Vous êtes sur la page 1sur 10

Giorgio Agamben est philosophe.

Il a notamment théorisé, dans la lignée de
Foucault, la « biopolitique ». Une structure de pouvoir très ancienne, dont il fait
remonter la généalogie à l'Antiquité occidentale et qui n'a cessé de s'épandre
depuis, jusqu'à devenir la forme dominante de la politique dans les États modernes
: un « état d'exception devenu la règle ». L'objet propre de la biopolitique, c'est la
« vie nue » (zôè), qui désignait chez les Grecs « le simple fait de vivre », commun à
tous les êtres vivants (animaux, hommes ou dieux), distincte de la « vie qualifiée »
(bios) qui indiquait « la forme ou la façon de vivre propre à un individu ou un
groupe ». L'objet de la souveraineté, selon Giorgio Agamben, c'est non pas la vie
qualifiée du citoyen, bavard et bardé de droits, mais la vie nue et réduite au silence
des réfugiés, des déportés ou des bannis : celle d'un « homo sacer » exposé sans
médiation à l'exercice, sur son corps biologique, d'une force de correction,
d'enfermement ou de mort. Au modèle de la cité, censé régir la politique
occidentale depuis toujours, il oppose celui du camp, « nomos de la modernité »,
paradigme de cette « politisation de la vie nue » qui est devenu l'ordinaire du
pouvoir. La structure de la politique occidentale, nous dit-il, ça n'est pas la parole,
c'est le ban [1].

Cette thèse a une actualité évidente. Les mesures de santé publique, de mise au
travail, de contrôle de l'immigration ou la prohibition des drogues révèlent la
nature éminemment biopolitique des politiques publiques contemporaines. Elles
s'appliquent précisément à des vies nues prises dans les catégories et les dispositifs
d'un pouvoir qui les traitent comme telles - vies exposées et administrées. On pense
immédiatement aux sans-papiers, bien sûr, objets de camps très littéraux, très
réels. Mais aussi aux usagers de drogues, enjoints au soin ou incarcérés ; aux
chômeurs, enjoints au travail ou condamnés à la misère d'un welfare de plus en
plus chiche ; ou bien d'autres. Ça n'est sans doute pas un hasard si les récents
débats sur le PACS ont vu la prolifération de métaphores animalières. Au
Parlement même, cœur théorique des cités parlementaires, le bios cède le pas à la
zôè dès qu'on légifère sur des vies.

Mais Giorgio Agamben ne s'en tient pas à un diagnostic conceptuel. À plusieurs
reprises, il appelle et annonce, d'une manière assez prophétique, une « autre
politique » [2]. Celle-ci se déploiera nécessairement au lieu même où s'exerce la
souveraineté moderne, parce qu'on n'y échappe pas. Celle-ci, pour être « autre »,
devra sinon s'en abstraire, du moins l'affronter, ou le subvertir. Or il se pourrait
bien que les groupes les plus exposés au biopouvoir soient en train, depuis
l'expérience qu'ils en font et les résistances qu'ils lui opposent, d'inventer
l'alternative que Giorgio Agamben appelle de ses vœux. Pris dans les appareils du
biopouvoir, sans véritable opportunité d'en sortir (comme échapper au pouvoir
médical lorsqu'on est atteint par le VIH, à l'administration du welfare lorsqu'on
n'a pas de revenus, aux guichets des préfectures, aux centres de rétention ou aux
zones d'attente lorsqu'on n'a pas de papiers, etc. ?), ces groupes inventent une
biopolitique mineure, en contrepoint de celle de l'adversaire. En revendiquant de
quoi vivre : des traitements anti-rétroviraux, un revenu minimum garanti, des
drogues légales et sûres, etc. En affrontant le pouvoir là où il s'exerce : au guichet
des administrations, dans les bureaucraties sanitaires, dans les tribunaux
ordinaires, etc. En cherchant, en quelque sorte, le bios de leur zôè.

