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Remerciements

Messaoud SADI & Salah Eddine MESSALI


Constantine le 30/01/2014
Préambule

L ’entretien dont on publie ici la version


revue et corrigée de concert avec le
Dr BESTANDJI Siham remonte au mois
de décembre 2013. Cet entretien vient
enrichir la série déjà amorcée, considérant le
long parcours de son auteur dans les Dr BENYOUCEF
domaines de l’enseignement, la recherche Brahim
et l’expertise dans divers domaines
notamment l’urbanisme et la sociologie
urbaine. Ce travail vient suite au premier
entretien réalisé avec Pr. LABII Belkacem,
déjà publié ; une série qui vient enrichir,
nous l’espérons, la petite bibliothèque de la
page Facebook dédiée à l’Atelier du Projet
Urbain.

L’idée d’effectuer cette série


d’entretiens, découle d’une volonté de faire
connaitre certaines personnalités, dont
l’importance n’a d’égal que leurs
expériences dans les domaines de
l’enseignement et leurs apports significatifs
dans le domaine de la recherche scientifique,
notamment dans la discipline de l’urbanisme.
Introduction :
sanctionné par un certificat de maitrise, me
permettant de combiner un peu les aspects
Merci monsieur BENYOUCEF d’aménagement et d’urbanisme avec les
d’avoir accepté notre invitation et de problématiques préoccupantes du monde
vous prêter à cette interview. Vous êtes arabe et musulman. Suite à cela, je suis
expert conseiller dans les domaines de rentré en Algérie où mes premières
l’urbanisme, de l’aménagement, des expériences professionnelles
politiques sociales et de logement; et en commencèrent par l’enseignement
préservation des sites et histoire de supérieur que j’ai intégré dès 1981-1982.
l’architecture et dans le domaine des
sciences sociales. Vous capitalisez plus de J’ai couronné mon parcours formatif par
25 ans d’expérience dans les domaines de l’obtention d’un doctorat d’État en 1999
l’enseignement universitaire, recherche conjointement de L’EPAU et de
scientifique et expertise nationale et l’université d’Aix-en-Provence.
internationale.
Après cette présentation J’ai commencé mon parcours d’enseignant
forcément succincte on vous invite à vous à l’université d’Alger, en charge du
présenter et à retracer votre parcours module d’urbanisme et d’aménagement à
intellectuel et scientifique pour les l’institut des sciences sociales. En
membres du groupe : Atelier du Projet parallèle, j’ai intégré l’École
Urbain (page Facebook : PG Projet Urbain d’Architecture et d’Urbanisme où j’ai eu à
2012).
enseigner, en premier, les modules
Quels sont les moments phares qui
d’histoire critique d’architecture dans sa
ont jalonné votre parcours.
partie musulmane et magrébine ; et par la
suite le module d’urbanisme et de
Dr BENYOUCEF Brahim :
sociologie urbaine. Également, j’ai intégré
Je voudrais d'abord remercier les membres
en tant que professeur associé, l’université
du groupe «Atelier du projet urbain », ainsi
de Blida (institut d’architecture) où j’ai
que toute la communauté des architectes et
enseigné l’urbanisme, et intervenu dans les
urbanistes de l’université de Constantine
ateliers du projet urbain ; et enfin
pour cette initiative et je me fais un grand
l’USTHB (institut d’aménagement) où j’ai
plaisir d’échanger et de partager avec vous
enseigné les modules d’aménagement et de
mon expérience.
sociologie urbaine.
Ce qui a jalonné mon parcours, je vais C’est aussi dans ce contexte
peut-être le présenter chronologiquement d’enseignement que j’ai pu participer à des
en quelques étapes : activités pédagogiques (enseignement des
modules d’urbanisme, sociologie urbaine)
D’abord, la formation de 1974 à 1980. et à des activités d’encadrement de
mémoires et thèses d’étudiants en
En 1983, j’ai terminé ma formation par
graduation et Post-graduation à l’EPAU.
l’obtention d’un doctorat de 3eme cycle en
J’ai assuré la présidence du conseil
urbanisme et aménagement de l’université
scientifique de l’EPAU de 1994 à 1998.
de la Sorbonne Paris VI (France). J’ai aussi
J’ai aussi assuré la fonction d’expert en
mené en parallèle un cursus dans le
matière d’évaluation des projets de
domaine de la civilisation orientale,
recherche scientifique au niveau du combinaient à la fois développement
Ministère de l’Enseignement supérieur et urbain et social.
de la Recherche scientifique.
En parallèle, j’intervenais en qualité
En matière de recherche scientifique, j’ai d’expert conseiller auprès d’un certain
eu à participer à plusieurs projets nombre d’institutions dont : la wilaya de
nationaux et en partenariat avec des Ghardaïa ; l’OPVM1. L’ANAT etc. J’ai
universités étrangères, notamment participé d’une façon particulière auprès de
l’université Paris XII (France) et l’institut la wilaya de Ghardaïa dans le dossier des
d’architecture de l’université de Stuttgart villes nouvelles à l’époque (1994-1998).
en Allemagne, où nous avions développé Ceci, pour la première phase de ma
un projet sur le système d’information carrière de 1980 jusqu'à mon départ vers
géographique (SIG) appliqué en recherche le canada en 2001.
urbaine, qui fut une première à l’époque ;
ce fut durant les années 1996-1998. Le Après 2001, j’ai eu également à orienter
projet a connu une première application mon cheminement vers d’autres
dans le domaine de la gestion urbaine et opportunités, notamment : la participation
environnementale de la vallée du Mzab. Et dans des projets de recherche et par des
c’est ce volet-là : le processus de conférences à l’Université de Montréal. Je
planification informatisée que j’ai intégré me suis orienté également vers le domaine
par la suite dans la nouvelle édition de mon de l’expertise et du conseil, où j’ai eu à
livre « analyse urbaine ». Également, sur le diriger et à participer à des projets de
plan de l’activité para pédagogique, j’ai développement urbain et de
développé et participé à des revues développement social à l’international,
scientifiques (destinées aux problèmes de financés par la Banque Mondiale,
l’urbanisme et de l’architecture) à notamment au Tchad et au Niger. C’est
l’exemple de : Vie des Villes (Alger 2008- une bonne expérience, dans le sens où elle
2010) ; Urbanité (Revue de l’ordre des m’a motivé pour la création de
urbanistes du Québec), Québec, 2008 ; l’observatoire espace et société2 qui est à
L’harmattan (Paris 2005) ; Villes parallèles la fois un bureau-conseil et un forum dédié
(Paris 2004) ; Trialogue (64, Karlsruhe, à l’observatoire et à la recherche sur les
RFA., 2000); Annuaire de l’Afrique du problèmes de l’espace et de société.
Nord (1997, Aix en Provence) ; Acta- J’interviens aussi dans le domaine du
Géographica (47, Paris, 1982) ; Annales de conseil en matière des politiques publics
l’Université d’Alger (Alger, 1996-1998) ; auprès du gouvernement du canada ; c’est
Recherches (Université d’Alger), Alger, aussi une façon de rentabiliser toute cette
1995-1996) ; H.T.M (03 Alger, 1995) ; El- expérience et de la capitaliser.
Oumrane Al Magharibi (1993-1994, Je mène aussi des activités de conseiller
Alger) ; Les Cahiers de l’Epau (Alger, auprès d’organismes communautaires
1994-2000)…etc. Ce parcours a été musulmans et arabes du Canada. Et là,
soutenu par des participations à des
congrès nationaux et internationaux, à des
1 Office de promotion de la vallée du Mzab
conférences dont les thématiques
2 http://www.observatoire-espace-societe.com

