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Séquences
La revue de cinéma

Cinéma et orientalisme
À la croisée des chemins
Loïc Bernard

Number 201, March–April 1999

URI: https://id.erudit.org/iderudit/49068ac

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Publisher(s)
La revue Séquences Inc.

ISSN
0037-2412 (print)
1923-5100 (digital)

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Bernard, L. (1999). Cinéma et orientalisme : à la croisée des chemins.
Séquences, (201), 26–32.

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Cinéma et orientalisme

lxe-13

A LA CROISÉE DES CHEMINS

F
orme contemplative de notre monde, du Vietnam; un professeur d'archéologie qui font état de leurs exploits dans les terres
le cinéma projette des images que le américain se transforme en grand aventurier, vierges orientales, alors que les indigènes et
public retient. Le Cinématographe fait de l'Egypte à l'Inde, de la Chine à l'Amérique les peuples primitifs découvrent le moder-
ses premiers pas en Occident et, très vite, des du Sud. nisme. C'est enfin au cinéma que grandissent
opérateurs de pays comme la France, l'Angle- La puissance et la richesse des pays occi- les images populaires des pays étrangers.
terre et les États-Unis cherchent à trouver des dentaux ont engendré une dichotomie L'Orientalisme au cinéma est aussi vieux
lieux dont l'exotisme divertit un public en Ouest/Est qui, au départ, opposait colonisa- que le 7e art lui-même. Pourtant il n'a pas
quête d'aventure et de romantisme. Les lieux teurs et colonisés. L'idéologie occidentale de- évolué dans sa représentation caricaturale,
étrangers sont toujours propices à la liberté vient la norme de l'ère dite moderne, créant raciste et sexuée de ceux qui ne sont pas l'Oc-
du corps et du cœur, emportant le héros de ainsi l'exotisme des cultures de l'Autre dont cident. Ainsi, il est de plus en plus délicat
l'Ouest à la découverte de l'inconnu, dans des l'Orient, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique du aujourd'hui d'opposer au cinéma les cultures
pays où les peuples sont mystérieux et intri- Sud font partie. Cet orientalisme, d'abord sans faire offense et soulever la controverse.
gants, sournois et parfois dangereux. Un sim- politique, grandit dans les journaux de la fin La fin des grands empires coloniaux, il y a un
ple officier anglais devient un demi-dieu du siècle, alors que les caricatures dessinent peu moins d'un demi-siècle, a donné nais-
dans le désert nu de l'Arabie; la passion char- un portrait exagéré et raciste des peuples dits sance à deux schémas précis dans le cinéma
nelle emporte une jeune française au cœur de l'Est. Puis ce sont les voyageurs téméraires orientaliste. Dans un schéma, le héros occi-

