Vous êtes sur la page 1sur 42

De l’ardoise

à la tablette
numérique
Ou comment décider au présent

Entretiens croisés
Florence Durand-Tornare et Marcel Desvergne
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

AVANT-PROPOS
C’est au pied du piton de la Fournaise, sur l’Ile de La Réunion,
que nous avons eu l’idée de cet ouvrage, témoin de notre constat
commun d’une société en éruption. Obèse d’information et
abreuvée de rapports de force, elle peine à organiser sa démo-
cratie. A l’heure où les outils « médias », médiateurs du lien social
et de la décision, deviennent les premiers instruments de nos
mémoires et de nos stratégies d’organisation, cette société peut
aussi bien exploser de joie pour s’épanouir que de peur pour se
détruire.

J’ai voulu interroger Marcel Desvergne, citoyen numérique pion-


nier, ordonnateur d’années de réflexion et d’accompagnement
des décideurs pour que, des bords du volcan, il dessine avec sa
clairvoyance pétillante les choix possibles pour les citoyens res-
ponsables que nous devrions être aux côtés de nos représentants
élus ou à élire.

Cet ouvrage dévoile le moteur qui alimente notre travail quotidien


de passeurs et d’aiguilleurs dans une société du présent, difficile
à décrypter. J'encourage le lecteur réactif à venir nous rejoindre
sur le site web associatif www.villes-internet.net pour composer
la suite !

Florence Durand-Tornare

1
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

2
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

ENTRETIEN

Marcel, quel citoyen numérique êtes-vous ?

Tout d'abord une identité numérique, marcel.desvergne@aecom.org,


qui, avec le renfort de réseaux sociaux, participe à la révolution
de la société DES numériques. Mais aussi un retraité de l’Éducation
Nationale, versus Éducation Populaire d’antan, ayant profité de l’ascenseur
social permis par l’école républicaine, envisageant l’utilisation du numérique
pour réactualiser ce processus vertueux. Également un migrant technologique
qui est passé, en six décennies, de l’ardoise scolaire au doudou numérique,
nomade, géolocalisé, via la parole, le cahier, le livre, la radio, le cinéma, la
presse écrite, le téléphone fixe et la télévision - auxquels s’ajoutent, sans
pour autant faire disparaître ces inventions tangibles, l’informatique, la com-
munication, la télématique, l’électronique puis les réseaux électroniques,
l’ordinateur fixe, internet, l’ordinateur portable, les nouvelles technologies
d’information et de communication, le sans fil, le tactile, bref, LES numériques.

Aujourd’hui toutes ces technologies se trouvent présentes dans un smart-


phone, terminal personnel intelligent appelé, un temps, téléphone portable,
« mais - t’es - où ? », comme dirait Marc Jolivet, devenu doudou numérique,
nomade, géolocalisé, intégrant toutes les dimensions personnelles, privées,
publiques, professionnelles, culturelles, informatives, sociales, écologiques,
générationnelles, politiques du citoyen. Ce doudou est devenu le symbole
de notre société DES numériques. Nous ne nous quittons plus, on pourrait
même dire que nous convergeons d’une façon intime avant que les puces
RFID 1 et autres capteurs s’insèrent dans les vêtements et sous la peau.

1 Se reporter au glossaire en fin d'ouvrage pour les termes techniques.

3
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Nous fonctionnons en symbiose, au doigt et à l’œil, dans le cadre d’une


pièce qui s’écrit chaque jour au rythme des nombreuses contradictions qui
composent cette société DES numériques. Ce pluriel témoignant de la mul-
tiplication transversale des services et de l’ensemble de nos comportements.
Le statut et le cheminement de toute personne s’exprimant sur ces questions
ont un sens, mais être chef d’entreprise, enseignant, acteur, élu, chômeur,
fonctionnaire, retraité, étudiant ou élève augure d’analyses différentes. Pour
ma part, à la croisée de ces chemins électroniques, dans le nuage naissant
des gouttelettes numériques du cloud computing et des multiples activités
que les circonstances m’ont octroyées, j’ai une approche pragmatique, lucide
et confiante dans l’avenir pour suggérer, avec un recul nécessaire, quelques
pistes permettant un débat fécond à l’aube d’une civilisation numérique en
création.

4
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Vous évoquez des chemins, des comportements et des objets tran-


sitionnels, qui finalement dessinent de nouveaux territoires sociaux.
Ces territoires se juxtaposent aux territoires administratifs et com-
posent une nouvelle géographie. Malgré la mobilité permise grâce aux outils
portables on constate que le « citoyen numérique » s’ancre dans un « internet
territorial » décrit par Emmanuel Eveno, géographe 2, dans son dernier ouvrage
« A la conquête des nouveaux territoires en réseaux » (Territorial, 2010).
Pensez-vous aussi que le politique aujourd’hui ne peut plus se cantonner à
l’espace fini et continu que lui fixe la loi ?

Oui, sans aucun doute, malgré l’atavisme de chacun d’essayer de


garder du pouvoir sur son territoire. Intégrer les dimensions
numériques dans son espace personnel, culturel, social, c’est se
servir d’un écosystème mondial qui déborde de l’environnement de chacun.
Un chiffre l’illustre. Au deuxième trimestre 2010, plus de cinq milliards de
téléphones portables sont disponibles pour une population de près de six
milliards huit cents millions d’individus.

L’ensemble des technologies électroniques mises au point aux États-Unis


d’Amérique, révélées conjointement en Amérique du Nord et en Europe,
sont en essor fulgurant en Asie, Japon, Chine, Inde et, plus surprenant,
en Afrique. Les pratiques utilisant sereinement les téléphones portables
explosent. Ce constat est la marque de l’évolution d’un monde sous influence
numérique, où chaque commune, département, région, pays, continent est
directement concerné. C’est en conséquence une démarche obligée,
citoyenne, politique, porteuse d’espoirs et de possibilités, même si elle n’est
pas encore totalement dominée, que chaque décideur doit adopter.
Pour les acteurs de cette société DES numériques, il est absolument essentiel
d’en comprendre son architecture, son identité, ses valeurs et les interactions
qui en découlent. En effet ce juvénile écosystème vivant, en expansion,
déséquilibre les fondements de notre société, bouleverse les comportements
de nos concitoyens, accélère les transformations de nos vies et propose de
nouvelles façons d’organiser et de gérer les territoires. L’aspect révolution-
naire DES numériques se situe dans ses conséquences sociétales. Il s’agit
bien de faire du politique quand on aborde les changements du monde à
l’aide d’un système technique. Le rôle des élus est incontournable quel que
soit leur territoire.

2 Président de l'association des Villes Internet,


Professeur à l'Université de Toulouse II Le Mirail, chercheur au LISST CIEU

5
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

6
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Architecture
de l’écosystème DES numériques
Une articulation sur six axes inséparables

1 - Le RESEAUX électroniques
Quelle que soit la technologie disponible - câble, cuivre, hertzien, satellite, ADSL,
haut débit, très haut débit, fibre optique, LTN, Wimax, wifi, sans fil, TNT - elle est vectrice
de la transmission et des échanges. C’est la trame de la toile mondiale dont la bande
passante s’élargit et permet de tout passer, de mieux en mieux et de plus en plus
vite. Le cloud computing qui se développe en est l’illustration la plus formelle.

2 - Les TERMINAUX avec écrans


Les téléviseurs, ordinateurs, téléphones, montres, smartphones, type iPhone ou iPad,
tablettes tactiles, passant de lieux fixes à la totale mobilité, sont attachés à chaque
individu comme un doudou affectif. Les fonctions du nomadisme, de la géolocalisation,
du palpable permettent de faire cohabiter liberté et plaisir avec contrôle et surveillance.
Les terminaux convergent. Les derniers exemples concernent les téléviseurs
connectés au web et la communication des objets par les puces RFID.

3 - Les SERVEURS carrefours de stockage


Data center, fermes numériques, fermes de contenus, lieux d’archives, stockage de
patrimoines, de plus en plus gros et incontournables, dispersés dans le nuage
numérique mondial, se multiplient. Mémoires et ressources numériques s’entreposent
dorénavant en des forteresses mystérieuses, éloignées de nous. Dans l’immatérialité
en croissance, elles sont réelles sur les terres et les continents. Il faut les protéger,
les refroidir, les surveiller, toujours les contrôler. Elles deviennent les coffres-forts de
la société numérique.

