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Revue des Études Grecques

La famille d'Hypatie (Synésios, epp. 5 et 16 G.)


Denis Roques

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Roques Denis. La famille d'Hypatie (Synésios, epp. 5 et 16 G.) . In: Revue des Études Grecques, tome 108, Janvier-juin 1995.
pp. 128-149;

doi : https://doi.org/10.3406/reg.1995.2645

https://www.persee.fr/doc/reg_0035-2039_1995_num_108_1_2645

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Résumé
Deux lettres de Synésios de Cyrène (dont l'une de 413) mentionnent, dans l'entourage immédiat
d'Hypatie, deux personnages : Théoteknos et Athanasios, qualifiés respectivement de «père» et de
«frère». Les érudits ont attribué à ces personnages des identités et des statuts différents, mais sans
voir le lien familial étroit qui les unit à Hypatie. Théoteknos est en faitThéon d'Alexandrie, le père de la
mathématicienne (le nom transmis par la tradition : Théon, n'est donc qu'un hypocoristique de
Théoteknos). Quant à Athanasios, il est le frère d'Hypatie, et l'on doit le substituer, dans ce statut, à
l'Épiphanios à qui Théon dédicaça plusieurs de ses ouvrages : celui-ci, qu'on a considéré comme le fils
de l'astronome alexandrin (et donc comme le frère d'Hypatie) n'est qu'un disciple du maître. Ces
considérations impliquent 1) que Théon d'Alexandrie vivait encore en 413 ; 2) que Synésios a connu
directement ce personnage et a pu être en relation avec lui, de près ou de loin, durant presque vingt
ans (de ca 395 à 413) ; 3) que ces liens expliquent, autant que l'amitié pour Hypatie, l'intérêt du
Cyrénéen pour l'astronomie et, en particulier, pour l'œuvre de Théon, dont il paraît par ailleurs avoir
commenté le Grand commentaire aux tables faciles de Ptolémée.

Abstract
Two letters of Synesios of Cyrene (one of them of 413 A.D.) mention in the circle of Hypatia two
persons : Theoteknos and Athanasios, respectively named "father" and "brother". The first of them, to
whom the scholars granted various identities without understanding the family bonds of these with
Hypatia, is Theon, the father of Hypatia, whose the name is an hypocoristic of Theoteknos. As for
Athanasios, he is the brother of Hypatia and must be substituted in this place for Epiphanios, who is
not himself the son of Theon (as the scholars usually say), but only a disciple of the astronomer. From
these identifications it follows that 1) Theon of Alexandria was still alive in 413 ; 2) Synesios knew
directly this personnage and during about twenty years (from ca 395 to 413) ; 3) these bonds explain
as well as the friendship to Hypatia the interest of Synesios in the astronomy, especially in the works of
Theon, whose Synesios from another account seems to have commented the Great commentary to the
easy tables of Ptolemy.
Denis ROQUES

LA FAMILLE D'HYPATIE

(Synésios, epp. 5 et 16 G.)

Depuis plus d'un millénaire et demi la personnalité d'Hypatie


d'Alexandrie ne cesse de susciter la curiosité des savants, après
avoir, de son vivant, éveillé l'admiration de ses contemporains.
De nos jours, l'activité des érudits, loin de se ralentir,
s'intensifie, et l'actuel demi-siècle a vu se multiplier les études sur sa
formation culturelle et son rôle intellectuel dans l'Alexandrie du
début des années 400. Nombre de ces études sont répertoriées
dans l'article Hypatia (dû à Chr. Lacombrade) du Reall. f. Ant.
u. Christ., qui vient d'être publié1. En complément à sa
bibliographie terminale on citera, pour s'en tenir à quelques
encyclopédies récentes, l'article de la PLRE II (1980), s. υ. Hypatia 1,
p. 575-576, celui — très bref — de VOxford Did. of Byzantium
(1991), t. II, s. υ., ρ. 962, et, pour mentionner quelques études,
on renverra à l'ouvrage de Margaret Alic (1986) ou au chapitre
de Mary Ellen Waithe dans l'ouvrage collectif dû à ce même
auteur2. Déjà d'autres travaux s'annoncent, si j'en crois les

(1) Cf. RAC, s.v. Hypatia (Stuttgart, 1993), col. 956-967.


(2) Cf. M. Alic, Hypatia' s Heritage. A History of Women in Science from
Antiquity to the late nineteenth Century (Londres, 1986), partie, p. 41-47 (Hypatia);
M. E. Waithe, Hypatia of Alexandria, in M. E. Waithe (éd.), A History of
Women Philosophers : t. I, Ancient Women Philosophers, 600 BC-500 AD
(Dordrecht, 1987)
REG tome 108 (1995/1), 128-149.
1995] LA FAMILLE d'hYPATIE 129
indications que me fournit Antonio Garzya : l'un, de Maria
Dzielska, déjà paru en polonais, est en cours de traduction en
anglais, l'autre, d'une jeune savante milanaise : Gemma
Beretta, vient de paraître à Rome, et un colloque récent tenu à
Ancône a lui aussi donné lieu à différentes communications sur
la fille de Théôn3. A l'évidence nos collègues féminines jouent
un rôle particulier dans ce regain d'intérêt.
Le hasard veut cependant que, hormis les quelques
indications livrées par Synésios dans dix lettres plus que discrètes, par
les historiens Socrate et Philostorge et enfin par la notice de la
Souda, on ne sait presque rien d'Hypatie : aussi son image a-t-
elle d'autant plus varié, au cours des siècles, que la littérature
ancienne, extrêmement avare de détails, permet toutes les
inventions4. Raison de plus pour étudier scrupuleusement les
rares indications que nous donne la tradition. C'est ce à quoi je
voudrais m'attacher à présent, à l'occasion de la mise au point,
effectuée en collaboration avec A. Garzya, de la Correspondance
de Synésios pour la Collection des Universités de France.

**
*

On sait que Synésios de Cyrène évoque dans dix lettres la


personne d'Hypatie, qu'il s'adresse à elle directement (lettres
10, 15, 16, 46, 81, 124, 154 G.) ou qu'il se borne à la mentionner,
explicitement (5, 136 G.) ou implicitement (137 G., à quoi il faut
ajouter le περί του δώρου, chap. 4). Lorsqu'il ne lui exprime pas
des plaintes sur sa propre situation ou qu'il ne lui recommande
pas tel ou tel Pentapolitain de ses amis, il la loue comme «son
maître vénérable» en matière d'astronomie et comme son maître
à penser en matière de philosophe. Il lui arrive seulement dans
deux cas — ceux qui vont nous retenir — de nous fournir
quelques précisions sur l'entourage de «la philosophe» (telle est
l'adresse de la lettre 15) : la fin de la longue et célèbre lettre 5
(qui raconte le retour mouvementé de Synésios d'Alexandrie en

(3) Communication in lilteris (31 janv. 1994).


(4) Sur ce point, cf. surtout R. Asmus, «Hypatia in Tradition und Dich-
tungen», Stud. ζ. vergleich. Literaturgeschichte, 7-1907, p. 11-44; Chr. Lacom-
brade, «Hypatie : le mythe et l'histoire», Bull. Soc. Toulousaine d'Ét. Class.,
fasc. n° 166 (oct. 1972), p. 5-20; E. Lamirande, «Hypatie, Synésios et la fin des
dieux. L'histoire et la fiction», Studies in Religion (Ottawa), 18, 1989, 467-489,
partie. 468-477; J. Rougé, «La politique de Cyrille d'Alexandrie et le meurtre
d'Hypatie», Cr. St. 11, 1990, 485-504.
130 DENIS ROQUES [REG, 108
Cyrénaïque), et les dernières lignes du billet 16. Dans le premier
cas Synésios presse son frère Euoptios, resté à Alexandrie, de
saluer son fils Dioscore, fils d'Euoptios, ainsi que sa mère (la
belle-sœur de Synésios) et sa grand-mère ; puis il l'invite à
adresser en outre son salut à Hypatie, «la très vénérable et très sainte
philosophe» ainsi qu'au «chœur des bienheureux qui jouit de sa
parole divine, et, parmi eux, μάλιστα τον ίερώτατον πατέρα
Θεότεκνον καί τον έταΐρον ημών Άθάνασιον » ; après quoi viennent
d'autres personnages qui ne nous sont pas autrement connus :
un Gaïos, que Synésios apprécie comme un de ses parents, et un
grammairien nommé Théodosios5. Dans le second texte (adressé
cette fois directement à Hypatie, à laquelle Synésios donne des
nouvelles alarmantes de sa propre santé) le Cyrénéen envoie des
vœux de bonne santé à sa correspondante et l'invite de surcroît
à saluer «ses bienheureux compagnons» (l'absence de possessif
ne permet pas de voir d'emblée s'il s'agit des compagnons de
Synésios ou de ceux d'Hypatie, mais la suite laisse entendre
qu'il s'agit de ceux d'Hypatie) en précisant : « από του πατρός
Θεοτέκνου καί άπό του άδελφοΰ 'Αθανασίου άρξαμένη », avant de
saluer tous les autres successivement (πάντας έξης)6. Il s'agit
donc de personnages que Synésios a connus à Alexandrie, dans
l'entourage d'Hypatie, durant les différents séjours qu'il avait
effectués dans la cité.
Sur l'identité des deux personnages qu'on vient de nommer :
Théoteknos et Athanasios, la critique est loin d'être unanime.
Bien des érudits ont soigneusement évité d'approfondir la
question et, qu'ils aient simplement traduit le texte ou qu'ils aient
voulu l'expliquer, se sont abstenus de toute annotation ou de
tout commentaire. Tel est le cas, pour se limiter à quelques
exemples significatifs, du Père Pétau, dont l'édition des Lettres
de Synésios (1633) figure au tome 66 de la Patrologie grecque ; de
Clausen (1831), de Sievers (1870), de H. Druon (1878), le
spécialiste français de Synésios au xixe s., d'O. Seeck qui, en 1894,
s'est efforcé d'analyser la chronologie des Lettres de Synésios,

