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Du 5 mars, depuis Benghazi, jusqu'à la visite de Nicolas

Sarkozy en Libye, le 15 septembre, "BHL" a informé,


sollicité, accompagné, le président de la République.
Dans La Guerre sans l'aimer, il raconte.
BHL-Libye: La guerre sans l'aimer, extraits
exclusifs Lundi 7 mars (Un matin, à l'Elysée)
"Merci d'être venu, commence-t-il. 

- C'est moi qui suis heureux que ce rendez-vous ait été possible. Et si
vite. 

- J'ai lu ce que tu as écrit. Mais raconte-moi tout de même un peu." 

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Je lui raconte Benghazi. [...] Il m'écoute. Sans m'interrompre,


pendant une bonne dizaine de minutes, il m'écoute. Est-il déjà
convaincu ? Quel est son degré exact d'information? Dans le doute,
j'en rajoute un peu. 

"D'ailleurs, c'est bien simple... S'il y a un massacre à Benghazi, le


sang des massacrés éclaboussera le drapeau français."  

[...] A une série de menus signes (une lueur trouble dans le regard,
une fixité soudaine et fugitive des traits) j'ai la même impression
d'avoir touché, sans le savoir, un point secret de l'âme, un ancien
tourment, je ne sais. 

"C'est bien, fait-il, en me coupant, la voix plus sourde tout à coup.


C'est bien. Gagnons du temps. Je sais tout cela. C'est la confirmation
des rapports que je reçois. Il est trop tard, à l'évidence, pour une
interdiction de survol. Mais des frappes ciblées sur les trois
aéroports d'où décollent les avions militaires, plus un brouillage de
leurs systèmes de transmissions, c'est, en effet, une solution..." 

Il fait une moue, comme pour dire : "Espérons que, même pour cela,
il ne soit pas déjà trop tard", puis jette un oeil à son portable qui, sur
le canapé, vient de vibrer et poursuit : "Des frappes sur Syrte, Sebha,
Bab al-Azizia peuvent peut-être suffire, oui. Mais il faut aller vite.
Très vite." 

Il n'a pas de notes devant lui. Mais je me rends compte qu'il est au
fait du dossier. 

"Le vrai problème sera politique, dit-il, comme s'il se faisait une
objection à lui-même. D'abord, ce Conseil national de transition... 

- Oui? 

- J'ai donné mon accord pour les recevoir, donc je les recevrai. 

- Bon. 

- La vraie question, c'est: qu'est-ce qu'il faut en faire? Et à quel


niveau, la reconnaissance?" 

Il semble sincèrement se poser la question et n'avoir, sur ce point,


pas arrêté sa doctrine. [...] 

"Quand peuvent-ils être à Paris? 

- Je ne sais pas... Très vite... [...] 

- Et puis il y a l'autre problème politique. La France ne peut pas, non


plus, y aller seule. 

- Oh!, fais-je. Trois aéroports..." 


Il sourit. 

"Même trois aéroports, cela ne se fait pas sans l'accord de nos alliés.
Et, plus important encore, sans un mandat international. Le pire
serait de faire la même erreur que Bush en Irak. On ne le
pardonnerait ni à la France ni à moi. [...] On va régler ça dès
vendredi. On va faire un consensus européen. Et, forts de ce
consensus, on ira aux Nations unies. 

- Et si ça ne marche pas? 

- Ça marchera." 

Il voit mon air dubitatif et demande, sincèrement surpris: 

"Qu'est-ce qui pourrait s'y opposer? 

- Je ne sais pas... Qui dit que Berlusconi, Merkel se laisseront


convaincre si facilement? 

- Nous nous entendons bien, Angela Merkel et moi. Et elle ne peut


pas être insensible à la justesse de la cause. 

- Alors, dans ce cas, Juppé..." 