4 - Les LOGICIELS moteurs de recherche


Ils sont de plus en plus sophistiqués et sensibles aux demandes des utilisateurs
permettant, de fait, la gestion de tous les usages. Ils sont les organisateurs, de tout
et du tout, qu’ils soient propriétaires ou libres. Ils sont les clés qui entrouvrent, ouvrent,
ferment et enrichissent le fonctionnement de la matrice mondiale du numérique,
installés sur l’ordinateur ou disponibles via le nuage numérique, ailleurs.

5 - Les CONTENUS et services


Ils sont données, images, sons, textes, multimédias, transmédias, crossmédias,
distribués et disponibles pour tous, dans tous les sens. Ils deviennent interactifs,
comme par exemple les jeux. Ils prennent en compte d’une façon subtile l’avis,
les envies, les désirs, les contradictions des citoyens en utilisant toutes les palettes
de la création.

6 - Les USAGERS citoyens numériques


Clients, citoyens, groupes, communautés, générations, habitants de la planète,
du plus jeune au plus ancien, par leurs comportements, leurs appétences, leurs
souhaits, leurs besoins de consommateurs ou d’opposants au système, tous modèlent
la société DES numériques.

7
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Dans ces territoires agrandis, qu’on dit « augmentés », c’est une


place que doit prendre l’intelligence collective où chacun est
producteur de ses idées tout en pouvant connaître celle des autres.
Les citoyens numériques modèlent une représentation du monde qui nous
paraît comme un monde nouveau, aux équilibres sociaux modifiés, aux iden-
tités différentes auxquelles notre génération doit s’habituer.

Je pense par exemple à la question du « privé », du rapport au secret. Les in-


ternautes de tous âges peuvent maintenant exposer une partie de leur intimité
et la démultiplier sur les réseaux au vu d’un nombre impressionnant d’autres
personnes. C’est ce qu’on peut appeler l’ « extime » : l’intime « augmenté »
d’une projection de soi.

Cette tendance est inéluctable surtout si nous prenons en compte


les futures possibilités techniques qui rendront les relations encore
plus souples sinon imperceptibles via, par exemple, les technolo-
gies sans contact et la biométrie.

La carte d’identité de ce monde numérique est assez simple. Elle possède


des critères et des valeurs potentielles (voir encadrés).

8
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Les CRITERES
du monde numérique

1 - L’immatérialité
Le virtuel, la réalité augmentée, l’individu augmenté, la 3 D, les robots, sont autant
de mécanismes de la sphère de l’irréel qui cohabitent avec la vie concrète. Les avatars
du réel se multiplient en douceur. Réalité et immatérialité fonctionnent en phase et
se renforcent pour créer de nouvelles formes d’espace-temps.

2 - La dématérialisation des fonctions sociales


La télémédecine, le télétravail, la téléadministration, le téléachat, la télésurveillance,
les téléjeux, le téléenseignement, la téléprésence, bien-sûr le téléchargement, le
vote électronique, la téléprotection sont autant d’actions et de transactions traitées
à distance. Dans un premier temps elles désorganisent l’économie des relations et
des échanges, enclenchent de nouvelles fractures mais créent d’inédites pratiques
et installent de nouveaux métiers. Le télétravail en est sans doute une des dispositions
les plus prometteuses.

3 - Les réseaux sociaux


Ils sont utilisés d’une façon exponentielle comme le montre, à la fin 2010, les 500
millions d’utilisateurs de Facebook, un de ces réseaux sociaux, ou les 12 000 tricoteuses
françaises qui se rassemblent sur Affinitiz. C’est la logique évolution de nos sociétés
en réseaux alors que certains liens du réel se délitent. Les doudous géolocalisés
amplifient cette tendance en nous plaçant comme acteur de groupes publics, privés,
professionnels en création. Ils obligent à nous interroger d’une façon de plus en plus
fine sur la vie privée et le développement de « l’extime » comme l’exprime Florence.

On doit choisir de développer ou non ses valeurs potentielles, sachant qu’ils


sont enjeux de gouvernance. Les critères s’additionnent et les valeurs sont
partagées dans le monde entier.

Les légitimes interrogations que nous nous posons, en liant démocratie et


numérique, s’appuient sur les valeurs, les critères d’identité et les éléments
d’architecture de cet écosystème.
Ce sont bien les soubassements d’une civilisation qui se construit au rythme
des applications citoyennes, sociétales, guerrières, militaires ou mercantiles
du numérique. LES numériques sont enjeux de civilisation.

Le politique, aujourd’hui, ne peut plus se cantonner à l’espace fini et continu


que lui fixe la loi. Sans le nier ou l’oublier il doit s’en émanciper comme pro-
tagoniste actif de la transformation d’un monde aux frontières immatérielles.

9
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Les VALEURS
du monde numérique

Cet écosystème totalement structuré porte des valeurs fondamentalement


politiques et idéologiques, matrice de transformation de la vie de la cité.
Les trois premières valeurs, l’ordre, le partage et la liberté sont indissociables
car survenues simultanément en Californie, à la naissance des réseaux.

1 - L’ordre
Ce système jeune de quatre décennies, ayant moins de cinq ans pour ce qui concerne
les comportements issus de la mobilité électronique et des réseaux sociaux, est un
enfant légitime du Pentagone. Les militaires l’ont conçu dans le cadre de la guerre
froide. Il est la création d’un processus vertical permettant à l’armée de formuler des
ordres tout en disposant, quelles que soient les circonstances, de l’information sur
le terrain. Cette verticalité structure toujours le réseau mondial.

2 - Le partage
C’est aussi un système horizontal permettant de partager recherche et créativité,
d’abord à l’Université et, très vite, dans les entreprises, avant de migrer dans divers
secteurs de la société puis à la maison.
C’est la force intrinsèque du système pris en main par les chercheurs des universités.
Aujourd’hui, on peut pratiquement tout partager, son ADN personnel comme ses
folies collectives. Ce partage vaut plus-value dans tous les domaines.

3 - La liberté
Sur les campus de San Francisco, puis du monde entier, ouvert dès sa naissance,
son utilisation libre multiplie les possibilités, amplifie son développement et facilite
sa diffusion. L’alliance du fermé et du libre est rendue « fécondatrice » par
l’affrontement pacifique des concepteurs. Son esprit libertaire est toujours source
d’innovation. Quarante ans plus tard, 1968 n’est jamais loin ! Sans doute s’y rajoute
une nécessaire solidarité qu’exigent les évolutions du monde.

Les trois valeurs suivantes, l’économie, le progrès, le pouvoir se sont construites


sur le socle des trois premières.

4 - L’économie
Le numérique est un levier économique de plus en plus puissant qui se substitue
aux industries lourdes. Ces nouvelles chaines de l’industrie s’appuient sur l’économie
des savoirs et gagnent le terrain des économies créatives. Le travail évolue en
conséquence avec concomitance de disparitions, de substitutions et de créations
d’emplois. L’économie pousse le numérique à grandir.

5 - Le progrès
Les technologies de l’information et de la communication sont les assemblages de
techniciens. Elles se développent toujours en référence aux métiers techniques des

10
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

ingénieurs, concepteurs de l’informatique, et marient aujourd’hui ce cybermonde


avec les nanotechnologies, les biotechnologies et les sciences cognitives. Des
accélérations sont prévisibles entre intelligence artificielle, cerveaux et robots (pour
traiter, par exemple, les conséquences du vieillissement des populations). Le progrès
est toujours moteur des mutations du monde.

6 - Le pouvoir
Le numérique et ses quantités incalculables de données, de contenus, de services
est un système idéologique puissant. Il permet de faire circuler, de plus en plus
rapidement, sons, images, vidéos, textes, donc des représentations du réel, des
agencements du monde, des valeurs diversifiées. Malgré le foisonnement de
références, le numérique donne toujours du sens via son architecture et son identité.
C’est aussi un nouveau marqueur du capitalisme avec des sociétés mondiales
- Microsoft, Google, Facebook, Intel, IBM, CISCO, Apple, ZTE (Chine), Vivendi, … -
en phase avec les banques et un système financier utilisant depuis longtemps les
réseaux immatériels. Manier le numérique, c’est traiter du pouvoir.

