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QU'EST-CE QU'UNE LITTERATURE FRANCOPHONE?

Author(s): Jean-Louis Joubert


Source: Francofonia, No. 22 (Primavera 1992), pp. 19-29
Published by: Casa Editrice Leo S. Olschki s.r.l.
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/43015823
Accessed: 04-06-2017 17:08 UTC

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QU'EST-CE QU'UNE LITTERATURE
FRANCOPHONE? *

Jean-Louis Joubert

Si je pose cette question, en apparence futile: qu'est-ce qu'une


littérature francophone?, c'est parce qu'il me semble qu'une distinc-
tion sémantique intéressante s'établit actuellement dans la langue fran-
çaise entre, d'une part, la littérature francophone (comprenons: l'en-
semble des textes « littéraires » écrits en français) et, d'autre part, les
littératures francophones (les différents domaines littéraires de langue
française développés hors des strictes limites de l'hexagone).
Cette distinction n'est peut-être pas encore unanimement accep-
tée. A preuve les débats, voire la courtoise polémique, qui se sont
développés sur la dénomination du réseau de l'AUPELF-UREF (As-
sociation des Universités Partiellement ou Entièrement de Langue
Française), dont on m'a demandé d'assurer la coordination. Ce réseau
s'intitule: « réseau Littératures Francophones ». Dans mon esprit, le
pluriel indiquait qu'il s'agissait d'une coordination de chercheurs uni-
versitaires spécialisés dans l'étude des littératures de langue française
hors de France. Mais on m'a objecté, surtout au Québec, qu'il fallait
que ce réseau inclût la littérature française, sinon il témoignerait une
fois de plus de la propension française à rejeter vers d'accessoires
périphéries tout ce qui ne fait pas allégeance au modèle institué par
la métropole française.
A coup sûr, cette discussion témoigne d'un fait essentiel: le cen-
tralisme français, le pouvoir d'attraction-fascination de la capitale
parisienne, rejette nécessairement en marge ce que le volume de
l 'Histoire des Littératures de l'Encyclopédie de la Pléiade appelait
(en 1958) « littératures connexes et marginales », ce que l'on a bap-
tisé ensuite « littératures d'outremer » ou « d'expression française »,
ce que l'on tend à désigner aujourd'hui comme « littératures franco-
phones ». De ce point de vue, il existe une grande différence avec les

* Conférence prononcée à Bologne le 7 décembre 1991 à l'occasion du con-


grès organisé pour fêter les dix ans de « Francofonia ».

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pays de langue anglaise, espagnole ou portugaise. Il y a belle lurette


que Londres, Madrid ou Lisbonne ne sont plus centres uniques de
légitimation intellectuelle et littéraire dans leurs domaines linguis-
tiques.
Autre argument qui pourrait contester le projet d'ériger les litté-
ratures francophones en domaines autonomes d'étude: il est clair que,
depuis quelques décennies, nous sommes entrés dans une ère d'inter-
nationalisation de la culture. Les étiquettes nationales sont bien dé-
valuées pour définir des œuvres littéraires qui paraissent parfois quasi-
simultanément dans plusieurs langues et en de multiples endroits du
globe, et qui se répandent et se lisent presque instantanément de New-
York à Paris ou de Rome à Londres. Il est arrivé que certains écri-
vains soient contraints par l'histoire tumultueuse de ce siècle de chan-
ger de pays et de langue d'écriture. L'exemple de Nabokov vient
immédiatement sur les lèvres: faut-il le définir comme écrivain russe
ou comme écrivain américain, - à défaut de l'écrivain francophone
qu'il aurait pu choisir de devenir, et qu'il n'a été qu'élusivement?
A l'heure où s'effacent tant de frontières, il serait étrange de les
maintenir strictement, voire de les multiplier, dans le domaine lit-
téraire. Il faut accorder aux écrivains le droit d'émigrer et de passer
les frontières de pays et de langues en fonction de leur nécessité in-
térieure. On doit d'ailleurs constater que beaucoup d'écrivains venus
d'ailleurs se sont révélés solubles dans la littérature française: le
Suisse Jean-Jacques Rousseau, le Belge Georges Simenon, le Roumain
Eugène Ionesco, - et tant d'autres ...
La langue d'expression (comme aussi le choix de formes ou de
thèmes privilégiés) ne saurait fournir le critère nécessaire et suffisant
pour délimiter les contours d'un ensemble de textes formant « une
littérature ». Si une telle expression a un sens, c'est dans la mesure
où les textes littéraires se déploient dans le temps et l'espace: ils
sont écrits (et avant même leur inscription sur la page ou sur l'écran
du traitement de texte, ils ont pu connaître une lente gestation,
toute une préhistoire textuelle ...), puis ils sont édités, diffusés, lus
et peut-être appréciés (on peut tenter de retrouver les conditions de
leur réception par le public), ils sont critiqués (parfois par des criti-
ques professionnels qui en proposent des modes d'emploi), ils sont
censurés, occultés, retrouvés, quelques années ou quelques décennies
plus tard, etc. Bref, les textes entrent dans ce que j'appelle une
« circulation littéraire » et ils construisent ainsi un espace de mots et
de figures qui est sans doute ce qu'on désigne comme « littérature
nationale » ou « littérature régionale ». S'il existe des littératures fran-