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danses, la musique et les foules qui animent En suivant l'exemple de Renoir, David
ce paysage exotique pour faire évoluer ses Lean a peint le désert de façon à convaincre le
personnages. Le héros cherche à s'imprégner personnage de T.E. Lawrence (Peter O'Toole)
de ces lieux qui sont à l'origine de ses rêves. dans Lawrence of Arabia (1962), que sa tra-
Son statut de colonisateur le met en position versée «sera agréable». Les couleurs et les for-
de puissance, même dans l'exotisme de l'in- mes deviennent un élément de séduction
connu. Hypnotisé par les couleurs et la important, attirant l'homme blanc, le héros,
beauté d'une nature encore vierge, le héros se vers une étendue de sable encore vierge de ses
lance à la conquête d'un monde qu'il veut pas. Mais au loin, au milieu du désert, une
comprendre et maîtriser. De la même façon, figure apparaît. Alors qu'elle s'approche, le
avec L'Amant (1991), Jean-Jacques Annaud jeune guide bédouin court vers son chameau
est à la recherche de saveurs originales. Il est pour prendre le pistolet que Lawrence, jeune
allé filmer le Vietnam tel qu'il le voyait au officier anglais, lui a offert la veille. À peine a-
temps des colonies. Se détachant de la pau- t-il le temps de viser qu'un coup de feu reten-
vreté actuelle, le film recrée la période dorée tit. Le jeune Arabe est touché mortellement.
de l'occupation française en Indochine. Se Le visage de Lawrence se crispe. Avant qu'il
replonger ainsi dans l'espace réel et l'histoire ne s'en aille, Lawrence interpelle celui qui
de l'ancienne colonie rend plus véridique aux vient d'abattre son ami: «Sheriff Ali! So long
yeux des spectateurs la passion charnelle qui as the Arabs fight tribe against tribe, so long
lie la jeune héroïne française à son amant will there be a little people, a silly people,
vietnamien. Un effet similaire se produit dans greedy, barbarous and crual, as you are». Le
Indochine (1992), de Richard Wargnier. héros fait face au primitivisme de l'Autre, qui
Éliane Devries (Catherine Deneuve), riche utilise des méthodes brutales et cruelles pour
Heaven and Earth
propriétaire d'une plantation d'arbres à punir un acte insignifiant, comme celui de
caoutchouc, a une aventure avec un jeune prendre de l'eau d'un puits qui appartenait à
officier (Vincent Perez) dont tombe amou- une tribu ennemie. L'Est devient dangereux,
dental pénètre en territoire inconnu en espé- reuse la fille adoptive d'Éliane, Camille. Le car difficile à contrôler. Lawrence perd les
rant s'adapter aux cultures étrangères, pour triangle amoureux évolue dans le décor de la deux gamins qui ont été ses serviteurs, l'un
mieux se les approprier et imposer ses valeurs colonie, sans encore une fois justifier la pré- englouti par les sables mouvants, le second
dites modernes. Dans l'autre, c'est l'étranger sence française en terre étrangère. Le specta- blessé mortellement par un détonateur égaré.
qui vient menacer le territoire du héros, de- teur prend pour acquis la position du coloni- Dans Le Fleuve, le seul garçon de la famille
venant ainsi le méchant à éliminer. Dans les sateur par rapport à un repère historique bourgeoise anglaise meurt d'une piqûre de
deux schémas bien sûr, le film orientaliste précis et à l'espace choisi. serpent.
prend la perspective du héros défenseur des
valeurs qui nous sont propres.

De l'Ouest à l'Est
Le film est une fenêtre idéale sur la présenta-
tion en images et en son des coutumes, lan-
gues et rituels qui font l'unicité des peuples
de ce monde. Un film tourné à l'étranger est
une grande occasion et ce serait dommage de
la rater. Parmi les chefs-d'œuvre du cinéma
mondial, Jean Renoir a laissé sa marque avec
Le Fleuve (1951), un film entièrement réalisé
en Inde, qui raconte l'histoire d'une jeune
fille anglaise et de sa voisine indienne, qui
découvrent les hauts et les bas de l'amour au
moment de leur adolescence. Sans se pencher
sur la question coloniale et les problèmes
politiques qui affectent le peuple indien, Re-
noir se concentre plutôt sur les couleurs, les Between the Devil and the Deep Blue Sea/Li

