miles Davis, Volume 2”, blue Note)
blue haze, 1954 (“blue haze”, Prestige)

sAns Miles
birk’s Works, 1951 (Dizzy Gillespie “the Dee Gee Days”, Dee Gee)
x/DR (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)

softly, As in A Morning sunrise, 1955 (the Modern Jazz Quartet “concorde” Prestige)
interplay, 1961 (bill evans “interplay”, riverside)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 17


dossier La galaxie Miles

18 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


Octobre 1950, c’est la fête
au Bop City de San Francisco :
x/DR (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)
en attendant d’être jugé à Los
Angeles pour possession de
substances illégales, Miles rend
visite à son ami Dizzy Gillespie.
On reconnaît, de gauche à droite,
Duke Jordan (assis, cravate à
pois), Sonny Criss (devant la
cymbale), Milt Jackson (hilare,
avec ses lunettes), puis Jimmy
Heath (chapeau à la main et
cravate rayée, son frère Percy,
juste devant Gillespie, au piano
(Miles est à la gauche de
Dizzy, tandis que Kenny Dorham
est derrière lui,).
Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 19
dossier La galaxie Miles

Miles Davis
1926-1991

1947-1948
Directeur musical du
quintette de charlie
Parker. Première
sONNy ROLLINs
séance sous son Né en 1930
nom pour savoy avec
charlie Parker au
ténor (14 août 1947). Attention, fragile
création du nonette
au royal roost en Le 17 janvier 1951, en fin de séance, Miles se met au
septembre 1948 avec piano afin d’accompagner Sonny Rollins pour son pre-
Gil evans et Gerry mier enregistrement sous son nom, I Know, improvisa-
Mulligan.
tion sur Confirmation de Charlie Parker. Pour le jeune
1949 ténor de 20 ans, c’est tout à la fois un hommage au Bird
Premières séances et l’annonce d’un affranchissement qui s’accomplira en
du nonette (“birth of
the cool”). triomphe 1953 avec The Stopper. Non qu’il n’ait pas été déjà
parisien du Miles remarquable deux ans plus tôt auprès de Bud Powell
Davis-tadd Dameron et J.J. Johnson, ni capable d’une légendaire “victoire
x/DR (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)

big band et romance


avec Juliette Greco. sur” un John Coltrane encore tout vert lors d’une joute
à l’Audubon Ballroom. Reste que Miles en fait le saxo-
phoniste de sa renaissance en 1954, qui lui offre Doxy,
Airegin et Oleo. Attention, génie fragile ! En septembre
1955, Rollins se retire pour vaincre son héroïnomanie. Il
revient en “Saxophone Colossus”, un titre qui ne le quit-

hORACE sILvER tera plus et Miles sera tenté de le rappeler, brièvement


en 1956 en studio et à l’été 1957 au Café Bohemia.
1928-2014 Chaque fois pour remplacer Coltrane, le rival destiné à
x/DR

horace aux doigts 1950-1953


imposer sa suprématie sur le cours de l’Histoire et qui
hantera probablement les retraites et volte-face succes-
d’argent
engagements
réguliers au sives du colosse aux pieds d’argile avant qu’il n’acquiert
birdland, mais échec cette sagesse de patriarche qui l’accompagne depuis
Février 1954 : libéré des affres de l’héroïne, Miles est de commercial des faces les années 1970. • As
du nonette. Déprime et
retour à New York. Hasard ou destin, il atterrit dans le enfer de l’héroïne. son
même hôtel qu’un certain Horace Silver qui, par son jeu arrestation avec Art Avec Miles
blakey pendant l’été
funky, allait bientôt jouer un rôle décisif dans son virage 1950 pour possession
Dig, 1951 (“Dig”, Prestige)
hard-bop. Certes, mais encore ? Écoutons donc son de drogue aggrave Airegin, 1954 (“bag’s Groove”, Prestige)
bref solo de piano sur le fameux Walkin’ : cette gestion sa réputation dans in Your own sweet Way, 1956 (“collector’s item”,
le métier. carrière Prestige)
des silences, ces lignes sobres en single notes parfai- erratique ponctuée
tement articulées, cette main gauche parcimonieuse... de séances inégales
sur des trompettes sAns Miles
Peu avant que Miles ne se choisisse Ahmad Jamal pour
d’emprunt, pour the stopper, 1951 ( “With the
idéal pianistique, Silver lui apportait déjà une certaine Prestige et blue Modern Jazz Quartet, Kenny Dew,
conception de l’espace, qui ne devait pas rester sans Note. s’y révèlent Art blakey”, Prestige)
suite dans l’œuvre davisienne. De manière significative, il sonny rollins, Jackie strode rode, 1956 ( “saxophone
McLean, Percy heath, colossus”, Prestige)
sera d’ailleurs le premier pianiste à qui Miles demandera Art taylor, Philly Joe
de ne pas jouer sur certains passages (Airegin, Oleo), Jones… habitué des the surrey With the Fringe on
salles d’entraînement top, 1957 (“Newk’s time”, blue
procédé que le trompettiste utilisera abondamment par note)
de boxe, il est
la suite, notamment avec le second quintette. • Pr éconduit par sugar
ray robinson qui
Avec Miles n’accepte pas les
drogués. en 1950,
Well You Needn’t, 1954 (“Miles Davis Volume 2”, blue troisième enfant
Note) d’irene, Miles iV,
blue ’n’ boogie, 1954 (“Walkin’”, Prestige) mais délitement
oleo, 1954 (“bag’s Groove”, Prestige) progressif du couple
et nombreuses
relations féminines,
sAns Miles d’autres “Kim Novak”,
opus de Funk, 1953 ( “horace silver trio and Art blakey- telle susan Garvin la
sabu”, blue Note) dédicataire de Lazy
Susan, prostituées ou
Quicksilver, 1954 (Art blakey, “A Night at birdland”, blue plus souvent femmes
Note) du monde telle la
AMBoR

Wonder Why, 1955 (“Milt Jackson Quartet”, Prestige) journaliste Jean bach.

20 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


PAUL ChAMBERs
1935-1969
Un Paul d’attraction
C’est avec lui que débute le thème de So What, le plus Avec Miles
célèbre morceau de Miles… D’ailleurs, depuis son arri- the theme, 1955 (“the New Miles Davis
vée dans le groupe en 1955, le trompettiste n’a eu de Quintet”, Prestige)
cesse de mettre à profit les lignes agiles et boisées de billy boy, 1958 (“Milestones”, columbia)
Paul Chambers dans ses morceaux. En remplaçant par on Green Dolphin street, 1960 (“in
stockholm 1960 complete”, Dragon)
endroits les traditionnelles walking bass par des osti-
natos imparables ou des motifs libres plus en phase sAns Miles
avec ses aspirations modales, Chambers contribua à blue red, 1956 (red Garland, “A Garland
émanciper le rôle de l’instrument bien au-delà de ses of red”, Prestige)
fonctions rythmiques et harmoniques. En solo, la préci- tale of the Fingers, 1956 ( “Whims of
sion de son jeu à l’archet lui permettait même de phra- chambers”, blue Note)
ser avec un lyrisme et une narrativité comparables aux softly, As in A Morning sunrise, 1957
(“Quintet”, blue Note)
soufflants, mais sans jamais rien sacrifier au swing. « Il
suffit d’écouter deux notes successives jouées par Paul
Chambers pour comprendre ce qu’est le swing », avait
d’ailleurs écrit un jour le critique Martin Williams. Et vu
l’impressionnante discographie du contrebassiste avec
les plus grandes figures des années 1950 et 1960, il
n’était pas le seul à le penser… • JG

Newport, 3 juillet 1958, un sextette pour le moins légendaire : Bill Evans,


MIChEL DUPLAIx

Paul Chambers, Jimmy Cobb, Cannonball Adderley, Miles Davis et John Coltrane.
Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 21
dossier La galaxie Miles

PhILLy JOE JONEs


1923-1985
Un batteur de feu
OK, le gars était intenable (avec les femmes, avec la drogue…), mais musicalement, Miles
avait enfin trouvé le batteur de ses rêves : « Philly Joe était le feu qui permettait à beaucoup

vERyL oAKLAND
de choses de se produire », confiera-t-il dans son autobiographie, ajoutant même : « J’ai
toujours cherché un peu de lui chez tous mes autres batteurs. » On comprendra vite pourquoi Red Garland en 1983.
en écoutant Milestones et ses accents en cross-stick sur le 4e temps… Héritier de Max Roach
et Art Blakey, pour le drive et la puissance, tout en annonçant la modernité d’Elvin Jones et
Tony Williams, pour la polyrythmie, Philly Joe Jones était surtout capable de “dialoguer” avec RED GARLAND
le trompettiste, presque de lire dans ses pensées. Quant à ses enregistrements parallèles ou 1923-1984
ultérieurs au quintette, avec John Coltrane (“Blue Train”), Sonny Rollins (“Newk’s Time”), Hank
Mobley (“Workout”) ou Bill Evans (“Interplay”), ils confirment juste cette opinion communément Le mal entendu
admise : Philly Joe Jones était le meilleur batteur du moment. • JG
“Le pianiste de Miles”… Cela m’a toujours agacé de
voir les anciens sidemen du trompettiste nommés
Avec Miles
ainsi ! Ce brave Red garland a beau avoir enregistré
salt Peanuts, 1956 (“steamin’ With the Miles Davis Quintet”, Prestige)
des dizaines de disques sous son nom, il est resté “le
half Nelson, 1956 (“Workin’ With the Miles Davis Quintet”, Prestige)
tadd’s Delight, 1956 (“’round About Midnight”, columbia)
pianiste de Miles” jusqu’à la fin de sa vie. C’est d’autant
plus injuste que, de son côté, le trompettiste ne l’aura
sAns Miles guère épargné. Qu’il l’ait remplacé sans ménagement
Minority, 1958 (bill evans, “everybody Digs bill evans”, riverside) par un pianiste “plus modal” après les séances de “Mi-
hub cap, 1961 (Freddie hubbard, “hub cap”, blue Note) lestones” : passe encore. Mais qu’il l’ait forcé à jouer
one For Joe, 1963 (elmo hope, “sounds From rikers island”, comme Ahmad Jamal durant toutes ces années : là,
Audio Fidelity) non ! Le pire, c’est que depuis son passage chez Miles,
le pianiste s’est traîné une vilaine réputation de musi-
cien pour bars à cocktails… Bon, vous l’aurez compris,
j’exagère. Mais il y a tellement plus à découvrir chez
lui que ses block chords ou son art du voicing. Et l’on
pourrait commencer par le réhabiliter en tant que leader.
Car si du temps de Miles, le pianiste avait déjà tendance
à lui suggérer (voire imposer) quelques ballades, Red
garland sut par la suite endosser ce rôle avec une sin-
gulière autorité. Écoutez donc Soul Junction, ce long
blues enregistré en quintette en 1957 : alors qu’on ne
savait déjà plus comment empêcher Coltrane de jouer,
si ce n’est peut-être en lui « ôtant le saxophone de la
bouche », lui, est parvenu à lui imposer le silence en
s’autorisant une impro liminaire de presque dix minutes.
Franchement, qui d’autre aurait réussi cet exploit ? • JG

Avec Miles
if i Were A bell, 1956 (“relaxin’ With the Miles Davis
Quintet”, Prestige)
My Funny Valentine, 1956 (“cookin’ With the Miles Davis
Quintet”, Prestige)
Dear old stockholm, 1956 (“’round About Midnight”,
columbia)

sAns Miles
c Jam blues, 1957 (“Groovy”, Prestige)
x/DR (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)

one o’clock Jump, 1959 (“At the Prelude”, Prestige)


st. James infirmary, 1962 (“When there Are Grey skies”,
Prestige)

22 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


CLUB
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SPÉCIAL «LA GALAXIE MILES»
LE 28 SEPTEMBRE À 19H

AVEC FRÉDÉRIC GOATY,


DIRECTEUR DE LA RÉDACTION DE JAZZ MAGAZINE

fipradio.fr EN PARTENARIAT AVEC

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 23


« J’ai toujours voulu
jouer avec Miles. Il
m’a réellement mis au
travail. » John Coltrane

24 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


dossier La galaxie Miles

JOhN COLTRANE Miles Davis 1926-1991


1926-1967
1954-1956 1957
Je t’aime moi non plus Après désintoxication
dans la ferme que son
Après l’exclusion de
John coltrane, jeu de
père dirige depuis chaises musicales au
Les relations de Coltrane avec son leader historique (1955-1956 et 1958-1959) 1946 dans l’illinois, sein du quintette miné
sont du genre « Je t’aime moi non plus mais je t’aime tout de même ». Quasi pre- retour en force sur la par les problèmes de
mière rencontre en 1955, le saxophoniste ne se sent pas prêt. « Si nous ne nous scène new-yorkaise drogue. Premier disque
et séances majeures avec Gil evans, “Miles
sommes pas entendus dans un premier temps, expliqua Miles, c’est parce qu’à (Blue Haze, Walkin’ Ahead”. en novembre,
cette époque Trane aimait poser des putains de questions sur ce qu’il devait ou ne et le fameux The le magazine Jet
devait pas jouer. Et merde ! » « J’ai toujours voulu jouer avec Miles, raconta Trane Man I Love avec annonce les fiançailles
thelonious Monk). avec Frances taylor,
en 1960. Il m’a réellement mis au travail. Tout ce que j’essayais de jouer en 1955, remarqué au festival alors à l’affiche de
c’était des choses dont je sentais qu’elles dataient de 1947. » Mais après quelque de Newport 1955, West Side Story
signe avec columbia, au Winter Garden.
temps de jeu ensemble, Miles reconnaît un “diamant” dans son partenaire : « J’ai s’offre un coupé retrouvailles à Paris
su que ce type était une sacrée pointure, qu’il était la voix dont j’avais besoin pour Mercedes 300sL et avec Jeanne et rené.
mettre en valeur ma propre voix. » forme son premier bo d’Ascenseur pour
grand quintette (John l’échafaud. séduit par
Mais voilà, la drogue s’en mêle. Le saxophoniste arrive en retard, somnole sur coltrane, red Garland, la Jaguar de l’agent
Paul chambers français Marcel
scène. Un soir, Miles lui balance un coup de poing. Fin du “premier quintette” Philly Joe Jones). romano, il s’achète
(avec Red garland, Paul Chambers et Philly Joe Jones) et séparation décisive Dernières séances une première Ferrari
du quintette chez qu’il emboutit lors
pour le saxophoniste : 1957, long “gig” au Five Spot avec Monk (expérience musi- d’une leçon avec le
Prestige (“steamin’”,
cale fondatrice) et révélation spirituelle. Le retour au sein de la nouvelle formation “relaxin’”, “Workin’”, saxophoniste et pilote
de Miles, en sextette avec l’adjonction de Cannonball Adderley, se fait d’autant “cookin’”) et de course Allen eager
premières chez dans les rues de New
plus facilement qu’il y a convergence d’idées, complémentarité de styles : Miles columbia (“‘round York.
veut « élaguer les notes », Coltrane s’épanche en « nappes de sons ». L’un dit à About Midnight”). Le
l’autre : « Trane, voilà des accords, mais ne les joue pas tels quels. Tu as dix-huit 17 novembre 1955,
lors d’une émission
ou dix-neuf choses différentes à jouer en deux mesures. » “L’autre” évoquera télé, l’animateur steve
ainsi cette évolution : « Miles délaissait les structures avec beaucoup d’accords. Allen lui-demande :
Il choisissait des morceaux qui coulaient librement, une option modale. C’était « Vous êtes enrhumé
– Non, répond Miles,
d’autant plus facile pour moi que c’étaient aussi mes idées. » Résultat : “Kind je viens d’être opéré
Of Blue”, un des plus beaux albums de l’histoire. Et deux voix qui se séparèrent de la gorge. » il
en 1960 pour mener deux des aventures les plus emblématiques du jazz. • Frs racontera dans son
autobiographie que
sa voix est restée
Avec Miles enrouée après une
Dear old stockholm, 1956 (“’round About Midnight”, columbia) dispute avec un
producteur qui lui
Flamenco sketches, 1959 (“Kind of blue”, columbia) aurait fait élever la
teo, 1961 (“someday My Prince Will come”, columbia) voix trop tôt après
une opération des
cordes vocales.
x/DR