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cophones qui ne se confondent pas dans le grand ensemble de la lit-


térature française, c'est sans doute à partir de ces critères (production,
diffusion, usage, j'allais dire consommation, en tout cas circulation des
textes) qu'on pourra les distinguer. Je propose donc de définir une
littérature francophone comme étant constituée par l'ensemble (né-
cessairement flou) des textes qui organisent un espace littéraire, arti-
culé sur un pays, une région ou une communauté, en en produisant
une image: une littérature francophone interroge ainsi et fonde l'iden-
tité de la collectivité qui s'y reconnaît, grâce à l'élaboration de my-
thes ou à l'exploration d'un imaginaire propre. Elle contribue donc
à construire le pays, la région ou la communauté où elle se déve-
loppe.
Le français des littératures francophones n'a donc pas pour vo-
cation particulière la célébration de l'universalité de la civilisation
française. Il n'y a rien de plus affligeant que les discours néo-riva-
roliens que se croient obligés d'entonner certains participants aux
manifestations de la francophonie. Chaque peuple, chaque commu-
nauté qui fait confiance au français et choisit de l'utiliser comme lan-
gue d'expression (parfois en corrélation avec d'autres langues) le
charge d'exprimer ses valeurs ou ses fantasmes, - ce que je désignais
il y a un instant par le mot ambigu de « mythes ».
L'institution scolaire a parfaitement compris le rôle fondateur que
peuvent jouer les littératures francophones. D'où la mise en œuvre
de politiques d'introduction des auteurs nationaux ou régionaux dans
les pays concernés. Cela a été le cas au Québec, où les cours de litté-
rature puisent maintenant très largement dans le corpus des écrivains
québécois. Même évolution en Afrique, où un colloque, réuni dès
1963 à l'université de Dakar, préconisait l'introduction des œuvres
littéraires négro-africaines dans les programmes d'enseignement afri-
cain. Ce qui n'a pas été sans incidences sur la « circulation littéraire »
des romans africains. Lorsque les romanciers noirs de la première gé-
nération, les Camara Laye, Mongo Beti, Ferdinand Oyono, Sembène
Ousmane, etc., ont publié à Paris, dans les années 50, leurs pre-
miers romans, ils visaient manifestement un public essentiellement
constitué par des lecteurs européens de bonne foi, sympathisant aux
efforts de libération des peuples colonisés. L'inscription de leurs textes
dans les programmes scolaires a d'abord considérablement multiplié
leurs tirages (avec passage de la plupart de leurs œuvres en collections
de poche) et surtout elle leur a acquis un nouveau public de lecteurs:
la jeunesse scolarisée africaine qui s'est ainsi réapproprié son patri-
moine littéraire. L'adolescent africain qui se découvre aujourd'hui le

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désir d'écrire prendra peut-être la plume sous le coup de la lecture


inspirante d'une œuvre littéraire africaine.
L'école a pour fonction (c'est un truisme maintenant de le répé-
ter) d'ériger en littérature, en classiques selon l'étymologie même du
mot, les textes qu'elle choisit pour les faire lire aux enfants.
Preuve supplémentaire et exemple du processus en cours de lé-
gitimation des littératures francophones: la commande effectuée par
l'A.C.C.T. (Agence de Coopération Culturelle et Technique), organis-
me exécutif des recommandations des sommets des chefs d'Etat et
de gouvernements ayant en comun l'usage du français, d'un manuel
de « littérature francophone » destiné à être largement difusé dans
les écoles secondaires des pays francophones, pour contrebalancer la
place longtemps prépondérante de la littérature française hexagonale.