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Le cinéma orientaliste est, pour les pays supériorité face à l'Autre. Par exemple,
modernes de l'Occident, une façon de se ras- Lawrence devient un demi-dieu dans
surer de la supériorité de leurs valeurs, telles Lawrence of Arabia, alors qu'il décide de tra-
la liberté d'expression et la démocratie, et de verser le désert du Néfu pour attaquer le vil-
la puissance de leurs techniques modernes. lage d'Aqaba, occupé par les Turcs. Non seu-
Le héros occidental devient vite, dans un lement défie-t-il les Arabes sur leur propre
contexte étranger, un sauveur qui, grâce à sa terrain, mais il décide en plus de retourner
force physique et à sa détermination, fait va- sur ses pas, à mi-chemin, pour sauver un des
loir la supériorité de sa culture. Le protago- hommes tombés pendant le trajet, accablé par
niste réagit à l'utilisation de méthodes bruta- la fatigue et la chaleur du désert. Un vieil er-
les et devient le défenseur des libertés indivi- mite s'exclame en pointant le chameau sans
duelles, au détriment des institutions reli-
gieuses et politiques qui guident un peuple
ignorant et soumis. Jack Moore (Richard Le cinéma orientaliste est, pour
Gere), dans Red Corner (1997) de Jon Avnet,
les pays modernes de l'Occi-
est un homme d'affaires américain fausse-
dent, une façon de se rassurer
ment accusé de meurtre par la police chi-
noise, dans une histoire de corruption indus- de la supériorité de leurs
trielle. Le film montre, à travers les yeux de valeurs, telles la liberté d'ex-
Moore, un peuple guidé par un système po- pression et la démocratie, et de
litique rigoureux, auquel on doit se soumet- la puissance de leurs techniques Tykho Moon
tre sous peine de répression. La séquence de modernes. Le héros occidental
la discothèque révèle à quel point les jeunes
devient vite, dans un contexte
Chinois sont élevés de façon uniforme, alors de l'Autre et lui permet de prendre en main
étranger, un sauveur qui, grâce
qu'un groupe de jeunes acclament le meneur la situation arabe et de diriger les troupes
de foule en levant simultanément leur bras à sa force physique et à sa
contre les Turcs. Sans lui, la victoire n'aurait
droit, le poing fermé. Le personnage de Gere détermination, fait valoir la pas eu lieu. Il réalisera plus tard, lorsqu'il
doit affronter, seul, le système judiciaire chi- supériorité de sa culture. Le participera au massacre de Tafas en criant
nois avec l'aide d'une avocate trop peureuse protagoniste réagit à l'utilisa- «No prisoners!», qu'il est lui-même devenu ce
pour défendre l'Américain contre le régime tion de méthodes brutales et barbare qu'il abhorrait au début du film. Il ne
militaire impliqué dans l'affaire. Moore dé- devient le défenseur des liber- se reconnaît plus, quitte ses vêtements arabes
cide de lire le code civil chinois pour se dé- et retourne dans son Angleterre natale pour y
tés individuelles, au détriment
fendre lui-même, résistant simultanément finir ses jours. Les héros ne parviennent pas à
aux tortures des prisonniers et aux mauvais des institutions religieuses et
s'intégrer aux cultures étrangères qui com-
traitements des gardiens. La force individua- politiques qui guident un peuple portent un certain élément de danger et d'in-
liste de Gere inspire la jeune avocate qui, au ignorant et soumis. certitude dans le développement de soi. Il est
départ, affirmait que les Chinois «tenaient préférable que l'homme blanc de l'Occident
d'abord au bien de l'État avant de s'attarder soit de passage et use de ses pouvoirs pour
à celui de l'individu». La présence de Moore cavalier: «Kazam's time has come. It is améliorer une situation ou transformer
ouvre les yeux de la jeune avocate qui avoue written!»- «Nothing is written», répond l'idéologie d'un peuple, comme le fait
avoir été aveugle et muette mais qui, grâce à Lawrence. «I shall be at Aqaba. THAT is Lawrence auprès de son compagnon Ali.
lui, «ne désire plus être silencieuse à présent». written». En effet, Lawrence sauve le pauvre Dans Indiana Jones and the Temple of
En s'adressant à la cour, l'avocate essaie de homme de la sécheresse et de la mort pour Doom (1984) le héros américain (Harrison
sensibiliser les jurés en déclarant que c'est revenir triomphant sous les exclamations des Ford) arrive miraculeusement dans un petit
une vie humaine qui est en jeu, et non celle Arabes pour qui, à présent, rien n'est écrit si village indien dont on a volé les pierres sa-
d'un Américain ou d'un Chinois. L'Améri- l'homme ne l'écrit pas lui-même. Lawrence crées et kidnappé les enfants. Les pauvres vil-
cain a fait découvrir à la Chinoise le pouvoir devient El Awrence, il porte la tunique blan- lageois voient en Indiana Jones et ses acolytes
de la liberté individuelle et de l'expression; il che traditionnelle au lieu de son uniforme l'espoir d'être sauvés du malheur qui les ac-
gagne sa cause et retourne au pays natal à la militaire. Son identité se transforme et il de- cable. En effet, Indiana parvient à éliminer
fin du film. vient membre de la tribu d'Ali. L'autorité l'armée qui protège un temple sacré et à sau-
L'homme blanc de l'Occident ressort plus impérialiste de Lawrence face à un peuple ver de pauvres innocents d'un rituel barbare,
fort de ces aventures à l'étranger et affirme sa qu'il juge petit ne lui fait pas perdre le respect à restituer les pierres magiques au village et à

