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Le rapport de cela avec la révolution ?

Un écrivain ne peut se définir que par son


travail. Au regard de ce travail, la révolution est essentiellement une forme, celle
de la dernière différence, la différence qui ne ressemble pas. Placé devant une
situation historique nouvelle, Sollers en profite : il exploite le principe,
longtemps censuré, selon lequel le rapport de la révolution et de la littérature ne
peut être analogique, mais seulement homologique : à quoi bon copier le réel,
même d’un point de vue révolutionnaire, puisque ce serait recourir a la langue
bourgeoise par excellence, qui est précisément celle de la copie ? Ce qui peut
passer de la révolution dans l’écriture, c’est la subversion, l’incendie (image sur
laquelle s’ouvre « Nombres »), ou, si l’on préfère parler positivement,
le pluriel (écritures, citations, nombres, masses, mutations). Ce dont Sollers
marque à la fois la suite et le commencement, c’est cette sortie hors du jeu
narcissique de l’Occident, l’avènement d’une différence absolue — que la
politiique se chargera bien de représenter à l’écrivain occidental, s’il ne prend
les devants.
R. B., Le Nouvel Observateur du 30 avril 1968 (repris dans Sollers écrivain).
Philippe Sollers, mandarin ou révolutionnaire ?
Quel écrivain est Philippe Sollers ? La question se pose :
• Parce qu’il a provoqué encore les réactions les plus opposées, soit l’hagiographie, soit de sévères sentences, après la
parution de ses deux derniers ouvrages : un roman Nombres et un recueil d’essais Logiques.
• Parce que ce jeune homme, reconnu à ses débuts par Mauriac et Aragon, ne se veut l’héritier de personne. Mais briseur
d’idoles, iconoclaste, assurant que commencent, avec lui et quelques autres, l’écriture moderne et aussi la lecture. Ce
"terrorisme" caractérisant la revue Tel quel.
• Parce qu’enfin Sollers est un écrivain hermétique, et que des critiques, comme Roland Barthes, n’ont pas élucidé, pour le
lecteur, ses textes sibyllins.
Toutefois, un poète qui joue savamment des mots et souvent convainc par les grâces, les scintillements, les géométries
passionnées de son écriture. Mandarin ou révolutionnaire ? Quel écrivain est Philippe Soliers. Nous publions (en page II)
deux critiques parfois contradictoires. Raymond Jean voit en Sollers un révolutionnaire, et François Bott, un mystique ; et
Philippe Sollers, lui-même, expose, dans un entretien, sa théorie de l’écriture.

Comment concevez-vous les rapports entre histoire et langage ?


— Le langage, pour moi, n’est pas seulement un moyen d’exprimer, de
représenter la réalité, il est aussi une réalité historique. Il fait partie de l’histoire,
comme l’économie, comme la politique. Il y a une histoire économique, une
histoire politique, une histoire textuelle, qui s’entrecroisent et composent une
trame complexe. Le langage et l’idéologie qu’il implique forment une série
spécifique, en rapport avec les autres séries.
L’expression intervient dans un milieu déjà formé. Ce milieu, c’est le langage, le
texte de la société capitaliste. Nous " habitons " ce texte, nous sommes investis
par lui et par l’idéologie qu’il produit. La nouvelle philosophie du langage est un
matérialisme sémantique...

Mais comment dépassez-vous le "langage bourgeois" ?


— Par un travail pratique et théorique... Le langage n’est pas un milieu inerte,
comme le veut Sartre : il nous travaille et nous le travaillons. Il y a une
dialectique... En ce moment, le langage marxiste se diffuse parmi les étudiants,
il les " travaille ", de sorte qu’ils font éclater le langage de la classe dominante...
Mais cette diffusion du marxisme s’accompagne d’un affaiblissement théorique.
La plupart des intellectuels conçoivent mal leur rapport à l’économie. Ils ont une
vue mythique, mystique du prolétariat. D’où une confusion qui vient surtout du
fait que ni Marx, ni Lénine ne sont réellement lus.

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