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BONJOUR ÉCOLE UNE

Gustavo Stiglitz

L'École de la Cause freudienne | « La Cause freudienne »

2010/2 N° 75 | pages 28 à 38
ISSN 2258-8051
ISBN 9782905040695
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Huit passants considérés

Bonjour École Une


Gustavo Stiglitz
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Jacques-Alain Miller — La première partie de cette matinée a déjà été si riche, si abon-
dante, qu’on a l’impression d’avoir déjà fait tout un congrès ! Mais non, c’était seulement
deux témoignages, des textes comme on n’en entend nulle part ailleurs qu’à l’AMP. C’est ce
que nous avons de plus original et de plus risqué. Dans l’après-midi, nous aurons l’occa-
sion de mettre en question cette pratique de témoignages publics – que nous n’avons pas
toujours eue – qui peuvent poser certaines questions éthiques.
Nous allons quitter la langue brésilienne pour l’espagnol de Gustavo Stiglitz et pour
l’italien de Sergio Caretto.
Gustavo a fait son analyse entre Barcelone et Buenos Aires. Il est passé par cinq
analystes, mais comme il me le rappelait encore à l’instant, il considère que l’analyse n’a
vraiment commencé qu’avec le troisième. Son premier changement d’analyste est dû alors
à son retour à Buenos Aires. Il a donc laissé son analyste à Barcelone. À Buenos Aires, il
s’est analysé avec Javier Aramburu, un analyste de renom, un de nos grands collègues qui
est décédé. Il est donc passé au troisième analyste.
En revanche, Sergio Caretto s’est analysé dans son Piémont natal. D’ailleurs, le dialecte
piémontais joue un rôle dans son témoignage. Même son nom de famille – Caretto – a
un sens, si on le décompose et si on connaît le piémontais. Il s’est analysé à Turin, avec la
même collègue, pendant vingt-deux ans. Gustavo, c’était pendant vingt-quatre ans. Dans
son texte, il dit : « à peu près la moitié de sa vie ». Je lui ai demandé des précisions, il m’a
donné celle-là.
Pourquoi dans cet ordre ? Les deux collègues se sont autodiagnostiqués comme névroses
obsessionnelles. C’est indiscutable. J’ai dit à ce propos qu’ils y étaient comme des poissons

Gustavo Stiglitz est psychanalyste, membre de l’Escuela de la orientación lacaniana [EOL].


Traduction : Guy Briole.

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dans l’eau. Je crois que c’est conforme à l’esprit de la passe. On peut très bien terminer son
analyse dans une certaine forme de malheur, mais à ce moment-là, il ne faut pas
faire la passe et venir exposer ça devant tout le monde. Lacan a dit que la passe obéit à
la structure du mot d’esprit. Il est donc conforme à l’esprit de la passe que ceux qui expo-
sent leur cas témoignent d’un certain humour – chacun le fait à sa façon – et qu’on ait,
dans le commentaire, l’occasion de rire, ne doit pas être le moins du monde considéré
comme offensant. C’est dans l’esprit même non pas de la psychanalyse en général, mais du
témoignage de passe. Je le dis pour les « nouveaux venus » qui sont en analyse et qui
traversent des moments difficiles. Le rire est permis lorsque quelque chose est clos sur un
certain mode.
Nous commencerons par Gustavo parce que, si ce sont deux témoignages de névrose
obsessionnelle, disons que l’angle est plus ouvert dans le témoignage de Gustavo et que
l’angle est plus serré dans celui de Sérgio. J’ai donc pensé que c’était l’ordre optimal.
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Gustavo Stiglitz — J’imaginais pour ce premier témoignage une scène moins solen-
nelle ; à l’EOL, avec moins de monde, sans traduction simultanée… bref, un envi-
ronnement plus familier. Mais nous sommes citoyens de l’orientation lacanienne,
décidés à habiter l’École Une… il ne restait donc qu’à y aller !
En apprenant que la série des témoignages des nouveaux AE inaugurerait ce
congrès, je me suis dit, comme chaque fois que je suis confronté à une situation inat-
tendue : « Je m’en débrouillerai ! » Dans le solde que m’a laissé l’analyse, il y a notam-
ment un certain goût du risque1, que je n’avais que trop tenu à distance.
Je voulais me sentir chez moi, disais-je, eh bien ! c’est le cas et c’est ce qui me fait
vous dire : « Bonjour, École Une ».

