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Équivalences

Poétique et politique du traduire


Henri Meschonnic

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Meschonnic Henri. Poétique et politique du traduire. In: Équivalences, 24e année-n°1, 1994. Des théories de la traduction. pp.
11-24;

doi : https://doi.org/10.3406/equiv.1994.1178

https://www.persee.fr/doc/equiv_0751-9532_1994_num_24_1_1178

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Poétique et politique du traduire

Henri
Université
MESCHONNIC
de Paris-VIII

Intituler cette réflexion "Poétique et politique du traduire" est un


peu présomptueux; il s'agit peut-être d'avantage de ce que les Anglais
appellent wishful thinking, et je prends donc sans doute mes désirs pour
des réalités. Mais justement tout le travail poétique n'est-il pas
d'essayer de faire que les réalités finissent par être celles du désir ? Il y
a dans tout cela une part d'utopie, je ne le cacherai pas, mais il y a
aussi une politique du traduire. Je ne dis pas qu'il doive y en avoir une.
J'essaie de mettre en rapport ces deux termes, parce qu'il me semble que,
dans bien des cas, on peut montrer qu'ils ne sont pas séparables. Je
prendrai donc quelques exemples pour montrer comment se tiennent le
poétique et le politique.

Il ne s'agit bien sûr pas, de manière immédiate, de la politique


de la traduction, bien qu'il y en ait sans doute une aussi, qui serait,
éventuellement, celle des éditeurs. J'essaie de mettre en rapport la
notion d'identité et la notion d'altérité; de dire que les conflits de
l'identité et de l'altérité, et la distinction entre altérité et différence
sont des choses qui importent à l'acte linguistique et poétique de la
traduction, et que dans ce rapport entre poétique et politique, le
passage à l'oralité, autrement dit la reconnaissance assez récente de
l'oralité, est un événement à la fois dans l'histoire de la traduction et
dans l'historicité actuelle de la traduction.

Depuis toujours, la traduction tient une place de toute première


importance comme moyen de contact entre les cultures. La
communication consiste alors à faire passer un énoncé d'une langue dans
une autre. Il s'agit là d'une notion très répandue, sinon pour certains, la
plus répandue. Cette notion, qui définit la traduction simplement
comme étant le passage d'une langue dans une autre, suffit sans doute
pour certains objectifs. Mais la transformation, en cours, des rapports
interculturels et de la pensée du langage joue ici un grand rôle.
L'histoire de la traduction ne peut être isolée de l'histoire de la
transformation des rapports interculturels. En ce sens, traduire n'a pas
seulement un rôle pratique, traduire a aussi une importance théorique

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H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

pour la théorie du langage. L'intensification des relations


internationales ne se limite pas à des nécessités commerciales et
politiques, elle a aussi un autre effet, probablement l'élément le plus
important en jeu dans la traduction, et qui n'est pas abstrait, car c'est
toujours dans des détails concrets qu'il se manifeste, qu'il se repère. Cet
effet de l'histoire de la traduction, c'est la reconnaissance que
l'identité advient par l'altérité. À notre époque - et peut-être que seule
la traduction
montrer - on passe
comme d'une
terrain
opposition
de pratique
entre et
identité
de réflexion
et altérité
peut
à un
le
passage de l'identité à l'altérité, tel que l'identité apparaisse comme
n'advenant que par l'altérité, c'est-à-dire par une pluralisation dans
la logique des rapports interculturels.

La pensée du langage au XXe siècle s'est transformée de telle


sorte qu'elle tient dans le passage de la langue au discours; la notion de
langue est vénérable (elle a au moins 2500 ans de capital de pensée) et
la notion de discours est très récente (elle date des années 30), elle est
fragile, instable. À mon sens, cette notion de discours est sans doute
l'invention
cette notionmajeure,
se retrouve
au XXe
danssiècle,
la traduction
dans la pensée
et elle du
a un
langage.
effet deBien
théorie
sûr

sur la traduction. Le passage des catégories de la langue (lexique,


morphologie, syntaxe, c'est-à-dire ce que Saussure appelle les
"divisions traditionnelles") aux catégories de discours, est assorti d'un
danger : croire que l'on pense le discours alors que l'on continue à ne
penser le discours que dans les concepts de la langue. Le discours suppose
le sujet agissant, dialoguant, inscrit prosodiquement, rythmiquement
dans le langage, son oralité, sa physique (au XXe siècle, il y a une
redécouverte de la physique du langage qui a commencé avec Jousse, par
exemple). Ces deux modes de transformation, le passage de l'identité à
un autre rapport à l'altérité et le passage de la langue au discours, se
rencontrent et agissent l'un sur l'autre dans la traduction, ce qui est de
plus en plus reconnu,
indissociables de la redécouverte
et il me semble
de que
l'oralité.
ces deux modes sont également