Je voudrais simplement reprendre et développer quelques-uns des


points que je viens d'esquisser, en les illustrant par un exemple pré-
cis, et je vais prendre celui d'une littérature francophone qui m'est
familière: celle de l'île Maurice.

1) J'ai évoqué le flou des délimitations , la porosité des frontières :


les espaces littéraires échangent livres et écrivains.
Dans le cas l'île Maurice, le texte fondateur, matriciel, est le ro-
man de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie (préparé par le
Voyage à Vile de France (c'est l'ancien nom de l'île Maurice), récit
par lettres publié en 1773). Il est bien évident que ces œuvres de
Bernardin appartiennent de plein droit à la littérature française. Le
roman a été l'un des textes les plus lus en France pendant tout le
XIXe siècle, et jusqu'à aujourd'hui. Mais à l'île Maurice le roman a
connu une fortune particulière: il s'est peu à peu intégré à un fol-
klore mauricien partagé par tous, y compris par ceux qui ne l'ont
jamais lu. Dans le jardin botanique de Pamplemousses, on montre aux
visiteurs le tombeau de Paul et de Virginie, devenus personnages
historiques de la mémoire insulaire. Il existe de nombreuses éditions
locales du roman, et, ce qui est encore plus révélateur, des traduc-
tions locales en anglais et en hindi: comme s'il fallait que tous les
Mauriciens, même ceux qui ne lisent pas le français, puissent avoir
accès au roman. L'école mauricienne a d'ailleurs souvent inscrit ce
texte dans ses programmes: le tout jeune cursus universitaire de
français de l'Université de Maurice (il est ouvert depuis 1990) l'a
tout naturellement choisi comme texte de travail. Mais le plus si-
gnificatif est sans doute la réaction mauricienne lors de la parution

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de l'œuvre. Bernardin (qui avait séjourné à l'île de France et qui


y était personnellement connu) a été très sévèrement jugé par ses
premiers lecteurs mauriciens. L'un d'entre eux, Tomi Pitot de la
Beaujardière, lettré et personnage influent, publia une Réfutation de
Bernardin de Saint-Pierre : en fait, surtout une critique très vive du
discours anti-esclavagiste tenu par Bernardin, particulièrement dans
son récit de voyage où il ne ménage pas les blancs créoles de l'île
de France. Or cette Réfutation de Tomi Pitot peut être considérée
comme le premier texte « littéraire » produit et imprimé dans l'île
même par l'un de ses habitants. Elle a d'ailleurs soulevé beaucoup
d'applaudissements et elle fut rééditée, notamment en 1842.
Le passage de Baudelaire aux Mascareignes, et donc à Maurice, a
laissé des traces évidentes dans l'imagerie exotique des Fleurs du Mal.
Quelques-unes cependant échappent à beaucoup de lecteurs. Ainsi
dans le premier quatrain de La Vie antérieure> qui embarrasse sou-
vent les commentateurs:

