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École pratique des hautes études,

Section des sciences religieuses

La Samarie et les origines de la mission chrétienne. Qui sont les


άλλοι de Jean, IV, 38 ?
Oscar Cullmann

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Cullmann Oscar. La Samarie et les origines de la mission chrétienne. Qui sont les άλλοι de Jean, IV, 38 ?. In: École pratique
des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire 1953-1954. 1952. pp. 3-12;

doi : https://doi.org/10.3406/ephe.1952.17719

https://www.persee.fr/doc/ephe_0000-0002_1952_num_65_61_17719

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LA SAMARIE

ET LES ORIGINES DE LA MISSION CHRÉTIENNE

QUI SONT LES AAAOI DE JEAN, IV, 38?

Dans l'évangile selon Matthieu (chap. x, 5), Jésus dit à ses disciples :
«N'entrez pas dans les villes des Samaritains:). Est-ce à dire qu'il
partage la haine du peuple juif pour la Samarie, ce pays du syncrétisme
religieux où un judaïsme tronqué seulement avait trouvé sa place (i)?
Nous savons que les Samaritains ne reconnaissaient que le Penta-
teuque dont ils avaient d'ailleurs modifié le texte (a), qu'ils rejetaient
le culte du temple à Jérusalem et qu'ils offraient leur propre culte
sur le Garizim (3), même après que le sanctuaire qu'ils y avaient érigé
eut été détruit en 128 av. J.-C. par Jean Hyrcan (à).
La recommandation de Matth., x, 5, est précédée de cette autre :
« N'allez pas du côté des païens. 5) II est certain que ce n'est pas un
préjugé national qui a dicté à Jésus cet ordre aux disciples de ne pas
étendre leur mission aux païens, mais que c'est le respect pour le
plan de Dieu qui veut que «le salut prenne son point de départ chez
les Juifs» (Jean, iv, 29). Ainsi, malgré l'interdiction de Matth., x, 5,

