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Redonner à la culture populaire ses

lettres de noblesse
Martin Gladu

I l y a, certes, une différence entre la culture physique et la culture maraichère. Or dans

les deux cas il s’agit de culture. Ah, la culture, cette chose si…énigmatique.

L’éducateur populaire argue que le milieu des arts s’est, pour ainsi dire, approprié pour lui
seul ce terme, lui enlevant, du même coup, son caractère politique.

Dans une de ses conférences gesticulées, il dernier salue d’admiration – par une
synecdoque rigolote – celui qui sait cultiver…les potagers :

Et donc, je me suis mis au jardin. Et j’ai découvert que c’est un vrai savoir. C’est
beaucoup plus difficile de faire pousser un oignon que d’expliquer la crise de la
démocratie représentative dans un capitalisme financiarisé. Ça, c’est fastoche! Réussir
l’oignon, par contre…

Cette admiration n’est ni racoleuse ni sans fondement. Lepage explique que la réussite de
l’oignon requiert la mise en oeuvre d’un savoir particulier qui ne s’acquiert pas sur les
bancs d’école, démontant ainsi au passage les mythes de l’école comme vecteur
d’ascension sociale et de la démocratisation de la culture.

Mais si la culture de l’oignon était, par surcroit, un geste révolutionnaire?

Cela peut sembler loufoque d’opiner que la culture de l’oignon soit un geste
révolutionnaire. Ce puis, cependant, être le cas si le cultivateur pose son geste comme un
de résistance (à la domination des supermarchés, par exemple). Car, selon Lepage, la
culture, c’est « l’ensemble des stratégies qu’un individu mobilise pour survivre dans une
société de domination. »

Pour faire culture, il faut donc conjuguer action artistique et action sociale. C’était
d’ailleurs la vision de l’éducation populaire de Christiane Faure, dont l’oeuvre a motivé
Lepage : « J’ai toujours défendu le fait que l’éducation populaire était d’abord à base
d’action artistique (…) Je voulais une démarche artistique la plus exigeante, » disait-elle.
Max Weber parle d’action sociale pour désigner un comportement humain orienté vers
autrui, auquel l’acteur donne un sens. En revanche, Émile Durkheim postule qu’il peut y
avoir action sociale sans interaction entre individus : l’action sociale peut être présente
dans l'activité individuelle (pensée, sentiment, etc.) dès lors qu'elle correspond aux
manières d'agir, de penser, de sentir collectives.

Quel que soit le point de vue que l’on adopte, tous s’accordent pour dire que l’action sociale
désigne « l'ensemble des moyens par lesquels une société agit sur elle-même pour
préserver sa cohésion, » et que la culture en fait partie.

Mais qu’est-ce que c’est au juste la culture populaire? Est-ce ces manières d'agir, de penser,
de sentir collectives qu’étudiaient Durkheim?

La culture, c’est ça et plus encore. Pensons aux diverses locutions qui lui servent de
synonymes : savoirs populaires, savoir-faire, savoirs chauds (Luc Carton), patrimoine
immatériel, patrimoine vivant, traditions vivantes, pratiques traditionnelles, disciplines de
tradition orale, arts populaires, traditions populaires, folklore, etc. Voilà autant de
désignations qui réfèrent toutes au concept de culture populaire. Il y a d’ailleurs lieu de
s’attarder au terme folklore, lequel non seulement englobe tous ces synonymes mais fourni
la méthode par laquelle le folklore lui-même se construit, se préserve, se dissémine, etc.

Le folklore (de folk et lär, soit instruction populaire, enseignement mutuel, le savoir du
peuple), c’est l'ensemble des productions collectives émanant d'un peuple et se
transmettant d'une génération à l'autre par voie orale et par imitation. Les manifestations
culturelles suivantes constituent le folklore : locutions, dictons, proverbes, jeux et chants,
contes et légendes, fables et fabliaux, récits et histoires, coutumes, traditions, costumes,
danses, rites, habitations, techniques, instruments et outils, médecine populaire et
traditionnelle, mets et plats, artefacts, astuces, etc.

Le folklore, c’est donc deux choses : a) une façon d’enseigner, de passer, de disséminer,
de transmettre, de préserver, etc., et b) un corpus changeant de productions collectives,
lesquelles contiennent en elles-mêmes les savoirs enseignés, transmis, passés, etc.

Toutes ces productions sont à la base de ce ciment social que l’on nomme « la culture. »
Chacun y puise et y contribue à sa guise, faisant de la culture quelque chose de vivant et
de ces acteurs des gens cultivés.

Dans cette perspective, être cultivé devient synonyme d’engagement politique.