1
c’est une nouvelle problématique qui me Communications dans les
préoccupe et qui motive mes intérêts de congrès locaux et
recherche ; elle est liée de près aux défis et internationaux
enjeux de l’intégration et aux aspects de la - Congrès Islam et Environnement, Alger 2010;
diversité et de sa gestion, etc. Relativement - Congrès, Tlemcen Capitale Islamique,
Tlemcen 2010;
à cette thématique, j’ai développé une - Congrès du patrimoine, Ghardaïa 2007;
certaine expertise, qui a abouti à bon - Congrès de l’AFEMAM, Québec 2001;
- Colloque sur le Waqf, Alger, 2001;
nombre d’études et de mémoires que j’ai - Projet urbain méditerranéen, Barcelone, 2000;
présentés devant les parlements canadien et - Congrès de l’AFEMAM, Tours, 1999;
Symposium international sur Le Corbusier,
québécois, notamment. Et, le parcours Ghardaïa,1998;
continu. - Congrès de l’AFEMAM, Lyon, 1998;
- Congrès de l’AFEMAM, Aix-en-Provence,
Les intérêts ne cessent de surgir avec tous 1996;
les enjeux et les défis qui de jour en jour - Symposium international sur la théorie du
milieu, Marrakech, 1994;
naissent et se multiplient. - Congrès OVCA, Dubaï, 1994; congrès OVCI,
Ankara, 1993;
J’ai également publié une série d’ouvrages - Symposium mondial d’urbanisme, Ankara,
notamment 1993); Coville, 1987, Alger…….

Question 1 :
1. Le Mzab, parcours millénaire, (2010);

2. Le Mzab, Les pratiques de l'espace,


Depuis l’indépendance, la ville algérienne
(1986) ;
a connu de profondes transformations qui
3. Le Mzab, Espace & Société, (1992) ; ont induit une croissance urbaine
incontrôlée des grandes agglomérations ;
4. Analyse urbaine, (2010 5ème édition) ; c’est l’exemple de Constantine. Quelles en
5. Introduction à l'histoire de sont d’après vous les raisons ?
l'architecture islamique (2010 4ème
édition) ; Dr BENYOUCEF Brahim :
Pour les prochaines questions, peut-être il
Participation à des ouvrages collectifs :
serait judicieux de procéder également par
6. L’eau et le Maghreb (collectif) 1987, un examen historique du processus
Tunis, PNUD. d’urbanisation et de la production de la
ville en Algérie que nous allons survoler à
Projets à l’international :
travers l’examen de quatre volets :
7. Projet Cities developpment strategy
(CDS); République du 1. La mobilité spatiale ;
Niger/Banque mondiale (2004-
2005) 2. L’État et le mode de gouvernance ;
8. Plan de développement régional, de la 3. Société et Culture ;
zone de production pétrolière,
Tchad, CTNSC / Banque mondiale, 4. Espace et Ville.
Tchad, 2003-2004
Je structure ce processus historique en
étapes et je commence par la mobilité
spatiale, alors que les flux que la

2
ville polarise constituent l’un des motifs psychosociologiques. La
principaux facteurs d’urbanisation, en plus population algérienne trouvait dans la prise
de l’accroissement naturel de ses de la ville et dans le remplacement des
populations. Tout d’abord, les premières places vidées ou vacantes, que les colons
villes à l’époque coloniale étaient peuplées ont laissées une bonne façon de prendre
en grande partie grâce aux flux des part à l’indépendance, ce qui explique les
populations rurales que la ville attirait (ce vagues de mouvements et de mobilité des
n’est pas parce que la ville était développée compagnes vers les villes.
et qu’elle avait suffisamment de ressources
pour répondre aux besoins des nouvelles Ce n’est que durant les années 1970, qu’un
populations, mais, tout simplement parce autre mouvement fut amorcé. Un
que les campagnes déshéritées, refoulaient mouvement, enclenché par l’attractivité du
ses populations). La ville n’avait pas cette marché de la ville, suite à la révolution
capacité d’absorber ces flux, par industrielle qui focalisait ses efforts sur
conséquent l’accroissement de la ville se une économie de type urbain. Cet état de
faisait par addition, par des extensions de fait, faisait de la ville un pôle attractif
franges ou de parties en marge de la ville. pourquoi ? Parce qu’il y avait des
Ceci s’est traduit pratiquement par la conditions de confort, des conditions de
prolifération des bidonvilles qui venaient promotion sociale et économique, ce qui
se greffer aux périphéries de la ville et où induisait un mouvement toujours dans la
se concentraient tous les signes de la même direction de la compagne vers la
précarité. ville.

Voici en ce qui concerne la genèse à Depuis, la ville n’a cessé d’exercer une
l’époque coloniale, d’une première forte attraction de populations, tantôt à la
urbanisation tronquée. Elle ne s’est pas recherche d’une place en ville, de meilleurs
déroulée dans des conditions harmonieuses conditions socioéconomiques, d’une
de développement ; mais, c’était tout proximité des centres de décision et de
simplement une croissance par l’addition pouvoir et tantôt refoulées par les
d’espaces précaires à la fois sociaux et conditions de précarité et d’insécurité qui
physiques et, également un accroissement régnaient dans les zones rurales
par l’addition de nouvelles populations qui essentiellement durant les décennies
ne trouvaient pas place ni dans le marché rouges.
de l’emploi ni dans la vie sociale, ni dans L’examen du 2ème volet, celui du mode de
la vie culturelle de la ville. Donc, je vous gouvernance, nous renvoie aux questions
laisse deviner quelle furent les résultats suivantes : quel était le système de
d’une telle urbanisation tronquée. gouvernance, et quel impact sur l’espace,
Après l’indépendance, la mobilité et les la société et la culture… ?
flux de populations des campagnes vers les Au commencement, nous remarquons que
villes allaient poursuivre leur tendance. La l’État revêt trois (3) caractères :
première période durant les années 1960 ;
les années qui ont suivi l’indépendance, la 1. Un État collectiviste ;
mobilité était davantage générée par des 2. Un État de planification rigide ;