(1) Sur la Samarie voir E. SchTrer, Geschichte des judischen Volkes im Zeitalter
Jesu Christi, 4, Àufl., 1907, p. 19 et suiv. — J. A. Montgomery, The Samaritans,
1907. — A. E. Cowley, The Samaritan Liturgy, 1909. — J. E. II. Thomson, The
Samaritans, 1919. — E. Hakfeli, Geschichte der Landschaft Samarien von 722 v.
Chr. bis 67 n. Chr., 1922. — M. Gaster, The Samaritans, 1926. — J. Jeremias,
Die Passahfeier der Samaritaner, 1 9 3 2 .
(2) Le premier sacrifice en Canaan (Deut. xxvn, 4) n'aurait pas eu lieu sur le
mont Ebal, mais sur le Garizim, montagne de la bénédiction (Dt. xi, 29; xxvn, 12).
(3) Jos. Ant., xiii, 2, 3; xm, 3, 4; xvm, h, 1, Ev. Jean, iv, 20.
(à) Jos. Ant., xm, 9, 1.
J. 302806. 'J
il peut prédire d'autre part que «plusieurs viendront de l'Orient
et de l'Occident et seront à table avec Abraham, Isaac et Jacob dans le
royaume des cieux, tandis que les fils du royaume seront jetés dans les
ténèbres du dehors 35 (Matlh., vin, 1 1 ; Luc, xm, 29) ; et que «les gens
de Ninive se lèveront contre cette génération et la feront condamner»
(Matlh., xii, ai ; Luc, xi, 32).
Il en est de même pour l'attitude de Jésus à l'égard de la Samarie.
L'évangile selon Luc qui ne rapporte pas la parole de Mat' h., x, 5,
attribue d'ailleurs à Jésus l'intention de faire au moins une halte en
Samarie au moment où il se rend à Jérusalem. Lorsque les disciples,
en présence du refus des Samaritains de le recevoir, lui demandent
de faire descendre sur eux le feu du ciel, Jésus les reprend (Luc,
ix, 5i et suiv.). Dans l'évangile selon Luc (chap. x, 3o et suiv.), nous
lisons aussi la parabole du bon Samaritain qui, implicitement,
condamne les préjugés de race. C'est encore dans l'évangile selon Luc
que parmi les dix lépreux guéris par Jésus, seul le Samaritain se
prosterne devant lui pour lui rendre grâces (Luc, xvn, 1 1 et suiv.). Le
troisième é\angile s'intéresse donc particulièrement aux rapports entre
Jésus et la Samarie.
Nous savons qu'après la mort du maître, les apôtres ont inauguré la
mission parmi les païens. Mais le livre des Actes nous apprend que
celle-ci a été précédée précisément de la mission en Samarie. Celle-ci
a frayé la voie pour ainsi dire à la prédication de l'é\angile aux païens.
Nous pouvons donc aller jusqu'à dire que la Samarie a vu les débuts
même de la mission chrétienne. Pour la première fois, l'évangile est
entré ici dans un pays qui ne faisait pas partie de la communauté juive.
Une importance primordiale revient donc à cette mission.
Les chrétiens allant en Samarie, comme ceux qui, plus tard,
inauguraient la mission parmi les païens, étaient convaincus de ne pas se
mettre en contradiction par là avec la volonté de Jésus. L'évangile
selon Matlh., xxvm, 19, nous rapporte des paroles par lesquelles le
Ressuscité ordonne aux disciples «d'enseigner toutes les nations»,
et dans Actes, I, 8, Jésus apparaissant aux siens leur prédit qu'ils
seront «ses témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et en Samarie
et jusqu'aux confins de la terre». L'idée que l'évangile doit être prêché
aux païens avant la fin, fait d'ailleurs partie du fonds commun des
croyances du christianisme primitif (1). La Samarie représentait la
première étape de l'exécution de ce plan divin. Il était d'autant plus
important pour les premiers chrétiens d'avoir la certitude d'agir selon
la volonté du Christ en se rendant dans ce pays.
Cette question nous paraît être l'une des nombreuses
préoccupations de l'auteur de l évangile johannique. D'une façon générale, cet
évangéliste poursuit le but de présenter dans une même perspective
le Christ de l'Eglise et Jésus historique, de retracer la ligne qui va de
la vie de Jésus aux diverses manifestations de la vie de l'Eglise. Nous
avons essayé de le montrer précédemment pour le culte de l'Eglise (a).
Mais le culte n'est pas la seule manifestation de cette vie. A côté d'elle,
il y a précisément la mission. Aussi constatons-nous dans le quatrième
évangile, dans sa façon de raconter la vie de Jésus, un intérêt
particulier pour l'œuvre missionnaire. Au chapitre xn, 20 et suiv., l'auteur
introduit les Grecs qui expriment le désir de voir Jésus. Celui-ci refuse
leur demande en parlant de la nécessité préalable de sa mort et de sa
glorification. LY'vangélisfe veut insister par là sur le fait que, selon la
volonté de Jésus lui-même, la mission parmi les païens ne devait être
inaugurée qu'après sa mort.
Mais il s'intéresse plus spécialement à l'origine même de la
prédication de l'évangile en dehors du peuple juif : la mission en Samarie.
H veut mettre en évidence qu'elle aussi a pour auteur Jésus lui-même
bien que, de son vivant, il ait recommandé aux siens d'éviter « les villes
des Samaritains». Le chap. iv raconte la rencontre entre Jésus et la
Samaritaine. Leur entretien lui fournit d'une part l'occasion de parler
du vrai culte, et en esprit et en vérité?:, opposé à la fois au culte juif
du Temple de Jérusalem et au culte samaritain du Garizim (v, 20 et
suiv.). Mais ce qui l'intéresse autant dans ce récit, c'est le fondement
même de la mission en Samarie par Jésus. Il répond à la question qui

(1) Voir 0. Cuumann, Christ et le temps, 19^7 p. 1 1 1 et suiv.


(2) 0. Cillmann, Les sacrements dans l'évangile johannique, La vie de Jésus et le culte
de V Eglise primitive, ig5i.
certainement a été soulevée parmi les premiers chrétiens : la mission
dans ce pays semi-juif, si infidèle au plan divin, est-elle voulue du
Christ?
Nous ne pensons pas que pour l'auteur la femme samaritaine ne
soit qu'un personnage fictif, une figure pour la Samarie. 11 est plus
probable que, comme dans tout l'évangile, l'évangéliste réunit ici
les deux choses : une tradition de la vie de Jésus et sa signification
pour l'Eglise ( 1 ). Ainsi l'évangéliste attribue dans tout ce récit en même
temps un rôle typologique à la Samaritaine. Les cinq maris qu'elle a
eus et le mari actuel qui .« n'est pas son mari n correspondent,
quoiqu'on en ait dit, trop bien à la situation dé la Samarie décrite dans
II Rois, xvn, 2 4-34 et Jos. Ant., ix, là, 3 pour que ce rapprochement
qui s'impose ait pu rester étranger à l'esprit de l'évangéliste (a).
En effet, selon ces passages, après la destruction du royaume du Nord,
cinq tribus babyloniennes furent transplantées en Samarie. Elles
emportèrent leurs divinités (3), mais adoraient ensuite également