Il fait comme s'il n'entendait pas, et répète : "Merkel! Comment


imaginer Merkel dire non à une opération de sauvetage du peuple
libyen? [...] Ça sert à quoi, la politique, si ce n'est à se souvenir des
leçons de l'Histoire et à en tirer les conséquences? Je ne serai pas
Mitterrand. Je ne serai pas le président sous lequel on aura laissé
mourir le peuple libyen. [...] Quand je pense à tous ces gens qui
diront que je fais ça pour des raisons politiciennes... Je ne me fais
pas d'illusions. Cette guerre ne sera pas populaire. Ou, si elle l'est, ça
ne durera pas longtemps. Mais ce n'est pas la question. Il faut la
faire." 
Jeudi 10 mars
Elysée. 10 heures. Nous sommes dans la grande salle de réunion,
jouxtant le bureau du président, qui fut le bureau d'Attali. Côté
gauche de la table, en entrant, Sarkozy entouré d'Henri Guaino, de
Jean-David Levitte et de son adjoint Nicolas Galey. En face, Ali
Essaoui, entouré sur sa gauche de Mahmoud Jibril et sur sa droite
d'un homme que je ne connais pas et dont je déduis que c'est Ali
Zeidan - plus moi, qui, d'instinct, m'assieds à côté de Zeidan. 

Les Libyens sont intimidés. 

L'atmosphère est solennelle. 

Les conseillers français, bizarrement, ont l'air déboussolé, comme


s'ils ne savaient pas, eux-mêmes, à quoi ils doivent s'attendre.
Guaino, en particulier, est tassé sur sa chaise, les épaules en dedans,
le regard brûlant dans un visage maussade et une drôle de manière
de lancer, à droite, à gauche, des coups d'oeil inquiets. 

Sarkozy a un visage tendu, concentré, que je ne lui connais pas. C'est


lui qui commence et qui, du reste, parlera pendant l'essentiel de
l'entrevue. 

"Je suis avec une extrême attention, dit-il, l'évolution des


événements dans votre pays. [...] Je suis arrivé à la conclusion -
arrêtez-moi, là aussi, si je me trompe - que la seule solution, face à la
violence qui se déchaîne et à l'étendue des crimes qui sont commis,
est une opération militaire. Oh! On ne va pas déclarer la guerre à la
Libye. Ni, encore moins, faire la révolution à la place des Libyens.
Les Français n'ont eu besoin de personne, en 1789, pour faire leur
révolution. Et je ne vois donc pas pourquoi les Libyens auraient
besoin des Français, ni de n'importe qui d'autre, pour faire la leur.
[...] J'ai compris, à travers M. Lévy, que vous étiez demandeurs
d'une intervention aérienne modeste, limitée dans le temps, sans
troupes au sol et ciblée sur les moyens militaires qui font, dans la
population civile, les dégâts dont le monde est témoin. Eh bien, je
suis d'accord. Je vous le dis au nom de la France, je suis d'accord sur
cette intervention limitée, ciblée, que vous nous demandez. [...] Un
chef d'Etat a des droits (peu) et des devoirs (beaucoup). Or, au
premier rang de ces devoirs, il y a l'obligation de protéger sa
population. Kadhafi a failli à ce devoir. Il a même fait pire que cela,
puisque les victimes de la répression qu'il a déclenchée se comptent,
apparemment, par milliers. [...] A partir de là, il a perdu le droit à
diriger son pays. Il n'a plus aucune légitimité. Et c'est pourquoi je
suis partisan d'un transfert de légitimité total, rapide et même
immédiat en faveur du Conseil national de transition que vous
représentez. Concrètement, ce sera très simple. Nous allons vous
reconnaître, dès aujourd'hui, comme seuls représentants légitimes
de la Libye." 

[...] L'audience a duré une heure. Les Libyens sont stupéfiés. Ils
n'ont, en lui serrant la main, pas de mots assez forts pour dire leur
gratitude à ce président providentiel. [...] Mais, à peine dehors, mon
téléphone sonne. C'est le président qui veut savoir ce que j'ai pensé
de l'entretien, si je suis heureux, si tout est bien conforme à ce que
nous nous étions dit. Puis, étrangement, sans que, même
maintenant, alors que la journée est terminée et que j'en dresse le
bilan, je comprenne pourquoi, il me lance : "Bon... tu étais là, hein,
toi aussi... alors, n'hésite pas... dis ce que tu as vu et entendu...
n'hésite pas à t'exprimer..." 

Jeudi 17 mars
[...] La chancelière Merkel, gronde-t-il, est "lamentable" de
prudence. Mais Medvedev tiendra parole. Il a, lui, Nicolas Sarkozy,
personnellement convaincu le Sud-Africain et le Grec. En sorte que,
si Hu Jintao, qu'il a appelé, lui aussi, personnellement, accepte de ne
pas user de son veto et se contente de s'abstenir, si tel autre membre
cède à la supplique (il n'y a pas d'autre mot) qu'il lui a adressée, il y a
une vraie chance que la résolution française passe. 