3
3. Un État providence. Ce mouvement de nationalisations, était
également légitimé par un discours
Aussi, la notion d’État-partisan devait idéologique qui mettait en opposition le
caractériser l’État de 1962 à 1988 ; cette front du paysan méritant et de l’ouvrier
notion incarnait la fusion de l’État et du progressiste, contre le bourgeois
parti unique, le FLN3. Par ailleurs, toutes réactionnaire. La dynamique urbaine
les politiques initiées sont des politiques intervenait alors au rythme de ces duels et
dépourvues de participation, où sur fond d’exclusion et de frustrations.
l’implication citoyenne n’a pas sa place et
par conséquent démunie des conditions de Cet état de fait était favorable à une
projet inclusif. Ce sont plus des politiques mobilité spatiale qui n’allait pas de pair
dogmatiques et idéologiques dictées par la avec une mobilité sociale ; considérant que
ligne idéologique du parti. La ville servait la mobilité spatiale est le mouvement dans
d’assiette à des projets et la société l’espace ; alors que la mobilité sociale est
subissait les plans de développement, sans le mouvement à travers les échelles
avoir conscience d’en faire partie ou d’en sociales.
être un partenaire. L’effet que cela a
généré est que la société n’a pas développé Habituellement, la mobilité spatiale est
une conscience de participation, de accompagnée d’une élévation et
responsabilité et d’inclusion. Ceci nous amélioration du mode de vie, du mode
permet de distinguer deux types de d’habiter, de pensée et des standards. Elle
citoyenneté : intervient comme le résultat d’un effort
que déploie l’individu ou le groupe, en vue
- Le citoyen « tout court » ; d’améliorer son mode de vie et de
- Le citoyen partisan ou le citoyen promouvoir son statut social.
privilégié ».
Or le contexte historique et sociologique
Le parti devient la porte d’accès vers les de la mobilité spatiale après
privilèges, donc vers la ville. C’est pour ça l’indépendance en Algérie révèle que les
que certains penseurs associent la prise du importants flux vers la ville ne résultaient
pouvoir à la prise de ville. pas d’un effort que les gens faisaient pour
mériter leurs places en ville en tant
Habituellement, la prise de la ville est la qu’espace social et en tant qu’espace
voie vers la prise du pouvoir. En Algérie, culturel. Cette mobilité était due à une
on a eu le phénomène inverse, la prise du compétition en vue d’accéder aux
pouvoir est la voie d’accès aux privilèges privilèges de la ville et du pouvoir, sur
de la ville. Aussi, les politiques étaient fond d’exclusions et de confiscations, par
initiées sur fond d’exclusion. La gestion le moyen du contrôle du parti unique.
foncière a été menée sur la base de
nationalisation des terrains des uns pour les Recette simple : Intégrer le parti unique,
donner à d’autres ; ce qui générait un accéder au pouvoir, afin d’assurer sa part
climat de frustrations. en ville.

Cette approche qui venait assimiler la ville


à un gâteau à partager, indissociable de la
3 Front de libération nationale.

4
rente à laquelle tous ont droit, devait de ces politiques. La tentative de
amorcer les jalons d’une culture urbaine libéralisation et de démocratisation qui
dépourvue de conscience d’adhésion. s’en suivit, venait se heurter aux
contradictions accumulées et aux
Le rapport que le citoyen entretient avec la résistances qu’elles engendraient. Cette
ville, est un rapport de prédateur. Chacun nouvelle ère venait initier deux
pense à la façon de partager et de prendre changements : une permissivité au niveau
part au gâteau. de l’expression et l’ouverture du marché,
C’est au rythme des clivages et avec la autrefois monopoles de l’État.
frustration de se placer en ville et d’en Cette fois-ci, on assiste plutôt à
occuper le plus, que la société urbaine s’est l’émergence de micro-réseaux de pouvoirs.
établie, ne laissant place ni à une Chacun cherche à définir et à construire
conscience d’adhésion, ni à une conscience son micro-réseau afin d’obtenir la force
de la collectivité ni de l’intérêt public et nécessaire pour s’arracher les privilèges.
collectif. Le citoyen continue à agir avec son réflexe
Chacun devait se reconnaitre dans l’un ou de prédateur, en vue de la consommation et
l’autre des statuts : citoyen tout court, de l’occupation de l’espace urbain.
citoyen privilégié, citoyen proie à qui on Revenons aux aspects de l’urbanisme
enlève, citoyen cible à qui on donne ; et institutionnel. Si les décennies 60, 70 et 80
tous convergent vers le principe du citoyen ont connu un urbanisme rigide et dirigé,
prédateur déterminé à obtenir sa part de selon lequel les instruments et les cadres
force sans se soucier de l’intérêt collectif. d’urbanisme en vigueur étaient de nature
La production de la ville n’a jamais obéi à rigide et imposante, la nouvelle ère ouvrit
une logique de projet, ni considéré une la voie, dès les années 1990, à un
approche inclusive et participative. Mais, urbanisme de compromis.
elle était régie par une approche Tellement déficients et impuissants, les
dogmatique et idéologique, à travers instruments et les cadres d’urbanisme
l’imposition de modèles inadaptés, n’eurent pas beaucoup d’effet sur
inexpérimentés et incompatibles. l’orientation du cours des choses.
Ce qui fait de la ville un produit subi C’est davantage la dynamique urbaine qui
destiné exclusivement à la consommation. façonne la ville, dépassant et rendant
Une ville où le citoyen ne se reconnait pas, caduques les instruments d’urbanisme
car faite sans lui et ne répond ni à ses condamnés à leur naissance et compromis
aspirations ni à son mode d’habiter. Je par une action à la hâte qui ne se conforme
parle ici de tous les modèles qui ont été qu’à la loi de la compétition d’intérêts.
initiés selon une ligne dogmatique, dont les
valeurs s’articulaient autour d’une certaine Une dynamique qui s’articule autour des
compréhension du progressisme, enjeux que la ville suscite, engendrant la
socialisme et modernisme. course de tous en vue de l’accès à la ville.

Les événements de 1988 venaient Désormais les instruments d’urbanisme


confirmer le malaise accumulé et l’échec basculent d’instruments de planification et

5
d’organisation urbaine à des instruments de d’engagement, et prolifération de la
régularisation des coups partis et des corruption et de tous ses corollaires. Ceci
situations improvisées. On passe alors est à l’origine de l’affaiblissement de
d’une urbanisation planifiée à une l’autorité de l’État et de l’ordre public et de
urbanisation de fait imposée par la force la perte de la conscience de l’intérêt public
des choses. et de l’intérêt collectif et de l’engagement
citoyen.
Les instruments d’urbanisme n’ont plus la
capacité de planifier, de guider et La rage d’occuper et de s’approprier une
d’orienter le processus d’urbanisation, ils place de force se traduit par des
viennent juste régulariser après coup les comportements violents.
coups partis. Les institutions et les
instruments d’urbanisme sont dépassés par On revient à la culture urbaine
cette dynamique, qui s’articule autour des supposément fondée sur le principe de
enjeux urbains et des enjeux fonciers que partager un espace très réduit, fortement
génère la course vers la ville. demandé et de forte densité, où se croisent
une variété d’individus, de groupes et de
Non seulement, il n’y a pas de changement référents culturels, en se conformant aux
qualitatif, mais force de constater que les règles communes quant à l’usage de ses
problèmes et les crises sont intensifiés par parties communes, pour que règne
l’accroissement numérique des populations l’harmonie, le respect et la cohabitation, et
et de leurs besoins et par l’allure que que soit évitée la collision.
prennent de plus en plus la course vers la
ville et les conflits d’intérêts. À ce titre, je vous donne un seul indicateur
sur l’état de santé de la culture urbaine, que
Les décennies rouges, venaient dès 1992 vous pouvez observer à travers les
amorcer un contexte de troubles, de phénomènes de circulation et de partage de
violence extrême, de terrorisme et la voie publique. Le code de la route
d’instabilité, qui allait générer un illustre parfaitement ce que la culture
mouvement sans précédent de mobilité urbaine est sensée produire comme codes
incontrôlée vers les villes. afin de réguler et de gérer la façon de
partager en harmonie et sans accident la
La ville devient un champ de concentration vie en ville et l’usage des espaces publics
d’une population en quête de sécurité, et communs. Le Code de la route est un
augmentant par la même occasion les exemple qui illustre d’une façon parfaite ce
occupations illicites et les tensions. qui est la culture urbaine. L’espace urbain
Les décennies rouges ont été aussi est un espace réduit et fortement demandé,
l’occasion d’une forte érosion des où se concentre une forte population. Et
ressources foncières et dégradation des pour le bien vivre en commun, il va falloir
équipements publics, passées sous silence. obéir ou se conformer à des règles d’usage.
C’est pour cela qu’on a inventé à titre
Notre modèle de gouvernance est d’exemple le code de la route.
complètement à l’opposé des valeurs de la
bonne gouvernance. Absence de À travers les comportements de circulation
transparence, de participation et routière on peut observer tous les maux,