(i) Voir 0. Cillmann, Les sacrements dans l'évangile johannique, p. 9 et suiv.


(a) Entrevu déjà par un copiste du xin0 siècle (voir E. Nestlé, Die fûnf Manner
des samaritanischen Weibes, dans Zeitschrift fur die neutestamentliche Wissenschaft,
igo4, p. 166 et suiv.), il est attribué à l'évangéliste par W. Baueh, Bas Johannes-
evangelium, 3e éd. ig33, p. ^5; E. C. Hoskyns, The four t h Gospel, 19^7, p. 24a ;
H. Strathmans, Dus Evangelium nach Johannes (Das New Testament Deulsch), 19^1,
p. 84 et d'autres; M. J. Lagrange, Evangile selon suint Jean, 19 48, p. liO;
J. H. Bernard, The Gospel according to St. John (I. C. C.), 1928, vol. I, p. 1 A3 et suiv. ;
W . F. Howard, The Fourth Gospel in Récent Criticism and Interprétation, ig3i,p. 1 8 4 et
suiv. et R. Bultmann, Das Evangelium des Johannes, 1 g4 1, p. 1 38, n. 4, insistent sur
les difficultés de ce rapprochement (voir la note suivante). Dans notre ouvrage
sur les sacrements dans l'évangile johannique, ig5i, p. 54, nous nous étions
exprimé nous-même d'une façon réservée à l'égard de cette interprétation qu'il
nous paraît difficile aujourd'hui de contester, sans nier pour cela l'autre
signification que l'évangéliste semble attribuer à ce trait.
(3) Le fait relevé, entre autres, par W. F. Howard et R. Bultmann, que deux des
cinq tribus emportèrent deux divinités de sorte qu'on arriverait à un total de sept
et non de cinq divinités n'a pas l'importance que ces critiques lui attribuent. Dans
leur utilisation de l'Ancien Testament, les auteurs chrétiens ne s'embarrassent
jamais de détails de ce genre.
7

Yahvé. Les rapports matrimoniaux de la femme dont la mention


poursuit certes, dans l'ensemble du récit, encore un autre but, illustrent
fort bien, selon l'exemple du prophète Hosée, le culte illégitime de la
Samarie dont les habitants, selon Sir., l, 2 5-2 6, ne sont «pas un
peuple ». La conversion chrétienne de cette Samarie est préfigurée dans
l'épisode près du puits de Jacob, raconté dans Jean, iv. Les
Samaritains ont une certaine croyance messianique : ils attendent la venue du
Taeb (1) qui se manifestera dans un cadre purement terrestre. La
Samaritaine y fait allusion et Jésus lui dit : «C'est moi, celui qui te
parle» (chap. iv, 25 et suiv.).
Mais c'est l'épilogue du récit, les versets 3 1 et suiv., l'entretien avec
les disciples qui reviennent de la ville qui nous intéresse ici avant tout.
Au moment où les Samaritains de Sychar accourent (v. 3o), Jésus
regarde les champs étendus autour du puits de Jacob. Us lui suggèrent
la comparaison avec les champs de mission. L'image était courante pour
Jésus. Nous la trouvons dans le logion synoptique de Matlh., ix, 3 7
et suiv. sur la moisson et les ouvriers. En envisageant la mission en
Samarie, le Christ johannique pense au temps des semailles et à
celui de la moisson : «Ne dites-vous pas qu'il y a encore quatre mois
jusqu'à la moisson? 55 (v. 35). Nous savons qu'en Palestine les semailles
ont lieu en octobre ou novembre et la moisson en avril (2), de sorte que
six mois séparent généralement les semailles et la moisson. Les champs
que Jésus et ses disciples voient devant eux quatre mois avant la
moisson sont donc encore verts. Voici alors le sens de la parole de
Jésus : lorsqu'il s'agit des champs au sens propre, un certain laps de
temps doit s'écouler entre les semailles et la moisson; pour les champs
au sens figuré, les champs missionnaires, il n'en est pas ainsi. En
disant : «Levez-vos yeux 55, Jésus est censé montrer du doigt les
Samaritains sortant de Sychar qui, informés par la femme, viennent voir
ce qui en est de celui qui lai a révélé son passé. Il fait voir aux
disciples un champ où le temps des semailles et celui de la moisson