il faudrait plutôt renverser la question. justement. corps biologique et corps politique. et dont vous examinez attentivement les dispositifs. d'une autre parole. c'est que je vois là un problème majeur : la question du sujet. C'est ce que . « à partir de ce terrain incertain. si les mouvements et les sujets dont vous parlez « rôdent entre mes lignes plutôt comme objets que comme sujets ». les biopolitiques mineures. celui des malades du sida ou celui. le problème est autrement difficile. Cela dit. Aujourd'hui. du welfare ou du pouvoir médical) que comme sujets. zôè et bios. Or de ces mouvements vous parlez peu. mais plutôt comme objets (des camps. ou indirectement. dont vous tracez minutieusement la généalogie. C'est plutôt des acteurs en question qu'il faudrait attendre une réponse. émergent. mais dès qu'on se pose sur le nouveau terrain dont on parle. celle de l'ennemi.je le dis sans aucune nostalgie bien sûr . de la biopolitique. de zone opaque d'indifférenciation. C'est là que je dois retrouver mon espace . me semble-t-il.et cette expérience . ou lorsque des usagers de drogue revendiquent des drogues sûres. lorsque des chômeurs réclament un revenu garanti. Vous en pensez pourtant la possibilité. la politique depuis cette conscience . si l'on peut dire. des collectifs de sans-papiers ou d'Act Up. « notre » biopolitique. Qui est le sujet de cette nouvelle biopolitique. Je ne saurais renoncer sous aucun prétexte à cette indistinction entre public et privé. comme une machine à recoder. Seule une politique partant de cette conscience peut m'intéresser. ou en nul autre lieu.là. celui du biopouvoir. et la nécessité : « C'est ». dans cet « état d'exception qui est devenu la règle ». Un certain nombre de mouvements . » Mais vous n'explorez pas les formes concrètes de lutte qui pratiquent. Il y a des gens qui continuent de poser ce problème dans le sens ancien du terme : celui de la classe. Or n'y a-t- il pas là. une réidentification de ces sujets détruits. dont nous sommes issus ou dont nous sommes proches : celui des sans-papiers. il me semble que le terrain politique est une espèce de champ de bataille où se déroulent ces deux processus : en même temps destruction de tout ce qui était identité traditionnelle . d'un autre corps.ceux. c'est en particulier pour vous interroger sur « l'autre versant ». précisément. juridiquement notamment. dans le même temps. de la biopolitique dont vous parlez. serait cet « homo sacer ».et resubjectivation immédiate par l'État . par exemple. dont le foyer. les identités dissoutes : il y a toujours une resubjectivation. mais vous délaissez les biopolitiques de riposte ou de réappropriation. pour ainsi dire : celle d'AC !. et pas seulement par l'État. c'est-à-dire comme une machine qui brouille toutes les identités classiques et. Ce ne sont pas des problèmes obsolètes. corps biologique et corps politique. dites-vous. zôè et bios ». ou plutôt de cette biopolitique mineure dont vous parlez ? C'est un problème toujours essentiel dans la politique classique.se déploient exactement dans le lieu politique que vous avez identifié : dans cette zone d'indictinction « entre public et privé.Si nous avons souhaité vous rencontrer. dites-vous. des usagers de drogues . Parce que l'État moderne fonctionne. Foucault le montre bien. vie nue exposée au pouvoir souverain. du prolétariat. comme une espèce de machine à désubjectiver.de l'état d'exception. de ces sujets vidés de toute identité. que je ne peux concevoir qu'en terme de processus de subjectivation et de désubjectivation . mais aussi par les sujets eux-mêmes. précisément. celui des précaires. Ils rôdent entre vos lignes.ou plutôt comme un écart ou un reste entre ces processus. comme le camp . que nous devons aujourd'hui retrouver le chemin d'une autre politique. lorsqu'il s'agit de trouver qui est le sujet révolutionnaire. lorsque des malades du sida exigent des traitements. l'embryon de cette autre biopolitique que vous appelez de vos vœux ? Dans un sens. Vous analysez avec précision la biopolitique majeure. précisément.

en travaillant à partir de cette notion de souci de soi chez Foucault. qui trouverait son identité uniquement dans une déprise de soi ? Il faudrait pour ainsi dire se tenir en même temps dans ce double mouvement. qui permettrait d'échapper à l'assujettissement ? Dans les derniers travaux de Foucault. la vie biologique. c'est un terrain difficile à tenir. dans toutes les formes de pratique de soi. c'est détruire l'identité. corps politique et corps privé. non pas comme processus de subjectivation. Mais ce terrain est aussi celui qui nous expose aux processus d'assujettissement du biopouvoir. Il faudrait identifier ce terrain. malgré soi. C'est précisément ce qui fait. il y a une aporie qui me semble très intéressante. Évidemment. Ce n'est pas un espace substantiel. Je crois qu'on ne peut pas avoir de principes généraux. soit. mais c'est très compliqué. un risque. de revenir à l'opposition politique classique qui sépare clairement privé et public. Il y a d'une part tout le travail sur le « souci de soi » : il faut se soucier de soi. » Donc il y a bien ici une aporie : un souci de soi qui doit aboutir à une déprise de soi. une parole et un mutisme. sauf être attentif à ne pas retomber dans un processus de re- subjectivation qui serait en même temps un assujettissement. Et ça peut être partout. Et en même temps. de voir