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LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT

Alain Caillé
in Jean-Louis Laville et al., Association, démocratie et société civile
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La Découverte | « Recherches »

2001 | pages 183 à 208


ISBN 9782707135001
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/association-democratie-et-societe-civile---page-183.htm
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La société civile mondiale qui vient


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par Alain Caillé

Commençons par broyer un peu de noir! Pour qui reste attaché à


l’idéal humaniste de la démocratie, pour ceux qui ne croient pas qu’il
puisse se résumer à la seule extension mondiale du règne du consom-
mateur, de l’homo œconomicus et communicans ou au triomphe de la
world music, les perspectives actuelles ne sont pas exaltantes. Même
dans les pays héritiers d’une longue tradition de luttes démocratiques,
l’espace politique au sein duquel elles s’inscrivaient et prenaient sens
se défait à un point tel qu’on ne sait plus trop qui est l’ami ou l’en-
nemi, à qui l’on doit se donner et à qui l’on doit demander ou de qui
l’on doit exiger. Largement débordé par l’internationalisation de
l’économie, la figure de l’État-nation, même là où il est le plus solide-
ment implanté, ne parvient plus à circonscrire de manière claire le champ
du conflit et de la régulation politiques. Dans un grand nombre de pays,
l’État vole en éclats avant même que d’avoir commencé à réellement
exister et à se consolider, laissant le champ libre à la guerre des clans,
des ethnies et des mafias. La perspective d’un État mondial est au-delà
de notre champ de vision. Et même celle d’un État européen semble se
faire chaque jour moins plausible et moins imaginable. Quant aux reli-
gions, on les voit davantage alimenter les replis ethnicistes et intégristes
que formuler des préceptes internationalisables susceptibles d’endiguer
la technicisation et la mercantilisation de nos existences.
Le tableau que nous venons de dresser en quelques mots est à coup
sûr légèrement outré. Mais il contient suffisamment de vérité pour qu’aux
yeux d’un nombre croissant de penseurs, d’analystes, de militants,
d’hommes ou de femmes ordinaires, le seul espoir encore ouvert au
renouveau de l’exigence et de l’imagination démocratiques comme au
désir de solidarité passe par l’édification d’une société civile internationale,
184 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

dont les associations, les ONG et les expériences d’économie solidaire


représentent les chevilles ouvrières. Car si le marché « libère » en révo-
lutionnant en permanence les sociétés, il ne crée pas par lui-même les
conditions d’un être-ensemble démocratique. Et quelque importance
qu’ils conservent, les États ne suffisent plus à la tâche. Il est frappant
de constater à quel point en un an cette expression, ce slogan, ce signi-
fiant, « la société civile mondiale », est passé sur un nombre de lèvres
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sans cesse multiplié. Comme s’il condensait à lui seul les dernières aspi-
rations encore permises dans un monde qui se flatte d’en avoir fini
avec l’utopie. Le premier contre-sommet mondial de Porto Alegre, l’anti-
Davos, a représenté l’acte de naissance symbolique de cette société civile
mondiale en gestation. Il a mis en scène la possibilité d’une reprise en
main de leur destin par tous les hommes et les femmes désireux de s’y
employer, sans autre condition que celle de l’affirmation de leur désir
et en toute autonomie proclamée non seulement par rapport aux puissances
économiques mais aussi par rapport aux États.

LES FORMES MULTIPLES DE L’IDÉAL ASSOCIATIONNISTE

Nous souscrivons quant à nous pleinement à cet idéal. C’est seule-


ment en se mondialisant et en s’incarnant dans une prolifération d’as-
sociations et de réseaux issus de tous les pays du monde que l’espérance
démocratique est susceptible en effet de retrouver vigueur et pertinence.
La foi et l’optimisme sont nécessaires à la gestation de cette société
civile d’un type radicalement nouveau. Mais justement parce qu’il s’agit
d’une réalité nouvelle — même si elle mobilise des énergies, des pul-
sions et des formes de socialité en elles-mêmes ancestrales —, ses
contours sont difficiles à cerner et les voies possibles de son avènement
semées d’embûches. Son principe le plus central et le plus général est
celui de la confiance dans l’esprit de l’association. Or sous ce terme
d’association se regroupent des réalités extraordinairement variées, voire
disparates, dont il n’est pas sûr qu’elles soient susceptibles de s’ajoin-
ter, de s’associer serait-on tenté de dire, aussi facilement que l’optimisme
de Porto Alegre (faut-il dire son allégresse?) conduit à l’espérer. En
vue d’évaluer les chances et les difficultés de l’idéal de la société civile
monde, nous voudrions nous livrer ici à un petit exercice de repérage
sociologique qui permette de saisir le phénomène associationniste à la
fois dans sa généralité historique la plus grande et dans la spécificité de
ses diverses manifestations contemporaines. La question centrale étant
celle de savoir à quelle forme d’unité et à quel degré d’efficace il lui est
permis d’aspirer malgré son éclatement et son hétérogénéité.
LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT 185

Quelle est la spécificité de l’association? Premier repérage

Si l’on s’en tient à un repérage strictement empirique et si l’on se


borne à ranger sous l’étiquette d’association uniquement ce qui relève
par exemple, de ce que les Français inscrivent sous la rubrique de la
loi de 1901 ou les Américains sous celle du third sector, le monde asso-
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ciatif apparaît comme une réalité dotée d’une certaine importance,
certes, mais somme toute marginale par rapport à la puissance que
représentent les entreprises marchandes ou les États. En termes quan-
titatifs, elle concerne moins de 10% de l’emploi ou du PNB des prin-
cipaux pays au grand maximum. Et en moyenne moins de la moitié de
ce chiffre. Mais cette vision strictement empiriste est en fait infiniment
trop restrictive et elle sous-estime gravement la puissance du principe
associationniste. Si par association, on désigne la mise en commun
volontaire de divers types de ressources à des fins communes, alors le
nombre d’institutions sociales qui relèvent de son champ devient à peu
près infini. En un sens, la famille ou l’entreprise sont-elles autre chose
que des associations? Et même l’État, au moins l’État démocratique,
est-il autre chose que le résultat d’une association volontaire des citoyens?
Oui et non, dira-t-on. Dans l’usage juridique latin, les termes d’asso-
ciatio ou de consociatio s’appliquent en effet spontanément à ces
diverses réalités. Mais nous répugnons à suivre cet usage aujourd’hui
pour des motifs qui méritent examen.
Selon les modernes, l’État ne ressortit pas au registre de l’associa-
tif parce que sa dimension constitutive première est celle de la contrainte
— qu’on pense à la définition de l’État donnée par Max Weber en
termes de monopole de la violence légitime. De même l’entreprise
échapperait au registre associatif pour autant que sa raison d’être pre-
mière est l’obtention du profit. A contrario, l’association au sens moderne
du terme apparaît donc caractérisée par une dimension de libre volonté
d’une part et par l’absence de but lucratif de l’autre. Plus précisément,
il est possible de considérer comme associations toutes les formes de
libre mise en commun de ressources diverses qui subordonnent la
contrainte ou le profit matériel à des fins de solidarité (d’amitié, de
camaraderie, de bon voisinage, d’aimance en un mot), de parité, de
plaisir, de spontanéité et d’inventivité. Les Anglo-Saxons insistent sur
le critère de l’absence de but lucratif, ce qui les conduit à exclure du
champ de l’association les coopératives, les mutuelles ou les syndi-
cats; les Européens « continentaux » mettent au premier plan le cri-
tère de la solidarité, ce qui les amène à défendre une conception plus
vaste du tiers secteur. Et à juste titre, car l’absence de but lucratif ne
186 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