sAns Miles tournée européenne


epistrophy, 1957 (thelonious Monk, “Monk’s Music”, riverside) à l’automne 1956
avec le trio de rené
olé, 1961 (“olé”, Atlantic) urtreger au sein du
Dear old stockholm, 1963 (“Dear old stockholm”, impulse) birdland All stars et
romance avec Jeanne
de Mirbeck, sœur du
pianiste.
x/DR (SoNy MUSIC)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 25


dossier La galaxie Miles

JULIAN “CANNONBALL”
ADDERLEy
1928-1975
Tout feu tout soul
Prof de musique en Floride, Cannonball vient suivre à New York une forma-
tion en juin 1955. Invité à jammer avec le quintette d’Oscar Pettiford au Café

x/DR
Bohemia, il fait aussitôt sensation. Depuis mars, New York porte le deuil de
Charlie Parker et croit voir sa réincarnation. Le nouveau venu multiplie les
séances pour Savoy, puis pour Emarcy, produit par Quincy Jones. Au Bohe- WyNTON kELLy
mia, Miles hoche la tête : «…But he doesn’t peck [Il ne picore pas] », allusion 1931-1971
à cette façon qu’avait Bird de morceler sa phrase pour dialoguer avec son
batteur. Il garde néanmoins l’œil sur l’altiste. Ce feu intérieur et Une touche d’épices
ce sens du blues iraient bien à son quintette. Mais Cannonball
Le cousin au second degré de Marcus Miller a grandi
reprend son poste en Floride à la rentrée. À son retour en 1957,
avec le rhythm and blues et tourné de 1951 à 1955
Miles ne tarde pas l’embaucher. Début 1958, il l’associe à John
avec Dinah Washington (chez qui il faisait déjà équipe
Coltrane, opposant le naturel de l’altiste aux sophistications
avec Jimmy Cobb). Après une première apparition en
harmoniques du ténor (produisant par ailleurs l’unique album
leader sur Blue Note en 1951 (“Piano Interpretations”),
signé par Cannonball sur Blue Note, “Somethin’ Else”
il est adopté à partir de 1954 par la grande famille du
que Miles aurait pu cosigner s’il n’avait été sous
jazz moderne (J.J. Johnson, Art Farmer, Johnny grif-
contrat chez Columbia). L’équilibre entre les
fin, Sonny Rollins, Lee Morgan, Dizzy gillespie, Donald
deux saxes est parfait (“Milestones”), mais
Byrd, Steve Lacy, Benny golson, Abbey Lincoln, Can-
Cannonball manifestera un malaise gran-
nonball Adderley), signant lui-même l’album “Whisper
dissant face aux exigences modales de
Not” avec Kenny Burrell, Paul Chambers et Philly Joe
Miles (“Kind Of Blue”) qui lui reproche
Jones en 1958. Début 1959, il est au piano au Birdland
« toutes ces notes qui ne veulent rien
auprès de Miles, mais découvre le 2 mars, au studio
dire ». Prenant son envol en tandem
Columbia, que son tabouret est encore occupé par Bill
avec son frère Nat, cornettiste, l’altiste
Evans auquel il vient de succéder. Invité cependant au
devient le chef de file de ce que l’on
clavier sur Freddie The Freeloader, il ajoutera à “Kind
appellera le soul jazz où, au tournant des
Of Blue” la touche d’épices qui aurait manqué, sans lui.
années 1970, sous l’influence de Joe Zawi-
La spontanéité avec laquelle il adopte les consignes de
nul, les Adderley se montreront sensibles à
jeu auxquelles rechignait Red garland et la vivacité de
l’influence de “Filles de Kilimanjaro” et “Bit-
la répartie qu’il offre aux solos de Miles contribuent pour
ches Brew”. • As
beaucoup à la vitalité du quintette lors des concerts de
1960 à 1962, en parfaite complicité avec ses parte-
Avec Miles
naires Paul Chambers et Jimmy Cobb. Un trio sollicité
two bass hit, 1958 (“Milestones”, columbia)
par bien d’autres, et qui survivra à la dissolution du
Fran Dance, 1958 (“1958 Miles”, columbia)
quintette, le pianiste restant par ailleurs très demandé
All blues, 1959 (“Kind of blue”, columbia)
pour lui-même jusqu’à sa mort. • Fb
sAns Miles
spontaneous combustion, 1955 Avec Miles
(cannonball Adderley, “spontaneous All of You, 1960 (“en concert avec europe 1”, trema)
combustion”, savoy)
Pfrancing, 1961 (“someday My Prince Will come”,
i’m on My Way, 1967 (cannonball Adderley columbia)
Quintet, “Why Am i treated so bad”,
capitol) Walkin’, 1961 (“in Person, Friday Night”, columbia)
1-2-3-Go-o-o-o !, 1970 (cannonball
Adderley Quintet, “the Price You Got to sAns Miles
Pay to be Free”, capitol) born to be blue, 1951 (“Piano interpretations”, blue Note)
softly As in A Morning sunrise,
1959 (“Kelly blue”, riverside)
on Green Dolphin street, 1968
(Joe henderson, “Four !”, Verve)
x/DR

26 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


BILL EvANs Miles Davis
1926-1991
1929-1980 les plus célèbres et influents de toute l’histoire du jazz,
qui marque l’apothéose de l’association entre les deux 1958
Le poète hommes. Même si Miles Davis est crédité de la totalité reformé, le quintette

impressionniste des thèmes figurant sur l’album, des morceaux comme devient sextette avec
l’ajout de cannonball
Flamenco Sketches et surtout Blue In Green laissent Adderley, mais red
C’est en mars 1958, au sortir de l’enregistrement du percevoir sans grande ambiguïté l’influence voire la si- Garland quitte la
gnature du pianiste (le fait même qu’Evans reprenne le formation pendant
disque “Milestones”, qui déjà préfigurait le désir du trom- l’enregistrement de
pettiste de sortir des contraintes harmoniques et ryth- thème quelques mois plus tard sur son album “Portrait “Milestones”. il est
miques héritées du be-bop pour s’aventurer plus avant In Jazz” en le cosignant accrédite cette thèse). Mais remplacé par bill
evans et Philly Joe
sur les territoires encore peu explorés du jazz modal c’est bien là le génie du trompettiste que d’avoir su Jones par Jimmy
ouverts récemment par les expérimentations du com- transposer dans son univers le langage harmonique et cobb. Nouvelle
positeur et théoricien george Russell, que Miles Davis la poétique impressionniste de son pianiste, propulsant collaboration avec Gil
evans sur la musique
intégra à son orchestre le jeune pianiste Bill Evans, au ainsi le jazz dans la modernité en longues improvisations de l’opéra de George
style impressionniste et elliptique, fortement influencé statiques toutes d’élégance et de lyrisme contenu. • so Gershwin Porgy and
Bess. Frances taylor
par la tradition classique occidentale.  Dès les premiers s’installe avec son
enregistrements témoignant de cette collaboration (une Avec Miles jeune fils Jean-Pierre
séance studio en mai suivie pendant l’été de concerts on Green Dolphin street, 1958 (“1958 Miles”, columbia) dans l’appartement
My Funny Valentine, 1958 (“Jazz At the Plaza”, columbia) que Miles occupe sur
au Newport Jazz Festival et à l’Hôtel Plaza de New la 10e Avenue depuis
York), l’influence d’Evans sur les couleurs et les humeurs blue in Green, 1959 (“Kind of blue”, columbia) 1956.
de la musique de Miles Davis est évidente. Au concert
du Plaza Hotel, dans My Funny Valentine notamment, la sAns Miles 1959
bill evans quitte le
sophistication de ses harmonies fluctuantes et la poésie the Lydiot, 1960 (George russell, “Jazz in the space sextette, remplacé par
Age”, Decca) Wynton Kelly, mais
nocturne et méditative de ses interventions orientent
blue in Green, 1960 (“Portrait in Jazz”, riverside) participe à quatre des
de façon manifeste le style du trompettiste vers plus de cinq morceaux de
You Must believe in spring, 1977 (“You Must believe in
douceur et d’introspection, annonçant ce chef-d’œuvre spring”, Warner bros.) “Kind of blue” dont il
d’abstraction crépusculaire qu’est “Kind Of Blue” enre- est le maître d’œuvre.
cannonball le quitte
gistré moins d’un an plus tard, entre mars et avril 1959. en novembre. Miles
Car c’est incontestablement ce disque mythique parmi est tabassé par un
policier zélé qui lui
demande de circuler
devant le birdland
où il joue pour les
services radio de
l’armée.
x/DR
PAUL MINSART

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 27


28 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016
dossier La galaxie Miles

New York, 22 avril 1959, l’Histoire


est en marche dans les studios Columbia :
John Coltrane et Cannonball Adderley
écoutent les consignes de Miles Davis.
Bill Evans a l’air songeur... “Kind Of Blue”
est en train d’être enregistré.
DoN hUNSTEIN (SoNy MUSIC)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 29


dossier La galaxie Miles

hANk MOBLEy
1930-1986
Miles Davis
1926-1991
Le mal aimé
De tous les saxophonistes que Miles engagea après le départ
de Coltrane, Hank Mobley fut probablement celui qu’il estimait
1960-1962 le moins. Un soir, durant l’un de ses solos, il aurait même
Départ de John
coltrane à la fin de la lancé à l’assistance : « Si Sonny Rollins se pointe avec son
tournée européenne saxophone, je le remplace aussitôt. » Sa remarque était d’au-
de printemps. Lui tant plus vexante que Rollins avait alors entamé un break de
succèdent Jimmy
heath, sonny deux ans pour s’entraîner sous le pont de Williamsburg… À la
stitt, hank Mobley fin de sa vie, le trompettiste en rajouta même une couche : « Ça
(“someday My Prince ne m’apportait aucun plaisir de jouer avec lui. Il ne stimulait pas
Will come”, “in
Person”) et rocky mon imagination. » À l’en croire, Mobley ne valait même pas
boyd. Après avoir Sonny Stitt, pourtant bien moins à l’aise avec son approche
repoussé ses offres,
Miles cherche à modale. En réalité, le style sobre et introverti du saxophoniste
GIUSEPPE PINo

débaucher Wayne était tout simplement trop proche du sien : les deux hommes
shorter devenu avaient en effet le même type de sonorité veloutée, le même
directeur musical des
Jazz Messengers. goût pour les phrases soigneusement construites et le même

JIMMy COBB séduit par le premier


disque de shirley
penchant pour les silences. Or Miles avait beau pester contre
les interminables solos de Coltrane, c’est précisément ce genre
Né en 1929 horn, il la fait engager
au Village Vanguard de contraste dont il avait besoin. Finalement, c’est bien dom-

L’homme de l’ombre
au même programme mage que leur collaboration n’ait laissé qu’un album studio
que son quintette.
en novembre 1960, (“Someday My Prince Will Come”) et deux live (au Blackhawk
À 87 ans, Jimmy Cobb est le dernier survivant des le journal Esquire et au Carnegie Hall) car, ensemble, ces deux musiciens per-
désigne Miles comme pétuaient un certain feeling, ancré dans le blues et guidé par
séances légendaires de “Kind Of Blue”. Quoique rare- l’homme le mieux
ment cité au nombre des batteurs essentiels qui ont habillé d’Amérique, une forme d’évidence, qui allait définitivement disparaître avec
jalonné la carrière de Miles Davis – son jeu n’a certes avec clark Gable, Fred l’esthétique plus abstraite du second quintette. • JG
Astaire et cary Grant.
rien de novateur ni d’exceptionnel en soi – ce natif de Frances taylor que
Washington a au moins eu le mérite, notamment dans Miles épouse, et sa Avec Miles
maîtresse, l’actrice Drad-Dog, 1961 (“someday My Prince Will come”, columbia)
“Kind Of Blue”, de ne jamais surjouer, de s’effacer, beverly bentley, Neo, 1961 (“in Person Friday And saturday Nights At the
presque, derrière les titans du jazz qu’il accompagnait, suscitent chacune à blackhawk”, columbia)
en ne servant que la cause du swing pointilliste, voire sa façon l’intérêt de
Miles pour l’espagne bye bye blackbird, 1961 (“in Person Friday And saturday Nights
épuré. Avec Miles, il s’est aussi permis le luxe d’enregis- (“sketches of spain”). At the blackhawk”, columbia)
trer en ayant à ses côtés un percussionniste nommé... Miles fait l’acquisition
Elvin Jones (Saeta). Sans Miles, il a aussi contribué à d’un immeuble de
quatre étages sur sAns Miles
d’autres enregistrements légendaires, tel celui de Naima 77e rue où il aura enchantment, 1956 (horace silver, “six Pieces of silver”, blue
de John Coltrane. Alors, respect pour ce batteur qui, salle de travail, salle Note)
de répétition et salle hipsippy blues, 1959 (Art blakey & the Jazz Messengers,
passées les premières notes du solo de Miles dans So de gym. “At the Jazz corner of the World”, blue Note)
What, donne l’un des plus fameux coups de cymbale
the Morning After, 1965 (hank Mobley, “A caddy For Daddy”,
de l’Histoire du jazz. Si si... • NA blue Note)

Avec Miles
so What, 1959 (“Kind of blue”, columbia)
saeta, 1960 (“sketches of spain”, columbia)
someday My Prince Will come, 1961
x/DR