(1) A. Mehx, Der Messias oder Ta'eb der Samaritaner, 1910.


(a) G. Dalman, Arbeit und Sitte in Palâvhna. I, 1928, p. i6<4 et suiv., A i3 et suiv.
coïncident : dans ce champ, le temps où le blé est mûr est déjà là;
déjà les Samaritains accourent. Le verset 36 b le souligne : « Celui qui
sème et celui qui moissonne se réjouissent en même temps.»
Cependant la moisson que Jésus récolte au moment où affluent vers
lui les gens de Sychar n'est qu'une anticipation de la vraie moisson
qui sera réservée en Samarie aux apôtres, après la mort de Jésus. Donc
bien qu'en Jésus celui qui sème soit identique avec celui qui
moissonne, le vieux proverbe ( 1 ) cité au verset 37a quand même raison lui
aussi : et C'est un autre qui sème et un autre qui moissonne» (2). Il
dit vrai précisément à condition qu'on le réunisse avec l'affirmation
précédente sur la simultanéité de la joie de celui qui sème et de celui
qui moissonne. Car derrière les apôtres qui récolteront se trouvera
encore Jésus. Ainsi ce qui se passe près du puits de Jacob où Jésus
sème et moissonne en même temps se répétera lors de la mission que
les disciples organiseront en Samarie après sa mort. 11 est vrai que ce
seront les disciples qui moissonnent alors, mais ce sera encore le Christ
qui y sera à l'œuvre : èyà> àirérnsika. ù[ixs (v. 38).
Comme toujours, l'évangéliste trace la ligne qui va de la vie
historique de Jésus à l'Église du Christ. Les semailles (Jean, iv) et la
moisson (la future mission en Samarie) remontent à Jésus. L'évangéliste
veut dissiper les préjugés qui existaient au sujet de cette œuvre
missionnaire et qui étaient basés, probablement à tort, sur la parole
de Jésus rapportée par Matthieu : « N'entrez pas dans les villes des
Samaritains».
•Jusqu'ici le texte est relativement facile à interpréter. La situation
se complique au verset 38 b : « D'autres ont travaillé, et vous êtes entrés
dans leur travail ». Entre celui qui sème et ceux qui moissonnent une
troisième catégorie est donc introduite : «les autres» qui ont travaillé
— en Samarie — avant les apôtres. Qui sont ces aXXoi? Ils ne sauraient
être identiques ni avec ce celui qui a semé», Jésus, puisqu'il y a le

(1) Xoyos = proverbe; voir les références chez W. Bauer, op. cit., p. 7 A.
(9) L'idée seule est attestée. Voir les textes chez R. Bultmvnn, op. cit., p. i46,
n. 6.
g

pluriel, ni avec les apôtres qui moissonnent. N'oublions pas que le


Christ johannique se place ici au point de vue de l'Eglise du temps de
l'évangéliste puisqu'il parle, en employant le parfait (sio-eXyiXvôaTe),
de l'œuvre missionnaire qui sera accomplie seulement par les apôtres.
Par conséquent, il n'est pas nécessaire de penser ici, avec certains
Pères de l'antiquité (1), que suit M.-J. Lagrange (2), aux prophètes
ou aux justes de l'Ancien Testament, explication que rien ne suggère
dans le texte, encore moins à Jean-Baptiste, comme le propose
E. Lohmeyer (3). R. Bultmann se rapproche davantage de la solution
qui nous paraît s'imposer, en disant que ce sont tous ceux qui — avec
Jésus — sont des précurseurs dans le travail missionnaire. D'ailleurs,
Harnack a montré, avec raison, que dans les écrits chrétiens du
premier siècle xoitidoo a un sens technique désignant surtout l'activité
missionnaire [h).
Mais l'auteur ne pense-t-il pas à un fait précis? Il s'agit d'une
mission concrète, de la mission en Samarie. Qui sont alors ces
mystérieux missionnaires qui, en Samarie, ont frayé la voie aux
apôtres?
Nous pensons que le livre des Actes nous fournit la réponse. Nous
avons vu que l'évangile selon Luc s'intéresse plus spécialement aux
rapports entre Jésus et les Samaritains. Que nous apprend le livre
des Actes sur les origines de la mission en Samarie? Actes, vin, 1,
et vin, à et suiv, rapportent que l'œuvre missionnaire en Samarie fut
inaugurée par les Hellénistes, en particulier par Philippe, l'un des
«sept», et qu'après coup seulement, les apôtres Pierre et Jean sont
«entrés» — c'est vraiment le cas de le dire — «dans leur champ de
travail w : «les apôtres de Jérusalem ayant appris que la Samarie