Si l'on met en rapport la traduction, sa théorie et la théorie du


langage, le paradoxe est le suivant : la littérature, et donc la théorie
de la littérature, est à la fois la réalisation maximale du discours et
l'épreuve maximale de la théorie du langage ou de la linguistique.
C'est donc bien à partir de la littérature que la théorie de la traduction
peut avoir un rôle critique, ce qui suppose aussi des résistances tendant à
maintenir le savoir traditionnel, par exemple la séparation (qui, à ma
connaissance, continue de sévir) entre philologie et poétique. C'est
pourquoi la théorie a un rôle critique; il s'agit par exemple de veiller à
ce que la notion de communication ne passe pas pour le tout du langage,
à ce que la langue et les langues ne fassent pas oublier le discours. Dans

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H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

les meilleurs cas, ce n'est qu'à cette condition que traduire peut être
contemporain de ce qui bouge dans la société, dans les pratiques
littéraires et dans la théorie du langage.

Il me semble qu'il y a quatre points de vue majeurs que l'on peut


reconnaître dans toutes les pratiques de la traduction et dans tout le
trésor réflexif et théorique de la traduction.

1) Le premier, chronologiquement, est le point de vue empirique


qui commence avec saint Jérôme. Il se retrouve dans toute une série de
textes, de réflexions dont le fameux livre de Valéry Larbaud Sous
l'invocation de saint Jérôme est un très bon exemple. Cette série
pourrait être définie comme fondant ensemble l'empirique et
l'empirisme. Il est évident que cette distinction est à garder en mémoire
dans ce que j'appelle la critique, c'est-à-dire garder l'empirique mais
lutter contre l'empirisme. Dans la mesure où c'est une tradition
empirique, on y retrouve de tout : aussi bien des remarques sur la langue
que d'autres sur le discours, sans que soit jamais apparue la notion de
discours. À cette tradition empiriste se rattachent en grande partie les
modes d'enseignement du traduire tels qu'on les pratique encore
aujourd'hui, c'est-à-dire ceux qui privilégient la langue. La traduction
est alors située comme rapport entre deux langues. Toute la grammaire
contrastive
toute réflexion
vientd'ailleurs.
de là. Mais ce type de réflexion a ses limites, comme

2) Le point de vue phénoménologique est essentiellement la


représentation de la traduction telle qu'on la trouve chez Heidegger,
chez Gadamer, et d'où découlent, par exemple, la théorie de George
Steiner dans Après Babel , ou la Trilogie d'Hermès de Michel Serre, ou
aussi bien, à certains égards, les Théorèmes de Jean-René Ladmiral.

3) Le point du vue linguistique, dans la mesure où il s'agit de


linguistique de la traduction, est sans doute celui qui est apparu en
dernier lieu. Là encore, tantôt c'est la langue qui prédomine, tantôt c'est
le discours. Mais d'après les travaux qui ont fondé ce qu'on appelle la
linguistique de la traduction, c'est plutôt la langue.

4) Le quatrième point de vue est celui dans lequel je travaille :


une poétique de la traduction .

Il y a bien sûr une cinquième manière de travailler sur la


traduction, qui n'est pas exactement un point de vue théorique : c'est
celle des travaux très importants sur l'histoire de la traduction (par
exemple le livre de Louis Kelly The true Interpreter). Dans la mesure

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H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

où on ne peut jamais séparer théorie et histoire, il s'agit d'un rapport


constant.

Revenons à la phénoménologie de la traduction, parce qu'il s'agit


là de théorie du langage, d'essentialisation du sens et que la théorie du
traduire chez Heidegger n'est pas séparable de la phénoménologie du
comprendre. Heidegger l'a explicité dans plusieurs passages. Le
passage sur lequel je me fonde se trouve dans le volume Parménide,
c'est-à-dire le tome 54 de la Gesamtausgabe. Il s'agit de l'idée que
"comprendre est déjà traduire", qu'il y a comme dit Heidegger "un
traduire originel" dans le rapport même qui fait le sens. Tout ce passage
de Heidegger roule sur un jeu de mot, en fait un véritable calembour, qui
est tout le déplacement accentuel entre über' setzen et ' übersetzen , entre
la traduction et le transport. Cette métaphore du transport a pour effet
de noyer la notion linguistique empirique, banale de la traduction,
c'est-à-dire du passage d'une langue à une autre, dans une notion du sens
qui fait que si le "comprendre" est compris comme un "déjà traduire", il
est l'opérateur, le justificateur par excellence de l'herméneutique.
Traduire est donc dilué dans l'histoire de l'art de l'interprétation. Ce
qui a pour effet de poser cette banalité peut-être spécieuse que pour
comprendre il faut interpréter et que pour traduire, bien sûr, il faut
d'abord avoir compris et donc que la traduction est nécessairement une
interprétation. J'essayerai de secouer un peu cette vérité établie pour,
non pas espérer la faire tomber, mais au moins lui faire dire quelque
chose. Tout ceci tient, chez Heidegger, dans l'essentialisation
généralisée du sens, par tous les procédés qu'on connaît dans la
paraphilologie heideggerienne et avec, en tout cas, le primat
phénoménologique de la langue. Il est évidemment exclu qu'il y ait du
discours, tout le trajet philosophique de Heidegger, qui inclut de la
Rede dans Sein und Zeit , aboutit à éliminer la Rede jusqu'à Unterwegs
zur Sprache où il n'y a plus de Rede. Je reviendrai là-dessus justement
pour mettre en évidence un très bon exemple de politique du traduire.