doit pas tant être considérée comme un but en soi que comme l’indi-
cateur de l’esprit d’amitié et de démocratie qui doit présider au
fonctionnement des associations.
Ces premières considérations permettent de spécifier le lieu
propre des associations aujourd’hui. Indépendamment des considéra-
tions empiriques sur la croissance de leur nombre, la question se pose
— et avec une force particulière si l’on s’interroge sur leur possible
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contribution à une future société civile internationale — de savoir ce
qu’elles font en propre, que ne font pas, ne pourraient pas ou ne devraient
pas faire les États ou les entreprises. C’est la question que François
Bloch-Lainé a baptisée « question des spécificités méritoires » des asso-
ciations [Parodi, 1998] et sur laquelle Jean-Louis Laville apporte de
bien utiles précisions dans le présent livre.
Qu’est-ce qui est vraiment spécifique des associations? Ici il convient
de bien distinguer les questions de droit des questions de fait. Faute de
ressources publiques suffisantes pour embaucher des fonctionnaires,
faute de solvabilité des usagers, tout un ensemble d’associations se
développent aujourd’hui dans les interstices en quelque sorte de l’ad-
ministration et du marché. Leur existence est plus que légitime en fait
(il faut bien faire ce qu’il y a à faire et que ne font ni les fonctionnaires
ni les marchands) ; mais rien ne dit qu’elles n’aient pas vocation en
définitive à se métamorphoser, si les conditions s’y prêtaient, en ser-
vices administratifs ou en entreprises nouvelles. C’est ce que suggère
notamment la théorie économique des associations (présentée ici même
par Jean-Louis Laville) qui voit en elles le résultat de l’incomplétude
des contrats et du marché d’une part, de l’incomplétude de l’État de
l’autre. Il y a des associations parce que marché ou État ne savent pas
tout, ne connaissent pas les besoins nouveaux, parce qu’il existe des
asymétries d’information, de la viscosité, etc. Mais en droit, dans la
logique de la théorie économique, toutes les associations auraient
vocation à devenir marchandes ou publiques.
Or cette conception ignore l’existence des associations qui sont
désirées pour elles-mêmes et dans lesquelles, pour reprendre la carac-
téristique centrale du don [Godbout, Caillé], « le lien social » importe
plus que le bien ou le service fourni. Mieux encore : dans lesquelles
le « bien » ou le service est justement le lien lui-même. Elle ignore,
plus généralement, tous les projets qui ne sont susceptibles de se for-
mer que dans l’enthousiasme des débuts et qu’à travers la confiance et
l’amitié partagées.
Distinguons donc au sein de la nébuleuse des associations modernes
celles qui sont associations de plein droit, en ceci qu’elles accordent
le privilège au lien sur le bien et à l’enthousiasme sur les routines, de
LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT 187

celles qu’on pourrait appeler associations de plein fait, parce qu’elles


adoptent la forme juridique de la loi de 1901, mais apparaissent en fait
comme des substituts aux entreprises ou aux administrations défaillantes.
Elles peuvent constituer des substituts permanents (de même qu’il y a
du provisoire qui dure), puisqu’États et marchés peuvent se révéler en
permanence incomplets et défaillants. Elles sont à ce titre pleinement
indispensables et légitimes. Elles n’en relèvent pas moins du registre
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associatif que de manière secondaire et ambiguë.
Si l’on s’interroge plus avant sur les caractéristiques de ces asso-
ciations incertaines, associations davantage de fait que de droit, on
s’apercevra très probablement qu’il s’agit avant tout d’associations
qu’on pourrait qualifier d’associations pour autrui (par opposition à
des associations pour soi) dont l’objectif premier est de satisfaire un
public différent des membres de l’association, bénévoles ou profes-
sionnels. La logique du pour autrui, en rompant avec le principe de
mutualité et de réciprocité, crée une brèche dans laquelle prospèrent
les tendances à la fonctionnalisation et à la bureaucratisation. Cette
scission [Godbout, 2000] tend à instaurer presqu’automatiquement une
distance entre fournisseurs de services et usagers, qui peut être sur-
montée grâce à un sentiment plus ou moins abstrait de solidarité civique
ou humaine générale, mais qui rend difficile l’exercice effectif de l’exi-
gence de parité démocratique, de spontanéité et d’aimance concrète
que nous placions à l’instant au cœur de notre définition de l’associa-
tion. Celle-ci ne suppose-t-elle pas une réversibilité, une sorte d’inter-
changeabilité de principe de l’intérêt pour soi et de l’intérêt pour autrui?
Retournons un instant en arrière. Si l’usage juridique ou philosophique
ancien des mots latins associatio ou consociatio ne permet pas d’op-
poser clairement comme aujourd’hui les associations à l’entreprise ou
à l’État, c’est parce que la scission entre intérêt pour soi et intérêt pour
autrui n’est pas alors clairement opérée. Voilà qui doit nous inciter à
tenter de mieux cerner la spécificité de l’esprit associationniste moderne
par rapport à un esprit plus ancien. Car la société civile mondiale qui
vient aura sûrement besoin de composer les deux, sans compter ce
qu’elle y ajoutera en propre.

Associations primaires et associations secondaires

Dans un remarquable article consacré à la mise en lumière de la spé-


cificité de la philosophie politique moderne (disons la philosophie qui
domine depuis Hobbes), Norberto Bobbio montre comment, depuis
Aristote jusqu’à Bodin et jusqu’à Althusius encore au début du XVIIe siècle,
la société est perçue de façon majoritaire comme une association
188 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

d’associations « naturelles ». Suivons Althusius : à la base de la société,


on trouve l’association domestique (consociatio domestica) ou l’asso-
ciation de voisinage (consociatio propinquorum), puis des espèces infé-
rieures de sociétés civiles (societates civiles) qu’il nomme des collèges.
À un troisième niveau, on trouve des cités (civitates), rustiques ou
urbaines. Des cités, on passe aux provinces, et des provinces au regnum
(royaume) qui correspond, écrit Bobbio, à peu près à notre État, « défini
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comme universalis major consociatio (la plus grande association géné-
rale) » [Bobbio, 1998, p. 62]. La société (le royaume) est donc une asso-
ciation, mais comme les associations primaires, elle réunit des per-
sonnes (et non des individus) d’abord définies par leur appartenance à
des lignées familiales et à des localités elles-mêmes inscrites dans des
histoires et des géographies déterminées. Par opposition, la philoso-
phie contractualiste moderne (la pensée du droit naturel) fait société
non plus avec des personnes, toujours déjà inscrites dans les associa-
tions « naturelles » premières (famille, voisinage, etc.), mais avec des
individus singuliers « qui ne sont pas [pas déjà — AC] associés bien
qu’ils soient associables » [ibid., p. 58]. Son principe de légitimation
est le consentement. L’appartenance aux associations n’y est donc
plus « naturelle », allant de soi. Représentant le résultat d’une décision
délibérée, d’un acte de volonté en rupture avec les appartenances
naturelles, elle présente de ce fait une dimension d’artificialité.
On voit bien ainsi campé en quelques formules le contraste entre
deux formes de société historique et deux types de socialité. C’est ce
même contraste que nous avons tenté de cerner quant à nous, à diverses
reprises, en opposant ce que nous appelons la socialité primaire et la
socialité secondaire. Autrement dit, le mode de rapport social coexten-
sif à ce qu’il est permis d’appeler la société première, celle qui fonc-
tionne au don et au symbolisme, et le mode de rapport social propre à
la société seconde, la société de la Loi — par quoi il faut entendre à la
fois la loi de l’utilité fonctionnelle et la loi morale. Dans la socialité
première règne un principe de personnalisation qui permet d’affirmer
que les personnes sont en principe plus importantes (en droit et en fait)
que les fonctions qu’elles accomplissent. Dans la socialité secondaire
au contraire, l’exigence d’efficacité fonctionnelle est hiérarchiquement
première par rapport à la personnalité des personnes qui accomplissent
les fonctions. La socialité primaire fonctionne à l’interconnaissance et
au don. La secondarité à la loi impersonnelle et à la fonctionnalité.
Dans la société d’Althusius, qui est encore celle d’Aristote mais
étendue à l’échelle de la grande société, la socialité secondaire reste
encastrée (embedded) dans la socialité primaire. La philosophie politique
moderne pense et contribue à faire advenir une société seconde, dans
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laquelle le principe de personnalisation n’a pas de place en droit et où