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ramener à leurs mères respectives les enfants provoque une réaction plus forte face à la hension et, sans aucun doute, de respect pour
emprisonnés et utilisés comme esclaves. Ce représentation arbitraire des peuples étran- la différence d'un peuple envers l'autre. Les
regard admiratif envers le sauveur civilisé et gers et de leurs cultures. médias popularisent ces conflits et sont les
fort renforce la puissance de l'individu et dé- premiers bastions des guerres intellectuelles
fie les paroles sacrées et les traditions des De l'Est à l'Ouest et culturelles que se livrent les pays de l'Ouest
cultures anciennes. Le cinéma américain a ses bons et ses mé- et de l'Est.
Le gouvernement thaïlandais a longtemps chants. Le scénario se base sur cette confron- La première séquence de Rising Sun
hésité avant d'autoriser la 20lh Century Fox à tation pour ensuite faire évoluer le bon vers (1993) donne le ton à une autre forme
filmer Anna and the King sur son territoire une résolution qui saura plaire à un public d'orientalisme au cinéma, cette fois-ci parti-
après avoir lu le scénario qu'il considère dé- avide de héros, d'aventure et de romantisme. culière au cinéma américain qui, de façon
gradant pour la monarchie thaïlandaise. Le Lorsqu'il s'agit d'y ajouter du piquant, les raciste, s'attaque aux cultures qui représen-
film doit mettre en vedette Jodie Foster et scénaristes jouent généralement la carte cul- tent une menace pour les États-Unis. Ici, ce
raconte l'histoire d'Anna Leonowens, une turelle pour trouver un méchant qui nous sont les cultures de l'Orient et de l'Asie qui
Anglaise invitée à la cour de Siam au XIXe soit étranger, dont il faille apprendre les qua- viennent déranger l'ordre établi par les lois et
siècle pour enseigner l'anglais aux enfants du lités et les défauts; on doit s'adapter à sa fa- normes américaines. Dans un bar karaoke du
roi Mongkut. Le Thai Film Board a déjà re-
fusé le scénario deux fois, n'acceptant pas la
façon dont l'ancien roi thaï y est ridiculisé. Le
scénario est basé sur les mémoires de
Leonowens, que les Thaïlandais accusent
d'avoir dressé un portrait faux de leur roi, en
le présentant comme un sauvage, et préten-
dant avoir été à l'origine de sa transforma-
tion de despote oriental en un homme mo-
derne civilisé. Des barrières se dressent donc
devant la production de films orientalistes et
peu objectifs dans leur représentation de cul-
tures non occidentales. Le cinéma américain
parvient tout de même à répandre des images
stéréotypées du monde extérieur au sien,
montrant une Amérique technologiquement
avancée par rapport aux autres pays, que l'on
voit coincés dans des images traditionnelles.
Ce sont là les images qui façonnent déjà la
culture populaire américaine.
Les technologies modernes et le sacrifice
de l'individu sauvent ainsi le monde dans L'Amant
Armageddon ( 1998), alors que l'humanité est
menacée par une énorme comète. Heureuse- çon de combattre, puis utiliser ses armes cœur de Los Angeles, Eddy Sakamura s'amuse
ment, Bruce Willis est là pour nous sauver. pour le vaincre. à chanter. Une superbe blonde, fatiguée de
Alors que la fin du monde approche, la ca- Lesfilmsreprésentent les ennemis de l'Est l'entendre, sort du bar. Furieux, Eddy court la
méra de Michael Bay réduit la Chine a une de façon caricaturale de manière à justifier rattraper, alors qu'à l'écran continuent de
simple image sombre de quelques cabanes en leur déclin et leur mort, donnant en même défiler les paroles d'une chanson américaine
bois délabrées, placées au bord d'une rivière, temps une image parfois erronée des cultures sur un fond d'images tirées d'un western bi-
où s'entassent des gens en lambeaux. De visées ou mises en valeur comme source du don: «I want to ride the ridge where the West
même pour les Islamistes, dont les prières mal. On retrouve dans les cinémas européen commences». Les cultures tant rabaissées par
autour des mosquées sont jugées inutiles face et américain des exemples innombrables de le grand homme blanc pénètrent à leur tour
au destin. Malgré la persistance d'images représentation presque raciste de l'Orient et dans le territoire de celui qui savait s'imposer
fausses et discutables, les dernières années de l'Asie. Depuis les premiers contacts entre une image de supériorité face à l'Autre.
ont laissé voir que l'orientalisme au cinéma a l'Occident et l'Orient, la difficulté des cultu- Rising Sun a été réalisé après que le Japon ait
ses limites. Surtout en Amérique du Nord, où res à s'entendre et les conflits qui en décou- racheté de grandes compagnies américaines
l'émancipation des communautés ethniques lent témoignent d'un manque de compré- comme Columbia Pictures ou le Rockefeller