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques


Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

N'y a-t-il pas une évocation de somptueuses maisons coloniales à


varangues (c'est-à-dire à galeries couvertes courant tout autour de
la maison)? En tout cas, ces vers de Baudelaire prendront pour le
lecteur mauricien une valeur plus suggestive que pour le lecteur eu-
ropéen.
Le cas d'Alexandre Dumas est encore plus curieux. Il publie en
1843 un roman, Georges, dont le cadre est l'île Maurice et dont le
héros éponyme est un jeune mulâtre, doué de toutes les qualités hu-
maines les plus remarquables. Cette apologie romanesque du mulâ-
tre trahit peut-être une confidence personnelle (la grand-mère de Du-
mas était une esclave noire de Saint-Domingue). En tout cas, à son
habitude, Dumas avait utilisé les services d'un nègre littéraire, - sans
doute un Blanc de l'île Maurice, en l'occurrence Frédéric Mallefille,
installé à Paris et connu comme auteur de pièces à succès, - et il
donne à Georges une remarquable couleur mauricienne à travers des
détails précis et historiquement exacts. Longtemps oublié, Georges
a été publié à nouveau, par les soins de L.-F. Hoffmann, dans la
collection de poche « Folio » en 1974. Or cette réédition a connu un
remarquable succès de librairie à Maurice. La presse en a beaucoup

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parlé. Les professeurs ont fait lire le roman à leurs élèves. Des dé-
bats sont nés sur sa possible identité mauricienne. Quelle que soit
la réponse donnée, Georges est alors entré dans la circulation litté-
raire mauricienne. Le roman est devenu l'une des composantes de
l'image littéraire de Maurice, et pour les Mauriciens eux-mêmes.
Ce que montrent ces quelques exemples, c'est qu'un texte ou
un écrivain peut avoir plusieurs appartenances identitaires. Bernardin
de Saint-Pierre est écrivain français en France, et écrivain mauricien
à Maurice. Les effets de lecture, de réception, d'utilisation des textes
autorisent de délivrer à une même œuvre plusieurs passeports lit-
téraires.

2) Une littérature francophone se définit par son déploiement


dans une circulation littéraire propre.
A l'île Maurice, l'imprimerie est installée depuis la fin du XVIIIe
siècle. Elle a d'abord servi à diffuser des textes officiels et des docu-
ments utilitaires. Mais dès le XIXe siècle, une véritable activité édi-
toriale s'est développée. Un libraire-éditeur comme Esclapon avait
réussi à constituer, dans la première moitié du XXe siècle, un fonds
éditorial de plusieurs centaines de titres d'auteurs mauriciens.
L'isolement insulaire a favorisé l'existence d'une presse abon-
dante et vivace (le journal « Le Cernéen », disparu dans les années
1980, a longtemps été l'un des plus vieux titres de presse de langue
française). Les journaux et les revues ont donné une large place à
des textes littéraires: une recherche bibliographique dans leurs som-
maires révélerait un aspect trop oublié de la production littéraire
mauricienne. Par la publication de leurs pages littéraires, ces jour-
naux ont contribué à faire exister la littérature mauricienne.
Il reste que la viabilité de l'édition locale reste très aléatoire.
De manière générale, c'est l'un des plus graves handicaps des ten-
tatives d'édition nationale dans le monde francophone hors de Fran-
ce: il n'existe nulle part un public potentiel suffisant permettant
de soutenir a lui tout seul une édition nationale. Or l'expérience
montre qu'il est très difficile, voire impossible de diffuser les livres
d'un pays à l'autre. La francophonie littéraire est condamnée à s'en-
fermer dans ses îles ou ses ghettos.

3) Les littératures francophones se particuliarisent en construi-


sant des mythes , en déployant un imaginaire spécifique.
Soit l'exemple de Malcolm de Chazal, étrange météore poétique,
découvert en 1947 par André Breton et Jean Paulhan. Il suffit de

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relire quelques-uns des aphorismes de l'écrivain mauricien pour re-


trouver le choc de ses premiers lecteurs européens:
L'eau a des mains, des bras, mais pas de poignets.
Les dents semblent toujours moins longues, du fait
qu'on a le regard court.
La couleur est le manche du pinceau des sons.
Violons des lèvres, cuivres de la peau, piano des dents.
Le corps humain est un visage au ralenti.
Les objets sont les fermoirs de la poche de l'espace.
Les sous-bois rendent la lumière joufflue.