6
qui traduisent les comportements et les
conduites en ville. Absence de l’autorité
publique, violence excessive, non-respect
des codes et des lois, etc. Ceci est soldé par
des accidents mortels de plus en plus
nombreux et répétitifs, plaçant l’Algérie
parmi les pays au monde qui connaissent
les plus grands nombres d’accidents
routiers.

Donc la crise de la culture urbaine se


manifeste à travers toutes ces frustrations,
toute cette violence latente qui se fait de
plus en plus grande, qui infecte la vie

Question 2 :
quotidienne en ville, et menace la cohésion
sociale et le bien vivre ensemble. Cette
violence, souvent instrumentalisée, prend Vous avez écrit il y a de cela plus de dix
très vite de vives allures lorsqu’elle revêt ans « Le problème de l'habitat,
des caractères ethniques ou confessionnels condensateur de la crise socio-urbaine [La
pour la rendre plus passionnelle. production urbaine et architecturale des
espaces d'habitation connaît une crise de
Si j’additionne tous ces facteurs, soit : créativité, d'innovation, de
Absence de projet, absence de ressourcement, d'esthétique, d'urbanité,
participation, absence d’approche de gestion et de contrôle4 », le même
inclusive, déficience en matière de culture constat fut confirmé dans le rapport du
urbaine, déficience en matière de bonne Cinquantenaire de l’indépendance
ou:« Dégradation ininterrompue du cadre
gouvernance et déficience des instruments
de vie devenu anarchique dans les villes
et cadres d’urbanisme, j’aboutis au constat
comme dans les villages, avec une
amère de la situation de la ville algérienne disparition des lieux de convivialité et de
qui s’empire de plus en plus. socialisation5 ]». D’après vous, dans quel
contexte sociopolitique, Les choses
Il y a une crise de ville, une crise de projet,
aurait-elles connu une autre tournure?
une crise des cadres et d’instruments de
Dr BENYOUCEF Brahim :
gestion urbaine et une crise de culture
urbaine. Pour répondre à cette question, faut-il peut-
être retourner à la réponse de la première
En résumé, cette crise multi facette se question. En effet, le bilan dressé à travers
résume en une crise de ville ; crise de le parcours historique de la ville
citoyenneté ; crise de culture, crise de algérienne, révèle que ni la ville, ni le
société et de projet.
4
Brahim BENYOUCEF, in: Hadjiedj A., Chaline C.,
Dubois-Maury J. (dir.), Djedouani S. (coord.) Alger.
Les nouveaux défis de l’urbanisation Paris,
L’Harmattan, 2003, 298 p.
5
Rapport du Cinquantenaire de l’indépendance :
enseignement et vision pour l’Algérie de 2020, Janvier
2013.

7
citoyen et ni la culture urbaine n’ont été Tout cela génère l’incapacité à voir loin et
harmonieusement encadrés. Il y a donc un l’incapacité de voir autrement. Par
déficit sur tous ces plans. L’absence de conséquent, une incapacité d’innover et
projet se fait lourdement sentir. Ce n’est une incapacité d’améliorer ; pourquoi ?
pas seulement en matière d’approche et de Parce que ce sont des valeurs absentes de
démarche non ! Lorsqu’on parle de projet nos perspectives. La seule perspective qui
cela implique aussi des partenariats, une motive les gestes de tous, groupes et
conscience des responsabilités, une individus, c’est la course pour conquérir la
démarche inclusive. Le principe de contrat ville, acquérir sa part en ville, coûte que
trouve pleinement sa place dans un projet coûte et par tous les moyens sans aucun
urbain comme dans un projet de société. souci de l’intérêt commun ni de l’ordre. Si
Cette situation explique toute la crise qui on combine ces phénomènes à l’absence
menace à la fois architecture, villes, du projet, à la déficience des institutions,
urbanisme, société, culture et institutions. des instruments et de la gouvernance, on
Les institutions d’urbanisme ne aboutit forcément à la situation de crise qui
fonctionnent qu’en titre. Si quelqu’un fait sévit.
une étude sur la question, il va s’apercevoir
que la plupart de ces instruments Les manifestations et les émeutes suscitées
d’urbanisme prennent du temps et de la par le partage foncier ou la distribution de
lenteur pour être approuvés, qu’au moment logements qui éclatent dans nos villes ces
de leur approbation, ils se trouvent dernières années indiquent le passage à un
complètement dépassés. À ce moment-là, autre mode de revendication, dominé par la
on procède aux réajustements. Des violence. Les routes barrées, les pneus
modifications sont apportées pour les brulés et la destruction des biens publics
réajuster à la nouvelle réalité. Ces s’imposent de plus en plus comme
instruments se transforment vite en des expressions des citoyens en colère, pour
outils de régularisation de situations de revendiquer leur part de foncier ou de
fait, ce qui implique un contournement de logements. Les pouvoirs publics cèdent
la loi par cette manœuvre. Cette stratégie devant ce genre de situations et c’est aux
est adoptée par les pouvoirs publics, pour instruments d’urbanisme de se plier à cet
gérer les dossiers fonciers, considérant ordre, de régulariser ces situations et de les
l’enjeu que cela représente. Les légaliser. Ni les uns, ni les autres ne se
instruments sont là pour donner une soucient de la bonne voie pour conduire la
légitimité à l’action urbanistique et pour société dans une perspective de projet
faire valoir l’image d’une gestion moderne conscient.
et institutionnelle de l’urbanisme.
Malheureusement, ces derniers n’ont aucun
effet dans la planification, l’organisation et
l’orientation de la croissance de l’espace
urbain. La ville se fait au rythme de la
dynamique que la course pour le foncier
suscite. Aussi, ces instruments ne sont là
que pour régulariser des coups partis.

