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LA COMÉDIE DU PHALLUS

Pierre Naveau
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L'École de la Cause freudienne | « La Cause Du Désir »

2017/1 N° 95 | pages 25 à 32
ISSN 2258-8051
ISBN 9782905040985
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2017-1-page-25.htm
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QU’EST-CE QUE… LE PHALLUS ?

LA
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COMÉDIE DU PHALLUS
Pierre Naveau

Anaëlle Lebovits-Quenehen — Une définition du phallus peut-elle être donnée ?

Pierre Naveau — Disons-le d’un trait. Le phallus qui est, avant tout, un semblant, peut,
selon Lacan, être défini, ou en tant que signifiant, ou comme organe, ou encore comme
fonction qui écrit une jouissance.
En tant que signifiant, il peut être celui du désir ou celui de la jouissance. Mais il
peut être aussi un signifiant tout seul. Et cela, alors même qu’il est exclu du lieu du
signifiant et qu’il n’a pas de signifié.
Dans son Séminaire L’Angoisse 1, il est considéré par Lacan comme étant un organe
qui connaît différentes vicissitudes : l’érection, certes ; mais, après la tumescence, vient
la détumescence.
En tant que fonction enfin, il écrit celle d’entre les jouissances qui est la phallique.

Aurélie Pfauwadel — Le phallus est abordé comme étant soit imaginaire, soit symbo-
lique, soit réel. Il peut être négativé ou positivé, dévalorisé ou valorisé, mortifié ou vivi-
fié, être lié à la parole ou à l’écriture, être abordé dans sa dimension comique ou tragi-
comique, etc. Pourquoi la définition du concept de phallus connaît-elle d’aussi impor-
tantes variations ?

P. N. — Une remarque, tout d’abord, sur l’usage du terme de concept. Lorsque Frege, dans
un article daté de 1892, s’interroge sur ce qu’est une fonction, il oppose au Gegenstand, (à
l’objet), le Begriff, (le concept). Or, Begriff vient du verbe greifen, qui veut dire saisir. Lacan
le souligne, à la fois dans la leçon du 11 mars 1975 du Séminaire XXII 2 et dans celle du

Pierre Naveau est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.


Mettre au travail les concepts de la psychanalyse : tel est l’objectif de la rubrique « Qu’est-ce que...? ». L’équipe de rédac-
tion de La Cause du désir a adressé ses questions à Pierre Naveau par courriel, qui s’est prêté au jeu d’y répondre on line.
1. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse (1962-1963), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ
Freudien, 2004.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « RSI » (1974-1975), inédit.

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Qu’est-ce que… le phallus ?

10 février 1976 du Séminaire XXIII 3 – il existe ainsi un rapport entre le concept et ce


qui peut, à la manière d’une arme, se saisir dans la main.
Évoquant à ce propos le singe, Lacan s’en amuse : « Le singe aussi se masturbe, et
c’est en quoi il ressemble à l’homme. Dans le concept, il y a toujours quelque chose de
l’ordre de la singerie. »
Il y a, cependant, dans le phallus, quelque chose d’insaisissable qui, par là même,
échappe à la prise du concept. Car, de quelque façon que l’on veuille saisir le phallus,
l’ambiguïté est ce qui caractérise le concept qui cherche à le cerner.
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Dans « Die Bedeutung des Phallus 4 » (« La signification du phallus »), Lacan attra-
pe le phallus en se référant au fameux article de Frege également publié en 1892 et inti-
tulé « Über Sinn und Bedeutung ». Il met alors l’accent sur une dialectique qui tourne
autour de la question de la valeur.
D’un côté, le phallus est élevé au rang de signifiant par le biais d’une « positiva-
tion » qui constitue le signe d’une valorisation : F. De l’autre, la signification phal-
lique porte la marque de la trace d’une « négativation » qui, elle, correspond, au
contraire, à une dévalorisation : (-f). À cet égard, Lacan utilise les termes d’Aufhebung
et d’Erniedrigung, qui signifient, respectivement, être « élevé au rang de » et « être
rabaissé au rang de ». Il est donc alors question d’exaltation ou de ravalement, voire
de mépris.
L’habitude de dénigrer et de rabaisser, à laquelle l’homme politique, par exemple, ne
peut faire autrement que de se plier, vise, chez l’adversaire, le (-f) ou la réduction au
(-f). Dans cette lutte à mort pour rire, il s’agit là d’une intense pratique de
l’Erniedrigung. La rivalité implique que ce soit, bien sûr, d’abord lui-même qui soit visé
par cette jouissance mauvaise que comporte le fait de médire.
Le fantasme « Un enfant est battu » qui, selon Freud, débouche sur une jouissance
masturbatoire, montre que le phallus peut être identifié à la fois à l’autre que l’on frap-
pe et que l’on envie et à l’instrument avec lequel on frappe – le bâton, comme chez
Molière, ou le fouet, comme chez Sade ou Sacher-Masoch.
Autre exemple venu de la clinique de la névrose obsessionnelle : le fantasme d’une
patiente de Maurice Bouvet consistait à vouloir, selon un mode blasphématoire, frap-
per le phallus du Christ 5. C’est ce que Lacan a appelé « l’insulte faite à la présence réelle ».
Comme on le voit, le phallus peut servir à bien des choses.