seule doit régner en principe la loi impersonnelle — qu’il s’agisse de
celle du marché (la loi de l’offre et de la demande), de l’État (le droit),
de la morale ou de la science1. En fait, la dimension de la socialité pri-
maire, celle où se déploient les relations familiales, le voisinage, la
camaraderie, l’amour ou l’amitié, ne peut pas être éradiquée. Mais,
dans la société seconde, autrement dit dans la société moderne (la
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société formellement rationalisée, dirait Max Weber), les dimensions
personnelles et primaires sont hiérarchiquement dominées par l’impératif
d’efficacité fonctionnelle.
Synthétisons toutes ces observations. Depuis plusieurs siècles, les
sociétés prises dans la spirale de la modernisation, à commencer par
les sociétés d’Europe occidentale, se caractérisent par la coexistence
de deux régimes de socialité, à la fois contradictoires et complémen-
taires. Chacune de ces sphères de socialité se présente alternativement
sous une forme privée ou sous une forme publique. Le marché et le
monde des entreprises constituent le domaine de la socialité secon-
daire privée; l’État et l’administration celui de la socialité secondaire
publique. Du côté de la socialité primaire, on voit facilement apparaître
le pôle de la primarité privée, représentée par la famille (qui va du
moment de l’intimité jusqu’aux portes de la publicité lorsque toute la
famille élargie est réunie) ; auquel s’oppose le pôle de la primarité
publique. C’est là que se forment ce qu’on pourrait appeler les asso-
ciations primaires2 qui comptent à la fois ce qu’Althusius nommait
les collèges (collegia) ou encore les sociétés civiles (societates civiles),
par exemple les associations d’artisans, de marchands, d’étudiants, et
toutes les formes d’associations d’entraide et de voisinage, les confré-
ries en tous genres ou les multiples comités des fêtes. Ces associa-
tions sont le lieu où se met en œuvre une solidarité primaire, régie par
l’exigence de face-à-face et de relation interpersonnelle3. Des provinces
entières sont susceptibles d’être organisées sur la base d’une telle pri-
marité publique élargie. Qu’on pense par exemple, encore aujourd’hui,
au rôle joué au Brésil par les écoles de Samba lors du carnaval ou aux
falles de la région de Valence en Espagne [Juan, 1998].

1. Ou encore la loi morale.


2. Ou associations primaires publiques par opposition à la famille que l’on peut
présenter comme une association primaire privée.
3. Il faudrait en fait distinguer entre primaire public ou privé et secondaire public ou
privé d’une part, et de l’autre, privé ou public primaire ou secondaire. Le public primaire
par exemple, représente ce qu’on peut appeler un espace public primaire. Ou encore : le
public secondaire renvoie à la dimension politique de l’État, alors que le secondaire public
désigne sa dimension administrative. Mais nous préférons ne pas nous soucier ici de ces
distinctions.
190 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

Le mode de coexistence entre ces deux types de socialité peut être


schématiquement représenté comme suit :

FIGURE 1

Socialité Socialité
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secondaire secondaire
privée publique
(Marché) (État)

Socialité primaire publique (Associations primaires)

Socialité primaire privée


(Famille)

Mais une telle représentation simple serait trompeuse car elle


limiterait le champ associatif aux bornes d’une socialité primaire de
type traditionnel. En rester là reviendrait à faire l’impasse sur le grand
espoir du XIXe siècle, celui à travers lequel la démocratie moderne, à la
fois représentative et sociale, a pris forme, et l’espoir de l’association.
C’est par l’association — de Saint-Simon jusqu’à Jaurès, c’est le même
signifiant qui inspire toutes les luttes — que le monde doit se régéné-
rer et devenir proprement humain. Entendons l’association de ceux qui
n’ont entre eux aucun lien de parenté ou de voisinage « naturels » et
dont le seul dénominateur commun est de se reconnaître frères en huma-
nité — et à ce titre solidaires. Rien en commun sauf l’humanité? Tel
est en effet l’idéal qui pointe à l’horizon. Mais en pratique, l’associa-
tion couvre un champ plus restreint. Elle ne regroupe, ne doit regrou-
per que ceux qui partagent une même condition, mais une condition
déterminée cette fois par la place occupée au sein non plus de la société
première mais de la société seconde.
Qu’elle prenne la forme de sociétés secrètes, de bourses du travail,
de mutuelles, de partis, de syndicats, de coopératives de production ou
de consommation, l’association du XIXe siècle et d’une bonne partie du
e
XX est d’abord association des travailleurs, des prolétaires, ou pour le
dire dans le langage du XXe siècle, des ex, des futurs, des possibles ou
des quasi-salariés — bref, de tous ceux qui ont en commun une même
situation de travail et, sur cette base, des problèmes et des espoirs ana-
logues. Cet ensemble massif de l’association ouvrière et salariale se
polarisera entre deux extrêmes : à un bout, les très grosses associations
LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT 191

(partis, syndicats, mutuelles) à ce point bureaucratisées et profession-


nalisées qu’elles échapperont au registre de l’association pour apparaître
plutôt comme des contre-administrations, des contre-États ou des contre-
entreprises, et de l’autre toutes les associations d’individus secondari-
sés qui entendent réinsuffler au sein de la socialité secondaire les valeurs
de la solidarité concrète, personnalisée et démocratique inspirées par
l’ethos de la socialité primaire. La réalité est en fait toujours intermé-
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diaire et composite. Si par exemple, le Parti communiste français et la
CGT ont joui du poids que l’on sait, c’est parce qu’ils ont su combiner
une dimension quasi familiale à la base, une dimension de primarité
presque exacerbée, et un principe bureaucratique au sommet. Il est
possible de désigner du terme d’associations secondaires (ou secon-
daires primaires) ces associations qui recrutent sur la base de l’appar-
tenance à telle ou telle sphère de la socialité secondaire mais qui recréent
de la primarité au sein de la secondarité et de situer ainsi leur lieu.

FIGURE 2

Socialité Socialité
Associations
secondaire secondaire
privée
secondaires publique

Socialité primaire publique

Socialité primaire privée

Les associations hybrides

Ces petits schémas typologiques ont le mérite à nos yeux de per-


mettre de mieux dégager la spécificité de tout un ensemble d’associa-
tions plus contemporaines et qui représentent une bonne partie de ce
qui est habituellement rangé dans le third sector. Leur caractéristique
majeure est qu’elles ne recrutent de manière claire et exclusive ni sur
la base de la socialité primaire ni sur celle de la socialité secondaire.
Raison pour laquelle tous les observateurs insistent sur leur caractère
hybride. Elles sont, nous dit le sociologue italien Pierpaolo Donati, de
l’ordre du privato sociale [Donati, 1993]. Elles ne sont en effet pas
192 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

associations de voisins plus ou moins apparentés ou apparentables, ni


regroupements de salariés ou de collègues. Elles se présentent au pre-
mier chef comme des associations composites, recrutant dans des publics
qui ne sont pas unifiés a priori par une appartenance primaire ou secon-
daire instituée, et dont les membres sont au départ mutuellement indif-
férents les uns aux autres. À l’extrême, elles peuvent constituer des
associations d’étrangers. Ou plutôt, d’étrangers les uns aux autres au
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sein de la nation, de la région ou de l’espace résidentiel. Mais dans le
cas le plus général, elles sont associations de membres caractérisés par
une multi-appartenance (multi stakeholder associations). Nées des défi-
ciences des appareils propres à la socialité secondaire, de l’« incom-
plétude » du marché ou de l’administration, destinées à pallier leurs
tares les plus criantes, elles réintroduisent au sein d’une logique asso-
ciative qui relève de la primarité certaines des contraintes propres à la
socialité secondaire. Ou encore, formées à partir de l’exigence de
réciprocité et de don inhérente à l’esprit de l’association, elles l’hy-
brident en la croisant avec le respect des contraintes d’efficacité tech-
nique, juridique, administrative, médiatique ou marchande qui struc-
turent le domaine de la socialité secondaire. Elles ne jaillissent pas
d’une socialité primaire déjà organisée, constituée ou instituée. Elles
visent au contraire à la créer et à la structurer là où elle n’existe pas,
ou plus, pas encore ou bien là où elle reste informe et inchoative. Et,
au sein de cette socialité primaire potentielle (SP2), à venir, elles se
présentent comme les représentants de la norme d’efficacité fonction-
nelle propre à la socialité secondaire. Il est donc possible de situer
comme suit leur lieu propre :
FIGURE 3

Socialité Socialité
secondaire secondaire
privée publique

Socialité primaire Associations


publique primaires
Associations hybrides

Socialité primaire privée


LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT 193

Le tableau d’ensemble pouvant se représenter comme suit :

FIGURE 4

Socialité Socialité
secondaire Associations secondaire
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privée secondaires publique