[...] 

Le téléphone sonne. C'est, à nouveau, le président de la République.


"Je suis encore réveillé, ce qui n'est pas trop mon genre. Mais je
voulais te l'annoncer moi-même. La résolution a été votée. Oui,
votée. C'est une grande victoire pour la France. Mais c'est une
grande victoire, surtout, pour la Libye dont les populations sont
désormais sous protection de la communauté internationale." Dans
cette ultime conversation, la troisième de la journée, alternent des
mots de joie ("J'ai bataillé, je suis heureux"), de gratitude ("Zuma a
été formidable"), des considérations plus futiles (si Obama va, ou
non, l'appeler pour le féliciter), des curiosités (ce que l'on pense
autour de moi et si je suis bien certain que Cohn-Bendit, par
exemple, était favorable à l'intervention militaire) et puis le ton
grave du chef de guerre qu'il est, à partir de cet instant, forcé de
devenir (il a, déjà, une idée du terrain et des fronts; il a, déjà, mis au
travail son état-major particulier et ses généraux; il aura, dès
demain matin, un plan de frappes qu'il faudra, si l'on veut sauver
Benghazi, mettre en oeuvre sans tarder). 

Samedi 19 mars
C'est un président plus tendu, anxieux, qui m'annonce, cette fois, le
début imminent des frappes. "Il était temps, fait-il. Tous les
renseignements qui nous parviennent indiquent que Kadhafi s'est
moqué de nous avec son prétendu cessez-le-feu. Et la chute de
Benghazi, à l'heure où nous parlons, ne serait plus qu'une question
d'heures, peut-être de minutes, si nous n'intervenions pas. Mais, là,
cela ira. Nous serons sur zone à temps. Les avions français
frapperont les premiers. Puis les Canadiens. Les Américains
arriveront demain. Et, dans les heures qui suivent, les Arabes.
Pourquoi pas tout de suite? Parce qu'ils ont des problèmes de
pilotes. Mais cela n'a aucune importance. Ils sont complètement
derrière nous." 
Et puis enfin, un peu avant 20 heures, un troisième appel. Apaisé.
"Une première colonne vient d'être neutralisée. Nous avions déjà, il
y a deux heures, détruit un véhicule blindé. Mais, là, c'est plus
sérieux. Ce sont quatre chars. Les quatre premiers chars, qui étaient
aux portes de Benghazi. Ce sont nos avions qui ont frappé dans les
deux cas. Les avions français. Nous taperons toute la nuit, s'il le faut.
Nos renseignements étaient bons. La ville n'aurait pas tenu une nuit
de plus. Les cellules kadhafistes s'y croyaient déjà et avaient, dans
les faubourgs, commencé de se découvrir. Maintenant, ils se terrent.
La peur a changé de camp. C'est bien." 

Dimanche 27 mars
Rien de spécial. Juste m'informer des derniers développements. Me
dire que les aviateurs français sont sur le point de bombarder Syrte.
"Enfin bombarder Syrte, je me comprends, précise Nicolas
Sarkozy... Bombarder les batteries aériennes autour de Syrte... Les
neutraliser une à une... Et en prenant garde, naturellement, qu'il n'y
ait pas de dommage collatéral..."  

Je lui demande ce que sera la "grande initiative diplomatique"


annoncée par les radios, depuis ce matin, en boucle, et qui devrait,
dit-on, sortir du sommet de Londres de mardi. "Rien, me dit-il. La
presse en fait une montagne. Mais il y a malentendu. C'est ce dont
nous parlions vendredi : cette porte de sortie, ce sas, qu'il faut
maintenant ouvrir pour les généraux et cadres du régime qui
entendraient faire défection. Mais, quant à Kadhafi, en revanche,
rien, pas de compromis possible, il doit partir." [...] 

Etrange sentiment, tout à coup, qu'entre Kadhafi et lui c'est devenu,


comme on dit dans les polars, "personnel". 

Je le lui dis : il rit. 

Je lui demande pourquoi : il ne répond pas. 