(1) Origène, xiii, 00, 32.5 et suiv., Chrys., p. 198 a, Theod. Mops, p. io4 et
d'autres (voir W. Bauer, op. cit., p. rjh). 1
(2) Evangile selon saint Jean, 19^8, p. 120.
(3) Das Urchrislentum, ], 1 g3fî, p. 26, n. 3, suivant une suggestion de W. Bacon,
New and OU in Jésus' Relation to John [Journal of Bibl. Lit., 1929, p. 53 et suiv.).
(li) A. v. Harnack, Kokos, im friihchristlichen Sprachgebrauch [Zeitschrift fur die
neutestamentliche Wissenschaft, 1928, p. 1 et suiv.).
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avait accepté la parole de Dieu, envoyèrent auprès d'eux Pierre et


Jean» (chap. vm, \h).
Nous devrions, dans l'histoire du christianisme primitif, attribuer
une plus grande importance à ces Hellénistes de la première
communauté. Nous n'en connaissons au fond qu'un seul : Etienne. De
Philippe nous savons précisément qu'il a prêché avec d'autres membres
du même groupe l'évangile avec succès en Samarie ; nous connaissons
les seuls noms de leurs cinq collègues, et les autres restent pour nous
anonymes. Depuis longtemps, on a dit avec raison que la compétence
des sept devait dépasser les questions relatives à l'approvisionnement
et qu'en réalité ils devaient représenter pour le groupe helléniste
une autorité parallèle à celle des douze (i).
Le livre des Actes nous fait connaître dans le discours d'Etienne
(Actes, vu, 2 et suiv.) les idées théologiques particulières des
Hellénistes; ils condamnaient le culte du Temple. Etienne présente comme
le comble de l'infidélité du peuple juif la construction du temple par
Salomon, alors que «le Très-Haut n'habite pas dans ce qui est fait
de main d'homme » (2). Ce sont ces idées révolutionnaires qui valurent
à Etienne la lapidation par les Juifs, et elles sont à la base de la première
persécution des chrétiens. Celle-ci ne frappa pas toute l'Eglise de
Jérusalem, mais uniquement ce groupe des Hellénistes, partisans d'Etienne.
Il serait intéressant de savoir s'il existe un lien entre ces Hellénistes et
les membres de la secte essénienne que nous font connaître les textes
de Qoumrân. Les douze ne partageaient pas les idées des Hellénistes
sur le culte du Temple, et manifestement ils ne se sont pas solidarisés
avec eux au moment de la persécution. Aussi ne furent-ils pas inquiétés
et purent-ils même rester à Jérusalem (Actes, vm, 1).
Cette première persécution donna lieu à la première mission
chrétienne, qui est précisément la mission en Samarie. En effet, les Hellé-

(1) Voir S. G. F. BiundoK, The Fall of Jérusalem and the Christian Church, ig5i,
p. 89, 127 et suiv.
(2) Sur les antécédents de la polémique contre le temple, voir H. J. Schoeps,
Théologie und Geschichte des Judenchristentums, 19^9, p. 2 33 und M. Simon, Verut
Israël, 19A8, p. 56.
— 11 —