Le point de départ

L’expérience analytique est l’écriture d’un arc lisible en fin de parcours, après avoir
été écrit une fois de plus. Il en fut ainsi pour moi, comme pour cette feuille de papier
sur laquelle je pensais avoir déjà jeté quelques notes ; mais elle n’a jamais existé, j’ai
cru l’avoir perdue, et j’ai donc dû écrire à nouveau.
L’arc a pour point de départ un fantasme d’exclusion, ainsi qu’un symptôme dont
l’enveloppe formelle était : « Je suis toujours en dehors. » Trois causes surdétermi-
nantes s’en sont dégagées dans mon trajet analytique.
D’abord, l’idée de toujours décevoir le père. Quelque chose s’était transmis de la
désillusion paternelle ; il ne s’agissait pas de la mienne – j’étais déjà grand quand j’ai
su la chose –, mais de la vacillation de celui qui allait devenir mon père dans une
conjoncture cruciale de sa vie, lorsque, entre devoir et désir, il avait choisi le devoir,
selon la vérité menteuse du roman familial.

1. Je reprends une expression utilisée par Patrick Monribot dans le Journal des Journées no 90.

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Puis, les restes phonématiques articulés par le sujet dans l’enfance avec les pierres
de soutènement du mur de lalangue, face au désir mélancolisé, mortifié, de la mère
en deuil qui voulait me faire dormir : no-ni-no-nó-ma-má. « Faire noninonó » disait
ma mère en castillan [comme l’on dit en français « faire dodo »], « noninonó » étant
le terme utilisé avec les petits pour le sommeil. Un symptôme formé de ces restes,
avait cristallisé, qui n’a cédé qu’au bout d’un certain temps d’analyse : une insomnie
d’endormissement, fertile en activités solitaires procurant de la jouissance au sujet,
via la musique, l’écriture de ses pensées, et surtout ses fantaisies érotiques.
Les phonèmes « no-ni-no-nó » forment par ailleurs une série symbolique qui
ordonne un réel, comme les parcours possibles et impossibles dépliés par Lacan dans
son texte sur La Lettre volée et dans le Séminaire II. Or, le sí [oui] n’y figurant pas
– ou si peu, mêlé au « non » dans le phonème ni – était resté du côté des impossibles,
comme le nom d’un désir trop prévenu, non décidé, et devant lequel le sujet recu-
lait. Procrastination oblige : il laissa tomber des aptitudes certaines pour la création.
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Il fallait qu’il étudie, encore, avant d’aller faire de la musique avec les autres ; mais
voilà : il n’y allait pas et ne parvenait pas davantage à s’enthousiasmer pour le travail
solitaire. Plus tard, sa stratégie fut de se loger dans une fausse fenêtre ouverte toute
grande sur le savoir, en embrassant une carrière médicale.
La troisième cause, enfin, dérivait d’une scène fantasmatique construite dès la prime
enfance. Il fallait la répéter, dans les moindres détails : en promenade avec mes parents,
je les laissais s’éloigner. Cherchant à savoir s’ils me regardaient, je les fixais intensément,
non sans excitation sexuelle ; lorsque ceci atteignait la limite du supportable, je me
mettais à courir pour les retrouver. Le regard occupait déjà une place centrale dans le
lien à l’Autre. Là se trouvaient la matrice du va-et-vient, propre à la névrose obses-
sionnelle, entre procrastination et hâte, ainsi que la question : « Peux-tu me perdre ? »
Ce souvenir vivace acquit le statut de fantasme : jouir d’être l’exclu de l’Autre.
Mais, entendons-nous bien, c’était une exclusion soigneusement dosée : pas question
d’être laissé tomber par l’Autre. C’est pourtant là que j’ai trouvé le fondement libi-
dinal de mon accord avec le sentiment d’être en dehors.

Névrose et stratégie

Conformément à la fiction (fixion) du fantasme, la stratégie pour ne pas rester en


dehors de l’Autre – autrement dit, le déploiement de la névrose – fut, dans l’enfance,
celle d’être le clown de l’Autre et, à partir de l’adolescence, de faire de l’humour. Le
signifiant-maître clown sera repris et transformé à la fin de l’analyse.
L’humour a été un moyen de ruser avec les exigences surmoïques. Faire rire avait
toujours été source de satisfaction, fût-ce au prix d’un certain ravalement. L’humour
était porté à la dignité d’accomplir sa fonction… de « transfuge dans le comique de
la fonction même du “surmoi” [avec] le grain de sel qui lui manque »2. C’était mon

2. Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 769.

