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Relations

Que révèle la popularité de Donald Trump sur la société


américaine ?
Gabriel Nadeau-Dubois and Andréanne Bissonnette

À qui la terre ? Accaparements, dépossession, résistances


Number 785, July–August 2016

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Publisher(s)
Centre justice et foi

ISSN
0034-3781 (print)
1929-3097 (digital)

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Nadeau-Dubois, G. & Bissonnette, A. (2016). Que révèle la popularité de Donald
Trump sur la société américaine ? Relations, (785), 12–13.

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Après une campagne à l’investiture républicaine marquée par le style démagogique, autoritaire
et xénophobe de Donald Trump, ce dernier s’est finalement imposé sur ses rivaux comme candidat aux
élections présidentielles de novembre prochain aux États-Unis. La popularité soudaine du controversé
milliardaire a surpris plus d’un observateur, mais que révèle-t-elle sur la société américaine ?
Nos auteurs invités en débattent.

L’ascension de Donald Trump la mort de l’élite progressiste empressé de remplir. C’est sur les ruines
révèle la faillite morale de l’élite On a beaucoup parlé des partisans de Do- de cette élite complaisante que Donald
nald Trump (blancs, pauvres, peu édu- Trump s’est construit une carrière poli-
progressiste américaine. qués), mais on est passé rapidement sur tique.
les conditions idéologiques qui ont per-
Gabriel Nadeau-Dubois mis son ascension. Si ces déshérités se Ça ne pouvait durer qu’un temps
L’auteur est chroniqueur politique tournent vers le populisme obscène et Aujourd’hui, médias et acteurs politiques,
à Radio-Canada Première, essayiste et tapageur de Trump, c’est parce que depuis de gauche comme de droite, démocrates
ex-porte-parole de la CLASSE
30 ans, tous ceux qui auraient dû parler comme républicains, voient leur monde
en leur nom et tenir tête aux puissants se s’effondrer. Ils comprennent peu à peu