(5) Lettre 5, p. 26, 1. 1-2 Garzya (Epistole di Sinesio [Rome, 1979]) = p. 90,
1. 264-266 {Opère di Sinesio [Turin, 1989]). On assimile cependant ce Théodosios
au grammairien Théodosios, qu'on situe, en raison précisément de la date de la
lettre 5, au début du Ve s. ap. J.-C. Sur ce grammairien, cf. Kl. Pauly, t. 5
(1975), s.v. Théodosios n° 3, col. 699.
(6) Lettre 16, p. 37, 1. 3-5 Garzya (Epistolae di Sinesios [Rome, 1979]) =
p. 102, 1. 10-11 {Opère di Sinesio [Turin, 1989]).
1995] LA FAMILLE d'HYPATIE 131
d'A. Fitzgerald, le traducteur britannique des Lettres (1926), ou
de G. Bettini (1938), et la B.E. ainsi que la Kleine Pauly
ignorent Théoteknos, que l'on consulte les articles
correspondants ou ceux qui concernent Hypatie ou Théôn7. Ce faisant,
tous ces auteurs s'abstiennent de prendre parti, faute de trouver
dans la tradition (Socrate, Philostorge, Souda essentiellement)8
des éléments de réponse.
Un second groupe de commentateurs en revanche voient en
Athanasios et Théoteknos des familiers de la mathématicienne,
auxquels ils attribuent des statuts différents. Ainsi Ghr.
Lacombrade les caractérise vaguement comme des gens «de
l'entourage d' Hypatie : le premier est jeune ; il est pour Synésios un
ami très cher, mieux que cela : un frère. Le second au contraire
est chenu : il mérite un respect tout filial»9. La PLRE I (1971)
ignore Théoteknos comme Athanasios; quant à la PLRE II
(1980), si elle ignore Théoteknos, elle assimile hypothétiquement
Athanasios, «Alexandrin, ami de Synésios et qui appartient au
cercle de l'entourage d'Hypatie, à un sophiste lui aussi
alexandrin, auteur d'un commentaire sur Hermogène et d'autres
œuvres rhétoriques», parmi lesquelles un commentaire sur
Aelius Aristide 10, conjecture qui est reprise par P. Maraval dans

(7) Cf. PG, t. 66, col. 1342 (lettre 4 = 5 G) et 1361 (lettre 16) ; E. T. Clausen,
De Synesio Philosophe (Copenhague, 1831), p. 6 et 64-68; G. R. Sievers, Studien
zur Geschichte des rômischen Kaisers (Berlin, 1870), p. 398; H. Druon, Étude sur
la vie et les œuvres de Synésios (Paris, 1859), p. 10 ; Id., Œuvres de Synésios (Paris,
1878), p. 447 et 582; 0. Seeck, «Studien zu Synesius», Philologus 52, 1894,
p. 442-483; A. Fitzgerald, Letters of Synesius (Londres-Oxford, 1926), p. 90 et
100; G. Bettini, L'attivita pubblica di Sinesio (Udine, 1938). La PLRE I, s. υ.
Théôn n° 3 cite bien les lettres de Synésios, mais uniquement à propos
d'Hypatie, parce que l'article mentionne sa filiation avec Théôn. Enfin on ne trouvera
aucune glose aux passages mentionnés ici dans les scholies qu'a publiées A. Gar-
zya, « Nuovi scoli aile Epistole di Sinesio», Bollettino del Comitato per la Prepara-
zione dell'Edizione nazionale dei Classici greci e latini 8-1960, p. 47-52 = Storia e
Interpretazione di lesli bizantini (Londres, 1974), chap. 28; Id., «Scoli inediti aile
Epistole di Sinesio», EHBS 30, 1960, p. 264-280 = Storia ..., chap. 27. Aucune
allusion par ailleurs dans l'article récent d'E. Lamirande (cf. supra, n. 4).
(8) Pour les références, cf. PLUE II (1980), s.v. Hypatia 1, p. 575-576.
(9) Cf. Chr. Lacombrade, Synésios Hellène et Chrétien (Paris, 1951), p. 18;
voir aussi p. 131 et 302 (Index, s.v. Athanase). On notera que dans les citations
de la p. 18 les deux personnages sont en fait définis par leurs relations avec
Synésios plus qu'avec Hypatie.
(10) Cf. PLRE II (1980), s.v. Athanasius 1, p. 176.
132 DENIS ROQUES [REG, 108
le Dictionnaire des Philosophes antiques (1989) n. Un érudit
allemand du xixe s., F. X. Kraus, cité par E. R. Schneider, avait de
son côté émis l'idée que Théoteknos était «le beau-père» de
Synésios et Athanasios «le frère de sa sœur» (donc le beau-frère
de Synésios, qui aurait été alexandrin), mais, ajoute Schneider,
l'auteur de cette hypothèse revint ensuite sur celle-ci 12. Par
ailleurs J. F. Duneau, dans un travail inédit de 1971, voit en
Théoteknos «un adjoint de la philosophe dans ses tâches
d'enseignement» et en Athanase «soit un disciple d'une rare fidélité, soit
un autre professeur, devenu le collègue de Théoteknos dans le
choros [d'Hypatie] après avoir été son élève» 13. A. Garzya, enfin,
considère, tant dans l'édition des Epistolae de Synésios (1979)
que dans les Opère di Sinesio (1989) qu'Athanasios est «ami de
Synésios» et Théoteknos» un prêtre d'Alexandrie ami de
sios » 14
En dernier lieu, un troisième groupe d'érudits, composé
essentiellement, mais, on le verra, pas uniquement de philologues
allemands du xixe s., prend nettement parti dans le débat, mais
sans procéder autrement que par conjecture ou affirmation
péremptoires. Telle est la position de R. Hoche (1860), auteur
d'un article trop souvent négligé sur Hypatie et pour qui le nom
de Théoteknos n'est qu'une réfection plaisante, effectuée par
Synésios sur le nom de Théôn d'Alexandrie, le père d'Hypatie,
réfection destinée, selon lui, à honorer Hypatie elle-même ; en
revanche le même érudit ne dit rien d'Athanasios15. Quelques
années plus tard (1869), R. Volkmann reprend, sans autre
explication, l'idée que Théoteknos est «sans doute Théôn», suivi par
A. Guldenpenning (1885), qui, dans une note, assimile
implicitement le Théôn de la Souda au Théoteknos de la lettre 16 de