Mardi 29 mars
Conversation avec le président. 
Il est en colère contre Barack Obama, qui est "en train de vouloir se
retirer". Il a eu une discussion avec lui, hier soir. Très dure. Très
ferme et très dure. Et il a acquis la conviction que les Etats-Unis
allaient essayer de se dégager. 

"C'est bizarre, insiste-t-il. Ils ont été bien, au début. Très bien. C'est
lui, Obama, qui a fait l'arbitrage final, entre Gates et Clinton, quand
la décision d'intervention a été prise. Mais, là, tout à coup... Je ne
comprends plus ce qui se passe... Il est en retrait, j'en suis
convaincu..." 

Samedi 9 avril
"Un enfant est né, il y a quelques jours, à Tobrouk, à qui l'on a
donné ton nom. 

- Pardon ? 

- Il s'appelle "Nicolas Sarkozy". Nom de famille : je ne sais plus.


Mais prénom : "Nicolas Sarkozy". 

- C'est absurde !" 

Vendredi 20 mai
Grand soleil. 

Chaleur d'été. Terrasse de l'Elysée, sur le parc. Une table de jardin,


en bois blanc, nous sépare. 

"Tu peux garder tes lunettes, la lumière est forte." 


[...] 

C'est son tour de prendre la parole et de me donner, comme il dit


toujours, et en y prenant, manifestement, un certain plaisir, des
"nouvelles du front". La flotte de Kadhafi, coulée. Les frappes qui
continuent. Le passage imminent aux hélicoptères de combat
Gazelle et Tigre, équipés de missiles antichar HOT, les mêmes que
ceux qui ont servi, à Abidjan, pour neutraliser les dernières forces
favorables à Gbagbo. "Il ne faut pas en parler, prévient-il. Secret
total. Car l'effet de surprise doit être absolu. Cela va changer le
visage de cette guerre..." 

[...] 

Aujourd'hui me saute aux yeux une autre nouveauté, la troisième, à


verser au dossier de la métamorphose libyenne de Sarkozy. C'est, à
propos des missiles HOT, cette invitation au secret. Cette
exhortation à la discrétion. L'autre Sarkozy, l'ancien, était-il capable
de cela? Celui dont j'avais écrit, dans le portrait que m'avait
demandé, juste après l'élection, le New York Times, qu'il était le seul
homme que je connaisse à n'avoir pas de for intérieur (pas de
surmoi, d'abord - mais, surtout, pas de for intérieur, pas de réserve
d'intériorité, l'exact prototype du sujet sartrien réduit à un faisceau
d'intentionnalités, à un point), aurait-il même su s'imposer, à soi-
même, cette règle de silence?  

Pas sûr. 

Mercredi 1er juin


"Ces hélicoptères dont nous avons parlé quand nous nous sommes
vus, la dernière fois, ça y est, ils sont sur place...  

- A la bonne heure! Mais pourquoi tout ce temps? Les gens, à


Misrata, ne comprennent pas. Sur le front les combattants n'ont
qu'une phrase à la bouche..." 

Il ne me laisse pas finir. 


"Il a fallu attendre les Anglais. Leurs appareils ont eu des problèmes
techniques. Nous n'avons pas voulu commencer sans eux. 

- Allons bon! J'imaginais, au contraire, une saine concurrence


faisant que la France les prendrait de vitesse. Pour le plus grand
bien des Libyens, s'entend. 

- Je ne ferai certainement pas cela. On est main dans la main, avec


Cameron. Depuis le début, main dans la main. Ce n'est pas
aujourd'hui que je vais changer. Et puis..." 

Je ne jurerais pas, à cet instant, qu'il est sincère. 

"... Et puis ces fuites dans la presse... Elles ne nous ont pas aidés, il
faut bien le dire." 

J'ai vu, il y a quelques jours, en effet, un gros article, dans Le Figaro,


très précis, très renseigné. Insinue-t-il que je pourrais être à l'origine
de l'indiscrétion? "J'ai vu cela, oui. Mais c'est de l'Elysée qu'elles
sont venues, ces fuites! Je me suis dit..."  

Et lui, très vite, m'arrêtant net: 

"Non, la Défense. C'est de la Défense que c'est sorti. 

- Cela ne m'étonne qu'à demi. Longuet est contre, depuis le début." 

Samedi 4 juin
[Il] ajoute, en passant, mais d'un ton las, qu'il va gagner cette
guerre, qu'il le doit, mais que les Français, au fond, s'en moquent -
obsédés qu'ils sont par les seules questions de chômage et de
pouvoir d'achat. 