L'assurance du ton, la violence des images avaient fasciné Bre-


ton et Paulhan lorsqu'ils avaient reçu par la poste ces textes de
Chazal. Impossible, apparemment, d'inscrire le poète mauricien dans
une filiation littéraire d'Europe. Paulhan, sensible à son goût de la
révélation oraculaire, l'avait décrété « occultiste sans tradition ». En
fait, nous savons aujourd'hui que Chazal appartenait à une famille
qui avait installé à Maurice une Eglise de tradition swedenborgienne
(qui avait d'ailleurs mené de vaillantes polémiques théologiques con-
tre les diverses religions chrétiennes). Et surtout, Chazal avait lu le
curieux ouvrage d'un savant réunionnais (correspondant de l'Acadé-
mie des Sciences de Paris), par ailleurs notaire et homme politique
(il a été maire de la ville de Saint-Pierre de la Réunion et prési-
dent du Conseil général de l'île) et remarquable visionnaire et « fou
littéraire », dont l'œuvre posthume, Les Révélations du Grand Océan
(publiée en 1927), construisait un étonnant mythe de la Lémurie.
Au point de départ, il y a une rêverie sur un continent primordial
disparu, la Lémurie , dont les îles de l'océan Indien seraient les seu-
les traces émergées. Ce continent aurait été le berceau de toute ci-
vilisation et sa langue (dont le malgache et le créole gardent l'em-
preinte encore vive) la langue originelle de l'humanité. Jules Her-
mann croyait pouvoir lire sur la falaise dominant la ville de Saint-
Denis de la Réunion des bas-reliefs sculptés par la main de préhis-
toriques géants lémuriens ... La lecture de l'ouvrage de l'érudit réu-
nionnais avait conduit Chazal à retrouver à Maurice la marque des
géants sculpteurs de montagne. Peu à peu, il avait construit une
cosmogonie dans laquelle son île natale devenait un lieu magique
absolu, révélatoire d'un système infini de correspondances. Au jardin
botanique de Curepipe, au centre de l'île, il avait connu l'expérience

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illuminante de « la fleur qui (le) regardait »; sur les plages du Sud


de Píle, il avait noté des poèmes dictés par les étoiles. Il devait
systématiser cette révélation lémurienne dans un ouvrage inspiré,
Petrusmok (1951).
Ce qui a fait le succès de ces beaux délires, c'est qu'ils pren-
nent sens dans la vision du monde insulaire. En fait, ils inversent
les dépendances australes. Les îles du bout du monde cessent d'ap-
paraître comme des terres perdues, à peine entrées dans l'histoire
du monde. Elles deviennent le centre même et l'origine absolue. La
découverte d'ancêtres lémuriens accomplit le désir d'autochtonie qui
habite les imaginations d'insulaires qui savent que leurs ancêtres
historiques ont débarqué tout récemment (même pas trois siècles pour
les plus anciens) sur des îles jusqu'alors désertes. Il est sans doute
plus satisfaisant de descendre de ces mystérieux géants lémuriens
que de pirates, de déclassés, d'esclaves ...

4) Encore convient-il de trouver une langue.


La rêverie de Jules Hermann et de Malcolm de Chazal s'articule
sur le sentiment de l'importance capitale de la langue comme véhi-
cule identitaire. La langue lémurienne originelle, encore présente dans
le malgache et le créole (et dont le français ne constitue qu'une
tardive efflorescence), est porteuse de cette identité gratifiante.
Dans les pensées et aphorismes qui composent son ouvrage le
plus connu {Sens plastique , publié chez Gallimard en 1947 grâce à
Jean Paulhan), Malcolm de Chazal part probablement d'un modèle
emprunté à la tradition orale créole: celui des sir andane s ou de-
vinettes (dont Jean-Marie Le Clézio a récemment procuré un déli-
cieux recueil). La sirandane propose une définition sous forme d'une
image surprenante: « De l'eau debout? ». La réponse sera: la canne
à sucre. Au lieu de procéder par interrogations, Chazal, lui, propose
ses définitions sous forme d'assertions impératives. Mais la forme
de ces brèves formules dérive du genre ancien de la sirandane:

La lune est la lampe-arrière du chariot-soleil.

Le nuage est un parapluie d'eau que baleine le


vent.

Une tentation fréquente des littératures francophones est le désir


de construire une langue d'écriture à partir de la pluralité linguisti-
que de ces espaces littéraires. Dans le cas de Maurice, le créole joue
un role dominant dans la vie quotidienne. Mais les tentatives pour

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y inventer une langue littéraire créolisée sont sans doute moins abou-
ties qu'à la Réunion (Axel Gauvin) ou à la Martinique (Patrick Cha-
moiseau, Raphaël Confiant).