7 - Le changement
Cette dernière valeur bouleverse le monde connu par l’accélération, liée à
l’omniprésence du temps présent, des modifications sociétales. Le changement est
dit vague, tsunami, déferlante, irruption, ouragan, révolution numérique pour formuler
les déséquilibres de nos sociétés dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de
l’information, de la politique, de la culture, du tourisme, de la gestion des énergies,
de la démocratie.
En même temps, se créent de nouveaux métiers, s’organisent des transferts de
technologie et de nouvelles formes d’appropriation inusitées pour ces mêmes
secteurs mis en péril. Le numérique est à la fois destructeur et créateur.
Son effet d’entrainement est surprenant par l’accélération des comportements dans
la vie. Il a fallu trente-huit ans à la radio, treize ans à la télévision, quatre ans pour
internet et seulement deux ans à l’iPhone, pour toucher leurs premiers cinquante
millions d’usagers.

Les évolutions globales à échéance « proche », obligent à intégrer un


monde complexe sous pression et dans la vitesse, ce que critique
Paul Virilio 3 avec pessimisme. La vigilance s’impose pour la recherche
du mieux être qui doit l’emporter sur les objectifs actuellement prioritaires
de consommation et de propriété, générateurs de conflits. Parler des oppor-
tunités sociales des innovations numériques, c’est constater que l'on peut
faire un choix pour construire un socle de sens et de valeurs.

3 Urbaniste et essayiste, auteur de l'ouvrage « Le Grand Accélérateur » (Galilée, 2010).

11
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Je sais que nous partageons des objectifs d’équité et de solidarité qui pour-
raient permettre au plus grand nombre d’atteindre « le bonheur », osons les
mots vrais, cet état de satisfaction qui dépend toujours des autres et donc
de la société qu’on partage. « Bonheur », quel mot structurant pour l’ambition
politique !

Je ne sais si le bonheur personnel est présent dans le labyrinthe


de l’immatériel mais déjà nous savons que la pratique des réseaux
sociaux par les adolescents leur donne davantage confiance en eux.

De toute façon, avoir une ambition politique et agir comme responsable et


décideur, c’est sans doute penser bonheur et collectif tout en ayant la dé-
marche d’intégrer, avec lucidité, les réalités du numérique.

Aujourd’hui, dialoguer en direct pour la mise en place d’échanges commer-


ciaux entre Bordeaux et Saint-Pierre-de-La-Réunion, participer à l’élaboration
d’un programme de recherche, de jour, à Papeete pour continuer le travail
de ceux qui dorment à Londres, diagnostiquer puis soigner à distance,
depuis Cayenne, un enfant malade à Camopi, envoyer un livre électronique
de Dzaoudzi (Mayotte) à Shanghai, organiser un concert synchronisé entre
Cambera et Vancouver, sont autant d’actes devenus normaux, ordinaires,
banals.

Mais, comme le formulent les rapporteurs d’un travail sur la « France numé-
rique 2025 », dans une prévision stratégique, ces situations qui déjà montrent
un monde en mutation, vont se complexifier à l’aune d’évolutions prévisibles
de nouvelles évidences et de recherche effrénée du mieux-être dans une
société sous pression.
Il s’agit d’intégrer dans nos aventures à venir quelques uns des éléments
suivants :
- l’intensification de la mondialisation et ses conséquences géopolitiques,
- la raréfaction des ressources énergétiques et alimentaires,
- le changement climatique et les flux de population qui en découleront,
- la limitation des finances publiques,
- le vieillissement de la population,
- l’essor de la concentration urbaine,
- l’émergence de nouvelles formes de menaces comme le cyber-terrorisme.

12
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Ces données difficiles à incorporer dans notre quotidien croisent des besoins
de plus en plus présents dans l’expression de nos contemporains :
- l’intérêt porté à la santé, au corps, à la beauté, au bien-être,
- l’accroissement des aspirations en matière de qualité de vie et de protection,
- les préoccupations écologiques et éthiques,
- le besoin de personnalisation,
- la montée en puissance des réseaux sociaux, de l’intelligence collective
et la géolocalisation,
- la poursuite de l’immédiateté et du temps présent.

L'enjeu est, tout en rassurant nos concitoyens, de les préparer aux consé-
quences des changements prévisibles en anticipant ces différentes tendances
dont plusieurs sont contradictoires.
Il nous faut également rester humble. Plusieurs interlocuteurs rencontrés dans
la Silicon Valley, en Californie, au cours d’une mission de prospective sur le
monde du numérique, nous ont dit que connaitre les situations technologiques
et comportementales du public à 6 mois, c’est l’aventure, et à un an, l’inconnu !
Et pourtant, c’est en accompagnant les opportunités sociales des innovations
numériques que peut s’améliorer notre environnement et être conservé le
bonheur dans les décisions politiques.

Ce temps « neuronal » où la mémoire numérique est comme un


cerveau mondial avec des neurones répartis sur des milliers de base
peut paraître aléatoire ! En fait il n’est que complexe, le numérique
c’est l’algorithme : le rythme mathématique où rien n’est laissé au hasard.
Pour un individu la question est de comprendre comment il fait partie de cet
ensemble et comment il en distribue la maitrise et l’ordre.
Ce nouvel environnement social et son confort passe par une confiance
pour l’être humain qui est basée sur le choix. Choix de la création, choix de
l’instrument, mais aussi « droit à l’oubli », droit au respect de l’identité et des
libertés personnelles et collectives.

Suivant les générations, celle des anciens migrants numériques,


celle dite Y qui a été éduquée avec l’ordinateur et le début d’in-
ternet, celle dite Z, élevée au goût des écrans, au doigt et à l’œil,
la perception de leurs libertés, de leur vie privée, du partage des informations
n’est pas la même.

13
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Les valeurs de références ne sont pas toujours partagées.


Entre l’ordre et la liberté, entre le marché et le partage il nous faut donc
gérer les contradictions et rééquilibrer les dérapages que nous vivons et qui
vont s’amplifier par l’utilisation de plus en plus fractionnée d’outils personnels
disponibles et de pratiques de déstabilisation des pouvoirs.

Dans ce contexte de plus en plus tendu, comme l’ont montré fin 2010
les révélations des coulisses de la diplomatie américaine faites par le site
WikiLeaks 4 allié à cinq grands quotidiens (dont « Le Monde ») ou la décision
prudhommale de confirmation de licenciement de salariés pour des déni-
grement de leur hiérarchie tenus sur Facebook... questions, inquiétudes et
doutes se mélangent.
Cette transparence annoncée qu’offre la diffusion de données publiques,
personnelles, privées, secrètes, stratégiques ou plus trivialement quelconques
et insignifiantes installe de nouvelles relations entre pouvoirs et contre-
pouvoirs, entre vie publique et vie privée.
Cette transparence est-elle le symptôme d’une meilleure démocratie ou la porte
entr’ouverte à des manipulations économiques, politiques, idéologiques ?
Cette transparence permet-elle d’améliorer les relations entre l’environne-
ment personnel et l’espace professionnel ?
A ces interrogations il ne nous faut jamais oublier, comme l’écrivait Montes-
quieu, que l’équilibre des pouvoirs et des contre-pouvoirs est gage de
démocratie. Vengeances et humiliations ne sont guère motrices d’un « plus »
collectif. Les slogans que l’on peut glaner sur nos écrans comme « on ne
choisit pas les amis de ses amis », « faites attention à vos amis », « la vie
privée n’existe pas », sont autant d’avertissements pour l’utilisation de ces
vecteurs de liberté.

Pour autant la liberté d’exprimer idées, propositions, débats, contestations,


informations, jugements, via la toile et les actuels réseaux sociaux, est
réjouissant.

Comme à chaque fois que s’offrent à nous des espaces pour respirer autre-
ment, il est souhaitable d’en rester maître. Les prescriptions formulées par la
CNIL - Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés, le dernier mot
est explicite -, implique de les respecter pour le bien de notre démocratie.
Limites et règles permettent liberté et création.

4 Site web lanceur d'alertes publiant des documents et des analyses


politiques et sociétales, dont la raison d'être est de donner une audience
aux fuites d'information tout en protégeant ses sources
14
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

C’est dans ce contexte de fluidité amplifiée du monde numérique imbriqué


dans le monde réel que régulation et gouvernance s’imposent.