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gereuse qu'il faut éliminer. Il suffit d'analyser d'autres films tels Rush Hour (1998) ou
le dernier épisode de la saga distillée des Rising Sun (1990) est l'utilisation (coïnci-
Lethal Weapon, alors que le duo Gibon/ dence?) d'un acteur africain-américain pour
Riggs-Glover/Murtough s'attaque à un maî- le rôle du policier désigné pour mener des
tre des arts martiaux interprété par Jet Li. enquêtes impliquant des Asiatiques. Chris
Riggs se moque de la tenue pyjama de Li en Tucker doit accueillir Jackie Chan à l'aéro-
scandant de son air effronté «Enter the drag- port de Los Angeles et détourner son atten-
queen», pour vite se rendre compte de la tion pour l'empêcher de se mêler à une en-
puissante technique de combat de ce dernier. quête. Tucker suppose que ce dernier ne
Dans Lethal Weapon 4 (1998), les Chinois comprend rien à l'Anglais et le traite comme
sont des personnes violentes qui tuent froide- un enfant qu'il faut surveiller par peur de le
ment et sans remords. Un élément déclen- perdre dans la foule américaine. Tucker com-
cheur justifiera la vengeance. Ici, le person- mence par parler lentement pour que son
nage de Jet Li étrangle le père d'une famille nouveau partenaire ait le temps de capter les
que Murtough avait hébergée illégalement mots qu'il prononce. Mais ce dernier ne
pour éviter qu'elle ne devienne esclave aux bronche pas. Il décide plutôt de s'enfuir pour
mains des méchants. Automatiquement, le remplir la mission pour laquelle il a été ap-
spectateur ne demande qu'à être vengé, pelé en Amérique. Wesley Snipes est appelé à
s'identifiant déjà à Riggs et à Murtough, les faire enquête sur le meurtre d'une blonde
bons du film et les défenseurs de l'ordre dans dans la salle de conférence d'un immeuble
M. Butterfly une Amérique corrompue par l'étranger. japonais. Avec un vieux capitaine ferré en
Lethal Weapon 4 est le dernier film amé- matières japonaises (Sean Connery), il par-
ricain à présenter de façon critique les Chi- viendra à élucider l'affaire, le meurtre étant le
Centre à New York. L'Asie a un pouvoir éco-
nois. Un phénomène intéressant présent dans résultat d'une conspiration politique et éco-
nomique qui fait peur et le cinéma prend,
dans le film de Philip Kauffman, une dimen-
sion éducative en divisant les rôles en trois
positions différentes: Harvey Keitel est un flic
raciste qui ne tolère pas que les Japonais se
croient chez eux en Amérique; à l'opposé,
Sean Connery suit un style de vie asiatique,
ce qui lui permet de faire affaire avec les Ja-
ponais et d'obtenir ce qu'il veut en suivant un
code de relations propres aux Asiatiques et
étranger aux Américains. Wesley Snipes se
trouve entre les deux: il respecte les cours
culturels de Connery qui devient son sempai,
tout en suivant les ordres de son chef de po-
lice qui veut à tout prix retrouver le meur-
trier.
L'Autre sert, entre autres, à rendre une
image de soi-même qui, à travers le cinéma,
permet à des centaines, voire des milliers de
personnes, de s'identifier aux personnages
présentés. Sans vouloir attitrer la propagande,
l'orientalisme au cinéma devient dangereux,
surtout à mesure que la loi de la rectitude
politique rend très sensible l'utilisation de
personnages non-occidentaux et non-blancs.
La moquerie est toujours punie, et le héros
ne respecte l'autre qu'après en avoir constaté
la force. L'ennemi est, à prime abord, faible et
Lawrence of Arabia
ridicule; puis il représente une menace dan-