(“someday My Prince Will come”, columbia)

sAns Miles
the sleeper, 1959 (cannonball Adderley, “Quintet in
chicago”, Mercury)
Naima, 1959 (John coltrane, “Giant steps”, Atlantic)
Dearly beloved, 1963 (Wes Montgomery, “boss Guitar”,
riverside)
PAUL MINSART

30 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


x/DR

GEORGE COLEMAN
Né en 1935
Un compagnon
éphémère
Vous vous demandez ce qu’est devenu cet éphé-
mère (en gros, une année) compagnon de Miles
coincé, comme d’autres (Hank Mobley, Sam Ri-
vers), entre deux saxophonistes dont il n’atteindra
jamais l’envergure (John Coltrane et Wayne Shor-
ter). Il fut longtemps ce bras droit zélé sur qui tant
de leaders prestigieux ont pu compter (citons pêle-
mêle et par ordre alphabétique Slide Hampton,
Herbie Hancock, Johnny Hartman, Ahmad Jamal,
GIUSEPPE PINo

Elvin Jones, Booker Little, Charles Mingus, Lee


Morgan, Max Roach, Horace Silver et quelques
autres qu’il a servis au détriment peut-être de sa
carrière personnelle). Eh bien, il vient d’enregis-
trer, à quatre-vingts ans, un nouvel album dont on RON CARTER
veut croire que ce n’est pas lui qui a choisi un titre 1937
blessant pour sa modestie : “A Master Speaks”,
avec au programme quelques standards aussi
inoxydables que lui (The Shadow of Your Smile,
Le garde fou
Darn That Dream, etc.). Son précédent date de Dès son arrivée à New York en 1959 pour étudier à la Manhattan School of Music, ce contre-
2002 et résume assez l’emploi auquel on le résume bassiste est sollicité : auprès de Chico Hamilton, Randy Weston, Eric Dolphy, Cannonball
trop : “Four generations Of Miles”. Entouré de Mike Adderley ou Bill Evans, on apprécie tant sa maîtrise du tempo que son sens de l’interaction
Stern, Ron Carter et Jimmy Cobb, il revisite plu- qui feront merveille de 1963 à 1968 au sein du second quintette de Miles Davis. Recommandé
sieurs thèmes joués par le trompettiste, pas forcé- par Paul Chambers en personne, il occupe une place privilégiée aux côtés de Miles dont il
ment de lui (Oleo) mais quelques incontournables a l’oreille et dont, en tournée, il partage la voiture, et même le volant. Auteur sur “E.S.P.” de
tout de même (All Blues). C’est sur recomman- trois compositions cosignées (Eighty One, R.J.) ou signées (Mood) par Miles (raison probable
dation de Coltrane que Miles avait embauché ce pour laquelle il ne lui fournira plus de partitions), il sait être le pilier d’un quintette qui prend
multi-saxophoniste puissant et délicat, à la fois res- des risques extrêmes, tout en s’adaptant à l’évolution du jeu de batterie de Tony Williams et
pectueux des accords et capable d’envolées ne au dépouillement harmonique progressif du répertoire. Pourtant, de plus en plus recherché
franchissant toutefois jamais les lignes. Pour cette dans les studios, il est le seul autorisé à se faire remplacer. En 1968, lorsque Miles lui met
raison, il ne plaisait guère à Tony Williams et le boss une basse électrique dans les mains lors des enregistrements de “Miles in the Sky” et de
opta pour un saxophoniste plus aventureux. • Frs “Filles de Kilimandjaro”, Ron accepte à contrecœur et quitte définitivement le quintette, ce qui
ne l’empêchera pas de doubler à la basse électrique en studio dans les années 1970. Son
Avec Miles impressionnante carrière de sideman (plus de deux mille albums !) ne l’a pas empêché de
so Near, so Far, 1963 (“seven steps to heaven”, mener une carrière parallèle de leader, tant sur disque que sur scène. Cette année, à 79 ans,
columbia) il tourne en duo avec Pat Metheny ! • Le
Joshua, 1963 (“Miles Davis in europe”, columbia)
so What, 1964 (“‘Four’ & More”, columbia) Avec Miles
eighty one, 1965 (“e.s.P.”, columbia)
sAns Miles Dolores, 1966 (“Miles smiles”, columbia)
rakin’ And skrapin’, 1968 (harold Mabern, “rakin’ Freedom Jazz Dance, 1966 (“Miles smiles”, columbia)
and skrapin’”, Prestige)
Apache Dance, 1978 (“Amsterdam After Dark”,
timeless records) sAns Miles
New York suite, 1985 (“Manhattan Panorama”, Little Waltz, 1969 (“uptown conversation”, embryo records)
theresa records) receipt Please, 1972 (ron carter & Jim hall Duo, “Alone together”, Milestone)
N.o blues, 1978 (ron carter / sonny rollins / Mccoy tyner,
“Milestone Jazzstar in concert”, Milestone)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 31


dossier La galaxie Miles

Gil Evans et Miles


Davis en train de
lire une de leurs
partitions favorites,
celle de Porgy And
Bess, en 1958.
x/DR (SoNy MUSIC)

GIL EvANs le savoir, et tu me ramenais ces orchestres, ces couleurs, ces étoffes
dont je rêvais d’habiller ma trompette : “Miles Ahead”, “Porgy &
1912-1988 Bess”, “Sketches Of Spain”, “Quiet Nights”. Ça y est, je t’entends gil.
J’arrive, j’arrive… » • MiLes DAVis (Extrait de l’encéphalogramme de
Un son commun Miles Davis le 28 septembre 1991, tel qu’analysé par le professeur
Ferenc Toregreb le 30 août 2034 avec le nouveau logiciel Ontolog
« Bird ? Trane ? Monk ? Vous m’avez manqué ces derniers temps, mais j’arrive !
XB2 de chez Apple Pine.)
Je vous entends déjà, tout proches. Mais je n’entends pas gil. Est-il là ? Dîtes à
cet enfoiré que je l’aime. gil ! Tu m’a lâché alors que nous préparions un putain
Avec Miles
d’album autour des standards du moment [“You’re Under Arrest”, 1985]. Puis tu
Moondreams, 1950 (“the complete birth of the cool”, capitol)
es mort et depuis tu me manques. Je sais, je t’ai pompé, je t’ai pressé comme
blues For Pablo, 1957 (“Miles Ahead”, columbia)
une éponge… Même lorsque j’enregistrais en petite formation, tu venais au
buzzard song, 1958 (“Porgy & bess”, columbia)
studio, bon conseiller. Que de bonnes idées je t’ai piquées, mon salaud ! Et j’ai
tiré la couverture à moi et le pognon avec. Tu étais d’une telle bonté, d’une telle
sAns Miles
douceur, indifférent à ce que j’aimais, la gloire, le fric et les gonzesses. C’était barbara song, 1964 (“the individualism of Gil evans”, Verve)
trop tentant de te céder juste le nécessaire lorsque Anita t’envoyait réclamer eleven, 1972 (“Masabumi Kikuchi With Gil evans”, emArcy)
de quoi finir le mois. Je revois ta grande silhouette embarrassée lorsque tu vins London, 1987 (Gil evans / Laurent cugny, “rhythm-A-Ning”, emarcy)
me demander en 1947 l’autorisation d’arranger Donna Lee pour l’orchestre de
Claude Thornhill. À l’époque, tu vivais dans cet entresol de la 55ème Rue, où tu
nous faisais écouter tes putains de disques… Ravel, Berg, Cage ! Ma musique
était moins ardente que celle de Bird, nous avons parlé de la possibilité de lui
offrir une orchestration plus subtile et nous avons fait le nonette avec gerry
[Mulligan] et les autres. Puis nous avons eu nos années de galère l’un et l’autre,
chacun de son côté, mais je savais que nous nous retrouverions. Nous étions
pourtant si différents. Moi, tout en muscle et en épiderme, avec mon tempo de
boxeur. Toi, je te revois battant la mesure comme un grand oiseau invertébré.
Enfoiré, comment faisais-tu ? Mais nous avions ce putain de son en commun.
Nous entendions pareil. J’avais des intuitions, toi enfoiré, tu avais la patience,

32 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


Les mille et une stars
de montreux,
la vie rock de Capdevielle

Toujours en kiosque !

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 33


dossier La galaxie Miles

hERBIE hANCOCk Avec Miles


seven steps to heaven, 1964 (“‘Four’ & More - recorded
Né en 1940 Live”, columbia)
eighty one, 1965 (“e.s.P.”, columbia)
En accord(s) avec country son, 1968 (“Miles in the sky”, columbia)

Miles sAns Miles


speak Like A child, 1968 (“speak Like A child”, blue
Stockholm, Suède, Johanneshov Isstadion, 3 octobre Note)
1964. Le Miles Davis Quintet est au milieu de sa tournée Maiden Voyage, 1976 (“V.s.o.P.”, columbia)
européenne. Wayne Shorter vole, Ron Carter tient la Nefertiti, 2007 (“the Joni Letters”, Verve)
baraque, Tony Williams est en feu, la musique coule de
source. Miles est heureux. Mais d’un seul coup, Her-
bie Hancock, son jeune pianiste – 24 ans à l’époque –
l’est beaucoup moins. Tandis que Miles prend son solo
dans So What, il joue le mauvais accord au mauvais
moment, « tel un fruit pourri qui tomberait d’un arbre ».
Miles s’arrête pendant quelques secondes, puis reprend
en jouant quelques notes qui, miraculeusement, font
sonner parfaitement l’accord en question. Hancock est
bouche bée, la musique part dans autre direction, le
public est en délire.
Cette anecdote est racontée par Herbie Hancock lui-
même au début de son autobiographie, Possibilities,
qui aurait presque pu s’intituler Miles And Me tant le
trompettiste y est présent. Miles a souvent fait changer
d’avis Herbie Hancock, mais a plus encore changé sa
vie. Certes, ce n’est pas Miles mais Donald Byrd qui,
dès 1961, a lancé la carrière de ce pianiste chicagoan
en favorisant son éclosion à New York et en lui per-
mettant d’effectuer ses premières séances d’enregis-
trement. Mais c’est grâce à Miles qu’Hancock, comme
tant d’autres avant et après lui, va se retrouver sous
les feux de la rampe, commencer de voyager dans le
monde entier, être l’un des piliers d’un des pus fabuleux
quintettes de l’histoire du jazz (celui évoqué plus haut).
Dès 1963, et pendant cinq ans, Hancock, qui alignait
en même temps des 33-tours aux allures de classiques
instantanés chez Blue Note (sans parler de ses nom-
breuses séances en tant que sideman), sera LE pianiste
de Miles. Par la suite, il mènera sa carrière solo de la Herbie
même manière que son mentor, sans jamais cesser de
se remettre en question – avec, certes, un peu plus de Hancock
roublardise parfois... –, d’expérimenter, de jouer avec au piano,
le funk, la musique électronique, le hip-hop. Bref, de lui
aussi vivre plusieurs vies à la fois. derrière son
On sait que c’est en enregistrant Eighty One avec Miles, boss, veillant
en janvier 1965, qu’Hancock a trouvé les accords de
Maiden Voyage, son So What à lui. Imaginons un
à toujours
peu : et s’il avait finalement proposé Maiden Voyage jouer le bon
à Miles ? Et si c’était Miles qui avait publié, au lieu de
“Sorcerer” en 1967 par exemple (Sorcerer est aussi une
accord. Mais,
composition d’Hancock...), un 33-tours intitulé “Maiden parfois, il
Voyage” ? L’après-Miles d’Herbie Hancock aurait-il été
si différent ? Sans doute non, mais qui sait ? La vie ne
arrive que...
SIEGFRIED h. MohR

tient qu’à un fil, et celui qui reliait – et relie toujours –


Herbie Hancock et Miles Davis aurait pu se briser mille
fois. Pourtant... • FG

34 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


Newport Jazz Festival, 1966,
le fabuleux “Second Quintette”
reçu trois sur cinq : Miles Davis,
Ron Carter et Wayne Shorter.

x/DR
WAyNE shORTER Miles Davis
1926-1991
Né en 1933
Dans son petit avion 1963-1965
Nouveau quintette
avec tony Williams,
Il y a un avant et un après Miles pour celui dont le “patron” (de fin 1963 à fin 1969) disait qu’il était ron carter, herbie
« toujours dans son petit avion, en orbite autour de sa propre planète ». A écouter ses enregistrements hancock et George
de la fin des années 1950, on sent la parenté avec le planeur Lester Young : « J’aimais Lester parce coleman. Mal aimé, ce
dernier est remplacé
qu’il était cool, jamais pressé », dira-t-il plus tard. Sonorité “mouillée”, espaces entre les phrases, pendant la tournée
sinuosité des lignes mélodiques : autant de signes formels qui identifient un homme enclin à ne pas au Japon de l’été
avoir les deux pieds sur le même sol. Son premier employeur longue durée, l’infatigable puncheur Art 1964 par sam rivers,
puis à la rentrée
Blakey, lui confie même la direction musicale de ses Jazz Messengers de 1960 à 1963. Un job pas trop par Wayne shorter.
éprouvant : quelques arrangements, quelques thèmes. Fleuron du label Blue Note à partir de 1964, Avec ce “second
Wayne ne se départit pas d’une décontraction mêlée d’une énergie qui est bien là, à la source et à quintette” il renoue
avec la créativité
l’arrivée (c’est peut-être cette alliance qui a séduit le Prince des Ténèbres). Avec Miles qui cherche à perdue depuis les
le débaucher depuis 1962, c’est l’épanouissement, comme compositeur (E.S.P., Footprints, Nefertiti, départs de bill evans
etc.) et comme improvisateur au sein du second quintette (1964-1968). L’élargissement de ce groupe et John coltrane. Fin
1965, au Plugged
à des personnalités à l’affût de sons branchés ouvre à Shorter de nouveaux horizons : “In A Silent Way” Nickel, tony Williams
et “Bitches Brew” portent un coup de fraîcheur salutaire au bon vieux jazz. L’électricité est un élément suggère à ses
fabuleux qui autorise tous les jeux et encourage son recours au soprano. Wayne quitte son mentor comparses le concept
d’“anti-musique”
et cofonde avec Joe Zawinul et Miroslav Vitous ce Weather Report qui s’approprie l’héritage tant de et le quintette
“Nefertiti” que de “Bitches Brew” pour en faire une musique indéfinissable à laquelle Jaco Pastorius s’aventure en triples
apportera toute sa fougue. Quinze ans plus tard, Wayne Shorter laissera désormais la musique se loopings jusqu’en
1968. Les effets de
faire en lui au fil des rencontres. Leader iconique, il est à la fois devant et en retrait. Demandez à son la drépanocytose
pianiste actuel Danilo Perez : « Wayne leader parle peu, ne donne aucun ordre. […] “Blow”, un point (maladie des
globules rouges) sont
c’est tout, et au final c’est tellement évident… » • Frs multiples : greffes de
la hanche, fracture,
Avec Miles usage d’analgésiques
eighty-one, 1965 (“e.s.P.”, columbia) en tous genres,
jalousie, paranoïa,
Footprints, 1966 (“Miles smiles”, columbia) violence. Frances finit
shhh/Peaceful, 1969 (“in a silent Way”, columbia) par prendre la fuite.

sAns Miles
Lester Left town, 1960 (Art blakey, & the Jazz Messengers “the big beat”, blue Note)
Mysterious traveller, 1974 (Weather report, “Mysterious traveller”, columbia)
sonrisa, 1997 (herbie hancock / Wayne shorter, “1 + 1”, Verve)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 35


dossier La galaxie Miles

Deux jeunes mariés à la fin des


sixties : Miles et Betty Davis. Après
leur divorce, la chanteuse écrira une
chanson intitulée He Was A Big Freak.
En hommage à son ex ?