Nous vivons un besoin de régulation en essayant de dépasser les oppositions


de lois longuement mises en place au cours de l’histoire contemporaine du
monde réel face aux nouveaux rapports de force qu’induit la cybersociété.
Le temps n’est pas le même, les acteurs ne sont pas localisés sur les mêmes
territoires et les pratiques sont innovantes. Elles sont souvent inconnues
deux ans avant leur mise en pratique. Elles induisent des changements
probablement définitifs.

La gouvernance politique et sociale court après l’actualité partagée par les


milliards d’individus, même s’ils ne parlent pas la même langue, n’ont pas
les mêmes religions et les mêmes valeurs culturelles.

LES numériques nous obligent à l’interculturel dans un monde qui est ouvert
et soumis à des conflits de frontières et de dépendances énergétiques ou
climatiques. Il faut donc dépasser la contradiction d’une nécessaire mémoire
qui implique de garder des traces et la nécessaire protection de la vie privée,
personnelle, intime.
Bien évidemment le numérique fait exploser les barrières de l’intime, il faut
faire prendre conscience du viol d’identité et de l’intime. Aussi je crois à
l’éducation, à la formation, à la pédagogie par l’alliance objective entre
l’institution éducative, les associations et les médias, pour accompagner
cette prise de conscience et assumer le processus de l’éducation. Je crois
également à la médiation plus qu’à la contrainte, mais je sais que la contrainte
est nécessaire pour remettre, comme on dit, les pendules à l’heure. Pourtant,
c’est difficile face à un système qui ne connait pas l’heure. Les anciens de
Lifou, dans les Iles Loyautés de la Nouvelle Calédonie disent : « Vous, vous
avez l’heure et nous, nous avons le temps ».
LES numériques, eux, disposent de l’heure, du temps et de l’espace !

Ces nouvelles interactivités modifient bien sûr les enjeux d’échange


et de marché autant qu’elles enrichissent les relations sociales
quand elles concernent un périmètre de voisinage familial. Du point
de vue de l’administration de service publique, l’accès à l’information donne
par exemple la possibilité à chacun d’être propriétaire de ses dossiers

15
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

administratifs. Le citoyen peut donc exiger de l’Etat une autonomie ou au


moins une émancipation enfin possible.

Les crises actuelles, politiques et économiques seraient donc bien l’accou-


chement difficile d’une nouvelle gouvernance ? Mais qui sont les sages-
femmes : les industriels du numérique ou les élus garants de l’appropriation
et de la régulation ?

Comme souvent, c’est la confrontation dynamique de trois forces


qui permet une gouvernance partagée et une appropriation
réussie, surtout dans un contexte tendu. Il s’agit des industriels,
pour reprendre vos propos, de la société civile et des élus. Chacun dispose
d’atouts et de faiblesses. Comme au judo, il faut connaitre et utiliser les fai-
blesses de l’autre pour faire avancer les situations.

- Le couple marché / individu fonctionne assez bien. La séduction pour l’un et


les envies pour l’autre se complètent harmonieusement. La réussite des écrans
tactiles en est un bel exemple. Mais un produit, un service, un objet, un usage
qui ne s’enclenche pas auprès du public est très rapidement éliminé.

- Le couple société civile / élus fonctionne, lui aussi, assez bien. Néanmoins
l’exigence de l’un vers l’autre, le manque d’explicitation et l’instabilité du
vote complique parfois les relations. Le changement est toujours une épée
de Damoclès.

- Le couple industriel / élus fonctionne également en phase, chacun observe


l’autre pour les choix stratégiques, les investissements et les fonds disponibles.

La démocratie est un combat quotidien où l’élu, au centre de l’évolution de


nos sociétés, doit être conscient, formé et curieux des métamorphoses de
la société. Il lui est donc judicieux d’agir en connaissance des évolutions
prévisibles autour de tendances lourdes du numérique.

Ces tendances renforcent l’architecture, l’identité et les valeurs du numérique


tout en sophistiquant les usages. Le politique comme l’industriel ne peut
gommer l’individu, le citoyen, l’habitant, le consommateur. C’est lui qui choisit,
toujours, en dernier ressort. Il reste maître du jeu.

16
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Quatre tendances
de la société DES numériques
1 - L’évolution inéluctable vers le sensoriel
L’économie du mobile avec ses centaines de milliers d’applications, l’explosion des
médias sociaux et l’arrivée du sensoriel vont balayer les pratiques actuelles.
Se sont imposés et vont se confirmer les outils mobiles type smartphones, lunettes,
montres. Ils vont devenir les instruments de jonction devant tous les autres écrans,
poussant les technologies du sans-contact avec la reconnaissance vocale, gestuelle
et faciale à se développer. Au doigt, à l’œil et avec la présence de plus en plus forte
de capteurs, le tactile devient prescripteur.
Les émotions seront de plus en plus vectrices de démocratie !

2 - La généralisation des réseaux et villes intelligentes


Nous basculons vers un « smart cloud », une configuration de moyens intelligents,
permettant de démultiplier les possibilités d’utiliser toutes les potentialités numériques
au service de projets, d’idées, de développements, de politiques.
Le recours au cloud computing défini par la délocalisation de documents, de mémoires,
d’informations, via les réseaux dans les nuages et les serveurs hors territoires, est
poussé dans les entreprises et de plus en plus par les collectivités pour des usages
privés et publics. La volonté d’ouverture d’open data en est la preuve. En Aquitaine
comme ailleurs.
Pour les citoyens, les connaissances de bases en informatique ne sont presque plus
nécessaires, seul le service prévaut.
Service, accompagnement et éducation modèleront la société !

17
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

3 - Le pactole des données publiques et privées


Les données, publiques comme privées, de plus en plus nombreuses, de plus en
plus géolocalisées, de plus en plus précises, deviennent des pépites, enjeux
économiques, financiers et stratégiques.
Elles s’articulent autour de plusieurs facteurs concomitants permettant d’absorber
la croissance et de prescrire leur agencement :
- la création de moteur de recherche du web sémantique,
- la stimulation économique due à la création de nouveaux services,
- la capacité d’hypercalcul et d’analyse des données, levier d’innovation et
d’intelligence territoriale,
- la sécurité, les performances, la réputation de l’homme augmenté,
assisté par son ombre numérique, en quelque sorte son référent immatériel.
Les données sont le sel des sociétés à venir.

4 - La fragilité des sauts technologiques


entre surprise et innovation
La prospective permet d’écrire le monde pour son futur, mais les convergences entre
le numérique, les biotechnologies, les nanotechnologies et les sciences cognitives
requièrent d’assumer la fragilité, l’hybridation permanente et la complexité des
modèles économiques. Les surprises restent présentes dans l’innovation.
La fragilité est toujours de mise dans un monde technologique.

On voit que la « transversalité science culturelle » chère à notre ami


Jacques Robin 5 est en passe de devenir une banalité. Le travail en
réseau des chercheurs est de plus en plus interdisciplinaire, les ex-
perts s’organisent en « staff », l’innovation est reversée au profit de secteurs
multiples. S’installe une égalité de l’intelligence qui laisse entrevoir un monde
parfait ! Un étudiant africain publie sur internet et se trouve enfin à égalité
avec son collègue enfermé dans la méritocratie d’Harvard. Et surtout les bé-
néficiaires des travaux pourraient avoir un accès direct aux résultats et
identifier leurs élites.
La société changera-t-elle à ce point ?

L’utopie est nécessaire aux mutations de la société. La pérennité


et la matrice d’une société n’aiment pas être bousculées. Le com-
bat est bien lancé.
Bien évidemment les valeurs de partage, de transversalité, de rapidité et de
rapprochement presque instantanées sur notre planète grâce au numérique
sont reconnues. La « transversalité science culturelle » est réelle. Les récents
développements de WikiLeaks que certains peuvent confondre avec Wikipédia,

5 Médecin, membre fondateur du groupe de recherche interdisciplinaire GRIT-Transversal

18
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

ou les événements de type TEDx, conférence mondiale, montrent que montent


au créneau de la connaissance et de la recherche de nouveaux modes de
partage de l’intelligence.

La dernière conférence « Le Web », en décembre 2010, à Paris, a réuni


quelques 3 000 personnes et un nombre impressionnant de participants
virtuels utilisant réseaux, logiciels et terminaux pour suivre les interventions.
Écoutant un pionnier comme Jean-Michel Billaut 6, « Le Web » pourrait devenir
la première manifestation mondiale mélangeant astucieusement le 1.0
(présence physique) et le 2.0 (présence virtuelle), ceux en virtuels créent
leur avatar, se rencontrent dans des « rooms virtuels » pour travailler en
réseau. Il propose aux startups du numérique un stand virtuel.

