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Eduardo Arranz Sotelo. L3. (Erasmus).

Les techniques du corps chez Marcel Mauss

Les techniques du corps est un article de Marcel Mauss publié dans la revue Journal de
Psychologie en 1936. Le but de Mauss dans ce texte c'est etablir une nouvelle notion ou categorie
qui sert à caracteriser certains phénoménes sociaux, concretement ceux oú les hommes se servent de
leur corps.
La méthode que Mauss va suivre c'est celle qui va du concrete à l'abstrait, c'est á dire, il va
commencer avec la description de certains faits pour leur donner une nomenclature et une
organisation precise. D'abord, il raconte les faits “divers” dont il a pu faire un cadre d'observation,
un point de départ. Le changement des techniques de la nage montre qu'il y a une technique
spécifique qui requiert toujours un enseignement. C'est pareil dans le cas de la technique de becher
-les soldats anglaises ne savaient pas se servir de beches françaises-. Et la meme chose avec la
marche, qu'ils continuaient á suivre meme si on changeait le rythme.
Mauss donne d'autres exemples, comme la façon de marcher des infermiers qui essaient d'imiter le
mode de marche qu'elles avaient regardé dans les films americains, les differents positions de la
main quand on jette une pierre, ou la difference entre la façon de courir chez les coureurs
professionels et celle de son professeur de gymnastique. Tout ça montre que les gestes ne sont pas
produits par mecanismes purement individuels ou psychiques, mais plutot par une idiosyncrasie
sociale.
En suite, Mauss introduit la notion d'”habitus”. Par ce mot, il comprend les habitudes qui ne varient
pas de façon individuelle, et qui ne se ramenent pas aux facultés de l'ame ou aux autres notions plus
ou moins métaphysiques, mais qui varient “surtout avec les sociétés, les educations, les
convenances et les modes, les prestiges” 1. Mauss parle ici d'une sorte de raison pratique collective
et individuelle avec laquelle il critique les notions abstraites de la philosophie, en meme temps qu'il
denonce le point de vue forcement idealiste qu'elles comportent, en reduisant le comportement
humain au champ du mental. On peut voir ici un claire antecedent de l'”habitus” chez Bourdieu.
Maintenant on arrive á une des apports les plus importantes chez Mauss, celui du triple point de
vue, c'est á dire, le point de vue de “l'homme total”. Il soutien qu'on ne peut pas reduire les
phénomenes humains a une seule dimension, mais qu'il faut toujours avoir trois considerations:
physiologique, psychologique et sociologique.
Si l'ensemble est conditionné par ces trois elements, il faut quand meme établir le role qui joue le

1 Mauss, M., Sociologie et anthropologie. Paris. PUF, 1980. p. 369.

1
social, et celui n'est autre chose que l'education. Selon Mauss, on peut superposer cette notion á
celle d'imitation: tout apprentissage consiste á l'imitation des actes de personnes qui ont une certaine
autorité sur l'enfant. De cette façon, l'acte s'impose toujours du dehors. La technique est toujours
acquise, et “il n'existe peut-etre pas de façon naturelle chez l'adulte”2.
Une autre question qu'interesse à Mauss c'est celle de l'efficacité rituelle de certains actes, qui ne
peut pas etre comprise de façon physique. On a une mélange des elements psychologiques, sociales,
religieux et biologiques. “Acte technique, acte physique, acte magico-religieux sont confondus par
l'agent”3.
Une fois qu'on est en face tous ces faits “divers”, comment peut-on les organiser? Comment realise
Mauss ce travail de “taxinomie psycho-sociologique”? Il va partir de la distinction des actes
traditionnels en techniques et en rites. C'est clair que tous les actes dont on vient de parler sont des
techniques. Mais il se rend compte que on a fait toujours un erreur: on a eu tendance a croire qu'il
n'y a pas technique que quand il y a un instrument. Dans ce contexte lá, Mauss soutien qu'il faut
revenir á la notion platonicienne de technique. Qu'est-ce qu'on doit comprendre par “technique”?
Technique c'est tout acte traditionnel efficace. Lá oú il y a tradition, il y a transmission, et ce
derniere c'est la caracteristique qui difference mieux l'homme des animaux, selon Mauss: la
transmission orale des techniques. La notion de traditionnel ne distingue pas les techniques de tout
autre acte traditionnel (magique, religieux ou symbolique). C'est alors dans la notion d'efficacité oú
on doit chercher la difference: cette efficacité est perçue par l'agent comme si elle était d'ordre
mécanique, physique ou physico-chimique. C'est-á-dire, sa dimension culturelle lui est cachée.
C'est d'auprés cette perspective que le corps est le premier objet technique de l'homme, il est en
meme temps objet naturel et moyen technique. Cette ambiguïté du corps et l'inconscience que
l'agent en a va etre signalée aussi par Bourdieu. L'adaptation du corps à un but naturel n'est elle
meme pas naturelle: “Cette adaptation constante á un but physique, mécanique, chimique (par
exemple quand nous buvons) est poursuivie dans une série d'actes montés, et montés chez l'individu
non pas simplement par lui meme, mais par toute son éducation, par toute la societé dont il fait
partie, à la place qu'il y occupe”4.
Ainsi, la conscience n'est pas isolée, comme chez les idealistes ou les existentialistes, mais elle est
incarnée et son activité est avant tout un système de montages symboliques. Il y a toujours un
concours du corps et des symboles moraux ou intellectuels.
Une fois qu'on a etabli clairement la notion du technique du corps, Mauss va essaier de nous donner