Dans la mesure où Heidegger, depuis son livre de 1914, Traité du


jugement dans le psychologisme, n'a cessé de vouloir fuir le
psychologisme, le paradoxe heideggerien est de faire du
psychologisme sans le savoir. Il est évident que, dans la mesure où
j'essaye de penser l'un par l'autre la littérature et le langage, c'est dans
le discours que cela se fait et je ne peux donc avoir qu'un point de vue de
défensive devant cette dilution de la traduction dans l'interprétation
qui aboutit à une sorte de caractérisation psychologique telle que, de
même que pour l'herméneutique, le comprendre se passe dans le
comprenantdes
classement et qu'on
états d'âme
aboutit,
duautraducteur.
lieu de concepts
L'inclusion
de la de
traduction,
la traduction
à un

dans l'interprétation est la même que l'inclusion du poème dans le sens

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et dans l'herméneutique. Ce que déclare un passage de Derrida dans son


livre Schibboleth (p. 88) : "le poème lui-même est déjà un tel
événement herméneutique, son écriture relève de Yhermeneuein... elle
en procède" . Essayant de tenir ensemble la poésie et la réflexion sur la
poésie, je ne peux que réagir devant l'agression que constitue pour la
poésie cette inclusion de la poésie dans la philosophie. On ne peut
mieux dire l'abus de pouvoir du philosophe sur le poème que dans ce
passage que je viens de citer, mais ce geste cache une méconnaissance de
l'altérité, il installe un obstacle au savoir et à l'éthique du poème. Vu
de la poétique, c'est une ruse de la raison, c'est un effet du signe qui
consiste à "préphilosopher" le poème; "préphilosopher le poème"
comme on dit "prémédiquer un patient" avant l'opération, et ici il
s'agit de le préconvertir en énoncé, donc se rendre incapable de
comprendre le poème comme énonciation. En parlant du poème, je parle
aussi de la traduction puisqu'il s'agit de l'énonciation. C'est dans
l'énonciation que se fait l'historicité d'un texte, et le problème de la
traduction, c'est aussi de rendre compte de l'historicité d'un texte.
L'herméneute,
nettement chez Gadamer
lui, n'a que
dans l'historicisme,
Vérité et méthode.ce qui apparaît très

Il ne suffit pas d'affirmer que traduire est à la fois esthétique et


éthique pour que l'autre reste un autre, pour que cela modifie l'identité.
Cette postulation peut ne pas voir qu'elle s'inscrit dans la raison du
signe. La défense de l'altérité, qui s'identifie à celle du littéralisme,
c'est là une figure bien connue : c'est la théorie de Nida, celle de
l'équivalence dynamique, l'équivalence formelle, ce n'est rien d'autre
que le signe, la forme, le sens; sinon que chez Nida, l'équivalence
dynamique identifie le sens à la réponse et donc, dans le rapport
stimulus /réponse, situe la théorie de la traduction dans le
behaviorisme, c'est-à-dire dans une psychologie.

Tout cela montre que l'on a constamment affaire dans la


traduction à la théorie du langage, c'est-à-dire au signe, à
l'omnipotence du signe, de la forme, du sens. Mettre la poésie, et donc la
traduction, dans le sens, c'est produire du mystère, de l'intraduisible, et
l'intraduisible n'est pas une donnée empirique, c'est un effet de théorie.
C'est pourquoi il n'y a peut-être pas de pensée plus neuve et plus
féconde dans la théorie du langage au XXe siècle que celle du discours.
Bien sûr, la notion de discours est prise à tout l'ensemble linguistique de
Benveniste. Du point de vue qui est le mien, quand on traduit, ce n'est
pas la langue qu'on traduit, c'est évidemment encore moins la langue qui
traduit (la langue ne traduit pas, pas plus que la langue ne pense ou ne
se souvient, bien que la langue soit une mémoire, ce qui n'est pas la
même chose). Mais 'qui' traduit est un sujet historique du discours et
donc il traduit dans le rythme et pas dans le schéma au sens de