Nous sommes dans la phase de confrontation entre un système localisé,


« territorialisé », hiérarchisé par les reconnaissances académiques et des
créations désordonnées, concurrentielles mais efficaces impliquant des
personnes, des groupes, des communautés utilisant, sans états d’âme, l’éco-
système numérique. Syndicat, ONG, groupes politiques, universitaires,
chercheurs, groupes professionnels, associations s’approprient la toile pour
construire leurs connaissances et affirmer leur existence. Les exemples four-
millent. Des élites s’imposent-elles ? Ce n’est pas si simple.

Prenons un exemple récent. La vidéo d’un ex-joueur de football, acteur et


provocateur, suggérant de régler le capitalisme en retirant son argent des
banques, ces images qui ont fait bouillir l’univers du web pendant plusieurs
semaines, obligeant les médias plus classiques à en parler, et pourtant
l’ensemble s’est terminé par un flop retentissant.

Il s’agit de se donner les moyens de structurer la sphère immatérielle avec


les réalités de notre monde. C’est la marque d’une société qui agrège les in-
telligences au service de la recherche, du bonheur, du travail en s’appuyant
sur une nouvelle donne mélangeant virtuel et réel.
Je perçois les nouveaux mondes auxquels vous faites allusion. Je perçois
l’intérêt de renouveler les élites choisies par les internautes ou mobinautes.
Je pense qu’il est nécessaire, une fois encore, d’accompagner ces évolutions.
Sans reproduire formellement des modalités, sans doute démodées, je pense
à la création d’animateurs socioculturels ayant eu dans les années 1950-1980

6 http://billaut.typepad.com

19
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

20
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

21
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

un rôle important pour accompagner les évolutions dues aux milliers de


personnes migrants de la campagne à la ville. Ils avaient le devoir d’aider à
la transformation sociale, culturelle, éducative, intellectuelle de la société
dans ces années de mutation.
Les opportunités offertes par LES numériques, le travail en réseau des
chercheurs, les experts organisés en « staff », l’innovation reversée au profit
de secteurs multiples, comme vous le formulez, permettent en effet un
cheminement vers une égalité de l’intelligence.
Mais cela ne suffit pas. L’hypothèse d’utiliser cette nouvelle donne oblige à
poser la pertinence de l’ascenseur social ou plus précisément de l’ascenseur
intellectuel. Ne jamais oublier que ce sont celles et ceux qui ont la connais-
sance des codes et des règles qui souvent utilisent les nouveautés au
service de leur développement. Si on nie l’environnement culturel des outils
numériques on risque d’être déçu.

Des économistes visionnaires expérimentent des modes d’échanges


où les valeurs sont déplacées : échange de temps, échange de com-
pétences. Ces expériences ont lieu en ce moment dans plusieurs
régions françaises, par exemple dans le Nord-Pas-de-Calais avec les SOL
(monnaie solidaire) et à Cardiff avec le projet Spice, ou dans d’autres régions
du monde comme l’Amérique Latine. Elles sont possibles grâce à la dématé-
rialisation « numérique » de la monnaie (toujours les chiffres, mais autrement !).
Les résistances sont très fortes face à ces modèles qui sont étudiés et validés
depuis des années. Pourtant plus personne ne nie que le numérique a été
un outil central dans la « surfinancialisation » des marchés et dans les abus
cyniques des opportunistes qui ont provoqué la crise financière actuelle.
Que souhaiter comme oikos nomos (« règles de la maison ») de la société du
présent ?

Nous pourrions dire en effet qu’un des effets de la mondialisation


est le fruit du numérique et particulièrement la dématérialisation
de la monnaie.
Le retour à des modes anciens et sans aucun doute plus doux des échanges,
de type SOL (une monnaie solidaire imaginée par le philosophe et écono-
miste Patrick Viveret), est également possible par l’utilisation des réseaux
numériques.
C’est l’application pertinente pour un projet spécifique des réseaux sociaux,

22
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

des blogs, des sites. L’infrastructure existe, permet l’échange dans sa com-
plexité. Le numérique est au cœur d’une politique et de valeurs.
En Afrique nous savons que le développement numérique se joue avec une
économie liée à des personnes qui gèrent, commandent, traitent et échangent
avec leur téléphone portable.

Les technologies à venir, sans contact, multiplication d’applications de plusieurs


sociétés dans le même doudou, la reconnaissance vocale, faciale, biométrique
vont permettre, si j’ose, de dématérialiser encore plus les relations de type
financières.
Le téléphone sera en même temps, portefeuille, porte monnaie, carte bancaire,
carte vitale. Nous serons un terminal intelligent payant, nomade et géolocalisé.
Il s’agit de lire Joël de Rosnay 7 pour s’en convaincre.
C’est dans ce contexte que les règles de la maison doivent s’inscrire.

Il s’agit d’articuler deux processus possiblement complémentaires.

Le premier est de rendre explicite les fonctionnements d’une société du


temps présent, fille du numérique. Plus je fonctionne dans l’immatériel plus
je dois avoir conscience de ses atouts faciles, de ses limites complexes et
de ses dérives.

Le deuxième est de formuler tout aussi explicitement projets et actions


citoyennes pour le pays, la communauté, le groupe, l’individu.

Bref il s’agit de faire du politique en intégrant ses dimensions dématérialisées.

Nos élus locaux, dont vous savez qu’ils sont plus de 800 000 en
France, s’engagent pour l’intérêt général, souvent motivés par un
espoir de changement dans une organisation ou un microsystème
parfois ultra-local. Le temps qu’ils consacrent à cet engagement lourd de
responsabilités, devient par le numérique « extensible » et leur donne un nou-
veau pouvoir : celui d’une permanence en ligne, au delà de leur permanence
du samedi matin à la mairie. Cela les rapproche et les « oblige » d’autant plus
vis-à-vis de leurs citoyens électeurs. Ils sont souvent inquiets de voir leurs
concitoyens usagers de service en ligne et de mobilité produire de la citoyen-
neté, alors qu’ils sont eux limités par une organisation administrative en silo,

7 "Et l'homme créa la vie. La folle aventure des architectes et des bricoleurs du vivant" (Les liens qui
libèrent, 2010) et "L'homme symbiotique. Regards sur le troisième millénaire" (Seuil, 1998)

23
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

qui a du mal à intégrer le travail collaboratif et à permettre de répondre aux


questions sociétales posées par cette révolution des organisations que nous
vivon depuis 40 ans.

Il y a en effet superposition d’attitudes, de fuites et de postures


de certains élus car ils ne dominent pas les outils et encore moins
les conséquences induites par cette relative nouvelle forme de
démocratie virtuelle.
Produire de la citoyenneté dans un monde immatériel, mobile, en élaboration,
n’est pas la reproduction des autres modalités, plus classiques, entre citoyens
et élus. La dématérialisation des échanges financiers en est une preuve.

La société postindustrielle, celle des savoirs et de l’économie créative en


émergence, nous oblige, comme nous y pousse Michel Cartier 8 de Montréal
au Québec, à prendre en compte quelques réalités lourdes de conséquences.

Esquisser des réponses à des interrogations pertinentes (voir encadré) astreint


néanmoins à poser la problématique du futur de nos vies et de bâtir des
schémas de développement sous forme symbolique d’esquisse de scénario.
Formulons-en trois en nous référant aux travaux de l’équipe d’Alain Bravo,
auteur en 2009 d’un rapport « Analyse des différents scénarios possibles à
l’horizon 2025 et pistes pour l’action ».

Le premier prend acte d’un statut quo par l’acceptation désabusée du cloi-
sonnement actuel de notre société, du marché unique, des fractures
numériques qui perdurent, sans se donner les moyens de prendre en compte
les services et les besoins de nos concitoyens.

Le second privilégie l’hyper-toile omnipotente comme véhicule du progrès,


avec l’hypothèse d’un blocage sociétal dû à l’augmentation de la surveillance
et à l’éclatement non dominée des relations personnelles et professionnelles.