le témoin comme modèle d'une subjectivité qui ne serait que le sujet de sa propre désubjectivation. sur le terrain de ce que j'appelle la zôè. c'est : qu'est-ce que c'est qu'une pratique de soi. Et en effet il n'en est pas d'autre : il n'est pas question. On touche à peine ici à une nouvelle structure de la subjectivité. détruire la psychologie. S'agit-il là d'un risque ou d'une aporie ? Toute subjectivation est-elle fatalement un assujettissement. Mais là ce n'est qu'un début. c'était vraiment d'identifier un modèle du sujet comme ce qui reste entre une subjectivation et une désubjectivation. l'art de vivre. Il me semble qu'on se tient là dans ce seuil. Il dit plusieurs fois : « On est fini dans la vie si l'on s'interroge sur son identité . Le témoin ne témoigne de rien d'autre que de sa propre désubjectivation. Il faudrait vraiment… C'est une pratique.vous évoquiez dans votre question : le conflit décisif se joue désormais. ce no man's land qui serait entre un processus de subjectivation et un processus contraire de désubjectivation. y compris les nouveaux sujets dont vous parlez. Une manière dont on pourrait poser la question. désubjectivation et subjectivation. qui parfois peut être même le risque de la mort. mais assujetti à l'État. parce que c'est ce terrain qui serait celui d'une nouvelle biopolitique. pour chacun de ses protagonistes. c'est-à-dire n'être un sujet que dans la mesure d'une stratégie ou d'une tactique. ou peut-on dégager quelque chose comme une maxime. et qu'on reconduise dès lors. qu'on produise un sujet nouveau. etc. C'est pour cela qu'il est très important de voir dans la pratique que chacun ou que les mouvements ont d'eux-mêmes comment se dessinent ces zones possibles. il énonce le thème apparemment opposé : il faut se déprendre de soi. mais qui n'aboutirait au contraire qu'à une déprise. on ne s'identifie que sur le seuil d'une désubjectivation absolue. c'est tout un travail à faire. Je crois qu'on ne peut pas échapper au problème. une recette de subjectivation. ce processus infini de subjectivation et d'assujettissement qui définit justement le biopouvoir. Il y a donc là une ambiguïté. je crois. C'est ce que montrait Foucault : le risque est qu'on se réidentifie. qu'on investisse cette situation d'une nouvelle identité. mais en la déplaçant dans d'autres . c'est plutôt un écart entre deux processus. à mes yeux. entre l'identité et une non-identité. l'intérêt d'un mouvement comme celui des malades du sida. à propos du témoignage. Le rescapé témoigne uniquement pour les Musulmans [3]. J'ai essayé un peu dans le livre sur Auschwitz. Pourquoi ? Parce qu'il me semble que là. pas un principe. Il s'agit vraiment d'identifier cette zone. à plusieurs reprises. Ce qui m'intéressait dans la dernière partie de ce livre.

profites-en. mais. Il faut être attentif à tout ce qui nous donnerait une zone de ce genre. Mais je ne crois pas du tout qu'il s'agisse de cela. mais fais-en usage. Il précise ensuite ce qu'il veut dire par cette image très belle : « comme si non ». une mystique quotidienne très banale.reste dans ta condition juridique. comme non esclave. » C'est-à-dire qu'il n'est pas question que tu changes de statut juridique. dans ta vocation sociale . Tu restes esclave. C'est-à-dire : « Tu pleures ? Comme si tu ne pleurais pas. c'est au contraire celui de la vie de la communauté messianique à laquelle il s'adresse. » C'est très intéressant. Par exemple. Es-tu marié ? Comme non-marié. Tu es médecin ? Reste médecin. on considère parfois ce thème chez Paul comme relevant de l'intériorisation. c'est « comme non ». en même temps. marié.mais les transforment complètement dans cette forme du « comme non ». Tu te réjouis ? Comme si tu ne te réjouissais pas. en tout cas singulière et « privée ». qui permet de ne plus être un sujet. Comment un tel usage pourrait-il être proprement politique. puisque tu en fais usage. côtoie sa désubjectivation. Quelle relation cette conversion vis-à-vis de son propre statut. de la lutte. Paul dit en même temps : « Reste dans la condition sociale. du conflit.domaines : toute pratique de soi qu'on peut avoir. ou sous conditions politiques ? Parce qu'il serait possible d'y voir une conversion de pensée strictement individuelle ou éthique. Il me semble que la notion d'usage. » Il y a ce thème du « comme non ». tu n'es plus esclave. ce thème de l'usage. » Mais en même temps.dans le mouvement franciscain. Tu es femme. quelle marge de désubjectivation nos conditions sociales nous laissent-elles ? Je travaille en ce moment sur les lettres de Paul. comme non marié . C'est encore très vague. comme non pleurant . même cette mystique quotidienne qu'est l'intimité. esclave. etc. As-tu acheté une chose ? Comme non-achetée. une épaisseur matérielle des identités. toutes ces zones où l'on côtoie une zone de non-connaissance ou une zone de désubjectivation. Ce n'est même pas « comme si ». Vous présentez l'identité comme un risque. disons. c'est : « Pleurant.une critique du droit . etc. mais fais-en usage. il dit : « Tu es esclave ? Ne t'en soucie pas. Tu es esclave ? Reste esclave. ou que tu changes ta vie. que ce soit par la loi (pensez aux lois sur l'immigration) ou par l'insulte (pensez aux injures homophobes). que ce soit la vie sexuelle ou n'importe quel aspect de la vie corporelle. Paul pose le problème : « Qu'est-ce que la vie messianique ? Qu'allons-nous faire maintenant