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- On a été chassé de l’école des tout-petits … c’est plein de Draakiens qui y couchent la nuit.

Ils
nous entendent maintenant avec de gros bâtons … d’ailleurs …

Le Majordome agacé les interrompt :

- C’est bon … c’est bon … on écoutera la suite plus tard … il se fait jour maintenant …

Il se penche à l’oreille du Patriarche, se redresse pour lancer à la ronde :

- Voilà … c’est terminé. Tout le monde au Dodo … les petits et les femelles d’abord !... vous les
chefs de groupe, vous restez. Chef magasinier aussi … allons …

Avec des cris surexcités, les centaines de boules grises se dispersent et par petits bonds,
empruntent les tunnels, ou se vautrent dans les trous creusés à même la paroi.

Autour du Patriarche se prépare ce qui ressemble fort à un conseil de guerre.

En surface, le Centre-ville se réveille sans avertir, sortant de son sommeil trouble. Débouchant
des multiples labyrinthes que sont les artères et les ruelles remontant vers le Centre, des
porteurs par grappes, les jambes encore pleines de sommeil, louvoient entre les tas
d’immondices, les flaques d’eaux usées et les véhicules garés pour la nuit. Ils poussent des
diables lourdement chargés.

Pressées et nerveuses, les premières voitures leur disputent déjà la chaussée, le derrière fumant
et le klaxon rageur. Les premiers rideaux de fer des boutiques qui grincent chassent de leur
devanture les dormeurs attardés. Les marchants à la sauvette venus se ravitailler s’y engouffrent
déjà. Au loin, le hurlement d’une sirène d’ambulance ou de pompier. Il déclenche les premiers
commentaires des boutiques :

- Il ne fait pas bon être sapeur-pompier par les temps qui courent !
- Sûr ! Par contre, y a bien de quoi se convertir dans les pompes funèbres ! à Draak, cette
industrie est devenue florissante à souhait.

Le Centre-ville continue de piaffer tel un monstre qui s’ébroue, avec ses bruits et ses odeurs, ses
bousculades et ses quolibets.

- Si on n’y fait pas attention, tous ces ploucs vont nous prendre la place … vous vous rendez
compte, c’est une famille qui est venue tranquillement installer ses pénates devant la
boutique pour la nuit … Hein ! fallait voir toute cette saleté avant qu’on lave à grande eau … y
avait deux gosses … ils ont vomi partout …
- Ma façade à moi, elle transformé en vespasienne touts les nuits … mais ça, c’est le bar de
Pascal à côté.
- Nos vigiles sont complices, c’est sûr. Ils doivent roupiller. Va falloir se résoudre à les,
secouer !... Sinon …
- Pas étonnant que ça pue autant … comme s’il ne suffisait pas que Draak soit déjà
empoisonné avec les tuyaux d’échappement de ces cercueils roulants …

Les femmes surtout :


- Ces rustres nous viennent du bidonville sûrement !
- Ou bien de la brousse … les villages se vident paraît-il.
- C’est tout comme … le bidonville, ce n’est qu’une étape …
- Ils ont transformé tout Draak en souks … avec leur pacotille qui nous fait de la concurrence …
- Et avec tous ces étranges, voisins ou pas, qui pullulent ici, ça fait du beau !

On se hèle à travers les rues avec des voies matinales, grasses à souhait.

- Des nouvelles de la rue Ménélik ?


- Si ! les sauveteurs ont tiré encore trois cadavres des décombres, pendant la nuit.
- Qui a parlé déjà des chantiers de la folie ?

Il a raison, le journaliste. C’est révoltant. Ce qu’ils cherchent à atteindre ces spéculateurs, c’est le
ciel.

Des centaines de gosses sortent de partout, louvoyant, beaucoup sur des patins entre les
motocyclettes, les voitures et les diables, sac au dos. Les passagers qui débarquent des
transports en commun se ruent vers les kiosques, affamés de nouvelles. Les titres à la une
défilent sous les yeux avides : « Drame de la pauvreté : le fils tue le père d’un coup de gourdin » ;
« Réveil brutal à la rue … : le cadavre d’un bébé dans un sac en plastique » ; « Place de … :
affrontement entre commerçant et riverains » ; « Nouveau succès des pandores : trois dealers
dans les filets .̎ Et encore : « Arnaque : les multiplicateurs de billets disparaissent avec la fortune
de deux pigeons » ; « Mal mystérieux : la fièvre aux vomissements continue ses ravages en
banlieue » ; « Aéroport international de Draak … »

- Tiens, le président est de retour.


- Attends là … Fais voir … Ah, c’est du sport.