36 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


BETTy DAvIs
Née en 1945
Femme
d’influence
« Le mariage n’a duré qu’un an, mais
ce fut une année pleine de nouvelles
expériences et de surprises, qui m’a
aidé à discerner la direction que je
m’apprêtais à prendre, tant dans ma
musique que, par certains aspects, dans
mon mode de vie. » Miles Davis, dans
son autobiographie, ne fait pas mystère
de l’influence de sa jeune épouse, qui
commença par figurer sur la pochette de
“Filles de Kilimanjaro” et y inspira le titre
Mademoiselle Marbry (puis, plus tard,
celui de Back Seat Betty, dans “The Man
With The Horn”). Après avoir abrégé la
première liaison de Miles avec Cicely
Tyson début 1968, Betty Davis accéléra
les ruptures à l’œuvre dans la musique
du trompettiste : fan et (très) proche amie
de Sly Stone et Jimi Hendrix, elle l’initia
aux sonorités rock et funk et l’incita à
changer d’habitudes vestimentaires.
Elle-même enregistra quatre albums
incandescents de funk-rock au début
des années 1970, entourée de musi-
ciens d’élite, devançant son époque par
son incarnation sauvage d’un désir fémi-
nin sans entraves. Récemment, le label
Light In The Attic a publié des séances
inédites de mai 1969 coproduites par
Miles et Teo Macero, constituant l’une
des rarissimes collaborations entre la
chanteuse et son mari. • bb

Avec Miles
i’m ready, Willing And Able, 1969
(“the columbia Years 1969-1969”,
Light in the Attic, Miles ne joue pas
mais est coproducteur des séances
de 1969)
You And i, 1975 (“Nasty Gal”, Light in
the Attic, Miles, qui ne joue toujours
pas, cosigne cette chanson dont Gil
evans a arrangé les cuivres)

sAns Miles
Anti Love song, 1973 (“betty Davis”,
Light in the Attic)
Don’t call her No tramp, 1974 (“they
BARoN woLMAN ICoNIC (LIGhT IN ThE ATTIC)

say i’m Different”, Light in the Attic)


F.u.N.K. 1975 (“Nasty Gal”, Light in
the Attic)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 37


dossier La galaxie Miles

TONy WILLIAMs
1945-1997
Comme un fils
« Pour jouer avec Tony Williams, il fallait être toujours en alerte, faire du second quintette ! (Agitation, sur “E.S.P.”) Son
attention à tout ce qu’il faisait, ou bien il vous semait en une seconde, truc à lui, c’est plutôt le dynamitage de l’intérieur,
vous vous retrouviez hors tempo, en retard, et vous étiez mal... » En le bordel organisé, le swing sur la corde raide. À
choisissant ce batteur surdoué de 17 ans, Miles sait qu’il devra sortir 23 ans, le fiston quitte le nid au moment précis où
de sa zone de confort, se remettre en question, se laisser bousculer, Miles va enregistrer “Bitches Brew” : il ira inventer
botter le cul... et c’est tout ce qu’il demande. « Je l’aimais comme un sa propre version du jazz-rock avec le trio Lifetime,
fils. » Un fils turbulent et rebelle, pourrait-on ajouter, avec qui les relations tout seul comme un grand. • Pr
sont placées sous le signe d’une tension féconde. C’est que ce « petit
enfoiré » a de mauvaises fréquentations, du côté de cette avant-garde Avec Miles
dont Miles se méfie, tout en la lorgnant du coin de l’œil. Admirateur Agitation, 1965 (“e.s.P”, columbia)
d’Ornette Coleman, le trublion pousse son employeur à se séparer du Nefertiti, 1967 (“Nefertiti”, columbia)
saxophoniste george Coleman – trop traditionnel à son goût – et tente hand Jive, 1967 (“Nefertiti”, columbia)
de lui substituer Sam Rivers (viré au bout de trois concerts), ou même
Eric Dolphy. Là, le patron refuse net, mais qu’importe : cela n’empê- sAns Miles
chera pas Tony d’enregistrer “Out To Lunch” avec Dolphy, pas plus que saturday And sunday, 1963 (Jackie McLean,
d’accompagner Rivers sur “Fuchsia Swing Song”, ni de le convier sur “one step beyond”, blue Note)
les deux albums qu’il enregistre en leader chez Blue Note (“Life Time” Gazzelloni, 1964 (eric Dolphy, “out to Lunch”,
blue Note)
et “Spring”), où il donne libre cours à sa verve libertaire. Chez Miles,
two Pieces of one : Green, 1964 (“Life time”,
il ne prend guère de solo : un seul dans toute la discographie studio blue Note)

Miles Davis 1926-1991

1966-1967 la Motown et de Jimi


hendrix (“Miles in the
changé ses habitudes
vestimentaires et
Nouvelle
hospitalisation, sky”). remplacement son regard sur les
liaison avec l’actrice en septembre d’herbie nouvelles musiques
cicely tyson qui hancock et ron carter pop et funk. Nouvelles
l’aide à se refaire une par chick corea et relations avec
santé, retrouvailles Dave holland (“Filles Margueritte eskeridge
avec teo Macero de Kilimanjaro”). et Jackie battle. Le
pour “Miles smiles” 9 octobre, il est blessé
(1966), “sorcerer” 1969 par des coups de feu
et “Nefertiti” (1967) contributions de Joe tirés sur sa Ferrari
sur un répertoire Zawinul au répertoire. 275 Gtb.
dominé par la plume Wayne shorter, chick
de Wayne shorter. corea, Dave holland
Le second Quintette constituent le “Lost
atteint des sommets Quintet”. Les libertés
d’improvisation extrêmes du quintette
interactive pendant la sur scène sont
tournée européenne bridées en studio par
d’automne. l’élargissement de
l’effectif orchestral
1968 (plusieurs claviers et
x/DR

Alors que débute une la guitare électrique


nouvelle liaison avec de John McLaughlin
la chanteuse de funk sur “in A silent
betty Mabry, Miles au Way”, plus deux
sommet de sa forme basses, jusqu’à
JAN PERSSoN (SoNy MUSIC)

reprend son quintette quatre batteurs et


« Si un jour ce jeune mother*%#cker percussionnistes
veut quitter mon groupe, par qui en main en cherchant
y intégrer les sons sur “bitches brew”).
pourrais-je bien le remplacer ? »,
semble se dire Miles... (À sa gauche, électriques et les Divorce après un an
l’irremplaçable Tony Williams en action.) rythmes de James de mariage d’avec
brown, des artistes de betty Mabry qui aura

38 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


John McLaughlin dans son appartement
new-yorkais au début des années 1970.
JOE ZAWINUL
1932-2007
Toujours branché
Avant d’entrer dans l’écurie des claviéristes de Miles, il joua pen-
dant dix ans (1961-1970) auprès du saxophoniste Cannonball
Adderley, signant quelques compositions qui seront de gros
succès. C’est justement en entendant l’un d’eux, Mercy, Mercy,
Mercy, sur lequel Zawinul recourt au piano électrique, que Miles
commence à s’intéresser à cet instrument. Les deux hommes
sympathisent, notamment autour de leur passion commune pour
la boxe. Sans jamais faire partie de l’orchestre régulier, le pianiste
est presque constamment aux côtés de Miles lors des séances
de novembre 1968 à janvier 1970, partageant les claviers élec-

ChRISTIAN RoSE
triques avec Chick Corea (parfois avec Herbie Hancock, voire
Larry Young), tantôt à l’orgue tantôt au piano électrique. Mais
c’est plus encore par ses compositions qu’il marque de son

JOhN McLAUGhLIN empreinte le virage de Miles vers l’électricité, avec le très rock et
néanmoins très ouvert Directions (thème d’ouverture des concerts
Né en 1942 du trompettiste, puis de Weather Report) et des compositions
plus atmosphériques comme Ascent, In A Silent Way, Pharaoh’s
L’aura d’un révolutionnaire Dance, Orange Lady et Great Expectations. Jouant un rôle déter-
minant dans l’élaboration de “Bitches Brew” (Miles adorait les
On a peut-être un peu oublié aujourd’hui à quel point John McLaughlin a révo- lignes de basse qu’il écrivait), il y trouve un terrain d’expérimen-
lutionné la guitare jazz, s’imposant entre la fin des années 1960 et le début tation de la musique qu’il veut dorénavant faire et qui le conduit
des années 1970 comme le modèle ultime et le nouveau messie d’une jeune à prendre ses distances pour former son propre groupe avec
génération d’instrumentistes, soudain autorisée, grâce à lui, à toutes les trans- Wayne Shorter : Weather Report. Ses qualités de pianiste et de
versalités esthétiques. Vélocité hallucinante du phrasé, précision de l’articulation, compositeur s’y combineront intimement à ses dons d’alchimiste

GIUSEPPE PINo
vocabulaire bop et modal, énergie rythmique rock, agressivité des nouvelles des claviers et synthétiseurs, stimulés par une insatiable curiosité
sonorités électriques : se combinaient sous ses doigts les héritages de Tal et une indéfectible audace. Expérimentant avec une insolente
Farlow, John Coltrane, du blues de Chicago et les visions psychédéliques de facilité les nouveaux outils de la
Jim Hendrix. Choisi par le batteur Tony Williams, qui l’intègre dès 1969 à son lutherie électronique, il s’invente
“power trio” Lifetime, McLaughlin devient aussitôt l’invité quasi permanent et une identité sonore immédiate-
l’une des figures clés des séances de Miles Davis aux formations mutantes et à ment reconnaissable au service
géométrie variable. Sans jamais faire partie de l’orchestre régulier, il participe de de climats et d’atmosphères qui
façon décisive aux grands chefs-d’œuvre du trompettiste marquant l’avènement porteront Weather Report au
du jazz-rock : “In A Silent Way”, “Bitches Brew”, “A Tribute To Jack Johnson”, sommet de de 1971 à 1986. Il
“On The Corner”… Fasciné par son guitariste, Miles ira jusqu’à lui dédier les poursuivra l’aventure à la tête
morceaux John McLaughlin et Go Ahead John. En décembre 1970, insatisfait de son Syndicate, jusqu’à sa
de l’enregistrement live en cours au Cellar Door de Washington, il le convoquera mort en 2007, en y intégrant les
même toute affaire cessante pour venir dynamiser l’orchestre (“Live Evil”). Si leur musiques du monde qu’il aimait
collaboration prend fin officiellement en 1972, les deux hommes ne se perdront (“My People”). • Le
jamais de vue, et McLaughlin réapparaîtra par deux fois dans la discographie
de Miles : en 1985, sur trois plages de l’album “You’re Under Arrest” ; en 1989, Avec Miles
au sein du big band imaginé par le compositeur et trompettiste Palle Mikkelborg Directions i, 1968 (“Directions”, columbia)
pour interpréter la longue et audacieuse suite orchestrale “Aura”. • so in A silent Way, 1969 (“in A silent Way”, columbia)
Pharaoh’s Dance, 1969 (“bitches brew”, columbia)
Avec Miles
John McLaughlin, 1969 (“bitches brew”, columbia) sAns Miles
Go Ahead John, 1970 (“big Fun”, columbia) Mercy, Mercy, Mercy, 1966 (the cannonball Adderley Quintet,
right off, 1970 (“A tribute to Jack Johnson”, columbia) “Mercy, Mercy, Mercy ! Live At the club”, capitol)
Jungle book, 1974 (Weather report, “Mysterious traveller”,
sAns Miles columbia)
extrapolation, 1969 (“extrapolation”, Polydor) birdland, 1977 (Weather report, “heavy Weather”, columbia)
spectrum, 1969 (tony Williams Lifetime, “emergency !”, Polydor)
Miles beyond, 1972 (Mahavishnu orchestra, “birds of Fire”, columbia)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 39


dossier La galaxie Miles
ChRISTIAN RoSE

JACk DeJOhNETTE Buddy Miles. Mais c’est une autre orientation que prendra sa longue
Né en 1942 carrière de sideman et de leader tous azimuts, où se mêleront les sou-
venirs du Miles électrique, de sa fréquentation de l’AACM (son récent
Dans la maison Miles “Made In Chicago”), de son enracinement dans la tradition swing (avec
le Standards Trio de Keith Jarrett), sans oublier ses connaissances
Fin 1971, à l’issue d’une tournée au cours de laquelle le jeune Ndugu
harmoniques de pianiste (son second instrument) et son goût pour
Chancler a pris la place de DeJohnette, Keith Jarrett menace : « C’est
l’écriture déjà à l’œuvre chez McLean. • Fb
lui ou moi ! » Miles rétorque : « Ok, alors ramène moi Jack ! » Lorsque
Jack revient, Keith est déjà parti. Lui-même ne restera pas au-delà
Avec Miles
des séances “On The Corner”. Il s’est fait connaître en 1965, comme it’s About that time, 1969 (“bitches brew Live”
batteur de Jackie McLean, chez qui Miles a débauché Tony Williams ou “Live in europe 1969, the bootleg series Vol.2”
deux ans plus tôt, puis de 1966 à 1968 auprès de Jarrett chez Charles columbia
Lloyd, qui devance Miles dans son opération de séduction de la flower Directions, 1969 (“Live in europe 1969, the bootleg
series Vol.2” columbia)
generation. Début 1967, DeJohnette remplace occasionnellement Tony
Funky tonk, 1970 (“Live-evil”, columbia)
Williams au sein du quintette de Miles, momentanément élargi à Joe
Henderson. Il passe le mois d’août 1968 avec Bill Evans et Eddie
sAns Miles
gomez au Ronnie Scott’s de Londres où vient l’écouter Miles, qui le
climax, 1965 (Jackie McLean, “Jacknife”, blue Note)
convoque en studio en novembre (Ascent, Directions). Au printemps
Me Among others, 1973 (Joe henderson, “ Multiple”, Milestone)
1969, il rejoint le fameux Lost Quintet et s’y entend avec Chick Corea et
bayou Fever, 1978 (“New Directions”, ecM)
Dave Holland pour saper les fondements de la maison Miles, ajoutant
au double héritage d’Elvin Jones et Tony Williams une dose d’énergie et
d’irrationalité qui explose particulièrement dans le très rock Directions,
et que Miles tentera de raisonner en lui vantant le drumming funky de