Carole Dewambrechies-La Sagna — Le phallus est-il si mystérieux ?

P. N. — Le phallus était célébré à Éleusis en tant que semblant. Tertullien est le premier
à avoir révélé qu’un mystère entourait alors ce phallus qui, à titre de simulacre, était

3. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome (1975-1976), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ
Freudien, 2005.
4. Lacan J. « La signification du phallus. Die Bedeutung des Phallus » (1958), Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ
Freudien, 1966, p. 685-695.
5. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert (1960-1961), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ
Freudien, 2001, p. 295.

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Pierre Naveau, La comédie du phallus

gardé secret et caché jusqu’à ce qu’il soit dévoilé et exhibé lors d’une cérémonie. Alors
un rite d’adoration s’amorçait.
Le phallus renvoie en effet au voile, car, dit Lacan, « il ne peut jouer son rôle que
voilé 6 ». C’est pourquoi, précise-t-il, le Démon de la pudeur surgit dans le moment
même où, dans le mystère antique, le phallus est dévoilé. Il évoque alors la fresque bien
connue de Pompéi où une femme recule d’effroi devant le phallus dévoilé – l’effroi
étant l’envers de l’attrait qui, comme l’a montré Pascal Quignard, provient d’une fasci-
nation.
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Il y a ainsi une relation étroite entre le phallus, la féminité et la pudeur. C’est ce que
Freud notait dans son livre sur le trait d’esprit, lorsqu’à propos du mot d’esprit dit
« obscène », il évoquait la relation de la femme à la nudité et à l’Entblössung (la mise à
nu).
Lacan renvoie ainsi à la fonction du voile, lorsqu’il donne cette indication : « Telle
est la femme derrière son voile : c’est l’absence du pénis qui la fait phallus, objet du
désir. 7 » Cette absence même, c’est, dit Lacan 8, ce que le voyeur sartrien, en tant que
regard caché, cherche à surprendre en collant son œil contre le trou de la serrure.

Sophie Simon — Après qu’un patient ait pu expliquer, lors d’une présentation de mala-
de, ne vivre que pour être une femme, comment entendre la remarque que lui a faite
Lacan : Vous vous êtes quand même senti homme, vous êtes pourvu d’un organe masculin.
C’est terrible “d’être un homme”, mais il faut que vous vous y fassiez ?

P. N. — C’est, si je puis dire, de la « politique lacanienne » au sens où Jacques-Alain


Miller l’a définie. Je veux dire que c’est une remarque dont le ressort est le réalisme. La
revendication du patient fait apercevoir qu’un sujet psychotique peut être poussé vers
l’aspiration à être une femme, c’est-à-dire vers la tentative de faire exister ce qui n’existe
pas, La femme comme telle qui manquerait à tous les hommes. Remarquons que, face à
ce pousse-à-la-femme, Lacan répond au patient que, quand on est un homme, eh bien,
qu’on le veuille ou non, il faut s’y faire. C’est à méditer. Car, quand Lacan souligne que
« c’est terrible d’être un homme », n’est-ce pas précisément au phallus qu’il fait allusion,
c’est-à-dire à la castration et à la jouissance phallique ? N’oublions pas, de ce point de
vue, que, comme J.-A. Miller l’a indiqué dans sa conférence intitulée « L’inconscient et
le corps parlant 9 », la jouissance de la parole relève de la jouissance phallique, en tant que
le phallus dont il est alors question est considéré comme étant hors corps.