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nomique. La présence d'un afro-américain pour rétablir l'équilibre d'un héros déchu, visé au centre d'un stade tous les membres de
efface toute allusion éventuelle au racisme trahi par le système américain menacé par la la communauté islamique, jusqu'à ce que le
des réalisateurs américains à l'égard des Japo- violence des groupes ethniques. FBI et l'armée ne trouvent la source meur-
nais et des Chinois. Les États-Unis ont changé d'ennemi dans trière. De nombreux groupes islamiques et
On essaie sans doute de faire en sorte que les années 90. Cette fois, dans The Siege musulmans comme le Conseil des relations
les incidents qui ont suivi la sortie en salle de américano-islamiques, ont organisé des ma-
Year of the Dragon (1985) de Michael nifestations à l'entrée des cinémas pour dé-
Malgré les intentions du cinéma
Cimino, ne se répètent pas. Le film traçait un noncer le préjudice à l'égard du peuple isla-
portrait purement raciste et discriminatoire américain, l'orientalisme mique en général et les éléments provoca-
de la communauté chinoise de la ville de New demeure présent même si ce teurs du film. Les Islamistes sont décrits
York, décrivant la nature violente et dange- thème est difficile à percevoir comme une masse dangereuse qui menace le
reuse de ce groupe ethnique qui prenait de dans des films de plus en plus style de vie américain et la paix, accomplis-
l'importance à cette époque. Les Chinois multi-ethniques. À ces fins, les sant des attentats meurtriers pour des raisons
sont, dans le film, des gens dangereux qui cultures étrangères peuvent très vagues. Le film associe au terrorisme le
menacent la paix de la ville de New York. Le récit du Coran et le nettoyage qui précède les
servir de toile de fond sans
policier en charge est Stanley White (Mickey prières, image qui pourrait affecter la popula-
Rourke), ancien officier de marine et vétéran
pour autant faire l'objet d'une rité des Islamistes aux États-Unis. Certains
de la guerre du Vietnam, défenseur de l'Amé- critique ou d'un fantasme craignent une montée raciste envers les grou-
rique libre et prospère, qui s'impose dès son quelconque, servant simplement pes islamistes. Encore une fois, non seule-
arrivée dans le quartier chinois. La séquence à la continuation de l'histoire, ment l'enquêteur principal est un Afro-amé-
du bureau d'un des patrons du réseau chinois établissant un repère géogra- ricain (Denzel Washington), mais en plus,
est tout à fait éloquente: White veut faire sa- phique justifié dans le déroule- son bras droit est musulman (Tony Shal-
voir aux Chinois qui est le patron en terri- houb). On essaie ainsi, tant bien que mal,
ment de l'histoire.
toire américain, éliminant toute possibilité d'effacer tout soupçon de racisme envers un
d'entente préalable avec les policiers peu pra- groupe ethnique.
tiques de la ville de New York. Le personnage (1998) d'Edward Zwick, le groupe ethnique
de John Lone essaie de faire comprendre à qui menace la paix de New York est islami- Pour un cinéma global
White que les traditions chinoises ne corres- que. Un groupe de cellules terroristes sème la Malgré les intentions du cinéma américain,
pondent pas aux attentes des Américains. terreur par une série d'attentats, obligeant le l'orientalisme demeure présent même si ce
White s'en moque, fatigué d'entendre «the gouvernement américain à mettre en vigueur thème est difficile à percevoir dans des films
Chinese this, the Chinese that...». Le meurtre la Loi des mesures de guerre afin de se débar- de plus en plus multi-ethniques. À ces fins,
de la femme de White est un élément déclen- rasser une fois pour toute de l'élément per- les cultures étrangères peuvent servir de toile
cheur qui, à nouveau, demande à être puni turbateur. On enferme dans un camp impro- de fond sans pour autant faire l'objet d'une
critique ou d'un fantasme quelconque, ser-
vant simplement à la continuation de l'his-
toire, établissant un repère géographique jus-
tifié dans le déroulement de l'histoire. Le
méchant Chinois kidnappe la jolie blonde
québécoise. Heureusement IXE-13, un mon-
sieur Glad James-bondesque, sauve la vie de
la jeune fille et affronte ensuite le petit
homme aux yeux bridés et portant une tuni-
que que l'on devine chinoise. Le cinéma qué-
bécois établissait ainsi une image stéréotypée
de celui qui n'est pas nous, qu'il vienne
d'Asie, d'Europe ou d'Afrique. IXE-13
(Jacques Godbout, 1971), comédie musicale
burlesque tirée d'un roman-feuilleton des
années 50, oppose ce grand héros séduisant et
invincible à des ennemis qui, enveloppés de
leur costume traditionnel, ne font pas le
Heaven and Earth
poids.