Socialité primaire Associations


publique primaires
Associations hybrides

Socialité primaire privée

Ces associations hybrides, propres à une contemporanéité assez


récente, se subdivisent en deux grands types, le premier plus proche
du pôle du privé et le second de celui du public.
1) Les associations d’économie solidaire, qui s’inscrivent dans le
cadre de ce qui se laisse désormais repérer de plus en plus fréquem-
ment sous l’étiquette de « l’économie solidaire ». Leur vocation est au
premier chef de porter remède aux insuffisances économiques du
marché et de l’État en permettant à ceux qui ne trouvent pas à s’em-
ployer et à s’activer pleinement dans le cadre des entreprises ou de l’ad-
ministration, ou qui ne le souhaitent pas, de produire les conditions
matérielles de leur existence sociale dans le cadre d’une socialité pri-
maire (ou primaire secondaire) associationniste moins rebutante que
la froide fonctionnalité inhérente à la socialité secondaire. À une extré-
mité de ce champ, du côté le plus strictement primaire et association-
niste, on trouvera les SEL, les jardins ouvriers ou toutes les associa-
tions d’auto-production; à l’autre, à l’intersection de l’économie solidaire
et de l’administration, les entreprises d’insertion ou les associations
intermédiaires. Le noyau de l’économie solidaire proprement dite, à
cheval entre les logiques du pour soi et du pour autrui, « hybridant »
les ressources publiques, privées et l’esprit de réciprocité, s’organise
autour des régies de quartier, des restaurants de femmes ou des asso-
ciations interculturelles. Observons au passage que notre exercice de
typologie sociologique permet de comprendre l’origine et la nature de
la tension qui existe entre les représentants de l’économie sociale et
194 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

les tenants de l’économie solidaire, pourtant si proches à tant d’égards.


La raison en est que si tous cultivent les valeurs de la solidarité et le
primat de l’esprit de l’association sur la motivation pécuniaire, les pre-
miers le font sur la base d’une population plus homogène et plus res-
treinte en même temps. Et qu’ils œuvrent au sein de la socialité secon-
daire à partir des motivations propres à la primarité, tandis que les
seconds, confrontés à des populations beaucoup plus hétérogènes,
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déploient leur activité au sein de la sphère de la primarité — et en vue
de la (re)créer — en y important des exigences propres à la socialité
secondaire.
2) Les associations de militance morale. Ce second type d’asso-
ciations hybrides relève de ce que nombre de chercheurs nomment
désormais la militance morale. Le champ qu’elles occupent est extra-
ordinairement éclaté puisqu’il se diversifie en autant de domaines qu’il
y a de causes à défendre, de la parité hommes-femmes à la défense
des intérêts des victimes effectives ou potentielles du SIDA (Act Up),
à celle des mal-logés (Droit au logement), des immigrés ou des vic-
times du racisme (SOS Racisme, Droits devant, Ras le Front), etc. Ces
associations sont à l’État et à l’administration ce que les associations
de l’économie solidaire sont au marché. Recrutant comme ces der-
nières des membres qui ne sont pas unis a priori par une place prédé-
terminée dans la socialité primaire ou dans la socialité secondaire, elles
prennent le relais, sous une forme entièrement nouvelle, de ce qui
était traditionnellement — dans le cadre d’une socialité secondaire
dominante — le rôle des partis ou des groupes politiques d’une part,
des syndicats ou des mutuelles de l’autre. Là où les associations d’éco-
nomie solidaire hybrident en premier lieu les ressources du bénévolat
et de la solidarité avec celles de la reconnaissance d’utilité publique
tout en visant à une certaine autosuffisance économique, les secondes
mobilisent celles de la militance de type postmoderne et la combinent
avec la maîtrise des médias et une capacité à peser sur l’opinion publique.
Au nom de leurs protégés, soucieuses de la durée, les premières s’adres-
sent d’abord aux notables et aux fonctionnaires, les secondes — dési-
reuses de faire événement, voire des « coups » — aux journalistes et
aux politiques.
Par-delà ces divergences sociologiques qui leur interdisent de pré-
senter un front uni en dépit de leur commune immersion dans l’esprit
de l’associationnisme — et qui les fragilisent d’autant —, associations
hybrides d’économie solidaire et associations de militance morale par-
tagent tout un ensemble de caractéristiques bien relevées par les obser-
vateurs et qui, à des degrés divers, se laissent assez aisément déduire
justement de leur nature hybride et volontariste.
LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT 195

— Une adhésion prescrite, volontaire ou volontariste. Volontariste?


C’est peut-être ce premier trait qui est le plus saillant. Le contraste
majeur entre les associations propres aux sociétés anciennes et tradi-
tionnelles, de part en part dominées par la logique de la socialité pri-
maire, du don et du symbolisme, et les associations modernes, c’est
que l’affiliation aux multiples associations que comportait le monde
traditionnel était sinon toujours obligatoire, au moins largement auto-
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matique — ou plutôt naturelle, là encore, comme évidente. Parlons
dans ce cas — qui, pour employer le langage de Ferdinand Tönnies,
est celui de l’association en communauté — d’adhésion prescrite. L’ad-
hésion aux associations secondaires, mutuelles, syndicats, coopéra-
tives, etc., relève davantage d’un acte de libre volonté (Willkür), comme
l’avait également noté F. Tönnies qui parlait à ce propos d’association
en société. Néanmoins, pour volontaire qu’elle fût, il n’en reste pas
moins que l’adhésion à ce type d’associations allait largement de soi
puisqu’elle revenait à faire comme ceux dont on était objectivement
les semblables. Si on qualifie de volontaire l’adhésion aux associations
de la socialité secondaire, il faudra alors présenter comme volontariste
le ralliement aux associations hybrides pour signifier qu’étant don de
son temps à des étrangers, il va infiniment moins de soi que toutes les
formes associatives antérieures d’adhésion.
— Associations sociales totales et associations spécifiques. De
même, les associations traditionnelles, primaires, étaient le plus sou-
vent ce qu’il est permis de nommer des associations sociales totales,
mêlant intimement les dimensions économiques utilitaires, techniques
et fonctionnelles, l’entraide, la sociabilité festive et les observances
religieuses, et occupant une part notable de la vie de leurs membres.
Les associations secondaires ont conservé, voire parfois renforcé cer-
tains de ces traits. Mises en réseaux hiérarchisés, les associations secon-
daires, depuis les associations sportives, culturelles ou de loisirs jus-
qu’aux mutuelles, aux coopératives, aux syndicats et, pour couronner
le tout, jusqu’aux partis, façonnaient à l’usage de leurs membres un
univers cohérent, intégrant toutes les dimensions de l’existence sociale
et structurant la totalité du temps de leurs adhérents — surtout s’ils
devenaient, justement, des permanents. Le contraste avec les associa-
tions hybrides contemporaines est total. Celles-ci tendent en effet à
devenir de plus en plus spécialisées, monofonctionnelles, organisées
autour d’un objectif unique, exigeant ainsi de leurs adhérents de plus
en plus de compétence mais de moins en moins de mobilisation, ou
plutôt une mobilisation seulement partielle, limitée à l’objet unique et
spécifique de l’association. Cette évolution est parfaitement en phase
avec les nouvelles formes de l’individualisme contemporain. Ce dernier
196 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

n’est pas ennemi d’un certain engagement associatif, au contraire. On


s’expliquerait d’ailleurs mal autrement le boom que connaissent les
associations. Mais l’individu ultra-contemporain, délié de tout a priori,
a en horreur toute perspective de dépendance vis-à-vis d’un appareil.
Son engagement ne peut donc s’effectuer que sur un objectif unique,
clairement explicité, absolument concret, pour un laps de temps
déterminé, bref, si possible sans aucun engagement de fidélité et de
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pérennité. Il faut que l’action militante porte des fruits immédiats et
bien visibles4 [Ion, 1994].
— La question de la démocratie. Cette évolution ne laisse pas d’être
ambivalente. À certains égards, elle participe d’un renforcement de l’exi-
gence démocratique — de sa radicalisation. L’horreur contemporaine
vis-à-vis des associations sociales totales (traditionnelles ou modernes)
semble avaliser l’échec des expériences totalitaires du XXe siècle et l’ac-
ceptation définitive des règles de la démocratie représentative — le pire
des régimes à l’exception de tous les autres. Par ailleurs, la proliféra-
tion des associations spécialisées — et cela vaut surtout pour la mili-
tance morale — permet de faire entendre les représentants d’autres
formes d’oppression et de domination que celle expérimentée par l’an-
cienne classe ouvrière : les femmes, les anciens colonisés, les minori-
tés sexuelles, etc. Le refus des associations totales va de pair avec un
rejet de toutes les formes de hiérarchie et d’autorité traditionnelles. La
spécialisation monofonctionnelle interdit à ceux qui tiraient pouvoir et
prestige de leur appartenance à des champs sociaux divers de conti-
nuer à le faire en cumulant les formes de capital propres à divers champs
(dirait Bourdieu ou, à sa manière, Michael Walzer).
Le rapport à la démocratie des associations hybrides n’est cepen-
dant pas sans poser un certain nombre de problèmes évidents. Plus elles
se spécialisent et plus elles sont tenues d’apporter la preuve de leur
expertise fonctionnelle, et plus l’écart se creuse en fait entre les