8
révolution progressiste était
dogmatiquement rejeté et considéré source
d’archaïsme et entrave au développement.
L’impact a fait son chemin sur tous les
plans, social, culturel et économique.
En Algérie, les métiers traditionnels se sont
effacés, cédant le pas aux procédés
modernes de l’industrialisation. En Algérie
les métiers et leurs effets sur l’architecture
et l’art de bâtir ont disparu, contrairement à
ce qui se passe chez nos voisins au Maroc
Brahim Benyoucef sur le plateau
et en Tunisie. L’industrialisation est
de l’A3 le 20.05.13 désormais considérée condition de
développement mise en opposition face à
l’archaïsme des métiers traditionnels. Ceci
Question 3: explique en partie la dichotomie qui
En Algérie, La production du bâti et la oppose tradition et modernité, dans la
formation de son cadre, peinent à représentation officielle de l’Algérie
adopter un référentiel local (Algérien, progressiste et socialiste. Notre modernité
Magrébin et Musulman). L’absence de ces a été bâtie sur la négation de la tradition, et
sur la projection de la société et de
repères qui seraient à même d’asseoir
l’économie selon des modèles dits
une permanence de signes identitaires
progressistes, importés d’ailleurs, non
architecturaux reconnaissables, ainsi que
expérimentés et non adaptés. Ceci explique
leur perpétuation, réduit les chances de
le fait qu’aussi bien en matière d’économie
jeter les bases d’une architecture qu’en matière de société et en matière
algérienne contemporaine pouvant d’architecture et d’urbanisme, tout ce qui
s’inscrire dans l’universalité et avait trait à la tradition était moins
permettant son établissement en tant apprécié. C’était l’esprit de l’époque. Ce
que style architectural propre au pays et vide devait céder la place à la prolifération
de l’inscrire dans la durabilité. Pensez- de tous les signes d’un modernisme subi,
vous que cet état de fait est le résultat d’un modernisme imposé et non
d’une méconnaissance identitaire ou bien expérimenté, qui n’arrivait pas réellement
le problème se situe plus en amont d’une à s’adapter au contexte local, ni à répondre
simple inspiration d’un vocabulaire aux aspirations culturelles des citoyens.
architectural local ? Voici en partie ce qui explique l’absence
de référentiels et la domination de
Dr BENYOUCEF Brahim :
l’amalgame. Ce fut surtout durant l’ère de
Peut-être faut-il un retour en arrière, pour
la révolution socialiste, au moment où le
constater que la tradition ne bénéficiait pas
gros de la production architecturale et
d’une représentation privilégiée dans le
urbanistique était sous contrôle de l’État.
discours officiel à tendance progressiste de
Un État providence, un État collectiviste
l’Algérie indépendante. Tout ce qui avait
qui avait le contrôle total d’une économie
rapport à la tradition dans l’esprit de la
dirigée et d’un urbanisme dirigé et rigide.

9
Lorsqu’arriva la mutation vers l’ère de protection. Or, il se trouve que le dernier
l’économie du marché, et de la mot revenait toujours aux collectivités
démocratisation de la vie politique, suite locales qui sont issues du ministère de
aux réformes initiées dès le début des l’intérieur, effaçant ainsi le rôle des
années 90, l’héritage des années instances de la protection du patrimoine
précédentes ne fut pas facile à contourner. qui relèvent de la compétence du ministère
Aux effets des mutations subies et non de la culture. L’examen pratique montre
expérimentées et ce qu’elles engendrent que c’est la dynamique de la course vers
comme contradictions, venaient s’ajouter les intérêts et les privilèges de la ville et du
dès les années 90 les effets du contexte de foncier qui fait la ville, neutralisant les
réformes intervenant sous l’effet de la effets de la volonté de préservation, car
pression du FMI, des finances mondiales gênante et contraignante, et entrave cette
et de la mondialisation. À tout cela dynamique fondée sur le contrôle et
succèdent la crise politique et les épisodes l’appropriation du foncier. Ce qui se passe
de violence et du terrorisme, pour amorcer au Mzab est grave. Ce ne sont plus
une mutation vers la libéralisation, se uniquement les monuments qui sont
faisant sur le rythme d’une intense course atteints, mais aussi et surtout les vallées,
et compétition de tous vers l’accès au les monticules et les palmeraies qui en font
pouvoir, le contrôle du marché et le partie intégrale qui sont lourdement
contrôle du foncier. Ni une modernité affectés. Actuellement on a dépassé
expérimentée, ni une tradition reconnue l’urbanisation des palmeraies qui sont
n’avaient de place dans les choix culturels. saturées ; on monte vers les collines et là,
Les gens allaient se fier davantage aux on arrive à un stade d’anarchie qui n’a pas
médias et aux images d’ailleurs, pour de qualificatif et qui génère actuellement
puiser leurs nouvelles références. C’est un une course pour occuper le moindre mètre
amalgame de styles qui devait aisément carré ; et c’est la débandade. C’est la
s’installer. Tout un chacun s’inspire d’une course qui explique en grande partie toute
image qu’il emprunte pour projeter son la violence qui oppose les uns aux autres, à
style. Le métier et l’architecture laquelle on voudrait attribuer mille et un
traditionnels sont les plus souffrants de qualificatifs, notamment la dualité
cette situation. confessionnelle et ethnique pour
passionner davantage ce conflit et
Le patrimoine qui incarne la ville intensifier cette course, ces frustrations et
historique ne résiste pas à la compétition ces conflits. Je vois mal comment on peut
de la ville présente, moderne, lucrative et revenir en arrière. Alors, au lieu de
moins contraignante. Le patrimoine est mal s’attaquer à ces maladresses au risque de
défendu, devant la ville lucrative et forte. rater le présent et l’avenir, je préconise
À cet égard, la protection d’un site classé plutôt de projeter des solutions dans
patrimoine historique comme celui de la l’avenir, afin d’assurer de meilleurs
Vallée du Mzab, devait couvrir toute la conditions aux futures générations. Le
vallée qui fait partie dans sa totalité de ce pourrissement de la situation présente est
patrimoine et doit être régie par des lois irréversible. Au moment même où je
qui répondent aux exigences de sa dénonçais cette situation et agression que
patrimoine, nature et développement