40 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


Dave Holland
et Chick
Corea à l’Île
de Wight
(1970) en
train de
jouer Call It
Anything...

x/DR
DAvE hOLLAND ChICk COREA Miles Davis
1926-1991
Né en 1946 Né en 1941
An Englishman in Le goût du Fender 1970
Le ton se durcit

New york Rhodes lors des séances de


“Jack Johnson”,
sous l’influence de
Révélé au sein de la bouillonnante scène londonienne de En septembre 1968, l’année de son premier chef- James brown, sly &
the Family stone et
la fin des années 1960 aux côtés de John McLaughlin, d’œuvre, “Now He Sings, Now He Sobs”, jalon du jazz du band of Gypsys de
Evan Parker ou John Surman, le (contre)bassiste Dave en trio, il est appelé par Miles pour remplacer Herbie Jimi hendrix. echec
Holland est remarqué par Miles Davis en août 1968 au Hancock et compléter “Filles de Kilimanjaro” au piano d’un rapprochement
avec hendrix.
Ronnie Scott’s de Londres en première partie du trio de électrique. Sa collaboration avec Miles se répartira alors concerts à la même
Bill Evans, Eddie gomez et Jack DeJohnette. Il rejoint le entre les séances studio – où, de fin 1968 (face B de affiche que les stars
quintette du trompettiste dès septembre pour l’enregis- “Water Babies”) à début 1970, il est associé à d’autres du rock (Fillmore
West, Fillmore east,
trement du disque de transition “Filles de Kilimanjaro”… claviéristes, – et les concerts de l’année 1969 avec le Lost ile de Wight). Wayne
Participant aux expériences de l’hiver en studio (“In A Quintet [lire aussi les portraits de Jack DeJohnette et de shorter est remplacé
par steve Grossman
Silent Way” et face 2 de “Water Babies”), puis membre Dave Holland]. Ce dernier devenu septette au printemps au printemps, puis
du fameux Lost Quintet (avec Wayne Shorter, Chick Corea 1970, il y donne la réplique à l’orgue de Keith Jarrett. Gary bartz à l’été,
et Jack DeJohnette) à partir du printemps 1969, il joue un Chez Miles, il a rapidement pris goût au Fender Rhodes Dave holland par
Michael henderson
rôle décisif dans l’évolution des grooves et des couleurs et marque la musique du trompettiste, tant par son phrasé à l’automne. chick
orchestrales dont témoignent les deux grands albums qui fera durablement référence sur le nouvel instrument, corea est rejoint par
studios, “In A Silent Way” et surtout “Bitches Brew”. Sur que par les effets noisy qu’il lui associe (saturation et ring Keith Jarrett auquel
il cède la place à
scène, à la contrebasse puis à la basse électrique à par- modulator). Démissionnaire en même temps qu’Holland l’automne, Jack
tir de l’hiver 1969-70, il s’entend avec Corea et DeJoh- à l’automne 1970, il revient au piano acoustique pour DeJohnette par Airto
Moreira. en décembre,
nette pour entraîner l’orchestre de Miles aux limites du développer avec le contrebassiste l’approche free expé- Miles adopte la pédale
free, une direction que, une fois remplacé chez Miles par rimentée chez Miles, en trio (avec Barry Altschul) ou en wha-wha et fait appel
Michael Henderson, il prolongera, en trio avec Corea et quartette (“Circle” avec Anthony Braxton), puis pour une à John McLaughlin
pour clore la semaine
Barry Altschul jusqu’en 1971, parfois rejoint par Anthony musique plus impressionniste en solo (“Improvisations”) et d’enregistrements
Braxton. La collaboration avec ce dernier le conduira à en duo (avec gary Burton). En 1972, l’année d’une der- live au cellar Door de
fréquenter l’avant-garde noire, de Sam Rivers à Steve nière et discrète apparition au synthétiseur chez Miles (“On Washington. (“Live-
evil”).
Coleman qu’il contribua à faire découvrir, tout en pour- The Corner”), il suit l’exemple d’autres anciens partenaires
suivant une carrière plus “mainstream” (de Hank Jones du trompettiste devenus chefs de file du jazz-rock (John 1971
Activités ralenties
à Joe Lovano). • so McLaughlin, Joe Zawinul et Wayne Shorter) en formant par des problèmes de
Return to Forever où, tout en électrifiant le groupe en santé (pneumonies,
Avec Miles y introduisant les synthétiseurs, il réservera toujours une opération pour
calcul biliaire).
shh/Peaceful, 1969 (“in A silent Way”, columbia) place au piano acoustique. La suite de la carrière de ce tournée européenne
spanish Key, 1969 (“bitches brew”, columbia) pianiste romantique et sensible, fan de Bud Powell et de d’automne où
Miles run the Voodoo Down, 1970 (“black beauty, Live At Bela Bartok, affectionnant tant l’intimité du solo et des DeJohnette et Moreira
the Filmore West”, columbia) sont remplacés par
duos que les formules plus charismatiques, confirmera Ndugu chancler
ce souci de diversité. • Le et Mtume. Le 26
sAns Miles novembre, désespéré
Nefertiti, 1971 (circle, “Paris concert”, ecM) de ne pas toucher
Avec Miles le jeune public noir,
back-Woods song, 1975 (John Abercrombie / Dave holland Miles consacre la
/ Jack DeJohnette, “Gateway”, ecM) Frelon brun, 1968 (“Filles de Kilimanjaro”, columbia)
moitié de son cachet,
the oracle, 1989 (“extensions”, ecM) Mademoiselle Mabry, 1968 (“Filles de Kilimanjaro”, soit 2000 $, pour faire
columbia) distribuer des billets
spanish Key, 1969 (“Live in europe 1969 – the bootleg de son concert au
series Vol.2”, columbia) carnegie hall aux
jeunes de harlem.
séparation d’avec
sAns Miles Marguerite eskeridge
Matrix, 1968 (“Now he sings, Now he sobs”, solid state qui donne naissance
records) à erin Davis. Après
sometime Ago – La Fiesta, 1972 (“return to Forever”, ecM) plusieurs Ferrari, il
roule désormais en
Armando’s rhumba, 1976 (“My spanish heart”, Polydor) Lamborghini Miura.

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 41


dossier La galaxie Miles

BENNIE kEITh JARRETT


MAUPIN Né en 1945
Né en 1940 Contre nature
Le discret Remarqué dès 1966 pour ses prestations lyriques au sein du quartette
de Charles Lloyd, auteur dans la foulée d’un premier disque remarqué,
Si le saxophoniste, flû- “Life Between The Exit Signs” (1967), à la tête d’un trio “moderniste”
tiste et clarinettiste basse composé de Charlie Haden et Paul Motian, Keith Jarrett surprit tout le
Bennie Maupin a enregis- monde lorsqu’il céda aux sollicitations de Miles Davis, malgré une aver-
tré l’un de ses premiers sion maintes fois réitérée envers les instruments électriques. Ajouté au
disques aux côtés de Ma- printemps 1970, peu de temps après Airto Moreira, à ce que l’on a cou-
rion Brown (“Juba Lee”)
ChRISTIAN RoSE

tume d’appeler le Lost Quintet (Wayne Shorter bientôt remplacé par Steve
dans un registre résolu- grossman puis gary Bartz, Chick Corea, Dave Holland, Jack DeJohnette),
ment free, et fréquenté Jarrett, se retrouve très vite seul aux claviers (Fender Rhodes et orgue
dans la foulée la fine fleur Fender Contempo) jusqu’au début 1972… Si le pianiste a plusieurs fois
du hard-bop moderniste (Roy Haynes, Lee confié le malaise qu’il avait éprouvé durant ces quelque dix-huit mois de
Morgan, Woody Shaw…), c’est incontes- collaboration “contre nature”, Miles Davis, pourtant peu disert en com-
tablement en participant aux légendaires pliments, n’a jamais tari d’éloges sur les qualités du jeune prodige des
séances de “Bitches Brew” qu’il est entré claviers, le plaçant même parmi les musiciens les plus « funky » qu’il ait
dans l’histoire du jazz. Dès les premières jamais dirigés. Après avoir à l’époque, comme dans une stratégie de la
mesures de Pharaoh’s Dance, le phrasé si- tension, dressé les autres musiciens (noirs) contre « les bondieuseries
nueux et la sonorité profonde et boisée de catholiques de cet enfoiré. » Sur les images filmées au concert de l’île de
sa clarinette basse envoûtent et participent Wight de l’été 1970, à le revoir se contorsionner, extatique, aux phrases
de façon décisive au climat vénéneux de dansantes et sensuelles de son Fender Rhodes, avec un sens du groove
x/DR

l’ensemble, planant comme en apesanteur imparable, on se dit que Miles Davis, avec ce sens du casting qui le
sur les tourneries rythmiques lancinantes caractérisait, avait encore une fois eu le nez fin… • so
qu’elle surligne d’une dimension onirique. Miles Davis
Par la suite Maupin participera à quelques 1926-1991
Avec Miles
autres grands disques de Miles (“A Tribute
1972 it’s About that time, 29 août 1970 (“bitches brew Live”, sony)
to Jack Johnson”, “On The Corner”), mais Après hospitalisation, You Go!, 19 décembre 1970 (“the cellar Door sessions 1970, columbia)
c’est en participant à deux des formations séances “on the
corner” avec divers Gemini Double image, 17 novembre 1971 (“Live evil”, columbia)
les plus emblématiques d’Herbie Hancock, personnels, puis
Mwandishi et Head Hunters qu’il trouvera orchestre de scène sAns Miles
finalement la renommée. • so avec carlos Garnett
(sax), cedric Lawson My back Pages, 1969 (“somewhere before”, Atlantic)
(claviers), reggie in Front, 1972 (“Facing You”, ecM)
Avec Miles Lucas (guitare), For Miles, 1991 (“bye bye blackbird”, ecM)
Pharaoh’s Dance, 1969 (“bitches brew”, Michael henderson,
columbia) Al Foster et les
musiciens indiens
Yesternow (2e partie, Willie Nelson), 1970 Khalil balakrishna
(“A tribute to Jack Johnson”, columbia) et badal roy (“in
Duran, 1970 (“Directions”, columbia) concert”). Quitte
la cérémonie des
Grammy Awards en
sAns Miles signe de protestation
the Visitor, 1966 (Marion brown, “Juba et s’associe aux
Lee”, Fontana) Mammies For Black
Recording Artists
Watermelon Man, 1973 (herbie hancock, pour la défense de
“head hunters”, columbia) la musique noire sur
ensenada, 1974 (“the Jewel in the Lotus”, les ondes. Fracture
ecM) des deux chevilles
dans un accident de
voiture. il remplace
sa Lamborghini par
une Ferrari Dino et
reprend les concerts
sur béquilles.
x/DR (EAGLE vISIoN)

Miles Davis et Keith Jarrett sur son


clavier RMI favori au festival de l’Île de
Wight le 29 août 1970.

42 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


MIChAEL
hENDERsON
Né en 1951
L’incroyable
bassiste
Assistant à un concert de Stevie Wonder au Copa-
cabana en mars 1970, Miles Davis se prend de
passion pour l’un des musiciens de son orchestre.
« Je vais te piquer ton putain de bassiste ! », an-
nonce-t-il au chanteur. Deux semaines plus tard,
Michael Henderson, 19 ans, participe à l’enregis-
trement de “Jack Johnson”, Miles préférant à Dave
Holland ce vrai spécialiste de la basse électrique.
Henderson remplace définitivement le contrebas-
siste anglais à l’automne et devient l’un des rares
musiciens qui joueront chez le trompettiste plus
de cinq ans. De culture R&B, il s’est fait connaître
chez Tamla Motown très jeune en accompagnant
les groupes et les artistes “maison” (Four Tops,
Diana Ross, Marvin gaye…), mais aussi Aretha
Franklin. De 1970 à 1975, alors que Miles mêle
électricité, funk et expérimentations en tous
genres, il jouera un rôle décisif qui fera dire au
trompettiste : « Il est incroyable. Il peut jouer des
lignes de basse là où il n’y a rien d’autre que de
l’air. » Après Miles, cumulant les fonctions de bas-
siste, chanteur et producteur, il obtient des succès
marquants dans le Top 10. • Le

Avec Miles
right off, 1970 (“Jack Johnson”, columbia)
billy Preston, 1972 (“Get up With it”, columbia)
ife, 1972 (“big Fun”, columbia)

sAns Miles
You Are My starship, 1976 (Norman connors, “You
Are My starship”, budha records)
Whip it, 1977 (“Goin’ Places”, budha records)
RoGER LAPIJovER

take Me i’m Yours, 1978 (“in the Night time”,


budha records)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 43


dossier La galaxie Miles

AL FOsTER
Né en 1943
Dr. Al et Mister Foster
Ah, les fameuse périodes de Miles... Bebop, cool, modal, ahurissant), que dans “Decoy”,
électrique, etc., etc. Hormis Herbie Hancock, Chick Corea ou pépite eighties. Et qui mieux que
Wayne Shorter (qui ont accompagné la mutation acoustique/ lui pouvait incarner avec autant
électrique du trompettiste entre la fin des années 1960 et le de souplesse et d’originalité un
début de la décennie suivante), puis Marcus Miller, bassiste groove néo-orléanais comme il
du comeback de 1981 rappelé à la rescousse en 1986 pour le fait dans Fat Time, où il forme
créer “Tutu” de toutes pièces, seul Al Foster a contribué acti- avec Marcus Miller un duo ryth-
vement à deux périodes pas si différentes, mais somme toute mique inouï ? Al Foster était là,
distinctes dans l’incroyable avancée musicale de Miles. Sans le soir du dernier concert-rétros-
rien renier de son style mêlant naturellement swing aérien pective de son patron à La Vil-
et groove tellurique, on le retrouve en effet aussi bien dans lette, en juillet 1991. Et comme
“get Up With It”, chef-d’œuvre seventies (écoutez sa pé- d’habitude, il avait le sourire. Le
dale charleston souffler la tempête dans Billy Preston : c’est titre de sa célèbre composition
Dr. Jekyll And Mister Hyde ne
serait-il pas un clin d’œil au plus
grand transformiste de l’histoire
du jazz ? • FG