4. La publication récente d’un Guide du routard consacré à l’humanitaire [Hachette-


tourisme, 2000] en dit long sur les mutations du bénévolat et de la militance associative.
Dans une page du Monde du 23 février 2001 consacrée à « la malle-cabine de l’humanitaire »,
Françoise Lazare montre bien comment il est devenu utile à un bon curriculum vitae de
s’afficher humanitairement correct et de consacrer quelques mois de sa vie (pas plus, sinon
cela devient suspect) à des missions dans le tiers monde, qui peuvent même donner lieu
à validation universitaire (par exemple à HEC). « Les motivations, constate Jacques Lebas
[in Gérard Mermet, Francoscopie 2001) sont individuelles, le travail doit être tout préparé,
les groupes déjà formés, les billets d’avion achetés à l’avance. » Sont ainsi organisés des
voyages au Mexique comportant une rencontre avec les Indiens du Chiapas ou des
séjours d’enfants au Bénin incluant la participation à la confection des repas pour une
école primaire. L’hybridation des mobiles, à la fois professionnels, compassionnels et
touristiques, atteint ici son point extrême.
LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT 197

permanents (qu’ils soient salariés ou bénévoles) d’un côté, les mili-


tants ou les bénévoles plus occasionnels de l’autre et les populations
aidées enfin. Le fait que ces associations soient fréquemment et lar-
gement des associations pour autrui, qui parlent et agissent au nom
des autres, rend quelque peu incertaines les motivations des militants
les plus engagés et tend à les transformer soit en quasi-mini-partis dans
le cas des associations de militance morale, soit en quasi-entreprises
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et/ou en quasi-administrations dans le cas des entreprises d’économie
solidaire lorsqu’elles se bornent à l’insertion et oublient la motivation
proprement démocratique. Les premières sont d’ailleurs fréquem-
ment dirigées et animées par des militants politiques (souvent trots-
kistes, en France) et les secondes par des notables à la retraite ou par
des salariés dotés d’une solide formation gestionnaire et juridique5. Il
ne faut pas tirer parti de ces observations pour condamner dans leur
principe ces associations hybrides. Elles ont toutes les raisons du monde
d’exister et d’assumer leur impureté congénitale. Mais il n’en reste pas
moins qu’entre les diverses logiques souvent contradictoires qui les
traversent, l’équilibre est souvent difficile à maintenir.
L’autre problème que pose à la démocratie la prolifération des asso-
ciations hybrides, et il est de taille, ne tient pas à leur logique interne
de fonctionnement, mais au fait que s’il devait ne plus exister que des
associations spécifiques, toutes en quête de victimes particulières à
défendre, alors on ne voit pas lesquelles seraient à même de poser en
tant que tel le problème de la construction et de la défense d’un mode
de fonctionnement démocratique global, du cadre général où puissent
s’articuler et trouver leur place, aux côtés du marché et des États, les
multiples associations spécialisées. C’est peut-être au plan internatio-
nal que ce problème est le plus visible.

Les associations monde

Avec la mondialisation du capital et des communications s’ébauche


une société monde, irréductible à la socialité primaire et à la socialité
secondaire. Hommes et femmes ne se définissent plus par leur appar-
tenance à un corps social, qu’il s’agisse du corps quasi charnel de la
communauté traditionnelle ou du corps spirituel de la Loi et de la nation

5. Cette différence flagrante de recrutement sociologique n’est pas sans expliquer les
difficultés (c’est un euphémisme) qu’éprouvent les associations d’économie solidaire et
les associations de militance morale à parler d’une même voix. Intéressant est le cas des
militants actifs au cœur de l’économie solidaire. Souvent dotés eux aussi d’un passé de
militance politique, ils l’ont reconvertie, au-delà de l’expression de l’indignation, dans
un souci de contribuer à la restructuration de rapports sociaux échappant à l’emprise du
marché et de l’État.
198 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

politique (cf. ici même Eme). Leur horizon devient celui du monde.
Ils n’en sont pas les citoyens, puisqu’il n’existe aucune unité politique
du monde, mais c’est désormais ce dernier qui occupe de manière poten-
tielle le rôle d’universalis major consociatio. L’appartenance au monde
cependant n’est que virtuelle. Non seulement parce qu’elle ne concerne
encore concrètement, et de manière pleinement consciente, qu’une
petite minorité. Mais plus profondément aussi parce qu’aux liens qui
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se tissent sous mille formes à travers la planète, il manque la dimen-
sion d’évidence conférée par le face-à-face régulier et répété inhérent
à la primarité ou les solides garanties apportées par le règne de la Loi.
Instantanées, éligibles à tout instant sur internet mais à tout instant
révocables, à distance indifféremment proche ou extrême, déliées au
moins en apparence des anciennes contraintes du temps et de l’es-
pace, les nouvelles relations sociales à l’échelle du monde deviennent
de plus en plus virtuelles. Après la société corps, la société première,
après la société État-marché, seconde, voici venir la société troisième,
mégacapitaliste : la société monde virtuelle.
Les ONG constituent la forme d’association propre à cette troi-
sième société qui naît dans la virtualité. Elles présentent à peu près
toutes les caractéristiques que nous attribuions à l’instant à ce que nous
avons appelé les associations hybrides, mais à l’échelle supranationale.
Elles projettent dans l’espace monde les valeurs et les aspirations propres
aux sociétés primaires et secondaires — les valeurs d’entraide per-
sonnalisée ou les exigences de moralité publique ou privée — et, réci-
proquement, elles introjectent au sein des sociétés étatiques nationales,
pour le meilleur et pour le pire, le point de vue planétaire, point de vue
virtuel par excellence. Comme les associations hybrides nationales,
elles se partagent entre les associations d’économie solidaire, ani-
mées par une logique d’économie plurielle — notamment les associa-
tions de commerce équitable ou de défense des paysanneries comme
Via Campesina, la Grameen Bank —, et les associations de militan-
tisme moral, très majoritaires en l’occurrence, telles que ATTAC, Green-
peace, Amnesty International, Médecins sans Frontières, Médecins
du Monde et mille autres encore.

DIFFICULTÉS DE L’ASSOCIATIONNISME GÉNÉRALISÉ


ET DE LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE

Voici donc rassemblés et triés les principaux éléments du puzzle de


la société civile internationale que nous aspirons tous à bâtir. Le tri,
bien sûr discutable mais espérons-le utile, que nous avons effectué,
LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT 199

permet de mieux apercevoir les principaux obstacles qu’il reste à sur-


monter (ou même simplement à aborder) pour que cette société civile
d’un type nouveau commence à avoir un semblant d’existence. Ils sont
multiples et considérables. Tentons d’en esquisser un premier et
sommaire repérage.

Associations administratives ou politiques?