"Je ne suis pas d'accord, me récrié-je, voyant clignoter, de nouveau,


les alertes sur mon petit radar d'expert en humeur sarkozienne à
propos de la guerre en Libye. Les peuples marchent aussi à la
grandeur ou, tout au moins, à l'estime de soi. 
- Oui, fait-il, dubitatif?" 

Lundi 6 juin
"J'ai apporté ceci", dis-je, sans préambule, en lui tendant quelques
photos de Misrata que Marc Roussel a tirées exprès pour lui. [...] [Il]
s'abîme, en effet, dans une assez longue contemplation des clichés,
cinq au total, la plupart montrant la cité dévastée et le dernier, celui
qui l'intéresse le plus, montrant le groupe de combattants, sur le
front d'Abdul Raouf, en haut de la dune, agitant un drapeau français
tandis que je brandis, moi, un drapeau libyen. 

"C'est extraordinaire, fait-il. [...] C'est extraordinaire... Proprement


extraordinaire..." 

[...] "Encore un petit effort et nos amis seront aux portes de Ras
Lanouf. Or qui dit Ras Lanouf dit terminaux pétroliers. Qui dit
terminaux pétroliers dit récupération de la richesse nationale par
ses légitimes propriétaires. Et donc..." Il repose la photo, à regret.
"... les Libyens pourront enfin commencer, ce qui est leur désir
profond, de financer leur propre effort de guerre. Car on leur a tout
de même livré [...] 40 tonnes d'armes rien que ces dernières
semaines. C'est énorme. [...] C'est ce qu'on avait toujours dit, en
même temps. On a tenu notre promesse. Sauf..." Il fronce le sourcil.
"Sauf que promettre est une chose. Et on a été beaucoup à
promettre. Mais, quand il s'agit de tenir, comme par hasard il n'y a
plus grand monde. Oui, c'est un vrai problème. On est seuls. Kadhafi
le sait. Et..."  

L'idée me traverse, comme chaque fois, qu'il va me dire qu'il est trop
seul, que c'est trop lourd. [...] "... il devrait quand même, à ce
régime, finir par comprendre que nous sommes sérieux. 

- Parce qu'il ne l'a pas encore compris, fais-je, soulagé? 

- Pas sûr, non. Il pensait que le temps jouait pour lui, que nous
allions nous lasser, que la coalition se fissurerait. 
- Et ce n'est pas le cas?" 

C'est lui, cette fois, qui sursaute. 

"Bien sûr que non!" [...] 

[Sarkozy : ] "J'ai reçu, il y a quelques heures, son directeur de


cabinet [NDLR : celui de Kadhafi]. 

- Ici? 

- Ici, oui. Enfin, à Paris. 

- Secrètement? 

- Bien sûr. Ça a duré dix minutes, montre en main. Je lui ai dit:


rappelez-vous Gbagbo; on lui avait proposé une villa à Abidjan, la
restitution de ses biens non volés et pas d'inculpation par le TPI; il
n'a pas voulu comprendre: regardez où il en est aujourd'hui..." 

Lundi 13 juin
[Sarkozy : ]- On va changer de stratégie. Kadhafi s'est habitué. Donc
il se protège. Il faut retrouver l'effet de surprise. 

- Quelles sont les variables? Le système d'approche des appareils?


L'heure des bombardements? La hauteur? 

- On est en train d'y réfléchir... L'altitude, sans doute... Les Anglais


se servent de leurs hélicoptères comme si c'étaient des avions... On
va, nous, se rapprocher du sol... Je pense qu'on peut descendre
jusqu'à 50 mètres... Cela suppose juste de ne sortir que de nuit, dans
des conditions d'obscurité maximale... 

Jeudi 30 juin
Je le trouve calme. Loin de cette agitation que dépeignent, à
nouveau, ces temps-ci, ses adversaires. Avec ce quelque chose
d'affûté dans le bas du visage que j'ai souvent observé chez les
grands désintoxiqués. 

"J'ai bien reçu ton message." 

Je lui avais laissé un message où je lui disais avoir été recontacté par
Mahmoudi et les gens de Kadhafi. 

"Le problème de ces gens, c'est qu'on ne sait jamais ce qu'ils


représentent ni quelle est leur marge de manoeuvre. 