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grain de sel, là où le condiment principal était le devoir ; cet instrument pour le lien
social prend par ailleurs ses sources dans la saga de l’amour samaritain3 : donner à
l’Autre ce qui lui manque – le rire en l’occurrence – pour jouir de son amour. Dans
la relation avec le partenaire amoureux, l’humour jouait aussi sa partie : le trait déter-
minant dans le choix du partenaire était un regard mélancolique – marque maternelle –,
sous lequel pouvait naître un sourire. Lorsque la relation amoureuse eut à être réin-
ventée, l’humour poussa à l’invention d’une relation ahumoureuse : face au non-
rapport sexuel, l’ahumour devint ainsi un puissant instrument du lien.

Le lien à la psychanalyse et son fondement névrotique

Être l’objet d’une analyse


J’ai eu dans la première enfance une série de symptômes, de l’énurésie, en passant
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par des peurs généralisées, des phénomènes psychosomatiques, jusqu’à des agressions
envers ma mère – pour la réveiller, sans doute. Deux peurs se détachaient plus parti-
culièrement : l’une, diffuse, non localisée ; l’autre, bien concrète, dont les clowns
étaient l’objet. Cela cessa à cinq ans, lorsque j’eus à souffrir les interprétations de
deux analystes kleiniennes successives, qui me frappèrent durement avec leurs
fantasmes, soutenant qu’il s’agissait des miens. Je ne me souviens pas des effets théra-
peutiques – il y en eut, paraît-il. En revanche, je me rappelle en être passé par ce
regard n’ayant d’yeux que pour les jambes à demi couvertes de l’analyste, à quoi l’ana-
lyse m’avait réduit. C’est dire que le principal résultat de cette analyse a été d’orienter
de manière décisive mon trait de perversion fétichiste.
Devant cette irruption du corps féminin, ma réponse fut de me livrer à une acti-
vité frénétique qui consistait à vider des tubes de colle, pour les emboîter ensuite de
sorte à ce qu’ils ne forment plus qu’un seul long tube. Le semblant phallique réglait
tout autant la castration féminine que la réponse subjective face à une jouissance
inconnue. L’analyste ne cessait pas de me fournir en colle !
Le livre en anglais et l’intérêt pour la psychanalyse
Il y avait à la maison deux langues réservées, pour aborder les sujets interdits aux
enfants ; ma sœur, de six ans ma cadette et moi-même en étions donc exclus ; il y avait
aussi quelques endroits inquiétants.
La première langue fut l’anglais, puis, lorsque j’en eus acquis les rudiments, les
conversations interdites aux enfants se firent en yiddish ; je décidai alors que ces
conversations ne m’intéresseraient plus.
L’endroit le plus inquiétant de la maison était un grenier sombre, au bout d’un
escalier, qui renfermait des savoirs inconnus : livres, vieux appareils électriques et

3. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du dépar-
tement de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 17 décembre 1997, inédit.

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médicaments du père, médecin, avec lesquels je jouais à faire des mélanges de


parfums et de couleurs, des plus délectables aux plus répulsifs.
Alors, se produisit le choc entre le peu que je savais de la langue anglaise et l’un des livres
du grenier, faisant jaillir l’étincelle qui allait allumer le désir et me conduire jusqu’ici. Je
tombai sur Fundamentals of Psychoanalysis, l’ouvrage de Franz Alexander. Ce livre m’a
fasciné. Je me rappelle encore l’image de l’Oncle Sam assis sur une montagne de pièces, au
milieu d’un passage relatif à l’érotisme anal. On reconnaîtra sans peine par quelles voies ma
névrose s’est construite. Pourtant, à ma grande surprise, quand après bien des efforts je
retrouvai ce livre, l’image en question ne s’y trouvait pas. J’ignore toujours d’où je l’avais
extraite pour la condenser avec ce texte. Depuis cette rencontre, la langue d’un savoir
interdit et les mystères du familier restèrent soudés. L’Unheimlich et la psychanalyse.