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Nous venons d’insister sur le fait qu’une des caractéristiques majeures
des associations hybrides, nationales ou transnationales résidait dans
le fait qu’elles sont étroitement spécialisées sur un domaine d’inter-
vention précis et délimité. C’est à la fois leur force et leur faiblesse.
Leur force puisque, dans le domaine en question, elles se montrent vite
capables d’amasser à la fois une expertise véritable, introuvable ailleurs,
et une capacité effective d’intervention et de mobilisation. Vues sous
cet angle, elles constituent les embryons d’une administration mon-
diale potentielle. Mais c’est aussi leur faiblesse. Dépourvues des moyens
d’imposer leurs choix, trop étroitement spécialisées, elles doivent struc-
turellement céder le pas aux États. Leur problème, écrit Michael Walzer
[2000, p. 48], est
« qu’elles [les associations de la société civile] arrivent toujours trop
tard ; elles réagissent seulement aux crises ; leur capacité d’anticipa-
tion, de planification et de prévention est bien inférieure à celle de
l’État. On verra plus facilement leurs militants s’occuper des victimes
d’une épidémie de peste que faire passer des mesures de santé publique
en temps utile. Ils n’arrivent dans la zone des batailles que pour soi-
gner les blessés et abriter les réfugiés. Ils savent organiser une grève
contre des salaires trop bas ou des conditions de travail trop brutales,
mais ils sont incapables de modeler l’économie. Ils protestent contre
les désastres écologiques déjà survenus… Pour ce qui est des problèmes
centraux et à long terme de la société internationale — et notamment
l’insécurité et les inégalités —, les associations civiques jouent au mieux
un rôle correcteur : leurs militants peuvent faire pas mal de bon tra-
vail, mais ils sont incapables de faire la paix dans un pays déchiré par
une guerre civile ou de redistribuer les ressources sur une échelle
significative. »
Comprenons bien la nature du problème. Il ne réside pas seulement
dans le fait que les associations ne disposent pas des moyens de
contrainte, du monopole de la violence plus ou moins légitime qui
représentent en dernière analyse les arguments les plus frappants et
les plus décisifs lorsqu’aucun autre ne peut se faire entendre. Mais ce
n’est que la face externe, la plus visible, des difficultés d’émergence
de la société civile internationale. Plus fondamentalement peut-être,
200 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

les limites de l’action des associations hybrides et des ONG tiennent


à leur auto-limitation dans des rôles spécialisés. Si la figure de l’État
leur est hiérarchiquement supérieure, ce n’est pas seulement parce
qu’elle est associée au contrôle de l’armée ; c’est aussi, et d’abord,
parce que l’État traite les problèmes dans leur globalité et leur inter-
dépendance. Il synthétise et généralise — c’est la fonction du politique
— là où l’administration comme les associations virtuelles fonctionnent
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sur un mode analytique et spécialisé.
Disons-le autrement. Pour que la société civile internationale
commence à prendre corps (et âme), il faudrait qu’elle n’apparaisse
pas seulement comme un embryon d’administration mondiale, mais
aussi comme un ensemble de fragments d’un possible État-monde; pas
uniquement comme un regroupement de fait d’associations fonction-
nelles aussi spécialisées que les différents bureaux des divers minis-
tères, mais aussi comme le lieu où s’élabore une vision transversale,
synthétique et donc en définitive politique, des problèmes généraux
de la planète.

Plaidoyer pour des associations civiles civiques

C’est ici que l’on retrouve la question des appréhensions et des


espoirs suscités par la réunion de Porto Alegre. Les raisons d’espérer
sont évidentes. La pluralité même des ONG et des associations ras-
semblées témoigne de la force de l’aspiration à constituer un monde
pluriel, complexe et riche où se reflète la multiplicité des problèmes
et des dimensions de notre contemporanéité. La crainte est celle de la
cacophonie, une fois passé le moment de l’euphorie et de l’optimisme
des débuts. La grande force représentée par les sommets néolibéraux
de Davos, outre le fait qu’ils réunissent les hommes (et accessoirement
les femmes) qui sont en effet les plus riches et les plus puissants de la
planète, c’est qu’ils déploient une vision du monde d’autant plus cohé-
rente, efficiente et simple à mettre en œuvre qu’elle se laisse aisément
résumer et organiser en un objectif unique : tout faire pour laisser fonc-
tionner au mieux le principe du marché, dans le plus grand nombre de
pays et le plus grand nombre de sphères d’existence possibles. En
revanche, les futurs sommets alternatifs auront bien du mal à éluder la
question de savoir comment et au nom de quoi concilier les revendi-
cations particularistes multiples que portent nombre d’ONG avec
l’aspiration à un véritable universalisme éthique. Comment rendre com-
patibles la préservation d’une agriculture vivrière, l’accroissement du
revenu des plus pauvres, la défense de l’environnement naturel, la fidé-
lité aux traditions culturelles communautaires et l’espoir d’une solidarité
LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT 201

planétaire? À ces dilemmes, il n’existe de toute évidence pas de réponse


simple et unique.
Les militants associationnistes, et plus encore les bénévoles contem-
porains, allergiques à toute forme de hiérarchie et de domination, avides
d’une démocratie concrète au ras des pâquerettes, ont tendance à croire
ou à espérer qu’un espace commun aux différentes associations, une
force associative fédérée, pourrait naître « tout simplement » de l’as-
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sociation spontanée d’associations elles-mêmes spontanées. « Tout
simplement », c’est ainsi que Marx et Engels croyaient qu’on allait
pouvoir organiser l’économie socialiste, une fois abolie la propriété
privée des moyens de productions, à partir de la connaissance des
besoins concrets des hommes concrets. De même, c’est tout simple-
ment que pourrait naître la société civile associationniste, espèrent les
bénévoles, par « mise en réseau » ou par « mutuellisation » des
bonnes volontés multiples.
Il serait aussi malvenu de se gausser de ce « spontanéisme » asso-
ciationniste — car il fait partie de l’idéal et de l’esprit démocratique
de l’association — que d’ignorer ses limites. Tôt ou tard, il faudra
bien poser « la question du pouvoir », comme on disait encore il n’y a
pas si longtemps. Mais avant elle, il faudra surtout soulever la ques-
tion du sens de tout le processus et des valeurs qui l’animent. Autre-
ment dit, la question des principes au nom desquels sont susceptibles
de se tisser des liens d’association — de se former une méta-associa-
tion — entre les associations existantes. Et il faudra bien que certaines
associations prennent en charge cette question transversale et synthé-
tique, au-delà de la spécialisation associative fonctionnelle actuelle-
ment dominante. Il faudra bien qu’émergent, en somme, des associa-
tions spécialisées dans les problèmes d’ordre général, dans la question
du liant et de la transversalité.
Ce qui empêche de bien mesurer actuellement l’acuité de ce pro-
blème, c’est que nombre d’associations — toutes au bout du compte
si on y réfléchit un peu —, au-delà de leur finalité propre et spéciali-
sée, agissent en fait au nom d’un principe synthétique ancien, d’un
principe de sens hérité — qu’il soit d’ordre religieux, moral ou poli-
tique ou de tous ces ordres à la fois. Plus concrètement, on a vu coha-
biter à Porto Alegre des ONG anglo-saxonnes d’inspiration protestante
— les plus sourcilleuses quant à l’exigence d’efficacité de la revendi-
cation éthique —, des regroupements latino-américains imprégnés de
catholicisme social, avides de solidarité, et des associations européennes,
françaises notamment, nostalgiques d’un avenir véritablement socia-
liste ou communiste. Or cette coexistence du catholicisme, du protes-
tantisme, du socialisme et du communisme n’est nullement impossible.
202 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

La preuve, elle existe. Et d’ailleurs, les grandes religions ne sont-elles


pas toutes en fait syncrétiques?
N’empêche, ce voisinage bariolé ne va pas sans poser quelques
questions. Et cela, doublement. D’abord parce qu’on attend encore que
chacun de ces blocs idéologiques tire les leçons de ses difficultés ou
de ses échecs passés à organiser une démocratie moderne. Entendons-
nous. Nous ne désirons ici critiquer personne en particulier. Souscri-
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vant pleinement à l’idéal associationniste et étant pleinement convaincu
de ne pas disposer d’un discours en surplomb qui autoriserait à vouer
aux oubliettes de l’histoire ceux qui ne le partagent pas, nous croyons
au minimum sage de laisser chacun juge des valeurs ultimes par les-
quelles il motive son propre engagement, ses dévouements et ses loyau-
tés. Il n’en reste pas moins vrai que la tradition du catholicisme ne s’est
pas montrée immédiatement coextensive à l’aventure de la démocra-
tie moderne, que l’expérience communiste s’est soldée par la catas-
trophe que l’on sait et que le protestantisme n’a pas seulement servi
de garde-fou au règne universel de la marchandise : il a aussi et plus
que tout autre présidé à son avènement. Et ces difficultés propres à cha-
cun des discours religieux, moraux, politiques qui alimentent la cri-
tique de la mondialisation marchande se redoublent, sitôt qu’on pose
la question des modalités de leur possible coexistence. Qui mangera
qui? serait-on presque tenté de demander si on raisonnait en termes
de rapports de force et de logique de pouvoir.
Mais ce point de vue cynique et machiavélien, quelque pertinence
qu’il puisse avoir par ailleurs, est au minimum prématuré, nous le
suggérions à l’instant; et ce n’est pas seulement par naïveté que les
militants associationnistes se refusent à l’endosser. Tout simplement,
la question n’est pas mûre, et personne ne saurait sérieusement se pré-
senter sur le marché des idées en prétendant pouvoir tirer les leçons de
l’histoire et présenter une doctrine synthétique capable de synthétiser
les doctrines synthétiques antérieures. Il peut donc sembler tentant
d’appliquer aux problèmes soulevés par la constitution d’une société
civile mondiale le type de raisonnement déployé par John Rawls dans
sa Théorie de la justice, puis dans ses textes ultérieurs, et qu’il tente
d’ailleurs lui-même d’étendre à l’échelle du monde actuellement.
Puisque nous sommes incapables de nous mettre rationnellement d’ac-
cord sur ce que Rawls appelle des doctrines « compréhensives » du
bien — autrement dit, des doctrines générales et synthétiques —, bor-
nons-nous à aménager l’espace politiquement et philosophiquement
neutre de leur cohabitation. C’est en cela que consistera pour l’essen-
tiel la justice. L’inconvénient de cette manière de raisonner, de cette
conception purement procédurale de la justice et de la démocratie, c’est
LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT 203