S. S. — Si, dans la psychose, le phallus est forclos en tant que signifiant et que la signi-
fication phallique est vide, qu’y devient la différence des sexes ?

6. Lacan J. « La signification du phallus. Die Bedeutung des Phallus », op. cit., p. 692.
7. Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir » (1960), Écrits, op. cit., p. 825.
8. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, coll.
Champ Freudien, 1973, p. 166.
9. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, no 88, octobre 2014, p. 113.

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Qu’est-ce que… le phallus ?

P. N. — On ne peut répondre à cette question qu’en prenant un exemple particulier.


Joyce a eu un rapport avec sa femme, Nora, que Lacan a caractérisé en ces termes : « Il
est sensible que ce n’est que par la plus grande des dépréciations qu’il fait de Nora une
femme élue. Non seulement il faut qu’elle lui aille comme un gant, mais il faut qu’elle
le serre comme un gant. Elle ne sert absolument à rien. 10 » Que devient en effet la dif-
férence des sexes, lorsqu’un homme fait usage d’une femme comme d’un gant qui
serait, comme on dit, à sa main ?
Quand Lacan dit qu’« elle ne sert absolument à rien », il veut dire, me semble-t-il,
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que Nora ne sert à rien d’autre que cela – qu’à être celle que Joyce a sous la main afin
qu’il puisse lui écrire : « aucun être humain n’a été aussi proche de mon âme que tu
l’es » et, en même temps, comme il le dit lui-même, « lui raconter des saletés ».

A. P. — Lacan a dit à propos de Joyce que son art était « le vrai répondant » de son phal-
lus : « comme il avait la queue un peu lâche […], a-t-il fait remarquer, c’est son art qui a
suppléé à sa tenue phallique. […] Le phallus, c’est la conjonction de ce que j’ai appelé ce
parasite, qui est le petit bout de queue en question, avec la fonction de la parole. 11 » Une
telle remarque peut-elle être généralisée ?

P. N. — Cette remarque met l’accent sur l’art comme suppléance, comme sinthome et
comme escabeau. Disons la chose simplement : ainsi l’art doit-il, d’une façon générale,
être situé du côté du symptôme.
Que la tenue phallique soit, chez un homme, un enjeu de taille explique pourquoi
le phallus est, selon Lacan, l’essence du comique.
Exemple. Les lettres qu’il adresse à Nora donnent le sentiment que Joyce cherche, à
toute force, à atteindre le point d’excitation, c’est-à-dire le point où ce qu’il est en train
d’écrire aurait un effet sur ce qu’il advient au niveau de ce que Lacan nomme ironi-
quement « son petit bout de queue ».
Ne s’agit-il pas, dans ce qu’il écrit, d’un forçage de l’excitation ?
À ce propos, l’on peut se demander quelle relation existe entre le joke joycien et le
Witz freudien.
Le comique, dit Lacan, n’a rien à faire avec le Witz freudien, avec le mot d’esprit.
Comme exemple de comique, il donne, à cet égard, celui de Lysistrata. Dans cette
comédie d’Aristophane, les femmes décident de faire la grève du phallus.
Mais alors, ce qui est l’art de Joyce, le joke, relève-t-il, quant à lui, du comique ?
L’énigme peut-elle appartenir à ce registre-là ?
Il est arrivé à Lacan de dire que, dans ce que Joyce écrit, « Le signifiant vient truffer
le signifié 12 » et rend ainsi celui-ci illisible. C’est ce qui se passe, a-t-il fait remarquer,
quand on fait un lapsus.

10. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 84.
11. Ibid., p. 15.
12. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ
Freudien, 1975, p. 37.

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Pierre Naveau, La comédie du phallus

Quand même, n’est-ce pas, Who ails tongue coddeau, aspace of dumbillsilly ?, ça fait
rire, à partir du moment où l’on entend Où est ton cadeau, espèce d’imbécile ?