(11) Cf. Dictionnaires des philosophes antiques, I (1989), p. 639, s.v. Athanasios
n° 471 (il est alors qualifié de «philosophe»).
(12) Cf. E. R. Schneider, De vita Synesii philosophi alque episcopi (Grimma,
1876), p. 16; F. X. Kraus, professeur à Tubingen, avait publié des «Studien
uber s.v. C.» dans les Theol. Quarlalschrifl, 1865, p. 381-448 et 537-600, puis
1866, p. 85-129. L'opinion que rapporte Schneider figure dans la livraison de
1865, p. 406.
(13) Cf. J. F. Duneau, Les écoles dans les provinces de l'Empire byzantin
jusqu'à la conquête arabe (thèse — inédite — de doctorat d'État de 1971, Univ. de
Paris-I).
(14) Cf. A. Garzya, Epistole (1979), p. 287 et 292 (Index, s.v. Athanasios et
Théoteknos); Opère, p. 91 (lettre 5), 103 (lettre 16) et p. 826 et 834 (Index, s.v.).
(15) Cf. R. Hoche, «Hypatia, Die Tochter Theons», Philologus 15, I860,
p. 434-474, partie, p. 440 (cf. infra, n. 26).
1995] LA FAMILLE d'hYPATIE 133
Synésios (en citant le passage ci-dessus mentionné) 16 ; mais ni
Volkmann ni Guldenpenning ne parlent d'Athanasios. Quelques
années plus tard encore (1913), Grutzmacher, toujours
allusivement mais en référence explicite à l'article de R. Hoche,
considère comme n'étant «guère douteuse» l'assimilation de Théotek-
nos à Théôn, en reprenant l'idée de R. Hoche d'une
transposition du nom de Théôn en Théoteknos par «tendre
flatterie» envers Hypatie ; quant à Athanasios, il s'agit pour lui
d'un «compagnon» de Synésios à Alexandrie 17. Tous ces érudits
allemands de la deuxième moitié du xixe s. et du début du
xxe s. ont cependant été devancés, à leur insu
vraisemblablement, par Néophytos Kafsokalyvitis (1713-1784), professeur à
l'Académie de Bucarest, qui composa des scholies aux Lettres de
Synésios en s'inspirant largement des notes de l'édition de 1633
du Père Pétau, mais en s'appuyant aussi sur ses compétences de
professeur de langue et littérature grecques. Or ces scholies, qui
ont été utilisées dans l'édition des Lettres procurée par Gregorio
Konstantas (1758 7-1844) à Vienne en 1792 et dont R. Romano
a publié récemment (1982) quelques extraits, assimilent sans
ambiguïté le père d'Hypatie au Théoteknos des lettres 4 et 16 18.
On ne sait malheureusement d'où Kafsokalyvitis tire son
interprétation, même si l'on peut affirmer qu'elle ne provient pas du
Père Pétau puisque, comme on l'a rappelé précédemment, ce
dernier ne prend pas position en cette affaire. Quoi qu'il en soit,
la conjecture du professeur de Bucarest n'est pas plus étayée
que celle de ses successeurs germanophones, et elle n'envisage
pas non plus, apparemment19, le cas d'Athanasios.

(16) Cf. R. Volkmann, Synesius υοη Cyrene. Eine biographische Charakteristik


(Berlin, 1869), p. 89, n. 1 ; A. Guldenpenning, Geschichte des ostrômischen Reiches
unter den Kaisern Arcadius und Theodosius II (Halle, 1885), p. 230, n. 43.
(17) Cf. G. Grutzmacher, Synésios von Kyrene. Ein Charakterbild aus dem
Unlergang des Hellenentums (Leipzig, 1913), p. 21 et n. 1 (cf. infra, n. 26) et
p. 179 (Index) pour Théôn; p. 23, 162, 177 pour Athanasios.
(18) Cf. R. Romano, «Gregorio Konstantas e la sua edizione délie Epistole di
Sinesio (Vienne 1792)», XVI. Intern. Byzantinistenkongress, Akten II, 6 (Vienne,
1982), J. Oe. Byz, 32, 6 (1982), p. 239-248, partie, p. 242 et 243 (scholie à ép. 10,
p. 30, titre G.) {Epistole, 1979). Sur N. Kafsokalyvitis, cf. A. Camariano-Cioran,
Les Académies princières de Bucarest et de Jassy et leurs professeurs (Thessalo-
nique, 1974), passim (cf. Index, p. 727).
(19) Dans l'article cité supra, n. 18, R. Romano ne publie qu'un bref
spécimen (en appendice) des scholies de Kafsokalyvitis (ibid., p. 243-244). Celles-ci
n'ont jamais été intégralement publiées.
134 DENIS ROQUES [BEG, 108
Au terme de cette rapide revue on peut résumer comme suit
les diverses opinions critiques émises depuis deux siècles. Atha-
nasios et Théoteknos ont été en général considérés comme des
amis alexandrins de Synésios, familiers d'Hypatie, et même,
pour Théoteknos, comme le père de celle-ci, à moins qu'on ne
doive le considérer comme un prêtre (A. Garzya), lequel ne
pourrait être, dans l'Alexandrie de ca 400, qu'un prêtre
chrétien 2°.

**
*

Examinons d'abord cette dernière hypothèse. Elle se fonde


évidemment : 1) sur la présence du terme πατήρ (lettres 5 et 16),
2) sur celle de l'adjectif ίερώτατος (lettre 5) pour désigner
Théoteknos. On notera que si Théoteknos était un religieux chrétien,
il y aurait toute chance pour qu'Athanasios, qualifié de «frère»,
le fût aussi. Mais, indépendamment de ce point, rien n'oblige à
qualifier Théoteknos (et éventuellement Athanasios) de prêtres
chrétiens. Sans doute sait-on que, dans l'entourage d'Hypatie,
figuraient des Chrétiens : ainsi en 415, au témoignage de Socrate
(HE, VII, 14) le Préfet augustal Oreste, auditeur assidu
d'Hypatie en même temps que baptisé, et, dans les années 390/400,
Synésios lui-même (à mon sens du moins), son frère Euoptios
vraisemblablement (futur archevêque de Pentapole) ainsi que
son condisciple Olympios21. Mais cela ne suffit pas pour désigner
nécessairement Théoteknos (et éventuellement Athanasios)
comme chrétiens. En effet le terme πατήρ traduit aussi, et
couramment, une simple nuance de respect affectif (en l'occurrence
ce serait celui de Synésios pour Théoteknos), nuance que le
terme αδελφός peut aussi exprimer (en ce sens Synésios verrait en
Athanasios son «frère», c'est-à-dire un «compagnon» (lettre 5)
très cher)22. D'autre part l'adjectif ιερός (lettre 5) s'applique

(20) Sur la population chrétienne d'Alexandrie au ive s. ap. J.-C. et ca 400,


cf. R. S. Bagnall, « Religious Conversion and onomastic Change in early
Byzantine Egypt», The Bull, of the Amer. Soc. ofPapyr., 19-20 (1982-1983), p. 105-123.
(21) Sur l'appartenance de Synésios au christianisme, cf. H.-I. Marrou, «La
conversion de l'évêque de Ptolémaïs», BEG 65, 1952, p. 474-484; D. Roques,
Synésios et la Cyrénaïque du Bas-Empire (Paris, 1987), p. 301-310; sur Euoptios,
ibid., p. 129-131 ; sur Olympios, cf. mes Études sur la Correspondance de Synésios
(Latomus, vol.205) (Bruxelles, 1989), p. 105-114, et, pour son christianisme,
partie, p. 114-115 et n. 86, p. 115 (d'après le billet 44 et la lettre 4 de Synésios).
(22) Sur le sens affectif de πατήρ, cf. Thés. Ling. Gr., VI, s.v., col. 599-604,
partie. 601 ; LSJ, 1348, s.v. et PGL, s.v., p. 1050-1051 ; voir aussi la lettre 123,
1995] LA FAMILLE d'hYPATIE 135
couramment, particulièrement chez Synésios, à une personne ou
même une chose qu'on affectionne particulièrement23. Comme
par ailleurs les lettrés, alexandrins ou autres, constituaient
souvent, en raison même de leur attachement à la tradition
hellénique, un noyau de résistance au christianisme, témoin le sort
réservé à Hypatie en 415, on n'a aucune raison d'être étonné de
trouver dans l'entourage d'Hypatie des non-chrétiens (du reste
on croit souvent — à tort — que l'entourage de «la philosophe»
n'était constitué que de païens)24.
Cependant on doit aller plus loin et dépasser l'explication qui
ne ferait de Théoteknos et d'Athanasios que des lettrés, attachés
à la παιδεία classique, de l'entourage d'Hypatie : avant même de
connaître les hypothèses précédemment rappelées de
l'assimilation de Théoteknos à Théôn, le père d'Hypatie, j'avais eu moi-
même, d'emblée, l'intuition de cette solution. Encore faut-il
l'établir positivement au lieu de l'affirmer comme une
conjecture ou une certitude, et voici comment l'on peut y parvenir.
Une première remarque, grammaticale, s'impose. Le texte des
lettres 5 et 16 utilise, pour caractériser Théoteknos et Athana-
sios, non point le possessif affectif (= mon cher), courant en grec
et en particulier chez Synésios25, mais l'article défini. Or
l'article défini est tout à fait fréquent en grec comme équivalent de
l'adjectif possessif, mais sans coloration affective cette fois :
ainsi τον ίερώτατον πατέρα (lettre 5) peut fort bien désigner tout
banalement le père d'Hypatie et του αδελφού 'Αθανασίου
(lettre 16) son frère. Une telle interprétation est d'ailleurs
légitimée par le contexte puisque Théoteknos et Athanasios jouissent
visiblement d'une place privilégiée, non seulement dans le
chœur, mais aussi dans le cœur d'Hypatie : dans la lettre 5 en
effet Euoptios doit les saluer immédiatement après Hypatie, et