que nous sommes dans le temps messianique ? Qu'allons-nous faire par rapport à l'État ? » Et là il y a ce double mouvement qui a toujours fait problème. Son problème. Littéralement. sur le mode du comme non. on le voit ressortir sous une forme très forte . tu es marié ? Reste dans la vocation dans laquelle tu as été appelé. qui les rend pour ainsi dire objectives ? En d'autres termes. mais c'est cela qui donnerait le paradigme d'une biopolitique mineure. ne serait-ce que dans la mesure où l'adversaire nous assigne à elles. une erreur du sujet. ou « comme non ». Là on a toujours des figures où un sujet assiste à sa débâcle. parce qu'on dirait qu'il appelle usages des conduites de vie qui. ne se heurtent pas frontalement au pouvoir . dans laquelle tu te trouves. avec les guillemets. est très intéressante : c'est une pratique dont on ne peut pas assigner le sujet. juridique ou identitaire. entretient-elle avec la politique ? En quoi est-ce que ça nécessite de la communauté. ce sont des zones quotidiennes. ? Bien sûr. en ce sens. tout cela. N'y a-t-il pas. où le problème est celui de la propriété : ces ordres qui . néanmoins. ou même religieuse. qui me semble très intéressant.

Benjamin écrit quelque part que Marx a sécularisé . c'est de l'usage sans droit. Mais moi je revendiquerais plutôt la figure du parrèsiastès que celle du prophète. » On peut donc dire que ce problème est purement politique. à vous lire. si l'on nous permet d'avancer une prophétie sur la politique qui s'annonce. c'est plutôt un autre auteur qui a été décisif pour moi. les moyens de penser autrement le temps et le sujet. j'étais en train d'écouter les cours enregistrés de Foucault. et doit dire ce qui est vrai maintenant. le technicien. justement. qui est le messianique. qui nous donne. l'éternel -. Il y a à cette occasion un conflit très fort avec l'Église. Mais en même temps. Alors vous parliez du prophète… Ces jours-ci. quelque chose comme un ton prophétique. Bon. et c'est même une catastrophe qu'il ait quitté notre culture : la figure du prophète. c'est un modèle de temps très compliqué. c'était celle du leader politique jusqu'à il y a cinquante ans . se transforme. Le prophète parle au futur. au contraire. ou un droit de propriété de l'ordre . il me semble qu'on ne peut plus penser un discours qui s'adresse au futur. Vous écrivez par exemple : « C'est pourquoi. Il faut penser l'actualité messianique.pratiquent la pauvreté extrême refusent toute propriété. et c'est là le conflit : ils disent : « Non. notamment celui où il distingue quatre figures de la véridiction dans notre culture : le prophète. parle en son nom. D'ailleurs. il y a dans la désignation de cette autre politique. même cachée. et n'en revendique pas. avec lequel Foucault s'identifie sans doute. les Franciscains ne critiquent pas la propriété. Le parrèsiastès. » Ils appellent cela usus pauper. aujourd'hui. Et je pense en effet que la manière dont. C'est quelque chose qui existe encore : l'usufructus. c'est évidemment très important. Cela dit. mais qui n'a pas de droit. est-ce être absolument un hasard si les références que vous convoquez pour penser cette alternative appartiennent à la sphère religieuse ? Par moment.l'eschatologie future. ce n'est pas un droit d'usage.parce qu'ils le refusent même en temps qu'ordre -. mais une lutte entre l'État et le non-État (l'humanité). c'est-à-dire un domaine très proche du politique. et non pas en son nom. du coup. il a complètement disparu. Bien sûr. C'est plutôt cela dont il est question pour moi. ce n'est pas tellement le domaine de la religion. Là. le droit d'user. celui qui a le courage de dire la vérité. ni exactement le temps historique. mais elle voudrait qu'ils classifient leur conduite de vie comme droit d'usage. l'usage pauvre. disjonction irrémédiable des singularités quelconques et de l'organisation étatique. Benjamin introduit la théologie en tant qu'entité qui. ils en laissent tous les droits à l'Église : « La propriété ? Nous n'en voulons pas. c'est un morceau de temps prélevé sur le temps profane qui. qui n'est pas du tout religieux : c'est Walter Benjamin. dans la première Thèse sur le concept d'histoire. en tant que séparé du droit de propriété. ou de cette autre statut du politique. ou disons du temps historique. mais au nom de quelque chose d'autre. et puis celui qu'il appelle le parrèsiastès. le prophète. celle-ci ne sera plus un combat pour le contrôle ou la conquête de l'État par de nouveaux ou d'anciens sujets sociaux. reste un geste très légitime et très actuel. mais ce domaine ponctuel qui a affaire avec le religieux mais qui ne coïncide pas avec lui. le sage. dans le sens où l'Église veut bien admettre qu'ils refusent un droit de propriété qu'il soit un droit de propriété de l'individu. le temps de maintenant. C'est vraiment l'idée d'ouvrir une zone de vie communautaire qui fait usage. Nous nous en servons. ou du moins communautaire. le kairos. et en même temps ils doivent faire usage de certains biens. doit aider le matérialisme historique à remporter la partie contre ses ennemis. Eux insistent au contraire. » Quelle place accordez-vous à ces références et à ce ton-là dans votre travail ? Ce qui m'intéresse dans les textes de Paul. le temps profane. qui pense le messianique comme paradigme du politique. il dit que ce ne sont pas des figures séparées. Néanmoins. parce que ce n'est ni le temps à venir .