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H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

l'archéologie de Benveniste, c'est-à-dire que le rythme est


l'organisation du mouvement, et le schéma l'organisation de ce qui est
fixe. Tout le structuralisme, avec ce qu'il a pu avoir comme effet sur la
traduction, relève de la théorie traditionnelle et relève du signe, alors
qu'empiriquement il n'y a que du discours. De la langue, nous n'avons
que du discours. Prenez les grammaires sur lesquelles nous avons pu
étudier le français du moyen âge (comme la grammaire de Foulet) : ce
sont des artefacts, ces grammaires sont faites à partir de discours, c'est
une donnée que les médiévistes depuis quelques années connaissent bien,
et c'est un très bon exemple puisqu'on a affaire à une langue morte qui
est le français ancien. Relèvent de la théorie traditionnelle : le signe,
la langue, toute identification qui mettrait la traduction soit dans le
littéralisme, et c'est de ce côté que les phénoménologues, et Ladmiral
entre autres, aiment mettre la poétique de la traduction en s' enfermant
dans le structuralisme. S'il n'y a empiriquement que du discours, le
signifiant devient signifiance, c'est-à-dire qu'avec le rythme, ce n'est
pas du son qu'on entend, c'est du sujet, c'est de l'historicité d'un texte
qu'on entend, donc c'est la spécificité d'un texte, l'historicité d'un
discours. Ce qui veut dire qu'on change de théorie du langage : ce n'est
plus le règne du discontinu, qui est le mode dominant de la pensée du
langage au XIXe et au XXe siècle, en fait depuis Platon, c'est la
redécouverte du continu; dans le langage, il y a à la fois du continu et du
discontinu. Mais nous sommes dans une civilisation qui a, en ce qui
concerne la pensée du langage, presque exclusivement privilégié le
discontinu. La pensée du continu, qui apparaît par exemple chez
Humboldt, c'est penser le rapport d'interaction entre une langue et une
littérature, entre une langue et une culture; c'est un mode de question qui
concerne immédiatement le traduire. Il s'agit donc là du continu à la
fois discours, culture, histoire et sujet.

C'est en ce sens que, du point de vue de son efficacité pratique et


théorique, la phénoménologie de la traduction me semble demeurer
dans le signe, comme la linguistique de la traduction. J'ai mentionné
tout à l'heure les divisions traditionnelles; je me demande si certaines
des expressions qui régissent le travail réflexif sur la traduction ne
participent pas parfois d'une certaine langue de bois même si, en même
temps, ce sont des étiquettes qui ont un véritable contenu. Je fais allusion
à toute cette terminologie qui nous est bien familière, le passage de
"langue de départ" à "langue d'arrivée", la notion d' "équivalence", la
notion de "fidélité" et la notion de "transparence", et même la
tentative de voir la traduction selon des catégories différentes de
textes.

Le paradoxe du primat donné traditionnellement à la fidélité,


qui est une moralisation - la fidélité, bien sûr, ne peut pas être une

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H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

notion linguistique, ce n'est pas non plus une notion poétique, c'est donc
une notion très ambiguë, très trouble et qui en tout cas moralise, sinon
culpabilise le traducteur, et donc souvent donne des préfaces de
traducteurs qui sont des protestations de fidélité, d'honnêteté - le
paradoxe de ces catégories, qui sont pleines de bonnes intentions, c'est
de rester souvent dans la langue, c'est-à-dire de traiter du discours avec
des concepts de la langue, donc de rester dans le signe. L'effet auquel ces
catégories peuvent aboutir serait que la définition même de la
traduction collerait le mieux aux mauvaises traductions et pas aux
bonnes. Ce serait la mauvaise traduction parce que ce sont précisément
les traductions transparentes, fidèles, etc., que l'on refait sans arrêt.
D'où la question "pourquoi les refait-on ?" En effet, il y a des
traductions que l'on ne refait pas, il y a des traductions qui fonctionnent
comme des œuvres, même si aujourd'hui le premier agrégé d'anglais
venu sait l'anglais mieux que Baudelaire, il y a des choses appelées à
rester
traduction
dansdela Galand
traduction
des Mille
de Baudelaire.
et une nuitsIl est
estune
bien
œuvre
connu
duque
XVIIe
la

siècle et que d'une certaine façon, même s'il y a eu bien des traductions
anglaises de la Bible depuis la King James' version, la King James'
version fonctionne un peu dans la culture anglaise comme du
Shakespeare, et en un sens, on ne la refait pas. On a refait des
traductions de la Bible, mais la King James' version a acquis une
fonction littéraire. C'est dans ABC of Reading que Ezra Pound notait,
un des premiers, que certaines traductions fonctionnent de manière
intégrale comme des œuvres littéraires. Un des plus beaux exemples est
certainement la version latine de la Bible de Jérôme, qui a fonctionné au
moins pendant quinze siècles, jusqu'à Claudel en tout cas, et qui se lit
donc comme un texte. Ces exemples-là sont les plus intéressants, même
s'ils sont exceptionnels, alors que ce qui colle le mieux à la définition
traditionnelle et enseignée, sans doute, ce sont des traductions qui
passent au rebut.