5) Il est peut-être impossible de renier ses origines et de perdre


dans Y exil le souvenir d'une identité fondatrice. Comme si les écri-
vains venus d'ailleurs ne parvenaient jamais à se fondre dans la lit-
térature française.
Les exemples sont nombreux de ces Mauriciens de Paris qui
continuent d'être habités par l'île natale. Le poète Edouard Maunick,
arpenteur d'un exil devenu sa vraie patrie, ne cesse de basculer en-
tre l'île et l'ailleurs, et sa poésie naît de ce cheminement toujours
repris:
en cette île là-bas qui voyage sur mon corps d'ici

Loys Masson, débarqué en France en 1939, quand commençait


la guerre, devenu poète de la Résistance et, à la Libération, secré-
taire du Comité National des Ecrivains et rédacteur en chef de l'heb-
domadaire littéraire « Les Lettres françaises » (on ne saurait être
plus intégré à l'institution littéraire française), est pourtant revenu
à Maurice par le miracle de l'écriture, dans de superbes romans de
mer et d'angoisse (Le Notaire des noirs , Les Noces de la vanille ),
où l'on peut lire toute une culpabilité diffuse face au cancer de
l'esclavage et de ses suites.
Marie-Thérèse Humbert a donné avec A Vautre bout de moi le
roman le plus subtil de la société mauricenne, de ses cloisonnements
et de ses exclusions fondés sur de subtils critères d'appartenance
ethnique. Or, comme elle l'a elle-même raconté, elle avait commencé
par situer ce roman (l'histoire de deux jumelles dont l'une entraînera
la mort de l'autre) dans la campagne berrichonne (où elle habitait
alors). Mais le travail d'écriture n'avançait pas: il ne s'est débloqué
que lorsque la romancière eut choisi de changer le lieu de son ré-
cit, - comme si le roman savait mieux que la romancière que c'était
bien de Maurice qu'il était question dans cette rivalité de jumelles.
Dernier exemple, le plus surprenant peut-être: celui de Jean-Ma-
rie Le Clézio, né à Nice en 1940, très tôt reconnu (dès son pre-
mier roman, Le Procès-verbal) comme l'une des valeurs sûres de
la nouvelle littérature française. Il choisit volontiers des sujets voya-
geurs, avec Désert dont l'héroine vient du Sahara ou Le Rêve mexi-
cain , recueil d'articles témoignant de sa connaissance intime de la ci-
vilisation mexicaine. Or en 1985, quand paraît son roman Le Cher-

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cheur d'or , il revendique dans un entretien accordé au journal « Le


Monde » sa qualité d'« écrivain mauricien ». Il prolonge d'ailleurs
l'inspiration mauricienne de ce roman par la publication de son Voya-
ge à Rodrigues (évocation du séjour dans la petite île Rodrigues, dé-
pendance de Maurice, pour rassembler des documents préparatoires
au roman), puis par le recueil de Sir andane s.
En fait la mauricianité de Le Clézio s'était inscrite très discrè-
tement dans certaines des œuvres antérieures. Dans Le Procès-verbal
apparaissait un nom étrange, Léoville L'Homme, dans une suite de
noms propres (écrivains, penseurs ,.è) par ailleurs clairement identi-
fiables. Mais aucun des dictionnaires usuels de noms propres ne four-
nit de renseignements sur ce Léoville L'Homme: s'agit-il d'un pa-
tronyme inventé par le romancier pour sa valeur symbolique (l'ar-
chétype de l'humanité?). Il s'agit en fait d'un poète mauricien de
la fin du XIXe siècle, d'inspiration parnassienne, qui a surtout eu
le mérite d'être le premier homme de couleur mauricien à manifes-
ter un grand talent littéraire. L'introduction de ce nom connu des
seuls éventuels lecteurs mauriciens peut être une discrète signature
identitaire glissée par le jeune romancier.
Le succès du Chercheur d'or , qui romançait la vie du grand-père
de l'auteur, suscita à Maurice une petite polémique de la part de la
branche de la famille Le Clézio demeurée dans l'île, qui s'estimait
malmenée par la présentation romanesque de l'histoire familiale.
Si on considère dans son ensemble l'œuvre de Le Clézio, il est
clair qu'elle est commandée par le rêve d'un retour à une origine
mythique. De ce point de vue, les textes sur le Mexique se super-
posent étrangement à ceux consacrés à Maurice et Rodrigues. Comme
si le voyage du Mexique ne constituait qu'un long détour pour re-
venir à l'origine mauricienne. Il est par ailleurs troublant de ren-
contrer dans le Voyage à Rodrigues quelques pages qui présentent
comme une esquisse de la mythologie lémurienne, quand le roman-
cier s'émerveille devant des montagnes qui lui semblent façonnées par
l'homme. De Bernardin de Saint-Pierre et Baudelaire jusqu'à Malcolm
de Chazal et Jean-Marie Le Clézio, les îles révèlent à qui sait les lire
le secret de correspondances inouïes.