La moitié d’une vie (à ce jour) en analyse


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J’avais vingt-trois ans quand j’ai fait ma première demande d’analyse. Ce fut le
début d’un long parcours qui passa par cinq analyses – différentes, bien que toujours
la même – dans deux pays et qui a couvert à peu près la deuxième moitié de ma vie.
J’en ai extrait l’arc qui va du point de départ à la sortie obtenue, imparfaite, par la
voie du sinthome.
Le choix de chaque analyste s’est appuyé sur un signifiant isolable après coup :
l’analyste-lacanienne, l’analyste-de-la-garantie, l’analyste-femme-qui-sait, l’analyste-
qui-met-la-main-à-la pâte4 et le clown-hétérogène… Je m’en tiendrai ici à la logique
des trois dernières tranches.
Situer le savoir du côté des femmes m’avait conduit à l’analyste-femme-qui-sait.
Contrairement aux apparences suggérées par la réalité quotidienne, où le père était
celui qui détenait le savoir, un savoir universitaire, j’avais fait cette supposition dès
l’enfance – mon plus vif intérêt concernant évidemment le savoir sur la jouissance.
Cette analyse activa un trait dont j’ai trouvé le nom précis dans les récents débats
sur la passe : délocalisé. Ainsi, je vivais à Barcelone, tout en publiant mes premiers
travaux à Buenos Aires. Mais le mouvement essentiel de cette période fut la perte de la
nostalgie : le sentiment nostalgique de la terre natale, de la famille et des amis disparut
du jour au lendemain, me laissant dans le désespoir et l’angoisse les plus absolus.
Cette chute eut son corrélat dans le transfert. Le signifiant analyste-femme-qui-sait se
transforma en « la femme, que sait-elle ? » Dans l’intervalle, une découverte, qui m’avait
semblé fort bien formulée par Georg Simmel dans son essai sur le relatif et l’absolu dans
le problème des sexes : « Le genre “femme” est certes assez important pour exiger des
concepts appropriés ; mais [...] les fines nuances dont il s’agirait ici manquent [...] tout
autant qu’elles leur manquent à elles-mêmes pour se faire comprendre des hommes. »5

4. Poner las manos a la masa comporte également un deuxième sens qui signifie être audacieux, téméraire, que l’on
pourrait traduire en français par « ne pas avoir froid aux yeux ».
5. Simmel G., « Ce qui est relatif et ce qui est absolu dans le problème des sexes », Philosophie de la modernité, Paris,
Payot, coll. Critique de la politique, 1989, p. 103.

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Pour Simmel, comme pour Lacan, le signifiant de La femme manque, aussi bien
à elles qu’à eux. Muni de cette trouvaille et de ses effets de désidéalisation de l’Autre
sexe, je m’adressai à un analyste homme, en même temps que je m’installais à Buenos
Aires. En quittant la troisième analyste, je lui avais offert un livre avec une dédicace
paraphrasant un poème de T. S. Eliot : « Merci de m’avoir emmené là où j’étais déjà,
afin que je puisse, pour la première fois, reconnaître le lieu »6. Tel avait été le véritable
début de l’analyse.
La décision de vivre en Argentine s’accompagna d’un sentiment de perte et de joie
mêlées. La joie du choix, avec l’acceptation de la perte nécessaire. Sans le poids de la
nostalgie.