10
Question 4 :
durable subissent, des émeutes de
contestation ont éclaté, pour réclamer la
légalisation de leurs constructions illicites De par vos écrits sur le Mzab;
sur les monticules rocheux. Les gens ont engagement auprès de l’OVPM6, vous
barré les routes pour faire entendre leur
vous situez dans la même tendance
voix, et en effet c’est une méthode payante
qu’André Ravéreau : l’un des grands
car les autorités répondent à ce genre de
architectes ayant contribué à la
demandes. C’est pour cela je dis qu’au
conservation de constructions issues de
stade où nous en sommes, avec un tel
mode de gouvernance et une telle savoir-faire ancestral, notamment par
déficience, le mal actuel est irréversible. son apport au classement de la vallée du
Le seul moyen serait probablement de Mzab, au Patrimoine mondial, par
projeter des solutions dans le futur. C’est l'UNESCO. À votre avis, la mise en place
pour cela que je parle de créer carrément d’outils règlementaires de sauvegarde et
des sites nouveaux, avec des potentialités de mise en valeur des sites classés en
naturelles, pour aménager de nouveaux l’absence d’une implication effective du
centres urbains et répondre aux besoins de citoyen, est-elle susceptible d’inverser la
ces populations, pour orienter tendance de disparition de notre
l’urbanisation future vers un mode plus patrimoine par négligence ou le
équilibré qui répond aux exigences du déclassement de ces sites classés?
développement durable…
Dr BENYOUCEF Brahim :
Le mal est irréversible actuellement, car les C’est certain! Je continue sur la même
gens sont habitués à un langage incendiaire lancée : le patrimoine, je ne pense pas
de revendication animé de violence, qu’on ait fait grand-chose pour le
d’agressivité et d’abus. Les gens préserver. Le patrimoine s’use, c’est une
s’entretuent pour ça ! On le vit tous les emprunte historique menacée de
jours. Faites l’examen de l’information disparition. Là où le défi prend toute sa
quotidienne pour vous apercevoir de place, c’est lorsque l’intervention pour la
l’ampleur du phénomène à travers tout le préservation du patrimoine est contrariée
territoire national. Ça revient car elle dérange des intérêts étroits des
périodiquement, car le contexte s’y prête, individus et des groupes. Les experts n’ont
tant que ne soit pas engagé vraiment un cessé d’avertir et de sonner l’alarme, car
projet de réforme à long et à moyen l’urbanisation intense de la vallée ne laisse
termes, fondé sur une volonté de plus aucune possibilité, ni au patrimoine,
changement et qui doit se faire dans des ni à la préservation de la nature, ni aux
conditions inclusives… ça, c’est conditions de communication sociale et de
fondamental ! sécurité.
Les capacités foncières et naturelles de la
vallée sont saturées et dépassées depuis

6
Office de protection et de promotion de la
vallée du Mzab, en vertu décret législatifs n° :
92/419 et 92/420 du 17 novembre 1992.

11
très longtemps. C’est parce que toute potentialités, toutes les ressources et toutes
l’urbanisation de la vallée est fondée sur un les forces pour lutter contre la précarité et
équilibre entre nature et culture surtout la pauvreté, qui deviennent les grandes
dans un milieu hostile. Hors ces équilibres menaces de notre siècle, et de cette façon
sont rompus. Ça fait très longtemps que la on fera du patrimoine un facteur de
règle de préserver pour chaque noyau bâti développement et non seulement des
son potentiel naturel n’est plus respectée. monuments ou des éléments restaurés à
À mon avis, il n’existe aucune volonté de contempler.
préserver, il n’existe aucune option. On est
en perte de conscience de notre patrimoine Comment les intégrer dans la vie de tous
et de notre qualité de vie. les jours ? Comment en faire des sources
de création de richesse ? Voici un défi ! La
J’assimile cette situation à un suicide préservation tout court est dépassée,
culturel collectif qui se traduit à la fois sur maintenant le concept revêt de nouvelles
le plan culturel et sur les plans sociaux et significations.
spatiaux. C’est un suicide culturel dans le
vrai sens du mot. On sombre dans la
violence, dans l’agression du patrimoine et
de la nature, dans l’inconfort et dans les
conflits. On ne doit pas se contenter de la
simple restauration d’une tour ou d’un
monument isolé, pour prétendre
promouvoir le patrimoine. Le patrimoine
dans une acceptation plus large prend une
définition plus large.

Il couvre aussi bien les biens naturels et Prix excellence 2012


artificiels ou bâtis, des biens matériels et Gouvernement du Canada
Ressources Humaines et
immatériels, etc. Et la notion de
Développement des Compétences
préservation est dépassée. Maintenant,
Région du Québec
c’est la promotion du patrimoine qui pose
le plus de défi. Comment faire pour que ce
patrimoine soit intégré dans le processus
du développement social, culturel, etc., du Question 5:
pays ? Voici maintenant les défis que le La capacité de cette société à se fondre
développement durable impose. avec harmonie dans l'époque moderne
tout en restant fidèle à ses valeurs
Suite à mes projets en Afrique, j’oriente
traditionnelles, semble être mal entamé,
mes préoccupations de recherche vers les
en effet , cette année, à l’instar des
modalités d’intégration du patrimoine dans
officiels en visite à Constantine, le
le processus de développement. Comment
Ministre de l’Aménagement du territoire,
faire pour que le patrimoine soit un facteur
de développement social et de lutte contre de l’Environnement et de la Ville, Amara
la pauvreté ? Voici un des défis du Benyounès, ont qualifié la nouvelle ville
millénium ! C’est d’impliquer toutes les Ali Mendjeli de «véritable catastrophe»

12
sur le plan urbanistique. A votre avis, être associée dès la phase
sans une véritable évaluation, peut-on d’établissement des stratégies tout en
réellement avancer de telle affirmation ? faisant valoir ses compétences en tant
que consultant auprès des maitres
d’ouvrage dans les différentes phases ?
Dr BENYOUCEF Brahim :
Bien entendu, non ! Là, c’est tous le défi Dr BENYOUCEF Brahim:
qui s’impose à l’université et aux
L’événementiel peut bien être un moteur
universitaires de prendre en main la part
ou déclencheur de développement ;
qui leur revient de droit ; de renouer avec
souvent il amorce un processus de
ce rôle qui est celui des experts.
développement. On l’a vu à travers
Réhabiliter la fonction d’expertise pour
beaucoup d’expériences. Beaucoup de
que l’avis de l’universitaire soit un avis
villes ont profité d’événements
sur la base duquel on construit la décision.
d'envergure, sportifs culturels, etc., pour se
Il y a là un défi devant l’université ; elle
lancer dans un processus de relance et de
doit exercer son leadership pour que l’avis
développement et ça réussit parfaitement ;
de l’expert soit le fondement de la
mais pas de n’importe quelle façon.
politique. Les politiques viennent après
L’impact de ces événements dépend
l’évaluation et l’avis des experts, si l’on
toujours des conditions dans lesquelles on
veut se respecter, si l’on veut respecter nos
inscrit le projet bien entendu. Si
actions. Il y a toujours une guerre de
l’événementiel, l’action qu’il induit, est
pouvoirs ! Il faut que l’universitaire
faite d’une façon ponctuelle, sans amont et
s’arrache pacifiquement ce pouvoir, par
sans aval, ça ne servirait certainement à
quoi ? Par le mérite, afin que l’expertise
rien. Il faut placer l’action événementielle
qui revient à l’universitaire, reprenne sa
dans un projet de développement. Lorsque
place. Que l’on replace les choses dans
je parle d’un projet, c’est un processus
leurs contextes ! Le Ministre, le politique
continu, un processus inclusif de
doit se fier à l’avis de l’expert, doit
développement et d’aménagement. Dans
demander, doit commander l’étude ou
ces conditions le projet peut être porteur de
l’évaluation auprès du consultant-expert.
développement et peut porter ses fruits. Je
C’est l’avis du consultant ou de l’expert
reviens aux conditions. L’événementiel
qui doit être pris en considération en
tout court ça ne veut rien dire, il peut bien
matière de projection, d’action et de
servir à avoir de l’effet, mais reste à savoir
politique. Mais ceci, ne peut arriver sans
dans quel esprit nous l’approchons.
mérite, et le mérite c’est l’effort, c’est le
Et, c’est bien la tâche, le mandat et la
travail et c’est le travail reconnu par sa
responsabilité des universitaires et experts.
justesse, par son sérieux et par sa qualité.
Je reviens aux universitaires, leur rôle est
Question 6 : d’orienter les politiques grâce à des avis
éclairés. L’universitaire bien entendu doit
« Constantine, capitale de la culture arabe
se batte pour mériter sa place et imposer
2015 » est un projet porteur d’enjeux
son leadership par l’effort, le travail de
stratégiques à la hauteur des espérances
de tous les Constantinois, pensez-vous qualité et le sérieux ; ce sont les valeurs
que l’université de Constantine aurait pu qui permettraient à l’université de regagner