- C'est vrai, dis-je. Mais est-ce que ça ne vaut pas, quand même, la
peine d'être essayé? Ne serait-ce que pour ne pas avoir de regrets?"  

[...] 

"Oh, des regrets... Ce n'est pas moi, ça, les regrets. Pour l'instant, je
suis dans l'action. Donc dans la guerre. Et il n'est pas question, pour
moi, de distraire une fraction de seconde du temps que je peux y
consacrer. 

- Sans doute. Mais ça aussi, c'est la guerre. L'après-guerre, donc la


guerre. Que se passera-t-il le jour d'après la victoire?"  

[...] 

"C'est drôle. Tu parles comme mes conseillers (il adresse un sourire


affectueux à Levitte). Ils sont tous à me dire : "Président le jour
d'après... Président le jour d'après..." Que puis-je répondre? On ne
se refait pas. C'est vrai que j'ai un côté mono- tâche. Tout entier
dans l'action du moment. 

- Même si d'autres, pendant ce temps, pensent au moment suivant?


Et même s'ils se mettent en position de voler à la France, le moment
venu, sa victoire? 
- Oh... Ça veut dire quoi, voler la victoire? Il y aura une telle
dynamique de toute façon, un tel effet de souffle... 

- Je pense à ce que préparent les Américains, par exemple. Dieu sait


si je ne suis pas antiaméricain, mais... 

- Moi non plus!" 

Il se ravise: 

"Encore que... Ils ont quand même une façon bizarre de porter des
chaussures taille 48, de vous écraser le pied sous leur énorme
godasse et, quand on crie: "Eh là, vous venez de me marcher sur le
pied!", de répondre: "C'est ta faute, mon gars! Qu'est-ce que tu
faisais sous mon soulier?"" 

[...] "Je ne suis pas un de tes partisans et notre compagnonnage, tu


le sais, cessera à la minute où la France aura gagné cette guerre.
Mais je ne vois pas pourquoi les Français se laisseraient enfermer
dans le rôle des faiseurs de guerre quand d'autres prendraient celui
de faiseurs de paix. 

- Pas un de mes partisans... C'est intéressant, ça! Tu crois qu'elle


aurait fait ce que j'ai fait, Mme Royal? Et que tu serais là, avec Mme
Royal, à discuter de la meilleure manière, pour une démocratie, de
protéger les civils? [...] Où en étions-nous? Oui, cette guerre. Je
disais qu'on va la gagner." 

Il se reprend. "Enfin, on... C'est vite dit, on. Car il y aura eu qui,
finalement?" Il fait le geste de compter. "Les Américains, nous
sommes d'accord là-dessus, ne sont pas vraiment là." Deuxième
doigt: "Les Italiens, ça aurait pu. Mais Berlusconi, c'est à se
demander s'il a encore un cerveau." Troisième doigt. "L'Union
africaine. Tu as fait du bon travail avec Wade. Mais sans Zuma..." Il
agite son troisième doigt, avec une insistance spéciale. "Il faudra
bien se souvenir de cela! Jacob Zuma est toujours là. Et, repliant son
troisième doigt, dresse maintenant le quatrième: "Alors, bien sûr, il
y a les Anglais. Ah, les Anglais!" Air de celui qui aurait beaucoup à
dire sur les Anglais. "Ils sont bien, les Anglais. Ce sont des alliés
formidables. Et je sais que, sans eux, sans Cameron, nous n'y serions
sans doute pas arrivés. Il y a un seul problème, c'est qu'ils ont
toujours besoin, avant de lâcher une bombe, de demander l'avis de
trois cabinets d'avocats." Et comme il voit que je ne comprends pas :
"Si. Moi, je demande à mon chef d'état-major. Et, si mon chef d'état-
major me dit que je peux y aller, j'y vais. Eux..." 

[...] 

Mercredi 20 juillet
(Rencontre avec des rebelles à l'Elysée) 

[Sarkozy :] "Croyez-vous qu'il partira? 

- Qui, demande Ramadan, en se retournant, comme si l'on parlait de


quelqu'un derrière lui? 

- Kadhafi. 

- Ah...! Non, je ne pense pas. 

- C'est mon avis. C'est pourquoi il faut le mettre à genoux. 

- Et pourquoi pas le tuer, demande Ramadan d'un air complice?" 