Construction du fantasme et vidage de l’objet

C’est du titre d’un Séminaire qu’il avait donné à Buenos Aires – j’en avais acheté
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à Barcelone la version publiée – que j’avais extrait le signifiant du nom de mon nouvel
analyste : celui-qui-met-la-main-à-la-pâte. Je voulais m’analyser avec un analyste
homme et m’affronter une bonne fois aux semblants. Ce nouveau choix dessinait
une bande de Moebius géographico-topologique, où le familier et l’étranger s’ins-
crivent en continuité. L’analyste, lui, est l’opérateur de la coupure qui permet de
cerner la jouissance, dans sa particularité.
Cette tranche a notamment permis d’effectuer la construction du fantasme être
exclu de l’Autre ; dès lors, traversée du fantasme et réduction du symptôme deve-
naient possibles, jusqu’à l’indice, dans le texte d’un rêve, d’un sinthome sans Autre
à qui l’adresser.
Découvrir que je n’étais pas tout le temps surveillé par les autres, mais qu’il s’agis-
sait d’un fantasme, m’allégea considérablement. Une simple observation de l’ana-
lyste y avait suffi : « être regardé n’est pas la même chose que la pensée d’être
regardé » ; cette torsion avait fait ressurgir un souvenir d’enfance refoulé jusqu’alors,
un souvenir traumatique, crucial, par son poids de réel. Dans l’entresol de la maison,
il y avait un vase que ma mère garnissait toujours d’immortelles, ces fleurs séchées aux
couleurs sombres que j’appelais « toujours mortes »7.
Une nuit, bravant ses peurs, l’enfant que j’étais se dirigea vers l’entresol ; sur le
seuil, j’eus un phénomène erratique de la conscience : ce n’étaient pas les immortelles
que je vis sortir du vase en cuivre, mais, à leur place, la tête de ma mère qui
me souriait, les yeux fixés sur moi. Cela me laissa si perplexe qu’à l’instar de
Sergeï Pankeiev avec son doigt coupé, je n’en dis jamais rien à personne. J’oubliai
cette expérience jusqu’à l’émergence de ce souvenir en analyse.

6. Cf. Eliot T. S., « Little Gidding », Poésie, trad. Pierre Leyris, Paris, Seuil, 1976, vers 241-245 (p. 220-21) la citation
entière en anglais est : We shall not cease from exploration / And the end of all our exploring / Will be to arrive where
we started / And know the place for the first time. « Nous ne cesserons pas notre exploration / Et le terme de notre
quête / Sera d’arriver là d’où nous étions partis / Et de savoir le lieu pour la première fois. »
7. En espagnol, les immortelles s’appellent des siemprevivas [« toujours vivantes »] !

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Dans cet entre-sol – entre-jambes de ma mère – j’aurais ainsi aperçu quelque chose
pour, très vite, ne plus m’en tenir qu’à son visage. La scène traduisait quelque chose
de cette horreur et de la fonction de l’objet regard comme bouchon de la castration
maternelle. C’était le retour, sous une forme inversée, de la stratégie d’un mode de
jouir – la regarder s’éloignant – qui était en fait une défense pour tempérer la jouis-
sance de l’Autre me regardant dormir.
Un nouveau virage se produisit avec l’un des rêves de la fin : « Je vais faire un exposé
à l’École. Avant de commencer, je demande à une collègue – dont le nom peut évoquer
la chance, ou l’espoir – qu’elle veuille bien approcher de moi une paire de ciseaux pour
découper des figurines en papier dont les deux faces sont identiques. À peine ai-je les
ciseaux en mains que je ne trouve plus l’objet à couper. “Il n’y a rien à couper”, dis-je. »
Les tours précédents ont déjà effectué les coupures possibles et l’objet reste réduit
au rien.
Les ciseaux ne sont pas un objet quelconque. Enfant, je m’appliquais très souvent
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à réaliser la coupe parfaite, tout en vérifiant que je n’étais pas de ceux qui font de
belles découpes. Les ciseaux, on les prend par ces « yeux », ces trous où passent les
doigts. Les yeux vides des ciseaux constituent l’appui permettant à l’instrument de
fonctionner, de couper ce rien. Des yeux vides qui n’ont rien à couper, comme dans
la scène du vase de cuivre : il n’y a rien à couper dans la mère – découverte que l’on
suppose logiquement antérieure à la vision de la tête coupée dans le vase.
La castration de l’Autre fait son apparition là où elle avait toujours été… voilée
par l’objet.
C’est aussi la chaîne signifiante de l’association libre qui se coupe. S’il y a la certi-
tude qu’il y aura toujours un signifiant supplémentaire à ajouter à la chaîne, aucun
sens n’en est désormais attendu : coupée, la série infinie des associations, coupé, le
regard qui me regarde ; le regard peut maintenant être orienté. Vers l’Autre, vers
l’Autre sexe, vers l’École.