13
sa place dans cette bataille. Il ne faut pas la concentration de sa population dans
lâcher prise. Un travail qui n’est pas fondé l’espace, par la rareté de son sol, par la
sur une connaissance et une approche diversité culturelle de ses populations et
par le caractère hétérogène de ses
scientifiques reconnues ne peut donner
composantes sociales et humaines. Par
grand résultat. Il faut rompre avec cette conséquent tous ces groupes, qui
façon de faire qui a toujours fonctionné composent une seule unité, soit la société
chez nous. Les projets n’aboutissent pas, urbaine sont appelés à se reconnaitre dans
car démunis d’expertise, d’approches et de une façon commune de vivre leur espace
méthodes ; ils émanent pour la plupart de dans l’harmonie, malgré leur diversité.
décisions politiques à caractère Ceci étant le fondement de la culture
urbaine qui privilégie le principe de contrat
dogmatique et dépourvus d’évaluation et
social, pour concilier entre la liberté de tout
d’expertise scientifique. chacun, ses droits dans la diversité et la
différence, et le devoir de tout chacun
Question 7: envers la collectivité. En ville la proximité
sociale et culturelle des communautés
Le droit à la ville hautement réclamé par primaires est remplacée par un
Henri Lefebvre, suppose le droit à tous enchevêtrement complexe de réseaux
auxquels le citoyen de la ville s’identifie.
citoyens et citadins d’exercer pleinement L’homme de la ville ce n’est plus un
ses activités socioculturelles dans un élément ou une composante d’une tribu ou
cadre de respect de l’autre. En tant que d’une famille ; il est à la fois membre
chercheur intéressé par la sociologie d’une communauté professionnelle ; il est
membre d’une communauté de voisinage ;
urbaine comment voyez-vous cette
il est membre d’une communauté
alchimie entre ce droit individuel protégé associative, il fait partie d’un
par les lois et les constitutions : « le vivre enchevêtrement très complexe de milieux
en ville » et se mouler dans le groupe sociaux ou de micro-milieux. Il est régi par
jusqu’à disparition ? un contrat, chacun se comporte selon son
statut, selon ce qu’il doit et selon ce qu’il
Dr BENYOUCEF Brahim : fait valoir comme droits, laissant émerger
On revient à la culture urbaine, c’est une une culture urbaine fondée sur les valeurs
culture essentiellement de contrat. En ville communes, valeurs citoyennes de vivre
avec la proximité sociale et spatiale ensemble dans l’harmonie. Ces valeurs
interviennent les statuts pour instaurer dans inspirent des codes de conduite auxquels
la diversité, des rapports plus complexes. doivent se conformer les citoyens pour
Donc, c’est vrai par rapport aux sociétés assurer les conditions de fonctionnement et
primaires, petites communautés rurales et d’organisation de l’espace commun. On y
urbaines d’échelle plus petites où les reconnait alors un code de l’entreprise; un
groupes sociaux sont plus homogènes ; ils code de voisinage et un ensemble de codes
se connaissent et vivent une certaine qui régissent la conduite de tous ; à la tête
proximité entre l’administré et de ces codes, la constitution. Oui, le droit à
l’administrateur, société et culture se la ville est aussi au cœur d’un contrat
distinguent fondamentalement. La ville, est fondé sur la conscience des rôles, des
l’espace restreint où se concentre une droits, des devoirs et des responsabilités, et
diversité de groupes, porteurs de projets sur la conscience de faire partie d’un tout
différents et de modèles différents de redevable de droits et auquel nous devons
représentation du temps et de l’espace. La des devoirs.
ville se distingue par la forte densité et par

14
corpus accumulé d’expérience qui
Question 8 : garantissent la pérennité du système.
Vous qui avez accumulé une expérience

Question 9:
dans l’enseignement de la discipline de
l’urbanisme à l’EPAU et à l’université
d’Alger et de Blida, voyez-vous que Les questionnements et les remises en
l’enseignement de cette discipline trouve cause de cette discipline
les fruits escomptés dans les stratégies (transdisciplinaire) qu’est l’urbanisme
urbaines du pays ou faudra-t-il à votre moderne, pris dans les bouleversements
avis rechercher de nouveaux outils face épistémologiques, sont le terreau de son
aux défis et des enjeux urbains évolution et de sa contribution, pour
d’actualité, il s’agit de la mondialisation, comprendre le phénomène urbain dans
du développement durable, de toute sa complexité. Face à ce défi,
l’urbanisation croissante à travers le comment voyez-vous l’enseignement de
monde,…etc. cette discipline dans le futur, faudra-t-il
sans cesse adopter de nouveaux outils ?
Dr BENYOUCEF Brahim : (Vous qui capitalisez plus de 30 ans
Bien entendu, la situation est changeante à d’expérience dans les domaines de
des rythmes très accélérés. Rien que les l’enseignement universitaire, recherche
impératifs du développement durable scientifique et expertise internationale).
posent beaucoup de défis. Il va de soi pour
l’université qui voudrait préserver sa Dr BENYOUCEF Brahim :
crédibilité et sa raison d’être, de suivre Oui, le changement est une exigence pour
toute cette dynamique, afin de s’adapter à la bonne santé d’un système, mais pas de
tous ses défis et enjeux et de se projeter n'importe quelle façon. On continue
dans ses perspectives ; et par conséquent toujours à importer des modèles qui n’ont
d’adopter les changements qui s’imposent pas été validés, auxquels le monde
afin de redresser les trajectoires et n’adhère pas. On n’implique pas la société
d’influencer la tendance des cours de dans le processus de changement. Or, il est
choses et, afin de mieux répondre aux capital de maintenir le processus
exigences du présent et pour se projeter d’amélioration et de changement ouvert et
dans les perspectives de l’avenir. Cet continu, et de le soumettre à un processus
exercice doit être vital et indispensable à continu d’évaluation, un processus
l’université afin de garder sa place comme cohérent de changement, tout en puisant
pôle qui incarne l’innovation, l’espoir et le dans ses références, doit aussi
changement. Bien entendu, c’est l’une des continuellement, procéder à la réévaluation
missions fondamentales de l’université. du patrimoine, des expériences capitalisées
Mais, il va falloir équilibrer entre les et accumulées, afin de garantir la pérennité
conditions de stabilité et les exigences de et la cohérence du système, et doit
changement. On ne peut pas tout changer procéder à la réévaluation des exigences
d’un coup, il faut savoir bâtir ces nouvelles que les nouveaux contextes
changements et ces innovations sur des imposent, afin de se projeter dans le futur
fondements, des soubassements d’un