Le président, le bras tendu, la main ouverte, fait le geste de l'arrêter. 

"D'abord, parce que je ne veux pas en faire un martyr. Mais, ensuite,


parce que je ne suis pas un assassin. 

- Mais lui-même est un assassin! 

- Oui. Mais, en démocratie, les assassins finissent en prison." 

Puis, un ton en dessous: 


"Maintenant, qu'il soit tué dans un affrontement, là, c'est autre
chose; je pense que ce serait une erreur, mais ce ne serait plus mon
affaire." 

Vendredi 22 juillet
Pour la première fois, comme je sens qu'il a un peu de temps, j'ose
lui poser la question qui me brûle les lèvres depuis des semaines et
des semaines: s'il lui arrive de douter, si cela lui est arrivé. Il
sursaute: 

"Comment cela? 

- Pas de la justesse de la cause, bien sûr. Mais de l'issue. Le départ


de Kadhafi... Le calendrier... 

- Jamais, fait-il. Absolument jamais." 

[...] Je lui demande s'il a avancé sur l'idée de la médiation Aznar. 

"Oui, bien sûr. Mais pas Aznar. Felipe Gonzalez. Cela dit, ça n'a servi
à rien. Le type, à Tripoli, est fou. Cliniquement fou. Il faut
comprendre ce que cela veut dire [...] Moi, je le connais." [...] 

[BHL : ] "Je veux bien le croire. Mais ce n'est pas non plus un
fanatique. C'est quelqu'un qui est capable d'entendre ce qu'on lui
dit, d'évaluer un rapport de forces. 

[...] 

- Il a trop de sang sur les mains. Il sait que, s'il lâche, il se trouvera
quelqu'un, un jour ou l'autre, forcément, pour lui faire la peau." 

Jeudi 4 août
[Sarkozy] "[...] Heureusement, par parenthèse, que j'ai dissuadé
Cameron de programmer notre voyage à Benghazi pour juillet. Tu
nous imagines débarquant en pleine émotion liée à la mort de
Younès! Non. Quand on ira, ce sera avec un vrai projet. Ce sera pour
prendre la parole, pour nous adresser aux habitants de Benghazi,
pour dire des choses fortes. [...] Sur Younès, au passage, j'ai lu ce
que tu as écrit. C'est toi qui as raison. Alors, bien entendu, ils vont
nous trouver trois vagues cellules d'islamistes infiltrés! La belle
affaire! Comme s'il n'y avait pas des infiltrations dans toutes les
situations de ce genre! [...] Les états d'âme des Munichois n'ont
aucune espèce d'importance face à l'issue qui, elle, ne fait pas de
doute. La victoire sera au rendez-vous. Et, une victoire étant une
victoire, personne ne viendra plus dire: "Comme c'était long! comme
elle s'est fait attendre! comme on aurait préféré une guerre moins
enlisée, etc.!" A un moment donné, le temps s'accélérera. Il écrasera
tout comme à travers un téléobjectif. Et on n'aura même plus
l'impression, avec le recul, d'une guerre longue. La vérité, c'est
qu'elle sera, cette victoire, à la mesure et de la difficulté et de l'enjeu.
Car, attention! La partie qui se joue là dépasse ma personne, mon
mandat. C'est la position de la France dans le monde arabe que nous
sommes à l'aube d'établir. C'est l'ordre du monde, le style des
relations internationales, pour les prochaines décennies que nous
sommes en train de définir. C'est un événement de longue portée.
Un séisme lent. Tout cela mérite bien un peu de patience.  

LIRE NOTRE DOSSIER COMPLET

Guerre civile en Libye

 Libye : le maréchal Haftar dit prendre le pouvoir, un énième "coup d'Etat"


pour Tripoli
 Libye : l'ONU veut maintenir les pourparlers à Genève malgré les
incertitudes
 Les deux camps rivaux en Libye "suspendent" leur participation aux
pourparlers de Genève

Vendredi 19 août
Nicolas Sarkozy ce matin. M'annonce qu'il verra Jibril mercredi. Saïf
Al-Islam a essayé de le joindre hier. Il ne l'a pas pris. Villepin à
Djerba? Il n'y est pour rien, prétend-il. Il aurait pu lui tendre ce
piège, il ne l'a pas fait. Tout le monde, de toute façon, veut,
maintenant, se mêler de tout. 
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