Le troisième favorise le renouveau. Il s’agit d’amplifier la convergence des


intérêts de chaque acteur de la société. C’est l’investissement du numérique
au service de l’économie verte, de l’emploi, du social en misant sur l’éducation
et la formation. C’est l’acceptation des actions à échelle européenne, de l’in-
novation, du renforcement de la confiance, d’une régulation acceptée, d’une

8 Consultant fondateur du réseau de veille www.constellationW.com

24
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

sécurisation des infrastructures et d’un déploiement du très haut débit.


L’économie sociale et la solidarité participent de ce renouveau. Ce dernier
schéma est bien sûr le plus favorable pour notre futur.

Il est nécessaire de prendre le temps de la réflexion pour croiser le maximum


de visions permettant d’affiner ces tendances lourdes. Vouloir être maître de
notre avenir demande d’investir sociologiquement, techniquement et politi-
quement dans une réflexion partagée.
Une fois encore il est important de donner aux élus les moyens et le temps de
la formation aux enjeux d’une civilisation numérique qui devient notre matrice.

Constats et interrogations

Le numérique incite à une rupture historique.


Vivons-nous une rupture sociétale profonde où une récession économique ?
Économie et numérique sont indissociables.

Le numérique réorganise la société.


Les changements seront-ils longs et douloureux parce qu’avant tout culturels ?
Le champ culturel est toujours enjeu politique.

Le numérique et ses réseaux sociaux refondent les hiérarchies.


La participation des citoyens à la bataille de l’opinion désarçonne-t-elle les pouvoirs ?
Les pouvoirs se négocient dans cet espace temps, nouvelle place publique.

Le numérique remanie la société civile.


Les concertations entre la classe politique, les pouvoirs économiques et la société
émergente s’amplifieront-elles ?
Les lieux d’échanges, de confrontations et de débats, se multiplient et construisent
du sens.

Le numérique place l’information


et les données au centre de la société.
Est-elle déjà le matériau de base dont se servent les citoyens pour développer la
société postindustrielle ?
Les projets de type open data deviennent stratégiques.

Le numérique crée une nouvelle économie.


Sommes-nous à la recherche d’un modèle pour une économie de la proximité,
articulée sur le nuage internet mondial ?
Ce modèle se construit mois après mois.

25
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Un philosophe, prosélyte de la société du bonheur, Michel Serres


(n’est-il pas votre cousin en réflexion ?) explique, dans ses nom-
breuses interventions universitaires, que l’être humain a changé
radicalement avec le marteau, puis le livre, et maintenant l’outil numérique.
Il pense que cet outil externalise sous forme numérique des fonctions en-
combrantes comme la mémoire, le calcul, voire même une forme de parole
utilitaire. Il y voit une chance inédite de consacrer son cerveau disponible à
la créativité et à l’intelligence. « Ainsi, les technologies nous condamnent à
l'intelligence », dit-il.
Mais l’internet ça s’apprend et ça s’utilise au-delà du bureau, de l’école à la
maison, dans une approche d’apprentissage collaboratif qui révolutionne, là
aussi, les techniques pédagogiques. S’il en est ainsi, l’éducation initiale ou
continue, fondamentale ou populaire, est elle-même en question et participe
à la crise dont nous parlions.

Nous touchons à une des clefs de la société du bonheur souvent


décrite, en effet, par Michel Serres, voyageur, passeur... et lot-et-
garonnais de naissance et de culture comme moi. L’éducation, la
formation, l’explicitation, la mise en perspective est le combat central pour
toute communauté Même si les plus jeunes absorbent par osmose dans
leur environnement amical, familial et scolaire la culture numérique, l’internet
et ses multiples développements sont un des pôles de l’éducation.
L’éducation aux numériques est indispensable.

Au-delà du nécessaire apprentissage aux outils ou de la façon dont on peut


dompter les contenus sur les écrans, il faut former à trouver le sens des
connaissances et des savoirs dans l’accumulation des informations produites,
stockées et diffusées. Pour reprendre la métaphore de Michel Serres, il nous
faut éduquer des personnes à être intelligentes alors que nombre de leurs
facultés se trouvent aujourd’hui dans leur ordinateur, leur téléphone portable
ou, via le nuage numérique, dans des serveurs inconnus mais toujours
accessibles, 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24.

Il est judicieux d’organiser les classes, les écoles, les collèges, les lycées, les
universités, les écoles professionnelles dans un environnement numérique
qu’il soit de travail, de culture, d’échanges. C’est d’ailleurs faire œuvre d’intérêt
général que de s’articuler avec l’environnement numérique de nos villes et

26
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

territoires, de nos entreprises, de nos maisons, de nos lieux de loisirs. Il s’agit


de connecter les lieux institutionnels d’éducation et d’apprentissage avec
un objectif de formation. Le choix de la cohérence avec la société n’empêche
pas le travail d’éducation et de réflexion.

Le corps enseignant n’a plus à prendre peur devant cet univers qui semble
remettre en cause son travail et son statut. Plonger dans Wikipédia, interroger
Google ou utiliser les nouveaux moteur de recherche de plus en plus raffinés,
trouver seul des réponses que des maitres étaient, avant, les seuls à connaître
ou composer avec ses amis devoirs, dossiers, dissertations ou synthèses
est signe de maturité et d’intelligence.
Les enseignants, les formateurs, les professeurs, les chercheurs sont toujours
au cœur de l’organisation de la connaissance et de la réflexion. Les moteurs
de recherche font exploser le champ des études mais les hussards numé-
riques contemporains sont indispensables s’ils savent, eux aussi, dominer et
utiliser l’écosystème éducatif numérique.

27
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Une dimension temporelle s’ajoute à la prise de conscience actuelle de


l’équipement numérique des lieux de formation. La technique évolue très
vite. Une visite au dernier salon de l’éducation, dans sa partie numérique,
montre les innovations comme l’accélération du tactile dans les tableaux et
les premières applications en 3D. Qui aurait dit, en 2008, que l’enseignement
scolaire utiliserait, début 2011, les techniques appliquées à la formation des
pilotes de ligne. Le film Avatar a aussi eu des effets sur l’éducation.

En parlant avec le réseau des Ecoles Internet 9 nous constatons des


effets très concrets de ces nouvelles pédagogies, notamment dans
les quartiers populaires où l’utilisation individuelle des outils numé-
riques à l’école a une influence constatée sur l’estime de soi des élèves et
donc sur leur réussite.
Dans les impacts fondamentaux on ne peut pas éviter d’aborder le rapport
au corps, à la santé, nous n'avons jamais aussi bien vu nos organes et connu
leur fonctionnement. Et les médecins ont aujourd’hui des moyens de travailler,
de l’imagerie médicale à la communication qui permet de soigner y compris
dans des endroits reculés comme les ilets du cirque de Mafate à La Réunion,
où ne mène aucune route pour les voitures, mais où les connexions numé-
riques ont changé la vie et notamment celle des malades.

Comme pour l’éducation ou l’administration, les numériques


s’imposent dans les secteurs de la santé, du vieillissement des
populations, de la médecine, bref du corps. Il s’agit d’envisager
comment réseaux, services, terminaux, capteurs, permettent de s’occuper
à distance et à tout moment de notre santé.
Je n’aborde pas les possibilités disponibles depuis des décennies dans les
hôpitaux et cliniques en citant machines et procédures améliorées grâce à
l’informatique.
Je n’aborde pas les questions relatives au dossier médical informatisé sachant
qu’il est en cours de mise au point et qu’il sera sans aucun doute, un jour,
aussi actuel que notre carte d’identité. L’utilisation de la carte vitale en
montre le chemin.

Par contre il nous faut encourager diagnostic et traitement à distance dans


le cadre d’une confiance réciproque entre médecins et patients, entre hôpi-
taux et maisons, entre chirurgiens et malades.

9 Label qui a pour objet de promouvoir les usages d'internet dans le cadre d'une égalité d'accès
et d'appropriation pour tous les élèves des écoles primaires : www.ecoles-internet.net

28
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Une grande partie de la réussite de ces mécanismes du traitement à distance


implique de rassurer, d’expliquer et de rationnaliser les angoisses de celles et
de ceux qui ont foi dans une relation, face à face, dans le cabinet du praticien.
Il en est de même auprès de la profession pour qu’elle comprenne qu’elle
ne perd pas son statut. Déjà de nombreux médecins n’apprécient pas la
visite d’un de leur patient leur demandant de confirmer leur certitude d’une
maladie qu’ils ont diagnostiquée sur un ou plusieurs sites de santé dont
certains sont d’excellente qualité. Il est vrai que des médecins en sont les
créateurs et les garants.