15
et de répondre au mieux aux exigences technologie et sur l’innovation.
nouvelles. Ceci implique une démarche de Contrairement aux vieux continents
projet global et inclusif ; ceci est très notamment en Afrique et en Europe où
important ! Lorsqu’on parle de projet, ça l’importance est accordée à l’esthétique, au
sous-entend une démarche et un processus patrimoine et aux aspects de la
qui part d’une vision. Un projet sans vision composition et aux aspects sensoriels. En
n’est pas un projet. Il faut avoir une Amérique du Nord on a tendance à
vision pour élaborer une stratégie! Le privilégier les aspects fonctionnels. C’est
leadership ne peut avoir lieu sans vision! le promoteur qui fait la ville en appliquant
Ensuite il faut adopter, engager un des modèles préétablis. L’institution
processus de changement selon une publique ne fait qu’encadrer cette action
démarche de projet avec ce qu’elle par le zonage qu’elle gère d’une façon plus
implique comme outils, comme pragmatique. Il ya moins de rigidité de
mécanismes, comme approches à la fois plans qu’en Algérie. Ici il y a des stratégies
d’évaluation, de validation, de rétroaction d’aménagement, mais au niveau de la
et d’inclusion. Très important ! Il faut que réglementation, il ya beaucoup plus
nos projets aient ce caractère inclusif, il d’ouverture. C’est géré d’une façon plus
faut que la notion de partenariat, la notion pragmatique. Toutefois, ces changements
de contrat soient pleinement au cœur de sont définis dans une vision globale. Ceci
nos projets et notre façon de projeter nos dit, ils sont gérés au coup par coup. Mais,
actions. la différence qui garantit le bien-fondé de
la décision c’est qu’ils sont faits sur une

Question 10:
base participative. Non seulement, les
conseillers qui font partie du pouvoir
Vous qui avez travaillé en Algérie, et ici municipal sont impliqués dans le processus
au Canada, quelles sont les différences décisionnel ; mais, également tout le
entre le Canada et l’Algérie, en matière mouvement associatif et tous les citoyens
d’urbanisme et de développement sont conviés à participer aux consultations
urbain? publiques et aux conseils municipaux pour
faire valoir leur avis, en matière de
décision de zonage et de ses modifications.
Dr BENYOUCEF Brahim :
Il y a des mécanismes de participation à la
Certaines caractéristiques fondamentales
décision et à la consultation, d’autant que
distinguent les pays d’Amérique du Nord.
plus que la consultation publique est très
Ce sont des pays, des cultures et des
forte et qu’aucun pouvoir public n’agit à
sociétés de formation et d’histoires
son encontre. Il ya aussi le sondage, qui
récentes. Ils s’identifient davantage dans
constitue l’indicateur principal qui oriente
leur action urbanistique et architecturale à
les grandes décisions politiques à toute les
la technologie et à l’innovation moderniste.
échelles municipale, provinciale et
Ils puisent leurs références davantage dans
fédérale. Voici d’une façon globale, sur
des contextes récents et modernes et
l’urbanisme au Canada, qui est dominé par
reconnus pour leur innovation et avancée
l’approche fonctionnelle et géré par des
technologique. Ils sont moins portés sur
mécanismes participatifs émanant des
l’histoire et le patrimoine, que sur la
principes de la démocratie locale et

16
municipale. Il ya d’autres problématiques corriger les situations actuelles, que ce soit
qui orientent les préoccupations des au niveau physique ou au niveau des
urbanistes ici. maladresses mentales, au risque de rater et
À la fin M. Benyoucef, je vous remercie au le présent et l’avenir. Si le mal est fait, il
nom des membres du groupe Atelier faut garder l’espoir de l’avenir et s’assurer
Projet Urbain de nous avoir accordés de mieux se projeter dans le futur. Miser
cette entrevue et de nous avoir accueillis sur les nouvelles valeurs et initier les
chez vous. Je vous encore merci, merci. actions de changement et d’innovation, en
vue d’assurer un futur meilleur et projeter
pour les futures générations un avenir
Dr BENYOUCEF Brahim :
attendu. La situation actuelle peut
Je vous en prie ! C’est moi qui vous
également être remédiée, grâce à des
remercie également de m’avoir donné cette
réformes institutionnelles, qui peuvent
occasion de rencontre, de partage et
produire un nouveau contexte pour les
d’échange. C’est toujours avec un grand
nouvelles générations. On peut en effet
amour et un grand plaisir d’échanger avec
s’investir dans des contenus éducatifs qui
des amis avec qui j’ai beaucoup travaillé ;
vont faire valoir toutes les vertus d’un bon
des enseignants ; des étudiants et des
développement pour les nouvelles
chercheurs que j’ai encadrés et dont j’ai
générations. Ça c’est une bonne chose,
fait partie de jurys et tous ceux dont j’ai eu
mais il va falloir aussi leur préparer les
le plaisir de rencontrer. J’ai une grande
conditions d’un contexte qui s’y prête.
nostalgie de tous ces bons moments qu’on
Tout le monde est appelé à faire cet
avait passés ensemble, je vous souhaite
exercice et assumer sa responsabilité dans
beaucoup de succès et « INCHALLAH »
le changement. Il faut réhabiliter les
beaucoup de réussite. Il faut que le contact
bonnes façons de faire. Aucun projet ne
demeure et que la communication
peut démarrer sans vision ! Il n’y a pas de
demeure. C’est très important ! Puis, le
stratégies qui prennent forme sans vision.
défi se fait de plus en plus grand, lourd et
Ce processus de réforme, d’innovation et
pesant par rapport à vous, à la nouvelle
de changement doit démarrer. Vous
génération. Même si le bilan parait négatif
incarnez cet espoir qui doit être le mobile
et très alarmant, notre religion nous
pour avancer davantage. C’est toujours
enseigne de toujours garder l’espoir, c’est
cette volonté d’améliorer les situations et
grâce à cet espoir qu’on peut rester motivés
ce sont toujours les crises qui stimulent
et rechercher de nouvelles solutions. C’est
notre génie et motivent notre volonté de
dans ce processus que notre génie est mis à
mieux faire ! On se forge une volonté de
l’épreuve. Le génie de l’Homme apparait
faire, d’améliorer et d’innover lorsqu’on
dans les crises qui stimulent l’innovation et
est confronté à des situations de crises !
le changement (‫)األزمة تولد الهمة‬. Vous êtes
là pour affronter ces contextes, leurs
enjeux et leurs défis et exercer votre génie
pour répondre aux exigences de la
situation. Il ne faut pas chercher à trop

17
Liste des abréviations :
EPAU : Ecole Polyethnique d'architecture et d'Urbanisme
OPVPM : Organisation des villes du patrimoine mondial PDAU : plan directeur
d'aménagement et d'urbanisme
USTHB : université des sciences et de la technologie Houari-Boumediene
Février 2014