l'éloge de la fuite. face à la consistance de cet adversaire. la biopolitique nouvelle. mais sur les « singularités quelconques ». Mais vous avez raison de protester. Ainsi ils appellent Bloom les nouveaux sujets anonymes. C'est même la crise ultime du religieux. Mais en même temps avec toutes les apories que cela engendre . D'un côté vous identifiez très clairement un ennemi. Je crois que tout dépend de ce qu'on entend par fuite. ce n'est pas qu'il y ait un ailleurs où on puisse aller. qui s'appelle Tiqqun [4]. plutôt que revendiquer des droits.les transitions. dans les catégories et les dispositifs du biopouvoir ? N'est-on pas. dont on peut tracer des généalogies longues. tout se passe comme si vous plaidiez pour une sorte de politique de l'inconsistance. peut-être. de l'esquive : plutôt que fabriquer des sujets collectifs. qui prend un ton très messianique. Le problème qu'ils se posent. Non pas sur la posture messianique. plutôt qu'affronter l'État. esquiver la resubjectivation. comment ce Bloom va-t-il opérer le saut au-delà de lui-même ? » C'est là. En tout cas. c'est vraiment une revue messianique. relève davantage de la fuite ou de la sortie que de la résistance ou du conflit. Pour dire ça brutalement. il faudrait s'assumer comme un « non-État ». etc. cette politique qui s'annonce. très massif. pardonnez-nous. mais restent insaisissables. sans identité mais réidentifiables à chaque moment. C'est uniquement en tant que telle que la fuite pourrait avoir une signification politique. etc. à l'administration du welfare. On ne dispose pas d'un modèle de temps qui permette de penser cela. c'est-à-dire pris. qui peuvent se diffuser partout. etc. là où la puissance de capture et l'épaisseur matérielle de l'ennemi ne nous laissent pas d'autre choix que de l'affronter. dont la possibilité ne s'offre précisément qu'à ceux qui échappent aux appareils du biopouvoir. Ça m'intéresse. Où serait l'ailleurs où l'on pourrait s'enfuir ? Dans certains cas. mais toujours de manière complètement profane. évidées. il y avait des fuites évidentes parce qu'il y avait un mur (mais est-ce qu'il y avait un ailleurs ?). « RMIste » ou « toxicomane ». Or a-t-on toujours la latitude de fuir ? Il nous semble que la puissance des appareils biopolitiques (pensez aux politiques de santé publique. pour reprendre vos termes ? Bref. Je vois bien le problème. prêtes à tout. je pense à une revue qui vient d'être publiée en France. Comment se déprendre de soi. un adversaire. de la restauration messianique. parce que Tiqqun. C'est une fuite qui n'a pas d'ailleurs. C'est tout à fait vrai. il se pourrait bien que la désubjectivation soit un luxe. jamais religieux. de la dissolution. c'est : « Comment transformer ce Bloom. dans la cabale de Luria. parce que c'est une revue extrêmement critique. c'est une fuite très particulière. très consistant. bien souvent. etc.c'est une espèce d'écueil sur lequel la Révolution a échoué.le temps messianique dans la société sans classes. de capture. je crois que le messianique est toujours profane. La notion de fuite. il s'agirait de penser une fuite qui n'implique pas une évasion : un mouvement dans la situation où il a lieu. contraint d'agir comme tels plutôt que comme non. etc) tient précisément à leur force. À ce propos. lorsqu'on est « séropositif ». par des jeunes gens que je connais. par exemple. les singularités quelconques. Comment dire ? À vous entendre. C'est un motif que l'on trouve chez Deleuze : la « ligne de fuite ». il faudrait apprendre à se « déprendre » de soi . être un non- État. Et puis il y a un autre problème qui me semble toucher à la question que vous avez posée. il faudrait imaginer des « usages sans droit » . De l'autre. littéralement. dont on peut repérer des dispositifs récurrents. Là. le rabattement du religieux dans le profane. au contrôle de l'immigration. terrible. c'est justement le terme de la rédemption messianique. très cohérent. . que nous avons du mal à vous suivre. quand le mur de Berlin était debout. on peut avoir le sentiment que vous plaidez pour la mobilité et l'esquive. Pour moi. C'est le problème . très politique. Non.