Avec Miles
billy Preston, 1972 (“Get up With it”, columbia)
Fat time, 1981 (“the Man With the horn”, columbia)
Decoy, 1983 (“Decoy”, columbia)

sAns Miles
soft Distant, 1978 (“Mixed roots”, sony records)
Dr. Jekyll And Mister hyde, 1981 (Quest, “Quest”, trio
records)
side car, 1992 (Joe henderson, “so Near, so Far”, Verve)

44 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


Il n’y avait pas que Miles
Davis qui pouvait montrer
les directions in music !
Sur le t-shirt d’Al Foster, on
reconnaît évidemment…

JEAN-FRANçoIS LABéRINE

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 45


dossier La galaxie Miles

PETE COsEy
1943-2012
Zébrures rock
C’est le 10 septembre 1972, lors du Ann Arbor Blues And
Miles Davis Jazz Festival que Pete Cosey découvre le groupe de Miles,
1926-1991
deux mois après les séances de “On The Corner”. Ses-
1973-1975 sionman prisé dans sa ville natale de Chicago, notamment
pour le label Chess (ses solos perforent le “Electric Mud”
ChRISTIAN RoSE

Garnett est remplacé


par David Liebman de Muddy Waters), membre de l’AACM dont il sonorise
(“Dark Magus”),
puis au printemps l’Art Ensemble Of Chicago ce soir-là, Cosey sympathise
1974 par sonny et jamme le jour suivant avec Michael Henderson, Reg-

DAvID LIEBMAN
Fortune (“Agharta”, gie Lucas et Mtume. C’est ce dernier qui, quelques mois
“Pangea”) et sam
Morrison à l’été 1975, plus tard, le suggère à Miles. Engagé le 3 avril 1973 pour
Né en 1946 le clavier par une le concert de Portland, Cosey trouve immédiatement sa
deuxième guitare place, assis devant une table couverte de pédales d’effets
Chaos sur le ring (Pete cosey) plus une
troisième (Dominique
Gaumont de mars
électroniques. Trois années durant, coiffé à l’afro et verres
fumés sur le nez, il striera les grooves jazz funk de zébrures
Miles fait appeler Dave Liebman au téléphone, en juin 1974 à janvier 1975). rock, travaillant sur les textures via ses accents fauves de
1972, au cours de la première séance d’“On The Cor- Miles commence à
disposer d’un orgue wah wah et ses accordages singuliers. Un vrai styliste, radi-
ner”, où celui-ci débarque en plein enregistrement, électrique sur scène.
poussé vers le micro sans crier gare ! Début 1973, le ses nouveaux albums
trompettiste vient le réentendre lors d’un engagement sont des compilations
d’inédits de sa période
d’Elvin Jones au Village Vanguard, et lui envoie une
limousine pour le rejoindre dans la nuit à son domicile,
électrique : “big
Fun”, “Get up With Pete Cosey chez Miles Davis,
où il lui fait écouter les enregistrements de ses derniers it”. rupture avec
Jackie battle, vie distorsion et percussions…
concerts et, en boucle, In Time de Sly And The Family sentimentale erratique
Stone. Quelques jours plus tard, le temps de faire l’ac- (Loretta, Maiysha, à
quisition d’un matériel d’amplification, le saxophoniste laquelle il dédie un
morceau, l’actrice
fait ses débuts avec Miles sur la scène du Village East sheila Anderson, le
(ex-Fillmore East) dans un chaos sonore indescriptible. top model beverly
Johnson dont le
Quel sens donner à la présence de ce virtuose post-col- mariage est annoncé
tranien dans ce contexte afro-free-funk ? Probablement par Jet), alcool,
fallait-il préserver la dernière racine qui reliait Miles à la cocaïne, paranoïa
et dégradation
grande tradition harmonique du jazz. En effet, l’œuvre progressive de son
du saxophoniste, qui restera définitivement marqué par état de santé (ulcères
sa rencontre avec Miles, aura été une quête permanente à l’estomac, polypes
sur les cordes
de l’urgence et de la sensualité du jazz dans son rapport vocales, pneumonies,
au temps et au collectif orchestral et d’une expression remplacement de la
extrême de l’héritage harmonique européen tel qu’assi- hanche…). Dissolution
de l’orchestre.
milé par le monde du jazz, des compositeurs de stan-
dards à Bill Evans et John Coltrane. • Fb

Avec Miles
on the corner, 1972 (“on the corner”, columbia)
calypso Fremilo, 1973 (“Get up With it”, columbia)
Willi, 1974 (2e partie, For Dave), (“Dark Magus”,
x/DR

columbia)

sAns Miles
Loft Dance, 1974 (“Drum ode”, ecM)
october 10th, 1975 (“Forgotten Fantasies”, horizon)
re-Dial, 2007 (Quest, “re-Dial”, out Note)

46 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


Miles Davis en studio avec Teo Macero

DoN hUSTEIN (SoNy MUSIC)


TEO MACERO
1925-2008
Chef monteur
cal et influent (sur Vernon Reid notamment), mais dont la 1976-1979 Saxophoniste, arrangeur, compositeur, il cofonde le Jazz
suite de la carrière sera fort discrète, finissant par un retour Déprime, addiction et Composers Workshop avec Charles Mingus, entre chez
vers ses années Miles (le groupe Children of Agharta et l’al- retraite ponctuée de Columbia pour ses compétences d’ingénieur du son
publications d’inédits
bum “Miles From India”), avant de disparaître, à 68 ans. • bb (“Water babies” et qui comptlètent celles acquises à la Juilliard School,
“At Plugged Nickel” puis devient directeur artistique, produisant notamment
Avec Miles en 1976, “circle Charles Mingus, Thelonious Monk et tous les albums
in the round” en
big Fun/holly-Wuud, 1973 (“the complete on the corner 1979, complété par de Miles Davis de 1960 à 1983 (hormis une brouille
sessions”, columbia) “Directions” en de 1963 à 1966). Plus qu’un simple producteur, Teo
calypso Freelimo, 1973 (“Get up With it”, columbia) 1981) et de vaines
tentatives de retour en Macero tient tout à la fois du réalisateur et du monteur
Prelude, 1975 (“Agharta”, columbia) de cinéma, capable de tirer une narration des séances
studio. columbia lui
octroie une pension, donc Miles est l’acteur principal. A partir de 1969, son
sAns Miles privilège jusque-là
réservé à Vladimir rôle deviendra de plus en plus crucial, la musique de
i Just Want to Make Love to You, 1968 (Muddy Waters, Miles s’étirant dans la durée tandis que Macero laisse
“electric Mud”, cadet/chess) horowitz. eté 1979 :
retour de cicely tyson tourner les bandes. A l’aide de subtils mais nombreux
Future shock, 1983 (herbie hancock, “Future shock”, columbia) qui entreprend de
ife (Fast), 2008 (Various Artists, “Miles From india”, times remettre de l’ordre coups de ciseaux, il s’efforce de trouver un fil conduc-
square) dans la maison Miles teur, apportant cohérence et concision à de longues
Davis avec l’aide de et luxuriantes improvisations quelquefois inachevées.
chaka Khan.
Jamais les six plages légendaires de “Bitches Brew”
1980-1982 n’auraient pris forme sans son apport. Son rôle de mon-
séances “the Man teur sera plus décisif encore sur les enregistrements live
With the horn”
en 1980 avec son dont il saura condenser les longues échappées expé-
neveu Vince Wilburn rimentales. De “Live At The Fillmore East” à “Pangaea”
et ses copains de
chicago (randy hall, en passant par “Live-Evil”, il tirera de ses captations la
robert irving, Felton substance de véritables albums. Toujours présent lors
crews), plus bill du retour de Miles en 1981, il se brouille définitivement
evans (sax), barry
Finnerty (guitare) avec lui après l’enregistrement de “Star People” en
et sammy Figueroa 1983. Il continuera à produire des albums des Lounge
(percussions). Lizards,de Vernon Reid et DJ Logic (alias les Yohimbe
L’album est complété
début 1981 sans les Brothers), et créera son propre label en 1999, Teore-
chicagoans, mais cords. • Le
avec Marcus Miller,
Al Foster, Mike stern
remplaçant Finnerty Avec Miles
pour la dernière circle in the round, 1967 (“circle in the round”,
séance. Mino cinelu columbia)
sur scène : premier Pharoah’s Dance, 1969 (“bitches brew”, columbia)
concert au Kix de
boston où il se rend en right off / Yesternow, 1970 (“Jack Johnson”, columbia)
Ferrari 308 Gtb jaune
(“We Want Miles”). sAns Miles
en 1982, mariage
avec cicely tyson qui, teo, 1953 (“explorations”, Debut, en tant que
après son attaque lui saxophoniste et compositeur)
paralysant la main sounds of May, 1955 (“oustanding Jazz compositions
droite, l’aide à adopter of the 20th century”, columbia, compositeur et
un régime strict. Miles manipulateur de bandes magnétiques)
se met au dessin better Get it in Your soul, 1959 (charles Mingus, “Mingus
avec les crayons de Ah um”, columbia, producteur)
couleurs offerts par
cicely, chez qui il vit
le plus souvent entre
les séjours en maison
de repos. reprise des
tournées.
x/DR (EAGLE vISIoN)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 47


BERNARD LELoUP (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)
dossier La galaxie Miles

29 août 1970, Île de Wight, Miles Davis joue


devant 400 000 personnes. Record battu ?
48 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016
Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 49
dossier La galaxie Miles

Paris, Théâtre du Châtelet, 3 mai 1982. Miles et son nouveau


bassiste préféré, Marcus Miller.

50 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


MARCUs MILLER
Né en 1959
L’héritier

x/DR
charismatique
Les années passant, Marcus Miller est devenu l’un des Miles Davis
gardiens du temple de la mémoire de Miles, lui qui eut la 1926-1991
chance de jouer avec lui à 21 ans et de rester toujours
1982-1983

ChRISTIAN RoSE
proche de son mentor, même après avoir quitté son
séances “star
groupe – somme toute rapidement – pour se consacrer People”, les dernières
au travail de studio et continuer d’approfondir toutes les produites par teo
ficelles du métier de musicien. N’être “que” le nouveau Macero, et arrivée de
bassiste électrique de Miles, son Michael Henderson BILL EvANs John scofield pour
pallier les seffets de
l’addiction de Mike
des années 1980 en quelque sorte, ne devait sans Né en 1958 stern qu’il double
doute pas lui suffire. Quand Marcus Miller est revenu sur scène puis
auprès de Miles en 1986 (à sa demande), c’est parce
que le trompettiste n’avait pas manqué de suivre les
L’autre Bill remplace. Marcus
Miller remplacé
par tom barney
progrès de son ex-jeune poulain, devenu entre temps Quand en 1981 Miles Davis révèle le nom des mu- puis Darryl Jones.
producteur et arrangeur à succès d’Aretha Franklin, siciens qui l’accompagneront lors des premiers Nouvelle opération
Luther Vandross ou David Sanborn. Tout le monde le concerts américains de son inespéré comeback, l’un de la hanche. Miles
qui a pris goût aux
sait, “Tutu” fut en 1986 l’avant-dernière mue esthétique d’entre eux fait tilt, celui du saxophoniste, Bill Evans. limousines auxquelles
de Miles, en (très) grande partie téléguidée par Marcus Comme le pianiste donc... (Combien de fois cet élève a recours cicely fait
envoyer une Ferrari
Miller, revenu distiller ses talents de mélodiste et d’archi- de David Liebman a-t-il entendu cette “comparaison” sur la côte ouest pour
tecte sonique capable de composer sur mesure. “Tutu” due à une banale homonymie ?) Bill-Evans-le-saxo- se rendre aux Grammy
était un disque plus osé qu’il n’y paraissait, car Miles phoniste a la chance de jouer – plutôt très bien – sur Awards.
était pour la première fois entouré de machines et de le disque du grand retour de Miles, “The Man With 1983-1984
synthétiseurs dernier cri, au risque de perdre son âme. The Horn”, puis de tourner dans le monde entier avec robert irving co-
Il n’en fut rien, et le morceau-titre, notamment, devint lui – comme pour Mike Stern, Marcus Miller et Mino produit “Decoy” avec
Miles. ses claviers
rapidement l’un de ses nouveaux standards. Cinelu, le double live “We Want Miles” scellera sa répu- marquent un tournant
Marcus Miller a fini par endosser le costume du musicien tation. Bref, il passe en quelques mois de l’anonymat vers une musique plus
charismatique capable d’attirer les foules : ce n’est pas “années 1980” et la
à la mini-starisation. Et si son rôle est réduit à la por- présence en studio
du jazz que le public vient écouter à ses concerts, mais tion congrue dans “Star People” et “Decoy”, son style de branford Marsalis
lui, Marcus, dont seul le prénom suffit à nommer. Marcus influencé par les grands hard-boppeurs et les moder- laisse deviner le
départ prochain de
Miller est aujourd’hui plus âgé que Miles quand il effectua nistes post-coltraniens restera l’une des composantes bill evans. Le train de
son inespéré comeback en 1981. Et si tout ne faisait que essentielles du son Miles des premières années 1980, vie imposé par cicely
commencer pour lui ? • FG même si le taquin trompettiste, toujours prêt à désta- tyson et le conflit
avec l’agence des
biliser son prochain, lui avait glissé à l’oreille lors d’un blank brothers qu’elle
Avec Miles concert « qu’il jouait comme s’il portait les culottes a recommandée,
Aida, 1981 (“the Man With the horn”, columbia) sales de Sonny Stitt ». Ah, les compliments façon entraînent la vente
de la maison de la
tutu, 1986 (“tutu”, Warner bros.) Miles ! Mais Bill Evans n’est pas rancunier : trente-cinq 77e rue acquise une
Mr. Pastorius, 1989 (“Amandla”, Warner bros.) ans après, il termine souvent ses concerts avec la plus vingtaine d’années
plus tôt. Vit une bonne
milesdavissienne des rengaines, Jean-Pierre… • NA partie de l’année à
sAns Miles Malibu chez cicely
Alcazar, 1992 (David sanborn, “upfront”, elektra) Avec Miles puis dans sa propre
maison au bord de
true Gemenis, 1995 (“tales”, Dreyfus Jazz) shout, 1981 (“the Man With the horn”, columbia) l’océan.
Full Nelson / Perfect Way, 2009 (“tutu revisited”, My Man’s Gone Now, 1981 (“We Want Miles”, columbia)
Dreyfus Jazz) What it is, 1983 (“Decoy”, columbia)

sAns Miles
Miles Ahead, 1985 (“the Alternative Man”, blue Note)
Let the Juice Loose, 1989 (“Let the Juice Loose – bill
evans Group Live At the blue Note tokyo”, bellaphon)
east side West side, 1984 (Mahavishnu, “Mahavishnu”,
ChRISTIAN RoSE

Warner bros.)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 51


dossier La galaxie Miles

Paris, Théâtre du Châtelet, 3 mai 1982 :