A. P. — Le fait que le phallus puisse désigner ce qui manque à la mère et constituer ainsi
le signifiant de son désir n’explique-t-il pas le fait que les femmes puissent rencontrer
des difficultés concernant la sexualité féminine ?

P. N. — Il peut y avoir, chez un sujet féminin, une façon d’insister qui se manifeste sous
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la forme d’une demande forcée, répétée, opiniâtre, et qui prend racine dans ce que Freud
a appelé un Neid, c’est-à-dire, en fait, dans ce que Lacan a attribué à l’incessant réveil
de la douloureuse blessure d’une privation.
Lacan, sur ce sujet, est pessimiste. Il se place du point de vue de l’homme. Celui-ci
découvre que sa partenaire se désole d’une telle privation et s’avère, en fait, inconso-
lable. « Le porteur dudit [phallus] […], dit-il, s’escrime à faire accepter par sa partenaire
cette privation. 13 » Mais, quelle que soit la force de son amour, ses efforts sont vains.
« [La] blessure, précise-t-il, est […] ravivée […] de la présence de ce dont le regret cause
cette blessure. 14 » On ne peut mieux dire.

A. P. — Comment passe-t-on du phallus comme signifiant d’un manque au phallus


comme l’écriture d’une fonction qui supplée au non-rapport sexuel ?

P. N. — Suppléance et manque, en effet, s’opposent. La question est donc subtile. La


modification porte sur la lettre F. Elle désignait naguère un trou. Elle renvoyait, par
exemple, à l’intervalle qu’il y a entre les signifiants, à l’énigme et au mystère d’une faille
qui existe dans le langage. Elle écrit maintenant quelque chose qui supplée à un trou.
Il n’est plus question d’un gouffre, mais du pont jeté par-dessus un gouffre.
La fonction du phallus F se définit alors selon le mode dont la variable x vient
faire argument. Tel est le point de départ de l’invention, par Lacan, de ce qu’il a
appelé « les formules de la sexuation » qui répartissent les sexes du côté homme et
du côté femme.

A. P. — Quelle relation y a-t-il entre le phallus comme semblant et la jouissance phal-


lique comme réel ?

P. N. — L’accent est mis sur le phallus, dit Lacan dans le Séminaire XXII 15, dans le sens
où la jouissance lui ex-siste en tant que réel. Le réel ex-siste en effet.

13. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse (1969-1970), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil,
coll. Champ Freudien, 1991, p. 84.
14. Ibid.
15. Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « RSI », leçon du 11 mars 1975, Ornicar ?, no 5, 1976.

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Qu’est-ce que… le phallus ?

A. P. — Le phallus est, selon Lacan, intrinsèquement lié au langage, que ce soit au


niveau du signifiant phallique, de la signification phallique ou même, de la jouissance
phallique. Que peut-on dire, dès lors, de la relation entre le phallus et le sens ?

P. N. — Ne peut-on pas répondre à cette question d’un mot ? Que le concept de phal-
lus soit utile à la psychanalyse, c’est un fait. Mais pour autant, la psychanalyse n’est pas
une religion du phallus. Il s’agirait plutôt d’en rabattre sur le sens phallique. Le mot
d’esprit, sur quoi se conclut l’analyse, est rebelle à la dialectique de la valeur et s’orien-
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te en effet vers le hors-sens.

Angèle Terrier — Dans le chapitre VII du Séminaire XXIII, Lacan évoque l’érotisme fémi-
nin dont il est question dans le film de Nagisa Oshima, L’empire des sens. L’érotisme
féminin, dans ce film, est porté, dit Lacan, à son extrême, c’est-à-dire au fantasme de
châtrer l’homme. Comment entendre alors le fait que Lacan en vienne ensuite à parler
de la fonction du phallus F en écrivant le mot fonction : phonction, et en situant cette
phonction relativement au phantasme (qu’il propose d’écrire de cette façon-là) et à la
phonction de la phonation ?