Qu'est-ce qu'il va faire avec cette division ? On présente souvent Paul comme si c'était le mentor de l'universalisme. ni le modèle d'action sans parti : il y a besoin d'inventer. où les distinctions entre le social et le politique. j'aurais tendance à penser comme Marx : une espèce d'unité des deux gestes. c'est un acte politique qui vise le conflit contre une institution. C'est d'ailleurs un problème qui se pose. quand même. Il suffit donc de se soustraire .et à l'occasion du « nous » . il oppose une sorte d'unité entre la révolte et la révolution. Or quand on regarde son travail de près. même si cela pose d'autres problèmes. le singulier et l'universel. mais il n'a pas de conscience. révolte et révolution. mais que tout acte émanant du besoin singulier d'un individu. qui ne soit pas autre chose que la classe. comme on a tendance à le faire. Là. qu'il me semble avoir trouvé chez Paul. est l'organe d'une infinie production d'actes non politiques. égoïste. père de l'Église catholique. Marx critique très fortement ce motif. J'aurais tendance à penser non pas une coupe qui isole la fuite de la révolution. là aussi. pour ainsi dire de révolte. c'est-à-dire universelle. pour revenir au travail en cours. alors que la révolte. et sans le secours d'un principe général supérieur. Il n'oppose pas un concept politique à un concept anarchico-individuel. dans des formes d'organisation nouvelles.une fuite. Ni le modèle parti. mais autre chose. c'est exactement le contraire. C'est une aporie. entre les lignes de fuite qui seraient un geste de révolte. sera aussi. c'est précisément parce qu'elles inventent quelque chose comme une politique à la première personne. ce qui partage. ou bien d'entre-deux. et ne plus l'affronter : il va se détruire lui-même. Pour Stirner. juif/non-juif.en dehors de ces machines à agréger que sont les partis politiques. Mais cela fait problème pour Marx aussi. aucune substance. etc. que ce soit la République. D'où le problème léniniste du parti : il faudra quelque chose qui ne soit pas différent de la classe. Face à cette division imposée par la loi (il considère au fond la loi comme ce qui divise. mais de révoltes individuelles. il cherche l'unité des deux : ce sera toujours pour des raisons égoïstes. Sûrement pas un sujet substantiel à identifier. s'effacent. Oui. il consacre plus de cent pages au théoricien de l'anarchie. et où la signification politique des actes est immanente aux actes eux-mêmes. le prolétariat existe en tant que sujet. qui va produire un « nous » : le parti est celui qui veille à ce que toute action soit politique et pas personnelle. un acte politique. au contraire. du parti-classe. Si vacarme se sent proche des associations de malades. la Classe ou l'Homme. à tous ceux qui cherchent à produire du collectif . quelqu'un qui aurait opposé à ces divisions-là juif/non-juif un nouveau principe universel. Juifs et Goyim. Il faut inventer une pratique qui briserait la coque de ces représentations. en pratique. Je crois qu'il ne faut pas opposer action politique et fuite. mais essayer de penser l'entre-deux. disons. mais le fait qu'il lui consacre cent pages montre bien que c'est un problème sérieux. À cette opposition révolte/révolution. qui n'a aucune identité. Parce qu'après on tombe dans le problème de l'organisation politique. la classe et sa conscience. de chômeurs ou de précaires. pas individuelle . la révolution. la classe. mais aussi citoyen/non- . Dans l'Idéologie allemande. et une ligne purement politique. dont il récuse la distinction entre révolte et révolution. La classe n'a pas de conscience. mais qui sera pour ainsi dire l'organe de sa conscience.qu'on trouve chez Marx quand il fait la critique de Stirner. Stirner théorise la révolte en tant qu'acte personnel de soustraction. Il suffit tout simplement de laisser l'État être. Mais le problème est réel. C'est tout le problème de la classe. c'est un acte individuel qui ne vise pas à détruire les institutions. le prolétaire. Paul a affaire avec la loi juive qui partage les hommes en Juifs et non-Juifs. qu'un prolétaire fera un acte directement politique. Je ne dis pas qu'il y a une solution à ce problème.