Il est sans doute temps de proposer une conclusion, sous forme


de quelques idées générales sur les littératures francophones ...
L'un des traits essentiels de ces littératures francophones est
qu'elles naissent dans des situations de contacts, parfois de désé-
quilibres culturels. Le français qu'elles utilisent exhibe souvent les

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traces de tensions et de déchirements, la présence sous-jacente d'au-


tres langues en usage dans les communautés dites francophones. Di-
vers et hétérogène, ce français manifeste la différence à l'œuvre: cet
obscur noyau qui fait Paltérité de l'autre. Quand il est la langue de
l'ancien maître colonial, le français se plie, par glissements, subver-
sions et métamorphoses, à dire l'identité retrouvée par ceux qui se
sont libérés de la domination coloniale (« Nous sommes des voleurs
de langue », se plaisait à proclamer le Malgache Jacques Rabema-
nanjara). D'autres métaphores disent la nécessaire polyphonie fran-
cophone par le voyage et l'exil, l'errance et l'étrangeté. L'Algérien
Nabile Farès constate ainsi: « C'est à un espace de l'étrangeté dans
la langue et de la langue que la francophonie doit son développe-
ment ». Mais n'est-ce pas le propre de tout écrivain de découvrir
que toute langue, même la plus maternelle, lui reste parfois étran-
gère. Est poète celui qui se révolte contre l'échec de la langue à dire
l'intensité de l'être.
La polyphonie des littératures francophones interdit toute appro-
priation univoque. Les textes francophones, orientés vers et partagés
par plusieurs publics se gonflent de sens en excès. Le lecteur étran-
ger (le lecteur français devant les textes francophones) aura du mal
à déchiffrer tout l'implicite culturel porté par la civilisation dont pro-
cède l'écrivain. Mais faire l'expérience de cette difficulté de lecture
(surtout dans sa propre langue, quand on est français ou franco-
phone), c'est voir enfin l'invisible: la part opaque de la culture autre;
c'est accepter d'entrer dans ce que Victor Segalen appelle une « esthé-
tique du divers » et le Martiniquais Edouard Glissant une « poétique
de la relation »; c'est acquérir la connaissance qu'il existe quelque
chose qui n'est pas soi-même.
S'il faut, pour terminer, rassembler mon propos en quelques
mots, je choisirai ceux-là mêmes qu'ont privilégiés les écrivains ici
présents dans la séance d'hier: les littératures francophones sont ou-
vertes, nomades, plurielles, - ou elles ne sont rien.

Résumé. - Si, d'une part, la littérature francophone désigne l'ensem-


ble des textes littéraires écrits en français et, d'autre part, les littératures
francophones désignent les différents domaines littéraires de langue fran-
çaise (hors de l'hexagone ou y compris l'hexagone? la question reste ou-
verte), comment peut-on définir une littérature francophone? Les littéra-
tures francophones hors de l'hexagone sont caractérisées par le fait qu'elles
naissent dans des situations de contacts et parfois de déséquilibre cul-
turel; leur trait essentiel est qu'elles sont ouvertes, nomades, plurielles.

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