Dans la Draak souterraine, resté seul après sa rencontre au sommet quotidienne, le Patriarche
médite. « Cela devient réellement alarmant … Si cela continue, c’est sûr que les jours des
Draakiens sont comptés … Et les nôtres avec. Par les dieux, qu’elle est loin la belle époque que
nous décrit la mémoire de tribu … Oui … Draak était une ville belle et attrayante, sereine et
vivante. Elle était propre, calme, spacieuse et constellée de verdure … une ville si peu pressée et
si soucieuse de sa beauté.

C’était le beau vieux temps pour les Drakiens et pour nous aussi, les muridés, les beaux jours de
la grande abondance où nos réserves étaient pleines à craquer de victuailles … Draak était habité
par plein de ces hommes à la peau rosâtre. Leurs poubelles à ceux étaient bondées de bonnes
choses de toutes sortes. Et personne pour nous les disputer, je pense à nos ennemis
traditionnels, les félidés et les canidés. Il y en avait tant, pour se nourrir  ! les rues belles et larges
étaient nos terrains de prédilection, la nuit. On s’y prélassait sans crainte de se faire écraser. Les
habitations des humains surgissaient de terre, certaines pour monter vers le ciel, sans jamais
s’arrêter, mais toujours dans un ordre merveilleux. Elles étaient grandes et spacieuses. Dès
qu’elles se couvraient de leur toit, nous nous installions pour aussitôt alerter le reste de la tribu.
Et la race se multipliait à merveille, dans la quiétude et l’insouciance.
« Cette Draak-là ne sera jamais qu’un rêve pour nous. Cela n’est pas surprenant chez les
humains.

Ils sont font toujours la guerre. Il n’y plus qu’eux pour s’entr’égorger sue cette terre. Draak la
belle n’était pas si encombrée, si polluée et si étouffante avec toutes ces eaux usées et puantes
qui viennent nous inonder jusque dans nos retraites sous terre …

Aujourd’hui, les Draakiens se vautrent dans l’anarchie. Le moindre espace dans cette ville est
occupé. Si ce n’est par leurs habitations, c’est par tous ces cadavres de véhicules, tous ces
immondices et ces objets hétéroclites sont ils se débarrassent à tout bout champ. Si encore ils
nous laissaient ces épaves. Mais non. Ils vont jusqu’à nous les arracher la nuit, pour y habiter. Je
pense ç ces hommes aux yeux hagards qui fument sans arrêt. Ils sont dangereux. Et je ne serais
pas étonné d’apprendre que certains d’entre se repaissent de notre char, puisqu’ils nous
disputent maintenant même les pourritures … il ya trop de manquants dans nos rangs ces temps-
ci. Et nous savons que les Drakiens ne dédaignent plus la viande de canidés ou d’équidés …

« Même leur lieux de cultes n’échappent pas à leurs extravagances. Il fallait visiter la grande
mosquée, là-bas à l’autre bout de notre domaine, la nuit.

C’est incroyable, cette promiscuité dans cet espace si restreint … pourtant, les Drakiens n’ont pas
arrêté d’édifier des habitations.

« Ils le font même à un rythme si effréné et si désordonné, qu’on n’y voit plus. Et à peine les
murs des maisons ont-ils pris forme qu’ils sont transformés en urinoirs. Hélas ! Cette fureur de
vivre et cette anarchie, vont jusqu’à les aveugler, les changer en êtres errants et abrutis et
surtout, effacer leur mémoire … Sinon, comment ne réalisent-ils pas le danger mortel que
véhiculent, toujours plus nombreuses, ces parentes venues du Sud, à la queue verdâtre et
boursouflée ?... Ici, nos femelles ont détecté le danger avant nos vigiles. Ces derniers verseraient
de plus en plus dans la paresse ou l’ignorance que cela ne m’étonnerait guère. Sinon ils se
souviendront bien, après les avoir vus, de ce que la mémoire collective nous a laissé… Comme ce
mal terrible qui a une époque lointaine, faillit faire disparaitre Draak et bien d’autres villes de la
terre … Et nous les êtres vivants avec … »

En surface, en pleine banlieue, la jeune femme serre l’enfant sur la poitrine découverte, court
dans tous les sens, fonce sans discernement sur les véhicules, telle une folle.

- Monsieur … s’il vous plait … c’est pour l’Hôpital monsieur …

Au volant, les têtes détournent, les vitres remontrent à grande vitesse, si ce sont les regards des
passagers qui se posent sur elle

- Monsieur … s’il vous plait.

C’est une voix, sortie de toutes ces ombres passantes qui lui crie :

- Prenez un taxi madame … Avec eux il n’y a aucune chance.


- Un taxi … !

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