212, 2 et 5 G. (1979) (à propos du sophiste Trôïlos); 129, 221, 2 G. (1979) (à


propos de Proklos) ; 133, 233, 10 et 234, 6 G. (1979) (Proklos). Sur le sens affectif
d'aSsX<poç, cf. LSJ, p. 20, s.v. ; voir aussi ép. 5, 25, 18-19 G. (1979); 119, 205,
6 G. ; 146, 257, 12 G. ; 149, 267, 12 G.
(23) Sur le sens affectif de ιερός, cf. chez Synésios, par ex., 56, 93, 3 G. (1979) ;
58, 97, 13 G. (1979); 99, 167, 18 G.; 93, 155, 4-5 (et ibid., 9-10) G.; 101, 172,
7 G. ; 103, 177, 13 G. ; 123, 211, 7 G. ; 137, 238, 2-3 G. ; 140, 245, 7 G. ; 146, 256,
6 G.
(24) Sur la permanence de l'hellénisme, c'est-à-dire sur l'attachement aux
valeurs traditionnelles de la culture gréco-romaine non chrétienne, cf. P. Chu-
vin, Chronique des derniers païens (Paris, 1991), passim et en partie, p. 90-94
(Hypatie).
(25) Cf. ép. 87, 150, 8 G. ; 99, 167, 19 et 20 G. ; 116, 201, 7 G.
136 DENIS ROQUES [REG, 108
d'une manière toute particulière parmi tous les membres de son
chœur (έκ πάντων δε μάλιστα) tandis que dans la lettre 16 Hypatie
elle-même leur transmettra en tout premier lieu les amitiés du
Gyrénéen (άπό του πατρός... άρξαμένη) avant de passer «à tous les
autres» (πάντας έξης), sans que ces autres-là soient désignés
nominativement. Il est donc clair, à lire ingénument le texte, que
Théoteknos autant qu'Athanasios doivent être respectivement
le père et le frère d' Hypatie, ce qui légitime a posteriori le
traitement particulier qu'ils reçoivent de Synésios, en qualité de
parents immédiats de la mathématicienne tant admirée.
Comment donc cette idée simple a-t-elle pu ne pas s'imposer à
la tradition érudite alors même que Kafsokalyvitis, puis Hoche,
Volkmann, Gùldenpenning, Grutzmacher avaient, au moins
pour Théôn, senti qu'un lien très étroit unissait Hypatie à
Théoteknos et à Athanasios? A cette question la réponse est aisée :
pour passer de l'opinion à la certitude il fallait commencer par
lever deux hypothèques qui, apparemment, n'étaient pas
minces. La première concerne le passage du nom de Théoteknos
à celui de Théôn, et la seconde, le frère d' Hypatie.
S'agissant de la première, deux des érudits allemands dont on
vient de rappeler le nom (Hoche, Grutzmacher) avait songé à un
simple jeu de mots flatteur pour expliquer le passage de Théôn à
Théoteknos26. A la vérité je ne vois guère, pour ma part, en quoi
il serait flatteur, pour qui s'appelle «le dieu» (Théôn), de recevoir
l'appellation de «fils de Dieu» (Théoteknos) ni en quoi Hypatie
aurait pu trouver «honneur» à ce changement. Il faut en réalité
inverser les données du problème et expliquer comment on peut
passer de Théoteknos à Théôn. Or ce passage ne fait aucune
difficulté pour peu que l'on songe aux procédés courants de
l'onomastique grecque27. Depuis l'époque classique on connaît

(26) Cf. les propos de R. Hoche (cf. supra, n. 15) : «...wie sich auch Synesius,
um die Tochter zu ehren, darin gefiel den Namen des Vaters aus Théôn in
Théoteknos umzuwandeln» (p. 440) ; voir aussi ibid., p. 447, n. 55 (Jacobs, «dans
l'Encyclopédie de Ersch et Gruber», avait déjà exprimé l'idée d'une identité
entre Théoteknos et Théôn) et ceux de G. Grutzmacher (cf. supra, n. 17) : « Dass
Théoteknos mit den Vater der Hypatia, mit Théôn, identisch ist, ist kaum zu
bezweifeln. In zarter Schmeichelei hat er den Namen in Théoteknos = der von
Gott Erzeugte umgewandelt».
(27) Les références traditionnelles en la matière sont A. Fick, Die griechischen
Personennamen (Gottingen, 1874), F. Bechtel, Die historischen Personennamen
der Griechischen (Halle, 1917); E. Fraenkel, art. Namenwesen in BE 16, 2 (1935),
col. 1611-1670, partie. 1626-1635 (griechische Kurznamen) et 1635-1642
(suffixes) ; et, pour un renouvellement de toutes ces questions, les recherches ono-
1995] LA FAMILLE d'hYPATIE 137

en grec plusieurs évolutions onomastiques possibles. Premier


cas : un personnage donné change carrément de nom ou, pour
mieux dire, reçoit un surnom ou un sobriquet. Ainsi Tisias est
plus connu sous le nom de Stésichore, Aristoclès sous celui de
Platon, Tyrtamos sous celui de Théophraste. Aux dires de Plu-
tarque la célèbre courtisane Phrynè («le crapaud») n'aurait dû
son nom qu'à son teint jaunâtre, car elle s'appelait en fait Mné-
sarétè ; la mère d'Alexandre «s'appela, dit-on, Polyxène, puis
Myrtalé, puis Olympias, puis Stratonikè ; etc.»28. Il n'est pas
douteux qu'à l'époque romaine de telles modifications ne se
soient répandues compte tenu de la complexité croissante des
génies, qui explique la multiplication des supernomina^.
M. Lambertz signalait déjà en 1913 un Θέων ό και Θώνις, un
Θεόδωρος ό και Θησεύς30, etc., et le progrès de la recherche (cf.
I. Kajanto) a multiplié à l'infini de tels exemples de surnoms.
Au vie s. ap. J.-C. l'Anthologie de Planude, après avoir donné au
célèbre cocher de Constantinople le nom de Porphyre, ne
l'appelle plus ensuite que Kalliopas ; de même pour le cocher Oura-
nios surnommé Pélops31. Le procédé est donc bien attesté du
vie s. av. J.-C. au vie s. ap. J.-C. et montre quelle était la
souplesse onomastique des Grecs.
Deux autres cas peuvent encore se présenter. Ou bien —
second cas — l'on procède par suffixation à partir d'une base

mastiques menées par O. Masson depuis plus de trente ans, dont on trouvera la
substance commodément rassemblée dans les Onomastica Graeca Seleda
(=OGS), t. I et II, édités et préfacés (s.d., mais) en 1990 par C. Dobias et
L. Dubois sous l'égide du CNRS et de l'Université de Paris-X-Nanterre.
(28) Cf. Plutarque, Sur les oracles de la Pythie, chap. 14, in t. VI (Dialogues
Pythiques [R. Flacelière], C.U.F.) p. 63.
(29) Sur les supernomina, voir les études classiques de M. Lambertz, «Zur
Ausbreitung des Supernomina oder Signum im rômischen Reich», Glotta 4, 1913,
p. 48-143 et 5, 1914, p. 99-170, et de I. Kajanto, Supernomina. A Study in Latin
Epigraphy (Comment, hum. litterarum, vol. 40) (Helsinki, 1967).
(30) Cf. M. Lambertz, «Zur Ausbreitung...» (cf. n. précéd.), Glolta 5, 1914,
p. 126; voir aussi F. Bechtel, Die einstàmmigen mànnlichen Personennamen des
Griechischen die aus Spilznamen hervorgegangen sind (Berlin, 1898) et l'art, de la
RE 3, A 2 (1929), s.v. Spilznamen, col. 1821-1840 (Hug).
(31) Cf., pour Porphyre alias Kalliopas, Anth. Plan. 349 in R. Aubre-
ton-F. Buffière, Anth. Gr., t. XIII (Paris, 1980), p. 211 et 317, n. 7, et Anth.
Plan., 358 à 362 ; pour Ouranios alias Pélops, cf. A.Pl. 377 b (= AP XV, 48, 223
et 326, n. 2).
138 DENIS ROQUES [REG, 108
donnée32. Avec l'exemple de la base Θεο- on peut ainsi fabriquer
des dizaines de noms. Ceux-ci ont été depuis déjà longtemps
catalogués (cf. Théagénès, Théodektès, Théoteknos, Théopom-
pos, etc.), et en 1874 A. Fick pouvait déjà citer environ quatre-
vingt-dix dérivés fabriqués sur cette seule racine à partir de ce
mode de composition33. Ou bien — troisième cas — on procède
par réduction à partir d'un nom composé et l'on obtient ainsi un
diminutif hypocoristique : ce procédé est courant dans toutes les
langues indo-européennes et les études onomastiques récentes en
ont montré la fréquence dans toutes les parties du monde
méditerranéen hellénophone34. Pour reprendre l'exemple choisi, à
partir de tout composé en Θεο- on peut fort bien créer un
diminutif Θέων35, dont la fréquence sera d'autant plus grande que la
base aura elle-même été productive de noms composés et dont
l'interprétation sera donc d'autant plus difficile36. Ainsi en fran-