Comme souvent les questions techniques impliquent un travail d’ordre


culturel.

Cette approche de la santé à distance pose aussi une série de questions sur
l’équipement de zones défavorisées, hors villes et métropoles, rurales ou
montagneuses, éloignées, comme dans le cirque de Mafate où les routes ne
sont que des chemins. L’objectif de l’équipement numérique pour des terri-
toires moins peuplés est une question, certes technique, mais surtout politique
au sens où industriels et représentants des citoyens doivent s’organiser pour

29
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

financer les réseaux qui ne sont pas spontanément rentables. La question de


l’égalité devant la santé est tout aussi importante que celle de l'égalité face à
l’éducation ou à la culture. L’accès via le très haut débit est primordial. Penser
innovations et développement sans cette dimension des réseaux est illusoire.

La technologie déjà utilisée pour les cas de catastrophe ou d’accident


permettant, via des terminaux intelligents et le satellite de régler à distance
les situations difficiles, est déjà prête pour sécuriser les habitants d’une zone
difficile.
Elle participe, avec un autre rythme dû à l’urgence, des mêmes dispositions
que des applications personnelles d’analyse de sang qui peuvent se faire
depuis son smartphone ou des diagnostics formulés par des médecins depuis
leur cabinet avec des malades connectés via leur webcam.

Nous ne sommes pas dans la fiction d’un film d’Hollywood, mais bien sur
une tendance lourde qui permet de soigner rapidement, qui tient compte
des évolutions quantitatives du nombre de soignants et rassure à distance.
Cette forme de dématérialisation des relations oblige à reconfigurer le terri-
toire de la médecine entre regroupement des personnels de santé, cliniques,
hôpitaux et maisons de santé.

Les questions relatives à l’indépendance de personnes âgées dans leur ap-


partement sont devant nous. Téléphone, caméra, capteurs, puces RFID,
compteurs intelligents sont les adjuvants à cette réalité. Ils permettent d’ac-
compagner, sans traumatisme et en rassurant la vie de nos compatriotes.

Il est temps d’aborder la place des robots ayant comme tâche de résoudre
des fonctions répétitives. A ce stade il nous faut encore parler de culture et
sans doute de conception de l’homme dans son environnement. Il n’est pas
innocent que les japonais acceptent volontiers de se faire aider par des
robots alors que nos cultures occidentales ont une attitude circonspecte. La
représentation du corps et de l’homme n’est à l’évidence pas la même, les
religions y jouent à l’évidence un rôle.

Pourtant le corps se bonifie, garde et améliore ses capacités grâce au numé-


rique. Il est de plus en plus augmenté dit-on par l’utilisation de prothèses,
de supports électroniques et de nouveaux produits filles et fils des nano et

30
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

biotechnologies. Si certains mouvements philosophiques, en particulier dans


l’ouest des États-Unis, vont jusqu’à imaginer l’immortalité, ce qui me parait
bien présomptueux, les bienfaits pour une vie plus longue, en meilleure
santé, sont réels.

La e-santé, dont un pôle d’excellence vient d’être inauguré en Aquitaine, est


sans aucun doute une nouvelle frontière sur le front de la connaissance
appliquée à nous tous. Recherche et usages sont au cœur d’une société qui
tient au bien-être de ses habitants et qui lie ce type de modèle à la solidarité
avec des populations en situation plus délicate.

Dans la société à l’ère du numérique se profile une géographie de


la mixité. La connaissance de soi, de son histoire, de son patrimoine
sont plus faciles. Ce qui améliore la connaissance de l’autre et favo-
rise la production de culture, de mélange et donc d’intelligence. Alors que
les échanges migratoires sont plus forts que jamais et que les diasporas
s’imbriquent un peu partout sur la planète.

C’est un sujet évident depuis ce creuset magnifique qu’est la société


réunionnaise, dont la créolité réussie est un exemple pour tous les « kartiers »
de métropole, comme l’expliquent dans leur travail qui considère aussi l’im-
pact du numérique Michel Watin et Elaine Wolff 10 (Université de La Réunion).

Le creuset réunionnais exceptionnel s’explique par l’histoire,


la géographie, la géopolitique et le partage du territoire. C’est une
île ouverte aux flux migratoires, aux flux télévisuels, aux flux
culturels et bien sûr au flux numériques.

Idées, émotions, connaissances, savoirs, cultures, valeurs, idéologies et


religions traversent, s’échangent, s’organisent, s’opposent, se bloquent dans
l’univers DES numériques.

Le numérique n’est pas une morne plaine, c’est un espace de controverses,


d’avancées et de régressions. Il vit. Aussi nous faut-il assumer sereinement
sa dimension planétaire et ses réalités locales. Symbole de la mondialisation,
de la proximité et de l’individualité il est, de fait, outil de régulation par la
force et le dynamisme de ses composantes.

10 « Univers Créoles - Tome 7, La Réunion, une société en mutation » (Economica, 2010)

31
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Sa force c’est nous les citoyens, dans un empilement de cercles plus ou


moins vastes, qui trouvons leurs intérêts dans un groupe restreint ou un
plaisir dans une diaspora en expansion.
Parce qu’il est prescripteur pour certaines générations, via en particulier les
réseaux sociaux propres aux années 2008-2011, il est marqueur de commu-
nautés virtuelles qui se suffisent à elles-mêmes, ou s’élargissent pour
convaincre.
Cette attitude qui ressemble fort aux associations existantes doit intégrer la
forme équilibrée de relations culturelles assumées et de prosélytisme des
idées.
Je crois que le numérique est un outil extraordinaire mais que son impact
est lié au projet de ses utilisateurs.
Croire que l’on peut comprendre et accepter l’autre parce que nous avons
la possibilité technique de communiquer avec lui me parait garder une cer-
taine candeur. Notre nouveau monde demande de rester vigilant.

32
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

L’effritememt des pyramides décisionnelles, qui rapproche les citoyens


du pouvoir, modifie la structure de la démocratie et donne à chacun
des moyens de partager le pouvoir grâce aux réseaux numériques.
Ils permettent d’analyser et de comparer les programmes politiques, d’histori-
ciser la preuve des compétences politiques des partis et des individus, de
suivre la mise en œuvre de la politique publique et le respect des engagements
au jour le jour, de comprendre les budgets et l’utilisation de son argent (contri-
bution fiscale) et plus encore de participer à l’action pour la construction de
l’espace commun. Les associations et la société civile y gagnent en puissance
et en contrepouvoir (l’exemple de WikiLeaks était inimaginable il y a 10 ans), et
les journalistes redécouvrent leur métier d’enquêteur et de rapporteur neutre.

Il me semble que les conditions de la démocratie n’ont jamais été aussi bonnes.

La démocratie est toujours en construction, fragile ET meilleur


moyen de faire évoluer les sociétés en mutation.
Oui l’écosystème numérique mondial est un atout pour la démo-
cratie si nous ne sommes pas naïfs et si, bien au delà des technologies,
choix stratégiques et projets politiques croisent idéologie et aspiration au
bonheur. Il faut être attentif aux évolutions en gardant ses convictions.

Nous pouvons prendre quelques exemples sur l’anticipation de thématiques


parfois contradictoires nous aidant à améliorer les relations démocratie /
numérique :
- comment peut se réorganiser la société où le rôle de l’opinion et la démo-
cratie de proximité, sorte de nouvelle place publique, est de plus en plus
décisif dans les négociations entre les pouvoirs et les forces économiques ?
- comment s’organise la société postindustrielle avec ses leviers numériques
pour intégrer dans les premiers rangs l’économie numérique, créative et im-
matérielle, en phase avec les problèmes énergétiques, climatologiques et le
développement durable ?
- comment ne pas oublier, alors que les usages se multiplient et sont en
phase avec les citoyens, la pérenne question des réseaux, l’accès étant sou-
vent en débat ?
- comment intégrer le bien-être désiré, la santé nécessaire, le vieillissement
prévisible, avec le développement des implications encore inconnues entre
nano, bio, sciences cognitives et numérique ?