pas comme une substance. c'est la même racine. dans la figure du prophète : le prophète parle toujours d'un reste d'Israël.notamment dans la manière dont vous renvoyez dos à dos. Il s'agirait de procéder plutôt comme cela. dans une critique de l'époque aussi radicale que la vôtre ? À vous lire. Finalement. dans le discours prophétique. Donc. par division de la division. les figures . Ce nouveau partage va produire des Juifs qui ne sont pas juifs. vous penchez davantage du côté de l'aporie. au temps des droits de l'homme. par exemple juif selon la chair et juif selon l'esprit.). il met en échec la division de la loi. c'est le sujet nouveau. du côté des Juifs. mais comme un écart. c'est beaucoup plus intéressant : il n'oppose pas un universel. il fait une chose très subtile : il divise la division même. mais on pourrait dire que c'est une espèce de non-non-Juif. La loi définissait des critères. etc. face aux divisions que la loi introduit. et peut- être aussi pour penser ce que Deleuze disait quand il parlait de peuple mineur. C'est moins un problème de minorités.citoyen. au lieu d'opposer comme on aurait tendance. qu'une présentation du peuple comme étant toujours en reste par rapport à une division. Le peuple doit se produire en reste. Cela dit. C'est ce qu'on trouve dans la Bible. aux coupes que la loi fait continuellement. C'est ce qui se joue chez Isaïe. un principe universel contre le partage ethnique. mais pas goïm selon l'esprit. il est aussi juif. mais cela peut être n'importe quoi d'autre. et tout le travail a consisté non pas à invoquer un principe d'hospitalité général. plutôt qu'en se demandant : « Quel serait le principe universel communautaire qui pourrait nous permettre de nous retrouver ensemble ? » Au contraire. du peuple en tant que minoritaire. Parce que le Juif selon l'esprit. quelque chose qui reste ou résiste à une division . en restant . toujours en reste parce qu'il peut être de tous les côtés. là encore à partir de Debord. Tout peuple prend cette figure si l'instant est vraiment décisif. La loi divise en Juifs et non-Juifs ? Eh bien moi je vais couper cette division par une autre coupe. rester.résister. etc. chez Amos. On dirait là que ce n'est pas une portion numérique. le souffle. C'est-à-dire qu'il s'adresse à Israël comme à un tout. quelle place reste-t-il aux « situations déterminées » et aux « instants décisifs ». Il y a une ligne de repère qui ressort de ça. C'est-à-dire qu'il va produire un reste. Il faut toujours le voir dans une situation déterminée : qu'est-ce qui. mais lui annonce que « seul un reste sera sauvé ». parce que ce sont des Juifs qui sont juifs selon la chair.en l'occurrence. mais la figure que tout peuple doit prendre dans l'instant décisif . dans une telle situation. Cette coupe chair/souffle va diviser la division exhaustive qui partageait l'humanité entre Juifs et non-Juifs. Partout. de l'impasse et de l'échec . Il s'agit. mais indéfinissable. nous. du côté des non-Juifs. le salut ou l'élection. la stratégie des associations a consisté à montrer que l'on pouvait démultiplier les critères de façon telle que personne ne correspond exactement à l'alternative entre clandestin et régulier. au fond. Et ce qui reste. C'est exactement ce qui s'est passé en France autour des sans-papiers. il n'est pas non- juif. Il y a là quelque chose de précieux pour se représenter aujourd'hui une notion de peuple. prendre la figure de ce reste. Paul travaille comme cela : il divise la division au lieu de proposer un principe universel. Il y en a plusieurs. C'est une espèce de coupe qui coupe la ligne même. il introduit un reste. mais à montrer que tous les critères produisaient des situations qui ne correspondaient plus à aucun : des gens inexpulsables et irrégularisables. C'est autre chose. justement. C'est ce qui m'a frappé chez Paul. de travailler ce qui fait échec en résistant. et des Goïm qui sont goïm selon la chair. Paul introduit un reste dans cette division Juif/non-Juif. et non selon l'esprit. se poserait en tant que reste ? Cela ne correspond pas à la distinction majorité/minorité.