2 Ibid. p. 370.
3 Ibid. p. 371.
4 Ibid. p. 372.

2
un ensemble de critères ou principes classificatoires dont l'ethnographe peut se servir, en tenant
toujours en compte le triple point de vue.
1) Division des techniques du corps entre les sexes. Par exemple, differentes façons de donner
un coup de poing (serrer le pouce en dehors chez l'homme, en dedans chez la femme), ou de
lancer une pierre (plan horizontal pour les hommes, plan vertical pour les femmes).
2) Variation des techniques du corps avec les ages. Par exemple, on perd la capacité de
s'accroupir quand on devient adultes, tandis que le reste de l'humanité la conserve. La meme
chose par rapport a l'arcature des membres inferieurs, une certaine forme de se poser et de se
porter conditionne la forme des tendons et des os.
3) Classement des techniques du corps par rapport au rendement. Mauss compare les
techniques du corps aux normes du dressage des animaux apprivoisés. “Ces techniques sont
donc les normes humaines du dressage humain”5.
4) Classement selon la transmission de la forme des techniques. L'importance d'une
observation minucieuse des details est capitale ici si on ne veut pas reduire un phénomene á
une seule de ses dimensions. Mauss prend comme exemple le cas de l'ambidextrie, qui ne
laisse pas d'etre conditionnée socialement.
Une autre classification envisagée par Mauss c'est une énumération biographique des techniques du
corps.

1) Techniques de la naissance et de l'obstétrique. Differents façons d'accoucher: sur le dos,


debout, à quatre pattes... Section du cordon, mise à mort des jumeaux...
2) Techniques de l'enfance. Élevage et nourriture, ils changent selon la societé, l'utilisation des
berceaux a une influence aussi sur la forme du craine...
3) Techniques de l'adolencence. Elles varient selon il y ait ou pas école pour les deux sexes,
service militaire... De toute façon, Mauss remarque l'importance comme periode decisif oú les
hommes et les femmes apprenent definitivement les techniques du corps qu'ils garderont
pendant leur age adulte.
4) Techniques de l'age adulte. Il y a differents tecniques du sommeil (societés qui dorment sur le
sol ou qui s'aident d'un instrument, societés qui dorment debout...). Dans la veille on regarde
aussi differents techniques du repos. Par rapport aux techniques du mouvement, il y a une
infinite varieté des faits observables qui varient avec la societé, differents idiosyncrasies qui
varient avec les differents mentalités individuelles et collectives (la danse, la marche, le saut, la
nage...). La meme variation par rapport aux techniques des soins du corps.

5 Ibid. p. 374.

3
Pour conclure, Mauss extrait une série des considérations générales:
Dans les phénomenes humaines on trouve partout des montages physio-psycho-sociologiques de
séries d'actes. Le social joue un role fondamental, car c'est l'autorité établie socialement qui permet
que toutes cettes séries soient montées chez l'individu. Mais, quel est le role de la psychologie?
Mauss s'oppose à Comte, qui pensait qu'il n'y a pas aucun intermediaire entre le biologique et le
social. Il compare la psychologie à un engranage entre la realité sociale et la realité biologique: les
faits psychologiques n'ont pas l'entité de causes, ils sont toujours commandés du dehors, par
l'education.
Les techniques du corps consistent à faire adapter le corps à son usage, et elles constituent un des
moments fondamentaux de l'histoire elle-meme, car ils sont un mécanisme de retardement et
inhibition de mouvements désordonnés, permetant une réponse cordonnée vers un but choisi.
D'aprés Mauss c'est cet controle des pulsions qui rend possible l'établissement des societés
rationnelles, de sorte que c'est la societé qui permet l'intervention de la conscience. La societé ne se
limiterait pas à exercer une contrainte sur l'individu comme chez Durkhéim, elle serait par contre la
condition de possibilité de toute individualité.
“C'est grace à la societé qu'il y a une intervention de la conscience. Ce n'est pas grace à
l'inconscience qu'il y a une intervention de la societé. C'est grace à la societé qu'il y a sureté des
mouvements prets, domination du conscient sur l'émotion et l'inconscience”6.

6 Ibid. p. 386.