Cette coupure entre la philologie et la poétique n'est pas propre


à la seule traduction. Sur ce plan, il est bon de situer la traduction dans
un champ plus large. Je ne prendrai qu'un exemple, celui de l'édition des
textes. Puisque le critère qui fonde mon propos est celui du rythme et de
la signifiance, pensez combien la modernisation de la ponctuation dans
la plupart des éditions des textes du XVIe siècle à Mallarmé et Proust
inclus, constitue un véritable archaïsme, c'est-à-dire la méconnaissance
du rapport interne entre philologie et poétique. Là où existe un
véritable fétichisme de l'orthographe, il suffit que la ponctuation
d'époque soit modernisée pour voir détruit le rapport entre une poétique
et un texte, aussi bien visuellement qu'auditivement. La philologie,
pour l'édition des textes, montre à la fois un certain triomphalisme et

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H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

en même temps sa coupure de la poétique. Elle risque aussi de faire des


ravages dans le domaine de la traduction.

Nous touchons, ici aussi, à la distinction entre la notion


d'altérité et de différence : ce n'est pas parce que les langues sont
différentes entre elles que les traductions changent. Même si
l'allemand a changé et si le français a changé - et il est sans doute
malaisé de dire exactement en quoi ces deux langues ont changé depuis
une soixantaine d'années - ce n'est pas cette différence qui fait le
problème des traductions de Kafka, et donc l'insatisfaction que l'on
peut éprouver aujourd'hui aux traductions de Viallate de 1945. C'est
quelque chose d'autre qui a changé, et si ce n'est pas la différence entre
l'allemand et le français qui a changé, c'est bien que la différence entre
les traductions ne tient pas à la différence entre les langues. Elle tient
donc à autre chose, c'est justement cela que j'appelle "altérité". Ce qui
situe peut-être une traduction, c'est la façon dont elle marque sa
situation dans la théorie du langage, c'est-à-dire dans l'ensemble des
idées du traducteur sur le langage, sur la littérature, sur ce qu'il estime
possible ou impossible, etc. C'est-à-dire dans tout un rapport entre une
idéologie littéraire, une idéologie linguistique et les savoirs du temps.
Ces rapports définissent ce qu' Althusser appelait, il y a une vingtaine
d'années, la "philosophie spontanée des savants". Il y a sans doute
aussi une philosophie spontanée du langage et de la littérature chez le
traducteur. Le problème du discours, le problème de la transformation
de l'identité par l'altérité est sans doute de tourner le dos à cette grille
du signe et donc de prendre le langage comme discours, non comme
linguistique, mais comme anthropologie qui ne sépare pas le corps et le
sens, et donc qui soit à la fois oralité, corporalité et socialité.

À partir de la pensée du rythme comme historicité du langage il


apparaît que ce qu'on appelle l'oral s'inscrit dans le signe : c'est
d'ailleurs toujours le couple de l'écrit et de l'oral qui apparaît dans le
syntagme "littératures orales" ou "littératures écrites". Mais dans la
mesure où, poétiquement, c'est-à-dire pour expliquer le fonctionnement
des textes, ce couple est un échec (je me réfère ici au livre de Ruth
Finnegan, paru en 1977, Oral poetry qui montrait que de tous les efforts
entrepris pour comprendre, dans les travaux de Lord et de Perry, une
poétique des textes oraux, ne ressortait qu'une définition sociologique de
l'oralité), c'est de ce constat d'échec qu'il y a justement lieu de partir
pour penser l'impensé dans le signe, dans le couple de l'oral et de
l'écrit, d'où la nécessité d'ouvrir ce couple et de distinguer l'écrit, le
parlé et l'oral. Que serait à ce moment-là l'oral ? L'oral serait le
primat du rythme et de la prosodie comme mode de signifier dans le
discours, et on verrait immédiatement que tout l'empirique que nous
connaissons parfaitement s'y inscrit beaucoup mieux que dans le couple

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H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

abstrait et binaire de l'oral et de l'écrit, c'est-à-dire qu'il y a une


oralité de Rabelais, alors que les travaux consacrés à Céline, par
exemple, confondant l'oral et le parlé, aboutissent à dire qu'il n'y a pas
d'oralité de Proust. Il suffit pourtant de lire n'importe quelle page de
Proust à voix haute pour voir que Proust a son oralité. Il y a là un effet
nocif et un échec de cette conceptualité binaire. Je prends quelques
exemples dans la traduction du chapitre II, verset 9 de la Bible, qui
avait paru en 1981 chez Gallimard, Jona et le signifiant errant. Il
montre assez bien que la différence entre les traductions n'est pas
uniquement une question de sens.

(1) Le rabbinat :

Ceux quifont
Ceux-là révèrent
bon marché
des idoles
de leur
menteuses,
salut.

(2) Segond :

Ceux qui s'attachent


Éloignent d'eux la miséricorde.
à de vaines idoles,

(3) Bible de Jérusalem :


Ceux qui servent des vanités,
C'est leur grâce qu'ils abandonnent.