33
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

- comment se construit le chemin vertueux vers l’homme et la femme


augmenté(e) intégrant les applications les plus fines des numériques ?
- comment le foisonnement mondial de la culture et l’imagination au service
de la production à distance, dans notre société de l’immatériel, créent-ils
des plus-values créant de nouveaux emplois ?
- comment l’émergence de la cybercriminalité et le développement de la
société de sécurité ou de la protection peuvent-ils se gérer, avec un numé-
rique centre des rapports de force de nos communautés ?

Il est nécessaire d’organiser assemblées, assises, colloques, conférences,


congrès, conciles, controverses, conventions, débats, entretiens, forums, lieux
de partage, rassemblements, rencontres, réunions, séminaires, soirées, sym-
posiums, université d’automne, d’été, d’hiver ou de printemps, pour écouter,
débattre et s’approprier ce monde qui change à l’aune DES numériques.

Entre révolution, explosion, fragmentation et recomposition nous pouvons


penser, le temps des réseaux sociaux, le temps de la vitesse, le temps des
doudous numériques nomades, le temps de la démocratie numérique, le
temps des partages, le temps des contenus interactifs.
Vous pensez que les conditions de la démocratie n’ont jamais été aussi
bonnes. Il faut y permettre le débat avec toutes les parties prenantes de la
démocratie. Paradoxalement cette société de la communication et de l’ex-
plosion des informations n’organise pas spontanément la mise en débat
transversale, politique et prospective de la société des doudous numériques !
Il y faut créer les conditions du débat avec des démarches contraires et
structurées.

Marcel, si nous faisions un exercice d’anticipation ? Après cette


crise que nous constatons et qui est un passage à comprendre
comme positif ? Essayons d’imaginer la belle ville, la belle vie, que
nous espérons aujourd’hui pour nos petits-enfants.

Nos petits-enfants seront donc les acteurs de cette belle ville,


belle vie. Sans doute seront-ils à leur tour devenus des migrants,
sinon immigrés, de ce que nous appelons encore le numérique.
C’est donc avec des indices de la première année, de la deuxième décennie,
du nouveau siècle que je veux bien anticiper une société rêvée.

34
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Je formule trois présupposés :


- chaque individu a la possibilité d’être connecté, à sa guise, avec la capacité
de rompre cette liaison électronique quand il le décide, pas simplement à sa
mort ;
- chaque site de vie, en milieu urbain comme en espace dit rural, dispose de
son environnement numérique permettant de travailler, de s’éduquer, de se
distraire, de se cultiver, de se soigner, de s’informer, de se nourrir, de participer
à la vie civique ;
- chaque système de déplacement, vélo, moto, tramway, bus, voiture, train,
avion, dirigeable, permet une mobilité avec qualité et confort sécurisé pour
la continuité des accès. La mobilité ne casse pas la cohésion.

J’avance deux hypothèses :


- la ville et ses marges territoriales ont intégré toutes les fonctions en phase
avec les lieux de vie de ses habitants, résidences et maisons, mairies et an-
nexes, écoles, collèges, lycées et universités, associations, cinémas, théâtres,
commerces, administrations, restaurants dans un environnement numérique
global permettant l’accès et le partage d’informations ;
- des espaces sont conçus comme lieux hors du numérique, où les ondes ne
passent pas et permettent de s’isoler de cet univers. On parle de monastères

35
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

de retraite numérique. Des designers ont mis au point des sortes de capes
numériques bloquant toutes formes d’ondes.

J’espère également une politique. Dans plusieurs décennies les référents du


numérique des années 2010 risquent d’être toujours d’actualité comme l’or-
dre, la liberté, le pouvoir, le partage, l’échange, le commerce. Ils permettent
l’articulation du marché, de la recherche, de l’innovation, de l’imaginaire
régulé par la force publique. Le politique n’est plus en arrière, il précède. Il
s’implique dans la société de l’immatériel pour permettre de régler, en parti-
cipation, les réalités du concret dont nous savons qu’elles seront difficiles.

Je rêve d’une approche où emploi et travail se génèrent en grande partie par


la production, la création, l’imagination avec partage, collaboration et plus-
values. J’insiste pour placer l’apprentissage à cette société toujours en
mouvement dans les mains de celles et de ceux qui en sont les passeurs,
pas les pasteurs, c'est-à-dire les enseignants, toutes catégories confondues.

La belle vie, dans la belle ville, implique que les élites intellectuelles, journa-
listiques, enseignantes, politiques, associatives, détentrices d’un pouvoir plus
ou moins absolu sur la connaissance, l’histoire, l’économie acceptent, sans
disparaître, de partager quelques fragments de leur savoir avec les citoyens.
Eux aussi utilisent livres, journaux, bibliothèques, partagent des cercles,
groupes, associations tout en se servant des richesses disponibles dans le
nuage numérique. Ils sont les citoyens d’un monde numérique.

Je pense que la révolution numérique oblige à redéfinir et à repositionner


rôle et statut de celles et de ceux qui détiennent tout ou partie d’un savoir. Ce
savoir qu’ils ne vont pas perdre mais qu’il faut affiner, transformer, partager.
Vos petits-enfants n’auront pas la même attitude car ils seront acteurs, même
petits, de l’évolution de leur environnement, de l’écosystème de leur vie.

Et qu’il me soit permis de remercier


l’équipe d’Aquitaine Europe Communication
et de son veilleur : Antoine Chotard.
antoine.chotard@aecom.org
www.aecom.org

36
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

GLOSSAIRE

ADSL : Asymmetric Digital Subscriber Line.


Technique de communication qui permet d'utiliser une ligne téléphonique
pour transmettre et recevoir des données numériques de manière
indépendante du service téléphonique proprement dit.

Cloud computing : Informatique en nuage.


Concept de déportation sur des serveurs distants des traitements
informatiques traditionnellement localisés sur le poste utilisateur.

LTE : Long Term Evolution.


Nom d'un projet qui vise à produire les spécifications techniques de la
norme de réseau mobile de 3,9 G.

Open data : Donnée publique ouverte.


Possibilité de rendre accessible au citoyen les données publiques
gratuitement, dans le cadre de grandes métropoles, de gouvernements et
des organismes publics de recherche.

RFID : Radio Frequency Identification.


Technologie qui permet d’identifier un objet, d’en suivre le cheminement
et d’en connaître les caractéristiques à distance grâce à une étiquette
émettant des ondes radio, attachée ou incorporée à l’objet.

TEDx : Technology Entertainment Design (x)


Programme qui permet aux écoles, aux entreprises, aux bibliothèques ou
aux groupes d'amis de profiter de conférences de personnalités publiques
ou privées par le biais d'événements qu'ils organisent eux-mêmes.

TNT : Télévision Numérique Terrestre.


Système de diffusion numérique de la télévision via un réseau d'émetteurs
terrestres.

37
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

38
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

POSTFACE
Le piton de la Fournaise gronde aujourd’hui à La Réunion,
permanente leçon d’humilité. Comme chaque fois qu’il s’agite,
les habitants de l’île se pressent au bord de l’enclos pour observer
et connaître sa nouvelle crise.

Ils en rapportent de l’énergie : nous aussi. Utilisons-la pour


renforcer la citoyenneté active qui fait la civilisation.

Et que ces quelques pages soient un véhicule vers d’autres îles,


villes et villages bien réels où le numérique est l’instrument
maîtrisé de l’humanité et de la démocratie...

39
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Suivi éditorial : Géraud Baritou - Villes Internet


Illustrations : Claire Péron
Mise en page : Guillaume Lajarige
Impression : Copy Media - Janvier 2011

40
DE L’ARDOISE À LA TABLETTE NUMÉRIQUE
OU COMMENT DÉCIDER AU PRÉSENT

Florence Durand-Tornare
51 ans, fondatrice de l’association des Villes Internet, directrice associée de
la société La Suite Dans les Idées, présidente de l’association Consommer
Autrement.

Marcel Desvergne
68 ans, président d’Aquitaine Europe Communication, concepteur et
animateur de l’Université d’Été de la Communication (1980-2002), conseiller
Réseau International des Universités de la Communication (1992-2005),
concepteur des Entretiens des Civilisations numériques (2005-2007), conseiller
des Rencontres numériques du FIFO en Polynésie depuis 2009 et de la
Rencontre Numérique de la Réunion en 2010.

Une publication

Publication disponible en téléchargement


sur le site www.villes-internet.net sous les termes de la licence
Creative Commons BY-SA (Paternité - Partage à l’Identique des Conditions Initiales).
En savoir plus : http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/fr