(32) Cf. le répertoire de Fick (GPN) et les HPN de Bechtel passim, ainsi que
les travaux d'O. Masson rassemblés dans OGS, passim, et Γ Introduction, par
C. Dobias et L. Dubois, à OGS, p. vu-xi.
(33) Cf. A. Fick, GPN, p. 35-36; liste semblable dans Bechtel, HPN, p. 202-
205 (avec théo- en préfixe) et 206 (avec théo- en suffixe).
(34) Sur ces Kurznamen ou Kosenamen, voir Fick, GPN, p. xvii-lxvi et les
innombrables listes données dans le lexique à la fin de la liste des noms composés
dérivés de chaque base; cf. aussi Bechtel, HPN, passim (même procédé); voir
aussi la présentation succincte de C. Dobias et L. Dubois dans Y Introduction à
OGS (p. xi-xn) et surtout les remarques d'O. Masson dans OGS, t. I, p. 37
(Nikaôn en Crète), 100-101 (Orthôn), 188 (Pnytas à Chypre), 194-195 (Ornichas et
Ornithôn en Sicile, en Egypte), 245 (Akesôn, Arimmas à Cyrène), 248 (Neikôn,
Philôn), 263-264 (Echemmas en Crète), 459 (Exakôn à Cyrène, en Crète); t. II,
p. 516 (Seras, en Egypte), 376-378 (Diophas, Antipas, Kléopas), 501 (Zôpas, à
Éphèse), 511 (Damônôn, à Éphèse), 537 (Aristas, Arista), 613-616 (très nombreux
diminutifs en -ις à Cyrène) : ces références, qui ne visent qu'à donner une idée de
la multiplicité des hypocoristiques, recouvrent mal la richesse des articles
rassemblés dans OGS.
(35) Cet hypocoristique est répertorié par Fick, GPN (1874), p. 36 et p. 176,
parmi la vingtaine de diminutifs effectifs dérivés des composés formés sur la
base théo- (parmi ces diminutifs se trouvent en particulier Thaïs, Théônas,
Théondas, Théônidas, Théônis, Théôniôn) ; Bechtel, HPN, 206-207.
(36) Sur la difficulté de définir le composé à partir de l'hypocoristique, cf. RE,
Namenwesen (cf. supra, n. 27), col. 1629, et O. Masson, OGS, I, p. 245 {=ZPE
20, 1976, p. 91), sur le diminutif Arimman, fréquent à Cyrène, qu'on peut
développer en Ariménès ou en Arimnastos ; mêmes remarques, ibid., I, p. 263 (= Rev.
Phil. 50, 1976, p. 28) : «Le seul point incertain ... est que l'on ne saurait indiquer
quel composé a pu servir de point de départ, car l'on peut hésiter entre des
modèles tels que Arimnastos, Arimachos, Ariménès»; de même ibid., p. 264
(= ibid., p. 29) : «Echemmas est formé ... à partir de composés comme Echémé-
nès, Echémachos, etc.). Voir enfin les remarques d'O. Masson, «Geminations
1995] LA FAMILLE d'HYPATIE 139
çais — et l'exemple pourrait se transposer en d'autres langues
— on a formé une série de prénoms sur la base théo : Théophile,
Théodore, Théodule, Théophraste, etc. ; mais le diminutif Théo
pourrait s'interpréter de plusieurs façons, et la véritable
signification de l'hypocoristique échappe à qui ne connaît pas au
préalable le personnage qui porte ce prénom.
Pour en revenir à Synésios, il convient donc de déterminer si
Théôn est le diminutif d'une base composée en théo-, en
l'occurrence Théoteknos, ou si c'est Théoteknos qui est le
développement de Théôn. Le nom long : Théoteknos, est courant
dans l'Antiquité, en raison même de son sens, et on le trouve
représenté tant en milieu païen qu'en milieu chrétien37. Quant
au diminutif Théôn, il n'est pas moins fréquent, en raison même
de la multiplicité des composés (environ 90 chez Fick) qui
peuvent se réduire à lui, et aussi parce qu'il provient d'une
suffixation particulièrement riche dans l'onomastique hellénique :
les grammairiens anciens l'avaient déjà noté, ainsi qu'en
témoigne expressément l'un d'eux (Των υποκοριστικών τύποι είσίν
εξ, ών ό μεν πρώτος εις ων, οΐον Βακχυλίδης Βάκχων, Λακεδαιμόνιος
Λάκων, ό δε δεύτερος πάλιν εις ων, παραλήγοντος του ι, οΐον μωρίων ό
μωρός38). De cette formation hypocoristique en -ων, Ο. Masson a
donné, tout au long de ses recherches onomastiques, de
nombreux exemples, disséminés dans le monde grec39. Dans ces
conditions la réduction de Θεότεκνος en Θέων me paraît, linguis-
tiquement, infiniment plus probable que l'extension inverse.

expressives dans l'anthroponymie grecque», BSL 81, 1986, p. 217-229, partie.


223-225 = OGS, t. II (1990), p. 549-561, partie. 555-557.
(37) Voir par exemple les références données par la PLRE I, s.v., qui cite :
1) un gouverneur de Galatie persécuteur de chrétiens ca 304; 2) un gouverneur
de province orientale pareillement persécuteur ca 312 ; et 3) un avocat sans
religion définie ; par la PLRE II, qui cite : 1) un prêtre; et 2) un ex praepositus sans
religion définie. Voir aussi RE 5 A 2 (1934), s.v. Théoteknos (nos 1 à 10, col. 2252-
2254) ainsi que celles données par le Diet, encycl. du christianisme Ancien, II,
1990, s.o. Théotecnè (sic) de Césarée (évêque) et Théotecnè (sic) de Livias (évêque).
(38) Cf. I. Bekker, Anekd. Graeca, II, 856 (Berlin, 1816), cité par A. Fick,
GPN, p. lxii. Voir de surcroît la liste impressionnante donnée par A. Fick GPN,
p. xxiii-xxvi ; les exemples donnés par le Namenbuch de Preisigke (Heidelberg,
1922) pour l'Egypte, s.v. Théôn, col. 137 ; RE, s.v. Namenwesen (cf. supra, n. 27),
partie. 1632-1635 et 1637 ; D. Foraboschi, Onomasticum allerum papyrologicum
(Milan, 1971), s.v., p. 138; P. M. Fraser -E. Matthews, A Lexicon of Greek
Personal Names, t. I (Oxford, 1987), s.v., p. 224.
(39) Cf. supra, n. 34.
140 DENIS ROQUES [BEG, 108
A cette conclusion s'ajoute un autre argument. Dans les
lettres 5 et 16 de Synésios le passage de Théôn à Théoteknos
n'ajoute rien au sens, on l'a dit précédemment, et ne se justifie
même pas par un désir d'exalter le personnage. En revanche, si
le véritable nom du père d'Hypatie était Théoteknos, il était
naturel que, dans une correspondance d'ordre littéraire, surtout
adressée à la «sainte» Hypatie40, Synésios évitât d'employer un
diminutif hypocoristique du nom. Mais on s'explique fort bien,
dans une telle hypothèse, que le nom officiel Théoteknos fût
devenu, dans le «chœur» admiratif des familiers de Théoteknos
et d'Hypatie, fille et disciple elle-même de son père, l'hypocoris-
tique Théôn, qu'a conservé la tradition41.
Faut-il ajouter à ces diverses raisons un motif
supplémentaire, qui n'est plus, maintenant, indispensable à la
démonstration, mais cadre fort bien avec les habitudes helléniques en
général, et en particulier avec celles des lettrés des ive-ve s. (et
bien au-delà) en même temps qu'il constituerait un hommage à
la science de Théoteknos? Appeler celui-ci Théôn, c'est non
seulement lui signifier, par l'emploi de l'hypocoristique, un
attachement affectif, c'est aussi en jouant sur son nom, le flatter. On
sait que depuis l'époque classique l'esprit hellénique aimait
jouer sur les mots, en particulier sur les noms propres : il suffira
de citer le Cratyle de Platon pour s'en convaincre. Mais on
pourrait aussi nommer, avant même Platon, Pindare ou
Aristophane42. Dans un autre domaine on trouvera, de ces jeux
verbaux, de nombreux exemples dans VAnthologie Palatine (par ex.
V, 108, 247, VII, 561, 599, etc.) ou VAnthologie de Planude
(n° 33), ou chez un contemporain de Synésios comme Augus-

(40) Cf. supra, n. 23 (ép. 123 et 137).