nistes expulsés de Jérusalem prêchèrent l'évangile dans les régions


où ils se réfugièrent, et le livre des Actes nous parle de leur activité
en Samarie. Pourquoi se sont-ils tournés précisément du côté de la
Samarie? Nous le comprenons parfaitement, lorsque nous nous
rappelons que les Samaritains rejetaient eux aussi le culte du Temple et que,
sous ce rapport, ils étaient proches d'eux. Quoi de plus naturel pour
ceux qui avaient été persécutés à cause de leur opposition contre le
Temple de Jérusalem que de se réfugier auprès de ceux que cette même
question séparait depuis longtemps des Juifs?
Ce l'ait a été d'une importance capitale pour l'expansion du
christianisme. Bien que, dans la suite, selon les indications de Justin Martyr (1)
et certaines traces renfermées dans le livre des Actes (chap. vin,
18 et suiv.), la religion simonienne paraisse avoir été une rivale
dangereuse pour la foi chrétienne (2), cette première mission parmi des
gens qui, sans être Juifs, étaient cependant apparentés à eux par
certaines croyances communes, formait la transition naturelle à la mission
parmi les païens.
Pierre et Jean n'avaient qu'à moissonner en Samarie où le véritable
«travail» missionnaire avait été accompli par ces «autres», les
Hellénistes pour la plupart anonymes. Pourtant, cela devait être décisif
aussi pour Pierre. Car, peu de temps après ces événements, nous lui
voyons, dans le livre des Actes, inaugurer la mission parmi les païens.
Pierre, qui toujours paraît avoir occupé une place intermédiaire entre
les partis, n'a-t-il pas été, dès ce moment-là, plus près des Hellénistes
que certains de ses collègues, en particulier Jacques? (3). Et n'aura-t-il
pas à son tour, un peu plus tard, le même sort que les Hellénistes?
L'histoire ne se répétera-t-elle pas, lorsqu'il sera emprisonné à Jéru-

(1) Apol., 1, 26, a et suiv; 1, 56; Dial. avec Tryph. 120.


(2) Voir L. Cerfaux, La gnose simonienne. Nos principales sources (Recherches de
science religieuse, 1926, p. 5 et suiv. et 1929, p. ^89 et suiv.).
(]) Voir 0. Cullmann, Saint Pierre. Disciple, apôtre, martyr. Histoire et théologie,
1 9 5 2 , p. 5 7 et W. Grundmann, Das Problem des hellenistischen Christentums innerhalb
der Jerusalemer Urgemeinde (Zeitschrift fur die neutestamentliche Wissenschaft, 1989,
P- «).
12

salem, tandis qu'il n arrivera rien à Jacques, de même qu'autrefois les


Hellénistes avaient été persécutés alors que les douze n'avaient pas
été inquiétés? Et n'est-ce pas la raison pour laquelle Pierre quittera
Jérusalem et que Jacques dirigera définitivement la communauté
dans la ville sainte?
Nous savons qu'il existe un rapport particulier entre l'évangile
selon Luc et l'évangile johannique. Aussi n'est-il pas étonnant que, sur
ce point aussi, le quatrième, évangile se rattache à la tradition
concernant le lien des Hellénistes avec la Samarie, dont le livre des Actes
nous a conservé les traces tout en minimisant son importance. L'auteur
du quatrième évangile s'est intéressé particulièrement à ces premiers
missionnaires. Il leur rend l'honneur qui leur est dû en soulignant
leur rôle d'initiateurs de la prédication de l'évangile parmi ces
Samaritains qui rejetaient, eux aussi, le culte du Temple de Jérusalem. Il
faut rappeler ici que, dès le début du livre, l'évangile johannique
s'occupe de la question du Temple (chap. n, i3 et suiv.).
Le reproche que les Juifs adressent à Jésus au chapitre vm, àS, atu
es un Samaritain», ne serait-il pas plus qu'une insulte vague? Ne
serait-ce pas une allusion au fait que Jésus lui-même, comme les
Samaritains, et comme plus tard les Hellénistes, avait été critiqué
pour son attitude à l'égard du culte du Temple?
Quoi qu'il en soit, l'essentiel pour l'auteur, dans Jean, iv, 33 et suiv.,
c'est de montrer que cette mission était voulue du Christ. Il en a jeté
les bases près du puits de Jacob. C'est lui qui est derrière les aXkoi,
ces vaillants missionnaires hellénistes. C'est lui qui dirige la mission
partout où l'évangile est prêché, aussi dans ce pays problématique
qu'est la Samarie.

Oscar Cullmann.

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