d’un côté, qu’en faisant une impasse absolue sur le bien ou le mal-
fondé de chacune des doctrines « compréhensives », elle les fait
toutes basculer dans le registre du non-sens et de l’insignifiance, et que
de l’autre, en faisant de l’espace public un simple moyen de faire coha-
biter des idéologies qui n’auraient pas le droit de se manifester en son
sein, en l’instrumentalisant, il vide également de sens l’esprit civique
et le sens du dévouement au bien commun. À la limite, des techno-
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crates ou même des automates suffiraient au bon fonctionnement de
la dimension publique du système.
Le seul moyen de sortir de ces impasses à la fois pratiques et théo-
riques — au lieu d’aseptiser les associations et de les cantonner dans
un rôle fonctionnel en faisant l’impasse sur la question de ce qui pour-
rait bien les réunir, ou bien d’imaginer que cette question pourrait être
réglée « très simplement » par une stricte logique procédurale — est
de tabler sur la capacité de l’esprit associationniste à se transcender
lui-même, à s’auto-transcender, en inventant des règles substantielles
de coexistence conflictuelle. À une telle recherche d’auto-transcen-
dance, il faut des militants associatifs qui ne considèrent pas la consti-
tution d’espaces publics comme un simple moyen de faciliter la réali-
sation des objectifs particuliers propres aux associations spécialisées
mais comme un objectif qui vaut par et en lui-même. Nous proposons
de nommer associations civiles civiques ces associations qui ne s’as-
signent pas pour mission la réalisation de telle ou telle fin particulière
mais la mise en place des conditions d’apparition, de déploiement et
de succès de l’engagement associatif en général. Ni Églises — elles
ne s’inspirent d’aucun pari déterminé sur la nature de l’au-delà —, ni
partis ou embryons de partis — elles ne visent pas à la conquête du
pouvoir politique, au moins pas pour elles-mêmes —, encore moins
sectes, leur seul souci est d’actualiser et de rendre effectif l’idéal si
ancien de la démocratie et de la participation à la vie publique.
Qu’est-ce à dire?

Du rôle possible des associations civiles civiques

Le rôle essentiel de ces associations civiles civiques serait de for-


muler et de résoudre concrètement les questions que nous essayons
de formuler ici en termes abstraits : prendre acte de l’échec relatif de
nombre des projets politiques passés qui ont structuré la modernité,
de leur désuétude à tout le moins. Et sans attendre l’apparition d’un
nouveau penseur génial ou d’une grande théorie universelle, assumant
l’héritage des grandes religions et des pensées progressistes d’hier,
luttant contre les tyrannies du marché sans fantasmer son abolition,
204 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

s’opposant au despotisme des États sans faire l’impasse sur les ques-
tions du pouvoir et de la force, œuvrer à l’avènement d’un monde plus
juste, moins inégalitaire et moins meurtrier, plus solidaire et plus
vivant, contribuer à l’éclosion d’une politique à l’échelle du monde
sans se désintéresser des particularismes, du local, du spécifique, de
l’ici et du maintenant, en tressant et en organisant pratiquement les
liens entre tous ceux qui s’inspirent de ces objectifs. Disons les choses
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en un mot : aménager un espace de coexistence entre les hommes qui
leur permette de surmonter leurs conflits et leurs divisions en les jouant
et en les symbolisant mais sans prétendre les abolir — car c’est par
et dans le conflit que chacun affirme son identité propre et devient
sujet —, voilà qui est par définition (s’il en est) le rôle et le sens de
la démocratie.
Les associations civiles civiques sont par excellence les agents de
la reviviscence de l’imagination, de l’invention, de l’exigence et du
renouveau démocratiques aujourd’hui. Elles ne peuvent pas et n’ont
pas vocation à se substituer aux partis ou aux syndicats existants
dans les espaces nationaux déterminés. Mais elles sont appelées à les
suppléer et en quelque sorte à les redoubler parce qu’elles formulent
l’espérance démocratique à une autre échelle et selon une autre logique
qu’eux. Les partis ou les syndicats, nous le suggérions plus haut, agis-
sent essentiellement dans le cadre et dans les limites de la socialité
seconde, privée et publique. Ils expriment les intérêts et les aspira-
tions des salariés d’une part, et des citoyens membres d’une com-
munauté politique de l’autre. L’idéal démocratique dans le cadre duquel
ils agissent est celui de la démocratie représentative structurée à
l’échelle de la nation et déployée à travers la dynamique de la
modernisation. Les associations civiles civiques s’inscrivent elles
aussi, et nécessairement, dans ce cadre spatio-temporel et historique.
Mais elles n’y sont nullement limitées. En tant qu’associations, elles
mettent en œuvre un impératif de don, plus ancien, plus général et
plus vaste que celui de la soumission moderne à la Loi, et elles font
revivre l’exigence de la démocratie directe inscrite dans une dimen-
sion de localisme, d’hic et nunc et de face-à-face. Mais, en tant qu’agents
actifs du devenir-monde de la société civile et de la démocratie, elles
se font les interprètes, les porte-parole et les éveilleurs d’une opinion
mondiale.
On le devine. Les associations civiles civiques ne parviendront à
esquisser une politique et une démocratie mondiales en fédérant les
multiples associations spécialisées que pour autant qu’elles sauront
harmoniser et rendre conciliables les attentes et les exigences propres
aux trois grandes formes historiques de manifestation de l’aspiration
LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT 205

démocratique, la démocratie directe6 : la démocratie représentative et


la démocratie d’opinion. Autant dire qu’il leur faut également apprendre
à articuler les principes propres aux trois types de socialité que nous
distinguions en commençant — primaire, secondaire et tertiaire —, car
nous ne pouvons renoncer à aucun. Seuls le don et le symbolisme ren-
dent concrets et singuliers, seule la Loi permet d’universaliser en accé-
dant au registre de l’abstrait et, apparemment, il n’y a pas d’autre voie
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d’accès à la mondialisation que celle de la virtualisation7.

Les tâches immédiates du non-pouvoir des associations civiques

Puisque les associations ne peuvent pas être liées par une forme ou
une autre de pouvoir souverain ou de domination, de toute façon introu-
vables et auxquels elles se refusent par vocation, il ne leur reste, pour
faire bloc et se souder, que les ressources de ce que les catholiques
nommeraient la communion et les marxistes adeptes de Gramsci l’hé-
gémonie : la capacité, en amont et en aval de la politique, à faire par-
tager au plus grand nombre un certain nombre de valeurs communes.
Voilà d’ailleurs la ressource la mieux adaptée à l’ère de la démocratie
d’opinion. L’essentiel n’est-il pas que les hommes et les femmes des
diverses cultures puissent se reconnaître à travers le monde une com-
mune aspiration et s’en réclamer? Mais ces valeurs, encore faut-il les
nommer et si possible avec suffisamment de précision et de détermi-
nation pour échapper au catalogue des bons sentiments et à la litanie
rituelle qui nous exhorte à être à peu de frais tous frères, humanitaires,
droits-de-l’hommistes, solidaires, gentils et sympathiques. Non, l’af-
firmation de valeurs effectivement mondialisantes ne peut être efficace
et mobilisatrice que si elles engagent suffisamment et qu’elles se tra-
duisent par certains renoncements ou sacrifices que s’imposent ceux
qui s’en réclament. On imagine assez volontiers que les associations
civiles civiques s’attachent prochainement à la rédaction non pas
d’interminables listes de mesures en tous genres, mais d’un Décalogue
moderne. De dix commandements (par exemple), simples à énoncer
et faciles à mémoriser, qui ne seraient pas principalement moraux et
religieux mais avant tout politiques, et qui traduiraient l’engagement