Là aussi. Seuil. Voilà. toujours. mais ce qui se tient entre les deux. que j'aime bien. Elle n'est pas simplement la destruction de toute subjectivité. qui a perdu toute conscience et toute volonté. C'est au fond ce que j'aime beaucoup chez Simondon : on peut penser qu'il pense l'individuation. Il y aussi cet autre pôle. le mort vivant. quelque chose qui en même temps nous dépasse et nous fait vivre. même si elles sont nettement séparées. en Yougoslavie notamment. Bibliothèque Rivages. pour ainsi dire. Pas seulement dans les médias : il est pour ainsi dire mis en œuvre politiquement. Le sujet ne serait ni le sujet conscient. Ce qui reste d'Auschwitz. Or il me semble que. ces choses sont devenues triviales. c'est un modèle possible. La désubjectivation n'a pas seulement un aspect sombre.que du côté de l'opportunité. une absolue indiscernabilité entre politique interne et politique extérieure. Je pense aussi à la guerre du Golfe et aux guerres qui ont suivi. [2] La communauté qui vient. l'homme-momie. signifiant celui qui se soumet sans réserve à la volonté divine » . Moyens sans fin. il me semble que la question de l'art de vivre. Simone Weil dit quelque part que c'est une faute de considérer la guerre comme un fait qui concerne la politique extérieure . qui permet d'engendrer une vie. je pensais à l'horrible situation politique des années 1980. 1997 . On les trouve dans la bouche des experts : la politique extérieure et la politique intérieure. Non. Je crois qu'on pourrait appeler l'impersonnel l'ordre de la puissance impersonnelle avec laquelle toute vie est en rapport. le pouvoir souverain et la vie nue. plus fécond et poétique. ce pessimisme dont peut-être je ne me rends pas compte. obscur. notes sur la politique. où le sujet n'est que le sujet de sa propre désubjectivation. qui ne lui appartient pas. Ce terme renvoie probablement « au sens littéral du terme arabe muslim. 1990 . principe impersonnel fécond. Disons que la nouvelle figure de la domination se dessine maintenant assez bien. Maintenant. ni la puissance impersonnelle. C'est au fond la première fois qu'on voit aussi nettement en œuvre le modèle spectaculaire.il faut la considérer aussi comme un fait de politique interne. pour répondre à votre question. du coup. théorie de la singularité quelconque. Et on pourrait appeler désubjectivation cette expérience qu'on fait tous les jours de côtoyer une puissance impersonnelle. Mais j'insiste : il n'y a là aucun pessimisme psychologique ou personnel. celui qui a cessé de lutter. on a précisément une absolue indétermination. Seuil. non-individuel. dans l'argot des camps. personnelle et impersonnelle.du totalitarisme et de la démocratie . c'est la même chose. [3] Der Muselmann. Bibliothèque Rivages. Permettez-moi. Il y a une phrase de Marx que Debord cite aussi. Elles sont toujours en rapport. de refuser votre accusation : je suis sûr que vous êtes plus pessimistes que moi… [1] Homo Sacer. C'est-à-dire qu'une vie est toujours faite de deux phases en même temps. vous évoquiez notamment une « expérience de l'impuissance absolue ». Je ne me vois pas si pessimiste. Les Romains appelaient cela le génie. Dans vos livres. ou du moins attribué. le « musulman » désigne. du kairos. comme coexistence entre une principe individuel et personnel et un principe impersonnel. Mais moi je ne le vois pas comme cela. C'est d'ailleurs une autre manière de poser le problème du sujet. comme vous dites. qui le dépasse ? C'est un problème poétique. c'est : « La situation désespérée de la société dans laquelle je vis me remplit d'espoir. 1995. ce serait : comment être en rapport avec cette puissance impersonnelle ? Comment le sujet saura être en rapport avec sa puissance. À quoi pensiez-vous ? On m'a souvent reproché. 1999. donc. dans ces guerres-là. » Je partage cette vision : l'espoir est donné pour les désespérés. et « la solitude et le mutisme là où nous nous attendions à la communauté et au langage ».

sont ceux qui n'ont pas témoigné. il pourrait provenir « de la posture typique de ces détenus. le « musulman » est le nom de l'intémoignable : « Le témoin témoigne en principe pour la vérité et la justice. Bibliothèque Rivages. aucune instruction ou mémoire à transmettre. lesquelles donnent à ses paroles leur consistance. les "musulmans". les engloutis. parlent à leur place. il porte en son cœur cet "intémoignable" qui prive les rescapés de toute autorité. Or le témoignage vaut ici essentiellement pour ce qui lui manque . p. » (Ibidem. p. Ils n'ont ni "histoire" […].témoignent d'un témoignage manquant. [4] Tiqqun. 53). pseudo-témoins. Qui se charge de témoigner pour eux sait qu'il devra témoigner de l'impossibité de témoigner. Selon l'Encyclopedia Judaïca. ni "pensée". Les rescapés. les "témoins intégraux". et n'auraient pu le faire. Pour Giorgio Agamben (Ibidem. blottis seuls. le visage rigide comme un masque. ni "visage". Les "vrais" témoins. REVUE VACARME . les jambes repliées à la manière "orientale". leur plénitude. Mais parler de délégation n'a ici guère de sens : les engloutis n'ont rien à dire. ». revue de métaphysique critique.(Ce qui reste d'Auschwitz. par délégation . p. 49). 41-42). Ce sont ceux qui "ont touché le fond".