(4) Dhorme, La Pléiade :


Ceux qui révèrent les vaines idoles,
Abandonnent leur piété.

(5) La traduction œcuménique :

Les fanatiques
Qu'ils renoncentdes
à leur
vaines
dévotion.
idoles,

(6) Chouraqui :

Les conservateurs
Leur dilection, ils l'abandonnent.
des fumées du trouble,

La traduction de Chouraqui (6) est tout à fait à part parce que


c'est une traduction très réactive qui privilégie le signifiant en le
coupant du signifié, alors que toutes les autres traductions constituent
une famille avec des variantes sémantiques, mais elles sont toutes dans
le sens, dans le primat du sens. Dans le programme de la traduction
proposée dans Jona entrait le rythme, qui était complètement exclu du
programme des autres traductions. Ce que je veux dire par là, c'est que
traduire le rythme n'est pas plus difficile que de ne pas le traduire. Il
faut que cela entre dans le magasin des concepts du traducteur.

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H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

(7) Voici le verset en hébreu :


Meshamrim havle-shav
Hasdam ya'azovu

"Meshamrim" signifie "gardiens"; "havle-shav" signifie


"buées, vanité" ("ha vie" est un pluriel construit, c'est le pluriel de
"hevel", qui est la "buée", c'est aussi le nom d'Abel en hébreu);
"hasdam, hesed" signifie "bonté", ce que les traducteurs traduisent par
"miséricorde", "salut", "grâce", "piété" etc., et "yaazovu", le verbe
final, est un inaccompli qui a valeur de "jussif", comme on dit dans la
grammaire hébraïque, c'est-à-dire d'impératif. Mais si on remarque
comment se combinent les mots, on constate qu'ils ont entre eux des
rapports prosodiques et des rapports d'égalité numérique :
"meshamrim" 3, "havle-shav" 3, puis la césure du verset et ensuite
"hasdam" 2 et "ya'azovu "4, ce qui fait 3-3-2-4.

(8) Traduction proposée :

Veilleurs
( encore une
de {je
pause
metsqui
une
estpause)
la césure
ventdu
buées
verset)
leur foi ( une pause) délaisseront.

J'ai insisté sur cet exemple parce qu'il est, je crois, capital de
réintégrer le rythme, c'est-à-dire finalement l'empirique du discours,
dans la traduction. Peut-être que privilégier le discours apporte plus de
problèmes que de solutions, mais, qu'il s'agisse de la traduction, de la
poésie, de la littérature ou du langage en général, peut-être une pensée
est-elle plus intéressante par les difficultés qu'elle pose, c'est-à-dire
par la création de problèmes, que par l'apport de solutions.

Autre exemple : j'ai eu à travailler sur un certain nombre de


traductions de Hamlet, et donc nécessairement sur la poétique de
Hamlet. J'ai remarqué que chaque fois qu'apparaissait le nom
d'Ophélie, il y avait dans l'entourage immédiat du nom, un mot en "f",
et, en fait, une sorte de diffusion des consonnes du nom propre "Ophélie"
qui, si on les met bout à bout, du début à la fin de la pièce, ne réalisent
àpas
la fois
quelque
son caractère
chose d'aléatoire,
et son destin
mais: accompagnent le nom et explicitent

La peur : Laertes dit à sa sœur "Fear it Ophelia, fear it my dear sister"


L'adieu : "Farewell, Ophelia"
La beauté : "Beautiful Ophelia", "Fair Ophelia"
Le face-à-face et la souffrance : "Affront Ophelia"

Ce ne sont pas des rapports de sens : il y a, par exemple, "her


father and myself", il n'y a pas de rapport de sens entre "father" et

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H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

"Ophelia". Il y a un rapport de proximité qui, si on ne tenait en compte


que le sens, n'a évidemment aucun sens. Mais justement le langage n'est
pas fait que de sens. C'est du continu entre désignation et signification.
Le comble du sens, c'est que le sens est un obstacle épistémologique à la
théorie du langage. Toute la tradition le montre, il y a bien d'autres
fonctionnements du langage que, empiriquement d'ailleurs, on connaît
depuis longtemps. Dans de nombreux passages de Cicéron, dans le De
optimo genere oratorum, sur la traduction, ou dans le De Finibus,
Cicéron parle de la vis verborum ce que les traducteurs traditionnels
traduisent par "le sens des mots" , mais "vis" c'est "la force" , ce n'est
pas du tout le sens. La force d'un mot, c'est tout à fait autre chose que le
sens. Le concept de sens a eu un effet de 'masquage' pour empêcher de
développer et de déployer ce qu'implique la notion de "force" d'un mot.
"Fair Ophelia,
division entre nymph",
elle-même
et et
puis,
sa cela
raison.
se termine
Évidemment
sur lacela
folie,crée
sur un
la