Miles et Mike Stern, alias “Fat Time”,
un surnom trouvé par le trompettiste.
ChRISTIAN RoSE

MIkE sTERN
Né en 1953
We want Mike
Si, dès le milieu des années 1970, il avait commencé à bénéficier de quelque notoriété Avec Miles
en tournant et en enregistrant avec Blood, Sweat & Tears, Mike Stern s’est vraiment Fat time, 1981 (“the Man With the horn”, columbia)
fait connaître dans le grand monde grâce à sa participation au groupe du comeback Kix, 1981 (“We Want Miles”, columbia)
de Miles en 1981, et plus encore en gravant un flamboyant solo qui mérite une appel- star People, 1982 (“star People”, columbia)
lation inspirée par le titre du célèbre album live des Brecker Brothers, avec lesquels il
sAns Miles
jouera d’ailleurs dans les années 1990 : “Heavy Metal Be-Bop”. Cette improvisation
Zee Frizz, 1983 ( “Neesh”, Kenwood)
incendiaire est le point d’orgue de Fat Time, qui ouvrait en fanfare “The Man With The
My romance, 1985 (harvie swartz, “urban earth”, Gramavision)
Horn” – Fat Time était aussi le surnom que lui avait trouvé Miles (Stern était moins
chromazone, 1988 (“time in Place”, Atlantic)
svelte à 28 ans qu’à 63). Cette leçon de bop’n’roll sur six-cordes n’a rien perdu de
ses vertus électrisantes, au point que le guitariste aura du mal, par la suite, à graver un
solo aussi mémorable avec Miles, qui lui mit rapidemant dans les pattes un autre as du
manche, John Scofield. Lessivé par les excès de substances légales et illégales, Stern
finira par quitter l’illustre catalyseur de sa carrière. Il reste aujourd’hui l’un des plus
fervents raconteurs d’anecdotes milesdavissiennes – ah, si j’avais le temps de vous
raconter celle de la machine à laver de Miles qui déborde ! – et, accessoiremenent,
l’un des plus attachants solistes de la guitare électrique moderne. • FG

52 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


MINO CINELU DARRyL JONEs
Né en 1957 Né en 1961
A fleur de peaux De Miles à Mick
Ne cherchez pas : plus sociable et plus ouvert à l’autre que Miles Davis Pour ce bassiste électrique surdoué que Miles admi-
Mino Cinelu, c’est quasiment impossible à trouver sur la 1926-1991 rait et couvait jalousement, il y a clairement un avant
planète musique. Son parcours musical laisse rêveur, qui et un après Miles. Encore que. Il y a plutôt deux après
l’a mené de gong à Sting en passant par Weather Report, 1984 Miles... grâce à sa participation à “Decoy” et ses nom-
Kenny Barron, Kate Bush et Marcus Miller – just to name a bill evans est breux concerts avec le trompettiste, ce natif de Chicago
remplacé par bob attire non seulement l’attention d’un public qui se prend
few, comme on dit dans la vile où il s’est installé en 1979, berg et Mino cinelu
New York. Et c’est bien sûr là que Miles, un soir au Mikell’s par steve thornton. rapidement d’affection pour cet as du slap aux lignes
conçu d’abord de basse souples et musculeuses à la fois, mais aussi
– les meilleurs musiciens de la grosse Pomme ont tous joué comme un album de
là –, est venu brancher ce percussionniste qui lui avait tout reprises de chansons d’un certain Sting, qui le pique à Miles pour en faire le
des années 1980 bassiste de son premier groupe post-The Police. Avec
de suite tapé dans l’œil et dans l’oreille. D’emblée, Mino ne
(Time After Time, un autre surdoué, le bat-
l’avait pas reconnu ! Dès les premiers concerts de 1981, Human Nature),
l’enregistrement de teur de Weather Report,
il devient l’un des piliers
“You’re under Arrest” Omar Hakim, il va faire
du comeback band de traîne en longueur et le bonheur du chanteur-
Miles (qui adore que Mino voit Al Foster céder
sa place à Vince pop-qui-aime-le-jazz. Il
laisse tourner sa caméra
Wilburn à la batterie reviendra pourtant dans
portable sur le côté de la électronique. Miles le giron davissien en
scène, histoire d’aller le participe à un spot
publicitaire pour la 1987, pour le quitter une
tanner dans sa chambre boisson Van Aquavit seconde fois, non pour
en pleine nuit pous vi- et à une séance photo voler de ses propres
sionner les images). En pour les vêtements
Gap. réinstallé dans ailes comme ses illustres
France, on est un rien fier un immeuble sur la prédécesseurs (Michael
qu’un musicien français 5e Avenue où Miles Henderson, Marcus Mil-
fait connaissance
joue avec le grand Miles ! avec la plasticienne ler...), mais pour, tout
(Certes, il y avait eu Domi- Jo Gelbard qui lui simplement, rejoindre ce
nique gaumont avant lui, donne des cours groupe anglais emmené
ChRISTIAN RoSE
de peinture et lui
mais pour un passage par un chanteur auquel
ChRISTIAN RoSE

refait sa garde-robe.
en tous sens éclair.) Mino Début d’une relation Miles avait claqué la
Mino Cinelu à Paris en 1983. Cinelu apportait beaucoup tumultueuse perturbée porte au nez dans les
par la paranoïa du
à Miles : sa présence scé- trompettiste. années 1970, un certain Mick Jagger, coleader des
nique, alliée à la beauté du geste, son jeu puissant et gé- Rolling Stones, dont Darryl Jones est depuis des lustres
néreux, et cette façon unique de faire chanter-miauler ses l’invisible bassiste – on ne le voit jamais sur les photos
percussions (qui ne se souvient de Jean-Pierre ?). Comme officielles du groupe... Il n’a sorti aucun album sous son
Darryl Jones et Marcus Miller, il a quitté puis retrouvé Miles, et nom, conscient, peut-être, du poids énorme de ses em-
fini par laisser une profonde trace discographique : bien sûr, ployeurs successifs, dont Miles reste, pour les jazzfans
il y eut Airto Moreira et Mtume dans les années 1970, mais en tout cas, le plus important. • JF
Mino Cinelu fut dans la décennie suivante le percussonniste-
x/DR

star de la Star. Et quel jeu de triangle ! • FG Avec Miles


that’s right, 1983 (“Decoy”, columbia)
one Phone call / street scenes, 1984 (“You’re under
Avec Miles Arrest”, columbia)
Jean-Pierre, 1981 (“We Want Miles”, columbia) You’re under Arrest, 1984 (“You’re under Arrest”,
come Get it, 1982 (“star People”, columbia) columbia)
Decoy, 1983 (“Decoy”, columbia)
sAns Miles
sAns Miles bring on the Night / When the World is running Down
You Make the best of What’s still Around (sting, “bring
confians, 1984 (Weather report, “sportin’ Life”, columbia) on the Night”, A&M)
Mozambic, 1987 (Michel Portal, “turbulence”, 1987) techno (John scofield, “still Warm”, Gramavision)
swamp sally, 1996 (Mino cinelu-Kenny barron, “swamp sally”, oops, 1986 (steps Ahead, “Live in tokyo 1986”, NYc
Verve) records)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 53


dossier La galaxie Miles

Paris, La Villette, 22 juillet 1985,


Miles et Bob Berg, prêts pour
BOB BERG danser le moonwalk !
1951-2002
Un puriste en
fusion
Bob Berg est un saxophoniste que l’on
pourrait situer dans la lignée des grands
stylistes new-yorkais issus de la scène
des lofts des années 1970 : il y a un peu
de Dave Liebman et de Michael Brec-
ker chez lui, avec une touche canaille
– nasty comme disent les Américains –,
due dans doute à son admiration pour
les solistes de Charles Mingus, Booker
Ervin en tête, et à ses débuts aux côtés
de l’organiste soul-jazz Brother Jack
McDuff, sans oublier son passage chez
l’un des chantres du hard-bop, Horace
Silver. Avec Miles, Bob Berg n’a laissé
qu’une infime trace discographique mais,
sur scène, ses soli volubiles et généreux
ont marqué toute une génération. A ses
côtés, il donnait souvent l’impression de
bouder, d’apporter un peu malgré lui sa
pierre à une musique peut-être pas assez
sophistiquée à son goût... Pourtant, c’est
bien le spectaculaire soliste “fusion” qui,
dans les années qui suivirent son départ
du groupe de Miles, fit chavirer les foules
avides de ce jazz électrique popularisé
par le trompettiste. Qui ne se souvient de
ses revigorants concerts avec un autre
“ex” de Miles, Mike Stern ? • FG

Avec Miles
You’re under Arrest, 1984 (“You’re under
Arrest”, columbia)
Decoy, 1985 (“the complete Miles Davis
At Montreux 1973-1991”, Warner Music
switzerland)
Maze, 1986 (“Live At Nice Festival /
the Last Word - the Warner bros. Years”,
Warner bros.)

sAns Miles
the Process of creation suite :
Assimilation, 1975 (horace silver, “silver
’N Wood”, blue Note)
Friday Night At the cadillac club, 1987
(“short stories”, Denon)
Nature of the beast, 1993 (“enter the
spirit”, GrP)
ChRISTIAN RoSE

54 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


Miles Davis
Paris, Palais des Congrès, 31 octobre 1983. Quand Miles venait 1926-1991
montrer quelques accords à Robert Irving III... « Ok, chief, ok... » 1985
enregistrement de
la suite concertante
Aura composée par
Palle Mikkelborg
avec l’orchestre de la
radio danoise, John
McLauglin et Wilburn.
Furieux du désintérêt
de columbia pour
cette suite, Miles
signe avec Warner et
ne tardera pas à le
regretter. ses différents
projets sont refusés
par son nouveau
producteur tommy
LiPuma, y compris
les légendaires
“rubberband
sessions” qui resteront
inédites. sur scène
irving rejoint par
Adam holzman et
thornton rejoint par
Marilyn Mazur, scofield
remplacé par stern
et Darryl Jones par
Angus thomas. Miles

ChRISTIAN RoSE
participe à l’album
“sun city” au sein
des Artists united
Against Apartheid,

ROBERT IRvING III signe une musique


de film réalisée par
Né en 1953 robert irving pour
Prisoners, épisode de
la série Alfred Hitchock
Claviériste mais pas que Presents sur Nbc, joue
un rôle de souteneur
dans Miami Vice...
Au cours de l’hiver 1979-80, le neveu de Miles, Vincent Wil- Avec Miles
burn, fait écouter à son oncle, au téléphone, quelques démos code M.D., 1983 (“Decoy”, columbia)
du groupe AL7 dont il est batteur. C’est l’un de ces morceaux, something’s on Your Mind, 1984
Space, signé par Robert Irving, qui décide Miles à faire enre- (“the complete Miles Davis At Montreux
1973-1991”, Warner Music switzerland)
gistrer les jeunes gens chez Columbia. Ainsi débute l’enregis-
Katia, 1985 (“You’re under Arrest”,
trement de “The Man With The Horn” qui se terminera sans columbia)
eux. Pour autant, Miles ne les oubliera pas, à commencer par
Irving, à qui il fait appel sur “Decoy”, moins pour ses solos que sAns Miles
pour ses qualités de compositeur-arrangeur sur les nouveaux Acoustic octo Funk, 1994 (David Murray,
claviers (Decoy, Code M.D.), sa maîtrise des nouvelles techno- “Jug-A-Lug”, DiW)
logies et ses compétences de producteur (mises entre temps Nefertiti, 2006 (robert irving iii,
x/DR

“New Momentum”, sonic Portraits)


à l’épreuve par Ramsey Lewis) qui mettent fin au règne de Teo
touch, 2007 (corey Wilkes, “Drop it”, Delmark)
Macero, producteur de Miles deux décennies durant. En outre,
il se voit confier la direction artistique du groupe de scène. En
1988, alors qu’il a composé la musique du film Street Smart
de Jerry Schatzberg (on y entend Miles et son groupe), Irving
reprend sa liberté pour enregistrer son premier album, “Mid-
night Dream”, avec notamment John Scofield et Darryl Jones.
Depuis, il a dirigé ESP, un groupe d’anciens compagnons de
Miles des années 1998, et collaboré comme instrumentiste
et/ou producteur, avec David Murray, Kahil El Zabar, Wallace
Roney, Terri Lyne Carrington… En 2006, Robert Irving enre-
gistre son premier disque en trio acoustique, “New Momen-
tum”. • FMt

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 55


dossier La galaxie Miles
ChRISTIAN RoSE

Comme il l’avait fait pour McLaughlin,


Miles aurait aussi pu composer pour Scofield
un morceau intitulé Go Ahead John…

JOhN sCOFIELD à son employeur et donne son dernier concert avec


Miles le 28 juillet 1985 à Tokyo. Il s’envolera pour de
Né en 1951 bon en solo l’année suivante avec “Still Warm” dans
une carrière remarquable de constance, de prise de
La marque John risques et de solos historiques. « D’un côté, Miles était
un musicien comme tous les autres, hyper sérieux, il
Lorsqu’il rejoint le groupe de Miles sur scène à l’université de Yale (New Haven, voulait apprendre, pratiquer, être toujours meilleur, aller
Connecticut) le 17 novembre 1982, John Scofield est un jeune trentenaire au par- de l’avant. De l’autre, il était une superstar, et je crois
cours déjà dense. gigs de prestige (gerry Mulligan, Billy Cobham, Charles Mingus), que ce statut devait être étrange.» confiera-t-il à Jazz
une demi-douzaine d’albums en tant que leader.... Présenté par David Liebman Magazine • bb
une première fois à Miles venu écouter le quartette du saxophoniste dans le club
des frères Brecker, le guitariste est finalement appelé à la rescousse pour épauler Avec Miles
Mike Stern, que le trompettiste lui a d’abord préféré mais qui traverse alors une it Gets better, 1983 (“star People”, columbia)
grave dérive toxicomaniaque. Le nouveau venu gagne aussitôt les faveurs de Miles that’s right, 1984 (“Decoy”, columbia)
pour son jeu plus bluesy que celui de Mike Stern et se voit accorder toute latitude You’re under Arrest, 1985 (“You’re under Arrest”,
pour déployer son jeu très affirmé, un chant subtilement hérissé de dissonances, columbia)
sur les grooves techno-funk alors prisés par le trompettiste ; il compose You’re
Under Arrest pour l’album homonyme et fournit la thématique de la deuxième sAns Miles
face de “Decoy” (en fait des fragments des ses solos relevés par gil Evans). Après Pick hits, 1987 ( “Pick hits Live”, Grammavision)
quatre années fructueuses, régulièrement rabroué par Miles pour sa tendance à i’ll take Les, 1994 ( “hand Jive”, blue Note)
jouer en arrière du temps (ce qui fait son charme bluesy), Sco signifie son congé simply Put, 2011 ( “A Moment’s Peace”, emarcy)