P. N. — La substitution à la fonction écrite f-o-n-c-t-i-o-n de la phonction écrite p-h-


o-n-c-t-i-o-n, tend ainsi à mettre, à la place de la lettre « f », le « ph » du mot phona-
tion et, en évoquant, par là même, la fwnh, à faire résonner le son et, ainsi, à faire
entendre la voix. Le phallus est, dès lors, situé au joint de la fonction de l’écrit et de la
fonction de la parole. Il donne alors, si je puis dire, de la voix.
Il est frappant, à cet égard, que Lacan associe la fonction de la phonation à l’hom-
me par le biais de ce qu’il appelle l’essence du grand phi (F).
C’est en effet ce dont il s’agit, par exemple, dans la pratique de la phonation qui est
celle de Joyce dans Finnegans Wake. Le joke joycien, qui joue avec les phonèmes et se
moque de l’orthographe, trouve son inspiration, son souffle et sa force, comme en
témoignent des enregistrements dont on dispose, dans l’exercice vocal, la nuance de
l’intonation et la lecture à haute voix qui se situe à la limite du Sprechgesang (chant
parlé). L’essentiel est ce qui se joue entre l’oreille, et non pas l’œil, et la lettre. Je ren-
voie, là-dessus, aux pages 54 et 55 du livre d’Éric Laurent L’Envers de la biopolitique 16.

Laura Sokolowsky — Lacan évoque, à propos de la position du ministre dans La lettre


volée d’Edgar Poe, le contraste qui apparaît ainsi entre l’ambitieuse virilité qui ose et la
féminisation qui en résulte. La virilité est-elle une affaire de langage ?

P. N. — Dix-huit mois séparent le moment où, sous les yeux de la reine, le ministre a
volé la lettre qu’un homme lui a adressée et le moment où elle lui est reprise sans qu’il
le voie. Il a fallu de l’audace pour qu’il s’en empare. La reine sait donc qui est le voleur.

16. Laurent É., L’Envers de la biopolitique, Paris, Navarin, coll. Champ Freudien, 2016.

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Pierre Naveau, La comédie du phallus

Le ministre est présenté comme un intrigant qui ose tout, ce qui est indigne aussi bien
que ce qui est digne d’un homme.
La police recherche la lettre à son domicile. Elle s’avère introuvable. Que la lettre
volée soit devenue la lettre cachée, cela tient seulement au fait que le ministre en a
modifié l’apparence. Car elle est là au-dessus du manteau de la cheminée, offerte au
regard. De la lettre qu’un homme adresse à une femme, elle a été transformée par lui
en une lettre qu’une femme adresse à un homme. Elle semble être, dit Lacan, une lettre
d’amour que le ministre s’est envoyée à lui-même. Il se retrouve donc dans la position
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qui a été celle de la reine.
Lacan en déduit qu’il s’est féminisé avec la possession de la lettre. Il oublie la lettre,
n’en parle pas et s’abîme, lui, si énergique, dans une sorte d’inaction et d’ennui. C’est
ce qui fait dire à Lacan que « tout semble concerté pour que le personnage que tous ses
propos ont cerné des traits de la virilité, dégage quand il apparaît l’odor di femina la plus
singulière 17 ».
En fait, c’est la position par rapport à la lettre qui décide du côté où l’on se situe.
La prendre, s’en saisir, virilise ; mais l’avoir en sa possession féminise, car c’est elle qui
« possède » celui qui la détient.

Guy Briole — Dans ses « Propos sur l’hystérie 18 », qu’il a tenus à Bruxelles, le 29 février
1977, Lacan a affirmé que le phallus est « un objet privilégié sur quoi on ne se trompe
pas ». Alors, le phallus, ce ne serait pas du chiqué ?

P. N. — Ce qui frappe, c’est que Lacan ne dit pas que le phallus est un objet qui ne trom-
pe pas, comme il a pu dire que l’angoisse est un affect qui ne trompe pas.
Quand, au cours de cette conférence, il répond à une question à propos du phallus
et de la castration, il fait remarquer qu’on ne peut pas dire : la castration. De ce point
de vue, la castration n’existe pas. Car il y a, dit-il, des castrations.
Il oppose, à cet égard, le phallus à l’objet a. Il arrive en effet que le sujet se trompe.
Et, s’il y a un objet sur quoi on se trompe, note-t-il, c’est bien l’objet a. Car, d’un objet
a à un autre, il peut se produire un glissement. Quand on se trompe ainsi, affirme
Lacan, c’est toujours à ses dépens, c’est-à-dire non sans qu’on y perde quelque chose de
substantiel.
Le phallus, en revanche, est un objet – privilégié, souligne-t-il – sur quoi on ne se
trompe pas.
Veut-il dire qu’on ne peut commettre d’erreur sur sa « mise en jeu » dans la partie
qui se joue, entre voile et dévoilement, avec le désir et la jouissance ?
Gain ou perte, ce n’est pas la même chose. Ce serait ça qui « ne serait pas du chiqué » !
Si la remarque de Lacan vise donc le phallus en tant qu’organe, veut-il dire que, de
la castration, point de pitié ? Il y a un point où l’on ne peut plus se payer de mots.