Le lien à l’École et ses scansions

Scansion 1
Je me trouvais dans l’ascenseur du bâtiment de l’EOL avec mon analyste et d’autres
collègues. Je ne me rendais pas à l’École, mais dans une institution dans laquelle je
travaillais. Au moment de sortir, j’entendis l’analyste me dire : « Ce n’est pas ici, c’est
en haut. » « Je monte tout de suite », lui répondis-je en mentant. D’une voix plus
forte, il répète alors : « Ce n’est pas là, c’est en haut. » Cette phrase me fit honte, car
elle visait la faiblesse de mon lien à l’École, mon désir prévenu. Là aussi, j’étais un
peu sur le bord, en dehors. Le savoir était chez les autres.
Cet épisode a constitué à la fois un enseignement et une invitation. D’une part,
j’appris que l’analyste est toujours prêt à soutenir le semblant qui convient pour que
le sujet ne s’arrête pas à la bêtise de sa jouissance ; d’autre part, je compris que j’étais

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invité à cesser de tourner autour de l’École, à m’identifier à la communauté des


psychanalystes d’orientation lacanienne, laissant ouverte la question de savoir à quel
point de celle-ci j’allais m’identifier.
Scansion 2
Après m’être plaint d’un refus concernant un travail que j’avais proposé pour une
Rencontre américaine du Champ freudien, sur le pas de la porte, j’entendis l’analyste
dire : « Il ne convient pas de s’identifier au lieu de l’exclu, c’est une mauvaise place. »
L’énoncé de mon fantasme par la bouche de l’Autre et la conclusion – « c’est une
mauvaise place » – me poussèrent à publier dans un média à grand tirage le travail qui
avait été recalé. Il était possible de rendre compte publiquement de ma pratique, en tant
que membre de l’École, décollé du « non » de l’Autre. La pratique n’était pas suspendue
à son clin d’œil. Je m’étais autorisé comme psychanalyste, dans l’École et dans la cité.
J’étais déjà quasiment comme un en plus dans cette communauté de disparités, de
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sujets identifiés autour de la question « Qu’est-ce qu’un psychanalyste ? » Mais je ne
savais pas encore quel trait singulier m’y soutenait.
Avant de se réduire à un trait, l’exclusion était un symptôme source de souffrance.
L’École n’avait pas encore cessé d’être « un camp de détention des survivants, […] une
synagogue ou une église, [ou] une cuisine dans laquelle je serai dévoré »8 ; mais elle
était déjà un pôle libidinal où loger le vide de signification nécessaire au déploie-
ment du désir de l’analyste. Ce n’est pas sans quelques avatars pour le moins inat-
tendus que l’analyse en est arrivée là.
La cure avec le quatrième analyste se vit brutalement interrompue par son décès.
J’en éprouvai une solitude infinie. Comment continuer sans lui ? Je ne voyais
personne avec qui en parler, ni les collègues, ni les analystes possibles. La disparition
du partenaire-analyste produisit une chute limitée et temporaire du sujet supposé
savoir. Plus que d’une véritable chute du sujet supposé savoir, il s’agissait d’un
cynisme transitoire étayé sur cette phrase : « Les analystes meurent aussi. » C’est grâce
à un roman écrit par un autre analyste que l’École m’apparut en tant que partenaire.
Alors que j’étais sur le point de rester une fois de plus en dehors – de l’analyse, cette
fois – et sous l’effet mortifiant de la perte, la rencontre avec le réel de la mort produisit
son effet : se sortir du désir mortifié par la mort de l’Un – tel celui de ma mère avec
le décès de son père.
Il n’y aurait plus jamais cet analyste-là. Il s’agissait maintenant de choisir dans l’École.

Le clown, encore

Analyste et écrivain : j’ai acheté son roman, La fortuna [« La chance »]. La


quatrième de couverture indiquait que le personnage central du roman vivait entre

8. Laurent É., « Du langage public au langage privé, topologie du passage », La Cause freudienne, no 58, octobre 2004,
p. 117.