A u moment d’écrire ces lignes, Dana


Milbank, l’un des columnists les
plus en vue du Washington Post,
vient d’annoncer qu’il mangera une page
de son journal. C’est qu’en octobre der-
sont abandonnés à l’opportunisme et au
confort. C’est ce que voulait dire le jour-
naliste Chris Hedges lorsqu’il professait en
2010 « la mort de l’élite progressiste » : les
journalistes, autrefois porte-paroles des
qu’en alimentant pendant des années la
délirante spirale de la politique-spectacle,
qu’en acceptant que l’élection prési -
dentielle devienne un vaste cirque
économico-médiatique, ils ont pavé la
nier, il publiait un article intitulé « Trump plus faibles et chiens de garde de la dé- voie à un homme comme Donald Trump.
va perdre, ou je mangerai cette chro- mocratie, ont succombé aux charmes de On l’a souvent dit : neuf fois sur dix dans
nique ». Sept mois plus tard, le voilà qui l’information-spectacle et abandonné leur l’histoire américaine, c’est le candidat
demande à ses lecteurs des suggestions esprit critique au nom de la sacro-sainte ayant récolté le plus de financement qui
de recettes afin de rendre la collation plus neutralité ; universitaires et intellectuels l’emporte et, généralement, c’est aussi
digeste : Donald Trump sera en effet le ont déserté la place publique, se repliant celui-là qui reçoit le plus de couverture
candidat républicain aux élections pré- sur leurs campus ou se cantonnant dans médiatique. Mais cette alliance implicite
sidentielles de novembre 2016. un rôle d’expert dépolitisé et méprisant ; des grands donateurs, des grands médias
Les pitreries de Milbank illustrent bien les grands syndicats, attaqués de toutes et de l’establishment politique américains
l’irresponsabilité de la classe politico- parts, se sont emmurés dans un corpora- ne pouvait durer qu’un temps. L’explo-
médiatique américaine face à la montée tisme paralysant, abandonnant à leur sort sion des inégalités sociales et l’endémique
de l’autoritarisme aux États-Unis. Depuis des millions de travailleurs précaires. corruption des mœurs politiques ont
l’annonce de la candidature de Trump, Pendant ce temps, le Parti démocrate généré une grogne dont le Tea Party n’a
journalistes et analystes superstars en s’est détourné de ses ancrages dans le été que le balbutiement et dont Trump est
ont fait leur sujet de prédilection, com- mouvement ouvrier pour devenir le véhi- l’aboutissement.
mentant chacune de ses éruptions de cule politique des entrepreneurs branchés Cette fois, l’emportement collectif de
vulgarité, décortiquant chacune de ses de la Silicon Valley. Il a, au moins depuis la classe moyenne blanche pourrait ame-
promesses délirantes. Aujourd’hui, les l’ère Bill Clinton, embrassé un néolibé- ner un dangereux virage autoritaire à la
Anderson Cooper et Wolf Blitzer de ce ralisme tout aussi guerrier et impérialiste Maison-Blanche. Il ne faudrait pas faire la
monde réalisent que celui qu’ils considé- que celui des Républicains, en le bigarrant même erreur deux fois en minimisant les
raient comme une amusante bête de foire de revendications identitaires afin de s’as- chances de l’emporter de Donald Trump.
pourrait bel et bien devenir président. Ils surer de l’appui inconditionnel des élites En novembre, il fera face à une adversaire
s’offusquent : comment est-ce possible ? afro-américaines. Obama aura été l’icône non seulement impopulaire dans son
Occupés à analyser moqueusement la can- par excellence de ce progressisme qui n’in- propre camp, mais aussi détestée par une
didature de Trump, ils n’ont pas vu que quiète personne, surtout pas les grands partie importante du reste de la popula-
c’est tout le système politico-médiatique lobbys (pharmaceutique, militaire, fi- tion. C’est dans une arène politique et so-
américain qui est devenu une vaste blague. nancier) qui contrôlent l’ordre du jour ciale dévastée que s’affronteront les deux
L’égocentrique millionnaire, rompu aux politique américain. Bref, chacun à sa ma- champions. Quel que soit le résultat, une
mécanismes du show-business, lui, l’a com- nière, une grande partie de ceux qui ont chose est sûre : les cotes d’écoute seront au
pris. Tel un maître d’échecs, il a toujours déjà été les défenseurs du bien commun rendez-vous. The show must go on.
maintenu un coup d’avance sur ses adver- et de la justice sociale ont mordu à l’appât
saires. du gain. Démissionnant de leur fonction
morale, ils ont créé un vide politique que
l’autoritarisme d’extrême-droite s’est

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que révèLe La PoPuLarité De DonaLD


truMP Sur La Société aMéricaine ?
Le discours virulent de de près de 11 millions de migrants, Trump un discours qui polarise
Donald Trump sur l’immigration vient donc canaliser les préoccupations Bien qu’électrisant pour une partie de
d’une part de la base républicaine qui ne l’électorat, le discours de Trump sur l’im-
est loin de faire l’unanimité. se retrouve plus dans les positions de l’es- migration ne peut être transposé à l’en-
tablishment d’un parti qui demeure entre semble de la population américaine : la
Andréanne Bissonnette autres conscient du poids économique de position dominante est beaucoup plus
L’auteure est chercheure en résidence la main-d’œuvre d’origine mexicaine et nuancée. Les récents sondages du Pew
à la Chaire Raoul-Dandurand en études soucieux de plaire à un électorat latino- Research Center montrent en effet une
stratégiques et diplomatiques de l’UQAM
américain plus conservateur sur certaines polarisation de la société américaine sur
question morales. ces enjeux, avec 78 % des démocrates qui