56 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


Miles Davis
1926-1991

1986-1987
“tutu” coproduit
par Marcus Miller
qui joue la majorité
des instruments et
compose la plus
grande partie du
répertoire. Can I
Play With U proposé
par Prince restera

ChRISTIAN RoSE

ChRISTIAN RoSE
inédit, mais les deux
hommes restent en
contact. Marcus Miller
produit également la
bo du film Siesta. La
kENNy GARRETT trompette de Miles se
fait entendre dans la RICky WELLMAN
Né en 1960 bo de robert irving 1956-2013
pour le film Street

Le jeune lion Smart. il joue une


Gardien du tempo
Repéré au sein des Jazz Messengers d’Art Blakey par Du temps où il était batteur des Souls Searchers
un Miles Davis toujours à l’affût de personnalités em- de Chuck Brown, grande figure de la go-go music
blématiques de leur époque, Kenny garrett est peut- de Washington, Ricky Wellman se faisait encore
être le dernier musicien d’envergure révélé/inventé (?) appeler Ricardo “Tricky Sugar Foot” Wellman et
par le trompettiste. Intégré à l’orchestre en 1987, il y formait avec Jerry “Wildman” Wilder une section
restera quasiment jusqu’à la fin, le temps de fournir rythmique qui faisait des merveilles sur scène
quelques belles envolées lyriques dans “Amandla” et mais aussi, parfois, sur disque. Miles avait-il
de participer (en retrait) aux émouvantes retrouvailles du écouté Bustin’ Loose avant d’engager Ricky Well-
trompettiste avec Quincy Jones au festival de Montreux man début 1987 ? A ses côtés, il distribua tel le
en 1991. Saxophoniste alto (indéniablement) virtuose, plus punchy des boxeurs ses coups de boutoir
au phrasé fluide, énergétique et volontiers exubérant scène de musique de groovy. Ricky Wellman fit entrer la musique de
lorsqu’il est invité à clôturer dans l’incandescence rue avec David sanborn Miles dans la réalité métronomique des rythmes
et Larry carlton dans
Human Nature, son moment de bravoure, il met le plus Fantômes en fête. sur des années 1980. Les nostalgiques du swing aé-
souvent sa haute technicité au service d’interventions scène, jeu de chaises rien de Jimmy Cobb et de la folie créative de Tony
calibrées s’intégrant impeccablement aux contextes musicales : passage Williams faisaient la grimace, mais Miles, comme
éclair de Gary thomas
résolument funky qui servent d’écrin à la trompette du et installation de Kenny d’habitude, n’en avait que faire : Ricky Wellman
maître durant ses dernières années. Avec le recul, gar- Garrett, sept guitaristes était pour lui l’idéal gardien des tempos bruts de
rett, semble pourtant avoir été sous-utilisé et paradoxa- se succèdent avant décoffrage qui peuplaient alors son imaginaire.
l’arrivée de Foley,
lement surexposé dans ses moments d’expression solo retour de Darryl Jones C’était, comme d’habitude, à prendre ou à laisser.
“surjoués” et toujours un peu clinquants. Ce n’est fina- après le passage de Parfois on laissait, mais quand on prenait, croyez-
Felton crews, arrivée
lement qu’une fois la parenthèse Miles Davis refermée de ricky Wellman, moi, on prenait cher : chaque fois que Miles jouait
que le “jeune lion” parvint à faire entendre véritablement retour de Mino cinelu Wrinkle par exemple... • FG
sa sensibilité et, peu à peu, donner corps à la singu- remplacé aussitôt par
rudy bird. Miles confie
larité de son style, s’engageant avec générosité dans à Mike Zwerin qu’il Avec Miles
une traversée oblique des différentes formes prises au lui arrive d’envoyer big time, 1989 (“Amandla”, Warner bros.)
fil du temps par la tradition résolument “groovy” du l’une de ses deux Jilli, 1989 (“Amandla”, Warner bros.)
Ferrari à Nice pour
jazz afro-américain, du hard-bop funky au jazz modal “s’amuser” sur la Wrinkle, 1990 (“Live Around the World”,
post-coltranien, en passant par les atmosphères oni- côte d’Azur. rupture Warner bros.)
définitive d’avec
riques des orchestres “fusion” d’Hancock du début des cicely tyson. Miles
années 1970. • so confie à Jo Gelbard sAns Miles
le soin d’acheter bustin’ Loose, 1979 (chuck brown And
ses vêtements et un the soul searchers, “bustin’ Loose”,
Avec Miles nouvel appartement source records)
catembe, 1989 (“Amandla”, Warner bros.) qu’elle fait rénover à Go-Go Drug Free, 1987 (chuck brown
human Nature, 1988 (“Live Around the World”, l’hotel essex house sur & the soul searchers, “Any other Way
Warner bros. central Park. to Go ?”, rhythm Attack)
solea, 1991 (“Miles & Quincy Live At Montreux”, Do that stuff, 1987 (chuck brown & the
Warner bros.) soul searchers, “Any other Way to Go ?”,
rhythm Attack)
sAns Miles
countdown, 1996 (“Pursuance : the Music of
John coltrane”, Warner bros.)
Wooden steps, 1997 (“songbook”, Warner bros.)
realization, 2005 (“beyond the Wall”, Nonesuch)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 57


dossier La galaxie Miles

Prince n’était pas « under arrest » et il avait le droit


de passer « one phone call ». Devinez qui il avait
choisi d’appeler (un indice s’est glissé dans la
photo). Ci-dessous, Miles et Prince à Paisley Park en
décembre 1987. Contrairement aux apparences, ils ne
jouent pas Kiss mais It’s Gonna Be A Beautiful Night.
Miles Davis
1926-1991

1988-1990
Fin des séances
d’“Amandla”, coproduit
par Marcus Miller. robert
irving laisse la direction du
groupe à Adam holzman
rejoint en octobre 1988 par
Joey DeFrancesco, puis
par Kei Akagi. Darryl Jones
est remplacé par benny
rietveld, puis richard
Patterson. retour de
Marilyn Mazur remplacée
par Munyungo Jackson en
1989, John bigham puis

x/DR (wARNER hoME vIEDo)


erin Davis en 1990.
Miles et Jo Gelbard
peignent ensemble,
inspirés de l’art brut et
de Jean-Michel basquiat.
Première exposition à la
triangle Gallery de Los
Angeles en octobre 1989.
PRINCE rôle de trompettiste dans
le film Dingo. Joue avec
1958-2016 John Lee hooker et taj
Mahal dans la bo d’Hot

Tu veux ou tu veux pas ?


Spot et sur des disques de
toto, chaka Khan, scritti
Politti, Zucchero, Kenny
Can I Play With You (Est-ce que je peux jouer avec toi), Movie Star Garrett, cameo, Quincy
Jones, Paolo rustichelli et
(Star de cinéma), A Girl And Her Puppy (Une fille et son toutou), Jailbait shirley horn.
(Mineure), Penetration... : les titres des morceaux que Prince avait com-
posés pour Miles à la fin des années 1980 étaient pour le moins évo- 1991
Miles se rapproche du
cateurs. D’après george Cole, auteur du remarquable The Last Miles hip-hop et travaille avec
- The Music Of Miles Davis 1980-1991, le trompettiste et les musiciens le producteur easy Mo
bee. Deron Johnson
de son groupe (Kenny garrett, Deron Johnson, Foley, Ricky Wellman...) remplace Kei Akagi.
les gravèrent le 27 mars 1991 au Bauer Studios de Ludwigsbourg. Premiers regards vers le
x/DR

Prince les avait également enregistrés avec son saxophoniste Eric passé pendant l’été : Miles
accepte à contre-cœur de
Leeds pour l’un de ses projets “jazz”, Madhouse. Hormis Movie Star Avec Miles rejouer la musique de Gil
(version studio par Prince et live par Miles), tout cela est encore inédit evans sous la direction de
can i Play With You, 1986 (inédit) Quincy Jones à Montreux
(officiellement s’entend). Prince, sans doute trop impressionné par son sticky Wicked, 1987 (chaka Khan, et organise un concert
aîné, n’est finalement jamais allé – en tout bien tout honneur – au delà “c.K.”, Warner bros.) rétrospectif avec d’anciens
des préliminaires avec Miles. Et puis l’un comme l’autre pouvaient avoir Movie star, 1988 (“the complete collaborateur à La Villette.
Miles Davis At Montreux 1973- c’est un adieu : il meurt
une idée le matin... aussitôt oubliée le soir ! le 28 septembre dans les
1991”, Warner Music switzerland,
Prince ne joue pas mais a composé bras de Jo Gelbard. il laisse
Cependant, des rumeurs de jam sessions studio circulent depuis des à New York une nouvelle
ce titre)
lustres. Mais les instrumentaux évoqués plus haut n’auraient jamais été Ferrari jaune et à Malibu
vraiment achevés par Miles... Voilà pourquoi nous trichons un peu dans sa Ferrari bleu nuit 348 ts
sAns Miles et ses trois chevaux, Kara,
notre sélection “Avec Miles” : sur disque, Prince et Miles n’apparaissent Kind of blue et Gemini.
Movie star, 1986 (“crystal ball”,
officiellement ensemble qu’une fois, avec la chanteuse Chaka Khan NPG records)
dans Sticky Wicked, délectable friandise funky composée par feu le seven, 1987 (Madhouse, “8”,
natif de Minneapolis et auréolée de piquantes interventions de trom- Paisley Park / Warner bros.)
pette. Car même Can I Play With U ?, écrit par Prince et prévu pour Kenya, 1991 (eric Leeds,
“times squared”, Paisley Park /
clôre “Tutu”, en a été retiré in extremis à sa demande... Warner bros.)
Le jour de la mort de Miles, Prince a enregisré un instrumental en duo
avec Michael Bland, Letter For Miles. Rassurez-vous, il est également
inédit. • FG
x/DR

58 Jazz Magazine Numéro 687 Septembre 2016


EAsy MO’BEE
Né en 1965
sampleur et
sans reproche
Qu’ils soient MC, DJ ou beat makers – on dit aussi pro-
ducteur –, les musiciens de la sphère hip-hop ont toujours
un surnom. Celui d’Osten Harvey, Jr., c’est Easy Mo’Bee.
Et tandis que dès la fin des années 1980 on fantasmait
sur une collaboration entre Miles Davis et la Bomb Squad

ChRISTIAN RoSE
(le team de producteurs de Public Enemy), le trompettiste
décida de s’enfermer en studio avec Easy Mo’Bee en
juillet 1991 (quelques semaines, hélas, avant sa mort).
FOLEy McCREARy Easy Mo’Bee n’était pas encore un grand nom de la
production hip-hop – il n’avait pas encore travaillé avec
Né en 1963 The Notorious B.I.g. –, et sans doute Miles y voyait-il un

Bass guitar hero moyen de garder le contrôle de ses nouvelles directions


in music. Ainsi, celui qui avait jadis enregistré avec Charlie

x/DR
Le temps passe, qui finit par effacer les mauvais souvenirs au profit des Parker et John Coltrane se retrouvait entre quatre murs
meilleurs. En son temps, Foley McCreary, alias Foley tout court, nous a avec pour seul collaborateur un type pour
plus d’une fois plombé l’atmosphère avec ses solos à rallonge de bass le moins étonné et excité de se retrouver
guitar hero un rien (franchement ?) poseur. Mais comme Miles semblait aux côtés d’un géant du jazz pour créer
l’adorer, on s’inclinait. La troublante singularité de Foley était qu’il jouait de de la musique sur le vif. Miles lui avoua
la basse électrique mais qu’il sonnait comme un guitariste, avec un son même qu’il écoutait en boucle l’une de ses
forcément plus “épais”, plus “gros” – fat comme disent les Américains. récentes prod’, True Fresh MC de genius !
Pourquoi Miles ne voulait-il plus jouer avec un “vrai’ guitariste ? Mystère... Une boîte à rythme, un sampleur, la trom-
Vingt-cinq ans après, pourtant, grâce aux quelques disques live officiels pette de Miles, et quelques parties de cla-
parus depuis, l’apport de Foley nous semble aussi essentiel que celui de viers signées Deron Johnson : en très peu
Kenny garrett (qui lui aussi, soit dit en passant, en faisait souvent des de temps, ce petit comité enregistre plusieurs morceaux
tonnes avec Miles...). Au même titre que Ricky Wellman, Foley a apporté de hip-hop pur et dur, avec Miles à la place du MC – les
quelque chose de too much au groupe de Miles, d’un peu canaille, de pas parties vraiment rappées sont rares, sauf dans The Doo
musically correct, et c’est aussi ça que cherchait le trompettiste : déranger Bop Song, le seul morceau que Miles a entendu terminé
les habitudes, mélanger, provoquer... Dans le seul disque paru sous son (“Doo-Bop” a paru un an après sa mort). On raconte que
nom, Foley rend un bel hommage à Miles sobrement intitulé September Miles avait également proposé à Easy Mo’Bee de partir
28th, 1991, date de sa mort. Récemment, on l’a revu jouer... de la batterie en tournée avec lui ! C’est dire à quel point le trompettiste
avec george Clinton. Sûr que Miles aurait été fier de lui. • FG n’a jamais songé à autre chose qu’à continuer d’aller de
l’avant. Vingt-cinq ans après, Easy Mo’Bee doit toujours
Avec Miles être fier d’être le dernier musicien à avoir travaillé avec
New blues, 1988 (“Live Around the World”, Warner bros.) Miles en studio... • FG
Full Nelson, 1988 (“Live Around the World”, Warner bros.)
big time, 1989 (“Amandla”, Warner bros.) Avec Miles
high speed chase, 1991 (“Doo-bop”, Warner bros.)
sAns Miles the Doo bop song, 1991 (“Doo-bop”, Warner bros.)
september 28th, 1991, 1993 (“7 Years Ago... Directions in smart-Alec Music”, Mystery, 1991 (“Doo-bop”, Warner bros.)
MoJazz)
the senate, 1993 (“7 Years Ago... Directions in smart-Alec Music”, MoJazz) sAns Miles
so Fine, 1993 (Mint condition, “From the Mint Factory”, Perspective records true Fresh Mc, 1991 (Genius, “Words From the Genius
/ A&M records) Volume i”, cold chillin’)
ready to Die, 1994 (the Notorious b.i.G., “ready to Die”,
bad boy entertainement)
if i Was Your Woman / Walk on by, 2003 (Alicia Keys,
“the Diary of Alicia Keys”, J records)

Septembre 2016 Numéro 687 Jazz Magazine 59


le jour

j
texte Jonathan glusman

DerNier chorus
Le 12 mars 1955, Charlie
Parker meurt subitement au
Stanhope hotel de New york.
Il était en train de regarder
À ce The Dorsey Brothers’ Stage
moment- Show à la télévision. Tous
les saxoph