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Huit passants considérés

deux villes – comme moi, à une autre époque. En voyant la photo de l’auteur sur le
rabat du livre, une phrase me vint immédiatement : Que soyapa 9 ! [en verlan : « Quel
clown ! »] Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas m’analyser avec quelqu’un d’étranger,
d’hétérogène à l’imaginaire du groupe ?
Le clown est loin d’avoir été un semblant mineur dans ma vie. Enfant, les clowns
me terrorisaient. Plusieurs fois, on m’emmena au cirque. Tout allait bien jusqu’à ce
qu’apparaisse l’horreur dans ces bouches et ces rires exagérés, trous obscurs prêts à me
dévorer. D’un autre côté, « faire le clown » était le semblant dont je m’étais servi
durant l’enfance pour me faire une place dans l’Autre.
C’est avec ces signifiants – hétérogène, clown, soyapa – que je me suis adressé à
lui. L’entrée dans cette analyse se fit clairement par la voie du transfert négatif ; la
première chose que je lui dis fut qu’il m’était apparu comme un clown dans la photo
du livre, un soyapa.
L’interprétation – un déplacement supplémentaire de syllabes : de soyapa à ya
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paso – est tombée comme une guillotine. Deux mots et un programme de travail : « eh
bien ! il s’agit de la passe », substituant à la tristesse un affect d’enthousiasme et, au
transfert négatif, un amour de transfert, ouvrant de nouveau l’inconscient. Comme
le début de la cure, sa conclusion se servit du travail du rêve. Jusqu’à ce qu’il n’y ait
plus à dire.

Le rêve de l’adresse

« Je dis à l’analyste-qui-met-la-main-à-la-pâte que je ne suis plus là, je m’en vais


vivre à Montevideo. Il m’adresse à un analyste – écrivain, lui aussi – de cette ville afin
que je puisse y poursuivre mon analyse. Son fils l’appelle au téléphone et lui reproche
son inconsistance en tant que père. »
Le rêve condense la chute du père, la sexualité et la version du plus-de-jouir du
sujet. Dans le rêve, il y a une auto-adresse, avec le consentement de l’analyste mort.
Le travail associatif s’est servi d’une version historique, transmise par mon père,
concernant le nom Montevideo : Monte - vide - eu [« Je vois un mont, une
montagne »] !
– Monte : est une partie du nom de la ville d’origine du sujet. Monte Grande, qui
évoque Mont de Vénus ;
– vide : vide de jouissance – vi : j’ai vu – (plus-de-jouir du regard) ;
– eu : je. Le Je constitué autour du mode de jouir.
Le regard vise le lieu du vide. Un Nom-du-Père – inconsistant – se substitue à la
consistance du regard de la mère depuis la vision du vase. Père et mère, les deux faces
de l’Autre et de l’objet. Le bord s’écrit entre sens et réel, là où le plus-de-jouir est
séparé du corps. Le parcours pulsionnel est « réduit à sa plus simple expression ».

9. Clown se dit payaso, déformé en soyapa, selon un usage courant du verlan à Buenos Aires. En français, on pense à
Paillasse, personnage de la Commedia dell’Arte.

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Gustavo Stiglitz Bonjour École Une

Rêves de sortie et passe

La sortie et le désir de passe furent scandés par une série de rêves. L’analyste y
était toujours présent, hors de son cabinet : marchant, juché sur un mur mitoyen,
donnant une conférence dépourvue de sens, etc.
« Je parle avec lui de psychanalyse et de l’École. Au moment de nous quitter, nous
sommes surpris par une même phrase qui nous traverse : “Nous avons oublié la
séance !” »
« Je suis avec lui et d’autres analystes. Nous déambulons dans les couloirs de
l’École. L’analyste dit : “J’ai fait mon analyse avec Gustavo Stiglitz et le signifiant du
transfert était voie.” »
La passe comme voie frayée de l’analysant à l’analyste, vers la communauté des
analystes. Le rêve interroge aussi la place de l’analyste à la fin ; un analyste en plus,
dis-parate dans la communauté.
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Post analytique

Ce fut le temps pour comprendre cette sortie, déjà décidée. L’arc analytique entre
le début et la fin prit la forme de l’entrée et de la sortie du destin.
L’analyse avait consisté en la recherche d’une issue hors de cette trame composée
par la vacillation paternelle, les premiers phonèmes de lalangue et le fantasme d’ex-
clusion. Autrement dit, en la recherche du trou adéquat pour échapper à mon destin
singulier.
Plutôt que de me ridiculiser moi-même, il s’agissait d’endosser le ridicule de la
bonne manière10 ; de ne pas avoir honte de me servir des semblants avec lesquels je
compte pour cerner mes morceaux de réel, tout en sachant qu’ils y échouent.
C’est dans ce temps post analytique, pendant la passe et lors d’un entretien posté-
rieur, que l’arc a pris sa forme définitive et que j’ai pu formuler l’« équation person-
nelle » ayant permis la sortie. J’emprunte le concept d’« équation personnelle » à la
théorie de Friedrich Wilhelm Bessel sur les erreurs de l’observation ; ainsi nomme-
t-il le fait que les observateurs en astronomie diffèrent de manière systématique dans
leurs mesures. L’intéressant est qu’il s’agit d’une solution pas sans erreur, étant donné
que celle-ci n’est pas éliminable. C’est précisément une solution qui prend appui sur
l’erreur singulière.
Pourquoi, étant au cœur de la cuisine de l’École en tant que passeur, continuais-
je à ne pouvoir me déprendre de la jouissance de l’exclusion ? Là était le noyau opaque
du symptôme. Le programme de jouissance suivait la règle des petites lettres
dépouillées de sens « no-ni-no-nó » tandis que le fantasme d’exclusion restituait
quelque chose du sens. J’étais alors prêt à me servir de cette notion d’« équation