problème de traduction, peut-être est-ce un problème insurmontable


parce que "fair Ophelia" ne peut pas donner, en français, un mot qui
contienne les mêmes consonnes que le nom d'Ophélie; peut-être qu'il y
aurait à inventer autre chose. L'unité, pour moi, n'est pas le mot, mais
le texte, c'est-à-dire ici la pièce de Hamlet dans son ensemble. Toutes
les autres unités sont des unités linguistico-rhétoriques, elles sont à la
fois plus petites que le texte et en même temps plus grandes que lui,
puisque ce sont des unités de la langue. Si, du point de vue du discours,
l'unité d'un texte, c'est le texte, alors on pourrait peut-être traduire par
"folle Ophêlie" ou "frêle Ophélie", solution sans doute périlleuse,
mais je ne fais ici que proposer le problème.

Il faut donc éventuellement transformer le traduire par


l'altérité, par le discours. Dans Jona, il y a deux façons d'exprimer
"dire à" : quand un personnage parle à un autre, c'est "dire à", avec une
seule préposition, mais chaque fois que Dieu parle au prophète pour
l'envoyer vers un endroit, c'est-à-dire lui donner une mission, il emploie
une autre préposition, la préposition non pas abstraite "le" mais la
préposition concrète "el" , qui veut dire "vers" : dans ces cas-là, j'ai
traduit par "dire vers" et non pas "dire à". Évidemment, ce n'est pas

français.
vanités"
pas
peut-être
touteaC'est
lacette
quinze
chance
bien
belle
cents
dele
patine
décaper
risque
ans de
duun
du
"langage,
bouteille
texte.
discours,
",mais
alors
dedeque
même
telles
"buée
que
options
de"vanité
buées"
offrent
n'a
des

Dans la conception commune du langage, la poésie a été et est


encore la figure privilégiée de l'oralité; tout se passe comme si elle
était "l'autre" de la prose. C'est un effet du signe : la poésie est mise du
côté de l'irrationnel, et la prose du côté de la raison. Tout cela est
solidaire d'un patron idéologique qui voulait que, non seulement au

21
H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

XIXe siècle, mais encore chez beaucoup d'auteurs contemporains, le


français n'a pas de rythme, le français est donc une langue de la raison,
une langue non poétique, alors que d'autres langues seraient poétiques.
Ici on peut difficilement séparer les savoirs des idéologies de la langue.

Pour terminer, je voudrais évoquer deux autres exemples, tirés


d'un domaine où je ne suis guère qu'un amateur. Il se trouve que j'ai eu à
regarder comment étaient traduits certains poèmes classiques chinois
qui sont en quatrains de cinq caractères; ces caractères sont à la fois des
mots et des monosyllabes. En chinois, il existe en outre une alternance
de tons et parfois des schémas de rimes avec bien sûr des échos internes,
comme dans tout discours. Si on regarde comment sont faites les
traductions du poème en question trouvées dans les diverses anthologies
de la poésie chinoise, ce qui saute immédiatement aux yeux, ce qui
domine dans ces traductions, c'est une sorte d'alexandrin qui joue un rôle
de mannequin poétique (la plupart du temps, la versification tient lieu
de poésie), c'est un 12 plus ou moins approximatif; ou alors on a affaire
à des mot à mot qui donnent un effet "barbare" au chinois, alors que la
syntaxe de cette langue en elle-même n'est pas barbare; en effet,
puisqu'il n'y a ni déclinaison ni conjugaison, le fait que tel signifiant est
à la fois verbe et substantif n'est pas du tout ressenti comme du petit
nègre en chinois. Les spécialistes du chinois sont donc amenés à
"barbariser", d'où par exemple ce texte tiré d'une anthologie de
François Tcheng :

(9) Tout
Sommeil
autour
printanier
entendre/ ignorer
/ chanter
aubeoiseaux
Nuit passée, bruissement / de vent de pluie
Pétales tombés / qui sait combien

chiïri mián bù jué xiap

chù

húa chù
lái
luò wén
feñg
zh7 tí
yu
dúo sheng
shao
niao

Les traductions plus ou moins versifiées donnent ceci (je n'en


citerai qu'une, extraite d'une anthologie très récente) :

Un sommeil
Les trilles des
deoiseaux
printemps
entourent
ne sait le
nulle
dormeur.
aube.
Cette nuit, bruissement du vent et de la pluie -
Combien de pétales emportés ?

La question poétique serait celle-ci : plutôt que de créer cette


sorte de fausse poésie qui n'est faite que de vers (c'est la confusion
parfaite entre la poésie et le vers), pourquoi ne pas inventer d'autres
métriques plutôt que d'essayer de rejoindre à tout prix une métrique

22
H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

française ? Comme il s'agit ici de quatrains de cinq monosyllabes, il est


linguistiquement exclu de faire du monosyllabisme en français, mais le
bisyllabisme
comme ceci : est tout à fait possible. Je me suis donc amusé à traduire

des
printemps
partout
la nuit
fleurs qui
partout
qui
vient
dortdes
tombent
le vent
ne
cris
sent
qui la
d'oiseaux
saitpluie
soleil
combien
qui
leurs'entendent
monte
voix
combien

Le problème est donc de sortir la poésie de sa pseudo¬


versification.