(41) On ne manque pas, dans la tradition littéraire, d'exemples où un même
personnage est affublé simultanément de deux noms, dont l'un est un composé,
l'autre, un hypocoristique : cf. les listes données, il y a un siècle déjà, par Otto
Crusius, « Die Anwendung von Vollnamen und Kurznamen bei derselben Person
und Verwandtes», Jahrb. f. Klass. Philol. 143-1891, p. 385-394, qui cite entre
autres les cas de Terpandros / Terpès, Manès / Manodôros (Aristophane,
Oiseaux, v. 1311 et 1329 / v. 657), et, pour se rapprocher du cas de Synésios,
Agathanôr / Agathôn, Skamandrônumos / Skamôn, Simonidès / Simon, Damo-
nidès / Damôn, ce dernier chez Plutarque, Vie de Périclès, IX, 2 et IV, 1-3
respectivement); voir aussi RE, s.v. Namenwesen, col. 1628.
(42) Pour Pindare, cf. G. Norwood, «Pythian II, 72 ss», AJPh. 62, 1941,
p. 343; J. Péron, «Pindare et Hiéron dans la 2e Pythique», REG 87, 1974,
p. 1-32, partie, p. 17, n. 1. Pour Aristophane, cf. J. Taillardat, Les images
d'Aristophane (Paris, 1965), p. 64, 103, 107, 259, 405, etc.
1995] LA FAMILLE d'hYPATIE 141
tin43. Les Lettres de Synésios elles-mêmes en offrent plusieurs
illustrations, du jeu sur un nom propre à la paronomase ou à
l'homéotéleute44. On trouvera enfin, tout au long de la tradition
byzantine, anagrammatismes, paréchèses, métalepses et jeux
sur les noms propres45. Dès lors il n'est pas improbable que
l'évolution de Théoteknos à Théôn représente non seulement le
passage du composé à l'hypocoristique, mais aussi un éloge
discret à l'adresse du père d'Hypatie, élevé du statut de «fils de
Dieu» à celui de «Dieu»: quoi d'étonnant à cela dans une
famille où la fille s'appelle Hypatie, dont le nom évoque la
perfection (υπάτη ; υψίστη) et le frère Athanasios, c'est-à-dire
l'« immortel»46?
En résumé l'analyse des textes, jointe à la connaissance de
l'onomastique grecque et à celle de la mentalité hellénique, où
παιδεία et παιδιά coexistent aisément, permettent en toute
quiétude d'affirmer que le Théoteknos de Synésios n'est autre que le
père d'Hypatie : Théôn, celui que l'histoire littéraire et
scientifique connaît sous le nom de Théôn d'Alexandrie.

II reste néanmoins à lever la seconde hypothèque


précédemment évoquée : celle de l'identité d'Athanasios. Jointe aux don-

(43) Cf. par ex. la lettre 2 Divjak (Bibl. August. 46 Β) (Paris, 1987), p. 74, 1. 3
(Firmo infirmo).
(44) Jeu verbal sur un nom propre : Synésios, ép. 12 (θεοφιλή πρεσ-
βύτην = l'archevêque Théophile), ép. 83 (χρυσοΰ Χρύσου), ép. 105 (ό θεοφιλέστατος
πατήρ Θεόφιλος), ép. 134 (Τρύφωνι... τρυφώντα δώρα) ; paronomase : par ex. ép. 105
(φιλοσοφών/φιλομυθών) ; homéotéleute : par ex. ép. 45 (παιδοτρίβης-πορνότριβα).
(45) Cf. l'article récent de H. Hunger, « Anagrammatismos-Paragrammatis-
mos. Das Spiel mit den Buchstaben», BZ 84-85, 1991-1992, p. 1-11, partie, pour
les jeux de mots sur les noms propres, p. 8-10; tout en proposant surtout des
exemples tirés des époques méso- et néobyzantines, l'auteur n'oublie pas de
montrer que la tradition de ces jeux verbaux remonte à l'époque classique; les
Lettres de Synésios ne fournissent qu'un seul exemple, mais à elles seules elles
pourraient illustrer bien des remarques de l'article.
(46) Le nom Athanasios est courant : cf. par ex., en Egypte, D. Foraboschi,
Onomasticum ..., s.v., p. 20 (environ 20 ex. du ne s. ap. J.-C. au vme s. ap. J.-C).
Cela ne signifie pas qu'il ait été choisi au hasard. Le nom de Synésios lui-même
évoque l'intelligence ou la connaissance, celui de son frère Euoptios la
clairvoyance. Bien des noms composés, sauf ceux qu'O. Masson appelle les composés
«irrationnels», notent une qualité physique, morale, sociale ou religieuse : la
lecture des répertoires de Fick (GPN) et Bechtel (HPN) le montre
surabondamment.
142 DENIS ROQUES [REG, 108
nées mêmes du texte, qui font de lui «le frère» d'Hypatie,
l'assimilation de Théoteknos avec Théôn, garantirait en effet
pleinement l'identification d'Athanasios avec le frère d'Hypatie
si malheureusement l'ensemble de la tradition érudite n'assurait
que le fils de Théôn s'appelait, non Athanasios, mais Épipha-
nios.
Telle est en effet l'affirmation que l'on voit se propager de
décennie en décennie avec une constance remarquable. En 1860
déjà, R. Hoche, l'auteur de l'article sur Hypatie déjà nommé,
dénonçant comme nulle et non avenue l'idée, formulée par l'un
de ses prédécesseurs : Wennsdorf, que l'Épiphanios mentionné
(dans la Souda) par Damaskios et mis en relation avec Eupré-
pios, était le fils de Théôn, ajoutait, en songeant évidemment à
Épiphanios : «Que le frère d'Hypatie se soit aussi consacré à des
études mathématiques, cela ressort des mots de dédicace que
son père lui a adressés»47. Plus tard on retrouve cette
affirmation en 1872 dans le Dictionnaire de Smith, en 1885 chez Giil-
denpenning, puis, pour ne pas alourdir le propos, chez Chr.
Lacombrade (en 1950 et en 1971), J.F. Duneau en 1971 et
encore chez Ghr. Lacombrade dans son tout récent article
Hypatie (1993) 48.
L'argument sur lequel s'appuie cette opinion séculaire est
simple : c'est qu'à plusieurs reprises Théôn d'Alexandrie, dont
on a conservé les œuvres, mentionne effectivement comme dédi-
cataire de ses ouvrages un certain Épiphanios : ainsi dans le
Commentaire de VAlmagesle de Ptolémée, ainsi encore dans le tout
début du Commentaire aux Tables faciles de Ptolémée et au début
du livre IV du Grand Commentaire aux Tables faciles de
Ptolémée4^. Dans tous ces cas Épiphanios est qualifié de τέκνον, et
c'est la raison pour laquelle on a longtemps vu en lui — et c'est
encore parfois le cas maintenant — le fils de Théôn. Mais les
spécialistes de Théôn ont depuis plusieurs décennies remis en
cause ce point de vue. En effet le Chanoine Rome, éditeur des

(47) Cf. R. Hoche, Hypatia, art. cit. (cf. supra, n. 15), p. 440.
(48) Cf. W. Smith, A Dictionary of Greek and Roman Biography and
Mythology, vol. 2 (Londres, 1872), s. υ. Epiphanius 1, p. 38 ; A. Guldenpenning, op. cit.
(cf. supra, η. 16), p. 230; Chr. Lacombrade, Synésios Hellène et Chrétien, p. 40;
Hypatie (cf. supra, n. 4), p. 11 ; J. F. Duneau, op. cit. (cf. supra, n. 13), p. 176;
Chr. Lacombrade, art. cit. (cf. supra, n. 1), col. 957.
(49) Cf. J. Mogenet et A. Tihon, Le «Grand Commentaire » de Théôn
d'Alexandrie aux Tables Faciles de Ptolémée (livre I), (Studi e Testi 315) (Citta del Vati-
cano, 1985), p. 218 (références aux notes 13, 14, 15).
1995] LA FAMILLE D'HYPATIE 143
Commentaires de Théôn sur l'Almageste (1936 et 1948), puis plus
récemment Anne Tihon, éditeur du Petit Commentaire, et
J. Mogenet, éditeur du livre I du Grand Commentaire, ont
souligné que τέκνον ne désignait pas nécessairement en grec un
fils50. Et de fait, les exemples abondent où, depuis Homère
jusqu'à l'ère chrétienne, τέκνον revêt, comme d'ailleurs
parallèlement υιός, une valeur uniquement affective, dépourvue de toute
référence à une quelconque filiation51. Aussi A. Tihon et
J. Mogenet traduisent-ils l'invocation τέκνον Έπιφάνιε par :
«mon petit Épiphane» et la commentent-ils en indiquant qu'É-
piphane est «peut-être fils de Théon, en tout cas [un] jeune
garçon puisqu'il est appelé τέκνον52. Ajoutons que le Grand
Commentaire ne nomme le τέκνον Epiphanios qu'au livre IV,
mais que les personnages qui ont incité Théôn à l'écrire, Eulalios
et Origène, sont nommés dès le début du livre I et doivent être
considérés «comme des élèves ou des collaborateurs» de
Théôn53 : cela incline à penser qu'Épiphane n'est que l'un
d'eux, et non décidément le fils de Théôn.
L'idée qu'Épiphanios n'était pas forcément le fils de Théôn
avait été enregistrée par la PLRE I en 1971 54, mais elle n'a pas
reçu l'écho qu'elle méritait. Les allusions des lettres 5 et 16 de
Synésios laissent penser désormais que, s'il faut attribuer un
frère à Hypatie ce frère s'appelait, non Epiphanios, mais
Athanasios. Faut-il aller plus loin et affirmer que Γ εταίρος Athanasios
de la lettre 5 de Synésios désigne nécessairement un élève, un
disciple de Théôn55? Cela est assurément indu pour ce qui
concerne la lettre de Synésios ; car εταίρος est alors précisé par
ημών, ce qui signifie qu'Athanasios était un camarade de
Synésios, et non un disciple de Théôn et d'Hypatie ; néanmoins il est

(50) J. Mogenet -A. Tihon, op. cit., p. 218.