10. Cf. Leguil F., intervention au cours de J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien », enseignement pro-
noncé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 14 mars 2001, inédit.

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Huit passants considérés

personnelle » dont la solution – inconsistante, pour provenir de S(A/ ) – a résolu (sans


pour autant signifier sa disparition) la jouissance opaque du symptôme.
J’isole deux temps et deux versants dans cette solution :
– dans le registre, privé, de la cure, la perte de jouissance impliquée par la substi-
tution signifiante d’« exclu » par « hétérogène » me situa dans le champ de la diffé-
rence, au-delà de l’impuissance que j’attribuais au symptôme ;
– dans le registre public, la mise en acte de cette transmutation vint par la voie
du Witz : bavardant avec une amie analyste alors que j’étais passeur, je serinai une fois
de plus ma vieille rengaine : « Ma relation avec l’École a toujours été un peu de
côté… » ; le bref silence qui s’ensuivit fit résonner le a été – « cela a toujours été » –,
puis nous éclatâmes de rire. Cette jouissance ne m’appartenait déjà plus et il était
ridicule de la convoquer. Il ne s’agissait plus d’inviter l’autre à rire de mes manques,
mais de la névrose même, dont on peut se passer. De payaso-soyapa à ya paso11, la voie
était libre, pour… passer à autre chose.
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Cette sortie des ornières du destin démontre que, dans la répétition du même, se
présente l’opportunité d’inventer du nouveau, à partir de la contingence.
Le doute relatif à la désillusion du père, vacillant entre devoir et désir, a cessé de
faire du bruit.

Jacques-Alain Miller12 — Vous êtes donc passé d’être en dehors – exclu –, à hétérogène,
conserver un trait différentiel à l’intérieur. Cette distinction subtile, presque impalpable,
s’est étayée sur le signifiant clown, qui vous a servi depuis le début, avec son trait de déva-
lorisation. Le père étant inconsistant et désidéalisé au départ, l’exclusion s’est fixée sous le
regard mélancolisé de la mère. Il me semble que vous avez un surmoi féminin, constitué
par le regard. C’était donc sur la base d’une faute transcendantale que vous n’alliez pas
être à la hauteur... et c’est avec le choix du dernier analyste, qui avait ce trait spécifique
d’être dedans, que le signifiant hétérogène s’est inventé.
Ainsi, vous êtes venu, de loin, de Buenos Aires à Paris, parler de votre cas.

Gustavo Stiglitz — C’est vrai, je viens de loin. (Rires).

Jacques-Alain Miller — J’ai découvert le texte de Gustavo après l’avoir rencontré la


veille, dans une réunion où les AE étaient invités à présenter leurs projets. Quand Gustavo
a déclaré qu’il voulait exercer son rôle en dehors du Champ freudien [rires], cela m’a paru
si étrange que je lui ai demandé comment il allait procéder, venant de si loin, ce qui,
naturellement, a fait rire les autres. C’était donc un Witz de passe, supplémentaire, que
j’ai compris en découvrant son texte le soir même, et Gustavo était d’accord, je m’en suis
assuré auprès de lui, pour que je vous raconte cette petite anecdote aujourd’hui.

11. [NDT] Payaso-soyapa à ya paso : obtenue par l’inversion des syllabes, cette série produit le déplacement du clown au
soyapa, qui n’a pas de sens, pour aboutir au « c’est passé ».
12. J.-A. Miller s’exprime dans cette séquence en castillan.

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