6. Il faudrait d’ailleurs ici distinguer entre les formes de démocratie directe propres
aux sociétés sauvages et archaïques, qui reposaient sur un principe d’unanimité, et la
démocratie directe proprement dite qui est celle des cités antiques ou des républiques
italiennes. Sur la logique de cette dernière forme et sur la rupture introduite par la démocratie
représentative — qui ne se pensait et ne se disait pas démocratique en ses débuts —,
l’ouvrage de référence est celui de Bernard Manin [1995].
7. Du virtuel comme forme enfin trouvée de l’universel concret?
206 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

de tous dans la défense de la démocratie sous toutes ses formes. Sans


doute un de ces commandements devrait-il concerner par exemple, la
lutte contre la corruption ; un autre le refus de se plier à des ordres
injustes, arbitraires et/ou meurtriers; un autre encore le renoncement
à des thérapies ou à des modifications génétiques susceptibles d’être
attentatoires à la dignité humaine, ou la lutte pour la défense de
l’environnement naturel, etc.
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Ce dernier point appelle une précision. Beaucoup de militants
écologistes ou associatifs se reconnaissent aujourd’hui dans les mots
d’ordre du développement durable, du principe de précaution ou, de
manière plus exigeante encore, dans le principe-responsabilité. On ne
saurait y objecter a priori. Mais force est de reconnaître que ces prin-
cipes, quoique généreux et respectables, témoignent d’une large indé-
termination. Qu’est-ce qui rend durable le développement ? Quelles
précautions est-il raisonnable de prendre? Comment pouvons-nous être
assurés que telle ou telle percée technique et scientifique ne remet pas
en cause les conditions de la vie future? Le plus souvent, nous n’en
savons tout simplement rien. Et surtout, ce qui est plus grave, si l’on
y réfléchit, il apparaît que ces principes laissent au bout du compte le
soin de trancher aux techniciens ou aux savants, seuls à même en prin-
cipe d’évaluer de manière plausible les diverses menaces, risques et
dangers encourus. Voilà qui laisse les hommes et les femmes ordinaires
en définitive hors du coup. Ne vaudrait-il pas mieux tenter de les mobi-
liser à l’appui d’un objectif sur lequel ils ont d’autant plus à dire et à
penser qu’il ne consiste en rien d’autre qu’à leur donner la parole et
les moyens de savoir justement ce qu’ils ont à dire et à penser? Cet
objectif est celui de mettre en place non pas tant un développement
qu’une démocratie durable. Réellement reproductible et extensible.
N’est-il pas clair en effet qu’il ne peut pas y avoir de défense de l’en-
vironnement, de développement durable ou de mise en œuvre effec-
tive du principe-responsabilité si n’existent pas les bases du débat démo-
cratique qui permettent seules de donner de l’effectivité à ces principes
sympathiques?

POUR CONCLURE

À certains égards, les objectifs que nous venons d’esquisser pour


une société civile naissante portée par les associations monde et les
associations civiles civiques peuvent sembler tomber sous le sens et
devoir s’imposer d’eux-mêmes. À d’autres, ils apparaîtront sans
doute extraordinairement utopiques. Même si dans le monde entier on
LA SOCIÉTÉ CIVILE MONDIALE QUI VIENT 207

voit se multiplier les associations hybrides et les ONG, il n’en reste


pas moins vrai qu’à de rares exceptions près, elles sont encore très
loin de jouir de l’autonomie suffisante pour faire figure d’acteurs à part
entière. Dans les pays les plus riches elles restent en fait le plus sou-
vent immergées (embedded) dans le secteur privé ou public, annexes
des grandes entreprises ou « faux-nez » des administrations; dans les
pays les plus pauvres, quand elles ne sont pas presque totalement contrô-
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lées par l’État (ou les mafias, ou les deux), elles restent encore large-
ment enfouies dans l’ordre familial traditionnel. Le tiers secteur asso-
ciationniste, ferment de la nouvelle société civile que tant d’auteurs,
de militants et nous-même appelons de nos vœux, reste sur de nom-
breux plans à l’état embryonnaire. A fortiori cela est encore plus vrai
des associations civiles civiques. Nous avons tenté de suggérer pour-
quoi celles-ci étaient nécessaires. Cela ne les fait pas exister pour autant.
Plus généralement, l’expansion de la société civile associationniste
mondiale se heurte à un obstacle de taille. En l’état actuel, la mili-
tance associative est loin de mobiliser suffisamment. Elle est pourtant
indispensable pour redonner souffle et vitalité à nos démocraties
fatiguées.
Ce constat débouche sur un paradoxe qu’il faut bien regarder en
face. Les sociétés en voie de mondialisation ne renoueront avec une
démocratie effective — au-delà du libre choix offert au consomma-
teur et de la jouissance de protections sociales minimales — que si un
nombre significatif d’associations variées permettent aux individus
d’expérimenter des formes de vivre-ensemble autonomes tant vis-à-
vis de la logique du marché que de celle de l’administration, et capables
de contester leur hégémonie au nom de cette autonomie. Réciproque-
ment, aussi bien l’État que le marché ont en fait besoin de cette force
de contestation qui les empêche de devenir autistes et bêtes. Face aux
incertitudes et à la faiblesse de la militance spontanée, il est permis de
se demander si l’État et les partis politiques n’auraient pas bizarrement
intérêt — un intérêt éclairé et bien compris à long terme — à tout faire
pour susciter cette autonomie. Il faut forcer les citoyens à être libres,
expliquait Rousseau. La formulation est abrupte, mais elle vise un
noyau de vérité important. Bien cerné par Ulrich Beck dans un de ses
tout derniers ouvrages.
« Comment la spontanéité sera-t-elle organisée? […] Depuis une dizaine
d’années, et particulièrement dans les pays de langue anglaise, il s’est
produit une discussion intense autour de ce qu’on pourrait appeler le
paradoxe de la spontanéité organisée. Tous les essais de rendre les gens
heureux en leur faisant prendre des responsabilités organisées dans la
gestion de leur vie […] sont contre-productifs. Plus il y a d’injonction
208 ASSOCIATION, DÉMOCRATIE ET SOCIÉTÉ CIVILE

à la spontanéité et à la responsabilité sociales et plus elles sont entra-


vées […] voilà qui pose avec acuité la question de savoir qui doit organiser
la spontanéité » [Beck, 2000, p. 128-129].
À cette question il n’existe pas de réponse simple. Mais on voit bien
dans quelle direction il convient de rechercher les solutions. Le sec-
teur associatif n’est susceptible de se développer pleinement que s’il
cesse d’être instrumentalisé par les entreprises bien sûr, mais aussi par
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l’administration, par les partis politiques et par les municipalités, que
ce soit à des fins de manipulations financières ou en vue de constituer
des réseaux clientélaires. La quadrature du cercle, d’un cercle deve-
nant vertueux, passe sans doute par l’enchaînement suivant : il faut
faire en sorte que le plus rapidement possible ne deviennent accep-
tables et éligibles aux yeux de l’opinion publique que les partis qui
auront attesté de leur capacité à ne pas faire des associations les moyens
de leur pouvoir et de leur contrôle et qui feront effectivement de l’épa-
nouissement des associations et de leur autonomisation une fin en soi.
Réciproquement, c’est d’abord sur cet impératif catégorique du refus
d’instrumentaliser les associations adressé aux hommes politiques —
« Faites en sorte de toujours traiter les associations comme une fin et
non comme un moyen » — que pourraient se constituer tout d’abord
les associations civiles civiques. Peut-être en feraient-elles le premier
commandement de leur décalogue. Pour autant que l’autonomie asso-
ciative entrerait dans les faits, il est possible d’escompter un regain de
l’ardeur militante et bénévole. Et si, rapidement, ne sont en effet élus
que les hommes politiques qui respectent le décalogue de la société
civile mondiale associationniste en gestation, alors une bonne partie
du chemin aura été parcourue. Ou à tout moins, nous serons vraiment
partis du bon pied.