L e discours de Donald Trump est


virulent et controversé à plusieurs
égards. Une de ses cibles préférées
est la question de l’immigration, en par-
ticulier l’immigration non documentée,
Plus encore, le discours du candidat ré-
publicain électrise également ce que l’on
appelle les « scared voters » (les électeurs
« apeurés ») en mobilisant l’amalgame
entre immigration et terrorisme déjà à
considèrent les immigrants comme une
force pour les États-Unis, alors que seule-
ment 35 % des républicains défendent
cette vision. Cette virulence des propos de
Donald Trump alimente des confronta-
souvent dite « illégale ». De sa proposi- l’œuvre dans les discours publics sur la tions qui, comme ce fut le cas en Califor-
tion de construire un mur à la frontière « guerre au terrorisme » et l’immigration nie, État à forte population hispanique,
américano-mexicaine à sa volonté d’em- musulmane. En proposant des réponses deviennent parfois violentes.
pêcher temporairement l’entrée de tout sécuritaires à un problème humain, le Malgré cela, au sein même du Parti
musulman en sol américain, Trump dé- milliardaire cultive la perception que la républicain, on observe également des dis-
peint l’immigrant comme étant la source fermeture des frontières améliorera néces- sensions face au discours de Trump. À plu-
des problèmes des Américains. Ses pro- sairement la sécurité de la population. À sieurs reprises, dans le cadre de sondages
positions extrémistes se présentent alors travers son discours, Trump amalgame à la sortie des bureaux de vote durant les
comme des solutions à ces « problèmes » aussi immigration et perte d’emplois, tou- primaires, les électeurs républicains se
afin de redonner aux États-Unis leur lustre chant alors un sujet qui est source d’in- sont majoritairement dits en opposition
soi-disant perdu, comme le stipule son sécurité pour de nombreux Américains, avec la politique du « deport-them-all »
slogan de campagne « Make America Great notamment dans les États formant la Rust («déportez-les tous ») proposée par Trump1.
Again ». Belt, l’ancien cœur de l’Amérique indus- La surmédiatisation des propos con -
trielle aujourd’hui gravement affecté par tro versés du candidat à l’investiture
les clientèles électorales de trump les délocalisations et le chômage. Dans ces républicaine et la popularité de ses ras-
À travers ses positions xénophobes, Donald États du nord-est où les effets de la crise semblements renvoient l’image d’un dis-
Trump s’adresse d’abord à une clientèle économique de 2008 perdurent, le sen- cours dominant, d’un soutien global
électorale bien précise : les « immigration timent que les immigrants « volent » les envers sa rhétorique xénophobe. Toute-
voters », soit les électeurs qui placent la emplois des Américains est palpable. fois, sa position face à l’immigration ne
question de l’immigration au centre de En affirmant qu’il s’assurera de donner peut être considérée comme représen-
leurs préoccupations. La rhétorique de des emplois en priorité aux Américains, tative de l’opinion de la population amé-
Trump sur l’immigration, de façon gé- Trump rallie des électeurs désillusionnés ricaine. Certes, la montée d’une telle
nérale, et sur l’immigration non docu- par une économie qui les défavorise. Sa candidature peut être vue comme problé-
mentée en provenance du Mexique plus rhétorique controversée sur la question de matique, voire inquiétante, mais il faut
particulièrement, exacerbe un impératif l’immigration vient ainsi réveiller chez éviter de généraliser l’attrait manifeste des
sécuritaire qui existe depuis plus de deux certains une xénophobie dormante, alors positions de Trump en matière d’immigra-
décennies face aux Latino-Américains. Le que chez d’autres, elle alimente une xé- tion à l’ensemble de la population améri-
durcissement du discours sur l’immigra- nophobie assumée. Mais Donald Trump caine.
tion au cours de cette période a mobilisé n’est pas à l’origine de cette volonté d’éri-
au fil des ans des concepts qui ont ali- ger davantage de barrières physiques et
menté un sentiment de peur au sein de la légales à l’immigration ; il profite d’une
population américaine envers les mi- grogne déjà présente dans une partie de la
grants non documentés. En prônant une population et la pousse un cran plus loin 1. Voir CNN Politics, « Republican Exit Polls » :
fermeture de la frontière et la déportation en matière de fermeture à l’autre. <cnn.com/election/primaries/polls>.

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