(51) Cf. Thés. Ling. Gr., VII, col. 1946-1948, s.v. τέκνον, partie, col. 1947;
LSJ, s.o., p. 1768 ; s.v. υιός, p. 1847 ; PGL, s.v. υιός, ρ. 1426-1428. On se reportera
en outre à l'ép. 87 de Synésios, citée supra, n. 25.
(52) Cf. A. Tihon, Le «Petit Commentaire» de Théôn d'Alexandrie aux Tables
Faciles de Ptolémée (Studi e Testi, 282) (Citta del Vaticano, 1982), p. 301 :
J. Mogenet-A. Tihon, op. cit. (supra, n. 49), p. 218.
(53) Cf. J. Mogenet-A. Tihon, op. cit. (supra, n. 49), p. 70.
(54) Cf. PLRE I, p. 281, s.o. Epiphanius 4.
(55) Cf. J. Mogenet-A. Tihon, op. cit. (cf. supra, n. 49), p. 218 : pour le
chanoine Rome εταίρος désignait des «collègues», mais, disent ces auteurs, «nous
préférons traduire d'une manière plus vague par ' amis '. Ceux-ci étaient
probablement des élèves ou des collaborateurs de Théôn (εταίροι se dit des disciples
qui suivent un maître)».
144 DENIS ROQUES [REG, 108
infiniment probable dans les faits qu'Athanasios, doté d'un
mathématicien eminent pour père et d'une mathématicienne
pour sœur, a dû largement participer à la réflexion
mathématicienne et astronomique familiale. Faut-il par ailleurs refuser
catégoriquement à Épiphanios la possibilité d'être un autre fils
de Théôn? Nul n'y songe, vu le peu de renseignements dont on
dispose sur le personnage, mais dans l'état actuel de la
documentation tout porte à croire que cet Épiphanios n'a jamais été
qu'un frère absolument fictif d'Hypatie.
**
*
L'identification des deux personnages Théoteknos et Athana-
sios des lettres 5 et 16 de Synésios avec le père d'Hypatie
d'Alexandrie et d'autre part avec son frère, dont on vient de
montrer la nécessité, n'est pas dénuée de conséquence. Deux
faits méritent maintenant, au terme de cette étude, d'être mis
en lumière.
Le premier concerne la biographie de Théôn. On ignorait
jusqu'à présent les dates exactes de naissance et de mort de Théôn.
Tout au plus conjecture-t-on, sur la base de renseignements
difficiles à interpréter fournis par la tradition antique, qu'il a dû
naître en 330/340. Quant à sa mort, on la situait aux alentours
de l'an 400 56. Or l'étude des lettres 5 et 16 de Synésios permet
de relancer la question. La date de la lettre 5 a depuis
longtemps donné lieu à les débats auxquels j'ai moi-même participé,
mais sans convaincre mon contradicteur, en l'occurrence Chr.
Lacombrade 57. Ce dernier s'en tient à 402, tandis que pour ma

(56) Cf. RE 5 A 2 (1934), s.v. Théôn n» 15, col. 2075-2080, partie. 2076;
Kl. Pauly, V (1974), s.v. Théôn, col. 715-716, qui, notant que Théôn ne
mentionne pas l'éclipsé solaire totale du 20 novembre 393, en conclut 1) «qu'il ne lui
a peut-être guère survécu»; 2) qu'«en tout cas il n'a pas connu la mort de sa
célèbre fille Hypatie en 415». A. Tihon, Petit Commentaire (cf. supra, n. 52),
résume les dates sûres, mais avec prudence ne définit ni la date de naissance ni la
date de décès de Théôn. Rien dans le Grand Commentaire (cf. supra, n. 49) de
1985. La date de 330/340 est enregistrée sans discussion par R. J. Panella,
«When was Hypatia born?», Historia 33-1984, p. 126-128.
(57) Cf. mes Études (rédigées dès 1982, mais parues en 1989) (cf. supra, n. 21),
p. 181-186 et 196, et les remarques (à mon sens subjectives) de Chr. Lacombrade
dans «Synésios de Cyrène ναυτικός άνήρ», Koinônia 15, 1991, p. 41-47, partie,
p. 42, n. 8. En dernier lieu J. Long daterait la lettre 5 de mai ou octobre 401 (cf.
TAPhA, 122, 1992, 351-380). Mais une telle datation ne saurait s'accorder avec
celle du séjour de Synésios à Constantinople, qui dura de 339 à 402 : sur cette
question controversée, cf. mon étude Synésios à Constantinople : 399-402, à
paraître (en 1996) dans Byzantion, 65-1995 (fasc. II).
1995] LA FAMILLE d'hYPATIE 145
part je la situe en octobre 407. Bien entendu, si la lettre 5 était
bien de 407 et si Théoteknos y représente Théôn, cela signifierait
que Théôn vivait encore en 407. Mais, répliquera-t-on, il
subsiste un doute sur la date de la lettre 5. Or l'autre lettre de
Synésios qui mentionne Théoteknos (lettre 16) est plus tardive
et, à la différence de la lettre 5, sa date n'a jamais fourni
matière à constestation, même si, selon les systèmes
chronologiques adoptés, elle a varié d'une année ou deux. En effet la
lettre 16 est l'une des lettres les plus désespérées du recueil épis-
tolaire du Cyrénéen, car il y évoque la mort de tous ses fils et les
conséquences physiques qu'entraîne en lui la détresse morale.
L'étude chronologique de la liasse des lettres à Hypatie m'avait
amené dès 1982 à penser que trois des lettres à la
mathématicienne «(10, 16 et 81) peuvent en toute certitude être datées de
413 »58. Dans ces conditions il me paraît indubitable que, quelle
que soit la date qu'on veuille attribuer à la lettre 5, Théôn
d'Alexandrie était encore vivant en 413 (deux ans avant la mort
de sa fille). Si l'on plaçait, exempli gratia, sa naissance en 340 (cf.
supra), il aurait en 413, 73 ans, et en 330, 83 ans. Aucun de ces
âges n'est véritablement extraordinaire dans l'Antiquité, même
si souvent la guerre et la maladie éliminaient rapidement
beaucoup de gens entre 30 et 45 ans. Les statistiques que l'on a pu
établir sur la vieillesse et l'âge de la mort à Byzance montrent
que, dans un échantillon donné, 10 % de la population
parvenait à l'âge de 80 ans59. Au reste on trouve toujours des
exceptions, dans un sens comme dans l'autre60, et l'on connaît par les
textes et l'épigraphie funéraire des exemples notables de
longévité : Gorgias, Sophocle et Isocrate eurent des émules durant
toutes les époques de l'Antiquité61. Par conséquent, aucun obs-

(58) Cf. mes Études (voir supra, n. 20), p. 5 (date d'achèvement et de parution
de mon travail) et p. 219 (date : 413) et 221 («les lettres 81, 10, 15, 16 doivent
être datées, dans cet ordre, du premier trimestre de l'année 413»).
(59) Cf. A. M. M. Talbot, «Old Age in Byzantium», BZ 77, 1984, p. 267-278,
partie. 267-270 ; cf. aussi B. Boyaval, «Remarques sur les indications d'âge dans
l'épigraphie funéraire grecque d'Egypte», ZPE 21, 1976, 217-243, partie, p. 233 ;
E. Patlagean, Pauvreté économique et pauvreté sociale à Byzance, ive-vne s.
(Paris/La Haye, 1977), p. 95-101.
(60) Voir par exemple les épigrammes funéraires de VAnthologie Palatine,
VII, et les Griechische Versinschriften de W. Peek (Berlin, 1955; rééd. avec titre
en anglais, à Chicago, 1988), passim.
(61) Cf. les nombreux exemples fournis par le Pseudo-Lucien dans les Makro-
bioi (du Ier s. ap. J.-C. sans doute), en partie, du chap. 18 au chap. 27, où il s'agit
spécifiquement d'intellectuels en tout genre, comme c'était le cas de Théôn.
146 DENIS ROQUES [REG, 108
tacle ne s'oppose en définitive à l'idée que Théôn ait pu vivre au
moins jusqu'en 413 62.
La seconde conséquence qui résulte de l'identification de
Théoteknos avec Théôn d'Alexandrie concerne Synésios lui-
même. On sait en effet que durant ses années d'études à
Alexandrie le Cyrénéen avait parfait ses connaissances en philosophie
(cf. par exemple ses lettres à Herkoulianos ou son œuvre
philosophique en général), mais aussi en mathématique et en
astronomie. Son intérêt pour ces disciplines est connu et, du reste,
souvent évoqué dans son œuvre, tant lorsque Synésios célèbre
avec enthousiasme la «sainte géométrie» (lettre 93) que lorsqu'il
raconte comment il a construit le planisphère céleste qu'il offrit
au mystérieux Paionios, άνήρ παρά βασιλεΐ δυναστεύων à
Constantinople (c'est le sujet du περί του δώρου)63.
En général, Synésios lie cet intérêt pour la mathématique et
l'astronomie à la personne d'Hypatie qui, quelles que soient les
dates biographiques qu'on lui attribue, était grosso modo de la
même génération que le Cyrénéen. Mais il ressort des propos
qu'on a tenus supra sur les lettres 5 et 16 que de ca 395 à 413
Synésios ne fut pas seulement attaché à Hypatie64 : il le fut
aussi à son père Théôn d'Alexandrie. En lui-même cet
attachement n'offre rien de surprenant. Ce qui est nouveau en
revanche, c'est qu'il fut beaucoup plus durable et étroit qu'on
ne l'imaginait jusqu'à présent, puisque Synésios entretint
visiblement une amitié profonde pour les trois membres de la