Voici un exemple, que j'ai développé dans le livre que j'ai publié
sur Heidegger1. C'est l'examen de la traduction de Sprache dans les
trois traductions françaises de Sein und Zeit : celle d'Alphonse de
Waelhens, parue en 1964 chez Gallimard, la traduction-pirate de
Martineau, parue en 1985, et celle de François Vezin, parue en 1986. Le
problème de Sprache, bien sûr, n'est pas séparable de son champ lexical
avec Rede et surtout d' "acheminement vers la parole" , (c'est du moins
la traduction de Fedier pour Unterwegs zur Sprache). C'est un très beau
problème, c'est une contradiction complète. Les interprètes, les
"philosophes commentateurs" de Heidegger, ont manifestement, en
français, un maître-mot, un concept qui domine la pensée du langage et
qui est le mot français "langue". En français, ce mot n'a évidemment pas
du tout, dans leur discours, un statut saussurien; c'est un statut incertain,
qui n'est pas un statut linguistique, mais plutôt une pensée de la langue,
le tout pouvant se résumer dans la fameuse phrase de Unterwegs zur
Sprache, qui sert de patron ici : "la langue parle" ( die Sprache
spricht ), et l'homme parle dans la mesure où il répond, il correspond à
la langue. Et par rapport à cette disparition du sujet du discours, du
sujet du langage, qui est tout le trajet de Heidegger de Sein und Zeit à
Unterwegs zur Sprache, les traducteurs français escamotent
systématiquement le mot de "langue" et traduisent tous avec des
systématiques diverses : chez Alphonse de Waelhens, une concordance
est présentée, mais elle n'est pas tenable complètement. Chez
Martineau, il n'y a aucune concordance, en effet il propose quatre ou cinq
traductions différentes pour un même terme; il n'y a donc pas la rigueur
philosophique qui est propre à Heidegger. De toute façon, c'est soit
"langage", soit "parole", ce n'est jamais "langue". Tout se passe comme
si les traducteurs français de Heidegger ne pouvaient pas dire "langue"

1France,
MESCHONNIC
1990. (H.), Le langage Heidegger, Paris, Presses Universitaires de

23
H. MESCHONNIC Poétique et politique du traduire

là où il y a Sprache. Derrida dit par exemple que Sprache peut avoir


toutes les valeurs. Bien sûr, en allemand. Mais est-ce que Sprache est un
mot allemand chez Heidegger ou est-ce que c'est un mot de son lexique
philosophique, c'est-à-dire un mot dont il fait quelque chose de précis,
qui a sa rigueur, et qu'on ne peut pas simplement traiter comme si c'était
n'importe où ailleurs. Toute la rigueur philosophique de Heidegger
disparaît donc. Ce qui me semble être un très bel exemple de
dénégation, c'est ce qui découle de la traduction par "parole" (le chef-
d'œuvre étant ici la traduction de Unterzvegs zur Sprache par
"acheminement vers la parole") : effacer non seulement le sujet, mais
aussi effacer l'effacement du sujet qui a lieu chez Heidegger. Tout cela
révèle d'ailleurs une réaction de la part des traducteurs, qui est de
l'ordre du politique de la pensée du langage.

Il y aurait bien d'autres choses à dire dans la mesure où il y a une


série de points que j'ai laissés dans l'ombre. Par exemple le rapport
avec la notion de sujet, le rapport entre théorie et pratique, etc. Mais
dans l'ensemble, et si l'on tient compte des transformations qui ne
touchent pas seulement les textes de théâtre mais la littérature en
général, et si l'on prend un certain nombre de jalons, jalons symboliques
bien sûr, je reviendrai (et je ne serai pas le premier) à l'article de 1923
de Walter Benjamin. En effet, quelque chose a changé dans les rapports
entre langues, au point que la traduction ne cherche plus à s'effacer
comme traduction, elle ne cherche plus à donner l'impression que ce
n'est plus une traduction, que ça n'a jamais été une traduction. Ce qui
était le but de l'équivalence dynamique chez Nida : c'est-à-dire donner
l'impression (comme si c'était cela l'idéal), que le texte a été écrit pour
le lecteur d'arrivée, maintenant et dans sa langue, autrement dit
effacer la distance culturelle, linguistique, historique et
éventuellement conceptuelle.

En réalité, c'est la capacité de l'autre qui a changé. Le comble de


l'idéal de l'effacement, c'est le mythe de Babel selon lequel la
traduction devrait ne pas apparaître comme une traduction, ce qui
révèle bien, au bout du compte, que la diversité des langues est un mal et
qu'il faut effacer ce mal.

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