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cultures pour former un tout homogène dans


sa diversité. Les écritaux en Japonais et la fi-
gure d'une jeune asiatique maquillée à la
mode traditionelle créent un lien entre le
présent et le futur, jouant avec des repères
réels et multiples pour rendre l'histoire et
l'espace accessibles à tous. C'est un futur
immédiat qui peut aussi bien se réaliser au
cœur de Los Angeles, de Paris, de Montréal
ou de Tokyo.
La vision futuriste n'a pas de limite spa-
tiale. L'environnement est partagé afin de
nous contenir tous. Cette notion d'espace est
également abordée dans Until the End of the
World (1991) de Wim Wenders, alors qu'un
homme fait le tour du monde pour mettre au
point une machine qui permettra aux aveu-
gles de voir. Le héros, interprété par William
Hurt, traverse plus de quinze villes pour ac-
complir son étrange mission. Ce film futu-
riste se sert de l'espace terrestre pour mener
à bien son projet humanitaire dont pourront
Apocalypse Now
bénéficier les aveugles du monde entier. Un
passage mémorable dans un capsul-hotel de
Nô (1998), de Robert Lepage, présente si cet univers est rattaché aux langages de cul- Tokyo capte l'euphorie d'une ville constam-
subtilement l'histoire d'une femme qui, alors tures différentes. La science-fiction est un ment en mouvement, où la foule justifie l'es-
qu'elle joue dans une pièce de théâtre au pa- genre qui peut se permettre d'explorer l'évo- pace restreint.
villon canadien de l'exposition universelle lution des peuples et mélanger les langues et L'orientalisme au cinéma est toujours pré-
d'Osaka de 1970, découvre qu'elle est en- les personnages pour créer un monde qui sent mais plus délicat à gérer. Et il devient
ceinte d'un homme resté au Québec, qui, à n'est pas encore le nôtre. Tykho Moon difficile de ne pas tomber dans le piège des
son insu, collabore à la Crise d'octobre en (1997), le premier film d'Enki Bilal, raconte images auxquelles le spectateur est habitué et
aidant les felquistes. Entièrement filmé à l'histoire d'Anikst, un homme que l'on re- à travers lesquelles il découvre le monde qui
Montréal, le film ne se sert pas des Japonais cherche car il est le seul à posséder les orga- l'entoure. Le cinéma est un art universel qui
comme toile de fond exotique mais plutôt nes nécessaires à une greffe qui pourrait sau- peut subtilement passer des messages sans
comme créateurs d'espace rendant difficile la ver la vie du dictateur Mac Bee, dirigeant de que l'on s'en rende compte, qui nous abreuve
communication entre la femme et son petit la lune. Du français, de l'anglais au japonais, d'images que l'on retient et que l'on recon-
ami. Ce besoin d'espace est également utile Anikst rencontre des personnages uniques naît une fois reproduites. Le cinéma orienta-
pour le fil conducteur du Violon Rouge dont la nationalité n'a aucune importance liste devient une forme de marketing qui
(1998) de François Girard, film qui raconte sur la lune. Tous peuvent être dénonciateurs: envoie des signaux qui font réagir notre mé-
l'histoire mystérieuse d'un fameux violon qui du portier de l'hôtel au garagiste hindou. moire sans que l'on ait besoin de réfléchir
fait l'objet d'études et qui est presque devenu L'important est de s'en sortir. Un thème que pour reconnaître l'Inde, la Chine, l'Afrique, le
un mythe. L'instrument voyage de pays en Blade Runner (1984) a introduit en force en Japon ou le Moyen Orient. Les films sont de
pays, en passant par la France, l'Italie, l'Alle- faisant jouer des personnages de toutes les plus en plus rapides et ne prennent plus le
magne et la Chine. Encore une fois, le passage nationalités, ayant chacun un rôle précis dans temps d'expliquer la raison d'être de telle ou
en Chine sert à colorer l'exotisme de l'his- le développement de l'histoire, que ce soit le telle condition. Il nous faut l'absorber poser
toire, mais sans se distinguer particulière- marchand de soupe japonais qui s'improvise de questions. L'orientalisme au cinéma tend
ment des autres périodes historiques présen- interprète lorsque Gaff (Edward James des pièges dangereux dans lequel il ne faut
tées dans ce scénario équilibré. La passion lie Olmos) vient chercher Deckard (Harrison pas tomber. Q
les peuples du monde qui découvrent Ford), ou le vendeur de serpent indien, ou le
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