Ceux-ci vivent notablement plus vieux que les souverains (en moyenne cent ans
au lieu de 80) parce qu'ils échappent aux effets de la guerre. Il est de notoriété,
de nos jours encore, que les activités intellectuelles exposent moins aux dangers
de l'existence que les activité manuelles.
(62) Peut-être d'ailleurs convient-il de situer sa mort entre 413 et 415, car la
tradition ne mentionne aucunement sa présence ni ses réactions lors du meurtre
d'Hypatie en mars 415 : argument e silentio dont la portée est, par nature,
limitée, mais qui expliquerait bien le mutisme des sources antiques. Rappelons
que Synésios, notre seule source contemporaine d'Hypatie et de son entourage,
disparaît durant l'année 413 (cf. D. Roques, Études, p. 246 et 220). La dernière
lettre datée est du 1er trimestre 413, après quoi on ne sait plus rien de Synésios.
Les érudits admettent en général que Synésios est mort cette année-là.
(63) Cf. Chr. Lacombrade, SHC (1951), p. 38-46 et p. 123-126.
(64) Cf. mes Études, p. 219-221. La lettre la plus ancienne du recueil épisto-
laire de Synésios est la lettre 53, qu'on peut dater de 398 au plus tard (cf. ibid.,
175). L'arrivée de Synésios à Alexandrie ne peut être datée précisément : cf.
ibid., p. 247 («?- début 398 : séjour d'études à Alexandrie»).
1995] LA FAMILLE d'hYPATIE 147

famille (Théôn, Hypatie, Athanasios) et durant environ deux


décennies (de ca 395 à 413) 65.
Mieux encore : il existe à présent, et depuis quelques années
seulement, une preuve que l'intérêt de Synésios pour
l'astronomie d'une part et pour l'œuvre de Théôn d'autre part était
vivace. Préparant en effet la publication du livre I du Grand
Commentaire aux Tables faciles de Ptolémée de Théôn
d'Alexandrie, J. Mogenet et A. Tihon se sont aperçus que parmi les
scholies qui accompagnent le manuscrit V (du ixe s.), ancêtre des
manuscrits ultérieurs du xive s., figurait le nom de Synésios
(f°311). Plus précisément, il apparaît dans ce que les auteurs
considèrent comme un amalgame artificiel de trois scholies,
lesquelles se rapportent à l'année 462 (indubitablement, pour des
raisons astronomiques). Or, selon les éditeurs du texte, nous
aurions là la trace concrète — et même les traces concrètes, car
plusieurs des scholies de ce folio pourraient aussi émaner de
Synésios — d'un commentaire du Cyrénéen au Grand
Commentaire de Théon. Rappelant successivement les liens du Cyrénéen
avec Hypatie, puis la collaboration d'Hypatie à l'œuvre même
de son père («elle fit, du vivant de son père, l'édition du livre III
du Commentaire à l'Almageste»)^, J. Mogenet et A. Tihon
ajoutent : «Hypatie ... a certainement dû enseigner l'astronomie
en se basant sur les manuels de son père, et Synésios, qui fut
l'élève d'Hypatie, en a eu très certainement connaissance»67.
L'identification du Théoteknos et de l'Athanasios de Synésios
avec le père et le frère d'Hypatie montre que le Cyrénéen a été,
avec des intermittences68, mais pendant vingt ans environ, en
contact direct avec Théôn d'Alexandrie sans qu'il lui faille éprou-

(65) Parmi les correspondants de Synésios le seul avec lequel il soit par
ailleurs resté en relations aussi longtemps est Olympios, son compagnon d'études
originaire de Syrie : cf. mes Études, p. 105-117, partie. 115 (lettres de 398 à
412/413).
(66) Cf. J. Mogenet- A. Tihon, op. cit. (cf. supra, n. 49), p. 69.
(67) Ibid., p. 76.
(68) Synésios a été étudiant pendant plusieurs années à Alexandrie de
ca 395 (?) à 398 (voir supra, n. 64), puis il y a séjourné à nouveau deux années
(lettre 123), durant lesquelles il connut l'archevêque Théophile et épousa sa
femme (403-404 selon ma chronologie), après quoi il y effectua au moins encore
deux autres séjours : en 407 et durant le second semestre de 411 : cf. mes Études,
p. 182-186, 137-146, 223, 247.
148 DENIS ROQUES [REG, 108
ver le besoin de passer, scientifiquement, par le truchement de
sa fille 69.

**
*

En conclusion, l'étude d'un détail des lettres 5 et 16 de Syné-


sios qu'on vient de mener et l'identification du Théoteknos et de
l'Athanasios qu'elles nomment avec le père et le frère d'Hypatie
aboutissent à plusieurs résultats positifs :
1) Elles permettent d'élucider un passage apparemment
nébuleux de la Correspondance du Cyrénéen et, pour cette
raison, laissé dans l'ombre.
2) Elles éclairent les relations étroites qui existaient, même
depuis la Pentapole de Libye (distante de plus de 700 km
d'Alexandrie, mais à cinq jours de voyage seulement par mer de
celle-ci : cf. la lettre 53 G) entre non seulement Hypatie et Syné-
sios — le fait était déjà bien connu — , mais même entre Syné-
sios et la très proche famille d'Hypatie : son frère et son père.
3) Elles autorisent à éliminer de cette famille le dénommé
Épiphanios, qui ne fut très vraisemblablement — on ne peut
être catégorique — qu'un disciple de Théôn et non son fils, tout
en lui ajoutant un autre membre : Athanasios, seul frère
d'Hypatie positivement connu.
4) Elles offrent la possibilité de situer la mort de Théôn au
plus tôt en 413, sans doute entre 413 et 415.
5) Elles mettent en relief les liens non seulement personnels,
mais aussi intellectuels qui unirent, de ca 395 à 413, Synésios à
une brillante famille de savants alexandrins de la fin du ive s. et
du début du ve s. ap. J.-C, nouvelle preuve que Synésios était
en relations étroites avec les capitales de la Méditerranée
orientale (ailleurs Constantinople, ici Alexandrie)70.

(69) Ainsi se trouve démentie l'affirmation d'Alan Cameron selon laquelle il


n'est «sûrement pas possible» que Synésios ait étudié avec Théôn; «puisque
Synésios ne mentionne nulle part Théôn», dit-il, «nous pouvons raisonnablement
supposer que Théôn était mort à l'époque où Synésios connut Hypatie» : cf.
Barbarians and Politics at the Court of Arcadius (d'A. Cameron, J. Long et
L. Sherry) (Berkeley/Los Angeles, 1993), p. 54-55.
(70) Ce lien entre la Cyrénaïque et le monde extérieur à travers l'éminente
personne de Synésios contrecarre l'idée d'une prétendue décadence de la
Cyrénaïque au Bas-Empire : cf. mon Synésios et la Cyrénaïque du Bas-Empire (Paris,
1987).
1995] LA FAMILLE d'hYPATIE 149
6) Enfin elles fournissent, rapprochées des recherches récentes
sur Théôn d'Alexandrie, l'occasion de saisir presque sur le vif les
recherches auxquelles se livrait Synésios en matière de
géométrie et d'astronomie, ce qui complète heureusement les
connaissances dont nous disposions déjà sur le sujet, grâce au
témoignage du Cyrénéen lui-même, et elles contribuent à mieux
cerner la personnalité protéiforme de Synésios, qu'on connaît
ainsi de mieux en mieux, en tout cas bien mieux que celles
d'autres gloires traditionnelles de la Cyrénaïque comme Ératos-
thène ou même Callimaque.

En définitive, l'étude qu'on vient de lire montre que l'analyse


des textes ne doit pas se limiter à une pure et simple
reproduction de la tradition érudite, ancienne ou moderne : si humble
soit-elle en effet, elle peut, pourvu qu'elle s'exerce avec patience
et dans un souci constant de pluridisciplinarité, mener à un
renouvellement appréciable des connaissances.

Denis Roques.

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