17. Lacan J., « Le Séminaire sur ‘‘La Lettre volée’’ » (1955), Écrits, op. cit., p. 35.
18. Lacan J., « Propos sur l’hystérie » (1977), texte établi par Jacques-Alain Miller, Quarto, no 90, juin 2007, p. 10.

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Qu’est-ce que… le phallus ?

Hélène Bonnaud — Dans le Séminaire XX, Lacan présente la jouissance phallique en la


rapportant à la masturbation et en la dépréciant. Qu’est-ce que la jouissance phallique ?
C’est « la jouissance de l’idiot 19 », répond-il. Une analyse permet-elle de trouver une
issue par rapport à cette jouissance Une ?

P. N. — Cela dépend. Au niveau du désir sexuel, c’est une question de contingence. Le


désir, dit en effet Lacan dans le Séminaire XX, s’inscrit d’une contingence corporelle. Le
mode, selon lequel s’écrit alors la fonction phallique, est celui de la contingence qui,
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ainsi, advient, très précisément, à l’instant où une telle inscription du désir s’effectue.
Le phallus cesse alors de ne pas s’écrire : Fx. Mais il y faut un dire, que cela n’aille pas
sans dire ! Une rencontre a lieu à ce moment-là, qui laisse, pour le sujet ainsi surpris, la
marque de son événement.
Le fantasme inavouable, qui, en silence, prévaut dans une certaine perversion mas-
culine ou dans un certain type d’érotisme féminin, est justement ce qui empêche la ren-
contre.
Par ailleurs, d’une part, Lacan a pu dire que n’est un homme que celui qui ouvre,
pour une femme, le chemin vers une autre jouissance qui est sa jouissance à elle – celle
dont cette femme ne sait rien, dont elle ne parle pas et qui la laisse seule avec elle-même.
D’autre part, cela conduit à s’interroger sur la jouissance de la parole en tant que
jouissance phallique. Cela signifie-t-il en effet que la jouissance de la parole est de
l’ordre de la jouissance Une ? Cela signifierait qu’il n’y a pas de dialogue, qu’il n’y a de
possible, sans qu’on le sache, qu’un monologue. « L’inconscient, a pu dire Lacan, c’est
qu’en somme on parle […] tout seul. 20 »
Venons-en à l’idiot. L’on peut s’interroger sur ce terme. Est-ce une allusion à la soli-
tude et à la naïveté du prince Mychkine ? Mais ne faut-il pas entendre l’usage de ce
terme dans le sens où l’idiot est celui qui jouit tout seul, dans la mesure même où, en
réalité, c’est l’organe qui jouit en tant que séparé du corps, comme hors corps, et qui,
par conséquent, n’en fait qu’à sa tête, ne vous demande pas votre avis ?
Lacan a pu dire, dans le Séminaire XXII, que l’homme est encombré du phallus ou
qu’il en est aphligé. Le phallus serait ainsi un encombrement, voire une affliction !
De toute manière, le phallus fait objection. À qui a un corps d’homme, il barre le
chemin qui le mènerait, si la chose était possible, vers la jouissance du corps de l’Autre.
Freud disait, rappelle Lacan, que le phallus est heureux. Eh bien, au parlêtre, il lui
créerait plutôt un embarras qu’autre chose, il le rendrait plutôt malheureux. C’est bien
sur la barre, que met en jeu cet embarras, que vient à trébucher la comédie du phallus.

19. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 75.
20. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 11 janvier 1977,
Ornicar ?, no 14, 1978, p. 7.

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